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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XXV

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 Article publié le 9 février 2014.

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Cecilia devint célèbre. Écrivait-elle quand son américain de mari vivait encore, je veux dire avant qu’il ne soit assassiné par notre ami d’enfance ? Elle prétend que oui. D’autres insinuent qu’elle est l’héritière des œuvres, écrits et autres brouillons que l’Américain, surpris par la mort, n’a sans doute pas manqué de laisser à la postérité.

Les œuvres de Cecilia ne sont peut-être qu’une manipulation adroite de ce qui aurait dû constituer l’œuvre posthume de son défunt époux. Le bruit court. C’est un roman que personne n’écrira jamais. Elle vient souvent au Bois-gentil. Au début, elle amenait son enfant. On parle d’une rencontre fortuite avec Constance. Personne n’en est témoin. Difficile d’en parler sans laisser toute la place à une imagination que la raison fortifie d’ailleurs. C’est ce que nous appelons le « roman de Cecilia ». Elle a mis en scène notre immobilité et nos regards. Autre roman de Cecilia. La dame du bibliobus recommande l’impartialité. Notre feu nous condamne. Et ce silence ne semble pas avoir de fin.

La fin, nous l’avons tous lu dans ce récit où l’Américain ne meurt pas. Constance s’y livre à un voyeurisme déconcertant parce que l’attente est décrite en termes esthétiques. C’est l’enfant qui raconte. On ne le voit d’ailleurs plus au village depuis la publication de cette œuvre où le nom de Castelpu, celui de Bélissens et pire l’Arize, sont des noms de pays et d’eau. Nous y sommes réduits aux métiers qui nous ont fait vivre : luthier, boulanger, forgeron, maçon, factotum, etc. Un valet en veste de laine éclaire la lanterne du narrateur quand l’extrême jeunesse de celui-ci ne peut plus expliquer la profondeur de sa pensée.

Cecilia s’excuse de s’être servie de nos ombres portées sur un décor qui la dépayse quand elle veut le partager et seulement dans ces moments d’écriture qui nourrissent des intrigues inachevables parce que personne n’en a encore vécu la fin. Le retour d’Antoine est une anecdote. Pourquoi est-il revenu ? La maison est une ruine inhabitable. La grotte s’est peut-être effondrée. À sa fermeture par les autorités et après la visite de monsieur Lechanoine qui est conservateur d’une grande partie du patrimoine national, l’Espagnol est revenu sur les lieux de sa découverte.

On l’a vu entrer dans la grotte malgré l’interdiction. Personne ne l’en a vu sortir. Le camion bleu rouille dans un champ qui est devenu une lande pour le spécialiste. Mais enfin : Cecilia appelle cela un champ. Suivons-la sur ce chemin d’inaventure. La pelle a été récupérée par l’entreprise qui la louait. Un photographe s’est tordu la cheville en remontant l’escalier construit à la va-vite par l’Espagnol au temps où il était encore l’employé d’Antoine. Sa disparition n’a provoqué aucune enquête. Personne n’est entré dans la grotte. Son cadavre y pourrit peut-être, mais c’est peu probable. Les chiens en sont témoins. Toutefois, quelqu’un a tracé une croix noire sur la pierre où Antoine avait prévu de cheviller une plaque commémorative.

Au fait, où donc est-elle passée, cette plaque ? Je me souviens que sa rédaction et plus encore sa composition nous avaient coûté toutes les peines du monde. Mais nous n’habitons plus ce monde peuplé d’heures et de feux. Le jeune homme écoutait notre conversation. De l’autre côté de la place, le paillasse de la Saint-Jean menaçait mon existence. Je savais tout de lui. La Vierge était sa promise. Peut-être pas si vierge que ça, la Vierge. Je ne lutterais pas avec lui comme le veut la tradition. Ces coups sont factices. On juge de leur à-propos. C’est tout. Mais je savais que je ne supporterais pas cette douleur. Le cracheur de feu regrettait ma décision. J’avais arrangé le bûcher et choisi la Vierge parmi les vierges du village. Ses yeux verts et ses cheveux noirs ont décidé de mon choix. Mon doigt la désignait en tremblant, je me souviens. Une vierge s’était écrié : oh non ! et j’avais embrassé la vierge de mon choix, comme c’est la coutume. Les enfants s’étaient chargés de porter sur la place le combustible et les feux d’artifice. Ils sont bruyants, insolents et téméraires. Ce sont les enfants des pauvres. Les autres sont en vacances. Le cracheur de feu m’a aidé à classer les matériaux selon leur degré de combustibilité. J’ai dressé le poteau, que j’avais voulu le plus haut possible et un valet m’a apporté une panne empruntée à une toiture sans lendemain. Les enfants agitaient leurs briquets dans le vent capricieux.

C’est ce vent qui nous obsédait. Il ne durait pas. Il attendait jusqu’à des heures avant de secouer les arbres. Le claquement sinistre des toits était un avant-goût du malheur. Quelquefois, la foudre déchirait l’ombre loin derrière le village. Personne ne se souvenait de ce feu. Mais on en parlait. Les enfants jouaient dans la paille. Ils étaient critiques. Le poteau était oblique. Par terre, autour du trou, ils s’échinaient à rassembler les pierres qui servaient de cales. Je m’étais posté à l’angle de la mairie pour parfaire la verticalité nécessaire, un œil visant l’angle parfaitement vertical et ma voix scandant des ordres qu’ils jugeaient incohérents. Le cracheur de feu riait. L’un des enfants enfonçait les pierres à coups de marteau, langue tirée comme à l’exercice de l’écriture et tête levée dans le sens du poteau qui lui donnait le vertige à cause de la vélocité des nuages dans le ciel.

Et ce vent descend lentement. On est toujours surpris par son apparition. Mais si l’on a levé les yeux, le jeu des nuages nous renseigne sur cette approche qui ne devait plus déjouer nos projets de fête. Finalement, le poteau n’était vertical que par rapport aux arbres. C’était une idée des enfants, cette harmonie. Ils avaient perdu patience et ne m’écoutaient plus. Je redescendis l’escalier de la mairie en les maudissant. L’un d’eux possédait un briquet à l’épreuve des tempêtes. Je soufflais sur cette flamme sans l’éteindre. Son père ne fumait plus depuis qu’il était mort, mais il serait le premier à mettre le feu à mon chapeau.

Cet enfant avait des yeux infinis. Il essaya la flamme sur un fétu dont l’autre extrémité était plantée dans le cul d’un taon agité de spasmes. Je me détournai lentement de ces cruautés. Le jeune homme, qui sortait à peine de cette enfance, avoua ne pas pouvoir réprimer son écœurement. Antoine tenterait-il sa chance cette nuit ? demandai-je. Le jeune homme haussa les épaules. La Vierge ne manquait pas de charme, dit-il, mais il se garderait bien de la conquérir à la place du paillasse qui menaçait de me détruire.

— S’il veut prendre ma place, dis-je, surtout qu’il ne se gêne pas.

Le cracheur de feu fit gicler le vin entre ses dents.

— Qu’est-ce qu’on peut faire contre le désir ? demandait-il sans espérer une réponse à une question qui n’avait peut-être pas de sens si sa lutte personnelle en avait un depuis si longtemps.

Le paillasse avait le regard fixe et cohérent. Il était assis dans les gradins, les coudes sur les genoux, et il fumait une cigarette que l’enfant au briquet venait d’allumer. Je n’entendais pas ce que l’enfant disait. Les autres enfants étaient suspendus dans les structures des gradins. Ils chuchotaient. La Vierge avait couvert ses genoux.

— Vous avez mangé ? cria la donzelle.

Les enfants remontaient lentement, apparaissant sous les bancs, et ils s’installèrent sur la première marche. Ils n’avaient pas répondu à la question de la donzelle. La Vierge décroisa ses jambes et sauta à pieds joints dans le gazon où la donzelle gémissait en ouvrant une boîte de conserve. Elle avala le premier quartier d’abricot. Son plaisir était évident. Elle avait trempé ses doigts dans un sirop qui maintenant faisait luire ses lèvres entrouvertes. Le paillasse grommela. Les enfants s’approchèrent de la Vierge. Elle leur tendait la boîte en leur recommandant de veiller au tranchant du métal. Ils n’avaient pas l’intention de la décevoir. On les voyait essayer la pince de leurs doigts dans l’air saturé de poussière. Un à un, ils plongèrent leur main dans le même sirop. Ils mangeaient au rythme qu’elle leur imposait d’une voix infranchissable. Le cracheur de feu attira l’attention de la donzelle et il agita son petit doigt. Elle rougit. La boîte se finissait. La Vierge l’éleva comme un calice à la messe et elle se mit à boire longuement. Ils s’attendaient à une coulure inoubliable dans ce cou inaccessible. La Vierge leur tendit la boîte pour qu’ils y bussent à leur tour. Ils agissaient sans précipitation, comme elle le leur avait enseigné elle-même.

Ensuite, l’enfant au briquet montra que la boîte était vidée jusqu’au fond qu’il gratouilla d’un doigt expert. Il lécha ce doigt avant de s’approcher du bûcher. Une seconde lui suffit pour en escalader le fragile agencement et moins de trois le trouvèrent en haut du poteau, sur les épaules du paillasse. J’étais l’auteur du sourire de ce supplicié qui paraissait plutôt un épouvantail. On me reprochait déjà ma maladresse. Mais l’enfant avait déjà coiffé le poteau avec la boîte de conserve. Il redescendit. Il s’arrêta pour menacer le paillasse avec le briquet qu’il n’alluma pas. La Vierge était retournée sur son trône. L’autre paillasse la surveillait, mais elle ne le regardait pas.

— Qu’est-ce qu’il vous arrive ? demandait la donzelle en s’approchant du cracheur de feu.

Le jeune homme prétexta un vertige et on le regarda disparaître au coin de la rue du Bois-gentil. Être le fils d’un assassin convenait mieux à son imagination. Cela durait depuis l’adolescence.

— Qui a-t-il tué ? dit-il un jour à sa mère. Veux-tu me le dire ? L’homme que tu n’aimais plus, mais qui continue d’inspirer ton orgueil ?

Ce jour-là, il avait exprimé une colère lente et cruelle. Il avait jeté le livre qui avait traversé l’air crispé d’une après-midi ensoleillée jusqu’à ce feu qui déserte les collines et toutes les vallées. Plus près de l’horizon, les montagnes sont enneigées. Cecilia n’a plus peur. Elle est assise dans l’ombre. La servante recule pour ne pas fouler l’eau qu’elle répand sur les tomettes et elle passe la porte. Elle s’arrête un moment pour les regarder, puis elle ferme la porte et tire les rideaux. Lorenzo a déjà vu ce fantôme quelque part. Mais la mémoire traverse des mots et les mots ont besoin du récit pour exister.

— Ce n’est qu’un exercice de mon imagination, dit Cecilia. J’ai joué, c’est tout. Et quand je joue, j’écris. Il n’y a pas moyen de savoir la vérité.

En remontant la rue du Bois-gentil, et parce que la Vierge inspirait son angoisse, il se souvenait de cet aveu, mais n’en retrouvait pas les mots qu’elle avait mesurés pour expliquer le texte qu’il lui reprochait parce qu’elle le mettait à la portée de toutes les intelligences.

— C’est moi, criait-il. Ce personnage, c’est moi !

Antoine dormait sous la véranda, un verre à la main. Lorenzo siffla et le caniche se montra. Une pelote de laine roulait dans le gravier de l’allée, poussée par des petits coups de vent qui annonçaient la pluie. Le caniche ne bougea pas. La pelote passa sous le portail. Lorenzo la chercha du regard.

— Va chercher ! dit-il au chien.

Les premières gouttes de pluie exacerbaient les odeurs de la terre. Lorenzo ne pensait plus au feu de la Saint-Jean. Il oublia le chien. Son esprit voyageait avec d’autres sensations. Il n’allait jamais plus loin que les mots. Il avait hérité lui aussi de cette mélancolie. La vie lui paraissait impossible à franchir si le moment était venu de se taire à jamais. Une rafale de vent emporta l’averse dans les profondeurs de la nuit.

 

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