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L’odeur des néons (2)

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 Article publié le 18 février 2009.

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Le gardien ivre. Toujours ivre. Parfois, il tombe. On ne sait jamais à quel moment il s’effondrera. Il atteint un point-limite passé lequel l’organisme s’arrête d’un bloc pour se restaurer dans le sommeil. On peut rencontrer le gardien endormi, à des moments, à même le sol, dans les couloirs de l’hôtel ou à l’entrée. Le reste du temps, il le passe à veiller en maugréant sur l’entrée. Quelquefois il s’énerve : il déteste qu’on passe devant l’hôtel. Ill déteste qu’on passe devant l’hôtel. Il tolère les résidants, quoique leur présence l’excède (et même leurs passages). Les gens de l’extérieur lui font horreur en revanche. Il n’est pas rare que le meurtrier sorte et hurle après une silhouette en fuite, après qu’une personne non identifiée a troublé la paix sereine de l’entrée de l’hôtel. Après avoir erré, le gardien rentre, furieux. Si des résidants sont à l’accueil, il les prend à témoin, il peste en regardant ses interlocuteurs avec méfiance. Il se ressert un verre de gin et reprend position à côté de l’entrée. Parfois il fait le tour des étages. Imbibé, il titube. L’esprit déréglé, il se contrôle à peine. Quand il croise une femme de chambre, il l’attrape et s’accroche à elle, se frotte l’entrejambe contre le genou de sa proie jusqu’à la résolution (dégradante pour la fille) de son excitation primaire. Les filles sont habituées à cela, à présent.

 

Il faut dire que le gardien se sent agressé en permanence par l’odeur des néons du supermarché qui restent allumés jour et nuit et qui, défectueux, grésillent sans cesse. Un grésillement continu et altéré qui trouble tout l’espace auditif et contribue largement à la fureur du gardien. Personne ne viendra réparer les néons, qui continueront longtemps de répandre leur lumière de faible intensité et le grésillement de ses diodes tremblantes. Quant au meurtrier, le gardien accepte mal sa présence. On ne sait combien de temps il restera dans cet hôtel, ce qui semble stupide au gardien : « il ferait mieux de s’installer ». Le visage de cet homme est changé – et ne cesse de s’altérer. Sil n’avait ces habitudes vestimentaires ternes et uniformes, on pouvait à peine reconnaître l’homme qui a du sang sur les mains. Mis on a peu de risques de confondre cette silhouette grise avec un résidant ou un intrus. Le gardien aimerait voir déguerpir ce mauvais client (on ne sait même pas qui paie réellement la chambre) qui ne s’arrête jamais pour discuter, qu’on peut moquer et bousculer sans obtenir de réaction sensible, qui semble n’avoir aucune activité, aucune occupation probante ici. Sauf à tuer la lumière.

 

En sorte que, quand le meurtrier rentre le soir, le gardien siffle et ricane presque mécaniquement, il fixe la silhouette mouvante des yeux et prend la clientèle à témoin, s’il en a l’occasion. Depuis des jours que le meurtrier a pris sa chambre, le gardien pourrait s’être lassé. Mais non. Et la clientèle présente ricane en écho, par courtoisie peut-être envers celui dont les clients estiment qu’il les protège. De toute façon, le meurtrier ne leur inspire aucune sympathie, en particulier depuis la disparition de l’adolescente, événement dont personne ne parle ouvertement. « On les a vus ensemble », siffle un client persuadé de déterminer la vérité et qui voit, dans les altérations même du visage du meurtrier, les indices mobiles de sa culpabilité, elle-même sérielle en ce que, du jour au lendemain, l’événement singulier que représente cette disparition prend l’allure d’une sanglante répétition de geste criminels dont la succession irrésolue se laisse lire sous le visage de cet homme peu loquace, détesté de presque tout l’hôtel et sur qui pèsent tous les soupçons.

 

Les jours passent sans que l’adolescente réapparaisse. Enfermée dans un placard à l’étage, elle gémit jour et nuit (d’autant que le gardien, non seulement lui rend des visites régulières mais amène des clients de l’hôtel) mais ses gémissements sont (mal) couverts par le bruit des néons. Et comme l’odeur est asphyxiante et abrutit celui qui la respire (on est en Iglotoir, tout de même !), personne ne fait le rapprochement entre la petite voix insistante que les bris grésillants de la lumière des néons masquent mal et le rêve de l’adolescente que tous avaient remarquée, du fait de ses attraits particuliers, mais qui s’est évanouie du jour au lendemain.

 

 

 

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