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Autres romans, nouvelles, extraits (Patrick Cintas)
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 Article publié le 4 mai 2014.

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Le jour se levait. Hightower ne vit pas d’inconvénient à arrêter la voiture pour qu’elle pût contempler le levant. Elle s’installa sur une souche. À ses pieds, la pente rejoignait la même route à travers les lentisques. Hightower dit : Victoria, je n’ai pas tout mon temps. Elle ne répondit pas. Il l’avait menottée à cause d’une tentative de fuite. Elle jouait avec l’acier. Son regard ne quittait pas le soleil. Il dit : je vais te libérer. Elle secoua la tête. Pour ne pas parler. Pour ne pas accepter. Il s’adossa au pick-up et alluma une cigarette. Il ne regarda pas le soleil. Il calcula qu’il leur faudrait encore une heure de route avant d’atteindre White Spring Falls. Mais il tenait à respecter l’attente de Victoria. Assise sur la souche, avec son fichu de laine par-dessus la tête et les épaules, elle avait l’air d’une Indienne. Elle ne disait rien. Retourner à White Spring Falls dans ces conditions était la pire des choses qui pouvaient lui arriver. Ils attendraient. Hightower tentait de mesurer cette attente, sa durée, oui, sa profondeur, son sens. Victoria était la femme la plus chargée de sens qu’il connaissait. Il le dirait au directeur. Il lui dirait ce qu’il pensait de l’internement. Il lui raconterait Victoria, Victoria-histoire, Victoria-temps, là, au fond de son imagination en péril d’encerclement social. Il sourit à Victoria qui s’était retournée pour lui parler. Parler du soleil. Rien d’autre ne lui viendrait à l’esprit. Elle dit : si on allait manger avant ? Il s’inclinait. Elle remonta dans le pick-up. Elle avait l’air heureux maintenant. Le soleil montait le long de Red Wall, comme tous les matins à cette époque de l’année. "On s’arrêtera chez Bernie," dit Hightower. Il pensait à un coulis de fraise. Cela prendrait une demi-heure. Il téléphonerait de chez Bernie. Il trouverait une explication. Victoria était sous sa responsabilité. Il rendrait compte en temps voulu. Chez Bernie, elle commanda du chocolat et un morceau de tarte aux pommes. Il se passa du coulis de fraise qui rutilait dans la vitrine. Il prit un café qu’il avala d’un trait. Elle dit : ne me pressez pas, je vous prie. Il ne répondit pas. Bernie s’approcha pour la saluer. J’en aurais fait autant, dit-elle à l’oreille de Victoria. Voilà ce que j’aurais fait : ce type ne peut pas t’en vouloir à ce point. White Spring Falls n’est pas un endroit pour toi.

— Ne dis rien qui pourrait être retenu contre toi, fit Hightower.

— Il n’y a rien que je puisse dire sans risquer un peu de ma liberté, mon chou, dit Bernie. Victoria ne mérite pas ça.

— Demande-lui ce qu’elle mérite, dit Hightower en tendant sa tasse.

— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Victoria ? dit Bernie. Elle remplissait la tasse tremblante. Ce tremblement l’inspirait : pourquoi ne resterais-tu pas quelques jours avec nous ?

— Elle ne peut pas, dit Hightower. Il faut qu’elle rentre.

— Sacré foutu sac de mensonges ! explosa soudain Bernie. Tu appelles ça rentrer ! On rentre chez soi, à la rigueur chez le voisin et même à l’intérieur de soi. Mais on ne rentre certainement pas à...

— Ça va, fit Victoria qui finissait la dernière bouchée de tarte aux pommes. On ne va pas se disputer. Charlie m’aime bien. Il ne me fera pas de mal. Je te remercie, Bernie.

Bernie recula jusqu’au comptoir, ne les quittant pas des yeux et, avant de se retourner, sans attendre la réponse, elle dit : vous ne voulez pas changer tous les deux. Mais il n’y a rien à faire, n’est-ce pas, Victoria ? tout change, même ce qui est fait pour durer. (Maintenant elle plongeait ses mains potelées dans l’évier rempli d’une eau savonneuse et bleue.) Tu me dois un demi, dit-elle.

Cela se passait à deux rues de Rock Drill, deux ou trois ou même quatre, pas plus. Hightower lisait facilement dans le regard oblique de Victoria. Sans explications, il lui remit les menottes, et cette fois, il ne s’excusa pas. Bernie pensa que c’était une honte mais elle ne fit aucun commentaire. À Rock Drill, Malcolm était retourné dans sa chambre comme si rien ne s’était passé. Voilà ce qu’elle pensait. Ce que tout le monde savait. Voulait savoir. La vérité est autre. Mais elle n’a pas l’importance de cette volonté de remettre les choses à leur place : Malcolm à Rock Drill et Victoria à White Spring Falls, à une heure de distance, par-dessus la vallée de Lily House, toute cette pauvre vérité et tant de choses à en dire.

Ils étaient de nouveau dans la camionnette, lents et silencieux, Victoria menottée à un tube qui sortait du tableau de bord et Hightower accroché au volant qui vibrait entre ses doigts. Victoria regardait ces mains. Le soleil était haut. Ils descendraient toute la pente. En bas, ils traverseraient au pas le vieux pont de bois qui menaçait depuis longtemps de s’écrouler. Victoria pensa au pont. Hightower la voyait ainsi s’éloigner du véritable objet de sa pensée, il voyait cet effort, il ne voyait pas la douleur. Elle attendait une occasion pour se faire la belle. Les menottes cliquetaient, du poignet au tableau de bord. L’autre main de Victoria flottait dans l’air comme un oiseau. Toujours cette attente, se dit Hightower. Bon sang ! se dit-il, j’ai l’impression de vivre dans un roman. Difficile de dire ce qu’elle attend de ce Byron qui n’a pas plus d’existence que ses autres raisons de revenir dans le monde. Victoria pensait : je n’ai pas de chance. Ou bien je ne sais plus ce que je dis quand je leur parle de ce que je sais. Bernie est une bonne femme. Je ne l’ai pas remerciée de m’avoir défendue. Je ne sais plus ce que je dois penser. Personne ne me croira.

Une petite maison petitement bourgeoise. Même à Rock Drill où elle a ses souvenirs. Peu de pièces mais des murs évocateurs et des fenêtres faciles. La presque solitude d’un lit, la nécessité d’un fauteuil vieillissant en même temps, un miroir dans l’ombre à peine éclairée, des tableaux. L’escalier descendrait directement sur la porte d’entrée, elle franchirait cette oblique distance deux fois par jour : le matin, à neuf heures, pour aller chercher la nourriture du jour et revenir au fil de la même conversation poursuivie près de la fenêtre jusqu’à midi ; puis le soir, la nuit tombée, recommençant la promenade sur les bords de la Lily, traversant le pont pour rejoindre le parc et espérer s’y égarer ; revenir avec cette impression de n’être plus à la hauteur de l’amour. Elle rêvait une nuit tranquille, calculait cet endormissement, puis la trace du rêve franchissait les limites de la raison : la nuit, elle attendrait que la rue se vide, elle assisterait à ce désert avant de s’endormir. Ce serait la fenêtre du salon. Derrière elle, il y aurait un feu de bois dans lequel elle aurait jeté de l’encens parfumé avant d’ouvrir la fenêtre. Il pleuvrait le plus souvent. Elle aimait la pluie, les courtes averses plutôt que cette pluie infinie qui dure tout le mois de novembre ; ensuite, le ciel s’éclaircit et on voit les montagnes noires et bleues dans le ciel jaune et vert. De la fenêtre, elle ne verrait aucune montagne. Elle verrait les deux façades en pointe et les deux rues qui arriveraient toutes droites sur la place circulaire plantée de saules. Elle aimerait les bancs autour de la pelouse et du bassin. Elle verrait d’un bon oeil l’arrivée de sa plus proche voisine. Ce serait une veuve joyeuse. Ce serait une vieille fille toujours vierge et rêveuse. Ce serait une femme heureuse en ménage. Ce serait une inconnue totale. Ce serait une amie de passage. Elle n’aurait que la qualité de ses yeux. Elle parlerait de son enfance en regardant passer les hommes de sa vie. Il n’y aurait pas d’enfant pour le dire. Elles monteraient ensemble l’escalier à dix heures du matin. Cela leur laisserait deux heures pour raconter, critiquer, théoriser, refaire, redire, rêvasser, surtout rêver au temps qui passe pour lui donner un sens favorable au vécu immédiat. Deux heures, pas plus, parce qu’elle serait intransigeante sur ce point particulier de son existence : midi. Pivot du sens recherché. Rien de moins que cette exigence. À un âge tellement critique. Théorique. Indicible. Improbable et magnifique une bonne fois pour toutes. Le bonheur, ce serait une tasse de café, à dix heures, et le commentaire aimable de l’âme soeur. La rue serait "animée", les façades "parlantes", le temps "usurpé". L’amie, facile. Incohérente par esprit de chicane. Non : intranquille. Comme cette écriture dont elle n’arrête pas de parler. Ces cahiers d’encre. Ces pages, ce silence, livre ouvert sur ses genoux, elle tient à la main le peigne que "je" lui ai offert un jour de cette pluie paralysante. Elle tombait, dégoulinait, troublait, ce jour-là. En bas, le vent secouerait la porte d’entrée qui a du jeu si on ne la ferme pas à clé. Parlons de ce jeu. La fenêtre serait fermée et la cheminée fumerait un peu. Non : pluie d’été. Vêtements légers. Bras nus. Tendresse des doigts qui feuillettent le journal intime. À midi, l’horloge mécanique s’ouvrirait. Elle s’ouvre deux fois par jour. L’amie exprimerait sa surprise. Elle serait surprise par le temps. Elle aime tellement les laques de cette horloge qui n’est même pas un vieux souvenir. C’est un caprice. Ce serait un achat déraisonnable. Les mains du vendeur. Caressantes. Le mécanisme laisserait à désirer, dirait-il. Mais que peut-on exiger de la beauté devenue objet du regard ? Elle entendrait cette voix. Elle s’efforcerait de la faire entrer tout entière dans sa mémoire. Il n’y avait rien d’autre à faire. Elle pourrait rire de sa frivolité. Avait-elle ri ? Était-elle aussi froide qu’on le disait ? Monsieur Byron parlait plutôt de sa légèreté. Il aimait les enfants. Les aimerait-il toujours ? Midi ! Elle accompagne son amie dans la rue, elle croise des regards où elle devine sa beauté. Beauté de femme. L’amie le sait. Elle s’éloigne. Cette fois, elle ferme la porte à clé. Le vent a cessé de toute façon. C’est cette pluie infinie qui revient. Trois jours de pluie matin, midi, soir, rêves, angoisses, réveils, bonheur, faux-monnayeur. Il y aurait des livres parmi lesquels elle aurait oublié ses propres écrits. Personne ne le saurait. Pas même l’amie qui ne croit pas à sa propre écriture. Tristesse d’une minute. La pluie suit le chemin d’une fissure dans le bois de la fenêtre. Gouttes sur les feuilles végétales. La terre est noire. Naguère, elle aimait cette terre. Nue et elle la terre. Boue vivante. C’était le terme. Elle s’en souviendrait. Mais aujourd’hui, à midi, une fois l’amie envolée sous la pluie, elle remonterait l’escalier (d’habitude, elle laisse l’amie le descendre toute seule et la charge de refermer la porte à clé : sa clé) sans ce désir de goûter les saveurs d’une viande ou d’un fruit. À cause de la pluie infinie. À cause des derniers mots de l’amie. Elle a laissé la porte ouverte en haut. L’air est instable. Les marches grincent. Ces sonorités l’incommodent. Elle revient au fauteuil, à l’ouvrage, oubliant le feu qui s’éteint doucement. Elle serait seule jusqu’au lendemain. D’habitude, à cette heure, la maison (elle vit à l’étage ; au-dessus, le grenier est vide ; au niveau de la rue, l’ancienne mercerie est fermée depuis longtemps, mais elle est remplie de souvenirs et ce désordre immobile la fascine quand elle trouve la force d’en déranger un peu la poussière magique) a l’odeur d’un plat particulièrement cuisiné dans le sens du plaisir. Elle le mange lentement, il lui arrive de manger nue en pensant aux heures de sa jeunesse, les saveurs sont divinement calculées, elle sait. Le sommeil la titille, mais elle ne s’endort pas. Le désordre s’accomplit au bord du rêve. Mais la pluie cesserait de tomber. Il y aurait ce rayon de soleil sur la table du salon. Il éclairerait son ouvrage, son attente du jour, il s’éteindrait en même temps que le bonheur d’avoir effleuré le sens véritable d’une idée fixe. Idée du temps. Géométrique et infinie. Douleur verticale maintenant. Pourquoi cette similitude ? En bas, le trottoir en pointe et désert. Cet angle est occupé par la "boutique d’en face", dont on a souvent parlé, qu’on n’évoque jamais sans plaisir, plaisir de la parole retrouvée au moment d’aimer encore malgré la distance, malgré ce néant, cette brèche inexplicable, peut-être infranchissable, peut-être seulement, parce que cette immobilité n’explique pas tout non plus. L’horloge paraît moins belle. Le feu n’y projette plus ses lueurs destinées à la faire durer. Le feu s’éteint. Le soleil installe d’autres transparences. Elle se conformerait à cette géométrie de l’espace, entre l’ancienne mercerie et le grenier recréant l’appartement de la mémoire telle qu’elle lui revient maintenant. Elle ne regretterait pas cette entorse aux habitudes qui ont fait la preuve de leur nécessité. C’est toujours l’immobilité. La même. Elle se précise. Ce qui arrive est prévu depuis longtemps. Imaginons que l’amie ne reviendra plus. Pourquoi ne reviendrait-elle pas ? est immédiatement la question qui se pose. Elle sourirait à la fenêtre ouverte, celle qui donne dans la cour. Il y a toujours un vieux vélo dans les cours de mes romans, se dit-elle. Et toujours cette marquise aux carreaux sales. Dalles éphémères en plus. En haut, le carré de ciel est livide. Visage du temps. Elle s’accoude sur le bord de la jardinière qui bouge. Un insecte s’envole. Pourquoi ne pas commencer à espérer autre chose que la vie ? Elle y penserait (se dit-elle) sérieusement. Demain, elle verrait la rue d’un autre oeil. Ce soir, elle ne sortirait pas. Elle sortirait moins si l’amie a prévu de ne plus revenir. Pourquoi reviendrait-elle ? Qui est-elle ? N’ont-elles pas rêvé ensemble ? Oui. Oui. Mille fois oui. Puis la lumière s’en va d’un coup. Elle s’approche de la fenêtre. Le V des rues devient miroir. Cette boutique s’illumine. Ce ne serait plus la même. Peu importe si vous n’avez pas l’intention d’y jeter un coup d’oeil en vous répétant que plus rien n’existe comme avant. Avant... il y avait ce bonheur à fleur de peau. C’était une idée claire aussi. Mais l’attente arrive, destructrice, étroite, indéfinie. Couloir. Tout à l’heure (elle ne dormirait pas encore) l’horloge s’ouvrira sur le mot : minuit. La sérénade s’achèvera de cette manière inévitable à moins de la réduire à ce qu’elle est au fond. Rêve d’une amie qui comprend, qui revient, qui devine. D’habitude (dit-elle) je descends vers huit heures. Il fait nuit, bon. De la fenêtre, je ne vois pas cette rue. Elle descend vers la rivière, lentement. J’aime cette attente (redit-elle). Je ne sais pas comment j’espère maintenant m’en passer définitivement. Ce serait une idée absurde, comme disent les penseurs du vide. Au bout, la rivière est un autre miroir. Les arbres gênent la rue de cette immobilité apparemment immobile. Sur le pont, je rêve moi aussi. En vérité, je m’accrois de cette substance. Je veux dire : ces mots, cette chanson, l’eau textuelle inévitable à cette heure de la vie. On me dit : Victoria, n’y pense plus. Je crie aussitôt. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais jamais pourquoi. Je ne veux pas savoir. L’eau s’écoulerait de cette manière, mon corps serait cette feuille, je quitte la ville une bonne fois pour toutes. Es-tu déjà allée dans ce sens ? Je veux dire, au bout de cette rivière qui est peut-être un fleuve. Moi, jamais. Enfin, jamais seule. Toujours nue par habitude du plaisir. Revenante. Je hantais le présent de son existence. Sais-tu de quoi je te parle ? Reviendras-tu demain, à la même heure ? Je t’attendrai si c’est ce que tu veux. Je t’attendrai si tu existes. (Elle parlerait toute seule dans l’obscurité du salon, ne regardant rien du côté de la chambre dont la lampe de chevet vacille encore, comme cela arrive tous les soirs au moment de se coucher. Elle ne trouverait pas les derniers mots.) S’ils existent, je les dirai dans ton oreille, boucle d’or sur le son de mes lèvres. (La pluie recommence. Le vent se lève. Elle entendrait la pluie, le vent, la porte secouée malgré le pêne, l’escalier désert visité par un oiseau en cage. Dormir la soulagerait. Elle regrette la promenade du soir.) Mais plus rien n’existait, vous comprenez ? Je parlais parce que le cri, vous savez : ce cri ? (Non, je ne sais pas. Je n’ai jamais rêvé dans ce sens. Je vous aimais.) La réalité, c’était cette camionnette qui retournait à White Spring Falls. Hightower gémissait au lieu de chantonner l’air qui trottait dans sa tête comme les chevaux célèbres de Rock Drill à la devanture de tous les magasins. Victoria s’amusait de cette confusion que les bruits mécaniques ne dissimulaient pas comme Hightower l’espérait. Avaient-ils repris la conversation de cette nuit ? Que lui avait-elle révélé qu’il redoutait de savoir ? Elle rêvait de finir ses jours dans une maison qui ressemblait trop à la sienne. Il se souvenait de cet amour. Elle finirait dans une chambre insensée, entourée de vieux amis à l’existence probable. Elle ne mourrait pas dans la chambre où il l’avait un peu forcée à l’aider à franchir l’épreuve du désir. Il n’y a qu’un désir, avait-elle commenté. On ne désire jamais qu’une chose : l’éternité. Et elle ouvrait lamentablement ses cuisses pour ne plus rien avoir à lui dire maintenant que c’en était fini pour toujours de leur existence future. Elle avait effleuré le sujet cette nuit. On attendait l’ambulance qui s’était embourbée dans une ornière. Elle buvait du vin. C’était la boisson préférée de monsieur Byron qui n’a jamais existé que dans son imagination. Mais il valait mieux parler d’autre chose. Le jour se levait. Je pensai à la nuit. Ma nuit. Une de plus. Cette fois, je ne revenais pas seul. J’enlevais Victoria et une fois retraversé le miroir de sa folie, je me retrouverais seul avec l’idée de n’avoir pas fait tout ce que je pouvais, non pas pour la sortir de là (elle est captive de cette existence parallèle), mais pour soulager le mieux possible cette douleur qui n’a pas de sens pour tout le monde. En a-t-elle pour vous d’ailleurs ? Je doute que vous soyez la personne adéquate. Personne ne vous a choisi. Ce qui arrive, voyez-vous, c’est ce qui ne vous arrive jamais, de se tromper sur le sens à donner à une déclaration qui arrive pourtant au bon moment. Je ne sais pas pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt. (Mais non, mais non, Hightower, vous n’y êtes pour rien. Je n’ai pas le temps de vous remettre à votre place. Et puis je vous soupçonne de ne pas vraiment désirer cette attente. Ne vous éloignez pas trop. On ne sait jamais.) Jamais ?

— Elle n’aurait pas dit non à ma tristesse. Je me souviendrais encore de ce moment, je reconstruirais seule ce franchissement, elle deviendrait enfin aussi infinie que je l’ai toujours imaginée. Imaginer monsieur Byron dans le rôle du père de cette garce innée. Ne pas se soumettre à son désir. Elle n’est que le corps du récit. Anaïs m’en voulait. Elle existera toujours entre monsieur Byron et moi, ce corps parfait, toujours parfaitement nu, désirable dans le sens du bonheur d’être mère. Plus rien de tout cela n’existerait. Pas même la maison de l’autre côté de la rue. Ni la jeunesse qui n’est que la fleur de la peau. Ni le cri par quoi commence le malheur. Seule, peut-être enfin, indésirable, enfin, anonyme, peut-être. J’aimerais les fenêtres. Pourquoi ne pas aimer le lit défait ? Les tableaux n’évoquent que l’idée d’un futur. Femmes utiles. Hommes mannequins. Enfants jouets du décor. Bêtes allégoriques, y compris le chat blanc aux oreilles noires dont le nom serait oublié. Au point de rencontre du passé et du futur. Non. Au moment où le passé cède le pas au futur. Il lui laisse toute la place. Conditionnel au niveau du texte. Mais tu ne comprends pas mes personnages. Nous ne sommes que deux. Hightower et Victoria dans le pick-up encore arrêté au bord de la route. Il fait si bon ce matin. Il fait si pur. Si vrai.

Ce ne serait qu’une réplique, les instances de l’attente. Elle s’attendrait à une visite. Elle n’arriverait pas. Comme c’est moderne, cette croissance du désir, cette manière de le dire. La mort aurait le visage de ce marin bleu et jaune aux chaussures rouges. Le sous-verre est brisé d’une façon inexplicable. Ce couloir est rempli de petits faits sans importance. Elle le traverserait sans y penser. Elle irait de la chambre au salon sans s’en rendre compte. Elle parlerait toute seule pour ne pas s’ennuyer. Elle comprendrait mieux ce silence. Assise près du feu (une idée charmante), elle ouvrirait le livre pour ne pas le lire. Les cuisses de l’amie (elle ne les cache pas) avaient quelque chose d’irréel dans cette lumière, celle de tout à l’heure, avant midi, lumière bleue du matin, l’amie montrait ses cuisses à tout le monde. Pourquoi en avoir parlé ? Nous n’avions pas épuisé les sujets de conversation. Il restait tellement de choses à se raconter pour ressembler aux personnages de nos rêves. Elle aurait d’abord usé d’un ton de reproche. La chair des cuisses de l’amie aurait tremblé en même temps que les mots. Petite blessure juste au bon endroit de la facilité d’être mieux qu’une idée. La robe était fendue derrière, fente ouverte pour s’asseoir et tout le bas de la robe rejeté d’un côté des jambes, ce serait presque non ce serait inacceptable. Elle le dirait, au fur et à mesure des mots, ne retenant rien, avançant, ne voyant rien à l’horizon de cette incartade, assistant à ce tremblement blanc sans en comprendre tout de suite l’irréversibilité. Je n’ai pas de cuisses, avait-elle fini par dire pour mettre fin au vertige de l’amie. L’amie s’amuserait d’y avoir cru. Elle continuerait d’exister. À la fenêtre, ses seins sont une offrande, cela saute aux yeux, se disait Victoria fermant la même fenêtre pour ne pas laisser entrer la nuit qui n’est jamais une bonne compagne en cas de solitude, surtout si la solitude touche à la fin du voyage, et ce serait le cas. Une nuit encore. Accrocher au mur séparateur. Au refend de l’existence. Oui.

Elle s’éloignait. Peut-être avait-elle l’intention de lui échapper. Ce ne serait pas la première fois. Elle s’était arrêtée au bout du pré pour écouter les piaillements d’un nid d’hirondelle. Il ne restait pas grand-chose de cette vieille demeure. L’un des trois murs formait un triangle au ras du ciel qui remontait jusqu’au bois de chênes. Victoria revenait, tenant dans une main le bouquet informe d’un moment de bonheur. De l’autre, elle parcourait nonchalamment la clôture de planches. Elle ne le regardait pas. Il s’arrêta au milieu du pré, les mains dans les poches, jouant un peu avec l’ombre démesurée de son chapeau dans l’herbe fleurie. Victoria passait. Sous le cerisier, elle parla une minute pour ne rien dire et il demeura dans la même attitude au milieu du pré, avec les dernières gouttes de rosée qui mouillaient ses bottes noires. Elle le regardait toujours. L’ombre paraissait froide et paisible. Elle prenait plaisir à le dire, à le répéter, mais elle savait qu’il ne pouvait pas l’entendre. Il entendit cependant le mot "hirondelles" et il leva la tête pour regarder le ciel. Victoria, dit-il enfin, il faut en finir une bonne fois pour toutes avec cette idée. Il la regarda presque durement, disant : je ne suis pas fait pour les idées. Elle disait en même temps, sans doute pour ne pas le comprendre : ma mémoire s’est trouvé mille affinités avec les hirondelles. Elle le rejoindrait au centre du pré. Il n’y aurait plus de rosée. Plus rien à butiner dans cette végétation chiffrée. Il énumérerait les raisons de l’abandonner. Toutes les bonnes raisons. Il y en avait aussi de mauvaises. Mais il n’en parlerait pas. Se tenant immobile au milieu du pré, cherchant les mots et ne les trouvant pas. Elle parlerait à sa place et il en souffrirait plus que de raison. Mais il n’existait plus. Il remettait en route le moteur du pick-up. Il ne pensait plus. Midi approchait et il était temps d’en finir avec elle. Il ne la supportait jamais longtemps. Il aimait sa beauté. Il l’aimerait toujours. Mais elle refuserait toujours de se laisser aimer de cette manière. Victoria ! cria-t-il par la fenêtre de la portière. Elle agita le bouquet blanc et se mit à trottiner dans l’herbe. Il se souvenait de ses jambes dans l’écume de la Lily, l’été. Elle parlait de s’en aller. Mais pas un mot sur ce pays lointain. Il pensait à des contes. La regardant, il n’imaginait jamais rien d’autre. Il désirait toute sa surface, cette peau aurait suffi à le satisfaire. Elle le savait. L’eau traversait son corps. Il ne s’en étonnait pas. Elle s’éternisait le temps de l’été. N’y pensons plus, se dit-il. Elle franchissait la clôture, levant la jambe comme une écolière sur le chemin de l’amour. Peut-être souriait-elle. À cette distance, il ne distinguait plus les visages, il ne reconnaissait que les corps. Elle ne reviendrait pas. Il le savait. Elle ne savait plus rien du bonheur. Elle vivait de brisures. Elle pouvait mourir. Elle tentait encore le diable, mais il n’existait plus pour elle. Assise dans l’herbe, elle hésitait. De l’autre côté du pré, toute la terre s’inclinait vertigineusement dans le sens de la rivière. Elle pouvait se jeter dans cette approche du vide. Il attendrait son cri avant de tenter de la sauver. Il mesurait toute l’importance de ce cri. Mais elle ne bougeait pas. Elle était simplement retournée au silence. Il s’approcha. Elle se laissa conduire, molle et silencieuse. Elle n’était plus rien maintenant qu’elle était arrivée au bout de son rêve éveillé. Plus rien de dicible. Plus rien de véritablement possible.

Ce n’était pas l’amour qui le motivait. Il ne la désirait plus. Il pensait à lui. Et deux fois par semaine, il lui rendait visite. White Spring Falls (l’établissement qui portait le nom de cette contrée où l’image nue de Victoria n’existait que par le souvenir qu’il en avait maintenant que le temps n’y pouvait plus rien) l’accueillait toujours au bout du même chemin d’angoisse. L’atmosphère était feutrée, comme dans une bibliothèque. On s’attendait à ces regards d’un autre monde. Il y avait toujours quelqu’un pour ouvrir les portes. C’était un être de silence aux yeux fascinés. Il (ou elle) ouvrait les portes en prenant toujours soin d’en amortir les bruits de charnières et de chocs. Quelqu’un qui avait fini par le reconnaître, mais jamais le même. La dernière porte était celle de la chambre que Victoria partageait avec son dernier époux, un petit homme charmant qui s’habillait exactement, commentait Victoria en lui pinçant les joues. Le petit homme distingué s’en allait dès la première minute. Il était bavard et savait parfaitement combler le vide étrange de cette minute d’expectation. Il ouvrait toujours la porte sur le profil étonné du mentor, ce qui l’agaçait. Il se retournait une seconde pour grimacer sa pensée et il refermait la porte dans un grand bruit qui paralysait Victoria. Elle l’invitait à s’asseoir. Son époux ne savait rien. Il ne savait pas savoir. Elle l’aimait parce qu’il l’aimait. Elle servait le thé en énumérant ses sujets de conversation favoris. Ensuite elle fermait la fenêtre à cause des bruits du patio. Elle était toujours désespérée. Elle le regrettait. Mais elle était facilement rêveuse. Il s’émerveillait. Sa nudité lui revenait alors à la mémoire. Cette eau s’animait encore parce qu’elle était capable d’y retourner avec la même facilité. Qu’avait-il apporté cette fois-ci ? Oh ! Des pâtes de fruits ! Des couleurs qui se mangent ! Elle ouvrit la bouche et il ne résista pas au plaisir d’y déposer l’essence des fruits qui la ravissait. Elle mâchait pour montrer sa bouche, caressant le cou d’une main et de l’autre anéantissant une larme noire sous l’oeil fermé. Henry ne sait rien, naturellement, dit-elle.

— Parlez-moi de Rock Drill, dit-il. Malcolm ne se montra jamais bavard sur ce sujet. Vous en savez plus que lui de toute façon.

— Il n’y a pas de connexions entre Rock Drill et White Spring Falls.

— Ce n’est pas ce que je vous demande, Victoria. Je vous le demande parce que... vous connaissez ma curiosité.

— Comment s’explique la paralysie de Malcolm ? C’est ce que vous voulez savoir ? Il y a plusieurs versions. Et évidemment, une seule compte vraiment si on veut comprendre. Mais que voulez-vous comprendre, Charlie ?

— J’essaie de faire mon travail le mieux possible.

— L’amitié n’explique donc pas vos visites ? Je suis déçue. Je croyais (un peu !) à votre sens de l’amitié.

— J’ai toujours été un peu patapouf en matière d’amour. Patapouf et insatisfait. J’y renonce si c’est ce que vous désirez en ce moment.

— Renoncer à l’amour ? Comme on abandonne les femmes ? Non, ce n’est pas ce que je veux. Je ne veux même plus construire le bonheur de Malcolm. Je ne le veux plus depuis ce matin. Henry s’est montré tellement compréhensif. Compréhensif et séducteur. Je ne sais même plus si j’ai eu raison de me soumettre à son idée. Il a une idée sur tout, Henry. Mais il n’explique rien. Vous n’aimez pas Henry. Je me trompe. Vous n’aimez pas qu’on s’approche de moi.

Vous en rêvez. Dites-moi le nom de votre compagne. Je saurai à quoi m’en tenir. Mais vous ne parlez plus. C’est chaque fois la même chose. Vous finissez par vous taire. Du moins on ne vous entend plus. C’est le désespoir maintenant. Henry vous trouve inutile. C’est son idée. Il me convaincra si vous ne faites rien. Enlevez-moi. C’est arrivé. J’en rêve encore. Vous souvenez-vous. Le temps d’une après-midi. Puis plus rien. Ce qu’on en dit au moment d’expliquer le bonheur. Charlie ? Oh ! J’ai cru vous avoir perdu en cours de route. Mais vous ne vous perdez jamais. Surtout pas sur cette route que vous connaissez bien. N’est-ce pas qu’elle n’a pas de secret pour vous ? Je ne sais rien de secret. C’est regrettable bien sûr, cette solitude. Mais je n’y peux rien encore une fois. Ne partez pas si j’ai les yeux fermés. Comme je vous aime ! Et comme j’ai eu tort de ne pas y croire ! Si j’y ai pensé ? Peut-être. Personne ne m’a enlevée une fois revenue à la raison. Je pouvais toujours en rêver, mais vous n’étiez plus là pour me montrer le chemin de ce bonheur imaginaire. Je divague. Je vous ennuie. Et je ne m’intéresse même pas à votre problème. Qu’allez-vous penser de moi si je recommence. J’ai tellement envie de recommencer.

— Je m’en vais, dit-il enfin.

— C’est l’heure, dit-elle.

Maintenant, elle ne prenait plus la peine de le raccompagner. Elle fermait doucement la porte et il entendait le fauteuil glisser jusqu’à la fenêtre. Dans le couloir, avançant comme dans un rêve, il ne pouvait s’empêcher de jeter un coup d’oeil dans les chambres si la porte en était ouverte. Il n’était pas rare de rencontrer ainsi le regard de Henry qui s’arrêtait de parler. Son interlocuteur n’insistait pas et quittait sa propre chambre sans même commenter ce renoncement inexplicable autrement que par l’ascendant que Henry exerçait sur son mental en déclin. C’était toujours un interlocuteur bavard, irréductible à la conversation mais inépuisable au moment de répliquer. Il s’évanouissait aussi facilement. Henry levait le verre. Il ne savait vraiment pas quoi dire pour lui plaire. Et il ne disait rien pour ne pas risquer de lui déplaire. Hightower le saluait simplement d’un mot. Salive d’or.

Ce dimanche-là, il ne rentra pas directement chez lui. Il ne retrouva pas non plus Sandie qui ne l’attendait pas au-delà de l’heure du déjeuner qu’elle avait fixé la veille mais il ne se souvenait plus ni de cette heure limite ni même de la dernière heure d’amour qu’ils avaient vécu ensemble, dimanche. Le lundi, elle avait toujours une bonne raison de lui en vouloir. Et puis elle oubliait. C’était une passante. Hightower ne l’aimait pas autrement. Une fois installé dans son bureau, il se fit apporter un magnétophone pour écouter une nième fois le contenu de la bande que Victoria lui avait confié en présence de Henry qui avait alors exprimé amèrement son désespoir de ne la voir jamais se montrer raisonnable. D’abord, on entendait une conversation lointaine, indéchiffrable à l’oreille, mais sans doute sans importance. Ensuite :

— Trop de lumière ! fit-elle. (il n’y a qu’une fenêtre, étroite et haute, entrouverte sur des volets d’acier presque fermés ; la lumière vient de la lampe ; elle tourne le bouton du potentiomètre en regardant l’abat-jour qui devient gris, tristement gris : ces deux mots, Malcolm les fait jouer dans le silence définitif de sa tête ; elle le lui reproche ; elle est presque violente ; maintenant elle tire le rideau sur la fenêtre ; c’est gris, dit-il. Tu le fais exprès.)

— Tu devrais dormir. On parlera tout à l’heure, disait-elle. (elle s’assoit dans le sofa velours crème et ouvre un livre ; certainement pas pour le lire, pense-t-il ; il dit : je ne dormirai pas. Il y a cette douleur dans mon bras. Elle pense : il n’a plus ce bras. Il y a longtemps qu’il ne l’a plus. Mais elle dit :)

— Rien qu’une heure. Je t’en prie. Une heure de tranquillité. C’est tout ce que je te demande. (elle contient cette violence ; elle mesure l’impact de chaque syllabe. Elle me demande de la laisser tranquille sous prétexte que ma douleur n’est pas la sienne. J’ai très chaud, dit-il.)

— Demain je leur demanderai d’installer un ventilateur, murmurait-elle sans le regarder. Demain. On a le temps. Repose-toi. (repose-moi. Elle aimerait cet abandon. Hier, elle a pleuré. Mais c’est la rage de me voir dans cet état. Elle ne s’imaginait pas. Elle disait :)

— Que crois-tu que je ressente ? Tu as perdu l’usage d’une partie de ton cerveau à cause d’un coup de tête... (elle mesure, le coup de tête dans la mort, l’égratignure cervicale, cette partie hors d’usage, les pieds ont l’air de rien, bouche sanglante, coup de tête feu à la tangente de cette sphère, on ne parlait plus, on se regardait pour ne pas avoir à en parler. Du moins, l’avait-il entendu dire : que crois-tu que je ressente ?)

— Je l’imagine aussi, dit-il. Je m’imagine tant de choses depuis.

(Aujourd’hui elle paraissait plus tranquille, non : plus facile. Au début de sa visite, c’est cela : plus de facilité maintenant, il y a cette proximité relative au regard. Il se trompait.)

— Que crois-tu qui va arriver ? dit-elle. J’ai peur. Peur de toi. Que tu recommences. Cette idée va me rendre folle. (on voit la lumière revenir lentement ; cet incident est dû à un dérèglement du potentiomètre noir et rouge qui grésille sous l’abat-jour. Il écoute le grésillement sans en identifier l’origine ni même chercher à l’apprivoiser. Il se sent seul, malgré l’augmentation lente de la lumière qui éclaire ses mains posées à plat dans les draps de chaque côté de ses jambes mortes à cause d’un coup de tête feu tristement gris ; elle veut parler mais continue de faire semblant de lire, ne mesurant pas le mauvais fonctionnement du potentiomètre ; elle n’aime pas ces jouets de l’intérieur ; c’est une femme arbre sentier pierre végétale. Il le sait. Il l’a connue comme ça, précise et nue, indémontable, infinie. Non, il ne se souvient pas. Ce sont des mots. On lui a dit de noter les mots. Il regarde le carnet rouge à ressort blanc sur la table de chevet à côté du potentiomètre bavard sous la lumière qui croît si lentement que, que quoi ? que c’est, non : juste un vertige, la respiration cassée à cet endroit de la phrase qu’il est en train de composer pour qu’elle se taise quand il voudrait qu’elle parle. Il le veut : douloureusement. Elle lit. Derrière elle, le rideau s’anime. Il va pleuvoir, fait-il.)

— C’est que tout le monde pense aujourd’hui, avait-elle dit sans lever le nez de son livre. C’est la grande pensée du jour. On ne parle pas d’autre chose. J’en ai parlé moi-même. (elle s’arrête ; elle pouvait en parler pendant des heures, de cette inconsistance conversationnelle qui traverse sa vie de femme arbre herbe tige semence végétale. Elle n’arrive pas à sourire. Elle devrait. Ça la soulagerait. Mais elle ne peut pas. Il l’écoeure. Il sait tout de cet écoeurement. Voilà trois mois qu’il en mesure l’efficacité. Elle continuait par ces mots sans importance : nous ne savons plus de quoi parler, depuis trois mois que nous parlons des mêmes choses, tentant de parler d’autre chose et n’obtenant pas ce résultat. Tu te rends compte ?)

— Je n’ai pas envie d’en parler. Parlons de ces autres choses.

— Pour y trouver quoi ?

— Je ne sais pas. Je sais : cette tranquillité. Tu en parlais. Parlons-en encore. Laisse-moi te dire ce que j’en sais (elle semblait penser : savoir ? tu sais déjà ? et déjà tu peux le dire ? je n’irai donc pas au bout de cet enfer ? Tu m’étonnes.) Je ne supporte pas ce silence.

— Rien qu’une heure, je t’en prie, dit-elle. Ensuite, toi et moi...

(et tandis qu’elle finit sa phrase, il tripote le potentiomètre et l’abat-jour devient noir. Elle ne finit peut-être pas sa phrase. Elle dit : qu’est-ce que tu fais ! ce n’est pas une question, bien sûr. Mais elle ne se lève pas. Le potentiomètre ne grésille plus. Il n’a même pas fumé. On n’aura même pas droit à cet incident. Il pleuvra. Il écoutera la pluie. Elle ouvrira peut-être les volets. Elle aime l’air humide, autant que la lumière brûlante de son pays de rêve. Il attend.)

— Puis-je te déranger encore ? demande-t-il. (elle fait oui.) C’est au sujet de... (elle écoute, elle perd tout ce qui lui reste de patience, elle ne dit rien, il est seul à parler, elle attend elle aussi.)

— Je vais y réfléchir. Essaie de dormir. C’est facile de fermer les yeux. Quelquefois le sommeil... (je n’ai jamais été un enfant, se disait-il en fermant les yeux. Elle se souvient de l’enfant qu’elle a été. Elle en parle si on le lui demande. Elle aime cette fragmentation kaléidoscopique. Sa mémoire s’y retrouve. J’ai été un enfant, oui. Mais je ne m’en souviens plus. Je vais devenir fou.)

— La pluie commence à tomber, dit-il. (Elle lève la tête : depuis le temps qu’on en parlait. Si on ouvrait les volets ? On ? Elle voulait dire : toi aussi. Il pensait : avec elle. Il dit :) Oui.

(et pendant qu’elle s’évertuait à immobiliser les volets de chaque côté de la fenêtre (ils disparaissaient) l’air de la pluie a commencé à entrer dans la chambre et il se sentit bien, il fit glisser le drap par terre au pied du lit, il se retrouva nu dans cette humidité relative, nu ce morceau de corps qui est tout ce qui reste de ce qu’il a été. Elle revient pour l’empêcher d’attraper froid. Il ferme les yeux pour ne pas voir ces signaux érotiques. Il se mord la langue pour ne pas les trouver dans son vocabulaire. Sa mère s’appelle Victoria. Même femme. Il comprend maintenant. De nouveau sous le drap, il écoute ce qu’elle dit, par exemple :)

— Tu n’es pas... Je ne comprends pas cette... Je vois bien que tu n’as pas changé. Tu es toujours le... (elle ne dit rien de l’amour depuis que... rien, rien que cette colère rentrée qui va finir par éclabousser leur conversation pendant que les autres continueront de parler de la pluie et du beau temps. Ce sera un moment de... n’y pensons plus. Ne pensons même pas que ça arrivera. Elle est retournée dans le sofa, retenant des larmes dont il ne perçoit qu’un reflet furtif. Elle lit. Elle lit vraiment. Ses lèvres bougent. Ses yeux descendent les marches de la page. C’est cela un livre : cet escalier qui descend, qui perd son sens au fur et à mesure qu’il y a moins de lumière, il n’y a pas de but, c’est incohérent parce que dans la vie, on préfère monter, il y a un soleil, et des possibilités. Il dit :)

— Crois-tu que tout reviendra ? Je veux dire : les souvenirs, les raisons...

— Il n’y avait pas de raisons. Tu t’es imaginé qu’il y en avait.

— Je ne sais plus. Je me suis salement détruit. Pourquoi cette mort provisoire ? (elle ne dit pas : c’est celle des lâches.)

— Essaie de te reposer (elle ne dit pas : mon amour ; il ne le dit pas non plus quand il achève de dire :) ne comprends-tu pas que je ne pourrais plus jamais dormir sans ces satanées pilules ! (ce n’est pas une question, elle ne répond pas. Il revoit le reflet toujours furtif des larmes qui n’ont pas encore trouvé le chemin de la réalité.

Coupez. À cause de Sandie qui s’amène en habits du dimanche, la cuisse légère et quelque chose de désabusé dans l’exhibition d’un sein. Elle a bu. On ne boit pas le dimanche, pense Hightower. C’est ce type, dit Sandie.

— Le type ? Quel type ? Je suis en train de travailler, pense Hightower. Fous-moi la paix si tu ne veux pas me voir tel que je suis.

— Il dit qu’il s’appelle Frank. Il veut vous voir. C’est ce qu’il dit. On serait lundi, je dis pas... mais c’est dimanche, mon chou !

Le nez royal de Frank Chercos apparaît sur l’épaule de Sandie. Il est heureux d’avoir fait sa connaissance mais il croit que c’est une cocotte. Sandie rougit. Elle sait ce qu’elle veut, mais devant Hightower qui pourrait le prendre mal. Hightower ? dit Frank. C’est justement le type que je veux voir. Montrez-le-moi.

Coupez. Hightower ne voulait pas se souvenir de cette scène mais c’était comme cela que s’était passée l’introduction de l’inspecteur Frank Chercos dans le cercle limité de ses collaborateurs. Frank avait déclaré qu’il était prêt à collaborer à tout ce qui lui passerait par la tête à condition de ne pas manquer de respect à sa chère mère. Puis Sandie lui avait fait avaler en suivant trois tasses de café corsées. Ça l’avait dessoulé. Coupez.

Revenant (en esprit) au matin du 17 octobre 1984 (il ramenait Victoria à White Spring Falls où Henry avait fait une crise de nerfs parce qu’elle le désespérait), il revoyait le visage dur et inaccessible d’Anaïs qui ne répondait pas aux questions que Victoria lui posait depuis le siège du pick-up où elle attendait que Hightower perdît enfin patience. Ce n’était pas de la patience. Les questions de Victoria éclairaient toute la tragédie de Malcolm. Le corps d’Anaïs avait atteint cette perfection dont Victoria ne parlait pas à dessein. Hightower cherchait à comprendre le sens de la relation de ce corps parfait à la paralysie de Malcolm. C’était la version de Victoria. Plus tard, elle lui remit la bande (interrompue par l’entrée de Sandie et de Frank) : c’était la version de Cecilia. Qui est Cecilia ? se demandait-il en regardant Anaïs. Victoria avait fini par se taire. Anaïs chassa l’insecte qui visitait ses cheveux. Si vous en parlez à Giselle, dit-elle (Qui est Giselle ? se demanda aussitôt Hightower) elle vous parlera de Virginie (Virginie ?) qui est une meilleure explication que Carina (Carina ?). Cette maison est la mienne. Tout le monde sait ce qu’il faut en penser.

— Malcolm est un pauvre diable, dit Hightower. Sa paralysie n’est rien à côté de la douleur de ne plus savoir se souvenir.

— Vous ne me reverrez pas, dit Anaïs. John veut voyager et je n’ai aucune raison de ne pas le suivre.

— Je ne connais pas John, dit Victoria. Vous me le présenterez.

— Pourquoi pas ? dit Anaïs. Pourquoi pas John, en effet ?

Chez Bernie, il avait hésité à demander à Victoria une traduction cohérente de cette scène par laquelle s’achevait la nuit la plus longue de sa vie. Bernie l’avait un peu piqué (sans plus) parce que le malheur de Victoria l’affectait sincèrement. Il la regardait laver les verres sales dans l’eau bleue de l’évier derrière le comptoir. Il aimait les mains des femmes. Il les trouvait nécessaires. Quand Anaïs lui tendit la sienne, il ne reconnut pas cet aspect décisif de la féminité. Cette nudité n’avait rien à voir avec ce qu’il savait de la féminité. Les mains de Victoria échappaient à toute définition, mais c’étaient les mains d’une femme. Il les adorait. Même les mains de Bernie étaient capables de cet amour. Tandis que la main d’Anaïs était étrangère à cette sensation. Il ne se souvenait pas d’avoir éprouvé aucun sentiment en la caressant. Il pensait à cette perfection comme à une facilité de vivre qui n’est pas donnée à tout le monde. Main utile. Elle pouvait le conduire où il ne voulait pas aller. Il rêva une seconde de toucher son épaule. Même Victoria devina ce trouble. Elle n’en parla jamais. Ni sur le chemin du retour à White Spring Falls, ni plus tard au cours des innombrables conversations qui l’introduisirent dans l’imaginaire fascinant de Victoria, contre la volonté de Henry qui n’est qu’un retraité impuissant à l’accompagner sans risquer la même folie. Le corps d’Anaïs était le commencement du récit de Victoria. Elle décrivit tous les corps de son imagination. Possibilités fascinantes. Mais cette fascination ne menait nulle part. Il espaça ces conversations. Il en évita quelques-unes. Il n’y mit jamais fin cependant. Il lui arriva de s’en aller avant la fin. Victoria revenait de cette manière. Après trente ans de cette séparation. Elle avait mesuré ce temps pour lui, mais elle avait été si heureuse chaque fois que cela avait été possible. Elle pouvait évoquer toutes ces traversées. Pas une ne manquait à l’appel de son désir. Elle ne voulait pas choquer sa pudeur. Elle savait au sujet des mains. Pourquoi pas les mains ? disait-elle en approchant le miroir-paravent pour les séparer du reste du monde l’espace d’un reflet. Il reconnaissait son propre regard. C’était la seule épave. Maintenant (Sandie et Frank étaient sortis une bonne fois pour toutes et il s’en fichait éperdument), il retrouvait cette tranquillité qu’elle savait lui communiquer si elle en devinait la nécessité. Dans l’escalier, Sandie et Frank continuaient de s’expliquer les raisons de son indifférence. Qui était cette Victoria qu’il voyait tous les dimanches ? Sandie n’en avait aucune idée. Frank jura plusieurs fois d’éclairer cette énigme. En bas de l’escalier, il cria à l’adresse de Hightower : Qui est cette fille, nom de dieu ! Hightower ouvrit la porte et, sans regarder dans l’escalier, il dit : J’ai oublié votre nom. En bas, Frank chuchota : il se fout de moi ! Sandie le traîna dehors, comme une poubelle. De la fenêtre, Hightower la vit retraverser la place presque déserte. De l’autre côté, Frank reluquait la vitrine d’un restaurant. Hightower était déjà sur le trottoir quand elle le rejoignit : Frank a dans l’idée de se taper la cloche, dit-elle. Tu m’avais promis la lune, Charlie. Tu vas encore me faire pleurer. En présence de Frank, elle déclara : si c’est ta mère, je te pardonne. Sinon, explique-toi.

— C’est vrai, quoi ! fit Frank en poussant la porte du restaurant. Une table décente ! commanda-t-il. On m’invite, murmura-t-il dans l’oreille de la serveuse.

— Ça, c’est une nouvelle, fit-elle. Vous vous êtes bien renseigné ?

— Il m’a dit : c’est moi qui invite.

— Et elle n’a rien dit ? Elle dit toujours quelque chose. Je ne sais pas, moi : Ça, c’est une nouvelle !... par exemple.

— Non, ça : c’est vous qui l’avez dit, souvenez-vous : il n’y a pas dix secondes. C’est que je ne les connais pas encore. Je veux dire : pas aussi bien que vous. Mais je suis patient. Vous êtes patiente, vous ?

— Un peu, ouais. Et j’me soigne. Ça vous ira ?

La table était déjà surmontée d’un surtout (avec trois inévitables petits chevaux de Rock Drill faisant office de trépieds et douze autres pour supporter les ustensiles nécessaires, gueules ouvertes laissant voir le mors d’argent et sabots noirs percés d’un trou pour retenir les anneaux). Hightower aimait, à cette heure centrifuge de la journée, un plat de crevettes grillées servies avec des piments et un vin français ordinaire. Frank préférait les viandes juteuses sans accompagnement de champignons, oignons et pommes de terre qu’il laissait dans l’assiette malgré les recommandations de Hightower que cette idée troublait un peu au point qu’il en parla à la serveuse un peu émoustillée par ce qu’elle croyait être des allusions à l’érotisme de son comportement (échine travaillée dans le sens des seins et des fesses, masquant le bourrelet du ventre au bon moment, il lui suffisait d’exagérer cette cambrure au moment de la pénétration, elle aimait les verges dressées par elle seule, les autres n’ayant même pas l’attrait du style). Sandie se contentait parfaitement si on lui proposait de tremper sa langue d’or dans des sirops et même des crèmes pourvu qu’on ne critiquât pas sa manière d’en parler ou plutôt de préparer les conditions de l’aventure de l’amour. Bien, dit Hightower, puisque nous ne sommes pas d’accord, continuons.

— Sandie m’a parlé de l’enregistrement, dit Frank. Ce qui l’a étonnée, voyez-vous, c’est que je connais Cecilia. Je peux vous être utile dans ce sens, non ? Je connais Cecilia Alamo. C’est une amie d’enfance. Elle ne peut pas m’avoir oublié. Qu’en pensez-vous ?

— Rien, naturellement, dit Hightower. On en reparlera.

— Si je savais ce que contient la bande, ce serait plus facile, vous comprenez ? Sandie m’a proposé de l’écouter. Avec votre permission. Ce retour sur les traces de l’enfance...

— Il ne s’agit pas de cela, coupa Hightower.

— Je veux dire que j’en sais plus que vous sur le sujet. Sandie pense que c’est utile cette enfance commune, ce croisement, il y a un point de rencontre qui pourra peut-être vous...

— Nous en reparlerons demain, si vous voulez.

— C’est venu comme ça dans la conversation, fit Sandie en recroisant ses jambes dans l’autre sens.

— Vous lui avez parlé de Victoria ? Vous avez bien fait. J’aime les collaborateurs zélés. Prenez-en de la graine, Chercos.

Frank exhiba ses incisives supérieures en signe de reconnaissance. Sandie jubilait dans le sirop légèrement alcoolisé. Hightower finissait de croquer la dernière crevette. Vous ne buvez pas ? dit-il à Frank.

Frank, penché sur la table (la serveuse mit du temps à comprendre), écoutait les voix qui chuchotaient plutôt dans le haut-parleur du magnétophone (Hightower cette fois ne fit aucun commentaire mais il savait bien que d’autres commentaires prenaient naissance en ce moment même dans la tête de Chercos qui n’était qu’un policier) : Trop de lumière ! (voix de Cecilia ; il la reconnaît)

c’est gris tu le fais exprès (c’est Malcolm qui parle, puis Cecilia :)

tu devrais dormir on en parlera tout à l’heure

je ne dormirai pas il y a cette douleur dans mon bras

rien qu’une heure je t’en prie une heure de tranquillité c’est tout ce que je te demande

j’ai très chaud

demain je leur demanderai d’installer un ventilateur demain on a le temps repose-toi que crois-tu que je ressente tu as perdu l’usage d’une partie de ton cerveau à cause d’un coup de tête que crois-tu que je ressente

je l’imagine aussi je m’imagine tant de choses depuis

que crois-tu qui va m’arriver j’ai peur de toi que tu recommences cette idée va me rendre folle

il va pleuvoir

c’est ce que tout le monde pense aujourd’hui c’est la grande pensée du jour on ne parle plus d’autre chose j’en ai parlé moi-même tu te rends compte

je n’ai pas envie d’en parler parlons de ces autres choses

pour y trouver quoi

je ne sais pas je sais cette tranquillité tu en parlais parlons-en encore laisse-moi te dire ce que j’en sais je ne supporte pas ce silence

rien qu’une heure je t’en prie ensuite toi et moi

puis-je te déranger encore c’est au sujet

je vais y réfléchir essaie de dormir c’est facile de fermer les yeux quelquefois le sommeil

la pluie commence à tomber depuis le temps qu’on en parlait

oui

tu n’es pas je ne comprends pas cette je vois bien que tu n’as pas changé tu es toujours le

crois-tu que tout reviendra je veux dire les souvenirs les raisons

il n’y avait pas de raisons tu t’es imaginé qu’il y en avait

je ne sais plus je suis salement détruit pourquoi cette mort provisoire

essaie de te reposer

ne comprends-tu pas que je ne pourrai plus jamais dormir sans ces satanées pilules

quelle importance quelle importance si tu arrives à trouver le sommeil parce que parce que

ce n’est pas ce que je voulais dire je voulais vouloir mais ce que tu veux n’a plus l’importance que je t’aimais tu n’avais pas le droit je ne veux pas comprendre

la mort me paraissait presque douce tu te rends compte cette tranquillité au moment de je l’ai fait je ne veux pas y croire plus tard je mentirai j’expliquerai les traumatismes je ne sais pas la guerre celle que je n’ai pas faite non je ne pourrai pas avouer cette tentative je reviendrai plutôt d’une autre guerre mensonge mensonge

je t’en prie calme-toi je vais être obligée d’appeler

non tout va bien je ne te demande rien j’ai eu tort rien

je mentirai si c’est que tu veux

mais je ne le veux pas c’est nécessaire mon personnage

tu as dormi

je vois que oui je ne sais pas comment je me souviens de

cesse veux-tu tu as dormi et j’espère que tes rêves

je n’ai pas rêvé la pluie a cessé tu le savais tu as dormi non

j’ai lu c’est tout ce que j’ai trouvé je regrette

mais j’aime toutes les littératures tu peux me croire quand je dis

j’entends des pas dans le couloir une visite

quelle drôle d’idée qui saurait que

oui qui à part non c’est une idée absurde personne ne peut savoir

— Je veux être seul à le savoir, dit Hightower.

— C’est ridicule. Pourquoi ?

— Une idée que j’ai de la recherche en groupe. Ce que vous savez, je le sais. À vous de me convaincre. J’aime cette attente.

Hightower rempocha le magnétophone. Frank souriait en secouant la tête. Il ne connaissait pas cette méthode, mais si c’en était une, il en apprendrait tous les secrets. Il n’y a pas de secret, dit Hightower.

— Vous allez vous disputer, fit Sandie. Parlons d’autre chose.

— Si je commençais par goûter à ces crevettes un peu calcinées ? dit Frank qui retrouvait ainsi sa tranquillité nécessaire.

La sténographie de Sandie n’indiquait pas les pauses, les silences, les attentes. Elle s’arrêtait exactement à l’endroit que Hightower lui désignait comme le point de rencontre de leurs analyses réciproques. De plus, rien sur la durée totale. Rien que des mots, et deux voix. Un sujet mince comme un fil peut-être rompu depuis : Malcolm de retour d’une tentative de suicide s’invente une action de guerre pour expliquer sa paralysie. Cecilia ment avec lui. Un beau sujet de roman si le roman est le lieu de cette attente. Il n’y a pas de fin, seulement une interruption. Le passé est encerclé par les mots, le futur inventé par les personnages. Présent de l’écriture. On croit rêver. C’est facile, se dit Frank. Mais Hightower lui interdit formellement toute visite à Victoria. S’il la rencontrait dans la rue, ce qui était peu probable, qu’il se contentât d’en informer la direction de White Spring Falls qui promettrait encore de faire le nécessaire pour que ça ne se reproduisît plus à l’avenir. Avenir de Victoria. Dans le lit de Sandie, ce rêve avait une saveur amère. Hightower savait exactement pourquoi mais il ne parla à personne de cette connaissance impatiente de la douleur. Le dimanche suivant, il invita Frank à passer la journée dans un coin tranquille sur les bords de la Lily. Frank savait tout de la pêche au coup. Il ne lui apprit donc rien de ce qu’il tenait de la patience héroïque de son propre père au moment de se mettre à rêver d’une truite au beurre. Frank regrettait l’absence de femme mais il n’en connaissait aucune de prête à accepter le voyage au bout de sa nuit. Il ne prononça pas le nom de Sandie. Il s’en délectait pourtant. Hightower mit fin à cette confusion en ouvrant la première truite. Frank tenait la tranche de jambon entre le pouce et l’index parce que Hightower lui avait demandé de la déposer soigneusement sur la chair de la truite à son signal. Hightower préférait parler de Cecilia.

— L’ennui, voyez-vous, disait Frank tandis que Hightower repliait la truite sur le jambon, c’est qu’en dactylographiant Sandie n’a pas pris la précaution d’ouvrir chaque réplique sur un alinéa bien utile en cas d’écriture vous comprenez ? Alors bien sûr il arrive qu’on ne sache plus très bien qui dit quoi. En plus, elle a oublié de mesurer les silences, d’indiquer les bruits, vous savez ? Autrement dit, tout est à refaire. Encore un coup d’épée...

— Laissez tranquille cette eau qui dort en attendant d’être réveillée pour la bonne raison. Vous ne m’avez rien dit de Cecilia. En échange, je vous parlerai de Victoria. Que pensez-vous de ce Corbières ? Il est ordinaire et véritable à souhait, vous ne trouvez pas ?) (dit-elle tout de suite ? : quelle importance ? Quelle importance si (réfléchit-elle avant de le dire ?) tu arrives à trouver le sommeil parce que (je m’en souviens : elle s’arrête toujours au moment de le dire et elle reprend le cours de sa pensée :) parce que (elle pense : mon dieu qu’est-ce que je suis en train de dire. Elle... je ne sais pas... elle cherche un objet, son regard semble traduire ce vertige non : sa bouche est restée ouverte, elle n’explique rien, ce n’est plus le moment, elle pense : parce que tu l’abandonnes à cette facilité elle dit :)

— (peut-être) c’est plus facile, en attendant. Il faut attendre.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire (elle est visiblement imparfaite, au bord de l’incohérence :) vouloir ! Mais ce que tu veux n’a plus l’importance ! Que je t’aimais ! Tu n’avais pas le droit ! (et enfin elle se laisse aller à dire la vérité, moment atroce :) Je ne veux pas comprendre... (éludant l’objet).

— (le temps revient aussitôt. Froissements. Claquements. Chuchotements. Victoria me regardait parce qu’elle voyait. Que voyais-je moi-même ? demandait-elle à voix basse pour ne pas troubler la surface claire et précise du son qui prenait toute la place. Que font-ils ? Mais l’amour, monsieur. L’amour. Écoutez le drap. Je l’ai écouté mille fois, ce drap merveilleux. Ils en jouent à merveille, veux-je dire. Ne croyez-vous pas que c’est l’amour ?)

— (je croyais plutôt que c’était l’attente. Je devinais un livre ouvert sur les cuisses de Cecilia. Elle ne lisait pas. Elle regardait dehors à travers un angle de carreau épargné par la pluie. Entendez-vous la pluie ? Faire l’amour dans ces conditions ne me déplairait pas. Cette blancheur m’étourdissait.

— Mais vous n’êtes pas Cecilia.)

— (Il regardait le plafond. Il connaissait le plafond. Il s’approchait du plafond à l’aide de la lunette. Il aimait cette planéité. De près, il voyait les ombres. En supprimant la lunette d’un coup, il revenait à ce plan. Elle le regardait jouer avec cette optique. Elle n’en savait rien. Elle en devinait le sens. Mains caressant la surface du livre. Il n’y a plus de mot à ce niveau de l’attente. Il faut que l’être revienne à cette surface si la vie continue.

— Elle avait dit : Je ne veux pas comprendre. Nous en étions à ce moment pivot de votre imagination, Victoria.

— Mais je n’imagine pas, Charlie. J’occupe les vides laissés par les mots. Je donne un sens à ces fréquences qui n’en ont pas.

— Vous vous faites souffrir, c’est tout.

— Si vous m’aimiez, vous ne verriez aucun inconvénient à être l’auteur de cette douleur.)

— Je ne veux pas comprendre (comme cette affirmation lui faisait mal ! Il ne lui restait plus qu’à provoquer ce silence. S’il existait, il ne lui appartenait plus. Elle ouvrit le livre mais le reposa aussitôt sur ses genoux. La vitre tintait, carillonnait je crois, se souvenait-il maintenant. (Hightower réfléchit :) de quel présent suis-je en train de parler. Je n’ai pas trouvé le lieu. Peu importe après tout si son monologue se continue ici ou ailleurs de toute façon à une distance inadmissible du lieu de leur conversation.) La mort me paraissait presque douce (paroles introductives de la thèse du suicide manqué :) presque. Tu te rends compte ? (Elle revient pour l’écouter. De cette manière : le livre tombe (il appelle cela un fracas et il cède à sa colère rentrée pour une autre raison qu’il ne veut plus exprimer il a déjà tout dit sur ce sujet dit-il il ne dira plus rien sauf pour la blesser, là, au coeur, au centre, toujours précis géométriquement et incohérent du point de vue de la restitution du temps passé à en parler avec elle), elle laisse le livre par terre, elle se lève et le rideau bouge à son passage. Elle s’assoit sur le bord du lit, à l’écart du désordre des draps qu’il a calculé à l’endroit de la jambe fantôme (autre thèse mais il lui a dit qu’il y renonçait par amour pour elle. Premiers mots de cette thèse : mon meilleur ami est mort parce que j’ai manqué de courage une seconde une seule seconde). Tu te rends compte ? Cette tranquillité au moment de (passons sur le mode et revenons au présent :) Je l’ai fait. (à ce moment, les deux thèses coïncident, il le sait.) Je ne veux pas y croire ! (Vous entendez !

(Victoria coupe le magnétophone)

Mais ce ne sont que les pas de Henry qui revient de sa petite promenade digestive de l’après-midi. Cette fois, il est accompagné par une soubrette qui veille au bon fonctionnement de son coeur. Henry a son idée sur la paralysie de Malcolm, confie Victoria. Ne l’écoutez pas. Promettez-moi de ne pas l’écouter.

Henry dérange. Le magnétophone ne l’étonne pas. Il aime bien les petites lumières. Il dit : Pourquoi en parler ? Le passé est une illusion. Rien n’existe sans cette projection.

— Sers-toi un petit verre, Henry.

— Un petit verre de quoi ? Pourquoi ne pas en parler ? Pourquoi ne pas tout dire de ce futur contenu. Je vois que vous êtes déjà servi.

— Je ne vous attendais pas.

— Henry arrive toujours à l’improviste. Mais il est toujours temps de créer le petit verre sur fond de cette impatience que vous ne comprendriez pas, mon cher Charlie.

— Oh ! Oh ! dit Henry. Il en reste encore. Ne rougissez pas. Je pense tout haut. C’est un des effets (indésirables, je vous prie de le croire) de la solitude que Victoria...

— Finis ton petit verre et n’en parlons plus. Charlie reviendra plus tard pour écouter le reste de la bande. Il pourra se faire une idée. C’est ce qu’il cherche, tu comprends ? Une idée, une bonne idée pour mettre fin à la souffrance de Malcolm. Mais tu ne veux pas en entendre parler. Tu vas encore me dire que...

— Mais je n’ai pas fini mon petit verre, dit Henry en s’asseyant sur un sofa. Pas fini. Pas encore. Cette fille m’a fait tourner la tête. Je n’ai plus l’âge d’y penser. Mais j’y pense. Le petit verre ne se finit jamais. Ce vertige...

— Charlie ne reviendra pas si tu continues de te montrer...

— Je voulais te parler de cette approche de l’ivresse.

— Excusez-le, Charlie ! Excusez-le !) Plus tard, je mentirai. J’expliquerai les traumatismes. Je ne sais pas... la guerre. Celle que je n’ai pas faite. Non. Je ne pourrai pas avouer cette tentative... je reviendrai plutôt d’une autre guerre. Mensonge ! Mensonge ! (Maintenant elle lutte contre ce corps débile. Elle tient ferme les poignets, son genou bloque le bassin, elle enfonce sa tête dans la chair flasque de sa poitrine. Et il se laisse aller dans les coussins. Ne plus crier. Elle a raison. Retenir le corps. Tranquilliser le nerf. Savoir par quel chemin. Elle dit : Je t’en prie. Calme-toi. Je vais être obligée d’appeler. Encore une menace. Son corps suffisait. Il a fallu qu’elle me menace encore. Pour en finir avec ma révolte. Mais ce n’est pas ce que je lui demande. Et je dis : non ! Tout va bien. Je ne te demande rien. J’ai eu tort. Rien.

— Je mentirai si c’est ce que tu veux.

— Mais je ne le veux pas. C’est nécessaire. Mon personnage. (La bande tourne encore une minute. On entend les pas de Cecilia qui revient à la fenêtre. La pluie carillonne toujours. On l’entend mieux maintenant. Tel est ce silence. L’interrupteur du magnétophone produit une onde désagréable. Il s’est passé combien de temps avant que la même onde n’inaugure le recommencement de cette conversation ? Aucun indice de temps. Il pleut toujours. C’est peut-être le même jour. Était-ce bien le même jour ? On entend les ressorts du lit, le fauteuil, les pas : tu as dormi, dit Cecilia.

— (la voix de Malcolm, déchirée par cette tristesse qui ne le quitte plus :) je crois que oui. Je ne sais pas comment... (il ne finit pas et elle attend pour ne pas avoir à dire ce qu’elle pense) je me souviens de... (ici un mot, un nom, de pays ou de personne, un verbe c’est plus probable : je me souviens d’avoir + le verbe qui définit le souvenir. Lequel ? Elle n’en accepte pas l’évocation. Elle recommence :) Cesse, veux-tu ! (elle a presque crié et elle se rend compte qu’il en souffre. Il n’aime pas ses cris. Il n’aime pas l’entendre crier. D’elle, il attend la parole. Elle le sait. Elle continue, parce qu’il s’apprête à parler, elle dit :) Tu as dormi et j’espère que tes rêves...

— (il l’interrompt :) je n’ai pas rêvé (elle ne lui dit donc pas ce qu’elle attend de ses rêves. Mais il attend ce moment. Ce ne peut être qu’un moment. Il n’aura pas d’autre signification en tout cas. Qu’espère-t-elle de mes rêves ? Je n’ai pas rêvé, a-t-il dit, mais évidemment il a rêvé — insérer le rêve sous forme graphique, il ne m’en voudra pas, plus tard il comprendra) la pluie a cessé (on se met à la recherche du tintement presque musical et en effet on ne le trouve pas : la pluie n’existe plus à ce moment de la conversation. Victoria affirme le contraire. Le bout de ses lèvres imite la petite musique de la pluie. Elle remplit cette attente après que Malcolm ait dit : la pluie a cessé, il se passe presque une minute, comme si c’était le temps qu’il fallait à Cecilia pour admettre l’inexistence problématique de la pluie derrière la fenêtre qui est à l’image de son désir. Il pleut, dit Victoria.

— Et je n’ai pas fini mon petit verre, murmure Henry qui fait craquer le cuir du sofa. Incréé ! dit-il.

— Il pleut, dit Victoria, mais elle ne veut pas le savoir. Il veut la dérouter. Vous comprenez le parallélisme ?

— (dire :) je comprends (ne rien comprendre, tenter d’en finir avec ce temps, le perdre encore une fois et dire :) je comprends.

— Vous ne comprenez rien, Charlie, dit Victoria. Vous n’avez pas créé le petit verre.

— Une faute de style impardonnable, susurre Henry.

— Il pleut, dit Victoria. Je sais qu’il pleut. Je l’aime comme si elle était ma propre fille. Elle le croit. Mais il pleut toujours.) Tu le savais (oui) tu as dormi, non ?

— J’ai lu (elle ment mais elle exhibe le roman :) c’est tout ce que j’ai trouvé. Je regrette.

— (rire) Mais j’aime toutes les littératures. Tu peux me croire quand je dis (mais, pense-t-il (pense Victoria) elle ne me croit plus depuis longtemps. Tout s’explique. Je ne rêve pas.

— Tu ne l’aimes plus, dit Henry. C’est tout. C’est arrivé.

— Tais-toi. Mon fils pense : pourquoi me croirait-elle juste au moment où je lui demande de mentir ?

— C’est vraisemblable, dit Hightower sans y penser. J’y crois. Mais il y a ce désir de...

— Chut ! Taisez-vous, Charlie !) j’entends des pas dans le couloir. Une visite. (Des pas ? Une visite ? quelle drôle d’idée ! Qui saurait que...) oui... qui ?... à part... non : c’est une idée absurde. Personne ne peut savoir.

À ce moment du récit, j’ai pensé introduire la figure de... d’un personnage... un personnage qui serait comme... peut-on dire le "pendant" ? le pendant du personnage de Fabrice de Vermort, vous savez ? le directeur de Rock Drill. Ces pas dans le couloir (Victoria croit qu’il s’agit de monsieur Byron ? monsieur Byron n’est pas Henry, Victoria n’est pas une Byron... ou alors c’est Anaïs... Anaïs est une Byron... il manque ce personnage de complément) dans le couloir ce sont les pas de ce personnage qui serait le pendant du personnage de Fabrice de Vermort, Hightower ne peut pas continuer seul cette enquête sur les activités secrètes de Rock Drill, il a besoin d’un personnage pour compléter celui de Fabrice, je me proposerais si... mais je n’ai pas de talent. Chut ! continue Victoria. Qui ? Est-ce possible ? Je le croyais mort.

— Tu le croyais mort ? s’écrie Henry.

Qui est Henry ? On n’en a jamais entendu parler (on ne l’a jamais vu écrit dans ces pages qui sont la traduction, ordonnée dans le sens de la lecture, de toutes les conversations à l’échelle de l’univers... je délire...). Il n’existe pas.

— Il n’existe pas ? s’écrie Hightower.

— Écoutez ! Ces pas ! Ce sont ceux de... mais taisez-vous !

— La comédie continue, soupire Hightower qui en même temps s’aperçoit de la disparition de Henry qui n’a peut-être jamais existé que dans son imagination sous l’influence de Victoria qu’il aime toujours en secret. Que sait-elle de ce secret ? Imaginons.

— Oui, entrez ! fait Victoria en époussetant sa robe. Hightower regarde les miettes dégringoler le long des jambes recouvertes de ce tissu réellement brodé, Victoria aime ces démonstrations de style, c’est le style qui la définit le mieux, elle est quelquefois superficielle. Carina entre. L’enfant naîtra en novembre. Hightower assistait-il à cette conversation ? C’est possible. Il aime ces interférences. Carina pleurait. Des larmes limitées à l’oeil et au regard qu’elle alimentait de sa douleur. Était-ce le premier enfant ? Elle est bien jeune, pensa Hightower. Penser que c’est possible à cet âge-là. Mais Victoria parlait de Lorenzo en termes choisis pour l’aimer. Lorenzo, lui, se souvenait de son enfance. Il lui parlait du moulin au bord de la mer et des aloès qui descendaient sur le sable. Elle connaissait le chemin. Maintenant il savait. Il aimait cette idée. Ces pas dans le couloir, c’était peut-être Carina, mais les jours s’en vont, je... n’y pensons plus. Pensons (j’ai oublié momentanément la nécessité de créer le personnage "pendant" de Fabrice). Que lui racontait Lorenzo ? L’essentiel de l’enfance. Le raconterait-il un jour à Carina (elle voulait l’épouser : Lorenzo raconterait-il cela à Carina ?) ? L’enfant naîtrait en novembre. Il était né lui aussi en novembre. Il aimait le mois de novembre à Polopos. Il aimait la géométrie des odeurs de Polopos à cette époque de l’année. Maintenant il regardait le clocher de l’église. Cette fortification le fascinait. À cause de la pierre friable, de la couleur sans ombres, de la verticalité légèrement fausse. Mais à l’époque de son enfance, il n’y avait personne pour en parler. Il cherchait les insectes avec minutie. Le temps était avec lui. Il fouillait les brèches, ramenait les mouchoirs, les jetait dans les broussailles sèches un peu plus bas où commençait la route. S’il regardait la mer, triangulaire et miroitante, au bout d’un moment il se mettait à redescendre, retenant sa respiration, sentant le coeur, ces battements incohérents à l’intérieur de soi, inexplicables et douloureux. À mi-chemin, il s’arrêtait. L’escalier était étroit et presque vertical, les marches hautes, les angles de la pierre usés et cassés, le mur poussiéreux, mais l’humidité ne montait pas jusque-là. Pour sentir l’humidité de la muraille, il fallait continuer sous la terre, sous les voûtes noires où couchaient les insectes (sans doute), avec la lumière d’une bougie dans une main, l’autre soutenant le vertige, au bord des tombes, mais étaient-ce bien des tombes ? Il n’y avait pas de dallage, ou bien il gisait sous cette terre. Il en ramenait dans ses poches, l’examinait à la lumière du soleil, c’était une terre différente, poudre d’os. Mais il n’y avait personne pour parler de l’histoire. On parlait un peu du passé, du passé des uns et des autres. On en parlait pour ne pas s’ennuyer et ça ne voulait rien dire. Lui, il descendait dans la crypte et il en examinait les coupes à la lumière du soleil, loin de tous, assis sur la dernière murette avant la route, ne pouvant voir la mer, ni la deviner. À cette distance, elle n’avait plus d’odeur, sauf certains soirs de novembre, juste avant la tombée de la nuit. Il remontait dans le clocher et la voyait, immense et tranquille, elle respirait lentement contre les pierres, contre la peau, dans les cheveux. Et la nuit l’engloutissait, sauf en cas de Lune, et alors il ne rentrait pas. Au matin, il recevait le fouet et s’en allait, douloureux et rêveur, soigner les chevaux des Alamos. Il passait la journée avec les chevaux et il ne faisait rien d’autre que rêver, ou plus exactement il passait son temps à parfaire son rêve d’enfant.

Il se passa ceci : un jour, une fin d’après-midi d’été, le sol est fraîchement arrosé, les chaises dehors, les verres sur la table, elle voit Lorenzo faire (encore) le funambule sur le sommet du mur qui sépare le patio de la mairie de la place publique. Aucune extrémité blanche, un bougainvillier tombe en cascade rouge et de l’autre commence une vigne noire qui se répand sur le mur oriental de la mairie. Je ne sais pas pourquoi (moi qui écris cette histoire) je décris cet endroit que je n’ai jamais aimé : la table toujours sortie de madame Cántar qui y prépare la terre de ses plantes, la façade (occidentale) de la maison Ruíz, où elle habite avec son fils Lorenzo et une autre femme de son acabit (son nom m’échappe) qui ne la quitte plus mais qui aime Lorenzo alors qu’elle (madame Cántar) donnerait cher pour s’en débarrasser. Lorenzo grimpe sur la table (elle le voit, de la fenêtre de sa chambre où elle passe le plus clair de son temps) et il s’accroche à la broussaille du bougainvillier qu’il traverse de bas en haut comme un insecte, et il atteint le haut du mur. Elle le voit. Elle crie. Non : elle appelle. Son amie vient. Viennent les employés de la mairie, le marchand de vin et les deux ou trois autres témoins de son délire. Elle montre le haut du mur. Lorenzo n’y est plus. Il est tombé. Par terre, près des roues de la carriole du maire, tout le monde voit la potiche éparpillée en mille morceaux. Il y a d’autres potiches de géraniums sur le mur. Lorenzo est un petit diable. Il faudra lui donner le fouet. C’est ce que tout le monde pense. On pense aussi que ce n’est pas grave. On ne se rappelle même plus depuis combien de temps elles sont là, ces potiches. Même qu’on n’a jamais vu aucun enfant sauter par-dessus comme un cabri. Pendant que les gens parlent, ils parlent haut, ils sont vagues, à l’image de leurs désirs, madame Cántar s’est jetée par terre sur les morceaux de potiche de terre et de géraniums qui est tout ce qui reste de son fils. Elle étreint ces brisures sales en y mêlant les larmes de sa douleur. On croit à une colère publique, ce qui est nécessaire quelquefois, surtout par rapport à un enfant dont tout le monde sait qu’il est le fils du diable. On s’approche de madame Cántar qui ne veut pas ni se relever, ni cesser de se lamenter. Il faut assister à sa douleur, en bons témoins. Il y a tant de choses à dire sur les enfants. Mais la voilà qui se met à baiser la terre noire et les morceaux de terre cuite. Elle exagère. Les Cántar exagèrent toujours. On finit par ne plus y croire. Alors elle ramasse les morceaux incroyablement nombreux de la potiche brisée en mille morceaux et on lui dit que ça ne sert à rien, qu’elle aille plutôt attendre la fin de sa colère (sa douleur ne finira jamais) dans sa chambre et même se mettre à la fenêtre pour surveiller le retour de ce sacré diable de Lorenzo.

À ces mots, elle retombe par terre, mais non plus comme un paquet de nerfs, non : elle retombe comme de l’eau, silencieuse et inutile. Que se passe-t-il ? fait Ruíz en arrivant, parce que quelqu’un a eu l’idée de lui en parler. Elle se relève un peu et le regarde par-dessus son épaule. Il comprend.

De là-haut, Lorenzo ne comprend rien. C’est la deuxième fois que ça arrive : elle sort de la maison en criant comme une folle et se jette sur les restes fracassés d’une potiche qui est tombée du mur sans que Lorenzo y soit pour quelque chose. Plus tard, son père rassemble les morceaux, la terre et les restes de fleurs et de tiges dans une feuille de papier journal et il fait le signe de la croix. Sa mère pleure sur le bord de la fenêtre, dans d’autres géraniums dont elle caresse les fleurs du bout des doigts. Et puis plus rien. Rien que le silence. Ça recommencera, se dit Lorenzo. Ça recommencera, et cette fois, ce sera moi à la place de la potiche. Elle attend ce moment. C’est ce qu’il pensait. Mais maintenant, tout le monde est mort. Il va épouser, parce qu’elle le veut, une descendante des Alamos. Il ne veut pas. Il ne dira rien si on ne le lui demande pas. Il en parlera à mots couverts s’il en est question dans le cours de la conversation. Le clocher a vieilli. La porte est fermée à clé. On n’entre plus. Peut-être faut-il demander la clé. Que faut-il donner en échange ? La main de Carina ? Le regard de sa mère ? La solitude labyrinthique de son père ? Ma patience ? Il se souvenait avec amertume que sa propre mère était une folle et son père pouvait être n’importe qui s’appelât Ruíz. Ou qui acceptât de porter ce nom le temps d’une enfance. Carina attendait un enfant. Un autre Lorenzo. Pourquoi pas une autre Carina ? Il regarda le clocher à partir d’un banc de pierre dans le jardin des mimosas. Ces deux façades n’avaient rien de commun. Elles se contredisaient parfaitement, l’une avec ses ouvertures étrangement petites et noires, et l’autre avec ses débuts d’arabesques, aux angles durs et bleus, et ses fins géométriques, effritements, coulures, cassures, brèches. Au sommet, la balustrade avait été changée. Il est vrai qu’au temps de son enfance, on en parlait déjà, de ce changement, et il était arrivé, comme prévu sans doute, rompant l’harmonie, réduisant les chances de l’histoire, et passablement inesthétique. Il regarda ces tubes ronds et verts. S’il montait, si on lui permettait de remonter là-haut, il ne s’appuierait pas sur ce fer inoxydable. Il regarderait la mer. La route ne commencerait plus au même endroit. Elle commençait ou ne commençait pas. Il y avait maintenant un réseau, des points de chutes, et des espaces vivants. Il renonça. Dans la voiture, Carina lui souriait, belle comme le maillon manquant. Enfin, c’est ce qu’il se disait en touchant la surface tremblante de ses lèvres.

Si c’est une fille, nous l’appellerons (ici un petit nom : l’inspiration me manque, n’importe quel prénom fera l’affaire, Victoria continue :) mais ce ne sera pas une fille. (Elle regarde Hightower comme s’il le savait). Non, personne ne sait. D’ailleurs il n’y a pas eu de bruit de pas dans le couloir. Vous n’avez rien entendu. Pas même les coups frappés à la porte. Vous ne m’avez pas écoutée non plus. Lorenzo n’est que le pendant d’Anaïs. C’est tout ce que je peux imaginer pour le moment. Je n’imagine surtout pas que c’est (ici le nom du "pendant" de Fabrice) qui arrive. Mais il ne frappe pas à la porte. Il attend. Il m’attend. Que veut-il savoir ?

Hightower bouge un peu dans le fauteuil. Son verre clapote pendant ce temps. Une goutte de brandy atteint sa joue. Victoria voudrait trouver cet évènement amusant mais elle pense à autre chose, difficile d’avoir une conversation sensée dans ces conditions. Hightower s’impatiente. Lorenzo ? fait-il.

— Oui, c’est l’étalon de Carina, dit Victoria enfin amusée. Je n’ai jamais vu une verge aussi grande. Même Henry...

— Henry ? s’écrie Hightower.

— Henry est l’étalon de Victoria, explique Victoria.

— Victoria ? murmure Hightower. Il se souvient. Mais ce n’est pas le moment de se souvenir. On se perd... commence-t-il, mais Cecilia ne se laisse pas (ici le verbe infinitif) aussi facilement. Cecilia ? fait encore (une dernière fois) Hightower.

— Si c’est une fille, dit Victoria, Sinon...

Dans le hall d’entrée (imité du style renaissance), Hightower croise un personnage qui pourrait être celui de Henry. Il lui adresse la parole. Henry (personnage) dit :

— Vous ne reviendrez plus. Nous ne reviendrons plus. / et la conversation s’achève sur ces mots. Hightower n’avance pas. Il ne voit pas. Il retourne se coucher et le dimanche est fini. Qu’est-ce qui s’achève ?

Le lendemain matin, il arrive au bureau avant tout le monde. Il s’est levé tôt mais il n’a pas fait sa toilette. Il ne se rappelle plus s’il a couché avec Sandie ou avec Frank. Ce matin, quand il s’est réveillé, il était seul dans le lit. Il a regardé longuement son membre dressé dans le miroir. Il émergeait des draps. Émergeaient aussi les pieds et un bras traversait obliquement la blancheur saturée de vert des draps et des couvertures. Les draps occupaient tout le tableau jusqu’à la ligne d’horizon. Puis le mur devenait possible, avec son interrupteur, son portemanteau, son baromètre et sa brèche noire qui atteignait le plafond maintenant. Derrière le mur, il y avait le vide de l’escalier. Il ne sortait jamais sans ce vertige.

Il but un café au café. Il mangea une pâtisserie dans une pâtisserie. Il emprunta les rues. Les rues de Rock Drill, le matin, sont tristes et désertes. Hightower (Charlie comme dit Victoria) traverse cette tranquillité douloureuse sans se rendre compte du temps qui passe. Il la traverse et il ne comprend rien. Il arrivera au bureau avant tout le monde. Il est arrivé avant tout le monde. Il est encore seul, bavard malgré le silence, et triste comme la dernière rue, en bas, sous la pluie qu’on devine à ses gouttes. La solitude ne le rend plus malade. L’amour ne le déroute plus. Tout a commencé un jour d’octobre, ou de printemps. Ce n’était ni l’hiver ni l’été. Il faisait doux et il ne savait rien des femmes. Il ne pensait à rien. Il était tranquille, oisif, et le ciel était lumineux. L’horizon disparaissait dans cet éblouissement. Rues perpendiculaires. Il les cherchait avec plaisir. Il les reconnaissait. Il venait d’arriver. Victoria était revenue depuis longtemps. C’est ce qu’elle disait. Il ne discuta pas ce point de détail. Il s’en souvient maintenant qu’il est seul, bavard et triste avant de se montrer exigeant, autoritaire et sarcastique avec tout le monde. C’est un souvenir qui suit sa longue promenade matinale entre son appartement et le bureau. La longue promenade avait commencé avec la tentative de réduire le désir et il était sorti dans la rue avec le membre dressé dans le côté gauche de son pantalon. Arrivé au bord du fleuve (qui n’est peut-être qu’une rivière), il pensa à autre chose, à n’importe quoi, quelque chose de quotidien comme le travail, le droit, la peur... mais c’était difficile d’y penser et de ne pas penser. Il s’embrouilla. C’est sur ces entrefaites qu’il but le café (dans un café) et qu’il mangea une pâtisserie (dans une pâtisserie qui était dans le café, le café faisait partie de sa promenade). Assis sur la terrasse déserte, il observa des petites centaurées communes que la serveuse foula négligemment de ses pieds nus et potelés. Elle descendit jusqu’à la rivière (qui est un fleuve) pour y jeter d’autres trèfles ou armoises. Quand elle remonta, il était sept heures. Il bondit.

C’est une fois installé dans le fauteuil en osier de son bureau qu’il se mit à effleurer la surface de sa mémoire. C’était bien le printemps. Il se souvenait des sureaux en fleurs. Il allait la voir. À cette époque, elle habitait une petite maison au bord de la rivière. C’était tout ce qu’elle avait trouvé pour satisfaire son goût de la solitude. La maison, petite et noire à cause de la pierre et du lierre, plongeait deux angles moussus dans la rivière tranquille et profonde à cet endroit. Elle ouvrit cette fenêtre. Il renonça à ce vertige. L’eau n’émettait aucun bruit. Il s’était attendu à des clapotements, à des cris d’oiseaux, à des bruissements, des effleurements (il pensait à l’herbe haute qu’il venait de traverser en quittant le chemin pour la rejoindre sous les tilleuls). Mais le silence, c’est elle qui le troublait, s’il ne s’agissait que de créer un peu de réalité. Il avoua s’y accrocher un peu trop désespérément. Elle rit. Elle comprenait les petites douleurs inexplicables. Ils pouvaient en parler, si c’était ce qu’il voulait. Mais ce désir naissait d’elle seulement. Il bafouilla.

Ce qu’il pensait de la maison ? Mais rien, voyons. Il avait du mal à interpréter les géométries quotidiennes dans le sens de ses sentiments. Il se passait facilement de ces regards. Elle imposa doucement un concerto pour violon. Il se laissa faire. Le son finit par occuper tout l’espace. Il attendit patiemment la fin du troisième mouvement qui lui sembla moins allegro que d’habitude. Elle parlait. Elle disait : "(il pensa aux queues de lion que Sandie hachait menu dans la cuisine) (c’est peut-être le moment d’introduire ce nouveau personnage) (elle soigne mon coeur) (il écoutait :) Pas facile de le dire. Pas comme ça. Pas si vite. Comme si je te dérangeais encore une fois. Il y a si longtemps. Je n’y pensais plus. Comment parler sans avoir l’air de délirer ? Tout a commencé par cette cérémonie. En plein hiver. Cette nudité. La mort. Plus tard, je pleurais. Elle disait : "c’est un ami d’enfance (ce qui était faux, naturellement, il n’y avait que l’enfance, pas l’amitié, et il était en train de se demander où elle voulait en venir, elle, la descendante de Cortina, parlant à son mari qui est un Américain immobile, froid et d’une tristesse rare à cette époque de l’année, et il voulait penser à ce printemps pour revenir à la surface de la conversation qu’elle animait dans ce sens, légère, agréable à force d’insignifiance, interminable et reposante. Mais c’était faux. Elle n’avait jamais été son amie d’enfance. Elle en avait aimé d’autres, des enfants de sa classe, à cette hauteur ne pouvant pas s’imaginer comme on existe au niveau de la terre et de ses travaux. Mais elle en parlait. Pourquoi la contredire ? Il allait devenir (il le savait) un des meilleurs amis de Malcolm. Il lui dirait ce qu’elle ne disait pas. Elle n’avait plus le désir d’en parler. Elle avait même donné son nom (Lorenzo) à une de ses poupées à qui elle avait coupé et teint en noir les cheveux pour qu’elle lui ressemble. Tout le monde le savait. Mais ce partage ne pouvait pas expliquer une amitié qui n’avait aucune chance d’exister dans ces conditions. Bien, se dit-il. Elle ne ment pas. Elle s’applique à créer. Elle forme. C’est elle qui parle. Malcolm ne l’écoute pas. Écoutons-la.). C’est dire que nous avons à peu près le même âge (il regardait les deux filles jouer un peu plus loin derrière les tables rangées à l’angle de la rue. Ce qu’elle voulait dire, c’est qu’elle ne comprenait pas que sa propre fille (Carina) se fût amourachée d’un homme de son âge (son âge à elle, Cecilia). Malcolm, immobile et distant, ne disait rien. Elle lui demandait d’en parler. Il la comprenait. Mais il ne commenta rien qui pût blesser Lorenzo. Elle disait :) Pauvre enfant ! Il ne vivra même pas. Qu’est-ce qu’on vit en attendant cette mort qui n’arrive pas ? (Les deux filles jouaient. On était dans la rue à l’angle de Rock Drill. On buvait de la bière trop fraîche. Et Cecilia parlait, parlait. Qui avait amené Virginie ?) Ta mère ne viendra pas (dit Cecilia à Malcolm qui jura en souffrir). Je lui ai téléphoné ce matin. Elle ne viendra pas. L’idée de voir mourir cet enfant la désespère. Elle a demandé à dormir. Ils lui donnent toujours ce qu’elle veut, non ? (Je pleurais et :)

— Elle paye pour ça, dit simplement Malcolm. (elle le regarda en commençant à pleurer.) Nous payons tous ce peu de tranquillité. Qui a eu l’idée d’amener Virginie ? Où est Constance ?

— Ce n’est pas une bonne idée, dit Cecilia. Nous étions en Espagne. J’ai eu cette idée à cause de Carina, de l’enfance, de la mort et Lorenzo n’a rien fait pour me convaincre du contraire.

— Le contraire de quoi ? fit Lorenzo (dans ses bras, le bébé souriait, mais la couleur de sa peau il oublia et dit :) Qui est Constance ?

— Je regrette que ma mère... commença Malcolm.

— Carina adore Virginie. C’est comme une petite soeur qu’elle n’a pas eue. Et maintenant ce bébé qui va mourir." (c’était le printemps. Le bébé mourut l’été suivant.)

On rentra. La pluie s’était mise à tomber doucement en fin d’après-midi. Les deux filles s’amusaient ensemble dans cette pluie qui tombait avec une lenteur, une imprécision, un toucher... on aurait dit qu’elles s’amusaient. Carina tentait d’oublier ce que Virginie lui donnait à imaginer. Virginie, trop petite, trop amusée, trop mouillée et trop lointaine, n’en savait rien. Cecilia les regardait voleter comme des. Elles voletaient. Carina frôlait Lorenzo qui protégeait le bébé dans son blouson de cuir noir. Elle le frôlait mais ne le touchait pas. Entre eux, la pluie. La pluie chaude. Dégoulinante sur le cuir. À l’intérieur du cuir, le bébé presque mort. Elle n’y pense plus, se dit Cecilia. Virginie fermait les yeux, ne donnant à la pluie fine et légère que la surface de ses paupières. Immobile maintenant. Malcolm l’arrache comme une fleur. Elle crie. Ça l’amuse. Elle dit qu’elle a froid parce que Malcolm est chaud. Hier, elle a dit qu’elle avait peur du silence parce que Malcolm ne parlait plus depuis un moment. Maintenant, Cecilia s’efforce de mesurer ce moment. Ils arrivent tous ensemble devant la grille de Rock Drill. Tout le monde court dans l’allée, faisant gicler les graviers et les gouttes d’eau. La porte s’ouvre et se referme. La pluie continue de tomber par terre parce qu’on s’ébroue comme des chevaux. Cecilia prend le bébé et monte. Les deux filles s’assoient pour regarder la fresque du plafond. Lorenzo et Malcolm parlent. Ils deviennent amis, lentement, sans calcul, au fil du temps, la plupart du temps. Ils ne parlent pas de Constance, que Lorenzo ne connaît pas et que Malcolm connaît à peine. Elle a confié Virginie à Cecilia pour un voyage en Amérique. On peut s’imaginer qu’elle est la mère de Virginie. Qui est Virginie ?

Pluie. Vent maintenant. Malcolm téléphone à White Spring Falls. Victoria dort. Elle a demandé à dormir. Pourquoi refuser ? Il ne comprend pas. Cette accumulation de sommeil. À l’autre bout du fil, la voix dit : trop de mémoire, sans savoir à qui elle parle. Malcolm ne demande plus rien. La voix attend. Lorenzo peut voir Malcolm dans cette attente. Il ne sait rien de la voix. Il ne cherche même pas à l’imiter. Il attend la mort de son fils, c’est tout. Pluie. Le vent agite des ombres dehors. Le jour décline de cette manière absurde. Ces recommencements agacent Malcolm. Il a raccroché. Il revient s’asseoir près de Lorenzo. "Elle ne viendra pas", dit-il. Lorenzo imagine Victoria endormie. Nue et flétrie dans un drap lisse, sans ombre, pas un pli pour casser la courbe. Mais pour en dire quoi ? Le vent entre dans le salon d’attente, secoue un bouquet de fleurs séchées, meurt dans les tapis, doucement, Lorenzo regardant entrer Cecilia. Pourquoi est-elle retournée... ? Elle dit :

— Je ne dormirai pas cette nuit. Profites-en pour récupérer. Demain je n’existerai plus, je le sais. J’ai tellement confiance en toi. (et Lorenzo demande si Carina) Non. Pas que je sache. Elle joue avec cette enfant qui ne se rend même pas compte que. Nous ne savions pas. Constance a téléphoné. J’ai couru sous la pluie. Il faisait noir. J’ai eu peur et froid. C’est incohérent. (Lorenzo demande si Carina) Constance ne s’imagine pas. C’est dommage pour Virginie.

— Carina ne s’amuse pas, dit Lorenzo. (Cecilia le regarde sans lui demander de quoi il parle maintenant). Je vais la rejoindre. Le bébé (il ne dit pas son nom) va peut-être mourir cette nuit. Il faut qu’on soit ensemble si ça arrive. Virginie ne veut pas quitter cette chambre. Ils ont bien voulu installer un lit de camp. Elle ne veut pas voir mourir le bébé. Elle fermera les yeux si ça arrive. Mais Carina et moi on sera ensemble. (en fait, Lorenzo ne sera pas le témoin de cette mort. Carina sera seule à ce moment terrible. Lui, il voyagera à l’autre bout de la Terre. Cecilia le sait. Quand ça arrivera, elle n’en parlera pas. Malcolm devinera. Il voudra en savoir un peu plus à propos de cette soi-disant amitié d’enfance entre Lorenzo, fils de la terre, et Cecilia, princesse de tous les fils de cette terre. Mais il ne posera pas la première question. Il y aura plusieurs premières questions, mais ce ne sera pas un problème de choix. Il pourra choisir n’importe laquelle. Ça n’aura plus aucune espèce d’importance.

De quoi lui avait-elle parlé encore pour le mettre sur la piste de Fabrice de Vermort ? Il était peut-être temps d’ordonner le texte de ses confidences. Il se souvenait de ses rêves de petite maison bourgeoise. Il se souvenait de la maison au bord de l’eau. Il y était revenu si souvent qu’il n’était plus possible de se souvenir de tous ces instants de bonheur. Il se souvenait du bonheur. Son délire ne l’atteignait pas comme elle voulait le blesser. Non pas d’une blessure à mort. Le blesser pour le créer. Il lui reviendrait. Si elle l’avait jamais quitté bien sûr. Oh ! Cette vie d’égoïsme et d’oubli ! Elle se plaignait de s’être blessée plus d’une fois à vouloir à tout prix être la première à en mourir. Mourir de plaisir. Maintenant elle parlait de l’amour comme si elle l’avait toujours connu. Mais ce n’était pas le cas, lui faisait-il remarquer. Elle s’assombrissait aussitôt. Elle pouvait encore le blesser. Il le savait. Je suis venu pour... avait-il commencé et elle avait continué : pour rien, parce que, sinon, malgré, je ne sais plus. Il n’y a rien à expliquer, Charlie. Entrons.

Il n’y avait qu’un escalier et il était accroché au mur de la maison en surplomb l’eau végétait il remarqua les nymphéas dans l’ombre sous les saules elle était peut-être gardienne de la rivière elle aimait étonner elle régnait si elle étonnait ils escaladèrent l’un derrière l’autre l’escalier tremblant et ils s’arrêtèrent un moment sur le palier accroché dans le ciel. Il estima la hauteur à trente pieds sinon plus. À cette distance, ou à cause de la verticalité, l’eau paraissait un miroir traversé par l’alignement des troncs d’arbres. Une frise de racines et de ficaires poilues constituait la limite supérieure. Il entendit la porte s’ouvrir, revint à ses pieds suspendus dans le treillis métallique, elle le guida sans autres vertiges dans l’entrée où il déposa son chapeau et même sa veste. Il entra en chemise dans le salon. Lumière orange. Il avait la nausée. À la fin de la conversation, il redescendrait, si c’était ce qu’il voulait, par la porte d’entrée qui donnait directement sur le chemin. Comme il était arrivé par la rivière, comme elle l’avait vu arriver sur le chemin de ce côté de la rivière (de l’autre côté, il faut revenir par le pont et accepter de se mouiller un peu les pieds mais on arrive aussi en bas), elle avait cru, elle n’avait pas deviné, elle n’avait pas vu la nécessité, elle ne recommencerait pas et en effet, il lui arriva encore d’arriver par la rivière et elle redoutait toujours ce service. Cela (arrivée par la rivière ou par le chemin du haut) arriva tellement de fois (il alimentait son enquête) qu’il ne se souvenait plus si c’était arrivé parce qu’il l’avait voulu chaque fois ou s’il lui était arrivé de céder à sa demande érotique après tant d’années passées à l’oublier et ayant tout oublié même la nudité ancienne dans une autre rivière (la même mais plus en amont) où elle n’avait pas reconnu sa légèreté. Hightower frissonna doucement à cette pensée. Cette chair (l’eau, les gouttes d’eau, les traces de ce sable cristallin, les mèches noires, l’éclat blanc d’un ongle sous le vernis carmin, les poils dans le sens de la fente, son rire clair) lui avait semblé conforme à l’idée qu’il se faisait de la chair des femmes (celles qui deviennent réalité un jour ou l’autre) : mais en l’approchant, il avait tremblé, à cause de la différence (contraste des surfaces) mais surtout parce qu’elle ne s’intéressait pas à son désir. Dans la gerbe qu’elle provoqua pour mettre fin au temps qu’il tentait de mettre à jour dans le temps déjà extraordinaire qu’elle lui donnait à passer avec elle, elle avoua n’éprouver aucun désir, préférant (choisissant, se dit-il) l’extase des instants. Elle repéra une libellule, remplaçant ainsi le papillon qu’il lui proposait à l’orée du bois de peupliers. La libellule traversa leur conversation. Il entra dans l’eau. Elle le trouva incohérent. Elle ne comprenait pas cette facilité. Il ne la toucha pas. Et elle s’éloigna, l’abandonnant au désir, sachant tout de ce désir. Seule sa tête émergeait. Elle s’éloignait pour le laisser seul. Sous lui, le rocher semblait lisse et infini. Il s’y posa comme une autre pierre, disparaissant. Dans l’eau, il vit d’abord ses jambes, cet écartement, ce "compas" dans le sable à peine dérangé, le ventre révélant l’impulsion. Puis ses seins, ses bras et enfin son visage heureux. Il sourit. L’air allait lui manquer. Elle s’en souvenait maintenant. Mais ce n’était pas la première fois. Se souvenait-il lui-même d’une première goutte de sang remontant à la surface ou se diluant dans l’eau trouble à cause du sable dérangé, de la mousse arrachée, des pierres, une seule racine traversant cet univers à la limite du cauchemar ? Il rougit. Elle avait recraché la semence à la surface de l’eau. Il la regarda s’éloigner, puis disparaître dans les broussailles de fougères. Ses lèvres effleuraient encore cette surface qui pouvait figurer le désir. Elle revoyait la scène maintenant, clairement, dit-elle. Elle n’y avait plus jamais pensé. C’était... dit-elle... un instant. Mais s’en souvenait-elle vraiment ? Elle avait aimé les mots du souvenir. Elle aimait toujours ces représentations. Mais le temps avait plutôt passé dans le sens du futur. Il s’inclinait. Elle pouvait le vaincre encore une fois si elle voulait. Mais elle ne voulait pas. Elle avait envie de cette mémoire, de cet instant, elle y croyait. Bien sûr, il en avait parlé à mots couverts. Elle venait simplement d’arracher cette peau inutile. Contemplation maintenant.

Hightower n’accepta pas la perspective d’un nouveau vertige. Elle l’invitait à la rejoindre sur le palier d’acier ajouré, pour admirer la vue, pour en parler, pour continuer d’exister dans le sens qu’il lui avait indiqué par la simple évocation, à mots couverts, d’un instant de bonheur qui pouvait être n’importe lequel de ces instants qu’elle avait passés avec un homme du temps de son adolescence légère et nue. Elle ne ressemblait plus à rien, elle en convenait, qui le rapprochât de ce premier moment consacré jusqu’au plaisir à une femme. Un vent étrangement chaud parcourut la rivière. Elle le devina au scintillement incohérent des feuillages, mais cette soudaine chaleur la surprit au bord d’une autre hallucination qui la plongea tout aussi soudainement dans un silence qui la rapetissait. Il vit la robe secouée, regretta l’immobilité du chignon, seul le tintement d’un pendentif le ramena un instant à la tangente du bonheur. Elle revint s’asseoir dans le salon pendant qu’il piquait le feu dans la cheminée. Elle l’agaçait. Elle mesura cet agacement à la fréquence des coups de tison. Dimanche prochain, il reviendrait à l’heure du déjeuner. Il se souvenait aussi de ses talents de cuisinière. Elle était l’inventrice de cet autre désir, commenta-t-il en raccrochant le tison à son clou dans le linteau de la cheminée. Ah ? fit-elle. Il ne releva pas cette autre expression de son indifférence. Oui, dit-elle enfin, pourquoi pas dimanche prochain ? Je rêve toujours dans l’intervalle. Mais reviendrez-vous ? Ce n’est qu’une promesse. Je ne m’en souviendrai peut-être pas au moment de son accomplissement. Qu’est-ce que ça changera ?

Il ne le savait naturellement pas. Quant à la première question, il déclara ne rien pouvoir promettre. Mon travail... commence-t-il.

— Nous referons l’amour dans la rivière si vous voulez ! s’écria-t-elle.

— Mais je ne le veux pas, dit-il doucement.

— Mes seins... commença-t-elle à son tour.

— Nous reparlerons de la lettre que vous m’avez écrite, dit-il.

— Oui. C’est cette lettre, n’est-ce pas, qui explique votre visite ?

— J’espérais que vous éclaireriez le sens. Je n’ai pas compris...

— Vous avez raison. En parler éclairera...

— Vous pouvez compter sur moi, conclut-il enfin.

— Sur vous, oui, continuait-elle tandis qu’il sortait de la maison par la porte qui donnait sur le chemin d’en haut. Revenez quand vous voudrez. Je serai prête. Je me suis montrée tellement confuse. Je ne voulais pas... il remonta le chemin jusqu’à la rue qu’il arpenta sans y penser. Arrivé au bout de cette trajectoire, il fit demi-tour, à la recherche d’une bifurcation qu’il ne trouva pas à cause d’un autre enfermement. Sur une place qu’il renonça à identifier, il s’arrêta à une terrasse de café pour tenter de s’isoler le temps de remettre de l’ordre dans les idées qu’il se faisait de Victoria. Mais il finit ici de se perdre dans les apparitions qu’elle avait d’ailleurs peut-être toujours calculées pour le rendre fou. Il songea à cette folie. Douce ou dangereuse ? Le corps est un rempart contre la curiosité, se dit-il. Je devrais le savoir depuis longtemps.

Le corps de Sandie ne manquait pas de charmes. Elle ressemblait toujours à la pornographie qu’il avait imaginée sans effort du temps de sa triste adolescence. Idéal de passage. Dans l’attente de traverser cette surface suffisante (satisfaisante). Elle s’habillait dans le même sens. Ordinaire et fatale. Sang de veuve. Il devinait sa stratégie. Il ne lui en voulait pas. Il aimait ces déroutes boueuses. Boue du contact. Elle rêvait tout haut avec lui. Pas un mot à Victoria sur cette quotidienneté de l’amour enfin retrouvé. Rien sur ces glissements à cause d’une débauche de surfaces. Surfaces de Sandie. Toutes ces facettes de sa personnalité éparpillée dans l’imagination facile de Hightower qui, tous les soirs, remet le même ordre dans les faits, recréant chaque fois l’accumulation, la remettant sur les rails de son inspiration.

Le 17 octobre 1984, il ramena Victoria à White Spring Falls où elle était attendue par une équipe qui connaissait à fond tout son "historique". Dans le pick-up, il s’était mis à rêvasser le personnage de Victoria sur la base d’un vieux souvenir, d’une part, et d’autre part en recréant le plus fidèlement possible ces quelques semaines d’un temps beaucoup plus récent où Victoria avait répété chaque jour avec la même patience qu’il confondit au début avec la minutie qu’il lui imaginait pour la faire exister à son image. Il y avait ce court moment de voyeurisme, inexplicable et changeant, où l’adolescente Victoria traversait l’eau de la rivière pour rejoindre son rêve. Elle ne s’en souvenait pas. Simplement, un jour, elle lui dit que ce n’était peut-être que la fin d’une histoire : elle entrait dans la rivière à la fin de l’histoire. Il la voyait entrer dans la rivière mais ça n’avait rien à voir avec une histoire qu’il connaissait comme tout le monde. Il connaissait l’histoire, mais rien de ce qu’elle signifiait pour elle. Et puis, à la fin, elle ne s’en souvenait plus. Il pouvait donc s’imaginer tout ce qu’on imagine passer par la tête d’un homme qui regarde une femme à travers l’écran réducteur du désir ou de ce qui reste d’un désir ancien qui n’a pas été satisfait. Ce souvenir se repeuplait au moment où il la visitait presque quotidiennement dans sa maison au bord de la rivière. Il le réinventait avec elle et elle ne refusa jamais de le suivre sur le chemin de cet instant crucial. Il s’était passé plusieurs semaines de ce bonheur, au bord de la rivière. Puis Victoria, une nuit de crise, a enjambé la balustrade du palier au-dessus de la rivière et elle s’est jetée dans la rivière, trente pieds de chute lente au moment où il se réveillait pour échapper au même cauchemar. Dans la matinée, passant sur le pont Nicolas, il vit l’attroupement silencieux devant la maison de Victoria. Il s’informa. Il entra même dans la maison qu’on fermait. Le propriétaire était scandalisé. Une maison si bourgeoisement éclairée du matin au soir, n’est-ce pas ? Comment croire qu’on s’est trompé de locataire ? Hightower récupéra quelques livres et un parapluie qui lui appartenait. Il renonça facilement au vertige de l’escalier tremblant de visiteurs indiscrets. C’étaient des visiteurs silencieux. C’étaient des regards. Il esquiva le commentaire éclairé de l’enquêteur et il continua son chemin jusqu’à la station de taxis. Dix minutes plus tard, il entrait pour la première fois dans les murs de White Spring Falls.

Le pick-up ralentit dans une descente. Hightower venait de renverser un panneau indicateur de travaux. Il s’arrêta dans un nuage de poussière et descendit pour remettre le panneau à sa place. Le café de Bernie glougloutait dans son estomac. Il pensa au coulis de fraise auquel il avait renoncé pour ne pas l’accompagner d’un morceau de biscuit aux amandes dont Bernie avait le secret. Secret de Polichinelle, se dit-il. Elle court le raconter, elle revient pour l’oublier, oublier ce qu’elle a raconté. Ce qu’on raconte pour donner un sens. Être moderne, c’est penser la passion. Le poteau était tordu. Le panneau illisible maintenant. Il s’activa. Pourquoi ne les appelait-il pas ? pensait Victoria dans la camionnette. Pourquoi ne pas en finir avec cette tragédie de la captivité ? Il s’échine pour réparer ce qu’il a détruit à cause d’un moment d’inattention. Cela va durer. On ne reviendra pas à White Spring Falls. Maintenant, c’est lui qui m’enlève. Ils l’enfermeront à son tour. C’est sa destinée. Instant décisif.

Quand il revint à la camionnette, il regretta soudain les efforts qu’il venait de consacrer à la réparation du panneau. Il suait. Il s’épongea vaguement. Victoria ne voulait pas pleurer. Il remit le moteur en marche et avança lentement dans le chantier. Victoria résistait fébrilement aux larmes. La route avait disparu. Il longea prudemment le fossé. La poussière se déposait sur le capot. Il frôla des asphodèles penchés. Un autre panneau indiquait la fin provisoire du chantier et conseillait en même temps un itinéraire pittoresque. Il ne l’emprunta que par désir de cette monotonie. Elle sourit. C’était la même rivière. Elle y était descendue toute nue pour laver le sang et la poussière du plancher de la véranda. Elle le regarda pour lui demander s’ils passeraient aussi devant la maison près de la rivière. Il n’y voyait pas d’inconvénient. Il pouvait l’enlever, à condition de ne pas dépasser les limites d’un temps réputé raisonnable. Le pick-up quitta la route à l’angle d’un chêne séculaire puis descendit en cahotant un pré d’herbes hautes dont elle effleura la surface. En bas, entre les saules, la rivière paraissait noire. Elle reconnut la trajectoire, du verger au méandre abrité par les saules. Il n’y avait plus de clôture. La maison aussi avait disparu. Il arrêta la camionnette sous un noyer. Un peu plus loin, dans le méandre maintenant clair et serein, la rivière s’agitait doucement, rompant des angles d’eau jusqu’à cette courbure parfaite. L’endroit était pittoresque. Elle y était venue laver le sang et la poussière du viol puis elle s’était sentie heureuse d’en avoir fini avec la peur. Il descendait du verger. Il avait dans l’idée de tremper le filet de pommes dans l’eau de la rivière et de traverser le gué de pierres rouges pour rejoindre la route et revenir à la maison après avoir passé un bon moment, seul et libre. Il ne vit pas le corps tout de suite. À cette époque, les saules formaient un écran impénétrable à cette distance. Il pouvait entendre les caresses de l’eau qu’elle dérangeait pour se laver de ses impuretés. Elle avait emprunté le gué jusqu’au milieu de la rivière. Puis elle était entrée dans l’eau sans se soucier de la morsure du froid. Il lui montra l’endroit. Elle reconnut le gué, mais les pierres rouges avaient été mélangées de ciment et elle regretta le vert tremblant des mousses qui formaient une ligne presque parfaite d’un bout à l’autre du gué. De l’autre côté, les noisetiers avaient peut-être grandi ou bien ce n’était plus les mêmes. Il manquait aussi la réserve de bois, la tache bleue de la bâche et l’éparpillement des morceaux d’écorces autour des pierres disposées pour le feu. Souvenir de ce feu. Elle attendait toujours ces flammes pendant que son père jetait un oeil désespéré sur le bois, sa mère allant et venant entre la réserve et la maison, agitée de reproches et de cris. Hightower lui montra les fougères qui avaient abrité ses regards indiscrets. Que restait-il de cette nudité ? C’était ici que tout finissait. Il le savait plus ou moins. Il regrettait bien sûr de ne savoir que ça. Mais il ne lui demandait rien. Il avait cru à une vision. Ce n’était que la fin de l’adolescence. Mais rien n’était oublié. À travers les changements, il rêvait encore de la posséder. C’était agréable, cette nostalgie tranquille. Il s’en contenterait, avoua-t-il, si c’était la seule chose qu’il restait à lui offrir. La dernière, dit-elle. Une dernière aventure. Elle a déjà eu lieu. N’en parlons plus. J’en ai assez vu. Partons avec cette idée d’achèvement. Et ne revenons plus. En tous cas pas avec les mêmes mots.

Extrait de Carabin Carabas

 

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