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Rêves d'Amérique Amerika de Sibylle Berg
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 Article publié le 7 septembre 2014.

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Partir pour la mort ou pour l’Amérique, ça se vaut. - Jean Cocteau[1]

 

« Los Angeles, un endroit où tout était en ébullition, où régnait dans l’air l’exubérance que faisaient naître le choc du vent du désert et du vent de la mer et douze millions d’individus à la recherche du bonheur. C’est là que Karla voulait aller. Loin de la vie réglée, de la routine, de son pays inapte aux miracles »[2]. Amérique, terre de tous les possibles, Amérique, terre de tous les fantasmes. Dans la première partie du roman Amerika de l’Allemande Sibylle Berg, tous les personnages rêvent d’Amérique. Karla, la starlette abonnée aux rôles sans relief, saute le pas et traverse l’Atlantique. En l’absence de propositions plus glamour, elle devient strip-teaseuse puis actrice de film porno, baby-sitter et enfin sans-abri sur un carton. Elle finit par rentrer en Allemagne. Les autres personnages, eux, se contentent de rêver. L’imagination entraîne Raul, le call-boy qui fait commerce de ses charmes auprès de femmes riches, faisandées et frustrées, vers Santa Monica, Carmel et Venice. Il se voit déjà en costume blanc, dans une maison avec piscine, nichée dans la verdure, produisant des films avec Sharon Stone et Julia Roberts. La vie ne lui donne pas cette chance. Il ne quitte pas l’Allemagne où il finit garçon de café avant que de se mettre en ménage avec une serveuse noire qui n’est même pas belle. Bert, un journaliste cantonné aux potins mondains et qui souffre de son physique quelconque, rêve de se rendre après son opération de chirurgie esthétique à Los Angeles. Il a vu un jour un reportage sur la ville. De longues rues bordées de palmiers, la mer, et tant de gens incroyablement beaux. S’il devient un autre homme, avec le physique de William Dafoe, il paressera au bord de sa piscine, entouré de superbes naïades qui n’auront d’yeux que pour lui. Mais le rêve de Bert se fracasse. Le chirurgien esthétique qui l’opère se trompe de patient et lui fait changer de sexe. En ôtant ses pansements, Bert se découvre, anéanti, en femme laide au visage de vieille pute. Adieu la Californie ! Karla, Raul et Bert vont devoir continuer leur vie médiocre, sans espoir, avec pour seul horizon la résignation et l’ennui.

On pourrait croire en lisant le titre des chapitres suivants – « Amérique. Raul. Los Angeles. Sunset Boulevard » – que la seconde partie du roman va venir contrebalancer la noirceur sans partage du début. Ce serait oublier un peu vite la mise en garde de l’auteur qui, avant que ne s’ouvrent ces chapitres, annonce d’un ton lourd de menace : « Attention ce dont vous rêvez pourrait se réaliser ». Et le lecteur ne va pas tarder à comprendre le sens de l’avertissement. Il retrouve les personnages qui, cette fois, semblent avoir réalisé leurs rêves et vivent enfin au pays de Cocagne, la Californie, mais c’est bien connu, il convient de se méfier des apparences. Raul, le call-boy, qui rêvait de faire fortune en Amérique, vit désormais à Los Angeles où il a été élu homme le plus sexy de l’année. Il est certes riche mais il ne peut plus s’asseoir dans un café sans craindre d’être kidnappé. Sa beauté est si magnétique qu’on ne le laisse jamais en paix ; partout les regards se braquent sur lui. Rien de ce qu’il fait, pas même la peinture, ne parvient à combler en lui le vide. Il est désormais en proie à l’ennui et sans amis. Karla, l’actrice qui, au début du roman, allait d’échec en échec connaît cette fois la gloire mais elle n’est pas heureuse pour autant, hantée qu’elle est par la peur de vieillir et de déchoir, seule dans sa cage dorée. Pour Bert, le rêve aussi s’est réalisé. Il est désormais d’une irrésistible beauté. Les femmes et les hommes sont à ses pieds. Il se sent aimé de toutes et de tous, bien que chacun l’oublie dès qu’il n’est plus là. Au fond, on a pour lui un certain mépris car il est certes beau mais pas riche, or à L.A., on adule de préférence ceux qui ont tout. Bien que lui se voie comme guérisseur des âmes, il est en fait escort et couche avec des gens riches mais seuls. Toutes ses rencontres ne sont que des malentendus. Ses clients le considèrent comme un illuminé. Lui croit réveiller tout ce qu’il y a de cadenassé dans le coffre-fort de leur cœur, amour et générosité, mais les monologues intérieurs de ses clients montrent qu’il se berce d’illusions. Ses clients ont le cœur plein de haine. Au fond, Bert, lui aussi, est seul.

 

Le portait que Sibylle Berg dresse de l’Amérique est décapant. La Californie selon Sibylle Berg ressemble fortement à l’enfer dépeint par Brett Easton Ellis dans Moins que zéro (1985). Los Angeles apparaît comme la ville de toutes les folies, de toutes les perversions. Dans Amerika, une femme, Anna, travaille pour une agence qui promet à ses clients de réaliser leurs rêves les plus fous. Anna doit tantôt tourner un film X avec un client, tantôt faire l’amour avec la maîtresse de maison. On la paie un jour trois cents dollars pour s’allonger dans un terrarium tandis que le client se masturbe en regardant les escargots laisser une traînée baveuse sur son corps. Démesure, déraison, drogues, sexe, superficialité des relations humaines, snobisme, vide, le portrait est accablant. Toutefois, dans Amerika, Sibylle Berg ne fait pas seulement le procès de l’Amérique, elle s’en prend tout aussi violemment à la bêtise humaine, laquelle suggère aux benêts qu’il suffirait d’être riche, beau ou adulé pour être heureux. Certes la leçon n’est pas nouvelle mais l’humanité est oublieus, comme le prouvent ces personnages en quête d’un eldorado, de passion, de fortune, de gloire et de beauté. Il faut dire qu’ils ont des circonstances atténuantes. Des feuilletons américains comme Amour, gloire et beauté, diffusés aux quatre coins de la planète, ne sont-ils pas, au sens étymologique, des attrape-nigauds ? Ce n’est sans doute pas un hasard si la couverture de l’édition allemande d’Amerika représente Sibylle Berg dans le décor d’un de ces feuilletons, trônant sur un canapé dans une robe en velours aux manchons de fourrure, le cou ceint de deux rangées de perles, caressant à ses pieds un dogue majestueux. Hollywood, usine à rêves… Mais il y a loin du rêve à la réalité.

 

On comprend mieux à la lecture d’Amerika pourquoi Sibylle Berg a la réputation d’être la pessimiste de la littérature allemande contemporaine. Le désespoir naît du fait que, dans ce livre, les rêves réalisés ont le même arrière-goût amer que les rêves inassouvis. Devenu riche mais « prisonnier d’une vie insipide comme une mort à petit feu »[3], Raul rêve d’être pauvre mais comblé, aux côtés d’une femme du peuple dans une simple masure. Devenue célèbre, Karla a la nostalgie de la normalité qu’elle exècrerait si c’était son lot quotidien. L’être humain semble donc condamné à une insatisfaction inhérente à son existence. Qu’il soit riche ou pauvre, célèbre ou inconnu, beau ou laid, il est invariablement malheureux. Ce n’est sans doute pas un hasard si Sibylle Berg met en scène dans Amerika un personnage, Bert, qui a lu Schopenhauer à quatorze ans et garde, depuis, son livre d’aphorismes avec lui. Chez Sibylle Berg, comme chez Schopenhauer, l’ennui est l’expérience humaine essentielle. Dans Amerika, il est dit de Karla que, aussi loin qu’elle se souvienne, elle s’était ennuyée. Ailleurs, dans le même roman, on peut lire : « la base de l’existence, Raul le sait, c’est l’ennui »[4].

Bien que l’ennui apparaisse comme indissociable de l’existence, il est aggravé chez les personnages par la sédentarité et des prédispositions psychologiques, déjà notées par Erika Tunner dans Clemens Brentano (1778-1842). Imagination et sentiment religieux : « L’amour sera toujours la maladie des hommes doués d’une grande imagination, et dépourvus d’une forte volonté – comme ceux que la réflexion met constamment devant l’abîme de l’absurdité »[5]. Effectivement, chez les personnages, la volonté est déficiente. Leurs aspirations ne sont que velléités. Il faudrait vouloir quelque chose, se répète Anna dans Amerika. Dans le même temps, l’emprise de l’imagination sur les personnages est absolue. C’est elle qui leur fait prendre douloureusement conscience du fossé entre la pauvreté de ce qu’ils vivent et la richesse d’émotions à laquelle ils aspirent. C’est encore elle qui leur fait apparaître l’avenir sous le jour le plus sombre, comme une suite d’avanies à subir avant l’outrage final, la mort. Pourquoi vivre puisqu’il faut finir par vieillir et mourir ? Cioran, familier de cet état, l’a bien décrit dans son œuvre : « Regret de s’être senti mourir à chaque pas, à chaque rythme et à chaque instant de la vie, d’avoir été torturé à tout moment par la peur du néant, la pensée de l’inanité et la crainte d’exister »[6]. A en croire Sibylle Berg, « la tristesse devrait accompagner tout être pensant »[7]. Mais il est impossible de vivre, en proie à une tristesse à demeure, d’où les efforts des personnages pour anesthésier une conscience douloureuse dans une forme de divertissement pascalien.

 

Puisque ni le succès, ni la fortune, pas plus que la beauté, ne les rendent heureux, les personnages tentent d’autres expédients. Le sexe, tout comme la boisson, n’est pas inintéressant mais son effet est par trop éphémère. L’autodissolution ne dure que le temps d’un coït ou d’une ivresse. Ensuite, tyrannique, la pensée revient. Les perversions sexuelles font, elles, durer le plaisir, mais il faut être capable de supporter le ridicule. Les voyages sont, eux aussi, décevants. La vraie vie n’est jamais là où l’on pensait la trouver. Dans Amerika, Anna rêvait, à vingt ans, d’aller le plus loin possible. Cela l’a conduite à Bangkok :

 

J’ai regardé les étrangers à l’étranger, observé comment ils vivaient et ça m’ennuyait. […] Je me souviens de la canicule et de la chambre d’hôtel, dans une rue aux pensions bon marché. Une chambre sans fenêtre, avec une climatisation glaciale et des cancrelats. Et moi, dans cette chambre ne sachant que faire. […] J’avais peur de sortir dans la rue, peur d’avoir à reconnaître qu’être ailleurs c’est encore moins drôle que de rester chez soi sans savoir quoi faire. Je traînais dans les rues, tard dans les bars, j’attendais le grand amour.[8]

 

La vie est donc une véritable épopée de la désillusion. Rien ne parvient à combler le vide. Tous les objets s’avèrent impropres à combler un désir intransitif. Trop exigeants pour se réjouir de la vie, trop faibles pour choisir la mort, les personnages se contentent d’endurer la durée.

 

À la lecture d’Amerika de Sibylle Berg, des passages des Mémoires d’outre-tombe (1848) de Chateaubriand vous reviennent fréquemment en mémoire : « tout me lasse : je remorque avec peine mon ennui avec mes jours et je vais partout bâillant ma vie »[9], ou encore « l’imagination est riche, abondante et merveilleuse, l’existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide »[10]. Cette parenté n’est pas si surprenante qu’il y paraît. En effet, l’œuvre de Sibylle Berg s’inscrit dans une longue histoire de l’écriture du mal-être ou du mal d’être. Dans la seconde moitié du VIe siècle avant J.C., le poète élégiaque Theognis de Mégare affirmait déjà qu’il eût mieux valu ne pas voir le jour. Au premier siècle après J.C., Sénèque décrivait à travers le tædium vitae, la fatigue, le dégoût de vivre. Ce sentiment n’a jamais cessé comme en témoignent ces lignes d’Erika Tunner :

 

De Villon à Bataille, il court le mal, de Grimmelshausen à Thomas Bernhard, il est présent par un vague à l’âme ou un ennui profond qui selon Sainte-Beuve a été en partie le mal du siècle. De ce mal d’être, dû souvent au désœuvrement, il est peu question chez les auteurs d’aujourd’hui. Mais il est vrai qu’eux aussi souffrent d’une espèce de désespoir avorté, d’une douleur qui n’est pas une douleur, mais qui n’est pas non plus une absence de douleur.[11]

 

Sibylle Berg est donc très entourée. Parmi ceux dont elle est le plus proche dans la littérature germanophone de la seconde moitié du XXe siècle, il faut citer Ingeborg Bachmann et son désespoir en sourdine. Dans Amerika, « Bert ne se sent en sécurité que lorsqu’il dort, et il est content quand il est au lit, parce qu’alors le sommeil vient et avec lui la sécurité, que ne dure-t-il toujours, si seulement la paisible obscurité ne cédait pas devant la clarté »[12]. En cela, il est comme Beatrix, l’héroïne de la nouvelle d’Ingeborg Bachmann Probleme, Probleme (Simultan, 1972) qui, après avoir compris que tout dans la vie, jusqu’aux relations avec les hommes, était largement surestimé, ne se consacre plus qu’au sommeil dans lequel elle trouve un accomplissement.

A l’intérieur de la littérature de langue française, nous avons déjà souligné les affinités unissant l’œuvre de Sibylle Berg à celle de Cioran. Dans Amerika, une phrase comme « si nous savions ce qu’est la vie, dès la naissance nous nous passerions le cordon ombilical autour du cou »[13] semble faire écho au titre de Cioran, De l’inconvénient d’être né. Toutefois, l’œuvre de Cioran, fidèle en cela à celle de Schopenhauer, suggère de soulager temporairement l’ennui d’exister à travers la contemplation esthétique, et plus particulièrement la musique de Bach et de Mozart, or ces consolations sont absentes de l’œuvre de Sibylle Berg.

Plus près de nous, Amerika de Sibylle Berg peut être rapproché de Fragments de la vie des gens de l’écrivain français Régis Jauffret. Les tranches de vie offertes par Jauffret aux lecteurs, épaisses de quelques pages, ont le gris des ciels bouchés de nuages, le gris d’un jour de spleen ou des murs d’une cellule de prison. Pour tout dire, Jauffret a la passion de la grisaille. Tel un furieux iconoclaste, il fait voler en éclat les images radieuses pour ne retenir de la vie qu’une seule couleur, la couleur de l’ennui. Comme chez Sibylle Berg, les personnages rêvent d’ailleurs. Les textes sont riches de gestes potentiels, de paroles en suspens ; le conditionnel est le mode favori de Régis Jauffret. C’est le mode de l’irréel des rêveurs et du regret des déçus. Les textes regorgent de tout ce qui pourrait advenir ou aurait pu advenir si…, s’il n’était pas trop tard, s’il n’y avait pas la peur d’être plus seul encore en partant, si tout cela servait encore à quelque chose et si tout n’était pas déjà perdu d’avance. Chacun moisit à l’indicatif en se trouvant une bonne raison de prolonger le statu quo et de différer la désertion.

 

A la lecture de Sibylle Berg, le lecteur ne peut donc s’empêcher d’éprouver un sentiment de déjà-vu, mais comment pourrait-il en être autrement puisque le mal-être constitue un leitmotiv dans la littérature et que, comme le note Angelo Rinaldi, « la littérature de qualité n’est qu’un concours de désespérance où, toujours, est déclarée gagnante cette angoisse à laquelle on revient invinciblement dès qu’on y a goûté »[14]. Toutefois, chez Sibylle Berg, l’inventaire du désastre ne prête pas à la morosité. Cela tient, entre autres, à un humour ravageur qui épargne au lecteur les idées suicidaires.

« Derrière les choses ronflantes ne se cachent que des êtres humains et de petites histoires »[15], peut-on lire dans un autre ouvrage de l’écrivain. Guidée par cette conclusion, Sibylle Berg s’amuse à dégonfler la baudruche, à faire tomber les masques et à rappeler que les vessies ne sont des lanternes qu’au prix d’une illusion d’optique. Dans Amerika, le livre favori de Raul, le call-boy, est l’atlas de médecine légale. Cela lui évite de se laisser avoir par les belles femmes. Il ne peut que secouer la tête sur ses congénères qui sont « assez stupides pour se faire avoir par un peu de peau, de poils, d’os et de dents »[16]. L’amour, cet échange de salive qui trouve son absolu dans la misère des glandes, disait déjà Cioran. Dans son infatuation, l’homme perd de vue sa vraie nature. Les gens riches « arrivent à oublier qu’ils puent de la bouche le matin, qu’ils ont la diarrhée »[17] ; Sibylle Berg, elle, ne l’oublie pas. Elle utilise abondamment un procédé rabelaisien, fréquent dans la satire, à savoir le contraste entre le haut – les prétentions, les grands idéaux – et le bas – les réalités physiologiques, la médiocrité, la mesquinerie, l’inavouable.

Sibylle Berg adore surprendre le lecteur, qui ne peut s’empêcher de sourire devant une imagination aussi foisonnante. Dans Amerika, par exemple, Raul donne des noms à ses spermatozoïdes. Il y a là Dürrenmatt, Haruki Murakami ou encore Wong Kar Wai. Dans le même roman, la pluie chaude et grasse à Bangkok est comparée à des organes génitaux tombant du ciel. Le domaine de la sexualité stimule particulièrement l’imagination de l’écrivain. L’être humain étant, selon Sibylle Berg, un pervers polymorphe, elle s’en donne à cœur joie en explorant ses fantasmes. Raul, le call-boy qui rêve d’être riche, stimule ses érections devant ses clientes en feuilletant des catalogues de Ferrari, cuillères à caviar et couvertures de lynx polaire. Dans le même roman, Rudi ne peut faire l’amour à sa femme que s’il porte une trompe d’éléphant. La normalité est visiblement un mot qui fait doucement sourire Sibylle Berg. Cette dernière imagine les protestations des lecteurs – « Madame Berg, ça suffit, assez de masturbation, c’est dégoûtant »[18] – et elle s’amuse à y répondre : « OK, plus de masturbation, on baise, on se branle, on lime, baisse-toi, espèce de salope »[19].

L’humour de Sibylle Berg n’est pas sans rappeler celui de quelques pessimistes caustiques. Le critique de la Süddeutsche Zeitung, Stephan Maus, suggère le nom de ce « fou furieux de Louis-Ferdinand Céline » et ajoute : « Berg entretient le même amour pour la farce et la bouffonnerie, la même faiblesse pour les héros picaresques clownesques »[20]. On pourrait mentionner encore Huysmans. Sibylle Berg a comme lui le goût de « l’opéra-bouffe de l’ennui »[21]. On songe à la romancière allemande en lisant ces lignes consacrées par André Breton à Huysmans dans l’Anthologie de l’humour noir  : « Par l’excès des couleurs sombres de sa peinture, par l’atteinte et le dépassement dont il est coutumier d’un certain point critique dans les situations désolantes, par la préfiguration minutieuse, aiguë, des déboires qu’entraîne à ses yeux, dans l’alternative la plus banale, toute espèce d’option, il parvient à ce résultat de libérer en nous le principe de plaisir »[22]. Chez Sibylle Berg aussi, le lecteur anticipe la déconfiture et sait par avance que toutes les routes seront des déroutes. Il en jubile d’avance. C’est toutefois peut-être encore avec Houellebecq que les points de convergence sont les plus nombreux. Dans un article intitulé « Madame Berserker singt den Blues », Stephan Maus parle à propos de Sibylle Berg d’un Houellebecq qui aurait subi une opération de changement de sexe… et aurait appris à écrire. Houellebecq et S. Berg n’ont pas seulement des cibles communes mais aussi une même tournure d’esprit qui se manifeste à travers leur humour. L’analyse de l’humour chez Houellebecq entreprise par Sabine van Wesemael dans « L’ère du vide » s’applique sans peine à Sibylle Berg :

 

« Dans l’immense cauchemar de tous ces récits éclatent les lézardes du fou rire ; un rire qui se lève comme une libération. […] Le rire et l’ironie constituent une réponse globale face à ce réel décevant. […] Chez Houellebecq, on rit du pire et du malheur. Il nous fait rire d’existences pitoyables. Sa gaieté n’est pas franche, heureuse et joyeuse et son comique est fortement teinté de négativité. […] Son comique est un comique d’amertume, marqué par le cynisme et l’humour noir. […] Lire Houellebecq nous permet de satisfaire la part d’agressivité plus ou moins abondante et latente en chacun de nous. Le névrosé auteur établit un lien de relation avec le névrosé qui sommeille dans son lecteur et ainsi le comique négatif devient le domaine d’une libération compensatrice.[23]

 

Houellebecq est souvent plus tendre que Sibylle Berg avec ses personnages. Il semble éprouver de la sympathie pour ses « héros » losers et leurs fiascos. Sibylle Berg est, elle, fréquemment railleuse et paraît secouer la tête devant la bêtise de ses personnages qui s’ingénient à faire leur malheur eux-mêmes. Toutefois, ses coups de griffes cruels alternent avec des conseils qu’elle leur prodigue comme le ferait une amie qui leur voudrait du bien. « On n’a pas droit aux cadeaux simplement parce qu’on vit », est la première de ces maximes. Par l’entremise de son narrateur – ou de sa narratrice – Sibylle Berg répond à Karla, qui se plaint d’avoir une « vie de merde », que nul n’en a de meilleure. Une fois admis ce postulat que, par essence, toute vie est « une vie de merde », l’écrivain procède à la manière de Schopenhauer dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie. Elle suggère comment éviter d’ajouter du malheur à l’infortune originelle. Ses personnages ont le tort de se consumer en attentes vaines et d’attendre un miracle. Ils feraient mieux d’agir – sans attendre pour autant de miracles : « Karla pourrait prendre plaisir à manger, à dormir, à observer la nature – un luxe – mais ce n’est pas le cas, parce qu’elle est mécontente d’elle-même et du monde, sans toutefois savoir comment il pourrait en être autrement »[24]. A Raul qui rêve de créer mais qui ne crée rien parce qu’il doute que le monde ait besoin d’un livre, d’un journal ou de musique, le narrateur ou la narratrice répond : « la question était légitime, intelligente et avait pour réponse : Le monde n’a besoin de rien, le comprendre est faire preuve de grandeur »[25]. Que le monde n’ait besoin de rien, cela ne retient pas Sibylle Berg d’écrire car c’est la grandeur de l’homme que de créer, même si cela est absurde comme l’est notre sort. Dire que tout a été dit et que nous arrivons trop tard est souvent l’alibi que se donnent la paresse ou l’absence de talent.

La quête de l’amour étant la grande affaire des personnages, Sibylle Berg dispense généreusement ses maximes sur l’amour à la manière d’un Chamfort ou d’un La Rochefoucauld. En voici un florilège : « On tombe toujours amoureux des hommes qu’il ne faut pas. Jamais de ceux qui offrent une fleur. Toujours de ceux à qui on offre son argent, son cœur et qui piétinent la fleur, le cœur »[26], « Avoir quelqu’un qui croit en vous quand personne n’y croit et qu’on n’y croit pas soi-même, c’est le plus grand cadeau qu’on puisse recevoir, en dehors d’un amour sans réserve »[27]. Ce à quoi il faut tendre, c’est à « un amour qui ne réclame rien, n’a pas d’idée préconçue, regarde seulement, et aime ce qu’il voit. Un tel amour est une sorte de compassion sincère pour quelqu’un qui n’est qu’un être humain »[28]. On est ici à nouveau dans le voisinage de Schopenhauer dont la morale fondée sur l’empathie invite à aimer l’autre parce qu’il est lui aussi un être qui souffre. Ailleurs, et ce n’est pas contradictoire, le ton se rapproche de la sagesse bouddhiste : « Ce n’est pas l’émotion qui compte mais la sérénité »[29]. Sibylle Berg connaît toutefois assez le cœur humain pour ne pas oublier le fossé qui sépare la raison et la passion. Dans le roman, le personnage d’Anna a conscience qu’aimer, c’est accepter l’autre et sa vie mais elle ne peut s’empêcher d’être passionnée et jalouse. L’état amoureux est plus proche de la possession que de la sagesse. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.

La fragilité de l’édifice de la sagesse est illustrée par l’exemple de Bert. Celui qui, dans la première partie du roman, rêve d’être beau, est, dans la seconde partie, un homme irrésistible qui vit à Los Angeles et fait profession de guérir les âmes à travers le tantra. C’est lui qui semble être allé le plus loin sur le chemin de la sagesse schopenhauerienne et du lâcher-prise bouddhiste :

 

Supporter l’ennui, l’accepter comme partie intégrante de l’existence, sans lutter, sans s’en défendre, était pour Bert la base de l’apprentissage du bonheur. Car le bonheur s’apprenait, Bert en était persuadé. Le bonheur est un sentiment et les sentiments s’apprennent comme une langue étrangère ou le crochet, et il ne comprenait pas pourquoi si peu de gens s’efforçaient d’explorer et de transformer leurs sentiments, n’étaient-ils la base de toute existence ?[30]

 

Pourtant, un banal accident de la circulation arrache Bert à ses bonnes résolutions. Il n’en est pourtant que le spectateur mais les klaxons lui arrachent les tympans, son regard est happé par six mètres d’intestins ondulant sur les passages piétons, des crânes éclatés, des globes oculaires crevés, des utérus arrachés. C’est la rechute :

 

Plein de haine, Bert regarda la rue, il aurait voulu avoir une arme pour faire sauter la cafetière à ces connards d’automobilistes. La douleur partout. […] Saloperie. Haine. Voilà donc sa vie. […] Bert s’effondra par terre dans un coin de la chambre, et les larmes lui vinrent aux yeux. Larmes de désespoir, il y avait en lui un trou sombre qui absorbait son âme. L’attirait dans l’abîme d’un moi troué. A quoi bon continuer à vivre ? Quel sens cela avait de s’agiter chaque jour, de se lever, se laver, se nourrir ? Pourquoi ? Pour mourir bien nourri ? Tout était si totalement absurde, et fait uniquement pour torturer les gens. Toutes les tentatives d’échapper à la vérité si dérisoires.[31]

 

Bert se croyait déjà sur le chemin du nirvana mais n’est pas Bouddha qui veut. La vie semble s’ingénier à rosser les doux et à vouloir triompher de la philosophie. Ce n’est pourtant pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain. Si la sagesse ne donne en rien l’assurance du bonheur, la déraison garantit à coup sûr le désastre.

 



[1] Cité par Matthieu Galey in Journal 1953-1973, Paris, Grasset, 1987, p. 44.

[2] Amerika, Hambourg, Hoffmann und Campe, 1999. Traduction française de Maryvonne Litaize et Jacqueline Chambon : Amerika, Nîmes, éditions Jacqueline Chambon, 2001, p. 52.

[3] Ibid., p. 219.

[4] Amerika, p. 199.

[5] Erika Tunner, Clemens Brentano (1778-1842). Imagination et sentiment religieux. Paris, Champion, 1977, p. 170.

[6] E-M. Cioran, Le livre des leurres, Bucarest, 1936, cité d’après Œuvres, Paris, Gallimard, 1995, p. 119.

[7] Ende gut, Cologne, Kiepenheuer & Witsch, 2004, p. 90.

[8] Amerika, p. 108-109.

[9] François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, 1848, cité d’après XIXe siècle, Paris, Hatier, 1989, p. 52.

[10] Ibid.

[11] Erika Tunner, « A la dérive… », Germanica, Lille, n° 5-1989, p. 9.

[12] Amerika, p. 133.

[13] Amerika, p. 56.

[14] Angelo Rinaldi, Service de presse, Paris, Plon, 1999, p. 20.

[15] Sex 2, Leipzig, Reclam, 1998, p. 13.

[16] Amerika, p. 12.

[17] Amerika, p. 185.

[18] Amerika, p. 153.

[19] Ibid.

[20] Stephan Maus, „Madame Berserker singt den Blues“, Süddeutsche Zeitung, 14 février 2005.

[21] Le mot est d’André Breton in Anthologie de l’humour noir in Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1992, p. 996.

[22] André Breton, ibid.

[23] Sabine van Wesemael, « L’ère du vide », cf. supra, p. 95-96.

[24] Amerika, p. 68.

[25] Ibid., p. 19-20.

[26] Ibid., p. 93

[27] Ibid., p. 42.

[28] Ibid.

[29] Ibid., p. 32.

[30] Ibid., p. 257.

[31] Ibid., p. 264-265.

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