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L’état critique
Excusatio...

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 Article publié le 14 février 2010.

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Un débat passionnant s’est engagé il y a quelques mois sur Sitaudis à partir d’une proposition de Samuel Lequette sur le rapport qu’entretient la poésie contemporaine à sa propre connaissance. Un rapport marqué par la « négativité », comme le souligne de son côté Eric Houser. D’inspiration universitaire (mais qui ne l’est, dans le secteur de la « poésie contemporaine » telle qu’elle se borde elle-même ?), Samuel Lequette se préoccupe donc de ce refus systématique de la poésie d’aujourd’hui à se référer à des formes normées, genres et sous-genres. Un refus qu’il assimile à une fuite : s’appuyant sur un mot de Jean-Michel Espitallier, il souligne une problématique (et joliment nommée) « non-cumulativité des questions esthétiques développées par la poésie contemporaine.

Le constat de Samuel Lequette a fortement déplu à Nathalie Quintane, qui y a vu une charge « antimoderne », c’est-à-dire « réactionnairee », en particulier du fait de « l’attaque visant Espitallier ». Une attaque d’autant plus fielleuse, d’après Quintane, que la citation d’Espitallier s’excusant, en somme, d’avoir produit des formes inabouties, est un « topos » de la littérature. Comme quoi la poésie contemporaine n’a pas perdu toute référence à son passé le plus antique.

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Eric Houser est, pour sa part, troublé de la réaction de Nathalie Quintane qui craint de voir dans sa réponse une tentative de « garder jalousement » une mystérieuse « possession ». Il est vrai que la position de Nathalie Quintane est étonnamment défensive. L’exemple choisi par Lequette est pertinent, en effet. Quand Espitallier explique qu’il donne à lire « un travail en cours, moment saisi dans l’atelier, chutes, copeaux, récupération de vieux jouets, machines à rien faire, stock d’outils, pièces détachée », il ne se livre pas à une simple excusatio propter infirmitatem mais à une profession de foi : celle d’une poésie en forme d’atelier et du matériau poétique comme « boîte à outils ». Si contestation il y a du point de vue de Samuel Lequette, elle ne peut porter sur ce point.

Elle peut porter sur un plan plus général, qui tient à la mise en adéquation des outils de connaissance de la poésie avec le paysage d’ensemble de la production poétique. Mais à ce point du débat, il paraît devoir mener une double existence : d’un côté, se pose la question technique de cet enjeu de connaissance. De l’autre, un débat second, philosophique si l’on veut, politique en bien des aspects, sur la nature de ce qu’on veut « connaître » (la poésie).

Si Samuel Lequette pose le problème de la connaissance en termes de « norme », de « genre » et de « style », on peut certainement lui reprocher une approche excessivement traditionnaliste de la « chose littéraire ». Le problème qu’il décrit reste intact : du refus de renvoyer à des systèmes génériques, on prône l’inconnaissance. On maintient la poésie au-dehors de toute lisibilité extérieure. On la coupe du monde, simplement.

Attaquer Espitallier, ce n’est pas attaquer Baudelaire. Pointer une « coquetterie » chez Espitallier, est-ce même l’attaquer ? C’est, du moins, lui donner existence dans un questionnement, une tentative de connaissance qui n’existe pas, aujourd’hui. Cela s’appelle ouvrir un débat. C’est, en matière d’idées, la chose la plus noble qui soit. Oui, Jean-Michel Espitallier s’inscrit dans un contexte plus large que sa seule oeuvre (je doute qu’il en disconvienne lui-même) et, parmi les éléments génériques qui fondent son « sol de discursivité » (pour reprendre le mot de Foucault), il y a le principe d’inachèvement, catégorie qui transcende les démarches individuelles... et même les écoles !

La connaissance de la poésie d’aujourd’hui implique des nouveaux outils. Elle a même besoin de « nouveaux anciens » outils précisément parce que les mêmes anciennes catégories (l’art poétique...) sont réinventées aujourd’hui, dans des cadres qui peuvent les rendre méconnaissables mais le passé aussi est une gigantesque « boîte à outils » qui a une certaine propension à persister. Ainsi, les catégories anciennes ne sont jamais tout à fait absentes : le genre lyrique est plutôt productif, d’une manière générale, ne trouvez-vous pas ? La poésie épique est malheurreusement moins prisée mais certains auteurs, tel Jacques Darras, y recourent parfois. Même la poésie didactique a son témoin avec Francis Combes ! Les expérimentations les plus aventureuses de l’aujourd’hui ont des soubassements historiques lointains, comme le montrait l’exposition Poésure et peintrie il y a quelques années déjà.

On peut faire le reproche à Samuel Lequette d’imputer au poète un travail qui reviendrait à son autre, son lecteur. C’est bien, en effet, bien à lui critique de tenter d’offrir une compréhension quelconque de l’état de l’art. Mais cela exonère-t-il les poètes, les différents acteurs de l’espace poétique d’aujourd’hui, de penser cette compréhension de leur travail en cours par autrui, dans un domaine qui déborde par principe les écoles : la poésie ? Je ne le crois pas. Bien au contraire, il me semble qu’une telle vue reviendrait à une relation où l’autre, après qu’on l’a invité, se trouve soumis aux fantaisies les plus incompréhensibles de son hôte, avant même d’avoir déposé son manteau. La seule alternive – ne pas exister.

Je crois qu’il n’est pas bon de se donner comme ambition de ne pas exister.

La connaissance de la poésie qui se pratique dans ce pays – la limite du champ de l’étude est conventionnelle mais pertinente – est une question qu’il est nécessaire, je dirais même urgent, d’aborder sereinement et sous l’angle de la pluralité, ce qui demande un minimum de distance critique. A moins de considérer qu’il est normal que la poésie – celle du champ éditorial – soit si isolée de l’espace social contemporain.

 

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