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Éloge du magnétophone - My First Sony de Benny Barbash
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 Article publié le 16 mars 2014.

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On dit que les paroles s’envolent. Il en va pourtant tout autrement dans le roman My First Sony(1) (1994) de l’Israélien Benny Barbash, né en 1951 à Beer-Shev’a. Yotam, le narrateur, est un jeune garçon qui, pour son anniversaire au milieu des années 1980, s’est vu offrir par son père un magnétophone Sony et qui, depuis, ne peut s’empêcher de tout enregistrer et d’archiver soigneusement ses cassettes. Il fixe ainsi le cours éphémère des choses. Caché, tantôt sous un lit, tantôt derrière le canapé ou sur le balcon, il saisit à la dérobée les conversations de sa famille qui aimerait bien parfois que les paroles s’envolent. Il résulte de cette entreprise d’espionnage sans malice un roman qui oscille entre comédie à l’italienne et film d’Almodovar. C’est un livre sans chapitres et presque sans paragraphes qui reflète la diction d’un enfant bavard et curieux, heureux de livrer au lecteur le contenu de ses précieuses cassettes. Yotam a tant de choses à dire qu’il parle à perdre haleine. Ce qu’il narre, c’est la vie, souvent décousue, sans trame apparente, pleine de péripéties et de rebondissements. Introduire des paragraphes, c’eût été introduire une structure dans ce qui n’en a pas. Le roman est alternativement drôle et mélancolique, comme la vie. C’est aussi un roman sur la mémoire, sur le temps qui passe, sur les voix qui s’éteignent au fil des années et les efforts acharnés d’un enfant pour les immortaliser.

Si l’on songe parfois aux films d’Almodovar, c’est parce que la famille Lazare, au centre du roman, est composée de personnages hauts en couleur qui ont gardé de leur jeunesse en Argentine, avant l’immigration en Israël, le tempérament volcanique, le verbe haut et le goût des scènes théâtrales. C’est peut-être, du reste, ce qui a conduit le père, Assaf, à embrasser la carrière de dramaturge. Erreur funeste car il peine à vivre de sa plume et se voit obligé de quémander de l’argent auprès de ses parents ou de servir de nègre dans le domaine de l’édition. Assaf est un être versatile et volage qui découche fréquemment et rend malheureuses les femmes, à commencer par la sienne. Il étale sans vergogne ses conquêtes devant sa progéniture dont il essaie maladroitement de se concilier les bonnes grâces. C’est un être faible qui voudrait être aimé de tous et finit détesté par chacun, à l’exception de Yotam, le narrateur, dont l’indulgence est sans limite et l’amour indéfectible.

Son épouse, Alma, architecte, n’en peut plus des humiliations que lui infligent les infidélités de son mari. Elle n’a, en effet, rien d’une femme soumise. En Argentine, elle a été arrêtée pour ses sympathies révolutionnaires et continue en Israël à militer à gauche dans un mouvement pacifiste dont le nom Yesh Gvul – littéralement « ça suffit comme ça » – s’applique aussi bien à la politique gouvernementale qu’à la situation conjugale d’Alma. Comme si ses déboires conjugaux ne suffisaient pas, elle est affligée de deux sœurs au sang chaud qui lui disputent l’héritage paternel. Par chance, elle a donné naissance à trois enfants qui la dédommagent un peu de toutes ces avanies.

L’ainé, Shaoul, est un dur qui juge sans aménité les frasques de son père. Il a l’intransigeance de l’adolescence et refuse de pactiser avec « l’ennemi » devant lequel il refuse de baisser les yeux. Pour lui, les maîtresses de son géniteur sont des « pouffiasses » et des « putes ». Shaoul s’entend à créer le malaise par ses provocations. Sa dernière trouvaille : faire sa bar-mitsva pour énerver son père qui n’est pas religieux. A l’opposé de l’inflexible Shaoul, Yotam, le narrateur, lui, est un tendre. Enfant un peu rondelet, bonne pâte, mal dans sa peau, rejeté à l’école il aimerait, au lieu de voir s’écharper les adultes, que règnent autour de lui concorde et harmonie. Sa curiosité est sans borne. Il enregistre aussi bien les cris des renards et des chacals que les cris de sa mère et les gémissements des maîtresses de son père. Yotam est un enfant qui contemple, éberlué, les désordres du monde et regrette que les doux ne triomphent jamais. Sa jeune sœur, Naama, est la petite dernière. Comme Yotam, elle aimerait que la paix règne au foyer et n’a pas le cœur à refuser les cadeaux d’un père qui tente d’acheter son pardon. Sans doute oppressée par le climat familial, elle souffre de spectaculaires crises d’asthme et dessine des personnages sans bouche, comme si elle aspirait à ce que les adultes cessent de s’égosiller et de proférer les pires monstruosités. Or chez les Lazare, on parle et on crie beaucoup. Cela fournit de la matière aux enregistrements de Yotam qui immortalise aussi bien les scènes de ménage que les tentatives de réconciliation, les cris que les pleurs, ainsi que les séances de thérapie familiale chez le psychiatre. Toutefois, les personnages saisis sur le vif ne constituent pas seulement une famille désaxée, ils offrent aussi une radiographie de la société israélienne.

Benny Barbash a su mettre en scène des personnages emblématiques qui montrent que cette société, que l’on s’imagine volontiers unie autour des valeurs du judaïsme, du sionisme et de l’armée est bien plus complexe qu’il n’y paraît. L’oncle Abraham, par exemple, le frère d’Assaf, incarne la frange religieuse de cette population. Ses parents l’avaient initialement appelé Nimrod mais depuis qu’un rabbin lui a expliqué que Nimrod s’était rebellé contre Dieu, il est devenu Abraham. Avec sa femme Sima, il a eu cinq enfants pour se conformer à l’injonction divine de croître et de se multiplier. Lorsqu’il découvre que sa femme, fatiguée des grossesses et désireuse d’avoir du temps pour soi, s’est fait ligaturer les trompes, c’est son monde qui s’écroule. Son monde, c’est celui de l’orthodoxie religieuse mise en scène au cinéma par Amos Gitai dans Kadosh (1999), par David Volach dans My Father, My Lord (2007) ou encore par Haïm Tabakman dans Tu n’aimeras point (2009). Benny Barbash y fait à son tour pénétrer le lecteur qui découvre un univers comme hors du temps, figé depuis des siècles.

Tout y est régi par les prescriptions religieuses. Chaque pièce de la maison, à l’exception des toilettes, doit comporter sa mezuza, « petit rouleau de parchemin comportant certains passages de la Torah, fixé sur les linteaux des portes »(2). Le matin, après la première prière, Mode ani, il incombe de se purifier les mains. La tkhum fixe la distance que peut parcourir le croyant pour se rendre de la chambre à la salle de bains. Les ablutions elles-mêmes sont strictement réglementées. La tasse contenant l’eau doit être tenue droite et non penchée, les bagues doivent être ôtées. Les repas doivent être accompagnés de bénédictions. Pour chaque aliment ingéré, il existe une bénédiction appropriée, une formule pour le vin, une autre pour les fruits, une autre encore pour les légumes ou les gaufrettes. La nourriture se doit, bien sûr, d’être casher. Poussant à l’extrême l’interdiction de mélanger aliments carnés et aliments lactés, Abraham dans le roman fait installer deux éviers distincts pour ne pas mélanger durant la vaisselle les plats ayant contenu des aliments incompatibles. Sourcilleux quant aux interdictions alimentaires, Abraham envoie sa femme faire ses courses à Bnei Brak, la banlieue de Tel-Aviv peuplée majoritairement d’ultra-orthodoxes. Il pousse la paranoïa jusqu’à refuser les gâteaux confectionnés par sa mère, craignant, malgré les assurances de cette dernière, qu’ils ne soient pas glatt casher, à savoir cent pour cent casher. Les relations entre chaque sexe sont, elles aussi, strictement codifiées. Aucun contact physique, pas même une simple caresse de la tête, n’est possible entre un adulte de sexe masculin et une fille, après l’âge de trois ans. Une même interdiction vaut pour les femmes et les garçons âgés de plus de neuf ans. Il est interdit à un adulte et un enfant de sexe différent de se tenir seul à seul dans une pièce. Un mari, conformément à la nidda, ne peut coucher avec sa femme pendant son cycle menstruel ainsi que les sept jours suivants. Les femmes doivent porter en toutes circonstances jupes et manches longues, les hommes ne doivent pas se couper les mèches de cheveux le long des tempes. La journée est rythmée jusqu’à son terme par les prescriptions de la Torah. Après avoir prononcé au coucher la dernière prière, la birkat hamapil, il n’est plus permis de parler ni de manger.

Dans son roman, La lamentation du prépuce (2005), l’écrivain américain Shalom Auslander, qui a grandi dans une famille new-yorkaise juive orthodoxe, s’est moqué de cette codification extrême. De même, Benny Barbash a saisi le potentiel comique que recèle tout excès. En faisant s’installer quelques jours les membres de la famille ultra-orthodoxe chez leurs parents laïcs, soudain obligés de se plier à des rituels exotiques, l’écrivain exploite habilement le contraste. Mais si la mère de Yotam, le narrateur, se plie de bonne grâce aux exigences de sa belle-famille, tous n’ont pas la même indulgence. Pour Adam, le frère d’Abraham et oncle de Yotam, les juifs ultra-orthodoxes, les « hommes en noir » sont des « parasites puants »(3).

Adam appartient à cette majorité laïque d’une société israélienne pour laquelle les religieux sont un insupportable fardeau. Depuis la publication du roman en Israël en 1994, la situation s’est encore tendue avec, en 2013, l’accession à la coalition au pouvoir du parti Yesh Atid de Yaïr Lapid, qui a fait de l’abolition des privilèges accordés aux ultra-orthodoxes le fer de lance de sa campagne. Lors de la création de l’État d’Israël en 1948, les religieux n’étaient qu’une poignée. David Ben Gourion leur avait accordé le droit de ne pas faire leur service militaire afin de pouvoir se consacrer à l’étude exclusive de la Tora. Ce qu’il ignorait, c’est que soixante-cinq ans plus tard, les juifs orthodoxes représenteraient 800 000 personnes, soit un dixième de la population israélienne vivant aux crochets de la majorité. Les ultra-orthodoxes ont, en effet, un taux de fécondité particulièrement élevé. Seuls 40% des hommes et 55% des femmes travaillent. Les autres vivent des prestations sociales. Les laïcs reprochent à cette population d’être devenu un État dans l’État, d’interpréter le judaïsme dans son sens le plus extrémiste, notamment quant à la question de savoir qui est vraiment juif et qui ne l’est pas. Les non-religieux font grief aux religieux d’endoctriner les enfants, de ne pas leur enseigner ce qu’est la démocratie, de les tenir à l’écart du monde moderne en vilipendant la télévision et internet. Mais c’est vraiment la question du service militaire, à la charge exclusive du reste de la population, qui cristallise les passions. Le 2 mars 2014, quelque 300 000 ultra-orthodoxes ont manifesté à Jérusalem pour obtenir que ne soit pas voté un projet de loi visant à mettre fin à l’exemption du service militaire. Pour les ultra-orthodoxes, le service militaire est hautement dangereux car il plonge dans la modernité diabolique des jeunes qui, jusque-là, en ont été tenus à l’écart. Une épreuve de force vient de s’engager dont nul ne connaît encore l’issue.

Dans le roman de Benny Barbash, l’oncle Adam n’est pas le seul à s’affliger de la conversion à l’orthodoxie de l’oncle Abraham. Un jour, Abraham reçoit la première paire de gifles de sa vie, administrée par sa propre mère – la grand-mère Lazare –, devant laquelle il a osé prétendre que la shoah était le châtiment envoyé par Dieu aux juifs pour les punir d’avoir voulu créer en Palestine un État sioniste laïc. Pour la rescapée de la shoah, c’en est trop. La coupe est pleine également pour son mari, le grand-père Zvi Lazare, aux yeux de qui les ultra-orthodoxes sont des illuminés. Lui-même appartient à une autre composante de la société israélienne, à savoir les nationalistes purs et durs. Il vénère Zeev Jabotinsky (1880-1940), fondateur en 1925 du parti révisionniste, l’aile droite du sionisme, qui exigeait la création d’un État juif englobant les deux rives du Jourdain. Jabotinsky fut également à l’origine de l’Irgoun, organisation militaire qui, dans la Palestine mandataire, s’est illustrée par des attentats aveugles contre les Arabes et des attentats ciblés contre les Britanniques. Parmi les autres idoles du grand-père Zvi figurent Joseph Trumpeldor (1880-1920), l’un des premiers à organiser l’émigration des juifs vers la Palestine, Menachem Begin (1913-1992), futur Premier ministre qui, lorsqu’il dirige l’Irgoun en 1943, organise des attaques à la bombe sur les places de marché, dans les restaurants et institutions britanniques et est à l’origine de l’explosion de l’hôtel King David en 1946 à Jérusalem. C’est encore Begin qui en 1973 fonde le Likoud, parti de droite actuellement à la tête du gouvernement. Et c’est tout naturellement que le grand-père Zvi Lazare voue une affection particulière à « Bibi », dénomination hypocoristique de Benyamin Netanyahou.

Tout aussi logiquement, le grand-père Zvi Lazare poursuit d’une haine farouche les travaillistes comme Shimon Peres ou Yitzhak Rabin qu’il accuse d’être des traîtres à la patrie, de falsifier l’histoire dans les manuels scolaires et de vouloir céder une partie d’Israël aux Palestiniens. Fidèle à son exécration des travaillistes, le grand-père boycotte tous les produits laitiers en provenance des kibboutzim qui, c’est bien connu, sont aux mains d’abominables socialistes. Mais il y a pire encore que ces félons. Il y a la maudite « Autorité palestinienne » avec ce terroriste d’Arafat dont les mains sont pleines du sang d’enfants juifs.

Inutile de dire que pour le grand-père la « ligne verte » ne représente rien, cette ligne qui assigne à l’État hébreu les frontières qui étaient les siennes lors de l’accord de cessez-le-feu entre Israël et ses voisins arabes à l’issue de la Guerre d’Indépendance en 1949. Le grand-père ne reconnaît que les frontières issues de la Guerre des Six-Jours en 1967, lesquelles incluent Jérusalem, la Cisjordanie et le Golan. Du reste, pour Zvi Lazare, la Cisjordanie n’existe pas. Il n’y a, conformément à la Torah, que la Judée et la Samarie dont il est hors de question de céder un pouce.

Aussi extrémistes que puissent paraître ces prises de position aux yeux d’un lecteur européen, il n’en demeure pas moins que le grand-père Lazare incarne aujourd’hui l’opinion majoritaire en Israël. Pour la majorité des Israéliens, les travaillistes, trop enclins aux compromis avec les Palestiniens, menacent la sécurité de l’État, raison pour laquelle les citoyens reconduisent le Likoud aux affaires. Pour ces faucons, les Arabes ne veulent pas la paix mais ont pour unique ambition la destruction de l’État d’Israël. Il faut donc leur opposer des hommes à poigne, capables de parler l’unique langage qu’ils sont censés comprendre, celui de la force. Et encore, le grand-père Zvi n’est pas parmi les plus extrémistes. Pour les plus radicaux, comme ces colons qui rêvent d’un Grand Israël incluant la Jordanie, l’utérus des femmes arabes est une bombe démographique à retardement. Il convient donc, selon eux, de bouter tous les Arabes hors des frontières avant qu’ils n’aient, par leur supériorité numérique, fait imploser l’État hébreu

A l’opposé de ces faucons, il y a les colombes, incarnées dans le roman par Assaf et Alma, respectivement fils et belle-fille du grand père Zvi – et parents de Yotam, l’enfant au magnétophone. Assaf soutient le mouvement La Paix Maintenant (Shalom Akhshav), principal groupe d’opposition extraparlementaire en Israël dont l’un des fondateurs n’est autre que Benny Barbash, l’auteur de My First Sony. La Paix maintenant est « une organisation fondée en 1978 par trois-cent-quarante-huit officiers de réserve et soldats, qui milite pour la réconciliation avec le monde arabe. La reconnaissance d’un État palestinien aux côtés de l’État hébreu, le partage de la terre entre les deux États selon le tracé de la ligne verte [de 1949], le partage de la souveraineté sur Jérusalem, le démantèlement des colonies juives de Gaza et de Cisjordanie, ainsi que le retour des réfugiés palestiniens sur le territoire de l’État palestinien sont les principaux points du programme de cette organisation »(4). Plus radical encore est le mouvement Yesh Gvul dans lequel milite, Alma, la mère. L’association a vu le jour lorsque, au début de la guerre du Liban en 1982, des vétérans ont refusé de servir. Son but est de soutenir les militaires ou réservistes, baptisés sarvanim (« refuzniks »), qui s’abstiennent de participer aux actions de l’armée israélienne, perçues comme agression ou représailles. L’association milite pour que soient délivrés des mandats d’arrêt à l’encontre d’officiers de Tsahal, l’armée israélienne. Certains objecteurs de conscience ont payé cher leur rébellion et ont été condamnés à de la prison. En 2005, leur nombre était estimé à un millier. Si les membres de La Paix Maintenant passent pour de doux dingues, les activistes de Yesh Gvul sont considérés comme de dangereux extrémistes. Le roman de Benny Barbash permet de s’en faire une idée. Un jour, Yotam, le jeune narrateur, accompagne, muni de son magnétophone, sa mère qui tient un stand pour Yesh Gvul sur une avenue passante de Tel-Aviv. Ce qu’enregistre Yotam, ce sont des cris et des insultes. Sa mère, qui tient le stand avec une amie à elle, se fait traiter de « pute », de « lesbienne » et de « communiste ». On lui demande si elle n’a pas honte de traîner son fils à un spectacle aussi indigne. Dans un pays où l’armée est sacrée, il ne fait pas bon s’en prendre à Tsahal…

Si les différents membres de la famille Lazare illustrent les courants qui parcourent aujourd’hui la société israélienne, le roman offre aussi un aperçu de l’histoire de cette société depuis la génération des pionniers en passant par les rescapés de la shoah. Ce sont les grands parents qui font le lien entre passé et présent, le grand-père à travers le récit de son épopée personnelle et collective, la grand-mère à travers son album photo sobrement intitulé « Notre vie ». Il faut pour reconstituer la vie des grands-parents assembler les pièces d’un puzzle car à aucun instant l’un d’eux ne prend la parole pour raconter dans l’ordre chronologique l’histoire de sa vie. Les enregistrements faits par Yotam à diverses occasions sont, pour parler comme Goethe, dans sa tentative d’autobiographie Dichtung und Wahrheit, des « fragments d’une confession » qui, une fois réunis, forment la trame d’une vie.

L’histoire du grand-père est celle d’un garçon, puis d’un homme, fier de sa judéité et qui a compris tôt, avec une lucidité précoce et salvatrice, que les juifs ne pouvaient compter que sur eux-mêmes et devaient prendre leur destin en main. Zvi Lazare est né en 1916 en Pologne. Dès l’adolescence, il rejoint le mouvement de jeunesse Beitar, fondé en 1923 à Riga par Zeev Jabotinsky et qui s’étend peu à peu à travers toute l’Europe et la Palestine. Les priorités de ce mouvement sont la transmission de la culture juive, de la langue hébraïque mais surtout des techniques d’autodéfense. Avant que la Seconde Guerre mondiale n’éclate, le Beitar a déjà mis sur pied une milice paramilitaire juive et c’est avec fierté que le jeune Zvi défile en uniforme dans les rues de Varsovie. Conformément, à l’idéologie sioniste du mouvement qui prône l’alyah – à savoir l’émigration en terre d’Israël – le jeune Zvi Lazare débarque en 1938 en Palestine. Son émotion est à son comble lorsqu’à son arrivée on lui sert au petit-déjeuner une tomate qui a poussé dans le pays de la Torah et du fromage blanc contenu dans un pot dont l’étiquette est rédigée en hébreu. Mais la vie en Palestine est difficile. Les Britanniques, dépassés par l’afflux d’immigrants et la violence entre juifs et Arabes, sont sans pitié. Des combattants de l’Irgoun, l’organisation militaire juive, sont condamnés à mort pour leur participation à des attentats. Tandis que la Seconde Guerre mondiale fait rage en Europe, les deux peuples sémitiques s’entredéchirent en Palestine. Vers la fin de la guerre, le 20 septembre 1944, les Britanniques autorisent la création d’une Brigade juive pour les seconder dans la libération de l’Europe – l’écrivain israélien Hanoch Bartov en tirera en 1965 un roman Pitzei Bagrut (The Brigade). Pour Zvi Lazare, c’est l’occasion de revoir, sous l’uniforme britannique, sa ville natale de Loutsk en Pologne. Entre-temps, des Polonais se sont installés dans la maison familiale désertée et, prétendant être là chez eux, accueillent comme un étranger le fils des propriétaires – une scène de spoliation que l’on retrouve dans le film Ida de Pawel Pawlikowski (2013). Dans la forêt, Zvi rencontre Miriam, réfugiée juive allemande qui chemine avec un cirque ambulant. Elle le suit en Italie où il forme les nouveaux immigrants pour le compte du Beitar et où il lui propose de devenir sa femme.

Toutefois le chemin du retour en Palestine s’avère semé d’embûches. En 1946, sur les côtes, les Britanniques refoulent les navires chargés d’immigrants juifs – ce qui fournira la matière du film d’Otto Preminger, Exodus (1965). Zvi et Miriam sont détenus à Chypre dans un camp d’internement où sont envoyés tous les immigrants qui n’ont pas été autorisés à débarquer en Palestine. A l’arrivée, c’est la désinfection humiliante au DDT. Puis, la vie s’organise sous les tentes avec, flottant en permanence au-dessus du camp, une odeur de suie car les gens font du feu avec n’importe quoi. Tout est transitoire, aussi bien les relations sexuelles que les aventures sentimentales qui se nouent. Le dénuement est extrême. Il faut faire la queue pour obtenir de l’eau. En l’absence de lits, les nouveaux nés dorment dans des bassines. Pourtant la vie s’organise dans la précarité, on monte un journal rudimentaire, une troupe de théâtre, une radio. Étonnamment, les luttes sont acharnées entre les différentes factions juives, les socialistes du mouvement Hashomer Hatzaïr et les nationalistes du Beitar. Les coups pleuvent. Les certificats d’entrée en Palestine sont délivrés au compte-gouttes par les Britanniques. Finalement, Zvi et Miriam qui ont appris l’hébreu font partie des heureux élus.

Lorsque le grand-père Zvi narre son épopée à sa descendance, il n’est pas rare que Miriam, la grand-mère se mêle à la conversation pour rectifier un certain nombre de détails. Miriam est, en effet, une juive d’origine allemande et, comme tous les Allemands, elle a la manie de la précision. Elle appartient à ceux que l’on appelle en Israël les yékés. L’étymologie est incertaine. Certains la font dériver de l’allemand Jacke, la veste. Le mot aurait été forgé par les juifs d’Europe de l’Est pour désigner les juifs d’Europe de l’Ouest qui préféraient la veste au cafetan. D’autres affirment qu’il s’agissait de tourner en dérision en Palestine les juifs allemands qui, en toutes circonstances, même sous un soleil de plomb et sur un chantier gardaient leur veste pour rester corrects. Autre hypothèse : yéké serait à rapprocher du dialecte de Cologne dans lequel, lors du carnaval, le Jeck désigne un clown ou un fou. D’autres encore affirment que yéké serait l’acronyme de Yehudi Kashe Havana, juif long à la détente, comprenant difficilement. Quelle que soit l’étymologie, le mot désigne toujours des gens au destin particulièrement tragique qui avaient cru que l’Allemagne était leur patrie alors que pour beaucoup elle devint leur tombeau.

L’album photo de la grand-mère intitulé « Notre vie » est une parfaite illustration de cette tragédie. On y voit en 1935, comme un symbole de l’assimilation parfaite des juifs d’Allemagne, Emmanuel, le petit frère, à l’école à Berlin, posant fièrement après avoir obtenu le premier prix pour une composition intitulée « Moi et ma patrie ». D’autres photos montrent Miriam, alors jeune fille, travaillant dans un salon de coiffure à Berlin jusqu’à ce qu’en 1936 les nazis interdisent aux juifs de coiffer les aryens. Puis, sous presque toutes les photos figure un jour funeste de 1942, ce jour où « la solution finale » a décimé la famille de Miriam et où, pour presque tous, la vie s’est arrêtée. Uniques rescapées, Miriam et sa sœur Sarah qui, elle, a tenté la fuite vers la Russie, obligée pour survivre de laisser derrière elle le corps de son mari qui s’est noyé dans un fossé. La grand-mère Miriam est aujourd’hui l’incarnation de cette population d’origine allemande, traumatisée par la shoah, déchirée entre une haine de l’Allemagne et le souvenir d’une jeunesse insouciante avant la montée du nazisme. Face à tout ce qui l’agace en Israël, les embouteillages, les files d’attente, les feux tricolores qui ne laissent pas aux piétons le temps de traverser, la grand-mère Miriam ne peut s’empêcher de s’exclamer que ce n’est pas en Allemagne que l’on aurait vu ça ! Et, quelque part toujours allemande dans l’âme, elle écrit des lettres de réclamation aux administrations. De la shoah, elle ne parle jamais. C’est un vide dans son album-photos, un blanc dans son discours. Peut-être ne veut-elle pas traumatiser ses enfants et ses petits-enfants en les confrontant à l’horreur absolue. Elle a donc choisi le silence.

A l’inverse de Miriam, d’autres rescapés éprouvent un besoin irrépressible de parler. Il faut louer ici l’astuce narrative de Benny Barbash, l’auteur du roman. Il a imaginé, en effet, qu’Assaf Lazare, le père du petit Yotam, qui tire toujours le diable par la queue, arrondit ses fins de mois en faisant le nègre pour des survivants de la shoah qui tiennent impérativement à publier leurs souvenirs. Tous défilent dans le salon des Lazare transformé en confessionnal et, caché derrière le canapé ou sur le balcon, Yotam enregistre l’horreur, non sans sourire lorsque les survivants ont des caprices de diva ou mégotent sur les prix. Ces hommes et ces femmes ont conscience que le temps leur est compté. Il leur importe donc de laisser des traces dans l’urgence. Cela donne lieu dans le roman à des pages émouvantes. Alors que, dans l’esprit de beaucoup aujourd’hui, le génocide des juifs est quelque chose qui tient du concept presque désincarné, quelque chose d’indistinct comme un amoncellement de cadavres, Benny Barbash, à l’instar de Claude Lanzmann dans Shoah, donne la parole à des individus et rappelle qu’à l’intérieur d’une communauté de destin chaque histoire est singulière. Tous les témoignages sont plus poignants les uns que les autres, comme celui de cette femme qui a passé deux ans avec sa famille, dissimulée par un paysan polonais charitable, dans un trou aménagé dans la porcherie. Il faut imaginer ce que c’est que de passer sept-cent-trente jours dans une fosse de deux mètres sur deux mètres. D’autres destins sont plus rocambolesques, comme celui de cette femme qui parvient, pendant des mois, à dissuader un paysan ukrainien de la tuer en lui faisant croire qu’elle sait où est dissimulé un trésor et en lui donnant chaque jour de nouveaux détails. Quand il comprend la supercherie, il tente de la tuer à coups de hache. Toutefois, les histoires les plus émouvantes sont peut-être celles qui sont impossibles à raconter, comme celle de cet homme qui prend rendez-vous chez Assaf Lazare pour poser à terre le fardeau de sa vie et repart sans avoir été capable de parler. Il y a aussi tous ceux qui se livrent puis font sans cesse modifier le texte qui leur semble imparfaitement rendre compte de ce qu’ils ont vécu. C’est l’occasion pour Benny Barbash de s’interroger sur la faillite de la langue :

Ces malheureux […] veulent traduire leur expérience dans une langue qui n’a pas encore été inventée et qui apparemment ne le sera jamais et ils fouillent dans le pauvre vocabulaire rabougri dont ils disposent pour tenter de formuler ce qui leur est arrivé – et finalement, l’abîme entre ce qui est écrit et ce qu’ils ressentent est tel qu’ils sont frustrés et de mauvaise humeur et tout ce travail est condamné d’avance à l’échec et le silence continu de Grand-mère semble être l’unique langue à même de raconter cette histoire.(7)

Benny Barbash effleure ici le thème de l’indicibilité de la shoah qui a fait l’objet de réflexions, tant de la part de romanciers que d’universitaires. Nous renvoyons ici, entre autres, le lecteur à la thèse d’Annette de la Motte, Au-delà du mot(6).Myriam Cohen, citée par l’auteur de cette thèse, affirme qu’Auschwitz signifie « l’exil de la parole », le point de rupture depuis lequel « le mot et le sens ne se recoupent plus »(7). Theodor W. Adorno, également mentionné par A. de La Motte, avait déjà déclaré antérieurement qu’Auschwitz représentait un signifié pour lequel la langue n’avait pas de signifiant : « ce que les nazis avaient fait aux juifs était indicible : les langues n’avaient pas de mots pour cela »(8). N’ayant jamais rien connu de cette envergure, la langue était prise au dépourvu : toute mise en mots devait échouer car l’holocauste était tellement grand « que les mots, trop pauvres, ne pouvaient le contenir »(9). Toutefois, dans le roman de Benny Barbash, My First Sony, le père s’attaque à ce travail d’Hercule et, malgré l’impossibilité de rendre parfaitement compte de l’horreur, parvient à publier des biographies de déportés.

Ce qui précède pourrait faire croire que My First Sony est un livre sombre. Il n’en est rien. Comme toujours chez Benny Barbash, le sérieux est contrebalancé par l’humour car ce sont des personnages de rescapés, plus pittoresques les uns que les autres, qui viennent défiler dans le salon des Lazare pour dévider l’écheveau de leur vie. Si nous avons évoqué en introduction la comédie à l’italienne, c’est précisément en référence à cet équilibre subtil entre comique et tragique. Le plus souvent, c’est la drôlerie qui l’emporte. Benny Barbash a puisé aux différentes sources du comique en recourant notamment à la caricature.

Assaf, le père, est une caricature de don juan impénitent, Alma, sa femme, un parangon de la Sud-Américaine au tempérament éruptif, Shaoul le fils ainé, une caricature de l’adolescent renfrogné. La caricature la plus drôle est sans doute celle de l’hystérique histrionique incarnée par Amalia, la meilleure amie d’Alma. C’est le personnage le plus flamboyant et le plus proche des femmes déjantées d’Almodovar. Divorcée de multiples fois, elle gagne sa vie en traînant devant les tribunaux ses anciens maris grâce à la complicité d’un ami, avocat homosexuel, qui sait comment s’y prendre pour arnaquer la gent masculine. Amalia change encore plus souvent de coupe et de couleur de cheveux que de maris. Elle poursuit une maîtrise en histoire de l’art qu’elle désespère de rattraper un jour. Amalia survit grâce à de petits boulots dans des théâtres dont la médiocrité l’afflige. Elle a fait le compte de ses amants, quarante-sept, mais s’est aperçue après coup qu’elle en avait oublié en cours de route. Elle a également mesuré le sexe de son amant actuel : vingt-quatre centimètres en érection. Elle tombe régulièrement enceinte mais avorte à chaque fois en songeant aux vicissitudes de la grossesse puis s’afflige d’être sans enfants…

Quand cette femme qui, au fond, déteste les hommes, se trouve en présence d’Assaf, le don juan qui utilise les femmes, le mélange est détonant. C’est l’une des astuces comiques de Benny Barbash qui consiste à mettre en présence des personnages antinomiques pour que de la rencontre des contraires naissent des étincelles. Et cela ne rate jamais. Quand le grand-père, sioniste nationaliste et grand admirateur de Menachem Begin, entend son fils comparer Arafat, le terroriste, à Begin qui commettait des attentats en Palestine contre des Arabes, son sang ne fait qu’un tour. Et quand ce même grand-père qui a déjà fait une attaque entend sa bru clamer qu’il faut rendre le plateau du Golan aux Syriens, il postillonne dangereusement.

Benny Barbash manie également avec beaucoup de bonheur le comique de situation. Ainsi, lorsque sous la vigueur d’un coït, le lit conjugal s’effondre chez les Lazare, la voisine du dessous, Mme Pomerantz, croit à un missile lancé par Saddam Hussein. Quand à Tel Haï, dans la montagne, en pèlerinage sur la tombe d’un héros exécuté par les Anglais, le grand-père oublie de refermer la porte du cimetière, les vaches envahissent les lieux, défèquent sur les tombes, broutent les fleurs, obligeant le grand-père au cœur fragile à se lancer dans une course poursuite effrénée. Certaines autres scènes semblent tout droit tirées des meilleures comédies de Charlie Chaplin ou Laurel et Hardy, ainsi la saisie d’un piano par la police au domicile des Lazare surendettés, saisie qui tourne au grabuge et finit par ameuter le voisinage. Barbash ne résiste non plus jamais au plaisir d’un bon mot : « Ourit finit par dire que la balance valait mieux que son mari, parce qu’elle, au moins, disait quelque chose quand on lui montait dessus »(10).

L’humour tient aussi beaucoup au personnage du narrateur, le jeune Yotam qui, comme le Simplicius Simplicissimus de Grimmelshausen, l’ingénu de Voltaire ou Rica et Usbek dans Les lettres persanes, découvre, incrédule, la folie qui l’entoure. A travers ses yeux éberlués, les adultes sont des pantins qui s’agitent comme des automates dont on aurait remonté le mécanisme. Pourtant l’humour est en demi-teinte. Même s’il n’en laisse rien paraître, Yotam, le petit gros dont les autres se moquent et dont personne ne veut dans l’équipe de foot, aimerait parfois en finir avec la vie. Lui, qui aimerait que ne règne autour de lui que l’harmonie, souffre de voir défiler les maîtresses de son père et d’enregistrer ses parents en train de s’écharper. Et nous ne dirons rien de la dernière page du roman pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur, mais elle est indéniablement grave.

C’est sans doute ce mélange subtil entre légèreté et sérieux qui a séduit les lecteurs. Le roman a connu un grand succès en Israël mais aussi en Angleterre, en Allemagne, en Grèce et en Italie où il a, du reste, obtenu un prix littéraire. Le succès tient aussi au message universel du roman. Derrière le pittoresque aimable de la tribu des Lazare, cela reste le roman d’une famille qui se déchire. C’est donc aussi un livre sur les blessures que l’on s’inflige, entre mari et femme, entre parents et enfants, un livre sur les lâchetés que l’on se reproche à soi-même, les paroles qui souvent dépassent la pensée et les regrets qui viennent toujours trop tard.


1. Benny Barbash, My First Sony, Hakibbutz Hameuchad Publishing House, 1994, traduction française de Dominique Rotermund, Paris, Zulma, 2008.

2. NB : Les notes lexicales sont du traducteur. Ici la note renvoie à la p. 471.

3. Ibid., p. 393.

4. Lexique du roman, p. 462-463.

5. Ibid., p. 221.

6. Annette de la Motte, Au-delà du mot, Münster, Lit. Verlag, 2004.

7. Myriam B. Cohen, Elie Wiesel, variations sur le silence, La Rochelle, Rumeur des âges, 1988, p. 28.

8. Theodor W. Adorno, Gesammelte Schriften : Minima Moralia, p. 288.

9. Elie Wiesel, Les portes de la forêt, Paris, Seuil, 1966, p. 43. Le début de la phrase est d’Annette de la Motte, op. cit.

10. My First Sony, p. 262.

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