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L'enfance de l'art
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 Article publié le 31 août 2014.

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Enfant, j’avais du mal avec les ronds, avec les cercles. J’aimais les angles, les angles vifs. Un carré me paraissait toujours plus sûr, plus hardi, plus viril qu’un cercle, fût-il parfait.
Une volonté de puissance s’exprimait dans les carrés, dans les rectangles aussi, une puissance propre à modeler les paysages, à les morceler en parcelles, à la manière des états du grand Ouest américain, si éloignées de l’aspect contourné des treize premiers états fondateurs situés sur la côte Est.
Les triangles en outre, dans cette géométrie fantaisiste, avec leurs chapeaux d’Arlequin, n’avaient qu’à bien se tenir. Ils étaient vaguement ridicules, parfaitement insignifiants. Ils symbolisaient pour moi, à travers l’équerre, la parfaite inanité de l’enseignement scolaire qu’on me dispensait.
On le voit : je n’étais pas de la graine de bâtisseur. J’ignorais niaisement le compas et l’équerre si utiles aux architectes depuis que certains hommes se sont mis en tête de " bâtir ".
Je snobais les cercles, je n’aimais pas ces courbes infiniment repliées sur elles-mêmes.
Futile pensée vite battue en brèche, le jour où, en compagnie de mon père pêcheur, j’appris à lancer des galets dans l’eau, le défi étant de lancer le plus loin possible, et même - pourquoi pas ? - d’atteindre l’autre rive. Le dépit, parfois, a du bon : ne pas prendre de poissons et alors prendre le parti de les faire fuir en jetant des pierres dans l’eau, voilà bien un comportement humain !
Qu’il fît plouf, tombant lourdement de toute sa masse amorphe dans l’eau courante ou qu’il richochât avec élégance sur les eaux emportées ou stagnantes, toujours se formait un cercle parfait voire plusieurs par ricochet, cercles qui allaient s’amplifiant en se répétant, formant ainsi une éphémère structure concentrique de toute beauté, emportée par le courant vif ou mourant mollement dans les eaux noires d’un étang.
Mon père et moi nous amusions à peigner les eaux qui ondulaient sous nos jets de pierre. Qu’elles fussent petites voire minuscules ou très lourdes, rugueuses, anguleuses ou bien plates et parfaitement lisses, c’étaient des pierres, encore des pierres, et de toutes les formes. Elles parvenaient invariablement au même résultat : les lancer ou les jeter dans l’eau aboutissait à la formation d’ondulations parfaitement circulaires qui rayonnaient depuis leur point d’impact.
Aussitôt englouties, elles trouvaient le moyen de vivre une autre vie éphémère.
Je réfléchissais, je songeais plutôt. Je songeais que ces pierres, une fois taillées, devenues blocs de pierre carrés ou rectangulaires donnaient naissance à de somptueux édifices, à d’humbles demeures, à des ponts et des aqueducs, tandis que, si on se hasardait, par jeu ou par mauvaise humeur à les précipiter dans les eaux, elles disparaissaient fatalement, devenant au fil des siècles galets de plage ou de rivière, non sans avoir pendant quelques instants dessiner des cercles sur l’eau.
Bien incapable de tracer à main levée un cercle parfait, comme le fit le jeune Giotto, pâtre de son état, avant de devenir qui l’on sait, j’ai découvert dans l’art du jet mesuré l’enfance de l’art.
Assis sur une imparable récurrence - les cercles parfaits se reproduisent indéfiniment - je n’avais plus alors qu’à empoigner le compas pour m’apercevoir avec bonheur que tout l’effort humain est mimétique d’abord, avant de s’aventurer dans l’inconnu.
L’enfance est bien loin dans mes souvenirs. L’enfance de l’art, elle, est " éternelle " : tous les enfants découvrent ce pouvoir qu’ils ont au bout des doigts, pouvoir que leur tend Dame Nature depuis la nuit des temps.
C’est la fixité des lois dites naturelles qui engendrent un mouvement d’art, avant même que l’art en tant que tel n’existe. Ce qu’il faudrait appeler l’aisance du réel, voilà ce que les hommes ont cherché à imiter.
Mais ils ont buté sur l’énigme de leur existence, et c’est ainsi que toute la facilité naturelle - qu’on appellera un jour le talent - les contraignit d’innover, de concevoir des êtres et des objets non donnés dans la nature.
Interroger l’existence humaine à travers ce qu’elle est capable d’imaginer, d’inventer ou de concevoir commença peut-être partout où des enfants jetèrent des pierres dans l’eau par dépit, pour se distraire ou bien rivaliser de force et d’adresse.

Jean-Michel Guyot
18 juillet 2014

 

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