de Patrick CINTAS
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Texte intégral
Mon père s'amena en titubant entre les tables. Il exhaussa la bouteille:
— Ça y est! dit-il. Ils nous ont foutu une bonne guerre entre les jambes. C'est pour ta génération Thomas. Il était complètement paf, aussi j'ai pensé que c'était là une de ses plaisanteries de mauvais goût, et j'ai haussé les épaules en écartant les verres de la main sur le comptoir où la fille tambourinait.
— Une bonne guerre, fit mon père. Une partie d'injustice, une partie de haine, et une partie de laideur. Un tas de jeunes cons, pas mal de putains, et beaucoup de vieux tocards pour applaudir aux mutilations et qu'on décore pour ça.
— Ça va, fis-je. De toute façon, je n'irai pas. Ce n'est pas que je tienne à la vie...
— Ta gueule, mon fils bien-aimé, dit mon père en me tapant sur l'épaule. Je ne veux pas croire que tu es un lâche. Mon Dieu, faites que mon fils ne soit pas un lâche. Qu'il soit pécheur, il n'est guère possible d'aller contre, mais surtout pas un lâche, Seigneur, pas la lâcheté pour un fils que j'ai eu tant de mal à mettre au monde.
— Tu parles trop, papa, fit la putain.
Mon père éclata de rire.
— Qu'est-ce que tu crois, foutue garce? Tu iras en enfer comme tout le monde.
— Ya un tas de saints sur terre qu'iront au paradis.
— Certes, mais surtout pas les tiens.
Ce n'est pas l'envie qui me manquait de me tirer de ce foutu endroit, mais vu l'état de mon père, je ne pouvais pas faire mieux que de rester, pour le ramener à la maison quand il me le demanderait. Je le regardais tenter de remplir un verre, et cela lui prit beaucoup de temps, et si la fille ne l'avait pas aidé, je crois qu'il aurait vidé tout le contenu de la bouteille sur la table. Elle avait l'air d'aimer ça, et je lui en voulais terriblement de se faire passer pour ma mère, et le tas d'ivrognes qui nous entouraient croyaient que c'était là mes parents, mais je ne fis rien pour les détromper. Peut-être que ça me plaisait à moi aussi, de parler trop. Mon père, après avoir vidé le verre, me prit la main et me regarda d'un air compassé.
— Foutue guerre! dit-il. Je crois que c'est une foutue guerre. Et peut-être que tu y passeras.
— Je ne crois pas, dis-je.
— Sûr que tu y passeras, dit mon père, et la colère le rendait tout rouge, sûr que tu y passeras, et ils finiront par insulter notre nom sur la place publique.
— Ils feront ce qu'ils voudront. Tu sais, une fois mort... je ne vois pas...
— Moi je vois, dit mon père. Je vois que tout ce qu'ils pourront te donner comme baptême, c'est la mort d'un tas de jeunes cons de ton espèce. Voilà comment ils te baptiseront, ces enculés!
Il se leva soudain, et la colère lui avait arraché des larmes, et il menaça le plafond de son poing serré et blanc tellement il le serrait. Moi j'avais mal de le voir dans cet état, parce que l'alcool seul l'y poussait, et j'aurais préféré plus de sincérité. Et mon père, que personne n'avait écouté, se rassit, abattu, et il me regardait avec des yeux qu'il avait du mal à garder ouverts. On aurait mieux fait de rentrer à ce moment-là, sûr qu'on aurait mieux fait de rentrer, mais il est plus têtu qu'une mule, et je n'ai même pas essayé de le convaincre que c'était le moment ou jamais de se tirer sans laisser de traces. Et il me regardait, répétant que leur foutu baptême n'en était pas un, et qu'une pareille tromperie nous mènerait tout droit en enfer.
— Ce sera un beau carnage, dis-je.
J'avais dit cela assez fermement pour qu'on craignît d'y répondre et surtout d'en rajouter. Mon père hocha la tête, et il me dit que j'étais le gars le plus sensé du monde et que si on laissait la parole à des types dans mon genre plutôt qu'aux tas de fripouilles qui vendent la leur, cette guerre n'aurait pas eu lieu, et toute une génération serait sauvée, ce qui serait la plus grande fierté des types de sa génération à lui. Je répondis qu'elle avait beau être ma mère, et que ce tas d'ivrognes avait beau le croire, même qu'ils étaient prêts à le jurer sur ce qu'ils avaient de plus cher au monde, elle y passerait comme les autres, parce que si quelque chose était la meilleure armure pour supporter les calamités de la guerre, c'était bien la luxure, dans un corps de femme, dans n'importe quel corps et n'importe quelle femme, pourvu qu'elle soit aussi vivante que je le suis. Mon père s'enchanta de mes paroles et, après avoir administré une série de claques sur le dos de la fille, lui ordonna de satisfaire mon désir, qui était le désir, à respecter et honorer sur-le-champ, sous peine d'un châtiment exemplaire, d'un homme, encore jeune certes mais capable de tirer et de rester vivant, qui allait dès demain charger son fusil avec une semence qu'on n'éprouve aucun plaisir à tirer soi-même parce qu'on est forcé de le faire.
— Cette chose-là, ma vieille, dit mon père, personne ne te force à le faire. Alors ouvre tes cuisses, et ferme les yeux si tu le veux.
Je redescendis seul de la chambre. Elle s'était mise à pleurer de tout son saoul, et je n'avais aucune raison de la consoler. Alors je suis redescendu seul, et j'ai regagné la table où mon père luttait contre le sommeil. Il me lâcha un sourire complice.
— Je suppose que tu as faim, dit-il. Regarde ce que j'ai demandé qu'on te prépare. Je reluquai la table.
— Bon sang! dit mon père. Cale-toi bien, on va s'en mettre plein la lampe. Tu permets que je t'accompagne?
C'était un surtout de forme ronde, portant rangés en cercle les douze signes du zodiaque. Et au-dessus de chacun d'eux, l'architecte avait placé un met correspondant. Le Bélier était surmonté de pois chiches cornus; le Taureau d'une pièce de boeuf; les Gémeaux, de testicules et de rognons; l'Écrevisse, d'une couronne; le Lion, d'une figure d'Afrique; la Vierge, de la vulve d'une jeune truie; la Balance, d'un peson dont l'un des plateaux contenait une tourte, et l'autre un gâteau; le Scorpion d'un petit poisson de mer; le Sagittaire, d'un corbeau; le Capricorne, d'une langouste; le Verseau, d'une oie; les Poissons, de deux surmulets; au centre, UNE MOTTE DE TERRE DÉTACHÉE AVEC SON GAZON SOUTENAIT UN RAYON DE MIEL.
— Si tu m'en crois, dit mon père, mangeons. C'est la loi du repas.
Cette fois, je n'étais pas loin de ressembler à mon père. La beuverie avait fait de nous deux frères, ou deux gouttes d'eau. Je m'affalai sur un canapé.
— Eh! bien, mon fils, dit mon père. Te voilà bien arrangé! Je n'y suis pas pour rien.
— Oh! fis-je. Tu n'as rien à te reprocher. Je me sens parfaitement bien. Je crois que je ne me suis jamais senti aussi bien.
— Avec ce qu'ils te paieront, sûr que tu ne pourras pas t'offrir de tels repas.
— Je me souviendrai de celui-là chaque fois que leur maudit rata me soulèvera le coeur.
— Ainsi, j'ai fait une bonne action.
— Tu peux le croire, oui.
— Je ne suis pas avare de ce genre de chose.
— Y a-t-il quelque chose dont je suis avare?
— Pas que je sache, non. Mais avec ce qu'ils te paieront, tu pourras juger de l'avarice de chacun sur de bonnes bases.
— Ainsi, la guerre a du bon, dis-je.
Mais je ne croyais pas un mot de ce que je disais. Depuis un bon moment, nous ne parlons plus. Puis mon père me prend la main et dit:
— Tu reviendras? Je le regarde.
— Si je ne suis pas tué, oui, dis-je.
— Dans ce cas, je préférerais que tu reviennes.
— Tu peux compter sur moi. Revenir. Après quoi? Ah! oui. Après la guerre. Peut-être que ce ne sera pas facile. J'ignore pourquoi, mais je crois que ce ne sera pas facile de revenir.
— Tu es tout ce que j'aime au monde, dit mon père.
— C'est la première fois que tu me dis ça.
— Une mère le dirait à son fils.
— Je reviendrai, te dis-je.
— Si tu n'es pas tué, oui, dit mon père.
Il retourna s'asseoir à la table. Je ne voyais que son dos immense. Je savais qu'il pleurait, et j'en avais terriblement envie moi-même. Maintenant, il a mis son bras sur mes épaules, et il dit que c'est le dernier verre, et je propose qu'on reste encore un peu. Mais j'avais tort. On n'aurait pas dû rester. Mais est-ce que je pouvais savoir qu'il était trop tard maintenant pour s'en aller? Peut-être aurais-je forcé le sort si je l'avais su. Et mon père répétait que c'était un infâme gaspillage. Dieu ne saurait nous pardonner cette destruction qui n'avait pas de prix pour la plupart d'entre nous mais qui allait coûter sacrément cher à quelques-uns qui attendraient longtemps que leur fils s'en revînt de la guerre quand il avait élu domicile dans une tombe ou dans une autre famille. La fille était revenue s'asseoir à notre table.
— J'ai dormi, dit-elle. Elle se mit à peigner son abondante chevelure noire.
— Vous me rasez avec votre guerre, dit-elle. Mon père haussa les épaules.
— Vous êtes-vous jamais regardés quand vous êtes en colère? Je suppose que non. Vous piquez une bonne colère, et cela n'est pas suffisant à vos yeux pour jeter un regard dans le miroir. Je me demande même si vous ne cherchez pas à oublier, parce que vous soupçonnez votre médiocrité! Eh! bien moi je vous vois quand vous la piquez, votre colère. Et je la sens bigrement passer. Mais ce ne serait que les coups. Si vous voyiez votre gueule quand ça vous arrive, si vous voyiez l'horreur, ma propre horreur dans vos gueules tordues par toutes les insanités qui vous passent par la tête à ce moment-là! Vous regarderiez-vous si je vous le demandais? Je veux croire que non. Vous n'oseriez pas. Vous avez trop peur de la peur qui vous sourirait devant votre infernale apparence, et vous briseriez le miroir en l'accusant de je ne sais quels maux infâmes qui m'échoiraient comme de juste hein? papa hein fiston comme de juste et ça ne vous inspire pas la colère ce vieux corps que vous avez pourri à force d'y passer vos nuits blanches et vous n'avez pas honte et vous n'osez pas me regarder dans ma douleur rien que mon cul qui vous fait bander et le jour où vous n'avez plus assez de sang pour bander vous me brûlerez sur la place publique parce que je suis une morte vivante qui vous suce le sang dans votre sommeil. Ou bien vous voilà moroses comme deux arbres desséchés. Et qui pourra vous contenter maintenant? je vous le demande. Qui pourra contenter les deux rejetons que je dois entretenir à grands frais? Et qui pourra pour toute la force que j'ai dépensée à essayer de vous distraire de cette saloperie d'immobilité dont rien ne semble pouvoir vous tirer. Ainsi, il ne pousse rien sur vos branches, quoiqu'aucune fille ne soit plus belle que moi. Un tas de types s'y dessaleraient aussi souvent que possible si vous ne me preniez pas tout mon temps à rester là, tristes parce que vous êtes sans fin, tristes parce que vous n'avez rien à gagner de cette tristesse, tristes parce que vous vous savez foutus d'avance. En quoi ça me regarderait-il que vous creviez et que personne ne songe à vous coucher sous terre? Mais il faut que je supporte votre morosité, parce que je suis la mère ou la fille ou la soeur ou la putain, la défroquée, la sainte, la sorcière ou je ne sais trop quelle abstraction de ce genre. Non mais regardez-moi, touchez-moi, faites-moi signe au lieu de rester plantés là à vous tirer les larmes du coeur! Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous? N'y a-t-il rien qui puisse vous tirer de cette maudite langueur infernale? Répondez-moi! Dites au moins un mot qui me mette sur la voie d'une attitude, d'une parole, de n'importe quoi qui vous arrache un sourire malgré vous, oui, vous entendez, malgré vous! malgré vous!
Après ces paroles qui nous secouèrent salement, la fille éclata en sanglots mais mon père me fit signe qu'il en avait assez vu pour cette nuit, et je me levai, les oreilles torturées par les petits cris que la fille tentait de retenir dans son poing qu'elle maintenait serré entre ses lèvres. Mon père me prit par le bras, et nous sortîmes, saluant les ivrognes amis de mon père et pères de mes amis qui nous rendirent le salut par une retentissante ovation. Nous passâmes devant l'église. Mon père me força à m'y arrêter.
— Juste un instant, dit-il. Je ne peux pas te forcer à croire. Surtout, garde ton calme.
Mon père, pensai-je, je ne peux pas croire que tout cela soit la réalité. Je veux croire que c'est un rêve, et je ne peux pas croire que c'est toi qui m'en tireras. Je veux croire que toutes les croix sont bien plus grandes que la mienne, mais je ne peux pas croire que tu n'y es pour rien. Il y a un tas de choses que je crois fermement, par exemple mon hérésie que je t'oppose simplement, et non pas que je m'y retrouve. Ta mort a fait long feu, et toute mon hérésie m'y repaît de cendres et d'ossements humains. Toutes les choses que je crois valent bien tout ce que tu voudrais qu'on croie.
Il marchait la tête haute, les yeux rivés dans l'immense trou noir au-dessus de lui. C'était la seule chose qui le captivait en ce moment. Tout en marchant, il répétait l'un après l'autre les trois ou quatre mots qu'il connaissait, ponctuant de temps à autre son monologue d'onomatopées sonores qui chaque fois lui arrachaient un sourire. Arrivé de l'autre côté de la place, il s'assit sur une borne et se mit à fouiller à l'intérieur de sa manche. Il en tira un grand mouchoir et le porta à sa bouche pour le mordiller. Immobile, les yeux toujours levés vers le ciel noir, à peine occupé par le bruit de la succion dans le mouchoir, il semblait prêt à attendre longtemps, sans doute quelque chose qu'il imaginait dans sa petite tête. Au bout d'un moment, il vit qu'une lucarne venait de s'éclairer à quelques pas de l'endroit o| il était assis et, dans le même temps, des voix se répondaient brièvement, puis se turent. Il perçut nettement le bruit des coussins qu'on secouait, puis un feu crépiter et les voix reprirent leur dialogue. L'enfant, qui s'appelait Thomas Faulques, se leva, et marcha vers la lucarne. Elle était trop haute dans le mur pour qu'il pût y regarder. Il tenta cependant de se hisser le long du mur en s'agrippant aux lézardes, mais ce fut en vain. Il manquait de force. Il est vrai que le sommeil le tenaillait depuis un bon moment, mais il n'était pas question qu'il dormît avant d'avoir trouvé ce qu'il cherchait. Cela se cachait peut-être derrière le mur, aussi fallait-il trouver le moyen d'accéder à la lucarne pour regarder. Peut-être reconnaîtrait-il quelqu'un qui consentirait à l'aider. Alors, il avisa un vieux bidon de fer blanc couché le long du mur. Il le tira jusque dans la tache de lumière qui se répandait sur le sol, puis le poussa sous la lucarne. Cette fois, toute sa tête apparut dans le cadre noir de la lucarne et la femme, qui entrait avec un plateau entre les mains, s'arrêta pour le regarder. Elle inclina la tête sur le côté, cligna des yeux, puis dit quelque chose aux hommes qui étaient assis au milieu des poufs, autour d'une table basse où traînait un chandelier. Maintenant, huit visages cuivrés le regardaient d'un air étonné, et un des hommes lui dit quelque chose qu'il ne comprit pas bien qu'il eût déjà entendu ces mots. Il sourit, et répondit par un mot de sa fabrication qui d'ordinaire faisait de l'effet dans son entourage. Un des hommes se leva et, lui montrant ses mains qu'il éleva devant lui:
— Qui es-tu? dit-il.
L'enfant fit "oui" de la tête. Il allait dire quelque chose quand la femme apparut derrière lui. Elle lui souriait gentiment et parlait de quelque chose qui avait l'air très beau dans sa bouche. Il se laissa prendre dans ses bras, et elle l'amena dans la pièce où les hommes étaient maintenant tous debout. Ils entourèrent la femme tout en parlant d'un tas de choses qui devaient les intéresser au plus haut point. Lui se serrait contre la poitrine chaude, et il rendit à la femme tous les baisers qu'elle lui donnait sur le front. Elle haussait les épaules tout en souriant. Puis un des hommes lui tendit un morceau de gâteau, mais il n'avait pas faim, et il secoua la tête pour le signifier. Les hommes rirent, puis consultèrent leurs montres. Alors la femme le conduisit dans une autre pièce, et le coucha au milieu d'un grand tapis. Il se redressa vite et expliqua qu'il n'avait plus aucune envie de dormir. Elle revint vers lui et s'assit sur le tapis. Comprenait-elle au moins que le sommeil était bien la pire des choses qui pouvait lui arriver? Oui, elle comprenait, et elle souriait, mais tout ce qu'elle disait, bien que ce fût dit d'une voix très agréable, était incompréhensible. Elle se coucha près de lui, l'entoura de ses bras tout contre son corps, et il se dit que c'était peut-être une sacrée chance d'avoir trouvé quelqu'un à une pareille heure de la nuit, et qu'il valait mieux dormir avant d'expliquer ce qui l'amenait ici. Elle répondit que c'était en effet la solution la plus sage.
L'enfant ouvrit ses yeux, et serra le mouchoir contre sa bouche. Il distinguait à peine les torsades de fer autour de son lit, et une vague lueur agitait le plafond. Il tenta de refermer ses yeux pour se soustraire à ce méchant rêve, mais il sentait bien que c'était là la réalité, alors il ne put empêcher ses yeux de se rouvrir. Son mouchoir était tout trempé de salive. Il chercha à pleurer, mais quelque chose s'était arrêté dans son corps, et il sut que c'était son coeur. Il se fichait pas mal que son coeur s'arrêtât, même en pleine nuit, alors qu'il était seul à se demander, dans cette chambre obscure, ce qui pouvait bien se passer. Il avait raison de s'inquiéter. Il approcha son oreille du mur et constata, non sans effroi, que ses parents n'étaient nullement dérangés dans leur sommeil. Au bout d'un long moment, il osa tourner la tête vers l'intérieur de la chambre. Cette fois, un long cri s'échappa de lui, et il se mit à agiter ses bras et ses jambes autour de lui, et sa tête se mit aussi en mouvement. La porte de la chambre s'ouvrit brusquement et son père apparut, tout ébouriffé, et les yeux ronds, et la bouche grande ouverte. Il cessa de crier et regarda son père, et sa mère aussi s'amena, l'air affolé, peignant ses cheveux noirs avec une main et de l'autre main tenant son coeur dans sa poitrine. Son père avait mis un moment avant de trouver l'interrupteur, mais maintenant, la chambre était éclairée de la seule lumière d'une ampoule au plafond. Alors il vit le révolver dans la main de son père, et le doigt gluant de sueur qui étreignait la détente, et sa mère retenant un cri. Mais il n'y avait personne et son père le dit à sa mère. Il y avait bien des raisons pour que quelqu'un entrât par effraction dans la chambre de l'enfant. Et tous les pères dormaient avec un révolver sous l'oreiller. Mais cette nuit là, personne n'était entré, et son père le rassura longuement, et il lui donna tous les arguments qui démontraient que personne ne pouvait entrer dans cette chambre, pas tant, en tout cas, qu'il serait là pour protéger son enfant. Et puis ils étaient retournés dans leur chambre, mais ils avaient laissé la porte ouverte. Son père avait aussi emporté le révolver. Thomas regretta que son p}re n'eut pas assez confiance en lui pour lui laisser le révolver.
Entre le jardin de son père et celui de sa grand-mère, il y avait une petite séguia qui venait des champs derrière la maison et finissait sous la rue. Son père lui avait fabriqué un bateau à l'aide de feuilles d'arbres, et il s'amusait à lui faire descendre le cours de la séguia. Dans la cour, au-delà des graviers et sous la tonnelle, son père parlait, assis à une table, en compagnie de sa mère, de sa grand-mère et de quelques autres personnes. De temps en temps, tandis qu'il s'éloignait un peu trop loin le long de la séguia vers les champs, son père le rappelait, et il revenait à la distance imposée, au pied d'un arbre où un homme s'était assis et le regardait jouer, manipulant dans ses grosses mains une hache dont il aiguisait peut-être la cognée. Soudain, il vit que l'homme s'était levé, et maintenant il s'approchait de lui, et il n'avait pas l'air pressé. Puis il s'arrêta, et contempla l'enfant qui venait d'abîmer son vaisseau à cause d'un caillou trop gros. Il était simplement immobile, et sa hache, dont la cognée reposait sur la pointe de son pied, lui donnait un air nonchalant. Il aurait voulu expliquer qu'un tel bateau n'était fait que pour voguer, mais il pensa ne rien pouvoir contre l'entêtement de l'enfant qui, ayant ramené son bateau à la surface, y déposait chaque fois le caillou qui l'enfonçait de nouveau. Il n'y avait aucun signe de colère sur le visage de l'enfant. L'homme sourit en pensant qu'il aurait fait preuve lui-même de beaucoup moins de patience. Quand, à l'échelle de son âge, il lui arrivait semblable mésaventure, il finissait toujours par détruire ce qu'il avait entre les mains. Certes, après coup, il avait toutes les raisons de regretter son geste, mais il parvenait, à force de persuasion, à oublier. L'enfant, lui, recommencerait demain, toujours avec la même tranquillité jusqu'à ce qu'on lui expliquât ou qu'il découvrît que le caillou était trop lourd pour une embarcation aussi légère. Il reviendrait demain, et l'enfant serait encore là, et il l'aiderait à résoudre ce problème. L'enfant sourirait peut-être de son ignorance, ou bien il serait trop heureux de son savoir, et il chercherait une autre question aussi difficile. Mais l'homme sut qu'il fallait renoncer à revenir. Demain, l'enfant ne jouerait pas dans la séguia. Son père était là maintenant, et il regardait l'homme avec un air terrible, et l'homme passa son chemin en grommelant, et l'enfant se demandait ce que pouvaient bien signifier les paroles que son père avait prononcées, et que l'homme semblait ne pas avoir goûtées, et qui avait même eu l'air de le vexer profondément. À la table où il se trouvait maintenant, assis sur les genoux de sa mère, il écoutait son père parler de la guerre, et d'un proche départ.
Là-bas, le Vésuve nous menaçait encore, mais les soldats ne nous laissèrent pas le temps de nous inquiéter. Ils traversaient la ville en petites patrouilles d'une dizaine d'hommes muets et armés jusqu'aux dents. On ne pouvait guère sortir sans tomber nez à nez avec une de ces patrouilles, et c'est ce qui lui arriva ce jour-là.
— Je ne faisais aucun mal, et ne songeais nullement à en faire. J'allais simplement chercher de l'eau au puits sur la place, quand je me suis heurté à celui qui semblait être leur chef. Il m'empoigna par le cou, me secoua comme pour faire choir ce que je pouvais porter de mal, puis il me demanda si c'était moi le salopard qui avait dessiné ce poisson sur le mur. J'ai tout nié en bloc. Je n'avais rien à voir dans cette sale histoire. Que des types passassent leur temps à couvrir les murs de poissons,ce n'était pas mon affaire. Qu'on punît le coupable et qu'on me laissât tranquille! J'allais chercher de l'eau. Cela ne m'accusait en aucune façon. Si encore j'avais eu dans la poche un morceau de craie ou de charbon. Mais ce n'était pas le cas. Aussi ai-je dénoncé la seule personne de ma connaissance qui était susceptible, selon mon avis, d'avoir perpétré un poisson sur un mur de la ville. Que cette personne fût mon père, cela n'ébranle en rien ma sincérité! On ne peut tout de même pas cracher sur la sincérité d'un fils sous prétexte que son père dessine des poissons. Il se trouve, justement, qu'il est interdit de dessiner des poissons, et qui plus est dans les endroits publics.
Thomas Faulques avait le réveil facile. Chaque matin,aux premières lueurs, ses yeux s'ouvraient le plus tranquillement du monde, et il avait toujours l'impression d'avoir passé une bonne nuit. Il lui arrivait bien sûr d'avoir de mauvais rêves, mais ceux-ci n'affectaient en rien la qualité de son sommeil. Si quelque chose, malgré tout, s'en ressentait, cela se passait très loin dans son esprit, au fond de lui-même, et comme il ne lui arrivait jamais de s'interroger sur sa personne autrement qu'en termes très ordinaires, il ne souffrait nullement d'être, somme toute, comme tout le monde.
À vrai dire, pas tout à fait comme tout le monde. Il sentait bien qu'il avait de l'avantage sur bien d'autres personnes, au moins sur celles qu'il fréquentait.
Mais cela n'est pas de notre ressort.
En ce matin tranquille, Thomas Faulques se réveilla avec, tout de même, une certaine inquiétude qui le plongea illico dans une longue réflexion, laquelle le dérouta vite, car il maîtrisait mal sa pensée, du moins quand il se fourvoyait dans de tels sujets. En effet, mais telle est la vie, on ne se ressemble pas tous les jours, et des évènements nouveaux, de quelque nature qu'ils soient, ont des effets malencontreux sur nos habitudes. Thomas se surprit à sourire en pensant cela. En parlant d'évènements, malencontreux par-dessus le marché, il venait d'en vivre un qui sortait de l'ordinaire. La sodomie est peut-être un évènement ordinaire pour beaucoup, mais quand cela vous arrive, de vous faire empaler, et sans que vous y ayez consenti, ça surprend!
S'il avait fait de mauvais rêves cette nuit-là, l'évènement en question n'en était que l'amère répétition.
Il n'y eut pas de témoin. Pas qu'il sût. Il n'avait pas crié son désarroi, ni sa douleur, ni sa honte; enfin, il avait laissé faire. Et c'est bien ce qu'il se reprochait en ce moment. Avoir laissé ce sodomite l'embrocher sans avoir opposé ne fut-ce qu'un ou deux mots de désaccord... Thomas soupçonnait son inconscient de lui avoir joué un sale tour. Il est vrai que cet inconscient, cette fois bien présent, n'avait pas d'ordinaire les faveurs de sa pensée. C'est vrai. Les questions, quand elles se posent toutes seules, ne sont jamais de bonne nature. Mais voilà, les réponses qui leur conviennent sont elles-mêmes d'une nature si complexe qu'on ne trouve pas les mots pour les exprimer.
Une première cigarette l'étourdit un peu. Accoudé à la fenêtre, le regard mouillé par la vive fraîcheur de ce matin d'automne, il renifla dans l'air humide de la cité les senteurs enivrantes d'un vieux rêve de retour à la nature. Un rêve éveillé celui-là, mais le temps, passant, dort quelquefois debout, et ne se réveille plus.
En tout cas, pensa-t-il, les habitudes ont du bon quand on les retrouve. Il s'agissait bien pour lui de recréer son univers. Certes, un tel souvenir ne s'efface pas. On dirait même qu'il croît, mais quel que fût son volume au bout des ans, son importance quoi! il ne devrait jamais changer les apparences.
Thomas tenait aux apparences. Il avait lui-même très peu d'apparence, et toute sa force s'y consacrait. Cela expliquait son goût pour les réveils très matinaux, ses journées très occupées, et ses soirées solitaires.
Après la cigarette sans quoi son esprit se mettait à batifoler sans mesure, il se servit un fort café qui le secoua. Puis, tantôt humant l'air de la fenêtre, tantôt tirant une nième bouffée sur la même cigarette, il reprit le cours de ses pensées, et s'embarqua dans de biens étranges vaticinations.
L'heure tournait.
Un coup de feu, soudainement, secoua l'air trembleur du matin, et l'arracha à la torpeur morose qui menaçait de le paralyser. À vrai dire, il ne sursauta pas. Il cligna des yeux, tendit l'oreille sans que cela se vît, perçut, dans le silence accaparant qui l'entourait, un vague murmure comme les branches d'un arbre qui s'affaisse. Mais le silence, plus fort qu'un rien qui le trouble un moment, pesa à nouveau, écrasant cette fois.
Thomas tenta de s'accrocher à d'autres idées. Il y réussit avec plus ou moins de bonheur, le fil de sa pensée se rompant de temps en temps pour lui affirmer le douloureux souvenir. Il sut même, ça et là, rire de son infortune, mais le coeur n'y était pas. Excepté la question d'un hypothétique témoin, même auditif, se posait la question -non pas d'une récidive; jamais plus il ne toucherait à l'alcool — mais, comment dire, la question du partage du souvenir avec le sodomite lui-même. Les raisons de son geste étaient tellement bien ancrées dans sa tête qu'il ne pouvait être question d'un oubli de sa part. Il n'oublierait pas. Il l'avait même outragé dans ce sens, pour ne pas oublier, que ni lui ni la victime n'oubliassent les raisons, et que ces mêmes raisons persistassent dans leur esprit à tous deux, peut-être jusqu'à ce qu'il se passât quelque chose dont la nature ne pouvait être que définitive. Quelque chose que Thomas redoutait: craquer, tout avouer, non pas les raisons, mais les effets d'un tel outrage sur sa personne, effets destructeurs d'un équilibre qu'il pensait acquis jusqu'à ce que la vie en décidât autrement.
De plus,il s'était laissé surprendre. Quelle imbécillité!
Mais qui aurait imaginé qu'un voisin aussi respectable d'apparence se serait livré sur sa personne à un acte contre nature.
Imaginer. Imaginer ce qui se passe dans l'esprit de quelqu'un qui a quelque raison de vous en vouloir, est déjà difficile, mais de là à imaginer par quelle dent il va vous faire payer! Thomas songea que de pareilles choses n'arrivent jamais seules. Une foule de sentiments allait désormais l'oppresser, à moins de prendre le parti d'en rire. Quant à se venger, il ne vit pas de quelle manière cela était possible.
De la fenêtre qui lui servait d'écran pour occuper ses sens, tandis que son esprit s'égarait ailleurs, le grincement des premiers volets ouverts le rappela à la réalité. Il se souleva gauchement du bord du lit et jeta un coup d'oeil distrait sur les toits.
Après tout, pensa-t-il, mieux vaut se réveiller tel quel que déguisé en vermine informe et destinée à la poubelle. Au moins, il avait dormi plus que de raison, et son sommeil n'avait été agité ni par le souvenir de cette soirée mémorable ni par la prescience des sentiments qui s'y grefferaient plus tard, au réveil. Il avait déjà vécu des situations pour le moins inconfortables, et son esprit n'y avait jamais trouvé de quoi cultiver des inquiétudes durables. D'ailleurs, il n'était pas inquiet. Simplement, il redoutait que cela lui arrivât un jour. Et si personne ne lui rappelait les faits, ceux-ci jamais ne le troubleraient outre mesure. Quant à y consacrer lui-même quelques moments de ses réflexions futures, c'était évidemment une question à se poser avec le plus grand sérieux. Ce n'est pas tous les jours, pensa-t-il, que de pareilles choses vous arrivent. Bien sûr, quelle serait sa réaction quand, de retour dans sa province d'origine, quelqu'un s'écrierait, sans donner un sens particulier à son exclamation:
— Oh! Enculé!
Il riait, non pas physiquement, mais en son for intérieur, quand le deuxième coup de feu claqua. Il demeura un instant immobile, la bouche bée, à l'écoute d'une suite qu'il espéra sans histoire. Un troisième coup de feu lui ôta ses illusions... on assassinait quelqu'un dans la maison! À moins qu'un gosse, plus matinal que les autres, ne s'exerçât de bon matin à tester son nouveau moyen de faire rager ses aînés.
De l'autre côté du mur, un lit secoué grinçait de tous ses fers, et des voix inquiètes s'élevèrent.
Sortons, se dit Thomas, des fois qu'on pense que ça se passe chez moi. Il sortit sur le palier, une main solidement arrimée au bouton de porte. Ses voisins l'avaient précédé. Il eut comme un regard d'excuse puis, comme les autres, il fit le compte de ceux qui se tenaient sur le palier, identiques au moins par la main qui empoignait le bouton de porte.
Il y eut un moment d'extrême tension, bref, mais révélateur d'un sentiment commun dont la définition échappe au sens même avisé en la matière. Personne ne bougeait, sauf les regards qui s'entrecroisaient, furtifs et curieux, dans la pénombre où ils se rejoignaient pour s'interroger. Thomas s'irrita de subir des picotements sur la nuque, crut un moment qu'on attendait de lui qu'il fournît la réponse à ce chahut, puis se rasséréna, car rien de nouveau ne se produisait. Son voisin immédiat faisait jouer le bouton dans la porte, ponctuant les silences, comme un compte à rebours, et rien n'arriva qui confirmât leurs craintes respectives.
Thomas osa un mouvement de la tête, pour signifier la suspension de son attente, et certains l'approuvèrent, car il n'avait pas que des ennemis, qui d'une moue qui en voulait dire long, ou d'un hochement qui n'en disait pas plus. Au bout d'un moment qui parut une éternité, chacun eut le sentiment de s'être laissé abusé par sa soif d'évènement, et quelques-uns reculèrent dans l'embrasure de leur porte, sans toutefois quitter les lieux.
Mais le quatrième coup de feu les conforta dans leur entreprise. Il péta comme un point final à la fin d'un discours. Il fut suivi par le bruit sourd d'un corps qui s'affale sur le plancher, bruit assez peu terrifiant parce qu'il ressemble à bien d'autres bruits dont la nature est différente. Personne, sur le palier, bien qu'en proie aux doutes les plus profonds, n'eut un geste pour se révolter contre la torpeur inhérente à une si longue attente qui se ponctue par un simple bruit indéfinissable.
Thomas se racla la gorge. Il sentait bien qu'il se passait quelque chose dans l'appartement de Blanche. Un assassinat lui parut tellement improbable qu'il ne songea pas à la mort. En fait, il n'entrevoyait rien pour expliquer ce qui se passait. Son esprit s'était vidé au contact des regards qui le toisaient avec cette insistance qui réclame de l'initiative. Chacun devait penser que cette affaire le regardait lui seul, puisqu'il avait quelque accointance avec la perturbatrice de ce frais matin d'automne, et il consentait volontiers à cette responsabilité. Blanche faisait des siennes, comme cela lui arrivait quelquefois. L'odeur de la mort, un instant répandue, s'était volatilisée.
Thomas pressa le bouton de la minuterie, laquelle tictaqua un instant, puis, tandis que la lumière se faisait, un long et atroce gémissement traversa les murs. Un de ces cris étouffés dont l'origine est reconnue même par ceux qui n'ont jamais vécu la mort.
Quelques dents claquèrent, des mains moites se rencontrèrent pour s'épouser... Thomas comprit alors que Blanche agonisait.
Ce fut Thomas qui ouvrit la porte. Sa tâche ne fut facilitée par personne, à croire qu'il est moins risqué de supporter que d'agir. Quand il réussit enfin à forcer la serrure, cela faisait un bon moment que Blanche s'était tue. Une vague lumière éparse sur le plancher éclairait les derniers spasmes du cadavre. Le sang coulait à flot de diverses blessures et il s'en émanait une âcre chaleur. Un drap le buvait doucement.
Comme Blanche tressautait encore, Thomas crut qu'elle était vivante, et il la souleva pour la déposer sur le lit. Entre le moment où il étreignit le corps et celui où il le lâcha sur le lit, il comprit que la mort était dedans, flasque, gluante, et cependant plus douce que la vie dont le muscle se tonifie d'ordinaire. Il pouvait sentir à quel point le corps d'un mort, du moins à cet instant, le dernier, tranquillise l'esprit d'un vivant qui n'a pas encore tout à fait conscience de la mort, ou qui ne s'est pas arrêté à l'idée qu'elle est définitive.
Blanche paraissait maintenant insouciante. Elle le regardait, et il cherchait son regard. Le sang qui baignait sa bouche était un gouffre sans fond. Ses lèvres paraissaient plus pulpeuses ainsi. Un dernier spasme répandit les caillots sur sa joue.
Le cadran d'un téléphone le ramena à la réalité. Quelqu'un posa une lourde main sur son épaule, marmonnant quelques mots qu'il ne comprit pas et, se relevant, il fit face à cette assistance éberluée. Il entendit une femme s'évanouir, puis, suivant son regard, il se précipita dans sa chambrette en hurlant. Il prit soin de fermer la porte derrière lui. Le silence l'entoura. Debout et immobile devant le lavabo, il attendit.
— Personne ne l'a assassinée, Monsieur Faulques. Elle a mis fin à ses jours, sans laisser d'explications. Et puis, à quoi bon des explications! Elles vous tourmenteraient à ce point que vous risqueriez de perdre la raison.
Thomas reluqua l'inspecteur dont il ne parvenait pas à saisir le regard.
— Je ne perdrai pas la raison, finit-il par dire. Croyez-vous que j'ai été plus choqué que mes voisins?
— Vous avez des raisons de vous en vouloir?
— Aucune. Il y a belle lurette que Blanche est morte pour moi. Une aventure sans lendemain. Je ne suis pour rien dans cette histoire. D'ailleurs, tout le monde sait ici qu'elle n'allait pas bien dans sa tête.
— Je ne vais pas bien moi non plus. Mais quand il y a mort, il y a forcément assassin.
— En tout cas, je ne suis pas cet impalpable meurtrier. Peut-être un morceau, mais sans intention de l'être.
— Ah! si je pouvais recoller les morceaux, fit l'inspecteur. Quel beau meurtrier ça ferait, croyez pas?
Thomas sourit, mais ne se risqua pas à reconstituer le monstre envisagé par le policier. La nuit n'allait pas tarder à tomber et le sommeil le gagnait.
En partant, l'inspecteur avisa sur une chaise une chemise couverte de sang. Il l'exhiba dans la lumière du lampadaire et lâcha:
— Surtout, ne la gardez pas en souvenir!
Thomas n'éprouva aucune difficulté à s'endormir. Dans son sommeil, il rencontra Blanche qui le saluait, perchée sur un rocher qui pointait sa proéminence au milieu de ce qui lui parut être un lac. Au fond, le ciel se détachait de l'horizon par de vives luminosités qui ne semblaient exister que pour participer à la perfection du contre-jour. Il marchait tranquillement sur la berge, reluquant de temps à autre le rocher, et chaque fois Blanche agitait sa main. Elle semblait même lui parler, mais la distance était trop grande pour qu'il entendît ce qu'elle voulait lui dire. Il comprit toutefois qu'elle l'appelait et il avisa une barque gigotant dans les vagues. Lorsqu'il fut au pied du rocher, il vit Blanche reculer, l'air effrayé. Machinalement, il se retourna, comme s'il sentait soudain qu'on l'avait suivi. Et le "plouf" dans l'eau le rassura. Il rama longtemps sur le lac bleu qui n'en finissait pas d'une berge à l'autre. Le rocher avait disparu. Il pouvait voir la berge qu'il avait quittée s'éloigner doucement dans l'ombre, et de l'autre côté, le sable reculait, avalé par les lumières de l'horizon. Il comprit alors qu'il avait pris la mer.
Au matin, il eut l'impression d'un long voyage qui se terminait. Il se sentait bien. Sans se lever, il alluma une cigarette et s'enivra de la première bouffée. Son sexe, plus raide que jamais, frémissait sous les draps.
Le temps passa. Thomas Faulques n'avait rien changé aux habitudes qui le confortaient dans l'espèce d'insouciance qui lui servait de fil d'Ariane, d'un bout de la vie à l'autre, et qu'il n'avait pas l'intention de rompre par quel léger caprice irraisonné! Il savait à quel point on n'est que le personnage de ses doutes; et s'il cultivait quelques doutes quant au sens de sa vie, ceux-ci n'entamaient en rien sa dure résolution de ne jamais plier dans les moments difficiles. C'est ce qu'il appelait avoir de la personnalité. Il n'en était pas imbu, parfaitement conscient de n'être ni un génie, ni même un bon artisan. Il se sentait simple, à peine au-dessus de la mêlée eu égard à la culture qu'il avait acquise par lui-même, mais rien ne l'autorisait à tenter de se hisser très au-dessus des autres. Il connaissait même quelques personnes qui lui étaient supérieures, dans tel ou tel domaine, pas entièrement supérieures -et il ne s'en fâchait pas, même si ces personnes-là n'étaient pas plus autorisées, à la fin, que lui. La seule question qui soulevât en lui comme une sensation de malaise, c'était de savoir la manière dont il jugerait son attitude présente dans les jours de sa vieillesse. Il s'imaginait hors d'atteinte de la sénilité, et même de l'infirmité, et pensait que son esprit de vieillard serait encore assez valide pour juger du passé avec un maximum de netteté. Comme il n'aurait rien fait de remarquable dans sa vie, du moins aux yeux de ses contemporains, qui ne sont pas les mieux avisés, il se doutait que sa réflexion n'occuperait pas la majeure partie de sa vieillesse, et qu'il aurait sans doute d'autres chats à fouetter. Cependant, sa propre mort constituait pour lui une énigme quant à savoir si elle interviendrait comme une ponctuation finale ou plus terriblement comme une suspension de tout droit à la parole. En attendant ces jours inconfortables dont l'existence pouvait d'ailleurs être remise en cause par une mort prématurée, Thomas en coulait d'autres qu'il estimait heureux, et, en ce nième matin qui ressemblait aux autres, le café avait toujours le même goût, et les cigarettes le même effet sur son esprit. Il meublait les vides avec les moyens du bord.
Quelqu'un montait. À l'hésitation de ses pas, Thomas sut qu'il ne pouvait s'agir que de quelqu'un d'âgé, ou au moins largement pourvu. Il l'écouta monter, s'arrêtant de temps en temps pour reprendre son souffle. Le fauteuil qui lui meurtrissait le dos lui semblait de plus en plus lourd. Félix Ramplon avait certes passé l'âge des efforts physiques, mais ses modestes moyens ne lui permettaient pas les services d'un déménageur. Ses deux mains étant occupées à équilibrer le fardeau, la rampe de l'escalier ne lui était d'aucune utilité. Quand il parvint enfin sur le palier, il se rasséréna à l'idée qu'il venait d'accomplir le plus dur de sa tâche. Des yeux, il chercha le bouton de la minuterie. Au fond du couloir, la porte était noyée dans l'ombre. Il calcula qu'il lui fallait d'abord poser le fauteuil, puis presser le bouton. Ouvrir la porte, revenir chercher le fauteuil qu'il pourrait alors faire glisser jusqu'à l'intérieur, celui-ci étant muni de roulettes. Il s'apprêtait quand un rayon de lumière vint scier la pénombre devant lui.
Le jeune homme qui parut dans l'oblique rayon avait l'air plutôt mal en point. Une tignasse hirsute aux gras reflets, une pomme d'Adam qui concurrençait un menton non moins proéminent et des yeux que les verres de lunettes rapetissaient à ce point qu'on eût dit deux trous noirs, à cette distance dépourvus d'expression, mais qui laissaient une impression de profond désarroi. Le reste du corps, dont les contours disparaissaient dans les bouffées lumineuses du contre-jour, semblait celui d'un pantin qui s'articule de fils et d'une certaine dose d'inspiration, laquelle, pour l'heure, lui devait manquer, et Ramplon pouvait voir à quel point cela comptait que de manquer d'inspiration quand on a des allures de pantin. Il pouvait sentir aussi son odeur âcre de tabac et de cendres qui retournaient aux volutes échappées du bout de son bras ballant.
Ils demeurèrent un moment immobiles, et Ramplon se dit que le jeune homme se trouvait dans la meilleure situation pour le dévisager, lui, puisque la lumière venait de son côté. Il se demanda quelle image naissait dans l'esprit du jeune homme. Il n'était pas lui-même d'apparence charmeuse, mais cela convenait fort bien à sa manie de portraiturer les nouveaux venus dans son champ de vision. Il n'avait jamais fait son propre portrait, et il redoutait d'avoir un jour à le faire. En tout cas, le jeune homme qui se laissait absorber dans ce contre-jour fortuit n'était pas un modèle d'esthétique.
Au prix d'un effort douloureux, il posa le fauteuil par terre. Comme l'autre ne réagissait pas, il chercha les premiers mots pour alimenter ce qu'il envisageait comme une conversation obligée, mais ce fut Thomas qui se déclara le premier:
— Sapristi! Vous allez vous éreinter. Je vais vous aider.
Ramplon ne répondit pas. Il vit le jeune homme se détacher de son aura, puis se faire absorber par l'ombre qui les séparait. Quand il fut tout près de lui, il lui sembla moins laid et se reprocha de s'être laissé joué par les effets d'une lumière dont l'ombre accroissait l'intensité. Le jeune homme souriait.
— À votre âge, dit Thomas, les efforts de ce style sont une torture.
— J'ai encore pas mal de ressources, jeune homme. Mais si vous consentez à épuiser vos jeunes muscles, n'hésitez pas.
— Vous en avez encore beaucoup comme ça!
Ramplon fit non de la tête. Il poussa doucement le fauteuil pour montrer qu'il n'avait plus besoin d'aide.
— Si vous voulez, gloussa-t-il, je peux m'asseoir dedans, et vous pousserez jusque dans ma chambre.
Il voyait bien que le jeune homme, plus grand de taille, se pliait doucement pour tenter de le dévisager. Son visage maigre se rapprochait du sien, et il vit alors les deux yeux qu'il avait pris tout à l'heure pour une absence de regard. En fait, le regard du jeune homme était le plus vivace qu'il eût observé jamais. Il y décela même cette sorte de clarté qui n'appartient qu'aux hommes sûrs de leur effet sur les autres. Ce regard aigu balayait ses premières impressions, et comme il se sentait soudain dominé, il ne soutint pas ce regard, détourna le sien qui vint s'accrocher aux longues mains qui se proposaient de l'aider. Il se redressa au mieux. Le jeune homme, maintenant, le toisait. Ramplon crut même deviner dans ce regard une cruauté qui l'écoeura. Il balbutia quelque chose qu'il eut lui-même du mal à entendre et, quelque peu dépité, se jeta dans le fauteuil:
— Allez-y, jeune homme! Poussez! Mais poussez, vous dis-je!
Thomas éclata de rire, et s'exécuta. D'un coup de rein, il ébranla le fauteuil. L'esprit de Ramplon cahotait étrangement. Il traversa le rayon de lumière qui l'aveugla, épaississant la pénombre suivante, et il n'entendit pas le jeune homme lui dire:
— Ainsi, c'est vous le nouveau locataire. Bienvenue, Monsieur le Voisin! Je m'appelle Thomas Faulques. Et vous, quel est votre nom?
Il se rendit compte soudain que le fauteuil s'était immobilisé. Revenant à lui, il se heurta au regard du jeune homme qui répétait:
— Faulques. Thomas Faulques. Je suis un voisin discret, vous verrez.
Ramplon se leva d'un bond. Il se mit à fouiller nerveusement dans le fond de ses poches, à la recherche d'une hypothétique clé qu'il finit néanmoins par trouver.
Félix Ramplon ne se sentait pas vieux, malgré sa soixantaine bien sonnée. Par certains côtés, il se jugeait même identique à ce qu'il avait été du temps d'une lointaine jeunesse. Pourtant, les soucis l'avaient accablé toute sa vie et le malheur enfin avait inauguré sa solitude. Une solitude presque terrifiante qui le conduisait quelquefois à pleurer et à imaginer des fuites sans retour. Souvent, ses réflexions interrogeaient la mort comme une personne présente et, après coup, il se mordait les doigts d'avoir tenté le diable avec tant de facilité. C'était bien ce que lui inspirait la mort, cette chose facile qui peut, si l'on n'y prend garde, se confondre avec la fin du malheur et par conséquent innover le bonheur, quand il s'agit plus froidement d'une absence de vie. Cette peur intense, il l'avait toujours connue, dés l'enfance, et il ne s'y était jamais habitué. Il en avait même importuné son entourage jusqu'à se faire détester et sa vie ne fut qu'une suite de séparations. Et puis, le petit monde qu'il avait constitué autour de lui s'était épuisé, par morceaux dérivants, et il s'était retrouvé seul, à peine connu de quelques voisins qui ne manifestaient pas pour lui de bien chaleureux sentiments.
Pour l'heure, quelques rognons rissolaient dans la cuisine. Il ne songeait ni à la mort, ni aux malheurs que la vie s'ingénie à réinventer chaque fois avec plus de cruauté, ni même à la solitude qui le guettait, toujours soucieuse de l'accompagner sur les chemins du désespoir. Sa chambre empestait l'ail et le vinaigre, mais lui s'en délectait, vivant un de ces rares moments d'insouciance dont il avait, malgré tout, le secret. Il avait pris beaucoup de soin dans l'aménagement de cette chambre, et ce soir, il fêtait son installation. Il fit certes de gros efforts pour forcer son esprit et les verrous d'un moment de tranquillité.
Il n'y avait pas si longtemps, son chagrin était tel que ses voisins s'en étaient inquiété. C'était même à cause de cette amorce de sollicitude qu'il avait décidé de déserter l'appartement qui avait connu son histoire. Il n'espérait pas maintenant retrouver une sérénité enfouie dans les décombres de sa vie et les puanteurs d'une mort prochaine. Il n'espérait rien, sinon se retrouver avec lui-même, se pardonner les fautes et réparer les outrages. C'était ainsi qu'il avait toujours imaginé sa vieillesse.
La friture pétaradait. Il en bavait. Lorsque les rognons lui parurent à point, il les servit avec attention sur la table où trônait un bouquet de fleurs artificielles. Pendant un instant, son esprit fut entièrement occupé à savourer cette odorante nourriture.
Lorsqu'il eut avalé son repas et vidé la bouteille de vin, repu, il s'affala dans son fauteuil et consuma un énorme cigare qui ajouta sa puanteur. Il se sentait bien maintenant, comme chaque fois qu'il s'enivrait, non pas heureux, parce que cela lui était interdit, mais simplement bien, jouissant de tous les replis de sa peau adipeuse qui le démangeait agréablement. Surtout, aucune idée qui se fixe quelque part dans la tête pour affirmer sa prépondérance sur les autres réalités. À mi-chemin, entre la vie et le sommeil.
La fille arriva sur ces entrefaites. Une intellectuelle qui fait la pute soit pour se payer ses études, soit pour se donner un genre ou bien pour se défouler, voilà ce qui excitait Félix Ramplon. Il l'accueillit avec beaucoup d'égards, comme s'il eût reçu une femme respectable, et, dans son esprit, celle-là ne l'était pas. Il la fit asseoir sur une chaise, et il retourna dans son fauteuil. Elle arrivait plus tôt que prévu, ou il avait laissé le temps passer sans en apprécier tous les détours.
Elle n'avait jamais eu affaire à lui. Elle savait, aux dires d'un de ses derniers clients, que c'était un homme un peu bizarre, certes, mais ne justifiait-elle pas son existence de femme justement par sa propension à satisfaire les bizarreries des hommes, qu'elle connaissait bien pour en avoir connu de toutes sortes?
Le vieil homme se taisait. Elle crut bon de se taire elle aussi. Elle arrangea vaguement les plis de sa robe autour de ses jambes, pour qu'il les vît et se fît quelque idée de ce dont elle était capable quand on y mettait le prix, et c'était le cas. Elle avait aussi l'art du frémissement de mamelles très développé. Ramplon, lui, ne pensait qu'à son cul, et il s'en faisait une très haute idée.
— Les plus beaux moments de ma vie, contait Ramplon en tirant nerveusement de son cigare les puanteurs les plus atroces qu'il lui eut été donné de supporter -je les ai connus il y a bien longtemps, et je ne doute pas que le temps qui me sépare d'eux n'ait fait qu'ajouter à leur douce jouissance. C'est ainsi. Le temps détruit l'ordinaire et ravive l'exceptionnel. C'est une règle générale que partage la mémoire de tous les hommes. En tout cas, quelle que fût la réelle ambition de ces moments heureux, quel qu’en fût le degré d'exception, je ne les ai pas oubliés, tant s'en faut, et je les revis toujours avec le même bonheur. J'aime cette sensation, où l'ivresse du vin et de la chair se mélange à l'ivresse de l'impalpable, indicible peut-être.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, dit Saïda.
— Tu saurais si tu étais plus vieille.
— Mais si j'étais plus vieille, je ne coucherais pas dans ton lit.
— Si tu étais plus vieille, je te parlerais d'autre chose.
— Vous ne croyez pas que c'est plutôt le vin, ou mes rondeurs.
— Tes angles... Il est vrai que les femmes de couleur m'ont toujours excité. Sa peau était blanche comme l'ivoire, et la première fois que je l'ai carressée, elle était nue certes, mais toute recroquevillée sous les draps, les mains serrées entre ses cuisses et son visage blotti contre ma poitrine. Elle cherchait à pleurer, sans doute pour manifester son éducation, mais je crois qu'elle était heureuse que ça lui arrive, même dans ces conditions. En fait, elle voulait me culpabiliser, pour me dominer, préparant le futur de notre couple avec cette perversité qui n'appartient qu'aux femmes.
Saïda se laissait caresser; elle écouta jusqu'au bout le récit du vieil homme. Elle ne s'en émut pas, peut-être parce que certains sentiments ne pouvaient être connus par sa nature de femme. Le vieil homme acheva son récit dans une somnolence presque écoeurante qui annula les derniers effets. Elle attarda son regard sur les restes de l'odorant repas, constatant avec regret que les hommes ont toujours du mal à maîtriser les divers aspects de leur apparence pour leur donner la meilleure cohérence possible.
Le vieil homme ne s'était pas endormi.
Elle s'était installée dans la vie de Ramplon, douce et attentive, et, si cela n'avait rien changé dans cet homme, quant à ses préoccupations quotidiennes, il semblait bien qu'il y avait gagné en humeur, qu'il avait moins morose, parfois même sereine. Pas de cette sérénité, qui n'appartient qu'à la jeunesse, qui fait qu'on se sent bien et prêt à recommencer; une sérénité de vieillard qui trouve le temps moins long et par conséquent moins ravageur. Elle avait apporté sa note personnelle à l'agencement de la chambre, quelques couleurs aussi, et cet indéfinissable où l'on reconnaît immanquablement de la féminité.
Il ne renonça pas à ses goûts pour la cuisine puissante et les vins capiteux. Il avait son opium, comme tout le monde, ce qui la réjouissait, qu'il la démarquât ainsi pour lui rendre hommage. Si son attention de femme était étudiée, lui se fiait à son inspiration pour la reconnaître essentielle dans les détours de leur vie commune. Il avait acquis l'assurance qui lui manquait jusque-là, et elle avait compris qu'elle ne pouvait faire mieux. De son côté, elle vivait des jours tranquilles, mais dans l'attente de toutes les choses qui lui faisaient envie. Elle avait la manie de concevoir la vie par étape, ce qui en principe est très mauvais quand il s'agit d'une projection. C'était de son âge. Lui concevait la sienne comme un fil sans histoire qui avait failli se rompre maintes fois et qui promettait de le faire un jour -sans histoire.
Saïda aimait des toilettes pour le moins audacieuses. Elle aimait se regarder et ne dédaignait pas les regards jaloux. De plus, Ramplon appréciait que sa jeunesse se vît, lui qui ne pouvait cacher les marques de sa vieillesse. Il devait s'imaginer être seul au spectacle de ce corps vibrant, sentant la sève monter en lui, jusqu'à ce qu'elle réclamât de la veine. Et puis, si Saïda était la plus féminine des femmes, elle ne traînait pas avec elle ces mystères de femmes qui n'en sont point. Elle ne cultivait que le merveilleux, ce qui l'éloignait sensiblement du mystère. Il savait tout d'elle.
Elle avait quelquefois l'air d'une enfant, elle se sentait lisse, profonde, presque gouleyante. Elle avait toutes les odeurs possibles, c'est-à-dire qu'un parfum émanait d'elle qui le saisissait chaque fois qu'il respirait sa peau. Elle avait toutes les qualités de l'impalpable, présente et lointaine, à peine vue, à peine touchée, et tellement sensible à ses caresses.
Il lui parlait quelquefois des femmes qu'il avait connues, toujours avec ce respect comme distant et distingué qui la flattait car elle sentait bien qu'il lui était destiné. À travers toutes les femmes, il parlait d'elle, il la touchait, il la contemplait. Et elle savait le lui rendre, avec cette douceur calculée, cette lenteur raisonnée, cette passion arrêtée qu'il avalait comme une drogue. Transporté dans des lieux étranges où son esprit pensait jouir, chaque fois il lui répétait qu'il n'avait jamais connu femme plus belle, et il reconnaissait qu'il s'agit bien là du mérite majeur des femmes.
Un jour qu'elle exhibait ses formes somptueuses, il eut envie d'une boisson forte et regretta d'en manquer. Ce fut elle-même qui proposa de l'aller acquérir chez le jeune voisin dont les silences, disait-elle, l'inquiétaient et suscitaient par là même sa curiosité.
Cet indécent voisinage irritait Thomas Faulques. Qu'un vieillard d'aussi saine apparence se commît avec une Mauresque dépassait son entendement. Lui qui aimait les femmes bien blanches, presque transparentes, avait l'impression douloureuse d'assister au commencement de la folie. Elle était certes belle, attirante, mais il n'aurait jamais consenti, comme il disait, à lui faire les honneurs de la quéquette. Tout cela le dégoûtait profondément. Il se le reprochait bien de temps à autre car, après tout, cela ne le concernait pas, qu'une fille de rien se jouât des lubies d'un vieil homme. Il reprochait surtout à la vie de lui donner ainsi l'occasion de perdre son temps en préoccupations de second ordre. Quand on frappa à la porte, il se douta que c'était elle. Il avait entendu ses pas de louve aux abois dans le couloir. Elle frappa avec discrétion, ce qui le charma d'abord. D'un bond, il fut à la porte qu'il ouvrit toutefois sans bruit. Elle lui apparut plus belle que jamais, toujours aussi peu vêtue, presque à lui. Il songea que ce qui les séparait maintenant était si ténu qu'il ne dépendait que de lui de se rassasier de ce corps qui devait manquer d'esprit mais débordait à l'envie de charmes et de couleurs.
— Je n'entre pas, chuchota-t-elle. Vous pouvez me rendre un petit service? Félix réclame un petit verre, vous voyez ce que je veux dire?
Il ne voyait rien. Il craquait de toutes parts. Il sentait bien que son odeur de sanglier n'était pas le meilleur argument, mais il se rapprocha d'elle, tout proche de la pointe de ses seins. "Juste un petit verre".
Maintenant il se maîtrisait. Elle s'était glissée tout contre lui pour pénétrer à l'intérieur, l'obligeant à se retourner, faire face à la lumière qui venait de la chambre, perdre l'avantage de cette lumière et s'y soumettre. Elle est maligne, se dit-il. Elle n'est pas pour moi.
— Un petit verre? balbutia-t-il. Mr Ramplon est donc un buveur.
— Pas buveur, Monsieur Thomas. Juste un petit verre.
Le vieux ne devait pas s'ennuyer avec un pareil cadeau.
— Pas buveur, pas buveur, mais il boit! Dites donc, Saïda?
— Oui, Monsieur Thomas...
— La prochaine fois que ce monsieur a soif, n'en profitez pas pour attenter à ma pudeur. Encore un peu, et je craquais.
Elle rougit. Thomas courut chercher la bouteille demandée.
— Je ne suis pas insensible, moi, gloussait Thomas. Quand je pense à ce que vous faites dans la chambre d'une morte, et quelle morte!
Saïda secoua la tête pour signifier qu'elle ne comprenait pas.
— Bah! dit Thomas. Une chambre, ça dure plus longtemps que ce qu'on y a vécu. Je disais ça par principe.
Il exhiba la bouteille. "Qu'il boive jusqu'à la lie! J'ai renoncé à l'alcool. Il m'a coûté, ce vieil infirme!
— Pas buveur, Monsieur Thomas. Juste un petit verre, vous savez?
Non, je ne sais pas. Je ne sais pas et ça m'excite.
Il oublia.
C'était une belle après-midi d'hiver, tout inondée de cette lumière avare d'ombre, où l'ombre est transparente et noyée de couleurs. Il piétinait un parterre en bordure d'une allée, à l'abri d'un arbre nu qui avait l'odeur de la terre. Elle lui souriait manifestement mais il n'était pas sûr que ce sourire lui était destiné. Ce qui le troublait, c'est que son regard lui échappât. Sa myopie en était certes la cause principale, mais il se doutait que quelque chose s'était interposé entre elle et lui, quelque chose de troublant justement, mais d'un trouble malsain, un trouble comme un trou béant qui a l'air de regarder et qu'on ne peut pas ne pas voir, quelque chose d'inévitable et de définitif. Il connaissait cette impression avec toutes les femmes, comme un écoeurement dont les origines ne se signaient pas et qui affectaient son assurance ordinaire au point de lui inspirer quelque fuite affolée qui eut bien lieu quelquefois. De près, rien ne la distinguait des autres femmes. Belle, si tant est qu'une femme puisse l'être, eu égard à tant d'autres beautés, et porteuse de charmes dont la femme est, sauf exception, la seule détentrice. Il aima son odeur, comme l'odeur du pain chaud, mais il détesta, non pas sa voix, qu'elle avait juste, mais le débit incohérent de ses paroles. Sa compagnie l'agaçait. Il la voulait muette mais elle ne l'était pas. Et de tout ce qu'elle chantait, il ne retenait rien que sa propre irritation. Il aurait voulu l'interrompre, avec élégance bien sûr, lui expliquer que les mots ne supportent pas l'abondance des phrases, qu'ils ont de la durée quand on sait les choisir, et que, surtout, ils appartiennent à tout le monde. Mais il n'osait pas, de peur de la brusquer, de la voir s'envoler à tire-d'aile par-dessus les arbres. Elle avait un charme d'oiseau, soucieuse de musique.
Il l'appela Aurore. C'était une ouvrière aux mains calleuses, mais son ventre était moite et ses seins accueillants. Travailleuse, même bavarde, elle avait transformé sa vie naguère peu soignée et encombrée d'éloquents désordres. Il s'était mis à travailler avec ardeur sur le même chemin d'une usine toute proche. Ils avaient l'aisance d'un couple d'ouvriers, une aisance propre, sans excroissances, faite de bon sens et de rêves tangibles. Thomas goûtait cette existence avec une certaine délectation, d'autant qu'il découvrait de nouveaux horizons, pratiquait l'amitié sans viser autre chose que sa propre jouissance, et se satisfaisait que les jours se ressemblassent sans se confondre toutefois. Lorsqu'elle lui annonça que son ventre était plein d'un enfant, il jura simplement de lui en faire d'autres. En quoi elle fut au comble du bonheur.
Ramplon vieillit subitement. Pour quelles raisons, il ne s'en doutait pas. N'était la douce présence de Saïda, tout le dégoûtait, y compris la nourriture à quoi il s'était longtemps accroché pour trouver de l'ivresse. Il n'avait plus le goût de l'ivresse et détestait les insomnies que cultivait sournoisement sa lucidité. Sa mémoire même tenait le coup. Son état de délabrement empirait jour après jour, et, paradoxe, son esprit s'aiguisait. Il eut peur de donner un nom à ce qui lui arrivait, malgré qu'il sût lequel convenait le mieux. Son seul souci était de trouver le sommeil, ou au moins de trouver le moyen de supprimer les cauchemars qui envahissaient ce qui lui restait de sommeil. Quand il se réveillait, c'était toujours en sursaut, aussitôt entouré de clartés, agressé par son intelligence qui lui dictait d'inavouables raisons de vivre. Il vivait de ce manque d'aveu, seul, recroquevillé dans sa tête, à peine ému par la présence de Saïda qui s'ingéniait pourtant à le faire mieux vivre. Mais tandis qu'elle serpentait autour de lui, il rapetissait, se mangeait de l'intérieur. Il eut le sentiment que son esprit dévorait sa chair. Il vieillissait plus vite que son intelligence.
À grand-peine, Saïda effeuilla toutes les ressources du bonheur, de ce qu'elle pensait être le bonheur d'un vieil homme. Elle ne comprenait pas ce qu'il cherchait. Elle le regardait s'irriter à fouiller dans son coeur, se passionner même dans cette recherche, et y abandonner chaque fois quelque chose qui disparaissait de sa vie. Elle fit tout ce qui était en son pouvoir pour le tirer de cette morosité dont il se nourrissait chaque jour, chaque jour plus fébrile et plus proche de la mort.
Ramplon comptait les jours. La mort le titillait. Tous les moments de sa journée étaient marqués par la mort. Au matin, la mort se retirait, lui laissant ses glaces et le soir, elle s'acoquinait avec sa pensée, lui indiquait par quels chemins elle est moins longue et moins douloureuse; dans la journée, elle se contentait d'une présence silencieuse et sans autre sensation que le silence.
Sa faiblesse finit par le rendre malade. Il s'alita. Et ce fut le commencement de la fin.
Un jour qu'il distribuait du pain à des moineaux affamés et qu'il était assis, piteux, à l'entrée d'un jardin, il vit Saïda de l'autre côté de la rue, qui reluquait une vitrine, les bras croisés dans le dos, et sautillant sur ses pieds. Il l'observa autant de temps qu'elle fut dans cette situation. Il crut même l'avoir appelée, mais maintenant il n'en était plus très sûr. Elle s'éloigna.
Une heure plus tard, elle apparut dans son dos. Il l'admira. Le froid piquant de l'hiver se heurtait à sa peau et n'y laissait aucune trace. Pourtant, elle haletait, comme si elle avait couru. Elle souriait. "Pourquoi sortir, dit-elle. Il fait si froid. Rentrons." Elle le pressa contre lui. Sa chaleur le pénétra, et il fut soudain presque satisfait de ne lui communiquer que le froid terrible de son vieux corps. Elle le pressait contre elle comme elle eut fait d'un enfant. Cela le désappointa à ce point qu'il s'endormit.
Quand il sortit de ce sommeil brutal que le rêve n'avait pas entamé, du moins sa mémoire n'en avait-elle rien retenu que de très reposant, une assemblée de curieux s'était réunie autour de lui. Il chercha le visage de Saïda, et ne le trouva pas. Quelqu'un disait qu'il avait eu un malaise, ce qui le fit sourire. Cependant, son coeur s'affolait. Saïda avait disparu.
Il ne fut pas long à prendre conscience qu'il venait de vivre un cauchemar, un de plus, mais sa résignation était telle qu'il ne broncha pas. Pourtant, il aurait voulu crier qu'il n'avait jamais rien compris à l'amour et qu'il était maintenant persuadé de n'être pas fait pour l'amour. Cela lui interdisait-il, pensait-il, une mort tranquille! Il n'en finissait pas de mourir, après avoir si peu vécu.
Une robuste femme lui offrit son bras. Il se laissa conduire. Chemin faisant, elle lui expliqua qu'il n'était pas prudent de stationner dehors quand on n'a plus un coeur de jeune homme. Il comprenait qu'il avait dépassé la mesure. Et puis, il vaut mieux mourir chez soi. Elle l'accompagna jusque devant la porte de sa chambre. C'était une femme solide qui avait l'air d'en savoir long sur la vie. Il avait apprécié la dureté de ses muscles. Une pareille musculature dans un corps de femme, songeait-il, c'est admirable. Mais était-elle encore une femme?
Lorsqu'elle ouvrit la porte et qu'elle l'eut poussé à l'intérieur, le spectacle qui s'offrit à leurs yeux finit de le dérouter. Saïda se faisait planter par un inconnu.
L'homme se redressa d'un coup, l'air effaré, tentant de dissimuler dans ses mains son sexe tendu. Les cuisses encore écartées, Saïda dit quelque chose qu'il ne comprit pas. Puis tout se passa très vite. L'homme récupéra ses vêtements, s'en fut d'un bond dans l'escalier qui l'avala et, d'un coup de poing si violent que la douleur fut entièrement anesthésiée, Ramplon ferma la porte sur le nez de la femme qui avait assisté à la scène tout immobile dans un corps qui se liquéfiait.
Saïda gisait nue sur le lit. Ramplon jeta son chapeau quelque part dans le fond de la pièce. Il murmurait sa stupéfaction, longeant le lit. Son regard s'était arrêté sur un sein.
Il la frappa jusqu'à ce que les forces le quittassent. Elle ne cria pas,ne se débattit pas. Il la frappa sans discernement. Quand il cessa de frapper, il s'assit sur le bord du lit, tout absorbé dans son épuisement. Puis des douleurs l'envahirent, le ramenant à la réalité.
Il se leva et ferma la fenêtre. Saïda saignait comme une bête dans un lit maculé de sang. Elle sanglotait doucement, tentant de panser ses plaies de ses seules mains que les coups n'avaient pas non plus épargnées. Elle pleurait, mais aucun mot ne sortit de sa bouche. Ramplon était figé, à quelques pas du lit. Il s'aperçut avec horreur qu'il tenait dans sa main sa canne brisée.
Quand Thomas Faulques apprit le drame de la bouche d'Aurore, il éclata d'un long rire qu'il destinait à tout le voisinage, manifestation évidente de sa supériorité en matière de bonne conduite. Son attitude choqua Aurore dont le seul désir, pour l'instant, était d'apporter le réconfort de sa présence auprès d'une Saïda qu'elle imaginait au fond du désespoir. Thomas cessa de rire et, quelque peu enjoué malgré tout, il lui dit qu'elle était la meilleure femme du monde mais que ces histoires ne la regardaient pas. Elle insista, et comme chaque fois qu'elle s'entêtait, il eut peur de la perdre et cessa d'un coup de l'importuner. Elle osa frapper chez Ramplon. Le vieil homme qui lui ouvrit pleurait. Il la frôla et se mit à descendre l'escalier. La rampe vibrait. Toute la maison avait cessé de respirer, guettant l'instant où la main de Ramplon lâcherait la rampe. Aurore n'attendit pas et vola au secours de sa malheureuse voisine.
Ce drame conjugal ne changea rien. Rien ne bougea. Chacun était à sa place. Il semblait qu'on retournait au point de départ. Ramplon pardonna. Et Saïda fit mine d'oublier.
Il avait oublié le nom de l'enfant et, pour l'appeler, il émit un bruit curieux qui étonna l'enfant. Celui-ci quitta des yeux le ballon qui l'occupait et se retourna vers Ramplon.
— J'ai oublié ton nom, disait Ramplon. Dis-moi ton nom, petit.
L'enfant hésita, comme s'il avait d'abord décidé d'aller chercher le ballon qui s'éloignait, puis qu'il avait trouvé la question intéressante et méritant une prompte réponse. Ramplon répétait:
— Dis-moi ton nom.
— Cesse, veux-tu, Félix. Tu lui fais peur, dit Saïda.
Elle était assise près de Ramplon. L'enfant la trouva belle. Il eut peur, c'est vrai, mais de la contredire seulement. Il lui semblait que son visage était celui d'une fée et il lui pardonna de s'être montrée stupide. Il vint vers eux d'un pas décidé et s'appuya contre Saïda. Pour se donner de l'assurance, il enfonça un doigt dans l'une de ces narines.
— Tu ne veux pas me dire ton nom? disait Ramplon. Ce n'est pas gentil.
L'enfant tentait de s'accaparer le regard de Saïda mais elle ne le regardait pas. Elle s'intéressait à autre chose, qu'il ne devina pas malgré tous ses efforts.
— Je m'appelle Faulques, finit-il par dire. Il s'était adressé à Saïda et ce fut Ramplon qui répondit:
— Faulques, c'est ton nom, je sais bien. Mais ton nom de petit garçon...
L'enfant était agacé.
— Qu'est-ce que tu regardes? dit-il soudain.
Saïda sursauta. Félix Ramplon secoua la tête en souriant.
— Tu ne m'as toujours pas dit ton nom. Ce n'est vraiment pas gentil.
Maintenant Saïda le regardait. Ses lèvres amorçaient un léger sourire comme si elle lui disait quelque chose qu'il devait être le seul à entendre. Elle avait l'air si doux, et son sourire était si éloquent et pourtant si avare qu'il se mit à l'aimer soudain presque autant que sa mère. Elle lui flattait la joue maintenant et ne le regardait plus. Elle était ailleurs, mais elle avait conservé son sourire et lui disait toujours cette même chose qui le ravit. Son ravissement s'estompa lorsqu'il sentit la main du vieil homme le secouer. Il se déchaîna soudain.
— Faulques! Faulques! Faulques! cria-t-il en s'éloignant, et il fut de nouveau tout entier à ses jeux.
— Le portrait du père! fit Ramplon. Saïda déposa un baiser sur son oreille. Plus loin, l'enfant l'épiait.
Saïda aimait cette complicité. Et elle eut bien d'autres amants.
Thomas avait installé un moteur à explosion dans la chambre de l'enfant, ce qui ne réjouit guère Aurore. Il avait décrété, avec sa superbe habituelle, qu'il travaillait pour la science, ce qui méritait, selon son humble opinion, tous les sacrifices, à supposer qu'il y eût bien là un autel. Il bravait Aurore pour la première fois et de quelle manière, mais son instinct lui dictait cette fois une bien étrange conduite que la pauvre femme fut bien obligée de supporter. Elle se réfugia dans sa chambre, y installa le lit de l'enfant et, pour marquer son désaccord, transporta les affaires de Thomas dans la chambre où il officiait. Elle opéra pourtant avec prudence car, depuis qu'elle connaissait Thomas, elle nourrissait comme de l'admiration à son égard. Elle ne comprenait pas ce qu'il avait entrepris et elle était désespérée. Ce désespoir était pour elle un signe qui l'avertissait de son infériorité et elle jugea, très opportune, que le temps lui dirait à quel moment elle devrait laisser éclater sa colère.
Thomas n'avait jamais eu de passions de ce genre, ni même aucune passion du tout. C'est ce qu'elle croyait. Il aimait un tas de choses dans la vie, avait même des idées sur tout, et chaque fois elle était captivée quand il s'exprimait sur tel ou tel sujet qui l'absorbait à ce moment-là. Il allait ainsi d'un sujet à l'autre, s'éparpillait en détail et laissait échapper l'essentiel pour lui dire son amour. Elle était fière de ponctuer ainsi les errements de son homme, mais quelle femme ne le serait pas?
La présence de cette mécanique jeta tout de même une ombre sur le ménage. Lorsqu'elle pétarada pour la première fois, Aurore fit un accès de colère subite. Le moment était bien choisi. Elle était entrée comme une furie et, vexée de parler moins haut que le moteur, elle s'était mise à gesticuler. Thomas crut à une crise d'hystérie. Il avait l'habitude de toujours donner les raisons précises, ou ce qu'il croyait être les raisons d'un événement quel qu'il fût. Il augmenta donc le régime du moteur et comme elle s'accélérait elle-même, il continuait d'ouvrir les gaz. Contrairement à ce qu'il avait prévu, l'être humain a toujours plus de ressources que la machine et, dépité, il coupa le moteur. Les cris d'Aurore le pétrifièrent. Sur le coup, il cessa même de l'aimer. Puis Aurore se calma, petit à petit, le flot que sa bouche évacuait se rétrécit. Elle fondit en larmes.
— Mais enfin, Thomas, disait-elle. Mais qu'est-ce que tu as dans la tête? Qu'est-ce qui t'a pris d'amener cet engin ici?
— C'est pour le bien de la science, fit Thomas.
— Mon Thomas est devenu fou! gémissait-elle. Et le petit qui est là à se demander si ses parents ne perdent pas la boule!
En fait, Thomas grandissait dans l'estime de son fils, lequel se mit à cultiver de détestables sentiments vis-à-vis de sa mère. Elle l'ignorait, ignorait de même les rapports amoureux de l'enfant et de sa voisine, et ne savait pas qu'il peut arriver qu'un fils soit de la même graine que son père.
Mais Thomas était un charmeur. Il amadoua vite Aurore. C'était une femme simple, sans grande intelligence. Elle s'épuisait en sensibilité, fragile, incapable de raisonner. Elle se laissa convaincre, pas totalement; elle n'était pas complètement sotte. Elle avait compris ce qu'elle pouvait comprendre. Elle ne se doutait pas, la pauvre femme, qu'elle venait de perdre beaucoup.
Et Thomas se lança dans d'incroyables recherches. Il envahit la chambre de livres, d'outils, de monceaux de papier qu'il couvrait de graphiques étranges, et passait des nuits entières à tapoter sur le clavier d'un ordinateur. Certains jours, il rayonnait, et entreprenait un grand rangement, enfin, ce qui apparaissait tel à ses yeux. Et soudain, il s'assombrissait, laissait croître sa mauvaise humeur, ne se lavait plus, écrasait les mégots à même le plancher. Mais, même au plus fort du désarroi, il ne refusait jamais la compagnie de sa petite femme qui venait se pelotonner contre lui, feignant de chercher à comprendre ce qu'elle n'avait aucune chance de raisonner un tant soit peu.
Une nuit, (l'enfant dormait à ses côtés) elle l'entendit pester. Elle s'assit dans le lit, se morfondant déjà, puis, comme il semblait empirer, elle se décida à le rejoindre.
Elle entra. Il était simplement assis sur un tabouret, les jambes étroitement croisées, en face du monstre. Il parlait tout seul. Elle s'interposa.
— Ah! fit-il. Sache, ma chère, que je suis proche du but.
Elle aurait voulu être entièrement ravie de l'apprendre, mais le ton de Thomas l'inquiéta.
— C'est que, dit Thomas, à quoi bon s'éreinter dans cette nouvelle invention. Est-ce que j'ai les moyens, moi, pauvre ouvrier, d'exploiter une nouvelle invention, bon dieu! une invention de cette taille! et pas un sou pour sa prospérité!
Aurore s'épuisait à comprendre. Cette nuit-là, il vint coucher près d'elle et, s'il ne lui fit pas l'amour, c'est que l'enfant l'en empêchait. Il lui promit que tout rentrerait dans l'ordre dés le lendemain.
Thomas passa donc la journée, c'était un dimanche, à restaurer la chambre de l'enfant. Il évacua le fouillis de carnets et d'outils, rangea l'ordinateur sur le bahut de la salle à manger et couvrit le moteur avec un vieux drap. Dans l'après-midi, trois ou quatre collègues de l'usine l'aidèrent à transporter le moteur à la cave, où, décréta-t-il, il devait finir ses jours, à moins qu'il le vendît si quelqu'un en offrait un bon prix. Et la vie reprit son cours. Thomas concevait qu'il avait vécu un moment de folie. Aurore comprit que cela arrivait quelquefois aux hommes. Et l'enfant, désappointé, vola la clé de la cave pour rendre visite au moteur avec lequel il entretenait de longues conversations qui le ravissaient. Il s'était même promis de le présenter à Saïda qui ne manquerait pas de lui adresser un de ces sourires charmeurs dont elle avait le secret.
Le mois suivant, Aurore s'éteignait de façon inexplicable, du moins aucune explication ne convainquit-elle le pauvre Thomas. Il l'enterra avec l'enfant mort-né, paya les frais des funérailles, reçut les condoléances des uns et des autres, reprit son travail et soudain, il s'effondra, et personne ne put le tirer de son hébétude. Une page était tournée.
Aurore pourrissait, Ramplon vieillissait et Thomas périclitait.
Seule Saïda éclairait ce concert de malheurs. Elle rayonnait, et dans son ombre, l'enfant se fortifiait. Maintenant ils se voyaient tous les jours et, de jour en jour, leur amour grandissait.
D'un accord tacite, Saïda fut chargée de l'éducation de l'enfant. Elle accepta bien sûr cette tâche comme le plus grand bonheur. Thomas vivait maintenant comme une bête, entre son travail à l'usine, qui semblait ne pas lui poser de problèmes, et sa chambre dont il avait définitivement clos la fenêtre. L'odeur qui y régnait était affligeante mais, après tout, personne n'y mettait jamais les pieds. Quand il rentrait le soir, il frappait chez Ramplon, saluait d'un vague sourire et il passait un moment assis parterre avec l'enfant, cherchant à participer à ses jeux. Et quand il repartait, après avoir repoussé l'offre d'un dîner, l'enfant amorçait une crise de larmes que Saïda venait aussitôt calmer. Ramplon, vieux et renfrogné, assistait à ce spectacle quotidien sans broncher. Il ne fit jamais aucun commentaire, même quand Saïda abordait le sujet. Elle fut d'ailleurs prompte à comprendre qu'elle devait, pour des raisons qu'elle ne chercha pas à éclaircir, éviter de parler, quand elle avait quelque chose à dire, ni de l'enfant, ni de Thomas, ni même de la défunte mère. Ramplon était occupé ailleurs et ne tenait pas à s'écarter de son sujet de réflexion. Et quand bien même Saïda aurait su qui il était, Ramplon avait de toute façon perdu l'habitude de partager la moindre de ses pensées. Il n'acceptait plus, de lui et des autres, que des paroles ordinaires dans des conversations ordinaires qu'il n'entretenait que par pure politesse, jamais par intérêt.
Il sortait rarement, et s'il sortait, c'était subitement, sans un mot. Il disparaissait, réapparaissait ensuite pour se figer dans son fauteuil ou sur le bord du lit, ou s'attardant à table, reluquant les restes d'un repas qu'il avait d'ailleurs négligé. Pourtant, ni malaise ni maladie ne vinrent troubler un vieillissement qui semblait ne pas devoir finir. Il se demandait s'il était le seul à souhaiter sa propre mort mais ne voyait aucune raison que cela se pût, même Saïda qui n'y avait aucun intérêt. Sa présence d'ailleurs ne s'expliquait-elle pas par les rapports qu'elle entretenait avec cet enfant qu'il aurait dû détester, qu'il feignait d'ignorer pour ne pas se laisser surprendre à l'observer lui arrachant sa dernière femme. La jalousie ne lui parut pas opportune. Il préféra chercher à donner un sens à ce spectacle. Il y consacra toutes ses journées, repoussant Saïda quand elle venait le provoquer, afin qu'elle fût tout entière occupée à cultiver cet instinct maternel dont il désirait, avant toute chose, saisir le sens, comme si cela devait le soulager de vieillir sans avoir lui-même, autant qu'il s'en souvînt, suscité de tels sentiments. Il n'en aimait que davantage cette femme qu'il avait conquis par quel mystère dont il devait être le siège puisqu'elle était là, tout près, toute à lui.
Saïda, pourtant, ne s'en laissait pas compter. Les amants se succédaient dans son lit, et comme elle avait du charme, et par conséquent un certain pouvoir, les hommes venaient à elle, captivés, et s'en allaient ensorcelés. Sa vie était, somme toute, d'une simplicité déroutante. Elle ne haïssait personne. Elle avait trouvé un fils et un mari et le moyen d'aiguiser ce qu'elle considérait comme le point le plus haut de sa personnalité: son charme. Charme envers un enfant qui la prenait pour sa mère. Charme envers un vieil homme qui ne mourrait pas seul. Charme enfin pour elle-même, avec les moyens du bord, les rencontres fortuites et éphémères qu'elle savait provoquer. C'est cette flamme qu'elle voulait transmettre à l'enfant et elle n'avait qu'un regret: qu'il ne fût pas une fille.
— La soirée sera belle! péta Ramplon sur le balcon. La nuit l'envahissait. Il jubilait.
— Tempérée même, pour une nuit d'hiver.
Il disparut dans l'ombre.
Saïda s'attardait à ranger les couverts sur la table. Elle regardait les mains de Thomas Faulques qu'il avait immobilisées, à plat sur les genoux. Il semblait absorbé par d'autres préoccupations que les festivités qui se préparaient. Elle fit de gros efforts pour ne pas rencontrer ses yeux. Il devait la regarder, elle redoutait de le voir ainsi. Ramplon réapparut dans l'embrasure de la porte, repoussant la nuit derrière lui.
— C'est heureux qu'il y ait un enfant pour donner du sens à cette fête, clama-t-il. Sinon de quoi aurions-nous l'air?
— De deux amoureux, fit Thomas.
Il perçut les frémissements de Saïda. Il insista:
— Bon dieu! Ramplon! Ce n'est quand même pas sorcier de fabriquer un enfant. Ne me dîtes pas que la nature vous a évincé!
— Beuh! N'en rajoutez pas, jeune homme. A mon âge, vous savez, si la semence n'est point vieille, elle a horreur du futur.
— Saïda est jeune, elle.
— Justement, fit Ramplon brusquement.
Saïda rougissait. Elle prétexta un plat trop cuit et s'enfuit dans la cuisine.
— Nous l'avons fait fuir, s'excusa Thomas.
— VOUS l'avez fait fuir! Beuh! Parler de sa jeunesse à une femme qui épuise la sienne à retarder la mort d'un vieil homme! Vous n'avez pas le sens de la mesure, Thomas. Il vous arrive de délirer. Elle est beaucoup plus vieille que vous, et plus intelligente.
— Pardon de vous avoir provoqué.
— Mon pardon ne vous est pas acquis. Vous ne le méritez pas. Mais, trêve de plaisanterie, mon cher voisin. L'enfant dort-il à cette heure? Il ne faudra pas oublier de le réveiller au moment voulu. J'ai moi-même de beaux souvenirs de ces réveils nocturnes. Je crois qu'ils augmentent le plaisir de découvrir les cadeaux. Une bonne vieille idée. Une manière de composer le rêve pour qu'il soit ce qu'on veut qu'il soit, et tempérer aussi les nuits moins favorables au repos. Mais les enfants n'ont pas ces sortes de désespoir. Ils nous font vieillir. Les enfants vieillissent d'autre chose, que j'ai oublié. C'est bien pourquoi je suis vieux et fatigué.
— Nous le réveillerons le moment venu.
— Nous serons ivres à cette heure! Ainsi, j'assisterai à ce touchant spectacle avec moins de regret de n'en être que l'otage.
— Vous êtes bien triste pour un soir de Noël.
— Triste, dites-vous? Non, je tentais d'alimenter la conversation.
— Je dis que c'est triste de jalouser l'enfance à ce point. Vous êtes un curieux personnage, Ramplon. Vous m'avez toujours intrigué. Vous ne faites rien, enfin, il ne vous arrive rien qui ressemble à ce qui arrive aux gens ordinaires dont je suis.
— Je suis cocu.
— Pour aller dans votre sens, je dirais que la mort m'a fait cocu de même en m'enlevant ma chère Aurore. Que ne donnerais-je pas pour être cocu à votre manière. Je la voudrais vivante, même morte.
— Il m'arrive de la vouloir morte, même belle et séduisante. Mais c'est encore une manifestation de ma jalousie. Paix à l'âme de votre chère femme, mon cher Thomas, et que la paix finisse par convaincre l'âme de la petite Saïda qu'elle est vivante, et fragile comme tout ce qui est vivant, et risqué comme tout ce qui est fragile. Mais peut-être s'est-elle convaincue toute seule que le jeu en valait la chandelle. Voyez ce lit, Thomas. L'enfant respire les saveurs d'une folle d'amour. Ne croyez-vous pas que cela peut influencer son comportement futur? A l'égard des femmes, veux-je dire? Le dévier de la route que vous vous efforcez de défricher pour lui? À moins que cet enfant ne vous appartienne plus. L'aimez-vous, au moins?
— Il est tout ce qui me reste. Mais que me reste-t-il?
— Voleuse d'enfants, voilà ce qu'elle est!" dit Ramplon.
Il s'épongeait le front du revers de la main. Thomas sourit. Il se sentait serein. Ramplon n'avait sur lui que cet effet. Son déclin le ravivait.
— Saïda est une gentille petite mère, finit-il par dire. Je crois qu'elle a compris, sans que nous nous soyons concertés sur le sujet, que je la désirais comme la mère de mon enfant.
— Vous auriez pu trouver mieux. Enfin, Dieu l'a mise sur notre chemin. Un vieillard rabougri qui se morfond, un homme encore jeune qui vénère une morte, et un enfant dont le caractère ne se devine pas. Mais elle doit le comprendre mieux que nous. Je mourrai bientôt. Elle vous écoutera, vous deviendrez un fantôme. L'enfant sera tout à elle.
— Il l'aime. Je veux effacer de son petit esprit le souvenir de sa mère.
— Vous la tuez une seconde fois.
— Je la tuerai chaque fois qu'elle reparaîtra pour se montrer à un autre que moi. Elle sera toujours fidèle, cependant. Morte, elle est plus simple, plus discrète, et je ne l'en aime que mieux.
— Cultiver le morbide, à votre âge, c'est malsain. Mais nous avons des points communs vous et moi, Thomas, et je bois vos paroles comme si c'étaient les miennes.
— Elles ne le sont pas cependant.
Le fumet des volailles se répandit. Saïda les héla de la cuisine:
— Ca va être bientôt prêt, messieurs.
— Nous aurons donc des sujets de conversations plus terre-à-terre, lança Ramplon en écrasant son cigare sur le coin de la table.
Il provoquait un moment de silence. Il avait l'esprit vif, et savait que Thomas était retourné dans son univers de veuf éploré. Les clapotements du vin dans son verre le ravirent. Il but de longues rasades puis attendit les premiers effets de l'engourdissement recherché. Il aimait cet épanchement de l'alcool dans son corps, le préférait même à l'état final de l'ivresse qu'il comparait à l'oubli. Sa mémoire s'y justifiait.
— Pour un peu, fit-il au bout d'un moment, tirant Thomas de sa torpeur, pour un peu, je deviendrais alcoolique. Je ne connais rien de plus rassurant que l'ivresse, et de plus détestable aussi, manière de mieux s'aimer soi-même tel qu'on est. Mais que pourrait l'esprit sans l'infini! Je promettais une conversation de notre monde...
— J'y songe tout à coup, fit Thomas, mais je ne sais rien de votre passé. Curieux, n'est-ce pas, que je vous conçoive tel que vous êtes, ne sachant rien de ce que vous avez été!
— Vous parlez bien pour un ouvrier.
— Voilà une parole qui ne peut être celle d'un ouvrier. Vous avez sans doute mieux réussi que moi.
— N'en croyez rien. Aucun mépris pour ce que je survole. Cela vous rassure-t-il? Pas même de l'admiration pour ce qui m'empêche d'aller plus haut. Nous finissons tous plus bas que terre.
— C'est-à-dire que nous mourons. Voilà bien les conclusions de toute philosophie. Elle s'achève dans un mot, au lieu de nous donner quelques raisons d'espérer.
— Espère qui peut, et peut qui croit. Les hommes de ma génération n'ont eu que des devoirs. Quelques-uns sont amers. Les autres ont conclu un pacte avec l'imbécillité. Je souhaite une meilleure réussite à votre génération, quoique je ne crois guère à un changement de comportement. Notre nature magistrale! La vie se remplit d'objets, jusqu'au jour où l'esprit, par un effet de goutte de trop, se répand ailleurs que dans la vie.
— Félix, mon amour! cria Saïda du fond de la cuisine. Coupe le jambon et offre du vin à notre ami.
Ramplon exhiba le fort couteau.
— Sa religion lui interdit le porc et le vin, dit-il. Elle nous pourrit, je vous dis. Mange du cochon, mon petit amour, et bois du vin. Mon dieu me l'interdit, mais il ne compte pas pour toi. Compte-t-il pour elle lorsqu'elle ouvre ses cuisses et n'enfante rien!
— Hé! Hé! fit Thomas. Son dieu a ceci de commun avec le vôtre: il interdit de tuer. Coupez-m’en donc une large tranche et servez-en-moi une lampée, de votre tonnerre de vin.
— Savez-vous ceci, mon cher Thomas: vos conclusions sont hâtives.
Ils éclatèrent de rire.
Dans la cuisine, les plats mijotaient. Saïda tentait de s'absorber dans les pil-pils. Des deux hommes qui parlaient fort dans la pièce voisine, elle ne percevait qu'une éclaboussante fanfare de mots dépourvus de sens. Quand elle pensait avoir deviné le sens de leurs paroles, un mot fusait entre les autres et la démentait. Elle s'empêtrait doucement dans la conversation, participant à la confusion que les deux hommes entretenaient dans son esprit d'un commun accord. Chaque onde l'atteignait en plein coeur. Ils commençaient de se soûler.
— Le seul sujet qui convient à notre état, mon cher Thomas, savez-vous lequel est-ce et pourquoi est-ce lui et pas un autre qui s'impose?
— Ce que je sais, Ramplon, et vous ne m'ôterez pas cette idée de la tête, c'est que le vin vous va comme un gant et que, quant à moi, il me sert de chapeau avec lequel je vous salue.
— Sapristi! Thomas! Ne brûlez pas les étapes. Réservez-vous. La soirée ne fait que commencer et vous songez déjà à nous quitter, de sorte que vous n'avez pas répondu à ma question.
— Dorénavant, je me réserve le droit de ne répondre à aucune de vos questions.
— Et pourquoi donc! Est-ce que j'ai l'air d'un devin qui pose des questions pour qu'on n'y réponde pas? Les devins sont des trous du cul, monsieur Thomas, et ne me demandez pas ce que c'est qu'un trou du cul.
— Et bien justement, je vous le demande!
— Les trous du cul sont des devins.
— Vous tournez en rond, monsieur Ramplon. Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pensée?
— Puisque nous sommes au fond, pourquoi pas celui de votre pensée!
— Ceci est encore un effet de votre jalousie. Vous haïssez les devins parce que les devins se sont trompés sur votre sort.
— Touché! s'écria Ramplon.
Il déboucha une bouteille.
— Mais je vais répondre, dit-il en étouffant le rire qui secouait ses poumons, à la question que je vous posais tout à l'heure. Savez-vous de quoi nous pourrions parler maintenant? Je réponds: du plaisir.
Il égrena le mot en mimant le mystère, faisant jouer ses lèvres l'une contre l'autre comme si le mot, qui les avait effleurées, leur avait inspiré un simulacre d'amour.
— Du plaisir? fit Thomas qui lui jouait l'incompréhension. Du plaisir? Par exemple, Ramplon, vous me surprenez. Ah ça! je suis surpris que votre bouche n'ait opposé aucune résistance à ce mot délicat qui, si mon éducation est exacte, ne peut plus vous concerner.
— Et bien, détrompez-vous, jeune homme. D'une part, ma bouche a l'habitude de mes mots et ne s'étonne donc point de l'usage que j'en fais. D'autre part, mon âge, celui de mes artères, a le privilège de l'expérience et du bon sens. Tertio, votre éducation en matière de plaisir est on ne peut plus approximative, ce qui laisse supposer mon ascendant sur ce qui constitue vos tentatives de jouissance. Comprenez par là, mon cher Thomas, que vous ne sortirez pas d'ici sans constater l'augmentation tangible de vos connaissances qui concernent le plaisir et ses lois.
— Vous me suffoquez.
— Et je me flatte toujours d'étouffer la révolte dans l'esprit d'un jeune homme que le veuvage n'a pas vieilli d'un iota.
Ramplon forma sa bouche en cul de poule pour ponctuer sa réplique.
— Saïda! hurla-t-il en se tournant vers la cuisine. Amène-toi, ma chérie. Monsieur Faulques fait son éducation sentimentale. J'ai besoin de toi, chérie, pour faire l'exemple.
— Je peux très bien comprendre sans démonstration, fit Thomas qui avait du mal à rassembler ses esprits et qui sifflait verre après verre dans l'espoir d'y réussir. Le vin me trouble, je le reconnais, mais pas au point de me rendre nécessaire les croquis que vous envisagez.
— Qu'allez-vous chercher là, jeune homme! Est-il question un seul instant dans mon esprit de quitter le terrain de ma démonstration qui se veut et sera purement imaginaire?
Saïda se tenait dans son dos. Elle avait posé ses mains sur les épaules du vieil homme. Penchant sa vieille tête tourmentée, il déposa un baiser sur l'une d'elle et y attarda ses lèvres que l'alcool avait rendues insensibles. Thomas observa la scène avec indifférence.
— Vous devriez avoir honte, dit Saïda sans colère. Vous voilà déjà saouls. Vous auriez pu attendre que le gosse ait sa fête.
Thomas posa sur elle un regard oblique. Sur le coup, il aurait voulu éprouver la honte dont elle parlait avec tant de chaleur, ne fut-ce que pour se trouver un instant l'objet de ses reproches, mais l'idée lui vint qu'il détesterait le partage de cette situation avec l'ignoble Ramplon. Tout ceci l'écoeurait maintenant. Il songea à quitter les lieux. Il aurait vite fait de cuver son vin et prendrait le temps d'autres occupations qui lui étaient familières. Il se sentait mal, très mal, mais cette nausée le foudroya et il se mit aussitot en quête d'un autre verre. Ramplon apprécia ses efforts pour atteindre la bouteille et vint à son secours.
— Ma femme est une pute, fit-il dans l'oreille de Thomas, mais ce n'est que ma femme. Je n'ai aucun pouvoir sur elle, tandis qu'elle en a beaucoup sur moi. Votre cervelle de père comprend-elle cela?
Il remplit le verre que Thomas tendait devant lui comme un calice, tandis que Saïda se réfugiait dans la cuisine.
— Elle a disparu de nouveau, dit Ramplon. Elle réapparaîtra. Elle calcule tous ses effets avec une précision presque scientifique.
— Vous ne la comprenez pas. Vous êtes malade et vous ne comprenez rien à cette femme charmante. Vous tentez de créer son image comme le complément nécessaire à votre délire, sans laquelle vous n'existez plus. Vous êtes malade et méchant de surcroît. A l'avenir, je me méfierai de vous, Ramplon, comme de la peste. Vous êtes un pion que la cruauté anime à ce point que vous voudriez régner sur tout et sur rien. Vous ne régnerez pas sur cette femme!
Ramplon regarda Thomas très étonné.
— C'est une déclaration d'amour!
— Certes non! Mais je la respecte et je voudrais vous voir en faire autant.
— Un jeune homme écervelé ne me donnera pas des leçons d'amour.
— Plutôt crever que de vous donner la leçon que vous ne méritez pas.
Ramplon s'enfonça soudain dans son fauteuil, si profond que ses bras émergeaient au-dessus de sa tête, comme quelqu'un qui se noie et qui, animé par ses seuls réflexes, croit que l'air lui offre un meilleur appui que l'eau. Dépité par le tour que la conversation avait pris et nourrissant de vains reproches vis-à-vis du vieil homme, Thomas se leva et tituba vers la cuisine. Il ferma la porte derrière lui, laissant Ramplon seul dans la salle à manger, avec l'enfant qui dormait paisiblement, la tête enfouie sous les draps.
Le vieillard, immobile, ayant tourné la tête du côté de l'enfant, écouta avec une frayeur contenue le léger ronflement qui émanait des draps et regretta que la frêle créature se livrât au jeu du sommeil avec si peu de crédibilité. Il l'appela doucement, mais l'enfant jouait sans faute le jeu d'un sommeil dont la nécessité l'avait d'abord intrigué, puis découragé et enfin, l'avait convaincu de sa nullité eu égard à sa soif de trouvailles inoubliables. Ramplon n'était pas dupe, et il respecta le silence obstiné de l'enfant. Vidant un fond de bouteille, il se demanda pourquoi la vie se démenait ainsi pour lui soumettre des images pleines de significations dont il aurait préféré, même au prix de l'absurde, ignorer le contenu. Je ne dors pas, moi non plus, quand elle baise, pensa-t-il. Et il se laissa envahir par de cruelles sonorités.
Dans la cuisine, Thomas sirotait le café qui devait le dégriser. Saïda se taisait, tout occupée à ses fourneaux. Il la reluqua un long moment, n'osant troubler son silence. Il pensa furtivement qu'elle devait se nourrir des malheurs de Ramplon. Ses courbes le fascinaient. Une fleur dans le fumier, pensa-t-il, puis il chassa cette pensée, y soupçonnant peut-être l'influence du vieil homme. Il la voyait maintenant couverte de mains qui ondulaient harmonieusement sur sa peau. Seul son visage émergeait de cette foule amoureuse, torturé par le plaisir, glissant doucement vers ce point d'extrême jouissance qu'il aurait voulu appréhender pour en partager avec elle la tangible nécessité. Son érection soudaine interrompit sa réflexion et il se sentit dans l'obligation de dire quelque chose, n'importe quoi qui l'éloignât de ses désirs naissants.
— Je m'excuse pour tout à l'heure, gargouilla-t-il avec une précipitation qui amusa Saïda. Il se vexa de la voir sourire.
— C'est drôle, dit-elle, mais chaque fois que vous entamez une conversation, c'est pour vous faire pardonner quelque chose. D'autant plus drôle qu'il n'y a rien à pardonner. Votre faiblesse convient à Félix. C'est un ogre, Félix. Il faut vous en méfier. Tout est clair pour lui, et il voudrait que rien ne le soit pour les autres. Il s'amuse à vous faire souffrir.
— Vous exagérez, il n'est pas méchant. Je ne connais rien de son passé.
— Pas plus que moi. Et le passé n'explique pas tout.
— Et bien sûr, il sait tout de vous.
— De A à Z. Je lui ai donné les perles. Il en a fait un collier. Voilà avec quoi il m'étrangle. S'il vous offre quelque chose un jour, refusez-le.
— Il m'arrive de penser que sa complexité n'égale pas la vôtre.
— Je sais me défendre, croyez-moi. Je pourrais vous mettre dans mon lit.
— Et vous ne le ferez pas.
— Je vous aime bien comme voisin. Je crois que je ne pourrais pas me passer de vous. Vous m'êtes indispensable.
— Je vous aime bien aussi. Surtout à cause de mon fils.
— Je l'adore, dit Saïda.
Son visage s'éclaira en prononçant ces mots. Elle laissa un moment le silence faire écho à ses paroles puis elle dit:
— Je ne m'explique pas cet amour. Vous permettez que je parle d'amour à ce sujet? Oui, je l'aime et je ne sais pas pourquoi. Toutes ces questions me troublent l'esprit. Allez donc voir ce que fabrique mon petit mari. Dessoulez-le si c'est possible. Allez! Allez!
Elle le poussa en riant hors de la cuisine. Il se retrouva nez à nez avec Ramplon qui amusait son regard dans les reflets d'une bouteille qu'il agitait dans la lumière.
— Par exemple, grogna-t-il, vous l'avez chatouillée! Je vous croyais un peu rentré. Ne vous répandez pas sur ma femme. Je pourrais vous le reprocher un jour. Restons bons amis.
— Ah! Ramplon, cessez de vomir sur vos malheurs. Si nous parlions de choses moins précieuses pour éviter vos sautes d'humeur.
— Et les aplats de votre esprit sans détails!
Thomas haussa les épaules.
— Vous ne m'avez encore rien dit de votre jeunesse, dit-il. Je sais tout ou à peu près des vieux jours qui vous tourmentent. Ça vous ferait-il pas plaisir d'évoquer vos jeunes années, qu'elles s'épanchent dans votre vieillesse et en garantissent l'authenticité.
— Que me dites-vous là? J'ai piétiné mes vieux rêves il y a bien longtemps. Si longtemps que je n'en ai même pas gardé le souvenir.
— Je ne vous crois pas. La mémoire est tenace, quand bien même on aurait arrondi quelques angles. Mais si vous voulez vous taire, et bien occupons-nous ailleurs.
— Savez-vous qu'au temps de mon adolescence, j'ai écrit un livre?
— Un livre! exulta Thomas. Nous y sommes. Il vous reste quelque chose.
— À vrai dire non.
— Vous l'avez détruit!
— Je m'en suis senti dans l'obligation, plus tard, pour quelque raison obscure que je ne m'expliquais pas clairement, et encore moins aujourd'hui, puisque ça ne me concerne plus. Je crois, au fond, que j'ai voulu me respecter moi-même. Il me fallait une preuve de ma bonne volonté. Et j'ai jeté au feu le dernier souvenir tangible. Sur le coup, cela m'a procuré presque du plaisir, tant je l'avais désirée, cette impitoyable destruction, et parce qu'elle m'avait contraint à de douloureuses hésitations. J'ai écarté le doute par cet holocauste, avec un petit pincement au coeur, tandis que les pages se consumaient. Lorsque le feu s'éteignit, le manuscrit était entier, avec ses pages noires recroquevillées les unes dans les autres, et ma main, plus impitoyable que ma pensée, s'est abattue sur ces cendres. Et que croyez-vous qu'il advînt? Mon souvenir s'est aplati, tout bêtement.
— Vous en parlez avec un peu de regret, non?
— Ce que je regrette, jeune homme, ce sont les insondables moments que j'ai passés à écrire. Je rêvais le génie, je le croyais possible, je m'en sentais capable. Mais l'acte qui succède au rêve est toujours une déception, et les pages se sont accumulées, de déception en déception, jusqu'au renoncement. L'oeuvre est restée inachevée, informe, et pendant des années, avant que le bûcher ne la dévorât, je l'ai supportée comme on supporte la présence d'un infirme, avec une sorte de dévouement apitoyé qui me décevait. Je ne peux pas aujourd'hui regretter d'avoir aboli cette infirmité puisque j'avais déjà commencé de vieillir.
— Vous ne me direz pas ce qu'il contenait, cet écrit?
— Si. Mais sa forme m'échappe totalement aujourd'hui. J'aurais voulu ressembler à ce qu'il y a de meilleur et j'ai dû emprunter beaucoup. À cet âge, on emprunte avec la ferme intention de tout restituer le jour où le génie sera le vôtre. En fait, on emprunte à cause de l'impuissance qui est la marque annonciatrice d'un manque de génie. C'est bien ce qui justifie, à mes yeux du moins, la future destruction. Après tout, au moment de détruire, on détruit ce qui ne nous appartient pas. Je me suis donc retrouvé seul avec moi-même et je ne me connaissais pas, ayant consacré toute mon étude à la connaissance d'un bien d'emprunt. Plus tard, on hésite à se détruire soi-même, et on amorce la pente descendante qui s'accélère vers la mort. La vie est inutile, et la mort justifie ainsi sa nécessité.
— Quelle poudre aux yeux! fit Thomas qui se désespérait. Si j'avais quelque roman dans ma calebasse, dont je serais l'auteur, même emprunté, que de longues heures de lectures je me réserverais aujourd'hui!
— Mettez-vous à l'oeuvre. Noircissez des pages. N'avez-vous pas quelque personnage en tête? Tenez, inspirez-vous de ma personne. Changez le nom, cherchez les raisons de votre choix et exposez-les dans un ordre strict. C'est comme cela que l'on fabrique du roman.
— J'ai bien songé à quelques sujets, mais je crains de m'en attribuer l'origine à tort. Et puis, les mots m'échappent. Ils n'ont plus de sens quand je les écris.
— Cela vous arrive de concevoir la fin de votre roman comme un but. Voulez-vous que je vous révèle un excellent exercice littéraire?
— S'il ne vous a pas réussi, comment pouvez-vous prétendre à son excellence?
— Parce qu'il n'est pas de moi. Souvenez-vous que je vous ai dit avoir passé ma vie entière à m'abreuver de la pensée des autres. Là est mon originalité, immobile comme l'ordinaire. Imaginez votre personnage. Donnez-lui un corps, le vôtre, le mien, choisissez-lui le corps qui définit déjà sa réussite ou son échec futur.
— Vous parlez déjà de la fin.
— Non, je ménage le coup de théâtre final. Notre homme, c'est bien normal, écrit un livre, ou tente de l'écrire, voyez selon ce que votre inspiration vous dicte. Mais tandis qu'il écrit, son âme se détache de lui, petit à petit, au fil des mots qui s'accumulent. Il s'en aperçoit ou pas, peu importe. Si oui, vous écrivez un chapitre sur sa découverte épouvantable, sinon vous en écrivez un autre sur l'épouvante que vous cause son ignorance. A la fin, mais il n'y a pas de fin possible, l'homme doit cesser d'écrire, avec le sentiment d'avoir achevé son oeuvre. Comme celle-ci est à la mesure de toute créature humaine, elle est imparfaite et par conséquent, toute son âme ne s'y trouve pas. Un épisode tragique relate la séparation de corps entre l'écrivain et son oeuvre. Le livre s'en va vivre sa vie d'âme imparfaite et, toujours assis à l'endroit qui lui sert d'écritoire, notre écrivain se morfond. Le voilà vidé de son âme, presque amnésique, mais il lui en reste encore un morceau, à peine tangible, mais dont l'évidence le frappe. À ce point qu'il découvre le sujet de son prochain livre: comment ce reste d'âme va croître dans son esprit, au prix d'un effort surhumain et devenir, petit à petit, une âme nouvelle. Entre-temps, on peut supposer, à tort ou à raison (réservez-vous un chapitre pour en débattre) que l'écrivain est mort et ressuscité. Le premier livre, vous lui donnez un titre qui évoque la mort et le deuxième, un qui soupçonne une résurrection dont vous faites profession de foi. C'est-à-dire qu'au choc des deux livres, qui forment le roman, vous avez inventé la vie. Vous êtes désormais en mesure d'écrire tous les romans qui vous titillent l'esprit.
— Je crois, dit Thomas, secouant la tête, que je ne vais rien écrire du tout. En tout cas rien qui ressemble à cela.
— Désolé de ne vous avoir pas convaincu.
— Je suis coulé, vampire d'homme que vous êtes!
— Et vous m'en voyez ravi. Trinquons aussitôt à votre perplexité et évitons de remuer le couteau dans la plaie.
— Je crains que vous ne soyez pas capable de cette sollicitude.
— Remarquez que le personnage ne meurt pas, ce qui est le rêve de tout artiste. Ce qui témoigne que l'artiste est une absurdité et l'art, un outrage à la raison. Autrement dit, le plus grand tort qu'un homme puisse faire à un autre homme.
— Vous balayez devant votre porte.
— Et je me trouve toujours mieux si j'y réussis. Mais je n'ai pas entendu, si je ne m'abuse pas, votre version sur le sujet.
— Instinctivement, je prendrais le contrepied de la vôtre, si je pouvais. J'écrirais simplement une lettre d'amour à ma défunte femme, en y mettant cette sérénité douloureuse dont je sens si bien les effets. Vous comprenez cela, Ramplon, une lettre d'amour? Imaginez-vous, non pas l'écrivain qui vous sert d'exutoire, mais un personnage de mon acabit, ni brillant ni, je crois, tout à fait ordinaire. Vous me direz qu'il n'écrit pas. Justement, il n'écrit pas de ces sortes de choses que les écrivains écrivent. Il écrit une lettre. Et il ne parle pas de ces sujets qui semblent vous passionner l'esprit, que vous avez loquace. Il parle d'amour. Il écrit une lettre d'amour qui redit ce qui l'a séduit. Il n'en rajoute pas (comment le pourrait-il?). Il redit simplement parce qu'il s'est aperçu que l'origine de son chagrin réside justement dans cette absence de mots. Ou bien il accumule les lettres, et les collectionne. Ou bien il refait sans cesse la même lettre, pour la parfaire.
— C'est là une préoccupation d'écrivain qui ne concerne pas votre personnage. Disons qu'il accumule. Il n'écrit pas un livre, il collectionne.
— Eh bien souhaitez-moi de longues nuits d'écriture.
— C'est qu'il le ferait, le bougre! s'écria Ramplon en remplissant les verres.
Ils s'observèrent un moment, les yeux dans les yeux. Ramplon dit:
— Je songe quelquefois aux attitudes possibles de Saïda après ma mort. Croyez-vous qu'elle pleurera? Mais là n'est pas l'important. Je vous rêve près d'elle, l'un consolant le veuvage de l'autre, et le marmot qui trépigne entre vos jambes en réclamant sa pâtée. C'est peut-être ce qui arrivera, mais cela ne me concerne pas. Quel avenir pourriez-vous avoir, si rien ne le vient pimenter, par exemple si quelque engrenage rebelle vous destine le fauteuil roulant ou je ne sais quel outil en délire qui mette fin à votre vie d'ouvrier, nouveau chapitre. Ou bien c'est elle, au détour d'un passage clouté, ce corps délicieux définitivement abîmé par le sort. Ou bien c'est lui qui vous supprime la vie de cet insupportable marmot, supprimant le lien, ou le ravivant. Les gens de votre espèce sont l'ordinaire de la vie. Il vous faut du tragigue, du tragique simple et sans détail, sinon vous sombrez dans l'obscurité qui fait qu'on ne peut rien dire de vous sans risquer de paraître terne et amateur de superfluités. Je vous imagine, et mon inquiétude ne vous relève pas. À moins que je détienne la clé d'un destin digne de votre imagination.
La musique les éclaboussa tout à coup. La fanfare s'était arrêtée au pied de l'immeuble. Ramplon ne broncha pas, soit qu'il fît un effort pour ne rien laisser paraître de son irritation, soit qu'il n'entendît rien de ce qu'il se disait à lui-même. Thomas fila sur le balcon. Une fusée l'aveugla. Tout amusé d'assister à un pétillement d'images que la musique rendait encore plus délirantes, il se mit à hurler des onomatopées qui paraissaient l'enchanter. Il prenait un bain de cacophonie pour laver les incohérences que Ramplon avait dessinées dans son esprit.
Saïda était apparue près de lui. Elle tenait l'enfant dans ses bras et lui montrait du doigt les différents endroits de la fête, les fusées qui pétaient dans le ciel, les instruments qui s'agitaient sous les casquettes, les robes qui chatoyaient entre l'ombre et la lumière, et les visages rayonnants qui apparaissaient aux fenêtres, peinturlurés ou masqués, complices de la fête et tout le spectacle se bousculait dans la tête de l'enfant qui retenait les couleurs, interrogeait les reflets et cherchait à deviner l'ombre. Saïda riait de toutes ses dents et le secouait tendrement dans son giron, rythmant son enthousiasme comme son intérêt. Dans la bousculade de sensations qui couraient sur lui, il pouvait voir le visage de son père qui clignotait comme une ampoule de guirlande, la bouche grande ouverte d'où rien ne semblait sortir, ou comme si toute la mascarade s'échappait d'elle et se répercutait sur les obstacles dont le ciel était le plus haut. Les bruits s'effaçaient d'un coup quand les couleurs se mélangeaient et tour à tour, un grand trou noir lui occupait les yeux quand la musique venait l'assourdir et le baigner de vertiges. Il croisait des regards, devinait des rires ou des enchantements, l'espace autour de lui se peuplait d'étoiles sonores, les cris exigeaient qu'il rît comme il aurait voulu mais, tandis que ses poumons se bousculaient dans sa poitrine, sa bouche restait muette. Il sentait l'air filer sur sa langue, sa langue se raidir, les lèvres s'étirer jusqu'à lui faire mal. Il agita les bras et donna des coups de pied dans l'air pour pousser le bruit qu'il avait en dedans, le jeter dans cette animation délirante, pourvu qu'il s'y perde, se confonde même avec un reflet de lumière. Il fit si peur à Saïda qu'elle recula d'un coup dans la salle à manger et se jeta avec lui sur le lit. Il s'entendit alors crier et, tout surpris de l'effet qu'il fit sur Saïda, la tira vers lui pour poursuivre son cri dans son oreille. Il la sentit peser sur lui puis il s'enfonça dans cette chair chaude et humide qui l'engloutit d'un coup. Il flottait maintenant dans un silence qui l'étonna. Son petit corps s'apaisa. Elle lui murmurait quelque chose dans l'oreille, qu'il ne comprit pas. En réponse, il enfouit ses mains dans la chevelure qui versait sur lui et attendit que quelque chose vînt les déranger. Les bruits de la rue s'estompaient. Saïda gisait sur lui comme un rêve immobile qui annonce le réveil.
— Ces explosions collectives me ravivent toujours le coeur, disait Ramplon qui avait rejoint Thomas sur le balcon. Tenez! s'écria-t-il, regardez celle-là qui expose ses seins. Ne croyez-vous pas qu'il y a mieux à faire? Les moeurs se dégradent, vous dis-je. Quelle idée un jour de Noël!
— Taisez-vous, Ramplon, dit Thomas sans regarder le vieil homme. Vous allez tout gâcher avec votre cynisme de retraité. Je crois qu'il me reste encore un peu d'air. Descendons. Vous valserez avec une de ces filles délurées.
— Vous oubliez votre enfant. Un peu vite, je trouve.
— Au diable les enfants! Descendons, vous dis-je!
Thomas s'éclipsa soudain. Ramplon écouta sa course dans l'escalier, puis il le vit arracher une fille à la foule et disparaître aussi soudainement dans l'agitation de la rue.
— Est-il fou? fit Ramplon, rentrant dans la salle à manger. Ce jeune homme va s'user le coeur. Il ne contrôle plus rien. Est-ce que je divaguais à son âge?
Il se laissa aller dans le fauteuil. Tandis que sa tête s'enfonçait dans le dossier, il vit l'enfant et Saïda sur le lit.
— Je crois que notre jeune voisin s'est évadé ce soir. Ne l'attendons pas.
Elle ne répondit pas.
— Je suis fatigué, dit Ramplon. Vieux, triste et fatigué. Et toi tu sommeilles, rêvassant de la maternité que je ne peux t'offrir. A quoi rêve-t-il, lui? Pas grand-chose sans doute dans cette cervelle en formation. Son père court les rues aux bras d'une putain qu'il ne baisera pas. Et moi, je monologue, vieux clou que je suis. Un verre de plus ne me fera pas de mal. Deux même, et tous ceux que le bon Dieu m'accordera de boire, jusqu'à ce que j'en crève! O Blanche, Blanche, ma toute petite, que t'est-il arrivé? Mais qu'est-ce que tu as fait à ton vieux père? Est-ce que j'ai mérité cette infortune?
Le vieil homme sanglotait. Sous ses larmes, le portrait qu'il étreignait s'anima. "Rien n'est de ma faute, mon petit père, dit Blanche de sa voix suave. Et tu n'as pas tort de souffrir. Nous nous aimions tant tous les deux. C'est Thomas la cause de tout. Tu le sais!
— Ah! celui-là! si je le tenais! Mais bon Dieu, il m'échappe chaque fois que je crois l'étrangler pour de bon. Cet homme est une couleuvre!
— Ne crois-tu pas, mon petit père, qu'il t'a encore échappé ce soir?
— Mais tu es là, toi, ma douce petite. Comme je t'aime!
— Je t'aime moi aussi, autant que je déteste Thomas. Tu avais fait de moi une fille heureuse et bien faite. Il a détruit ce que tu m'avais donné.
— Mais pourquoi ne m'en avoir pas parlé? Pourquoi avoir agi de cette façon? Tu serais venu pleurer tout contre moi, je t'aurais consolée, j'aurais reconstruit ta vie, je t'aurais arrachée à l'enfer. Mais tu n'as pas songé à moi. M'avais-tu oublié? Ce maudit homme t'avait-il ensorcelée à ce point que ton père n'était plus rien pour toi?
— La honte m'a rendue folle. Mais les morts n'ont pas de regrets. Ils souffrent non pas de regretter, mais de n'être plus rien pour les vivants.
— Tu es tout pour moi. Je te chéris là, tout contre mon coeur.
— Ce n'est qu'une photographie, mon petit père, rien qu'une photo du temps de ma mémoire. Nulle honte se lit sur mon visage.
— Blanche, ma petite! Mais de quelle honte me parles-tu? De quoi pourrais-tu avoir honte, ma toute pure créature?
— Ma bouche souffrirait de te le dire. Je me tairais à jamais.
— Je tuerai cet ignoble individu. J'écraserai sa superbe!
— Mais qu'as-tu donc fait pour l'écraser? Tu l'as regardé vivre, et tu t'es simplement réjoui de son malheur. Ta passivité ne me console pas.
— J'ai vécu trop longtemps dans le malheur. J'ai appris à pleurer. Aujourd'hui, je hurle de douleur à la pensée que tu aurais dû me survivre. Mais le sort ne l'a pas voulu. Ma mémoire plonge ses mains dans la pourriture qui te ronge. Je t'ai connue si belle, si joyeuse. Jamais je ne t'ai vue pleurer, sais-tu? Mais quand j'ai vu ce revolver maudit, j'ai compris que tu t'étais cachée pour pleurer, seule, loin de moi, et silencieuse, comme si j'étais sourd ou que tu le croyais. J'aurais entendu tes plaintes, ma petite, et rien ne serait arrivé. Je vieillirais doucement, je ne serais pas devenu la bête que je suis, sentant la mort déjà, mais la vivant sans cesse. Oh! que cette douleur est atroce!
— Mais je ne souffre plus, petit père, et comme je te l'ai dit, je ne regrette rien. Cependant, ton déclin me tourmente. As-tu l'air d'un vieillard seulement? Les vieux n'inspirent pas le désespoir. Tu meurs d'une façon si atroce.
— Est-ce que tu n'es pas morte atrocement toi-même? Je me régalerai sans doute de ma mort, mais je me plaindrai toujours de ne pas connaître l'horreur de la tienne. Ma fille, tu m'as horrifié. Et je ne cesse de t'imaginer dans cette posture épouvantable. Tes sourires grimacent maintenant dans ma mémoire. Je souffre tellement que la haine n'a pas de prise sur moi.
— La haine, petit père, mais c'est elle qui t'arracherait tes angoisses. Ne l'ai-je pas haï?
— C'est la haine, ma toute petite, c'est la haine seule qui t'a tuée?
— Non, c'est vrai, mon père. Pas la haine. La honte dont je sentais mon corps pétri. Il ne m'a jamais aimée.
— Mais quel corps, ma chérie! De quel corps me parles-tu? Blanche, ma petite, je veux que tu me parles de ce corps. Je veux tout savoir de lui. Ne me cache rien. Blanche, reviens! Je ne veux pas avoir rêvé. Réveille-toi! Tu n'as pas le droit d'abandonner ton pauvre père!
Ramplon s'était brusquement levé. Le portrait lui échappa des mains. Il vacillait. Il prit appui sur la table, la tête pendante, qu'il secouait frénétiquement.
— Félix! Félix! pleurnichait Saïda derrière lui. Mais que t'arrive-t-il? Tu as trop bu. Tu devrais te coucher. Voilà où te mènent tes abus.
— Tais-toi, Saïda! Tu ne comprends pas. Tu n'es pas faite pour comprendre. Tu es faite pour bien des choses que j'estime mais tais-toi, tu ne comprendrais pas. Ma tête est déjà assez embrouillée. Il faut que je sorte. Je vais aller prendre l'air. Je vais marcher. Marcher me fera du bien. Cela occupera ma pensée. Je rencontrerai des fêtards. Sans doute.
— Tu as trop bu, Félix. Il pourrait t'arriver quelque chose...
— Mais quoi? As-tu une seule idée de ce qu'il pourrait m'arriver?
Il sortit. Sa pesante carcasse ébranla l'escalier. Assise sur le bord du lit, Saïda mordillait son mouchoir. L'enfant jouait dans ses cheveux. Il lui dit quelque chose qui la fit sourire.
— Tu as raison, mon amour, fit-elle en se levant. Je vais mettre un peu d'ordre, effacer les traces de leur beuverie, et je m'occupe de toi.
Il la regarda s'affairer autour de la table, déplaçant les objets, en emportant d'autres dans la cuisine, poussant les fauteuils dans les coins de la pièce, s'arrêter pour sourire et secouer la tête.
— Tu n'auras pas de mauvais souvenirs, toi. Je m'en charge.
Dehors, Ramplon reçut l'air vif de la nuit comme un coup de poing. Chancelant, il déambula autour du pâté de maisons, les yeux rivés au sol. Son esprit finit par s'accoutumer au tintamarre qui s'y fluidifiait. Accélérant son allure, il bifurqua et s'engagea dans une longue rue étroite qu'il ne connaissait pas. Il tremblait de froid mais sa respiration était régulière, ce qui le rasséréna. Plus loin, les bruits de la fête ne lui parvinrent qu'étouffés, comme si la nuit prenait de l'épaisseur. La rue s'obscurcissait au fur et à mesure qu'il avançait. Les yeux lui piquaient légèrement, d'un agréable picotement qui fait croître des larmes chaudes, comme si la vie s'opposait avec obstination au froid contraire des aspects lugubres de la nuit. Ramplon chassait des fantômes, et s'ils s'éloignaient au point qu'il n'en distinguât plus le flottement, il les rappelait à lui. Il avait ses chiens.
Comme il l'avait souhaité, la nuit le tranquillisa, et quand il fut assez tranquille pour supporter l'immobilité, il s'assit sur une borne, redoutant le froid seulement. Il s'engonça autant qu'il pût dans son manteau et alluma le cigare qui signalait sa présence. Quelques passants furtifs traversèrent son regard comme des chuchotements discrets. Seuls le froid mordant sa chair et l'affreux cigare qui brûlait sa bouche lui semblaient réels. Il s'isola un moment dans cette réalité perverse, y goûtant du bout des lèvres comme on goûte à l'amertume agréable du fiel. Il avait besoin de palper la réalité mais pas toute, de peur qu'elle s'opposât à son désir de solitude tranquille.
Au hasard de sa promenade, il croisa une rivière où l'on s'égaillait. Observant d'un oeil avide des corps nus qui secouaient l'eau, il crut de nouveau être la victime de son délire.
Il poursuivit son chemin en riant de lui-même. Plus le froid le torturait et l'exposait au délire, plus il se sentait capable de résister au bavardage de son inconscient pervers. La rivière clapotait entre chacune de ses pensées. Il y fixa le rythme de son délire.
Au bout de l'allée qui bordait la rivière, il vit de la lumière, comme un point d'orgue à sa promenade. Elle l'attira comme une mouche. Il s'y noya avec délice, buvant la nuit que ses yeux fermés lui offraient. S'il avait été plus jeune, et s'il avait senti des muscles dans sa chair, au lieu de cette intolérable paralysie, il se serait mis à danser. D'ailleurs, diverses musiques se rencontraient ici, mêlant leurs rythmes, abolissant le rythme d'où elles naissaient.
Il chercha du regard un coin pour s'asseoir, qui ne fût pas pénible à ses vieux os, et avisa une murette qui donnait sur l'oued. La nuit l'emplissait de son calme et il ne regretta pas les morsures du froid. Le cigare brûlait ses lèvres, puis il sut qu'une de ses larmes était un pleur.
Blanche lui apparaissait de nouveau, grimée comme un personnage de théâtre. Elle rayonnait d'un sourire de jeune fille qu'il savait être son oeuvre, brandissant toutefois des lambeaux de chair pourris. Il eut un petit cri qu'il tenta d'étouffer dans ses mains. Mais la figure s'imposait de plus en plus, absorbant toute la lumière. Non seulement il vieillissait, mais il perdait la raison. Non pas qu'il devînt fou et débile. Sa tête était lucide, toute pénétrée de cette clarté qui ne se raisonne pas justement et dont la cruelle netteté est due à une abondance de détails que la mémoire, même fatiguée et douloureuse, retient et énumère sans se tromper. Il lui arrivait ce qui arrive quelquefois quand le malheur domine: il n'y avait plus en lui de place pour le doute, et ses certitudes ne cultivaient que d'angoissantes questions. Il ne fit rien pour chasser ces démons. Il oublia le froid et son corps cessa peut-être de trembler. Tout absorbé dans sa cruelle tristesse, il ne vit pas qu'une ombre gesticulait dans l'allée.
Thomas Faulques luttait contre une terrible nausée. Il s'était penché sur le sol pour s'en défaire mais les hoquets sonores qui secouaient sa poitrine ne baillaient que du vent. Il rouspéta amèrement, s'adressant à son corps meurtri, lui reprochant la perversité qui voulut qu'il conclût l'ivresse par une telle nausée. Derrière lui, la fille avait perdu soudain connaissance et s'était écroulée dans l'herbe humide. Elle semblait dormir, mais le sommeil avait arrêté son corps au moment où celui-ci s'affalait sur le sol. Elle avait l'air d'un pantin désarticulé, presque obscène. Quand Thomas, renonçant à ses tentatives, se retourna, il éclata de rire en l'apercevant. Il songea, non moins rieur, qu'excepté de furtifs baisers dont elle l'avait défait avant de se pendre à son bras, il ne l'avait même pas touchée, non pas même un attouchement qu'il se mit à espérer. Se jetant à genoux, il la secoua. Elle émit un râle affreux de sonorités et d'odeurs qui l'affecta à ce point qu'il renonça. Il se releva, tituba jusqu'au bout de l'allée où une tache de lumière blafarde s'arrondissait.
Ses pas pesants se heurtaient dans sa tête, augmentant sa nausée. Il aurait voulu fixer sa pensée sur une idée quelconque, ce qui eut été possible si la fille ne s'était endormie, mais la douleur l'occupait tout entier, se signalant à chaque fois par une augmentation d'intensité.
Le visage torturé de Ramplon le foudroya tout net, lui parvenant comme un coup de massue. Il demeura un moment immobile, les yeux comme accaparés par ce visage dont les contours étaient avalés par l'ombre. Il allait ouvrir la bouche, dire quelque chose dont il n'avait pas encore la moindre idée, et la tête de Ramplon se souleva, lentement, inondée de lumière. Ses yeux noirs crevaient la lumière. Thomas frissonna quand il comprit que ces yeux-là ne le regardaient ni avec l'étonnement contraint auquel Ramplon l'avait habitué, ni même avec cette cruelle indifférence dont le même Ramplon savait jouer. Thomas était sidéré par la nouveauté et épouvanté par ce qu'il reconnut être de la haine.
— Ramplon... balbutia-t-il. Il fait si froid. Nom de dieu, à votre âge!
Ramplon ne bougeait plus. Il avait l'impression d'avoir parlé le premier, sans rien dire, cela lui procura une brûlante satisfaction qu'il savoura avec délice. Thomas paraissait se désarticuler.
— Ramplon, nom d'une pipe! Excusez-moi, mon vieux mais je suis un peu ivre...
Cette familiarité choqua le vieil homme, qui glissa brusquement de la suave délectation à peine esquissée à une colère rentrée qui le fit rougir.
— Vous êtes mal, mon vieux, continuait Thomas. Le sang vous vient à la tête, je crois. Vous pâle comme un mort d'ordinaire!
— Vous en parlez avec légèreté, de la mort, jeune homme, dit Ramplon d'une voix tremblante. Parce que vous ne la voyez que chez les autres. Croyez-vous pas qu'elle vous concerne autant que moi?
— Oh! ça va, Ramplon. Vous allez encore me seringuer dans un dialecte que mon état m'interdit de comprendre. Voyez pas que je tiens à peine debout?
— Votre familiarité m'enquiquine, au moins autant que mon jargon vous défrise. Un jour, vous paierez vos impertinences.
— Non mais dites donc, Ramplon! En voilà des manières de me gâcher la vie! N'ai-je pas assez de malheurs, qu'il me faudrait encore endosser les vôtres. Vous n'aurez pas ma signature.
— Calmez-vous, voyons. C'est vrai qu'il m'arrive de me montrer odieux sans raison. Je me le reproche toujours.
— Odieux et cruel! fit Thomas. Vous êtes débile ou je me trompe.
— Débile? Vous voulez dire que je perds la raison? Celle qui pousse les hommes dans l'entêtement à vivre, certes. Mais vous savez quelle raison m'innerve.
— Ramplon, une fois pour toutes, et que jamais ce sujet ne revienne dans nos conversations si nous en devons entretenir encore: Blanche était une adorable fille, je n'ai rien compris à son geste, pas plus que vous, et le mieux est de ne rien chercher à comprendre. Quand vous êtes venu vous installer dans sa chambre, j'ignorais que vous étiez son père, et quand je l'ai appris, j'ai simplement pensé que vous héritiez de ce maudit local. Vous vous êtes empiffré des bruits qui couraient sur les circonstances de sa mort, vous vous êtes effectivement cherché une raison, mais vous ne l'avez pas trouvée parce ce que je ne consens pas à devenir votre raison.
— Moi, ce que je sais, c'est que chaque fois que vous touchez une femme, elle en meurt. Ainsi ma pauvre Blanche, qui s'est plainte de vous, et la modique Aurore qui ne vous est pas revenue bien cher à ce qu'on m'a dit.
— Vous n'arriverez pas à me vexer, Ramplon.
— Et si vous avez touché à ma petite Saïda...
Ramplon s'était dressé d'un coup en disant cela d'une voix fiévreuse.
— Si vous avez touché à ce bout de femme...
— Je ne dis pas que ça ne m'est pas venu à l'esprit, mon vieux. Je crois que je vous ai jalousé. J'ai aussi revu et corrigé mon opinion à ce sujet, depuis que je sais le martyr que vous lui faîtes souffrir. J'ai peut-être une influence maligne sur les femmes, mais je ne les bastonne pas avant de les faire périr. Ah! Ah!
— Vous pouvez bien rire, Thomas. Vous pouvez rire autant que vous voulez, cela ne vous soignera pas.
— Mais qui doit se soigner? Vous êtes malade de haine, parce qu'il vous faut bien être malade de quelque chose. Vous voulez qu'on vous plaigne, mais qui peut plaindre ce ventre gonflé de perversités. Mettez-vous dans la tête que je suis un homme ordinaire.
— Blanche est morte par votre faute. Vous avez tué sa petite âme d'enfant.
— Je n'ai jamais tué personne, et cela n'arrivera pas. Je me vante de posséder une grande maîtrise de mes nerfs, et c'est heureux, car si j'écoutais ma conscience en ce moment où je vous parle, je vous ferais disparaître de mon existence et peut-être bien même de celle des autres.
— Blanche était toute ma vie.
— Blanche avait sa vie à elle, mon vieux. Elle ne vous appartenait pas. Nous en avons déjà parlé, et nous avons conclu alors de ne plus aborder ce sujet. Souvenez-vous. Je croyais bien avoir réussi à vous faire entendre les voix de la raison. Ah! Ramplon, nous sommes stupides. Ce doivent être les effets de l'alcool. Nous ne sommes pas faits, ni vous ni moi, pour de telles beuveries. Notre charpente ne sait pas résister. Rentrons tous les deux.
Thomas prit le bras de Ramplon. Sous la froide humidité du tissu, Ramplon s'était durci comme un caillou. Il se dégagea brutalement de l'étreinte amicale de Thomas.
— Cette fois, vous ne m'aurez pas, Thomas, lâcha-t-il. Vous n'aurez rien de ma conscience ni de ma raison. Je ne vous concéderai rien qui contredise mes certitudes. La haine n'est qu'un sentiment. Il me réchauffe le coeur, mais mon coeur voudrait vous arracher le coeur.
— Vous ne m'arracherez rien du tout, et certainement pas ma bonne humeur. D'ailleurs, plus vous échauffez et plus je gagne en vigueur. Voyez, je me nourris de votre désarroi.
— Vous avez l'habitude, nécrophage!
— C'est ça, le mot est lâché. La conversation fait un petit détour par la préhistoire. Ca augmente le sens. En tout cas, peu m'importe si vous voulez crever cette nuit. Vous crèverez sans moi. Je ramasse la dormeuse ou je récupère la mise. Je crois qu'elle n'est plus bonne pour ce qu'on la paye. Je vais m'endormir sur mon argent, ce soir.
Thomas mima un théâtral salut et s'éloigna. Ramplon bredouillait. Au prix d'une grande douleur qui lui traversa le dos, il s'ébranla lourdement derrière le jeune homme, enfilant des mots obscurs dont la suite témoignait de son incompréhensible tourment.
— Si vous mourez ce soir, disait Thomas, prenez soin de vous recommander à dieu. Il a tant de choses à vous faire payer, ce nécrophage!
Thomas disparut dans la nuit. Ramplon abandonna sa vaine poursuite. La rage lui avait fait oublier le froid et l'humidité dont son vieux corps souffrait atrocement. Il s'était arrêté dans l'ombre, tournant le dos à la lumière, et son regard scrutait l'ombre, n'y voyant rien que de l'ombre, comme si son tourment l'avait rendu aveugle. Il s'égara dans le gouffre de ses pensées.
La fille était sortie de son éthylique perte de connaissance. Assise dans l'herbe, elle avait ramené ses jupes autour de ses jambes et grelottait en silence. Elle secouait la tête comme pour en chasser les vapeurs importunes. Elle vit alors l'ombre de Ramplon, une ombre immobile et pesante qui lui inspira quelque frayeur. Elle s'éclipsa comme un animal.
Ramplon retourna s'asseoir sur la murette. Sa rage s'était éteinte. Il était dépité, honteux même. Il s'était conduit comme un dément, ce qui ne lui ressemblait pas. Sa haine, cependant, ne se trouva pas diminuée par les reproches qu'il s'adressait maintenant. Des reproches qui ne lui faisaient pas violence pour autant, et le confortaient dans l'idée que ses esprits lui revenaient avec facilité. Goûtant ce terrible moment sans morosité, il réussit à balayer les incohérences obsédantes qui lui arrivaient du fond de son âme. Il abordait une sorte de tranquillité douloureuse qui lui paraissait aussi désirable que le sommeil, mais il ne désirait pas dormir. Il rêvait éveillé, maîtrisant le rêve et lui dictant sa conduite. Il pourchassait des souvenirs très anciens dans une âme de chasseur, en reniflait les odeurs lointaines comme un animal les perçoit, et soupçonnait un incalculable bonheur au bout de cette traque confortable, sans embûche et sans faille.
Thomas était revenu.
— Cette salope ne m'a pas rendu mon argent, dit-il, mais ce qu'elle m'a dit de vous m'a inquiété. Je vous ramène chez vous.
Ramplon lui offrit le spectacle d'une tête étonnée.
— Vous n'allez pas bien, mon vieux. Rentrons.
— Rentrer, dit Ramplon dont la voix était bien celle d'un vieillard. Rentrer? Je suis bien ici. La colère que je vous ai fait supporter m'a quitté aussi soudainement qu'elle m'a pris.
— Je m'en réjouis. Soyez sûr que je m'en réjouis, mais je me sentirai mieux lorsque nous serons bien au chaud, devant une tisane.
— Pffff! dit Ramplon en souriant. Cent cinquante épices! Non, je rentrerai le moment venu. J'ai bien le temps de voir le jour.
— Ce n'est pas le jour que vous verrez au bout de la nuit.
— Vous n'avez que ce mot-là à la bouche!
— Délirez si ça vous chante, mais faites l'effort de vous ressaisir. Saïda doit s'inquiéter. Nous lui avons fait faux bond.
— Elle se dorlote en compagnie d'un bambin.
— Oui, mais nous ne la dérangerons pas. Nous nous mettrons au lit.
Ramplon se frappa le front.
— Je vous hais, Thomas. Je vous hais et je vous maudis.
— Ne recommencez pas, Ramplon. Je ne suis pas une pierre et j'ai du mal à vous supporter. Mais de là à souhaiter votre mort.
— Elle vous délivrerait parce que je vous hante.
— Je ne crois pas moi non plus aux fantômes. Faites un effort et levez-nous cette carcasse refroidie. Cette nuit ne sera pas sans conséquence sur votre santé. On croirait que vous vous méprisez.
— Je me mépriserais si cela devait vous coûter.
— Mais que voulez-vous donc me faire payer, Ramplon? Les fruits de votre imagination délirante? Ils sont amers, verts comme la mort, ils n'ont rien bu que les soleils de pierre dont on croit orner les tombes. Cessez de me statufier. Je ne suis pas votre héros, pas plus que Blanche n'est votre création. Je sais ce que vous avez raté, mon vieux, et je vous plains, mais quelque soit votre tristesse et le degré de votre folie, je ne vous permets pas de m'assommer avec vos délirantes suppositions qui m'agacent. Vous comprenez? Vous êtes une mouche à merde et vous me prenez pour un cadavre. Mais je suis bien vivant et capable de vous faire mal si je veux.
Disant cela, il poussait Ramplon du bout des doigts. Celui-ci versa par-dessus la murette. Thomas pensa: "Mais que fait-il?", puis il entendit la dégringolade du corps entre les rochers. Il pensa: "Qu'ai-je fait!" et se penchant par-dessus la murette qu'il étreignait douloureusement, il vit Ramplon qui gisait plus bas, comme une ombre, immobile et énorme. Il regarda vers l'autre rive puis de nouveau l'endroit où gisait Ramplon. Des larmes d'effroi, comme une sueur, troublaient son regard. Il ne vit plus rien qu'un brouillard qu'il traversa comme une furie.
Sa bouche s'était asséchée au point de lui faire mal. Ses jambes étaient secouées de violents spasmes. Une de ses mains flottait dans l'eau. Il ne savait pas laquelle, et l'angoisse s'empara de lui, d'un coup, tandis qu'il cherchait à le deviner. Il aurait voulu se sentir capable d'un mouvement, mais il savait que c'était impossible, que son corps lui échappait et que rien de ce qu'il maîtrisait encore n'y pouvait quelque chose. Cette absence de corps l'effraya, et l'idée qu'il allait mourir l'occupa tout entier, abstraite, abolissant toute sensation et toute autre idée qui aurait pu adoucir ses derniers moments. Il se dit: "Je vais avoir une mort horrible". Et la douleur s'amplifia, par crans, irrésistiblement, lui criant la cruelle vérité avec une force qui l'en convainquit. Il cessa de lutter et en même temps, il s'apaisa. Il entendit d'abord sa respiration, comme une suite irrégulière de hoquets affreux, puis la vue lui revint et il vit Thomas descendre le long du parapet. Il regarda cette ombre s'agripper aux rochers, glisser entre les ombres d'autres ombres, venir à lui avec une lenteur étrange comme si elle devait s'éterniser ainsi, descendant vers lui et s'éloignant de lui. Il fut presque joyeux lorsque Thomas arriva enfin à se dépêtrer de cet enchevêtrement d'ombres calculées pour le faire souffrir. Il avait un air ahuri qu'il ne lui avait jamais connu jusque-là. Il parlait sans s'interrompre, sinon ravaler sa salive, mais Ramplon ne l'écoutait pas, il sentait sa voix, il la sentait s'amplifier dans sa tête meurtrie, et il se rasséréna enfin en se disant qu'il venait d'échapper à la mort.
— Ramplon, nom de dieu! Que vous arrive-t-il? Dans quel état êtes-vous? Nous sommes d'absurdes personnages, je vous le dis. A quoi nous mènent nos conversations! Il ne faut pas bouger. Chercher du secours. Les médecins sont à la hauteur de ce genre de pépin, croyez-moi. Il ne faut pas que vous preniez froid. Le froid, voilà l'ennemi dans ce genre de situation. Ne faites rien. Avez-vous mal?
Ramplon n'avait plus mal. Il se sentait bien même.
— Ne dites rien, fit Thomas dont l'affolement réjouissait le vieil homme. Mes questions me rassurent, c'est tout.
— Si je pouvais vous les arracher, qu’elles ne vous servent plus!
La réponse paralysa Thomas, puis:
— Ne parlez pas, Ramplon, dit-il. Ne dites rien. Même à l'article de la mort, vos paroles puent votre esprit détraqué.
— Je vous ai dit que vous sentiez la mort à plein nez, narguait Ramplon. Je vous l'ai dit et voilà ce que je deviens. J'ai contracté la maladie qui ne vous ronge pas, vous.
— Taisez-vous, Ramplon. C'est un stupide accident.
— Un accident! Comme la mort de Blanche est un suicide, et celle d'Aurore un malentendu avec la nature. Et vous pensez que cette fois on vous croira? Vous songez encore à tromper le monde. Mais vous pouvez trembler, jeune homme: je ne mourrai pas avant de leur avoir dit la vérité et ils m'entendront d'une autre oreille cette fois! Ils ne se moqueront pas d'un vieillard sénile. Ils écouteront un homme détruit. Ils seront effrayés par cette destruction, et s'ils ne me plaignent pas (pourquoi me plaindraient-ils?) ils ne manqueront pas de vous faire payer tout le mal que vous pourriez leur faire.
— Vous débloquez, Ramplon. Je crois que vous allez mourir.
— Et cette certitude, vous pensez qu'elle m'étonne! M'est-il venu un seul instant à l'esprit que vous êtes venu ici pour me porter secours? Vous me pensiez mort, pardi! Une chute pareille! Vous vous demandez comment un si vieux corps a pu opposer une telle résistance. Résistance bien inutile, je crois. Mais votre crime ne sera pas parfait cette fois.
— Mais de quel crime parlez-vous, vieil imbécile? Êtes-vous fou? Et vous iriez raconter ça, pour que votre haine s'en abreuve à jamais. Cela ne se voit que dans les romans à bon marché. C'est de la tragédie pour fonctionnaire. Personne ne vous croira, vieux fou. Ne m'a-t-il pas semblé que vous vous êtes jeté volontairement? Mais je ne vous crois pas capable d'un suicide. Vous n'avez pas contrôlé un geste de recul, ou vous avez cru qu'il y avait un dossier à la chaise, et vous avez commis la dernière chute, qui vous est fatale, rien de plus. Rien de plus, vous entendez?
— Personne ne croira ce raisonnement. On vous accusera.
Thomas admira le calme du moribond. Il eut un geste de dépit et regarda le vieil homme en souriant:
— Vous me faites marcher, rit-il. Sacré Ramplon, vous me la faites payer, votre folie, n'est-ce pas? Allons, relevez-vous, et cette fois, rentrons pour de bon. Nous avons besoin de dormir tous les deux.
— Pauvre Thomas! souffla Ramplon. Vous perdez le sens des réalités ou bien vous êtes d'un cynisme terrifiant. Vous me brisez le corps sur les rochers et maintenant il vous semble, à ce que vous dîtes, que c'était pour rire. Et de chasser la mort comme une servante.
Cette réflexion exaspéra Thomas.
— Soit, dit-il. Si ça vous amuse de mourir comme Elpénor, dormez en paix. Moi je rentre me coucher. C'est douillet chez moi.
Il escalada les rochers vivement et bientôt il arpentait d'un pas alerte les rues noires de la ville, l'esprit tout occupé à la pensée d'un sommeil réparateur. C'est le mot, songea-t-il. Il faut réparer. Ce qui l'amusa. Cependant, il n'était pas au bout de ses émotions. Ayant conclu en lui-même une fin quelque peu sommaire, il allait, d'une rue à l'autre, presque flânant malgré un pas rapide. Et il se heurta presque à Ramplon, lequel se tenait tout droit, les bras croisés sur la poitrine et le reluquant de cet air qu'il prenait toujours quand il cherchait à avoir le dernier mot, ce qui était toujours le cas, on s'en souvient, quelque fût l'objet de la conversation. Thomas frappa dans ses mains, non pas pour applaudir, mais comme font certains pour manifester l'étonnement que leur cause un évènement abrupt.
— Mais quel diable êtes-vous, Ramplon! s'exclama le jeune homme.
Il bouscula Ramplon, mais celui-ci s'opposa. Thomas sentit une force incroyable le soulever de terre et l'y contraindre de nouveau avec une autorité saisissante. Il retrouva un air d'étonnement hagard et muet qui égailla le vieil homme.
Et puis tout se passa très vite. Thomas s'était senti soudain envahi par une incalculable faiblesse et il constatait presque sans réaction la subite puissance musculaire du vieillard. Il fut précipité sur un banc qui le blessa, supporta de puissantes mains qui le contraignirent dans son affligeante immobilité puis l'horreur le saisit, foudroyante. Il se débattit de toutes ses forces, ragea contre la vanité de ses mouvements, hurla jusqu'à se faire mal, mais la vérité s'imposa, inévitable et définitive. Puis son souffle s'éteignit. Il laissa tomber sa tête sur le banc. Le vieillard haletait, grognait, débitait un monologue inintelligible. Thomas demeurait inerte. Toutes ses forces l'avaient abandonné. Il reçut la semence du vieillard avec un soulagement honteux mais réel.
Le vieillard se retira. Thomas ne bougeait pas. Il gisait à plat ventre sur le banc. Son derrière semblait une tache de lumière. Ramplon se rajusta, soufflant comme une bête entre ses dents serrées. Il s'attarda un moment, regardant Thomas d'un air apaisé, attendant peut-être une réaction qu'il aurait voulu violente, mais le jeune homme ne bougeait plus.
Ramplon s'éloigna. Thomas put le voir longtemps, marchant d'un pas frémissant sous les réverbères, puis il ferma les yeux. Un cri naissait au fond de lui. Il crispa tous ses muscles pour l'étouffer. Il sentait maintenant le froid mordre dans ses fesses nues.
Là-haut, Saïda déposait un petit santon dans la crèche. L'enfant se tenait près d'elle, les mains sur les yeux.
— Maintenant tu peux regarder, dit-elle. L'enfant Jésus est né.
Son coeur s'emplit d'un immense bonheur au spectacle des yeux émerveillés du petit Thomas qui se demandait par quel mystère le santon était apparu entre les autres santons.
— C'est parce que tu as bien fermé les yeux, dit Saïda.
L'hallucination dut s'éteindre pendant qu'il avait les yeux fermés. Maintenant qu'il regardait la mer, son ventre se nouait, jusqu'à la douleur qui lui arracha un cri. Comme par réflexe, aussitôt le cri lâché, il jeta un rapide mais complet coup d'oeil autour de lui et constata avec soulagement que personne n'en avait été le témoin.
Dieu sait ce qu'il serait advenu si quelque passant, tout juste de passage, un peu inattentif, et dans aucune attente, eût été interrompu par ce cri de douleur. La couleur même du cri ne l'aurait pas trompé sur son origine! Thomas, encore immobile prés du parapet, s'efforça de retrouver la souplesse de son corps. C'était par là qu'il devait commencer à se remettre de son émotion. L'esprit suivrait, même contraint.
Quelques minutes plus tard, ayant recouvré son équilibre, il osa quelques pas. Il constata, non sans terreur, que ses pas ne pourraient le conduire chez lui sans le faire remarquer. S'arrêtant de nouveau, il frappa du pied, puis osa un nouveau pas. Celui-ci était pire que les précédents, ce qui arrive en général quand on met de l'application sitôt après en avoir singulièrement manqué. Mais l'esprit de Thomas se nourrissait déjà d'un autre système.
À vrai dire, ce n'était même plus un pas. Thomas, terrassé par la perspective de la marche à laquelle sa solitude le condamnait pourtant, ne bougea plus, tout entier à l'angoisse qui l'emplissait comme une eau brûlante. S'il s'avisait de marcher du pas qu'il venait de se coltiner à la suite d'une hallucination vivante, il risquait, pour le moins, de soulever des remarques sur son passage; des remarques d'abord à peine préoccupées, puis, pas à pas, des certitudes vivaces, hérissées sur les trottoirs à l'endroit des promeneurs, comme autant de points d'interrogation sur le point de se trouver une réponse. Il alluma, fébrile, une cigarette qui le fit tousser. Étranglé par une toux aussi soudaine que violente, il chercha un appui et, sachant qu'il se trompait déjà, se dirigea vers un réverbère sur lequel il crispa ses mains moites. Il vit alors l'horreur de ses quelques pas. Sa toux empira. Les pieds rivés au sol, tout le corps secoué par une toux qui s'accélérait, il devait bien finir par se faire remarquer. Un passant lui tapota le dos d'une main amicale. La toux se calma. Le passant, aimable, mais peut-être soupçonneux malgré un cri enjoué, lui proposa son bras. Thomas fit non de la tête.
— Vous avez l'air malade, dit le passant doucement
— JE NE SUIS PAS MALADE!
Thomas Faulques pressa sa main contre sa bouche qui venait de hurler. Le passant, visiblement, s'en était aperçu, mais son doux visage restait impassible. Il posa une main pesante sur l'épaule de Thomas.
— Inutile de crier, dit-il, toujours très doux. Je sais qu'il n'y a rien de plus exaspérant que ces maudites toux dont on n'arrive pas à se défaire et qui vous prennent de préférence quand cela n'amuse que les autres. Tenez, il y a quelques jours, une pareille toux m'a secoué une heure durant, et je devais être terrible, car ma femme crut que je devenais fou.
— MAIS JE NE DEVIENS PAS FOU!
Thomas avait de nouveau hurlé entre ses doigts crispés autour de sa bouche. Le passant haussa les épaules.
— C'est exactement ce que j'ai dit à ma femme, susurra-t-il, avec cette même douceur qui devait cacher quelque chose que Thomas redoutait. Est-ce que ôa va maintenant? Ôtez votre main de la bouche. Ce n'est pas en vous étouffant que vous arrangerez des choses si dérangées.
Thomas décolla sa main. La toux n'était plus.
— Vous voyez, dit le passant, souriant. Ce n'était rien. Quelques tapes sur le dos et la toux s'en va. Mais on ne peut pas se tapoter le dos tout seul. Croyez-moi, monsieur, ces quelques tapes valent mieux que les pastilles qu'on nous vend à prix d'or parce qu'on nous prend pour des imbéciles".
Thomas acquiesça. Il regardait l'homme de la tête aux pieds.
— Voulez-vous, proposa le passant, que je vous raccompagne? Cette maudite toux nous guette tous. Je pourrais le cas échéant, vous tapoter le dos.
— Je vous remercie, dit Thomas d'une voix blême. J'étais venu contempler la mer. Quelque embrun m'aura perturbé.
— Ah! la mer, mon cher monsieur. Quel spectacle! Le plus beau à vrai dire, et vous êtes assez jeune pour vous y divertir. Moi j'ai passé l'âge de la mer. Je vous souhaite bien du plaisir.
Avant de partir, le passant avait glissé dans la poche de Thomas Faulques une boîte de pastilles, à l'insu du jeune homme encore troublé par ce qui venait de lui arriver. De nouveau seul, il se consacra à ses pieds. Il tenta un pas. Ce fut navrant. Non point le pas lui-même, tout ordinaire, mais le bruit que fit la boîte de pastilles dans le fond de sa poche. Mon dieu, pensa Thomas. Qu'est-ce que c'est que ces pastilles?
Il scruta la nuit et, comme il s'y attendait, décela une présence dans l'ombre d'un tamaris. Ce ne pouvait être que le passant. Il se doutait de quelque chose et, avant de se cacher dans l'ombre pour le guetter, avait glissé dans sa poche une boîte de pastilles qui ne calmait pas la toux.
Thomas pressentit sa perdition. Le moindre faux pas aurait les pires conséquences. Ce n'était pas le moment de faiblir. Le ciel l'éprouvait simplement. Il devait se sortir de cette angoissante situation. Pour cela, ne pas montrer, par inadvertance, qu'il s'inquiétât de la présence du passant dans l'ombre du tamaris. Éviter de regarder le tamaris et son ombre. Il sifflota. Au bout d'un moment, les joues douloureuses de se tendre, il avait acquis une certaine décontraction. Il s'exerça à de longues apnées qui le tranquillisèrent dans toute sa fibre.
Le pauvre Thomas luttait fébrilement, mais il ne connaissait pas sa force. Le moment était venu. Il fit un pas. Horreur! Puis un autre. Horreur! Horreur! Le suivant ne valait guère mieux. À la fin, n'y tenant plus, il se mit à courir et, avant de bifurquer dans la première rue, il se retourna, montra son poing exsangue au tamaris lointain, et hurla: "Je suis plus fort que vous croyez!" et, plein de rage, il répandit les pastilles sur la chaussée avant de s'élancer dans l'ombre de la rue qui l'avala d'un coup. La lumière l'accueillit comme un ventre. Sous le porche, il s'efforça de retrouver sa respiration. Le bruit de ses pas dans les rues noires résonnait encore à ses oreilles; puis il s'estompa, doucement dissipé par le bruit des conversations et de la vaisselle; dans le patio, une bonne trentaine de convives festoyaient. Quand il entra et se mêla à eux, personne ne le remarqua.
Vers minuit, quelqu'un proposa qu'on se divertît au jeu du décaméron, et tout le monde applaudit. Grisé par le flot des mots qui déjà déferlait, il se laissa tenter. Il leva la main pour réserver son tour.
L'hôte, la quarantaine solide, s'était dissimulé dans l'ombre d'une colonne pour observer le jeune homme qui gesticulait au milieu de la table, ayant accaparé tout l'auditoire. Le serviteur, lui aussi ne comprenait pas.
— Par le diable, dit l'hôte dans l'oreille du serviteur. Qui est ce jeune homme?
— Je ne sais pas, Monsieur. Il n'est pas des invités de monsieur, Monsieur?
— Mais vous l'avez laissé entrer.
— Il y a tant de monde, Monsieur.
— Et sa carte d'invitation, bon dieu! Où est sa carte d'invitation?
Le serviteur, très embarrassé, fouilla dans sa poche.
— J'ai dû l'égarer, Monsieur.
— Imbécile! Faites en sorte de connaître son nom.
L'hôte attendit, inquiet. Le serviteur revint.
— Il dit s'appeler Thomas Faulques, chuchota-t-il dans l'oreille de son maître.
— Sapristi! Je ne connais personne de ce nom!
L'hôte rejoignit ses invités. Sur la table, Thomas piétinait. Son auditoire donnait des signes de fatigue. Cependant, l'hôte s'était assis et écoutait le jeune homme avec attention.
Un peu plus tard, quelques convives étaient retournés au buffet; d'autres nouaient de nouvelles conversations; Thomas parlait et l'hôte soutenait le débit fiévreux de ses paroles.
Ce fut Ramplon qui osa interrompre le jeune homme:
— Laissez, laissez, jeune homme, là vos beaux discours. Votre récit a de l'intérêt, mais je le trouve un peu long. Faites un peu moins long, ou laissez-nous dans l'alternative de vos fragments. La nuit n'est pas éternelle, et d'autres ont à nous dire des merveilles de leur imagination.
— C'est ça! qu'il se taise à la fin! dirent tous les invités comme un choeur.
Quelque peu interloqué, Thomas demeura un moment dans l'expectative, tentant de croire à une interruption sans importance. Mais Ramplon l'avait puissamment saisi par la cheville et contraint de lui céder le promontoire. Thomas céda non sans humeur. Comme il s'éloignait vers l'ombre des colonnes, l'hôte l'arrêta et:
— Savez-vous, monsieur Faulques, lui dit-il avec chaleur, que j'ai été vivement impressionné par votre récit?
Thomas dégrisé, haussa les épaules.
— Ramplon s'est toujours montré vulgaire dans toutes les circonstances de sa vie. Croyez-vous, qu'il est intolérable!
L'hôte sourit.
— Vous êtes mon invité, dit-il, entraînant Thomas sous les arcades. Mais je me permets de me présenter.
Thomas rougit.
— Il est vrai commençait-il.
— On m'appelle Eumolpe, dit l'hôte. Vous savez, le dramaturge, auteur de cette pièce qui fait courir la cité et qui a pour titre BORTEK, un nom à faire crever de peur même les plus braves de nos braves. Dites-moi, jeune homme, avez-vous touché aux mets délicats, que j'ai eu le plaisir, l'infini plaisir de répandre ce soir avec tant de générosité?
Il posa ses coudes sur la table, et cacha ses yeux larmoyants dans les mains.
— Je ne sais si je pourrai continuer, dit-il en hoquetant. Cette histoire tragique est encore trop vivace dans ma mémoire.
— C'est qu'il est temps de la raconter, dit quelqu'un.
— Cela vous soulagera certainement.
— Ah! Diable! Ne nous apitoyons pas. Il ne va pas vous laisser sur notre faim.
— Parce que vous bandez, goujat!
— Je vous en prie, Madame. Un peu de respect pour le sexe faible.
— C'est que je l'aimais, vous comprenez. Souvent, j'avais été amené à penser que le sentiment que j'éprouvais pour telle ou telle fille était de l'amour, mais dès que je l'ai aperçue, j'ai compris que l'amour était bien au-dessus des chatouillements. Ce soir-là, nous étions réunis chez sa famille pour fêter mes vingt ans. Tragique soirée! Il y avait là son père, un homme somme toute sympathique, qui souffrait d'obésité. Sa mère était une belle femme, la plus belle que j'ai jamais rencontrée dans ma vie odysséenne et, si l'amour consistait en de si purs appas c'est elle sans doute que j'aurais choisi d'aimer, en dépit d'un adultère. Il y avait là aussi une vieille femme qui était sa grand-mère, mais je ne sais plus de quel côté. Quant à Chimba, elle était assise en face de moi, et elle avait blotti ses deux charmants petits pieds entre les miens. Je n'avais d'yeux que pour elle, et beaucoup de mal à maîtriser l'attention que me réclamait la conversation de ses parents.
— Je ne crois pas me souvenir, dit soudain sa mère, de vous avoir entendu parler de votre métier.
— Il est vrai, dit son père, que j'ai peut-être accaparé tout le sujet en parlant du mien qui a perdu de son intérêt avec les années qui n'ont pas manqué de m'engraisser.
— Mais quel est donc ce métier? dit sa mère.
C'était bien là la question que je redoutais. Une bonne partie de la soirée s'était passée sans qu'il en fît question, mais nous venions juste de parler du mariage imminent qui allait m'unir à leur fille et, comme je le craignais, la question devait, immanquablement, m'être posée. Comme je tardais à répondre, et que des signes évidents de trouble se manifestaient dans tous les endroits visibles de mon corps, sa mère, dont le visage, soudain plein de doutes, se refermait lentement, répéta sa question, en épelant presque chaque mot, sinon chaque syllabe. Je devais, sous peine de me faire jeter dehors, répondre au plus vite. Je songeai un instant à mentir, et je passai en revue toute une liste de professions honorables, mais je ne pouvais mentir ainsi de sang-froid. Tromper la confiance de ses parents ne m'aurait gêné en aucune façon, mais les yeux de Chimba sondaient imperturbablement mon regard désorienté et, à travers tant de calme et de certitude, m'interdisaient le mensonge. Bien sûr, j'aurais pu mentir, juste le temps de la soirée et, comme elle me raccompagnerait à sa porte, je lui dirais toute la vérité. Mais me pardonnerait-elle de l'avoir trompée, ne serait-ce qu'un instant? Ce regard implacable qu'elle avait hérité de sa mère, et ces mains immuables, qu'elle tenait de son père, pouvaient-ils me laisser espérer un pardon que même la mémoire abolissait? J'étais soudain persuadé du contraire, aussi, comme un cri, et je dus bien avoir l'air d'un damné à ce moment, je lançai:
— Je suis employé à la Morgue!
L'atmosphère ne se détendit pas, mais elle avait cessé son irrémédiable ascension vers la tension extrême, en attente d'une explication supplémentaire et susceptible d'effacer le doute qui venait de naître.
— Vous êtes au Fichier? dit sa mère.
Je secouai la tête pour dire non, et cela suffit à définir totalement l'emploi que j'occupais à la Morgue. Il y eut un long silence, insoutenable, que je ne soutins pas, pas plus que le dégoût impitoyable qui déformait les traits, d'ordinaire si charmants, de ma bien-aimée. N'y tenant plus, je me levai et me mis à chercher mon chapeau du regard. C'est alors que je m'aperçus que la grand-mère m'avait rejoint et se tenait maintenant dans mon dos, avec un sale petit bruit de succion dans sa bouche édentée. Je me retournai lentement, mais à peine l'avais-je en face de moi qu'elle abattit le couteau sur ma poitrine. Une immense douleur me traversa, puis j'eus l'impression d'une forte chaleur dans mon intérieur, et je m'écroulais mort.
— Vous nous quittez déjà?
— Oui, dit Thomas. Une terrible migraine, vous comprenez?
— Ce n'est certes ni le vin ni nos histoires qui la calmeront. Je vais vous faire raccompagner par un esclave.
— Oh! Je m'en tirerai bien tout seul.-Pour ce que ça me coûte! Vous me le ramènerez demain. Gardez-le toute la nuit, au cas où votre migraine empirerait, ce qui arrive quelquefois. Il tient peu de place au pied du lit.
Thomas tenait à quitter les lieux le plus vite possible, aussi il préféra ne pas contrarier son hôte, et c'est ainsi qu'il se retrouva sur le chemin du retour, en compagnie d'un vieil esclave qui le suivait en reniflant. Certes, il n'avait aucune aigreur envers son hôte sur le choix de l'esclave, en bien piteux état; il décida d'ailleurs de le laisser coucher dehors. Sa tête se portait très bien maintenant et il allait passer, croyait-il, la plus agréable des nuits de sommeil. Or, arrivé à la hauteur du haut portail qui donnait sur la rue, il constata, avec quelle stupeur! que son esclave s'était métamorphosé en un être magnifique dont le corps, entièrement nu, et plus lisse que la peau de la plus douce des femmes, était celui d'un jeune eunuque, et la tête, éclatante d'or et d'incrustations colorées et précieuses, celle d'un chien, ou d'un loup. Paralysé par cette vision de rêve à la fois envoûtante et terrible, il se mit à espérer qu'il fût écrit que c'était à lui de parler le premier, ce qu'il fit, à son grand étonnement:
— Veux-tu un conseil? dit l'Être. Et ses yeux verts braquaient sur Thomas des feux aveuglants.
— Un conseil... balbutia Thomas.
— Reste encore avec nous, poursuivit l'Être. La nuit est loin d'être achevée. Il reste encore beaucoup d'histoires à entendre et à raconter, et assez de vin pour inonder tous les coeurs. Avoue que tu n'y as prêté que peu d'attention jusque-là.
— Une forte migraine...
— Ne prétexte pas ce qui n'est pas, dit l'Être avec fermeté. Retourne avec moi. Sais-tu que ton hôte, qui est mon maître, est très fâché de te voir partir.
— Je ne pensais pas le contrarier.
— Il déteste le mensonge. Suis-moi.
N'ayant aucune envie d'opposer un refus à cette gentille beauté qui ne montrait pas ses mains, Thomas se hissa sur ses épaules et se laissa ramener parmi les invités qui semblaient l'attendre, réunis autour de leur hôte.
— Revoilà notre ami, dit celui-ci en invitant l'orchestre à reprendre le morceau que Thomas avait interrompu.
Sa migraine est passée, ou bien elle ne le fait plus souffrir.
— Venez parmi nous, mon ami, et remettez-vous dans ce vin-là.
Et Thomas, soucieux de paraître bien élevé, plongea sa tête dans le cratère le plus proche. Quand il eut lapé tout le vin que son corps pouvait contenir, il se releva, tenant à peine sur ses jambes. Tout le monde s'était désintéressé de son sort, excepté l'Être qui le reluquait de son regard chatoyant. Thomas s'approcha de lui. L'Être offrit son bras et conduisit le jeune homme jusqu'à la fenêtre la plus proche.
— Respirez un bon coup, dit-il. Vous allez finir par l'avoir, votre migraine.
Thomas sourit entre les hoquets.
— Vous êtes un esclave? dit-il.
— Qu'en pensez-vous? dit l'Être.
Thomas regarda son sexe dépourvu de testicules.
— Est-ce bien utile, cette mutilation? dit-il.
— Je suis né comme cela, dit l'Être.
— Ce n'est donc pas une mutilation. Congénitale, oui. Alors, je suppose que votre tête n'est pas une greffe.
— Je suis né comme cela, vous dis-je.
— Vous voulez dire que vous n'avez pas grandi?
— Regardez mon corps. Il est tel que vous le voyez depuis ma naissance.
— Et le vieillard?
— Une vulgaire peau.
— Votre corps est superbe.
— Je vous remercie.
— Excepté l'absence de testicules, bien sûr.
— Qu'est-ce qu'un testicule? dit l'Être.
Thomas était assez ivre pour manquer de pudeur, aussi ouvrit-il son paletot et, d'un doigt hésitant, montra les testicules qu'il avait encore l'honneur de porter.
— Donnez-les-moi! dit l'Être.
— Hé! je ne veux rien vous refuser, mais je ne peux pas accepter de me séparer d'eux.
— Vous y tenez beaucoup?
— Comme à ma propre vie.
— Menteur! dit l'être.
Il avait soudain changé de ton. Sa charmante voix de jeune fille pubère était soudain devenue aussi rauque que le chant d'un crapaud. Thomas se mit à suer abondamment. Il referma le paletot sur son sexe pour le mettre à l'abri d'une sale prémonition qui agaçait ses sens.
— Regarde-moi, dit l'Être en abaissant son visage à la hauteur de celui de Thomas. Et dis-toi bien qu'avant la fin de cette nuit, cette paire d'organes pendra entre mes jambes.
Et Thomas sentit sa main glaciale flatter le contenu de sa bourse.
L'esclave s'apprêtait à ouvrir le premier tiroir quand l'armoire, sans raison apparente, se mit à basculer dangereusement de leur côté. Pleins de stupeur, car ils s'attendaient à tout sauf à cela, ils se levèrent précipitamment pour aider l'esclave à soutenir l'armoire qui pesait un bon poids. À trois, ils n'étaient pas de trop. Mais au moment où Eumolpe s'apprêtait à caler son épaule contre l'armoire, l'esclave lâcha prise et Thomas n'eut pas le temps d'intervenir. L'armoire les écrasa tout deux. Horrifié, Thomas boucha ses oreilles pour ne pas entendre leurs cris déchirants puis, s'étant repris, il tenta vainement de les dégager. Leur agonie ne fut pas longue. Ils expirèrent dans le même temps. Thomas hurla de toutes ses forces à l'aide, mais aucun esclave ne sembla l'avoir entendu, car personne ne vint. C'est alors que la maison tout entière fut ébranlée dans tous ses murs dont quelques-uns cédèrent. Il y eut un vacarme extraordinaire de pierres s'entrechoquant et roulant lourdement sur le sol, mêlé à des hurlements de terreur qui venaient de tous les coins de la maison. Immobile tant sa terreur était grande, il serra les poings contre ses cuisses, assistant au désastre qui affectait toute la maisonnée. Il comprit que la terre tremblait et qu'il devait sortir de là le plus vite possible s'il tenait à la vie. Il s'apprêtait à le faire quand, épars autour de l'armoire éventrée, il vit des feuillets manuscrits. Aussitôt, il s'abaissa pour les prendre avec lui. Alors, une formidable détonation, puis une affolante succession de fracas bouleversa la terre sous ses pieds et, à demi conscient, il sauta vers la première issue et détala à toutes jambes dans les jardins, emportant avec lui le paquet de feuillets. Arrivé à un endroit où la terre s'était déchirée et l'empêchait d'aller plus loin, il s'abattit sur le sol, désespéré, serrant dans ses mains les feuillets qu'il avait arrachés, croyait-il, à la catastrophe. Puis la terre se souleva avec fureur, et il perdit connaissance. Lorsqu'il reprit ses esprits, une tranquillité funeste stagnait autour de lui, à peine ponctuée de gémissements qu'il ne parvint pas à situer. Il se releva péniblement et, après avoir constaté que l'enfer lui avait épargné toute blessure, il se mit à errer entre les débris et les corps, à la recherche des bouches d'où sourdaient les plaintes atroces qui lui paraissaient si lointaines. Ses mains serraient toujours le paquet de feuillets contre sa poitrine. Puis, après avoir, en vain, longtemps cherché quelqu'un à secourir, il s'arrêta et, assis sur un rocher qui semblait transpercer la terre, il entreprit la lecture des feuillets. Quand il eut terminé la dernière page, il ferma les yeux pour ne pas pleurer et, relevant lentement la tête, les rouvrit sur l'horizon décharné que le soleil découpait au loin. Il ne put plus longtemps retenir ses pleurs, et personne ne vint le consoler. À travers l'écran opaque de ses larmes, le Vésuve fumait encore.
*
Le Vésuve fumait toujours. Là-bas, toute la ville avait été engloutie sous le feu. Du pont, je pouvais voir la foule hurlante qui se pressait au bord du quai. Mais notre bateau voguait déjà, et le vent nous était favorable. Le Vieux Juif se frappait le front en poussant de petits cris. J'allais m'asseoir sur un tas de cordage. Loin de moi toute méditation, car je n'avais pas le coeur à me remémorer quoi que ce fût. Je me contentais de contempler l'horizon vide que le soleil me décrivait comme une lame d'argent. Je n'avais ni faim, ni soif,et il n'y avait aucune femme à bord pour panser les morsures que le feu avait imprimées dans ma chair. Je vis le Vieux Juif revenir vers moi avec un tas de lamentations qu'il voulait sans doute me faire partager. Mais mon esprit était ailleurs, loin de ces cendres surtout. Je me répétais comme une litanie les paroles d'Eumolpe que je serrais contre mon coeur comme la dernière eau avant la fin du désert.
— Voilà tout ce qui me reste, dit le Vieux Juif en me montrant un morceau de pain. C'est tout ce que j'ai pu arracher au feu. Partageons-le, si vous voulez.
Je dis que je n'avais pas faim, mais le vieillard insista.
— Vous aurez faim tout à l'heure, dit-il, et moi aussi. Vous le partagerez avec moi à ce moment-là, à moins que vous ne vous amourachiez d'une des beautés qui sont à bord. Je dis que je n'avais pas le coeur à l'amour et:
— Mon coeur aussi est occupé par d'autres soucis, dit-il. Qu'allons-nous devenir?
Je n'en avais aucune idée. Le bateau allait bon vent, c'était la seule certitude qu'on pouvait avoir maintenant, encore qu'elle ne fût pas immuable.
— Il paraît que j'ai de la famille de l'autre côté de la mer, dit le vieillard. C'est du moins ce qu'on prétend. Vous viendrez avec moi. Nous chercherons ensemble, voulez-vous?
— Je ne me connais aucune famille autre part que sous les ruines et les cendres que nous fuyons. Je vous accompagnerai jusqu'à ce que vous trouviez la vôtre.
— Vous resterez avec moi. Au moins le temps d'oublier.
— Ce pourrait être long.
— Oh! Je ne vivrai pas si longtemps, dit le vieillard.
Il secoua la tête, car il était résigné. Après quoi il me proposa de faire le tour du bateau, sous prétexte d'un peu de distraction dont nos mines blêmes témoignaient de la nécessité. Je le suivis sans me réjouir pour autant, car je sentais qu'il n'y avait rien à découvrir sur ce maudit bateau. Chemin faisant, j'empochai le morceau de pain qu'il me tendit en silence. Le vieillard demanda au Pilote s'il nous était possible de nous rendre à la proue. Il précisa qu'il avait lui-même servi dans la marine, mais cela sembla indisposer le Pilote, quand le vieillard eut voulu jouer sur une confraternité qui de toute évidence n'avait pas cours, du moins chez ce pilote-là. Le vieillard se vexa d'ailleurs et, m'indiquant d'un coup de tête que nous pouvions poursuivre notre chemin, renonça tout net à la discussion fraternelle dont il avait espéré émailler la croisière. Passant près du Pilote, je constatai, à son haleine et surtout à cause de l'outre qui pendait près de lui, qu'il était fortement pris de boisson. Avec un pilote pareil, pensai-je, il y avait de fortes chances pour que notre voyage s'achevât au fond de l'océan. Le vieillard, à qui je confiai mes craintes, m'assura que c'était une coutume dans la marine de boire abondamment quand on était à la barre.
— Ainsi, dit le vieillard, ce sont le vent et la mer qui conduisent le bateau, et tout le monde sait que le vent et la mer valent mieux qu'un modeste pilote.
Sur quoi le Pilote s'écroula, et personne ne vint le relever. Le Vieux Juif me parut plutôt leste pour un vieillard, car il enjambait la cargaison éparse sur le pont avec une facilité que je pouvais lui envier. Cela me décida, car je m'apercevais que ma soudaine faiblesse était due au trop long jeûne que la tristesse m'avait imposé, à grignoter le morceau de pain. Mais la rencontre d'un grand type à la barbe en broussaille interrompit mon frugal repas. À vrai dire, c'est lui qui nous adressa le premier la parole, en des termes qui me mirent en fureur:
— Pauvre nabot! fit-il en me regardant de la tête aux pieds. Tu aurais voulu peut-être qu'on te serve à une table moins précaire. Et bien si tu veux mon avis, tu l'as dans le cul, l'abondance qui te servait d'orgueil. Et si tu veux m'en croire, jeune abruti, ça n'est qu'un début. Ta cervelle est trop étroite pour imaginer ce qui t'attend. Tu n'as ici ni esclave ni joueur de mandoline. Mais au moins tu as de la compagnie, et la fraîcheur du vent qui pour l'instant nous accompagne. Mais demain, pauvre canard, demain ce sera peut-être une tempête. Que dis-je? La mer va se soulever sous tes pieds, et si tu veux m'en croire, mignon, tu crèveras comme les autres, toi, oui, et surtout ta petite gueule qui ne me revient pas et dont j'ai bien envie de profiter avant le jugement dernier.
J'allais tenter de l'étriper sur place, mais le vieillard me prit par le bras, et m'éloigna de cette sombre brute qui, les mains jointes, continuait de prédire l'avenir au mât de misaine. Le vieillard voulait aller à la proue du navire.
— On y verra mieux la mer, dit-il. J'ai fait mon temps dans la marine. Je sais de quoi je parle.
Mais une fois de plus, notre promenade fut interrompue par une vieille femme qui crut reconnaître en moi son fils, lequel gisait sans doute calciné sous les rochers brûlants du Vésuve. Je tentai de la détromper, mais elle prit mon visage dans ses mains, et le couvrit de baisers. Je me laissai faire à la fin, car je voyais bien qu'il était inutile et peut-être cruel de lui montrer mes papiers d'identité dont, d'ailleurs, elle douterait certainement tant sa joie était grande, et loin son chagrin. Qui oserait de toute façon mettre en balance la vanité d'une justification administrative avec un bonheur retrouvé, aux dépens du plus grand des chagrins? Je ne pouvais cependant pas m'éterniser dans ses bras, car elle me serrait dans sa poitrine maintenant, aussi la baisais-je sur le front, et je lui demandai la permission d'aller contempler la mer à partir de la proue, en compagnie de mon vénérable ami. Vu l'âge de celui-ci, et sans doute pour cette seule raison, elle m'accorda son autorisation, non sans me supplier de prendre garde à ne pas me pencher au bord. Le spectacle de l'étrave incisant l'écume blanche pourrait me donner le vertige. Assises au pied d'un énorme ballot qui nous cachait la proue, une bonne dizaine de femmes s'appliquaient à se confectionner les vêtements que le feu leur avait arrachés là-bas. Pour l'instant, elles étaient nues. Quand elles nous aperçurent, le vieillard et moi, escaladant le ballot pour enfin contempler la mer de l'avant du navire, elles tentèrent de dissimuler leurs corps nus et délicats avec les morceaux de chiffons épars entre leurs jambes. L'une d'elle nous pria fermement de choisir un autre endroit pour dormir et, devant son insistance, nous cédâmes. Le spectacle que nous escomptions était à remettre à plus tard, quand elles auraient achevé leurs vêtements improvisés. L'une d'elle cependant m'avait jeté un regard différent et, tandis que je suivais le vieillard dans le dédale des ballots, j'eus une érection de bon augure, du moins m'en persuadai-je. Retournant sur nos pas, nous avisâmes un groupe d'hommes qui conversaient autour d'une marmite que l'un d'eux emplissait de morceaux de pain. Nous nous approchâmes, attirés plus par le contenu de la marmite que par la compagnie d'hommes qui nous parurent, dès l'abord, fort antipathiques.
— On ne partage pas, dit l'un d'eux. Mais si vous voulez jouer ma part aux dés, sachez que je ne gagne jamais à ce jeu. Aussi ne vous demanderai-je rien en échange de ma mise.
Je me risquai à rire de sa plaisanterie, mais cela ne fut pas du goût d'un autre de ces hommes qui, sur un ton des plus amers, me reprocha de chercher à m'emparer de force de sa propre part.
— Il n'en est rien, dis-je. Si chacun de vous a sa part, je n'ai pas la mienne, ni mon ami. Et nous n'avons pas l'intention de voler.
— Je les connais les voleurs, moi, dit un autre. Je les connais et je les aime pas. Ils sont capables du pire. Mais ce ne sont que des voleurs. De là à être des assassins, il n'y a qu'un pas, me direz-vous? Je le connais, ce pas, aussi bien que je connais les voleurs. Au diable les voleurs. Je tiens à mon repas. Je ne me laisserai pas assassiner.
— Loin de moi cette idée, dis-je. Où allez-vous chercher pareille hantise?
— Hantise, dit un autre, hantise as-tu dit, jeune prétentieux! Que connais-tu de la hantise? Ah! si une idée, une seule avait pu me hanter! Je n'en serais pas là, à défendre un infect repas sur ce maudit rafiot.
— Soyons justes, amis! dit encore un autre. Ce repas est bien maigre, je vous l'accorde, et deux bouches de plus en réduiront encore l'infime saveur. Mais notre coeur est-il assez dur que nous laissions deux hommes mourir de faim à cause de notre propre faim?
— On voit bien que ce n'est pas toi qui te démènes pour la trouver cette nourriture! dit quelqu'un. J'exige ma part, sinon je ne réponds pas du prochain repas. C'est à prendre ou à laisser.
— Moi, je suis d'accord, dit un homme qui avait l'air salement éméché. Je ne dis pas ça parce que mon appétit est petit et que ma part est trop grande pour cet appétit. Mais je vois bien qu'une bonne partie de mon repas est disponible. Autant la donner à ces hommes. À eux de s'en contenter.
— Quant à moi, avec le mal qui torture mon foie, dit un petit homme tout jaune, il n'est pas question que je m'empiffre autant que vous. Donnez ma part à ces hommes, plutôt que de la jeter, ou de vous la disputer.
Ainsi, nous avions trouvé le lieu et la formule de notre repas quotidien. J'avais vu quand ils jetaient par-dessus bord les cadavres enveloppés dans un linceul. J'avais vu ça dans un tas de films et lu dans un tas de bouquins. J'en avais sans doute discuté avec des amis. Voilà à quoi je pensais en regardant l'eau miroiter contre la coque. Je n'avais aucune idée de l'impression que ça pouvait donner de se sentir entouré par des tonnes d'eau et soudain forcé de respirer cette même eau et d'y agoniser et d'être mort peut-être en touchant le fond avant de remonter à la surface. Voilà à quoi je pensais, et l'eau miroitait juste à l'endroit ou j'allais me jeter pour un tas de raisons que je n'avais aucune envie de passer en revue. J'allais simplement me jeter à l'eau, et je m'efforcerai de nager le plus longtemps possible, en espérant que le vent soufflât vers la côte, parce que c'était avec lui que je comptais nager. Voilà ce que je pensais. Simplement à cela et non pas, comme on pouvait le penser, à tous les malheurs et à toutes les raisons que j'avais de vouloir quitter le bateau une bonne fois pour toutes.
— Voilà, dit son hôte, le dernier verre avant le dernier saut. Je ne vous accompagne pas. Mais vous me vexeriez si vous refusiez ce savoureux breuvage. Savez-vous que c'est ma femme même qui le compose? Il est délicieux, n'est-ce pas? Moi, j'en ai déjà trop bu. Vous vous êtes beaucoup retenu, dites-moi? Quelque chose vous déplaît ici? Ah! dîtes-le si c'est le cas. Je vous en voudrais de me le cacher. Vous m'empêcheriez de me corriger? Alors! Ce serait même un manque de correction de votre part. Hé! Est-ce la présence de ma femme qui vous gêne? Non? Je le pensais bien en effet. Ma femme est toujours la bienvenue à ma table. Pourquoi ne lui adressez-vous pas la parole? Vous le pouvez. Inutile de m'en demander l'autorisation. Vous pensez bien! Je l'aime suffisamment pour lui permettre de converser avec qui elle veut. Le mariage comporte bien des contraintes, mais pas celle-là. Ce serait stupide. Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas? Ah! mais je n'envisage pas la chose. De la part d'un invité, ce serait une sale trahison. Hé! si je vous le demandais, vous me paieriez un verre? Non, n'est-ce pas? Il y a sur cette table assez de boissons pour satisfaire même les plus profonds gosiers, et je ne suis pas avare de mes biens. Surtout de ceux-ci, qui sont destinés à l'usage que j'en fais.
Le soleil était levé depuis deux bonnes heures. Appuyé contre un arbre au pied duquel il avait rendu toutes les miettes de son festin, Thomas Faulques contemplait la flaque glauque que des insectes avaient investie. Puis il alluma une cigarette qui avait un goût horrible, et se remit en marche vers la ville. Le vieillard, suspendu à son bras, toussait. Arrivé à l'entrée de la ville, Thomas eut peur soudain quand il s'aperçut qu'il avait oublié où il logeait, si peur qu'il vomit une seconde fois, au milieu du trottoir. Un chien urina dans ses vomissures. Le vieillard huma dans l'air, et grommela. Il dut demander son chemin, ce qui surprit grandement son interlocuteur, qui voulait en savoir plus, menaça même, par des sous-entendus, d'aller répéter l'histoire à qui de droit mais, Thomas devenant menaçant, ou le vieillard lui inspirant de la pitié, il finit par indiquer ce qu'on lui demandait. Cela suffit à rafraîchir la mémoire de Thomas. Il n'en rendit pas moins sur le seuil de son appartement, ce qui irrita le vieillard qui frappa du pied avant d'entrer. Maintenant, Thomas n'avait qu'un désir: dormir. Quelle soirée stupide, pensa-t-il. Comment des hommes peuvent-ils se plaire à boire et à jouer à ce jeu imbécile? Mon histoire les a beaucoup frappés, mais ils ont fini par m'oublier. Le vieillard ronflait comme un poêle. Sur le coup de midi, Thomas se réveilla en sursaut. Un cauchemar venait de l'expédier au fond d'un sale trou noir. Il se réveilla avant d'avoir touché le fond. Le vieil homme était déjà levé, et faisait chauffer de l'eau sur la cuisinière. Thomas se sentit l'envie d'aller prendre le frais, et il sortit sans donner d'explication. À peine était-il arrivé au bout de la cour que la femme s'interposa entre lui et la porte. Elle secoua le doigt, puis le prit dans ses bras. Elle ne résista pas au devoir de lui donner une claque sur le derrière. Il voulut hurler en signe de désapprobation, mais elle lui plaqua la main sur la bouche, et, constatant qu'il risquait l'étouffement, il détendit tout son corps pour signifier que la chose était oubliée. Il se retrouva sur le tapis et il la regarda s'occuper à dégraisser une gamelle, tandis que le vieillard dosait le thé dans la paume de sa main. Dehors, on marchandait. Thomas soupira, et considéra l'endroit avec un réel sentiment de satisfaction. Un vent légèrement tiède, se répandit sur son petit corps, puis l'agitation du souk sembla s'éloigner et il n'y eut plus que l'odeur du canoun ponctuée par celle de la menthe qui infusait. C'était vraiment l'endroit le plus propre et le mieux éclairé du monde.
La nuit était tombée depuis quelques heures. L'envie d'une cigarette me fit refermer le cahier sur lequel j'écrivais mon premier roman. J'étais très jeune, et je ne savais pas résister aux saveurs de la cigarette. Je la fumais sur le balcon, accoudé à la balustrade, et je ne pris aucun plaisir à contempler le ciel, peut-être parce que je n'y crois pas, hier beaucoup moins qu'aujourd'hui. C'est vrai que de fumer une cigarette sous la nuit est un geste machinal et sans autre but que la machinerie interne qui réclame une bouffée calcinante. J'étais seul, et je venais d'écrire un tas de sottises au sujet d'un assassinat que je m'inventais pour susciter une écriture. Cette nuit-là, je ne relus pas. Je dormis d'un profond sommeil, je dus faire un tas de rêves, mais celui-ci, au matin, retint toute mon attention, et je le notais:
Quelqu'un dit:
— Hé! Ramplon, joue-nous quelque chose. Je me demande ce que je vais bien pouvoir jouer pour contenter tout le monde. Je m'aperçois alors qu'il y a vraiment beaucoup de monde autour de moi, je dis: "Putain de merde!" pour m'étonner. Une fille s'amena avec mon violon. Je regarde la fille. Elle est laide. Elle pue. Elle a l'air méchant. Elle dit: "Tiens, joue, conard!". J'ai eu très peur qu'elle me demande de lui montrer mon sexe. Je prends le violon, et je pousse un cri. En effet, les cordes, tout en étant parfaitement tendues et accordées, décrivent d'indescriptibles arabesques. Je jette le violon dans les pieds de la fille, et je crie: "Comment voulez-vous que je joue avec cette merde?". Au réveil, je suis émerveillé par le souvenir des arabesques absurdes des cordes. Et je me pose la question: comment une corde peut-elle être à la fois tendue, accordée et arabesque. C'est d'une stupidité sans nom. À vrai dire, ce matin-là, mon émerveillement s'écroula soudain sous le poids de l'ennui qui ne devait pas m'avoir quitté comme le sommeil me l'avait laissé croire. J'écrivais, pour le portrait d'un assassin: Sur la plage, je croisai une fille. Elle n'était ni laide, ni puante, et elle n'avait pas l'air méchant. Elle ne dit rien cependant. Je notai l'évènement sur mon calepin. Je profitai de l'avoir en main pour relire ce que j'y avais noté depuis la fin de l'été.
Imaginer un personnage qui soit à la hauteur de l'évènement, c'est-à-dire qu'il se laissera dominer par ce qui lui arrive de bon et de mauvais. Ce pourrait être moi, excepté que je n'ai jamais tué, à part des insectes, peut-être un rat, encore que son cadavre me dégoûtait trop pour que j'osasse lui tâter le pouls. Écrire sur ce doute. Par exemple: je viens de constater l'horreur de la pourriture dans les flancs ouverts d'un cadavre humain échoué sur les rochers. Je faillis rire d'abord, croyant qu'un homme avait adopté cette attitude bouffonne parce qu'il se croyait seul et que, tout occupé à son activité, il avait trouvé la meilleure attitude possible pour exploiter à fond toutes les possibilités de son occupation solitaire. Puis j'ai senti l'odeur infecte de sa pourriture. Il ne m'est même pas venu à l'idée que cette odeur pouvait venir d'un quelconque cadavre de chien comme on n'en trouve souvent par ici. Je crois bien que j'ai fui sans laisser de traces. Je marchais vers la route, écoeuré, lorsque je croisai de nouveau la fille qui m'avait regardé tout à l'heure. Cette fois, elle me sourit. Mais je n'attachai aucune importance à ce sourire. Comme elle allait à ma rencontre, forcément elle ne s'arrêterait pas et irait tout droit buter sur le cadavre qui pourrissait de l'autre côté des rochers. Je pressai le pas. Un peu plus loin, à l'abri d'un tamaris, je m'arrêtai pour reprendre mon souffle. Mon calepin était moite.
Il versa le whisky dans les verres qu'il avait ramenés d'Égypte et dont les verts reflets d'or jouaient entre ses doigts.
— Je suis mal, dit-il, terriblement mal. J'ai bien peur de ne pas pouvoir supporter ta conversation. Tu sais combien je l'aime d'habitude. Mais depuis la fin de l'été, rien ne va plus. Toute cette automnale humidité me paralyse. Il porta le verre à ses lèvres, mais ne but pas. Le liquide s'arrêta tout contre lui, pour le brûler. Sa langue enfin s'y humecta.
— Depuis trois jours, poursuivit-il, j'écris des lettres pour des amis. J'en ai bien peu, et mes lettres sont longues. Je ne les expédierai pas.
— On a trouvé un cadavre sur la plage, dis-je en refermant le journal. Il secoua la tête de dépit.
— Quel est son nom? demanda-t-il sur le ton de quelqu'un qui allait dire autre chose mais dont la volonté s'anéantit au moindre froissement de papier.
— Il n'a pas de nom, dis-je. C'est-à-dire qu'il n'a pas de papier.
— Quelle horreur!
— Moins horrible toutefois que le fait d'être mort.
— "Je te condamne, mon fils, à mourir par la noyade".
— Curieux noyé, en effet, que celui-là qu'on a truffé de balles calibre 32 après que l'eau l'ait empoisonné.
— Quelle horreur!
— C'est ce que nous dit le journal.
— Encore un chasseur qui a manqué de mouettes. Il leur manque toujours quelque chose à ceux-là, ne trouves-tu pas? As-tu du tabac? Je lui indiquai la console où trônait une tabatière qu'il m'avait ramenée d'Égypte. Tandis qu'il y puisait, je découpai l'article et le rangeai dans la chemise que je réservais à ce genre d'évènement.
— Mort infecte! dit-il avec un air écoeuré. Mais mon père m'a recommandé la pendaison, avec un fil d'acier, une des cordes de ta guitare par exemple.
— Si tu t'avises de désaccorder mon instrument, je te découpe en morceaux.
Je n'avais pas envie de plaisanter. Je me replongeai dans la lecture du journal. Je lus un poème ridicule d'un de mes amis, dans la rubrique sportive, où, l'ailier droit ne disait pas qu'il était l'amant du poète. Je regrettai cette omission, parce qu'elle rendait obscurs bien des passages de ce poème, ce qui n'allait pas sans lui porter préjudice. Irrité, je levai le nez. Il remplissait les verres pour la troisième fois. À ce rythme-là, nous serions ivres avant midi. Je n'objectai rien, bien que je trouvasse le moment mal choisi pour se livrer à l'ivrognerie. J'avais projeté une visite des blockhaus dans l'après-midi. Il était inutile d'espérer y accéder dans l'état où nous nous trouverions à cette heure-là. Je n'osais, d'ailleurs, l'imaginer. Comme je le prévoyais, le cinquième verre donna lieu à une crise de larmes. Je ne cherchai nullement à l'en tirer. Le journal m'absorba tout entier.
— Maudit chasseur! balbutia-t-il, à genoux près de la cheminée.
Il finit par s'endormir dans cette position. Je pliai le journal, le déposai soigneusement sur l'accoudoir, et m'arrêtai à contempler le prieur ensommeillé. Je pensai: "Maudit chasseur en effet. Maudit soit-il, avec son calibre 32, et sa perversité. A-t-on idée de tirer sur un mort? Mais peut-être le croyait-il vivant, et il ne se serait même pas aperçu de sa méprise. Il se terre maintenant dans une chambre obscure, et il n'a pas lu le journal". Je notai: "C'est l'intention qui compte" et je refermai mon calepin sur cette bruyante pensée. Réveillé, il se sentait beaucoup plus mal.
— Je n'aurais pas dû boire, pleurnicha-t-il. Sûr que je n'aurais pas dû boire. Cela ne m'arrange jamais. Infernal cercle du malheur, oui! Et cet automne qui n'en finit pas de liquéfier mes os.
— Tu es macabre, dis-je.
— Moins que toi avec ton journal. Il eut un haut-le-coeur:
— Ce que tu peux être dégoûtant avec tes faits divers! Tu devrais les écrire et te rendre sur les lieux pour faire plus vrai, ou plus horrible, comme tu veux.
— J'ai autre chose en tête.
— Ce qui veut dire que tu n'as rien dans la tête.
— Cet étalage d'organes me répugne! hurlai-je tout soudain.
Je portai la main à ma bouche pour signifier l'étonnement que mon cri me causait. Il secoua la tête, et fit claquer le bec de sa pipe sur ses dents:
— Tu vas plus mal que moi, fit-il.
Nous nous tûmes. Elle arriva un peu après midi. Elle déposa un baiser sur nos fronts moites et prépara le thé.
— On a trouvé un cadavre sur la plage, dit-elle du fond de la cuisine.
La casserole vibrait sur le réchaud. Enfin, elle servit le thé.
— On a trouvé un cadavre sur la plage, dit-elle. Il paraît qu'un chasseur a tiré dedans. Quelle perversité!
— Cherchez le chasseur! lançai-je en écoutant le souffle du réchaud dans la cuisine.
— Je vais éteindre le feu, dit-elle.
— J'adore le thé bouilli dans le sirop de sucre, dis-je.
Dans la cuisine, elle dit:
— Alors, épouse-moi! Il éclata de rire.
Je voudrais vous parler du soleil, et de ma solitude. Ici, le temps ne me manque pas. Une heure dure ce que je veux qu'elle dure. J'aime les arbres, immuables, quoiqu'on dise. On dit trop de choses stupides à propos des arbres. Je voudrais dire une chose éternelle comme un arbre. Aujourd'hui, je n'ai rien trouvé, excepté un calembour et une situation comique. Mais cela n'ajoute rien à mon propos. Enfin, c'est ainsi que, pudique, je notai l'échec de mon premier livre. J'aurais voulu pleurer, mais je devais bien convenir qu'au fond de moi-même la vraie raison de mon désespoir avait d'autre objet qu'un mince bouquin. Je refermai le cahier en même temps que mes yeux. Mon coeur cessa de battre. Quelqu'un, pour consoler peut-être sa propre misère, flatta mon épaule du bout des doigts, sans en avoir l'air. Je la haussai. Non content de me détruire, je blessais maintenant la compassion d'une âme sensible, sinon cette âme même qui referma la porte sans bruit comme pour s'excuser d'avoir dérangé le deuil où je me noircissais. Sur la plage, j'errais. Monotone, et terriblement blême, je visitais ma solitude. La mer se répandait sous moi. La crosse était moite. Et mon autre main froissait les pages de mon noir calepin. J'ai tout noté là-dessus. Ces pages valent de l'or. Tout y est. De la première à la dernière minute, il y a là tout le spectacle de ma combustion, de l'étincelle à la cendre, en passant par l'embrasement fulgurant de ma pensée au moment de tirer. Et j'ai tiré, chaque fois m'extrayant de moi-même pour déchirer ma vivante et déjà morte cible. Et puis, m'avait-elle vraiment souri? Je ne sais. Toujours est-il que je lui répondis par un mot aimable qu'elle goûta, je crois. Nous nous arrêtâmes l'un près de l'autre. Et je lui dis que la mer avait jeté le cadavre d'un chien sur les rochers, et que c'était un spectacle infect dont je me remettais à peine.
— J'ai entendu un coup de feu, dit-elle.
— Sans doute un chasseur qui s'exerce sur les mouettes, dis-je.
— C'est cruel! C'est injuste!
— Il a un fusil, ma chère. Laissons-le. Il se brûlera les doigts.
— Ce n'est pas ce que je souhaite. Qu'il cesse seulement de tuer ces innocentes bêtes. Vous le lui direz, n'est-ce pas?
— Je crois qu'il a entendu, dis-je, et je lui proposai mon bras. Elle se laissa conduire vers le parapet.
— Merci pour le chien, dit-elle en me quittant. Aussitôt, je notai l'événement sur mon calepin et fit, à l'aide d'un canif, une première encoche sur la crosse de mon révolver. Ainsi commençai-je ma carrière d'assassin, et ma vie sexuelle. Et je soulignai ironiquement, enfin, pour bien marquer l'ironie en question, veux-je dire. Ailleurs, j'ai biffé tout un passage où je m'étonnais d'être un vieillard au moment de ces évènements.
— Est-ce possible? Racontez-moi ça.
— Mmmmm... je crains que ce ne soit ni le lieu ni l'endroit. Enfin, si vous insistez. Si, si, je vois bien que vous insistez.
— Vous avez parlé de moi à la police?
— Je n'ai rien dit de mal, sinon que vous m'avez évité l'horreur de ce spectacle. Je m'excusais. Je m'étais montré un peu vif. Maintenant, j'étreignais mon calepin au fond de ma poche.
— Vous a-t-on ennuyé? dit-elle.
— Certes non! fis-je. On aurait eu bien tort. Car je n'ai jamais vu ce cadavre. Pensez bien que si je l'avais vu, je l'aurais signalé. Non, il s'agissait bien d'un chien, et je voulais vous éviter de tomber dessus.
— Quelle étrange coïncidence! Voulez-vous entrer? J'entrai. Elle me fit asseoir dans un charmant petit salon égyptien.
— C'est d'un goût plutôt mauvais, dit-elle en rougissant. Mon mari importait du mobilier d'Égypte. Son nouvel emploi le retient maintenant dans un obscur bureau. Ce salon lui permet de retrouver le goût de ces vieux souvenirs. Je n'ai pas jugé utile de lui faire remarquer que c'est médiocre, en tout cas peu égyptien.
— Je n'attache aucune importance aux meubles, dis-je, mentant. Je préfère les murs.
— Comme moi! Tout à fait comme moi! Mais je ne peux pas partager ce goût avec mon mari. Voulez-vous boire quelque chose?
Je bus un whisky, dans un de ces verres aux cent reflets d'or qui ne me rappelaient pas l'Égypte. En fait, j'ai tout oublié de l'Égypte.
— Cette histoire vous a mis dans un drôle d'état, dit-elle.
— Je crois que je suis victime de la plaisanterie d'un ami.
— Je ne comprends pas.
— Vous savez ce que sont les amis. Joueurs, mais jamais à leurs dépens.
— On me fait décidément une bien mauvaise réputation. Je noterai cela, pensai-je.
— Qu'as-tu fait tout ce matin? Je ne pouvais pas lui dire que j'avais fait l'amour avec une autre. Je mentis:
— Je me suis baladé sur la plage.
— Oh! Cette plage! Décidément, on ne parle plus que d'elle. Es-tu allé sur sa tombe au moins?
— Non, il y avait trop de monde.
— Le Jour des Morts! Tout de même, crois-tu que tout le monde va déserter le cimetière pour que tu puisses faire ton devoir?
— Ca te va bien de me parler de devoir.
— Et pourquoi donc ne te parlerais-je pas de devoir? Ces discussions m'ennuient. Je veux dire qu'elles ne me nourrissent pas.
Je sortis. Dehors, le ciel était gris. Il allait neiger. Je le rencontrai sur le chemin du cimetière.
— J'en crève, dit-il. (Il avait l'air déprimé) C'est fou ce que les gens sont consciencieux.
— Ils ont le sens du devoir.
— Oh! oui, pas comme ta femme.
Nous nous séparâmes. Il faisait très froid maintenant. Je remarquai qu'on se pressait beaucoup plus vers la sortie. J'entrai. Triste spectacle que cet alignement de tombes qui n'arrivent pas à se ressembler.
— Vous avez donc un mort vous, aussi? C'était elle.
— Oh! excusez-moi. Je suis confuse...
— Je crois que j'ai failli éclater de rire, dis-je, l'air réjoui (J'aurais voulu l'étrangler sur place, mais ça ne se fait pas, de baiser une femme le matin et de l'étrangler l'après-midi; enfin, ça ne se fait pas souvent). Ne vous excusez pas, poursuivis-je, cet endroit rivalise d'humour avec ma peine, de toute façon.
— Je suis confuse... C'est mon mari...
— Vous parliez d'un obscur bureau loin de l'Égypte! dis-je ou pensai-je. En tout cas, je dis: Que de cadavres entre nous!
Elle éclata de rire. Je ne pus rien empêcher. Tandis qu'elle riait, le gardien s'est approché de moi:
— Vous êtes avec cette dame?
Que faire? Était-ce bien le moment de révéler nos rapports. J'hésitais. Puis:
— Non, dis-je, je ne suis pas avec.
— Ou bien l'avez-vous fait rire? demanda le gardien, ahuri.
— Certes non, ni même la chatouiller. Je ne comprends pas. Excusez-moi. Elle est peut-être folle de chagrin.
— C'est vrai qu'on rit dans ces moments-là, dit le gardien en secouant la tête.
Je secouai la mienne. Comme il fallait la calmer, et que le moindre de nos mouvements redoublait l'éclat de son rire, nous contraignant, le gardien et moi, à demeurer immobiles et à éviter de nous regarder pour ne pas nous aussi céder à la tentation, je me mis à pleurer. Le gardien ne cacha plus son étonnement. Elle riait, je pleurais, vainement puisqu'elle riait de plus belle, et le gardien ne cessait pas de s'étonner. Une brusque averse nous contraignit à nous abriter sous le chapiteau d'un tombeau. Nous reprenions notre souffle. De temps en temps, le rire l'ébranlait au moment qu'une larme étonnait le gardien, puis c'était le silence. À peine entendions-nous le murmure dévot d'une vieille qui, agenouillée au fond d'un tombeau, ajustait quelques fleurs aux angles d'un cercueil. Enfin, elle se releva, et tourna vers nous une tête affreusement échevelée qui nous saisit d'horreur:
— Et malheur au profanateur! dit-elle entre les dents.
Soit elle sortit, soit elle disparut dans l'ombre. Comme la pluie avait cessé de tomber, le gardien nous conduisit vers sa demeure où elle était censée retrouver ses esprits.
— C'est comme cette histoire de cadavre sur la plage, dit le gardien en nous servant la gnole, et cette histoire de chasseur pervers dont on nous rebat les oreilles. Ah! ma pauvre dame, c'est une drôle d'époque que la nôtre, et, quand je dis drôle, je n'ai pas envie de rire. Ah! Ah! C'est pas comme vous!
Il fallait bien sourire. Tout en sirotant ma pomme, je reluquais autour de moi. Intérieur modeste. Ce doit être curieux d'habiter un cimetière de son vivant, juste à l'entrée, prés de la grande grille de fer, comme au cas où il se passerait quelque chose entre les tombes et qu'il faille déguerpir.
— Sûr que je ne chercherais pas à comprendre, dit le gardien. Il est de notoriété publique que les vivants courent plus vite que les morts. Encore faut-il ne pas se laisser surprendre. Ne pas abuser de ce machin-là.
Il indiqua la fiole.
— Ça vous fait craindre plutôt les morsures de serpents, dit-elle, à peine rieuse maintenant. Et je ne parle pas des rats dégoûtants.
— Pfff... ce n'est pas ce qui manque ici, les rats, dit le gardien. Je crois qu'elle était dégoûtée. Elle n'était pas le genre de femme à supporter l'humour navrant d'un gardien de cimetière.
Je me levai, pour signifier mon désir.
— Eh bien, je vous remercie, cher monsieur, pour votre aimable hospitalité! Votre remontant nous a bien remontés, je crois.
— Évitez ce genre d'endroit, dit le gardien. Ce n'est vraiment pas un endroit pour les amoureux.
— Oh! Comme vous y allez, fis-je. Nous nous connaissons à peine.
C'est à ce moment-là qu'elle est entrée. Elle avait l'air très vieux et très malheureux. La pluie dégoulinait encore sur elle. Je reconnus la vieille femme qui priait tout à l'heure dans le tombeau où nous nous étions abrités. Elle s'était arrêtée sur le seuil de la porte et le vent, derrière elle, secouait ses noirs voiles. Elle avait ouvert la bouche, mais n'avait rien dit, comme si, en entrant, elle s'était apprêtée à dire quelque chose qu'elle ne pouvait plus dire maintenant qu'elle nous avait vus près de la table où le gardien rebouchait la fiole. Il semblait ne s'être pas aperçu de sa présence. Je la saluai d'un timide signe de tête. Elle ne répondit pas. Il fallut que le gardien eût achevé de reboucher la fiole, et qu'il eût tourné ses yeux dans sa direction, et qu'il dît: "Ils s'en vont", pour qu'elle se décidât à fermer la porte derrière elle et à ôter son châle trempé par la pluie, à le suspendre au clou près de la porte où figurait déjà une paire de gants, et à s'avancer vers nous en tendant sa vieille main osseuse où ma propre main s'effraya de ne rien toucher sinon que de très vieux et de presque mort.
— C'est mon épouse, dit le gardien. Vous ne vous en souvenez pas, mais vous l'avez aperçue tout à l'heure dans notre caveau familial. Elle fleurissait les restes de notre pauvre fille.
La vieille frémit:
— Le malheur est sur cette maison.
Sur quoi le gardien nous poussa dehors avec fermeté. Tandis que je le saluais, la vieille grinça. J'entendis qu'elle disait: "Profanateur!" et le gardien haussait les épaules quand la porte se referma.
Le lendemain je frappai à la porte de mon avocat. Il ne parut pas surpris de me voir. Visiblement, il m'attendait.
— Vous vous êtes mis dans de beaux draps, Ramplon! fit-il en se mordant les lèvres.
Il me conduisit jusqu'à son bureau. Avant de m'asseoir, je dis:
— Je suis convoqué au commissariat de police cet après-midi. Vous m'accompagnerez, n'est-ce pas?
— Cela va de soi.
D'abord, il ne dit rien. Il paraissait vouloir soutenir le silence à lui tout seul. Mais je rompis son effort.
— C'est une vétille, dis-je, prêt à éclater de rire au moindre signe d'accord. C'est une vétille. J'allais justement sur les rochers pour essayer mon nouveau 32. J'avais une boîte de conserve à la main. C'eût été un cadavre de chien, on n'en ferait pas une si sordide histoire. Un cadavre est un cadavre. Vous me comprenez.
Il réfléchissait. Puis:
— Vous ne savez pas raconter les histoires, mon cher, dit-il (il avait l'air sûr de lui). En fait, vous alliez effectivement essayer votre nouveau 32. Il le faut bien, hélas! Mais vous avez posé la boîte de conserve sur un rocher, et vous l'avez manquée. Je le précise: il y a là un tas de boîtes de conserves qui peuvent en témoigner, n'importe laquelle. Or, le cadavre, un peu plus loin, se trouvait exactement dans la ligne de votre tir. Vous avez bien vu un paquet sur les rochers. D'autres paquets en témoignent grâce à Dieu. Vous n'étiez pas forcé de distinguer les paquets de merde du cadavre, fût-il celui d'un être humain. Vos balles ont atteint ledit cadavre par hasard, et non par perversité comme cela se répand avec la rumeur publique. Vous êtes donc coupable de posséder une arme prohibée, et de vous être exercé à son usage dans un endroit public.
Il s'arrêta pour me confectionner un sourire intelligent.
— Donc, acheva-t-il, en ce qui nous concerne, il n'y a ni cadavre, ni chasseur pervers. Simplement, un 32 et une plage. Donc, un coupable, j'ai nommé mon client, Felix Ramplon. Je pense qu'il n'y a rien à ajouter.
Le commissaire finissait de remplir sa pipe.
— Remarquez bien, dit-il en cherchant une allumette sur son bureau, remarquez bien que je devrais rire de toute cette histoire, je veux dire de celle que vous me racontez, maître.
— Je vous ai dit une juridique vérité.
— Rien que la vérité, je sais bien. Et moi je dis que je devrais en rire. Dois-je en rire, monsieur l'Assassin, je vous le demande. Je devrais. Cela dit, cher maître, eu égard à notre bridge hebdomadaire, laissez-moi ajouter que je vais arranger toute cette vilaine affaire. Après en avoir ri toutefois, et confisqué le vilain 32 de monsieur votre client.
Note: non, je n'ai pas écrit cela. N'importe qui l'a écrit, mais pas moi.
Je rentrai. Elle préparait le thé. Je l'embrassai dans le cou, près de l'épaule, pour éviter de croiser son regard, puis je me jetai littéralement dans un fauteuil près de la cheminée. J'ouvris le journal. Le gardien d'un cimetière avait profané la tombe de sa propre fille. Je tenais là le sujet de mon prochain livre. Je me promettais de l'achever, celui-là. Elle servit le thé, assise en face de moi; je devinais qu'elle cherchait mon regard. Elle ne le trouverait pas. J'avais trop honte. Dehors, on riait de moi à gorge déployée; j'avais trop honte. Je ne l'épouserais jamais. Je n'aurais jamais le cran d'épouser un témoin de mon humiliation. Ils m'ont humilié, et personne ne m'a empêché de jeter le manuscrit au feu. Une sale petite douleur tiraillait mon oreille. J'y sentais encore les doigts du policier et sa voix: "Vilain monsieur Ramplon! Ne recommencez pas. On ne joue pas avec les armes à feu". Mais j'avais tiré dans le derrière, huit balles qui toutes avaient fait mouche; mais c'était un cadavre, et je l'ignorais. La prochaine fois, je me servirai d'un rasoir, et personne ne le niera. Son thé est le meilleur du monde.
— Dire que je vais épouser ça, dit-elle en se brûlant les lèvres. Il y a un dieu pour les assassins.
J'aime l'effaroucher.
Le maire pouffait dans un tiroir. Il aurait eu trop de mal à se retenir. Ce n'était pas son genre de toute façon. Il avait été trop bien nourri.
— Je cherche, je cherche, et je ne trouve pas, disait sa voix assourdie par le fond du tiroir.
Je n'étais pas sûr qu'il trouverait ce qu'il cherchait dans un tiroir de son bureau. Je pensais qu'il aurait mieux fait d'appeler sa secrétaire. J'obtins, cependant, satisfaction, et je pris mes fonctions dès le lendemain. La maison, bien que des plus modestes, était toutefois confortable. J'y aménageai le peu de mobilier dont j'étais possesseur et me composai un intérieur agréable et nouveau. Nulle fenêtre ne donnait sur la rue. Je le regrettais un peu. Je devais me passer du spectacle de la rue. C'était une mauvaise habitude que j'avais prise dans mon ancienne demeure. Ainsi, toutes les fenêtres donnaient sur les tombes. Cela me ravissait. Certains de mes amis jugèrent que je donnais dans le mauvais goût. Je ne trouvais pas, moi, que ce fût là du mauvais goût. Mes fenêtres donnaient sur la tranquillité d'un repos immobile où les fleurs ne se fanaient pas. Quelle chance, m'écriai-je le premier matin en respirant l'air fraîchi par la rosée, que mon prédécesseur ait quitté la ville! Et quelle bonne idée il a eu de profaner la tombe de sa propre fille! J'y gagnais, moi, un poste, et la tranquillité toujours espérée par ceux qui aiment la vie au point d'en faire des livres. Il n'est pas vrai que j'aimais la vie, ni que j'eusse voulu l'étreindre dans un livre. Quant à la tranquillité qui me tombait du ciel, je ne l'avais jamais espérée. J'étais tout au désespoir, et je crevais de faim. Maintenant, je gagnais ma vie, oh! modestement, et je pouvais profiter d'une tranquillité que je ne souhaitais à personne, certes, mais dont je remerciais le ciel de me permettre de l'assumer comme la plupart des hommes. Hélas! il faut mourir, et puisqu'il le faut, vivons. Je résolus donc de vivre. Elle m'avait suivie, en rechignant, car l'idée de vivre parmi les morts ne la séduisait pas comme elle me séduisait. Elle avait installé ses propres affaires à l'écart des miennes, qu'elle croyait maudites de fréquenter l'âme des morts par l'intermédiaire de la lanterne que je me plaisais à agiter plus que de raison lors de mes fréquentes rondes de nuit entre les tombes. Elle m'aimait plus que jamais et je savais que je finirais un jour par l'épouser. En tout cas, elle eut la décence de ne plus faire allusion aux tristes évènements dont la rumeur colportait toujours l'humiliante vérité. Dehors sur le seuil de la porte, je les dévisageais tous passant la grande grille de fer que chaque soir et chaque matin je m'évertuais à faire grincer pour qu'ils tremblassent en leurs demeures. Jamais ils n'osèrent me regarder en face mais, de loin, je pus constater que l'on riait beaucoup dans ce cimetière. Je ne dis pas que je pris cela de haut. En fait, je rageais, et la grande grille grinçait matin et soir à l'unisson de mes dents. Je n'allais toutefois jamais jusqu'à souiller les tombes de leurs morts, comme il m'en prenait l'envie quelquefois. Je me soulageais dans les buissons que je croyais ardents de se nourrir de mes excréments rageurs. Et puis, chaque fois que je le pouvais, j'allais soit consommer du whisky chez un ami, soit rendre visite à la belle dame au salon égyptien. Oh! que ma vie était bien remplie. Je ne dis pas joyeuse, mais j'occupais tout mon temps. Le malheur, cependant, ne tarderait pas à s'interposer. Je le sus le jour où j'eus l'imprudence d'acquérir un nouveau calepin. Mais il était trop tard. Ce calepin était de trop dans ma vie. C'était lui ou moi. Ce fut lui.
Les trois vieilles entrèrent, les bras chargés de fleurs qu'elles déposèrent sur la table. Je sortis une fiole, disposai les verres, et nous bûmes en silence. À la fenêtre, la pluie rageait. On ne distinguait plus les tombes.
— Vous attendrez que ça passe, leur dis-je. Ah! méchant mois de mars! m'écriai-je en jetant un regard sur le calendrier.
— Il faut de tout pour faire un monde, dit une vieille. C'est le mois de la guerre.
— Méchante guerre! risquai-je.
— Le mien y est mort, dit une autre vieille. C'était un mois d'août.
— Le mien l'a faite. Il y a perdu la tête.
— Il faut pleurer aussi, dis-je, l'air bas. Il faut beaucoup pleurer. Et fleurir.
— Comme c'est beau ce que vous dîtes là, monsieur Ramplon.
— Monsieur Ramplon est un poète, souffla une vieille dans l'oreille de sa voisine.
— Oh! dit l'autre. Il écrit aussi des choses bien cochonnes.
— Nul n'est parfait.
— Certes, dis-je en gonflant la poitrine. Il y a des morts et des vivants. Jamais les deux à la fois dans le même Être.
— C'est que vous ne songez pas à Dieu.
— Il paraît qu'on y enterre aussi les Juifs.
— Oh! dis-je. Ils tiennent peu de place, dans un angle du cimetière qui donne sur les égouts. Les juifs font de petits morts. C'est qu'ils sont pudiques.
— Il y a aussi les athées.
— Oh! oui, ceux qui ne croient pas.
— Prions pour eux. C'est qu'ils sont faibles et malheureux.
— Il paraît qu'on les enterre tout nus.
— Qui n'est pas nu derrière l'apparence? philosophai-je.
— Monsieur Ramplon écrit aussi des choses obscures, murmura la vieille qui savait tout sur moi.
— Il écrit des choses tristes. La pluie cessa. Je toussai.
— Nous allons vous laisser, cher monsieur, dit la plus jeune. Nous vous ferons signe au retour.
— C'est ça, dis-je. Je vais rester à la fenêtre pour vous regarder passer.
Le vent souleva leurs jupes autour de leurs vieilles jambes.
— Le bonjour à votre dame! s'écrièrent-elles en choeur. Mais plus loin, j'entendis:
— Je vous dis qu'ils ne sont pas mariés, qu'elles disaient. Mais si, mais si, pas mariés. Le Seigneur ait pitié...
Se dispersant enfin vers trois points que le silence me désignait. Puis je sortis et ramenai quelques bûches pour le feu. Tandis que ça pétillait, force flammes et lumières, je vis bien que des ombres s'étaient glissées entre les bûches incandescentes, et que ça gémissait maintenant, avec la mort brûlante qui mordait sauvagement dans leurs chevelures.
— Oh! chéri! chéri! chéri! enfonce-moi ton engin à travers tout le corps, fais-moi souffrir sur le pal de ta justice, plonge tout au fond de ma pauvre petite chatte excitée, je veux que tu me fasses très mal... Non, mais crois-tu que je sois capable d'écrire de pareilles choses?
— Il y a des tas de gens qui le pensent, dit-il en se versant un nouveau whisky. N* m'a dit que tu valais beaucoup mieux dans ce genre-là, c'est-à-dire que tu réussis à lui donner des envies qu'autrement tu lui coupes carrément.
— N* est un mauvais esprit.
— Je ne dis pas. Mais il n'a pas le mauvais goût de jouer la sentinelle au milieu des morts. Il a une situation, lui. Tout le monde le respecte.
— Il sent la merde.
— Il a les mains propres, voilà ce que je dis. Et quand il joue, il choisit ce qui se fait de plus respectable dans le genre.
— Par exemple quand il tente de donner une réputation à quelqu'un qu'il ne prise pas.
— Relis-moi encore un passage de ton nouveau roman.
— Tu es aussi dégoûtant que lui (Je repris:) Et le mâle s'emplit les mains du cul tout entier de la jeune vierge puis, ayant écarté... Quand je pense au travail que ça me coûte et à l'argent que ça me rapporte!
— Mmm... continue.
— ... les deux superbes fesses, il vit le rose et frémissant anus qui palpitait... Si je lis tout, tu n'achèteras pas un exemplaire. Je te connais.
— J'achète les livres de tous mes amis.
— Tu ne veux pas que je te lise un Essai sur la Littérature onirique? J'en ai un de très bon dont personne ne veut.
— Tu m'ennuies. Je te verrai ce soir.
Il sortit. Les vieilles s'étaient retrouvées devant la porte. Elles se dandinaient pour lutter contre la piquante humidité de l'automne. Je les rejoignis devant la grille.
— À demain, monsieur Ramplon. J'espère qu'il ne pleuvra pas.
— Vous voulez dire que ma gnole est imbuvable.
Elles détalèrent avec des petits cris et des coups de coude dans les côtes. Je secouai la main au-dessus de ma tête jusqu'à ce qu'elles bifurquassent à l'angle du cimetière. Elle les croisa sans doute, mais ne dut pas s'attarder. Je la trouvai belle. Je l'aurais voulue nue le long du mur de ce beau cimetière où je m'attendais à finir mes jours.
Le convoi arriva vers dix heures. La pluie menaçait toujours mais le soleil avait réussi à déchirer un pan de ciel pour jeter un oeil sur la terre. Ça ne durerait pas. À l'ouest, une immense troupe de nuages tous plus noirs et plus gris les uns que les autres lorgnaient dans notre direction. J'ouvris la grille en prenant bien soin de la faire grincer de tous ses barreaux. Elle grinça au-delà de tout espoir. Certains durent s'en trouver mal, et je m'en portais mieux. Évidemment, les fossoyeurs étaient en retard. Tout le convoi stationna devant la maison. Des signes d'irritation couraient ça et là. Je ne fis rien pour les en empêcher. Comme j'examinais le cercueil d'un oeil curieux, un grand maigre de type ôta sa grise casquette et, la portant à sa bouche pour en étouffer le son, me souffla:
— Eh! Monsieur Ramplon, vous n'allez pas tirer dedans au moins?
Il courut étrangler son rire derrière un cyprès. Je fumais. Les fossoyeurs s'amenèrent enfin. Le convoi s'ébranla, et je le regardai s'éloigner, les fossoyeurs en queue. Soudain l'un d'eux revint à grands pas vers la maison:
— Je m'excuse, Monsieur. J'ai une petite envie.
J'indiquai. Derrière le convoi, celui des fossoyeurs qui paraissait le chef me montra le poing. Ne cherchant pas le moins du monde à comprendre, je rentrai, et sirotai un café, lorgnant à travers la fenêtre sur les rites qui se poursuivaient à l'autre bout du cimetière. Ça durait. Midi approchait. Je m'impatientais. Je sortis fumer une cigarette près de la grille que je fis grincer un peu en m'y appuyant. Personne ne se retourna. Tant pis, pensai-je. Et comme je le pensais, les trois vieilles s'amenèrent.
— Mais! Monsieur Ramplon, vous ne nous l'aviez pas dit, cela, qu'il y avait un enterrement aujourd'hui.
— Si, si, dis-je sans cesser de fumer, je vous l'ai dit, mais je me suis mis à tousser à ce moment-là, et ce n'est pas passé.
— Enfin, nous n'arrivons pas trop tard, ils sont encore là.
— Que font-ils?
— Voyons, monsieur Ramplon! Que dites-vous là?
— Monsieur Ramplon écrit des choses plaisantes parfois.
— Nous faut-il prier?
— Vous feriez bien, monsieur Ramplon. Il y aura des gens pour prier à votre enterrement.
— Nous ne serons plus là, hélas.
— Qu'en savez-vous?
— C'est la logique des choses et des êtres, mon cher monsieur. Nous sommes beaucoup plus vieilles que vous, voilà tout.
À midi, le convoi s'émut une dernière fois devant la grille, puis s'éparpilla. Bientôt, il n'y eut plus personne, excepté les fossoyeurs qui attendaient que leur collègue en ait fini avec ses tripes. Les trois vieilles étaient allées jeter un coup d'oeil sur la tombe. Et la porte des W.C. demeurait désespérément close.
— Enfin! Bon dieu! s'exaspéra soudain un des fossoyeurs que j'avais pris tout à l'heure pour leur chef mais qui n'était que le plus vieux d'entre eux. Qu'est-ce qu'il fout, bon dieu de bon dieu?
Il me confia:
— Il ne rate jamais son coup, ce feignant! Mais dites-moi un peu ce qui le retient maintenant que le travail est fini?
Il y eut beaucoup de monde cet après-midi-là, devant la grande grille du cimetière. On n'enterrait personne. Jamais il n'y aurait eu tant de monde pour un enterrement. Le fossoyeur s'était pendu dans les W.C. Une voiture était venue le chercher pour le déposer à la morgue. Cela ne gênait personne qu'il ne fût plus là. Ramplon avait ouvert la porte des W.C. sans qu'on le lui demandât. Tout le monde matait à l'intérieur. C'était un peu comique, tous ces gens regardant les W.C., mais gênant surtout, parce que ça le rendait inutilisable. Les murs s'humidifièrent rapidement. Le "Tombeau", en face, ne désemplissait pas. La terrasse était encombrée de gens qui se chamaillaient pour occuper un guéridon. Le patron rouspétait parce que personne ne consommait, et que ses chiottes se détérioraient. Il vint se plaindre à Ramplon, non seulement en vertu de leur voisinage, mais aussi parce qu'ils étaient frères de plume. Ramplon l'invita à prendre un verre à l'abri de la foule et des curieux. Dans la cuisine, il fut contraint de clore les volets, à cause de stupides gamins qui tentaient de faire des dessins dans une buée qui se trouvait de l'autre côté.
— C'est vous qui l'avez découvert? dit le patron du "Tombeau".
— Si j'avais su qu'il voulait se pendre, le pauvre diable!
— Vous n'allez plus oser pisser dans vos propres chiottes.
— Oh! Ce genre de chose ne me gêne pas.
— Moi, ça me gênerait. On ne sait jamais.
Ils sirotèrent. Dehors, la foule s'épaississait. Enfin, la sirène de l'usine retentit. Restèrent quelques chômeurs, des dilettantes, des veuves et des policiers. Ramplon sortit pour fermer la porte des W.C. On lui jeta des regards réprobateurs. Il ne pouvait tout de même pas la fermer de l'intérieur.
Il colla sa figure tout contre celle de Ramplon:
— Ah! Ah! je ris. Imagine le titre dans les journaux demain matin: nouvelle frasque de sieur Ramplon. Il assassine un fossoyeur à l'aide d'un W.C. complet avec siège, fosse, porte, et papier extrait des revues qu'il a coutume de lire quand il fait. Je vous laisse imaginer de quelles revues il s'agit, cher lecteur...
Ramplon se réveilla en sursaut. Il était en nage. Les dernières images le harcelaient encore. Il se leva pour boire. Puis il alluma une cigarette. Elle dormait. Il aurait pu la réveiller, lui expliquer bah! à quoi bon? Il avait rêvé, et comme il n'avait plus envie de rêves et que son envie de dormir pouvait le décevoir sur ce plan-là, il alla prendre le frais. Autant dire que la nuit était fraîche, avec une vilaine lune lugubre qui feignait d'éclairer la terre. Trompeuse lumière! Elle existe si peu. Il marcha, s'aventurant entre les tombes, avec sa cigarette au coin des lèvres, seul brasier pour réchauffer son coeur. Il finit par s'asseoir. Nul hibou. Depuis qu'il avait cessé d'écrire — mal — des romans policiers (sans 32, comment voulez-vous?) et que des amis lui avaient donné la maudite idée d'écrire des romans cochons (avec la femme que j'ai) il se sentait plus triste que jamais. Son héros, au lieu d'assassiner, battait les femmes et les baisait. Visiblement, le rêve qui venait de l'arracher au sommeil lui révélait l'absurdité de cette métamorphose. Son héros était condamné à maquiller des suicides en assassinats. Il allait de soi que de tels assassinats ne pouvaient être que grotesques. Cette situation le plongeait dans la mélancolie la plus douloureuse. Il savait, se connaissant, qu'il ne l'endurerait pas longtemps. Et puis, pouvait-il rester assis, comme ça, sur l'angle d'une pierre tombale, à se ronger les sangs, tous ses pauvres sangs dont les impuretés réciproques rivalisaient de virulence? Pourquoi, pourquoi tant de malheur sur un seul homme? Et pourquoi cet homme est-il assis?
Il avait tort, à cet égard, le moment était passé.
— Je ne vous aime plus, filez!
Quoi? Devait-il renoncer au petit salon égyptien qui ne comptait plus ses mots d'amour? Renoncer, mais oui, à l'adultère? La voie du crime était toute tracée. Elle était là, derrière la porte, pour s'assurer du départ qu'il n'avait pas l'intention de prendre, pas plus que le train.
— Ouvrez!
Il n'ajouta pas le "ma chérie" dont il se plaisait, naguère, à égrener les syllabes.
— Non! répondit-elle.
Elle n'ouvrirait pas.
— Puis-je revenir? proposa-t-il.
— Jamais!
— Demain?
— Jamais!
— Oh! Cruelle!
— Jamais! Mais elle va me l'ouvrir cette porte?
— Écoutez, ma chérie: je vous aime plus que jamais. Entendez-vous?
— Je ne suis plus là. Elle plaisante.
— Juste un verre.
— Pas même le contenu. Cabotine.
— Je ne bougerai pas d'ici.
— Moi non plus.
— Vous céderez à l'amour.
— Mais pas à vous.
— Vous me céderez.
— Vous tomberez de sommeil.
— Vous ne tromperez pas, ma chère.
— Je vous marcherai dessus.
Elle le fera. Le sort en était jeté. Il n'avait plus de maîtresse.
Sur son calepin, il nota: je n'ai plus rien.
Il alla se soûler.
— Je ne t'ai jamais vu boire autant, lui dit-il. Je t'imagine très bien titubant entre les tombes, la bouteille à la main pour éclairer ton chemin. Oh! depuis que tu ne bois plus dans un verre!
— Je ne veux pas d'intermédiaire entre moi et l'alcool, dit Ramplon.
— Tu veux trop de choses à la fois. Veux-tu que je te dise? Comme écrivain, tu ne vaux pas tripette. Ton héros est mort. Ne cherche pas à le ressusciter. Tu manques trop d'esprit. Tu divaguerais dans un quelconque rite: Fleuris sa tombe autant que tu voudras. Ne laisse pas les fleurs se faner.
— Tu es cruel! Simplement cruel. Tu ne veux pas me dire la vérité.
— Ton héros est un assassin, mais il assassine mal. Ton héros est un obsédé sexuel, mais il baise mal. Le résultat est que tu ne peux plus écrire un mot sans le mettre de travers. Tu es un pauvre type. Tu mourras dans ton lit, au cimetière, avec des souvenirs d'enterrements plein la tête, un tas de cadavres passant devant la maison, et toi ouvrant la grande grille de fer qui grince, qui grince, et tous ces cadavres qui passent, qui passent. Et si tu ne fleuris pas la tombe de ton héros, tu seras pour tout le monde le gardien du cimetière. Voilà la vérité que tu ne veux pas entendre.
— Je me ferais curé!
— Je le crois, oui.
Maudite grille! Où était-elle donc passée? Il savait qu'il la trouverait quelque part dans le mur. Il en était même sûr maintenant. A la fin, il acquit la certitude qu'il n'y avait plus de grille dans le mur. Il s'endormit au pied d'un arbre.
Il n'avait aucune idée précise de l'endroit où il se réveillerait, mais il fut très surpris de se trouver dans son propre lit. Il crut donc de bon goût de se rendormir. Il refermait à peine les yeux lorsqu'elle fit irruption dans la chambre. Elle avait l'air fâché. Il lui lâcha un sourire qui demandait pardon.
— Ah! Ça te va bien de sourire, cracha-t-elle. Poivrot! poivrot! poivrot! marchant à petits pas jour après jour, et vers quoi? Tu te le demandes! N'as-tu pas honte? Ivre mort sur le trottoir. Et l'air béat avec ça, comme si ça te réjouissait. On t'attend dans la cuisine. Arrange-toi un peu!
Porte claqua. Inutile de discuter. Faisons ce qu'elle dit. Plus facile à dire qu'à faire. Il ouvrit les fenêtres, et se pencha au dehors pour respirer l'air frais du matin. Près de la grille, un petit homme gris le regardait en louchant par-dessus son épaule. Ramplon lui adressa un petit salut qui ne l'engageait pas. Il répondit à peine, et fit mine de s'intéresser aux arabesques de la grille. Dans la cuisine, le maire sifflait un verre. Quand il vit Ramplon, il hocha la tête de bas en haut.
— Monsieur Ramplon... commença-t-il.
Ramplon pensa qu'il allait éclater de rire comme d'habitude, et se mettre en quête d'une quelconque cavité pour étouffer son rire, mais il paraissait grave, et le regardait droit dans les yeux avec un air de compassion qui lui gela les pieds. Enfin, il aspira les miasmes de son cigare et tenta de le divertir en fronçant ses sourcils d'officier de police.
— Monsieur Ramplon, dit-il, vous n'ignorez pas que votre fonction est une des plus respectables dont notre administration a la charge.
Devait-il répondre?
— Or, il me semble que — je dis il semble par esprit dialectique, vous me suivez? — que vous vous livrez à des excès plus qu'irrespectueux vis-à-vis de la fonction qu'on vous a octroyée.
Il pausa. Près du fourneau, elle fustigeait Ramplon du regard.
— Monsieur Ramplon, poursuivit le maire avec l'accent des discours électoraux, je n'irai pas par quatre chemins. Vous êtes révoqué.
En plein dans le coeur. Ramplon déchira sa chemise à l'endroit de la blessure. Il y avait des traces de poudre sur les bords. Avec ce soleil infernal, il était fichu. Il le savait. Il trouva assez de force pour se traîner jusqu'au buisson le plus proche. Il perdait beaucoup de sang. Le nègre se pencha sur lui.
— Bwana! je l'ai vu vous tirer dessus. Je l'ai vu, bwana! C'est pas le rhino qu'il visait. Il veut votre femme. Il vous a eu.
— La salope! Maudite soit-elle!
Il étreignit l'épaule du nègre.
— Promets-moi de la tuer, ami.
— Je le ferai, bwana. Je te vengerai.
— Tu la violeras avant.
— Oui, bwana.
— Fais-lui très mal.
— Et lui, bwana, qu'est-ce que j'en fais?
— Châtre-le!
Il avait parlé trop vite. Il vit la tête du nègre voler en morceaux qui maculèrent sa propre blessure. Puis il entendit le coup de feu. À dix pas de là, il réarmait le fusil. Il tenta de l'injurier, mais le sang était déjà à sa bouche. Derrière lui, appuyée contre le tronc d'un arbre, elle semblait lutter contre l'horreur d'une situation qui, espéra-t-il au seuil de la mort, la hanterait jusqu'à la fin de ses jours.
— Et ne t'avises pas de venir me pleurer dans ma robe! hurla-t-elle en claquant la porte.
Il souleva le rideau. Elle pestait encore, pendue au bras du maire qui se dandinait sous son chapeau. Le petit homme gris qu'il avait vu près de la grille à son réveil les suivit en trottinant. Aucun d'eux ne se retourna. De rage, il faillit étrangler le serpent qui s'était enroulé autour du rideau, mais il y avait là une bonne vingtaine de reptiles en tout genre qui le regardaient du coin de l'oeil, prêts à l'anéantir dans leurs répugnantes gueules.
— Il ne tuera plus personne, hi! hi! hi!
— Taisez-vous! Vous êtes cruelle, oh! moqueuse!
Ramplon mendiait sur le seuil de l'église. Il était censé ne rien comprendre au langage des humains. Ils devaient tous s'en être persuadés, car ils semblaient ne faire aucun effort pour qu'il n'entendît pas leurs médisances. Il n'allait tout de même pas jusqu'à leur proposer des pitreries du type doigt dans le nez ou dans les oreilles, ou des imitations d'oiseaux comme un compagnon qui quêtait de l'autre côté de la porte. Il est vrai qu'il était aveugle. Un peu fou aussi, pensait Ramplon. Malgré tout, il avait trouvé à exprimer sa dignité dans une espèce de paralysie qui le figeait au pied d'une colonne, le béret à la main, l'autre main dans son dos, qui additionnait, remuant à peine les lèvres de temps en temps pour signifier des remerciements sur lesquels il bavait.
— En arriver là, est-ce possible?
— On dit qu'il a écrit de fort belles choses dans le temps.
— Des cochonneries aussi, si vous voyez ce que je veux dire.
— Ne riez pas. Il va nous entendre. Il réclame la charité. Donnons-la-lui et passons notre chemin.
— Vous parlez d'un chemin.
— De toute façon, il est sourd.
— Que dites-vous là? Il n'est pas plus sourd que vous. Il est maboul, oui.
— Oui, mais les crétins, c'est comme les moribonds, ça entend, et ça travaille là-dedans, c'est moi qui vous le dis.
— Ah! pour travailler, il travaille!
— Sophie, ma petite, va donner un sou à ce monsieur.
— J'veux pas.
— Ne forcez pas cette enfant. Vous allez la faire vomir.
— Oh! comme vous y allez. La faire vomir, ô mon Dieu Oh! Oh!
— On pourrait lui lancer les pièces de loin, à voir qui serait le plus adroit à les placer dans son béret. Un jeu d'adresse, en quelque sorte.
— Et le vaincu irait, en amende, déposer lui-même une pièce supplémentaire.
— Oh! la cruelle punition! On ne saurait en imaginer de pire.
— Pauvre poète! Il ne rime plus, à ce que je vois.
— Il n'a jamais rimé.
Ramplon et l'Aveugle comptaient leurs sous quand le curé est venu les inviter à partager son repas. Il n'y eut aucun témoin pour s'en écoeurer.
— Encore des pâtes! regretta l'Aveugle dans l'oreille de Ramplon. C'est fou ce qu'il peut les aimer.
— Il doit croire qu'on les aime, dit Ramplon.
— Il se fait plaisir quand il croit nous faire plaisir, oui.
— Laissons-le croire ce qu'il veut. Et mangeons. Tâche de bien te tenir.
Il ne se tint pas, comme d'habitude, au moment de la prière pour remercier le Seigneur de leur avoir fabriqué un si bon curé. Il refusa de prier pour avoir mangé des pâtes.
— Je prierais volontiers pour un gigot! confia-t-il à Ramplon. Même une modeste côtelette. Mais certainement pas pour des pâtes.
— Tu vas finir par abolir notre repas dominical, rouspéta Ramplon. Tu vas voir où ça va nous mener, ton orgueil.
— On mangera le lundi avec plus de plaisir, crois-moi.
Évidemment, au bout de leurs lignes, il n'y avait ni asticots, ni hameçon. Comment peut-on espérer attraper du poisson dans ces conditions? Mais enfin, il leur fallait passer le morne temps des dimanches après-midi.
L'Aveugle glissa une pièce dans la fente.
— Vingt balles! C'est pas donné!
Puis une infinité de petites lumières se mirent à clignoter dans tous les coins de la crèche. Je les regardais se refléter dans les yeux de mon compagnon.
— C'est beau, dit-il.
Enfin, chacun des personnages fit un petit mouvement, et toute la crèche cliqueta. Les lumières s'éteignirent. J'entendis la pièce poursuivre son chemin puis s'arrêter quelque part, loin.
— C'est un miracle, dit l'Aveugle. Je fis oui de la tête.
— Dis, Ramplon? Tu crois pas que c'est un miracle? On pourrait y croire, hein? Et remercier le ciel, pas vrai, Ramplon?
— Le ciel nous dit merde, je crois.
— C'est pas de toi, ça.
— Je m'en moque.
— C'est ça. Moque-toi. C'est ta façon à toi de prier le Seigneur, hein? P't être qu'en sortant, tu vas buter sur fortune. Tu sais pas à quel point je peux rêver d'un tas d'or qui me sort par les oreilles et par les yeux. Tu sais pas, toi. Tu ne sais rien de miraculeux. T'es un prophète.
— Ta gueule, ou je bousille la crèche.
— Tu ferais pas ça!
— Ah! je le ferais pas...
— Tu ferais pas ça à ton seul compagnon!
— Ça te ferait mal, hein?
— J'en crèverais. T'en as vu beaucoup, toi, des spectacles à vingt balles?
— Je la bousillerai le jour où je te détesterai.
— T'es pas capable de me haïr... qu'est-ce que tu fais???
Je mordais le gros orteil du Christ en croix.
— Il est mort, dis-je. Jamais un vivant ne supporterait ça.
L'Aveugle éclata de rire. Il sautillait.
— Oh! bordel de bordel, Ramplon! Qu'est-ce que tu as fait? Dis-moi ce que tu as fait? Que ça me coupe l'envie de rire. Je suis sûr que c'est assez ignoble pour que ça me coupe l'envie de rire. Ne me laisse pas dans cet état. Quel blasphème viens-tu de commettre?
Il secouait la main devant lui, comme si le rire la lui torturait. Le vacarme attira du monde. Deux vieilles grenouilles noires pareilles à des morceaux de bois calcinés, qui faisaient "chut" en glissant vers nous, un cierge allumé à la main. Leurs grimaces m'effrayèrent. J'avais peur surtout qu'elles me touchassent et me transmissent la mort qui les défigurait. Je traînai l'Aveugle hors de l'Église.
— Bon sang! Vas-tu cesser de rire!
— Non! Non! Dis-moi d'abord: quel blasphème?
— Je n'ai pas blasphémé.
— Si, tu as blasphémé! Sûr que tu as blasphémé!
— Bon. Ça va. J'ai mordu l'orteil au Christ.
— Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!
— C'est l'homme qui taille les rosiers là-bas?
— Lui-même.
— Il n'est donc pas parti.
— Mais il m'a oublié.
— Il a l'air d'un fou.
— Il l'est, je crois. La solitude l'a rendu fou. Je continue de l'ignorer.
— Mais qu'est-ce qui le retient ici?
— Je ne sais pas. Les roses, peut-être, qu'il taille si bien. Rentrons.
J'invitai le jeune homme à s'asseoir près de la cheminée. J'arrangeai les bûches.
— Tout cela, dit-il, m'émeut beaucoup. Je crois que je vous comprends.
— Hélas! dis-je. Vous ne comprendrez jamais les longues années de solitude qui ont suivi ces déplorables évènements.
— Vous n'êtes pas un vieillard.
— Certes. Je suis plus vieux que vous, c'est tout. Mais ne vous effarouchez point. Si je vous ai raconté tout cela, c'est que je vous aime bien.
— Je vous remercie de m'avoir ouvert votre porte, sans me connaître.
— Il est rare en effet que j'ouvre ma porte, excepté pour des formalités auxquelles tout citoyen doit se soumettre.
— J'étais si curieux de votre personne.
— Ce qu'on vous a raconté ne doit pas cadrer tout à fait avec ma propre histoire, n'est-ce pas? Il y a tant de mauvaises langues.
— Je ne nie pas qu'elles soient mauvaises, mais je crois savoir les déchiffrer.
— Avez-vous donc déchiffré la mienne?
— Non.
À l'entrée, la porte battit un moment, puis j'entendis ses pas dans l'escalier. J'interrompis ma conversation avec le jeune homme pour m'assurer qu'il avait regagné sa chambre.
— J'aimerais lui parler, dit le jeune homme.
— N'en demandez pas trop. Contentez-vous de ma parole.
Vers six heures, le vent se leva sur la mer. Il allait pleuvoir. J'accompagnai le jeune homme jusqu'à la grille, lui promettant que j'accepterais une nouvelle visite, mais plus tard, beaucoup plus tard, car j'étais très occupé en ce moment, et je ne voulais pas me retarder dans la tâche que j'avais commencée. Je le regardais s'éloigner. Il se retournait de temps en temps, accélérant le pas à chaque fois. Je lui avais fichu une sacrée peur avec mes histoires sanglantes. Sans doute ne m'avait-il pas cru, mais au moins se croyait-il menacé maintenant. Cependant, j'étais sûr qu'il reviendrait. Je le guetterai. La pluie se mit à tomber par intermittence. Je rentrai, montai l'escalier, et collai mon oreille à la porte de sa chambre. Il ne dormait pas. Des années s'étaient écoulées sans que rien ne changeât entre nous. Nous avions vécu en paix, sans jamais nous adresser la parole. Nous ne nous étions même jamais regardés. Je ne sais pas ce qui m'a pris, mais j'ai ouvert la porte. Il écrivait. Les livres étaient toujours à leur place dans la bibliothèque. L'odeur de son tabac me grisa malgré moi. Il leva la tête, parut d'abord surpris, puis inquiet. À la fin, il sourit.
— C'était un employé de la fonction publique, je suppose, dit-il d'une voix dont la clarté me fit frémir. Ça devait arriver. Dis-moi où je dois signer.
Il tendit la main vers moi. Je vis la moiteur de la paume. Je ne le regardais plus. Je tremblais. Il comprit alors pourquoi j'étais venu. Cette nuit-là, je ne dormis pas. Je m'étais assis à même le sol sur la terrasse, et le vent me glaçait le visage, et je pouvais voir la mer scintiller à travers le barreaudage de la balustrade. Je ne me sentais pas triste. J'avais simplement du mal à respirer, comme si la vie tentait de s'extraire de mon corps, ou qu'elle refusait d'y entrer. Je pensais que ce pouvait être ma dernière nuit, et cette pensée me réjouissait comme chaque fois qu'elle m'avait effleuré l'esprit. Les heures s'écoulaient, sans que je puisse y mesurer mon propre temps, et le vent soufflait toujours, froid et humide, m'étreignant dans sa douloureuse origine, et j'étais comme paralysé à l'idée que la mort lui ressemblait, excepté qu'elle ne ferlait pas dans la mer, et que le ciel lui était étranger. J'aurais peut-être voulu lire, un de ces livres que j'avais lu trop vite, et que j'avais aimé parce que je pensais pouvoir les réécrire. Mais je ne dormais pas, le sommeil n'était plus en moi. J'avais besoin d'un autre sommeil. Et je souriais de savoir que je pusse m'y complaire. Ma lampe s'éteignit. Je cessais d'écrire, et ne la rallumai pas, y voyant peut-être un signe que je tremblais de comprendre. J'allumai une cigarette, puis j'allai jouer au tison de feu dans le jardin. J'aurais mieux fait d'écrire mon testament, pensais-je en agitant ma cigarette. Et je m'endormis sur cette pensée.
Je les vis à l'oeuvre quand ils exhumèrent ses restes pour les balancer dans la fosse commune et j'étais allé fleurir la petite grille de fer forgé qui l'entourait. J'avais eu une pensée émue pour tous ses nouveaux compagnons, et je m'étais promis de ne plus jamais remettre les pieds dans cette orgie de pierre et de fleurs. Le petit homme gris qui m'avait succédé comme gardien avait vieilli beaucoup plus vite que moi. Ma visite l'avait un peu inquiété. Je lui serrai sa main griffue pour lui témoigner le peu de rancune que je cultivais à son égard. Cela parut le rassurer. Je regardai la maison derrière lui, et je me souviens que c'était là que j'avais mis fin à mes jours pour la première fois. Quelle idée stupide avais-je eu de vouloir gagner ma vie! Cela ne m'avait pas porté bonheur. Le petit homme gris n'avait pas l'air non plus d'y avoir trouvé toute la pâture que son esprit lui réclamait sans doute à grands cris qu'il s'était empressé d'étouffer comme tout le monde. Je passai mon chemin. Je n'aurais pas dû venir, me disais-je en sortant. J'eus un regard à peine nostalgique pour la grande grille de fer, mais je m'abstins de la faire grincer. Dans la rue, je rencontrai quelques passants qui me saluèrent. Je fus stupéfait de croiser les trois petites vieilles qui m'avaient entouré jadis de leur affection. Elles n'avaient pas vieilli, mais elles semblèrent ne pas me reconnaître quand je les saluai. Elles devaient être plus éternelles que les morts qu'elles fleurissaient, mais leurs mémoires étaient mortes depuis longtemps. Eumolpe, lui, avait vieilli. Passant près de chez lui, je m'étais arrêté près du mur de son jardin, et je l'avais vu immobile au milieu d'un carré de fleurs. Il avait croisé ses mains dans le dos et les étreignait l'une dans l'autre, épousant la moiteur qui lui répugnait. Je dus m'approcher très près de lui. Il leva la tête.
— Revenant jamais venu, psalmodia-t-il. Par exemple!
Je regardais les fleurs piétinées à ses pieds.
— Je ne les aime plus, dit-il. Plus j'en tue, et moins je les aime.
Il parlait des abeilles dont des cadavres immaculaient le coeur des fleurs.
— Tu es un vieil homme maintenant, me dit-il.
— Je suis plus vieux que vous.
— Ah! voilà donc comment parlent les hommes qui ont souffert!
Nous nous assîmes sur un banc de pierre, à l'ombre d'un chêne.
— Que s'est-il donc passé dans ta tête pour que tu te décides à sortir de ton manoir. Sais-tu combien d'années ont passé?
— Je ne les compte plus, hélas!
— Te voilà bien avec tes ans, à les plaindre d'exister bel et bien.
— La concession de sa tombe s'est achevée. J'allais simplement voir sa nouvelle demeure.
— Triste caveau. La pluie et le gel l'ont rongé jusqu'aux os. Tu ne t'en es guère occupé.
— Personne ne s'en est occupé.
— Tu as toujours raison, dit Eumolpe, et il se leva pour rentrer chez lui.
Je demeurai un moment sur le banc, à le regarder m'observer derrière une fenêtre dont sa vieille main faisait trembler le rideau.
Les premiers coups m'ébranlèrent plus que la porte. Je me raisonnai et manoeuvrai l'énorme main de bronze qui attira du monde. Tandis qu'un petit moine squelettique ouvrait un morceau de la porte, d'autres, de ses frères, avaient interrompu leur ballade contemplative sous les arcades. Sitôt que j'entrai, une tranquille fraîcheur me transporta, derrière le petit moine trottinant, jusqu'au parloir où l'Aveugle m'attendait. Nous nous embrassâmes chaleureusement. Il ne put retenir ses larmes.
— Tu as l'air d'un centenaire, murmura-t-il en m'invitant à m'asseoir.
— Beaucoup moins que toi, dis-je, ému par cette rencontre que j'avais refusée pendant bien des années.
— Tu as dû être très malheureux. J'ai eu des nouvelles de toi.
— Toi dans ton monastère, moi dans ma ville. Rien ne nous séparait.
— Le temps t'a fait changer d'avis? Ou bien deviens-tu nostalgique? C'est une chose qui arrive avec la vieillesse.
— Je vais partir, loin, très loin, le plus loin possible. Et je tenais à revoir ce qui me reste d'amis. J'ai revu Eumolpe. Il a honte de sa vieillesse.
— Elle m'inquiète aussi. Je ne l'attendais pas. Mais je ne me souviens pas à quel moment elle m'a surpris. Je sais simplement que j'ai été surpris. Toi, tu as vieilli lentement, je le sais. Tu as toujours vécu avec la mort à tes côtés.
Puis nous marchons en silence sous les arcades. L'ombre me procure de suaves sensations. Tout près, le soleil est d'une blancheur aiguë, ciselée dans les parterres de fleurs et de gazon, quelquefois sur l'arête d'une colonne dont l'arc redescend lentement. Plus loin, au point de rencontre de quatre allées qui naissent aux angles du patio, un jet d'eau installe doucement des éclairs de fraîcheur dans le soleil. Mais je ne l'entends pas. J'écoute nos pas. Je compte nos pas. Des moines ont des allures furtives, d'une porte à l'autre dont les battants se taisent. Personne ne nous regarde. Nous sommes seuls. La solitude ici est respectée. Parce qu'on ne s'y sent pas seul. Dieu veille.
— Partir, dit l'Aveugle doucement. Moi je ne veux pas partir. Si tu es venu me chercher, tu es venu pour rien. Pour rien. Tu es venu pour rien.
Ils font tinter des cloches maintenant. C'est un langage très délicat qui ne dérange personne dans sa méditation.
— Tu aurais pu venir simplement pour me voir.
Je ne dis rien. Maintenant c'est lui qui compte nos pas. J'aurais pu repartir à ce moment-là, parce que je n'avais plus rien à lui dire. J'aurais pu.
— La journée s'achève, dit-il soudain. Je dois rentrer. La nuit commence maintenant pour nous. Mais tu n'es pas des nôtres. Tu ne peux pas comprendre.
Le soleil était haut. Il me raccompagna jusqu'à la porte. Je souffris beaucoup qu'il ne m'embrassât pas, puis le bruit de la porte se refermant me paralysa sur l'autre trottoir. À l'angle du mur, une fenêtre s'était ouverte, et il s'y était accoudé. Forcément, il ne me voyait pas, mais il savait que je le regardais.
Rien n'avait changé dans le petit salon égyptien. Seul son visage barré d'un crêpe noir témoignait de la seule véritable métamorphose dont je demeurais, à la fin, l'unique mémoire d'un temps passé. Une vieille femme en tablier m'avait introduit, m'assurant que Monsieur Faulques ne saurait tarder. Il n'attendait pas ma visite, et avait profité de n'attendre aucune visite cet après-midi-là pour aller promener tristesse au bord de la mer. Son deuil était encore si récent! En attendant, je goûtais aux liqueurs que la vieille femme m'offrait avec empressement. Je crois que je n'étais pas loin de l'ivresse lorsqu'il est paru. Ai-je été surpris de reconnaître le jeune homme que ma solitude avait tant intrigué quelques jours auparavant? Il me salua sans qu'aucune émotion ne trahît sa pensée, puis il dit, sur un ton qui me glaça:
— Est-il possible, monsieur, que vous soyez mon père? C'est ce qu'elle a affirmé sur son lit de mort. Je crois que je vais devoir partager l'héritage avec vous. Je regrette seulement d'être le fils d'un assassin. Mais vous êtes si vieux. Je ne vous en veux pas. Elle a pleuré suffisamment. Je ne me chargerai pas de votre deuil.
Comme j'allai l'embrasser, il recula:
— Non! Monsieur, pas de familiarité. Une trop forte émotion pourrait me faire beaucoup de mal. Ne me la communiquez pas.
Je m'assis.
— Raconte-moi ce que tu sais, dis-je.
Il pouvait se passer de m'aimer, même se passer de la haine qui étreignait son coeur, mais qu'un père lui prêtât l'oreille était sans doute ce dont il avait le plus besoin, et il me raconta tout, d'un bout à l'autre, sans cet "ordre" qui avait fini par m'arracher la langue et dont il savait, pas expérience, qu'il ferait trop d'honneur à son sujet que n'importe quel homme doué de mémoire était capable de ne pas confondre avec les sordides histoires d'assassinats que j'avais tenté d'inculquer à ma propre mémoire sans qu'il n'y trouvât la moindre éternité. Mais il était trop tard. Je venais de franchir le seuil de la raison. J'avais déjà craché par trois fois à la face du Seigneur, et d'une vie qui avait commencé dans la désuétude d'une imagination malade de l'infortune, il restait trois cadavres qui existaient bel et bien, et qu'aucun mot, même neuf par l'amour d'un fils, ne ramènerait à la vie.
Thomas Faulques achevait de graver son nom dans la pierre. Avant la touche finale, toutefois il recula, pour contempler, de quelques pas. Au bas de l'escalier, Ramplon tâtait du bout du pied la première marche.
— Elle est froide! lança-t-il à Thomas Faulques.
Puis, considérant l'immobilité de celui-ci, rétorqua:
— Ce doit être moins froid là-haut.
Thomas détourna son regard des ombres de son nom.
— Je profite d'un maigre rayon de soleil, dit-il.
Tandis que Ramplon arpentait, il épousseta le pied du mur.
— C'est mon nom, dit-il encore. J'ai cru bon de m'inscrire.
— J'ai gravé le mien un peu plus bas, derrière un buisson, pour occuper le temps cependant."
Ramplon mit le pied sur la dernière marche:
— Curieuse idée de graver son nom à cet endroit.
Il jeta un coup d'oeil vers le donjon. Une sentinelle briquait sa mitrailleuse, les lorgnant sous la visière de son casque.
— Ils ont réduit la garde, dit Ramplon.
— C'est peut-être le moment d'en profiter, non?
— Pfuiiit! dit Ramplon, jaugeant la profondeur des remparts. Quel saut!
— Nous devrions prier pour qu'il nous pousse des ailes.
— Il nous poussera tout, sauf des ailes. Il nous poussera dans le dos.
Au pied du rempart, des rochers craquaient sous le gel.
— C'est du moins ce qu'on peut croire, dit Ramplon en agitant son cigare. Quelque chose craque, et nous voulons bien croire que ce sont les rochers.
En effet, la brume ceinturait les remparts, et s'il était possible, à vue d'oeil, d'évaluer la hauteur de muraille qui émergeait de la brume, une vue de l'esprit seule pouvait préjuger de l'épaisseur de la brume.
— Il s'agit bien d'un craquement de pierre, dit Thomas en penchant son oreille dans le vide, mais rien ne dit que ce sont des rochers qui craquent. Je suis d'avis qu'il s'agit de la muraille même, sous l'effet de l'humidité.
— Crois-tu que cette brume est assez épaisse pour amortir quarante mètres de chute?
— Sinon aurai-je gravé mon nom? dit Thomas avec un sourire.
La sentinelle s'approcha en tambourinant du bout des doigts sur le sommet de son casque.
— Si je vous demande ce que vous faites là, dit-elle, je vous embarrasse d'une question que j'aurais mieux fait de poser ailleurs que dans vos esprits?
— Certes non, dit Thomas. Que voulez-vous que nous fassions, sinon rêver d'une évasion qui ne s'embarrasse pas de questions?
Elle ôta son casque pour se gratter le sommet du crâne: "Voulez-vous dire que vous songez au suicide?
— Nous n'y songeons pas, fit Ramplon. Il nous embarrasse.
Elle se rasséréna.
— Ah! je vois, dit-elle. Et à quoi croyez-vous que servent les soixante mètres qui nous séparent de la terre ferme.
— Voilà au moins une question de résolue. Thomas?
— Épaisseur de la brume, vingt mètres.
— Reste sa densité, et le pouvoir de pénétration du corps.
— En tout cas, dit-elle, ou bien vous avez envie de vous suicider, et vous sautez; ou bien vous sautez, et vous vous suicidez.
— L'un dans l'autre, la captivité ne vaut-elle pas mieux?
— Il vaut mieux, en effet, s'y contraindre.
Au réfectoire, Thomas m'irrita à force de tirailler sur les poils de sa moustache. Je le lui fis remarquer. Il ne répondit pas et se mit à contempler, dans l'auge, la soupe. Je me laissai, quant à moi, aller au bruit de verres qui s'entrechoquaient à la table, voisine, de nos geôliers. Agacé sans doute par l'attitude nonchalante que me conférait cette audition, le directeur racla.
— Monsieur Ramplon ne goûte pas à sa soupe?
Je fis un grand détour sur mon banc.
— Monsieur le Directeur, clamai-je, non seulement j'ai avalé la part qui me revient (si j'ose dire) mais je ne vous la retourne pas.
Je fus condamné au fouet, après le dessert. Quand on me ramena dans la cellule, inerte et sanglant, et qu'on me laissa gésir sur le froid sol qui nous murait depuis tant d'années déjà, Thomas s'éveilla. Dans un glougloutement de bave et de sang, je rétorquai:
— On martyrise ton père, et tu dors. N'as-tu pas honte?
— Je ne dormais pas.
— Alors, excuse-moi de t'avoir réveillé.
— Je pensais.
Thomas, que je distinguais à peine dans l'obscurité qu'émettait une faible chandelle, avait des yeux assez mystérieux pour que je consentisse à me dresser sur mon séant malgré la douleur qui me mordait le dos.
— Et tu pensais à quoi? demandai-je en m'étranglant.
Thomas desserra doucement mes mains:
— À sortir de cette prison sans me faire mal.
Il retourna sur son lit. J'ouvris un livre. Au bout d'un moment, tandis que la chandelle faiblissait, je dis:
— Chapitre I: Tu pars sans moi. Chapitre II: Tu pars. Chapitre III: Tu n'en reviens pas.
— Cesse, veux-tu, d'ironiser sur mon sort. Je suis un prisonnier, et quand je rêve, c'est de liberté.
— Entre l'idée et l'acte... commençai-je.
— Tu ne m'accompagnes pas?
Je fis non de la tête, pour la secouer tant la peur la paralysait.
— Veux-tu que je te fasse un grand honneur? dit Thomas que mon refus ne paraissait pas émouvoir au-dessus du supportable.
— Tu devrais plutôt me faire plaisir, et oublier ces sottises.
— Je te permets d'assister à mon évasion.
Il triomphait.
— Ce n'est pas, dis-je, quelque peu embarrassé, ce n'est pas que je ne veuille pas t'aider, mais, comprends-tu?
— Je ne te demande pas de m'aider.
— Il est vrai que dans l'état ou je suis. (J'exhibai mes blessures)
— Disons que je peux, si cela te fait plaisir, te donner le spectacle de ma fuite.
Je me frottai le menton pour en apprécier la barbe.
— Tu es fou, dis-je. Non seulement tu répandras ta chair et tes os au pied de ce maudit rempart mais encore, tandis que je contemplerai, fasciné, le trou que tu auras pratiqué dans l'épaisseur de la brume, la sentinelle me crachera dessus et j'en mourrai. Je ne veux pas mourir."
Je fis mine, pour couper court à la conversation, de m'absorber dans mon livre.
— Je ne veux pas mourir, redis-je au bout d'un moment.
La chandelle s'éteignit. J'entendis le froissement des draps que Thomas arrangeait sur son lit, et je m'imaginai la somme incroyable de draps à nouer pour toucher la terre sans heurt.
Tandis qu'assis sur une marche d'escalier, Thomas sans doute ruminait ses projets d'évasion, je vantais la panse d'une sentinelle.
— Ma femme me nourrit bien, dit-il.
Il décrocha la crosse de son fusil, en dévissa le bouchon et but. Puis il remit la crosse en place et braqua l'arme sur mon ventre:
— Pan! Pan! fit-il.
Je ris. Et comme ma tête avait malencontreusement donné sur la crosse, je tâtai mon crâne à l'endroit de l'hématome.
— On ne s'évade pas d'ici, dit-elle. On peut mourir. Ça, je ne dis pas. Personne ne peut rien contre la mort. Mais le type qui choisit de mourir ne choisit pas de s'évader. Il meurt.
— On ne peut pas à la fois se vanter d'être un évadé et un mort.
— Qu'un évadé se vante, ma foi, si sa vantardise ne doit rien lui coûter. Mais un mort ne se vante pas. Il faut vivre pour s'en vanter.
— Ce n'est pas donné à tout le monde.
— Bien entendu, je n'ai pas dit qu'il faille se vanter de vivre.
— À qui le dites-vous!
Elle consulta sa montre.
— Fichtre! dit-elle. J'ai laissé passer l'heure d'une minute.
— Faudrait savoir, n'aurais-je pas dû rajouter, car mon nez alla frapper la muraille au pied d'une bombarde.
Thomas ricana.
— On ne peut pas dire que tu manques d'adresse, fit-il.
— En plein dans le mille! grinçai-je.
Je pris place à ses côtés, à sa droite pour tout dire, et lui flattai l'épaule d'un geste amical que je destinais d'abord à mon hémorragie nasale. Il se pencha alors, humecta son index dans la tache de sang dont j'étais l'auteur, et fit un point entre nous.
— Comment cela, dis-je, point?
— Ce point aurait-il l'air d'une virgule?
— Cela veut-il dire que ta décision est prise?
— Demain, mon cher, j'entame une nouvelle majuscule!
La cloche s'ébranla. Nous courûmes dans les rangs. J'y figurais tout juste derrière Thomas. Attentif toutefois à l'énoncé de l'appel, je glissai dans son oreille mon inquiétude en même temps que mon désarroi:
— Tu vas croire que je te lâche.
— Je te dirai où et quand.
Nous répondîmes présents aux sonorités distinctes de nos noms respectifs, puis j'allai, quelque peu voûté, vers ma corvée. Un petit homme squelettique me tendit un balai, puis il ouvrit le robinet.
— Je n'ai pas toujours été squelettique, dit-il.
— Je le serai un jour.
— Même que j'étais gros.
— La captivité a du bon, sauf quand elle abuse.
— J'étais même un peu plus grand. Une bonne tête de plus.
Nous vidangeâmes les fosses.
— Un type a tenté de s'évader, hier! dit le petit homme squelettique.
— Ah! oui, fis-je.
— Dans quel état!
Je déplaçai les doigts qui bouchaient mes narines vers mes oreilles, pour les déboucher.
— Eh! oui, fit-il, a-t-on idée de tenter une évasion quand on est dans cet état, ou dans un état semblable quant au résultat.
Il s'exhiba pour appuyer sa thèse. Je confirmai, puis:
— J'ai donc quelques chances si j'en crois l'embonpoint qui me reste?
— Ne croyez pas ça, dit-il, lorgnant ma chair.
Puis, pointant un doigt sur sa tempe:
— La seule intention vous ferait fondre tout ça en moins de temps qu'il n'en faut à la faim.
Je déglutis. Au soir, assis sur le bord de mon lit, je palpai mes genoux. Puis, levant la tête vers Thomas, je dis:
— Tu as beaucoup maigri ces temps-ci?
Il banda tous les muscles de son corps dans la lueur de la chandelle.
— Depuis que tu me cèdes ta part de rata, mon vieux, dit-il, je renais. Je ne te remercierai jamais assez.
Dans la nuit, le doute cependant me tira du sommeil. J'avais beaucoup maigri moi-même, et pas seulement à cause des croûtons de pain dont je faisais ma pitance quotidienne.
— Tirez-moi de là, nom de Dieu! cria le type.
Après un moment de silence que tout le monde respecta avec ponctualité:
— Je vous en supplie, tirez-moi de là! Ayez pitié! Au nom du Seigneur! Je veux pas crever. Du moins pas comme ça. Je vous jure que je ne recommencerai pas, etc.
— Fallait pas commencer, tout simplement, philosophai-je en jetant un regard à la ronde qui me valut pas mal d'approbation.
Le directeur arriva. Au passage, il me flatta l'épaule:
— Vous changez, mon vieux Ramplon, dans le bon sens. Continuez!
Je gloussais. Il se pencha par-dessus le créneau.
— Alors mon vieux, dit-il. On est en difficulté?
Thomas qui s'amenait tout juste, interrogea quelques-uns au passage puis:
— Qu'est-ce qu'il lui prend au directeur, me glissa-t-il dans l'oreille: il parle dans le vide?
— Ne me dites pas que vous ne l'avez pas fait exprès! ironisait le directeur à l'adresse du pauvre type qui s'agrippait de toutes ses forces à la gargouille.
— Il fumait, son mégot est tombé, il a voulu le rattraper, et il est passé par-dessus bord, dit Thomas avant de s'écrouler sous les coups de crosse.
À terre, il expédia une bulle à l'adresse du directeur:
— Les cigarettes sont rares ici. On y tient. Alors forcément, quand elles tombent, elles vous entraînent.
Un talon lui ferma la bouche.
— Sûr que j'ai pas voulu me faire la belle, m'sieur l'directeur, dit le type en s'écorchant les mains sur la gargouille.
— Il nous prend pour des cons, dit le directeur à ses subalternes.
— Je vous jure que je suis sincère, dit le type qui avait suffisamment perdu la tête pour se raccrocher à n'importe quoi.
— Alors mon gars, dit le directeur, si tu n'as pas tenté de t'évader, tu n'as pas de chance.
— Encore heureux d'être tombé sur cette monstrueuse gargouille, dit le type en montrant toutes ces dents comme s'il sentait intimement que ça marchait, le truc que lui avait inspiré Thomas.
— Tirez dans les mains, dit enfin le directeur à un garde qui s'exécuta.
Il s'écroula lourdement dans les débris de son crâne.
— Mais nom de Dieu, fit le directeur à l'officier de la garde, mais qui est-ce qui m'a foutu pareil soldat!
L'officier murmura des excuses et fit signe à deux gardes de balancer le cadavre de leur collègue par-dessus la muraille.
— Seigneur! qu'est-ce que c'est?
Le type était toujours accroché à sa gargouille.
— C'est pas que j'y tienne, plaisanta-t-il pour se donner du courage, mais je ne la lâcherai pas. N'envoyez plus de cadavres! Ah! Ah! Ah!
Il éclata d'un rire glauque qu'il n'avait pas l'intention d'interrompre.
— Dois-je toujours faire tirer dans les mains? demanda l'officier.
Le directeur haussa les épaules.
— En tout cas, qu'il ne s'élève pas! conclut-il, et il fendit la foule en direction de ses appartements.
La troupe dispersa les curieux, excepté Thomas qui demeurait immobile, les mâchoires crispées sur le talon d'un soldat.
— Mais faites quelque chose, mon vieux! dit l'officier. Vous n'allez pas traîner ça avec vous jusqu'à la fin de vos jours.
Le soldat défit le lacet, ôta son pied du soulier, et rejoignit à cloche-pied le reste de la troupe qui regagnait la tour au pas en cadence! De la fenêtre du fumoir où les commentaires allaient bon train, j'observais le corps inanimé de Thomas au pied d'un créneau, et le soulier qui lui sortait de la bouche comme un morceau de ses entrailles.
— Ne me dis pas que tu vas l'entraîner dans ta chute!
Le soulier trônait sur la table de nuit, entre la chandelle et la main décidée de Thomas qui frémissait comme un poing fermé.
— Le type est toujours accroché à sa gargouille, je crois, dit Thomas.
— Une sorte de sursis, dis-je. Autrement il serait déjà mort éparpillé chair et os sur les rochers qui ne manquent pas au pied de la muraille.
— Il est perdu.
— Tu ne peux rien pour lui, même tes discours grinçants qui ne te valent que des coups. Rendras-tu ce soulier à son propriétaire?
— Personne ne s'est plaint de manquer de chaussure.
— Le pauvre doit boiter.
Je ris. Thomas, peut-être irrité par ce rire à quoi je ne donnais aucun sens, s'empara de ma cravate qu'il noua d'un second noeud, plus serré celui-là que celui dont j'avais coutume de la nouer.
— Ne comprends-tu pas, foutu idiot, saliva-t-il, que cette chaussure est mon salut. Le comprends-tu?
Je ne comprenais pas.
— Alors, écoute, foutu idiot. Qu'est-ce que cette chaussure?
— Laisse ma cravate tranquille.
— C'est un objet.
— Je vois bien que c'est un objet. Ce ne sont pas les objets qui manquent ici;
— Certes, ils ne manquent pas. Mais il a fallu que l'un d'entre eux blesse ma langue pour que j'en prenne conscience, vois-tu?
Il vit, à me voir, que je m'apitoyais. Il se rapprocha de moi, sur le ton des confidences:
— Si je jette un objet par-dessus le rempart, par exemple cette chaussure, que ce passera-t-il?
— Si tu ne suis pas son exemple, il te sauve la vie.
Thomas exulta:
— Il me sauve la vie, car tandis qu'il chute, à ma place donc, je tends l'oreille, et je ne la détends qu'après avoir perçu nettement, le bruit de sa rencontre avec le sol. Note bien ce que je dis: le sol. Et non point la terre. Car ce sol, c'est peut-être de l'eau. Et si c'est de l'eau, ce que mon oreille reconnaîtra sans hésitation, j'augmente mes chances de survivre au saut périlleux que je projette en même temps que ma personne dans ce vide que la brume énigmatise.
— Et ton oreille reconnaîtra-t-elle le bruit qu'émet un rocher quand une chaussure, quelle qu'elle soit, lui talonne le ventre!
— Elle reconnaît aussi ce bruit, et elle mesure le risque.
Un homme sûr de lui est une incertitude pour son avenir. Le lendemain, Thomas et moi nous nous rendîmes aux remparts pour tenter l'expérience. Le soulier, en l'occurrence, formait une protubérance fort voyante à l'endroit de son ventre. La sentinelle que nous croisâmes ne s'en inquiéta nullement et fit même remarquer qu'en ces lieux l'embonpoint était la chose qui durât le moins. Nous rîmes. Elle s'éloigna, et nous gravîmes l'escalier de pierre d'un pas alerte. Aux créneaux, Thomas adressa un salut. Nous constatâmes, penchés avec prudence, que la brume avait épaissi.
— Cela ne change rien au problème, conclut Thomas.
Il briqua la chaussure du revers de la manche. Je souris à ce geste sans doute nécessaire. Il prit son élan et, stoppant sa course au dernier moment, laissa choir la chaussure qui disparut sans bruit entre deux créneaux. Il y eut un cri, un lamentable cri qui sembla soudain s'humidifier, puis qui s'éclipsa comme il était venu. Nous nous concertâmes des yeux et, de concert, jetâmes un oeil par-dessus le rempart. Nous vîmes la gargouille et, à la place du type qui y avait passé la nuit et une partie de la matinée, s'attendant sans doute à assister au coucher de soleil, à la place: la chaussure.
— Merde! fit Thomas.
J'acquiesçai. Dépités, nous regagnâmes nos quartiers. Dans un obscur et long couloir, des éclats de rire détournèrent notre attention. Au passage, la vision d'un soldat chaussé à droite d'un soulier et à gauche d'un cadavre nous remplit d'horreur. Le pied était fiché à l'endroit de l'estomac, et sur une main, nous distinguâmes nettement les traces de la fracture que la chaussure avait causé, et par suite la chute aux pieds mêmes du soldat qui se vantait de l'avoir échappé belle. Les autres riaient de son macabre accoutrement, interrompus seulement par l'arrivée du directeur qui, brandissant une chaussure, s'exclama:
— Fini la plaisanterie, les gars! Vous avez de l'humour, et moi j'ai la chaussure. Rendez-moi mon cadavre.
Thomas et moi nous éclipsâmes sur la pointe des pieds.
Thomas et moi partagions une cigarette lorsqu'une dizaine de types plus ou moins faméliques firent irruption dans notre cellule.
— Il faut nous excuser, proclamai-je, mais d'ici peu, rassurez-vous, et compte tenu du régime auquel on nous soumet, vous n'aurez plus aucune raison de nous jalouser. Qu'en pensez-vous?
L'un d'eux, cigarette au coin des lèvres, se détacha du groupe.
— Je suis de votre avis, dit-il. J'ajouterai que vous n'aurez peut-être pas la chance de survivre aussi longtemps que nous.
Nous étions d'accord. Mais où était la menace? Je m'interrogeai en silence. Le même type, écrasant son mégot, répondit:
— Celui-là (il désigna Thomas d'un volontaire coup de menton) il est plus gros que toi. C'est peut-être ce qui explique bien des choses.
— Quelles choses! fit Thomas avec plus ou moins d'insolence.
— Il demande quelle chose! dit le type.
Les autres répétèrent:
— Quelle chose!
— Devine! fit le type.
— Je ne veux pas jouer avec toi, gronda Thomas.
— Moi non plus je ne veux pas jouer avec toi, dit le type. Je veux parler.
— Et quand tu auras fini de parler, qu'est-ce que tu feras?
— On décidera.
Les autres répétèrent:
— On décidera.
Je m'avançai prudemment, la voix d'abord:
— Serais-je de trop si je vous demandais ce qui va se décider?
— On t'a pas sonné.
Les autres dirent:
— Faut-il le sonner?
Si vous touchez à mon ami, dit Thomas en brandissant la menace, je mets ma menace à exécution.
Ils reculèrent.
— Une exécution ne te suffit-elle pas? demanda le type.
— Oui, dirent les autres. Il avait sa chance, et tu as fait son malheur.
Thomas ricana.
— Vous voulez parler du type accroché à sa gargouille?
— Oui.
Thomas hocha la tête.
— Il n'avait aucune chance. S'il avait eu de la chance, cette maudite chaussure ne l'aurait même pas effleuré.
Ils se concertèrent, en rond, puis le même type dit:
— D'accord avec toi, mon vieux, mais c'était pas ton affaire de lui porter malheur.
— Vous ne nierez pas que j'ai été le seul à lui porter secours le moment venu.
— Avec des mots.
— On n'en a rien à foutre des mots.
— Surtout des tiens.
— Vous pourriez au moins vous reprocher de n'avoir rien tenté.
— On n'a rien à se reprocher. Toi, tu lui as porté malheur.
Acte d'accusation. Sentence:
— Et que comptez-vous faire? dit Thomas.
— Ton malheur.
Ils sortirent d'un coup. La porte se referma sans bruit. Je tremblais.
— Ils ont décidé de te faire la peau, oui, balbutiai-je. Ça t'évitera de te la faire tout seul.
— Tu parles d'une consolation! fit Thomas.
Il s'empara de la dernière cigarette et la fuma d'un trait, sans moi. Il était nerveux.
J'avais un tas de raison de lui en vouloir. Je me souviendrai toujours que c'est à lui que je dois d'avoir frappé à la mauvaise porte. Mais de le voir là, assis sur sa chaise, à écouter les battements de la fenêtre, ça m'a enlevé toute envie de lui dire ce qui me pesait sur le coeur. J'ai simplement pris la liberté de m'asseoir sur le lit, et de lui faire des excuses, comme si c'était à moi d'en faire. Mais il ne répondit pas, il ne bougea même pas, et on eut dit qu'il souhaitait que la fenêtre battît encore plus fort dans son cadre, pour couvrir le son de ma voix. Je dis "le son de ma voix" parce que je sentais que c'était ça qui l'empêchait de lever les yeux. Il entendait parfaitement le sens de mes paroles, et il n'aurait pas voulu en perdre une miette, mais ma voix le faisait rentrer à l'intérieur de lui-même, comme s'il comptait s'y cacher à mon propre regard. Et puis je n'ai plus rien dit, et j'ai attendu qu'il se passât quelque chose qui me forçât à quitter la chambre. Sitôt passée la porte, me disais-je, je ne remettrai plus les pieds ici, pour rien au monde. Je ne l'oublierais pas, certes non, j'ai trop de raison de ne pas l'oublier. Mais rien ne me ramènera ici. Et je le regardais, et il semblait sourire, et je tentais de chasser mes idées noires en écoutant le vacarme de la fenêtre.
Le président ajusta sa toque, puis se tourna vers moi:
— Maître, à vous la parole, si vous en avez une.
— Inutile de m'insulter, bavai-je. Il me reste une parole, puisque c'est tout ce que ce bas monde m'a laissé. Et je vais l'user jusqu'à la corde.
Rire dans l'assistance.
— Vous plaidez coupable, ou vous ne plaidez pas du tout?
— Mon ami est innocent.
— Nous en avons décidé autrement. Pour nous, voyez-vous, il est coupable.
— Eh! bien pour moi, il est innocent.
— Vous voyez bien que vous avez tort.
Du box, Thomas me jeta un regard de dépit.
— Ne me dites pas, Monsieur le président, que vous le croyez réellement coupable?
— Puisque je vous le dis.
— Il faut que je l'entende pour vous croire.
— Croyez-vous, cher Maître, que je ne sache pas exprimer ma pensée?
— Votre pensée, oui, je n'en doute pas. Mais votre sentiment?
— Je n'éprouve aucun sentiment envers l'accusé!
— Et comment pouvez-vous l'accuser s'il ne vous inspire aucun sentiment.
— Je ne l'aime pas, c'est pour ça que je l'accuse.
— Mais c'est un sentiment ça, que de ne pas aimer. Dois-je comprendre que vous haïssez l'accusé!
— Je le hais de toutes mes forces.
— Si vous le haïssez autant que vous dîtes, en admettant que vos forces puissent soulever autant de haine, comment pouvez-vous juger?
— Je le juge coupable parce ce que je le hais.
— Et vous le haïssez parce que ce malheureux a inopinément abrégé les jours d'un autre malheureux qui n'en avait de toute façon pas pour longtemps à durer vu qu'aucune main secourable ne se tendait vers lui!
— Il n'y a ici aucune main secourable. Ce n'est pas une raison pour précipiter un être en danger de mort, dans le vide.
Un moment de silence. Puis:
— Monsieur le Président, vous haïssez cet homme, et vous avez des raisons pour cela. Mais ce vide dont vous parlez, l'avez-vous vu?
— Chacun peut le voir, s'il se penche.
— Erreur. S'il se penche, chacun peut voir qu'on ne voit aucun vide. S'il y avait un vide, on le verrait, et plein de sa certitude, on ne s'aventurerait pas, comme la victime, à y risquer sa peau pour le prix d'une liberté impossible à chiffrer pour cause d'infini. Je veux dire que si la certitude nous était donnée de voir un vide à l'endroit où vous dîtes, il ne se trouverait plus parmi nous d'être capable d'espérer la liberté, telle la victime et, oserais-je le dire, notre soi-disant coupable.
Il y eut un cri d'exclamation dans la salle, puis chacun mit la main sur sa bouche pour en étouffer les indiscrétions. Le président chuchota à mon adresse à travers ses doigts.
— Voulez-vous dire que le coupable a un projet?
Je serrai les dents, et du bout des lèvres:
— Oui, dis-je.
Tous les regards se braquèrent sur Thomas. Il hocha la tête, clignant des yeux, puis:
— Puisque j'ai un projet, dit-il, je ne suis donc point coupable.
— Avoue que tu l'as échappé belle, dis-je (Puis grinçant). Avec l'admiration de tous. Crois-tu qu'il s'en trouve un pour admirer mon talent. Sans ce talent, tu n'aurais pas échappé à la sentence, et personne ne t'admirerait.
La chandelle crachotait entre nous.
— Il est vrai, dis-je, enjoué, que tu ne peux plus reculer.
Les yeux de Thomas me cernaient.
— Tu mourras! fis-je avec moins d'assurance.
Il souffla la lumière. Je demeurai coi. Il maintenait le silence.
— C'est un peu comme si tu m'assassinais, finit-il par dire.
— Je t'en prie, rallume cette chandelle. Je déteste tenir une conversation dans l'obscurité. Suivit un long moment de silence et d'ombre, puis Thomas dit, sans que je l'interrompisse:
— Pître! Tu m'as créé, et la légende veut que je te doive le respect. La légende se trompe. Elle n'est qu'une suite de personnages qui n'ont pas de sens. Tu es le dernier en date. Encore faut-il que je m'extraie de la légende, sinon je créerais, pour que ça meure. Ne t'est-il pas venu à l'idée une fois qu'en me créant, forcément tu créais un malheureux, puisque tôt ou tard je devinerais la mort. Te souviens-tu de ce jour, où toi-même tu devinas la mort, d'abord infime, cédant toute la place à l'apprentissage de la vie, puis soudain dévoreuse de ta propre vie et de ton savoir. Est-ce sur ce souvenir que tu me créas? As-tu trouvé une excuse comme d'autres le font. Non. Tu n'es pas homme à trouver des excuses, les cherchant sans doute. Mais sans dieu et sans une certaine idée de soi, on n'a plus le coeur à s'excuser. Où as-tu le coeur? Dans ma propre poitrine. Tu m'as légué l'organe, sa force et sa durée, faute d'y pouvoir insuffler autre chose que le destin dont tu n'as pas la moindre idée, excepté ce moment que tu nommes la mort et qui t'épouvante. Si tu veux que la lumière soit, mon père, exécute là.
L'ombre avala mes mots.
Juché sur le rempart entre deux créneaux, Thomas observait la brume. Muni d'un sextant, je m'exerçais à faire le point, non loin de là, assis sur une borne à l'angle de l'escalier de pierre. De temps à autre, délaissant momentanément des calculs qui s'amoncelaient, je jetais un rapide regard vers Thomas qui n'avait pas l'air de s'ennuyer. Le vide se prolongeait sur lui, au bord de la pierre.
— Ne crains-tu pas le vertige? lançai-je à tout hasard.
— Je l'adore, répondit-il en souriant.
Il cracha devant lui, et je vis sa nuque s'incliner lentement, puis s'immobiliser.
— Cette fois-ci, lui dis-je, c'est le vertige ou je me trompe.
— Tu te trompes. Je joue au jeu du crachat. C'est plus amusant que le maniement d'un sextant dont je n'ai pas la moindre idée.
— J'aurais dû consacrer une partie de mon enfance à en étudier le mode d'emploi. C'est un bel objet.
Je le rejoignis. Debout entre deux créneaux qui se partageaient son ombre, il me dominait.
— Te voilà plus grand que nature, dis-je.
— Ne sois pas amer. C'est un pur artifice.
Je m'assis sur le ventre d'une bombarde. La nuit était claire, toute plongée dans la lumière de la lune, c'est-à-dire un reflet de soleil.
— Tu n'es toujours pas décidé à faire la belle? dis-je.
— Ce n'est pas l'envie qui me manque.
— Tu te raisonnes.
— Je trouverais un moyen moins stupide que la mort.
— Tant de raison me surprend.
— À vrai dire, je fomente quelque chose de plus raisonnable. Mais j'y pressens une certaine forme de lâcheté.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire de lâcheté.
— Hum! Je ne te vois pas dans ce rôle.
— Il faudra bien, pourtant.
— Peux-tu préciser ta pensée?
— Je veux parler de séduction.
— Prétendrais-tu accéder à l'amour d'une quelconque sentinelle? je croyais que tu n'aimais que les femmes.
— Un jour viendra peut-être où ils emploieront quelque amazone pour veiller sur notre sécurité.
— Ne compte pas trop là-dessus.
— Je n'y compte pas.
J'eus un geste de dépit. Il dit:
— Autant se faire sodomiser par la première sentinelle venue, pourvu qu'en retour elle ne s'attache pas à ma personne et s'applique à lui ouvrir les portes.
Je sursautai quelque peu:
— Je ne crois pas un mot de ce que tu dis.
— Pourtant...
La sueur me vint.
— Tu as un projet précis, dis-je, quant à une conquête?
— Tu parles si je suis précis.
C'en était trop. je le poussai dans le vide et fermai les yeux, étrangement traversé par le cri dont il ponctua mon geste. Le crime m'avait anesthésié. Un garde me secouait rudement l'épaule.
— C'est pas grave mon gars, semblait-il me dire. Un de perdu, dix...
J'ouvris les yeux. Le garde indiquait le point de chute à l'officier.
— C'est là qu'il est tombé, disait-il. Je l'ai vu. Je crois même qu'il a sauté.
— Pauvre imbécile! dit l'officier.
Il vint vers moi.
— Vous avez vu quelque chose, vous?
— Je n'ai entendu que son cri.
L'officier haussa les épaules. Il sortit son calepin de sa poche révolver, y écrivit quelque chose qu'il me donna à signer.
— Pas la peine de lire, dit-il. Signez.
— De toute façon, je ne sais pas lire.
— Vous savez signer?
Je signais. L'officier rempocha son calepin.
— Allez oust! fit-il. Dégagez la piste, le spectacle est terminé.
Il s'éloigna, suivi du garde qui secouait sa main en regardant un autre garde sur le donjon. Je m'apprêtai à descendre l'escalier lorsqu'une voix me figea sur la première marche:
— Je ne suis pas mort.
C'était la voix de Thomas.
— Sacré nom d'une pipe, Thomas, exultai-je, ne me dis pas que je t'ai sauvé la vie?
— Pas toi, non. Tu as bien failli me tuer.
J'étais sur le point de sauter, mais:
— Ne dis-tu pas que je ne t'ai point sauvé la vie, dis-je.
— Tu as failli me la faire perdre. Une chute pareille!
— N'en rajoute pas, j'arrive.
— Surtout, ne saute pas.
Je m'immobilisai.
— J'aurais pu mourir piètrement écrasé, dit la voix de Thomas à travers la brume, et je t'en veux terriblement. Mais enfin je suis vivant, et sans aller jusqu'à te pardonner, je te conseille néanmoins de ne pas tenter de me rejoindre. Les rochers t'accueilleraient de bien sinistre façon.
— Mais tu es bien vivant toi.
Il rit, d'un rire qui me glaça de la tête aux pieds.
— Tu es vivant? répétai-je.
— Devine!
Le sang me gicla au bout des doigts tant j'avais étreint l'angle de la pierre. Le vertige se mêla à mes yeux. Je faillis perdre l'équilibre.
— C'est une hallucination, me dis-je. Thomas est mort. Je viens d'éprouver le premier dard du remords. Il m'aurait coûté la vie, et le ridicule.
J'arrêtai le bras de l'assassin.
— Fou que tu es! As-tu bien mesuré les conséquences de ton acte? Nonobstant la mort, irréversible, de cet homme, as-tu songé un instant à la tienne propre, qui serait juste, parce que la loi est la loi, et que tu es un assassin?
Je lâchai son bras, au bout duquel étincelait la lame d'un couteau. Elle étincela encore un instant puis, ayant soupesé le contenu de mon intervention, elle s'éteignit dans l'ombre de son veston. Il demeura immobile enfin, les mains crispées sur son ceinturon, pensif. Enfin, j'aidai l'innocente et impossible victime à se relever du trottoir glacial où elle s'était réfugiée pour tenter d'échapper à la mort. Sitôt debout, après avoir jeté un bref regard sur son assassin, elle se tourna vers moi.
— Quoi, Monsieur? dit-il. De quoi vous mêlez-vous? On m'assassine et vous intervenez. De quel droit, Monsieur? Avez-vous le droit, dîtes moi d'interdire mon accès à la mort? Mais enfin, voilà un homme qui consent à m'assassiner (désignant l'autre), et voici l'homme qui consent à mourir (se désignant) et quel est celui-ci qui ne consent ni à l'une ni à l'autre opinion? (me désignant). Dîtes-moi un peu, Monsieur, les raisons de votre désaccord? Car nous voici tous deux d'accord sur un point. Et vous ne l'êtes pas. Ce qui vous met deux fois en faux. Répondez, Monsieur, à l'une et l'autre opinion qui ont tenté ce soir, vainement par votre faute, de s'exprimer.
— Je... passais, dis-je, interloqué.
— Mais ni lui ni moi n'avons exprimé d'autre opinion que de vous voir passer votre chemin comme vous le faisiez, en plein accord avec vous-même, du moins je le suppose.
— À vrai dire, j'errais.
— Ah! dit la victime, pressentant d'avoir mis enfin le doigt sur la vérité. Et bien entendu, celui qui erre n'a pas d'opinion. Au moins, il sait pertinemment qu'il a tort d'errer.
— Mais je croyais avoir raison d'empêcher un meurtre.
— Et pourquoi donc vouliez-vous à tout prix avoir raison, à cette heure errant et coupable d'errer!
— Aurais-je eu seulement le temps, vu la célérité habituelle d'un coup de poignard, de me demander de confirmer votre consentement à l'un et à l'autre?
— En avez-vous seulement eu l'intention?
— Non, je l'avoue, dis-je. On assassine, ai-je pensé. Cours empêcher cela car, d'ordinaire n'est-ce pas, si l'assassin consent
— Oh! il n'a jamais tort celui-là — la victime, elle, n'a pas toujours raison.
— Pître!
Sur ce mot, il me tourna le dos, et offrit sa poitrine à l'assassin qui la perça d'un violent coup de couteau. Beaucoup plus soucieux d'échapper aux raisons de celui-là qu'au tort immanquable du témoignage, je courus aussi vite que je pus me réfugier dans l'ombre la plus lointaine qu'il me fut donné d'apercevoir. L'ombre, certes, me dissimulait tout entier, mais, le temps passant, à le voir ainsi prostré près du corps ensanglanté de sa victime, la curiosité m'étreignit l'esprit avec vigueur et, plus courageux, sans doute, que je ne m'étais jamais montré (il est vrai que les circonstances ne s'y prêtèrent jamais avec autant d'insistance), je m'extirpai doucement de l'ombre, à vrai dire frissonnant. Une fois dans la lumière, je me risquai à provoquer le dialogue.
— Il est mort, n'est-ce pas?
Au lieu de virevolter soudainement et de s'élancer sur mon corps pour le larder de coups de couteau, l'homme ne bougea pas et, à ma question, laquelle j'avais chuintée car je n'avais pas prévu sa présente attitude, il répondit:
— J'espère qu'il était vraiment d'accord avec lui-même. Moi, je sens comme un doute envahir mon esprit. Quelle sensation désagréable! Comme qui dirait de la culpabilité! Alors que j'étais persuadé d'avoir raison.
— Et moi qui avais tort! dis-je.
— Allez donc savoir!
— Ne me dites pas que vous me soupçonnez d'avoir eu raison?
— Allez donc savoir!
— Il est possible en effet que j'ai eu raison. En tout cas, je n'ai pas manqué de sincérité.
— Là n'est pas la question. Il était sincère lui aussi. Mais n'avait-il pas perdu la raison?
— Êtes-vous fou vous-même?
— Je l'ai été. C'est ce qui me fait douter de ma raison présente, car si je suis guéri de la folie qui a été la mienne, sait-on s'il ne lui arrive pas, à l'occasion, de s'exprimer malgré moi, malgré ma raison veux-je dire?
— Il est bien rare en effet qu'une maladie ne laisse pas quelques séquelles indélébiles. A-t-il été fou, lui aussi, dans un temps reculé ou dans un autre?
— Il lui arriva, naguère, d'avoir à se faire soigner pour quelques ineffaçables réminiscences d'un mal qui a obscurci ses jeunes années. Et vous-même?
— Oh! moi, dis-je, j'ai suivi de solides études, et je me flatte, bien que la flatterie soit dangereuse pour l'équilibre de l'esprit, et bien oui je me flatte de quelques diplômes dont c'est l'usage de se sentir honoré.
— Fichtre! des diplômes! Comment pourriez-vous avoir tort avec des diplômes? Je vous le demande. Mais cela dépasse ma raison.
— Que faisons-nous du corps? demandais-je pour changer le cours de la conversation.
— Si nous le jetions dans le cours de la rivière?
— Ce serait effectivement le plus court chemin du crime à l'impunité.
Plouf!
La fille insistait de bien vulgaire façon pour qu'on lui payât un verre. Je fouillai le fond de mes poches et déclarai pouvoir à peine me suffire, à quoi l'assassin répondit qu'il avait du mal lui-même à se suffire, raison pour laquelle si l'envie de siffler lui tenait tant à coeur, elle n'avait qu'à siffler ou subvenir à ses propres besoins. J'acquiesçai.
— Foutus bonhommes que vous êtes! dit-elle, l'air désespéré. Puis c'est pas tellement l'envie de boire qui me tient ce soir, ni même ce que vous pensez. J'ai simplement envie de causer. Voilà trois heures que j'essaie de causer et personne pour me répondre.
— Je ne crois pas désavouer l'opinion de mon ami, dis-je, si je nous déclare prompts à répondre à toutes vos questions.
— Puisque cela ne coûte rien qui dépasse nos moyens, dit l'assassin en avalant une gorgée de café.
— C'est-y possible! explosa la fille.
Tandis qu'elle parlait de toutes choses qui la préoccupaient ce soir, l'assassin écrivait. Je l'observai, tentant d'abolir les vibrations des narines de la fille. Il écrivait sur la nappe de papier et je pouvais voir que c'était un poème, aussi, quand il déchira le morceau de nappe en s'aidant de la cuillère, je cessai de respirer, n'osant troubler cet instant où peut-être il se serait décidé à me permettre de prendre connaissance de l'objet de son inspiration, mais non! il empocha le morceau de papier après l'avoir plié entre ses doigts coupables et, semblant revenir parmi nous, croisa ses bras à l'endroit de la déchirure, à moins qu'il ne tentât présentement de préserver la couleur du guéridon qui aurait pu, autrement, nous apparaître.
— Soulevez donc la nappe, curieux, puisque c'est ce qui vous intéresse, dit-il en souriant.
Le marbre était rose. Je froissai le bout de nappe dans ma main.
— Oh ça! Que vous a-t-elle donc fait, cette nappe, pour que l'un la déchire et l'autre la froisse. Regardez-moi un peu cette table. Croirait-on qu'on a payé si cher!
Je tentai de défroisser la nappe en m'excusant, et comme je la lissais du plat de la main, sous le regard noir de la fille, je cultivais le secret espoir que l'assassin, imitant le respect que je mimais pour les beaux yeux, remît à son endroit de morceau de nappe qui respirait le poème dans le fond de sa poche. Devinant mes pensées, il murmura:
— Peu importe ce qu'elle pense. C'est une idiote.
La fille demanda de qui voulait parler ce GROS LARD. L'assassin n'était pas à proprement parler un gros homme.
— Parlons d'autre chose si vous le voulez bien, intervins-je.
La fille ne l'entendit pas de cette oreille. Elle se leva, soudain échevelée, et asséna une formidable claque sur la face de l'assassin. Je fermai les yeux précipitamment. Mes oreilles se mirent à bourdonner. Quand je revins à moi, assis près d'un guéridon où fumaient deux cafés, l'assassin me dit, calme:
— Elle est partie.
Furieux, j'arrachai la nappe, la pliai en autant de parties qu'il m'en vint le goût, la fourrai dans ma poche et, debout, j'assenai un grand coup de poing sur la table nue qui frémit. Deux taches de café fumaient sur le sol. L'assassin ramassa les cuillères.
— Je ne baise pas, dit-il.
Nous courions comme des dératés (curieuse expression) vers l'embouchure du fleuve.
— Pourvu que nous n'arrivions pas trop tard! soufflait l'assassin.
— J'ai du mal à vous suivre.
— Ah! faites-vous moins mal et suivez-moi.
— Elle est loin cette embouchure?
— A l'autre bout du monde.
— Sacré nom d'une pipe!
— Qu'avez-vous donc?
— Le bout du monde, j'en viens. J'ai le souvenir effectivement d'une embouchure.
— Ce doit être celle d'un fleuve.
— À en croire le dictionnaire, oui.
— Alors pourquoi cet air inquiet?
— C'est que, figurez-vous, à l'embouchure de ce mauvais fleuve, on se bat.
— La guerre?
— Eh! je ne vous dis que ça. Des bombes, des éclats, des raz-de-marée, des cris, de la ferraille, je ne vous dis que ça.
— Le bout du monde vous réclamait donc, si je comprends.
— Pfff!... j'ai déserté.
— C'est votre affaire.
— Ce que c'est que l'amitié.
— Il sera trop tard, je crois.
Le jour se levait quand nous atteignîmes le fleuve. Nous soufflâmes un instant. À vrai dire, j'eus même beaucoup de peine à souffler, tant la poitrine me faisait mal. Il but l'eau du fleuve.
— Vous ne buvez pas? dit-il.
— Pas de cette eau.
Il haussa les épaules, et repartit à toute vapeur en direction de l'embouchure. Nous ne tardâmes pas à percevoir le tintamarre des canons qui s'époumonaient à l'horizon.
— Bon Dieu! fit l'assassin. Dans quel état vont-ils nous le mettre?
— Pour ce que ça changera à son destin!
— Cela pourrait bien changer le mien, tragiquement. Comment trouverai-je la preuve qu'on me réclame si ces couillons de canonniers me l'éparpillent dans l'eau du fleuve?
— Et après le fleuve, la mer.
— Je ne vous le fais pas dire.
Cette fois, nous courions au milieu du feu. Les éclats sifflaient à nos oreilles. J'avais le coeur serré.
— Tant que ça siffle, dis-je pour rassurer mon compagnon, on ne risque rien. C'est un ancien combattant qui m'a confié ce vieux truc de vieux soldat.
— Et quand ça ne siffle pas?
Nous traversâmes un champ de cadavres qui se reproduisaient à vive allure.
— Les morts auront raison des vivants.
— À ce train!
Enfin, nous parvînmes sur les quais. Dans la mitraille où l'on mourait beaucoup, au grand dam des vivants, nous jetâmes un long regard.
— Je ne vois rien, dis-je.
— Ils me l'ont éparpillé, vous dis-je. Ces couillons de canonniers ont éparpillé le témoignage de ma raison.
C'est à ce moment qu'une voix interrompit nos visuelles recherches.
— Par exemple! Mon ami et mon ennemi.
Je fis un bon, n'en croyant pas mes yeux. En effet, c'était bien la victime de mon assassin de compagnon qui nous hélait du sommet d'un char d'assaut en perdition.
— Miracle! s'étrangla l'assassin, se jetant à genoux les mains croisées sur le front.
— Mais non! fit la victime. Point de miracle. Je ne suis pas mort, voilà tout.
— Mais comment cela, pas mort. J'ai transpercé votre coeur avec tant de sincérité.
— Ah! je ne manquais pas moi-même de sincérité cette nuit. Mais pouvais-je deviner ô ami, pouvais-je, entre tous les maux qui m'accablèrent hier, discerner...
— Mais quoi donc! m'exaspérai-je.
— ... que je n'avais pas de coeur!
Les bras me tombèrent. L'assassin lui-même n'en revenait pas.
— Aussi vrai que Jupiter, dit la victime. Je suis vivant.
L'assassin avait pâli:
— Comment, pas de coeur? Comment ça? Est-ce que je n'ai pas un coeur, moi, à l'endroit du coeur? Est-ce que je ne serais pas mort si c'était vous qui m'aviez frappé? Et vous fîtes un scandale à ce jeune homme juste avant de ne pas mourir, ce qui est un tort. Mais cherchez-vous donc à égarer ma raison?
La victime ne trouva pas de mots. Elle ne fit pas un geste lorsque l'assassin désespéré, lui tourna le dos et se dirigea vers le bord du quai. J'étais moi-même paralysé. J'entendis le corps déranger la surface de l'eau, puis un obus nous arracha, la victime et moi, à notre torpeur. Tandis que je décrivais une longue parabole au-dessus de la ville, je m'aperçus avec horreur qu'une de mes jambes était restée sur le quai.
L'enfant pouffa.
— N'as-tu pas honte de rire ainsi du malheur des autres? dit sa mère.
— Tonton est un menteur, dit l'enfant. Je ne peux pas croire que c'est comme ça qu'il a perdu sa jambe.
Il shoota le ballon et courut après.
— Tu n'as pas d'autres sujets de conversation que ta sacrée foutue jambe de bois? dit ma soeur en secouant une bûche.
Je fis sonner ladite jambe sur un chenet.
— Le gosse voulait savoir comment j'ai perdu une patte.
— La vérité t'aurait étouffé.
— Un jour, je mangerai ma jambe, et je la vomirai sur les enfants.
— Cesse, veux-tu, cesse!
Elle reprit son tricot.
— L'homme sans coeur rentrera ce soir? dis-je.
— Je lui parlerai de tes maudites histoires, et que tu en empoisonnes son fils. Il t'a ri au nez. Il doit savoir la vérité.
— La vérité, c'est que ton mari n'a pas de coeur, moi, je suis un traître; un troisième moins opiniâtre, en est mort.
— Vos vieilles histoires me fatiguent à la fin. Vous passez votre temps à vous y faire mal. Toi surtout. Et maintenant tu en empoisonnes son fils.
Je rejoignis l'enfant à l'autre bout de la salle à manger où le ballon s'épuisait entre une porte et un escalier.
— Alors tu ne me crois pas? demandai-je à l'enfant.
— Je ne comprends rien à ton histoire, dit l'enfant. Tout ce que je sais, c'est que c'est pas comme ça que tu as perdu ta jambe.
— Et comment je l'ai perdue, ma jambe?
— À la guerre, mais papa dit que c'était à la guerre et pas à la guerre. Qu'est-ce qu'il veut dire?
— Ton père est un couillon.
Je sortis. Sur la terrasse, je récupérai le manuscrit en cours et allai m'enfermer avec lui dans la chambre où je croyais avoir une vision de l'univers.
— Et vous l'avez perdu comment votre jambe?
— Zeus demantat quos ult perdere.
— Jupiter de même. Mais ça ne me dit pas comment cette jambe vous a perdu.
— La guerre me répugnait, ma jambe aussi. Je les ai abandonnées toutes les deux sur le champ de bataille.
— Mais comment, bon Dieu, comment?
L'ancien combattant vida son verre. Maintenant, il regardait la mer. Je compris que notre conversation était terminée. Je me levai, m'excusai de l'avoir importuné, surtout d'avoir exhumé de douloureux souvenirs et je le saluai encore, secouant mon chapeau, sur le seuil de la porte. De retour chez moi, j'enfilai une combinaison, allumai l'enfumoir, me protégeai le visage derrière un voile de nylon et, après m'être ganté, j'allai rendre visite à mes abeilles. J'examinai le couvain en expert lorsque la joie m'étreignit. En hâte, je refermai la ruche et me précipitai vers la maison. Mon père fumait sur le seuil de la porte. Je devais ruisseler de bonheur car, quand il me vit arriver vers lui, la curiosité lui fit mâcher son mégot. À peine ma respiration retrouvée, je lui lançai de toute ma voix cette phrase que le lecteur va juger en son âme et conscience, comme on dit d'ordinaire:
— Papa! Ça y est! J'ai vu la reine!
Perplexe, tandis que je manoeuvrais l'enfumoir dans sa direction, mon père se gratta le menton.
Il devait être minuit. Depuis une bonne dizaine de minutes, Thomas était assis sur son lit, se demandant s'il allait sortir pour respirer dans le patio ou simplement pour aller pisser. De toute façon, il saluerait l'infirmière de service de nuit. La chambre étant mitoyenne du service, et une ouverture étant pratiquée dans le mur qui la rendait mitoyenne, il l'avait aperçue, lorsqu'elle avait soulevé le rideau de plastique pour fouiller du regard ce que la lumière aurait pu révéler si elle s'était arrêtée au bon endroit. En fait, un carré de lumière s'était logé entre les deux lits, partie sur le mur blanc et partie sur la table de nuit où s'écrasait un cendrier. Elle n'avait donc vu qu'un tas de mégots mais lui, de l'autre côté de la lumière, il avait pu voir ses yeux et il s'était dit, en se mordant les lèvres, que c'était sans doute la dernière fois qu'il regarderait les yeux d'un être humain. Il la saluerait, en passant, mais ne la regarderait pas. Il regarderait les deux portes. Celle fermée, qui donnait sur l'escalier, et celle des pissotières. Bien sûr, s'il allait vers l'escalier, décidé à respirer l'air du patio, il lui faudrait franchir la porte, laquelle, étant fermée, ne s'ouvrirait pas. Si, au dernier moment, il renonçait à essayer de l'ouvrir, il pourrait toujours se diriger vers les pissotières et son intention ne serait pas découverte. Il irait pisser, et puis retournerait dans sa chambre. Cependant, il était bien décidé à respirer l'air du patio, ne serait-ce qu'une seconde, juste le temps de chasser les idées noires qu'il remâchait depuis des lunes. La porte était fermée: s'il l'ouvrait, par miracle, par chance ou par ruse, une sonnerie retentirait et, en moins de temps que ça, il aurait deux ou trois infirmières sur le dos. Si, pour un tas de raisons obscures, la sonnerie se taisait, l'infirmière de service le verrait franchir le seuil de la porte et, immanquablement, elle sonnerait l'alarme, et conséquemment, les mêmes infirmières rappliqueraient pour l'arrêter dans sa quête d'un peu d'air pour oublier. À vrai dire, s'il sortait de cette chambre, sa seule chance de s'en tirer était d'aller aux pissotières, qu'il eût envie de pisser ou non, et puis il reviendrait sur ce lit, s'asseoir, et penser à une autre façon de se rendre dans le patio. Il semblait donc inutile de tenter l'impossible. D'autant plus que s'il passait par la fenêtre, il pourrait respirer un air beaucoup plus confortable que celui du patio, puisqu'il n'aurait alors qu'une vingtaine de mètres à franchir pour se retrouver dehors. Seulement, d'une part, s'il ouvrait la fenêtre, son compagnon de chambre, qui craignait les courants d'air, s'éveillerait et, comme chaque fois qu'il s'éveillait, hurlerait et l'infirmière, accompagnée peut-être, ferait irruption dans la chambre; d'autre part, les fenêtres s'ouvraient insuffisamment pour laisser passage à un corps humain ce qui était une mesure de sécurité, pour éviter les défenestrages qui ne manqueraient pas d'être nombreux si les fenêtres s'ouvraient comme toutes les fenêtres. Les deux seules issues de la chambre étant la porte et la fenêtre, Thomas Faulques décida de sortir par un autre moyen dont, tôt ou tard, il découvrirait le secret. Le plus dur, évidemment, était de faire le premier pas.
Pouah! goût d'immobilité. Je vais perdre la raison.
— Sophros est sous perfusion depuis ce matin.
— Il ne veut plus se nourrir.
— Injuste justification.
— Cruelle.
— On ne va tout de même pas vous laisser crever sous prétexte que vous manquez d'appétit.
— C'est ça. Nous manquons d'appétit. C'est ça qui nous tue. Il faut avoir faim pour vivre.
Je ne sortirai plus, se dit-il.
— Dîtes que vous avez le goût du bordel.
— Des filles surtout.
— Moi, je branle.
— En compagnie, non? Ce sont de fameuses putains, je vous le dis.
— Enyo n'aime pas l'amour. C'est pour ça qu'il branle.
— Et vous.
— Je paie pour ça.
— Et quand vous aurez épuisé vos économies, vous demanderez ça aux tas de types ici qui le font sans salaire, hein?
— Mon éducation me confère une certaine répulsion vis-à-vis de l'homosexualité.
— Des corps d'hommes, vous voulez dire?
— Je travaillerai.
— On ne travaille pas dans votre état. On se tue.
— Un homme peut cumuler les tâches. Celui qui travaille du chapeau peut, à ses heures, écrire, peindre, contempler, pleurer, baiser, branler.
— Ce n'est pas travailler que de s'adonner aux tâches que vous dîtes. Un travail est rémunérateur ou n'est pas.
— Sûr qu'elles ne baiseront pas pour rien.
— Sûr.
— Et si tu n'as rien à donner en échange?
— Je violerai.
— Ah! là, mon cher Thomas, je vous arrête, et je vous mets en garde. Un viol, et c'est l'H.P. Avec la justice sur le dos. Les corps médical et enseignant ne vous suffisent-ils pas que vous voudriez encore vous attacher messieurs les juges à vos chevilles. Ne faites pas cette connerie, je vous en prie. Tant que vous délirez, tout le monde est gentil avec vous, et vos obligations sont minces, malgré ce que vous dîtes. Mais si par malheur vous tentiez de dénaturer les moeurs, là, mon cher, vous devrez tellement que vos chances de vous en sortir seraient réduites à zéro. Pas ça, Thomas, surtout pas ça. Effacez dans votre esprit de pareils projets.
— Je violerai.
— Si en plus vous allongez la liste de vos débauches, mon cher, tout est foutu pour vous. Un, vous vous évadez de ces lieux, ce qui est hautement répréhensible mais, vu votre bonne conduite habituelle, pardonnable; deux, vous volez, et vous assassinez peut-être; trois, vous baisez la dame de vos rêves; quatre, vous mentez pour cacher vos crimes. Pffff....
— Heureux Enyo. L'amour ne t'effraie pas, toi.
— Je suis un obsédé.
— Sexuel, rectifia l'Apothicaire.
— Ma femme est un Golem.
— On aura tout vu.
— Le Golem, c'est Gé, la terre.
— Branlez dans le jardin!
— On n'est jamais seul dans le jardin.
— Bah! qui pourrait vous voler un golem.
— Thomas le peut. Je me méfie de lui. Il a beaucoup de pouvoir sur ce genre de choses.
— Fadaises.
— Dis lui, Thomas, que je ne mens pas.
— Tu mens comme tu respires. Je n'ai aucun pouvoir.
— Eh! ricane l'Apothicaire. Comment pourriez-vous posséder! Et puis ne prétendez-vous pas, tous autant que vous êtes, qu'on vous a dépossédé de vos biens.
— Je suis couteau, et terre. Mais je ne crois pas à ces supercheries de savants en mal de découvertes.
— Tu ne crois à rien.
— Pas même au Golem d'Enyo. Hi! Hi! Hi! Hi!
— Non. Enyo possède le Golem. Mais il y a belle lurette que ce tas de boue ne lui obéit plus.
— Voulez-vous dire qu'Enyo ne bande pas? OH!
— Il ensemence son lit, mais seulement quand il dort.
— Et voilà donc l'occulte, dit l'Apothicaire. Le Golem d'Enyo est un être de sommeil.
— Non! Il vit et je l'aime.
— Quel juif! Même converti, il n'oublie pas sa Tora. Vous vous émasculez, Enyo, croyez-moi.
— Quand je serai femme, les femmes ne m'obséderont plus, et je pourrai sortir d'ici.
— Ah! ça, mon cher, s'il vous arrive de sortir d'ici, et je vous le souhaite, ce ne sera certainement pas dans le corps d'une femme. Vous êtes inscrit sur tous les registres de nos administrations comme mâle, et vous n'en sortirez pas.
— Enyo croit en la métempsychose.
— Voilà autre chose. Et qui est l'élue. Pas ma femme j'espère.
— Non, elle est trop laide.
— Je vous remercie...
— J'ai choisi Atikté!
— La connais-je?
— Enyo nomme ainsi l'infirmière de service cette semaine au premier ouest.— Ah! Très belle en effet.
— J'ai déjà commencé le transfert. Chaque soir, un peu de moi-même l'accompagne chez elle.
— Dans son lit?
— Baise-t-elle souvent?
— Elle aime les hommes, mais pas plus que le reste.
— Saperlipopette, mon cher Thomas, notre Enyo est complètement fou.
— Non, il est Juif, et il aime le Christ.
— Tragique.
— Que me contez-vous là? Êtes-vous fou vous aussi?
Thomas sentait le vent contre lui. Je l'aime.
— Regardez, docteur, dit-il. Vos putains de médecines ont sali ma vitre.
— Vous exagérez, dit l'Apothicaire, le nez contre la vitre. Je veux bien que mes médicaments contribuent à la pollution des chiottes, mais certainement pas à celle des vitres de votre chambre. Pas le balcon. Le balcon est une illusion. Elle peut bien baiser, elle est à moi.
— Thomas, mon cher Thomas! Qu'est-ce qui vous chagrine, en dehors de ce que je suis déjà?
— Docteur, je suis amoureux.
L'Apothicaire éclata de rire.
— Ah! non, pas ça, Thomas. Vous allez me psychotiser!
— Je ne plaisante pas.
Comment pourrait-il plaisanter? L'amour est une chose sincère. Même l'amour d'une putain.
Enyo pelotait le Golem au-dessus du lavabo. L'Apothicaire haussa les épaules et se planta tout raide devant Thomas.
— Faites-lui prendre la pilule, mon vieux, dit-il. Dans votre situation, un enfant serait mal venu. Même désiré.
— Je suppose qu'on lui a noué le sexe.
— On lui a noué le sexe!
— Oui. Je crois que c'est obligatoire.
— Qu'est-ce que vous me dîtes là?
— Elle est propre, vous dis-je. Je ne risque rien.
— Oh! répartit l'Apothicaire. Une maladie honteuse, ça se soigne. Un avortement est plus risqué. Et je ne parle pas d'un enfant que vous êtes dans l'incapacité d'éduquer.
Maintenant, Thomas Faulques arpentait la rue principale de la ville, déserte autour de lui, et noire. Il bifurqua non loin de l'église, et marcha tout droit vers la cure. Elle m'attend, se dit-il. Elle est debout contre ce même mur, et elle attend, les yeux fixés sur mon ombre qui approche. Je ne la tuerai pas ce soir. Non, pas ce soir. Demain peut-être. Je ne la tuerai pas avec plaisir. Simplement avec douceur. Je ne jetterai pas le désordre dans l'agencement de ses plis. Je serai agréable à force de douceur. Elle mourra sans plaisir aussi. Elle aime trop la vie pour désirer la mort même donnée par moi, même si elle m'aime. Et Dieu sait si elle m'aime. Chimba ne vint pas ce soir-là. Thomas vit le mur s'élever très haut au-dessus de la rue, il vit le lierre dévoreur de pierre, et il vit la cime des arbres, et plus haut encore, le clocher de l'église. Chimba ne vint pas. Il attendit longtemps. Elle ne vint pas. Il rentra. Sur le chemin, il se prit à penser que Chimba le trompait avec un autre homme. Elle! Non, quand il prenait possession d'une femme, elle ne lui échappait plus. Toutes les femmes qu'il avait aimées se souvenaient de lui, même dans les fornications qui ne le concernaient plus. Chimba est fidèle. Chimba est le type même de la femme qui ne trompe pas, qui mourrait sans doute si, contre son gré, elle trompait l'homme de son coeur. D'ailleurs, il arracherait ce coeur. Il arracherait tous les coeurs de Chimba. Il détruirait son corps entièrement, jusqu'à ce qu'il trouvât le coeur. Et il le trouverait. Je ne suis pas fou. Je le serai plus tard. Mais beaucoup plus tard. Je n'écrirai plus alors. Je serai pauvre. Sans femme. Et je n'aurai pas de Golem. Je trancherai peut-être mon sexe. Je diviserai mon désir. Je serai deux en un. Elle crèvera de se sentir aussi seule. Il but un café dans un bar. Enyo cuvait dans un coin. Il vint s'asseoir près de lui.
— Tu m'enfermeras dans ma chambre.
Enyo parla de son Golem en termes très lyriques. Personne ne l'écouta. Enyo était physiquement trop diminué pour que quelqu'un, même infirme, prête attention à ses longs soliloques. Thomas fermait les yeux pour ne plus l'entendre. Les buveurs et les filles disparus, les propos d'Enyo n'avaient plus aucun sens. C'est à ce moment que la fille s'est assise à côté de lui. Elle a mis sa main dans son pantalon, et elle s'est mise à lui secouer le sexe en riant. Thomas contemplait le plafond. Il connaissait bien cette fille. Son père était un riche propriétaire de la région, un fou capable d'empaler tout roturier pénétrant par inadvertance dans ses terres. C'est d'ailleurs de cette façon que Thomas fit la connaissance de Claire. Son père sortait de l'étable avec son fusil braqué sur Thomas, et Thomas avait vu la fille derrière le père, et le père avait tiré une première fois en l'air, et l'air avait été secoué comme une masse solide. Au deuxième coup de feu, qui passa près, Thomas prit les jambes à son cou et disparut dans les bruyères qui frémirent trois ou quatre fois dans le plomb qui s'y déchirait. Depuis, Thomas avait revu la fille dans ce même bar, et il s'était aperçu qu'elle méritait autant que lui de se refaire une santé dans un établissement spécialisé, et il avait baisé d'abord très vite, presque sans souvenir, et de plus en plus vite, peut-être pour oublier que leurs rapports n'avaient rien à voir avec ce que d'ordinaire on attend de l'amour. Et voilà que Claire avait une soeur. C'était Chimba. C'est à dire tout ce qu'un homme peut rêver d'absolu. Claire revint toute nue vers le lit où Thomas étirait des volutes de fumée dans son regard.
— Ça te va comme ça? dit-elle.
Thomas contempla le sexe fraîchement rasé! Il le contempla longtemps, et pendant qu'il contemplait ce sexe que par curiosité il avait exigé qu'on rasât sous peine de séparation, Chimba s'éveillait pour la troisième fois, toujours avec le même sursaut qui la paralysa. Cette fois, elle se leva, fit de la lumière, et relut la dernière lettre de Thomas.
— Ta soeur est un sexe. Toi, tu es la paix.
Thomas songea qu'il avait peut-être commis une erreur en écrivant une pareille chose. Chimba ne pouvait pas comprendre. Mais pourquoi la poursuivait-il? Qu'est-ce qu'il poursuivait en elle, excepté le plaisir évident d'écrire des lettres obscènes à une femme qui se taisait. Elle m'aime, et elle me pardonne mes obscénités.
— Ah! Ah! mon cher Thomas, fit l'Apothicaire. Ne le niez pas. Et heureux encore que c'est à nous qu'elle se soit plainte, et non à la police, comme elle aurait pu si elle n'avait été animée par beaucoup de compréhension.
— Je n'ai pas besoin de sa compréhension.
— Quelle ingratitude! Enfin, je vous le demande, Thomas, laissez-la tranquille. Vous l'aimez, d'accord. Je ne sais pas ce qui vous pousse à l'aimer, mais vous l'aimez. De son côté, elle comprend. C'est tout.
— Je veux son amour.
— Écoutez, Thomas. Pour le moment, elle comprend, mais vous la tourmentez. Et le jour où son tourment primera sur les bons sentiments qui l'animent encore, elle sera sans pitié.
— Elle ne me détruira pas.
— Vous l'oublierez. Comme s'il était possible, humainement possible d'oublier la seule chose au monde qui ait donné un sens à ma vie. Je l'aime, vous dis-je. Vous ne savez pas ce que vous dîtes.
— Vous l'oublierez. Non, pas sur cette pierre-là, cette souche. Attends-moi. Je vais laver mes yeux. Il faut que je commence par là.
— Vous êtes un vrai poète, dit-elle. Je ne puis vous juger. Je crois que vous êtes un grand poète.
— Je vous écrirai, dis-je.
— Oh! vous y risqueriez votre talent.
— Je me moque de mon talent. Où commencerait-il? Ici?
— Je ne sais quoi vous dire.
— Ne dites rien. Vous êtes un corps.
— Que dois-je dire?
— Ne dites rien. Je vous aime.
— Il faut que je parte.
Sa poitrine d'abord, entre les plis, et le ventre, à peine griffé. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Quand elle a cessé de bouger, j'ai cru qu'elle était morte. Lentement, je me suis dénudé au bord de la rivière, et je pouvais sentir le vent, imperceptible le vent, le vent à peine contre moi. Je ne l'ai pas baisée. J'ai fui.
— Échec à la Reine, éclata Enyo. Bon sang! Sa Reine est échec. Il est foutu.
— Tu ne l'as jamais battu. Tu ne le battras pas.
— C'qu'ils peuvent nous emmerder avec leurs parties d'échecs. Au diable les parties d'échecs! Au diable les joueurs d'échecs.
— Ferme ta gueule.
— Il a raison. Ce jeu réclame beaucoup de silence. Fermez vos gueules d'enfoirés, tas de cons. A toi, Enyo.
— Merde de merde de merde de merde! Où est ma Tour?
— Plus de Tour!
— Joue le Fou, Enyo, joue le Fou! Ah! Ah! Ah!
— Atikté ne viendra pas.
— Elle dansera pour toi.
— Nue! Eh! les mecs, à poil l'Hellène! Scandent.
— Je ne sais plus où j'en suis. J'ai perdu le fil. A toi de jouer.
— Échec.
— Ouais... mouais mouais. Il ne gagnera pas. Je le détruirai, lui et son golem. Je les détruirai tous. Je détruirai tous leurs golems de merde. Toute leur boue.
— J'ai encore perdu, dit Enyo.
— Tu perdras toujours.
— C'est ce que je crains.
— En compensation, tu auras beaucoup d'illusions.
— C'est ce que j'espère.
— Te voilà bien. Peur et espérance. Juif et Christ.
— Allons à l'Église.
— Je te suis.
— Tu es un vrai pote.
— On est fait l'un pour l'autre, dit Thomas en mettant son chapeau.
Quand Enyo poussa la porte de l'église, Thomas le prit par le bras, et lui sourit.
— Tu ne m'en veux pas?
— Non. Toi, tu es gagnant. Tu gagneras toujours.
— Tu sortiras avant moi.
— Je ne sortirai pas. Je veux rester.
Enyo s'arrêta à la première station pour dire quelque chose en hébreux.
— Tu me prêteras ton golem? dit Thomas.
— Oui.
— Pourquoi le ferais-tu? Par amitié?
— Parce que tu y crois.
— Il existe. Je le verrai un jour. Je le toucherai.
Enyo fit fonctionner la crèche mécanique.
— Mon Golem te ressemble, dit-il.
— En quoi me ressemble-t-il?
— Il gagnera. Il me gagnera. Et il gagnera tous les autres.
— Je pourrais te tuer, dit Thomas. La seule chose que je puisse faire pour toi est de te tuer.
— Le feras-tu?
— Non, je ne crois pas. Il sera trop tard.
— Mais il est encore temps. Tu me fais peur.
— Ce dieu me hante! dit Thomas.
Il souffla une à une les bougies qu'Enyo ralluma aussitôt.
— Respecte-les, au moins, si tu ne les aimes pas.
— Je ne les connais pas.
— Ils sont bienheureux, malgré tout.
— Je détruirai ton golem. Enyo s'immobilisa.
— Tu le hais donc aussi. Tu me demandes de te le prêter, mais c'est pour le détruire. Je détruirai tous les golems, un jour ou l'autre.
— Ne crois pas ça! Enyo sanglotait dans ses mains.
Il répétait: "Ne crois pas ça!", et moi je croyais au contraire que c'était la seule idée que je devais m'enfoncer dans le crâne. Je n'assisterai pas à l'office du soir. Il m'arrivait quelquefois cependant de me confondre dans leurs prières, mais c'était insupportable, et avant l'eucharistie, toujours avant l'eucharistie, je me réfugiais dans le coin le plus froid de l'église, et j'attendais. Mon ventre me faisait mal à ce moment. Je murmurais doucement après eux. La messe finie, Enyo me rejoignait, et nous sortions bras dessus bras dessous, et ces cons nous lorgnaient du coin de l'oeil, muets et hagards, et j'avais mal de sentir si proche d'eux l'esprit torturé de mon ami. Mais ce soir-là, je m'assis sur un banc, au pied de l'église, et j'attendis.
— Ni à dieu, ni à diable!
— Mais je respecte votre pensée, croyez-le bien. Maudit curé! Maudit Grand Masturbateur!
— Vous n'êtes qu'un tas de castrats. Ou bien vous êtes les pères de tous les bâtards du monde.
— Votre grossièreté ne me choque pas. Vous masquez un dieu, je vous le dis, Thomas, vous avez mis un masque sur la face de Dieu. Avez-vous peur?
— Si j'ai peur? Tu entends, Enyo?
— Oui, j'entends.
— Il me demande si j'ai peur, ce foutu castrat me demande si j'ai peur. Et vous, avez-vous peur?
— Il m'arrive d'avoir peur. Mais dans ces moments-là, je me contente de sursauter.
— Moi j'ai peur tout le temps. Et je veux ameuter pour qu'on assiste à ma peur.
— Vous n'attirerez que les fous.
— Non, pas seulement les fous. Et pas tous les fous. Quelques fous, sans doute, parmi les fous de mon espèce. D'autres viendront.
— Pauvre Thomas, dit Enyo. Tu vas te foutre sur le dos tous les golems du monde.
— La claque sera modelée dans la boue.
— Applaudira-t-elle seulement? Vous jouez votre haine. Vous ne la méritez pas.
— Oui, Thomas. Le père a raison. Tu joues dans un théâtre sans issue, et tu y règles tout, et tu voudrais que ça marche, mais les golems se font chair, et les murs tombent, et la scène s'ouvre au ciel, et tu es seul, dépossédé!
— En cinq actes! Servez-moi un peu de votre vin. Les golems reviendront, avec d'autres qui applaudiront.
Un autre jour, il nous parla des femmes:
— Enyo aime un Golem.
— Et vous?
— Une putain.
— L'un qui rêve pour aimer, et l'autre qui paye. Enyo aime, c'est sûr, mais on le soigne pour ça, et il guérira. Mais vous Thomas...
— Thomas gagnera.
— Que gagnera-t-il? Mon dieu, je n'ose songer à l'enfer qui vous attend.
— Ne prenez donc pas la peine d'y songer. Pas cette peine, curé! Pas celle-là! Comprenez-vous? Ils sont peu à prier pour moi. Enyo entretient un cierge pour mon salut. J'évite de m'arrêter devant ce chandelier. En quelle compagnie est mon salut? Qui sont ces gens?
L'Apothicaire lorgna la bouteille sur la table de chevet.
— Interdit ce genre d'excès, Thomas. Ou alors, cachez-le. Il pourrait, par ailleurs, tenter vos congénères.
— Qu'ils boivent à ma santé, mes frères!
— Offrez-m’en plutôt un verre. Vous avez du goût. Pfffuit! C'est du sérieux. Moi-même, les moyens me manquent.
— Vous me flattez, dit Thomas.
L'Apothicaire, le verre à la main, a visé les manuscrits épars sur le lit. Il va me donner son avis.
— Votre petit dernier?
— J'accouche longuement.
— C'est joli, ça. J'aime l'amour avec les mots. Bien sûr, ça ne suffit pas à combler tous mes voeux.
— C'est à lire après coup, docteur. Ici, je vous donne de l'esprit, après votre bestialité!
— Oh! Comme vous y allez! Ma femme m'adore. Les femmes ont du goût dans ce domaine. Nous autres, hommes, très enclins à l'erreur. Elles, ne se trompent jamais.
— Vous aimez à le croire.
Que s'est-il passé, l'autre jour, quand je suis entré dans la lingerie? Il y avait ce type au moment de pénétrer la fille. Il y avait mes slips pas très propres. Il y avait ma soudaine érection. Le type m'a giflé, puis il a remis son pantalon. La fille rougit dans la blancheur des dessous épars sur le comptoir. Je suis sorti.
— N'abusez pas de ce breuvage, mon cher Thomas, dit l'Apothicaire. Il est très peu compatible avec la chimie en usage ici.
Le commissaire Faulques ouvrit la porte. Le cadavre gisait près de la fenêtre. Ce qu'il prit d'abord pour un tapis se révéla être, de plus près, une mare de sang que le plancher avait en partie absorbée. Faulques regarda autour de lui. La chambre était minable. Le crime l'était aussi. Trop de sang, songea le policier. Le tueur est un amateur.
— Combien, cette fois-ci?
— Toujours quarante, fit l'Apothicaire.
Puis, plus bas:
— Plus ce petit comprimé.
Une prime en quelque sorte. Il me matera.
— Avec ça, vous dormirez, ou alors vous remettez en cause toute notre science. Ne faites pas ça. Vous risqueriez gros.
Il éclata de rire.
— Ne m'en veuillez pas si je ris. Ce serait tellement marrant, comme ça, de raturer d'un coup, par manque de sommeil, tout le savoir dont je suis un des puits. Et vous savez ma réputation.
Le cadavre était celui d'une femme, à en juger par le sein qui gisait prés du corps, dans le sang, comme un oeil dont le commissaire ne put supporter le regard.
— Et ces éternelles parties d'échecs? Savez-vous qu'elles nourrissent abondamment les conversations quotidiennes?
Je me souviendrai toujours de cette nuit. J'avais allumé la veilleuse au-dessus de mon lit, et je lisais fébrilement, couché sur le côté, une cigarette aux lèvres. Il devait être plus de minuit. De temps en temps, l'infirmière écartait le rideau qui voilait la vitre dans la porte. Seule présence. Soudain, la porte s'ouvrit, doucement, et je ne vis rien qu'un bras nu, tendu à l'horizontale entre la poignée et l'embrasure. Tout un corps, entièrement nu, apparut alors sur le seuil. Le type me regardait avec des yeux bizarres. Il referma la porte et s'arrêta au pied du lit. Je fermai le livre, rajustai ma cigarette, et m'assis, la tête contre le mur. Le type me salua brièvement. Je ne répondis pas à son salut. Simplement, je regardai son sexe dressé devant lui comme une main. Il s'écoula pas mal de minutes entre ce moment et celui où il sortit. Nous n'avions pas prononcé un mot, pas bougé non plus. Je me fis un tas d'idées des intentions de ce type. Je ne sus jamais ce qui s'était passé dans sa tête. Par la suite, pendant pas mal de temps, j'eus la sensation, qui m'oppressait, qu'il ne s'était rien passé du tout. Je revoyais tous les jours le type en question, mais il ne me regardait pas, ou s'il me regardait, c'était sans intérêt particulier. Son regard passait. D'ailleurs, ce n'était pas le regard qu'il avait la nuit de la visite qu'il me fit. Je n'ai jamais retrouvé un tel regard dans tous les yeux que j'ai fouillé depuis.
— Ton golem, tu peux te le foutre au cul!
— Ne me parle pas comme ça, Thomas.
— Il a raison, vous vous emportez. C'est moi, quoi. Ce brave Enyo vient vous apporter le Golem pour que vous en fassiez usage à votre guise et, sans raison, apparentes du moins, vous explosez, et vous vous rendez ridicule. Le Golem entre dans mon lit, il ne me quittera plus.
— Avez-vous goûté de son vin? Servez-vous, Thomas, s'il vous plaît.
Le Golem m'appelle.
— Il est bon, ton vin, Thomas.
— Ce garçon a du goût. L'avenir est aux hommes de goût. Vous en êtes, mon cher Thomas.
Le commissaire aperçut la silhouette de Faulques, juste un instant, derrière la fenêtre du premier. Une vitre éclata.
— Il est armé, commissaire, dit le journaliste.
— Quel con! fit le policier en crachant son chewing-gum.
Il poussa la grille, et se planta au milieu du jardin. Le révolver, dans la main de Faulques, lançait de brefs éclairs.
— Ne fais pas le con, lança le commissaire. Jette cette arme, et rends-toi, Faulques. Tu es malade. Tu ne nous dois rien. C'est à nous de payer maintenant.
— Bien parlé, siffla le journaliste accroupi derrière le mur. Il nota.
— Descends, Faulques.
— Foutez le camp!
La voix de Faulques se déchira dans l'obscurité qu'elle occupait.
— Je vous ai dit de me foutre le camp!
Le journaliste risqua un oeil à travers la grille. La balle vint se loger dans son oeil droit. Il se releva d'un coup, tituba, en arrière, et la seconde balle lui emporta une bonne partie du sexe. La troisième lui perça la main. Aussi sec, un flic, posté près de la grille, fit feu vers la fenêtre. Les vitres volaient en éclats. Le commissaire hurla qu'on cessât le feu. Mais un second PM martelait déjà la fenêtre. Passé la fureur, tout le monde s'engouffra dans la maison. Ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier. Thomas Faulques les rejoignit en glissant à califourchon sur la rampe.
— Nous en étions à peine aux hors-d'oeuvre lorsque Sophros fit son entrée dans le réfectoire. Il serrait un journal dans les mains croisées derrière son dos. Il arpenta plusieurs fois les deux allées entre les tables, la tête légèrement penchée. Il devait regarder ses pieds, mais nous, nous sentions qu'il nous regardait plutôt. Les autres infirmiers, car nous le prîmes pour un infirmier, étaient passés maîtres dans l'art de cacher leurs intentions derrière le masque de leur ressemblance. N'importe quel infirmier pouvait arpenter les allées entre les tables sans que personne, parmi nous, y trouvât des intentions précises. Bien sûr, nous savions que ces types étaient d'abord, quoi qu'ils fissent, une intention prête à se manifester au moindre signe de désordre individuel ou collectif. Mais il était toujours impossible de deviner quelles étaient leurs intentions. Simplement, nous nous méfions d'eux comme nous nous méfions des murs toujours susceptibles de cacher toutes les machineries, les machinations imaginables dans nos pauvres cerveaux détraqués. Nous prîmes donc Sophros pour un infirmier maladroit, un novice qui ne tarderait pas à ressembler aux autres, tôt ou tard. Quand je quittai le réfectoire en compagnie d'Enyo que l'arrivée de Sophros agitait très nettement, je songeais à un moyen d'empêcher ce nouveau venu de jeter un jour ou l'autre le masque sur sa véritable personnalité, sur sa vulnérabilité, pensai-je. Enyo et moi allumâmes une cigarette, puis, comme d'habitude, nous fîmes plusieurs fois le tour du patio, mais en silence cette fois, chacun pensant de son côté et à sa manière à n'importe quoi d'inquiétant concernant le nouveau venu. Ainsi, quand Sophros surgit de derrière une colonne pour me demander du feu, Enyo se figea sur place, cigarette au bec, les mains en croix devant son sexe, et je me mis, en langage d'outre-tombe, à balbutier, poliment toutefois, mais sans doute très peu intelligible, que le feu me manquait et que, moi-même, j'étais en quête d'une bonne âme qui me ferait la grâce de m'en offrir pour que je puisse, au moins, avoir l'illusion d'enfumer les cavités respiratoires dont je faisais régulièrement usage à des fins qui n'étaient pour moi qu'une excuse pour ne pas avouer tout de go que j'étais terriblement effrayé par l'idée que la mort pût, à moi aussi, adresser la parole avec les mêmes mots que pour les autres de mon espèce. Sophros se contenta de sourire, et il dit:
— Je vous inquiète, n'est-ce pas?
Quelques jours plus tard, lorsque tous les esprits rabaissèrent Sophros au rang de simple soigné, nous eûmes, Enyo et moi, le plaisir de pactiser avec lui une éternelle amitié.
Ce fut sans doute le moment le plus pénible dans la vie de Thomas Faulques. Je ne dirai pas où cela s'est passé. Peu importe qu'on le sache. Nous étions, Enyo, Sophros, et moi-même, assis sur le même bord d'un lit, et une fille disposait des verres sur une table basse, face à nous.
— Eh! quoi, dis-je. Chimba est le nom de la femme que je veux baiser. Or, elle ne veut pas. Donc, je ne la baise pas. Je respecte les femmes, moi, monsieur Sophros. Et, poursuivis-je, il se trouve, parce que Dieu l'a voulu, que Chimba a une soeur, et que cette soeur, je la baise. Conclusion, chers philosophes, la fille que je baise s'appelle Chimba et, point final, je suis un schizo. Chimba nous apporta les verres et nous bûmes.
— À la santé de ce nouveau baptême que l'Église condamne, proposai-je en levant mon verre.
— Le peuple juif l'emmerde, dit Enyo entre les dents.
— Le peuple aryen de même, fit Sophros.
— C'que vous êtes cons tous les trois! dit Chimba.
— Aux évadés de Sodome, dis-je. Juifs et Aryens.
— Tu nous emmerdes avec tes histoires. Bon Dieu, c'est vrai qu'elle est de chair, cette fille-là.
— Ton Golem a fini par craquer sous le soleil.
— Tu as bien de la chance. Moi, la dernière fille que j'ai baisée, et ça remonte à loin, elle a voulu que je me fiche le manche d'un tournevis dans le cul.
— Et tu l'as fait?
— Tu parles que je l'ai fait, mais dans son cul à elle. Mais elle bougeait tellement que le manche m'a échappé et s'est engouffré dans l'abîme.
— Merde alors! Enyo mon ami, évite de planter des tournevis dans le cul de ton Golem. J'imagine la suite. Le grand frère s'est ramené, furieux, et tout ce qui a pu lui tomber sous la main a fini dans l'ampoule rectale de notre ami. Est-ce que je me trompe?
— Presque.
— Que veux-tu dire par ce "presque" qui nous hante déjà?
— Je veux dire que cette putain était une sale bougnoule et que c'est bien fait pour sa gueule, dit Sophros.
Il se léchait les babines.
— Voilà ce que c'est un Aryen, dis-je à Enyo. Voilà bien messieurs les aryens. Enculeurs de petits culs et fiers de l'être.
— C'est honteux, pleurnicha Enyo. Et si ç'avait été une juive?
— Je l'aurai enculée avec ma bite.
— Le sens de la hiérarchie chez les Aryens. Lui aurais-tu fait un de ces bâtards dont vous avez le secret?
— Un fils de cul, voilà ce que méritent les juifs.
— C'que vous êtes cons, les gars!
Chimba affalée dans un amas de poufs de cuir qui couinaient avec elle, nous regardait avec ce regard, amusé à force d'inquiétude, des gens qui trouvent dans la compagnie des fous l'équilibre qui leur manquerait si certains établissements, moins sévères que d'autres, ne permettaient à leurs pensionnaires de petites sorties compensatoires sans quoi l'équilibre même de la folie serait rompu, au péril de la société tout entière.
— C'que vous pouvez être cons! Je ne comprends rien de rien à vos salades. Vous êtes vraiment dingues.
— Bon, avançai-je, essaie de comprendre. Enyo rapporte une contradiction qui le rend inapte à la production. Il est juif, mais le Christ est son dieu. Sophros aime le Christ, et comme son Christ a les cheveux blonds et le prépuce surdimensionné, il adore le Furher. Tous les fous sont ainsi.
— Et toi, Thomas, qu'est-ce qui te rend inapte à la vie sociale?
— Je ne crois pas en Dieu. Silence.
— Quoi, fit Enyo scandalisé. Tu voudrais nous faire croire qu'on t'enferme simplement parce que tu es athée. Mais tu te fous de nous. Un tas de types sont libres, qui ne croient pas en Dieu.
— Ce n'est pas le fait, entendez-vous, le fait de ne pas croire en Dieu qui est la raison de mon enfermement, mais la façon que j'ai de ne pas croire en Dieu.
— Merde! fit Enyo. Ben merde alors!
— Ça vous épate, hein? claironnai-je. Parce que moi, Thomas Faulques, j'ai de nobles raisons d'être parmi vous.
— Thomas est un espion, fit Sophros dans l'oreille d'Enyo.
— Ne déconne pas, dit Enyo. Et quelles sont ces nobles raisons?
— Croyez-moi si vous voulez, mes amis, et toi aussi, ma maîtresse, mais s'il m'arrivait de vous dire ces raisons, aussi sec, je tombe foudroyé, et vous perdez un ami.
— Thomas est un Philosophe! cria Enyo.
— Philosophe de mon cul, ouais.
— Tu connais le secret de la pierre, n'est-ce pas?
— Chut!
— Mais qu'ils sont cons, ma mère! Le temps passa doucement cette nuit-là. Sophros et Enyo soliloquaient l'un près de l'autre, le regard perdu dans l'ombre que les jambes croisées de Chimba appuyaient à leurs pieds. Thomas buvait près de la fenêtre, légèrement morose, amusé par les taches mobiles jusqu'au néant que sa bouche avait le pouvoir de créer dans la froideur des vitres. Le temps passa, puis s'arrêta.
— Je crois que je m'emmerde, dit soudain Enyo.
— Chimba pourrait effeuiller sa vertu pour le plaisir de nos yeux, proposa Sophros. Comme dans les bordels. Thomas jouera du tam-tam sur le crâne d'Enyo, et je vous ferais écouter les sifflements de mon prépuce.
— Quel con! dit Chimba. Mais elle ne bougea pas.
— Elle est trop ivre pour être bandante, dit Enyo. Sûr qu'elle est trop ivre pour me faire bander. Et c'est Thomas qui mit en route la machine infernale:
— Mes amis, dit-il, écoutez la chanson du pauvre évadé de l'asile. Nous venons de vivre le moment le plus cruel, de notre vie commune. Le quatuor le plus infernal de tous les temps est né. Écoutez. Déjà, on tremble pas loin d'ici.
— Buvons! lança Enyo.
— Une espèce de hippie, dit Chimba. Quelque chose comme ça. Elle est arrivée ici avec deux types qui l'ont laissée tomber pour un camion. Je l'ai trouvée près de l'arène. Elle dormait, alors je me suis arrêtée et je l'ai regardée. Puis elle s'est réveillée, et elle m'a souri tout de suite. On a parlé. Alors, j'ai pensé à vous, et je lui ai proposé d'habiter chez moi.
— Elle est bien foutue? dit Enyo.
— Une perle.
La fille dormait sur le côté, le visage tourné vers nous. Enyo et Sophros avaient regagné le bord du lit pour méditer en attendant que Thomas prît une décision. Chimba avait un drôle d'air, et son regard allait de Thomas à la fille, et elle souriait quand Thomas la regardait avec cet air ahuri dont il avait le secret. Près de la fenêtre, il y avait une énorme bassine remplie d'une boue infecte dont l'odeur emplissait toute la chambre.
— Alors? dit Chimba, on le fait ou pas? On ne risque rien. C'est une paumée.
— Réveille là.
Elle est très belle. Elle a l'air gentil. Peut-être un peu sotte. Je crois qu'elle est vierge. Elle me parle. Une fille paumée est rarement vierge. Chimba se dénuda la première. Elle exhiba son sexe lisse qu'Enyo vint toucher du bout des doigts, écoutant ce que Chimba répondait à Sophros qui prétendait préférer la blondeur à l'ébène, et Thomas s'était approché de la fille, et elle s'était laissé faire, et elle disait qu'elle aimait cette sincérité, qu'elle en avait marre des préjugés, et Enyo montra le gland nu, et Sophros vanta son prépuce et, quand ils furent tous nus, ils baisèrent longtemps. Puis Chimba rasa les poils et les cheveux de la fille qui trouva cela très beau, et Enyo tira la bassine de boue au milieu de la pièce, et Sophros jeta la première poignée de boue sur le corps de la fille, et elle eut peur pour la première fois, et, quand son corps fut entièrement couvert de cette boue puante, sans un mot, elle s'assit, et les regarda autour d'elle, silencieux. Puis ils se rhabillèrent et, tous les quatre, ils sortirent, la laissant seule dans sa boue, et Chimba ferma la porte à clé, et ils s'arrêtèrent au bord de la rivière, et Chimba fit preuve de beaucoup d'obscénités et, quand ils décidèrent de rentrer, Thomas vomit pour la première fois. Le lendemain, ils eurent une conversation, sur le coup de midi, à la terrasse d'un café, près du pont qui enjambait la rivière. Ils étaient là tous les quatre à se reluquer, un peu gauches autour du guéridon, bizarres.
— Elle est partie, dit Chimba.
— Grand bien lui fasse.
— Que je voudrais oublier tout cela.
— C'est ta faute, toi et ton putain de Golem.
— Est-ce ma faute s'il y a un Golem dans ma vie?
— Elle ne reviendra pas.
— Quelle idée! Non mais quelle idée!
— C'est Thomas qui l'a eue.
— Le Golem est à Enyo, pas à moi.
— Et c'est Chimba qui a racolé la fille.
— Et Sophros a jeté la première poignée de boue.
— Tu parles d'une histoire!
— Je ne pourrai plus dormir.
— Tu crois ça. On recommencera.
— Ah! jamais. Pour l'amour de Dieu, jamais!
Un soir, Thomas traversa la place en direction des arènes où l'attendait Chimba, et il aperçut un attroupement près du pont. Il s'approcha, à peine curieux, tenta de discerner l'objet de cette réunion au-dessus des chapeaux, et finalement contourna les gens pour descendre, un peu plus loin, sur la rive. Il s'arrêta à mi-chemin. Ce qu'il vit l'horrifia. Il voulut fermer les yeux, fuir, mais ses jambes se rivèrent sur place et ses yeux purent contempler le spectacle qui faisait sensation. C'est elle. Un policier dit quelque chose, et un homme lui lança, de l'intérieur d'une camionnette, un chiffon blanc avec lequel il enleva la boue qui couvrait le visage. Les types près de lui se regardaient en haussant les épaules. Puis le policier dégagea tout le corps de la boue, et elle apparut, dans une robe que Thomas reconnut avec épouvante. Le policier plongea sa main dans une de ses poches, en retira quelque chose qu'il observa un moment avant de se relever. Derrière lui, Thomas vomit pour la seconde fois. Quelques personnes s'approchèrent de lui, et le soutinrent, et le policier ordonna que l'on relevât le corps, et Thomas cessa de vomir, appuyé sur un bras qui le conduisait à l'écart de la foule.
— Vous n'auriez pas dû regarder. Ça va mieux maintenant?
Thomas fit oui de la tête, remercia, et il s'éloigna. Chimba s'impatientait dans l'ombre de l'arène.
— Tu as une drôle de tête, dit-elle. Ça ne va pas.
— Une femme s'est noyée dans la rivière. Son cadavre gisait sous le pont.
— Joli spectacle! Quelle idée d'y assister.
— Elle était couverte de boue, dit Thomas. Des pieds à la tête, cette même boue infecte dont l'odeur ne nous quitte plus.
Tard dans la nuit, n'y tenant plus, il se précipita dans la chambre d'Enyo qu'il secoua vivement.
— Merde. Je dormais si bien!
— Prête-moi ton Golem, Enyo. Cette fois, prête-moi-le!
Enyo avait des yeux étranges. Il ne refusa pas, mais je pouvais sentir sa peur dans la main qu'il maintenait sur mon épaule, et il ne dit rien. Alors je menai le Golem dans ma chambre, je le couchai sur le lit, et je le baisai, doucement d'abord, et mon sexe me brûlait, la terre s'effritait dans mes mains, je poussai un hurlement où j'ai cru disparaître avec tout mon être, et pour la troisième fois, j'ai vomi, j'ai vomi toute l'ordure de ma pensée, j'ai vomi sur le corps d'un Golem que je n'avais jamais aimé mais dont j'avais terriblement envie, j'ai vomi de toute ma pensée sur mes pensées de déséquilibré. Des bras m'ont maintenu sur le ventre, contre le corps du Golem qui meurtrissait ma chair de tous les angles de mon imperfection, puis le sommeil est venu, d'un coup, montant le long de mon bras, le long de mon épaule, infiltrant mon coeur qui cessa de battre.
Maintenant, le Golem était assis sur une chaise près de la fenêtre, et il contemplait les arbres dans le parc. Thomas Faulques le lorgnait du coin de l'oeil, les mains dans le lavabo.
— Saperlipopette! dit Enyo. Sophros s'est enfermé dans sa chambre et il ne veut plus voir personne.
— Il est jaloux, ce maudit aryen, dit Thomas.
— Il a raison, Thomas. Ce serait juste qu'en tant qu'ami, il ait droit à sa part de Golem.
— Je refuse de lui parler, dit le Golem.
— Sophros est notre ami.
— Vrai, c'est notre ami.
— Bon, dit le Golem, mais qu'il rase tout son poil. Je ne peux pas supporter cette blondeur.
— Golem, dit Thomas, tu exiges trop. Que tu t'empares de la blondeur de notre ami, soit. Mais laisse ma marotte tranquille.
— C'est à prendre ou à laisser.
— Il est têtu, dit Enyo. Il faut accepter sa condition, sinon il exigera ta circoncision et celle de Sophros.
— Et ma marotte, merde!
— Il y a des tas de types sur terre qui la possède, ta marotte.
— Qu'il se rase! dit le Golem.
Thomas vida le lavabo et se rinça les mains sous le robinet. Le Golem tambourinait du bout des doigts sur le radiateur.
— Quelle sale manie vous avez d'uriner dans le lavabo! dit-il.
— Si tu savais quelle expédition c'est que d'aller jusqu'aux sanitaires, n'est-ce pas, Enyo?
— Sûr. Chaque fois que tu entres dans les chiottes, le regard d'un infirmier te suit, quand ce n'est pas l'infirmier tout entier.
— Ce n'est vraiment pas agréable de pisser avec un type dans le dos qui se demande si tu as l'intention de mourir.
— Quel monde étrange! fit le Golem.
— Sophros a chié et pissé partout dans sa chambre.
— On n'échappe pas à la nature, dit Faulques. Allons trouver notre ami. Il aura le Golem lui aussi.
— Moi, je reste ici, dit le Golem.
Ainsi, main dans la main, Thomas et Enyo marchèrent vers la chambre de Sophros, se demandant comment celui-ci prendrait les exigences du Golem. Comme ils s'y attendaient, ce fut explosif. Sophros, ivre de colère, les bombarda avec les excréments qui traînaient dans tous les coins de sa chambre jusqu'à ce qu'ils se retirassent. Dans les sanitaires, où ils s'essuyaient, ils pouvaient entendre les rugissements de leur ami que les dieux, dans leur insouciance, venaient de métamorphoser en loup-garou. La nouvelle se répandit dans tout l'établissement comme une traînée de poudre qui mit le feu dans le coeur du Golem. En effet, celui-ci, vexé qu'un vilain l'ignorât, décida que les choses iraient désormais beaucoup plus loin qu'on eût été en droit de le croire avant les circonstances de ce déplorable incident. Sophros s'était métamorphosé en loup-garou, et personne n'y pouvait rien. La médecine, perplexe, avait fermé la porte à double tour. Le Golem ragea si fort qu'il dévora Enyo sans que Thomas pût l'interdire. D'abord rendu fou de fureur par la perte soudaine de son ami, il tenta d'égorger le Golem au moyen d'un couteau de cuisine, mais le Golem avait levé la main au-dessus de sa tête, et il l'avait menacé de circoncision, et Thomas s'était résigné. Les jours passèrent. Le Golem sifflotait, mijotant quelque coup fourré à l'égard du loup-garou dont les hurlements composaient le fond sonore de l'ère nouvelle que Thomas arpentait en aveugle. Il revit Chimba. Elle déplora le cours que les choses avaient pris contre la volonté de tous, et consola le pauvre esprit tourmenté de Thomas par maintes caresses toujours plus proches de la perfection mentale. Thomas pleurait souvent.
— J'ai deux amis, dit-il, un jour. Un Golem et un loup-garou. Ils m'ignorent maintenant. Ils s'entretueront. Et toi, ma douce Chimba, que deviendras-tu? Et que deviendrai-je sans toi?
— Oh! moi, tu sais, je ne serai jamais qu'une femme. Toi, tu changeras, tu partiras très loin, et tu m'oublieras.
— Je ne t'oublierai jamais.
— Je ne suis que le corps de celle qui t'habite.
— J'ai besoin de ce corps.
— Tu m'oublieras un jour, ou bien tu auras tellement honte de moi que tu ne prononceras plus mon nom. Déjà, tu me surnommes. Je ne suis qu'un corps. Mon esprit habite un autre corps que tu ne toucheras jamais.
— Bon sang! Mes amis ne sont plus que des figures épouvantables, et je n'ai que toi.
— Mais je suis le masque de celle dont tu parles. Tu ne m'aimes pas. Arrache-moi. Je suis dessous.
Gentille Chimba! Elle s'est montrée tellement douce, elle a si bien pardonné ma stupidité, tellement supporté mes caprices d'enfant.
— Thomas, mon cher Thomas, dit l'Apothicaire, relevez-vous, que diable! Si vous restez prostré dans cette attitude humiliante, vous ne vous relèverez plus, et je ne pourrai plus rien pour vous. C'est un ami qui vous parle, Thomas, et je suis sincère.
— Laissez-moi prier!
Et ce qui devait arriver arriva. Le loup-garou força la serrure de sa chambre et s'évada. On ne le revit plus, mais beaucoup d'innocents périrent dans ses griffes. Quant au Golem, il se lança à la poursuite du loup-garou, et répandit le mal autour de lui, un mal atroce où le monde s'anéantirait un jour. Thomas, seul dans sa chambre, priait, ou pensait, ou bien imaginait le pire, et l'Apothicaire, malgré toute sa verve, n'eut jamais assez de talent. Il n'y avait plus d'espoir de guérison pour Thomas Faulques, personne n'empêcherait le loup-garou de répandre le sang, et le monde marchait vers le néant que le Golem cultivait dans sa poursuite effrénée. De l'autre côté, Chimba vieillissait.
Yeah!... wiz a prostitute... tou ba da ba da ba da ouah! tchip tchip trala itou boum boum! Autant dire que me vlà tout guilleret. Ya pas dquoi mais jm'en félicite. Faute d'opium de la meilleure qualité, on scontentera du rata psychojolic. Qu'en pensez-vous, msieur lcuré? jn'ai aucune raison dvous en vouloir ainsi de suite après qu'il eut escaladé l'escalier tout bois les murs ne sont pas peints à la chaux comme dans les pays chauds tiens c'est du vinyle blanc mat très bon support cependant trop absorbant pour l'utilisation du baume de Venise si j'en crois mon expert. Et tout en haut de l'escalier, des types jouaient aux cartes en se chamaillant pour un maudit haricot ou une allumette ou un jeton de téléphone beaucoup plus rentable si j'en crois. Tout au haut de l'escalier il y a la statue commémorative de Verner Rambrandt connais-tu la connais-tu la chanson sa symp en ut majeur et ainsi arrivant sur le palier où une chaleur insupportable lui arracha une plainte. Wiz a prostitute. Cassée la tirelire et cassée toute trace de virginité sur mon corps maintenant allègre.
— Prenez-moi comme exemple. Il ne m'arrive jamais de sortir sans mon chapeau.
— Nous non plus, je peux te l'assurer.
— Et mon cul, avec quoi tu le coiffes? Je le coiffe parce que j'ai encore toute ma pudeur. Croyez-moi mes frères ce qui vous perdis est votre manque de pudeur. "Soignez la propreté de votre cul!" Telle était l'affiche. Ainsi, il allait s'enfermer dans cette putain de chambre une bonne fois pour toutes. Wiz. Exactement mon cher et je n'ai aucune honte à vous le dire. Je suis honnête, moi. Ma conversation est le puits où j'abîme votre manque de sincérité. Croyez-moi, je ne prêche pas des mots en l'air où est mon corps suis-je seulement capable-coupable de retrouver ce maudit chien de corps?
— J'ai gagné mon haricot, dit Sophros, et le moindre petit con qui s'aventure à me le réclamer se prend mon pied au cul sans autre forme de procès.
— Levez-vous!
— Dites vos noms prénoms raisons sociales.
— Touma Folle.
— Raison Sociale bordel de merde!
— Coubaille!
— Dîtes, je le jure.
— C'est juré!
— Votre main sur la Tora bordel de merde!
— Levez-vous!
— Touma Folle! Bête de Somme! Dormez-vous? dit-il.
Et l'on pouvait voir le sommet du Jaïzquibel comme Taishan sous la lune avec une tache de neige à l'endroit du relais de télévision. Dormez-vous? Je n'ai tué personne. Jurez-le. Je le jure, ça! Je ne recommencerai plus... Foutez-moi cette merde dans le trou le plus profond qu'il sera capable de creuser. Prenez tout votre temps. Tirez avant qu'il crève. C'est d'une balle qu'il doit crever. Non, bande de cons. Pas en plein front. Il passerait pour un héros. Dites à une salope de lui lécher le cul avant qu'il crève et tuez son enfant avant que leur putain de race ne s'empare de notre système économique. Il y a des précédents historiques qui me donnent raison. Empêchez-le de s'infiltrer dans nos partis. Détruisez les partis complices de cette diablerie. Brûlez les maîtres à penser. Puis tout le monde se couche, et juste à ce moment-là, j'ai pris la décision de garder la chambre au moins le temps de retrouver la bonne humeur qui me caractérisait naguère.
— Tu t'y prends mal, dit Sophros. Ce qu'il te faut, c'est l'air pur et vivifiant des Pyrénées.
— Parce que c'est toi qui me paieras le voyage?
— Je ne paierai rien du tout. Avec quoi paierai-je quoi que ce soit?
Et il referma la porte mais ne se coucha pas tout de suite parce que quelqu'un ne tarderait pas à frapper pour avoir des nouvelles comme si ça faisait déjà trop longtemps qu'il demeurait enfermé. Il mangeait, ça oui. Il ne refusa pas de manger. Il sentait que c'était bon pour lui de consacrer au moins une heure par jour à se délecter d'un plat de haricots et d'une bouteille de bière.
— Crois-moi si tu veux, dit un visiteur un jour du Seigneur sacré entre les jours du Seigneur, crois-moi si tu veux, ça n'est bon ni pour ton coeur ni pour ton esprit de te lamenter ainsi dans ton lit. Sors, respire, et dors seulement la nuit.-Je dormirai quand ça me chantera. Je ne crois pas un mot de ce que des types dans ton genre peuvent éructer à tout propos.
— Si tu m'insultes aussi grossièrement, je ne vois aucune raison de m'inquiéter de ton sort. Va te faire foutre dans le foutre que tu dispenses à tes draps, et ne me demande plus rien. Puisque je ne vous demande rien. Je me retire, vos yeux me désespèrent. Comment pouvez-vous vivre avec des yeux aussi peu transparents? Ceci est un poème, est-ce que vous comprenez que c'est un poème et que j'ai terriblement peur de votre opacité?
— Bordel de merde! Vous commencez à me les casser avec vos histoires de haricots. Jouez de l'argent. J'aurais moins d'emmerdements avec le fisc.
— Et avec quel argent, siouplé?
— Jouez avec le mien. Je me retire dans une île déserte.
Tandis qu'il redescend l'escalier: wiz a pros-pros-pros a prostitute tut tut! À mi-chemin:
— Tu fais une partie, Touma?
— Je n'ai pas l'esprit à ça, aujourd'hui;
— Et qu'est-ce qu'il exige, ton esprit?
— Que tu me foutes la paix et que tu te mêles de tes affaires! puis remonte, hésite à nouveau sur le palier. Suis-je seulement capable d'obéir à cet instinct particulier?
À mi-chemin, mais dans l'autre sens:
— Levez-vous, et dites ce qui vous passe par la tête.
— Je ne vous crois pas, c'est un piège. Vous voulez m'acculer dans une impasse.
— C'est vrai, Touma! Ne réponds pas à leur question. Ils t'enculeront quand ils voudront et de préférence quand tu ne pourras plus faire autrement que de leur donner ton cul.
— Foutez-moi cette vermine dehors et collez-lui sur le dos la pancarte la plus odieuse que vous trouverez dans nos collections.
— Levez-vous!
— Je npeux pas! Je suis nu. Jveux garer mon cul. Je vous demande de me laisser au moins ça.
Puis dans l'autre sens cette fois:
— Ami, je ne sais pas qui tu es, ni où tu vas, mais je sais d'où tu viens. Remplis mon vé-é-reu!
— Ah! Ah! Ah! Ah! Et c'est à ce moment que V.R. (Verner quoi!) est entré par la porte de l'arrière-boutique, et j'ai volé tout ce que j'ai pu pour m'en tirer à n'importe quel prix oui ça nom de dieu à n'importe quel prix et j'ai eu salement tort.
— Vous mentez! Cela se voit comme le nez au milieu de la figure. Vous mentez, et vous pensez vous en tirer aussi facilement.
— Mais ce n'est qu'un pieux mensonge!
— Au diable votre pieu! Crève, crève, crève, toi et ta charogne de femme qui m'en a fait voir de toutes les couleurs du temps qu'il me manquait du poil au cul. Crève, crevez tous, je ne peux même plus prier pour vous.
— Il délire. Foi d'Hypo. C'est un délire caractérisé sur la voie publique.
— Où pouvais-je aller maintenant?
— Ne demande jamais une chose pareille à des types dans mon genre. Je te boufferai le nez pour avoir oser interrompre mon sommeil.
— Mais non, ne vous fatiguez pas. Laissez-le. Je le porterai moi-même. Voulez-vous seulement m'indiquer le chemin.
— Comme vous voudrez, mais à l'allure où vous marchez, vous n'y passerez pas la nuit. Avec un peu de chance, vous y prendrez votre petit déjeuner.
— Ne plaisantez pas. Est-ce si loin?
— J'ai là une voiture. Nous y serons en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
La jeune fille renifla, et l'homme renonça à la convaincre du respect qu'il ne manquerait pas de lui témoigner, quel que fût son désir dont d'ailleurs il n'éprouvait aucune honte. Il revint au volant de sa voiture et s'arrêta à la hauteur de la fille;
— Montez donc, dit-il. Elle hésitait toujours;
— Je pourrais être votre père, allons, dit-il.
Cette parole parut la rassurer, et elle consentit à s'asseoir dans la voiture:
— Ainsi, elle fut exacte au rendez-vous et ne rata pas une miette du spectacle.
— Il faut dire que les taureaux étaient braves ce jour-là.
Et il remonta le long de l'escalier. Maintenant, il fumait une cigarette près de la fenêtre, et l'Apothicaire lui débitait quelques plaisanteries de son cru, ponctuant ses récits de gros éclats de rire. Thomas laissa son regard se voiler dans la cime des arbres de l'autre côté de l'allée, à la bordure du parc où des types faisaient les cent pas, par groupe de deux ou trois.
— Ils se racontent les derniers potins, dit Thomas.
— Qui donc? dit l'Apothicaire. Mes personnages?
— Non et oui. Les types en tout cas qui errent dans le parc l'un contre l'autre. Je dis qu'ils se coltinent les derniers potins.
— En effet, dit l'Apothicaire en se penchant sur l'épaule de Thomas, deux ou trois me concernent d'ailleurs. Et j'en rougis.
— Des histoires de cul!
— Certes non. Quelques lapsus tout au plus.
— Croyez-vous qu'on parle de moi?
— C'est possible.
— Un qui m'aime peut-être.
— D'amour? Vous plaisantez? Je vous croyais...
— Je suis tel que vous dîtes, aimant les femmes plus que l'amour. Eux, ils savent ce que c'est que l'amour.
— Peuh! les pédés sont de vieilles chipies.
— Je parle des types qui traînaillent dans le parc. Je ne vois qu'eux. Croyez-vous qu'ils s'aiment?
— Vous voyez le mal partout.
— Finissez la bouteille, toubib. Je m'en vais prendre l'air.
— Vous allez bander avec eux, oui!
Alors qu'il refermait la porte de sa chambre, Thomas sentit comme une piqûre dans le cou. Il y porta la main, et une autre piqûre lui irrita le lobe de l'oreille. Il n'eut pas le temps de la frotter qu'une nouvelle piqûre, cette fois insupportable, répandit la douleur sur sa joue. Thomas se retourna et il put voir, accroupi derrière une table renversée du salon, un type qui le visait avec un révolver. La quatrième balle rebondit sur la porte même.
— Croyez-vous qu'il aurait tiré s'il s'était agi d'un véritable révolver?
— Bah! le factice lui a donné des ailes.
— L'anecdote est néanmoins troublante.
— Si vous voulez, oui.
— Suis-je mort cependant dans son esprit?
— Non, s'il considère qu'il vous a raté.
— Il me tuera un jour ou l'autre.
— Y a-t-il des raisons?
— Aucune, ou alors je les ignore.
Thomas fit basculer la fenêtre. La fraîcheur du crépuscule le parcourut des pieds à la tête. Il alluma la dernière cigarette du paquet et s'accouda, un peu mélancolique, sur le rebord de la fenêtre.
— Qui êtes-vous? dit-il (c'est un souvenir qu'il vivra plus tard dans un autre lieu) Mais... que faites-vous?
— Votre copain m'a payée pour que je couche avec vous, dit la fille en se dénudant. Si vous ne voulez pas, dîtes-le. Mais surtout, n'allez pas le raconter à votre copain.
La voilà donc, la raison. Me suis tant cassé la tête pour la trouver. Encore une histoire de cul. Pauvre chevalier! Adieu nobles raisons! Celle-là vous fait lever la queue.
— Puisque je te dis que c'est ma soeur.
— Ah! Ben merde alors, dit Thomas. Tu me reproches de coucher avec ta soeur sous prétexte que tu la veux pour toi seul. Quand bien même ce serait ta soeur, parce que si tu as une soeur, mon vieux, sûr que ce n'est pas ici qu'elle couche — moi j'ai l'intention de ma la taper aussi longtemps que ça lui plaira. D'ailleurs, je vais lui parler de toi, voir si ça éveille en elle quelques vieux souvenirs, ce qui m'étonnerait.
— Je te dis que c'est ma soeur. Je ne veux pas que tu la touches.
— Écoute, mon vieux. C'est vrai que si on est là à poireauter après leurs drogues, c'est pour des raisons bien connues de nous deux, et nos copains peuvent témoigner de la chose. Si chaque fois que je me lève une fille, il se trouve que c'est ta soeur — tu en as beaucoup dis donc! — c'est ta faute à toi et pas la mienne. Je peux me sentir concerné par ton malheur, et je serais très heureux que tu le sois un peu par le mien, aussi vrai que, même si on n'est pas des frères, on est lié par une certaine fraternité. D'accord? Ça ne veut pas dire que je te ferai un procès quand ton père te lèguera sa fortune. D'accord? Vois-tu, ta soeur est aussi la mienne et elle est libre de coucher avec le frère qui lui chante. D'accord? Signé: Thomas Soeur Faulques TSF pour les amis et les amis de ses amis.
La première chose à faire était de trouver le moyen d'inspirer à tous les esprits la certitude qu'il était dans la chambre alors que, de toute évidence, il était ailleurs. Leurs repères étaient uniquement sensitifs. Par conséquent, il suffisait de tromper leurs sens de telle manière qu'ils pussent le voir où il n'était pas, le sentir alors qu'il avait la même odeur, mais dans un autre endroit, l'entendre alors qu'il s'adressait en ce moment même à d'autres gens. En dernier ressort, s'ils doutaient de leurs yeux, de leurs oreilles et de leurs nez, ils chercheraient à le palper, et ils trouveraient bien son corps, lequel déambulait loin de là. Ils n'auraient pas recours à leur goût parce que cela manquait à leurs moyens de repérage. Pour ce qui concernait les yeux, il emprunta le Golem et le coucha dans son lit. Même vu de près, la ressemblance était convaincante. Bien sûr, s'approchant, ils prononceraient quelques paroles et le Golem, qui était de pierre, ne répondrait pas. Alors, ils humeraient au-dessus de lui, et ils sentiraient l'odeur de la terre. Il était facile de confondre cette odeur avec celle d'un corps longtemps immobile, et il ne leur viendrait jamais à l'idée que l'odeur qu'ils percevaient pût être autre chose que cela. Puis, à cause de l'immobilité, du silence, et de l'odeur maladive, ils auraient la tentation de le toucher à l'épaule, et ils n'y résisteraient pas, et leurs mains se poseraient sur une épaule dure et froide comme la pierre. C'était un risque à prendre, que la sensation de la pierre éveilla le doute dans leur esprit, et qu'ils découvrissent la supercherie. D'habitude, ils étaient très peu soignés dans leurs investigations mais il se pouvait que, ce soir-là, plutôt qu'un autre, ils fissent preuve de plus de soin qu'à leur habitude. C'était là une faiblesse de son plan, dont la réussite reposait sur un défaut qu'ils avaient toujours la possibilité de corriger à n'importe quel moment, sans qu'il pût s'y opposer. Il savait qu'il risquait gros à parier sur la persistance de ce défaut au moins le temps de son absence, mais, s'il voulait en faire à sa tête, le risque, comparé à ce qu'il pouvait gagner, était somme toute négligeable. Il fallait le négliger, faire preuve lui-même de négligence dans son action, peser le pour et le contre. À la fin, il décida qu'il n'y avait aucune commune mesure entre sa liberté et une dérisoire négligence et, ayant installé le Golem comme prévu, il s'évada, au nez et la barbe des ses geôliers. Dans la nuit, l'infirmière s'assura de sa présence à travers la vitre de la porte et, voyant qu'un Golem avait pris la place de Thomas Faulques, elle profita de l'occasion pour se permettre un petit somme dont une autre infirmière, au matin, la releva, pour s'absenter toute la journée, car elle s'était elle aussi aperçue de la substitution.
À travers la sèche sonorité de l'épais feuillage, je contemplais la rivière qui consentirait peut-être à me nourrir avant la fin de la journée, si toutefois Thomas, empêtré au bout de sa canne dans les méandres d'un fil opiniâtre, réussissait à se libérer de l'hameçon non moins tenace dont le dard le faisait souffrir. Au-delà des arbres, je pouvais deviner les montagnes, et le ciel aussi clair que le premier regard. Indifférent aux invectives de mon voisin, je m'abandonnai à une contemplation peuplée de poisson frit à la lueur d'une lampe tempête dont les évanescences me servaient de somnifère. Thomas pesta plus fort.
— Crénom! Ramplon, entre votre théorie de la folie imaginative et l'imagination folle de ce théorique hameçon, il doit y avoir au moins l'abîme de mon désarroi. Ceinture quant à la pêche miraculeuse, oui. Vous avez faim, je suppose? Pffff! vous vous en foutez. Un type comme vous se nourrit d'amour et d'eau fraîche.
Il s'écroula bras en croix, dans l'herbe fraîche dont le soleil avait vainement tenté d'en extraire la rosée.
— Je suis un homme fichu, dit-il. Je vous avais promis un repas, et voici que mon offrande se résume à un sac de noeuds à l'extrémité attachante. Quel vocabulaire il a ce simple instrument de la vanité humaine. Avez-vous terminé le bouchon? Nous le ferons flotter. Ça nous distraira. Plus proche du clapotis, nous contemplerons notre image dans le lit sans tain de la rivière. Vous êtes aussi fichu que moi. Non mais quelle idée de s'aventurer dans cette jungle sans formation solide!
Le soleil déclinait.
— Avez-vous au moins une boîte, un fruit, une racine coriace, pour se mettre sous la dent?
— J'ai du tabac, murmurai-je.
— Du tabac! Vous voulez parler de la fumée qui nous entoure?
Maintenant, avant la fin de la journée, il me restait à élire une distraction parmi toutes celles que la nature exposait au grand jour. Je choisis un nuage, à peine gris, et comme lavé de son rouge lointain, et l'isolai dans la masse des nuages qui s'immobilisa très haut. Puis le vent s'y déchira, lentement, avec une extrême minutie, et le dernier rayon s'éteignit contre le ventre moussu des arbres qui s'éloignaient dans le trou noir de la nuit.
— Offrez-moi du tabac, dit Thomas. Profitez de la même allumette pour éclairer cette lampe. Allons-nous dormir à l'endroit même de notre échec? Ah! Ramplon, je n'ai pas sommeil.
Je m'étirai, incrédule.
— Dites-moi votre berceuse, dit Thomas. Aidez-moi à trouver le sommeil. Et faites feu sur cette maudite lampe qui perpétue le jour"
Je m'étendis à même l'herbe. Non loin de là, à travers la sèche sonorité de l'épais feuillage, je pouvais entendre le froissement de l'eau comme un linge découvrant longuement le corps nu qui se refuse à l'amour.
— Sapristi! Thomas, quelle soirée! Ah! ça, quelle soirée mon vieux!
Pendant une bonne centaine de mètres, à l'approche des premières maisons, Thomas répandit pas mal d'exclamations, de préférence aux pieds des arbres qui nous donnaient la main, compagnons de notre nuit, vers la ville qu'on éteignait par rue. L'alcool me souleva au sommet de la première tour, et n'y pouvant plus de vertige et d'hallucinations, je tombai dans le ruisseau, me brisant celle de mes vertèbres qui ne m'avait pas encore déserté. Force nectar que j'avalai par tous les orifices de mon corps, Thomas me remit en état de poursuivre notre chemin, que nous empruntâmes de concert, tonitruants d'injures à l'égard du peuple et de ses dirigeants, car c'est de ce côté qu'allaient nos préférences, c'est-à-dire l'amertume particulièrement sauvage que nous cultivions dans un rire des plus méprisables. Nous rencontrâmes quelques passants, qui ne passeront pas, faute de s'être relevés, sur lesquels nous passâmes le maudit répertoire de nos chansons infernales, puis il n'y eut plus personne pour troubler notre fête, et, d'un corrosif coup de pied au ventre, nous ouvrîmes les portes d'un bordel. Là, nous amusâmes les consommateurs par une quête qui nous emplit les poches et, comptant notre argent sur la table, nous envisageâmes la fornication dans le sein d'une paire de garces qui, lorgnant sur le butin, ne se firent pas prier. À vrai dire, nous les conduisîmes, à grandes claques au cul, ce qui ne les effarouchait point, dans les appartements de mon ami, que nous eûmes beaucoup de mal à repérer, faute d'éclairage. Une fois la porte refermée sur les médisances extérieures, nous nous installâmes dans les fauteuils du salon, éclairés par la lueur de faibles bougies aux quatre coins. Les filles croisèrent leurs ineffables jambes contre les nôtres, prévenues qu'elles étaient, qu'en attendant un meilleur sang, une conversation allait détrôner les habituels préludes. Après quoi nous nous jetâmes sur elles, les pénétrâmes chacun selon son savoir et, la chose faite, qui se répandit en odeurs diverses, nous fîmes une première pause que nous goûtâmes dans le savant mélange, préconisé par Thomas lui-même, d'un alcool barbare avec une épice orientale des plus euphorisante. Pour agrémenter la soirée dont la fin s'annonçait par les titillations d'un premier rayon de soleil à l'angle d'une fenêtre, Thomas nous fit le coup de l'homme métamorphosé en loup, qu'applaudirent nos dames, moins toutefois que le repas, dont il se régala, de l'intérieur de mon crâne qui, une fois vidé de sa substance, fut empli partie du lait qu'une de ces dames a extrait de sa mamelle, partie de l'urine que la seconde poussa hors de son sexe, où le lait se cailla. S'emparant alors du grumeau blanc, Thomas le posa sur la table de deux francs coups de couteau, fit quatre parts que nous avalâmes goulûment, car, si nous avions beaucoup bu, nous n'avions rien mangé depuis la veille. Ragaillardis par un tel régal, après un échange de baisers, nous nous séparâmes, le coeur léger, l'âme en fête, à peine diminués par tant d'excessives occupations nocturnes.
J'entendis comme un râle à travers le treillis de croix.
— ... à peine diminué par tant d'excessives occupations nocturnes! Mon Dieu! mon pauvre Felix! Des occupations nocturnes! Je t'absous de tes péchés, oui. Va t'agenouiller devant l'autel et prie autant que tu peux. Je t'appellerai. Tu dîneras chez moi ce soir. Nous parlerons. J'ai beaucoup de choses à te dire moi aussi. Va prier mon fils de toute ta force. Ton coeur le peut encore, mais ton esprit est entré en enfer, va!
Tandis que sur les marches de l'autel je me récitais tous les mots saints que je connaissais, je le sentis se glisser derrière moi avec son odeur d'encens et attendre un moment, sans doute effrayé, avant de refermer la porte de la sacristie. Les mots défilaient dans ma bouche, à mi-voix, au rythme que mes doigts tambourinaient sur mes genoux. Puis sa voix m'a nommé du fond de l'église, me tirant de mon hébétude, et je me suis relevé, après m'être signé, pour le rejoindre, titubant, qui m'attendait entre la lueur d'un chandelier et le trou noir de la porte. Il m'a à peine regardé, m'a fait signe de le suivre, et, du seuil de l'église jusqu'à la curée, je suis resté derrière lui, l'esprit comme anesthésié, mais parfaitement conscient que c'était là un effet de ma longue immobilité sur les marches de l'autel. Maintenant, la barque effleurait le rivage. Fin bruissement des racines plus souples que torses. La barque glissa jusqu'au point où l'eau cessait d'être de l'eau. La barque était métamorphosée, mais la nuit tomba presque aussitôt. Dans l'intervalle, il avait pu voir le long ventre et cristallin de la femme en question. Elle ne répondit pas, et il préféra se taire plutôt que de paraître absurde. Il n'osait pas risquer pareille absurdité mais, au fond, il était convaincu d'avoir touché le royaume de la mort. Sa propre main était plus froide que sa propre main qui explorait son corps.
— Ne diras-tu rien? murmura le Vieux.
Il secoua la tête.
— Quel beau silence! dit le Vieux. Ne suis-je pas sourd au moins?
Maintenant, beaucoup plus tard, le vieux mourait de froid au pied d'un arbre. J'accumulais les prières en silence. Puis le ciel s'ouvrit. La femme avait disparu. La place qu'elle avait occupée dans l'herbe était encore chaude.
— C'est l'enfer, dit le Vieux. Me v'là dans le feu de l'enfer. Dieu qu'il fait froid là-dedans!
L'eau était à nos pieds, et le corps d'une femme s'y reflétait, que je brisai.
— Vas-tu demeurer muet jusqu'à la fin de tes jours? dit le Vieux.
Ce furent ses derniers mots. Je me promis de ne jamais les oublier. Maintenant, beaucoup, beaucoup plus tard, je m'en souvenais encore, mais je ne les comprenais plus comme j'avais cru les comprendre ce matin-là. Maintenant c'est aussi le matin, mais les choses ont changé; tout reste à faire. L'argile n'a plus le pouvoir de l'argile, ni l'eau celui de l'eau.
— Où était-ce? demande mon fils.
— J'ai oublié.
— Qui était-ce? dit mon fils.
— j'ai oublié.
— Papa, c'est-y vrai que maman était une pute?
— C'était une passante.
Je ne comprends pas. Quelle passante? Quel fils? Quelle mère? Et pourquoi tant de complications. J'écris: "Je sens bien que ma mémoire est un faux. De quel fleuve mon père m'a-t-il parlé? Je sens bien que ma mémoire ment à ma mémoire. De quelle île a-t-il donc rêvé? Ce que je sens n'est pas digne de moi". Maintenant quelque part dans ma pensée quelque chose cloche, s'arrête, disparaît. Je souffre de ce manque qui n'a pas toujours manqué.
— J'ai le temps, dit Thomas Faulques. Je me ferai passer pour son père, et les choses s'arrangeront quand je lui aurai trouvé une soeur.
De la fenêtre, il pouvait voir les arbres (comme des pans de murs déchirés par une tempête dont il n'avait pas été le témoin. Ils se dressaient, convulsés, comme autant de monuments aux morts au pied desquels les rescapés et les fils venaient couler leurs hommages avec le métal et dans le monde que la nouvelle tradition avait imposé pour le bonheur et la pureté de la race enfin dégagée de toute souillure) et le vent venait de se lever, mais il ne chercha pas à savoir si ces nuages étaient porteurs de tempête. Peu importait qu'il plût ou qu'il ventât sur ce maudit paysage qu'il n'avait pas la force de peindre. Il aurait voulu pouvoir fermer les yeux et chercher son sujet dans l'obscurité de ses paupières closes, mais, de l'autre côté du mur, le type continuait de marteler le sol de ses poings en poussant des hurlements désespérés. Personne ne le lui interdisait, personne ne tenterait de l'en dissuader et cela durerait toute la nuit, avant que le sommeil ne le sciât avant l'aurore. Elle semblait loin l'aurore, très loin au-delà de la nuit, et entre elle et le moment présent, une éternité, comme un trou noir, aussi dégoûtante que la quantité de trous noirs qui se répandaient autour de lui, une éternité étirait ses lèvres pour sourire de tant de niaiseries, ici, entre ces quatre murs, et avec cette chambre où il ne durerait pas si longtemps. L'air lui manquait, quelles volutes de fumée semblaient absorber, et il fit basculer la fenêtre. Une fois encore, le vent se figea autour de lui, et il se mit à contempler les jeux des feuilles blanches sur la table. Au-delà de la fenêtre, les arbres nus se tordaient sur le ciel moite. Il aurait peut-être aimé marcher dans l'allée entre ces arbres qui de près n'auraient plus la même allure vertigineuse. Le ciel lui-même serait moins profond, quoique toujours aussi lointain. Mais il y aurait l'humidité de la terre dans l'allée et le froissement de l'herbe contre ses jambes. Plus loin, le mur, avec son treillis de barbelés et ses tessons de bouteilles tout droit plantés dans le mortier. Et la pierre, beaucoup plus ancienne, encore toute suintante d'une autre rosée moins acide que celle qui mouillait la fenêtre, une vieille rosée du temps où le Seigneur était roi et frère, et où ses fils se recueillaient en manipulant des livres et des idoles. Et maintenant les seigneurs de toutes espèces avaient déserté ces vieux murs, où l'on ne cultivait plus que la folie et ses remèdes, et beaucoup auraient voulu qu'on rouvrît la chapelle, mais quel prêtre, qui ne fût pas médecin, eût osé franchir les portes de l'asile? Quel prêtre, agrippé à la pierre de son église eût osé déranger les fantômes de ses pères dans la pierre de ces murs et de ces colonnes qui maintenant ne hantaient plus que les esprits malades et perdus à jamais. Pourquoi ne pas abîmer son regard dans la contemplation de la chute des arbres au milieu d'une nuit creuse et sonnant le creux malgré les rêves et les espérances. Restaient les formules magiques et les incantations sibyllines qui figuraient sur l'emballage des boîtes alignées dans l'armoire d'urgence, et les casiers de distribution où les verres, faute de coeur, ne se tenaient plus les côtes à force de rire de leurs propres sarcasmes. Enfin, son père s'efforçait de respirer l'extase, mais l'agacement de ses mains dans ses poches était éloquent.
— Vu de l'extérieur, dit-il, ce n'est pas mal. Ainsi, c'est une ancienne fabrique de curés, n'est-ce pas? C'est bien le style. Ça doit dater.
Et il tâtait la pierre d'une main qui aurait voulu être experte.
— Le parc est agréable, dit-il.
— Il y a toujours un parc dans cette sorte d'endroit, dit Thomas. Comme dans toutes les villes.
Ils marchèrent entre les arbres et dans l'ombre des murs, et son père vantait la tranquillité de l'endroit avec un mal évident dans le choix de ses mots qui trahissaient une non moins évidente exaspération. Il aurait mieux fait de partir tout de suite. Il avait mal commencé sa conversation. Il n'avait pas prévu un tas de choses. À vrai dire, ça lui était difficile, dans le train, d'imaginer que son fils n'était pas où il le voyait. Thomas, de son côté, n'éprouvait aucune pitié pour les errances de son père, et même s'en délectait secrètement, sans rien laisser paraître de cette délectation qui aurait dû lui soulever le coeur. Mais il se sentait parfaitement bien maintenant que son père avait perdu toute la contenance dont il avait fait preuve dès son arrivée.
— Surtout, dit son père, pèse bien le pour et le contre, et ne te laisse pas abattre, et...
Mais peut-être était-il temps de se séparer. Jamais il n'avait vécu un aussi pénible moment, et il n'aurait rien fait pour l'éviter. Il s'en serait voulu terriblement de ne l'avoir pas vécu maintenant qu'il était peut-être encore temps de renouer les liens avec son fils. Il avait fait preuve de lâcheté à bien des moments dans leurs rapports, et cette fois-ci encore il n'avait pas manqué d'omettre certaines pensées qui pourtant lui brûlaient les lèvres. Bien sûr, il n'avait pas été jusqu'au bout de sa tentative, mais si son fils avait assez de coeur, et il n'en doutait pas, il comprendrait qu'un père, aussi parfait soit-il, ne peut franchir certaines limites au-delà desquelles il risquerait de se trouver seul, sans le fils même sur lequel il comptait, et qui maintenant végétait comme lui, mais dans un autre lieu, derrière un mur qu'ils pouvaient tous deux appréhender, mais à travers quoi aucune communication n'était possible. Thomas marchait en regardant ses pieds, comme s'il cherchait à soustraire son regard à toute chose qui pût le distraire de ce qu'il savait être de la rancoeur. Son père fuma beaucoup cet après-midi-là, et lorsqu'il s'éloigna dans la rue et que son fils, assis sous le porche le regarda avec cet air qui semblait éterniser quelque chose qui aurait pu être de la haine s'il avait été capable d'y croire, il eut le sentiment d'avoir mis au monde un monstre que le monde même lui reprochait comme la pire des défaites.
— Rien ne me force à rester, avait dit Thomas, sauf si tu l'exiges ou si la loi l'exige.
— Qu'est-ce que tu en penses? avait demandé son père.
— La plupart des types qui sont ici le veulent de toutes leurs forces, et ils savent pourquoi.
— Tu as des raisons sans doute implacables, tel que je te connais.-J'apprends simplement à mesurer mon langage.
— Ça n'est qu'un répit, Thomas, juste un moment de repos pour retrouver ce qui te manque et que je crois t'avoir donné. Mais combien de temps pourras-tu attendre? Combien de temps te laisseront-ils? Au-delà d'un certain temps, je ne pourrais plus rien pour toi, en admettant que j'ai jamais pu quelque chose. Tu en doutes?
Son père ne parlait pas, il ne pouvait pas parler, et tout ce qui était en son pouvoir, c'était de ficeler les mots les uns aux autres, ainsi pensait-il ne rien laisser échapper. Mais Thomas ne l'écoutait plus. Il avait choisi de se laisser absorber par le bruyant coït de deux chiens sur le trottoir. En fait, pensait-il, son père avait l'air seulement gêné de retrouver son fils au milieu de ce tas d'ordures humaines, et il le lui avait dit, et Thomas lui avait expliqué, non sans irritation, qu'il faisait lui-même partie intégrante du tas d'ordures en question, et son père ne put cacher son désarroi et son effroi derrière les volutes de fumée qu'il s'évertuait à épaissir devant son visage. L'ombre de son père glissa jusqu'au point où l'obscurité l'avala, et ce fut comme si ce lent éloignement s'était achevé dans la pierre du dernier mur visible, au-delà du dernier réverbère. Puis il se leva, poussa la porte, salua le veilleur de nuit, et entra dans la secrète obscurité du patio. Puis il grimpa l'escalier, et regagna sa chambre. Il n'alluma pas, et se coucha tout habillé. Un jour que le vent avait entraîné la chute d'un arbre dans le parc, et qu'un tas de figures hagardes et à peine éveillées contemplaient comme à une cérémonie d'enterrement le cercueil ou la veuve. Ou bien quelque fille délurée qui lui avouait l'inavouable dans des draps dont n'aurait pas voulu sa mère. Et la galerie des ancêtres dans la poussière et les crachats de l'histoire. Mais le vent ramenait avec lui tous les cauchemars de la nuit précédente, tel celui où il vit son père lors d'une visite, tenter de le ramener à la maison, celle du plus fort, elle te le rendra au centuple, parce que la vie était la plus belle des choses qui pussent arriver à un homme, et ainsi de suite, enchaînant les idées comme des affiches publicitaires, et finalement s'éloignant, en se retournant de temps en temps, comme s'il redoutait d'avoir oublié quelque chose de vital, et se laissant avaler par le mur de son choix, à la limite qu'un réverbère lui imposait. Chaque fuite ressemblant à la précédente, qui ressemblerait aux fuites futures, et lui, assis sous le porche, attendant qu'il disparût, formant le même idéogramme, dont la clé résonnait comme le la. Et ceux qui croyaient encore revenaient de la messe, et il aurait pu croire qu'ils se tenaient la main. Il bifurqua vers le bassin de pierre (où, comme tous les dimanches, le jet d'eau tentait d'atteindre l'impossible, ou du moins pouvait-il, avec un peu d'imagination, ou faute d'assez d'imagination, symboliser cette opération toute spirituelle que le corps ne saurait envier. Ainsi les évitait-il quand ils revenaient de se soûler de rites et d'ablutions, en se réfugiant au bord du bassin qui avait l'air d'une île entre les carrés de fleurs et les allées en croix et les quatre palmiers aux coins de la promenade interrompue pas les colonnes de pierres). Puis ils s'arrêtèrent en rond pour fumer une cigarette et discuter de sujets dont il n'avait pas la moindre idée et qu'il ne lui importait pas de savoir. Il pouvait voir son image dans l'eau, et la briser à volonté du bout des doigts, ou effrayer simplement les poissons rouges que personne jusqu'à ce jour n'avait eu l'idée de manger. L'eau claire et musicale, et les coïncidences transparentes de la montée du jet d'eau, et peut-être aussi la fraîche humidité de la pierre, cela était suffisant pour se rasséréner, ou du moins pour demeurer neutre et sans histoire hors des drames qui se fomentaient avec d'autres complots derrière chaque mur. Peut-être aussi les volutes que le vent recomposait dans l'écran de ciel au-dessus du patio. Il aurait voulu marcher, ne serait-ce que pour dégourdir un corps qui lui devenait étranger, mais à quoi bon promener l'indispensable chaleur de la chair dans un lieu où elle est l'ancre dans une eau froide comme l'ennui et la désuétude. Et revenir après avoir compté une fois de plus le nombre des colonnes, ou celui des rangées de dalles, revenir à l'endroit même où la décision était un leurre, avec toute la gravité et la cruauté d'un leurre. Ou bien prendre note du moindre changement manifesté dans l'agencement, précis à force d'observation, de la pierre, de l'herbe, de l'eau, du ciel, des personnages, des vêtements, des allures, des paroles, des anecdotes, ou ne rien écrire sur ce sujet, et se laisser inspirer par une tache dans les craquelures d'une vieille peinture ou par cette même tache mais dans la photographie de cette même peinture. Jouer avec les déserts de l'imagination populaire, ou ne pas jouer, forcer le jeu à reprendre le chemin de l'oeil et du désespoir, forcer chaque chose à regagner son gîte et sa pitance. Pour rien au monde il n'aurait engagé la conversation avec ces maudites grenouilles, et rien au monde ne l'aurait ramené à leur raison, ni à leurs ex-voto criards comme des affiches, ni à leurs obscènes chandelles allumées dans une obscurité qui le faisait hurler de terreur.
Rester fidèle à ce premier cri. Thomas reluqua l'enfant, et la fille crut un tas de choses. Improbables. Selon son esprit. Fidèle oui. Tu aurais pu en mourir. Le gosse s'aperçut qu'on le regardait. Il montra ses mains. Je ne te reproche rien. Je ne suis pas ton père. Écoute, vieil errant, il va glisser sur l'eau, puis l'horizon s'abattra sur sa pauvre nuque tondue.
— Quelle nuit! Oh! quelle nuit!
Mais Thomas ne put résister à l'envie d'ouvrir la fenêtre, et je lui reprochai de ne prendre aucun soin de la santé de ses amis.
— Ah! mais quelle nuit!
Et le cadavre gisait sur la table dans son linceul blanc.
— Je ne l'ai pas tué que je sache!
Et je vis à quel point son esprit était affecté par le mal.
— Va de retro, mais il me boufferait le nez, le salopiaud!
Credo in: peut-être le vert de l'herbe, et encore, il s'est soulagé dessus avec une vilaine délectation inscrite sur ses lèvres oh le médisant cabot oh oui je crois que cette chose-là avait une fin. Pitié! Pitié! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!
— Moi je vous dis qu'il bluffe ce sale trognon nous bluffe et on est là comme des pantins à attendre qu'il cesse de mentir avec tant de front non mais dîtes moi quel est celui qui osera lui jeter la première pierre quel est celui qui aura assez de cran pour lui fermer sa gueule puante de toutes les insanités colportées de bouche en bouche à notre sujet comme si nous n'étions pas assez grands pour décider de notre sort moi je vous dis que c'est le plus fieffé menteur que la terre ait porté est-ce qu'on va panteler longtemps comme ça à attendre qu'il ait un bon mouvement et nous épargner l'orgueil de sa maudite race est-ce qu'on va se le coltiner à perpète à nos risques et périls?????
Chaque fois qu'il se regardait dans le miroir, il avait terriblement peur d'y rencontrer ce personnage composite qui hantait sa pensée, mais il sut très vite que c'était un épatant compagnon de voyage. Mais faut-il que je laisse ma pensée aller batifoler avec des choses aussi mon dieu des choses mon dieu donnez-moi la force de résister toute ma tête est remplie de saletés mais son corps dites-moi hein est-ce une saleté un peu de courage je voudrais pouvoir lui dire ces choses-là sans rougir mais je sens que je ne pourrais pas je ne suis pas assez mon dieu pas assez mon dieu mon dieu mon dieu mon dieu mon dieu mon dieu mon dieu pas mon dieu une mon dieu sainte mon dieu pas mon dieu une mon dieu putain mon dieu non mon dieu pas mon dieu cette mon dieu mon dieu. Je me suis laissé enfermer; et puis j'ai découvert le parc et un oiseau sifflait dans le plus haut des arbres, et je me suis arrêté, et j'ai compris qu'il m'appelait; même, il me nommait, très haut le sifflement de l'oiseau au-dessus de ma tête, et j'ai levé les yeux en retournant sur mes pas, et il était là, assis à califourchon sur une branche, me regardait, souriait, sifflait, il était oiseau: il m'en convainquit plus tard, mais j'avais trop longtemps erré dans cette humidité de branchages et de terre.
— Maintenant que vous êtes entrés dans le royaume de notre Maître-à-penser
— déshabillez-vous
— et tournez votre cul dans cette direction. Le Maître va examiner la justesse de votre propos
— ne faîtes pas les difficiles! Ca ne prendra que le temps d'un regard
— déshabillez votre sale corps votre pourriture de corps votre gangrène spirituelle y survivra-t-elle?
— nous ne répondons pas à ce genre de question
— faîtes sortir tous les salauds qui s'amusent à ce petit jeu-là. Désabillez ce qui vous reste
— on ne vous demande pas plus
— enlevez moi cette maudite peau qui vous servait de nom
— ici vous avez un numéro et un ordre de passage. Obéissez, et bienvenue parmi nous.
La fenêtre n'est plus qu'un écran de lumière que mes yeux ne soutiennent pas. Un moment, j'ai cru que la peur venait d'ouvrir mon ventre à la merci de cette lumière, et j'ai amèrement regretté d'être entré dans la chambre avec l'idée d'un simple sommeil qui me servirait de rempart contre la malveillante curiosité de mes frères. Je regarde droit devant moi, sans rien voir de ce que mon regard éteint, excepté la vague luminosité rectangulaire qui menace mon équilibre. Je veux être seul, mais une présence, que je ne PERCOIS pas, obsède mon attention et l'empêche de s'absorber dans le mouvement des tâches que les caprices de mon corps tout entier labourent au loin dans le fond de mes paupières. Et tout sujet d'inspiration se dérobe à ma pensée, à cause de cette veille incessante qu'on étage près de moi et, chacun leur tour, ils occupent un endroit précis de ma pensée, comme le point d'où ma pensée tirerait sa substance s'ils n'étaient assis dessus. Dans ces moments, je voulais que la terre s'ouvrît enfin à l'endroit que je montrais du doigt et que le monde entier, les justes comme les autres s'y abîmassent dans un éclatant hurlement qui m'aurait tiré de l'ennui. N'était-ce pas cela l'important, que ce satané ennui et son cortège de chaînes me quittassent à tout jamais dans la mort de l'objet de mon ennui? Vous imaginez-vous libéré de votre ennui, et soudain seul au bord du cratère, à contempler le ciel, et rien que le ciel, un ciel déchiré entre vous et le reste du monde, un ciel qui hésite et qui dure, et qui ne trouvera jamais le sommeil? Que penseriez-vous de la mort de la nuit et de l'éternité du soleil? Est-ce tout ce que je souhaitais? Je voyais la scène, non pas comme dans un rêve, mais dans la réalité que je lui donnais. Et vous savez pourquoi? Parce que le soleil brillait en deux points du ciel; et je n'arrivais pas à me décider sur le choix de l'un d’eux qui serait ma lune éternelle.
— D'accord, mon vieux, d'accord. Mais avant tout, reprenez votre sang froid, respirez un bon coup, respectez le silence, et alors vous pourrez vous exprimer avec un maximum d'efficacité.
— Il veut dire: de clarté. Vous comprenez?
— Il ne manque pas de sincérité. Il est assez sincère pour comprendre toute la portée de mes paroles.
— C'est important, pour vous, de connaître l'exacte portée de nos paroles.
— Comme il est important, pour nous, d'obtenir de vous une certaine, disons, soumission.
— Une soumission coranique voyez-vous?
— Essayez simplement de nous abandonner votre révolte. Vous êtes un être supérieur, mais votre révolte étouffe vos pouvoirs.
— C'est cela même. Dîmes nous, je vous prie, en quoi consistent vos pouvoirs.
— Nous connaissons votre révolte. Elle est juste. Mais est-il juste de nous cacher, sans que vous le vouliez vraiment, l'importance de vos pouvoirs? Ce n'est pas notre sentiment.
— Notre sentiment est que vous pensez beaucoup. De notre côté, nous pouvons vous aider à vous exprimer.
— Êtes-vous en état de comprendre cela?
— Répondez à cette question.
— Ne cherchez pas à y échapper.
— C'est notre première question. Elle conditionne toute la suite de notre entretien. Répondez.
— J'exige une réponse. Êtes-vous capable de la donner?
— Vous rendez-vous compte que votre silence est significatif?
— Que signifie votre silence?
— Répondez à cette question.
— Nous savons, nous, ce qu'il signifie.
— Vous jouez avec le feu.
— Vous brûlerez.
— Brûlez-le.
— Empêchez-le de crier.
— Ça va-t-il mieux maintenant?
— Reprenez votre sang froid.
— Respirez un bon coup.
— Respectez le silence.
— C'est cela. Comme cela. Continuez, vous êtes sur la bonne voie.
— Vous vous en sortirez.
— Vous avez du génie;
— Il dort, je crois.
— Il cherche à mourir.
— Il ne trouvera pas la mort.
— On ne meurt pas ici. Fermez la porte. Il se réveillera.
D'accord mon vieux. D'accord avec toi. D'accord avec tous.
Et comme il avançait dans le rempart, ils vinrent à sa rencontre, et ils le questionnèrent. Il dit:
— Je ne comprends pas votre langage.
Et ils répondirent:
— Alors pourquoi nous parles-tu?
Et il dit:
— Ce n'est pas moi qui parle.
Et ils dirent:
— Qui parle?
Et il répondit:
— Que dites-vous.
Alors il dit:
— Je ne comprends pas votre langage.
Et ils dirent:
— Où vas-tu?
— Le vent a-t-il tourné?
Et ils répondirent que oui.
— Alors je peux lâcher ce pilier, dit-il.
Alors ils dirent:
— Quelles nouvelles du nord et du sud?
— Oui, quelles nouvelles du nord et du sud?
Et il répondit:
— Au nord, est le froid. Et au sud, la chaleur. Et ton regard va du sud au nord.
Et ils dirent:
— Quel est le point de rencontre?
— Oui, quel est le point de rencontre?
Il y avait un prêtre parmi eux. Et il répondit:
— Voici le soleil et son mystère. Ce qui progresse vers le nord rencontre l'amour au nom de l'homme.
Alors ils dirent:
— Qu'est-ce qui progresse vers le nord? Qu'est-ce que le regard?
— Oui qu'est-ce que le regard?
Et il répondit:
— C'est ce qui s'éteint.
— Le nom dure toute une vie, de là où il se lève vers où il se couche, et il rencontre ce qui est éteint.
Et il répondit:
— Il rencontre ce qui est éteint.
Alors ils dirent:
— Qu'est-ce qui est éteint?
— Oui, qu'est-ce qui est éteint?
Et il répondit:
— Le pivot et la race.
Et tous le saluèrent pour roi. Il dit encore:
— Je décline avec tous.
Il dit:
— De quoi parler maintenant?
Et comme il venait de graver le dernier mot sur la dernière stèle, celle du milieu, ils répondirent:
— Parle-moi de la poésie.
Et il dit:
— Le temps n'est pas venu d'en parler.
Il enfouit dans le sable le burin et le marteau.
— Ce temps n'est pas venu " dit-il.
Et ils ne surent quoi répondre. Alors il dit:
— De quoi parler maintenant?
Et ils ne savaient toujours pas quoi répondre. Alors il dit:
— Nous taisons-nous?
Cependant il semblait bien que ce temps fût venu, car le soleil déclinait vers l'ouest, et c'était son dernier déclin. Et ils dirent:
— Pourquoi ce temps ne serait-il pas venu? Car voici le soleil décliner vers l'ouest, et c'est son dernier déclin.
Il regarda le soleil.
— Oui, c'est son dernier déclin, dit-il. Alors ils dirent:
— Parle-nous du dernier déclin.
Et il répondit:
— Ce temps n'est pas venu.
Et tous s'effrayaient dans leur coeur que deux temps ne fussent pas venus. Il dit:
— De quoi parler maintenant?
Ils répondirent:
— Parle-moi du temps qui est venu.
Il sourit.
— Le temps n'est pas venu, dit-il.
Cependant, il semblait bien que le temps fût venu, car le soleil s'était levé à l'est, et voici qu'il déclinait vers l'ouest. Et ils dirent:
— Pourquoi le temps ne serait-il pas venu, car le soleil s'est levé à l'est, et voici qu'il décline vers l'ouest.
Il regarda le soleil.
— Il était à l'est, et voici qu'il est à l'ouest, dit-il.
Il regarda le soleil.
— Le temps a passé, mais voici qu'il n'est pas venu.
Et il dit:
— De quoi parler maintenant?
— Pas de la poésie, et pas du déclin. Nous ne parlerons pas de la venue du temps, et nous avons parlé du temps qui passe.
Ils dirent:
— De quoi me parleras-tu maintenant?
Il dit:
— Crois-tu que le vent calcule les distances?
— Crois-tu que l'arbre n'élève que le sol? Crois-tu que la mer prolonge l'algue? Tout ceci n'est que publicité.
Il dit:
— Je suis le pivot et la race. Quelle est la plus belle création de Dieu? Voici le soleil et son mystère. Tu es comme le rayon du soleil. Tu masques de l'ombre. Le soleil est la géométrie du parfait. La géométrie est l'inquiétude de l'esprit. Je n'adore que la consistance du soleil. Le soleil occidente le nom. Et le nom oriente la vie.
Tout ceci n'est que publicité. Traversez la maladie sans vous soucier de ceux qui bifurquent.
— P't'être que Zeus s'ra pas furieux contre toi!
Et nous marchons sous les arcades du patio, patte de sang et museau de cendre, Thomas et moi entre les colonnes. Patte de cendre et museau de sang! Puis ils descendirent. Traversèrent les carrés de fleurs. Tournèrent un moment autour du jet d'eau. Et ils se mirent à sautiller d'un pied sur l'autre. Et sautillaient, et chantaient, et se rassérénaient. Et leur ton était un peu railleur, leurs yeux pleins d'espoir, et leurs mains traçaient dans l'obscurité. Et alors nous le vîmes descendre dans le patio. Traversa les carrés de fleurs. Contourna le jet d'eau, yeux rouges et poings serrés. Et sa langue pendait sur sa lèvre, et il poussait de petits cris. Et il les poursuivit en haletant, et ses pieds claquant sur la pierre, et sa tête ondulant, et ses mains traçant, et ils tournaient avec lui sous les arcades. Et nous, arrêtés entre deux colonnes, ne comprenant pas ce qui se passait, patte de sang et museau de cendre. Et leurs ombres jouaient à trois dans l'ombre, et il y en avait un qui pantelait derrière eux, et il y en avait deux qui se tenaient la main et chantaient:
— Le-loup-ne-nous-aura-pas-eu!
Tout ce que je pouvais voir... tout ce qui me venait d'elle — ils m'arracheront cette vision, et ils y trouveront le diable — ce que je pouvais voir — son pauvre corps réduit au tonus que je pèse ici — et j'espère que la véritable fin est antérieure à cette sale histoire... ce qui me venait d'elle... à peine son corps que le feu n'absorbera pas... ses os calcinés comme les branches, épars avec d'autres os sur la place publique où ils élèveront ma statue. "Je suis responsable de ce que je donne à penser sur mon compte, voilà l'erreur. Prenez encore un peu de vin.
— J'en ai déjà beaucoup bu.
— Ils se sont tous fichu un tas d'idées dans la tête. Ils croient tous me connaître, de vue, ou dans l'intimité. Mais s'ils se trompent tous, c'est parce que je leur ai donné de quoi se tromper. Cela va contre ma sincérité. Cela détruit la plus pure des conversations que je voulais tenir aux hommes, et avec eux.
— C'est vous que ça détruit, semble-t-il. Votre sincérité n'est pas en cause. Tenez, moi, par exemple, je vous crois sur parole.
— Qu'ils me croient ou non, ils se trompent, parce que je me suis trompé.
— Disons que votre sens de la plaisanterie de mauvais goût vous perdra.
— Que pensez-vous de ce vin?
— C'est une bonne plaisanterie.
— Et que pensez-vous de cette plaisanterie?
— Je vous en remercie.
— Et que pensez-vous de ce remerciement?
— Je m'en félicite.
— Parce que cela flatte votre esprit.
— Je suis bien élevé, c'est tout.
— Je ne veux flatter personne.
— Vous flatterez tout le monde, et chacun aura une opinion sur votre compte et il y aura un tas d'opinions que vous ne pourrez maîtriser, et même les plus chers de vos amis se soustrairont à vos plaisanteries de mauvais goût, avec des haussements d'épaules, et des mèches sur les yeux. Vous parlez pour ne rien dire, voilà tout.
— Ce vin est un délice.
— Servez-m'en encore un peu.
— Nous sommes deux ivrognes sur le déclin, docteur.
— La bouteille décline avec nous.
— Vous êtes fichu comme toubib.
— Et vous comme malade.
— Nous sommes de fichus ivrognes.
— Nous ferions mieux de boire. A la santé de la science!
— A la guérison!
— Et à la tradition viticole!
Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, et dimanche.
— Pas une famille dont le nom n'a été souillé par au moins un bûcher.
À travers l'écran opaque de la fenêtre, il pouvait voir sa propre soeur qui montait vers le bûcher, la tête haute, et crachant au passage sur la foule qui tentait de l'exorciser.
— Il n'y a rien à faire. Elle périra dans le feu purificateur, simplement parce que l'eau ne tue pas. Remarquez bien que l'assassinat chrétien signifie l'anéantissement du corps. L'esprit est censé s'élever dans la fumée. Voilà le rêve purificateur de notre Christ.
Elle aurait pu le voir.
— Vous tuerez un maximum de coupables pfuiiit disaient-ils
et il avait convaincu tout le monde de son pouvoir de se soustraire, par un simple claquement de doigt qui était la figuration d'une complexe opération de l'esprit, à la gravité terrestre, gravité terrestre; et je fus le premier à toucher son corps disloqué que les racines déjà commençaient à enfoncer dans la terre. Il se perpétue là où il est mort. A bon entendeur... Comme ces mots et ce langage qu'il tentait d'extraire de son esprit, et son père lui rapportant des menaces dont il disait qu'elles ne venaient pas de lui mais de ce monde juste où ils étaient père et fils.
— Puisque je vous dis que je ne vous en veux pas.
Il se tenait près de la fenêtre, avec un sourire de circonstance sur ses lèvres, et il s'efforçait de me dire que tout se passerait bien à la condition que j'y misse du mien.
— De toute façon, la question n'est pas là.
Et il croyait répondre à ma question avec des paroles que j'avais déjà entendues et qui m'avaient enfoncé plus profond dans le trou de leur machine à enfanter des déséquilibrés.
— Vous avez le calme, la sécurité, une certaine beauté, ne le niez pas. Un poète doit pouvoir goûter cette beauté. Il faut vous y attarder.
Et éviter de regarder les filles dans la rue, leurs garçons de pères, leurs putains de mères, et leurs frères curés.
— Allez à l'église de temps en temps.
Ite misa est!
— Il se peut que j'ai menti à ce tas d'honnêtes crapauds qui se félicitent de manger le même pain que moi, mais par pitié, arrêtez cette maudite rengaine qui va me rendre fou.
Ils travaillaient dur au fond du trou, ils travaillaient comme ils ne l'avaient jamais fait jusque-là, et ils s'engueulaient à longueur de journée en espérant que, si c'était un rêve, les éclats de voix les tireraient de là. Mais non — c'était bien la réalité qu'ils vivaient
— c'est la réalité mon vieux et je suis là à crever et je n'arrête pas de crever de peur de m'éveiller mon vieux.
Et un tas de salauds faisaient les pantins au bord du trou
— allez les gars! hardi les gars! le pain est pour tout le monde. Le pain est gagné ou n'est pas. Souquez ferme!
et je me disais que je n'avais vraiment eu aucune peine à mentir. Ici, on ne meurt pas d'une balle — on crève parce qu'on a bu, non pas du mauvais vin, mais simplement parce que le vin était mortel à cette minute précise — je pouvais voir à quel point c'était une erreur d'envisager de partir là-haut pour aller violer leurs filles et tuer leurs épouses — il l'avait dit:
— ils violeront nos vierges. Cette racaille est tout juste bonne à violer nos vierges — et ils étaient là à nous regarder sodomiser le chef de la tribu chacun notre tour et Sophros secoua sa blonde chevelure et dit que c'était le paradis.
— On n'a aucune raison de s'en aller. On reste.
Et je suis d'accord, je suis d'accord avec tous les types qui disent qu'il faut rester ou crever si jamais ils s'avisent de nous menacer — Tas de vierges, comprenez-vous que le thème est le vin? Comprenez-vous ce qu'une bête comprendrait? Délure-toi — et le passant — n'importe quel passant — vint nous dire que c'était fini. "Ramenez votre orgueil, mes frères. Voilà ce qu'ils disent:
— Moi je ne vois aucune raison. Foutez-les toutes.
Et ils nous amenaient des vierges hurlantes, et ce furent les plus beaux jours de ma vie. Vim Patior! Vim Patior!
— Je ne crois pas que tu sois venu me chercher, me tirer de cette captivité où mon esprit devrait trouver le repos?
— Non.
— Quelquefois, tes réponses à mes questions, toutes négatives, se font un coeur de pierre comme pour les affronter. D'ailleurs, ma question n'en était pas une, à part l'intonation, mais pour t'inviter à la conversation.
— Toutes tes paroles sont des questions, et je ne sais pas même l'ombre d'une réponse. Voilà ce qui, je crois, nous sépare.
— Mais nous sommes ensemble, aujourd'hui.
— Encore une question à laquelle je ne peux répondre. Je sais que nous ne ferons pas l'amour. Nous en parlerons, toi interrogative, et moi incapable de décider du sens caché de tes questions.
— Nous ferons l'amour si tu veux.
— Veux-tu dire que nous le ferons si je te le demande?
— Si tu le demandes, oui. Mais le temps de ta visite est limité, je crois, par l'horaire d'un train, et par la discipline rien que médicale à quoi je me soumets.
— J'aurais voulu t'apporter quelque chose, pour ta mémoire, en attendant ma prochaine visite. Pas des fleurs. Un mot peut-être.
— Lequel?
— Ne me taquine pas. Je t'aime et je ne tiens pas à te perdre. Pour tout dire, ta maladie m'ennuie. Elle nous sépare, et elle m'ennuie.
— Elle me fait mal. Penses-tu quelquefois à cette douleur que tu ne ressens pas?
— J'ai ma douleur aussi. Je n'en suis pas malade. Quitte cet endroit grotesque, reviens, et ne parlons plus d'irriter notre mal, sinon pour le soumettre à autre chose que l'ennui. Tu t'accroches à des chimères, et tu en vieilliras.
— Arrache-moi à cette vieillesse, mais ce n'est pas aussi simple que ça. Je brûle les doigts. Pardonne-moi de brûler ta main si tu as cherché, par je ne sais trop quel moyen, à m'arracher à cet enfer que je désire. Je le désire parce qu'il peut me sauver. Tout compte fait, je vais bien ici. Ma chambre est bien éclairée, mes livres soignés, j'aime ce silence.
— Je respecte le silence si on me le demande, mes propres livres sont usagés, et ma chambre obscure. Notre point commun est un point de silence.
— Tu ne connais pas ma douleur, et tu ignores tout de mon silence! notre point commun, c'est l'amour. Est-ce l'amour?
— Un amour qui se fait silence. Un amour qui se fait violence pour se taire. Comprends-tu que c'est moi qui dois me taire, depuis qu'on te demande, pour analyse, de dire tout ce qui te passe par la tête. Foutaises, sinon le génie ne serait pas rare. Et il l'est.
— L'amour ne se résume pas à une rencontre. Une rencontre ne se résume pas à une conversation. Et la conversation résume les sentiments. Elle ne les exprime pas. Voilà ce que j'aime dans mon silence, n'était cette douleur que je ne m'explique pas et qui trahit ma pensée.
— Ma douleur à moi ne trahit pas ma pensée; elle la forme, la ponctue, et je n'éprouve pas le besoin de planquer mon esprit dans un hôpital.
— C'est que tu ne connais pas la peur. Si tu la connaissais, profonde au plus profond de toi-même, ne chercherais-tu pas refuge?
— Disons que je n'ai pas encore peur, et quand il sera temps d'avoir peur, j'aurais beaucoup vieilli et je ne voudrais pour rien au monde mourir dans un hôpital. Et puis, si tu m'aimes autant que tu dis, pourquoi ne pas te précipiter dans mes bras et y pleurer en attendant que la peur cesse de menacer ton équilibre?
— Tu n'es pas aussi fort que tu dis. Tu ne supporterais pas ma peur. Je ne veux pas me rendre insupportable.
— Mais tu es insupportable. Je ne supporte pas la séparation que tu imposes comme pour défier l'amour. C'est ça! Tu oses défier l'amour.
— Je ne te défie pas. Je suis trop faible d'abord, et je n'ai rien à te reprocher de si grave que je t'oppose un défi. Et puis, je suis une femme. Je ne cultive pas le duel, mais l'amour.
— Ou bien tu me tires dans le dos.
— Je ne suis pas lâche. Peureuse oui, mais simplement furtive et soudain paralysée, et tu t'obstines à me secouer, au lieu de chercher à m'aimer.
— Je cherche à t'aimer, et je ne trouve pas. Je ne trouve pas. Je t'ai perdue.
— Moi, je te trouve simplement amer. J'ai blessé ta volonté, et non point ton amour. Mais ne crois pas que je m'en délecte. Je souffre avec toi de cette blessure que je m'en veux d'avoir causée.
— Si je saigne, c'est la vue du sang qui te trouble. C'est inexplicable, ce trouble à la vue du sang. Du moins ça permet-il de discourir longuement, comme pour s'enivrer. En attendant, si je saigne, tout ce sang est perdu. Remarque bien que je n'ai pas dit que je saigne.
— J'ai dit que je pensais t'avoir blessé.
— À vrai dire, nous aimons à nous torturer. Mais cela m'invite à la vie. Tu préférerais, par goût, en mourir. Ce goût est aussi inexplicable que le trouble que te cause mon sang. Il y aurait beaucoup de discours à écrire là-dessus, ou simplement les tenir pour divertir les hommes et les tenir à l'écart de la vérité.
— Tu choisirais plutôt l'amour, et faire de beaux discours sur tes sensations et celles que tu crois susciter.
— Ne sois pas obscène, ni méchante. Je ne m'explique pas le plaisir, mais je crois qu'il vaut mieux parler du plaisir, et non pas ni de goût ni de trouble qui n'exprime rien que la médiocrité où parfois l'esprit se complaît. J'aime le plaisir, et je voudrais provoquer le tien.
— Encore un défi! Quoique je ne sois ni obscène, ni méchante. Que je te fasse des reproches et que ma langue s'égare à les oublier dans ton coeur, je ne le nie pas. Mais je n'ai pas tenu l'obscénité, et la méchanceté ne m'apparaissent pas, sinon dans le coeur des hommes, quand mon propre coeur bat la chamade et s'essouffle au point que je me vautre dans un lit, et ne m'y console pas toute seule de la peur.
— Souvent, et nous aimons à penser que le hasard n'y est pas pour rien, les objets s'assemblent entre eux de façon à former, sur l'écran de nos pensées, de grandes choses et de petites choses, spirituelles ou franchement vulgaires. Ainsi, certain jour, je rencontrai un arbre, un pommier à vrai dire et, au pied de cet arbre, le cadavre d'un serpent. Vois un peu la belle pensée pour un homme aussi facilement émotif que moi! Je contemplais cet assemblage fortuit et significatif, quand une femme vint à passer. D'autres idées, qui succédaient aux précédentes de façon fort logique, me vinrent à l'esprit, et je m'en délectai. Moins toutefois que de la pomme, que la femme s'était mise à croquer après l'avoir arrachée de sa branche. Mon esprit fumait de toute sa vapeur, tandis que je m'empiffrais de tous les détails de l'assemblage ô combien fortuit et significatif que le hasard d'une innocente promenade m'avait mis sous la dent. La même dont je croque la pomme qu'avec un sourire gentillet la jeune femme me tendait. Je mâchais, regardant des yeux qui ne me quittaient plus, sans me rendre compte que je venais à mon tour, de précipiter mon âme dans les abîmes infernaux. Ce ne fut pas sans mal, et cela me fit réellement très mal, que, au moment où la pomme mastiquée gagnait mon estomac, je vis, ô noire Enyo, le serpent se réveiller d'un profond sommeil, s'étirer plus longuement encore que d'habitude, et se dresser, entre moi et celle qui tenait le détestable trognon.
— Tu voudrais réussir à faire entrer le monde dans un bocal de verre, à travers lequel tu pourrais le voir agoniser. Seul Dieu peut juger, à moins qu'il n'ait choisi de mourir avec son image;
— Ton esprit, dit l'hiver, tu l'as foutu dehors, et nous avons baisé comme deux pédérastes.
— Tu deviens cruel. Je provoque ta cruauté. Peut-être ai-je le goût, sinon du suicide, du moins de la torture.
— Quelquefois la vérité perle à tes lèvres, mais j'aurais souhaité que ce soit de l'amour, et pas simplement: je t'aime. Pardonne-moi de te rappeler au plaisir de la chair, ou plutôt ne me pardonne pas (au nom de quoi me pardonnerais-tu?) et baisons.
— Tu es impossible.
— J'ai tout de même réussi à te faire sourire, aussi vrai que nous n'avons jamais fait l'amour.
— Tu ne fais tout de même pas l'amour à toutes les femmes que tu rencontres?
— Je n'ai jamais rencontré que toi, mon amour.
— Tu jures que tu n'as jamais fait l'amour?
— Je n'ai pas dit cela. Ne sens-tu pas, à m'entendre, que je désire l'amour comme un homme qui le connaît?
— J'aime l'amour et je ne te comprends pas.
— Je ne te demande pas d'aimer l'amour, mais de m'aimer, moi, dans l'instant et plus tard aussi si tu le veux.
— Tu doutes de pouvoir m'aimer toujours.
— Est-ce une question?
— Ne réponds pas. Je voudrais pouvoir effacer tous les doutes qui heurtent mon esprit, mais je ne peux pas m'empêcher de poser des questions.
— Je ne peux pas me forcer à y répondre. Les vrais sentiments ne répondent pas toujours à l'attente. Et qui peut augurer?
— C'est bien ce qui me chagrine.
— Crois-tu que ce ne soit qu'un chagrin? Est-ce que le chagrin porte des hôpitaux sur son dos? L'usure véritable n'est pas un chagrin, et l'amour n'en est pas la cause. L'amour est une anecdote, sur quoi tu te reposes. J'aimerais te donner ce repos.
— La mort est le plus sûr repos.
— Non pas le repos, mais le lieu du repos. Quant à ce milieu, nul ne sait que je sache toutefois, où il est ni comment il est, avant de se demander pourquoi. Mais peut-être devances-tu la question.
— Je n'ai pas peur de mourir. J'ai peur de vivre.
— Mais tu ne veux pas mourir.
— Je ne le pense pas. Je n'ai pas dit que j'acceptais la mort. Je ne la refuse pas non plus. Je préfère parler d'amour.
— La mort me fascine. Je vis de cette fascination.
— Je préfère parler d'amour.
— La mort comme une lente usure, ou une brusque destruction de ce qui vit, de ce qui pense, pense vivre et mourir.
— Je préfère parler d'amour.
— Eh bien, fais-le. Sinon rabaisse ton caquet.
— Soit.
— Soit l'amour, ou ton silence?
— Soit la mort dont tu veux m'obséder.
— Je ne veux pas t'obséder.
— On le dirait pourtant. On dirait que tu te venges de ne pas me posséder en tentant de faire passer la mort pour ta maîtresse. La mort n'a pas d'amant. La mort n'aime pas. Elle tue. L'amour ne tue pas.
— Il désaltère. J'ai soif, et il faut que je me désaltère. Courons vite nous désaltérer à la source la plus proche, les draps comme l'eau baignant nos corps et les purifiant à jamais.
— Tu cultives des images surannées.
— Non, je délire. Mais sans l'ivresse que tu ne veux pas partager. Et qu'est-ce que délirer sans ivresse, sinon devenir fou.
— L'amour n'enivre pas. Je serais folle si je le croyais.
— Tu es malade de ne pas le croire. Et moi je ne guérirais pas de cet amour, même si je dois vivre.
— Crois-tu que le simple contact de mon corps pourrait t'en guérir?
— Ne me pose pas ce genre de question. Baise.
— Je baiserai. Je baiserai pour me voir, pour te voir. Je baiserai ton absence de grâce et j'en ferai un enfant pour témoigner que je ne t'en veux pas d'être un monstre et de me terrifier.
— Ne pleure pas, et surtout ne crie pas.
— Je pleure, je crie, je suis folle, j'aime, j'ai peur, oh si peur.
— Je te demanderais de me dessiner un mouton, tu aurais aussi peur. Tu as peur de ce qu'on te demande. Celui ou celle qui t'a demandé de lui dessiner un mouton se fiche pas mal que tu n'aies rien dessiné. Moi je te demande de m'aimer, et je me fous pas mal que tu me dessines un mouton. Toi, tu me demandes de t'aimer, et tu voudrais que j'aie la force de ne pas te demander ce que cela signifie pour toi.
— Tu reviendras me voir, souvent?
— Je reviendrai, et je t'aimerai toujours, à ta manière si je peux. Si je ne peux pas, nous aurons de longues conversations, et tu feras ce que tu pourras pour me retenir.
— Tu ne tenteras rien.
— Je tenterai de ne pas m'enfuir à toutes jambes en poussant des cris pour effrayer les curieux qui se demanderont entre eux ce que tu m'as fait pour me mettre dans cet état. Il y aura beaucoup de curieux, et je les inviterai à se taire et à te respecter. Ils se tairont, mais ils ne pourront pas s'empêcher de penser que je suis fou à lier et que tu ne mérites pas ton sort.
— Le sort ne se mérite pas. Tu cultives des châtiments, des peines, des sentences, des sanctifications, des couronnements. Tu cultives la négation de la vie.
— Non point l'assassinat, et c'est heureux.
— Heureux celui qui assassine ce qu'il aime!
— Ne me dis pas que tu voudrais que je sois heureux!
— Puisqu'il faut mourir, que je meure aimée.
— Mais vierge. Ce serait malheureux de tuer une vierge, même aimée. Je serais malheureux de te tuer, d'un malheur qu'il me faudrait porter tout seul. Excepté si tu me trompes, même vierge. La soif de justice, étanchée, me serait une certaine joie, histoire d'effacer tant de discours et la vanité de nos promenades, aussi espacées soit-elle.
— Je les souhaiterais plus proche, si tu voulais.
— A quoi bon. Nous rédigerons un résumé de notre situation, et nous le peaufinerons à chaque promenade, en évitant de nous regarder, au cas où les choses aient changé sans qu'il y paraisse à nos yeux. Je me souviens... mais je vais sans doute l'ennuyer, comme d'habitude.
— Tu as beaucoup d'habitude, mais pas celle-là.
— C'était le temps d'une de mes vies antérieures.
— Tu as déjà vécu?
— J'ai beaucoup lu
— Je n'étais pas exactement un arbre, mais quelque chose de très ressemblant à un arbre.
— Tu m'intrigues. Un arbre est un arbre, et tu es fou à lier.
— Peut-être un être hybride, entre l'arbre et l'homme. La moitié inférieure de mon corps était celle d'un homme...
—...parce qu'il y a des choses à quoi tu tiens par-dessus tout...
— La moitié supérieure, celle d'un arbre.
— Voilà le personnage bien planté.
— Ainsi, je possédais la faculté de locomotion...
— Hum!
—...de par les jambes d'hommes qui me menaient où je voulais aller. En même temps, et c'était là, oui, mon originalité, peut-être même ma supériorité sur toutes les choses de la nature, non seulement je pouvais figurer les quatre saisons — ce qui est naturel, mais surhumain — mais encore, j'avais le pouvoir de fleurir comme bon me chantait; je n'avais qu'à me déplacer, ce que me permettaient mes jambes, à la recherche d'un printemps toujours présent quelque part sur la terre.
— Voilà qui figure assez bien ton goût pour la liberté.
— Lorsque mes jambes ne pouvaient concurrencer la vitesse du soleil, j'empruntais une bicyclette, que je conduisais à l'assiette, n'ayant pas de bras. Le freinage, souvent nécessaire sur nos routes, et les ralentissements divers qu'on rencontre autour de travaux ou d'accidents, réclamaient un système de freinage, ingénieux et en tout cas utile pour les gens de mon espèce, qui s'exerce par un simple arrêt du mouvement des jambes sur le pédalier, voire d'une légère traction arrière sur ce même pédalier, ce qui ne saurait, à moins d'une trop grande fréquence, endommager ni la chaîne, ni le pignon.
— Tous ces détails techniques m'éclairent.
— Ainsi, un jour que je pédalais en direction d'un pays étrange, à la recherche d'un temps plus clément, et tandis que mes feuilles commençaient à roussir, je rencontrais, dois-je le dire, mon âme soeur.
— Et je souris en te voyant.
— Non pas, non, un arbre muni de jambes, comme je l'étais, mais un adorable chêne sauvage, de sexe féminin, planté un peu à l'écart des platanes qui occupaient les premières places sur le bord de la route. Je tombai, si je puis dire, éperdument amoureux de ce beau chêne enraciné, et, comme je lui contais fleurette, je résolus de l'arracher à la maudite terre que l'automne menaçait de son feu infernal. A l'aide de ma bicyclette, que je mis en pièces détachées...
— Où conduit l'amour, comme à ces pénibles sacrifices.
—...je confectionnai un appareillage savant dont j'espérais qu'il rendrait sa liberté à l'objet de mon amour. Et comme de juste, j'y parvins, non sans mal à vrai dire, le chêne étant pourvu, par la nature, d'une forte densité. Après quoi, ayant remonté ma bicyclette, mais de manière à pouvoir transporter mon amante, et ayant chargée cette dernière sur le porte-bagages que je venais d'inventer, je donnais le premier tour de pédale, puis le second, et enfin une multitude incalculable de coups de pédales qui nous menèrent, tendrement enlacés sur notre machine, aux premiers contreforts derrière lesquels le printemps avait lieu. Oui, derrière ces montagnes, les arbres sont en fleurs, mais déjà, ici, l'hiver invente mille tourments pour les maudits êtres hybrides qui ont le malheur de n'être ni hommes ni arbres mais les deux à la fois, enracinés dans cette terre ingrate, avec de maigres bras qui n'ont d'utilité qu'envers les quelques rares démangeaisons qui viennent jeter un peu de cet imprévu sans quoi l'esprit ne saurait supporter sa fatale destination. Et que dire, que dire, de cette pauvre tête nue qui rêve de l'ombre d'un feuillage. Ah! ce beau chêne, à quelques pas de moi, si je pouvais le déraciner et le planter à mes côtés, pour qu'il me fasse de l'ombre les jours de grand soleil, et m'assure un peu de chaleur quand le temps est au gris.
— Oh! je t'assure que pas un instant je n'ai songé à opposer le mariage à ta fièvre d'amour.
— Je connais ton goût pour les classiques.
— Je ne me sens pas l'esprit à dorloter le foyer de tes rêves.
— Mais c'est toi qui rêves! Stagnerais-tu ici si tu avais un tant soit peu le sens de la réalité. Mais tu es comme les mauvais dormeurs qui prétendent ne pas rêver et que l'idée même de rêve empêche de dormir.
— Il est vrai que j'ai du mal à trouver le sommeil, et les rêves sont rares qui ne me tourmentent pas. Sinon je me remémore quelque joie passée, et je n'en espère pas de nouvelles, excepté celles qui pourraient me venir de toi, mais sous quelle forme, et par quel chemin. Ou bien ce sont tes tourments d'amoureux fou, et moi folle d'amour, convaincue, par la force des choses, de ma folie, et doutant à tout prix que l'amour n'est qu'une façon de parler quand on n'a rien à dire. Rien à dire, c'est dire si je me sens vide de sens, et hors de moi, comme si je n'avais aucune raison de trouver la colère là où je n'avais composé rien que de très serein. Je pourrais en rire, si je ne te sentais pas tenter l'impossible pour me sortir du pétrin où je me suis fourrée avec l'accord tacite de la vie. Je ne pleure pas non plus, puisque les larmes t'agacent. Je t'ai simplement demandé de faire un bout de chemin avec moi, pour parler d'autre chose que ce qui nous écrase, mais de quoi? De quoi parler, puisque je ne suis pas bien, et que tu n'es pas mal. J'ai rencontré le feu, mon esprit réunissait toutes les conditions pour espérer ne pas s'y brûler. Je me croyais inextinguible. Et pourtant, je me suis enflammé à la première approche. Avec quelle obscurité j'ai joué, et sans l'éclairage promis pas tant de littérature. Mon coeur est pauvre, et mon esprit désolé. on ne se joue pas impunément des règles de l'art. Pourtant, à cette époque, j'en avais fini, croyais-je, avec les divagations de l'esprit dans la végétation carnivore de l'imagination. J'avais renoncé à toutes formes d'expression, redoutant, pour y avoir touché, qu'elle ne me transformât en un néologisme que personne ne prononcerait sans quelque amusement intérieur. À quoi bon écrire ce que le coeur voudrait, si cela terrorise l'esprit. L'esprit sait où il va si le coeur lui montre le chemin. L'esprit préfère d'autres spéculations exemptes de sentiments. J'avais choisi les chiffres, et n'ayant nul génie à pousser le calcul au-delà de ce qui avait déjà été fait, je me contentais de résoudre des problèmes, plutôt des exercices dont la solution est au prochain numéro. Lavage de cerveau, pour effacer toute trace de passion, sachant que c'est là que le coeur s'arrête et que l'esprit n'y peut rien, sinon se perdre. J'en étais là quand je rencontrai celle que je nommerai Ariel, simplement pour ne pas la nommer puisque son mal n'est plus et que le passé est le passé. Oublions les détails que la réalité voudrait nous imposer, pour plus de clarté, mais sans prétention. Je dis que la réalité est obscure et que je n'ai pas la prétention de l'éclairer par des détails. Je me contenterai de quelque accent de sincérité dont j'ai le secret et qui résonne bien quand la dérision, surmontée de son accent circonflexe dont les deux versants mènent au même endroit désolé, quand la dérision, dis-je, met en sourdine, et non point totalement tue, en sourdine sa voix rocailleuse qui suspend pour un temps la compréhension des choses les plus simples pourtant. Ariel avait l'apparence d'une jeune fille. Je dis l'apparence, car il ne me fut pas donné de mettre bas les voiles, ni par elle, qui abhorrais la chair, ni par moi, hésitant à violer le manque de transparence qui, d'opaque presque, devint tout hermétique; on ne me reprochera pas de traiter de femme un être que je crus tel. J'ai connu des femmes; je sais de quoi je parle. Un homme est un homme; même rêveur, il a le goût des preuves. Quoiqu'il en soit, et pour nous en tenir aux hypothèses, les signes extérieurs dont elle s'arrangeait de façon fort séduisante, déclenchèrent en moi une série de sentiments qui, après quelques révolutions autour de l'objet de mon attention, s'arrêta sur un mot exemplaire, mais fatal et sans retour: amour. Oh c'est bien là le mot le moins chargé de sens de la panoplie sentimentale de notre genre, et s'il est quasiment vide de sens pour notre entendement, il est un esprit moins sagace qui se plaît à lui en donner, peut-être pour se révéler à lui-même moins falot qu'il n'apparaît d'ordinaire. Amour, je t'ai rencontré, que tu existes ou non. Je me fiche de savoir si tu existes ou si tu n'es qu'une illusion. Je me fiche de savoir si mon esprit me joue des tours et si je dois ne pas m'en remettre. Je me fiche des conséquences de mon acte. Acte! voilà le mot sur quoi s'écorche ma langue. Car s'il y eut, à n'en pas douter, maintes preuves d'amour dont la moindre est un simple aveu, d'acte il n'y eut point, sauf pas l'aveu, de mon côté, qu'il me pressait. À quoi elle répondit que le mot avait pour elle un sens tout différent, et qu'elle y avait renoncé. J'eu l'impression redoutable, de m'être entiché d'une bonne soeur. J'allais raturer l'amour qui se révélait en moi pour la première fois puisque je devais renoncer, sinon à y produire, du moins à m'y extasier pas le biais naturel de la chair. Je m'éloignais, pour me morfondre, jurant contre le sort, d'épouser la première venue, de lui faire des enfants, et de l'aimer tendrement jusqu'à la fin de mes jours.
— Pour qui me prends-tu? Nom de dieu, mais pour qui me prends-tu? t'es-tu écrié, et quelques-uns t'ont regardé d'un air hagard, mais le train s'éloignait, et leurs regards m'ont figée sur le quai.
Puis je suis demeurée seule, sauf un ou deux qui ne me regardaient pas, et j'ai trouvé la force de retourner sur nos pas. Enfin, j'ai aperçu, au bout du long mur de pierre, le monumental portail, et j'ai confirmé que ta visite m'avait fait beaucoup de bien, mais que j'étais lasse, et que je regagnais ma chambre pour préparer ta prochaine visite. Je les ai assurés de ma sérénité, et ils ne m'ont pas crue. Maintenant, ils écarquillent les yeux, ne disent rien, et ne me quittent pas une seconde. Ils espèrent que la nuit m'apportera le sommeil, mais ils n'y comptent pas trop. J'ai cependant promis de faire un rêve merveilleux cette nuit, pour qu'ils sachent demain, quand je le leur dirais, que j'ai besoin de toi. À vrai dire, tu es leur bête noire. Ils te regardent de travers et n'aiment pas tes allures. Certains disent que tu es un médiocre, et que c'est de ta faute si j'en suis à balancer entre l'amour et la mort. Ils disent que tu es plus fou que moi, mais que ton public te préserve de ce que tu mérites. Pour toi, ils ne parlent pas de guérison, mais de tortures à t'infliger pour te faire passer le goût et l'envie de tes folies. Ils imaginent une médecine pour terroriser et détruire les poètes. Je ne crois pas que tu sois poète ni fou. C'est moi qui te trouble, et tu es assez bon pour supporter leurs sarcasmes et leurs médisances. Je t'écris pour que tu m'écrives. Je comprends mieux tes lettres que ta conversation, peut-être parce que je peux relire, ou peut-être parce que c'est ma voix qui redit la tienne. J'en écris long pour que tu aies le temps de m'aimer, et pour que ta mémoire ne retienne pas tout, et pour que ton esprit y revienne sans cesse, s'abreuver à ma source et s'y délecter toujours de la même eau. Cependant, je me coucherai ce soir avec un peu d'amertume dans le coeur. Je crois que tu n'aimes pas entendre toutes les choses que je dis. Tu préfères choisir selon ton goût. Le reste ne t'émeut pas, ou tu t'en sers pour me faire mal, et ce n'est pas toujours la sincérité qui te motive. Je n'ai pas dit que tu manques de sincérité, mais elle te sert souvent d'armure contre ma propre sincérité. Toutefois, il nous arrive de nous mentir pour préserver ton armure. Je ne suis pas amère, mais l'amertume est un goût qui me revient à la bouche pour me sauver du désespoir. Je désespère cependant d'y trouver toujours un refuge, et dans le refuge l'oubli des raisons de mon désespoir et, par-delà les figurations mentales qu'on voudrait que je confonde avec la vie, je sais ce qui me hante, pas toute ma hantise, mais c'est d'elle dont je peux parler le mieux. Tu aimes les fables, je crois, et les dialogues sans fin où tu perpétues tes faims de savoir; je sais des fables. Toutes n'ont pas une signification bien précise. Toutes les fables sont avares de détails, ou bien c'est un détail qui leur donne un sens particulier. Il y a les fables qu'on apprend de la bouche des autres, et celles que l'on a vécu soi-même. Il y a aussi les fables en cours de formation, inquiétantes fables qui peuvent rendre fou quand leur fin ne se laisse pas deviner, ou quand elles vident nos prévisions de leur substance, et la répandent, s'y acharne l'immanquable sort de chacun. C'était l'été. Tu observais une fourmilière près d'un arbre, et tu dis que cela t'inspirait du dégoût pour toute forme de vie communautaire. J'ai ri, et te voilà suspendu à mon rire, comme si tu t'étonnais toi-même de t'attarder au rire d'une fille de passage. Je raille un peu ta vanité, mais tu ne t'intéresses qu'à mon rire, et tu dis, pour me charmer, que tu ne m'aurais remarquée si je n'avais ri. Désormais, pour te plaire, il faut que je rie. Je ris beaucoup, à propos de tout, et cela finit par t'agacer, que je ris pas exemple de ce qui ne t'inspire que du dégoût, comme les fourmis. Nous nous quittons enfin. J'ai avalé mon rire, un peu étourdie, et tu t'agites en signe d'agacement. J'aurais pu t'oublier, ou simplement me souvenir de ma stupidité, et en rire peut-être un peu confuse, mais j'ai voulu t'offrir une autre image de moi. Par vanité, ou parce que le sort me provoquait. Cette fois, tu lisais. Je m'approche. Je fais de l'ombre sur la page. Tu lèves la tête. Encore moi.
— Quel bonheur que vous ne soyez pas aveugle! dis-je.
— Pourquoi? À cause de vous?
— Non, à cause des fourmis, du livre enfin.
— Vous vous méprenez. Je disais: aveugle à cause de vous, pourquoi?
— Je pourrais vous crever les yeux?
— Si je vous importune, oui, pour vous venger d'une mauvaise plaisanterie, ou d'une médisance, ou d'une proposition audacieuse. Vous châtreriez ma méchanceté, ma bêtise, ou mon cadavre, en me crevant les yeux. C'est un réflexe féminin.
— Je ne comprends rien à ce que vous dites, mais nous avons au moins un point commun.
— Ah! oui, lequel?
— Nous aimons la conversation.
— Je ne la déteste pas quand elle tourne mal.
— Vous êtes provocateur.
— Et vous provocante!
Tu te lèves, fermes le livre. Je frissonne. Tu as de nouveau cet air renfrogné qui te va si bien.
— Allez! dis-tu en détalant presque. J'ai d'autres chats à fouetter.
La meilleure façon de m'intriguer, et d'encourager ma curiosité. Je jure de te revoir. Je t'aime déjà. Mais tu ne reparais plus. Je retourne à cet arbre. Il y a toujours une fourmilière, et la patine d'une racine où tu t'assois pour lire. Mais tu manques au décor. Un jour, presque affolée de ne pas te trouver, je dépose un baiser sur l'écorce de l'arbre et c'est le moment que tu choisis pour reparaître, dans mon dos.
— Héla! héla! jeune fille! Que faites-vous donc à cet arbre qui ne vous a rien fait.
— Mais rien, voyons!
Je rougis.
— Rassurez-vous, il est insensible, et si par mégarde il a senti quelque chose, il ne vous en veut pas.
Coquelicot.
— Vous embrassez bien.
Feux.
— Remarquez que je n'y connais rien dans ce domaine, et je ne veux pas livrer tous mes secrets à une jeune inconnue qui se livre à de bien étranges pratiques. C'est un objet de la nature. Vous le préférez à la nature? Moi, je préfère son ombre, que je distingue très bien du soleil. Le malheur à voulu qu'une colonie de fourmis, détestables insectes, s'y installe, ce qui est préjudiciable pour ma lecture. Gardez-vous bien de l'embrasser n'importe où. Il contient des fourmis que vos lèvres n'apprécieraient pas.
Tu t'éloignes. Je suis un tas de cendres que tu éparpilles d'un coup de pied. En fait, et le décor n'est plus celui de la campagne, mais une ville, je te revois. À ton bras, une fille. Nous nous ressemblons comme deux gouttes d'eau. C'est peut-être dans un miroir. Je déteste mon image. Je ne lui ressemble pas. J'ai beau le dire, le crier même, personne ne croit que je suis différente, ou bien ce que je vois dans le miroir, c'est un temps passé, que je voudrais oublier. C'est peut-être parce que je n'oublie pas qu'on me croit la même. Ce que je n'ai pas oublié, ce sont mes souvenirs, rien de plus. Je les conserve, et s'il m'arrive de m'en servir, ce n'est certes pas pour me faire mal. Ils manquent trop de l'exactitude qui blesse quand elle se reflète. Je te vois dans un miroir, et tu es tel que tu apparais, tel que tu es. Moi, je m'efface, ce n'est pas moi qui efface, mais c'est comme cela, et tu restes seul accroché au miroir. Tu crois à l'exactitude des reflets, et tu dis que ce sont des approximations, mais si proche de la réalité qu'il faut faire peu de cas de la différence. La différence est infime, mais je m'y retrouve, et personne ne vient me chercher là où je suis. Dans l'onde que tu brises pour taquiner les héros, j'ai bu la coupe amère.
Ainsi, aux plus beaux jours de ma jeunesse, spéculateur encore indemne, je vis que l'amour était un leurre, et que la femme n'était peut-être pas ce que je croyais qu'elle fût. Je tentais d'oublier Ariel, conscient cependant que ma tentative n'était que le premier pas d'un drame qui allait se jouer sans que j'y modifiasse un détail. Je rencontrais une certaine C. à qui je fis beaucoup d'enfants, ce qui l'amusa jusqu'au délire. Elle délira tant que je n'eus d'autre préoccupation que de m'en défaire, mais sans y paraître, car je tenais à ma situation, et je retournais, chaque fois que le silence et la solitude s'accordaient à me le permettre, à la pensée de mon unique amour: Ariel. Je lui écrivis une lettre toute simple, de cette simplicité qui manipule des désordres complexes, fausses ingénuités par lesquelles je savais que je lui plaisais. Elle ne répondit pas. Les jours passèrent, monotones et graves, et je me morfondais, comptant les marmots que je donnais au monde et hurlant de terreur chaque fois que j'étais proche d'en instruire un nouveau. Je me décidai alors d'écrire une seconde lettre. Je n'y cachais ni mon inquiétude, ni mon fol espoir. La réponse, cette fois, m'éclaboussa. Je lus, relus, une fois à l'endroit, une fois à l'envers; je démontai toutes les pièces du mécanisme, remontai, le regardai fonctionner comme une horloge sous mes yeux étonnés. Qu'est-ce que ceci, mon Dieu? m'écriai-je. J'avais rêvé, de la première rencontre, d'une jeune fille toute pure et diaphane, certes. J'allais cultiver sa douceur et le choix de ses mots. Je l'avais logée en robe de dentelle entre une cheminée rustique et un rouet non moins ancien. Sa lettre me scia. C'était de la littérature. Cela sentait les miasmes du laboratoire intime. Je connaissais cela par coeur. Je m'y inventais de nouveau, retrouvant les premières années de mon adolescence entre un dictionnaire épais et un énorme manuscrit. Je chassai de mon esprit quelques idées noires qui s'épanchaient à cause de ma désillusion, et je me mis à tourner en rond, les mains croisées dans le dos pour prier ma réflexion de ne point dépasser le cadre des choses intelligibles. "Ariel, me dis-je, qu'est-ce que ceci? Je te croyais toute innocence et pureté! Je te croyais un ange descendu du ciel pour m'éclairer sur la vanité des choses de ce monde. Je n'ai pas violé ta douceur, malgré le feu qui dévorait mes liens. J'ai épousé la vie pour ne pas perdre conscience. Et voilà que je m'évanouis. Je tourne de l'oeil avec lenteur, éparpillant autour de moi les pages de ta lettre. Qu'est-ce que ceci, où tu me donnes de la littérature? Dois-je entendre que tu n'es point ange, mais la bête qui reparaît, s'extrayant à grands coups de griffes de l'inextricable forêt de mon adolescence, où des romans m'ont fait perdre la tête? Ariel, je te redoute. Tu es le néologisme que je tentais de fuir. Oh que ma tête éclate en morceaux! Bête immonde, je reconnais ta patte. Tu te moques de mes désirs. Tu m'imposes les tiens. Je reconnais ta langue absconse dont le baiser est un stigmate. Je te fuirai. Je t'échapperai à nouveau. En fait, et sans me forcer beaucoup, je retournais à mes premières amours, avant l'Ariel du dernier printemps, bien avant l'illusion d'un amour qui n'était que la tentative de séduction de la bête que j'avais chassée de mon lit et qui, pour tromper mon coeur, se faisait passer pour un ange, sachant qu'immanquablement je me poserais la question de son sexe, et comment m'y satisfaire.
Ainsi, je suis l'Aurore. Ce matin, étant un peu lasse, j'ai choisi, pour me manifester, la première fenêtre venue et, comme elle n'a pas pu supporter toute mon ardeur, habituée qu'elle était à recevoir chaque matin seulement sa part de soleil, et surprise que je m'offre tout entière à elle, laissant dans l'obscurité toutes ses soeurs, elle s'est enflammée. Maintenant, elle n'est qu'un petit tas de cendres au pied du mur, et il y a un homme, encore vêtu de son pyjama, qui me regarde avec un air hagard, et comme je le presse de questions pour savoir qui il est, ce qu'il pense, ce qu'il entreprend et ce qu'il laisse, il ouvre la bouche sur un mot qui ne sort pas, malgré tous les efforts qu'il semble accumuler dans sa chétive poitrine. Il est là, un peu gauche, à me regarder, et je crois qu'il n'a pas peur du tout. Simplement, il cherche à me dire quelque chose, et cette chose ne sort pas de sa bouche. Tantôt il me dévisage, tantôt il regarde le petit tas de cendres au pied du mur. Je ne sais pas s'il regrette sa fenêtre; moi, en tout cas, je ne vais pas m'éterniser là à attendre qu'il me dise ce qu'il veut me dire, en admettant qu'il ait réellement quelque chose à me dire. Alors bonsoir!
— Pardonne à ces obscurités, comme tu sais si bien le faire. Pardonne-moi. Si loin, j'ai pensé être le soleil, ou au moins le plus infime de ces rayons, ce matin. C'est pour moi le plus sûr moyen de couvrir la distance qui nous sépare. Merci, je vais bien. Je titube encore un peu, mais on ne se remet pas de l'amour aussi simplement que tu le dis. Et j'ai été, crois-moi, plus qu'étourdie. Ont chacun sa manie, et le plaisir qu'il y peut prendre, au risque de ruiner son esprit, ses facultés mentales. Moi, je possède une manie des plus détestables. À la fin du repas (on mange bien ici) on m'apporte des fruits, que je préfère pulpeux et colorés et, pour mon grand plaisir, et satisfaire mon tic, je les écrase sous le poids de mon corps, entre mon front et le rebord de la table, entre mes deux mains, quelquefois entre mes genoux que je serre l'un vers l'autre, parfois même je me couche sur les fruits, et les écrase dans mon lit. En fait, j'ai mille manières de satisfaire cet instinct maudit, et il ne se passe pas de jour que je n'en trouve une nouvelle, qui marque un progrès sur les précédentes. J'ai inventé les positions les plus originales. Ainsi, je me tiens en équilibre sur la tête, les bras en croix comme une balance, et une grenade toute pleine de soleil et d'eau me sert de support, qui finit pas céder sous le poids, éclate en mille morceaux sanglants et sucrés qui maculent ma chevelure, blessent un peu mon crâne, et me jettent sur la terre qui m'arrache un cri douloureux. Comprends-tu? Et c'est de ce cri douloureux que je me nourris. Oh! non, je ne suis pas le château tout entier. Non, je ne suis pas une fenêtre, ni une porte, ni le toit, ni les fondations. Je suis une majestueuse colonne, de vingt tambours de haut, et ma tête est couronnée de feuilles d'acanthe. Je suis de pierre et je n'ai pas de coeur. Et, captive entre les captives, car j'ai de nombreuses soeurs, je regarde le temps passer, et ma pierre se patine lentement. Non, je ne m'échapperai pas. Non, je ne m'userai pas jusqu'au néant. Je vous dis que je suis cette colonne, et que je suis vieille, et que je vous regarde. Non, je ne vous écraserai pas. Je suis là, debout, et je pourrais toucher le ciel si vous vous laissiez aller à l'imaginer. Ainsi, je touche le ciel, puisque vous fermez les yeux pour l'imaginer. Et puis vous passez votre chemin. Non, ne le niez pas, vous ne m'avez pas vue. Vous m'avez simplement touchée, et je vous ai aimé le plus tendrement du monde. Tu m'as parlé d'une prochaine visite. Je t'aimerai plus encore, mais cette fois, je t'en prie, ne me vante pas les charmes de cette architecture où je ne cesse plus de guérir. Car c'est la chose la plus bête et la plus banale qui puisse arriver à une femme, et c'est à moi que cela arrive. Maudite fatalité et méchant destin! Me voilà dans de beaux draps! Si ces maudits murs ne reflétaient pas aussi méchamment ma propre image, mais c'eût été trop simple, peut-être, s'ils n'avaient rien reflété du tout. Voilà les choses bien compliquées par ces reflets. Sans cela, j'aurais sans doute retrouvé mon chemin sans trop de mal, mais ces murs compliquent tout maintenant. Sans doute ce dédale eût été trop simple sans ces reflets qui font que je ne sais plus où je suis quand je suis certaine d'être ici. C'est un reflet? oui, peut-être bien n'est-ce qu'un reflet. Dans ce cas, je suis ici. Mais je ne me sens pas ici. Je sens bien que je ne suis pas ici. Pas plus que je ne me sens ailleurs, où je me vois, et où je suis peut-être. Je pourrais marcher. Cela m'avancerait peut-être. Dans le bon sens. Et je fais beaucoup d'effort pour tenter de marcher. Mais le premier pas est difficile, comprenez-vous? Le premier pas est toujours difficile en toutes circonstances. Mais qui le fera? Moi, ou un simple reflet? Si je fais un pas, n'importe quel miroir reflétera ce pas, n'est-ce pas? Et! bien, non. Je fais un pas, et je constate, en me regardant, que je ne l'ai pas fait. C'est peut-être simplement parce que je n'ai pas bougé, en fait. Je fais un pas, mais je ne l'ai pas fait. C'est tout simple. Peut-être qu'en ne bougeant pas, je me verrai marcher. Avec ces reflets, il faut s'attendre à tout, et surtout à ce genre de chose.
— Peuh! Je n'en crois rien.
— Vous avez tort.
— Ne vous vexez pas.
— Il y a de quoi.
— Avouez qu'il est difficile d'y croire.
— Et pourquoi donc?
— Parce qu'il n'y paraît pas.
— Raison insuffisante.
— Mais elle me suffit bien à moi.
— Est-ce à vous qu'elle doit suffire?
— Eh! je suis quand même la première personne concernée.
— On ne le dirait pas.
— C'est bien ce que je vous reproche.
— Quel homme stupide, qui fait des reproches à son propre reflet!
Depuis plus d'une semaine, je dors sans béquilles. Ce n'est pas facile de dormir quand le sommeil n'existe pas. Il faut l'inventer. Inventer le repos quand on travaille du chapeau! Je pense à toi. Je pense à toi pour que tu sois le rêve qui m'apportera le sommeil. Je peux dormir tranquille: tu ne me violeras pas. Il ramait. C'est beau un homme qui rame. C'est beau vraiment. A le voir ramer, je goûtai cette unique plénitude spirituelle que seule la beauté peut conférer à la créature qui contemple. Et je le regardais ramer, et je pensais qu'il n'y avait rien de plus beau qu'un homme qui rame, et soudain, sans que je pusse y résister, je me mis à brûler si fort de l'envie de posséder cet homme pour moi toute seule que je l'appelais par son nom, de la berge où je me trouvais, assise entre les herbes. Alors, il cessa de ramer, et je le trouvais moins beau, mais je pensais que ce n'était là que l'effet de la surprise, qu'une jeune fille l'appelât, et qui plus est par son nom, tandis qu'il ramait, d'une berge qu'il distinguait à peine, et vers laquelle il se demandait s'il allait ramer, pour la rejoindre, et l'aimer peut-être. L'aimerait-il? Rien n'était moins sûr. Il n'avait jamais aimé personne, et il n'y avait aucune raison pour qu'il se mît à aimer quelqu'un en particulier. Il avait cessé de ramer cependant, et son regard tentait d'analyser ce qui se passait sur la berge. Une jeune fille agitait son bras, et l'appelait. Il reconnut son nom, mais pas la jeune fille. Qu'une jeune fille qu'il ne connaissait pas le connût à lui, et jusqu'à son nom, était-ce une raison suffisante pour l'aborder, lui faire la cour, et tenter de l'aimer, lui qui n'avait jamais aimé personne? Cela méritait réflexion, et il avait cessé de ramer pour peser le pour et le contre. Ainsi, immobile dans sa barque, avec les avirons comme deux bras prenant le frais dans l'onde, il avait perdu beaucoup de sa beauté, et je retournai sur mes pas, un peu effarouchée, certaine d'avoir, une fois de plus, manqué d'aimer quelqu'un. Je suis une enfant, et je t'agace sans doute. Non pas si tu m'aimes autant que tu dis. Une enfant, mais pas exactement une clé. Et il m'a tenue dans sa main comme un homme, d'ordinaire, tint une clé. Et j'ai eu peur, très peur, étranglée par cette main moite qui refusait de me lâcher, malgré mes pleurs. Et il a serré encore, et de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage, et il avait de méchants yeux pour me regarder. Alors, je ne sais pas ce qui lui a pris. Elle a tiré sur moi avec une violence inouïe, et il a lâché prise, et un gros juron lui est venu à la bouche. Il n'en pouvait plus. Il n'en supporterait pas davantage, disait-il. Et il s'est mis à courir dans le jardin en hurlant un tas de sornettes injustifiées, et puis il a disparu derrière les arbres, et on ne l'a plus entendu. Elle a fermé la fenêtre, et s'est couchée, après m'avoir négligemment jetée sur le plancher, où je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, craignant qu'il ne revienne pour me serrer dans ses sales mains mortes, et qu'elle lui dise non, et qu'il parte en claquant la porte, et qu'on me laisse là, toute la nuit, à attendre je ne sais trop quoi qui de toute façon ne me concernera que de très loin. Alors, cher, mesurez votre pas, mesurez le froissement des étoffes sur votre corps, mesurez chaque chose qui pourrait m'éveiller, mesurez, à la fin, l'épaisseur de mon sommeil. Ne me réveillez pas de cet abîme délectable où je confonds les significations secrètes des choses. Ne m'arrachez pas à mon rêve, à mes erreurs, à mes simples et pures amours que le hasard de l'inspiration me compose pour moi seule. Surtout, ne parlez pas. Écoutez si ça vous chante, mais rien que ma respiration, et les bribes de mon délire. Contemplez mon corps endormi, puisque vous le voulez, et que je ne suis pas de force à vous en empêcher. D'ailleurs, que me servirait-il de vous interdire l'accès de mon corps ensommeillé? Mais souvenez-vous bien que je n'ai rien promis, qu'il ne s'agit, pour moi, je l'ai bien précisé avant de m'endormir, que de tenter le plus long des voyages, et en aucune façon je ne vous ai invité à me suivre. Nul compagnon n'est assez proche pour devenir ma secrète destination. Je vous demande de ne pas m'éclairer. N'ouvrez rien que la lumière pourrait déserter pour m'éclairer. Mais une abeille s'est posée sur mon ventre, et je me suis réveillée. Je l'ai longuement regardée. Je n'ai pas crains qu'elle me pique. Et elle m'a piquée. J'ai serré les dents parce que la douleur était vraiment insupportable. Je suis très courageuse, quand je le veux, face à la douleur. Il y a un tas de douleurs que je peux supporter. Une piqûre d'abeille par exemple. Je serre les dents, et je ferme les yeux, et je me dis qu'elle va mourir. L'a-t-elle cherché? Je n'en sais rien, je dormais, au soleil, et l'abeille m'a prise pour une fleur. Et je me suis réveillée. Que s'est-il passé? Nul ne le saura jamais. Il reste que j'ai fait preuve d'une grande résistance à la douleur. Surtout, l'abeille va mourir. J'y ai pensé très fort pour que la douleur ne l'emporte pas sur ma sensibilité. L'abeille est la meilleure infirmière que je connaisse. Hier, j'ai eu de la visite, et j'ai couru vers eux comme une folle, comme si je craignais qu'ils me crussent morte, bonne à enterrer à l'écart des vivants; certes, je suis une étrangère ici. Je ne connais personne. Je reconnais cependant. Je suis une simple visiteuse, et je marche entre les tombes. Je m'arrête quelquefois, parce qu'un nom, la couleur d'une pierre, ou la senteur d'un bouquet ont réveillé en moi un vieux souvenir que d'autres choses avaient enfoui sous ma mémoire. Et voilà, à cause d'une photographie d'émail, à cause de ces cheveux bouclés et de ce regard immobile, à cause aussi de cette main à quoi l'harmonie de la pose doit toute sa vérité, voilà qu'un vieux souvenir refait surface, lentement, avec tant de précautions que je peux le croire animé du même souffle que moi. Pourtant, ce souvenir n'est pas le mien. Il appartient à quelqu'un que j'ai bien connu, et qui me l'a confié pour que la mémoire s'y amuse, et je ne suis pas loin d'en pleurer, car il n'est pas pour moi de souvenir plus cruel. Et je me fais soudain le douloureux reproche d'avoir oublié toute chose qui me manque cependant. Je marche entre les tombes, et j'ai bien l'air d'une visiteuse sans racines, parce que tout ceci m'est étranger, surtout parce que mon pas ne trahit pas mon désarroi. La nuit venue, les lourdes grilles de fer se sont refermées sur moi, et, de l'autre côté, j'ai regardé le vieux gardien qui agite sa lampe à bout de bras, à la recherche d'un visiteur qui se serait égaré entre les tombes, et que la nuit pourrait effrayer au point de lui arracher le coeur. Mais je ne crierai pas. Je ne m'attarderai pas plus longtemps devant cette grille, et, l'esprit aux brumes de mes pensées, je me mêlerai aux passants dans la rue. Comme eux, je suivrai mon chemin, toujours visiteuse des lieux particuliers où les vies se rencontrent. Je suis simplement seule, à recueillir le moindre des potins qui pourra justifier mes indiscrétions.
— Surtout, ne dîtes rien.
— Tout à l'heure, vous vouliez savoir.
— Et maintenant je ne veux plus.
— Vous attendiez autre chose?
— Puisque les choses sont ce qu'elles sont.
— Je ne vous le fais pas dire.
— Je ne dirai rien que je ne sache pas.
— Bien. Je me tairai.
— Est-ce donc si terrible?
— Si cela devait m'arriver, et que je le sache, je trouverais cela en effet terrible.
— N'y a-t-il rien à faire?
— Rien que je sache.
— Et vous savez tout bien sûr.
— Que je sache, oui.
— Savez-vous bien tout?
— En doutez-vous?
— Il y a bien quelque chose à faire!
— Je ne vois pas, non.
— Cherchez, je vous en supplie.
— Je ne vois vraiment rien.
— Oh! c'est horrible.
— Vous ne voulez toujours pas savoir?
— Cela m'aiderait-il vraiment?
— Je n'en sais rien.
— Pouvez-vous prévoir ma réaction en l'apprenant?
— Elle ne changera rien.
— Mais alors que faire?
— Attendre.
— Mais attendre quoi?
— Que ça arrive.
— Avez-vous prévu que je chercherai à vous tuer?
— J'ai tout prévu.
— C'est donc ça! Vous allez me tuer avant que je ne vous tue.
— Comment pouvez-vous être sûre que vous me tueriez si je ne tentais rien contre vous?
— Ce pistolet que j'ai dans la main.
— Allez-vous tirer?
— Je crois, oui.
— Que se passera-t-il alors?
— Vous mettrez en branle toutes les forces magiques, et j'échouerai dans ma tentative d'assassinat sur votre personne.
— Je ne suis pas magicienne. Je suis voyante. Je ne peux rien contre votre arme. Mais je sais ce qui va se passer.
— Appuierai-je sur la détente?
— Voulez-vous le savoir?
— Dites-le.
— En effet, vous appuierez sur la détente.
— Et le coup partira?
— Oui.
— Que se passera-t-il alors?
— Quelque chose que vous ne voulez pas savoir.
— C'est donc ça, ma propre mort, n'est-ce pas?
— Voulez-vous le savoir?
— Non. N'en dites rien. Quelle horreur! Je vais donc presser sur la détente, et le coup va partir. Cela demande si peu de temps?
— Voulez-vous savoir?
— Je ne sais pas. J'ai peur. Quelque chose me retient ici.
— C'est le destin.
Ils disent que je suis morte, quand je suis bien vivante, mais seule à le savoir. Allez donc faire comprendre à des êtres bouchés qu'ils se trompent sur votre compte! S'ils jugent que vous êtes mort, ils vous enterrent, et c'est tout, les uns parce qu'ils pensent que Dieu leur en saura gré tôt ou tard, et plutôt tard que jamais, les autres par souci d'hygiène. Mais si les premiers savaient l'horreur de ce qu'ils sont en train de commettre, ce serait plutôt des suppôts du diable, et leurs cérémonies de pures simagrées pour cracher à la face du Seigneur; et si les autres, au lieu de s'empresser de me jeter dans l'oubli, attendaient, pour être sûrs de ma mort, que je pourrisse, ce serait d'horribles criminels cultivant la pourriture pour la répandre parmi les hommes. Mais les gens qui s'affairent autour de ce qu'ils croient être mon cadavre sont pieux et sains. On ne leur reprochera pas de s'être trompés. Tout homme a le droit à l'erreur, pourvu qu'il demeure, par-delà toutes les tentations, pieux et sain à la fois. Dieu pardonnera un meurtre aux âmes pieuses, et l'humanité rendra grâce aux médecins. Mon âme est-elle pieuse? Je crois, oui. J'ai beaucoup d'amour et n'en suis pas avare. Mais Dieu me pardonne de ne pas leur pardonner et de leur en vouloir si fort. Suis-je propre? Suffisamment, je crois. Mais ils ne le savent pas, et je voudrais les tuer, parce qu'ils ne savent pas ce qui est propre et ce qui ne l'est pas. A leurs yeux, je suis sale, quand je suis propre. Ils pensent que je suis sale et ils me jettent dans un trou que les autres referment avec beaucoup plus de terre, à mon goût, que de prières. Je les hais, et je rage de ne rien pouvoir contre eux. Mais je vais mourir. S'ils pensent que je suis morte, c'est que je vais mourir bientôt. Ils sont repartis sans laisser de traces, comme tu vois, et j'ai regagné ma chambre sans avoir l'air d'une folle cette fois. Pour t'attendre. Attendre que tu te décides à me sortir d'ici. Possèdes-tu ce pouvoir? Si je suis ton ivresse, ô lape-moi vieux chien d'ivrogne, lape-moi autant que tu veux, mais tu n'auras pas la dernière goutte. Tu ne m'auras jamais tout entière. Tu peux bien te vanter de me posséder, personne ne te croit vraiment. Ils voient bien, tous, que tu n'avaleras pas la dernière goutte. Je suis à toi, sauf une dernière fois. Et tu as beau être plus ivre que tous, il manquera toujours à ton ivresse cette dernière goutte qui échappera à ta langue, que tu le veuilles ou non. Lape-moi, je suis toujours là, et tu peux me voir; je suis toujours là, et je te manquerai toujours. Ou bien je ne suis pas cette femme. Je suis ses pas. Ce que vous voyez dans le sable, ce sont ses pas, et c'est moi. Qu'est-ce que cela veut dire? Rien, sinon que le sable a sa façon à lui de montrer que je suis aussi vivante que n'importe lequel d'entre vous. L'asphalte n'en fait rien, mais je ne lui en veux pas, de même que je n'ai aucune amertume contre les vagues qui m'effacent. Je ne hais personne. Et quand elle sera morte, me direz-vous? Je suis ses pas, vous dis-je, et je n'ai pas besoin qu'on me repère pour exister. Et avant d'être ses pas? Je n'étais rien. Ce sont mes pas que tu aurais pu suivre jusque-là. C'est l'été. Le ciel est rieur de rire chaque année à la même époque. Je t'attends. Tu viendras. Demain. Maintenant le soleil va se coucher, et je vais me coucher, pas avec lui, seule, pas avec lui. Une dernière fois aujourd'hui, je mesure les pas qui mènent à toi, par le soleil à toi. Et je suis la dernière lueur, et je ne m'en cache pas. D'ailleurs pourquoi le nierais-je? À quoi me servirait-il de renier toute ma signification aux yeux de cet homme qui me regarde décliner. Accoudé au rebord de sa fenêtre, l'air vague et lointain, il s'éteint avec moi. Il me soupçonne de l'avoir induit en erreur. Mais c'est faux. J'ai assuré mon destin, voilà tout. Et lui me reproche un tas de choses dont il est le seul coupable. Mais il ne s'accusera pas. Il a trop d'orgueil, et il ne crachera pas dessus. Je ne suis pas celle qu'il croit. Et il me regarde comme si j'étais la source de tous ses malheurs. Je ne répondrai pas à son regard. Je ne m'attarderai pas à le faire durer dans le crépuscule. Il dormira profondément, ou il passera encore une nuit blanche à se remémorer ses tristes heures. Il me détestera, j'en suis sûre, si fort qu'il hurlera, mais elle ne sera pas là pour éclairer son air, et personne ne l'entendra. Chacun va où il est destiné à aller. Aucun cri ne saurait changer cet ordre immuable. Ou bien alors il s'imaginera métamorphosé en une bête immonde; mais aucun monstre ne pourra jamais rien tenter contre moi. Je suis la dernière lueur. Je dure à peine le temps qu'on se souvienne de moi. Je ne suis pas celle qu'il croit, mais il le croit.
Le ciel est noir; pas de lune, pas d'étoiles; je t'ai perdu de vue.
Pas de lune ce soir, pas de lune, et j'écris crie, et j'écris crie. Aussi bien je n'ai rien qui vaille la peine d'une lettre, ni même la peine. Je n'ai rien, et j'écris crie, crie, crie, à peine là liseuse en un coin reculée, liseuse de toi, mais j'écris crie en un livre ouvert. Pas de lune ce soir, pas de lune. J'ai descendu un interminable escalier ce soir de bois pour écrire crier crie crie. Ne m'abandonne pas. La liseuse assise seule en un coin livre ouvert mes genoux cuivrés comme la vérité que je ne dis pas, je mens. J'écris crie, au nom de qui de moi, un peu pour m'oublier. Oublier ou boire furieuse l'eau d'un fleuve dont j'ignore la source. Je remonterai l'escalier de bois ce soir. À travers le carreau constater que la lune n'est pas et que je n'ai rien n’écrit, crie crie ni crie. Pas de lune ce soir, sur la montagne avec un phare, mais j'ai menti parce que je me suis trompée de lieu, d'époque. C'est un frêne qui me donna de l'ombre cet après-midi au soleil. C'est un frêne que je n'ai pas planté, mais j'écris crie, surtout les soirs sans lune, à la lueur d'un feu de bois, l'ombre d'un escalier de bois, la mémoire de la mer qui me hante, et voir sur mes genoux cuivrés le livre ouvert. Je lis, je pense, je juge, je comprends, je rêve de mers et de montagnes mêlées pour le plaisir de mes sens, car il faut bien que mes sens éprouvent du plaisir si tu veux que je crie l'écrit que tu me donnes.
Ce qui s'est passé avant, ce qui s'est passé après, je n'en sais rien. Ce qui s'est passé sous mon nez, ce que j'ai deviné, de vrai ou de faux, c'est tout ce dont je peux témoigner. De plus, j'écris comme je parle, ce qui est loin de constituer un avantage en faveur de la vérité. Et comme je ne fais aucun effort pour écrire mieux, ce qui suppose une certaine paresse, la vérité s'en trouve salement amochée. Au fond, la vérité ne m'intéresse pas. Il y a des vérités de savants, des vérités d'esthètes, des vérités de curés, qui ne supportent pas l'à-peu-près. Ma vérité à moi est une simple histoire qui ne charmera ni les savants, ni les curés, ni les artistes. Et si elle ne séduit pas ce qui reste, j'aurais parlé pour ne rien dire, ce qui ne me distinguera pas du commun des mortels.
Dans toute ma vie, je n'ai lu que deux livres. "Tortilla Flat", dont je ne sais plus l'auteur, qui m'a fait rire aux éclats, et un livre qui n'avait pas encore de titre, que la gentillesse m'a contraint à lire, vu que c'était un voisin qui l'avait écrit.
Ce voisin s'appelle Jean-Baptiste Thèbes. C'est un ami.
Un jour, le voilà qui se ramène à la maison, secouant un journal:
— Pierrot! disait-il. Tes ruches sont foutues. Le méchant parasite est indestructible. Ça vient de l'INRA. La contradiction n'est pas possible. C'est notoire. Prépare-toi à bouffer des cailloux. Ou bien change de métier...
Jean dit que je suis un incorrigible bavard, mais sur le terrain de la conversation, il se défend pas mal aussi, sauf qu'il peut se corriger quand ça lui plaît ou quand c'est nécessaire, ce que je ne sais pas faire. Il a de l'éducation, faute d'avoir un métier, mais jamais il ne s'est avisé de me faire remarquer mon manque de savoir-vivre, justement parce qu'il en a, lui, du savoir-vivre. C'est un ami comme on en trouve qu'un dans la vie, encore que tout le monde n'en trouve pas, parce que malgré ma balourdise, j'ai eu ce talent-là, de me faire un ami. Jean dit que la vie est plutôt triste si on la regarde avec attention, et qu'un ami, même bon, ne suffit pas à la rendre moins triste. Je ne sais pas ce que vaut cette pensée dans sa bouche, parce qu'avec lui, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Si on se laisse griser par le flot de ses paroles, on ne trouve plus rien à dire, et on se sent triste en effet. Il suffit de ne pas trop l'écouter, ou plutôt, sans chercher à lui couper la parole, ce qui le rend rageur, il faut placer un mot dès que cela est possible. Ça marche des fois, mais pas toujours. En tout cas, je ne lui en veux pas de m'étourdir jusqu'à la tristesse. J'ai la belle vie, et ses interventions me rappellent simplement que ce n'est pas le cas de tout le monde. Toutefois, je redoute son humeur. On dirait qu'il ne veut à aucun prix lâcher une larme, alors il fait ou dit une plaisanterie, et il est forcément le premier à en rire. C'est un peu malsain, mais Jean n'est ni un pervers, ni un malade. Il sait plus de choses que moi, et je le crois un peu jaloux de mon ignorance, et comme il n'ose pas parler de cette ignorance, parce qu'elle pourrait me vexer, il parle de mon égoïsme, ce qui n'est pas mieux. Il doit bien savoir que celui-ci est la cause de celle-là, comme je le sais moi-même, ce qui tend à prouver que mon bonheur n'est qu'une apparence, et que, faute d'être ni riche ni cultivé, c'est la seule chose que je peux partager sans qu'il ne m'en coûte rien.
Un jour Jean s'amène à la maison, tout débraillé. C'était la nuit, je sortais du lit, il me tirait d'un mauvais rêve, et voilà que c'était pour me traîner dans une sale histoire de son cru. Jean vivait avec sa mère, et je me suis tout de suite douté que s'il me réveillait en pleine nuit sans avoir pris soin de sa mise, c'est que, de deux choses l'une, soit il y avait le feu chez lui, ou bien sa mère agonisait.
— Les deux! qu'il fait.
Je rassemble mes esprits (j'ai le sommeil difficile à réveiller), l'ombre d'une nouvelle plaisanterie plane un moment sur moi, puis, voyant à ses yeux qu'il n'avait pas l'air du tout de me faire une de ses blagues de mauvais goût, je dis:
— Bon dieu! Mais qu'est-ce qui t'arrive!
— De l'incroyable, mon vieux. Enfile un manteau, et suis-moi.
— Et les pompiers!
— J'ai éteint le feu.
— Et le docteur alors!
— Je ne trouve pas la malade.
Je pense: affolée par le feu, elle a dû s'enfuir dans la nuit. Elle doit trembler de froid dans quelque fossé.
On entre chez Jean. Il y a une odeur de cendrier, mais pas plus que dans n'importe quelle maison où l'on entretient une cheminée. Celle-ci est allumée d'ailleurs, et sa bonne chaleur me réveille un peu.
— Regarde! dit Jean. C'est incroyable!
Je regarde dans la direction qu'il m'indique, non loin du foyer de la cheminée, et qu'est-ce que je vois? le fauteuil de la mémé, presque entièrement carbonisé, et pas de trace de la mémé.
— Putain! je fais, elle l'a échappé belle!
— Elle a échappé à quoi? dit Jean.
Il s'approche du fauteuil, se penche cérémonieusement, et ramasse quelque chose par terre, qu'il exhibe. J'ai failli défaillir d'horreur.
— C'est maman, dit-il.
Le lendemain, l'affaire fit grand bruit. Les uns disaient que la mémé était morte sans souffrir, et quelques mauvaises langues susurraient que son fiston l'avait liée au fauteuil avant d'y mettre le feu. On vit même un savant venu de très loin, qui prit des photos, des notes, des mesures, et parlait de "combustion spontanée", et que si c'était le cas, deux autres personnes de par le monde y avaient forcément passé, et qu'on allait le savoir bientôt, ce qui vérifierait son hypothèse. On ne le sut jamais, du moins personne ne nous en informa, mais je n'ai pas oublié la mort atroce de cette bonne mère. Jean souriait d'une façon très niaise, ce qui lui donnait l'air de quelqu'un que le deuil avait complètement abasourdi. Au café, il se tenait près du comptoir et, tendant au bout de son bras un objet quelconque qui figurait l'objet de sa surprise, il répétait: "C'est maman!", un peu comme l'acteur qui dit "être ou ne pas être", exactement de la même façon, sauf que ce qu'ils disent n'a pas le même sens.
En tout cas, Jean s'est retrouvé seul dans cette grande maison qui jouxtait la mienne, et, passé le deuil, il amena des femmes en grand nombre, je veux dire par-là qu'il en amenait presque tous les jours une différente, quoiqu'il lui arrive d'en mettre deux ou trois dans son lit. Le saligaud me fit fantasmer au point que ma propre femme s'en inquiéta et décida de mettre fin à ce manège dont il n'était pas le seul à se délecter.
Un jour, Jean s'amène à la maison, avec un drôle d'air inquiet, mais d'une inquiétude qui ne lui ressemblait pas.
— Pierrot, me dit-il, ce que je vais te dire va te foutre en rogne, et tu vas peut-être me casser la gueule, et si cela doit nous permettre de conserver l'amitié que nous éprouvons l'un pour l'autre, ne te gêne pas, frappe, je te donnerai raison.
— De quoi vas-tu me parler?
— D'un sujet sur lequel tu ne plaisantes jamais.
— Ce n'est pas moi qui plaisante d'ordinaire.
— Surtout pas sur ce sujet-là.
— C'est une devinette?
— Je ne te demande pas de deviner.
— Mais tu ne dis toujours rien.
Je haletais.
— Voilà, dit Jean. Il s'agit de ta femme.
Je sursautai.
— En effet un sujet qui ne supporte pas la plaisanterie. Surtout, je t'en prie, Jean, ne lui fais pas de blagues. Elle t'arracherait les yeux.
— Ça m'étonnerait.
— Tu ne la connais pas.
— Est-ce qu'elle t'arracherait les yeux à toi?
— Elle est amoureuse de moi, mais je me tiens sur mes gardes. Les femmes sont incertaines.
— Alors considère-toi dans une période d'incertitude.
Je secoue la tête pour répondre.
— Elle est amoureuse de moi, dit Jean.
Je cours chercher une bouteille, deux verres que je dépose à portée de nos mains assoiffées et j'en sers deux grandes lampées et:
— Je n'en crois rien, dis-je.
— Ne crois pas que je sois amoureux, dit Jean. Ta femme, je l'aime bien, je veux dire par-là que j'aime bien qu'elle soit ta femme.
— Mais si elle entrait dans ton lit, elle ne te dégoûterait point.
— Justement, dit Jean. Elle est entrée dans mon lit.
Pauline est têtue. Toute nue, elle occupa le lit de Jean sept jours d'affilée. N'allez pas chercher là une symbolique compliquée à laquelle ce livre vous a habitué, mais sept jours, c'est long pour deux amis qui se confondent en excuses, avec la longue liste de leurs péchés inavouables, au risque de mentir, et se perdent en prières dont l'intérêt est de ne pas chercher à comprendre ce qui les motive. Le jour, elle restait assise, à écouter nos lamentations, de temps en temps secouant ses superbes mamelles en signe de dépit, et quand l'envie de pisser lui prenait, elle nous faisait sortir, et nous écoutions son pas feutré sur le tapis de la chambre. Puis elle regagnait le lit, froissait les draps, et les ramenait sur sa douce poitrine. La nuit, elle fermait la porte sur nous, et Jean et moi nous buvions jusqu'à ce que le sommeil nous en empêche.
Au bout de sept jours donc, Pauline nous apparut dans la cuisine, vêtue cette fois.
— Puisqu’aucun de vous ne s'est jeté sur moi, je considère que vous m'aimez bien tous les deux, ou plus exactement que rien n'a changé.
Jean avait trouvé son maître, ou plutôt sa maîtresse. Il n'en revenait pas. J'avoue que j'étais sacrément fier de mon petit bout de femme. Et ce qui devait arriver arriva: une femme s'installa dans la vie de Jean, et dans ses appartements.
Elle s'appelait Saïda. C'était une Berbère d'une rare beauté, et à l'entendre parler, on pouvait croire que Jean l'avait choisie pour ce qu'il appréciait le plus chez les autres, c'est-à-dire l'intelligence. Les femmes intelligentes me désespèrent. Jean y trouve son bonheur.
Un jour, donc, Jean déboule dans mon atelier. Je triais des clous, et la chaudière à cire ronflait à côté de l'établi. C'était une de ces après-midi d'automne, juste après la dernière miellée, et une douce paresse commençait à paraître dans mon travail. C'est le moment que je choisis pour fondre la cire des vieilles brèches, et en attendant que ça fonde, je trie des clous par exemple, ou je répare un tiroir, mais ce jour-là, il n'y avait pas de tiroir à réparer, et je triais des clous. Jean s'amène, tout guilleret, il débarque dans mon atelier avec une fort jolie femme, c'est Saïda. Elle a ce petit air adolescent qui ne doit pas lui déplaire, et avant d'ouvrir la bouche, je passe en revue, très méthodiquement, tous les détails qui font qu'une femme est une femme, mais ce que j'aime le plus chez les femmes, c'est l'allure d'ensemble, de la cambrure des reins jusqu'au sourire par quoi elle s'annonce. Je crois que je suis tombé sous son charme. Jean jubile. Il se lance dans un long monologue où l'on sent bien qu'il est amoureux. Déjà, il n'est plus le même. Elle l'a changé. Elle le sait, mais ne dit rien pour le dire. Jean, d'ordinaire, aime se contredire tandis qu'il vous assomme de ses paroles. Il fait une phrase pour affirmer quelque chose d'inébranlable, et la phrase suivante détruit tout ce qu'il vient de dire, et ça lui procure un plaisir malsain. Ce jour-là, il tripotait les hanches de Saïda, et il énumérait. Je pensais: où veut-il en venir? Je regardais cette femme à la peau couleur d'ombre, et je voyais combien cette ombre accrochait la lumière. L'odeur sucrée de la cire finit de m'enivrer. Je fis signe, qu'on serait mieux dehors, sous la véranda:
— Cette odeur de cire m'entête, bafouillai-je.
— Quelle bonne odeur! dit Saïda.
Sa voix est comme du miel. Nous nous installons dehors, et Jean allume un ignoble cigare. Elle regarde les montagnes. C'est Pauline qui va être jalouse, je pense. Elle sait que mon coeur balancera toujours entre son opulente poitrine de bonne mère et les petits seins vibrants des jeunes filles en fleur. Elle me fera une leçon. Entre ses hanches de bonne mère et les cuisses graciles de cette enfant du désert, Jean interpose un nouveau bonheur, lui qui n'a jamais connu que des embrouilles avec la vie. Jean qui rit lorsque je me mets à bafouiller, parce que Saïda me demande de lui parler de mes petites bêtes. Jean rit.
— Pierrot pourrait en parler des heures durant, de ses chères petites abeilles, dit Jean en me flattant le dos.
Il rit, montre les dents gâtées qui d'ordinaire lui font honte, et il dit qu'il est heureux, et que moi et Pauline nous sommes la source de son bonheur. J'ai peur qu'il écrive un jour quelque chose sur Pauline et moi, ou alors il faudra que ce soit sous l'influence bienheureuse de Saïda, sinon Jean est capable de raconter n'importe quoi.
Moi, c'est Pierrot. Mes aïeux sont tous nés et morts dans ces montagnes aussi loin qu'on s'en souvienne du moins. Quant à ce qu'ils ont vécu, cent fois le même malheur, jusqu'à mon père qui a perdu une jambe à la guerre et que l'alcool a fini de détruire. C'est ma mère qui a acheté cette maison, bien après la mort de mon père. La famille avait toujours vécu dans cette maison, en un temps où elle ne lui appartenait pas, esclaves qu'ils étaient, et c'est ma mère qui a réuni l'argent nécessaire pour son acquisition. La pauvre n'en a guère profité, et la maison est restée longtemps sans habitant. Elle y est morte un jour d'hiver, en janvier je crois, et mon frère et ma soeur et moi nous sommes revenus pour l'enterrer, et nous sommes repartis à la ville où était notre travail. Moi, j'ai rencontré Pauline, et je l'ai épousée, et c'est elle qui a eu l'idée de revenir à la maison, et nous avons, pendant des années, acheté toutes les ruches qui se vendaient alentour. Ici, nous avons bâti un sacré bonheur, sauf que nous n'avons pas d'enfant, et ce n'est la faute ni de l'un ni de l'autre. Je vous raconterai tout ça un de ces jours, parce que ça me tient à coeur, et je ne voudrais pas que Jean invente des mensonges d'écrivain au sujet de Pauline et de moi. Je ne lui ai jamais parlé de cette crainte bien fondée, mais je lui en parlerai un jour, il faudra que ce soit sur sa tombe.
Jean s'est chargé de la vidange du Land-Rover, mais en dévissant le bouchon, l'huile lui a giclé au visage, et comme elle était assez chaude, vu qu'il avait chauffé le moteur, il n'est pas content du tout. L'huile fait une tâche noire dans les trèfles, et la clé un reflet de lumière criard. Jean s'engouffre dans l'atelier en jurant.
— Bon sang! dit-il, je ne suis pas fait pour le travail manuel. Ce serait pourtant assez bon pour mon esprit. Tu ne crois pas?
— Oh! oui, je dis, je suis comme Thomas. Je ne crois que ce que je vois, et ce que je vois, c'est que tu n'es pas fait pour le travail manuel.
Je lui tends un vieux chiffon qu'il regarde d'un air bizarre.
— Les types comme moi devraient s'interdire le travail manuel, dit Jean. Ce qui ne veut pas dire que tu dois t'empêcher de penser.
— Il faut bien que je pense, mais pas aux mêmes choses que toi, comme par exemple à cette tâche d'huile sale qui ne nourrira pas le trèfle.
— C'est comme un oeil sur la soupe, hein?
Moi, j'ai fait tout ce qu'il fallait faire. Vérifier la batterie, les phares d'appoint, la caisse à outils, les sangles, l'enfumoir et son combustible, de la bonne herbe de chez nous, je n'ai rien oublié, et je cale le lève-cadre dans ma ceinture comme le sabre d'un samouraï. Un peu plus tard, nous en sommes à atteler la remorque quand les femmes, c'est-à-dire Saïda et Pauline, se ramènent en se dandinant comme des poules. Jean fait une remarque déplacée sur leur allure (elles ont revêtu des combinaisons) et du coup la tête d'attelage se retrouve par terre.
— Je te l'ai dit, Pierrot, je ne suis pas fait pour ce genre de travail. La prochaine fois, je me contente de photographier.
— Depuis le temps que tu m'en promets, des photos, dis-je.
— Je dois faire un choix. C'est difficile.
— Ca me rendrait bien service pour ma petite publicité.
— Quel esprit mercantile! Faire un si beau métier, et terminer chaque phrase par un espoir de vente, c'est désolant.
— Ce qui me désole, c'est d'espérer.
— Oh! non, Pierrot, fait Pauline, tu ne vas pas nous faire un sermon.
— Tout de même chiant qu'un si bon produit paye aussi mal.
Ensuite, il nous faut charger une vingtaine de ruches qu'on déchargera à mi-parcours. J'en ai fermé les entrées hier soir et comme il fait un peu doux, le moindre bruit provoque des bruissements qui chaque fois étonnent Jean qui reste là, la bouche ouverte, comme s'il allait répondre quelque chose qu'il n'arrive pas à mettre en place. À chaque fois, je m'attends à l'entendre débiter une sornette de son cru, et je cherche déjà quoi répondre mais il ne dit rien et nous embarquons les vingt ruches sur la remorque. Après m'être assuré de l'arrimage, je prends le volant et je mets en route. Saïda s'installe devant, et Jean et Pauline sont derrière, chuchotant déjà comme deux enfants. Je les observe dans le rétroviseur.
Le Land et la remorque, ça fait quelque chose comme onze mètres. Sur les routes étroites de montagne, ça demande du soin pour être conduit sans pépin. J'écoute le moteur, mesurant le régime, en montée comme en descente. La charge n'est pas trop importante, et le moteur ne chauffe pas.
— Ça fait longtemps que vous faites ce métier, me dit Saïda.
Je réponds:
— Assez, oui.
Alors que d'ordinaire, cette même question a le don de me lancer dans un discours qui montre bien que je suis un passionné. Mais Saïda me gêne, j'ai l'esprit qui cafouille chaque fois que je la regarde, ou bien c'est elle qui me regarde, et si jamais elle se met à me parler, j'oublie tous les mots qui font qu'un homme est un homme, surtout face à une femme. Elle a un sourire en suivant, qui me déconcerte au point que le Land fait une embardée.
— Ça veut dire quoi: "assez"? qu'elle dit.
— Je ne sais pas. J'ai oublié.
— Vous ne voulez pas en parler. Dites-le si c'est le cas.
— Ce n'est pas le cas. Je connais si bien mon métier que la question du temps que j'ai mis à l'apprendre ne m'intéresse plus.
— Ce n'est pas ce que je vous demandais.
— Je croyais.
— Vous n'êtes pas si vieux.
— Dans mon métier, les choses n'ont lieu qu'une fois pas an. Prenez l'exemple de l'enfantement. D'après vous, qui connaissez le mieux le problème: la bonne femme qui a fait dix gosses, ou la sage femme qui en a vu venir des milliers?
— Ça dépend de quel point de vue on se place.
— Et bien placez-vous du point de vue qui vous semblera le meilleur, et dites-moi de combien d'années un apiculteur vieillit-il chaque année.
— Jean m'avait prévenue.
— Jean?
— Il m'avait prévenue qu'il n'est pas facile de discuter avec vous. On dirait que vous voulez surprendre, au lieu de répondre comme tout le monde fait.
— J'ai répondu à votre question.
— Vous croyez?
— Je le crois.
— Alors je n'ai pas tout compris.
— Personne ne comprend jamais tout. À quoi cela servirait-il de discuter si chacun devait comprendre tout ce que l'autre veut dire? Une conversation suffirait à jamais. Or, dès demain, vous me poserez une nouvelle question, ou bien c'est moi qui vous la poserai.
— Si vous me posez une question, je m'efforcerai d'y répondre sans me vouloir à tout prix originale.
— Mais qu'est-ce que je pourrais vous poser comme question?
Elle se tait maintenant. De temps en temps, je jette un coup d'oeil sur ses cuisses qui vibrent au rythme des chaos, et je finis par avoir une rude érection. Si j'avais une question à lui poser en ce moment, sûr qu'elle serait sacrément gênée pour y répondre. J'aimerais la voir rougir à cette occasion.
On arrive à l'emplacement où l'on doit déposer les ruches. Ce sont de jeunes colonies dont les reines sont nées cette année, et il faut faire preuve de beaucoup de douceur. Je manoeuvre entre les arbres, et puis nous devons atteler la remorque devant le Land, bloquer le frein, et je pousse la remorque sur un talus. Jean met les cales. Je coupe le moteur.
— On fumera bien une cigarette d'abord, dit Jean.
— Tu sais ce que je pense des cigarettes dans la forêt, dis-je.
— Tu allumes bien ton enfumoir!
— Et je l'éteins.
Encore une leçon, va penser mon ami Jean, et il s'éloigne avec Pauline. Saïda a collé son oreille contre une ruche, et elle ferme les yeux pour écouter. Elle a entouré la ruche de ses bras, et une longue mèche noire se détache de sa chevelure et le soleil éclaté entre les branches des hêtres s'y faufile. Je charge l'enfumoir, actionne sans y penser le soufflet. La fumée s'épaissit et Saïda s'en étonne:
— Vous parliez de douceur, tout à l'heure!
Vous voyez comme les choses se passent, encore qu'il ne se soit rien passé de définitif. Mais je laisse ma ronde épouse papillonner dans la forêt avec mon meilleur ami, justement parce qu'il ne se passera rien entre eux, et c'est justement entre Saïda et moi que quelque chose pourrait arriver, et je suis là à manoeuvrer l'enfumoir, alors que d'habitude, quand je travaille, je ne me laisse jamais distraire. Saïda rit, et elle s'éloigne à son tour. Je reste seul.
Deux ou trois jours avant, on avait dîné tous les quatre sous la véranda, et après le repas, tandis que Jean et Pauline discutaient d'un sujet sans intérêt quant à moi, j'avais fait quelques pas dans la nuit, histoire de m'isoler un peu. Assis sur une murette, je pouvais les voir s'acharner en convictions intimes, et Saïda, jambes croisées et toute droite sur sa chaise, regardait entre eux pour me voir. Je lui fais signe, et elle me rejoint.
— Ils sont un peu pénibles, dis-je. Vous comprenez, vous de quoi ils parlent?
— Un peu, oui, dit Saïda.
— Et ça vous intéresse.
— Ça a l'air de les passionner.
— La callune a cessé de mieller, dis-je. J'ai d'autres soucis que de savoir qui a écrit le meilleur livre cette année.
— Vous ne lisez pas?
— Si je lis? Les mouchiers lisent tous, abondamment. Mais surtout pas des romans.
— Ce sont des ouvrages techniques?
— Ce sont des livres vrais, qui ne racontent pas des histoires.
— Vous avez lu des livres de Jean?
— Un seul.
— Et ça vous a paru vrai?
— Je n'ai rien compris, excepté qu'on pouvait écrire des livres pour ne rien dire.
— Jean est un bon écrivain.
— Je ne dis pas qu'il écrive mal. Comment pourrait-il écrire mal ce qui ne veut rien dire?
— Vous vous intéressez à autre chose, c'est tout.
— Vous l'avez lu, vous.
— J'ai lu tous ses livres. Je les aime beaucoup.
— Vous lui pardonnez parce que vous l'aimez.
— Il n'a rien à se faire pardonner.
— Alors écrire pour lui est une forme d'excuse.
— Je croyais qu'il était votre ami.
— Il l'est toujours. Le meilleur de mes amis. Je veux dire par là qu'il me cause bien du souci.
— Il n'est pas malheureux. Un peu instable, comme tous les artistes.
— Si ça lui fait du bien d'écrire ce qui ne veut rien dire, je ne suis pas contre. Mais je doute que ça lui fasse du bien.
— Il vous aime beaucoup.
— Il aime beaucoup Pauline aussi.
— Je vous aime beaucoup moi aussi.
— Mais vous ne savez rien de moi.
— Je sais ce que Jean m'en a dit. J'aimerais que quelqu'un parle de moi aussi bien qu'il parle de vous.
— Il parlera de vous un jour, et ça ne vous plaira peut-être pas.
— Vous voulez dire qu'il écrira quelque chose sur moi dans un de ses livres?
— Ça ne voudra pas dire grand-chose.
— Ce sont des mots d'écrivain, écrits pour être lus.
— Jean est le meilleur de mes amis, sauf quand il se plaint parce que je ne lis pas ses livres.
— Vous devriez les lire, si cela doit augmenter votre amitié.
— Je pourrais lui dire que je les ai lus, mais n'en rien faire.
— On ne ment pas à un ami, dit Saïda.
— C'est la raison pour laquelle je ne lis pas ses livres. De quoi sont-ils en train de parler maintenant?
— C'est Pauline qui parle de son enfance.
— Une enfance dont je sais si peu de choses. Et lui va tout savoir.
— Il saura ce qu'elle veut bien lui dire. Elle ne lui dit pas forcément les mêmes choses qu'à vous.
— Elle lui ment, vous croyez?
— Je n'ai pas dit ça. Et puis je ne sais pas ce qu'elle lui dit, ni ce qu'elle vous a dit. C'est à mon tour de parler pour ne rien dire. Je vais vous agacer.
— Non, pas du tout. D'ailleurs, si je voulais savoir ce qu'elle lui raconte de ses vertes années, je le pourrais.
— Elle parlerait aussitôt d'autre chose.
— Vous lui avez raconté votre enfance, vous?
— Pas toute mon enfance, quelques moments, oui.
— Il saura tout un de ces jours, et il en écrira ce qu'il voudra. C'est bien ce qui me désespère chez lui, cette manie de trier dans la vie des gens, et de choisir précisément ce que ces mêmes gens auraient tu.
— Vous n'êtes pas obligé de lui parler de vous.
— Et de quoi voulez-vous donc parler avec lui?
— C'est vrai.
— Vous ne le supporterez pas longtemps. C'est une sangsue.
— Quelle vilaine image!
— C'est la seule qui me vient à l'esprit.
— Si vous continuez sur cette voie, il ne restera pas longtemps votre ami.
— N'en croyez rien. Mais ne pourrait-il pas parler des gens avec ce qu'il faut de sympathie pour que ces gens paraissent aussi vivants dans un livre qu'ils le sont dans la vie de tous les jours? S'il avait cette gentillesse quand il écrit, je comprendrais chaque page, et ça ne changerait rien à notre amitié, sinon que je la désirerais plus encore.
— Jean dit que vous êtes un ouvrier têtu et borné!
— Jean veut dire par là que j'ai de la volonté et que je connais mes limites.
— En cela, il est différent de vous. Il ne veut pas ce qu'il fait, et il fait ce qu'il peut. Tous les artistes sont comme cela.
— Je ne l'envie pas, mais je lui en veux de tourmenter ma pauvre Pauline.
— Elle se plaît en sa compagnie.
— Et vous, que vous arrive-t-il quand il tente de vous séduire?
— C'est moi, la séductrice, dit Saïda. Je sais ce que je veux.
— Je ne comprends pas. Moi je mesure toute chose avec un mètre, et ce qui n'est pas mesurable, et qui pourrait me rendre fier à cause de ça, j'évite même de m'y arrêter. Il faut choisir. Un jour, au moment du bilan, et j'imagine que nous sommes très vieux à ce moment-là, ce jour-là, il faut dire oui ou non à la vie. Voilà ce que je pense. Quelle que soit la réponse, on meurt, mais au moins on a répondu. L'erreur serait de rester muet à ce moment-là. Je saurai quoi répondre.
— Jean le saura aussi, si la vie lui en donne le temps. Sa réponse, il ne la connaît pas encore, ce qui vous distingue, je crois.
— Cessons de parler de Jean.
— Vous croyez que cela est possible? Si on parlait de vous? J'aimerais savoir tant de choses à votre sujet.
— Vous allez me faire rougir. Mais je suppose que vous savez ce que Jean vous en a dit. Ça ne vous suffit pas?
— Jean ne m'a dit que des choses très gentilles sur vous et sur Pauline.
— Sur Pauline je n'en doute pas. Et c'est tout? Têtu et borné! Et ouvrier. Ce qu'il redoute d'être un jour, quoi qu'il en dise.
— Il vous soupçonne de mentir un peu, mais jamais pour faire mal.
— Il vous a menti. Non pas que je ne fasse jamais de mal, mais quand je le fais, ce n'est pas pour mentir. Il m'arrive d'être très coléreux en effet.
— Vous mentirez peut-être si vous me parlez de vous.
— Jean dirait qu'on peut faire autrement. Il sait de quoi il parle.
— Autrement dit, il vous arrive de le comprendre.
— Cessons de parler de lui.
— Nous parlions de vous-même.
— Ne parlons pas de moi.
— De Pauline alors.
— Elle et Jean sont de vieux amis. Des amis d'enfance.
— Je l'ignorais, dit Saïda.
— Il ne vous dira pas le contraire. Ce qu'il en dira sera peut-être différent de ce que Pauline pourrait en dire.
— Ce qu'elle lui dit en ce moment.
— Pauline est une gentille fille. C'est elle qui m'a présenté Jean. Je les soupçonne d'avoir fait l'amour dans leur jeunesse. Elle ne m'en a jamais rien dit, et je n'ai jamais abordé le sujet.
— Qu'en savez-vous? Les amis ne font pas tous l'amour.
— Elle me l'aurait dit. Jean est venu habiter ce hameau, et nous avons travaillé dur pour restaurer sa maison. C'est Pauline qui en a conçu l'agencement. C'était une ancienne étable, avec la grange au-dessus. Nous avons travaillé dur pour en faire une maison.
— Pauline est une femme courageuse. Mais je n'ai eu avec elle que de très ordinaires conversations.
— Des conversations de femmes.
— Non, des conversations. En tout cas rien qui ressemble à celle que nous entretenons ce soir vous et moi.
— Et de qui croyez-vous que Jean lui parle en ce moment. Il lui fait votre éloge, et elle essaie de le contredire, sans méchanceté, parce qu'elle n'est pas méchante.
— Jean sait ce qu'il sait, rien de plus. Quand il aura épuisé son vocabulaire d'amoureux, il cherchera à en savoir plus.
— Vous avez tant de choses à cacher.
— Qu'allez-vous chercher!
— Je saurai donc ce soir ce que Jean ne sait pas.
— Pourquoi pas? En tout cas ce qu'il ne sait pas encore.
— Vous êtes donc née sur une terre noyée de soleil...
— Pas du tout. La terre était humide, le ciel gris, il pleuvait ou bien le brouillard pesait, et mon père n'a pas ouvert la fenêtre pour annoncer ma naissance à un voisinage transi.
— Quelle curieuse beauté! Mais pourquoi pas dans un paysage d'hiver?
— Pourquoi pas en effet?
Elle secoue sa noire chevelure, sourit, comme font les femmes au compliment, pensant: il me trouve belle, ou bien pensant: suis-je belle? Qui sait ce qui se passe dans la tête d'une femme qui se trouve belle de toute manière. On a l'air de lui tendre un mouchoir au lieu de la flatter avec les mots les plus simples.
— Pauline m'a donné tout ce qu'un homme peut attendre d'une femme, dis-je soudain, excepté un enfant. Un jour peut-être, qui sait?
— C'est important pour vous, un enfant?
— Je n'en sais rien, et comment pourrais-je le savoir?
— Encore votre côté terre-à-terre. Et si l'enfant ne vous plaît pas?
— Vous voulez dire: si je ne l'aime pas?
— Ou bien s'il ne vous aime pas?
— Si vous croyez que je me pose ce genre de question! Est-ce qu'on se pose des questions quand on fait un enfant? On s'en pose s'il ne vient pas. Vous avez un enfant, vous?
— Oui.
— Ah?
— Je ne l'ai pas fait, mais c'est mon enfant.
— C'est clair.
— Je veux dire que je pourrais croire que c'est mon enfant, un enfant que j'ai rencontré de la même manière que n'importe quelle femme rencontre un homme. Cela dépasse-t-il votre imagination?
— Il ne me viendrait pas à l'idée de m'amouracher d'un enfant qui ne soit pas de mon sang. Enfin, qui sait ce que réserve la vie?
— Sa mère est morte, son père fou à lier.
— Parlez d'une ascendance!
— Ce serait trop long à expliquer. Je l'aime, voilà tout.
— C'est une sorte d'orphelin.
— Pas si je l'aime, vous comprenez?
— Et où se cache-t-il, cet enfant?
— Jean espère qu'on nous le confiera. Nous serons heureux tous les trois.
— Ne serait-il pas plus simple de vous en fabriquer un.
— Cela fera deux.
— Ah?
— Nous serons heureux tous les quatre.
Les femmes ont du raisonnement, je pensais. Un et un, ça fait deux, et deux ça fait quatre.
— Jean ne m'avait pas parlé de ce projet, dis-je.
— Il vous en parlera. Vous pourriez être amené à nous soutenir dans cette difficile entreprise.
— Je ne vois pas comment, mais vous pouvez compter sur moi, et sur Pauline.
— J'en suis sûre.
Ce sacré Jean.
— Et de quoi est-elle morte sa pauvre mère?
— En le mettant au monde. Son pauvre père s'en est rendu malade.
Comme le jour où j'ai cru que Jean sombrait dans la folie, montrant les restes calcinés de sa mère entre les ressorts du fauteuil, puis exhibant la tête chauve, comme au théâtre. Il n'a pas dessoulé de dix jours, et sa soeur disait que c'était une honte, et le jour de l'enterrement, il avait vomi sur une tombe et le curé avait haussé les épaules. Un soir, j'ai ramassé une bouteille dans un bar, et je suis allé chez lui pour la boire avec lui. Dans la salle à manger, la cheminée pétaradait, et Jean dit:
— C'est du frêne, et en plus il est vert.
Et disant cela, il croyait tout expliquer.
Nous avons déchargé les ruches, et ils se sont ensuite enfermés dans le Land pendant que j'ouvrais les entrées. J'ai supporté quelques piqûres avec une délectation vivace. Je suis resté un moment dans le rucher, à surveiller les entrées, au cas où quelque pillage y montrerait le bout de son nez. Puis j'ai enfoui les restes de l'enfumoir, et j'ai regagné la voiture.
Tandis que nous roulions, Jean et Pauline papotaient doucement. Saïda demeurait silencieuse et je regardais ses jambes qu'elle avait croisées. La combinaison faisait de larges plis, mais je pouvais deviner l'impeccable tension de ses cuisses, et je songeais que les cuisses de Pauline étaient au moins deux fois plus volumineuses, et je me demandais si des cuisses aussi frêles pourraient supporter la douleur d'un enfantement, et je pensais: le sexe de Pauline est aussi sec que mes yeux. Puis nous sommes arrivés au rucher que nous devions récolter. Il n'était pas loin de midi, et nous déjeunâmes sur l'herbe.
— Quelle belle vie tu nous fais vivre, Pierrot, dit Jean. Jamais je n'aurais imaginé une pareille vie. Je ne te remercierai jamais assez.
C'est ça. Remercie-moi. Sangsue. Suce tout le sang que tu voudras. Et qu'il te serve d'encre si ce que tu écris est aussi mauvais que mon coeur à ce moment précis de mon existence. Remercie-moi, sangsue. Suce-moi en même temps que tu me remercies. Toutes les sangsues font ça. Elles te sucent et elles te remercient. Et elles écrivent n'importe quoi sur les gens qui les aiment et qui savent bien qu'elles écrivent n'importe quoi, et le lecteur est n'importe qui, un sale lecteur qui se nourrit du sang des gens qui ont tort d'aimer aveuglément. Suce, sangsue, accroche-toi à ma chair, et suce jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Ce jour-là, tu n'auras plus rien à dire.
— À quoi pensez-vous? Je vous trouve très pensif depuis quelque temps. Quelque chose qui ne va pas?
— Les apiculteurs sont des gens très soucieux. Si vous connaissiez plusieurs apiculteurs, vous les trouveriez très semblables à cette époque de l'année. Nous avons tout misé au printemps, et maintenant, nous récoltons les fruits de notre audace. C'est un dur métier.
— Mais quelle agréable journée!
— Attendez d'avoir chargé la remorque. Vous changerez d'avis quand vos reins hurleront de douleur.
— Je crains seulement d'être piquée. Croyez-vous que je serai piquée?
— Vous le serez certainement. Il est rare qu'on mette les pieds dans un rucher sans se faire piquer.
— Vous voulez m'effrayer. Vous n'y réussirez pas.
— Je vous dis simplement que vous aurez mal au dos avant ce soir, et qu'il vous arrivera une ou deux fois de courir dans les fougères en poussant un cri qui effraiera les oiseaux.
— C'est toujours ainsi que ça se passe, n'est-ce pas? Je crois que vous vous passerez de moi cet après-midi.
— Je ne voulais pas vous décourager.
— Vous faites tout ce qu'il faut pour ça.
— Non, je ne voulais pas vous décourager.
— Il vous arrive d'être méchant.
— Je crois que ça arrive à tout le monde.
— Êtes-vous méchant quelquefois avec Pauline?
— Souvent, mais elle est toujours très gentille avec moi.
— Je dois être très gentille aussi.
— Ce n'est pas la même chose.
— Je le sais bien. Nous nous connaissons à peine.
— Vous apprendrez à connaître les abeilles aussi.
— Elles apprendront à me connaître.
— Ça, je ne crois pas. Elles ne vivent pas assez longtemps pour ça, et je crois que ce n'est pas dans leur nature. Elles apprennent à connaître uniquement ce qui est dans leur nature.
— Est-ce dans votre nature, l'apprentissage des femmes?
— J'ai appris à connaître Pauline. Je ne crois pas l'ennuyer. Elle a la belle vie après tout.
— Et vous, vous êtes heureux?
— Je suis heureux si Pauline est heureuse. Je suis heureux si Jean est heureux. Et un jour je serai heureux si vous êtes heureuse.
— Je le serai, quand Thomas vivra avec nous.
— Est-ce qu'il est heureux?
— Il est assez grand pour se nourrir d'espoir.
— Et c'est vous qui faites miroiter son destin.
— Vous l'aimerez vous aussi. Il est beau et intelligent. Et vous verrez comme son regard est bavard.
— Pauvre gosse...
— Plus maintenant. Il est heureux avec moi. Il sera heureux avec Jean. Et vous l'aimerez comme le fils que vous attendez.
— Vous savez ce que vous dites, au moins! C'est bien cette attention que je reproche aux femmes comme vous.
— C'est vrai que je suis très attentive à ce qui se passe autour de moi. Je devine vos sentiments, et ce que j'en sais maintenant me fait peur. Jean a raison. Il n'est pas facile de vous aimer, mais je suppose que quand on vous aime, c'est pour de bon.
— Parlez-en à Pauline, elle vous dira tout ce qu'elle sait.
— Rien que je sache déjà.
Il devait être un peu plus de midi, et le vieux Pujols faisait frire des tranches de jambon entre deux parpaings. Comme j'ai une cigarette à la bouche, il dit:
— Jette-moi ce mégot, et commence à manger. Je ne t'attendais plus.
— J'ai pris du retard sur un rucher, je dis. Ces visites de couvain me fichent de sales angoisses. Il me semble deviner la maladie dans chaque cellule.
— La maladie, c'est ce qu'il peut arriver de pire pour un paysan, dit le vieux. Mais ça arrive. C'est pire qu'une jambe cassée.
— Le moment serait mal choisi.
— On ne choisit pas ces moments-là, dit le vieux.
Je m'assois sur un tas de pierres, et le vieux me tend le pain et un couteau.
— Je suis content que tu viennes m'aider, dit-il. Je me fais vieux. Dans le temps, je n'avais pas besoin d'aide. Je trouvais toujours une solution, mais maintenant, je trouve la solution, et ce n'est pas la bonne.
Il montre la charpente dénudée.
— Avec le vérin, on soulèvera ce bout de la faîtière, et ensuite on mettra des étais. Ensuite on ajustera le coffrage, et on coulera le béton. D'ici quelques jours, on redescendra la faîtière.
— Quelle idée de percer une fenêtre à cet endroit!
— Que ce soit une bonne idée ou pas, c'est toujours du travail.
— Quelle idée quand même!
— Tu me porteras cinq brouettes de sable. Le ciment est dans la camionnette. J'ai préparé les outils.
Il débouche la bouteille de vin et en boit la moitié d'un coup. Il sera frais cet après-midi!
— Tu as l'air soucieux, dit-il.
— Non, pas plus que ça.
— Je vois bien que ça ne va pas trop.
— A cette époque de l'année, tous les apiculteurs sont au bord de la crise de nerfs. On ne se rassérène qu'au printemps.
— Tu as des problèmes, des abeilles malades, ou bien le miel a manqué cette année. Tu n'as pas ta tête ordinaire. Je le vois bien.
— Non, tout va bien, allez.
— Trop d'argent, fait le vieux, trop d'argent.
Il mord dans le pain, et en suivant, il vide l'autre moitié de la bouteille. C'est ainsi qu'il commence tous les repas le vieux. Il vide une bouteille, en deux fois. C'est un rituel auquel il ne manque jamais. Puis il retourne les tranches de jambon sur la grille, à main nue, comme ça, ses vieilles mains sont dures comme de la pierre, et le feu n'y mord pas. Le vieux a simplement le dos un peu fragile, et quelquefois, ses jambes cèdent sous lui, et ça lui flanque de sacrées trouilles quand il est perché sur un échafaudage ou sur une charpente. Il travaille du matin au soir, à rapiécer ces vieilles demeures où son enfance s'est noyée, ou bien il déguise des étables en résidences secondaires, il fait le gros travail, et les autres font de la décoration rustique. Il boit dix bons litres de vin par jour, et il n'est jamais tombé. Moi, je ne bois pas, et je suis tombé deux fois du toit de ma maison. Un jour, après la pluie, au risque de faire péter toutes les tuiles, et un autre jour, parce que la tempête menaçait d'arracher le toit. A la fin de la journée, il retourne chez lui dans sa camionnette pourrie, et jamais une embardée ne l'a jeté au fond d'un pré, jamais il n'a quitté la route. Le vieux est fort comme un taureau.
De l'autre côté de l'Arize, on déboise, on assassine des bois de châtaigniers et de merisiers, on plante des sapins, et le vieux s'étonne d'entendre le moteur d'une tronçonneuse à l'heure de manger.
— Ils ne s'arrêtent donc jamais de travailler! fait le vieux.
— Plus vite ils auront fini, dis-je, et plus vite ils cesseront de nous casser les oreilles.
— Trop d'argent, fait le vieux. Ce n'est pas bon de travailler pour de l'argent.
Il reluque la plaie dans l'adret, une coupe rase, et il secoue la tête.
— Du temps de ma jeunesse, on faisait pousser du blé à cet endroit-là, et on travaillait dur pour qu'il pousse. Et puis les gens sont partis, ils avaient de bonnes raisons, et la forêt a eu la bonne idée de planter des chênes, des châtaigniers, des merisiers, des hêtres, des parterres de jacinthes sauvages et de phacélias, et des mûriers, des myrtilles, et tes abeilles s'en trouvaient bien. De quoi vont-elles se nourrir s'ils plantent des sapins, et de quoi vas-tu vivre, toi?
— La forêt est grande. Ils n'ont pas fini de la manger.
— Trop d'argent, fait le vieux, et tu as des soucis. Ta femme aussi, elle est moins belle, ou bien ce sont mes yeux qui sont fatigués.
Il sourit.
— Nous avons la belle vie, dis-je. On trouvera de l'argent. On travaille beaucoup pour ça.
— Je sais que tu travailles beaucoup.
— Pauline aussi travaille beaucoup.
— Elle travaille beaucoup en effet pour une femme, et je te paierai la journée, parce que les abeilles ne travaillent plus beaucoup.
— Elles travaillent, elles aussi. Je m'y entends, à les faire travailler.
— Oh! je sais que tu t'y entends, mais je les vois bien, les abeilles, je les vois aussi soucieuses que toi. Elles tournent et virent, et ça les rend méchantes. Tu deviendras méchant toi aussi si l'argent vient à te manquer.
— L'argent ne me manque pas. Nous vivons modestement, Pauline et moi, et puis nous n'avons pas d'enfant.
— Ce serait peut-être plus facile si vous aviez des enfants. Des parents qui ont du mal à nourrir leurs enfants, ça inspire la pitié. Il y a des aides pour ça, mais rien pour ceux qui n'ont pas d'enfants.
— Pauline et moi on s'aime comme des enfants. Je lui ferai un fils quand ça ira mieux pour nous.
— Trop d'argent, fait le vieux, trop d'argent qui n'arrive pas, et le travail n'est plus un bon moyen de vivre heureux.
Toute l'après-midi, le vieux et moi on s'applique à faire le meilleur travail possible. On soulève un bout de la faîtière avec un vérin, et le vieux surveille le plancher. La faîtière est un tronc de chêne avec son écorce, et elle prend toute la longueur de la maison. Elle se plie, et le vieux jette un coup d'oeil à l'endroit le plus courbe et il dit: "Ça ira", il pense que c'est le meilleur bois possible. Le vieux vérifie les futurs appuis du linteau de béton, deux bonnes pierres en travers du mur, et il bouche les trous avec du mortier. On installe le coffrage et la ferraille, et le vieux vérifie à nouveau, il tape avec le marteau, rajuste une pointe, recale un serre-joint. Tout ira bien. C'est le meilleur travail possible, et à quatre heures, le vieux vide une bouteille et avale un demi-fromage, puis il met un temps infini pour rouler une cigarette qu'il lèche soigneusement avant de l'allumer. On parle de choses et d'autres, j'essaie de paraître serein, mais le vieux n'est pas dupe, et de temps en temps je croise son regard et je perds les pédales. Pendant qu'il fume sa cigarette, j'amène cinq brouettes de sable que je vide au pied de la bétonnière, je vérifie l'huile, les graisseurs, je fais le plein d'essence, je tire un tuyau, je jette un coup d'oeil sur la poulie en haut de l'échafaudage, je m'occupe pour penser à autre chose qu'aux idées noires qui me triturent l'esprit. Je me dis que rien n'est plus agréable qu'un travail bien fait, au moment où on le fait, parce qu'on sait qu'il sera bon, et après qu'il soit fait, parce qu'il est effectivement bon, et le vieux s'y entend à faire du bon travail, et je le respecte en grande partie pour ça, et aussi justement parce qu'il est vieux et que plus rien ne peut lui arriver qui modifiera le cours de sa pensée. Le vieux a presque terminé la journée. Il a vidé huit bouteilles. Encore deux, et il aura fini la journée, il dormira d'un bon sommeil bien travaillé, peuplé de choses simples qui fortifient le coeur et aident à se sentir heureux, même si la vie est au bout, même si la mort est depuis longtemps en formation. Et puis le vieux s'endort, assis tout droit sur un parpaing, sa cigarette s'est éteinte juste au ras de ses lèvres, là où la salive humecte la fumée, comme si c'était un calcul de saliver sur sa cigarette pour qu'elle ne brûle pas les lèvres en cas de sommeil. On ne coulera pas le béton aujourd'hui, mais tout est prêt. Demain, on démarre la bétonnière, on charge sa bonne gueule de sable et de ciment, le vieux vérifie à nouveau la solidité du coffrage, les liens de la ferraille, la stabilité des pierres d'appuis, et on coule du bon béton, et le tour est joué. Le vieux va se réveiller avec une faim de loup et il dira:
— J'ai encore une bonne santé. Une pareille faim est un signe de bonne santé, tu ne crois pas, Pierrot?
— Sûr que c'est un signe de bonne santé.
— Je ne t'ai jamais vu beaucoup manger. Un homme qui travaille comme tu travailles doit manger beaucoup s'il veut vivre vieux.
— Je vivrai très vieux.
— Je ne crois pas non. Tu as l'âge du Christ. Il faut te méfier de ton petit estomac. Il te jouera des tours si tu continues à te faire un mauvais sang qui te coupe l'appétit. Et puis il faut manger si tu veux que le ventre de ta femme se remplisse d'un enfant.
— Alors je comprends pourquoi nous n'avons pas d'enfant. Ce n'est pas faute de nous égailler.
— Il ne suffit pas de s'égailler, quoique la jeunesse est peut-être plus propice au jeu qu'à la création d'une vraie famille.
— Demain je mange un boeuf tout entier.
— J'aime te voir comme ça, Pierrot, je t'aime bien comme ça. C'est comme ça qu'il faut que tu sois. Il te faut de l'appétit. Un bon métier, du travail bien fait, et de l'appétit. Ta femme fera le reste.
— Pauline est très capable.
— Je la connais. C'est une bonne femme, ne l'égaille pas trop, tu lui donnerais le goût de l'inutile, et rien n'est plus désolant qu'une femme qui ne sert à rien.
— Demain, on fera du bon travail.
— Il y a un temps pour s'amuser, dit le vieux, et puis de moins en moins de temps pour ça.
Je dois avoir beaucoup vieilli, pensai-je. Mais le vieux radotait comme ça tous les jours que Dieu fait.
Un soir, on est tous à veiller un peu tard dans la nuit, sachant qu'il faut se lever tôt le matin pour démieller toute la journée, et Jean, qui a bu plus qu'un coup de trop, raconte ses (faux) souvenirs de guerre. Je me demande où il va chercher de pareilles imbécillités,et je dois paraître sacrément nerveux parce que Pauline vient se coller tout contre moi, et je me dis alors que Jean est le plus grand menteur que j'ai jamais connu et que personne n'a une raison valable de lui pardonner ses mensonges, parce qu'il y a des hommes qui n'ont pas le droit de mentir, ou bien ils sont détruits, et les types comme mon ami Jean qui vivent de mensonges parce qu'on les paye pour ça ne sont jamais détruits sauf si ça se met à clocher quelque part dans leur crâne parce qu'à force de mentir on s'use forcément, on s'use plus vite que les autres, mais l'usure n'est pas toujours apparente et Jean se porte comme un charme c'est un foutu charmeur qui n'a pas l'air de s'user et chaque fois on reste suspendu à ses lèvres parce qu'on a l'impression que ce qu'il dit nous concerne et peut-être aussi parce qu'on aimerait bien le dire aussi bien que lui, alors comme ça, il raccroche le téléphone et allume une cigarette.
— Que regardes-tu? dit la fille.
— Le plafond.
— Le plafond?
La fille émet un petit rire sous les draps.
— Je regarde le plafond, qu'il lui aurait dit et elle devait se dire que la guerre n'était pas bonne pour lui alors qu'il affirmait le contraire. Il rêvait trop de combats qui lui donnaient la chiasse mais où il ne trouvait jamais la mort et ça lui permettait d'écrire tout un bouquin sur la manière d'attraper la chiasse à la guerre, à croire que c'était ça l'important pour lui et non pas la patrie et le courage et l'honneur, Jean se fout de ces sortes de choses qu'on appelle la patrie le courage et l'honneur.
— Je m'en vais, dit-il.
— Où vas-tu?
Et la fille se mort les lèvres, forcément, quelle idée de lui demander où il va puisqu'il ne va nulle part! Quand il va quelque part, c'est pour se calmer l'envie de chier, et quand il s'en va, c'est parce qu'il a chié tout ce qu'il pouvait chier il veut faire croire à tout le monde qu'il en a chié plus que les autres. Sa guerre est une guerre en papier, mais ça les fait chier quand même.
Il sort. Dans l'escalier, il croise quelques soldats qui montent avec des filles qui ont passé l'âge de faire l'amour, mais ça rapporte quand même ou bien ils se payent le cul d'un coreligionnaire, foutu boulot, qu'il pense. Je n'en sortirai pas. Vivement que la guerre finisse. Cinq fois l'enfer. Et une médaille en plus en prime. Ce qu'il mérite. Ce que je mérite moi-même. Un, vivre avec elles, dans leur lit.
— Tu n'es pas trop moche, toi, dit-il. Quel âge as-tu? Tu es plus jeune que les autres. Vraiment, tu n'es pas moche.
— Ma mère était très belle, et mon père était un grand salaud.
— Les hommes sont souvent des salauds, les femmes quelquefois.
— Il est mort comme un chien, mais j'aurais eu plus de plaisir à le tuer. Je n'ai pas eu ce plaisir-là.
— Sur quoi a-t-il sauté, ce vieux père?
— Tu parles d'une guerre! Un jour, sa bouche s'est mise à saigner, et puis à pourrir, et ça lui faisait un mal de chien.
— On ne meurt jamais seul.
— Tu parles d'une solitude! Et ma mère a épongé cette souillure, et lui qui réclamait de quoi boire, mais il n'a rien pu avaler, même pas son maudit alcool, et il est mort le ventre creux.
— Ne me dis pas que c'est ce qui t'a rendue plus belle.
— Ma mère était une belle femme, mais ça n'a pas duré. Elle a vieilli très vite pendant qu'il mourait. Après qu'il soit mort, c'était une vieille toute rabougrie, mais elle avait une bouche superbe.
— J'aurais aimé connaître ta mère.
— Tu n'aimerais pas la connaître maintenant.
— Elle n'aimerait pas savoir ce que tu fais non plus.
— Elle ne t'aimerait pas si elle savait que je le fais pour toi.
— N'exagère pas, on le fait ensemble.
— Je ne fais rien avec toi quand c'est un autre qui me baise.
— Il faut gagner son pain.
— On pourrait chercher ailleurs.
— Ailleurs? on me fusille si je déserte.
— Mais après, on cherchera ailleurs.
— Après, comme tu dis, qu'est-ce qui existera?
— Nous existerons toi et moi.
— Et Clara, Michèle, Josseline, Claire, Nicole, elles existeront aussi, et Jacqueline, et Mona, et Line, et...
— Tu ne m'aimes pas un peu plus que les autres?
— Oui, mais tu me rapportes moins.
— Il y a argent et argent, tu ne crois pas.
— Il y a des femmes qui aiment l'argent et des femmes qui en rapportent.
— Tu es odieux.
— Il faut vivre avec