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Nouvelle
Revue d'art et de littérature, musique
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Revue en ligne
jeudi 14 décembre 2017
Directeur: Patrick CINTAS
Éditeur: Le chasseur abstrait
12 rue du docteur Jean Sérié
09270 Mazères

 

Notons que la collection Corto devient une revue papier et numérique. Les revues TP et RALMag s'interrompent. Par contre les Cahiers de la RALM se continuent.

Tous les numéros des revues interrompues restent disponibles en versions papier et numérique.

La collection Corto ayant publié 20 titres (Stéphane Pucheu, Jean-Michel Guyot et Margo Ohayon), Quartier Bas est donc le Nº 21 de la revue Corto. Merci Gilbert !

 

Sommaire :

Quartier Bas ...
  [Quartier Bas...] Texte intégral...
  [Espace dans la RAL,M...]
  [En librairie...]
[Sélection du trimestre] ...le meilleur des textes reçus.

 

 

Quartier Bas

poème de Gilbert Bourson


Texte intégral
    Publié aussi dans la revue Corto nº 21
         pour les versions papier et numérique

 

–alors à ce moment, la ville était effondrée sur elle-même, comme un sac affaissé, alourdi par moi et mon bonheur.

Walter Benjamin

 

Au « chasseur »

 

Mon affaire, mon immeuble, la métropole […] c’est là que j’avais établi ma vie, vie intensifiée, provoquée-tensions, extraits ! Rester près des choses, les reconnaître avec exactitude et les faire éclater. Fontaine jaillissante de faits notés, de détails étudiés, que je catapultais. C’était ça la vie. Et ici sur le terrain, dans la dureté de l’espace. - Gottfried Benn - Le Ptoléméen.

 

I

 

L’hiver est la saison infirme, nous avions

Plein nos poches des billets d’entrée pour nos mains

Et le vin des regards dans les yeux. Nous roulions

Sans corset ni abri pour briser l’abandon ;

Toute neige est lisible comme dit Plotin.

« Je cherche en ce moment ce qui nous amusait

Dans la conversation pendant que nous glissions

Sur un printemps probable » Et voilà que déjà

Les gens dépêchaient leurs vies vers les bureaux

Et les estaminets, comme on disait hier. Une foule

Se presse vers les gares –« On va l’rater chérie,

Fais fissa » –« Nous songions à cela afin que s’en exprime

Un éclatant prodige » On en entend de belles  !!

Et les encombrements sans pensées, les vitrines,

Le mot pour la ville. La chaussée s’émeut

De pas qui disparaissent pour laisser des traces.

Noël est en route, le ciel est un renne –Dis moi quel cadeau

Faire à un escargot, alors qu’il a tout ça et sans contrepartie  ?

Le pavé est immense dans la mare obscure

Des pensées qu’on dit vraiment insignifiantes.

Comme je venais de m’asseoir un moment

Dans le métro pour t’écrire : j’ai dit ma chérie,

Parlant tout seul et fort et m’en suis aperçu

Bien après, et à cause des regards des gens.

Qu’ai-je bien pu te faire que tu me tortures

De ne pas m’écrire  ? Je prends à la lettre

Même tes silences. La neige recouvre de son blanc profond

La raie du jour qui court et va s’amenuisant.

Tout seul disais-je, et contre moi, parmi ces gens,

Tout le langage humain. L’hiver prend ses béquilles

Ce sont nos pensées plus noires que de l’encre

Sur la feuille dilapidée du sycomore.

La foule, de ses pas, fabrique des fantômes,

Des ponts mortaisés à des chutes d’élans :

Des vagues incapables de hennissement.

 

 

Les terribles loisirs que ton amour me crée

Paul Eluard

 

 

II

 

Ne dégoisons jamais sur ces inconvénients

De ne pas nous comprendre. Les toits de la neige

Recouvrent le sol de la chaussée luisante

Même de la chambre. Le parquet ciré

Est un chant de sirène : l’envers du mourir.

 

Des femmes s’apprêtent pour la nuit, musique

De pas travestis en flocons efflanqués

De minces hauts-talons noircis de profondeur

Qu’on pourrait qualifier avec un grand bonheur

Comme le fait Boccace pour la description

De son Demogorgon(dont parle Coleridge) :

De vestitod’unapallidezzaaffumicato. Je vous dis

Que tout hiver claudique comme un ours en cage,

C’est un baiser froid sur le museau d’un phoque.

(Il décrit un poème assis sur sa banquise)

Une image et rien d’autre.

 

Le lit n’est pas fait, la chambre s’est vautrée

Sur son confort de ruines, ses draps encombrés

Par de sales pensées. Un ventre de commode

Est plein de manuscrits comme de vieux jupons :

« Ces feuilles de Printemps ».

 

Quelle odeur rôde encore

De ce blond vénitien qui bouclait dans le bas  ?

Et de ce souvenir qui tache la blancheur

Ombreuse d’un prénom de derrière un miroir

Où ronronne une chatte  ?

( se mirer de dos, est la bibliothèque gonflée de volumes).

 

La lampe d’Aladin fourrée au frottement

De l’imagination, reluit sur le papier.

On dit que dans la ville rôde des renards

aux pattes d’incendie : « C’est façon de parler

des filles des quartiers où l’urine parade,

et où la boue des rues leur salit les chevilles

qu’elles font flotter les soirs de « faut bien vivre ».

Les landaus font la manche dans les corridors.

 

 

III

 

« Si ton corps remplissait la page de mes jours

Comme une boite de Conserve-Danaïde

Je l’ouvrirais avec un vicieux ouvre-boîte

Et je dévorerais le contenu, léchant

Comme un chien ta peau brune et musquée de gitane

Qui part sur les routes. Mais je ne lèche que

Les routes t’écrivant dans le métro des mots

Que tu mets à sécher sur le fil de la ligne. »

C’est ce qu’on entendrait aux heures d’affluence

Après avoir un peu gaffé la secrétaire

Du bureau des douanes.

(Celui de ce poulet qui fait le coq en pâte sur toute la ligne)

 

« C’est pas bien, pas nature, ces perversités. »

La ville retentit de ce mea culpa qu’on veut légiférer.

Il y a des guirlandes plus que fallacieuses

Pour la noche du nouveau-né qu’a fait son temps.

Le commerce a des mocassins en peau de rennes

avec des certitudes-coton hydrophile

Pour singer la neige et feindre le Saint-Sperme.

que de suie, de fumée, se donne la lumière

Un mendiant prend des poses comme un régiment

des fantassins d’la dèche, dans « le flot des clients ».

Notre nuit qui déferle nous achèvera– chante papa Noël.

« Allez laisse-toi faire tu en meurs d’envie  !!

Comble-moi ma chimère prends-moi dans ta grotte,

Imprime tes deux mains sur ma paroi rupestre  !!!

Le dur laborat de mes résurrections

Est plein d’initiatives »

Passent les véhicules des âmes sans âmes

Et sur les étagères des dictions de spectres

Aux yeux de mimosas en fleurs, des scènes de

Pastorales risibles, des chemins de fer

Qui passent des abîmes de papier mâché

Avec un chef de gare et des femmes à barbe

Sous des capelines de l’ancien régime. Vont des voyageurs

Des faux et d’autres vrais qui sont tout aussi faux ;

Et les stations service puissance de l’art

Du paysage urbain, sérieux comme un pape,

Guettent le client : tu la craches ta« Valda  ? ».

Autour de Dieu tout devient quoi  ?

Peut-être « Monde »

 

 

C’est le nihilisme seul qui est constructif. Car le nihilisme est le seul chemin qui mène son homme à s’installer dans la chimère.

Jean Dubuffet

 

 

IV

 

« Seul filant ma chimère dans ce lieu de pierres

Où retentit l’orage aux jambes de déesse

(J’entends mes paroles). Un monstre fait de roses

Construit ses épines selon sa méthode

Et se fait de l’abime un ciel à sa mesure :

Un petit raclement d’échos dans la montagne

(« Ce mot me sourit pour accoucher d’un lieu »).

Voilà ce qu’on entend : un petit monologue

Un rien, lézard de phrase sur le sol failli,

Et sec comme la soif d’un os parmi les herbes.

« On ne peut estimer que celui qui jamais

ne se cherche lui-même » dit Goethe à Schlosser.

Une voix prend sa faille à témoin qui s’écoute

Interpréter la partition du dangereux.

Quel torrent cet exil de soi dans le rugueux

Et la gaie solitude aussi bourrue que l’air

Qui circule, et les arbres minces et la lune ;

Le réel entier dans le rêve et le rêve

De ne pas rêver. Le torrent prend visage

Entre les noirs rochers, de quelque colporteur

D’un message sans injonction, que ce bruit blanc

Qui contient tous les sons. Le corps se désaltère

À la soif de ses pas. La machine à écrire

Au sommet de midi clave des doigts aux mots.

« Seul filant ma chimère dans ce lieu de pierres »

(On voit beaucoup de beaux hameaux sur Mytilène ;

Avons mouillé dans la petite baie de Mytilène).

« Je danserai le tant à telle heure sur le thème

« À chacun sa chimère » avec la compagnie

« Langage desviscères », nous a-t-elle écrit,

et j’espère en votre présence– Cassandra ».

La réponse fut telle : –« bien sûr nous viendrons.

Notre chimère est cet évier avec des ailes

et aussi en métal où pousse le noly

elle est le grand siphon du sourire et le plâtre

tombé du plafond. Voilà notre chimère :

les dents du bonheur et le bandage antique

au visage du rêve ; est rouge comme un roc,

est ombre sous le roc ; est parapet de soi

et couteau sous la gorge pour que soit le chant,

pour que l’os de la mort

y morde à belles dents la roseraie du sang. »

« Les portes mauresques sculptaient des prodiges

Noirs et le fond sombre se creusait d’étoiles. »

 

Le lieu vibre de grâces lourdes, de senteurs

De bas fonds. Quelque part quelqu’un s’est arrêté

Pour humer sa présence qui est d’impudeur :

Son sexe prend la mouche et se drogue de vie,

Dans le sang de l’étalagiste, sur les baies

Qui rougeoient dans les détritus, les doux gravats

Sur leurs grabats défaits. La communication

D’un esprit solitaire avec lui-même, Hawthorne

Cite ici le lieu où coule son propos.

« Seul filant ma chimère dans ce lieu de pierres »

La ville a oublié dans l’herbe sa capote et le Cagliostro

D’une publicité.

 

Accoudé à la poussière des mots, un poète

Se repait des graisses de Byzance, tout entier

absorbé dans l’artifice éternité, il écrit

Sur la nappe : voir ton pli secret ;

Sa bouche frappe sur son verre qui se fane

Dans sa transparence, comme sur un mort.

Une consommatrice, au bar, boit son vermouth,

En décroisant les cuisses pour que les mots passent

« Mis à ma hauteur », pense l’Orphée du bar

« que mon corps se raidisse dans ta loge à bail »,

S’affame la plume accoudée à ce nu

Féminin de la ville : quelqu’un lève un glaive,

Pour porter un toast au tableau de Beckmann.

La chimeuse du bar, haussée, chaussée de chair,

Décroise et croise un ciel potelé, fait crisser,

Deviner la venelle étroite, fait tinter

D’étranges cuivres grimaçants, un singe roux.

Il écrit en piquant dans les pickles. Au bar,

Le barman louche un peu sur ce client qui,sûr,

Reluque Irma et lui écrit un mot cochon :

Portez ce p’tit poulet d’papier à mad’moiselle.

Mais l’écrit déchiré met les voiles du bar.

Le barman est déçu qui est un peu poète :

Le sens qu’il voyait poindre, a foiré s’est tiré.

– « Le génie s’est levé pour s’bigler dans un’ glace »

 

« Une occasion perdue  ? m’en allant par les rues,

Marche et déboule et va, m’y range comme un chien,

Et cris et voix des Ophélie, de porte en porte,

L’idée était fragile comme un vase étrusque ;

Et son parfum vulgaire et chaud, un corridor  ?

L’idée qui s’est cassée a roulé sous la table

En confetti sans fête, ce qu’on voulait dire,

L’écriture et moi, étrusquement qui foire ;

Une occasion perdue  ? La poésie qui rame

Entre ceci, cela, l’idée qui se raidit

Devant ce que l’œil voit ;la poésie c’est du

Poulet comme mon cul, en rythme s’il vous plaît.

Ses jambes écartées studieusement, la ville :

Un parfum d’occasion. »

 

Un sac au pied d’un arbre, on dirait les contours

Embrouillés d’un visage ou bien ceux d’un nuage.

Une personne ouvre le sac, sort un visage,

C’est toujours un arbre, un poignet qui se plonge

Dans le contenu invisible du sac,

Une chanson pas loin qui met la ville à sac

En passant par les portes pleines de moteurs

Que l’on a peints en rouge et collés sur les murs

Avec un point final, mais pas définitif.

Un homme est essoufflé qui a des mots pressés

De rentrer dans le sac de sa biographie,

Il marche lourdement, il va parmi la foule

Dans ce lieu commun. Le sac est lourd, serait-ce

Buridan qui bouge à l’intérieur du sac  ?

Est-ce un colis suspect  ? Pense-t-il : c’est l’époque.

Un music-hall s’affiche lavé par la pluie

Qui tombe comme un arbre, et le plan de la ville

Tout le plan du ciel tricoté au crochet,

Merde c’était l’idée  !! Quelqu’un s’est approché

Du sac au pied de l’arbre pour fouiller dedans

Et chercher quelque chose qui soit la rosée

D’une aube, une autre nuit, un autre accouplement,

Une barrière blanche une ligne où aller :

Car se mettre le sens à dos le rajeunit.

Merde c’était l’idée  !! et je l’ai déchirée

« Cette feuil’ de papier est un’ propriété »

A écrit William Gass.Les pigeons sont le thé

De l’hiver qui piétine et poudre le commerce

D’un alléluia qui montre ses béquilles.

Des épouses superbes les bras encombrés

De ne plus en avoir que pour cacher leurs seins

Ressemblent aux vitrines. Une propriété.

 

Sois en accord avec des chevreaux qui seraient

Les feuillesmétissées, bronzées, des marronniers ;

Déguste le ciel bas de ta couche flûtée

Des plis de l’Eurotas.

 

Le jardin au moment des roses de la pluie

Se remplit de salaces odeurs d’héliotrope

Et monte en échalas où le verbe suppure

En preuves de la chair –« Enfuis-toi à Carthage

Où chantent les chaudrons, rentre dans le bouillon

Car c’est là que boue l’âme, le champ du possible

Et toi l’prêcheur d’Hippone  ! garde tes conseils

Pour te les foutre au cul » dit une voix tout près

Perchée sur l’acacia flexible d’une antenne.

 

Des échecs, des échelles, leur petit Jacob

Observe le zeppelin qui ballonne le ciel

Et brouille sa confiance pour le prodiguer,

Ne sachant, en sachant, que les mots sont les cendres

De cet imprudent d’Elpénor que disperse

Circé au teint rose.

 

« As-tu rencontré un nuage disons

Transparent et si clair qu’il ne semble ni brume

Ni ombre, un mot seul qui soit un pont, un toit  ?

Et reste sur le toit ton rêve entre deux âges

Tout en déjeunant et monte entre tes coudes

En ordre de chaos, à la seule lumière de tes cendres.

Pour au dernier moment voir une queue plissée

Se déployer en gloire d’un antérieur rose. »

Chantent les oiseaux

 

Les choses sont en foules, l’air et la chanson ;

L’aveugle a traversé la rue dans un murmure

« C’est gentil à vous », sa canne heurte la neige

L’air et la chanson tâtonnent, tant de gens

sur le pont de Clichy.

Des hommes, des femmes qui marchent, qui parlent

Qui rient quelquefois, ou marmonnent tout seuls

Mais ils marchent, parlent, rient et jurent

Comme des fantômes. Le soir c’est King Kong

Qui frappe aux fenêtres.

 

« Bon voyage » entend-on –« Bon voyage  !! »

 

Dans la salle de bain, se coupe en se rasant :

« Où as-tu pu fourrer mon gel pour peau sensible

Cronide barbu  ? Une main féminine

Te tient par le poil, comme elle j’implore

Ta divinité. » Le miroir embué creuse son territoire

Sur cette peau d’en face où il passe des trains,

Où le sang a jailli sous la lame tranchante

Des hordes cosaques de ce tremblement

De la sénilité. Récite le début écumeux de Lucrèce

Où le clinamen Aphrodite décline

Ses lettres-atomes latines, se sèche

Parmi la vapeur aux capes imprévues.

Se sent comme un autre homme :

Et comme « au point-repos du monde qui tournoie ».

Ce confetti, ce monument de soi est restauré

Pour toute la journée ; sort de la salle de bain

Avec ce perpétuel fluide, un air frisquet

Qui le fait frissonner : –« me ferai-je une raie

Partagée sur la nuque  ? puisque tout se donne

partout et toujours à voir à entendre et à respirer

et ne cesse d’exciter nos sens ».

Et sort, soudain piégé par les yeux d’une femme,

Se souvient du poème dans Les fleurs du mal

« À une passante », et s’écarte d’une voiture juste à temps.

« Ce n’était pas écrit » ironise un passant

Delphique comme un tract (qui conduit une chèvre

En forme de caniche). Se souvient du regard

Qui disait : la vieillesse est touchante et charmante.

Le velours Croate de ses yeux revient

foudroyante pitié.

A noté le poète un 31 décembre Dunja, mon feu clos.

Des pas, Mais le passant passe et le ciel féroce

Reste sans orage.

 

 

V

 

La ville est une partie d’échecs dans les villas,

Et dans les chambres de cartons, pas de feu

Éclairant les décors, les consommables.

« Je peux dire oh pourquoi dors-tu car le ciel

S’est séparé de toi et que la terre a fait

De toi un étranger je parle du ciel sur la terre. »

Il tend la main qui a parlé, ni roi ni reine, ni

Un simple pion gelé par la persévérance.

Alors vint là quelqu’un qui d’un geste posa

Sa main sur son épaule vaste terrain vague

Encombré des débris de son humanité,

Et versa son obole comme une réponse

Au sphinx inamovible de Memphis.

« Ô toi dont le visage est devenu la face

Du vent de l’hiver »déclame un corbeau,

« Tu t’es fait ton hiver, tu crèches sous Saturne ».

Dans des combles, son joint en main avec un livre

Sous un allogène puissant, lit défait :

‘quelle auréole pour Lamia  ? quelle autre pour Lycius  ?

quelle pour le savant  ? Le Vieil Apollonius  ?

sur le front douloureux de Lamia que l’on pende

des feuilles de saule et un dard de vipère’.

Les jambes étudiantes, suaves pipeaux,

Miment les caniveaux. Flaireurs les chiens se tendent

Vers les urinoirs fantômes des maisons.

C’était près de la Seine, un gnon, et puis un gnon,

Puis un corps étendu comme un linge mouillé ;

La colonie des rats, l’odeur sale des ponts.

« La ville… » dit quelqu’un« est devenue »… le son

Se perd dans le passage avec les nymphes pâles

Du fleuve vineux charroyant ses flacons

Et ses clacksons graisseux et ses relents cambrés

Comme des sortilèges. Des feux chatoyants

Passent sur les péniches, l’œil des amoureux

Pétris d’adoration.–« Des ombr’s’ tripotaient

J’les lorgnais mais macache, c’était comme deux mecs

Mais j’en étais pas sûr, c’était un peu barjot :

Le froid me les gelait, je n’pouvais pas bander,

J’ai vu passer comm’un’comête, un rat panat  ! »

 

Des boites sur les quais avec des noms, des corps

La ville perd ses membres, les jette à la lune

Mon ami Pierrot porte un nom suranné

 

Et sur les bateaux Mouche à tour de bras ça chante :

« Voir Paris mon cœur ma chère Miss Gordienne »

Et des verdures pissent le long des quais noirs,

Les grands magasins trichent sur l’emploi du temps

Des choses, des lumières.

Et la conciergerie, les seins de Notre-Dame,

Se rongent de manquer d’un rien d’éternité ;

Un ongle de lumière incarné comme un cor

Sonne son hallali rapide et chassieux sous

La coupole du soir, demain il fera jour  !!

Et c’est comme un regret des rives siciliennes,

Le cruel bon temps, celui « qu’est dans la Seine »,

Sa crue est : Demain.

 

Le flot bouge son attirail de baïonnettes

Dans les yeux pleins d’ombres qui longent les quais

Comme des poissons morts, présageant ce demain

Dans un bruit de moteur marin et d’odeur verte.

 

« La ville nous enserre dit une étudiante

prends-moi dans tes bras et serre-moi plus fort

j’ai un petite trouille on dit  ? ou les chicottes  ?

le Mouche elle est perfectmydear, je veux chez nous. »

 

Les lumières se précipitent dans la Seine

Sans pouvoir couler au fond où sont les ombres

« Quand on pass’ sous l’pont j’ai comm’un p’tit frisson

qu’la pierre a nous écrase » dit un garçonnet.

La ville est silencieuse comme les silures

dans les draps du fleuve –« dit pas n’import’ quoi

ça gueule de partout » –« je parle des choses,

L’air de la chanson ».

 

 

VI

 

« Ton corps est un hôtel dans les draps,

l’écriture drapée de mon désir, l’hiver

Est la saison des draps »– (lettre trouvée froissée dans le

Compartiment) Elles disent je t’aime à leurs portables,

D’un pouce amoureux : c’est doudou à dada.

« L’autobus met du temps, je peux pas te parler

à cause de… trop long  ? oui je disais… j’te laisse

j’srais rentrée pour midi. »

« Pour vivre dans le bruit du monde sans souffrir

Il faut entrainer le plus de gens possible

Dans ses illusions », dit à peu près le type du roman de Roth.

Barman voulez-vous bien me montrer cette image

Prise entre le cadre et la glace du miroir  ?

Ha, Monsieur veut-parler de la carte postale  ?

Une vue de Megève, un souvenir d’hiver,

V’pouvez vous la garder, m’l’enlever d’la caboche :

Cachait l’crottin des mouches  !

« La réalité qu’on regarde prend la place de l’image »

« On ne peut chercher que dans un espace,

car c’est seulement dans l’espace que l’on a

une relation au Là où l’on n’est pas. »

Une circulation littéralement folle, des cheveux volants

Des cuisses conquérantes nonnes sur des corps

De diablotins femelles, parfums orientaux.

Des cris à gros sabots : la paillarde me suit…

La pollution des mots dans celle du brouillard,

chacun bien s’entresuit continue la chanson

De ce pauvre Villon.

 

Les écrans s’illuminent pour l’information.

Voilà pour qu’ils se pressent, le foot, les journaux

Télévisés du soir, la famille en déclin :

Oh la bonne nouvelle  !!! La Seine a coulé

Son bronze sous ses jupes, on prévoit une crue

Sous le pont Mirabeau. –« Le mec assassiné

C’est toujours un poète, donc son assassin

Qui titube de joie dans la neige et le froid »–,

Pense en silence l’homme qui prend le trottoir,

Glissant et miroitant, pour son attaché-case.

Sur un mur, est écrit tagué en rouge vif :

Attention la prostitution est menacée.

 

 

VII

 

« Grise mon ami est toute théorie

Et vert l’arbre d’or de la vie »

La foule se précipite vers la réussite

Couleur de l’asphalte ou d’un œuf de guenon

Ce qui ne veut rien dire que la réussite

« Tu la crach’ ta Valda  ? Les clacksons manifestent,

Les coqs de la ville en rut zieutent les poules

Qui font les trottoirs avec cette innocence

Des bonnes pondeuses snobant les bruyères :

« La chasse aux perdrix fait se lever les choses,

Rendues plus visibles et plus réussies ».

Le gai passant flâneur avec son carnet d’or

Son « lutin » acheté dans quelque monoprix

Passe au vert qui sifflote. La roseest la chute

amirale des chutes, est la définition de la vie,

Pense-t-il à écrire, le scribe aux yeux verts  !!!

Et traverse le vert, frôlant des barbelés

Langue tirée au clair comme les amoureux

Qui traversent les clous : « des faînes de Judée ».

Les machines de l’air écrivent dans les arbres ;

Et dans le beau sourire ailé de la passante

Qui est son souci, une canne d’aveugle

Est une information pour toute la journée.

Trois très petits enfants en patinette passent

Et talonnent le temps, riant, vers l’avenir

Qui leur confisquera l’élan vers cet élan

Sans but ni perspective, c’est l’ange de Klee.

Trois très petits enfants exaltés par un chien,

Le présent qui aboie, comme leurs pieds aboient

Le sol qui reste là, fidèle et permanent.

La canne de l’aveugle, entre les deux serpents

De la ville tâtonne sur la traîne blanche

De la robe que pose sur son dos voûté

La fille de Saturne.

 

« Moi qui me suis assis aux pieds de Thèbes

et qui suis descendu dans le puits de la mort

je sens l’humidité des draps chauds de la ville

m’enserrer tout vif. La pluie montre sa cuisse

mince d’épitaphe, de criquet farceur

et son odeur de chambres meublées pour une heure

qui vient des dessous que je porte, deux vies

en attente de quelque aventure, je vis

toutes celles qui sont dans la brèche, deux lignes

de chance, deux vies et donc entre deux eaux.

C’est un quartier très chaud, disent certains, rêvant

la locution magique, l’ambigüe locuste

et son fameux poison. Des ponts se multiplient

entre immeubles de mauvaises vies. Ça fait rêver

le limon des sermons hypocrites, jugeant

avec délectation ses propres fantaisies.

Je sens cette mauvaise dentition des mots

mâcher la pluie qui tombe bas jusqu’aux enfers

s’ouvrent les vacantes chambres des possibles

en instance d’un bleu célestement immatériel

de Butagaz. »

 

La ville sent le poisson quand le jour tombe,

« J’ai mes affaires, attends demain, ou par derrièr’,

Mais j’préfèr’ pas » –Les restaurants préparent

La cène de minuit ; les sushis irradiés

Sont rayés de la carte du tendre –On ira

dans la chambre-panorama d’nos diasporas

ouvrir le goitre brun des fruits de la passion.

Les corridors, cornes baissées sous la coupole

Foncent sur le rouge du siècle à venir ;

L’enfant léporidé rêve d’être banquier.

« Aujourd’hui cher monsieur on visite la tombe

De monsieur Kardec, on est au spirituel

Comme aux spiritueux  ! » Des gens vont aux offices

Des plus comestibles, et des plus juteux

Ici, oui c’est la foule, on va chez les putains

À Pigalle la chaude– et seulement parler

Pour changer de soutane, décorer sa tombe

En gestation folâtre, sa vivante chair,

Avec le chrysanthème d’un décolleté

Profond comme Socrate.

Oh  ! qu’est-il arrivé aux tonnelles de notre

Chair, cheveux mêlés aux sueurs leptotènes  ?

Interroge l’odeur du fleuve en hauts talons.

L’horloge bat sa coulpe comme un joueur ruiné.

 

C’est l’heure du désert de Gobi de la soif

Et des brunes lunettes d’un cul rebondi

Qui passe incognito.

 

Je n’aurais jamais cru que le ciel pue autant

Et qu’les les passions dernières fussent si lascives

Bougonne le vieux et qu’la pensée se fige

Autant, de plus en plus : "my dear, my dear, o dear

It was an accident"

 

« Chère Thérèse il ne faut plus

que tu sois plate comme une punaise »

 

« Ce n’était pas écrit »– ironise un passant

Delphique comme un tract

 

(Qui conduit une chèvre en forme de barbet).

 

Un tremblement prend le feuillage et ses dix doigts

Comme l’oracle à Delphes.

 

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Espace de Gilbert Bourson  >>

Espace de Gilles Teboul  >>

L’inconnu sans ami de Jean-Michel Guyot  >>

Le zinc de Robert Vitton  >>

Produire du sens de Stéphane Pucheu  >>

Groupe PERSONÆ  >>

Espace de Daniel Aranjo  >>

Espace d’Henri Valero  >>

Espace de Daniel de Cullá  >>

Autres espaces
Ces auteurs ont bien voulu animer des espaces plus proches de leurs préoccupations que le sommaire de la RAL,M toujours un peu généraliste. Ces espaces constituent du même coup le coeur de la revue et leurs projets respectifs nous rapprochent nettement d'une revue qui serait pleinement assumée.
Enrique ARIAS BEASKOETXEA >>

Espace de Gabriel IMPAGLIONE >>

Rolando REVAGLIATTI >>

Lettres vagabondes de Benoît PIVERT >>

Espace de Nicolas ZURSTRASSEN >>

Espace d’Alan SÉVELLEC >>

La spirale de Margo OHAYON >>

Autres auteurs
Pour adresser vos contributions (Comité de lecture)

- Poésie - Abdelkader KHALEF >>
- Poésie - Anick Roschi - Publications chez Le chasseur abstrait >>
- Poésie - Aqiil GOPEE >>
 Dawn
- Poésie - Carlos BARBARITO (Prix Chasseur de poésie 2010) >>
- Poésie - Édouard J. Maunick >>
 Murs
- Poésie - Evelyne VIJAYA >>
- Poésie - Jean-Pierre PARRA >>
- Poésie - Khal TORABULLY >>
- Poésie - Lisa DUCASSE >>
 Madame
- Poésie - Luigi MUCCITELLI >>
- Poésie - Omar CASTILLO >>
- Poésie - Salvatore GUCCIARDO >>
- Poésie - Sylvestre LE BON >>
- Poésie - Umar TIMOL >>
- Poésie - Vinod Rughoonundun >>
- Poésie - Yusuf KADEL >>
- Poésie - Yves Patrick AUGUSTIN >>
- Roman, nouvelle - Francis DENIS >>

 

 

« Pour respecter l'idiosyncrasie de chacun... » André Gide - Paludes.

2004/2017 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Le chasseur abstrait éditeur - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

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Direction: Patrick CINTAS

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- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -