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Politique intérieure
Le laboratoire de monsieur Gern

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 Article publié le 24 août 2009.

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Otto Bell vivait à côté de Darmstadt où il n’avait jamais d’ennuis pour faire ses expériences. Il travaillait tard dans la nuit. Il lui arrivait d’éveiller les morts. Il pendait les vivants. Sans grand plaisir, d’ailleurs. Mais il voulait vivre un moment plus exaltant de son histoire. Il abdiqua sa science et sortit dans la rue. Il ne fut pas tout de suite reconnu. Mais il avait le front de cuir pelé des savants et tout le monde se méfiait de lui. Alors, il chercha à quitter la ville. Mais parvenu à la frontière, il s’aperçut de la sottise. Car c’était elle qui l’avait poussé jusqu’ici. « Un vrai précipice », s’enthousiasma Otto Bell et il dansa sur le bord du ravin. Il jeta des cailloux sur les voitures qui passaient. Des cailloux de plus en plus gros. Il faillit se jeter lui-même et cependant, on le poussa bien avant. Sans doute se rattrapa-t-il à une branche mais il échappa de bien peu à la mort. Son agresseur crut qu’il avait accompli sa tâche. Il n’eut guère le temps de rentrer chez lui. Il ne rentra pas. Il se jeta sur une voiture. Et Otto Bell rentra chez lui. Mais il ne resta pas. Juste le temps de prendre des notes. Ne pas perdre de temps. Être le plus concis possible. « Je ne suis pas assez concis ! » Il recommence trois fois. Allume une cigarette. L’allumette tombe sur le papier qui croit. Otto Bell ne voit rien. Il se rase. « Je vais partir », dit-il, « sans doute le voyage sera-t-il long. Mais un jour viendra où je saurai jeter des sorts. » Il prend avec lui le carnet noir où il connaît ses ennemis et sort de la maison qui flambe déjà bruyamment. Sa première aventure est de sortir de la ville, puisqu’il regarde un ailleurs bien lointain. Il dort, caché derrière un buisson. La milice passe. Le chien renifle la cendre. Une pluie chaude qui tombe depuis ce matin. Continuelle. « Toute la saison, ça durera ». Les policiers se plaignent en marchant. « Toi aussi, tu as perdu ta maison ? » Et traversent le pont qui les sépare de la Mérysie. « Mais c’est une invasion ! » , s’insurge Otto Bell, « que font-ils ? » L’un se met à creuser, l’autre chante : « Aide-moi ! » Ils sortent un caisson plein de victuailles de la terre. Et des vêtements frais. « Ils désertent ! » Ils partent sur une route, la plus déserte et la poussière s’élève des buissons : c’est le matin. Il se dégage une odeur de la rosée brusquée lorsqu’après une nuit passée à observer le théâtre des miliciens, Otto Bell se lève et traverse à son tour le pont. Il sait qu’une autre milice ne tardera plus à venir inspecter. « Ils vont partir à la recherche des deux policiers. Plus j’irai loin, plus ils croiront que je les ai tués. » Pour les emporter au loin. Mais la milice, à l’heure qu’il est, a déjà retrouvé les deux corps bouillonnants dans l’eau tiède du fleuve. Alors, on perquisitionne la demeure d’Otto Bell. On le cherche longtemps, mais on retrouve un tas de cendres qu’on porte avec un certain embarras au laboratoire. Le laboratoire de monsieur Gern est très spacieux. Monsieur Gern est l’ennemi juré d’Otto Bell : leur serment date de 1927. Depuis cette heure qu’ils commémorent chaque jour d’une prière et chaque nuit d’un verre de lait, tous les ans par un volume de leur science et chaque décennie par un cycle renouvelé de conférences intitulées avec ardeur. C’est l’ennemi qu’il s’est juré d’abattre. Il a tellement peur de lui que longtemps, il s’est entraîné. Mais monsieur Gern a tout appris. « Ce sont les miliciens qui m’ont trahi », dit Otto Bell en frappant la poussière. Les miliciens sont à la solde de l’étrange monsieur Gern. Ils arpentent les rues de Darmstadt et ses environs pour retrouver Otto Bell. Jamais, s’ils ne désertent, ils n’oseraient traverser la frontière qui les sépare du territoire de Mérysie. Et aujourd’hui, ils sont bouleversés : ils n’ont plus même les appuis extérieurs pour déserter. Ils encourent les plus graves dangers. Ils ont retrouvé deux des leurs, bouillonnant dans le fleuve. Ils se sont concertés. Ils ont été voir monsieur Gern qui les a insultés. qui a refusé de voir quiconque trois jours durant et qui est tombé malade. On interroge la poussière. On espère retrouver les formules du savant qui vient de s’échapper. De nouveaux incendies éclatent. Les policiers n’en peuvent plus de courir dans tous les sens. Ne sachant plus où donner de la tête, certains se perdent dans les rues. Les habitants sont mécontents. « On voit des miliciens partout, à présent ! » Plus personne ne se sent en sécurité. La nuit on entend des coups de feu et des explosions. Au matin, on se compte entre parents. On s’appelle entre amis. On se réconforte en partant. Rien à faire : Bell a disparu et la Mérysie , à son tour, entre en guerre. C’est que Gern n’a pas respecté les accords sur le commerce des produits chimiques. Un commerce fructueux, en vérité. Mais voici ce que dit Gern, à propos de ces accords. Il dit qu’ils n’ont « jamais existé ». Que les « documents qu’on exhibe » sont des « faux ». Puis, devant l’insistance de ses convives, il crée un petit spectacle que les gens admirent. Il ferme les yeux et tout le monde applaudit devant sa télévision. « En direct ! », s’exclame un présentateur et tout le monde siffle de joie. Un jingle retentit. De Mérysie, on capte mal les ondes de Darmstadt et Otto Bell s’ennuie. Il a le mal du pays. Il contacte le roi de Mérysie. À plusieurs reprises, il lui propose ses services. Le roi s’en moque. « Nous avons trop de savants », lui dit-il. « Mais ils ne savent rien ! », rétorque Otto Bell. Le roi hausse les épaules : « C’est pourquoi ils sont si nombreux. » Une armée de savants obtus, sortis des usines de Mérysie, armés d’immenses compas mitraillés, dont le roi refuse de se servir. Le roi n’est pas un pacifiste. C’est plutôt qu’il méprise Darmstadt. C’est pourquoi il se défie des offres répétées que lui fait Otto Bell. Otto Bell vient tous les jours faire un bruit impossible chez le roi. Il s’aide d’un magnétophone à bande ainsi que d’un long texte, rédigé avec des nuits d’avance, répétés plusieurs fois par jour, à partir desquels il improvise. Ce sont des rôles instables car Otto Bell est un personnage frivole qui suit ses humeurs et s’instaure sans croire, indéterminément. Il balaie les précédentes sciences sans vraiment assoir la sienne et se contredit beaucoup : « Je donne, dit-il avec amertume, je ne sais plus ce que je donne. » Et c’est ainsi que, depuis des années, monsieur Gern et Otto Bell se livrent une guerre sans merci.

 

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