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Le sens des réalités
Les sous-sols de la réalité

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 Article publié le 5 février 2011.

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Que restait-il de la réalité ? Pas grand-chose au bout du compte, des bris épars peut-être. Des lambeaux préservés par la périodicité maintenue des flash d’informations, diffusés par on ne sait quelle télévision.

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De toute façon on ne se souciait plus guère de la réalité. Mais il ne faudrait pas dire les choses ainsi. On se souciait en effet de quelque chose qu’on disait être « la réalité » mais cette chose n’était qu’une image, au vrai.

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On habitait dans les sous-sols. Pas seulement les caves : on avait investi les sous-sols de la réalité. Des espaces ternes, aux parois constantes et pourtant friables. On était réduit à des ombres, des ombres humaines, à peine discernables. On avait attendu, longtemps, que survienne quelque chose, quoi que ce soit. Or, rien n’était venu.

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Dans la griserie d’un soir, sans s’en rendre compte, on avait glissé. Les murs avaient pris une teinte neutre, excessivement neutre (on était encore un peu à cette époque de transition, quand des activistes promouvaient l’extrême-centrisme avec une conviction de plus en plus faillible).

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On était aux sous-sols de la réalité. Combien y était-on ? Il serait difficile de le déterminer : les sous-sols du réel sont tout ce qu’il y a de plus indéterminé, comme on peut se l’imaginer. On n’était qu’ombre, au fait. Enfin, pas tout à fait : les hommes étaient des ombres, les femmes des entités.

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On était indifférenciés, à très peu de choses près. On aurait pu, on aurait dû se reconnaître les uns dans les autres, on était trop las pour cela. À peine humains, d’ailleurs, on n’avait pas trop de mémoire. Mais on traçait des chemins sans destination dans des dédales informes qui n’étaient que des sous-sols. D’ailleurs, on entendait en permanence du bruit qui venait d’au-dessus.On s’en moquait assez d’ailleurs, on progressait (si ce mot est possible) en rasant des murs dont rien n’attestait l’existence.

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On n’était pas seulement lésé par ce quart, ce dixième d’existence. On portait un poids stupide sur le dos. Les « philosophes » disaient que c’était le poids de la haine, que c’était de la haine qui s’était constituée en corps physique comme une charge dorsale abusive, un sac à dos rempli de têtes de mort de plomb.

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On rigolait en se disant qu’on était un peu comme des voyageurs. C’était drôle, en effet, d’imaginer qu’on voyageait quand on n’était nulle part. Et oui : quand vous êtes nulle part, imaginez-vous voyager !

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Les « philosophes » avaient ceci de rassurant qu’ils se distinguaient un peu des autres, moins loquaces. Ils restaient relativement fixes, alors que les autres allaient sans chemin. Et ils parlaient, plus que les autres qui n’avaient pas grand-chose à échanger et qui recevaient ce que disaient les philosophes avec circonspection.

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S’il n’y avait eu le poids qui écrasait leur dos, ces autres n’auraient pas écouté les « philosophes ». Ils auraient passé leur chemin en concentrant leur peut-être d’attention sur le bruit extérieur constant et incompréhensible qui émanait du dessus.

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Mais le poids qu’ils portaient avait tendance à grossir, tout de même. Et même tellement que certains finissaient par tomber, se laisser écraser, asphyxier sous la chose qui s’était greffée sur leur dos, prenant la forme d’une masse grumeleuse noire avec des reflets gris qui paraissaient stupidement clinquants.

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Ces autres se voyaient mourir en poursuivant leur marche absurde, ils se voyaient dans ceux qui mouraient sous leurs yeux et qui leur ressemblaient jusqu’à l’indifférence totale.

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Or, tandis qu’une ombre s’éteignait dans des souffrances continues, un de ces « philosophes » expliquait que la chose noire et presque étincelante qui achevait de broyer le système pulmonaire du mourir était quelque chose comme un paquet de haine, une chose effroyable et fascinante, destructrice mais en outre capable de contagion.

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Oui, quand on se prenait à regarder la masse ignoble qui se greffait sur le dos de ces victimes de la réalité (disloquée, il est vrai) on pouvait sentir son dos souffrir de l’accroissement d’une masse pareille et l’on se sentait obligé de pencher un peu plus. Parfois, au risque de tomber. Les « philosophes » n’éprouvaient pas grand-chose pour les victimes de ces paquets de haine. Mais ils étaient convaincus qu’il s’agissait de haine, ils étaient fiers d’avoir trouvé une trace matérielle de cette chose. Ils regardaient mourir les quasi-êtres en psalmodiant leur thèse du moment, à peine audibles. Leurs voix étaient couvertes par le bruit du dehors.

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Dans les sous-sols de la réalité, il ne pouvait pas y avoir de révolte, en principe. L’ordre était bien établi. La mort des gens était sordide mais – étaient-ils des gens, réellement ? Les gens ne portent pas ces choses sur le dos. Les gens ne longent pas en permanence des chemins qui ne sont que des murs gris. Bref, aussi atroce qu’elle soit, cette mort n’est pas humaine et elle est adéquate.

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Les « philosophes » ne pensaient pas autrement. Ils se savaient saufs de cette grossièreté de haine mais n’en éprouvaient pas de joie particulière du fait de l’ennui morbide qui les animait. Ils se tenaient à des angles de mur, ne se déplaçaient que lorsque les murs semblaient avoir bougé, pas avant. Ils récitaient des thèses qu’ils improvisaient aveuglément, qui n’étaient pas très cohérentes mais qui restaient fixées sur l’assimilation de ces épaisses masses noires tueuses à une haine matérialisée, concrétisée et meurtrière.

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C’était une harmonie que ces sous-sols, d’une certaine façon. La répartition des uns et des autres était grossière mais les besoins étaient nuls (on ne songeait pas à manger : après tout, on n’avait pas accès à la réalité). Pourtant, une amertume régnait. L’ordre figé de cette sous-réalité connaissait si peu la joie ! On finissait par détester son prochain, son excessive ressemblance, son impossibilité pareille à tout ce qu’on vivait ici depuis...

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Depuis combien de temps, au fait ? Il serait difficile de le dire. Cette population terne ressemblait un peu aux rescapés d’un cataclysme nucléaire, condamnés à une vie souterraine et diminuée, privée de tout ce qui égaie la vie. Mais des rescapés condamnés en outre à un affaiblisement constant de leur réalité, même. Une vie sans objet, juste tracée par des contours, décolorée en outre, dénuée enfin du sentiment qu’on peut avoir de sa propre existence comme de celle d’autrui.

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Il y avait seulement cette « bruyaille » à l’extérieur. On disait la bruyaille pour évoquer ce fond sonore constant et morcelé, irrégulier et profondément désagréable mais si attrayant, puisqu’il évoquait la possibilité de l’existence, en un espace séparé mais pourquoi pas accessible ?

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On rêvait la réalité. Enfin, certains la rêvaient. D’autres étaient parfaitement résignés à leur réalité d’ombre ou d’entité. Les « philosophes » quant à eux ignoraient ce désir. Ils ne le connaissaient pas eux-mêmes. Ils ne le décelaient pas dans cette population errante non plus. Pourtant, les rêveurs se distinguaient de plus nettement, à bien considérer les choses : ils bougeaient les bras, les battant parfois ou les amenant à hauteur de poitrine pour les croiser. C’est ainsi qu’on pouvait rêver l’existence, en cet espace neutre.

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On ne savait plus bien à quoi la réalité ressemblait. On en débattait peu puisqu’on ne communiquait presque pas. Mais l’existence était si faible que ces amorces d’espoir se lisaient sur les visages, causant un effet double de trouble sur des faces déjà atténuées. Les rêveurs étaient repérables.

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Cette nouvelle distinction au sein de la population des sous-sols irréels (ou subréels) ne s’est pas immédiablement traduite par des indices de conflictualité. Les « philosophes », trop accaparés par leurs dissertations, ne s’en apercevaient même pas. Les non-rêveurs voyaient les visages des autres se troubler plus que de raison et notaient sans affection particulière ce quasi événement, ce qui aurait pu un peu plus que d’habitude s’assimiler à une presque rencontre. Mais les rêveurs mutaient.

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Ils n’avaient pas conscience eux-mêmes de leur rêve, initialement. Ils ne pouvaient pas imaginer qu’il leur soit commun. Ils se le formulaient si peu ! C’est simplement qu’à un moment, dans le brouhahas indistinct qui émanait du dessus, un éclat sonore se détachait et prenait une allure évoctrice qui les absorbait, l’espace d’un instant.

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L’instant pouvait durer ou être très bref. Il avait une propriété enveloppante qui absorbait la conscience étouffée des rêveurs et l’entraînait dans une série d’infimes variations de voix et de couleurs très faibles mais bien réelles. Elle se déroulait comme un rêve, ne laissait guère de possibilité de relation.

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Les rêveurs étaient plus ou moins fréquemment soumis à l’expérience de ces bris sonores de la réalité qui paraissaient les appeler, ce dont on ne se rendait pas immédiatement compte. On estimait avoir eu un moment d’absence, ce qui en ces lieux ne signifie pas grand-chose.

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Mais pour certains les choses s’accéléraient sensiblement tout de même. Le bruit était constant. Les éclats qui le traversaient étaient variables et personnels. Il est tout à fait possible que certains n’en aient fait l’expérience qu’une seule fois et qu’elle leur soit restée indifférente. D’autres l’ont faite très souvent, au contraire et ont fini par la rechercher, ne pouvant plus se passer de l’enveloppe évocatrice qui les happait trop brièvement.

 

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