Revue en ligne
samedi 04 septembre 2010
Revue d’art et de littérature, musique
Directeur: Patrick CINTAS
Éditeur: Le chasseur abstrait
 
Serge Meitinger

Sommaire de ce numéro:

1. Serge Meitinger

Publications
    Chez Le chasseur abstrait
Introduction
    Autoscannographie
    Chrono-bio-bibliographie
Serge Meitinger à l'ouvrage
    1. Le poète
    2. Le narrateur
    3. L'essayiste
    4. Chronique du péristyle
    5. Librairie du gay savoir
    6. Editeur de Jean-Joseph Rabearivelo

Le livre du guetteur, et son truchement, n'est-il pas un simple miroir ? Courant sur le désert, l'aveuglante lueur ricoche de tain en tain ; de sommet en sommet essaimant la nouvelle, elle éveille l'écho et fait du plein soleil messager et message.

C'est tout mon labeur patient que d'attendre : esseulé, de mon haut, je regarde la vie, je scrute les enjeux du minime et du reste, et je lis signe à signe, ce qui passe en mon cœur, ce château exhaustif où règne un soleil tendre, et pour tout réfléchir ne suis-je pas miroir ?

Serge Meitinger

Voici la généreuse et bien construite contribution de Serge Meitinger au site de la RAL,M suivie de ses publications dans les collections du Chasseur abstrait. "Bref, je me mets en condition pour devenir enfin « l'écrivain » que j'ai tenu, jusqu'ici, presque caché. C'est un peu affolant, car cela expose. Mais si le temps en est venu..." écrit- il. Définition :

Autoscannographie - Nous n'avons que notre corps, mais son monde - le nôtre - ne s'arrête pas à la surface de l'épiderme. Nous n'y sommes pas enfermés comme en une outre chaude et molle ou en une cuirasse bardée de muscles. Sans cesse nous rayonnons et recevons les impulsions de tout le dehors, proche et lointain, dans toutes les gammes sensibles, conscientes, inconscientes, préconscientes comme si notre peau était tambour et tamis, interface diaphane et protecteur à la fois. Nos sens sont des émetteurs, des vecteurs et des récepteurs ; notre esprit un convecteur, ordonnateur et disséminateur. De fait un halo nous entoure et forme notre avant-corps, une aura qui nous rend sensibles à ce qui est et à autrui. Ainsi nous pouvons appréhender le monde en ses qualités propres, les autres en leur singularité sans avoir à toucher ni à être touchés. En avant des corps, les avant-corps se connaissent et s'éprouvent ; si ces derniers ne se conviennent pas, les choses et les êtres, les corps et les esprits ne communieront jamais et iront même jusqu'au rejet. Socialement et culturellement, certaines lois dites de « proxémique » règlent une bonne part de ces rapports (possibles et souhaitables) et les tolérances sont variables selon les latitudes, les cultures et les groupes sociaux. Plus intimement l'on parlera d'aimantations et de « tropismes » : des polarisations, parfois infinitésimales et affectant tous les sens à la fois, nous situent par rapport à tel ou tel autre, telle ou telle réalité plus ou moins prochaine. Et si nous ne pouvons pas « les sentir » c'est que quelques-unes des particules sensibles et olfactives émises en leurs avant-corps nous répugnent particulièrement. [S.M.]

Chrono-bio-bibliographie
de Serge Meitinger

21 avril 1951 : Naissance à Coatsero en Ploujean (petite commune rattachée depuis à Morlaix (Finistère), et qui vit naître en 1845, le poète Tristan Corbière). Mon père, Robert, Serge, né à Paris et ma mère, Georgette, née à Saint-Quentin (Aisne), étaient venus s’installer en Bretagne quelques années auparavant parce que mon oncle qui travaillait avec mon père avait épousé une Morlaisienne (mon oncle, tôlier, et mon père, peintre, tenaient une petite carrosserie automobile). Le nom de « Meitinger » signifie « originaire de Meitingen », petite ville de Bavière peu éloignée d’Augsbourg. Je n’ai pas reconstitué le cheminement de Meitingen à Morlaix : mon grand-père (Maximilien, Alexandre) et son père (Louis, Firmin, Napoléon) sont nés en France, dans la région parisienne, au milieu et à la fin du XIXème siècle. Mon grand-père est mort, blessé de guerre (gazé), le 11 janvier 1919.

1951-1968 : enfance et adolescence à Morlaix ; quelques voyages à Paris et à Saint-Quentin avec ma mère dans ma petite enfance pour traiter par rayonnement dit « solaire », à l’Hôpital Saint-Louis (Paris), l’angiome plan de ma joue gauche. Grandes vacances au bord de la mer, non loin de Morlaix (Primel-Trégastel, Locquirec).

1961-1968 : de la 6e à la terminale, au Lycée Tristan Corbière de Morlaix, baccalauréat A en 1968, seul bac de l’histoire sans épreuves écrites !

1966-1968 : Premier journal et un « roman » intitulé : Père qui es-tu ? Quelques poèmes. Contacts épistolaires avec Armand Lanoux à qui j’envoie des nouvelles pour la revue « À la page » qu’il dirige. Été 1968, premier séjour en indépendant à Paris, en partie chez ma grand-mère.


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 Livres numériques publiés dans la collection "Hors série". Cette collection marqua le début de notre activité éditoriale. Serge Meitinger fut un des premiers à participer à ce projet qui constituait l'ébauche du Chasseur abstrait.
 

Miracle du fruit éclaté - Serge MEITINGER (France)

54 pages

"Cet ensemble poétique est entièrement consacré à la peinture et aux dessins de Paul Cézanne dont il s’efforce de suivre l’évolution historique et thématique. La manière poétique, par son style d’attaque, son coloris, sa texture d’idées et de sons, s’applique à réinventer la manière picturale en son mouvement propre, tout particulièrement dans sa façon de faire exister l’espace. C’est ici un pari sur la traductibilité des arts entre eux", écrit Serge Meitinger.

Couverture de ©Valérie CONSTANTIN


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Basse saison - Serge MEITINGER (France)

32 pages

"À la frontière du visible et de l’invisible se met en place in fine un mythe de la « pierre-lumière » ou de « la pierre de lumière » destiné à faire accoucher dans le soleil-sang du matin « le visage sans amarres » qui est le signe de notre quotidienne (re)naissance.", écrit Serge Meitinger.

Couverture de ©Valérie CONSTANTIN


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Chants d’inexpérience - Serge MEITINGER (France)

85 pages

"C ar tout se tient, passe et se passe ici dans le chant, sans cesse repris, reprenant - « chants d’inexpérience » c’est-à-dire prise, déprise, reprise... Point, instant, germe, élément, arc sifflant la mort, sifflant la vie, boue, fer et ciment, étoile, source : « Naissance reste cela même qui ne cesse de venir ».", écrit Serge Meitinger.

Couverture de ©Valérie CONSTANTIN


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Le sel du silence - Serge MEITINGER (France)

64 pages

Du fond monte le silence —
comme une île plate et ronde à fleur d’eau
une grande feuille étale
— lotus--------------nénuphar —
les monts éclairés retiennent les vents.

Couverture de ©Valérie CONSTANTIN


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Lieux nomades - Serge MEITINGER (France)

87 pages

"Être, c’est toujours être quelque part : bien que notre présence au monde ne soit pas strictement délimitée par notre peau, la place - hauteur, largeur, volume - qu’emplit notre corps dans l’espace terrestre est notre lieu unique et mobile, et à chaque fois situé comme un point repérable et cerné comme un tout."

Couverture de ©Valérie CONSTANTIN


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 Poèmes publiés dans la rubrique "Poésie".
 

Le jardin des délices

d’après Jérôme BOSCH

Le triptyque est fermé

 / comme d’une naissance différée / suspendue à l’extrême frange du vif / figée dans un repos imaginaire / pure vue de l’esprit re-créateur du peintre / troisième jour de la Genèse / émergence du sec, croissance du végétal / formes escarpées dans leur gel, abruptes, maigres, coupantes / larmes minérales en mutation vers la sève / l’hostile jonchée des débris antégénériques / mettre en branle le moutonnement germinatif des expansions terrestres, le buissonnement écailleux des végétations à venir / et succomber à la tentation d’enclore tout le processus créatif dans la sphère cristalline d’un ballon accrocheur de reflets / dans la révolution parfaitement calculée d’une ellipse / les dessous ont pourtant la luminosité glauque des fosses marines / le firmament s’ennue pour un premier orage / Ipse dixit et facta sunt / on a relégué le Créateur dans un coin, proche l’évanouissement / il radote encore / Ipse mandavit et creata sunt /


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Les bibliothèques de Vieira da Silva


L’aigre plainte du scribe

Vivre petite vie
en la caverne aux livres
- murs striés
sériés pressés -

Vivre étroite et coite vie
dans le cloître des livres
- rangés compulsés oubliés -

Nourrir benoîte mort
entre ces minuscules tombeaux
- triés dressés émaciés -

Vie non vie -


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Manières d’être

Tropismes et paysâmes

 

CADUCITÉ


Même le palais brûla
jusqu’à la pierre -
il avait été arbre
trône et tentures
efflorescence violine
tendue dans le noir
- il en reste l’os
le peu le sec.


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Les colosses

en marge de Paul Bloas
“Mada, Debout, de terre et d’eau”
(Éditions Alternatives, Paris, 2003)
Photos de peintures fragiles in situ,
installées en un ancien camp de la
Légion étrangère près de Diego Suarez (Madagascar)

 

 

ATHLÈTES

 

 

Nudité est offrande

à l’aplomb du jour -

 

Huilés comme des lutteurs

ils se courbent sous le soleil

- pieds posés

sur les cales du départ

 

Véloces

dévorant l’air

la piste la poussière

deux poumons et un cœur

seules mesures du but

- spasmespace -

 

Victoire -

un rais mordant.

 


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Miroir brûlé

INÉDIT

Treize + un
sonnets
calcinés
à cœur


1.

brûlant

 

miroir -
cœur du brasier -
plaque portée
au rouge

en approcher
la joue
qui y laisse
viande et peau


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Les remembrances de Polyphile

INÉDIT

[Mise en abyme]

 

Le silence s’est fermé

sur moi

comme l’eau qui enserre le noyé

— et je coule les yeux ouverts —

les oreilles pleines du bourbon de mon sang

pressentant métamorphose —


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De la centurie de l’archer

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De la centurie de l’archer


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Miroir brûlé, miroir des analogues - Chez Le chasseur abstrait

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Brelan de clefs à l’aplomb de l’occiput -, retenu en l’air par une ficelle élimée, un trousseau discord tintinnabule à l’envi. La clef solitaire, très exactement placée au long de ce crâne brutal, en lui ?même engoncé, est-elle la bonne ?

Un pan de rideau aux replis calculés voile et dévoile une colonne à demi obscurcie. Le livre des rôles est ouvert, la réplique placardée. Mais qui a jeté une faucille rouillée en travers des feuillets ?

Le vin, le vin, l’esprit a pétillé en ce cône de cristal. Choisir la savante et double rosette enserrant un clou tors ou le fondant de la rose-pompon ? Le verre est vide. Informe, insonore, sans couleur, il ne nous reste qu’un petit caillou, - scrupule.

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Cartier-Bresson’s kids

I

L’air faraud du gamin de la rue Mouffetard avec ses deux litrons de rouge, un sur chaque bras, a de quoi réjouir le cœur et le serrer. Ce type de bravade souriante, c’est toute une époque du quant-à-soi populaire. Ses culottes courtes en effet, le léger débraillé de sa ceinture, l’allure vieillotte et presque élimée de ses habits le situent bien facilement déjà comme un petit gars du peuple destiné à le rester. Et cette gouaille insolente, non vulgaire toutefois, promeut une dignité qui passe les préjugés. Mais la petite fille en jupe plissée, un peu floue sur le cliché, qui, derrière lui, fronce la bouche, suggère que celui qui a porté le vin à ses pairs, un jour le boira avec eux.

Rue Mouffetard, Paris. 1954.

6-7/3/10

 

II

Elle fait brèche sur l’enfance, cette énorme trouée dans le mur dont les gravats épars jonchent à l’envi l’intérieur d’une ruine vaste et claire. Une troupe de jeunes garçons s’y ébat, tout à la joie d’ajouter la turbulence au saccage. Foulant aux pieds les débris, ils s’empoignent à bras le corps et se bousculent en riant. Un tourbillon les porte qui vrille leurs forces et les essore : l’un d’eux se tient le ventre et se tord littéralement en un rictus excessif, un autre grimpe et danse à même la muraille, un troisième va faire rouler son cerceau sur ce sol inégal. Jusqu’au petit infirme qui saute à cloche-béquilles par-dessus les morceaux de maçonnerie : un sourire lui fend le visage plus qu’il ne l’illumine tant son plaisir s’accroît de la brutalité. Seul, le gars qui trimballe un seau, plein ou vide et de quoi ? semble être hors-jeu, lui qui veut faire passer l’utile par cette voie sans entrée ni issue !

Séville, Espagne. 1933.

8-9/3/10

 

III

Hésitant, il se recueille ou se rassemble lui-même sur le seuil du labyrinthe, éclairé par l’aigrette de jour à son front. C’est que la tondeuse n’a laissé sur son crâne d’adolescent qu’un court gazon drument planté et ladite mèche retombant avec l’inflexion d’un vrai point d’interrogation. Il considère devant lui les brutales tombées de lumière qui éclaboussent le sol bétonné. Comme en un tableau de Chirico, les murs et leurs pans obscurs forment des coins et recoins préludant à quelque traque mythique. Au bout d’une sorte de balancier, l’ombre d’une forme ronde jouxte une ronde plaque d’égout : est-ce un signe ? Par où viendra le Minotaure ? En attendant, il ne voit pas, flou dans l’angle inférieur gauche du cliché, le visage adouci du petit frère : son fil, son Ariane ?

Séville, Espagne. 1932.

10/3/10

 

 

IV

Murailles, murailles haut dressées – façades aveugles comme des remparts, contreforts d’églises altières escaladant les cieux –, avez-vous donc une âme qui force la nôtre à glorifier ce qui écrase ? Au pied des plus abruptes parois, soleil l’invaincu et l’angle impérieux des murs circonscrivent un périmètre d’ombre et de lumière où il semble périlleux de s’avancer comme de demeurer. Pourtant, il y est, tout seul et debout à contre-jour, le frêle enfant mâle dont on ne distingue rien des traits. Arrêté et le visage tourné vers nous, il se tient seulement le cou d’une main et, en accord avec la charrette qui a baissé les bras à l’orée de la clarté et la noire embrasure qui entame le flanc de l’église, il soulage de toute pesanteur indue.

Salerne, Italie. 1953.

7-9/3/10

 

V

Nous sommes à Madrid, mais c’est l’entière et massive figure d’une insula romaine qui se dresse au fond. Une telle muraille aux yeux inégaux, car comment appeler « fenêtres » ces lucarnes de diverses formes et tailles et nullement alignées comme semées au hasard sur l’immense surface, laisse présager quelque débondement prolétaire se rencognant au secret de ses aîtres. Pourtant, sur la grand-place bien dégagée, le jeu des enfants n’a rien d’insolite ni de choquant : ils se focalisent toutefois sur un enjeu qui nous échappe, le photographe ayant cadré trop court. Les marques patentes et convergentes de l’intérêt qui colore les visages ne nous laissent rien savoir hors l’excitation et l’attente. Et deux des petits protagonistes au moins fixent l’objectif. Derrière, presque au milieu, passe un M. Hulot bedonnant et indifférent sous son chapeau. Plus loin, un adolescent, de dos, s’entretient avec un plus petit qu’il nous cache de son corps et dont nous ne voyons que le bras tendu comme un bâton noir. L’ordinaire, vous dis-je !

Madrid, Espagne. 1933.

10-11/3/10

 

VI

Terrasse perchée de Haute-Provence – il y faut la scansion et le soutien de colonnes, même émaciées par la clarté, pour assurer l’oisive liberté des promeneurs qui s’y tiennent au balcon du monde. Posées juste sur le rebord, deux fillettes, qu’on dirait jumelles et qui portent la même robe blanche, symétriquement adossées à la même colonne, imposent au regard leur grâce une et double. Deux chiens se connaissent du nez. Un couple plus âgé semble se séparer cordialement. Au premier plan, à l’angle droit de l’esplanade, deux gamins sont installés. L’un, allongé de tout son long à même la pierre, détend le bras droit vers l’arrière, tandis que le gauche appuie du poignet sur la bouche, ses solides jambes sont demi pliées et il expose en toute sérénité son petit ventre dénudé entre short de bain et polo. L’autre, assis contre la paroi, est recueilli « dans l’amitié de ses genoux », comme dit le poète, les enserrant de ses bras, et se penche un peu vers son camarade. Tournant le dos à l’éboulement de lumière, c’est avec gravité qu’ils devisent !

Simiane-la-Rotonde, France. 1969.

10-11/3/10

 

 

VII

Cette fois, ils sont sur la brèche, sortant tous par cette même trouée de la ruine que, sous ce nouvel angle, l’on découvre maintenant à ciel ouvert. L’un des gosses y fait encore l’acrobate, mais la plupart des autres cherchent surtout à approcher l’objectif avec une question dans le regard, une inquiétude également. Fini de rire et de se bousculer, ils sont désormais très calmes, graves même, et si près qu’ils seront bientôt hors champ, comme s’ils tentaient d’entrer dans l’œil qui voit pour tenter eux-mêmes de voir. Car que peut bien promettre le photographe à tous ceux dont, d’une certaine façon, il a volé l’image ? Il ne saurait vraiment leur restituer ce qu’il leur a pris car son larcin est déjà entré dans le domaine public. Il ne peut apaiser leur malaise qu’en leur apprenant à voir à leur tour, à voir ce qu’ils ne savent pas encore être visible, sensible, compréhensible. La réponse à leurs grands yeux insistants ne saurait être qu’une leçon de photographie à même l’ombre et la lumière.

Séville, Espagne. 1933.

11/3/10

 

 

VIII

Il est en train de perdre terre ou de s’envoler, il entre en extase ou va s’évanouir, le garçonnet en blouse claire qui appuie sa petite main contre ce mur charbonné comme une fresque d’enfer. La tête portant en arrière, la face au ciel exposée, en ce visage sans teint, les yeux sont fermés, la bouche entrouverte semble prier ou supplier. Il entend ou il écoute. La voix des anges ou des imprécations issues de la muraille souillée ou le sourd grondement de la crise qui déchire les entrailles et les nerfs. Après tout, ce n’est peut-être qu’un jeu comme savent en inventer les innocents aux mains vides, mais qui dit sans le dire la violence latente de la grâce.

Valence, Espagne. 1933.

 

6-7/3/10


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L’homme de désir - L’art d’aimer.

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le fumier est la seule vérité de l’amour

ÉLOGE DU FUMIER

Désormais je peux faire sans peine la différence –les yeux fermés, rien qu’au nez– entre les divers fumiers : porc, bœuf, cheval… Je connais aussi leur valeur respective en tant qu’engrais. Un mois de travail à la campagne a suffi à faire mon éducation sur ce point –et sur bien d’autres encore.

L’attitude du citadin, du civilisé, envers ses excréments comme ses déchets domestiques est purement négative : il ne veut rien en savoir, il les rejette au silence pestilentiel des égouts. Les villes sont bâties sur des dédales secrets voués à l’élimination clandestine de toutes ces fertiles purulences. À la campagne par contre, l’on sait le rôle fécondant de l’ordure, le fumier est une richesse. J’y ai acquis le respect des fèces ou de la charogne qui rendues au sillon renaissent céréales.

* * *

 

RHÉTORIQUE DU CORPS

Mon ouvrage du matin consistait à nettoyer la porcherie, puis l’étable ; l’après-midi nous ramassions les bottes de paille semées, à intervalles réguliers, par la moissonneuse-batteuse.

Ce travail m’a donné un corps : pour la première fois, je l’utilisai tout entier ; je ne l’ai jamais autant senti mien que dans les moments de grandes courbatures, quand il se refusait à un surcroît d’effort, quand mon cerveau voulait et que la fourche échappait à mes mains engourdies. Il était mien aussi par les démangeaisons cuisantes que lui causaient les brins de paille folâtres qui s’immisçaient jusque dans mon slip et m’irritaient la peau ; il était mien par la sueur abondante qu’il émettait constamment, par ses odeurs violentes et tenaces, ses brusques sursauts nerveux et sa fatigue enivrante. Il me faisait alors découvrir le comble de la volupté dans une petite pomme aigre mais juteuse, dans une goulée de cidre piqué prise à la bouteille demeurée cachée au frais.

* * *

 

ESTHÉTISME

Tous les muscles sont sollicités dans ce mouvement si simple en apparence qui consiste à soulever une botte de paille au bout de sa fourche pour la lancer dans la direction de celui qui, au haut de la remorque, dispose les bottes en bon ordre. Ce mouvement, quand il est accompli à la perfection, a tous les caractères d’une œuvre d’art : il y a quelque chose d’exaltant à sentir la botte s’arracher du sol à la pointe extrême de la fourche vibrante, retournée d’un coup de reins, pour voler vers le sommet de la charrette dans une parfaite hyperbole ; ici, la qualité esthétique du geste est strictement liée à son maximum d’efficacité, tant il est vrai que l’économie la plus juste des forces et des mouvements corporels rejoint parfaitement le calcul artificiel de la beauté.

Mais il n’y a pas place ici pour l’esthète au regard vide qui n’aurait aucunement le sens du travail, de la sueur et du fumier. Je rêve plutôt d’un esthète nouveau style, les pieds dans le purin, jambes écartées, les yeux fermés, s’emplissant les narines du puissant remugle comme d’une inestimable senteur de jasmin.

* * *

 

L’ART D’AIMER

Un soir, alors que j’entrai dans la porcherie pour y prendre quelque outil, je surpris le jeune fils du fermier en train de se branler dans un box vide, les deux pieds fermement enfoncés dans le fumier frais. Ce garçon d’une quinzaine d’années n’avait guère ébloui mon sens esthétique si développé : il était court et trapu, rougeaud et toujours un peu sale ; il ne me parlait pas. Il avait pourtant été mon compagnon de suée tout au long de l’après-midi ; j’avais pu apprécier sa vigueur et son efficacité dans le ramassage des bottes sans pour autant y lier quelque désir que ce soit.

Cette soudaine vision fut le plus grand choc érotique de ma vie. Il ne me voyait pas, j’étais protégé par le muret du box ; les porcs faisaient beaucoup de bruit. Il s’astiquait lentement, avec application, crachant souvent sur son gland pour le lubrifier. Il officiait avec une science et une grâce d’expert, sachant faire monter jusqu’à l’extrême pointe de sa queue le vif frémissement du foutre, puis empêcher in extremis l’éjaculation, pour recommencer. Je voyais distinctement son gros mandrin rouge dressé dans sa grosse pogne sale. Ses narines frémissaient, épatées, il haletait ; ses traits étaient crispés par l’effort. Il se balançait doucement d’avant en arrière sur ses jambes écartées, tout son corps accompagnant le voluptueux tangage.

La scène me fit bander et j’éprouvai le désir de l’imiter sur le champ, dans l’atmosphère fétide et surchauffée de la porcherie. J’atteignis rapidement à un degré de fracassement intime jamais vécu jusque là. Nous jouîmes en même temps, nos foutres allèrent pareillement se perdre dans le fumier. Je m’esquivai rapidement avant qu’il ne reprît tous ses sens.

Bien qu’il n’y ait pas eu contact physique, je puis dire avoir fait l’amour pour la première fois ; j’avais eu, ne vous déplaise, un vrai compagnon de foutrée !

/ sous-bois, claire jonchée automnale / nu sur l’épais tapis de feuilles mortes qui crissent au moindre soubresaut du corps, éclatent dans un cassement sec / course affairée des fourmis dans la forêt des poils pubiens : caresse irritante, d’une indéfinissable et trop intime volupté qui donne le frisson / frottis poudreux d’ailes de papillons sur le prépuce et le gland à demi-découvert / poussière / rouler orageusement bord sur bord / brindilles dans la raie des fesses, dans les cheveux, dans le maquis du sexe / picotements autour de ces chaudes racines, les couilles / le vent branle les ramures murmurantes / il lèche la légère suée qui fait briller ma poitrine / l’haleine de la forêt annonce comme une approche / dans ma main, la turgescence violette endurcie par le frottement allègre de la peau sur la chair richement innervée du gland / jeu du soleil dans les filaments ténus que tisse de poil à poil ma salive argentée / muscles bandés par le rythme saccadé des reins et des fesses / odeur sucrée et écœurante, douceâtre, des pourrissements muets, de l’humus gras et chaud / tassements féconds et humides / souffles / glissements feutrés / le toucher du velours / le goût résineux et amer de la brindille de pin mâchée trop longtemps / fermer les yeux / le monde y gagne une saveur globale / être cet instant unique de la vie multiple et éparse de cette forêt frémissante comme un poumon / être l’âme de cette fourmi qui cherche sa route à travers mes poils / le craquement de la branche que soulage l’envol du moineau piailleur / BRAHMAN / reste le jet qui a éclaboussé le bleu du ciel, y a tracé son dessin lactescent / prisonnier d’une toile d’araignée, il étire son long fil glaireux vers le sol /

Rennes

 du 15 janvier au 22 mars 1974


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 Récits publiés dans la rubrique "Roman, nouvelle".
 

Des dialogues presque sans paroles

INÉDIT

I

À la librairie. Sous des rayons clairs et bien rangés, devant une table basse servant à l’exposition d’ouvrages, en un lieu qui faisait penser à une petite place au carrefour de plusieurs rues, conversation entre une vendeuse, brune, assez jolie, plutôt grande et élancée (trente, trente-cinq ans), et une cliente de sa connaissance (même âge), un peu plus petite et charnue. L’échange évoquait le mari de la vendeuse brune dont cette dernière venait juste de dire qu’il avait fait grève la veille (enseignant ? fonctionnaire ?). Elle soulignait avec une réelle vigueur dans l’intonation l’aspect irrationnel, passionnel, mais irréductible et plutôt brutal, de certaines prises de position tranchées compliquant une situation, de fait, déjà problématique. J’ai pensé qu’elle faisait allusion à la grève et à tout le mouvement social environnant. L’autre, la cliente, mit alors très maladroitement en avant, sur le mode de l’objection mais en s’y prenant à plusieurs reprises sans vraiment progresser sur la voie de la clarté, le fait que la femme qui parlait n’était pas « du milieu ». Celle-ci tiqua devant la formule comme si le terme était employé de façon péjorative ou impropre… En fait je n’ai rien appris ni compris du propos exact, anecdotique, ce que j’ai retenu et absorbé — et que je m’efforce de restituer ici — c’est une tonalité, une thématique, une atmosphère dont la perception avait tout de même quelque chose d’évident. Ainsi, l’on peut saisir la tessiture affective et même intellective d’une conversation, d’un échange verbal sans en connaître le sujet et l’on saurait en mimer et rejouer sans équivoque l’expression pure. À suivre…


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Signes d’oiseaux relevés d’haruspice

INÉDIT

Vendredi 20 juin 2008

Paris

 Sortant de la maison sur la rue, en début d’après-midi, j’ai surpris au bord même du toit qui jouxte notre immeuble et à la hauteur exacte du plafond de notre salon, une sauvage agression. Un gros oiseau noir au plumage luisant et au bec fortement busqué de rapace – une sorte d’énorme corbeau – était en train de déchiqueter un autre oiseau beaucoup plus petit sans doute (je ne l’ai pas vraiment vu) qui s’était réfugié dans l’anfractuosité entre le zinc et le mur, espace minuscule où son désespoir l’avait fourré. Je voyais voler les plumes arrachées et l’insistance sans merci d’un prédateur précis et patient. Je ne sais comment cela s’est fini mais cette séquence de vie sauvage en pleine ville m’a saisi et rappelé à certaine conscience du monde comme il va. Les Anciens (quelle que fût leur obédience spirituelle ou religieuse) diraient tous en chœur que c’est un présage ! Mais de quel sens ? Mystère ! Par contre, côté jardin, dans les vrilles frénétiques de l’espèce de vigne vierge qui mange nos murs et s’empare de nos volets, le refuge d’un couple de forts pigeons, d’où de puissants roucoulements et de lourds envols sur la cour, préludant à la féconde paix du nid : guerre en façade sur rue, paix en façade sur jardin ou plutôt sur un minuscule puits carré de verdure ; les deux faces de la vie.


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À vue d’île : La Réunion - instantanés différés

INÉDIT

TERRE NOIRE

Mon premier séjour à La Réunion fut presque impromptu. Notre première année universitaire à l’École Normale Niveau III de Tananarive, commencée fin septembre 1980, à notre arrivée, fut très brève et peu chargée : nous n’avions, pour l’heure, qu’une promotion, entrante… Et cours comme examens furent bouclés pour fin mars. La situation sociale sur place était agitée en raison d’émeutes sporadiques (bien sûr téléguidées, mais par qui ?), accompagnées du pillage (rituel) des magasins indo‑pakistanais et, dès février, nous vécûmes sous le régime d’un couvre‑feu qui se perpétua jusqu’en juin, avec des atténuations progressives. Les pénuries battaient leur plein : il n’y avait pratiquement rien sur les rayons de ce qui s’appelait encore supermarché et à peine plus sur le marché : il fallait aller faire ses courses d’épicerie …à La Réunion, par exemple.


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 Essais publiés dans la rubrique "Essai".
 

La chair, l’idée, le verbe
Bref essai d’autoscannographie

Valérie CONSTANTIN - Corps 2


Nous n’avons que notre corps, mais son monde - le nôtre - ne s’arrête pas à la surface de l’épiderme. Nous n’y sommes pas enfermés comme en une outre chaude et molle ou en une cuirasse bardée de muscles. Sans cesse nous rayonnons et recevons les impulsions de tout le dehors, proche et lointain, dans toutes les gammes sensibles, conscientes, inconscientes, préconscientes comme si notre peau était tambour et tamis, interface diaphane et protecteur à la fois. Nos sens sont des émetteurs, des vecteurs et des récepteurs ; notre esprit un convecteur, ordonnateur et disséminateur. De fait un halo nous entoure et forme notre avant-corps, une aura qui nous rend sensibles à ce qui est et à autrui. Ainsi nous pouvons appréhender le monde en ses qualités propres, les autres en leur singularité sans avoir à toucher ni à être touchés. En avant des corps, les avant-corps se connaissent et s’éprouvent ; si ces derniers ne se conviennent pas, les choses et les êtres, les corps et les esprits ne communieront jamais et iront même jusqu’au rejet. Socialement et culturellement, certaines lois dites de « proxémique » règlent une bonne part de ces rapports (possibles et souhaitables) et les tolérances sont variables selon les latitudes, les cultures et les groupes sociaux. Plus intimement l’on parlera d’aimantations et de « tropismes » : des polarisations, parfois infinitésimales et affectant tous les sens à la fois, nous situent par rapport à tel ou tel autre, telle ou telle réalité plus ou moins prochaine. Et si nous ne pouvons pas « les sentir » c’est que quelques-unes des particules sensibles et olfactives émises en leurs avant-corps nous répugnent particulièrement.

*

Telle est la chair, corps et avant-corps, et ce rayonnement centré sur notre présence corporelle nous est résidence et royaume car il se marie à la chair du monde où il pénètre et se meut en osmose. Toutefois cette osmose n’est pas une harmonie préétablie et elle se joue en un ajustement perpétuel qui exige une vigilance généralement insue mais opérante. Car il y a des cas d’échec qui sont des défauts de présence au monde et aux autres et que la psychiatrie s’efforce de classer et de traiter.


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Paradoxes de la confiance foncière :
De fiance à formance dans l’œuvre de Samuel Beckett

Résumé : À notre sens, le rapport au monde des héros beckettiens est fondé sur une série de paradoxes. Ils vivent un rapport de confiance foncière, ou de ‘fiance’, à notre espace terrestre tout en éprouvant fortement et parfois douloureusement les limites de leur possible investissement en ce monde. L’élément proprement humain qui leur permet de ‘se retourner’ et de ‘continuer’, en dépit de tout, est le langage, souvent réduit chez Beckett à un flux de ‘parlance’. Toutefois seule cette dernière garantit une potentielle incarnation qui, dans l’œuvre de Beckett, revêt l’allure d’une ‘forme se formant’, ce que nous appelons ‘formance’.

 

Nous sommes des terriens, des terrestres, et baissant la tête, nous quêtons à même le sol, traces, chemins, lignes d’erre ; nous ne cessons pourtant de lever les yeux au ciel, y cherchant peut-être d’autres voies. Nos convictions sensibles les plus originaires sont prises, entre terre et ciel, dans l’évidence du monde à laquelle Husserl accorde le statut d’une foncière confiance. Bien que le ton en soit souvent noir et l’accent désespéré, que la souffrance y soit patente et même pantelante, il nous semble que l’œuvre de Samuel Beckett accomplit, selon le vœu même du fondateur de la phénoménologie, en nombre de ses décours, une manière de ‘réduction’ sauvage et abrupte qui fait apparaître le ‘sol’ (Boden) ou le socle de notre présence au monde comme ‘croyance au monde’ (Weltglauben) et confiance (Vertrautheit ; Husserl, 1970). S’abandonner à la lourde glèbe d’un champ, à l’herbe drue d’un fossé ou à la boue grasse d’une excavation, tourner sa face vers le firmament étincelant pour en ruminer l’obscur comput, ce sont là des gestes naturels, vitaux, propres aux héros ou antihéros de cet univers. Et c’est sur ce mode foncier de la ‘fiance’ - vieux mot qui désigne d’abord le ‘serment de fidélité’ - au monde et à ses éléments que peut s’envisager, pour eux, toute tentative d’itinéraire sur la surface mal cadastrée des territoires à parcourir, que peuvent s’articuler des lignes et parcours insuffisamment balisés composant pourtant des trajets et même des voyages, que peut s’élaborer le calcul des chances et la mise en séries des possibles. La ‘fiance’, seule, garantit l’itinéraire et l’‘itinérance’ - terme qui souligne le fait d’aller selon un trajet, si improbable qu’il soit, et qui, devenant quasiment mot-valise, noue ainsi l’errance à l’allant. Associée à la confiance concomitante accordée au langage ou plutôt à la ‘parlance’, elle ménage, également, le jeu vertigineux des ‘séquences’ qui tiennent en elles le déroulé des possibles, moins exténués souvent qu’exacerbés et amplifiés par la spirale du verbe où ils sont concaténés. Car notre confiance en le monde, en son existence, en sa bénévole indifférence, la foi implicite (et même parfois explicite) que lui vouent les Murphy, Molloy, Watt, Mercier, Malone, Mahood ou Worm ne se séparent pas d’un investissement langagier et plus que tel : esthétique. Lequel vise à incarner dans le matériau même du vif en acte une ‘forme se formant’ ou une ‘formance’ dont l’évidence doit à son tour répondre à celle du monde, des êtres et des faits.


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Extrait de "Mallarmé"
Collection Portraits littéraires - Hachette Supérieur

La crise (1866-1870)

Les conséquences métaphysiques d’une esthétique intransigeante

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La crise métaphysique, qui domine et bouleverse la vie et l’oeuvre de Mallarmé de 1866 à 1870, prend sa source dans l’expérience d’écriture que lui impose le projet d’Hérodiade. Le texte n’est pas ici la reprise d’un conflit intime antérieur mais le creuset même où s’élabore le drame intérieur : Hérodiade ouvre la crise dont le conte d’Igitur tentera, lui, la sublimation. Un renversement de portée ontologique, décisif pour le destin littéraire et personnel du poète, est vécu dans et par le travail du verbe. C’est une dimension présente dès l’origine, dès les premières ébauches : Mallarmé écrit à Cazalis en octobre 1864 :

Pour moi, me voici résolument à l’oeuvre. J’ai enfin com­mencé mon Hérodiade. Avec terreur ; car j’invente une langue qui doit nécessairement jaillir d’une poétique très nouvelle, que je pourrais définir en ces deux mots : Peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit.

Le vers ne doit donc pas, là, se composer de mots ; mais d’intentions, et toutes les paroles s’effacer devant la sen­sation. Je ne sais si tu me devines, mais j’espère que tu in ’approuveras quand j’aurai réussi. Car je veux - pour la première  fois de ma vie - réussir. Je ne toucherais plus jamais à ma plume si j’étais terrassé [1].


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Poésie et philosophie, l’œuvre de Jacques Garelli : histoire d’un compagnonnage heureux.

INÉDIT

 Dans le volume Penser le poème qui accompagne la réédition de trois recueils de Jacques Garelli et qui est un ensemble d’essais composé en hommage au poète et au philosophe, Kostas Axelos pose deux questions qu’il estime essentielles, auxquelles J. Garelli répond ensuite d’ample manière.

La première question concerne le rapport de la pensée (philosophique) et de la poésie. [L’auteur du Jeu du monde ajoute :] …il nous faut avouer que nous ne voyons pas clair dans la problématique du lien qui unit et sépare poésie et pensée.

La deuxième question se formule ainsi :

[…] comment éviter les découpages traditionnels qui semblent aller de soi et ne parviennent pas à questionner ni ce qui est nommé le “général”, ni ce qui le tient au présumé “spécial”, ni ce qui unit et différencie les divers déploiements des dimensions spécifiques ? (PlP, 187-188)[1].


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Une trilogie allemande

Une trilogie allemande
Serge MEITINGER

Alban Lefranc que je tiens pour l’un de nos jeunes écrivains les plus prometteurs clôt, par la parution de Vous n’étiez pas là (Verticales, 2009), un triptyque qui vient d’ailleurs de paraître en traduction allemande sous le titre d’Attaques (Angriffe, Blumenbar Verlag, 2008). Il comprend aussi Attaques sur le chemin, le soir, dans la neige (Le Quartanier, 2005) et Des foules, des bouches, des armes (Melville/Léo Scheer, 2006). Le premier récit évoque Rainer Werner Fassbinder (RWF), le second la bande à Baader, le troisième Fräulein Christa Päffgen alias Nico, modèle, actrice et chanteuse au destin étrange et tragique.

Les trois essais qu’il me paraît opportun de réunir en un seul document ont été écrits pour remue.net où ils ont été publiés à leur date.


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Bornoyages du champ poétique - chez Le chasseur abstrait

La rentrée
en poésie

 

Bornoyages du champ poétique

[qu’à la poésie il saurait être question de cantonner]

de Serge Meitinger

Bornoyer : 1. Regarder d’un œil en fermant l’autre, pour vérifier un alignement, pour juger si une règle est droite, une surface plane. 2. Placer des jalons de distance en distance pour tracer la ligne des fondations d’un mur, ou d’une rangée d’arbres. (Littré) Le terme voisine avec « borne » et avec « borgne » : il s’agit de faire l’épreuve de la limite et de l’ordre à assigner, en toute rectitude, par un jeu corporel précis qui rend, un instant, borgne mais pour donner plus d’acuité au regard. Bornoyages est un néologisme formé avec le suffixe « –age » qui permet de former des noms décrivant une action et/ou le résultat de cette action.

MA BIBLIOTHÈQUE IDÉALE

Aucun de nous/ ne tient seul./ Il lui faut outre les os/ une parole /fût-elle économe./ Alors le jour contemporain s´éclaire/ un peu. - Michel Dugué - Le Jour contemporain, 1998

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Ma bibliothèque idéale se niche toute dans ma bibliothèque réelle : c’est clair désormais, j’ai plus de livres autour de moi que je ne pourrai en lire en ce qu’il me reste de vie ! Cette prise de conscience incite à la sagesse et induit la circonspection envers la « nouvelleté », encore qu’il faille rester ouvert à la belle surprise, au chef-d’œuvre inconnu qui existe bien quelque part, et qui attend n’attendant pas…


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MÉDITATION PREMIÈRE - « Comprendre c’est filier »

Comprendre n’est pas expliquer. L’opposition entre ces deux procès de l’esprit est classique depuis que l’herméneutique est entrée en philosophie, c’est-à-dire depuis qu’une science de l’interprétation s’avère la meilleure garante possible pour la production du sujet comme « soi ». Revenons-y un instant. Explicare (lat.) veut dire « déplier, déployer, développer » avec l’acception quasi sensible de faire apparaître « la chose » au jour, partie par partie, et en exposant les liens de concaténation entre les divers aspects ou moments qu’elle est susceptible de présenter simultanément ou successivement. Il y a un principe analytique dans l’explication qui objective tout en détaillant voire en morcelant l’objet. La clarté tend à être totale, c’est-à-dire sans reste, mais elle se pose d’emblée comme extérieure à la visée qui l’appelle : elle se fige dans l’ordre d’un tableau objectif et neutre, ordonné selon des relations hiérarchiques univoques, temporelles et causales. Comprehendere (lat.) veut dire « saisir ensemble » c’est-à-dire « saisir et tenir dans son ensemble ». L’appréhension est d’emblée synthétique et maintient le plus résolument possible l’objet saisi comme un tout, mais cette totalité pressentie et même proposée, c’est-à-dire mise en avant, se sépare mal de l’acte intellectuel qui l’envisage et la produit. Cette façon de « prendre avec » compromet celui qui s’engage dans une telle intellection et colore toujours-déjà l’acte de comprendre d’une manière de « se comprendre » (au sens aussi de « se prendre avec »). Ces deux modes d’approche intellectuelle ont été clairement distingués au moment où l’on s’avisa de séparer « sciences de la nature » et « sciences de l’esprit » (ce fut le premier nom réservé à ce que l’on appellera par la suite « sciences humaines »). Les premières relevant d’une logique classificatoire et d’une causalité linéaire, le but étant une vision tabulaire monovalente, les secondes d’une série non arrêtée d’interprétations, tributaires de visions du monde variables, engendrant des horizons d’attente divers bien que descriptibles et situables. Il en est résulté l’exigence d’une science de l’interprétation qui soit un « art du comprendre » dont les règles s’appliquent aussi bien à la lecture des textes et des œuvres d’art qu’aux événements de la vie humaine, ouvrés de main d’homme. Ces règles sont surtout des principes qui canalisent le processus de traduction et de retraduction qu’impose une interprétation au long cours.

 


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 Serge Meitinger publie deux "Espaces d'auteur" : Chronique du péristyle & Librairie du gay savoir.

 

 Pourquoi le péristyle ?
Le péristyle c’est d’abord cette colonnade à demi ombragée, ouverte sur le rectangle clair et serein d’un patio verdoyant et du ciel. Dans la douceur d’un climat qui ménage le corps et la faculté de penser, des pas sans hâte, enfants de la méditation, rythment une parole qui s’accorde au lieu, au moment et aux interlocuteurs et ne lâche pourtant pas un fil de clarté et de raisons qui s’enchaînent. Il s’agit de penser en marchant avec autrui, de marcher en pensant avec un alter ego, ne liant (...) Lire la suite

 En vue de notre mondialité
"Sitôt né, le mortel se trouve inscrit dans les intervalles du Monde,
de soi à soi-même, à autrui, aux choses ; et du Monde à soi."
Philippe Forget
Dans l’état qui est l’état actuel de nos civilisations, pour aborder dignement la question de notre rapport au Monde en tant qu’hommes, intellectuels, artistes et citoyens, il ne faudrait plus nous laisser piéger par le va-et-vient, vite consternant, trop facilement établi entre des particularismes plus ou moins identitaires (...) Lire la suite

 Carcan identitaire
La question est simple : est-on en droit d’assigner à quiconque, même avec les meilleures intentions du monde, l’identité qu’on estime devoir être la sienne ? La réponse sera aussi ferme et entière que la question. Encore la faut-il problématiser et argumenter !
En nombre de points de notre terre, à l’intérieur des grands empires culturels établis à la mesure des territoires économiquement et politiquement soumis, se développe, depuis des lustres désormais, une puissante revendication (...) Lire la suite

 Écrivez pour empêcher les autres d’écrire
J’ai été choqué par cette formule « graphée » à la manière de Ben quand je l’ai découverte pour la première fois en en-tête de notre Ral,m, sautant aux yeux comme un gros mot. Je dois avouer qu’elle me gêne encore bien que Patrick Cintas m’ait expliqué que c’était une contrefaçon (malgré la souscription ou à cause d’elle : « Ceci n’est pas un faux ») et une sorte d’antiphrase graphique dénonçant à la fois le prétendu art conceptuel de Ben et un certain impérialisme idéologique visant à (...) Lire la suite

 Universel donc singulier
Il était de bon ton - et il l’est parfois encore - chez les partisans et défenseurs de diverses « minorités culturelles », plus ou moins tenues pour opprimées, de demander une sorte de moratoire. « Laissez-nous, disaient-ils, le temps de cultiver pleinement notre différence dans notre coin, entre nous et, quand nous serons plus forts, bien raffermis en notre identité et assis sur nos valeurs restaurées (ou enfin instaurées), nous nous tournerons vers vous c’est-à-dire vers l’universel, vers (...) Lire la suite

 Le droit à la nuance
...Étonner le mort
Outre le suffrage universel et la séparation des pouvoirs - c’est-à-dire l’État et l’état de droit, il m’a toujours semblé que la meilleure définition de la démocratie pourrait être « le droit à la nuance ». Nuance puisque la loi est toujours sujette à interprétation et à distinguo tant dans son élaboration (songeons aux amendements, souvent nombreux, qu’il faut lui adjoindre) que dans son application (voir, par exemple, les divers attendus qui accompagnent un (...) Lire la suite

 Tabous
Chacun a ses points et ses instants de superstition. L’on évite, ou l’on privilégie au contraire, tel acte, tel lieu, tel aliment, telle couleur ou tel chiffre, ad libitum... On se le pardonne d’autant plus facilement qu’on est pleinement conscient de sa faiblesse momentanée qui est de déroger, sur des détails souvent peu signifiants, à ses habitudes rationnelles voire à son credo rationaliste. Parfois il s’agit aussi de sacrifier aux convenances. Partant, l’on se sent disposé à la même (...) Lire la suite

 Par-dessus le marché
J’ai reçu, il y a quelques mois, une assez grande enveloppe bien remplie comme on en trouve souvent dans sa boîte. C’était manifestement un package publicitaire débité en série par une machine qui remplit les pochettes et les scelle en encollant le pointillé qui sert à leur ouverture. Il y avait, d’ailleurs, une promesse de cadeau en rouge au dos. L’en-tête portait en gros caractères INFOS, et en tout petit, juste au-dessus des lettres grasses, « Médecins sans frontières ». À l’intérieur, (...) Lire la suite

 EUROPE, le génie des droits
À mon sens, la partie la plus exaltante du Traité établissant une Constitution pour l’Europe est « La Charte des droits fondamentaux de l’Union » qui réunit, en fronton ou en frontispice, les titres sous lesquels peuvent se ranger les plus hautes valeurs communes destinées à régir la vie des citoyens dans leurs États respectifs comme dans l’Union. Le triptyque national français : « Liberté, Égalité, Fraternité », s’y trouve modernisé et précisé et « La Charte » décline successivement : « (...) Lire la suite

 Tee shirt et différence
Je voudrais prolonger ici le commentaire qu’accorda généreusement Daniela Hurezanu à mon intervention, un peu ancienne déjà, intitulée Universel donc singulier. Ma commentatrice évoque en effet des exemples empruntés à son expérience américaine et qui éclairent autrement mon propos. Reprenant à sa manière l’opposition que j’établissais entre ce que je nommerais respectivement « universalisme » et « universalité », elle en illustre quelques vives occurrences. J’appellerais « universalisme » (...) Lire la suite

 Trop heureux... S’ils savaient !
Vers la fin du mois d’août de cette année, j’ai eu l’occasion d’accompagner ma fille, tout fraîchement bachelière, chez des camarades de son école de musique. Initialement, je ne devais faire que la conduire mais, une fois sur place, je fus convié, par les parents des trois frères (de 16, 14 et 12 ans) qui invitaient, à rester avec tout le monde pour partager les agapes et assister au « bœuf » de l’après‑midi. Le lieu était plaisant et ouvert, il faisait beau et le repas, fort (...) Lire la suite

 La scène de l’exclusion
Les événements qui, en novembre, ont mis le feu aux banlieues de nos grandes cités sont sujets à interprétation. Tout le monde, ou presque, s’accorde sur l’échec d’une politique de la ville conduite selon les humeurs idéologiques des dirigeants successifs et vouée aux fluctuations budgétaires d’une période économiquement difficile. Mais les uns comprennent, trop bien parfois, les raisons d’une colère et d’un déchaînement qui ont pris par endroits des tournures barbares ; les autres (...) Lire la suite

 Une certaine déclaration
Il y eut donc un moment 89 où les circonstances, les hommes et une forme singulièrement vivace de la raison entrèrent en osmose pour accoucher de ce miracle qui fait encore parler de lui car il est toujours vivant : la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » rédigée par les membres d’une Assemblée nationale sur le point de devenir Constituante, en ce mois d’août 1789 qui fit basculer définitivement l’Ancien régime. Ces dix-sept articles, précédés d’un bref préambule, sont le (...) Lire la suite

 La loi, l’histoire, la mémoire
La vocation de la loi est de prescrire l’action à venir, d’en déterminer les procédures et limites, de prévenir autant que faire se peut les crimes et délits, les atteintes aux biens et aux personnes... Elle n’a pas à remodeler le passé et à en imposer une interprétation. N’ayant jamais, en démocratie du moins, d’efficience rétroactive, elle ne saurait en rien calibrer la mémoire en transformant des opinions (plus ou moins fondées) sur des faits historiques en délits punissables de censure, (...) Lire la suite

 Point d’oubli
Ravaudez d’oubli ces bribes exactes !* Borgès, dans une nouvelle recueillie dans Artifices (1944), intitulée Funes ou la mémoire, écrit le drame d’un homme dont la mémoire retient l’intégralité de ce qu’il vit et éprouve, seconde par seconde, détail par détail, et qui ne peut absolument rien oublier. Ses souvenirs, dit-il, deviennent “intolérables à force de richesse et de netteté” et il est clair qu’un tel poids mémoriel interdit à la fois de vivre (puisque le temps nécessaire (...) Lire la suite

 Nous n’avons pas les mêmes valeurs !
« Nous n’avons pas les mêmes valeurs ! » s’écrie une dame, demi artiste, demi aristo, assise sur sa dernière chaise devant son dernier guéridon sur lequel elle couvre de rillettes une ultime tartine de pain bis. C’est à l’huissier qui fait emporter le reste de ses biens et de ses meubles qu’elle s’adresse. De la sorte, elle se situe ostensiblement du côté des valeurs, généreuses et non quantifiables, de la belle et bonne vie, harmonisant jouissance et franchise, désinvolture et goût de (...) Lire la suite

 Contrefaçon... non, merci !
Oui, la poésie, par exemple, que le commerce actuel de la librairie, virant de plus en plus nettement au commerce de produits de loisirs, néglige voire bannit, serait susceptible moyennant un traitement approprié - un petit lifting idéologique ! - de se tailler sa part pleine et entière de marchandise presque comme les autres ! J’ai reçu, il y a quelques années, courant mai 2001, une lettre d’un certain Luc-Paul Lafouille de Grenoble qui chaperonnait une petite feuille poétique intitulée (...) Lire la suite

 Le droit de choquer
Serge MEITINGER
Le droit de choquer Le principe cardinal qui permet d’associer le plus harmonieusement possible la liberté de conscience et d’opinion avec la liberté d’expression, quand il s’agit de foi, pourrait s’énoncer ainsi : « Respecter les croyants, ne pas ménager les croyances ! ».
Il y eut l’affaire des caricatures danoises de Mahomet, puis le discours de Ratisbonne où le théologien Ratzinger supplanta un bref moment le pape Benoît XVI. Puis il y a la fatwa, toujours en (...) Lire la suite

 Vote blanc, vote zéro
Vote blanc, vote zéro Serge MEITINGER
Pour la première fois de ma vie de citoyen, le 6 mai 2007, j’ai voté blanc. Avec une certaine mauvaise conscience et un vrai poids sur le cœur, ayant tenu à ne pas m’abstenir purement et simplement et à faire le geste d’exprimer sous cette forme mon opinion. Formalisme de l’acte pur non dénué de puissance morale et affective, bien que dépourvu de tout impact extérieur ! En effet, selon le mode de calcul des suffrages (...) Lire la suite

 Une nation de fonctionnaires
Une nation de fonctionnaires Serge MEITINGER
Il y a, me semble-t-il, un pays au moins sur la terre où la révolution communiste soviétique a pleinement triomphé et continue à afficher sa victoire avec fierté et même arrogance. Ce pays, c’est le nôtre, le beau et doux pays de France ! Triomphé dans les esprits, dans les mœurs et dans les cœurs si ce n’est tout à fait dans les institutions car nos concitoyens ont parfaitement compris et intégré le « modèle soviétique » (...) Lire la suite

 Nous y sommes
Nous y sommes ! Serge MEITINGER
Où ? À quoi ? Mais à la « crise » bien sûr, avec un grand K. Enfin ! depuis le temps que ça mijotait ! Après une série très lisible déjà de signes avant-coureurs, comme dès 1995 la mise en faillite de la Barings britannique par Nick Leeson, l’affaire dite Jérôme Kerviel fit soudain voir chez nous qu’une véritable folie furieuse était érigée en système et adoubée par les plus éminents qui eussent dû être pourtant les plus clairvoyants, les (...) Lire la suite

 « Je ne cherche pas, je trouve. »
Telle est la boutade, envoyée en son temps, en manière de vigoureux coup de manchette dans la figure des « chercheurs » arrogants, par Picasso qui savait bien, lui, de quoi il parlait. La formule a le mérite de rappeler qu’il vaut mieux être « trouveur » que « chercheur » et que la découverte, l’innovation et la création sont les buts intrinsèques de toute recherche. L’artiste — quand il mérite ce nom — a un avantage en la matière, c’est certain, mais sa (...) Lire la suite

 Mes maximes opimes, 1
À la fin de mon volume d’essais Bornoyages du champ poétique [qu’à la poésie il ne saurait être question de cantonner] (Le Chasseur abstrait, 2008), j’offrais ex abrupto quelques maximes qui devraient être, comme leur qualificatif latin l’indique, porteuses de fécondité et susceptibles de fertiliser la réflexion. Comme elles ne vont pas tout à fait de soi et qu’elles résistent même quelque peu à l’entendement, il m’a semblé nécessaire de les (...) Lire la suite

 Baisse tendancielle
Baisse tendancielle Serge Meitinger
Les jeunes blancs-becs, que nous étions juste après 1968, en hypokhâgne et en khâgne dites Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles (avec toutes les majuscules qu’il sied !), ne se lassaient jamais d’un jeu de mots un peu lourd, mais qui flattait en eux des désirs incertains, sur la fameuse « baisse tendancielle du taux de profit » qui, selon Marx, déterminerait le destin implosif (ou explosif) du capitalisme[1]. Nous répétions avec une (...) Lire la suite

 Avant dire
Une tradition célèbre, celle de l’amour courtois qui ennoblit notre moyen-âge, a privilégié entre toutes la quête d’un savoir qui serait instituteur et gardien de la joie. Il fut appelé gaïa scienza ou gay savoir. Un philosophe de la fin du XIXe siècle a voulu faire renaître cette tradition et étendre cette inspection, roborative et joyeuse, à l’entière connaissance de l’être et du monde. Il nous a révélé ainsi un Socrate qui souhaitait autant s’exercer à la danse qu’à la dialectique et ne (...) Lire la suite

 Les Délices des cœurs ou ce que l’on ne trouve en aucun livre.
Ahmad al-Tîfâchî

Ahmad al-Tîfâchî : Les Délices des cœurs ou ce que l’on ne trouve en aucun livre,
traduction intégrale par René R. Khawam, (Phébus, 1981, repris en Pocket, 1993). “Ce qui fait le plus plaisir, c’est de laisser choir la virilité.” Il voulait dire par là : laisser tomber la pudeur ». Tel est l’aveu d’un vénérable cheikh (qui a tout de même fait sortir les jeunes gens avant que de livrer ainsi sa pensée) et telle est la motivation principale de ce livre. L’auteur, Ahmad (...) Lire la suite

 Pier Paolo Pasolini : Les Anges distraits, traduction de Marguerite Pozzoli (Gallimard, Folio, 2001)
Actes impurs suivi de Amado mio, traduction de René de Ceccaty (Gallimard, Folio, 2003).

Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir
Pier Paolo Pasolini : Les Anges distraits, traduction de Marguerite Pozzoli (Gallimard, Folio, 2001) et Actes impurs suivi de Amado mio, traduction de René de Ceccaty (Gallimard, Folio, 2003). Il est condamné à être éternellement malheureux celui qui aime, d’un amour exclusif, les adolescents et éternellement volage ! Car il n’aime qu’un moment d’une vie, que le moment tenu pour parfait d’un corps et (...) Lire la suite

 Anonyme : Roman d’un inverti-né, préface d’Émile Zola, commentaires du Dr Laupts en introduction et en postface (Éditions À rebours, Lyon, 2005)
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir
Anonyme : Roman d’un inverti-né, préface d’Émile Zola, commentaires du Dr Laupts en introduction et en postface (Éditions À rebours, Lyon, 2005) C’est un texte appareillé et même corseté, dûment encadré, que cette confession anonyme envoyée à Émile Zola par un jeune aristocrate italien et que le célèbre romancier autorisa le Dr Laupts (pseudonyme de G. Saint-Paul) à publier, en 1896, dans les Archives (...) Lire la suite

 Antonio Rocco : Pour convaincre Alcibiade, traduction anonyme du XIXe siècle révisée sur l’édition italienne de L’Alcibiade fanciullo a scuola (1988), NiL éditions, Paris, 1999.
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir
Antonio Rocco : Pour convaincre Alcibiade, traduction anonyme du XIXe siècle révisée sur l’édition italienne de L’Alcibiade fanciullo a scuola (1988), NiL éditions, Paris, 1999. C’est un bonbon que ce petit livre, trop sucré et écœurant, mais il agace aussi les gencives et les dents et il est destiné à provoquer des rages dans les bouches et les têtes bien-pensantes qui en avaleront de travers, en (...) Lire la suite

 David Leddick : The Male Nude, Köln, London, Madrid, New York, Paris, Tokyo, Éditions Taschen, 2000.
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir
David Leddick : The Male Nude, Köln, London, Madrid, New York, Paris, Tokyo, Éditions Taschen, 2000. Voici un fort volume de plus de 750 pages qui contient presque autant de clichés nous présentant la nudité mâle, de 1845 à peu près jusqu’à l’aube de notre XXIe siècle ! Il nous révèle comment une représentation longtemps placée sous le signe de l’interdit est passée au statut d’œuvre d’art puis de (...) Lire la suite

 Montesquieu : « Du crime contre nature », De l’esprit des lois, Livre XII, chapitre VI.
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
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Montesquieu : « Du crime contre nature », De l’esprit des lois, Livre XII, chapitre VI. Il est d’abord décevant de découvrir avec quelle précaution et quelle apparente ferveur Montesquieu, homme des Lumières, sacrifie au préjugé ancestral et contemporain bien que ce soit pour introduire, dans ce domaine, une idée de modération… « À Dieu ne plaise que je veuille diminuer l’horreur (...) Lire la suite

 Michel Dorais et Éric Verdier : Petit manuel de gayrilla
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
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Michel Dorais et Éric Verdier : Petit manuel de gayrilla à l’usage des jeunes ou comment lutter contre l’homophobie au quotidien, Éditions H & O, Béziers, 2005.
Voici un petit livre roboratif et salutaire, destiné à la vie pratique des jeunes (et moins jeunes) de la diversité sexuelle. L’appellation de « diversité sexuelle » veut regrouper, sans hiérarchie ni discrimination, les gays et (...) Lire la suite

 Tour du monde de la poésie gay, Voyage(s) facétieux d’Albert RUSSO
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
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Tour du monde de la poésie gay, Voyage(s) facétieux d’Albert Russo, Hors Bleu-Poésie, Éditions Hors Commerce, Paris, 2004.
Cette anthologie (pas toujours si facétieuse !) se veut en prise immédiate sur la sensibilité gay internationale telle que peut la transcrire et faire ressentir une écriture resserrée et souvent allusive que l’on souhaite tenir pour poétique. Le plus âgé des auteurs ici (...) Lire la suite

 André Gide : Corydon
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
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André Gide : Corydon, Gallimard, 1924 (Folio, n° 2235).
Paru en 1911 de manière confidentielle, à douze exemplaires, ce petit livre qui ne comportait pas encore les quatre dialogues tenus entre le médecin Corydon et un narrateur qui se fait l’avocat du diable resta, nous dit l’auteur, dans un tiroir jusqu’à sa mise au jour effective en 1920. Depuis, ces pages ont fait carrière et le (...) Lire la suite

 Reinaldo Arenas : Avant la nuit
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
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Reinaldo Arenas : Avant la nuit (autobiographie), Traduit de l’espagnol (Cuba) par Liliane Hasson, (Actes Sud, collection Babel, Arles, 2000).
À tous ceux que déprime leur condition dite pourtant « gay », à ceux que traumatise la moindre apparence de discrimination, à ceux qui méconnaissent la qualité réelle des libertés assurées en nos contrées par un régime, parfois décrié, de démocratie dite « (...) Lire la suite

 Didier Eribon : Réflexions sur la question gay
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
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Didier Eribon : Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999). D’une part, il y a ceci, raide comme béton : « J’aime la bite. J’aime me faire baiser par une bite. J’aime branler une bite. J’aime sucer une bite et il paraît que je suis doué ! ». Ainsi s’exprime Justin, 17 ans, l’éphèbe de la série Queer as Folk (épisode 5 de la première saison), devant sa mère et la (...) Lire la suite

 Bruce Benderson - Sexe et solitude
Librairie du gay savoir Serge MEITINGER
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Bruce Benderson : Sexe et solitude, traduit de l’anglais par Thierry Marignac, Paris, Rivages poche/ Petite Bibliothèque, 2001, 114 p. Parti jeune, mince et joyeux pour se prostituer sur la route, à l’époque où Kerouac et City of Night de John Rechy lui fournissaient les modèles, l’auteur se retrouve au tournant du siècle, la cinquantaine velue et ventrue une fois venue, à se faire des (...) Lire la suite

 Ananda Devi : Indian tango
Ananda Devi : Indian tango, Paris, Gallimard, 2007 (repris en collection Folio en 2009), 200 p. L´action de l´homme, toute une génuflexion devant les lieux de l´animalité sombres, simples et si compliqués, inhaler leurs odeurs : culte plein de sincérité ; Et les bassins étaient larges le dos solide, gorge et cuisses puissantes… Joachim Sartorius - Des ombres sous les vagues Un geste – d’adoration, de dévotion – scande ce livre dont il est à la fois le rythme et (...) Lire la suite

 

EDITION DES CALEPINS BLEUS
(JOURNAL INTIME ET LITTERAIRE, janvier 1933-juin 1937)
du poète malgache JEAN-JOSEPH RABEARIVELO (1903–1937)

Éditions Présence Africaine avec la collaboration de Serge MEITINGER, professeur à l’Université de La Réunion, chercheur à l’ITEM-CNRS et de Claire RIFFARD, chercheuse associée à l’ITEM-CNRS.

 

Qui est Jean-Joseph RABEARIVELO (1903-1937) ? 

C’est sans conteste le plus grand poète malgache d’expression française du vingtième siècle. Son activité littéraire s’est déployée en pleine période coloniale et elle reflète les espérances et les difficultés d’un « intellectuel de couleur » pris dans les contradictions d’un système colonial, théoriquement ouvert à l’intégration mais, de fait, porté à exclure tout ce qui ne ressemblerait pas à une soumission pure et simple. Revendiquant à égalité avec son statut d’« acculturé » la richesse de son identité malgache il se trouva sans cesse en porte-à-faux par rapport aux « officiels » de la Colonie et à leurs affidés. Le refus par ces derniers de lui accorder le petit poste administratif qu’il sollicitait le plaça en 1937 dans une situation matérielle et morale insoluble qui le conduisit au suicide (le 22 juin 1937). L’œuvre est abondante et couvre tous les genres : le roman avec L’Aube rouge (écrit en 1925, paru en 1998) et L’interférence (écrit en 1928, paru en 1988) où il récrit l’histoire récente de son peuple en se dégageant de la vérité officielle imposée par le vainqueur ; la nouvelle, en français et en malgache ; le théâtre (dans les deux langues également) avec Imaitsoanala, Fille d’oiseau (1934) et Aux portes de la ville (1935) où il met en scène la vie populaire de Tananarive et le monde des légendes et contes malgaches ; la critique (dans les deux langues) dans des journaux et revues de Madagascar et d’Europe ; la poésie (d’abord en malgache puis en français et enfin dans un dialogue créateur entre les langues) qui est son plus beau fleuron : des recueils paraissent sur place comme La coupe de Cendres (1924), Sylves (1927), Volumes (1928), Presque-Songes (1934), Chants pour Abéone (1936) ou à l’étranger comme Traduit de la nuit (1935) ; il propose aussi des traductions-adaptations de poésies traditionnelles dans Vieilles chansons des pays d’Imerina (1939) qui ne sont autres que les hain-teny rendus célèbres par Jean Paulhan. Enfin il laisse un considérable journal toujours inédit dont nous nous proposons de réaliser la première édition.


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