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Le paillasse de la Saint-Jean (Patrick Cintas)
Chapitre XXVI

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 Article publié le 16 février 2014.

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La pluie et le vent avaient éparpillé le bûcher. En haut du poteau presque nu, la boîte de conserve avait rythmé cette destruction. Mais je n’avais pas assisté à la scène du renoncement qui s’était déroulée dans le café, portes ouvertes malgré l’averse et les coups de vent.

L’opinion d’Antoine avait été recherchée. Il s’était contenté de maudire un mauvais temps qui jamais, de mémoire de castelpucien, ne s’était montré aussi impératif. Les gens l’écoutaient. Antoine a toujours eu cette influence sur leur esprit. Ce n’était pas la première fois que le feu était détruit avant même d’avoir existé, ni la première fois qu’on remettait au lendemain, sans cérémonie, le couronnement de la Vierge.

On se mit d’accord sur l’heure et le lieu et on attendit patiemment une accalmie pour rentrer chez soi. Sur la place, le bûcher n’existait plus. Le trône de la Vierge avait été renversé. Un paillasse avait oublié sa perruque verte. Les lampions avaient fusé comme des feux d’artifice, lesquels d’ailleurs étaient morts dans l’œuf.

Antoine buvait. Quelqu’un prétendait regretter à sa place l’abandon forcé du rituel. Antoine opinait, frémissant des pieds à la tête à chaque lampée de gnôle. La pluie rageait sur le seuil. Il s’absorba dans cette vision alimentée par tous les bruits qui se mélangeaient jusqu’à l’incohérence. En prison, il s’était habitué à des rythmes. Depuis une semaine, il était dérouté par les chaos du temps. On était bien le 24 Juin, mais il n’avait pas associé cette date à la fête de la Saint-Jean.

En arrivant, il avait vu les enfants s’échiner pour aider à dresser le poteau sur la place. Il se souvenait de cette fièvre. Une année, deux jours avant le feu rituel, il prit soudain conscience du plaisir que la Vierge pouvait donner si on avait la chance de lui plaire. Il avait aidé à la messe, au café, aux lampions, au poteau, au bûcher, à l’orchestre, partout où la Vierge promènerait son regard d’enfant. Il avait vu la robe suspendue derrière la vitrine du café. Le porte-manteau était accroché à la tringle du rideau qu’on avait tiré pour satisfaire l’indiscrétion légitime des puceaux qu’il s’agissait de dénombrer.

Antoine ne s’attendait pas à être élu cette année-là. La Vierge lui inspirait un désir trouble mais, dans le miroir où il avait voulu se retrouver pour assister à ce vertige, il n’avait vu que le visage d’un enfant bien loin d’avoir atteint ce point d’indicible clarté qui changeait le regard de la Vierge en invitation au voyage. Il était sorti de bon matin. Il avait mangé avec appétit, s’était longuement débarbouillé devant l’évier de la cuisine et il avait choisi de porter la veste de bure qu’il avait trouvée, il y avait si longtemps, dans un grenier qui n’avait plus de secret pour lui. Cette veste était sa fierté. D’abord parce qu’enfin elle s’ajustait à ses épaules, ou peu s’en fallait. Elle lui arrivait à mi-cuisse mais, s’il ne la boutonnait pas elle ne le réduisait pas à ce qu’il était, c’est à dire un enfant que la Vierge, entrevue en habit de tous les jours, réveillait au beau milieu d’un rêve où il éblouissait à force de déclarations.

Il ne se souvenait jamais de ces aubades. Ou bien étaient-ce des sérénades ? Il avait du talent et une beauté d’emprunt. Elle était assise sur le perron et brossait ses chaussures. Un caniche léchait son oreille qu’Antoine s’efforçait de deviner dans la broussaille des cheveux. Il rêvait d’une offrande. Il se voyait s’arrachant à l’irréalité des rêves et surgissant sur le même perron pour lui déclarer la passion qu’elle lui inspirait depuis que la nouvelle de son élection comme Vierge de la Saint-Jean lui était parvenu de la bouche de sa mère qui avait trouvé là l’occasion de remettre à jour une mémoire que l’oubli menaçait de silence verbal. Mais il se contentait plutôt de bifurquer dans la première rue, profitant de cette rotation pour admirer le visage et les mains.

Le soir, tandis que le soleil prenait le temps de se coucher, les paillasses arrivèrent les uns après les autres sur la place. La plupart était déjà ivres de vin. À l’heure venue de conquérir l’amitié de la Vierge, ils se montreraient balourds et insatisfaits et la Vierge éclaterait de son rire d’enfant en les voyant tourner autour du feu comme des poules. On finirait par bousculer ces ivrognes pour laisser la place aux véritables amoureux. La Vierge exprimerait un petit cri de sa poitrine en formation à chaque saut que la foule applaudissait en criant le nom du paillasse qui ferait non de la tête pour indiquer loyalement qu’il n’avait pas été démasqué par la foule. Puis il s’approchait de la Vierge et celle-ci soufflait un nom dans l’oreille qu’il dégageait de sa perruque certes, jaune, rouge ou bleue. Son immobilité était sensée traduire son immense déception et il allait boire avec les autres pour oublier.

Il était évident que la Vierge ne prononçait que le nom de celui qu’elle avait choisi en secret. Il n’y avait aucun jeu de sa part. Seule la foule pouvait la décevoir, car si elle devinait le nom d’un paillasse et que celui-ci acceptait d’être reconnu, alors l’honneur lui revenait de charger la Vierge sur ses épaules et de franchir avec elle le bûcher que le feu avait maintenant réduit à des cendres symboliques. La Vierge riait comme une folle ou bien elle devenait mélancolique et, selon le cas, le plaisir du paillasse était total ou insignifiant. Les puceaux étaient groupés sous les lampions à la droite du trône. Les donzelles se chamaillaient la traîne indéchirable. Antoine était sidéré.

La Vierge était revenue vers le trône, mais elle ne voulait plus se donner en spectacle. Elle offrit le voile à la donzelle qui le désirait le plus. Un an de chasteté, se dit Antoine. J’ai le temps. Un an pour la désirer. La Vierge future fit le tour de la place en jouant avec le voile et elle disparut dans la rue qu’on n’avait pas éclairée pour faciliter cette fuite magistrale. La Vierge arrachait les masques pendant ce temps. Elle les donna aux puceaux qui s’en amusèrent. Ils étaient grotesques. Antoine avait accepté une perruque rouge qui lui donnait l’air d’une fille. La Vierge les félicitait et il rougit. Les paillasses étaient hilares.

— Qu’est-ce que tu as compris, Antoine ? disait l’un d’eux en ajustant la perruque à sa tête trop petite.

La Vierge lui offrait ses yeux maintenant. Il voulait s’y noyer, mais le rire des paillasses était infranchissable. Elle s’agenouilla pour parfaire les boucles rouges sur ses épaules.

— Antoine ? dit-elle doucement.

Ou bien n’était-ce pas une question. Il n’avait entendu que le début d’une phrase perdue à jamais car il était bien sûr qu’elle ne s’en souviendrait pas elle-même s’il lui demandait de la rejouer pour lui seul. Il avait perdu connaissance.

Le lendemain matin, la pluie le réveilla. Sa mère n’avait pas fermé la fenêtre à cause de l’odeur du vin qu’il exhalait d’une bouche toujours ouverte comme s’il allait dire quelque chose. Il n’avait pas vomi. Le lit avait flotté un peu dans l’air humide qui annonçait la pluie. Les bruits de la fête s’étaient lentement estompés. Il n’en restait plus rien quand il recommença à rêver. Il avait honte. Le rêve insistait sur ce point. Il souffrit toute la nuit. Ceux qui rentraient chez eux l’entendait gémir parce que sa chambre donnait sur la rue. Au matin, des gouttes de pluie le tirèrent d’un mauvais pas qui pouvait être sans retour. Il se leva pour fermer la fenêtre.

La place était grise et inondée. La rue dégoulinait bruyamment. Les cendres formaient maintenant plusieurs ruisseaux qui s’écoulaient en étoile à partir du poteau. La tempête avait peut-être mis fin à la fête. Il se colla au carreau. Il se sentait triste et inutile comme chaque fois qu’un bain de foule ne l’avait mené nulle part. Le vin en avait fini avec ses prétentions. Mais il fallait traverser cette foule pour atteindre le trône où la Vierge inaugurait le règne du bonheur. Son regard ou sa voix, quelque chose l’avait désigné pour figurer avec les puceaux. Le paillasse l’avait déguisé en donzelle. Et la Vierge avait commencé une phrase à son attention. De cette phrase, il ne restait que le souvenir des syllabes de son nom. Et puis, sans transition, la fenêtre et la pluie. Il se dit : j’ai quelque chose à raconter mais ça n’a pas de sens.

C’était un matin bien différent du précédent. Il ne mangea pas et sa mère en profita pour l’humilier. Ils luttèrent une bonne minute devant l’évier. Le robinet crachait son eau avec un sifflement qui s’ajustait à la voix de sa mère. Il gagna. Elle ne luttait jamais longtemps. Cette tension l’épuisait et elle prétendait, après s’être jetée sur une chaise, qu’elle n’avait plus la force d’être une mère. C’était le début d’une autre histoire. Antoine sortit sur le perron. Une marquisette de tuiles le protégeait de la pluie. Le monde paraissait circulaire. L’horizon était le centre et le centre était à portée de la main. Cette grisaille sortait de terre. Elle n’arrivait pas d’un ailleurs dévasté par sa convulsive gestation. La terre ne s’ouvrait pas. Elle suait à travers le vert de l’herbe. La pluie n’était qu’une conséquence de l’état de terre. Et le vent avertissait l’esprit pour le cantonner aux angles de cette géométrie spontanée.

Du perron où il se tenait, il pouvait voir encore la place, encore qu’elle fût réduite à une allée verticale dont l’issue se perdait au niveau d’un ciel sale comme le malheur. Sa mère s’était calmée. Elle caressait ses cheveux, répétant : nous ne sommes pas seuls, parce qu’il venait de lui dire le contraire et que cette affirmation avait mis fin à leur querelle. Elle ferma le robinet, passa la serpillière sous l’évier et revint vers la table pour l’inviter à l’accompagner. Le monde pouvait encore se réduire à cette conversation. Il ne dit plus rien. Il mangea la tartine qu’elle avait réchauffé sur la cuisinière. Le beurre avait fondu, comme il aimait. Il remplacerait le malheur par le plaisir. Il n’y avait rien d’autre à faire. Ce serait difficile et peut-être dangereux. Il n’en parlerait pas. Il écrirait quelque chose là-dessus si ce vœu de silence finissait par ne plus avoir de sens.

Au lieu de ça, il avait failli perdre la vie à la demande des autres. Mais ils avaient eu finalement pitié de lui. Il oublierait les intermédiaires de cette condamnation. C’était des gens adorés et sensibles à toutes espèces de flatteries. Qu’est-ce qui avait joué en sa faveur ? Le temps ? Son silence ? Sa neutralité ? Sa douceur au moment d’exprimer ses sentiments ? La facilité de ses descriptions ? Le dialogue intérieur dont il accorda la dernière réplique à un gardien qui lui proposait de l’aider en cas de besoin. Mais il n’avait besoin de personne. L’argent était caché en lieu sûr. La tempête, et non pas la fête, l’avait encore arrêté à la surface de ce village qui n’avait été le sien que le temps nécessaire à la lente représentation d’un malheur qu’aucun plaisir n’avait contredit à la place du bonheur. Il vida le dernier verre et se leva.

La pluie ne s’arrêterait plus. Il traversa la place. Il n’avait pas ouvert le parapluie à cause du vent qui pouvait le surprendre. C’était un vent redoutable, porteur des foudres d’un ciel écrasant. Lorenzo l’attendait dans le salon auquel Agnès avait donné un air de fête. Il jeta un regard désespéré sur le mobilier détruit. Agnès avait supprimé la poussière. Il se mit à réfléchir à cette étrange propreté.

— La fête n’aura pas lieu, dit-il.

Mais il aurait préféré annoncer qu’elle venait de se terminer comme tout le monde l’avait souhaité.

 

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