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Pas d'inquiétude de Brigitte Giraud
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 Article publié le 2 mars 2014.

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 C’est parfois quand on a tout pour être heureux que le malheur fond du ciel comme un vautour sur sa proie. Dans le roman de Brigitte Giraud, née en 1960 à Sidi-Bel-Abbès, cela prend la forme d’un bilan sanguin qui, pour une famille, sonne le glas de l’insouciance. Le médecin généraliste a beau se vouloir rassurant en lançant un Pas d’inquiétude – qui donne son titre au roman[1] –, il y pourtant tout lieu de s’inquiéter.

 Dans cette famille, c’est le fils, Mehdi, qui est frappé. Signe de l’extrême pudeur d’une romancière qui refuse tout pathos, le mal n’est jamais appelé par son nom mais à l’évocation des lymphocytes, on comprend que c’est de leucémie qu’il s’agit.

 Le propos de Brigitte Giraud n’est pas de montrer l’horreur aisément imaginable de la maladie – c’est tout juste si l’on apprend que les cheveux de Mehdi deviennent plus clairsemés et finissent par tomber, qu’il a des raideurs dans la nuque et parfois du mal à se tenir droit –, l’important pour la romancière est de décrire l’équilibre familial fragile, menacé, attaqué par la catastrophe qui soudain s’abat sans crier gare.

 Cette fois aussi, la famille avait, comme on dit communément, « tout pour être heureuse ». Elle avait quitté son appartement dans une cité pour faire construire un pavillon à la campagne. Le rêve prenait forme. L’avenir s’annonçait radieux. Il ne restait plus qu’à aménager la terrasse… et voilà que soudain le sol se dérobe, que tout devient dérisoire face à l’innommable. S’amorce alors une lutte qui constitue l’objet du roman, une lutte quotidienne pour sauvegarder coûte que coûte une apparence de normalité, tenir tête à l’ennemi, ne pas se laisser anéantir, même s’il devient chaque jour plus difficile de sourire et presque obscène de rire.

 La romancière aurait pu, en tant que femme, privilégier la perspective féminine et choisir de s’identifier à la mère mais cela n’aurait pas été un défi à relever. Elle a donc pris pour narrateur le père, un père qui sait poser des plinthes et des briques mais qui n’a jamais appris à veiller sur un enfant malade. Il a tout à découvrir. Et il a pour cela le temps à profusion car il a obtenu un congé de maladie pour s’occuper de son fils.

 Brigitte Giraud ne fait pas dans un sentimentalisme à l’américaine. Pas de grandes effusions, de longues embrassades et de déclarations d’amour au goût de guimauve. Elle livre le portrait d’un homme désarçonné, arraché à la routine délicieusement anesthésiante de son travail à l’imprimerie, avec les bourrades viriles des camarades dans les vestiaires et le bourdonnement des rotatives. Soudain, il lui faut vivre sans humer l’odeur de l’encre sur le papier encore humide, sans se lever à l’aurore et rentrer, ivre d’une bienfaisante fatigue. Déboussolé, il constate :

 

J’étais un imprimeur qui n’imprime plus, une race étrange un peu suspecte, comme un homme sans patrie, un chasseur sans gibier, un errant illégitime, rêveur ou usurpateur, qui ne sait plus très bien qui il est. Sans mon étiquette d’imprimeur, je ne pouvais plus prétendre à rien, je ne savais comment m’arranger avec ça. Étais-je en train de me glisser dans la peau d’un autre, qui ne me ressemblait pas, un autre par défaut, un type que je n’aimais pas, que j’avais tendance à mépriser parce qu’il ne se révoltait pas ?[2]

 Cet homme doit maintenant affronter des journées, des semaines et des mois dangereusement vides, qu’il s’agit de combler sans se laisser happer par le tourbillon de la maladie. Brigitte Giraud n’élude aucun des sentiments dérangeants. On sent poindre parfois la rancœur. Tout aurait pu être si simple, si serein, si harmonieux si seulement… la vie en avait décidé autrement.

 Et pour que l’épreuve soit plus cruelle encore, la maladie de Mehdi se déclare à l’orée de l’été. Impossible de supporter la fournaise à l’extérieur. Les journées s’écoulent comme une lave paresseuse. Difficile dans cet étouffant huis clos de ne pas céder à l’exaspération. Quand il n’est pas à l’hôpital, Mehdi passe sa journée au lit ou devant l’ordinateur. Mehdi est trop lymphatique. Mehdi n’a pas de jeux de garçons. Il faut bien sûr aimer Mehdi mais Mehdi n’est pas le malade rêvé. Alors le père s’évade. Il réalise son rêve d’adolescent et s’achète une Vespa, pour humer les odeurs de l’été, sentir la caresse de l’air sur sa peau, sentir qu’il est encore vivant, que la maladie de Mehdi l’a atteint mais pas détruit.

 Le livre de Brigitte Giraud est un de ces livres dont la portée est universelle car la maladie est indissociable de la condition humaine. Quand Siddharta Gautama, le futur Bouddha, quitte son palais à vingt-neuf ans, il fait quatre rencontres qui bouleversent sa vie : à la vue d’un vieillard, il comprend la souffrance née du caractère éphémère de la vie et la déchéance du corps vieillissant ; un malade lui apprend que le corps souffre aussi indépendamment du temps et un cadavre que l’on conduisait au bûcher lui dévoile la mort dans toute son horreur. Enfin, un ermite lui montre ce que peut être la sagesse. Comme l’enseignement du Bouddha mais aussi le livre de Job, le roman de Brigitte Giraud rappelle à chacun la vulnérabilité existentielle et l’insécurité foncière. Ce qui semblait acquis, solide et radieux peut s’effondrer en quelques minutes. Toutefois, à la différence du livre de Job, le protagoniste du roman n’est pas le malade mais le père. Le sujet du roman n’est donc pas un leucémique aux prises avec l’angoisse de la mort, la question de la souffrance, les alternances de phases d’espoir et de désespoir, de rémission et de rechute. C’est pourtant un roman d’apprentissage, mais l’apprentissage est ici celui de l’amour paternel et du rôle de père. Le protagoniste confie :

 

J’ignorais finalement ce que c’était d’être parent. Était-ce cette chose monstrueuse qui consiste à faire croire qu’on sait alors qu’on est submergé, qui consiste à guider tous feux éteints ? Ce n’est pas ainsi que je formulais ces questions, en fait je ne pensais pas, j’étais bien incapable de composer une phrase avec les mots dans le bon ordre, mais c’est ce que je ressentais, dépassé par l’énormité de ce qui arrivait mais sommé de donner malgré tout la direction.[3]

 

 A travers sa confrontation à la maladie de son fils, le père découvre aussi en soi sa part d’ombre, de fragilité, de faiblesse, d’impatience, mais aussi ses ressources insoupçonnées. Contrairement aux « passivités de diminution » qui, chez Teilhard de Chardin, rapprochent de Dieu, la souffrance n’apparaît jamais chez Brigitte Giraud dans une lumière chrétienne. Elle est tout sauf la possibilité offerte de compléter dans sa chair les souffrances du Christ. La garde-malade qui s’était mis en tête d’enseigner à Mehdi les prières est congédiée. Pourtant, bien qu’absurde et ô combien révoltante, la souffrance du fils est, dans le roman, l’occasion pour le père d’avancer. Mais cela reste indéniablement trop cher payé pour grandir.

 

1. Brigitte Giraud, Pas d’inquiétude, Paris, Stock, 2011.

2. Ibid., p. 183-184.

3. Ibid., p. 184-185.

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