Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
Navigation
L’état critique
Mutatis mutandis

[E-mail]
 Article publié le 4 décembre 2008.

oOo

Il est devenu si commun d’entendre pis que pendre quant à la notion de « signe » que j’aimerais comprendre, à un moment, ce qu’il faut faire de cette chose.

La linguistique moderne s’est fondée sur la célèbre partition entre « signifiant » et « signifié ». Partition qui n’aurait rien de révolutionnaire si elle n’était l’un des termes du système de Ferdinand de Saussure.

Emile Benveniste, à sa suite, a amendé la proposition saussurienne. Si le signifiant est « l’image acoustique », le signifié se rapporte au « concept ». Oui mais, montre Benveniste, il faut également prendre en compte le « référend » (le « d » de la terminaison sera ensuite abandonné), objet réel jamais atteint hors langage mais distinct du « concept », qui reste propre au locuteur.

Le signe est l’entité indissociable qui englobe signifiant et signifié. De là, une valse terminologique qui ne peut que tourner la tête à l’étudiant, au chercheur, même à l’homme du commun !

En effet, il faudrait une base de données uniquement pour lister les définitions et acceptions des mots « sémantique » et « sémiotique » dans la linguistique d’aujourd’hui ! Pour les uns, le sémantique se rapporte au sens (donc, au signifié) et le sémiotique au signe (pris au sens de « signifiant ») ; pour les autres le sémantique se rapporte au signifiant et le le sémiotique au signifié... Je n’entre pas dans le détail des divergences, qui demanderait l’espace d’un gros essai.

On voit même des sémioticiens réduire à néant le niveau sémiotique ! C’est le cas de Marc Derycke, qui a poussé à fond certaines propositions de Benveniste. Pour Derycke, ce qui définit le niveau sémiotique, c’est la simple « acceptation » de la valeur. « Ce mot existe-t-il ? » Voilà, en somme, à quoi se résumerait le niveau sémiotique. Et cela, de la part d’un sémioticien !

Le structuralisme a tendu à réduire la partition saussurienne à deux plans bien distincts, celui de la forme pour le signifiant, du fond pour le contenu. Ainsi, la fameuse étude des « Chats » de Baudelaire par Roman Jakobson et Claude Levi-Strauss procède-t-elle à une dissociation des deux plans, l’un étant assumé par le linguiste, l’autre par l’anthropologue.

Cette approche a été vivement critiquée ! Jusqu’à donner lieu à un « Manifeste pour un parti du rythme » qui s’en prend ouvertement au « Signe ». Les accusations sont graves. Le signe serait responsable de cette partition duale qui savère aussi persistante qu’insaisissable

Personnellement, je tiens à le dire, la notion de signe ne me dérange pas. Tout dépend de la valeur donnée à ce terme. Je tiens qu’il en va du signe comme de la notion de « mot ». Ce sont des termes qui, par leurs flottements sémantiques même, doivent être maniés avec d’infinies précautions. Ils portent une histoire – et une histoire plurielle. On ne saurait les évacuer de notre vocabulaire courant sans un formalisme qui, lui-même, s’apparente à un essentialisme.

Un homme veut prendre le bus. Il arrive une minute trop tard et voit le véhicule s’éloiogner inexorablement. « C’est un signe ! », s’écrie-t-il mentalement : toute la journée, se dit-il amèrement, ne sera qu’un ratage. Nous le voyons : le signe a ici une portée métaphysique. Et il n’est pas question de dissocier le signe du « signe ».

Le signe « renvoie à... », est « signe de... » Il est symptome – la sémiologie est d’abord médicale. Il recouvre une dimension assez extraordinaire pour être pensée sans a priori : la traduction intralinguistique, ou « paraphrase sémantique », définition ou interprétation.

Quanf Benveniste établit la distinction entre « sémiotique sans sémantique » et « sémantique sans sémiotique », c’est pour établir la spécificité de la langue dans la diversité des systèmes symboliques. La langue est le seul de ces systèmes qui est à la fois sémantique et sémiotique.

Si, comme l’affirme Marc Derycke ("le clivage du signe selon Benveniste, Langage et Société, n° 70, Décembre 1994), le niveau sémiotique est exclusivement fonction de l’acceptation du signe par le locuteur d’une langue donnée, le reste revenant au niveau sémantique (le discours comme système différentiel), cela n’exclut aucunement la tradution intralinguistique, la paraphrase sémantique, la définition – sans même parler de l’interprétation.

La définition, donc le « renvoi », sont des éléments structurels du fait linguistique. Le rapport d’équivalence est nécessaire au fonctionnement du langage : on ne voit jamais d’homme ou de femme évoluant dans un monde sans équivalences. Au contraire : toute une part du discours individuel relève de l’autotraduction ! Que ce soit quand on s’explique : « Ce que je veux, c’est... » ; quand on caractérise : « Ce type est vraiment un crétin... Oui, un abruti ! » ; quand on rêve (« Le bonheur, ce serait d’habiter au bord de la mer, dans une maison violette ») ; même quand on interjecte « Oh ! » parce qu’on se trouve face à un événement surprenant : un éléphant dans le salon, par exemple, égale « Oh ! »

Plutôt que de dénoncer le rapport d’équivalence dans son principe, ce qui conduit à des absurdités, il serait plus pertinent de penser sa relativité et sa constance de principe, même. Si nous sommes d’accord pour affirmer que « dire bonjour, c’est chaque fois une nouvelle aventure », nous n’envisageons pas le primat du discours comme une liquidation d’éléments que nous qualifions de structurels non parce qu’ils relèvent d’une essence mais parce qu’ils enveloppent des valeurs mobiles. C’est à ce titre que la langue – qui existe tant que sa représentation et sa commune acceptation existe – est une structure.

Ferdinand de Saussure ne se contentait pas d’analyser le signe dans ses rapports internes. Penser le signe était pour lui penser sa « mutabilité » et son « immutabilité ». Or, cette dialectique du fixe et du mobile est évacuée par les contempteurs du Signe au seul bénfice du « mobile ». Ce qui, paradocalement, fige le mobile – en l’essentialisant, en oubliant les puissantes déterminations qui pèsent sur les discours individuels, quels qu’ils soient.

Que fait M. Paini quand il m’appelle « signiste » ? Il m’essentialise, simplement, en me stygmatisant. D’un discours individuel (le mien), qui a ses failles (et n’a même que cela !), il fait le « signe de » quelque chose qui a une portée mythologique (l’empire du signe est une Tyrannie). Dès lors, hormis quelque précaution rhétorique esquissée çà et là, à l’imitation du maître, la disqualification du discours adverse est énoncée a priori. Je tiens qu’une telle prise de position de la part de M. Paini est constitutive de ce que lui-même dénonce comme le « Signe ». Je déplore pour ma part cette machine discursive qui s’est transformée en machine à dire qui a raison et qui a tort, à distribuer bons et mauvais points en s’appuyant sur quelques critères restrictifs.

Les discours messianiques, les manifestes, les déclarations de principe prennent la suite du gros oeuvre de Henri Meschonnic en affaiblissant un propos que lui-même a tendu à réduire, avec le temps. Il serait plus judicieux de vérifier, de mettre à l’épreuve des faits, de préciser les vastes zones d’ombre de son système. On mettrait ainsi en valeur les vraies réussites, l’indéniable richesse du propos, la mobilité même de cet homme qui disait, dans le premier tome de Pour la poétique : « La question n’est pas de savoir s’il faut être structuraliste, mais comment être structuraliste ». Il m’apparaît aujourd’hui nécessaire de se réconcilier avec cette notion de « signe » pour lire productivement Henri Meschonnic. À moins qu’on ne préfère croire que le mot « chien » mord réellement.

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2021 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -