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Le retour du vinyle

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 Article publié le 24 avril 2011.

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Il y a quelques mois encore, beaucoup regardaient le phénomène avec une sorte d’incrédulité, voire de défiance. Le vinyle était mort et enterré, c’était certain et le CD n’allait pas tarder à le rejoindre dans la fosse aux supports transitoires de l’audioviduel ?

En quelques mois, la résurgence du vinyle est devenue un phénomène manifeste, vraisemblablement voué à durer. Il convient donc de réfléchir au sens de cette résurrection. Nostalgie ? Après tout, c’est bien le nom de l’un des appareils les plus remarqués de ce retour en force (« Nostalgia », plus exactement). Beaucoup en sont encore convaincus, quand ils ne voient pas là une forme de snobisme. Mais il est possible que, depuis le milieu des années 1980, nous ayons vécu sur une illusion de progrès. Avec l’internet, cette illusion a éclaté.

Loin de moi l’idée de décrier le CD. Simplement, il faut admettre qu’il n’est pas tellement meilleur que le vinyle. Il est différent. C’est sans doute ce qui explique la concomitance de deux faits : la fragilsation du CD d’une part, le retour du vinyle d’autre part.

On nous a expliqué pendant des années que le CD offrait une qualité de son optimale. Ce n’est pas entièrement faux. Ce n’est pas entièrement vrai non plus. On a simplement oublié un fait : le son est historique. Et l’histoircité du son, si elle ne rend pas vains (loin s’en faut) les efforts de l’ingénierie sonore, en circonscrit la portée.

Prenons le cas du bluesman Big Bill Broonzy. On l’écoute aujourd’hui dans un son qui est le son de son époque (et même en-deçà des standards de son temps). Ce son est médiocre, au regard de la « qualité CD ». Et pourtant l’artiste marque sa présence avec une force que la saturation nasillarde de l’enregistrement n’affecte pas le moins du monde. Au contraire, ce son, si pauvre qu’il puisse être en termes de qualité d’écoute, participe de l’identité culturelle du blues, et de Broonzy en particulier.

Soyons clair : le CD n’a rien apporté à Broonzy. Et je frémis d’horreur à l’idée qu’un ambitieux puisse vouloir remasteriser Truckin’ Little Woman en lui donnant le clinquant d’un Stevie Ray Vaughan. L’entreprise serait absurde. C’est un peu ce qu’a fait Moby en son temps avec les samples de Play, issus d’enregistrements d’Alan Lomax. Mais dans le cas de Moby, il s’agit d’une re-création, non d’une (hypothétique) restitution.

L’enregistrement sonore est un phénomène récent, au bout du compte, à peine vieux de plus d’un siècle. Et nous n’avons aucune visibilité sur l’avenir. Simplement, nous arrivons à une époque où viennent à coexister des sons très différents les uns des autres, en fonction des époques mais aussi des styles, sinon de la sociologie des musiques enregisstrées. La qualité audio existe bel et bien mais elle n’est qu’une composante, un support pour ce qui se transmet à travers la musique. Cette qualité audio n’est ni nécessaire ni suffisante pour la transmission d’une oeuvre musicale.

L’avènement du CD s’est joué sur un mythe qui lui était antérieur : celui de la haute fidélité. Loin de moi l’idée de minorer la richesse d’invention des techniciens de la hi-fi. Là encore, il s’agit de circonscrire la réalité d’une innovation. Or, la hi-fi, on la perçoit mieux aujourd’hui, telle qu’elle est advenue au milieu des années 1970. Deux disques sont les témoins de cette révolution de salon : Dark Side of the Moon de Pink Floyd et Breakfast in America de Supertramp. Ces deux disques sont étroitement liés à une technologie, à certains types d’appareils, à une conception de la musique qui, on le voit clairement, est une conception datée, historique. Pas vaine pour autant ! Mais Dark Side of the Moon n’est pas forcément une oeuvre plus remarquable que les enregistrements de Big Bill Broonzy.

Le son est historique. Le son du métal des années 2000, 2919 est sans doute plus puissant que celui des années 1980 mais les oeuvres de référence du domaine restent ancrées dans l’époquie antérieure. On pourrait citer mille autres exemples qui peuvent faire préférer, à la production d’aujourd’hui, celles d’époques passsées. Mais il n’y a pas que le son lui-même qui soit histoiique : l’usage, également, est situé dans l’espace comme dans le temps.

Que veut dire la hi-fi, pour prendre un exemple extrême, dans le cas de la musique tibétaine ? Croit-on vraiment, en écoutant dans son salon telle musique rituelle des sommets de l’Himalaya, avoir accès à la « qualité audio » des plus hautes cîmes de la planète ? On voir bien que c’est absurde. Comme il est absurde de croire qu’on retrouvera dans un disque (quel qu’en soit le support) la présence et l’enveloppe sonore d’un concert de musique classique.

La musique vivante est inalénable. Elle ne se laissera jamais enfermer parce qu’elle est une expérience finie dans l’espace, le temps et la subjecticité de celui qui la reçoit. Aucun enregistrement d’...explosante-fixe... de ¨Pierre Boulez ne rendra la magie des vagues sonores qui traversent l’espace de la salle quand cette oeuvre est produite en concert. C’est pourquoi, contrairement à ce qu’espérait Edgar Varese, la technologie ne permettra jamais d’en finir avec le musicien. Le concert est une expérience musicale irremplaçable. Le son enregistré a de merveilleuses qualités mais, déconnecté de la réalité vivante de la musique, il n’est qu’un ruban sonore destiné à couvrir le silence que nous craignons tant, comme l’indiquait Pascal Quignard dans sa Haine de la musique.

L’historicité des usages, ce n’est pas seulement le fait de la musique vivante. C’est aussi les modes d’écoute dont nous disposons et qui ne requièrent pas systématiquement une qualité optimale. Le transitor, par exemple. Mais aussi le téléphone portable ; Il est assez comique de constater d’ailleurs que les dernières révolutions numériques ont favorisé une dégradation de la qualité audio : le téléphone portable offre un son plus détérioré que le moindre des transistor. Quant à la compression des MP3, elle peut altérer en profondeur le plus subtil des alliages de timbre. Il en va de même, d’ailleurs, pour le téléphone. Combien les lignes fixes des années 1980, 1990, étaient claires et stables comparé au signal faible et discontinu du téléphone illimité !

Voilà quelques éléments qui peuvent expliquer ce retour du vinyle à une époque de prétendue dématéralisation. Je n’exlus pas l’idée que, d’ici quarante à cinquante ans, si pas de bouleversmeent majeur n’affecte nos sociétés, nous ne nous nourrissions exclusivement de ces petits appareils pas vraiment immatériels, d’ailleurs. Mais aujourd’hui, cette hypothèse relève de la science-fiction. Ce que nous voyons se confirmer sous nos yeux, c’est la coexistence des media culturels. Et cette coexistence, du fait simplement des stocks de documents qui existent encore et qu’il est nécessaire de préserver (après tout, ils sont un peu de notre patrimoine, tout de même...) durera au moins quinze ans encore, sans doute plus.

Le vinyle est l’avenir du CD... et même des plateformes dématérialisées. Ce qui frappe l’auditeur du vinyle aujourd’hui, c’est d’un côté le « grain » du son, ce grain que les amateurs de grandes galettes noires ont toujours estimé « plus chaleureux » que celui du CD (et, pour les enregistrements antérieurs à l’avènement du CD, c’est très vrai) mais également la brièveté des plages d’écoute : 20 à 25 minutes ! On peut y voir un inconfort. Là encore, c’est l’illusion d’une écoute dématérialisée qui nous pousse à attendre de nos outils de diffusion quelque chose qui n’exige ni effort ni attention particulière.

Quant à la fiabilité du support... D’un côté, on a les craquements et les sauts du disque rayé, quand il a été maltraité. De l’autre on a l’illisibilité totale du disque numérique quand il a été négligé. Dans un cas une écoute défectueuse, de l’autre une écoute rendue impossible. Et que dire de la musique « dématérialisée », c’est-à-dire soumise aux aléas du dsique dur qui, une fois endommagé, fait disparaître toute trace des documents archivés (et, d’ailleurs, si peu consultés, tant l’abondance engendre l’indifférence) ?

Qu’on ne lise pas dans ces réflexions jetées en désordre le témoignage d’un rejet pétri de nostalgie. S’il y a un rejet que je souhaite effectivement exprimer, c’est celui d’une idéologie, celle de la « dématérialisation ». Je suis avec le plus grand enthousiasme le développement des technologies du son, de l’enregistrement, des supports d’écoute. En revanche, je regarde avec mépris se répandre des discours qui m’apparaissent totalement déconnectés de la réalité sociale de la musique (on pourrait faire exactement la même analyse du livre numérique, qui draîne des discours plus naïfs qu’au paroxysme du positivisme béat). De la musique, donc – et de la culture – dans ses réalités les plus diverses, les plus triviales, les plus précieuses.

Je n’en veux pas au monsieur qui s’acharne à acquérir les meilleurs outils possibles pour écouter un son surround comme hier il installait quatre enceintes raccordées à sa chaîne pour obtenir de la quadriphonie. Je sais simplement qu’il ne profitera pas tellement de son installation. Parce que la musique n’est pas le son. L’audiophile n’est pas le mélomane. Et l’un comme l’autre, sans le savoir, écoutent sans cesse une musique dégradée et détériorée (dans la rue, sur le transistor qu’ils ont encore dans leur salle de bain, sur leur téléphone portable...)

La résurgence du viniye est un phénomène durable. Mais ce n’est pas le vinyle en soi qui doit nous être précieux : c’est la réflexion à laquelle ce phénomène nous oblige quant à notre sens de l’écoute, de la musique. S’il est une forme qui domine toutes les autres, ce n’est ni le vinyle ni le CD ni le MP3... c’est la musique vivante, celle qui nous oblige à l’écoute. Car la contrepartie de la musique enregistrée est bien dans ce défaut d’attention qui caractérise l’auditeur d’aujourd’hui. J’ai toujours été effrayé par l’effrayante tendance qu’ont les jeunes auditeurs à écouter quelques secondes d’une chanson pour savoir si elle leur plaira.

C’est d’ailleurs cette inattention généralisée qui est, à mon sens, responsable de la faible audience de la musique contemporaine. On doit cesser d’accuser les compositeurs d’aujourd’hui de se « couper du public » (on peut, en revanche, secourer les puces aux musiciens de la tradition savante pour qu’ils sortent de leur bulle – mais c’est un autre débat). Il est certain que les musiques qui travaillent avec le silence ne sont pas écoutables sur un baladeur. Il faut, pour marcher en musique (et plus encore pour prendre les transports en commun) un son épais et constant, d’intensité toujours égale. Une musique sans silence, en somme. Ce que peut le rock, la pop, le rap, le jazz même (tout dépend du jazz, il est vrai), la chanson (et encore) mais pas la musique savante.

Le vinyle est donc également l’avenir de la musique contemporaine. D’ailleurs, je ne crois pas qu’on ait jamais réédité en CD l’excellent disque d’Antoine Goléa, Introduction à la musique sérielle. Le moment est vraisemblablement venu de le rééditer.. en vinyle.

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