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Le métromane
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 Article publié le 27 avril 2014.

oOo

Sur les toits, dans les cours, que de voix trébuchantes,
Que de coups de gosier, que de choeurs ébaudis…
Aujourd’hui comme hier, Beaumarchais, on le chante, 
Tout ce qui ne vaut pas la peine d’être dit.

Et tous ces fourrageurs dans nos plus belles pages,
Dans nos ingrats labours, dans notre farrago.
Après quelques saisons de sac et de tapage,
Les revoilà trouveurs comme devant Hugo.

Aujourd’hui plus qu’hier, tout un monde lésine
Et ne jure que par les grands diseurs de rien,
Les rimailleurs en prose et la Gueuse en gésine
Tandis que je me donne un mal de galérien.

La crosse, l’encensoir cabossent les caboches.
Buvons aux anges chus, buvons jusqu’au trépas.
Encore un foudre, encore un que les rigolboches,
Que les encocardés, accointe, n’auront pas.

A la paille, au pain sec et à l’aigue bénite
Des ramas de croisés, tous tenus en aboi,
Polissent des Marie, des christs en ébonite,
Des saintes et des saints d’os, de plâtre et de bois.

Je mets sur le billot ma cabèche chenue.
J’y crois, bonimenteurs, j’y crois dur comme fer
A la vérité vraie, toute crue, toute nue !
Je l’irai dire à Rome, à Marseille, aux enfers.

Des masques, à Venise, ont repris mes paroles.
Quand le canal de l’Ourcq me sacre gondolier,
Je mène à la godille une autre barcarolle.
Dans mon rêve, ma sœur, c’est ce que vous vouliez.

J’ai de quoi vous offrir trois doigts de malvoisie,
Vous qui me poussez au bout de mon latin.
Chargez-vous de ma peau et de ma poésie
Pendant que j’égratigne au Flore un gras gratin.

Parfois nous nous fâchons pour une bagatelle,
Le temps d’un jour sans vin ou d’un miséréré,
Nous nous rabibochons dans une tarentelle,
Dans les lamentations d’un quartette éploré.

Je suis pris comme un rat dans ses folles dentelles.
Elle se dégingande au plus gros des flonflons
Et me laisse en plant dans ma romance à bretelles
Ou dans les longs tourments de l’âme des violons.

Quand je tourne et retourne à la désespérade
— Pouffez, pouffez, pouffiasse aux hics de mes chantiers—,
Elle m’envoie au peautre, au charbon, aux charades…
Elle a toujours le cœur et le cul au métier.

Elle change d’idée comme de bas résille,
De bas bleus, de dessous, de traîne à falbalas.
Là-haut, dans ma retraite, une radio grésille
Sur des airs d’avant-hier. Tra la la la la la…

Pour mon ruine-babine, elle se met en quatre,
Alarme la paroisse, ameute les entours
Jusqu’à ce que rapplique un tas de musicâtres 
Qui s’acharne à vouloir me payer de retour.

Elle roule son cul dans ma mûre misaine.
Je suis son mataf au long cours, son tafouilleux.
Je passe à l’alambic le courant de la Seine,
La garce, cent sabords, n’a jamais froid aux yeux !

Sur les ponts, sur les quais trottent des automates…
Là, des fantoccini trémoussent de frayeur.
Gaffe, ils ont l’œil à tout, les enfants de la mate !
Les amants d’un jour, eux, hèlent les rivoyeurs.

Mille chevaux de bronze au Carrousel se cabrent.
Ecuyers, maréchaux-ferrants, palefreniers,
Et maquignons entrez dans ma ronde macabre,
Qui tourne, zig et zig et zag, sur les charniers.

Je fais feu de tribord sur la rive où l’on roue,
Je dévide à la poupe une couffe de nœuds,
Je dégobille, Arthur, mes boyaux à la proue,
Mes tripes de rameur et de rimeur peineux.

Avec les estafiers, les alphonses, les caves,
J’en découds à Saint- Ger, à Saint-Germain -des-Prés
Où jazz band et jazz hot nous fument dans des caves.
Nous errons au matin comme des déterrés.

Que de fois nous sortons, tous deux, de l’ordinaire
Sur les flânes d’un Lop, d’un Carco, d’un Doisneau ,
D’un Mac Orlan, d’un Fargue ou d’un Apollinaire,
Entre les envolées des pigeons, des moineaux.

Ma Pute du Pinde, ô ma Soixante-huitarde,
Ma garde, à mon bras, plus belle que jamais,
Que je paye en mots crus et le reste en moutarde,
En poudre, en sucre d’orge et en roses de mai.

Pour te faire bondir, tu vois, je te vouvoie
Et j’entasse entre nous des cadavres exquis.
De mes vieux détracteurs, je n’en ai vent ni voie,
Peut-être ont-ils choisi la fosse, le maquis.

Je la fringue en pop, en popeline, en rancune
De prêtre, en blues, en jean, en fandangue, en velours,
Et pour qu’elle ait de quoi montrer qu’elle est quelqu’une,
Je l’envoie toupiller où ballent des balourds.

Nous nous ramentevons toutes nos devisées,
Nos frasques de jeunesse au bas de l’Hélicon,
Nos escampativos dans les champs élysées,
La molesquine verte et le pourpre picon.

Je laisse mon briquet-tempête à Amphitrite,
Mon écharpe à Iris, mes bouquets à Chloris,
Aux poulbots, mes cornets de marrons et de frites
Dans le boulevari des colonnes Morris.

Elle me campe là pour que je reverdisse,
C’est qu’elle en a des trucs, des machins, sarpejeu,
Ma féale toujours en quête de blandices
Pour que je tire encor ses épingles du jeu.

Elle me cueille au creux des vogues et des vagues.
Encore et encore en cherche d’un chasse-ennui,
Je croise par hasard ma Vénus vulgivague,
Dans sa voile, au mitan de mes terribles nuits.

Un trio d’éméchés me lance à la passade :
Figlio di puttana, ôte-toi de devant !
Qu’as-tu écrit sur cette palissade ?
Et s’ils ne sont pas morts, ils sont encor vivants.

Recharge les wagons, pudibonde échansonne,
Avant que les troupiers glaviotent du coton,
Et surtout n’attend pas que ces cloches te sonnent,
Ils reviennent de loin tous ces vieux mirontons.

Tous ces braves sont morts sur le Chemin des Dames,
Au moulin de Laffaux, dans les trous de Verdun…
La patrie, pour le moins, a charge d’os et d’âmes.
De ses enamourés, en voit-on la queue d’un ?

A mes moments perdus je m’en cours des bordées ?
Caf’ conc’, beuglants, caveaux, cabarets, music-hall—,
Les Fréhel, les Damia ne sont pas démodées
Dans les fumées du gris et des mauvais alcools.

Ma Poésie n’est pas qu’une mécanicienne
— le cheveu gras et l’ongle en deuil — dans le cambouis.
Elle est fée, cordon bleu, péripatéticienne,
Théâtreuse, tendron, goualeuse de boui-boui…

Je ne supporte plus vos longues litanies,
Passants pressés gueulés par les clebs écumeux
De plus en plus mordants de ma métromanie,
Passants passés que plus rien ici-bas n’émeut.

Ma guiterne n’est plus si sûre de son manche,
De plus en plus sujette à des emportements.
Je porte de travers le melon de mes manches.
Elle ne compte plus sur mes accordements.

L’une est au violonar, l’autre à la mandoline,
Là, on crache du feu, là, on mange des clous,
Là, on dit l’avenir, là, on vend des pralines,
Là, on mime, on bafoue, là, filent des flouflous…

Dans ces coins de Pantruche, on y scie, on y racle
Des aunes de boyaux, on y tient des pianos,
On y joue du triangle et flageole à miracle,
On y secoue les pions, les dés, les dominos.

Rengaine, ouvre le bal que je m’en emballe une !
Quelquefois, le musette empoigne les marlous.
J’ai dans mon ciboulot les quartiers de la lune,
La lune des pierrots, des gueux, des chiens, des loups.

Et tous ces échappés qui traînent des entraves,
Des longes, des boulets, des jougs, des alganons…
Ma plume un jour les laure, un autre les déprave
Jusqu’à la Notre-Dame étourdie de canons.

Et tous ces airs, Paris, ces airs que tu moulines,
Egrènes, grattes, scies, souffles, tapotes, bats…
Et tous tes matelots dans un vent de bouline,
Dans tes coups de bélier, dans tes coups de tabac.

Je me perds à plaisir, je pisse dans des violes,
Je goûte des marchés dans des fouillis d’odeurs,
Je trace un boulevard, j’enfile des travioles…
Ravel et Debussy sont dans mon baladeur.

J’entre dans des flagrants délits, dans des délires,
J’étouffe les soupirs de mes vieux croquenots
Et je quitte les rangs de téorbes, de lyres,
D’ophicléides pour les ondes Martenot.

Au profond de mes nuits que de chasse-marée
Tractent jusqu’à Rungis les chants de pleine mer
Escortés de pétrels des filles de Nérée,
Un double concerto pour vielle et dulcimer.

Et la mer me revient avec ses tintamarres,
Ses pertes, ses profits, ses rafiots d’émigrants,
Ses lames de rasoirs, ses grands gails de salmare,
Ses blancs moutonnements, tout un borgnon durant.

Sur les coups de minuit, je huche un taximètre
En maraude. Hep ! Hep ! Hep ! Porte d’Orléans !
Je ne souffre, à cette heure, achate, égérie, maître,
Muse, putasse, écot, ni dame de léans.

Histoire de passer le temps par mes clepsydres,
Je taillade à plaisir la Chanson de Roland.
Montparnasse me sert des crêpes et du cidre.
Une cornemusarde écorche ses chalands.

Il est temps que je tâte à l’antique cécube.
Dans l’ombre, n’est-ce pas Braque à l’accordéon,
En habit de soldat dans ce bal de faux cubes ?
Citharèdes, portez mon ode à l’Odéon.

Tant que je garde au chaud mes pognes dans les fouilles,
Je ne mornifle ni n’étrangle un frelampier.
J’oblique sur mon lit par des rues qui cafouillent,
Prises dans les ramdams d’un dantesque guêpier.

Orgue de Barberi, ta plainte à manivelle
Me fiche en rade au bord d’un éden dépavé.
Des morts sont revenus me dire des nouvelles,
Mais encore une fois, je crois avoir rêvé.

Je suis dans les papiers gras du bon roi de Thunes,
Ses javas en lambeaux fringuent les pauvres gens.
Je laisse aux Deux Magots des petites fortunes
Pantruche est un creuset qui fond l’or et l’argent.

Nous, nous carmagnolons comme des casseroles,
Nous, les barricadeurs et les tutti quanti.
Aux trois-quarts ensablé, le Boul’Mich’ rock and rolle.
Comme en Quatre-vingt-neuf, Paris est reparti !

Nous jaspinons arguche en prenant la Bastoche,
Nous rouscaillons bigorne et dévidons le jars.
Le quatorze juillet guinche sur nos partoches.
Je rentre, en autobus, un brin sombre et songeard.

Je sais ce qu’il m’en coûte à sou, denier et maille
De convoquer mes bans et mes arrière bans.
Sans doute trop marqué pour que ce rôle m’aille,
Je n’ai plus qu’à attendre entre vergue et rabans.

A force de couaquer la fanfare a des crampes.
Entre les cuivres verts, je crève des tambours.
A vrai dire, mes mots ne passent plus les rampes,
Le monde d’aujourd’hui boude les calembours. 

Je n’irai plus aux bois à la saison fleurie,
Aux trois autres non plus, été, automne, hiver.
J’y ravissais les jeux des fées, des égéries.
Et toutes voulaient voir les feuilles à l’envers.

Le Tout-Paname acclame, épargne, immole, ergote…
Des parques, çà et là, dénouent mes écheveaux,
Truquent les canevas de mes vies parigotes
Ou scandent à l’envi mes tercets médiévaux.

Je remonte les flots des grandes avenues,
Les troupeaux incessants de cavales-vapeur.
Jadis mon destrier m’emportait dans les nues,
Dans les chambards des vents empêtrés de harpeurs.

Je suis sans contredit le dernier andabate
Le bandeau sur les yeux, la plume de six pieds
De toute antiquité des légions me combattent
Sur les chaussées, sur les landes, sur le papier.

Je bois jusqu’à plus soif aux godets de Wallace,
Aux goulots ciselés bouchés à l’émeri…
Et voici les chahuts des Quat’z’Arts… Place !... Place !...
Villon est en prison, Saint-Saëns à Saint-Merri…

Au gros de mon hiver, serai-je à cours d’idées
Dans des épais brouillards à trancher au surin ?
Saupoudré de frimas, contre vents et ondées,
Devrai-je me lester et me ceindre les reins ?

Comme une gaupe pour connaître mes pensées,
Mon angesse est gerce à boire dans mon guindal.
Dois-je vivre à présent sans la moindre odyssée,
Aux crochets acérés des plumes Durandal ?

Je vous laisse ma clef, écumeurs de marmites,
Mon livre de cuisine et mes quatre couverts,
Ma chemise de lin rebrodée par les mites,
Mon habit de sapin mouliné par les vers.

Ma muse voyante, ô ma nourrice sèche,
J’abandonne aux vieux fers, ma chaîne d’arpenteur,
Au caniveau, ma griffe et mon encre de seiche,
Aux flammes, ma béquille et ma pipe d’auteur.

Est-ce vous, la Camuse, à cette heure, à ma porte ?
Mon escalier est rude et je loge à l’étroit.
Que je trousse à la fin vos fouffes feuille-morte !
J’ai toujours été chaud pour ce ménage à trois.

Robert VITTON, 2014

 

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