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Les mots

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 Article publié le 12 octobre 2014.

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Nouvelle extraite du roman Carabin Carabas.
Lecture du texte intégral [ICI]

 

Les mots : chaque année, dans la première quinzaine d’avril, son père et sa mère s’absentaient une bonne semaine pour une raison que ces mots ne connaissent pas. D’habitude, on fermait la maison et elle allait coucher chez les Vincent qui étaient des cousins par alliance. Cette année-là, à cause de la mort de madame Vincent, personne n’envisagea de la faire coucher dans la même maison que le cousin Vincent qui avait la réputation de ne pas aimer sa femme. Cette mauvaise réputation s’ajouta au deuil pour expliquer la décision des parents de Victoria de ne pas s’absenter comme c’était leur habitude dans la première quinzaine d’avril qui marquait la fin du deuil du cousin Vincent. On se méfiait à juste titre de toutes ces coïncidences. Vincent exprima même son désir de trouver une autre femme. Cette fois, il la choisirait plus jeune et plus vigoureuse afin qu’elle sût résister aux rigueurs de ses exigences matrimoniales. Vincent ne parlait pas clairement. On ne savait pas de qui il prétendait parler. Le père de Victoria était d’accord avec son épouse. Ils annulèrent donc le voyage traditionnel. Victoria regretta tout haut de n’être au fond que le trouble-fête du bonheur de ses parents. Ils prétendirent qu’au contraire, elle était leur seule raison de vivre. Ils mentaient. Ses parents avaient le culte du mensonge. C’étaient des parents superficiels et inutiles. Elle s’en était convaincue. Elle parlait rarement avec eux. Elle ne les respectait même pas. Quant au cousin Vincent, il n’avait même pas l’attrait de son sexe. C’était un orgueilleux et un paresseux. Victoria déclara qu’elle pouvait très bien, le temps d’une semaine, vivre sa vie de jeune fille sans l’aide de personne. D’ailleurs elle ne supportait plus ces surveillances qu’elle pouvait maintenant qualifier d’indiscrètes. Maintenant, expliquait-elle, maintenant qu’elle avait changé, voulait-elle dire (son père écarquillait les yeux en pinçant douloureusement le poignet de sa femme), il n’y avait plus de raison de ne pas faire confiance à son courage et à son savoir-faire. Le cousin Vincent, elle n’y pensait que pour le désespérer. À ces mots, son père la trouva légère, inconséquente, lassante à force d’explications, et sa mère avoua ne pas comprendre ce qu’elle leur demandait. Si elle comptait, dit-elle, résister au désir de plaisir du cousin Vincent de cette manière si, si facile, continua son père, elle se trompait sur leur sens de l’amour qu’Us cultivaient ensemble, et seulement pour ses beaux yeux, depuis presque vingt ans, sans compter, rien, rien ne comptait plus que son bonheur qui commencerait quand elle le désirerait, mais certainement pas par cette aventure insensée d’une solitude épiée par le cousin Vincent qui savait ce qu’il voulait, non, on n’en finirait pas de regretter ce voyage ri, ri, rituel, dit enfin son père, que ce mot écorchait, mais il n’en trouvait jamais d’autre au moment d’en nécessiter le sens. Ils partirent le lendemain tôt dans la matinée. Le cousin Vincent promit simplement de ne pas déranger la solitude de Victoria qui ne crut pas un seul mot de ce discours évocateur au fond de sa virginité. Une fois seule, elle entra dans la maison et s’y enferma à double tour.

Elle n’attendit pas que la voiture disparût derrière les granges. Elle laissa le rideau retomber et se livra tout de suite aux divers jeux érotiques qu’elle avait imaginés dans la perspective de cette solitude qui avait bien failli ne pas avoir lieu à cause d’un cousin trop excentrique en matière de sexe. Il faisait bon, ce soir. Un vent du Sud léger parcourait la contrée pour y laisser sa trace, jusqu’à la fenêtre (l’autre fenêtre) qu’elle ouvrit toute grande pour jouer aussi avec le vent. Le cousin Vincent l’épiait. Il s’attendait à cet étonnement. Il était assis sur une hauteur de rochers et d’arbres au-dessus de Lily House et il regardait l’écran lumineux de la fenêtre sans voir Victoria qui jouait comme elle l’avait prévu. Le cousin Vincent aimait cette sensation d’entrer dans un temps immensurable et fragile. Il croquait des fleurs d’acacia et il se souvenait d’avoir croqué du trèfle en observant l’été dernier le manège érotique de Victoria sur la branche moussue d’un châtaignier. Victoria n’apparut pas à la fenêtre ce soir-là. Il entendit la musique, le battement de la mesure qui revenait toujours après une pause qui devait correspondre à un autre temps, le corps de Victoria se déplaçant du lit au pick-up, recommençant les mêmes jeux à l’abri du regard à cause du rideau ou de l’angle tarabiscoté d’un secrétaire sur lequel il remarqua les feuilles de papier, la gomme et les crayons. Le verre paraissait doré à cette distance. Il rêva de boire avec elle mais il avait promis de ne pas la tenter. Il recracha la pâtée de fleurs d’acacia et tourna le dos à la fenêtre qui semblait suspendue dans l’air d’un écran parfaitement plat et peuplé d’arbres et de ciel étoile maintenant. Il pointa sa verge excitée dans la direction de l’étoile du berger qui donnait à son visage une teinte rosée et enfantine et il caressa cette chair jusqu’à consommation du plaisir qu’il aurait voulu donner à Victoria en échange du temps dont elle avait le secret. Il passa une mauvaise nuit. Le vent agitait le lierre sur le mur de la maison et les portes des granges claquaient sinistrement. Les nuits de tristesse, il préférait dormir dehors si le temps le permettait. Mais cette nuit-là, il ne trouva pas le sommeil. Ce fut une nuit de bruits et d’odeurs, jusqu’au matin où le vent cessa d’un coup pour laisser la place à la chute scintillante de la rosée dans l’herbe tendre des prés. Victoria traversa lentement cette humidité. Elle se dirigeait vers les granges. Il eut la tentation de la rejoindre pour revoir ses yeux noirs et s’approcher en pensée de sa bouche et de ses dents. C’était une tentation cruelle et brûlante. Il pleura sur le bord de la fenêtre. Il n’était qu’un misérable et il ne se sentait pas responsable de ses désirs. Sur le chemin, Victoria rencontra des primevères dont elle fit un charmant bouquet. Plus bas, sur la berge envahie de racines, elle sembla prier mais elle s’était agenouillée pour caresser le dos d’un chat qui était le sien et qu’il connaissait pour l’avoir fait souffrir une nuit de mélancolie inévitable même par ce moyen. Le chat ronronnait. Elle prenait plaisir à le captiver. Sa main voyageait dans la fourrure et il aima ces voyages invraisemblables. Le soleil illumina enfin la façade sculpturale de Lily House. Elle remonta aussi facilement. Le chat la suivait, sautillant dans l’herbe à la recherche du même chemin. Vincent décida de chômer cette journée. Il pouvait se l’offrir. Il irait voir Victoria à l’heure du déjeuner. Elle ne manquerait pas de se révolter à l’idée de céder au désir inexplicable de son cousin qui tenterait quand même de tout justifier sans prononcer une seule fois les mots de l’amour. C’était un virtuose de l’esquive en matière de plaisir, jusqu’à cette violence que sa défunte épouse n’évoqua jamais sans trembler. Tout le monde le savait. Victoria redoutait cette connaissance superficielle de la douleur. Elle revit le visage dissymétrique de sa cousine. Cette contraction musculaire au niveau de la joue était un véritable désastre. Elle exprimait tout et n’expliquait rien. Mais elle n’était pas la femme de Vincent. Elle ne le désirait pas comme sa cousine avait plusieurs fois avoué le désirer si sincèrement qu’elle ne se croyait pas le droit de lui reprocher son infamie à l’égard de son corps. Ces aveux avaient dérouté Victoria, en leur temps. Puis elle leur avait donné le sens de sa propre révolte. Vincent était beau comme un dieu. Seule sa démarche trahissait les complications inespérées de son esprit au moment de rencontrer le problème posé par la femme, la sienne, celles des autres, sa cousine, la fille de sa cousine, toutes. Il se déplaçait comme un crabe, exagéra Victoria en en parlant à sa mère un jour où son père souffrait provisoirement du même désir. Un crabe dans le sable de ses rêves. Mer, elle déferlait elle aussi dans les traces troublantes laissées par les pattes incompréhensibles. Elle ne comprenait vraiment pas ce qui lui arrivait. Elle referma prudemment la fenêtre et tira le rideau. S’il l’avait vue, cette nuit (elle n’avait pas dormi à cause de ces travaux d’approche planifiés depuis si longtemps), elle l’avait détruit et il était en ce moment même en train de chercher à recomposer son désir. Cela se passerait sans doute la nuit prochaine. Elle entra dans un bain brûlant et s’endormit sans avoir eu le temps de se rappeler si elle avait vérifié la fermeture des portes de la maison ;

À midi, Vincent frappa à la porte. Il portait un panier qu’il exhiba quand elle parut à la fenêtre. Il parla avant qu’elle se mît à lui reprocher le peu de cas qu’il faisait de ses promesses. Il s’inventa un nouveau personnage en peu de mots. L’odeur musquée de ses cheveux troubla Victoria qui referma la fenêtre. Il entendit ses pas dans l’escalier et ajusta sa mèche sur une oreille. Mais elle n’ouvrit pas. Elle parla à travers la porte. Elle s’inventait aussi un personnage. C’était bon signe, ces changements de personnalité comme prélude à l’amour physique. Il lui demanda d’ouvrir. Elle lui conseilla de laisser le panier sur le seuil et de s’en aller en pensant aux promesses qu’il avait faites de la laisser tranquille. Elle parlait de sa virginité avec une facilité qui lui donna le vertige. Il posa le panier sur le seuil comme elle venait de le demander et il s’en alla en pensant à cette virginité évoquée pour leur plaire, il n’en doutait pas. À travers l’oeil de la porte, Victoria le regarda s’éloigner. Quand elle ouvrit la porte, elle faillit pousser un cri en respirant l’odeur de musc et elle demeura un moment dans ce vertige avant de prendre le panier et de refermer la porte. Il y avait un mot entre les fruits. Elle le jeta dans le fourneau, regrettant aussitôt ce geste irréfléchi, ses mains suspendues au-dessus du feu ravivé par cet apport inattendu de matière. Elle retourna dans le bain sans se soucier de sa température. Il reviendrait ce soir. Il ne tenait jamais ses promesses. Tout le monde savait ce qui allait arriver. Il n’arrivait jamais rien d’autre depuis toujours. Elle remua l’eau presque froide autour de ses genoux. Elle pensait bien quand elle pensait. Elle y pensa toute l’après-midi. Elle se garda bien de sortir malgré l’envie d’une promenade qu’il ne manquerait pas de troubler encore. Un regard dans l’ouverture des rideaux la renseigna. Le cousin Vincent était assis sous la véranda d’une des granges, immobile et étrange. Il dormait peut-être. Ou bien il espérait son en. Était-elle capable de ce cri ? Elle ne donnerait jamais rien aussi facilement.

Soyons justes. Vincent n’était pas le monstre d’amour que tout le monde se plaisait à décrire à la moindre sollicitation de l’étranger en quête de connaissance du lieu. Il n’avait jamais violé ni le corps ni l’âme d’une femme. Aucune femme, y compris la sienne, ne s’était jamais plainte d’un pareil outrage. Aucune vierge du pays ne l’avait dénoncé. Personne ne pouvait témoigner de la monstruosité de Vincent en matière d’amour. Mais tout le monde imaginait Vincent dans ce personnage collectif nécessaire à la durée infinie de la communauté habitant les bords de la Lily au niveau de cette vallée que personne n’avoua jamais vouloir quitter pour ne plus revenir. Cet aveu l’eût détruit instantanément. Le travail à accomplir pour conserver à Lily House toute la valeur économique créée de toutes pièces par des ancêtres élevés au rang de divinités morales, justifiait ce point de droit qui en avait fait réfléchir plus d’un. Si on partait, c’était toujours pour aller à la guerre. Dans ce cas, il n’y eut jamais de retour. Une fatalité. À chaque départ pour la guerre, on évoquait cette fatalité. Le misérable appelé en tremblait jusqu’à perdre la raison quelquefois. Le monument aux morts était secrètement qualifié d’hommage à la bêtise, mais chaque année, on y jouait de la trompette et du tambour, dans l’attente d’un solo de flûte qui arrachait des larmes acides et chaudes même au coeur le plus endurci. Sur le mur simple et tragique du monument, figurait l’ennoblissement des familles les plus riches. Les autres, celles qui n’avaient fatalement perdu aucun fils (les filles ne mouraient pas de cette manière dans la vallée), se contentaient d’être d’accord avec ce droit coutumier. Il ne fallait pas chercher plus loin. Enfin, le frère de Victoria mourut à la guerre. La nouvelle désespéra la famille jusqu’au désir de la mort émis publiquement par la mère de Victoria qui était presque une étrangère, ce qui expliquait bien des choses, notamment cet abandon à la mémoire collective, un jour de prêche. Mais il fallut attendre de longues années avant que le nom du frère fût gravé dans la pierre noire du monument aux morts. Sa disparition au cours du bombardement de Dresde où il espionnait la population au service des Alliés, ne prouvait pas qu’il était mort, condition première pour avoir son nom gravé dans la pierre mémoriale donnée en partage au reste de la communauté. Ce furent vraiment de longues, longues années. Mais finalement, le graveur se mit à l’ouvrage. C’était un jour de pluie. Il oeuvra sous la génoise olympienne. On lui apportait du vin. M n’avait pas été à la guerre et n’avait pas tenté d’y aller. On ne l’avait pas appelé. Il ne lui restait plus qu’à retourner à son travail, dans les bureaux poussiéreux de la coopérative. De temps en temps, il gravait un nom dans la pierre. Cette fois, il avait gravé le nom d’un ami et il avait parlé à Victoria de cette douleur. Elle n’imaginait pas qu’on pût souffrir autant de la mort (on ne disait plus : disparition) d’un ami qui avait plus de chance que les autres puisque Dieu l’avait choisi pour mourir au nom des autres. À Dresde, un ami avait profité d’un voyage d’affaires pour brûler un cierge sur un mur qui était tout ce qui restait d’une maison bourgeoise. Le frère de Victoria avait été valet dans cette maison, le temps d’une guerre. Il y était sans doute mort calciné jusqu’à la disparition avec les autres occupants et tous les souvenirs (tous les objets sont des souvenirs) dont cette chaîne d’argent qui était devenue le sujet de la polémique qui s’était installée au retour de cet ami voyageur. Cette chaîne avait appartenu au frère de Victoria.

Il n’y avait aucun doute là-dessus. Mais elle ne prouvait rien. Il valait mieux attendre le délai légal, disait le père de Victoria qui était un homme patient chaque fois qu’il s’agissait de traverser la douleur. Il en sortait toujours diminué, mais il savait gagner. Victoria, une enfant à l’époque, lui envia ce pouvoir sur les autres. Elle était allée voir le graveur. Il était étrangement suspendu à la corniche du monument aux morts. Victoria en éprouva un vertige définitif. "Mon frère aussi est mort, dit le graveur en lui souriant. J’vais pouvoir m’en retourner à la ferme. Ce travail de gratte-papier me donne la nausée même les jours de repos. À la ferme, je n’aurai pas de repos. Je prendrai une femme. J’ai mon idée." Ce graveur, c’était Vincent. Il avait une réputation terrible, Victoria savait de quoi il retournait. Elle pensa mélancoliquement à cette femme que Vincent voulait marier. Il fallait que ce fût une femme plus femme que les autres. Comment mesurer cette différence ? Elle écouta encore Vincent, tandis qu’il pleuvait sur son joli parapluie rose et bleu. Elle étreignait la tête lisse du canard. La pluie s’égrenait dans ses cheveux quand le vent le voulait. Elle avait une photographie de la maison à Dresde. Il n’en restait plus rien que ce mur et un jardin noir et gris au milieu duquel s’ouvrait un puits sinistre évocateur de la tragédie de son frère. Elle avait imaginé toutes les morts. Celle-là était la plus cruelle. Elle frissonna en y pensant encore. Vincent, en l’air du monument, reconnut ce vertige. Le burin cessa d’émietter le marbre dans les limites de ce tracé qui l’épouvanterait jusqu’à sa propre mort (un nom au cimetière, jusqu’à l’oubli, et enfin la disparition, pourquoi ? pourquoi ces mots ?). Il prononça presque solennellement des paroles de consolation et la pluie les rapprocha, peut-être parce que les curieux venaient de déserter la place. Sur la cheminée, à Lily House, il y avait ce morceau de cire noir et incompréhensible dans une cloche de verre qui avait naguère abrité un paysage du Michigan. Il l’avait vu. Il avait même prié. Il avait eu peur. Cette chose calcinée et informe. Le voyageur l’avait ramenée avec la chaîne devenue noire et figée. Mais la chaîne était encore dans le bureau du juge. Ou dans les archives impénétrables de ce qui reste de la guerre quand on ne s’en souvient plus aussi exactement qu’on se l’était promis au moment de la faire ou de la vivre d’une manière ou d’une autre. Il fallut attendre (encore attendre) le retour du soleil pour dorer durablement l’incision pratiquée dans la pierre par Vincent qui oeuvrait bénévolement dans ce sens chaque fois qu’on lui demandait de faire la preuve de son appartenance spirituelle à la vallée. Le nom du frère de Victoria sécha donc lentement toute une après-midi. On le regarda pour tenter de se souvenir. On regrettait cette disparition. On n’avait plus le droit de douter de la mort. Il n’y avait plus qu’à évoquer le meilleur, laissant le pire aux mauvaises langues. Pendant que ce temps précieux passait encore sur la rivière éternelle, Vincent se maria. Il épousa une adolescente. Il aurait épousé une petite fille si on le lui avait permis. L’idée de ce vieillissement lent le fascinait. Maintenant qu’il était marié, il allait pouvoir l’observer tranquillement sans que personne commente son regard et le frottement révélateur de ses mains l’une contre l’autre. Il revint à la ferme. On ne le verrait plus assis sur le bord d’un trottoir à la sortie de l’école. Les premiers jours du mariage, il se contenta de regarder sa femme comme il avait jusqu’à la veille du mariage reluqué les femmes des autres et celles qui promettaient de lui appartenir avec le même sens du mystère et de l’émerveillement au seuil du plaisir de... de vivre, de vivre, vivre encore avec elle ou avec une autre ce que j’ai commencé à vivre, pensait Vincent en regardant les cuisses nues de son épouse qui attendait simplement qu’il se décidât à lui faire l’amour qui l’épouvanterait autant que l’idée qu’elle s’en faisait. Il courait tant de bruits sur la verge de Vincent. Elle était géante et empoisonnée. Elle en mourrait presque instantanément. Ce "presque" la fit délirer. Il l’écouta parler sans rien répondre pour la raisonner au moins un peu. Elle était longue et nerveuse. Il aimait cette beauté en formation. Il devina le futur de ces formes. Cette paresse le réjouissait. Il but le vin qu’elle lui servit, presque nue parce qu’elle s’imaginait qu’il la désirait. Il ne lui révéla pas que ce moment n’était pas venu. Il lui interdit de sortir de la ferme. À ces mots, elle s’immobilisa. Elle ne comprenait pas. Il la fouetta négligemment et elle courut se coucher en pleurant. Il dormit dans l’escalier, avec son chien. Au matin, elle lui servit un repas à peine mangeable. Il l’avala néanmoins. Elle était assise de l’autre côté de la table et lui demandait de temps en temps si elle pouvait se rhabiller. Il la menaça du fouet. Aujourd’hui, il paresserait sans elle. Il sortit. Au passage, il la gifla et débrancha le téléphone. Il s’en souvenait comme si c’était hier. Il se souvenait de toute cette époque de bonheur fragile, les morts, les vivants, il n’y avait pas de survivants, pas de témoins, rien que des idées et les sentiments inspirés par les idées et par le vide. Quand on lui reprochait sa cruauté envers sa femme, il revenait toujours sur les lieux de cette conversation avec elle et elle répétait consciencieusement le même langage du bonheur qu’il avait pris le temps de lui enseigner pour qu’elle parût conforme à l’idée qu’il se faisait de la femme-paravent derrière laquelle on est soi-même et rien que soi-même. Il se battait avec le temps pour qu’elle survécût à cette difficile épreuve du feu de l’amour ou de l’enfer des jours. Et elle respectait ce combat. Un jour qu’il torturait son anus déjà blessé par d’autres tentatives de silence, elle perdit connaissance et il dut appeler le médecin. En constatant les fruits de la torture, celui-ci fut épouvanté à l’idée d’en révéler, par la seule force des mots, l’existence secrète, naturellement secrète par la force tellurique de ces mots hérités, inchangés et redits jusqu’à épuisement de la conversation. Il y eut beaucoup de conversations sur ce sujet et le silence en habitait les attentes en prince des ténèbres. Quand elle mourut, le médecin exigea une expertise du cadavre. Vincent n’y vit pas d’inconvénient. Il dénuda lui-même le cadavre et retendit sur la table de la cuisine. Le médecin le retourna et fit observer à des témoins les lacérations sur les fesses et les épaules. Mais c’étaient des cicatrices. Il écarta la chair rigide des fesses et commenta amèrement les dimensions exagérées de l’anus noir et odieux. Retournant le cadavre sur le dos, il écarta les cuisses pour éclairer la matrice tristement poilue qui ne révéla rien sur les pratiques sexuelles de Vincent. Cependant, ces traces au bord des seins n’étaient autres que des morsures. Elle les avait acceptées sans lui reprocher la douleur. Le médecin ouvrit enfin la bouche du cadavre, tira la langue à l’aide d’une pince à ressort et mit en évidence l’anneau d’or qui perçait la langue. Vincent éclata d’un rire qui le fit passer pour fou dès l’instant où il exhiba sa verge (qui n’était ni géante ni empoisonnée, reconnaissons-le) ornée d’un même anneau d’or fixé dans le gland. Le médecin décréta qu’il en avait assez vu. Les témoins ne voulaient plus rien voir et prétendaient tout oublier. Vincent eut une érection en revoyant le cadavre que son délire avait dangereusement abstrait. On cria au scandale et on s’en alla. Le lendemain, tandis que la chaleur épouvantable de la cheminée lançait les cendres de sa femme dans l’air tranquille de Lily House, Vincent se demanda s’il en resterait assez pour remplir l’urne qu’on lui avait vendue. C’est qu’elle avait émis le voeu d’être soigneusement répandue dans l’herbe d’une autre vallée. Il n’avait rien promis. Mais il était fauteur de cet espoir. Elle n’avait au fond jamais été que cette étrangère fatiguée de n’appartenir à personne.

Peu de temps après la guerre, qu’il n’avait pas connue (il s’en voulait un peu d’avoir obéi aveuglément à son père), Richard Leconte, passant par Rock Drill ou Red Point (il ne s’en souvient plus), s’arrêta pour regarder l’incendie d’une oeuvre d’art dans les jardins de la bibliothèque municipale. De la statue en question, il ne resta guère que les cendres. Les pompiers ramassaient dans l’herbe calcinée des débris que le feu avait épargnés. Richard, en curieux du destin de l’art moderne, demanda à voir un de ces objets. Le pompier le lui montra. Il s’agissait d’un livre à la couverture bleu ciel. La statue était en livres et quelqu’un avait eu l’idée d’y mettre feu. Mais le pompier refusa de lui céder au moins un de ces livres dont le feu assassin n’avait pas voulu. C’était une pièce à conviction ou bien tout ce qui restait de la statue, il ne savait plus. Mais il ne pouvait pas donner le livre. Même en échange d’un service (Richard ne possédait rien). Il n’y avait plus de feu, plus de statue, plus d’art moderne. Richard s’en alla non sans recueillir une poignée de ces cendres qu’il emporta dans son modeste logis, un garage en plein centre-ville. Là, il réfléchit. Trois mois plus tard, il installa un étrange bûcher dans un morceau de terrain qu’il avait loué pour la journée (y compris la nuit, stipulait le contrat) à un paysan éberlué mais fidèle à lui-même et aux autres du même coup, comme cela lui arrivait chaque fois qu’il comptait sur son sens de la fidélité. Le bûcher était composé de branchages et de planches. Il sentait le pétrole. Richard le photographia toute la matinée sous le regard intéressé des passants. Puis, à midi, il jeta une allumette à un point précis de l’entassement combustible où il avait eu la tentation d’exhiber un chapelet que sa connaissance du lieu contraignit à respecter toutefois. Le feu prit lentement. Vincent, qui n’était pas encore cousin de Victoria (il n’avait pas encore épousé la cousine de la mère de Victoria, pour être plus clair), s’approcha pour demander ce que signifiait cette dépense et s’il s’agissait d’une cérémonie peut-être pas conforme à l’idée qu’on devait cultiver toute la vie en pensant à Dieu. Richard cligna d’un oeil. Ce gamin s’en prenait à ses croyances profondes. Il l’envoya balader d’un coup de pied au derrière. Mais Vincent n’alla pas plus loin que le chêne foudroyé du temps de son arrière-grand-père. Il n’y avait plus de traces de ce feu. Il raconta l’anecdote à Richard occupé à élever le feu dans l’air de la vallée. La nuit arriva. Le pompier reconnut Richard. Il pensa au livre. Il en parla à quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Le bruit courut. Un peu après minuit, le feu s’écroula comme Richard l’avait prévu. Une gerbe d’étincelles bleues s’éleva dans le ciel étoile. Le livre était bleu, dit le pompier À l’aube, Richard fut arrêté et incarcéré dans la prison du comté en attendant la décision du juge qui était un ami de la famille de Vincent. Dans sa cellule, qu’il partageait avec un présumé coupable d’assassinat sans mobile apparent, Richard pensa rêveusement à sa prochaine création : il brûlerait une maison après l’avoir occupée pendant toute la semaine sainte. On l’arrêterait encore. Et encore. Et encore. Jusqu’à ce qu’il découvrît le sens véritable de cet acte insensé. Le juge ne trouva même pas les mots pour lui reprocher, reprocher quoi ? Ce mot-là lui échappait aussi. Bref, le juge bafouilla devant tout le monde et on laissa Richard acheter une masure passablement inhabitable que les exigences économiques du temps avaient réduite à cette absence de mémoire qui fascinait l’esprit facilement influençable de Richard. Il confectionna des mannequins de paille avec de vieux habits trouvés ou demandés et il soigna particulièrement la peinture des visages qu’il orna de grands yeux terrifiés. Il fixa ces personnages de pacotille aux fenêtres de la maison et en pendit un par le cou sous le porche pour rappeler la tragédie qui expliquait l’abandon des lieux. À la fenêtre de la cuisine, une femme habillée d’une vieille chemise de nuit hurlait sa terreur, écarquillant des yeux grotesques et montrant d’un doigt solitaire le mur adjacent où était écrit en lettres de sang le nom de son amant et maître. Aux pieds du pendu, il y avait une longue lettre posée à même le plancher et Richard proposa au public d’en lire le contenu sans doute révélateur. Le public applaudit. Le pompier insista. Mais cette fois, personne ne l’écouta. Richard lisait. Le juge frémit. La foule le dérouta à cause de ce silence qu’il ne connaissait pas lui-même. La maison finit par brûler. Richard était sur le point de trouver sa voie. Il rencontra un jour un peintre de nuages qui lui présenta un peintre d’arbres et ils allèrent tous les trois rendre visite à un peintre de lacs et autres étendues d’eau. Il ne restait plus à la vie que de s’écouler. Richard vécut ce rapetissement tragique sans jamais se plaindre d’en être la première victime. Il peignait le feu avec une exactitude hallucinante : feux de cheminée, feux de forêts, feux d’allumettes, feux industriels, feux imaginaires, de l’enfer et d’ailleurs, feu de paille, feu qui couve, feu pâle. Ce succès éberlua le père de Vincent. Richard lui avait parlé du livre bleu que le pompier avait refusé de lui donner. Le père de Vincent ne tarda pas à le trouver dans les archives du palais de justice. Le juge ferma les yeux sur cette irrégularité. Et Richard reçut le livre dans une crise de larmes qui lui ouvrit les portes de tous les coeurs. Cette histoire n’en demeurait pas moins étrange. En y pensant bien, on ne trouva pas le moyen de l’expliquer entièrement. On peaufina le récit jusqu’à l’invention de la légende. Richard frémit à cette idée. Sa mort était devenue une nécessité. Il en redouta les circonstances imprévisibles. Sa vie était une tragédie. Il ne se maria pas. Il offrit le livre bleu à la bibliothèque qui l’exhiba derrière une vitre blindée. Il se sépara aussi de toutes les photographies qui retraçaient fidèlement ses débuts artistiques, du temps d’une recherche passionnée dont il avait la nostalgie. Il n’évoqua jamais cette nostalgie dans aucune des conversations, toujours mondaines, qu’il entretenait avec les gens et leurs serviteurs. Il regardait passer les femmes. Elles étaient inutiles et désirables. Il aimait ces moments d’abandon, mais il ne leur accordait que cette importance. Ces mains le passionnaient. Il en peignit d’admirables et de tragiques dans les feux incohérents qu’on exigeait de lui. Mais jamais aucun regard, aucune pose, aucune fleur de peau. Dans les expositions qu’il donnait une fois l’an, on le voyait passer devant ses toiles et les caresser d’une main légère qui était tout ce qu’il voulait donner à penser. Le cercle était bouclé. Il revenait lentement au centre. Mais cette fois, c’était pour y achever de vivre. Rayon oblique du temps-soleil. Pourquoi ne pas aimer une femme ? Pourquoi ne pas lui donner ce qui reste ? Pourquoi pas cette continuité transparente ? Peut-être finirait-elle enfin par lui poser la question à laquelle il n’y avait pas de réponse : décrire la statue de la bibliothèque avant le feu, rencontrer son artiste et l’aimer, chercher l’avenir dans ce sens et ne plus revenir sur les lieux du crime. Pourquoi pas ce chemin ? Pourquoi ce présent parfait ? Pourquoi ce passé légendaire ? Et que dire de l’avenir de ces mots éphémères prononcés sur le dos d’un autre artiste qui n’a pas fait le même chemin ? D’ailleurs, a-t-il fait, cet artiste transparent, son chemin ? Richard n’en savait rien et il n’était plus temps de le savoir. Aucune femme pour recueillir ces regrets.

Dans un éclair bleu et noir, Victoria vit la grosse tête grise du chien Timmy et la main caressante qui flattait ses oreilles soyeuses. Dans l’autre main, apparaissaient comme par magie les biscuits que le chien mordillait du bout de la gueule. Victoria s’entendit crier (elle n’aimait pas sa voix à cause de la faiblesse du cri) : Timmy ! et en même temps elle vit le visage de Richard qui disait : il est sympathique, ce chien. Il se releva. Il ôta son chapeau de paille. Le ruban rouge parcourut cet arc de cercle, de sa tête à la caisse horizontale sur laquelle il appuyait une main tranquille. Il n’est pas méchant, dit-elle. Elle pensait : je ne suis pas méchante. Je sais tout de la méchanceté des femmes au moment de. Il dit : J’ai l’intention de monter là-haut pour peindre la maison et le ciel. Elle vit l’attirail dans l’herbe. Le chien vint flairer son ventre. Elle le repoussa presque violemment, Il aima cette violence. Elle ne comprenait pas ce qu’il venait chercher. La maison était horrible, le ciel triste et inchangé depuis toujours. Il rit, caressa encore les oreilles du chien, puis il chargea son dos puissant de l’attirail de peintre dont elle perçut l’odeur de térébenthine. Ses mains aussi devaient avoir cette odeur. Elle les revit en cherchant à en capturer le sens, mais il s’éloignait, désirable, possible, infini. Il la salua encore une fois arrivé en haut du verger, puis il disparut dans les feuillages fleuris. Vincent frémit. Il n’avait pas reconnu Richard. Peu importait. Mais il avait reconnu le désir. Pas tout le désir. Victoria revenait à la maison et le chien tournait autour d’elle en sautillant. Vincent brisa la paille entre ses dents. Victoria était un fruit mûr. Il l’avait vue fleurir cet hiver. L’été prochain, elle pourrirait dans l’herbe de son imagination. Le temps s’arrêterait encore et tout redeviendrait nocturne et douloureux. Il regarda le peintre qui était maintenant assis devant son chevalet. On ne voyait pas le chevalet. On voyait la toile en l’air gris du ciel. Son chapeau de paille étincelait, orange et rouge. Il avait l’air tranquille à cette distance. C’était peut-être Richard. Mais Richard ne peignait pas le ciel, ni les arbres, ni les vergers blancs et rosés. Il n’y avait pas de feu. On était encore loin de la Saint-Jean. Le printemps commençait à peine. Et le deuil s’achevait ainsi. Il entendit la porte claquer derrière Victoria. Le chien était resté dehors. Chien-question nu et intranquille. À la fin de l’après-midi, le soleil était déjà dans le verger (priapique à cause d’un mot inexplicable), Richard redescendit. Il se dirigea directement vers la maison de Victoria, n’empruntant pas le chemin jaune et vert. Il traversa l’herbe haute. Le chien alla à sa rencontre. Ils se croisèrent au niveau du vieux puits où pousse un arbre étrange et indéfinissable. À la fenêtre, Victoria se demanda comment elle allait se donner à cet homme (ce serait la première fois) et pourquoi il la prendrait (ce ne serait pas la première fois). Elle jeta sa robe et ses sous-vêtements sur une chaise et enfila quelque chose de plus facile. Dans le miroir, elle reconnut le regard de son père. Richard frappa trois coups sonores sur la porte de la cuisine. Il avait fait le tour de la maison, comme s’il la connaissait. Toutes les maisons de la vallée se ressemblent. Victoria lui apparut dans cette robe d’un autre temps. Avait-il peint comme il voulait ? Mais c’était le désir plutôt que la volonté qu’il fallait évoquer en le regardant poser son attirail de créateur sur le sol noir et blanc de la cuisine. Le chien croqua un biscuit dans ce silence préliminaire. Vincent devina, il devina longuement, douloureusement. Il était assis sur le seuil de sa maison. Il vit le chien sortir de la maison de Victoria. Il le vit tourner autour de la maison à la recherche d’un moyen pour y entrer de nouveau. Elle l’avait mis dehors. Le chien se désespéra. Il sauta sur le plateau d’une camionnette et s’y coucha tristement. Vincent sentit une brûlure dans sa poitrine. Victoria lui apparut encore dans l’herbe du verger. C’était l’été.

En vérité, Victoria avait cédé parce que Richard l’avait fait boire plus que de raison. Douleur et sang. La vision imprécise de la verge au passage de ses cris d’amour. La pression de ce corps. Le désir à fleur de peau, inexplicable. La chaleur, petite et facile. Le verre renversé. La flaque d’eau de vie, miroir. À la fenêtre, les rideaux filtraient la nuit. À la fin, il pinça ses seins, mordit ses lèvres et s’en alla en lui disant qu’il l’aimait. Rien de plus. Il m’aime, se dit-elle. Je ne sais pas. Vincent apparut. Le chien n’avait pas aboyé. La bouteille d’eau de vie sur la table. Le fauteuil. Le drap. Ce verre. Il demeura tranquillement sur le seuil de la porte. Il ne voulait pas entrer. Il avait reconnu Richard. Il connaissait bien Richard. Richard reviendrait. Il revenait toujours sur les lieux de l’amour. Mais Richard n’aimait pas les femmes. Victoria n’écoutait plus. Elle lui disait qu’il avait promis de ne pas entrer dans cette maison avec des idées malsaines. Elle voulait fermer la porte pour ne pas risquer sa violence. Il la prévenait. Il n’avait pas d’autres intentions. Maintenant, il s’agissait de l’intention. Elle ne voulait pas, Richard la désirait et Vincent avait l’intention. Elle s’amusait. Vincent retourna sur ses pas, exactement. La Lune ne se lèverait pas avant deux heures.

Le lendemain, Richard ne monta pas sur la butte au-dessus du verger pour parfaire la peinture de la maison et du ciel. Il arriva à l’heure du déjeuner. Il mangeait avec plaisir. Il partageait le plaisir si on le lui demandait. Il ne voyait pas d’inconvénient à recommencer pour atteindre cette communion. Victoria se rendit compte que personne ne lui avait jamais parié de l’amour. Elle avait lu l’amour. Elfe l’avait deviné. Elle avait cru le reproduire fidèlement. Non : consciencieusement. Elle n’avait pas aimé cette solitude. Il l’occupait maintenant pour tout expliquer. Les couleurs, les perceptions géométriques, les horizons, la verticalité, l’être recréé, à volonté, conforme au désir, à fleur de l’intention, ravissement intolérable, définitif, trace d’éternité, noyade. Cette fois, elle exigea de la douceur. Il se tranquillisa. Elle explora tranquillement ce long corps fragilisé par la nudité, par l’érection, par l’abandon surtout à l’idée qu’elle avait de l’amour. Elle ne pouvait pas se tromper. Elle le baisa tendrement avant de se donner elle-même. Ce vertige n’avait pas de sens. Enfin, elle revint à son corps, aux mains tranquilles qui la caressaient presque négligemment, à la verge molle et humide d’un mélange qu’elle reconnaissait du bout des lèvres, le corps cherchant les draps dans ses jambes et y trouvant un sommeil étrangement réparateur du cri et de la folie.

Vincent devina encore l’extase de Victoria. Cette fois, il était dans la cour derrière la maison, allant et venant entre l’appentis de la grange et la véranda de la cuisine. Pendant tout ce temps, qu’ils prenaient au temps, il entra deux fois dans la grange et se vautra dans la vieille paille en étouffant le cri qu’il destinait à la folie de Victoria. Richard n’était pas fou. Il revivait. Il réinventait ses raisons de vivre. Victoria ne raisonnait plus. Elle était entrée dans l’enfer des sens. Elle n’en sortirait plus. Richard lui mentait. Vincent devina ces mots. Il comprenait le mensonge des hommes. Il avait menti aux femmes pour les posséder. Il ne connaissait pas d’autres moyens de les contraindre à aimer le plaisir, il décrivait le plaisir avec les mots de l’amour. Il parlait beaucoup au moment d’aimer les femmes. Il devenait violent si elles tentaient de répondre à ses cris. Il ne concevait pas de rupture de l’instant. Mais elles recommençaient toujours. Avec les mêmes mots. Le même rictus. Dans la paille, il avait des souvenirs ineffaçables. Il en avait aussi dans l’herbe haute, dans la terre moussue de la rivière, il se rappelait la patine des planches du grenier, le siège brûlant de la camionnette un jour de regain, l’eau verte d’un ruisseau traversée de soleil, cette eau clapotante et fraîche, le corps brisé, la fin de la lutte, le repos. Quand Richard sortit enfin de la maison, chargé de son attirail et portant à la main le chevalet, Vincent aperçut le corps de Victoria sur le plancher de la cuisine. Cette mollesse, ce désordre, ce silence, le déroutèrent au moment d’adresser la parole à Richard qui éleva le chevalet au-dessus de sa tête. Vincent vit la toile rouge, le feu criard, l’inachèvement du fond demeuré blanc, et il perdit connaissance. Quand il revint à lui, il trouva la force de se tourner sur le côté pour vérifier que Victoria avait bien existé avant de disparaître dans une vision d’enfer. Il saignait. Ce sang brouillait son regard. Victoria ne bougeait pas. Elle avait les yeux ouverts et elle regardait le plafond. Elle n’était pas morte. Il voyait les larmes descendre sur sa tempe. Ce profit l’exaspéra. Il l’appela. Elle demeura dans la même attitude, couchée sur le dos, bras en croix, jambes ouvertes, profil tragique. C’était fini. Plus rien ne pouvait commencer maintenant. Il trouverait la force de se relever. Il ne lui demanderait pas d’explications. Il ne la regarderait pas. Il la porterait dans son lit et il l’abandonnerait à ce désespoir. Elle comprendrait. C’était son dernier jour de liberté. Demain, son père et sa mère reviendraient et il ne se passerait rien. Le profil de Victoria s’anima. Elle allait crier.

Vincent aima le cri. Il aima la gorge, les veines sous la peau, les dents, les reflets dans la salive. Il aima les poignets. Cela dura une seconde ou deux. Ensuite, il aima le regard. Elle le suppliait. Les mots arrivaient. Cela durerait autant qu’elle le voudrait. Il lui donnerait cette attente en échange de la voix. Elle parla pour exprimer sa haine. Il attendait l’angoisse. Il avait toujours supposé l’existence de cette angoisse. Mais c’était la haine. Il entra dans le vertige. Elle se libéra. Les poignets, les yeux, la gorge. Elle ne lui cédait plus rien. Elle parlait de sa haine. Elle parlait de Richard pour le haïr. Vincent commença à aimer cette distance. Il comprit que c’était le sens de leur plaisir. Un dernier jour de liberté. Il ne restait que cette distance à parcourir entre lui et ce qu’il savait d’elle. Il ferma les yeux pour s’éloigner de son propre cri. Quand il les rouvrit, elle se coiffait devant un miroir. Elle avait essuyé les peintures mélangées de son visage. Elle avait changé de robe. Elle allait pieds nus. Il vit les chaussures sur la chaise, propres, étincelantes, boucles d’or. Le vertige continuait. Il s’accrocha au lit. Il pouvait s’effondrer, lui donner le spectacle de son ivresse, rire avec elle de ce qui venait de leur arriver sans qu’ils puissent rien pour empêcher la fin du jour. Elle ne souriait pas. En rouvrant les yeux, il s’était attendu à la voir sourire en signe de complicité. L’amour ne serait qu’un défaut de vision. L’image que reflétait le miroir était incomplète. Si j’ouvre les yeux, se dit-il, elle se moquera de moi. J’ai vu sa fente. Il entendait les frottements de la soie contre sa peau. La robe retombait sur ses jambes. Elle était debout devant le miroir et elle se recomposait lentement. Ouvrir les yeux, c’était accepter de la voir changer, changée. Sa fente noire et luisante de la semence de Richard. Il l’avait vue parce qu’elle ne pouvait plus rien. Mais maintenant, elle se mettait à exister de nouveau non : encore. Elle existait toujours si elle avançait dans le labyrinthe de ses désirs. Si elle pense, se dit Vincent, mais elle ne pense pas, elle existe pour moi, comme je la veux, vouloir est la meilleure chose qui puisse m’arriver. Elle posa la brosse parmi les autres objets de sa beauté. Il reluqua cette complexité en amateur. Elle extrait les boucles et lui tourna le dos pour les fixer à ses oreilles. Il vit les oreilles, les doigts, son regard, dans le miroir elle continuait de le regarder parce qu’il était beau. Elle le tuerait si elle en avait la force. Mais elle n’avait pas non plus l’intelligence de la mort. Elle venait de traverser le bonheur. Ce n’était pas l’amour. Pourquoi ce désir de violence ? Richard ne peignait que le feu. Il rêvait de mettre le feu au monde. Elle n’avait pas voulu de ce bonheur d’être à la portée des yeux des autres. Elle avait déchiré ce temps inexprimable autrement.

Richard ne courait plus. Il s’était blessé le visage en traversant un chemin envahi de ronces. Il ne reconnaissait pas ce paysage. Peut-être se trompait-il de direction. La ville n’apparaissait plus. Il ne devinait pas la route. Pas de premières maisons pour permettre le ralentissement, jusqu’à l’arrêt, n’importe où, même chez les autres, pensa-t-il. Elle l’avait mordu dans le cou. Il ne saignait plus. Il dérangea un essaim de papillons posé dans les branches d’un sureau. Cette vision inattendue le dérouta encore. Il entendait la rivière mais ne la voyait pas derrière l’écran de taillis où elle se nourrissait de la même terre. Il respira profondément cette odeur. Ce sont les fruits de mon imagination, se dit-il. Il abandonna le chevalet dans un roncier. Peu importait le chevalet. Peu importaient les tubes de couleur et les pinceaux faits à sa main. La palette s’envola dans les branches des hêtres et disparut dans cette complexité indéchiffrable. Il était nu. La rivière le suffoqua. Il était nuit quand il entendit les appels de Vincent. Il cherche ses vêtements. L’idée de mourir nu, cette érection inévitable, ce cri de désespoir pour n’avoir pas la force de résister à l’étouffement ou pire à l’éclatement, la paralysie à la place de l’attente, l’impossibilité de fermer les yeux pour chercher l’oubli, le seuil facile, douloureux, le désir mué en achèvement : il y pensa dans le désordre, dans la répétition, redoutant cette mort que Vincent lui destinait. La mort était dans le cri de Vincent. Le cri de Vincent, c’était l’émission sonore de son nom. Le nom lui arrivait avec d’autres pollutions. Mais il reconnut cette mort qui venait du taillis. La silhouette de Vincent apparut. Victoria dissimulait les tremblements extatiques de sa folie dans cette ombre propice à les innerver encore du désir grandissant à la vue du corps de Richard qui flottait dans l’eau pour imiter la mort. Comment pouvait-il espérer les tromper de cette manière ? L’espace d’une seconde, Victoria crut à cette mort et elle étreignit les épaules de Vincent qui exprima aussitôt son incrédulité. Il entra dans l’eau. Richard ne voulait pas de cette immobilité. Mais il ne pouvait plus rien. Vincent enfonça d’abord la tête sous l’eau. Richard ouvrit les yeux, retenant sa respiration. Puis l’eau entra en lui. Il pensa à la mort des oiseaux. Ces mots s’éteignirent en même temps que les battements de son coeur. Vincent ne se rendit pas compte de cette absence totale de résistance, il y pensa plus tard. II se rappelait la douleur musculaire au niveau des épaules. Cette douleur lui avait inspiré d’autres mots qui n’avaient rien à voir avec la mort des oiseaux. C’était le feu, sa proximité de la brûlure. Son corps s’arc-bouta au-dessus de l’eau.

Victoria, qui avait maintenant l’air d’une enfant simplement terrorisée par la brutalité des adultes, lui demanda éperdument d’en finir. Le corps de Richard s’éloigna puis s’enfonça lentement sous les saules. Vincent sentit la paralysie dans ses jambes. Ses mains étaient toujours dans l’eau. Victoria le rejoignit pour lui parler, lui dire tout ce qu’elle pensait de lui maintenant que Richard n’existait plus. Elle ne vit pas le visage de Vincent. Elle l’entendit : je suis un misérable. Et elle eut envie de lui répondre : je suis une garce, mais il lui communiqua ses efforts désespérés pour sortir de l’eau. Elle recommençait. Cette tension musculaire la visitait de nouveau. Il tenait une de ses mains. Il pivotait lentement sur une jambe. Sa bouche immonde se posa sur son épaule. L’autre main dénuda l’autre épaule. Il était désespéré de ne rien pouvoir contre cette révolte de son esprit. Il émit un grognement à la place d’une explication de son comportement. Mais elle ne croyait plus à sa fidélité. Elle s’éloigna si lentement qu’il crut à un rêve.

Le lendemain, le shérif vint arrêter Vincent dans sa propre maison où il ne se cachait pas. Victoria les vit descendre le chemin jusqu’aux voitures garées sur le talus au bord de la route et elle laissa retomber le rideau quand il regarda dans sa direction. C’était le dernier jour de liberté. Elle pouvait encore chercher à oublier. Vincent ne parlerait pas d’elle. Personne ne saurait jamais rien de ce qui s’était réellement passé. Il suffisait que Vincent n’en parlât pas. Redouter l’éventualité de cette confidence contre laquelle elle ne pourrait pas opposer son innocence. Vincent avait tourné la tête en entrant dans la voiture. Elle n’avait pas voulu le regarder. Elle souhaita ne plus Jamais le revoir. Les voitures démarrèrent ensemble sur la route. Elle ne regarda pas cet éloignement. Elle ouvrit un livre et commença à lire une autre vie. Cela dura jusqu’au milieu de l’après-midi. Elle pensa à une soirée agréable. Qu’est-ce qui pouvait la rendre si agréable ? Elle oublia les jeux érotiques. Elle abandonna la vie en cours de lecture. Une promenade l’inspirerait. Un glissement à la surface des objets que la nature invente dans le sens du plaisir. En revenant, elle prendrait un bain et s’habillerait ensuite de fleurs si elle ramenait des fleurs.

Le shérif était revenu dans l’après-midi. Il avait laissé sa voiture sur la route et il était remonté à pied jusqu’à Lily House. Il savait que les parents de Victoria étaient en voyage. Il savait aussi que Victoria vivait seule à Lily House depuis trois jours. Quelqu’un l’avait vue se baigner toute nue dans la Lily. On en parlait seulement par rapport à la faute du cousin Vincent qui avait, c’était prouvé maintenant, empoisonné à mort son épouse. Le shérif ne voulait pas déranger la cousine Victoria juste la veille du retour de ses parents. Il pensait qu’elle devait même ignorer tout de l’arrestation de Vincent. En arrivant dans la cour, il la héla. Le chien Timmy, qui dormait aux pieds de Victoria, leva subitement une tête inquiète ou étonnée. Victoria regarda par la fenêtre. C’était le shérif. Elle le connaissait parce que c’était un ami de la famille. Elle tranquillisa le chien qui acceptait tout d’elle. Il la suivit dans l’escalier mais il attendit l’ouverture de la porte sous la table. Les bottes du shérif étaient passablement crottées. Il n’entra pas. Il refusa aimablement l’invitation à boire un rafraîchissement. L’idée de boire en compagnie d’une fille de cet âge le tourmentait. Il parla de ses bottes en termes polis. La boue s’émiettait sur le paillasson. Il regrettait de n’avoir rien d’autre à lui dire. H reviendrait. Victoria répéta qu’il pourrait voir ses parents le lendemain matin. Il n’avait rien d’important à leur dire mais il ne manquerait pas de les visiter sur le coup d’onze heures. Elle leur en parlerait. Il secoua son chapeau. Il redescendit le chemin jusqu’à la voiture. La chevelure de Victoria étincelait encore. Elle avait dit qu’elle n’avait pas l’intention de rendre visite au cousin Vincent et que celui-ci avait promis à ses parents de ne pas l’importuner durant leur absence. Il n’y avait donc aucune raison de s’inquiéter. Le shérif ne s’inquiétait pas vraiment. Il se posait des questions. Mais Vincent était derrière les barreaux. Demain, il mettrait les choses au point avec les parents de Victoria. À la fin de l’été, Victoria aurait tout oublié.

S’il avait simplement parlé à Victoria des raisons de l’arrestation de Vincent (elle savait qu’il avait été arrêté mais elle connaissait une autre raison : ce qu’il ignorait lui-même), Victoria serait plus tranquille maintenant. Elle n’arrête pas de trembler. Hier matin, elle a vu le voyeur caché dans le taillis au bord de la rivière. Elle ne t’a pas reconnu. Elle n’a pas voulu non plus lui donner le plaisir d’être surprise en flagrant délit de nudité. Elle a continué de secouer l’eau en riant. Ensuite, elle est sortie de l’eau exactement comme si elle était seule et elle a même pensé à ne pas se précipiter pour entrer dans ses vêtements. Elle a attendu longuement de sécher dans une trace de soleil brisée par les feuillages des saules. Elle a tourné dans ce soleil éparpillé. Elle voulait tellement ignorer ce regard. Une fois habillée, elle a pris le temps de cueillir des fruits à l’entrée du verger. C’était tout ce qu’elle se rappelait de cet instant parfaitement oubliable de sa vie solitaire. Elle n’en parlerait jamais, même si on le lui demandait. Ce regard n’avait pas de réalité. Elle l’inventait. Et s’il existait, au lieu d’être réel, il importait peu qu’on le commentât pour dénoncer la légèreté de sa propre existence. Dans la même eau, Vincent avait noyé l’existence de Richard. Il avait l’habitude de la mort, ce qu’elle ne savait pas au moment d’assister à la mort de Richard. (Elle eut une pensée émue pour la pauvre cousine morte assassinée par le seul homme qu’elle avait jamais aimé. Elle pensa aussi aux autres hommes qui l’avaient aimée pour le plaisir. Quel effet cela leur faisait-il, cette mort inattendue, cette disparition du corps, maintenant qu’elle sait ce qui s’est réellement passé ? Elle continua :) Elle n’avait pas rêvé. Si elle avait rêvé, elle serait aux anges maintenant en compagnie de Richard, Vincent jouerait le rôle du voyeur et ses parents trouveraient une raison pour prolonger leur séjour. Mais ses parents ne manqueraient pas de revenir au jour et à l’heure prévus (demain à huit heures du matin, ayant voyagé toute la nuit pour être fidèle à leurs habitudes d’insectes), le voyeur ne s’appelait pas Vincent (mais Charles) et Richard n’existait plus après avoir cessé d’exister pour elle. Elle repensa le récit d’un bout à l’autre. À chaque passage de son esprit critique le long du chemin, elle rencontrait le détail révélateur du mensonge et elle l’éliminait pour parfaire la vérité. Au milieu de la nuit, elle était désespérée de ne plus savoir par où recommencer. Elle n’aimait plus personne au point de ne pas rechercher cet achèvement, cette cohérence, ce point de retour qui était le centre de sa circonférence érotique, personne ne pourrait plus en douter. Elle s’endormit.

À huit heures, elle se réveilla en sursaut. La voiture de ses parents pétaradait dans la cour. Elle s’habilla en pensant qu’elle avait oublié de fermer la porte à clé. Son père l’asticoterait toute la journée à cause de cet oubli : il parlerait de son manque de style, de ses signes d’impatience, de ses visions labyrinthiques et elle ne dirait rien parce qu’elle attendrait un moment plus favorable pour le percer à jour encore une fois. Elle se coiffait quand elle entendit la porte s’ouvrir. Sa mère l’appelait. Il y avait dans sa voix ce trémolo de l’inquiétude qui amusait Victoria chaque fois qu’elle le provoquait avec ce sens de la douleur à donner qui la tourmentait cependant. Elle répondit. La porte s’ouvrit encore. Son père apparut. Il répétait : "Vincent est arrêté ! Mon Dieu ! Quand je pense qu’on t’a laissée seule à la portée de ce vulgaire assassin ! Tout aurait pu arriver ! Tout !" Mais rien n’était arrivé. Qu’il se rassura donc, ce patapouf de père ! Sa fille avait simplement appris à s’offrir de grasses matinées. Sa mère rougit, elle qui se levait à cinq heures, après l’amour, ne prenant le temps que d’une douche et d’un café avant de se remettre aux travaux quotidiens. Mais le voyage s’était bien passé. Le séjour aussi. Oh ! pas de vacances. Quelques moments de bonheur. C’est lui qui les évoquait. Sa mère se contentait de soupirer. Victoria imaginait les orgasmes, les couleurs de la peau, les glissements de la femme hors du lit, les sommeils, les rêves, les nouveaux désirs nés du désir même. Vincent, dit son père, a empoisonné notre cousine. Je n’en reviens pas. Victoria bafouilla le nom de Richard. Sa mère déchiffra ce murmure. Son père, terrorisé à l’idée de ce qui aurait pu arriver à sa fille si Vincent l’avait seulement voulu, voulu ce, cette, mais rien n’était arrivé, à part ce murmure incompréhensible qu’il n’entreprit pas de comprendre parce qu’il ne savait rien de Richard. Sa mère remarqua les morsures dans le cou de Victoria. Et elle se demandait ce qui s’était réellement passé avant que Vincent ne fût arrêté. Elle connaissait Richard. Elle connaissait ce feu aussi bien qu’une autre femme. Mais Victoria commençait le récit de ces quatre jours de solitude qui, dit-elle pour introduire le sujet, ne lui avaient rien appris de nouveau. Elle s’était peut-être ennuyée. Est-ce l’ennui, cette attente, cette immobilité, ce sens inverse du travail ? Son père sortit de sa torpeur en entendant le mot travail. Il venait d’en perdre quatre jours essentiels. Il achèterait la ferme de Vincent. Il irait le voir dans le couloir de la mort. On avait le temps. Tout arriverait à point parce qu’on avait le sens de cette attente, un sens chargé d’expérience, de vécu, de renouvellements prudents, Il lui parlerait un jour de cette prudence. Il en avait manqué en la laissant seule dans le voisinage de ce triste assassin qu’il allait déposséder sans mélancolie. On pouvait lui faire confiance. Sa mère frémit. Richard détruisait les femmes. Il ne les aimait que pour leur arracher ce désespoir. Que s’était-il passé ? Pourquoi Victoria mentait-elle aussi savamment ? Son père renonça d’ailleurs à écouter plus longtemps le récit dont il devinait sans peine la fin sentencieuse. Il connaissait ces sentences pour les avoir inculquées à sa propre fille comme cela lui était arrivé à peu près au même âge. Il se souvenait toujours de cet âge avec une nostalgie agréablement douloureuse.

Dans la grange, il trouva le foulard de Vincent dans la paille dérangée. Il téléphona au shérif sans attendre la visite prévue à onze heures. C’est Charles qui arriva. Victoria reconnut le voyeur de la rivière. Son père exhibait le foulard. Charlie regarda la frégate et les symboles de l’aventure. C’était le foulard de Vincent. Dans la grange, il avait tenté d’entrer dans la maison. Était-il entré dans la maison ? Avait-elle toujours fermé la porte à clé avant de s’endormir ? Pourquoi avait-elle finalement oublié ce simple geste de prudence qu’il lui avait recommandé parce qu’il savait de quoi il parlait en évoquant l’érotisme délirant de Vincent ? Non, il ne savait pas tout à propos de Vincent au moment de lui donner le conseil de ne pas le laisser s’approcher d’elle. Il ne voyait pas si loin, sinon il aurait renoncé à ce voyage insensé auquel il n’avait pris aucun plaisir à cause, mais ce n’était pas le moment d’en parler, c’était le foulard de Vincent, la paille dérangée par le corps de Vincent, il avait cherché une trace infime du corps de Victoria et il ne l’avait pas trouvée, il était heureux mais il ne pouvait pas s’empêcher de penser à la porte qu’elle n’avait peut-être jamais fermée. Ce foulard, elle le connaissait. Elle reconnaissait aussi en Charlie le voyeur de la rivière. Il ne manquait plus que le cadavre de Richard. Elle l’imagina tandis que Charlie prenait des notes sur un carnet tout en écoutant son père qui parlait maintenant du voyage qu’il n’avait pas pu faire comme il le voulait à cause de, de, à cause de quoi ? fit Charlie exaspéré.

 

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