Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
Rabelais médecin - La métaphore dans le discours médical rabelaisien
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 20 avril 2014.

oOo

Résumé :

Le principal critère qui nous fait pencher vers la banalisation de termes et leur usage commun en tant que mots est la métaphore. Celle-ci est en effet un procédé de vulgarisation, même si les langages spécialisés y ont recours très souvent pour nommer ou pour motiver une appellation.

Quel est donc la fonction de la métaphore dans le discours médical rabelaisien ?

C’est ce à quoi on essaiera de répondre dans le développement suivant.

Abstract :

The main criterion which makes us tilt to the everyday acceptance of terms and their common use as words is the metaphor. This one is indeed a process of popularization, even if the specialized languages resort to it very often to name or to motivate a naming.
What is thus the function of the metaphor in the Rabelaisian medical speech ?
It is what we shall try to answer the following development.

Mots clés : métaphore, banalisation, terminologisation, terme, mot, discours médical, Rabelais.

Key words : Metaphor, everyday acceptance, terminologisation, term, word, medical speech, Rabelais.


 

La métaphore est un procédé affectionné par Rabelais, nous dirons même que c’est le procédé de création rabelaisienne par excellence qui consiste à remplacer les noms par des métaphores plus originales : ainsi la tête devient moule du bonnet, le ventricule devient capsule de coeur, et bien d’autres images. Mais, dans le discours médical rabelaisien, la métaphore est susceptible d’avoir une fonction expressive qui en arrive à toucher même certains noms propres. Sachant que les noms propres n’ont pas de sens, c’est-à-dire de contenu sémantique autonome, mais une fonction de désignation, ils seraient plus proches des termes que des mots. Cependant, dans ce mouvement de retour inattendu des choses, Rabelais recourt à l’emploi métaphorique de ces entités désignatives, à l’instar de Couillatris, Gragamelle, GrandGosier,…cette fonction expressive se combine avec la fonction esthétique et fait de la métaphore un outil de description dans le discours médical. Mais elle fait prendre au terme un virage qui le rend d’un usage accessible au commun des utilisateurs et de ce fait lui faire subir un début de banalisation.

 

La question qui nous vient à l’esprit à ce niveau d’analyse est la suivante : est-ce que la métaphore est censée pousser le terme vers la banalisation, ou bien est-ce que la métaphorisation est susceptible de jouer un rôle de catalyseur dans la formation de nouveaux termes ? De quel type de métaphore s’agit-il ? Jusqu’à quel point peut-on l’accepter dans le langage médical ?

Certes, la métaphore est un outil utile dans le procédé de création de termes, mais elle doit être dotée d’un mode d’emploi particulier. Rabelais a pu par son génie apprécier la capacité de la métaphore à produire de la connaissance et à la dénommer.

Ce qui fait de la métaphore, dans le texte rabelaisien, un instrument indispensable dans l’analyse de la dénomination.

Pour répondre à la question-alternative que nous venons de poser concernant le rôle joué par la métaphorisation dans la banalisation ou la terminologisation, nous dirons qu’il est possible de distinguer, dans l’œuvre de notre écrivain-médecin, deux types de métaphore : une métaphore rhétorique et une autre terminologique. La première traduit le processus de banalisation vu qu’elle met en valeur des mots appartenant à la langue générale et visant à rapprocher la saisie générale de l’objet par le plus grand nombre d’utilisateur, sinon de prendre un détour pour éviter un tabou d’usage. Ce type de métaphore affecte surtout les organes génitaux ou les membres honteux. Ainsi, on relève trou de balle, trou de bise, trou du cul pour désigner l’anus(1).

En revanche, lorsque la métaphorisation s’applique en langue de spécialité, on parle de métaphore terminologique, laquelle devient un outil de manipulation et d’application dans un domaine scientifique donné. Ce type de métaphore vise une précision terminologique contrairement à la métaphore rhétorique. Nous ne pouvons donc plus regarder la métaphore comme un trope mais bien comme un outil de relation désignative.

Pour bien comprendre et analyser le processus métaphorique, il est nécessaire de distinguer deux notions clés : le domaine-source et le domaine-cible.

De façon générale, en terminologie, la métaphore se fonde sur une intersection domaniale, c’est-à-dire qu’elle opère une projection entre deux ou plusieurs domaines conceptuels.

Il nous faut ajouter que cette projection est toujours partielle : seule une partie du domaine-source sera projetée sur le domaine-cible. Voici un exemple tiré de notre corpus : armoire du cœur. Pour la compréhension de cette métaphore, le spécialiste doit disposer d’une description du cœur, plus précisément du ventricule,(2) de son domaine d’étude et d’une description de son mécanisme : la contraction qui constitue le domaine source commun et appréhender en dépit des différences les propriétés semblables dans ces deux descriptions. Le travail du spécialiste consiste alors à souligner les qualités supposées partagées (deux cavités), et occulte celles qui ne sont pas pertinentes pour son analyse (armoire, bois,…).

On pourra en déduire que Rabelais, en tant que scientifique et surtout en tant que médecin, a su faire glisser le sens d’un objet à un domaine spécialisé et que l’efficacité d’une métaphore dépendra de la précision de la connaissance que l’on aura générée du domaine-source.

Pour récapituler, nous dirons que la dualité de l’usage de la métaphore n’est pas sans déconcerter. Car la métaphore terminologique puise dans le langage courant qui comporte un grand nombre de termes banalisés et puise également dans les langues spécialisées et les vocabulaires de spécialité. La plupart des métaphores sont tirées de la langue courante et appartiennent à divers domaines d’expériences. La métaphore en tant que procédé de néologie est un phénomène fondamental dans le langage et tous les travaux qui se sont occupés de la néologie en témoignent.(3)

Nous pourrons donc en conclure qu’il existe une circulation imagée entre langue de spécialité et langue générale mais également des transferts inter-domaniaux : la métaphore serait la passerelle idéale, mais fortement ambiguë.

 


1. Cet ancien terme est devenu mot, puisqu’il est entré dans l’usage commun était issu d’une métaphore.

Rappelons, en effet, que « anus » est l’équivalent latin du mot français (qui en est issu) « anneau ».

2. Nous devons attirer l’attention que le terme « ventricule » dérive lui-même d’une métaphore scientifique, « petit ventre » en parlant du coeur, aurait été bien saisi par le commun des utilisateurs et aurait donné un mot, et ainsi sortir du domaine strictement anatomique se banalisant. Le trait caractéristique de la formation d’un terme par opposition au trait caractéristique de l’usage d’un mot est justement ce suffixe « savant » qui aurait été évité pour utiliser l’équivalent français « petit » au lieu du suffixe latin « cullus » qui veut dire petit.

3. Louis Guilbert, La créativité lexicale. Larousse. Paris. 1975.

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2018 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

sarl unipersonnelle au capital de 2000 euros - 494926371 RCS FOIX

Direction: Patrick CINTAS

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs ou © Le chasseur abstrait (eurl). - Logiciel: © SPIP.


- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -