Un feuilleton de Patrick Cintas ©2008 Patrick Cintas Isbn 978-2-35554-050-9
Texte intégral
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Les lecteurs d' ANAÏS K. connaissent déjà GOR UR, le Gorille Urinant. Le voici de nouveau dans un contexte bien différent, celui d'un feuilleton. La littérature en prend un coup, sans doute, mais le ton y est. L'Urine divine est toujours en lutte contre le Métal gothique. Et l'inspecteur Frank Chercos suit les pistes, épaulé par la Sibylle et l'astronaute John Cicada. La parodie grotesque de ce Monde continue sur le ton du récit le plus vernaculaire qui soit, en proie à l'infantilisation de l'Homme plus destiné à arracher les pattes de l'insecte qu'à en envisager la cohabitation émerveillée d'un côté comme de l'autre. Ici, peu de schizophrènes, beaucoup de paranos et surtout énormément de cons. Les prévisions de cyberespace et autres uchronies de la technologie sont tombées en désuétude : l'existence de l'Homme se continue en dehors des grands récits qui forment autant de possibilités d'Histoire : la Philosophie, la Poésie, la Poétique. Avec ce roman obstiné, Patrick Cintas décrit la gangue politico-religieuse qui écrase ou réduit celle ou celui qui se définit d'abord par la pratique d'un art. Art conçu comme l'antipode exact du jeu et par conséquent proposition d'une redéfinition du Travail. Hélas, Gor Ur sort toujours vainqueur de ces joutes et son Urine jaillit alors comme l'eau bénite des doigts trop enclins à la fabrication du Bonheur au détriment de l'explosion de la Joie.
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Tome premier
les 8 premiers épisodes

chez Amazon.fr si on préfère le papier.
I - L’expérience du Mal

À peine arrivé, Frank Chercos me dit : « Je ne suis pas Frank Chercos. Il est sorti. En ce moment, il médite sur le mont Vallier. Soyez patient. »
Patient, je l’étais. Combien de flics avaient sombré dans la folie depuis cette guerre avortée ? J’étais témoin du lent déclin de cet excellent professionnel de l’enquête criminelle. En parlant de crime, ce jour-là j’étais plutôt sur la piste d’Anaïs Kling que je soupçonnais personnellement d’avoir commis un homicide. Sans compter que j’avais moi-même un problème à régler avant la fin de la journée. Bref, à peine réveillé, je tombe sur Frank que je ne cherchais pas. Complètement fêlé !
— Je ne l’ai jamais vu accepter une visite, me dit celui qui était Frank Chercos lui-même. Dévissez la fenêtre et vous le verrez prier sur la montagne.
— Je croyais qu’il méditait…
— Pour lui, c’est pareil.
Il roulait une cigarette avec une application de vieillard. Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était édenté à cause de cette putain de machine électrique. Je dis électrique parce que je ne connais rien à l’informatique. Anaïs Kling m’attendait avec un fusil à pompe. Je connaissais la cour grise où donnaient toutes ses fenêtres.
— Avec lui, dit-il, il faut s’attendre à toutes les permissions de sortie.
C’est dur d’avoir affaire à un type qui ergote pour ne pas dire ce qu’on attend de lui, mais Frank était plutôt du genre à en dire trop sur des sujets qu’il ne maîtrisait plus depuis qu’il était mort.
— Je ne suis pas mort ! Je ne reviens pas !
Mort, il l’était. Personne ne pouvait dire le contraire. Il suffisait de le regarder. Combien pesait-il ? On aurait dit que sa substance avait était évacuée par la blessure du 38. Il n’avait plus de dents à cause de l’infection. On lui avait collé un dentier ayant appartenu à un autre. Enfin, c’est ce qu’il prétendait.
— Qui êtes-vous ? me demanda-t-il.
Il savait très bien qui j’étais. Il m’avait inventé du temps de sa gloire. Je craignais de finir comme lui, la gueule ouverte dans la conversation des autres.
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II - Qui est qui ?

Je suis dans les rues de la ville, au volant de la décapotable de K. K. K. Elle prend un peu la pluie, mais c’est une pluie de nuit tranquille, pas une de ces nuits d’exercice où on marche dans le noir en attendant que ça finisse. On se croirait alors dans une zone. Même ceux qui ne sont jamais allés dans une zone ont cette impression. Je ne sais pas pour les autres, mais après coup, ça pose des questions, toujours les mêmes, avec les mêmes réponses qui sentent la trahison et le retour à la case départ, en dessous de la conciergerie, avec les rats et les objets mis au rencart de la vie quotidienne. On ne sait rien de cette existence souterraine qui semble pourtant grouiller sous nos pieds, sauf quand ils remontent un condamné à mort qui a finalement choisi d’aller se battre dans les zones. À mon avis, ils finissent tous comme ça après un temps plus ou moins long passé à reconsidérer ce qui les a amenés dans ces endroits bannis de la pensée. On en a tous un dans la famille. Je me demande comment ça arrive, si ce ne n’est pas provoqué et pourquoi ça n’est pas tombé sur moi. J’ai peut-être de la chance d’être marié avec enfant. Tout le reste n’a peut-être aucune importance. Je me fais du mouron pour rien. Si je continue, ils vont me soigner. C’est peut-être ce qu’ils sont en train de faire en ce moment, au moment même où je distingue nettement mon pardessus des poubelles qui lui ressemblent. Mon pardessus marche avec quelqu’un dedans. Il marche vite dans une direction qui ne lui est pas inconnue. Je coupe les phares et passe en mode silencieux, mais il est en train d’observer mon manège. Ça le rend nerveux. Il se met à filer comme une ombre.
À la fin, il ne peut pas aller plus loin. L’impasse est fermée par un mur haut de dix mètres et toutes les portes sont verrouillées. Je double l’intensité des phares. Le pardessus est ouvert sur un corps de rêve, un corps de femme que je connais bien pour y avoir trouvé le bonheur en un temps où la question de l’amour ne se posait pas. La Sibylle me sourit. Elle n’a pas changé. Elle ne changera jamais.
— Salut, Frank.
Même la nuit ne change rien. Mon esprit fatigué par une journée de poursuites et d’échecs ne me conseille même pas la prudence. Le corps élimine la question du pardessus. J’ai besoin de sommeil.
— Ça fait un bail, dis-je en sautant par-dessus la portière.
— Ça fait des années, Frank. Il s’en est passé des choses depuis.
— T’es toujours la Sibylle, Sibylle.
— Tu n’es plus tout à fait le Frank que j’ai connu.
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III - Père et fils

— Courez, Frank ! Courez ! Ils nous bombardent !
Qui ça, ils ? Omar Lobster venait de disparaître dans l’explosion d’une bombe. On arrivait. Il avait arrêté la voiture sur la roche. Ou bien c’était une espèce de béton lisse comme de l’ivoire. L’étendue de la zone atteignait l’horizon. Pas un repaire à part le soleil dans un ciel blanc. L’air provoquait un silence pesant. Pas une trace d’érosion ni d’eau. Pas un joint de dilatation. Cette surface accrochait. Elle ne se rebellait pas, mais elle ne cédait rien non plus de sa matière innommable. Omar avait sorti un plan et il l’examinait à la boussole. Il prétendait connaître le chemin. Il ne s’était jamais perdu, voulait-il dire, mais ça pouvait toujours arriver. L’effet d’horizon était dû à un mirage et le mirage lui-même dû à l’émanation d’un gaz inconnu qui faisait l’objet d’études. Comme si ce genre de détail pouvait rassurer tonton Frankie !
Puis les bombes se sont mises à tomber. Premier réflexe, je regarde le ciel et Omar me demande de courir. Rien dans le ciel, pas un oiseau de mauvais augure comme ils avaient l’habitude d’en lancer aux trousses des déserteurs et des renégats. Qu’est-ce que j’étais, moi ? Ni l’un ni l’autre. J’avais simplement renoncé à passer pour un con aux yeux de ma famille. Et je me retrouvais dans cette zone où rien n’est mesurable si on ne s’en approche pas assez. Qu’est-ce que je pouvais approcher, à part le cadavre de mon ami ? Dans ce moment de panique extrême, j’aurais voulu qu’Omar Lobster fût mon ami, mais il venait d’être sublimé par une explosion redoutable qui avait atteint mes centres vitaux avec la même force génératrice. Je courais au milieu des éclats qui foraient ma chair tétanisée. Mais je ne trouvais pas les deux seuls objets auxquels j’aurais pu me référer pour tranquilliser un peu mon hypophyse en fusion. Je rapetissais.
Je craignais pour mes yeux. Je me fichais du reste pourvu que mes yeux demeurassent intacts. Mourir aveugle ou dans l’obscurité, j’en avais cauchemardé toute mon enfance. Aucune douleur ne pouvait vaincre cette obsession pour la remplacer par du noir intensifié par du son et de l’air saturé des produits de la combustion. Je voulais tout savoir de la mort dans un dernier instant de connaissance pure, vierge de toute salissure, sans publicité excessive, comme un pilote qui s’applique à ne pas distraire son attention en donnant un sens précis aux variations de la même combustion cette fois enfermée dans une chambre de fonte d’acier et d’usinage précis. Chaque explosion provoquait le glissement de mon corps sur cette surface réelle capable de m’inspirer la non-réalité qui constituait le seul danger véritable de notre monde. On était bien loin de l’imagination. À force de fantaisie, on n’était plus inspiré par la réalité, mais par ces fictions purement formelles qu’on prenait pour les trésors de l’esprit aux prises avec la fatalité.
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IV - Des fois queue

Finalement, ils avaient arrêté Sweeney, un mannequin qui était tombé dans la pornographie. Sweeny n’avait participé à aucun défilé de mode et ça faisait des années qu’on le voyait dans des films assez salés où il jouait le rôle du gamin pris en otage par un gorille qui possédait toujours une Ferrari et un château à la campagne. C’était une série et j’aimais pas les séries. J’aimais pas les gosses qui se font ramoner sous prétexte qu’ils ont la gueule de l’emploi et les mecs qui en profitent me donnent des idées de meurtre. Aussi, si j’ai tiqué en apprenant la nouvelle sur mon Kindle, ces personnages sans doute virtuels n’y étaient pour rien.
J’avais remis un rapport circonstancié sur les activités secrètes d’Anaïs Kling, deux cents pages de détails et d’analyse. Elle seule pouvait avoir été complice du faux assassinat du Comte et ces deux barons n’étaient pas étrangers au lâche massacre du couple Bradley qui laissait un orphelin de taille multinationale. Muescas était la clé de ce dossier. Il avait été le premier à désigner Anaïs Kling et j’avais été le second à épouser cette thèse. Pourtant, je l’avais traité comme un chien. Pourquoi papa Frank n’aimait-il pas le vieux Muescas qui épousait la petite Cecilia Russel ? L’explication résidait peut-être dans cette question même que je posais au chapitre deuxième de mon rapport. Quatre personnages dans une seule question, faut l’faire !
Je les avais réunis par hasard dans le hall de l’hôtel où avait eu lieu le double assassinat des Bradley. Ils attendaient quelqu’un. Roger Russel se tenait un peu à l’écart du couple. Muescas et Cecilia s’entretenaient de questions concernant la domesticité de l’hôtel. J’appris alors, en questionnant le réceptionniste, que le couple était propriétaire de l’hôtel à parts égales. Roger Russel ne pouvait pas être étranger à cette alliance. En effet, il était l’ancien propriétaire et avait cédé ce capital pour une bouchée de pain qui aurait nourri papa Frankie et les siens pendant un millénaire au moins. Le genre de détail qui me rend mélancolique.
— Qui est la mère de Cecilia ?
Vous connaissez la réponse. On ne peut pas mettre son nez dans les affaires du Monde sans rencontrer tôt ou tard, et il est toujours trop tard, le personnage complexe et incomplet de Roger Russel, Roggie pour les amis intimes, et j’étais de ceux-là, une chose expliquant l’autre.
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V - Trip trip Trip !

Mescal ne venait pas rendre visite à son petit Frankie, mais Agora ne quittait pas les lieux. Pendant ce temps, Bernie ameutait le Monde pour trouver les fonds nécessaires à ma réhabilitation. Anaïs n’aimait pas se trouver là quand ce bon gros Bernie tenait la main de son créancier en lui rappelant le bon vieux temps où il gagnait un argent à moitié honnête et où Frankie craquait sa paye de minable pour s’acheter des bonbons acides.
— Acidulés, dit Anaïs. On dit : acidulés.
On riait, Bernie et moi. C’était pas ce dont on avait le plus envie.
— Enfin, comme disait Bernie, t’es plus dans la merde. C’est déjà ça.
— Il est dans la merde, répétait Anaïs.
Et Johnny Cicada se baladait quelque part dans l’espace infini avec un équipage qui le traitait en privilégié. Les nouvelles du Monde étaient celles de la Chine. Dans la rue, les veuves et les orphelins de Guerre portaient un signe distinctif. Bernie portait l’indigne des Anciens Combattants, avec l’année et l’endroit du Monde où il avait trouvé l’envers de l’être humain. Ça l’rendait encore nerveux toutes ces anecdotes mises bout à bout pour ne rien dire de nouveau ni de profond. On en parlait rarement. On préférait voir l’avenir avec des yeux clairs comme de l’eau de roche, des fois qu’y en aurait pour tout l’monde, y compris le vieux Frankie qui en voyait de toutes les couleurs question vie sociale. Au fond, c’est ce qui nous enfonce le mieux, ce degré de sociabilité qui vaut plus cher sur la place que le niveau d’instruction lui-même très au-dessus du niveau d’éducation qui ne vaut rien dans la balance. Mais j’avais pas acquis beaucoup d’instruction et l’éducation était pour moi un mauvais souvenir. J’avais fait l’effort de me « sociabiliser » sans trop emmerder mon prochain. J’avais des rêves au lieu d’en avoir un comme le recommandait le bon sens chinois et le Monde m’apparaissait comme la lente destruction de ce qui aurait pu avoir lieu si les uns ne s’en prenaient pas aux autres pour les contraindre à gagner du pognon et de l’estime.
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VI - Deux fois qu’un

Il n’y avait pas de fenêtre dans la cabine que je partageais avec un être dont je parlerai plus tard. Son influence sur ma pensée est telle qu’il vaut mieux en faire abstraction pour l’instant.
— O. K., Frank. Il n’y avait pas de fenêtres…
Il n’en avait pas ! Je ne pouvais pas voir. J’allais dans le salon où il y a plusieurs fenêtres avec diaphragme d’ouverture et obturateur à iris. On peut doser l’illusion avec un potentiomètre à crans. Ou ne rien doser du tout et voir le trou dans lequel on voyageait. À dix heures, heure locale, on atteint le point de non-retour, mais tout a disparu dès quatre heures. J’avais envie d’une de ces pluies qui m’avaient si souvent renvoyé ma tristesse d’enfant. Les pluies-fall. On voyait plus le vaisseau suivant, celui où Bernie devait se lamenter à l’idée de se conformer à l’Infini au lieu d’aller chasser l’alouette avec son vieux copain Frankie qui tirait sur la ficelle pour que le miroir tournoyât. Tire sur la ficelle et le miroir tournoiera. Elles tombaient du ciel dans le silence qui précède le cri.
Mon esprit subissait des changements aléatoires. Si ça continuait, je ne serais plus ce que j’avais été ni ce que j’aurais pu devenir avec un peu de chance. Je croisais des enfants appliqués. Je mangeais pas avec eux. Je surveillais. Les parents n’avaient pas une seule fois demandé à me voir en privé pour que je m’expliquasse. Ils sortaient rarement de leur cabine depuis quatre heures de voyage déjà. La fenêtre s’est ouverte ssschlick ! automatiquement, ce qui m’a surpris au point que j’ai vidé ma vessie dans le strapontin.
— Veuillez régler l’ouverture, me dit la fenêtre.
E pericoloso sporgersi. Je tournai lentement le bouton, mais le trou demeurait sans fond. On regarde pas longtemps le vide. On le peuple pour ne pas épouser ses formes. J’appelais les pluies-fall de mes vœux. L’autre strapontin était plié avec un journal dedans, comme si « on » voulait que je l’ouvrisse à la page des faits divers.
— Ouvrez encore ! me conseilla la voix qui répondait à mes réglages.
J’ouvrais. Mais la led continuait de clignoter rouge.
— Essayez le truc du chewing-gum.
Je le collais sur la vitre. Ravissement assuré.
— Vous voyez !
Je voyais l’étoile hyperlointaine du chewing-gum.
— Avec un peu d’imagination…
Ouais ! Le voyage me parut moins monotone.
— Essayez la trace de doigt !
J’avais compris. Il était un peu plus de quatre heures et j’avais compris.
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VII - Mourir et basta !

Un type m’expliquait que c’était un simulacre. J’étais confortablement installé derrière une vitre sans tain avec le gratin de la Justice et du Social. Je comprenais pas pourquoi ils tenaient à m’entraver puisque le type qui était sur la table n’était pas moi. Il attendait, jouant le frisson et l’humidité. C’était une belle imitation de Frank Chercos, avec une moustache en plus. Le type qui m’accompagnait m’expliqua que ces mannequins n’étaient pas parfaits, mais que jusque-là, la Presse n’y avait vu que du feu. Du moins le Cercle Extérieur qui était composé de journalistes prêts à tout pour se faire passer pour des écrivains. En ce moment, je passais à la télé. Toutefois, on coupait dix secondes avant l’installation des aiguilles d’injection.
— Une fois que ce sera fait, me dit le type, vous serez expédié ad infinito. C’est un long voyage, je sais.
Il savait rien. Il restait ad omsuitum pendant que le vrai Frank Chercos pourrirait lentement dans un espace dont il ne connaissait que la littérature. Ah ! J’en avais lu de ces histoires infinies ! J’les conseillais même à mon gosse.
— Que va-t-il leur arriver ?
— Rien, à part la honte d’avoir fréquenté un criminel, me dit le type qui s’impatientait alors que l’heure fatale avait été fixée par jugement.
— Je m’sens coupable, du coup.
— Vous avez pas choisi. J’ai pas choisi moi non plus. Vous connaissez John Cicada ?
— De répute. Qui l’connaît pas ?
— Vous aurez l’honneur de voyager sous son commandement.
— Il s’en va ad infinito lui aussi !
— Non. Il revient. Il revient toujours.
— Il revient d’où !
— De la Station Intermédiaire de Saturne.
Il y avait bien une Station Intermédiaire. Et c’était ça, le boulot de John Cicada. Moi qui l’prenais pour un héros ! Comme tout le Monde d’ailleurs, sauf ceux qui étaient au courant. En vous condamnant, « ils » vous mettaient au courant des petits détails de votre erreur fatale. Mais c’était pas moi qu’on expédiait ad patres. Je pouvais en concevoir de la joie.
— J’ai d’la chance, dis-je en sourdine.
J’avais aucune envie de confier mes sentiments à ces gens dont la plupart étaient venus dans un esprit de vengeance. Les autres me jetaient des regards complices. Je les connaissais pas. Un type en blouse blanche entra dans la salle des exécutions.
— Encore un bon quart d’heure, me dit le type qui m’accompagnait.
C’était poignant comme atmosphère. Pas un nom, à part le mien, et un nombre croissant de témoins qui prenaient place d’un côté ou de l’autre.
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VIII - Trois-en-Un

» Le soir, je retournais dans la bulle et soit je coulissais dans le trou avec éjaculation à la clé, soit la bulle était aspirée par un autre trou et j’assistais impuissant au premier jour de mon existence. Je m’installais dans l’habitude, peut-être dans la morosité si la journée avait été gagnée par Frank qui résistait aux attaques avec une intelligence qu’on lui soupçonnait pas, sinon il aurait pas servi de sujet d’expérience. Je voyais personne, du moins pas d’assez près pour regarder au fond des yeux. Le matin, la Sibylle m’attendait sur la passerelle. Les gosses jouaient avec leurs corps. DOC commençait à analyser l’échec de la veille et je me branchais. On avait encore deux jours devant nous. Ensuite, il feraient sauter le vaisseau et il ne resterait plus rien que de l’énergie. Je savais pas pourquoi ils étaient pressés. Ah ! Si yavait pas eu ces p’tites Chinoises en culottes courtes, j’aurais consacré mon temps libre à la réflexion et j’aurais peut-être trouvé une solution à mes ennuis avec la Réalité.
— Deux jours ! giclait DOC dans mon oreillette. Et on n’a rien trouvé !
Frank était astucieux. Il voyait venir les attaques et les contrait au dernier moment, pendant qu’on retenait notre souffle. Maintenant qu’il savait qu’on tentait de le prendre au piège d’un cheval de Troie, sa citadelle était bien gardée. Le destructeur s’acharnait à découper la tôle sans parvenir à percer la première couche. Des milliers d’observateurs, aidés par des ingénieurs de la NASO, cherchaient la faille dans la structure. Imaginez les Chinois grouillant derrière la membrane de la bulle antiterrorisme. Omar Lobster, sur son pal ionique, débitait des analyses dans leurs micros pendant que DOC veillait à mon équilibre mental mis en péril par la confusion des informations.
Plusieurs fois, j’ai touché au but. Mon cheval transportait assez de virus pour contaminer n’importe quelle structure conçue pour résister à la désorganisation. Mais Frank trouvait la parade au denier moment, ou il s’en servait au dernier moment pour mettre notre patience à rude épreuve.
— Qu’est-ce qu’il cherche ? demandait DOC.
— On n’a pas tellement le choix, dis-je.
— Expliquez-vous !
C’est fou ce qu’ils sont impatients, ces savants et ces militaires, quand ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas tout compris.
— On a le choix entre la bulle antiterrorisme et la bulle d’isolement. Vous connaissez pas une autre bulle, DOC ?
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Tome II
IX - Le rocher de Cicada

— Tu d’vrais essayer, me dit Sally Sabat.
— Essayer quoi, merde !
Elle était debout sur le cadavre, les jupes relevées sur les cuisses. Elle avait un sacré sens de l’équilibre, ma compagne. Seulement c’était pas un fil, le macab. C’était le début d’une histoire qui commençait par la fin.
— Ah ! Ça commence bien ! fit-elle.
Elle aimait pas les complications. J’avais pas compliqué, mais ça sentait la malencontre. Il y avait aussi des policiers qui agitaient des gants étanches. Rien que des tocards pour commencer et Sally Sabat pouvait voir ce qui se passait dans le vasistas. Entre le cadavre et la table basse, elle avait choisi. Ses talons aiguilles auraient passablement esquinté une surface vernissée au tampon. C’était le cadavre de Régal Truelle. On connaissait pas Régal Truelle, mais c’était écrit sur la porte et on était entré pour voir.
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X - Papapa !

À minuit pétante, Mescal me tire par les pieds et je me crois mort comme l’oiseau-exemple fourni avec la fiche d’inventaire (en deux exemplaires : un cloué sur la porte et l’autre sous la lampe de chevet). J’ai pas le temps de dire ouf ! il me croque le gros orteil du pied gauche d’un coup de dent qui en dit long sur ses intentions. Son œil d’agate se pose sur moi :
— T’en as pas marre d’en avoir marre ?
Il insiste. Je vois tout ce qui se passe à l’intérieur de son œil. J’en avais marre, mais pas au point de perdre un orteil qu’il avala après quelques coups de dent précis.
— Je vois… dit-il et il recula dans la pénombre.
Je me souviens plus quel jour on était. Ils étaient tous descendus, ma Sally avec eux. Je demeurais seul dans la chambrette, l’hiver à la fenêtre. Le vent sifflait comme un roseau. J’étais cloué au lit. Je me supporte pas quand on me supporte plus. Je devais avoir fait une crise à propos d’une restriction. Sally Sabat mesurait tout dans des éprouvettes. On les voyait dans le miroir. J’étais pas fier. Mescal me proposait une balade dans le noir. En voiture.
— On y va ! déclara-t-il.
Il arracha d’abord les clous, un mélange de cyanure et de poivre de Jamaïque. Un peu d’eau avait suffi, qu’il appliqua sur mon visage à mains nues.
— Tu vas mieux, John ? fit-il sans cesser de mouiller mon regard.
Je fis signe que oui, mais j’étais pas sûr de l’effet que je produisais sur son cerveau dont les ramifications pénétraient l’air saturé de saveurs reconnaissables. Il devenait doux comme un sein et s’appliquait directement sur ma flaque. Je voulais y aller, mais pas comme ça, pas à la sauvette. Sally Sabat avait le droit de savoir.
— Attends, pépère ! précisa Mescal. Ya une différence entre y aller et s’en aller. Avec moi, tu y vas. Tu t’en vas pas !
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XI - Avec des kopeks et des yuans !

Yavait pas d’secret. Tout ce qu’avait contenu la cervelle de papa, y compris ses mauvaises pensées, — et il n’en avait pas manqué au cours de son existence de plaisirs et de coups du sort —, gisait à 113 mètres de profondeur à la surface d’un disque de métal qui pénétrait verticalement l’écran protecteur du Memory Shoe Business, comme l’appelait la populace. Celle-ci était constituée principalement de Chômeurs et d’Ignorants, la plus grande partie des chômeurs étant ignorants et la quasi-totalité des ignorants complètement débile. Une ligne tracée à la chaux indiquait l’emplacement approximatif du disque mémoire-fric, limitée aux extrémités par deux piquets dont le vent agitait les fanions. Sur cette diagonale, un cercle imposait la limite à ne pas dépasser et comme ceux qui se trouvaient aux extrêmes avaient un avantage — celui de la proximité — on obligeait les gens à tourner. À l’entrée du MSB, on leur plantait un régulateur dans le cul, ce qui expliquait leurs mines de crétins qui n’ont pas demandé à être là mais qui veulent savoir. Pour la plupart, c’était une habitude dont il leur arrivait de se plaindre en termes si courtois qu’on ne pouvait éprouver aucune pitié face à un malheur si benoîtement accepté.
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XII - Blimp !

Le type qui s’amenait sur le tarmac avait pas l’air commode :
— Vous vous prenez pour un avion !
— Déclinez votre identité, dit celui qui l’accompagnait.
Ils étaient même trois, preuve que je voyais pas double. Le troisième m’envoya un sourire complice. Je savais même pas pourquoi on était complice ni comment on en était arrivé là.
— Vous êtes dingue ou quoi ? questionna le premier, mais je voyais bien qu’il était pressé d’en finir avec les questions pour passer à l’acte.
— C’est vrai quoi ! dit le second. Montrez-moi vos papiers…
Et il ajouta avec une grimace qui en disait long sur ce qu’il savait déjà :
— …si vous en avez.
J’en navet pas.
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XIII - Pas de transe por fa’ !

— Alors comme ça, le Zeppelin, y s’élevait dans le ciel crasseux de Shad –1 et yavait du monde pour applaudir parce que John Cicada était à bord. C’était sa dernière mission au service du Bureau des Vérifications. Il avait fendu la foule pour rejoindre les voyageurs sur la passerelle, mais on lui avait impliqué une force déviante qui l’avait conduit à la porte de la soute où deux soutiers l’attendaient. Plum et Ram qu’ils s’appelaient ces deux gars. Même qu’ils se connaissaient de loin parce qu’ils avaient participé à un combat contre l’Empire du temps où la morve leur sortait encore du nez. John Cicada les salua à peine. Il entreprit de monter dans l’ascenseur avec ses bagages. Il était vêtu de la combinaison des Parachutistes de la Dernière Heure et portait son parachute sous le bras. De l’autre, il tenait le nécessaire équipement de communication dont il éprouverait le besoin impératif une fois de retour sur la terre ferme. On était tous là à imaginer ce qui se passerait ensuite et les paris allaient bon train. Moi, je misais sur la rencontre fortuite, mais Sally Sabat me cognait la caboche avec son sac à main et je gueulais dans un verre que je voyais plus rien et qu’on ferait mieux de rentrer à la maison pour s’envoyer en l’air dans un pucier de ma fabrication. En plus, j’avais les genoux coincés dans les barreaux d’une chaise où Alice Qand faisait une démonstration de contorsion. Je voyais en coin, comme si le sol s’était plié à l’équerre et que ma gueule remontait vers le haut malgré des tiraillements qui ramenaient mes pieds en arrière pour former un arc et Sally Sabat s’exerçait à pas glisser avec moi, ce qui l’aurait privée du salut que John Cicada lui adressait à travers la grille de l’ascenseur. Il avait l’air assez heureux de recommencer ce qu’il avait jamais réussi, mais on sentait qu’il était sur le point d’abandonner une fois de plus.
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XIV - Spielberg & Cie !

— Avez-vous eu, oui ou non, une enfance heureuse ? Répondez D’ABORD à cette question !
— Je… je sais pas. Je voudrais…
— Répondez !
— Je suis John Cicada. J’ai eu une enfance heureuse…
— Vous n’êtes pas John Cicada. Vous êtes Yougo Adacic. Votre enfance…
— Il y a pire, DOC !
— Ne m’appelez pas DOC !
— Je sais pas ! Mon père travaillait dans l’acier. Il sentait le feu… Maman disait…
— Quelle était votre part de bonheur ?
— J’y pensais pas. Je vivais au jour le jour. Sans projet. À part mon vélo et ma console. J’étais tout l’temps à la recherche d’un écran. J’allais dans les cafés où les vieux se souvenaient du bon temps. Je faisais pas comme eux et ça les inquiétait. Ils en parlaient avec mon père. Ça sentait le machaquito et le tequila. Le citron aussi, pressé à mains nues sur les sardines grillées au bord de la fenêtre. La rue était chaude et tranquille. Je demandais si je pouvais me servir de l’écran pendant la sieste. Deux ou trois polios se joignaient à moi.
— Des polios ou des tubards ?
— Des tubards. J’étais tubard moi aussi, mais je m’soignais pas. Papa ramenait des vapeurs d’acier dans sa bouteille et je les respirais pour pas aller au sanatorium.
— Vous vous rendez compte que John Cicada a eu une enfance heureuse ?
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XV - Tu pourrais être mon fils.

Alors je me suis mis à fuir. Il neigeait. Les enseignes grésillaient dans la tourmente. J’étais prisonnier des vitrines. Je courais vite, soufflant comme une locomotive, incapable de m’arrêter. Des factotums balayaient la neige, poussant des monticules gris dans le caniveau où des gosses se ravitaillaient hardiment. De l’autre côté, ils élevaient un monument au Père Noël. J’entendais pas leurs cris, mais je voyais que les passants se bouchaient les oreilles en riant. Je les voyais dans les vitrines scintillantes, les uns amoncelant les mottes de neige sur la palette déjà munie de deux pieds trop grands pour être vrais, les autres trottinant avec leurs sacs remplis de victuailles. J’entendais le glouglou des bouteilles. Ils avaient un regard pour moi, mais ne me reconnaissaient pas. J’avais cessé d’intéresser leur intelligence en revenant sans le film que je leur avais pourtant promis dans un de ces discours qui les rendaient impropres au raisonnement. Et sur qui je tombe au bout du trottoir ? Sur ce gros lard de K. K. Kronprintz qui me vole la vedette.
— Le bruit court que je suis une réincarnation de Michael Jackson, dit-il en me poussant dans un café.
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XVI - Rien pour blesser.

— ¡No me digas !
— C’est ainsi, monsieur le Comédien.
— Ouais, dit Spielberg, mais c’est un autre film. Le Yougo et moi on était sur une autre longueur d’onde…
— Fallait pas venir ! Il savait lui (moi) ce qui arriverait une fois de plus à son mental s’il revenait ici !
— T’es déjà v’nu, Yougo ? Réponds, merde ! Ça change tout !
— Ça change rien, Steevy. J’suis toujours ton scénariste préféré.
— J’dis pas, mais…
— Ya pas d’mais ! Le fils de Joe, à l’époque, n’était pas un bon comédien. Il était même pas comédien du tout. Mais on me l’avait conseillé parce que…
— V’là une chose que vous pouvez pas raconter…
— C’est là que vous vous trompez, John. Je n’ai rien oublié. J’ai pas oublié, fils de Joe.
— Mais enfin merde ! Dans vot’scénar, j’deviens cadavre ! Or, j’suis bien vivant. Pas vrai, Sibylle ?
— C’est Yougo (John) Adacic (Cicada) qui est mort. Vous, John (Yougo) Cicada (Adacic), vous êtes bien vivant et Steven Spielberg vous fait confiance.
— Même que j’aurais un Oscar !
— Peut-être deux, dit la Sibylle.
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Tome III
XVII - Un Kolipanglazo, chef ?

— GOR UR est français ! GOR UR est français !
— Qué cons ! fit Bernie sur le seuil.
C’était toujours là qu’il se tenait quand ça bardait dans la rue. Il avait l’impression d’être dehors et chez lui à la fois. Il possédait même le trottoir sur toute la longueur de l’établissement. Ouvert à l’aube dès cinq heures et fermé sur le coup de deux heures du matin. Il dormait l’après-midi avec Sally dans les bras. En bas, Frank fêtait la hora feliz avec des types dans son genre. Enfin ça, c’était avant que Frank se mette à crever à cause d’une erreur médicale attribuée à la malchance chronique des carabins bin bin. Depuis qu’il se nourrissait par injection directe, Sally ne dormait plus l’après-midi et Bernie enculait le coussin dans son sommeil. Il se réveillait au moment où les minables venaient jouer avec le hasard et l’État. Frank lui manquait. Il se sentait même pédé dans ces moments de nostalgie. Sally remplacerait jamais le bon vieux Frank qui s’était coincé les doigts dans l’engrenage social. Il avait trop rêvé et surtout trop parlé. Il avait fallu l’arrêter et il était tombé entre de mauvaises mains. Qu’est-ce qu’on pouvait faire d’autre, même sans le hasard, avec un type qui s’imaginait le Monde comme il ne peut pas être ? Bernie avait jamais compris son copain qui s’rait devenu flic de base s’il avait pas eu cette folle ambition de chercher ce que pouvait bien signifier, au fond, cette activité tellement con qu’on te demande rien sur le plan du niveau général et une ou deux choses pour prouver ta fidélité et ton esprit de groupe. Mais Frank était pas fidèle et il confondait le groupe avec les témoins de sa déconfiture. Un pareil minable avait pas sa place dans cette activité sociale héritée du pétainisme ambiant d’une époque dont on ne savait plus rien, même que les Américains avaient cessé de faire des films sur ces sujets hautement brûlants. Maintenant, on cassait des Chinois si l’occasion se présentait, avec la complicité des Arabes quand on était pas dupe des intérêts divergents qui nous liaient à eux dans les déserts de l’amour à trois.
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XVIII - Avec ou sans les dessins ?

Art God Art, Arto l’Art pour les fans, consacrait sa vie à la bande dessinée depuis d’assez longues années pour être complètement passé de mode à l’heure où j’vous raconte. Il portait la barbe courte et l’ongle bien carré. On le voyait à la télé une fois par semaine. Il y donnait son avis sur des questions d’actualité qu’il fallait s’attendre à retrouver dans ses albums une fois que le feu des contradictions et de la mauvaise foi était passé. Il cultivait le retour avec une prudence d’insecte au travail de la charogne. Peu enclin à se livrer, il avait pourtant pratiqué le nombrilisme, en termes sibyllins, dans ces années qu’il fallait considérer comme sa jeunesse même si on doutait de son âge dans le secret des isoloirs. Il avait le sourire en coin et l’œil hagard, connaissait l’Histoire sur le bout des doigts et ne s’aventurait jamais dans les ghettos de l’existence, comme cette Cité dans laquelle il avait vu le jour parce que sa mère était arrivée en bout de course à bord d’un taxi qui n’avait pas été au-delà du seul sémaphore fonctionnant encore selon les recommandations du Ministère des Cas Désespérés. Souvent, il repassait le film sur le mur moite de son salon à usage interne. Il y retrouvait une inspiration dénaturée par le fric et la reconnaissance. L’enfant qu’il avait été pratiquait le funambulisme sur les toits des voitures garées face aux cages d’escaliers peuplées d’oiseaux rares et de petits culs. Il ne se rappelait plus les détails qui l’avaient jeté dans la plus grande angoisse possible, mais tout ceci avait un sens et avait évolué selon la logique de l’envie et de la force pure. Seul face à l’écran parcouru de motifs floraux passablement éteints, il avait du mal à revenir, à retrouver et surtout à comprendre. Depuis qu’il avait le pouvoir insensé de jeter l’argent par les fenêtres, il perdait la consistance même de ces années qui constituaient pourtant le lit de son art, si c’était un art de répondre à la commande par un maximum d’impudeur et des flots de valeurs ajoutées pour la circonstance. Il se vendait bien, Arto, et il gagnait ce que les autres perdaient pendant qu’il réfléchissait au meilleur moyen de mourir jeune à cent ans et plus. Comme il ne vivait pas seul, il était discret sur la méthode et les moyens, ne souhaitant pas mêler les affaires et l’amour. Ç’avait été tellement difficile de tomber amoureux ! Et ça avait coûté tellement cher ! Friand de plaisirs et de commentaires sur le plaisir, il avait calculé la place de cet être avec une précision d’enfer. Il ou elle allait et venait dans un périmètre soigneusement défini par l’exigence de discrétion et de rentabilité. Il souriait quand il ou elle le regardait pour préparer le terrain d’une question somme toute vulgaire et sans intérêt. Il répondait en citant des sommes qu’il avait dépensées pour qu’il ou elle soit heureux(se) et il ou elle se mettait à discuter de la pertinence de ses choix, ce qui le ramenait dans un album où il avait prévu cet instant de bonheur conjugal rattrapé par le temps qui s’était effectivement écoulé depuis. Oui, il avait un problème avec le temps, mais c’était un mal invisible à l’œil nu et jusque-là, personne n’avait encore réussi à avoir avec lui une conversation sensée. Il s’en tenait à l’équilibre à défaut d’une cohérence qui n’intéressait peut-être personne. Il n’était pas compliqué, mais avait du mal à se faire comprendre même à propos des choses les plus simples, alors il jouait avec la patience et les attentes et s’en sortait toujours par une pirouette purement anecdotique.
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La suite le mois prochain !
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Patrick Cintas publie chez Le chasseur abstrait
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Gor Ur - Le Gorille Urinant les 8 premiers épisodes
Roman

Les lecteurs d’ANAÏS K. connaissent déjà GOR UR, le Gorille Urinant. Le voici de nouveau dans un contexte bien différent, celui d’un feuilleton. La littérature en prend un coup, sans doute, mais le ton y est. L’Urine divine est toujours en lutte contre le Métal gothique. Et l’inspecteur Frank Chercos suit les pistes, épaulé par la Sibylle et l’astronaute John Cicada. La parodie grotesque de ce Monde continue sur le ton du récit le plus vernaculaire qui soit, en proie à l’infantilisation de l’Homme plus destiné à arracher les pattes de l’insecte qu’à en envisager la cohabitation émerveillée d’un côté comme de l’autre. Ici, peu de schizophrènes, beaucoup de paranos et surtout énormément de cons. Les prévisions de cyberespace et autres uchronies de la technologie sont tombées en désuétude : l’existence de l’Homme se continue en dehors des grands récits qui forment autant de possibilités d’Histoire : la Philosophie, la Poésie, la Poétique. Avec ce roman obstiné, Patrick Cintas décrit la gangue politico-religieuse qui écrase ou réduit celle ou celui qui se défi nit d’abord par la pratique d’un art. Art conçu comme l’antipode exact du jeu et par conséquent proposition d’une redéfi nition du Travail. Hélas, Gor Ur sort toujours vainqueur de ces joutes et son Urine jaillit alors comme l’eau bénite des doigts trop enclins à la fabrication du Bonheur au détriment de l’explosion de la Joie. Acheter
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Cancionero español
Poésie
Toi le ciel infiniment/ Et moi les étoiles une à une/ Moi relatif de l'attente/ / Il n'y a pas de chanson sans un refrain à la clé, pas/ De musique sans fumée et pas de poussière sans ces/ Yeux qu'on veut nous arracher à force de justice!/ / [...] / / Donnez-moi une bête/ Et je la fertiliserai de ma propre semence !/ Tu es fou, Ochoa! Tu es fou!/ / Je le suis. Pourquoi le nier ? Je reconnais aussi le délire./ Il faudrait être fou pour penser le contraire. Ce mal qui/ Ne me ronge pas, qui m'explique sans me ronger les os,/ / Ce mal est si nécessaire que je n'en connais pas l'origine./ Parlez-en au Roi qui comprendra. Un oranger pour vous/ Seul, oui. L'Escorial. Lui-même. Une seconde d'inattention/ / Et c'est l'aventure. Un facteur chance est à prendre en/ Considération. Et ce mal qui vous transporte au seuil de/ L'amour. Un instant à la place de l'éternité ! Vous plaisantez ? Acheter
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Cahiers de la RAL,M - Nº 5 - La Vieja
Revue
Illustrations en couleur - Cahier censé faire le tour de ma plus que moitié de vie. J’en ai signalé les « oeuvres » qui, dans mon cas particulier, ne jalonnent pas mon existence. Peut-être la bornent-elles, mais je n’en suis pas sûr. Ici, rien de suivi à la trace, pas d’« époques » comme les chapitres du voyage, à peine une cohérence qui tient d’ailleurs plus au vouloir qu’au bon pouvoir. C’est un travail. Je ne le dédie à personne parce que personne n’en a jamais atteint le coeur. Je men serais aperçu, vous pensez ! Maintenant, j’ai assez de bouteille à la fois pour m’y remettre chaque jour et pour ne pas en considérer l’urgence dun trop mauvais oeil qui me porterait malheur si j’en crois mes soupçons. (Patrick CINTAS) Broché : 218 pages Acheter
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Chasseur abstrait
Roman
Une enquête de Frank Chercos, le policier préféré de Patrick Cintas. Un écrivain se suicide pendant les préparatifs d’une pièce de théâtre. « Pour les écrivains, le problème, c’est l’écriture. Or, pour moi, l’écriture est une solution, » écrit Jean de Vermort dans son testament. Broché : 172 pages Acheter
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Anaïs K. - Volume II
Roman
Broché : 444 pages Acheter
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Anaïs K. - Volume I
Roman

Sa mission, qui s’était un peu compliquée, certes, mais qui demeurait inchangée quant à ses objectifs, consistait en trois points clairement exprimés et indiscutables : -1) Qui a tué Omar Lobster ? -2) Qui a saboté le système pour empêcher la récupération post-mortem d’Omar Lobster ? -3) Omar Lobster est-il encore vivant ? Il ne devait pas être bien difficile de répondre à la première question. La deuxième était délicate à cause de possibles implications du système lui-même. Et la troisième, subsidiaire. En général, Frank était chargé de ne pas dépasser le stade des évidences. Si les choses se compliquaient, elles étaient du ressort de Hautetour qui avait l’habitude de se servir de Frank sans lui expliquer à quoi il servait exactement ou approximativement, Frank se serait contenté d’un début d’explication et n’aurait pas cherché à en explorer les possibles prolongements. Mais si on avait demandé à Frank de répondre sur le champ à ce questionnaire, il aurait répondu sans hésiter de la manière suivante : -1) Fielding le jeune avait assassiné Omar Lobster. -2) La manipulatrice de la récupération post-mortem était toute désignée pour endosser au moins la responsabilité de la mort d’Omar Lobster. -3) Les légendes entourant le personnage de Gor Ur n’étaient pas de son ressort et il laissait à d’autres le soin de spéculer. Gor Ur, le Gorille Urinant, maître du monde face au métallique K. K. Kronprinz... Le monde s’infantilisera... Le monde s’infantilisera... Le monde s’infantilisera... Le monde sinfantilisera... Le monde s’infantilisera... Le monde sinfantilisera... QUI EST ANAÏS K. ? TA MÈRE ??? NON !!! AH ! LA P ! Broché : 464 pages Acheter
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Cosmogonies
Essai
Dans cet essai, il ne sera question que de doctrine. Il me plaît assez d’user et d’abuser de ce mot, d’autant que je ne suis pas un doctrinaire. Ce n’est pas que ma pensée échappe à toute définition, mais j’en reconnais les faillites et ne me prive jamais d’y remuer le couteau spécialement conçu pour les plaies. Mes fragilités intellectuelles s’imposent donc à mes compulsions profondes. Ici, j’aborderai la langue par le bout, la technique par ce qu’elle vaut et la fonction de l’écrivain par sa constante inutilité. Broché : 168 pages Acheter
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Dix mille milliards de cités pour rien
Roman
Un voyage dans l’espace. Un couple s’embarque avec une tripotée d’enfants qui ne sont pas les leurs. Il faut compter avec la pédophilie de l’un et la névrose phobique de l’autre. Un cauchemar. Broché : 130 pages Acheter
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Gisèle
Théâtre
Quand le père a des visées sur sa propre fille, c’est la mère qui revit une tragédie. Un combat contre le père s’engage. Nous sommes en Andalousie, au bord de la mer, parmi les cailloux et les agaves, dans la maison d’Ochoa le berger. Ici, l’homme coule de source. Un touriste en profite pour humilier sa femme. Mais la tragédie est annoncée. Il faut que les corps connaissent la douleur. Broché : 228 pages Acheter
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Ode à Cézanne
Poésie
Rencontres avec Cézanne au cours dune existence d’exilé et de fils prodigue. Broché : 154 pages Acheter
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Mon siège de Robbe-Grillet
Essai
Alain ROBBE-GRILLET est mort. La dette est immense. Je me suis déjà amusé à la reconnaître dans une « lettre ouverte » ; puis, sur le même chemin, songeant que je pouvais un jour lui succéder à l’Académie française, j’ai écrit mon « discours de réception » à partir du siège que lui-même n’avait pas honoré d’au moins un hommage à Maurice Rheims. Méditant maintenant sur le temps qui a passé et sur l’infl uence que cet artiste complet a exercée sur moi depuis, je me dis, pour reprendre une parole d’André BRETON, qu’il avait une bonne étoile à exhiber et qu’elle vient de s’éteindre pour fi xer à son tour le cauchemar littéraire. N’étant pas de la famille, je ne pleurerai pas, mais cette trace romanesque m’envahit jusqu’à une certaine douleur dont les travaux d’approche me fascinent impatiemment. Patrick CINTAS. Broché : 162 pages Acheter
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