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L’odeur des néons

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 Article publié le 22 janvier 2009.

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Un meurtrier dans une chambre. Il apprend à attendre.

Chaque soir, quand il rentre, sa chambre a changé de dimensions. Un jour, elle rétrécit. Le lendemain, elle s’allonge. Un autre jour elle est toute ronde. Le lit est au milieu, le bureau a fondu.

Il s’allonge et écoute les bruits de la ville. Leur coordination lui semble sûre.

Parfois le chemin qui conduit de l’accueil à la chambre. Des couleurs inextricables se succèdent, séparés par de lourdes portes coupe-feu. Mais la chambre est toujours reconnaissable : sur le mur extérieur, est suspendue une reproduction de Sol LeWitt.

Une géométrie aux formes impossibles. Ce dont le meurtrier ne se rend pas nécessairement compte, c’est que la figure change, elle aussi, de jour en jour.

Dans cet hôtel on sert un café jaune pisseux. Le goût en est immonde et pour l’améliorer, le meurtrier le chauffe sur une gazinière portative. Il verse le contenu du gobelet dans un récipient métallique (une boîte de conserve) qui lui sert de casserole. Le liquide jaune se densifie, prend une teinte noirâtre et un aspect crémeux. Il replace la matière indéterminée dans le gobelet qui se déforme, sous l’effet de la chambre.

À côté de sa chambre, le salon hostile. Une table ronde et quelques chaises et, dans un coin, un téléviseur suspendu au plafond. Trois rangées de chaises sont installées devant. Même désert, le salon est hostile. Les murs lui pissent du sang à la face. Le téléviseur est détraqué et il ne parvient à stabiliser l’image, qui se défile sans cesse.

L’infinité des chaînes qui sont accessibles sur ce poste ne le réjouit pas, bien au contraire : il change de chaîne. Les visages se succèdent, accusateurs, ramènent le meurtrier aux vagues de souvenirs nuisibles, à la nuit, il rage contre ces chaînes liguées, il écrase son pouce contre le bouton qui interrompt tous les programmes à la cent-cinquième chaîne.

Un petit groupe s’est installé. Les uns ont pris place autour de la table ronde. Quelques autres sont assis devant le téléviseur. Ils semblent s’animer au moment même où le meurtrier prend conscience de leur présence. On s’exclame en le voyant :

- C’est un autre ! Il n’a plus ce visage.

- Plus maintenant.

Le meurtrier regarde interloqué ses spectateurs qui n’en reviennent pas de ce visage altéré, de cette silhouette changée. Une jeune femme excessivement joyeuse et provocante (elle a sans doute bu) lui demande :

- Alors, meurtrier ? Alors, mon homme, qu’as-tu fait aujourd’hui ?

- Rien, ma douce. J’ai tué la lumière.

En l’absence de contrat, dans une ville dans la population apparaît singulièrement fantomatique (le meurtrier ne sait pas encore qu’il est en Iglotoir), la seule occupation qu’ait trouvé le meurtrier pour se distraire est de tirer des coups de feu sur les rais de lumière qu’il perçoit. Les murs de sa chambre sont criblés d’impacts de balle, que la femme de chambre nettoiera au matin.

Jamais le meurtrier n’atteint la reproduction variable de la toile de Sol LeWitt.

- C’est vrai, meurtrier, tu as fait ça ? Tu me montreras, dis ?

Le meurtrier se tait. Un homme (le gardien de l’hôtel, lui-même éméché) maugrée :

- Les néons du supermarché, allumés de jour comme de nuit, grésillants… »

Leur grésillement est incessant, en effet. Et incroyablement sonore. La vibration envahit tout l’hôtel et se concentre particulièrement sur la chambre du meurtrier, qui n’en a cure.

- Tu me montreras ?

La jeune femme croise ses longues jambes régulières, dont le dessin est accentué par les résilles.

Le meurtrier ne montrera rien. Il rentre dans sa chambre sous les ricanements bizarres de cette société évanescente (tous se disperseront après que le meurtrier aura fermé la porte).

Il apprend à attendre. Il attend qu’on le contacte pour un gros contrat. L’affaire ne vient pas. Il n’y a pas de téléphone dans cette chambre dont il n’a laissé l’adresse à personne. Mais il ne doute pas qu’on saura le trouver. On lui dira sa cible. Il s’exécutera. Et touchera un bon pactole.

Pour l’heure, le meurtrier tue ses journées en traquant la lumière. Et la fille qui fait mine d’avoir des attentions pour lui. Il passe un deuxième tour de clé et s’assure que la porte est fermée comme il sied.

Chaque nuit, les rayons de lumière se font plus rapides et sinueux. Les trous au mur font un dessin indigne d’interprétation.

 

 

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