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 Article publié le 18 janvier 2009.

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La scène est unique, le décor minimal, l’éclairage faible, le silence autour des deux personnages est complet.

Lui

Je ne partirai pas.

Elle

Et que veux-tu ?

Lui

Tu me le demandes ? Mais je ne sais pas, moi.

Elle

Tu ne me connais pas, tu ne m’as jamais vue.

Lui

Mais c’est très différent. Je t’ai déjà entendue, je crois.

Elle

Pourquoi ?

Lui

Tu jouais du violon. Ta partition, tu devais la regarder fixement.

Elle

Je ne joue pas de violon. Je connais tous ces vieux morceaux par coeur.

Lui

Mais tu jouais. J’aurais voulu être là pour te voir.

Elle

Tout était si clair !

Lui

Mais je t’entendais. J’étais assis, sur les marches de l’auditorium. Le vent était glacial mais je m’étais replié sur moi-même et je t’entendais mieux, ainsi.

Elle

Mieux que le vent.

Lui

Il était glacial mais il n’étouffa jamais ton chant. Il le portait, paraît-il.

Elle

Il était nu.

Lui

Mais je l’ai revêtu. Il grelotait avec pâleur.

Elle

Il faut toujours que tu t’ennuies trop vite.

Lui

Je ne sais. J’étais assis et le ciel avait promis d’engloutir toutes les étoiles. Je t’entendais et je riais en te disant...

Elle

Que veux-tu dire ?

Lui

J’aurais voulu te dire, alors. Mais ce n’est plus possible, maintenant. Tu es là, devant moi. Il faudrait même que tu n’existes pas pour que je puisse ne pas t’aimer.

Elle

Tu fais fausse route.

Lui

La formule est malheureuse.

Elle

Vas-t’en !

Lui

J’avais promis de te raccompagner.

Elle

Alors, raccompagne-moi.

Lui

Tu as raison.

Elle

Il faut marcher maintenant.

Lui

Le vent souffle si fort. Mais tu dois avoir raison.

Elle

Pourquoi t’arrêtes-tu, encore ?

Lui

Je vais y aller. Je vais rentrer chez moi.

Elle

Non, raccompagne-moi !

Lui

Si tu y tiens... Mais moi aussi, j’ai mal au coeur. Mieux vaut que je m’en aille.

Elle

Reste !

Lui

Pourquoi ?

Elle

Ecoute...

Lui

Non, j’ai cette humeur que tu ne veux entendre, en moi. J’aurai envie de te blesser mais tu ne sauras jamais pourquoi.

Elle

Non !

Lui

Tu vivras encore bien longtemps et peut-être, tu joueras dans les meilleurs orchestres.

Elle

Et toi, pauvre imbécile, tu m’attendras.

Lui

Je ferai la manche avec la cloche que je t’avais offerte.

Elle

Je ne l’ai jamais vue.

Lui

Tu as dû me la rendre mais je la tendrai au passants.

Elle

Ils n’ont jamais d’argent sur eux.

Lui

Les spectateurs.

Elle

Ils sont trop effrayés. Déjà, ils ne veulent plus sortir la nuit.

Lui

Mais ils ne sortiront que leur argent.

Elle

Tu te trompes.

Lui

Sans doute... Sans doute, tu dois avoir raison. Et je crierai que tu n’es qu’une salope.

Elle

C’est pourtant vrai.

Lui

Et que tu n’as jamais voulu de moi.

Elle

Je t’aime.

Lui

Je vais y aller.

Elle

Reste !

(Un temps de silence)

Lui

Pourquoi veux-tu que je m’en aille ?

Elle

Tu ne t’en iras pas. Tu resteras.

Lui

Je ne veux pas des choses que tu me donneras !

Elle

Je suis si fatiguée...

Lui

Si tu crois que je suis absent...

Elle

Porte-moi.

Lui

Je vais partir, c’est le dernier train qui doit siffler. Mais je ne l’entends pas. Avec le vent.

Elle

J’ai froid, maintenant. Tu ne veux vraiment rien faire.

Lui

Viens avec moi.

Elle

Lâche-moi ! Je ne veux plus que tu me suives.

Lui

Je te raccompagnais. D’ailleurs, c’était sur mon chemin. Mais mon train va bientôt partir et je devrai rentrer à pieds.

Elle

Tu penseras à moi ?

Lui

Non, je chanterai plus fort que je n’ai jamais chanté.

Elle

Tu ne sais pas chanter !

Lui

Mais toi, tu ne sais que jouer et tu joues quand même avec les plus grands musiciens.

Elle

Ce sont des imbéciles.

Lui

Pourquoi ?

Elle

Vas t’en, maintenant. Tu entends ? Je ne veux plus te voir. Je ne sais même pas si je pourrai dormir, cette nuit.

Lui

Moi, je marcherai.

Elle

Tu ne rentreras pas.

Lui

Je ne reviendrai pas.

Elle

Et si tu restes ici ?

Lui

Je crois que je mourrai de froid, à te voir jouer même sous la neige. Oui, j’aurai froid pour toi.

Elle

Vas t’en.

Lui

Pas tout de suite.

Elle

Alors, qu’attends-tu ?

Lui

Que le train s’en aille. Je n’ai pas envie qu’il m’accompagne.

Elle

Tu veux suivre les rails ?

Lui

Non. Mais je préférerais passer chez toi. Boire un café et repartir.

Elle

Et tu suivras les rails ?

Lui

Il n’y aura plus de rails, je crois. Il va neiger, cette nuit. On ne les verra plus. Tout sera blanc et lisse.

Elle

Quand je t’ai vu, hier, c’était pareil. Tu t’étais endormi. On ne voyait rien d’autre que ta tête.

Lui

C’est parce que je pleurais. Mais je me suis éveillé. Les larmes, déjà, voulaient geler sur mes joues et les creusaient.

Elle

Tu creuseras la neige. Tu ne sais pas où tu vas : vers le sol, vers le sud ?

Lui

J’irai là-bas ou bien ailleurs, ça n’a pas d’importance.

(Un temps de silence)

Elle

Non, ça n’en a vraiment aucune.

 

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