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Sériographie
L’art de la série (1)

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 Article publié le 28 décembre 2008.

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Sol Le Witt, Drawing series

On peut désigner, du nom de « série », une modalité banale de l’oeuvre d’art. Une série d’oeuvres, de dessins, de gravures, l’expression est courante et revient à un sens très général, mettons : groupe ou ensemble limité de pièces. La locution s’est répandue au milieu du XIXe siècle. Quand Baudelaire évoque, dans Le peintre de la vie modernd’une « série de gravures » qu’il a « sous les yeux »1, l’expression n’a rien de singulier pour son temps. Plus l’appareil de classification et de catalogage des oeuvre s’est affiné, plus le mot a supplanté « suite », « ensemble », La série fait désormais partie du vocabulaire de base de l’esthète comme du conservateur, du profane comme du spécialiste, vocable presque transparent qui résume une chose plurielle, par son noyau commun même opaque. Il y a des séries qui sont de « même thème », d’autres « de même technique », parfois « d’une même période », souvent « de même style »... Pour un André Breton, qui s’arrête sur le mot et jongle avec quelques-unes de ses valeurs, en évoquant – heureuse coïncidence – des Constellations de Juan Miro, combien d’auteurs inconscients de la série, à jamais engouffré dans le noyau opaque du mot ?

L’emploi générique de « série » est un emploi spongieux. Il s’étend dans les discours comme une flaque née de ce qu’elle absorbe. On pourrait recourir à nombre de monographies d’aujoud’hui, couvrant toutes les époques de l’histoire de l’art, pour montrer la permanence du syntagme série de... dans la littérature artistique de tous ordres. Or, parallèlement à cette existence banale, la notion de série a fait l’objet de multiples spéculations (principalement après 1945), touchant de près ou de loin à l’activité picturale.

C’est tout de même sous l’influence de la sphère musicale que la série semble avoir atteint le statut d’objet conceptuel dans l’art. Mais il est difficile de tracer des limites claires car, en matière de peinture, ou de sculpture, la signification de la série se joue pour partie non pas dans un dire, mais dans un faire. Et le dire de ce faire a une dimension rétrospective qui peut mettre en difficulté notre sens de la chronologie. C’est ce qui rend circonspect quand on évoque Claude Monet, que certains auteurs n’hésitent pas à qualifier de « sériel », ce qui n’est nullement infondé si l’on considère que « sériel » n’est que l’adjectif relatif à « série » mais qui pose problème si l’on englobe Monet dans un ensemble conceptuel qui lui est ultérieur et dont les préoccupations sont infiniment moins pragmatiques que pour Monet.

Claude Monet Meules

A partir des « Meules », il est indéniable que la série est la modalité privilégiée de production de Claude Monet en sorte que, chez lui, la série ne constitue pas une simplement collection de variantes (d’un thème, d’un sujet particulier) mais propose au regard une unité qui supplante le tableau : la série. La série infléchit directement la technique picturale, sa nécessité naît d’une confrontation avec le réel :

(...) je pioche beaucoup et avec ardeur, je m’entête à une série d’effets différents, mais à cette époque, le soleil décline si vite que je ne peux le suivre (...) je deviens d’une lenteur à travailler qui me désespère, mais plus je vais, plus je vois qu’il faut beaucoup travailler pour arriver à rendre ce que je cherche : l’instantanéité.2

« Le soleil décline si vite que je ne peux le suivre ». Si la critique d’aujourd’hui est si prompte à souligner le caractère sériel de la démarche de Monet, nous voyons que la logique interne de son « sérialisme » est toute différente de ce qu’aujourd’hui on appelle sérialisme en art. Même chez un Pierre Soulages, qu’on pourrait croire partager avec Monet l’attention à la lumière, la série est structure, plutôt que mode de production. Il y a entre Monet et la sphère de l’art de l’après-guerre jusqu’à nous la même distance que celle qui sépare Schoenberg de Boulez, par exemple.

C’est ainsi que parler de la série dans le secteur des arts plastiques revient à un jeu de cache-cache. Son existence est redoutablement variable. Pour penser la série en peinture, il faut d’abord s’interroger sur l’auteur de la série. On obtient les cas de figure suivant :

1a

Le peintre parle de série

dit sa production sérielle

1b

Le peintre parle de série

ne dit pas sa production sérielle

1c

Le peintre ne parle pas de série

ne dit pas sa production sérielle

2a

Le critique parle de série

parle de sérialisme

2b

Le critique parle de série

ne parle pas de sérialisme

1 Baudelaire, Critique d’art, p. 344. La version prise en compte par l’édition est de 1868. Le texte lui-même date de 1863.

2 Cité dans l’ABCdaire de l’impressionnisme, p. 108-109.

Jesus Rafael Soto, Vibration 3

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Pour voir un diaporama, cliquez sur les images :

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rafael-soto-vibration-3

 

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