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Le sens des réalités
La solitude du bourreau

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 Article publié le 15 janvier 2011.

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Toute la journée, ils restaient postés à la fenêtre. Edmond fuyait la maison, préférant lire les jour­naux dans le parc ou au café. Il avait choisi ses lieux : un jardin public destiné à être rasé, près de la place du marché ; un banc au croisement de deux routes trop fréquentées, banc invivable s’il en est à cause des gaz d’échappement ; une terrasse de café située à un angle de rue, sur un trottoir trop étroit, en sorte que le client qui s’installe est continuellement gêné par les passants qui sont tous très pressés et semblent se faire un devoir de heurter la table du consommateur ; une station de bus, enfin, pas vraiment désaffectée mais où, en journée, on peut rester deux ou trois heures sans que passe aucun bus. Selon son degré d’énervement, Edmond choisissait l’un ou l’autre de ces lieux. Le sommet de sa frénésie, c’était le banc aux gaz d’échappement.

Dès qu’il s’y installait, l’air se faisait plus dense et nauséeux. Peu de piétons passaient par là. En revanche les voitures passaient constamment, entretenant un vacarme indistinct. Edmond y lisait un journal ignoble, qui se consacrait quasi exclusivement à une litanie de faits divers spécialement sordides. Feuilletant la gazette, il ricanait, pestant contre l’indocilité de la victime ou la naïveté du criminel selon les occasions. Qu’il était loin, le temps où Edmond parcourait assidûment une large gamme de journaux pour cerner au plus près le cas de la famille Merzin ! Désormais, l’insignifiance du fait divers seule le happait.

Il se découvrait un homme sans lieu, ce qu’il n’avait jamais été. En prison, c’est tout le contraire, on est le lieu qu’on occupe puisqu’il n’y a plus que lui qu’on puisse occuper. Et sa vie était faite d’errances mais ces errances s’étaient toujours tissées autour de points définis, qui revenaient comme les marqueurs d’un rythme secret, infécond, qu’il avait traversés négligeamment jusqu’à leur épuisement. Tandis que dans ce patelin, à cause de son insignifiance exceptionnelle, il se trouvait dénué de lieu. Il faut quand même imaginer que cet homme a chez lui un couple incestueux et fusionnel mais au sens physique de ce mot, puisque leurs chairs même tendent à fusionner, à des moments, pour former une effroyable flaque bicéphale, en plus d’une vieille dame ligotée à une chaise et patientant vainement au fin fond de sa cave. Sans compter les restes de certaines victimes...

Les lieux qu’il avait identifiés pour s’autoriser un quelconque repli étaient des lieux sans nom, dénués de toute familiarité, des non-lieux en somme, où il demeurait dans un sentiment vertigineux, le sentiment que rien ne pouvait avoir d’accroche, à ces endroits, que le temps le plus fruste, celui qui ne fait que passer et, le cas échéant, indiquer qu’il a passé. C’était la seule possibilité qu’il avait d’échapper à cette bizarrerie de maison qui ne tournait pas du tout comme il l’aurait voulu.

Lui, en effet, il imaginait un bon commerce. La fille Merzin, s’était-il longtemps imaginé, c’est le pactole ! Une bonne fille désirable qui ferait clignoter les pièces de deux euros (en fait, il s’agissait de pièces de dix francs, on n’était pas encore à l’euro). Il aurait juste à aguicher le client potentiel, un homme banal mais au profil verdâtre... en bout de course, en somme. D’autant plus facile à dépouiller. Il se promènerait en permanence avec la photo de la fille Merzin qu’il montrerait à des personnes choisies, recrutées au plus fort de l’anonymat de la foule, qu’il attirerait dans sa petite maison excentrée... L’accumulation des pièces de deux euros ferait de lui un homme puissant.

Bien sûr, un tel plan ne peut être que temporaire. Son casier ne permettait pas à Edmond de se lancer dans de grands trafics internationaux. Il devait gardait les apparences de la discrétion et de l’honnêteté. Cette maison ne pouvait que l’y aider, d’ailleurs, tant elle respirait la probité et une relative soumission à la structure sociale. Certes, on pourrait un jour s’inquiéter de certaines disparitions ou même de l’étrange sort qu’aura connu ce percepteur retrouvé après des jours dans un état de conscience altérée dont il ne devait jamais revenir ! Mais en franchissant le portail d’un pavillon si modeste, qui garderait le souvenir d’avoir eu le moindre soupçon à l’encontre de l’habitant de cette jolie maison ? Mais il envisageait, avec la fille Merzin, un commerce de quelques mois, pas plus de deux ans en tout cas. Et très localisé, réservé à la population la plus perverse de cette bourgade.

Tout s’était écroulé à cause de cette bizarre et stupide mutation, liée de toute évidence aux excès des deux enfants Merzin, dans les phases fusionnelles où ils se liaient tendrement et se frottaient l’un à l’autre, au point que leurs corps s’échauffaient jusqu’à atteindre une température excessivement élevée, permettant le bouillonnement des peaux qui, du coup, se mêlaient indistinctement. Et d’’un tel couple, que faire ? Une foire aux monstres, peut-être ? Mais de nos jours, on n’admet plus de tels spectacles. Un piège à touristes ? Voilà qui était plus attrayant, du fait de la teneur acide de cette flaque de peaux mêlées. Il suffisait de jeter les nigauds de clients dans ce bain épidermique brûlant pour qu’ils s’y dissolvent irrémédiablement, sans même un cri tant la stupeur les aura saisi à la seule vue de la flaque bicéphale.

Mais ce dispositif impliquait la disparition de dizaines de personnes, au bas mot. D’autant que le stratagème doit tenir compte de pertes incompressibles : de tous ces clients, combien de portefeuillles soutirerait-on avant l’instant fatal ? Pour une part – les plus méfiants – il faudrait renoncer à l’appat du gain pour les jeter quoi qu’il en coûte dans le bain destructeur et qu’ils ne puissent jamais témoigner ! En les regardant se dissoudre, ceux-là, Edmond aurait une pensée pour les portefeuilles qui n’échapperaient pas à la corrosion inéluctable des peaux de Merzin combinées, qui n’en laisseraient rien (comme des corps, d’ailleurs, entièrement absorbés par le conglomérat infâme). Et puis c’était l’autre partie de son plan qui s’écroulait : le livre, le projet d’un livre !

Lui-même n’avait guère d’énergie à dépenser dans ce stupide exercice. Il ne se voyait pas rester des heures devant une machine quelconque pour y apposer des suites de mots qui auraient vocation à exprimer quelque chose de sensible. L’ordre des mots importerait peu, au fond. Il n’attendait pas qu’on lise ses livres, seulement qu’on les achète et qu’on les pose en bonne place plus haut que les autres parce qu’il était un écrivain plus méritoire que les autres : de cela, du moins, il était convaincu. Et l’expérience qu’il avait de la prison ne faisait que le renforcer dans sa conviction. C’est pourquoi il avait pleinement délégué son oeuvre au fils Merzin, qui aurait dû tartiner quelques centaines de pages qu’Edmond aurait aisément fourguées à un éditeur avide d’actualité à sensation.

Désormais, quand il rentrait, il devait faire face au spectacle de ces deux enfants en cours de recomposition, reliés comme des siamois flasques l’un à l’autre par de longs fils de chair qui parcouraient toute la pièce. La fille et le fils Merzin avait regagné leur place respective, chacun à une fenêtre. Et ils regardaient dans le vide du ciel avec de grands yeux ronds et plats. Quand Edmond franchissait le seuil, ces yeux immenses et atones se tournaient vers lui et le désespéraient. Aussi, il n’avait qu’une envie, celle de ressortir. Et l’extérieur le renvoyait à des zones néantes où il tentait de s’absorber, un peu vainement... La situation devenait donc critique pour Edmond Mauvais. Mais la routine des jours l’emportait, même s’il en était réduit à tenter de négocier leurs services à des prostituées qui déjà ne voulaient plus lui adresser la parole. Et s’il rentrait, il devait faire face au spectacle déchirant des deux enfants Merzin en recomposition.

 

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