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L’explication de la réalité

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 Article publié le 8 janvier 2010.

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Le vieil homme était occupé à côté du gros chaudron qui bouillonnait continûment, répandant une odeur aigre-douce dans la pièce qui n’était éclairée que par le vieux feu. Le vieil homme secouait la tête de temps en temps comme sous le coup d’une pensée maussade. Le vieil homme venait-il de recontrer en lui le souvenir d’une pensée défaite, détournée ou anéantie ? Il parlait seul, entouré des quelques scientifiques désoeuvrés qui cherchaient encore quelque chose comme une clé au mystère insondable de la dérégulation de la réalité à laquelle l’émissaire gouvernemental leur avait demandé d’apporter des « réponses claires ». En désespoir de cause, ils avaient finalement décidé de recourir aux services d’un sorcier et s’étaient laissé recommander ce vieillard qui les avait accueilli méchamment et se taisait à présent en surveillant une infame soupe, à laquelle il avait donné le nom saugrenu de « bain de la réalité ». Les chercheurs s’étaient retrouvés dans cette maison isolée de la ville, presque cachée du reste du monde, un peu honteux, sans bien savoir ce qu’ils cherchaient, ils attendaient plus stupidement encore dans cette pièce nauséabonde, ne sachant même ce qu’ils avaient à demander au vieux. Ils se laissaient absorber par les murs alvéolaires de la pièce où le vieillard leur avait demandé de le suivre. L’évolution des formes alvéolaires était fascinante, en effet. On les suivait des yeux, on se perdait en elles, dans leurs mouvements incessants et tissés de lumières. Le sorcier prit une louche et la plongea dans le bain réaliste. Il la souleva au-dessus du bouillon pour reverser dans le chaudron le contenu de la louche en un mince filet d’un rouge rayonnant, qui fascina plus encore les scientifiques sans leur offrir, pour autant, la moindre explication complémentaire.

« Vous n’avez pas de chance », leur dit-il finalement, « elle ne semble pas prête de revenir ». Les scientifiques baissèrent les yeux, dépités. Ils ne comprenaient rien à rien, en vérité. « De revenir à elle, à elle-même... », entonnait le vieillard qui semblait se réjouir de plus en plus de cet état de fait. L’un des savants se leva. « Votre comportement est inadmissible, monsieur ! Inadmissible ! » Le vieux ne répliqua même pas. Il laissa les compagnons du jeune homme nerveux calmer leur camarade à bout de nerf. Il ne parût même pas réellement surpris de cette réaction explosive. Mais le jeune homme se calma. Le bouillon semblait s’épaissir, en outre : l’attention des uns et des autres se recentra sur le chaudron. Le vieux y planta son regard et sembla cesser d’accorder aucune attention à ce qui l’entourait. Le temps passait, sans qu’on puisse juger de son écoulement réel. Tout ce qui appartenait à l’espace de cette pièce paraissait pétri de lenteur intestine. Le scientifique qui avait cédé à ses nerfs, peu de temps auparavant, secouait désespérement la tête à présent, de façon répétée, hypnotique. Personne ne faisait plus attention à lui. Chacun de ces scientifiques mandatés par le gouvernement pour offrir des « réponses claires » à ce qu’on appelait tantôt « déréalisation », tantôt « perturbation réalitaire », ou encore « dérégulation de la réalité », était entré dans un mutisme profond, qui paraissait infracassable. A peine ressentaient-ils la nausée que devait provoquer la mixture bouillonnante du chaudron. Le vieux semblait satisfait. Il avait même l’air particulièrement heureux, à côté de sa soupe imbuvable. Aussi, sans perdre son calme cette fois, un des experts finit par demander au soricer : Qu’y a-t-il donc dans ce breuvage qui paraît bien infame, enfin ? » Le vieux se mit à rire et reprit sa louche pour l’enfoncer dans la marmite. « Il me fallait du sang, expliqua-t-il enfin, du sang et des yeux... sans quoi c’eût été une soupe de terre et je crois que vous autres avez besoin de la réalité, c’est bien cela ? » Les chercheurs se redressèrent et exprimèrent du regard leur plus vif intérêt. « Mais elle ne viendra pas, souffla-t-il d’une voix presque inaudible, pas aujourd’hui en tout cas... »

Les chercheurs se relevèrent et prirent le chemin de la sortie, sans dire un mot. Le vieux les regarda disparaître sans cesser de sourire bizarrement. Dehors, l’air étaiit sec, le silence total entourait cette maison qui paraissait même dénuée de localisation exacte. Ils retournèrent à leur voiture mais ne purent démarrer : le moteur avait disparu. Autour d’eux, un règne de mélèzes se tordait méchamment et ironiquement pour saluer l’introduction au néantisme que marquait cette première rencontre avec un sorcier incapable de rien et qui, peut-être du fait même de son incompétence, détenait bel et bien une clé du dérèglement auquel le gouvernement se trouvait incapable d’apporter une « réponse claire ».

 

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