de Patrick CINTAS
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Texte intégralTome I
Chant premier
Aubade
Avec mes écouteurs bien au fond des oreilles,
J'arrivai à la mer tant désirée depuis:
Des oiseaux y traçaient des graphes, netteté.
Je voyais la mer depuis trois jours; la montagne
M'avait révélé cette transparence obscure
Un jour de vent froid, entre les roches dures.
Je descendais depuis plus longtemps encore.
J'avais quitté le nid — pauvre petit oiseau!
M'avait dit la dernière voisine, un peu malheureuse.
Ochoa est mon nom. Je viens de loin, toujours à pied.
Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,
Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.
La mer était tranquille maintenant. Je l'avais connue
Désespérée, toujours tranquille mais désespérée, vague
Après vague construisant les plages de l'été à venir.
J'observais des touristes nus. Leurs habits flamboyaient
De coquillages et de sel. Leurs balles s'élevaient
À la hauteur incommensurable des oiseaux.
Les voitures à quatre roues motrices fendent la surface
De cette tranquillité, parallèles à l'écume qui noie
Des enfants trop heureux de savoir ce qu'ils font.
Les touristes disparus (j'étais encore à flanc de montagne)
Les mouettes ont repris la place qui leur est attribuée
Par je ne sais quel principe supérieur.
Je descendais plus vite, plus heureux, c'était facile
De descendre sans y mettre toute son énergie.
J'en avais tellement manqué au début de mon ascension!
Derrière son arbre, un homme me montrait la direction
D'où je venais, narrateur intarissable de mon aventure
Dans l'aventure qui le fascine jusqu'à l'expression.
Passons le chemin où il s'abandonne par habitude
De l'écrit et retournons entre la terre et la mer,
Les écouteurs bien vissés dans mes oreilles exercées.
Je descendis encore mais ce n'était plus la montagne.
Des palmiers nains secouaient ma poussière.
Le canal d'irrigation s'interrompait par une équerre.
Un mur versait du noir dans la pente, comme s'il existait
Au temps de sa splendeur, avec ses petits animaux desséchés
Au milieu des tessons de bouteilles, pièges à soleil.
Je glissais au lieu de descendre. La montagne
M'avait appris les tours de passe-passe du marcheur.
La mer n'avait qu'à bien se tenir!
Un aloès penchait sa tige sèche. Croyez-vous que j'arrivais
Où je prétendais aller? Les touristes s'éloignaient,
Poursuivis un instant par les oiseaux bavards.
Personne ne racontera mon histoire à ma place.
Je me retournais mais on ne voyait plus l'arbre
Où le narrateur se cachait pour faire croire à son inexistence.
Le sable est grossier, peuplé d'angles de coquillages
Et de brisures minérales. La dune masque le bruit des vagues.
Contournant cette excroissance, je passai dans l'ombre.
Jamais nous n'aimerons disparaître de cette manière.
Nous ne serons jamais assez désespérés.
Des vaguelettes mouraient dans cet infini,
Silencieusement détruites par la circularité mouvante.
Je recueillais leurs embruns sur le bout des doigts
Et je léchais leurs prédictions inexplicables.
Voici la mer, je veux dire l'eau par quoi la mer commence
Son voyage imaginaire. Eau débarrassée de la vie
Qui grouille plus loin avec l'annonce des profondeurs.
Plus on s'enfonce dans cette dimension de l'être, moins on existe
Et plus il y a matière à tout recommencer.
Les oiseaux revenaient sans m'avoir vu plonger.
L'air et l'eau ont du mal à coexister en nous, ce nous
Qui est la chair où s'accroissent nos désirs.
Je me suis toujours demandé ce qui attise le feu.
Ravages d'oiseaux dans l'air saturé d'éclaboussures!
Ils s'évertuaient à me rejoindre sous l'eau,
Me demandant si j'étais venu pour me noyer.
Je ne respirais pas tandis qu'ils continuaient
D'échanger des impressions à mon sujet. Je touchais un fond
Glissant où glissaient des algues. Qui es-tu?
Au villageois inquiet de me voir mendier mon pain,
J'ai toujours répondu que je ne le savais pas,
Que d'autres savaient tout de ma naissance.
D'autres? Tu veux dire: les autres? Nous? Et tu passerais
Ton chemin pour ne pas avoir d'ennuis avec les autorités?
Des quartiers s'ouvraient sous des épis d'or, faciles.
L'homme qui marche sur les traces de sa destinée
Ne connaît pas ces ombres de murs portées sur la terre
Battue des places. Qui d'autre que nous? Qui d'autre?
L'air sentait l'anis des petits verres et la cannelle
Des petits gâteaux. Vous répandez des gouttes de bonheur
Sur le visage harassé des vagabonds. Vous existez.
Me suis-je penché à vos fenêtres de l'extérieur,
Comme le ferait une mère qui appelle son enfant,
Qui revient un instant fouiller l'intérieur de sa maison?
Voici le pain et le vin de mon errance, dans ma poche.
Voici mes sandales, mon cache-sexe et mon chapeau de paille.
Voici mon incohérence et voici votre parfaite entente.
Je n'ai pas de quoi payer les suppléments de pastèques
Et de rognures de jambon; je n'ai jamais payé la joie
De ces petites tangentes au cercle de mon malheur.
Des chiens me poursuivaient parce que j'étais désigné
Par vos cris. Les enfants savent crier dès le berceau.
Les vieillards voulaient s'égosiller sur leurs chaises.
Exemple de votre bonheur: Je cueillais des olives
Dans l'espoir de séjourner assez longtemps près du bocal
Où l'eau et la cendre les rendent comestibles. Premier acte.
Je comptais les olives et les jours pour mesurer encore
Le temps. Des enfants criards sont apparus: Nos olives!
Nos olives! Les olives de notre famille! Les olives
De nos futurs enfants! — Quel pouvoir exercez-vous sur les esprits
Pour qu'ils ne puissent rien contre ce désir de projection
Sur l'écran du futur? Quel pouvoir vous est conféré?
Les olives me furent arrachées une à une. Les enfants riaient
En vous regardant me secouer. Les cochons se sont approchés
De ce lieu ignoble et les femmes les ont chassés en riant.
Vous observiez la cendre qui coulait de ma poche,
La cendre, la chaux, un peu de sel, vous reconnaissiez
Chacun de ces atomes de votre propriété.
Pendu par les poignets à votre arbre de justice, j'ai attendu.
Heureusement, l'ombre était rafraîchie par l'arrosage
Automatique de vos plates-bandes.
Les fenêtres s'obscurcissaient. L'entrée des patios verdissait.
Des végétaux coulaient sur les murs. Les bruits de vaisselle
S'intensifiaient. Nous étions à l'écoute de la route.
Les olives, ce n'est rien, m'expliquiez-vous. Il y a
Des olives pour tout le monde, expliquiez-vous encore
Comme si quelqu'un pouvait ne pas comprendre
Ce qui se passait. Mes poignets étaient bleus.
Ne reviens pas, me dîtes-vous comme s'il s'agissait
De la meilleure sentence possible en ces temps de bonheur.
Olives, cendres, chaux, sel du Cabo de Gata, enfants
De vos femmes, poignets bleus jusqu'à la douleur,
Résistance et finalement: Ne reviens pas parmi nous.
Je reviendrai parmi d'autres, lançai-je à la foule.
— Revenir pour travailler avec nous ou ne pas revenir!
Vous courriez le risque de vous tromper d'ennemi.
Il est beaucoup plus facile de cueillir les fruits de vos arbres.
Un tour de poignet, pronation, supination, et voilà
Le fruit entre mes dents, voilà ma raison d'être.
Trop longs les olives, les viandes, les levains!
Trop longue l'attente de vos femmes! Trop d'attente
Dans cette existence d'ouvrier! Trop d'enfants
Et pas assez de plaisir. La nuit, j'étais avec les oiseaux
De malheur, sur vos toits, dans vos branches, traversant
Le ciel de vos rêves. La nuit, je visitais votre intimité.
Mais le matin, dégoulinant de rosée, je m'éloignais toujours
Et vous scrutiez ces chemins qu'on ne peut pas connaître tous
Aussi bien qu'on connaît le chemin de l'aller et du retour.
Je mangeais les racines d'asphodèle à votre place.
Je me nourrissais de ce que vous ne daignez plus cueillir.
Vous reconnaissiez ma lointaine ascendance.
Il y eut des jours où j'aurais voulu vous laisser seuls
Avec votre sociabilité d'animaux réduits à cette intelligence
Du bonheur. Il y eut des jours de véritable solitude.
Il fallait alors que je rencontre un fleuve,
Si vous ne l'aviez asséché et je rencontrais plutôt
Vos barrages, vos passés engloutis, vos cimetières déplacés.
Une roche menaçait votre route asphaltée et je pensais attendre
Qu'elle vous procure l'ennui d'avoir à la réduire en poussière.
J'entendais déjà vos marteaux et vos compresseurs.
Beau lac aux eaux tranquilles, tu recèles ma richesse passée.
Autour, les flancs sont saignés à blanc, la barre à mine
A parallélisé cette volonté de détruire pour reconstruire ailleurs.
Un horizon de neige termine cette vision au bas d'un ciel
Inacceptable dans ces conditions de retrouvailles.
Pères muets, vos dépouilles ont été transportées ailleurs.
Ailleurs où l'eau devrait couler à flot, un ailleurs de fraîcheur
Et de tranquillité, ailleurs de frondaisons et d'éclatement
De fruits sur les branches de l'arbre à bonheur, ailleurs
Je n'ai rien trouvé qui vous ressemble, je me suis arrêté
Sur des places géométriques, à l'ombre des orangers
Dont le fruit est amer pour en interdire la consommation
Libre. Terre creusée, tranchée au couteau, déplacée
Jusqu'au vertige, le voyageur y perd sa propre trace
Et il n'écrit plus rien qui vaille la peine d'être lu.
Je voyageais donc nu, le sexe caché, la tête coiffée,
Les pieds chaussés, on se doute pourquoi, on sait bien
Que nulle nudité n'a ici valeur de cri. On préfère la pudeur
À la révolte. Nu, comme je me désirais, je n'avais plus rien
À découvrir, plus rien à mettre sous ma dent d'homme
Public. Plus rien à travailler jusqu'à la ressemblance.
J'ai eu froid là-haut près du lac de Beñinar, contemplant
La surface immobile, devinant le clocher sous les défauts
Du tain, recomposant ce qui n'avait jamais été qu'un désir.
Ici, la mer n'a rien d'un miroir. Trop faciles, les miroirs
Qui s'imposent à la vision, trop faciles sans les oiseaux
Traceurs de vent, faciles et peut-être inutiles maintenant
Que j'y pense. Il n'y a pas d'oiseaux à Beñinar, pas d'oiseaux
Et je n'ai pas vu les animaux. J'ai descendu le lit du fleuve
Jusqu'aux premières constructions hétéroclites, habitations
Tremblantes et hangars farouches, patios de poussières, chemin
De gitans, réservoirs grillagés, enfants tournoyants et femmes
Informes, les hommes calculant la valeur des choses et des êtres.
Une tour continuait de veiller comme si le danger pouvait venir
De la mer, comme si la mer avait encore ce pouvoir de surprendre
Au milieu du sommeil, la mer réduite à ses catégories
De poissons et de coquillages, la mer qui charme les touristes
Parce qu'ils n'en connaissent que les aspects ludiques,
La mer si dure au travailleur qui sait tout de l'embrun.
Les oiseaux me demandaient si j'avais l'intention
De me noyer. Je pris un bain. Je ne m'étais pas baigné
Dans les eaux immobiles du lac de Beñinar,
Faux lac d'une fausse vision du futur, lac sans oiseaux
Et peut-être sans animaux, lac aux ruines désertes,
Aux fenêtres vides, lac d'une transe douloureuse
Dédiée au présent. Les galets roulaient sous mes pieds.
Je redoutais la caresse de la méduse autant que ma tendance
À m'abandonner à la moindre sollicitation.
Des cristaux de lumière m'éblouissaient, me forçant
À la vision rétinienne, à l'exactitude des miroirs,
Et tout s'éteignait enfin au contact de ma peau.
Est-ce cela que tu appelles noyade? Tu te fiches de nous!
Sur le sable, à une distance prudente des vaguelettes,
Ton chapeau contient ton cache-sexe, ton chapeau de paille
Et ton walkman. Combien de fois as-tu écouté ce concert?
Si tu n'y pensais pas, tu serais déjà mort noyé
Avant que nos cris n'aient donné l'alerte aux autres
Hommes. Des hommes? Ceux qui composent de pareils chefs-d'œuvre
Et ceux qui renoncent à en écouter l'espèce de perfection
Qui en assure la durée? J'ai pensé à des hommes
Que vos cris étonneraient et non pas à ceux qu'ils pourraient
Inquiéter. Une minute d'exposition au soleil suffira
À sécher ma peau et mes cheveux. Je me peignerai
Avec l'arête blanche d'un poisson dont je ne sais rien
Ni de la biologie ni surtout de l'existence passagère.
Une algue odorante me détournera de la faim.
Je voyais encore l'auteur de mes jours. Non pas
Le narrateur qui agit en silence derrière son arbre
Mais cet auteur qui est aussi le sien et qui par un jeu
De facettes s'évertue à restituer mon existence. Auteur
Rencontré, je crois, au hasard d'une ruine où je dormais
Tandis qu'il ne songeait qu'à en piller les reliques.
Je suis au début et à la fin du texte, inspiration
Et lecture, personnage ayant vécu et aujourd'hui
Paraissant peut-être véritable à force d'en parler.
Je les laissais. Je continuais mon chemin sur le sable,
Attentif aux évents, troublé par la lente complexité
De l'écume et de ses algues. Des dauphins imaginaires
Éclaboussaient mon ombre aux prises avec midi.
Chant deux
Influence de don Felix Galvez Bonachera
Don Felix Galvez Bonachera se mit à sa fenêtre pour parler.
Les gens le voyaient à travers le feuillage d'un oranger.
On voyait la persienne verte et don Felix accoudé.
Don Felix fit un signe que tout le monde comprit.
Il allait descendre dans la rue. Il n'était pas rare
Que don Felix descendît dans la rue pour parler
Avec les gens de la télé. Il ne recevait pas
Dans son appartement au premier étage
De ce qui restait de la maison familiale.
Il s'exprimait dans la rue et au tribunal.
On le voyait rarement au casino et alors
Il ne s'exprimait pas, il buvait et écoutait
Puis il partait. Dans la rue, don Felix devenait
Convaincant sur n'importe quel sujet qui lui tenait
À cœur. Il apparaissait d'abord à la fenêtre,
Comme s'il était important de prévenir et les gens
Voyait cet homme vieillissant dans le feuillage
De l'oranger qui montait vers la fenêtre.
Il descendit. La lourde porte s'ouvrit sur l'ombre
D'un patio négligé. Descends, don Felix, fils de Galvez
Cintas et de Bonachera Gimenez, descend nous rejoindre.
Nous avons à te parler. — Don Felix ne parlait pas
Des affaires en cours. — Y a-t-il une affaire Ochoa,
Don Felix? — Pas encore, dit don Felix, mais ça ne saurait tarder.
Descends encore, don Felix de los Alamos, descendant de Cortina,
Descends puisque c'est encore possible, parmi nous
Viens exprimer ton sentiment sur ce qui n'est peut-être qu'un conte.
Don Felix rayonnait dans ces moments-là. Il jubilait
En rougeoyant du nez et des oreilles. Derrière lui,
Le patio exhalait une odeur de vielles pierres.
On approcha une chaise pour les fesses de don Felix.
Don Felix ne parlait jamais debout, jamais sans un verre
Et un liquide qu'il forçait à une horizontalité parfaite.
Assieds-toi, don Felix, assieds-toi et parle, que t'inspire
Ochoa? Nous avons notre idée mais c'est la tienne qui compte.
— La lumière du patio était jaune comme la paume de ses mains.
On remplit le verre, début d'une lutte éprouvante
Contre l'équilibre. Les doigts de don Felix devenaient blancs
Dans ces moments de concentration. Il ouvrit la bouche.
Parle! Même les enfants sont attirés comme les mouches
Par ta bouche qui sent la crotte d'oiseau et le terreau
De tes jaunes jardins, parle! Don Felix va parler d'Ochoa.
— Laissez passer don Felix Galvez Bonachera!
La chaise qui arrive, les gens qui la laissent passer,
Le sol qu'on égalise, la surface qu'on examine, et les pieds
De la chaise qui s'enfoncent à une profondeur acceptable.
Don Felix s'assoit. Le verre maintenant! Le verre et le vin
Dont la surface menace l'équilibre mental de don Felix.
Et la bouche qui s'ouvre sur un vol d'oiseaux crottés
Jusqu'au bout des ailes, la bouche en cul-de-poule
— Laissez parler don Felix Galvez Bonachera!
Une glace à la vanille s'écrase sur la terre battue.
Un mégot crapote, don Felix surveille les frottements,
Les craquements, le vent agite les oranges de l'oranger.
Quelqu'un rompt la longanisse et la cannelle envahit
La bouche de don Felix. — Je peux parler à la place des autres,
Dit-il à la caméra dont l'optique s'allonge.
— Des autres? demande le journaliste au petit micro.
Il regarde les autres. — Quel jour sommes-nous?
Dit-il en regardant ceux que don Felix a désignés.
Quelqu'un cesse de rompre la longanisse comme le pain sacré
Et consulte sa montre: — Il est deux jours après la mort
D'Ochoa. — Deux jours! s'écrient les gens rassemblés
Autour de don Felix à l'ombre de l'oranger aux oranges
Amères. Deux jours, autant dire deux mille ans, ce qui,
À l'échelle de l'être, est une éternité.
Ce n'est pas la première fois qu'on prononce le mot
ÉTERNITE à propos d'Ochoa. La caméra scrute ces visages.
Le micro s'éloigne de don Felix pour capturer ces sonorités.
— Personne n'a pensé à faire une photo! s'écrie quelqu'un
Comme s'il annonçait la perte définitive d'une évidence.
Pas de photos! Pas ce souvenir tangible! Quel manque de chance!
L'enfant remet la boule de glace dans le cornet.
La longanisse craque doucement et la cannelle se visse dans l'air.
Don Felix boit une gorgée de vin puis il s'applique
À retrouver l'équilibre de la surface, on voit le vin
S'immobiliser lentement, deux mille ans d'attente et
C'était enfin arrivé. Des oiseaux souillaient sa bouche.
L'enfant prend une beigne. On revient de loin!
Propose un marchand vissant quelque chose
Dans la mécanique de sa balance. — De loin et d'ailleurs!
Précise don Felix qui retrouve l'inspiration des meilleurs moments
De sa prédiction obscure. L'enfant craque une larme de souffre.
Maintenant on redoute que don Felix perde la raison
Comme la dernière fois qu'il est descendu de sa fenêtre
Pour juger de la pertinence d'un faiseur de trouble
Qui avait des allures d'envahisseur. L'enfant disparaît
Comme il était venu. Dans ces foules circonstancielles,
Pense don Felix qui sent la paille craquer sous lui,
Il y a toujours ces mains qui éliminent les enfants.
Il considère les visages, les yeux amusés, les bouches
Qui ont la même odeur que la sienne, une odeur d'attente
Qui lui rappelle l'encens des églises et les étamines des jardins.
— Je mettrai ma main au feu, dit-il enfin aux gens,
Qu'Ochoa était un étranger, étranger à notre terre,
Il ne venait pas d'où il avait l'air de venir.
On ne parle pas du cache-sexe, du chapeau de paille
Ni du walkman parce qu'Ochoa était nu dans sa couverture
Et qu'il ne possédait rien d'autre. Ochoa était nu
Et il allait nu-tête et nu-pieds et il était coiffé
De tresses nouées par des rubans aux couleurs délavées.
Il marchait et couchait dans sa couverture et il se lavait
Dans les fontaines publiques. Il parlait d'ailleurs
Une langue étrangère, étrangère à la terre, à la mémoire.
— Je ne l'ai jamais vu évoquer nos hameaux, dit don Felix.
On avait bien tenté de croiser son regard
Mais les enfants refusaient obstinément de partager
Cette expérience de la folie. Les mains font aussitôt
Disparaître les enfants. Les femmes frémissent à l'idée
Que don Felix puisse les désigner comme les seules inspiratrices
De ce qu'il sera difficile peut-être impossible d'oublier.
Encore un peu de vin, don Felix, ta langue ne se délie pas,
Langue de poète et de magistrat. Voici la chaise des cantaores
Et le verre des joueurs de guitare. Assieds-toi et bois!
Don Felix descend, s'assoit, boit, il voit les mains
Supprimer les enfants et les femmes redouter l'implication.
Les hommes allument de grosses cigarettes qui ont l'air de sarments.
Les pieds s'enfoncent, la paille craque, le dos de don Felix
S'applique au dossier de la chaise, ses pieds frappent le sol,
Et le joueur de guitare scrute son regard. Ochoa était nu
Et étranger à la terre. Nulle maison ici n'a recueilli la moelle
De ses cris d'enfants. Nul jardin ne l'a étourdi dans les moments
De déclaration d'amour et de fidélité. Vous ne trouverez rien
Pour alimenter la légende, conclut don Felix et le youyou
Des femmes l'enfonce encore dans la matière tournoyante du passé
Commun. Ses dents mordent l'air qui s'enroule comme la vigne
Des jardins. — Les enfants ont-ils réellement disparu
Ou faut-il nous attendre à leur future évocation d'un personnage
Essentiel à la structure de leur récit aux petits-enfants?
Cette semence enfiévrait don Felix qui voyait les femmes futures
Comme si elles existaient déjà. Maintenant il ne battait plus la mesure.
Et le joueur de guitare attendait le moment favorable
Pour imposer la dominante. — Ochoa n'était pas attendu,
Précisa don Felix. — Pas attendu, recommença la foule
Comme si elle comprenait soudain ce qui s'était passé.
Le joueur de guitare surveillait les mains de don Felix.
La terre avait été creusée par les talonnades du chanteur.
Don Felix voyageait maintenant avec les arrières-petits-enfants,
En proie au vertige de la vérité et de la connaissance.
Les femmes s'éventaient dans la douleur de l'incompréhension.
Les hommes s'accroissaient d'un doute définitif comme le sang.
Il fallait se rendre à l'évidence: Nous n'avions pas attendu
Cet étranger à la terre. Il était arrivé comme n'importe quel
Touriste. Sa nudité n'était qu'apparente. La couverture
Lui avait été donnée par la Garde civile qui l'avait trouvé nu
Sous un olivier, une nuit de vent et d'obscurité parfaite.
Le corps d'Ochoa avait failli échapper à leur vigilance.
Ochoa était un touriste en vadrouille, rien de plus.
Les gardes civils s'étaient montrés généreux. Ochoa avait repris
Son chemin. Il se dirigeait vers nos terres.
Don Felix avait terminé. Le joueur de guitare joua
Le dernier accord. Les enfants pouvaient revenir jouer sur la place.
On souleva le corps du poète au-dessus de la chaise
Et on l'orienta vers la porte du patio de la maison familiale.
La canne de don Felix! Finissez votre vin! La chaise s'appelle
Retour! Envolez-vous, rideaux des seuils! Les pieds du guitariste
Tassaient la terre aux quatre trous des pieds de la chaise.
Le patio sentait la fleur fanée et le terreau habité des insectes.
Le jet d'eau ne jaillissait plus de la gueule du lion.
Don Felix regarda tristement les assemblages fatigués de la porte.
Quand il réapparut à sa fenêtre pour savourer les effets
De sa connaissance des temps, il s'affligea en constatant
Que seuls les enfants, un moment disparus, continaient d'exister.
— J'ai peut-être rêvé d'être parmi eux, songea-t-il mélancoliquement.
C'est la mélancolie qui détruit la seule chose que je sais faire.
Mélancolie de ceux qui n'ont jamais épousé personne, mélancolie
De ceux qui n'ont jamais connu que l'amour des camarades
De chambrée, mélancolie du vieil enfant qu'on n'a pas aimé.
Ma mélancolie, écrivait don Felix dans son journal intime,
Est comme une fleur qui refuse de faner, une fleur rebelle
À la connaissance de l'intimité, fleur des malchanceux.
Mon jardin ne fleurit que dans ce terreau, mon jardin
Est un désert pour quiconque y pénètre sans me connaître
Intimement. Jardin des mille douleurs prémonitoires.
Il referma la porte tandis que les autres s'en allaient,
Emportant la chaise et le verre et le joueur de guitare
Sur les épaules, comme après une incontestable victoire
Sur le taureau. Beau taureau populaire, poète secondaire
Des seules victoires que personne ne peut contester.
Il referma la lourde porte de la maison familiale.
Il traversa le jardin en diagonale, contournant toutefois
Le bassin. Le lion de pierre n'a plus de regard, il n'a plus
La présence d'autrefois, celle que lui avait conférée
Un musulman inspiré. Il parcourt la galerie sans y penser,
Comme d'habitude, rien de plus que cette sinistre répétition
Qui fait le lit de la mélancolie. Il n'a pas vu les oiseaux
Qui picorent son pain. Il préfère fermer le rideau, laissant
Le vent agiter des personnages qui agissent entre les mondes,
Avec un peu d'imagination et beaucoup de mélancolie
Au service de l'au-delà. Les oiseaux sont prisonniers
De ce quotidien. Derrière la vitre de la bibliothèque,
Les gros livres de Miguel de Cervantés y Saavedra
Prolongent la continuité dorée des œuvres complètes
De Francisco Franco Bahamonde et les deux portaits
Surmontent le gâteau sous la croix ensanglantée
Dont le corps gît un peu plus loin sur les genoux
Drapés de la mère qui commence à entrer dans la seule douleur
Que la femme est encouragée à vivre en public. Don Felix
A plutôt fermé les yeux de papier d'une morte terrorisée.
Il a fermé la bouche et l'anus. Il a allumé les bougies
Pour consommer l'oxygène de l'air. Il s'est révolté
Contre la putréfaction avec des moyens ménagers. Il était
Seul contre cet envahissement et ses testicules s'agitaient
Au fond de lui, en l'absence de femme, en l'absence de corps
Vivants. D'une main tremblante, il chasse ces transparents.
Il remplit le petit verre et l'anis enfonce ses clous.
Le cuir du fauteuil sent la pisse et le tabac, l'anis
Et le sperme, la fleur d'oranger et le terreau des bottes.
Personne n'a jamais expliqué cette solitude de la vie privée
Alors que don Felix Galvez Bonachera de los Alamos est
Un homme public dont on apprécie le jugement autant que la
Prosodie. Ses livres valent ses jugements et inversement.
Il a rangé sa poignée de livres, plaquettes dorées à l'or fin,
Au-dessous des maîtres incontestables de sa pensée. Les enfants
Des écoles illustrent ces cantos avec des crayons de couleur,
Mais il n'y a pas de couleurs dans la prosodie impeccable
De don Felix. Il n'y a pas de crayons non plus. Il n'y est pas
Question ni de la surface des choses ni de leur pouvoir
Sur les mots. Les choses n'envahissent pas facilement
La prosodie remarquable de don Felix Galvez Bonachera.
Il se méfie de ce qui relève de l'expérience
Et honore sans douleur les trésors de l'héritage.
Il ouvre les livres de sa connaissance à la page exacte.
Il n'a jamais été étonné par cette fin, Les travaux de
Persilés et Sigismonde. Il connaît la cohérence de ses maîtres
Et il l'enseigne. Les couleurs des enfants ne sont
Que la conséquence d'un usage lunaire des crayons.
Il y a peut-être aussi du caprice dans cette attitude.
Ou bien faut-il estimer que c'est de l'imprudence,
Cette imprudence propre à l'enfance, aveuglement
Des innocents. Tiens! Des oiseaux sur la table!
Et le pain qui exhibe une blessure blanche!
Chant trois
Doña Pilar dans son boudoir panoramique
Dans le boudoir de doña Pilar, sœur de don Felix,
On traverse des lumières d'arc-en-ciel, des ombres
S'appliquent aux présences étrangères. Vous êtes assis
Sur un pouf ou sur une selle de chameau, rarement
Dans le sofa, parmi les coussins que doña Pilar réserve
Aux intimes, à don Felix le frère qui ne s'est jamais marié,
Qui n'a peut-être même jamais connu l'amour des femmes.
L'amour d'un homme a effleuré doña Pilar
Mais elle n'a pas épousé cet homme de passage, ce tueur
De taureaux. Les coussins reçoivent les amis de jeunesse,
La fleur de cette inconsistance qui fascine encore
L'esprit nostalgique de la vieille fille. Elle porte le deuil
Avec une discrétion d'araignée. Elle appelle le défunt
Mari: l'homme. Tirant les rideaux de chaque côté du boudoir,
Elle enjambe les poufs et les plateaux dressés sur des piétements
De fer forgé. Elle allume des brasiers d'encens, surveille
La cuisson du thé, répand les fragrances des roses cueillies
Dans son propre jardin, petite Perse qu'elle a imaginée
Dans un moment de détresse, naguère. L'homme, c'est l'homme,
Tout le monde comprend de qui elle parle quand elle évoque
Les habitudes de l'homme. Doña Pilar ne se permettrait
Aucune équivoque à ce sujet. Cette précision de la langue
Et des faits déroute l'étranger venu pour prier avec elle,
Immobiles recueillements sur des agenouilloirs piqués d'étoiles.
L'amour, c'est du passé, c'est aussi la jeunesse et c'est surtout
La nuit qui s'est installée à la place de toutes les autres
Nuits, une nuit de mots et de corps, un langage de l'instant
Et de la durée. Elle soupire si elle n'est pas seule,
Sinon elle pleure et ne trouve pas le sommeil.
Ayant tiré les rideaux, elle attise le feu sous la lampe
Et met le sucre à fondre dans un bol d'argent et de cuivre.
Belles dents les dents de doña Pilar à l'heure de vous accompagner
Au bout d'une conversation qui vous hante encore aujourd'hui.
Sur sa croix, un Christ d'argent exhibe sa douleur. Le corps
Est celui d'un Éphèbe. Les poignets ne saignent pas. La géométrie
De la posture est parfaitement abstraite mais les muscles saillent
En proie à une turgescence obscure, rébus des regards
Qu'elle surveille sans les croiser. — Voici le thé parfumé
Aux roses de la Petite Perse et voici le sucre qui l'annonce
Et l'achève à l'heure où le soleil se couche derrière les dattiers
Du patio. Les parfums corporels de doña Pilar sont poivrés
Comme la viande des braseros et ses bracelets ont l'acidité
Des citrons qu'elle répand sur les plateaux pour la décoration,
Petits seins qui ont l'air surpris par cette attente immobile.
Le thé brûle les lèvres, la langue se rétrécit, la gorge
Se ferme. L'étouffement ne dure pas si la vieille fille
Vous éveille. Elle a ouvert des livres et vous en offre
Les entrailles avec une voix qui vient de loin, une voix
Qui n'a rien perdu de sa justesse comme du temps
Où elle en réservait la profondeur au seul amant
Qui devina ce qu'elle attendait de l'amour et des hommes.
Le passé cisèle des surfaces verbales. Dehors, au-dessus
De la Petite Perse, jamais le soleil n'a peint si bien
Sa propre nature, milieu et lumière, attraction et infini.
Sur le balcon cerné de fer, doña Pilar apparaît en conquérante
De ce qui ne cesse pas de s'effacer. Les passants saluent
Ce corps couvert d'étoffes et de bijoux. Le regard
Ne cherche pas les yeux ni la bouche. On aperçoit les pendentifs
Et le cou tendu comme celui d'un flamand qui scrute
Les immobilités de la cañada. Les mains désignent l'histoire
Des pierres et des rues, point de vue alimenté de promenades
Et d'errances, mais aussi de lectures, de souvenirs, d'interprétations.
Seule enfin, doña Pilar referme la baie vitrée et ne voit pas
Le cheminement qu'elle vous impose jusqu'au seuil de votre maison
Ou de votre hôtel. Elle achève les fonds de verre avec gloutonnerie,
Achève les biscuits et les quartiers de fruit, elle en finit
Doucement avec l'impression de n'être pas vraiment seule,
D'être encore une femme fréquentable à défaut d'être séduisante.
Elle arrange les coussins que vous avez répandus pour elle.
La nuit s'épanche. La lune révèle les traces de doigts
Sur les vitres. Les fleurs s'inclinent. Doña Pilar
Se déshabille près du lit et s'endort. La nuit,
Elle prend le temps d'uriner dans son petit cabinet d'aisances.
Une étoile au plafond éclaire ses gros genoux.
Les ruissellements remplissent le temps. On est loin
Entre les instants. Pieds nus sur le dallage encore tiède,
Elle traverse des infinis de boiserie. La Petite Perse
Se laisse contempler même dans ces profondeurs secrètes.
Les nuits d'angoisse n'aiment pas la pluie. Il avait plu
Cette nuit-là. Doña Pilar n'avait pas dormi. La lampe
S'était éteinte et elle avait dû faire la lumière électrique
Sous les arches. Elle avait contemplé la souffrance des roses.
Les allées en croix se gorgeaient d'eaux noires et rapides
Qui ravinaient les rehauts de terre. Petits écroulements
Silencieux. Les gouttières chahutaient dans la rigole
Et des transports tournoyants traversaient la lenteur
Des coups de vent. Doña Pilar fumait une cigarette.
Le feu couvait sous la couverture qu'elle avait remontée
Sous la poitrine. Elle entendait les crépitements de la braise,
Les pieds sont à la tangente de la vasque, parallèles.
La pluie cessa avec l'apparition de l'aube et le vent
Tomba en même temps. On entendait les ruissellements
Des rigoles et des verticalités bleues. Doña Pilar
Constata qu'elle avait fumé toutes les cigarettes.
Les toits apparurent, lents et scintillants, les palmes
Dressaient leur dolence, et le ciel s'ouvrait comme
Une porte, chassant des poussières de nuages vers les profondeurs
Encore noires de l'intérieur. Un oiseau réapparut
En sifflant, premier signe de vie. L'angoisse se liquéfia
Enfin. Doña Pilar monta dans sa chambre au premier étage
De la maison héritée du défunt mari. Elle n'entra pas dans la chambre
Pour tenter d'y trouver le sommeil. Elle préféra le boudoir.
Il était cinq heures et demi. Quand elle ouvrit la baie,
L'écoulement de la fontaine publique occupa tout l'espace.
Le premier véhicule passerait dans un quart d'heure,
Chargé de pains. La rue était grise. Le bleu des façades
Absorbait l'ombre propre des fenêtres. Une vague odeur
De terre montait des caniveaux. Seule la place,
Au bout de la rue, était éclairée par les verts et les oranges
Du soleil en érection constante. La lumière pivotait
Sur l'axe de la fontaine, multipliant les jets de l'eau
Au-dessus des dauphins de marbre. Ochoa apparut comme
Dans un rêve. Il se lavait, assis sur la murette du bassin,
Il agitait ses jambes dans l'eau crépusculaire. Il était nu.
Doña Pilar se dissimula lentement dans le rideau. Ochoa
Caressait ses jambes méticuleusement. Le dos brillait des feux
Célestes. La chevelure bougeait comme un de ces feux.
L'homme se leva et s'appliqua à asperger son ventre.
Il avait hâte cependant d'en finir avec ces ablutions.
Doña Pilar avait composé le numéro mais quelque chose
L'empêchait de se connecter au poste de police, quelque chose
De trouble et d'agréable, un désir d'aller le plus loin possible
Dans cette observation crispée, une promesse de joie
Et de débauche secrète. Le numéro clignotait sur l'écran.
L'homme s'aspergea tout en jetant des regards inquiets
Aux quatre coins de la place qui demeurait vaste et silencieuse.
Doña Pilar surveilla les fenêtres possédant les mêmes
Propriétés géométriques que la sienne. Pour l'instant,
Les persiennes étaient toutes closes, bougeant un peu
Sous l'effet des reliquats du vent qui l'avait tourmentée
Toute la nuit. Ochoa roidissait, belle obliquité dans l'eau
Retombée des jets. Sa couverture gisait sur un banc
À proximité de l'ovale miroir qu'il traversait alors
Que les gouttes et les gerbes n'étaient jamais parvenues
Qu'à le briser en mille morceaux de cette incohérence
Qui ne trouble pas le passant. Il y avait bien aussi
Un chapeau et un walkman mais elle ne voyait pas le cache-sexe
Sans doute parce qu'il n'existait pas. Ochoa ne transportait
Aucune nourriture, pas de boisson à l'horizon de cet homme
Qui surgissait de l'angoisse comme un reflet sur la vitre.
Il enjamba la murette et s'enroula dans la couverture.
Il s'assit. Ses cheveux mouillés répandaient des éclats de verre.
Il secoua la tête comme un cheval. Des oiseaux arrivaient
En se croisant rapidement, impossibles à figer sur ce ciel
Croissant. Ochoa croisa ses jambes en tailleur et installa
Les écouteurs sur ses oreilles. Il passa du temps à régler
Les potentiomètres. Puis il contempla le soleil sous le rebord
Du chapeau. Le miroir recomposait lentement sa cassure infinie,
Inachevable. L'eau bleuissait et les façades retrouvaient le blanc
De leur chaux. Les premières persiennes s'enroulaient comme
Des insectes. Le boulanger passa, rétrogradant au même pylône
Avant d'entrer sur la place qu'il traversa peut-être sans voir
Qu'Ochoa la quittait par une rue descendant vers les moulins.
Les hommes! pensa doña Pilar. Ils se retrouvaient à la Maison
Des Citronniers avant de s'éparpiller dans les drailles.
L'eau vive! Il n'était pas encore six heures. Elle avait
Le temps! Elle s'habilla et se couvrit d'un fichu. Le seuil
Était encore mouillé. La lune achevait de disparaître, pan d'ivoire.
Elle descendit la rue jusqu'à la place, presque furtive.
On pouvait voir les moulins, le fleuve vert, le pont arboré,
Les lampadaires éteints, les chemins montant vers les prés.
Elle se hâta. La brise était tiède et les murs bleuissaient.
Elle ne voyait plus Ochoa. Elle l'avait perdu de vue en perdant
Un temps précieux à s'habiller. Le fichu dissimulait la chemise
De nuit. Doña Pilar manquait de souffle. Elle était épuisée
En arrivant au pont, au-dessus des moulins. Sur le quai, Ochoa
Scrutait l'eau immobile des fossés. Il était entré dans l'ombre
Des pins et soulevait la fine poussière de l'heure après la pluie.
Une heure! songea-t-elle. Il ne fallait pas que les hommes le vissent
Avant qu'elle ne leur eût expliqué de quoi il s'agissait.
Les hommes étaient avides de souffrance au moment de quitter
La ville. Ils s'arrêtaient pour se griser sous la vigne, parlant
Haut sous la vigne tandis que la ville s'éveillait lentement.
Doña Pilar haïssait l'homme laborieux mais elle en employait
Plusieurs. Il y avait une distance entre elle et la racaille
Qui conduisait les troupeaux dans les montagnes de son héritage.
Ochoa pénétrait dans l'ombre du chemin de halage. Avait-il
L'intention de poursuivre son chemin sans laisser sa trace?
Il ôta son chapeau devant un mémorial et s'inclina sans cesser
De marcher. Il se dirigeait tout droit vers le Limonero.
Doña Pilar considéra les marches de pierres descendant sur le quai.
Elle ne produisait jamais cet effort qui réduit les distances
Dans les moments tragiques de l'existence. Tragiques ou simplement
Excitants. La vie est bornée de cadavres et d'orgasmes. Ochoa
Trouva un coin discret et s'accroupit derrière les palmiers nains.
Le chapeau s'inclina. Elle descendait l'escalier, en proie au vertige.
Sur le quai, elle courut. Ochoa n'en finissait pas de se vider.
Elle se dissimula dans le premier moulin qui est en ruine depuis longtemps.
La rotation des turbines parvint enfin à ses oreilles.
Ochoa s'approcha ensuite de la berge. Il regardait les moulins
Du premier rang, ceux qui fonctionnent encore de nos jours.
Le fournil crachait une tranquille fumée jaune sur les toitures.
Ochoa quitta le chemin de halage. Il ne s'en allait pas,
Pas encore, plus tard, plus tard! pensa doña Pilar en se mordant
Le poignet. Il se dirigeait maintenant vers le fournil.
Il allait mendier son pain. Les hommes ne sont pas charitables,
Se dit doña Pilar en revenant sur le chemin. Elle redoutait
La boulange autant que les pasteurs. Il y avait aussi les ouvriers
Du pont, des maçons grossiers et fanfarons qui proposaient leur vinasse
Aux passantes. Des militaires traversaient quelquefois le fleuve.
Les femmes se rendaient à la place pour y vendre des volailles.
Mais il n'était pas encore six heures. Les pasteurs arriveraient
Les premiers, pressés de boire l'eau vive qui contracte le temps
Mieux que toutes les théories du relatif et de l'infiniment véloce.
Ochoa frappa à la porte. Doña Pilar retint son souffle. Elle
Interviendrait peut-être si les choses se gâtaient, les hommes
Sont prévisibles mais inattendus, dignes d'amour et d'exclusion.
La roue, celle que regardait doña Pilar, soulevait l'eau à la hauteur
Des prismes dans la perspective de l'aval. Ochoa avait encore ôté
Son chapeau, signe de soumission qui fait toujours son effet sur
L'homme. Une femme ouvrit et agita son poignet pour signifier
Son sentiment. Ochoa s'inclina cérémonieusement. Les pauvres
Sont précis au moment de prendre la tangente de l'exclusion.
Elle mordait le foulard pour empêcher la brise de révéler son visage.
Il renouvela sa demande avec plus de détails, avec cette lenteur
Qui détaille la nécessité de continuer encore à vivre avec les autres.
Elle appela à l'intérieur. L'homme qui apparut s'immobilisa
Dans une attente que la femme interpréta comme de l'impatience.
Elle recommença ses signes. Ochoa s'adressait à l'homme.
Doña Pilar s'approchait. L'homme retourna à l'intérieur
Et la femme se gonfla comme un crapaud. Ils ne parlaient plus
Mais doña Pilar pouvait maintenant voir les visages, la femme
De face et Ochoa de profil, l'homme reviendrait avec un pain
Et le donnerait à Ochoa qui se fendrait d'une révérence
En reculant dans l'étroit sentier qui sépare le moulin de la berge.
Doña Pilar ferma les yeux. Rien ne pouvait plus se passer autrement.
Elle pensa même sentir l'odeur du pain chaud qui changeait de mains.
La femme s'apaisait. Ochoa avait maintenant une odeur.
À quel moment ouvrirai-je mes yeux? pensa doña Pilar.
Chant quatre
Ce qui s'est passé au Limonero ce matin
Un visage roux aux reflets berbères, Cayetano aime les couteaux.
À six heures du matin, il sort du lit d'une femme.
La justice lui a une fois accordé le bénéfice de la légitime
Défense. Il ne tue plus les hommes qui menacent son désir
De femmes. Il exhibe le couteau et se cure les ongles
Comme dans un film. Il arrive le premier au Limonero.
La terrasse est occupée par des oiseaux qu'il n'effraie pas.
Les oiseaux ont l'habitude de ce personnage lent comme
Un insecte en proie à la métamorphose. Oiseaux de malheur.
Le Limonero surplombe le fleuve au-dessus des pins.
De l'autre côté, la paroi du canyon s'effondre sans cesse,
S'écroule la nuit comme le mur d'une vieille maison abandonnée
Où couchent les bêtes, les bêtes couchant où les hommes ont jadis
Rêvé à un meilleur sort et Cayetano désertant la paille
Pour les draps d'une femme dont le militaire de mari
Est appelé ailleurs par le devoir. Cayetano a servi dans la Marine,
Quatre ans de servitude et d'humiliation, il ne descend jamais
Le fleuve sans cette appréhension de la mer, sans cette attente
De la noyade. Ce sont les femmes de l'autre rive qui l'ont
Initié à l'amour, les femmes des bordels, leur science du plaisir
Et du soulagement. Il est revenu plus pauvre qu'il n'était parti.
On rit toujours de ce genre d'aventure, on rit de soi et
On peut alors haïr ceux qui voudraient s'en amuser avec vous.
Cayetano a tué un homme pour échapper à cette mort absurde.
Il aimait ce jardin, l'ombre et le silence. Il aimait la femme
Aussi bien qu'elle ne fût pas la seule à lui donner le plaisir
Qu'il venait chercher comme un chat se pointe à la fenêtre.
En mer, il n'avait pas tué, ni sur les quais et il n'avait
Pas vraiment eu d'histoires avec les proxénètes. Quatre ans
Condamné à accepter des traditions qui ne sont au fond
Que l'habitude du moindre mal. Au bordel, il ne retenait pas
Son cri de jouissance. Les femmes des maris redoutent cet instant
D'abandon. Elles lui ferment la bouche avec un sein chaud
Comme un pain. Cayetano entre sous la vigne, réveillant les insectes
Et les oiseaux se poussent dans les marges. Sur les hauteurs
Du canyon, le soleil se livre à un épanchement de sommeil.
Il s'assoit à une table, encore seul. Les oiseaux continuent
De reculer. Les insectes tournoient lentement, vrillant l'air
De leurs ailes, jets de sang. Où allons-nous quand nous sommes encore
Seuls? se demande Cayetano. Cette nuit, la femme lui a fendu
Le prépuce d'un coup de dent sur la langue rapide. Il saigne.
La rosée ou la pluie a opacifié la surface des tables.
Cayetano mouille sa tignasse rouge dans la lumière.
Il pose le couteau sur la table, plié le couteau
Comme un fœtus, lame à demi sortie de sa carapace
De corne. Plongeant la main dans le pantalon, il en ramène
Une goutte de sang. Il a battu la femme tout en reconnaissant
L'intensité du plaisir, il l'a battue et elle recommencera.
Des gouttes tombent des grains de raisins en formation, des gouttes
Froides et acides, elles tombent sur la goutte de sang et l'emportent
Loin de la main sur le dallage rouge qui est le contrepoint
De la tignasse de Cayetano dont le nez est celui d'un Berbère.
Les yeux sont ceux d'une femme qu'il n'a pas connue.
Il ne connaît pas non plus les mains de l'homme.
Cayetano est revenu alors que la terre devenait parfaitement circulaire.
Le voyage s'annonça par cet interminable recommencement.
Mais les ports sont habités par des putains et on ne prend
Jamais le chemin de l'intérieur, le chemin des compagnies minières
Et des trains bondés de familles bruyantes. Il s'est battu
Avec les proxénètes sans en tuer aucun. Le juge disait "Vous
Avez eu de la chance" comme si lui-même, marin à son heure,
En avait manqué — le juge avait éprouvé une espèce d'amitié
À l'égard de ce tueur parfait, tueur d'un seul homme
Tant que rien ne le disposerait à en tuer un autre.
Don Felix venait chaque matin au rendez-vous des pasteurs.
Il connaissait les drailles en botaniste distingué.
Il y avait de la botanique dans tous ses poèmes.
Il arrivait quand les pasteurs se préparaient à partir.
Il aimait les chevelures embroussaillées et les couteaux
Pliés comme des fœtus. Les bêtes attendaient sur la berge.
Il ne s'était pas passé dix minutes entre l'arrivée des hommes
Et celle de don Felix. Dix minutes d'un bruit intense, presque
Insupportable. Le poète peignait sa propre douleur sur le visage
De ces hommes et Cayetano se laissait caresser la tignasse
Par le juge qui avait été clément ou juste, la question
Ne se posait plus pour les autres tandis que la main de don Felix
S'attardait sur les boucles, lentes et crispées comme les pieds
Des femmes que Cayetano aimait torturer doucement, sans cette violence
Qui achève ce qu'on n'a pas commencé avec un agresseur
Qui ne mesure plus la portée de ses gestes. — À ce soir,
Disait don Felix en sortant nu de cette eau de fer et d'herbe.
Ochoa arriva par la vigne. Cheveux roux lui aussi mais les tresses
Lui donnaient l'aspect d'un animal légendaire. La couverture
Pouvait ressembler à la peau du lion. Cayetano prend le couteau.
Il vit le pain, le walkman et le chapeau dans le dos.
L'homme paraissait nu sous la couverture. Il marchait pieds nus.
Il s'arrêta sur le talus, évaluant les lieux et l'homme
Qui en était le gardien provisoire. Cayetano ouvre le couteau
Bien que l'homme ne lui paraisse pas dangereux. Il n'y a plus d'oiseaux
Dans les sarments, peut-être des insectes dans les branches
Et sous les grains. L'herbe du talus a fleuri ce matin.
Ochoa s'applique à ne pas écraser ces couleurs.
Pourquoi n'est-il pas passé par le chemin comme tout le monde?
Cayetano ne regarde plus le voyageur. Il observe des gouttes
Tandis qu'Ochoa descend sur la terrasse, précis comme le temps,
Avec cette lenteur qui est celle de l'attente dans la perspective
Du retour. Cayetano revient toujours à cette attente en cas
De rencontre. Il sait que quatre ans chouravés par l'état
Représentent plus que la vie elle-même, la vie qui serait
Ce qui reste quand on a soustrait la somme des contraintes
Imposées par l'état. Il a une conscience claire de l'état,
Différent en ceci des autres pasteurs qui ont pourtant vécu
Le même voyage hors de soi-même. Ils n'ont eu que des nostalgies.
C'est si facile de retrouver ce à quoi on vous a arraché
Pour une durée déterminée par la loi commune! Si facile
D'éviter le regard des chemineaux. Ochoa s'est assis
À la table la plus éloignée, près de l'escalier par où
Arrivent les autres. Cayetano ne cesse pas de manipuler
Le couteau. Ochoa rompt le pain. Moins facile d'adresser
La parole aux inconnus qui traversent la vie ordinaire
Comme s'ils menaçaient de s'y installer. Le manche du couteau
A toujours eu cette patine inexplicable autrement que par des suppositions.
Ochoa mange le pain sans hâte. C'était loin d'ici, pense Cayetano
Et j'interrogeais des inconnus pour retrouver mon chemin.
Petite contraction de la joue qui n'a pas échappé à la vigilance
Du vagabond. Un insecte coupe l'ombre en deux, jailli de la grappe
Verte, sonore et lumineux comme les couteaux qui bornent la vie
De Cayetano. Il y aurait un risque si Ochoa s'avisait de sourire.
Le sang a ceci de nécessaire: il remet tout en question.
Cayetano a besoin de ce moment passé avec les autres
Pour rediscuter les conditions de son existence sociale.
La prochaine fois, il n'y aura peut-être pas un juge
Pour mettre fin au débat, pas de juge pour changer la destinée.
Le soleil disparaît derrière la toiture de bruyère. Ochoa mange
Méticuleusement le pain qu'il a peut-être volé. Comment ne pas penser
À un arrachement de la propriété individuelle en présence
D'un vagabond qui ressemble parfaitement à un autre vagabond?
Le couteau joue dans la lumière réfléchie des surfaces.
Sur le chemin, doña Pilar lutte avec une phlébite carabinée.
Les autres ne vont pas tarder à arriver. Ils sont eux aussi
Sur le chemin. Cayetano voit les taches jaunes des citrons
Derrière Ochoa dont un côté est vivement éclairé par un soleil
Horizontal. Nous sommes les mêmes depuis toujours, pense Cayetano,
La même espérance court dans nos veines depuis que nous existons.
Les autres sont comme des éclats tombés de ce miroir impeccable.
L'oreille d'Ochoa est devenue transparente. Les tresses
Absorbent cette lumière tangente. La mâchoire bouge sans précipitation.
Imaginons que c'est le seul repas de la journée et que le pain
Lui a été donné par une âme charitable. Imaginons que tout est parfait
Au moment de se servir des couteaux. Imaginons cet accomplissement
De la vérité. De quelle nature est alors la journée à venir?
Sur le chemin, ne croisant personne et surtout pas les animaux,
Doña Pilar redoute les conséquences de sa lenteur maladive
Mais elle ne peut rien contre les minutes de l'eau vive.
L'odeur du froment bien levé et bien cuit chatouille les narines
De Cayetano qui voit la déchirure blanche comme les oiseaux
En surveillent les jets de croûtes. Sur le chemin, doña Pilar
Imagine le cadavre soigneusement troué et la question de l'anonymat
Qui nourrira la rumeur jusqu'au procès. Les empreintes digitales
Et génétiques de tous les êtres vivants sont classées dans la mémoire
D'un ordinateur capable d'analyse. Extrait du journal d'hier matin.
Ils conservent nos morceaux indésirables dans les hôpitaux.
Notre corps marque les pistes d'une histoire revisitée par l'état.
Démocratie, pense doña Pilar, si cela veut dire que nous perdons
Le sens de la prière, alors je n'en veux pas. Vivent les couteaux
Qui conduisaient naguère nos assassins sur la chaise du garrot!
"Vous avez eu de la chance" — et c'était qui, la chance, vieil
Infirme? Qui étais-tu au moment de me juger et de me condamner
À l'humiliation d'un acquittement? De la chance, j'en ai eue
Dans le désert, dans les montagnes bleues de l'Atlas, sur le fleuve
Niger à une époque que je traversais en somnambule du lendemain.
Chance et dérision. J'aurais pu tuer l'homme de ta vie et alors
Tu ne m'aurais pas pardonné — On pardonne plus légitimement
À l'homme qui contre toute attente a épousé la femme de ses rêves.
— Cayetano plongea enfin son regard dans les yeux d'Ochoa.
Les hommes arrivaient par les chemins, quatre chemins sans croisée,
Bruyants comme des ailes et imprévisibles comme la pluie, des hommes
Au couteau facile comme dit la chanson du Gitan, des hommes seuls.
Ils occupèrent presque toutes les chaises. Ils avaient salué
Cayetano d'un coup de bouc et ils s'étaient assis sans cesser
De s'interpeller à propos du temps et du foncier, des hommes
Pressés et lents comme la nuit, pressés comme des étoiles filantes.
Le tenancier ouvrit le rideau de fer et les portes vitrées.
Il arrangea les plis du rideau et les franges où dormaient les mouches,
N'oublions pas les mouches tournoyantes qui se réveillaient maintenant
Que les hommes étaient de retour. Le tenancier poussa un chariot
Avec les cruches et le pain encore chaud, le pain et le fromage.
Il s'approcha d'Ochoa comme si le boulanger lui avait déjà parlé
De la profondeur du regard. Il offrit un morceau de fromage
Et Ochoa se leva un peu pour pencher la tête en signe de remerciement.
Les hommes s'interrogeaient du regard. On interrogeait Cayetano
Qui en savait peut-être plus mais on évita de porter un jugement
Sur la solennité du tenancier. Cayetano ouvre et ferme le couteau.
Sur le chemin, doña Pilar imaginait le pire. Cayetano mangea.
Les hommes attendaient qu'il se passât quelque chose. Ochoa
Demanda un morceau de pain et il fut servi avec ce respect
Qu'on réserve au noble et au religieux, digne tradition, pensa
Cayetano. Le couteau tranche le pain au lieu que ce soit les mains
Qui en rompent la texture. Le couteau est précis, le couteau
Sur le fil du temps, invariable, signe de malheur et d'habitude.
Doña Pilar pleurait en luttant contre la dureté du terrain.
De la chance, pensa Cayetano, j'ai eu la chance de rencontrer
Des proxénètes patients. Les trains bondés de familles ne variaient
Pas. Je n'ai jamais franchi la passerelle sans penser à déserter.
Doña Pilar heurta la carcasse d'un animal encore chaud.
— Tu m'as vu! lance Cayetano en direction d'Ochoa. Doña Pilar
Aperçut le toit de bruyère. Tu m'as vu! Ochoa buvait le vin
Maintenant. Don Felix descendait le chemin dans sa chaise roulante,
Poussé par un jeune garçon ou une jeune fille, on ne sait jamais
Si c'est l'un ou l'autre, on ne reconnaît pas aussi facilement
Les enfants du voisinage depuis que don Felix les emploie à son service.
Il monte l'escalier en s'appuyant sur la canne et sur l'épaule
Fragile de l'enfant, fille ou garçon, don Felix entretient l'ambiguïté
Sans faciliter l'interprétation. Il met enfin la main dans le feu
Qui surmonte la tête de Cayetano, il entre une main qui a attendu
Toute la nuit et qui ne retrouve pas ce qu'elle est venue chercher.
Ochoa, si tu souris, le couteau donnera raison à doña Pilar!
Mais Ochoa est prudent comme un chat. Le tenancier entretient son ardoise
Pendant ce temps. Les hommes achèvent leur repas sur une gorgée de vin.
Dans le corral, les bêtes s'impatientent. L'enfant baille
En les regardant et son chapeau tombe dans son dos. Don Felix
Observe le couteau. Il est l'heure de s'en aller mais personne
Ne bouge. On attend que l'étranger explique ce qu'il a inspiré
Au tenancier qui se tient à l'écart, marchand au travail de l'ardoise
Qui annonce son augmentation de capital. Ochoa n'inspire ni la pitié
Ni le respect. Les hommes ne seront pas touchés par sa grâce,
Pense doña Pilar. Elle sait ce qui les différencie du boulanger.
Elle a confiance aussi dans le tenancier. Elle connaît ce monde
Comme s'il était sa création. D'un côté l'attente de jours meilleurs
Et de l'autre, ce combat inachevable contre l'incertitude qui se traduit
Par le spectacle de la faim et de la maladie. Cayetano est sur le point
De planter le couteau dans cette chair emblématique, la chair des chairs!
Doña Pilar voit l'enfant sur la terrasse. Cayetano secoue la tête
Pour se libérer de l'emprise grandissante de son juge. Le désert
M'envahissait! — J'ai vu mon premier cadavre d'homme à cet endroit.
Un couteau en avait fini avec l'insolence facile de la vie à deux.
Chant cinq
Les vocations de don Guillén Mañas Exberri
À six heures et demi, don Guillén sort sur la terrasse de sa maison
Et jette un œil tranquille sur les coteaux où paissent les troupeaux.
Il accompagne ce regard d'un petit verre d'eau vive.
Cayetano dans les pacages de Polopos. Guillermo un peu plus haut
À la lisière de la forêt. Nicolá descend lentement vers le fleuve
Mais ne l'atteint pas. Omar semble aller à la conquête de la Sierra
Nevada. Les cheminées se mettent à fumer toutes en même temps.
Pedro arrive dix minutes après les autres dans le champ de vision
Du régisseur qui concède toujours le temps exact. Il ne négocie
Qu'avec les marchands. Vêtu d'une peau comme les bergers des Pyrénées,
Il sort de sa chambre et descend les escaliers jusqu'à la terrasse.
Il boit l'eau vive en commençant à calculer, des histoires de temps,
De matériaux, de noces et de créances. La première heure est celle
Des confusions. Il se raisonne en pensant au beau milieu de la journée,
Quand les dés sont jetés et qu'il n'y a plus qu'à se laisser porter
Par la vague du temps. Les pasteurs s'immobilisent sur les hauteurs.
Les moulins tournent depuis la veille. Cristo ferme les écluses
Puis remonte vers les prés. Les jardins sont à l'ombre à cette heure
Du recommencement. Angustias traverse les chemins avec son panier
De fruits. Une brise presque froide s'applique sur le visage tenace
De don Guillén qui connaît son monde pour en avoir hérité.
Toute une enfance passée à apprendre par cœur et la modernité
Qui s'annonce par une réduction tragique des activités économiques.
Les amandiers en coups de pinceaux noirs sur la dorure de la terre.
Plus bas, des oliviers finissaient d'argenter un plan incliné
Dans le sens du soleil. Des porcs apparurent, imprévisibles et pressés.
Don Guillén alluma une cigarette et souffla la fumée dans la vigne
Au-dessus de lui. L'eau vive l'envahissait. Il en buvait de moins en moins.
Un verre suffisait à le transporter de l'autre côté du cerveau.
Un deuxième achevait le voyage par des apparitions fantastiques.
Il avait promis le bonheur à ses enfants mais pas à sa femme.
Il n'avait jamais menti à cette femme née de la même terre.
Les enfants ne croyaient plus ce qu'il disait et la femme
Se lamentait à l'église. D'ailleurs il n'y avait plus d'enfants
Dans la maison. Ils y demeuraient en hôtes impatients de s'en aller
Trouver un semblant de bonheur dans une résidence. Dans
Une résidence qu'ils avaient visitée avant d'opter pour le confort
D'une chambre donnant sur les jardins et le portail de fer forgé
Où se battaient des animaux sujets à la colère, des végétaux
Imaginaires peuplaient leur désarroi et don Guillén avait regardé
Cet ouvrage avec les yeux d'un connaisseur en effort à fournir
Pour obtenir un résultat à la hauteur de l'orgueil. Sa femme
Préférait les fleurs des plates-bandes. Le prospectus, ouvert
À la page des jardins et des fenêtres, figurait à côté des portraits.
Le soir, elle orientait une lampe dans cette direction et don Guillén
La tournait plus tard sur ses livres de comptes. Il fallait
Qu'elle s'endormît avant qu'il pût lui-même trouver le sommeil.
Le matin, à six heures et demi, il buvait un verre d'eau vive
En assistant à la mise en place des travaux sur les terres appartenant
Aux Galvez Cintas et aux Bonachera Gimenez. Lui, Guillén Mañas
Exberri ne possédait rien que le droit de finir sa vie dans une résidence.
Il était peut-être le propriétaire incontestable de la vigne
Et du chai, peut-être pourrait-il léguer ce savoir discret
À des enfants qui devenaient fous d'angoisse à cause des loyers,
De l'électricité, des connexions et des assurances. Il alimentait
Des comptes négatifs, promettait le bonheur et ne faisait rien
Pour qu'il leur arrivât enfin quelque chose d'incontestablement facile.
Pas de bonheur sans cette facilité. L'angoisse se nourrit
Des complications. D'ailleurs il avait des enfants qui s'exprimaient
Mal en présence de difficultés nées du désir même de posséder
Mieux et si c'était possible plus que les autres. Ils amenaient
Ces autres le dimanche, arrivant dans des voitures empruntées
Et ils buvaient ensemble l'eau vive, vantant les mérites de la vigne
Et de l'anis qui poussait en plante décorative sur les murettes
De l'aire de battage. L'ancienne moissonneuse-batteuse inspirait
Des commentaires techniques. Le soir, les voitures s'éloignaient
En soulevant la poussière des chemins. Il n'y a pas de bonheur
Sur terre. Sur terre il y a l'épreuve de vivre et surtout de vivre
Ensemble pour un temps donné mais incalculable. La terre des
Galvez Cintas et des Bonachera Gimenez, une terre facile au plaisir
Pourvu qu'on n'exige rien d'autre de ses cailloux, de ses racines
Et de ses ravinements parallèles. Une terre où le désir
Est un luxe de poète au service de l'Histoire. Don Guillén
Affectionnait particulièrement cette possibilité de tomber
Sur un filon et il avait appris, en plus de la topographie,
Des rudiments de géologie. Ajouté à sa connaissance de l'animal
Et des plantes, ce savoir le distinguait et lui valait l'estime
De ceux qu'il persistait, malgré tout, à appeler ses maîtres.
Serviteur circonspect des comptabilités apparentes, il aime
Les chiffres et le calcul algébrique. Sa connaissance du zéro
Est un bien précieux pour ceux qui la possèdent.
À six heures et demi, ce jour-là, les pasteurs ne sont pas
Au rendez-vous. Il boit l'eau vive et allume une cigarette.
Rien sur les chemins. Le soleil est à sa place exacte.
Il renonce au second verre et écrase la cigarette sous le pied.
Il appelle sa femme. Le chien arrive. Les pasteurs! ¡Los pastores!
La femme met la main sur son cœur. Nous sommes-nous levés trop tôt?
C'est déjà arrivé. Le chien s'en souvient. La femme met sa main
En visière devant les yeux. Il a confiance dans ce regard.
Aux premières lueurs, elle voit les lièvres rentrer chez eux.
Il s'est coiffé de son béret basque et il brandit le makila.
Ne pars pas sans manger! Il descend l'escalier du côté des chemins.
Les flancs de montagnes l'obsèdent. Il trouve la carcasse
D'un animal encore chaud. Derrière lui, sa maison disparaît.
Quelqu'un est passé par ce chemin ce matin, quelqu'un de pressé
Et d'habitué aux passages rapides d'un hameau à l'autre.
Il atteint le Limonero à sept heures moins le quart. Sur la
Terrasse, il y a du monde. Les propriétaires, les moins nombreux,
Tous brandissant une canne et secouant un chapeau de cuir.
Les régisseurs, dans leurs chemises blanches, armés d'un bâton
Et les ouvriers, pasteurs pour la plupart, hommes aux couteaux.
Cayetano, Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro qui salue en voyant
Arriver don Guillén. Enfin les femmes et doña Pilar
Qui impose sa lourde présence, les jambes gonflées
De doña Pilar et son visage d'enfant fatigué par les peurs
Nocturnes. Il y a toute la contrée sur la terrasse comme
À la noce! On ne trouve plus de noyés dans le fleuve depuis
Que le barrage en emprisonne les eaux, pas de promeneurs
Assassinés depuis que les bandits de grands chemins
Ont perdu leur prestige. Don Felix trône au milieu
De la théorie, ayant inauguré les verbigérations
Par des considérations juridiques. C'est ainsi que commence
Le texte infini de don Felix et il se termine par le chant
Circulaire de la terre et des hommes condamnés à y demeurer
Éternellement. Ochoa est assis à une table. Le couteau de Cayetano
Menace cet équilibre photographique. Ochoa a achevé son repas
Et ses bienfaiteurs sont silencieux comme les fenêtres borgnes
De nos maisons. Don Guillén compte ses ouvriers. Cristo
Est aux écluses. Il n'a pas eu vent de ce qui arrive aux
Arrabaleros. Don Guillén observe le visage tranquille de celui
Que don Felix appelle déjà un étranger, étranger à la terre,
La terre étant ce qu'il partage d'une manière ou d'une autre
Avec la communauté des hommes. Cayetano fleurit dans cette main
Accusatoire. Arrive Angustias avec son panier de fruits et son
Sourire de putain repentie. Elle donne une orange à Ochoa
Qui l'ouvre comme une grenade. De belles mains de musiciens
Ont ouvert le fruit devant des témoins fascinés. Don Felix
Accuse le coup et la tignasse de Cayetano s'illumine de jaune.
La couverture a glissé sur les épaules d'Ochoa, révélant un corps
Préparé à la souffrance. Quels sont ces signes annonciateurs
Que don Guillén a toujours du mal à distinguer de la symbolique
Des faits? Ochoa mord l'orange, en extrait toute la pulpe, recrache
L'écorce et sourit enfin. Il a de belles dents blanches et carrées.
Il ne répond pas au peu de questions. — N'es-tu pas rassasié?
Demande Angustias en se penchant sur cet homme particulier.
L'homme sourit aux questions comme s'il ne les comprenait pas.
Il vaudrait mieux, pense don Guillén, que ce soit cet étranger
Sans traces futures. Cayetano ricane maintenant qu'il n'y a plus
De danger pour sa tranquillité de passeur de vie à trépas.
Quelques-uns rient avec lui de l'absurdité de la situation.
Doña Pilar se masse les genoux en se plaignant d'en avoir abusé
Peut-être pour rien. J'ai trouvé un renard mort tout à l'heure
En venant, dit don Guillén. Un renard mort? Je ne sais pas si c'était
Un renard, dit doña Pilar. — Un renard? On considère maintenant Ochoa
Dans la perspective de ce renard. Don Felix secoue sa grosse tête
De penseur parfaitement intégré au système de connaissance
Qui conditionne les circonstances de la vie quotidienne.
Un claquement de doigt expédie Nicolá sur le chemin du renard.
Pourvu qu'il arrive avant les chiens! On adresse des regards
De reproche autant à don Guillén qu'à doña Pilar qui souffre
Aussi d'une paralysie faciale. La joue se contracte et forme
Une noix. On entend Nicolá qui appelle les chiens et les chiens
Entrent dans le corral. Don Guillén est toujours surpris par
La perfection des habitudes. Les seins d'Angustias sont pleins
De cette nourriture d'abondance. Don Matías, le boulanger,
Racontait à voix basse comment il avait été impressionné
Par le regard d'Ochoa. — Le pain m'inspire l'humilité,
Disait-il. C'est peut-être à cause de l'attente, de la chaleur,
De la nuit qui me renvoie au sommeil de la communauté.
Les Cintas, les Gimenez, les Bonachera, les Galvez, les Llanos,
Les Gonzalvez sont propriétaires — terres environnantes, maisons
De maîtres, rues entières, fabriques d'huile, cartonnages —
Les Mañas, les Lopez, les Exeberri et leurs parents Irigaray,
Les Yepes dont on enferma l'ancêtre à Tolède — sont régisseurs
Des exploitations et tenus au devoir de réserve — Cayetano,
Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro, Cristo, Torcuato, Ginés sont
Ouvriers et pasteurs de père en fils et les femmes ne comptent
Pas, ni les vieillards dont on ne sait plus rien — plus rien
De poétique. Les Anglais reconstruisent les ruines, aquarellistes
Du blanc et de la fleur considérée comme pourvoyeuse de couleurs
— priez pour les Anglais qui sont universels comme les Grecs
Et les Noirs d'Afrique. Priez pour que le temps de la clarté
Communautaire revienne éclairer les marches de la Rampe — priez
Pour la Soif de connaissance et pour la Satisfaction des estomacs
Et du sexe. Et pardonnez-nous notre sang et nos tendances à haïr
Le sang des autres. Pardonnez aussi la laideur de nos enfants
Et le peu d'Élégance — nous manquons d'arbitres dans ce domaine.
Les Anglais mettent des carreaux aux fenêtres. Ils importent
Les fleurs qui manquent à notre palette. Nos traits sont hérités
Du geste et de la parole, traits traceurs d'arbres et de chemins
Qu'un lavis de rose-bleu estompe si facilement, et si peut-être
Définitivement. Cheminées bleues et chambres rouille, cheminées
Des coins et du plancher, feux des perpendicularités de l'attente
Et de la hâte. Nos enfants vont épuiser le rêve et nous conservons
Des sommeils d'une fatigue exemplaire. On n'accouche plus dans
La douleur et on ne souffre plus dans l'espoir de la délivrance.
Pierres des maisons, poteaux des clôtures, marches des sentiers,
Traces du sang, tassement des colonnes vertébrales, cheveux rouges
Et noirs aux reflets bleus, faune des buissons et des galeries
Souterraines — petit tournoiement des significations ordinaires
Dans les actes authentiques et dans le souvenir de la guerre —
Nous fuyons. Nicolá ramena le renard raide maintenant comme
Une racine. Ochoa ne dit rien. Il voyait le renard mort de la malemort
Et il ne disait rien comme s'il ne comprenait pas que cette mort
Était la sienne. Bien sûr nous ne sommes plus au temps où
Il était plus facile d'accuser l'étranger, au temps où la mort
D'un étranger pouvait concilier les contraires avec l'aide de Dieu.
Nous avons perdu cet héritage en même temps que nos âmes.
Nicolá ferma le sac de plastique avec du ruban adhésif.
On examina la fourrure à travers le plastique. Rien
Ne laissait deviner une lutte avec les chiens. On questionna
Les femmes au sujet des enfants mais aucune ne rapporta
Une morsure. Ne caressez pas les chiens pendant quarante jours.
Et envoyez la tête à Madrid. La préposée aux Postes du pays
Se chargera de confectionner le paquet. Remplissez les formulaires
Pour une vaccination éventuelle. Ne perdez pas de temps à accuser
Vos filles pubères, vos vieilles édentées et l'étranger qui
Mange le pain de vos oiseaux. Don Guillén s'excusait et doña
Pilar expliquait sa légèreté par une migraine contractée
En touchant le fond de la nuit. Don Felix évoqua la dernière
Épidémie, celle des moustiques. Ne mangez pas de cochons pendant
Les menstrues. Il noyait des mains pressées dans la tignasse rouge
De Cayetano et le couteau restait tranquille sur la table.
Les propriétaires s'en allèrent ensemble, ne se haïssant plus
Dans les moments où la communauté mesurait le risque d'une perte
De revenu. Les régisseurs se mirent d'accord sur l'heure d'une réunion
Et l'ordre du jour circula rapidement. Ils s'en allèrent. Ochoa
Demeura seuls avec les pasteurs, les ouvriers et les femmes
Dont le nombre ne cessait de s'accroître, femmes propriétaires
Ou appartenant de droit à des propriétaires jaloux, femmes des
Régisseurs et des artisans, femmes d'ouvriers et ouvrières elles-mêmes,
Femmes des domesticités relatives et enfin les femmes de mauvaises
Mœurs. Ochoa aime les putains. Il aime aussi les bras des ouvrières.
Il aime l'élégance des autres et le cul des dernières. Ochoa est-il
Cet homme que les hommes redoutent parce qu'on a trouvé un renard
Mort sur le chemin des animaux domestiques? Les régisseurs sifflaient
Le retour à la normale. Pasteurs et ouvriers s'en allèrent.
Les femmes appelèrent d'autres femmes qui alimentaient déjà
La circulation de la rumeur. Ochoa trempa des lèvres roses
Dans le vin. — Ils avaient oublié le renard au regard de mort
Tranquille. Aucune trace de collet ou de morsure, pas un signe
De cette terreur qui fait des morts des pantins articulés.
Chant six et dernier de l'acte premier
Doña Flores Mejillas Galvez n'aime pas témoigner
Doña Flores Mejillas Galvez ne dort pas la nuit. Les autres
Ne couchent pas dans son lit. Elle n'éteint pas la lampe
Tempête électrique. Elle ne ferme pas le livre non plus.
Les fenêtres de sa chambre sont ouvertes, l'une sur la place,
L'autre sur un jardin qui ne lui appartient pas. Elle partage
Le privilège de la Petite Perse avec sa voisine, pure amitié.
À l'école, les enfants aiment ses réponses claires comme son regard
D'étrangère. Les jours de pluie, on attend une éclaircie
Pour la suivre dans les allées du jardin tropical.
Elle aime les fleurs mouillées et le terreau des chaussures.
Les enfants la suivent comme si elle avait le pouvoir
De les discipliner sans effort. Chez eux, les enfants sont
Capricieux et quelquefois obscènes. Elle coupe la parole
À des mères exaspérées et amoureuses. Des livres apparaissent
Dans ses mains, surgis de nulle part, pure invention.
On ne s'approche guère de cette femme, ce qui entretient
Le secret de sa pureté. Elle boit de l'orgeat aux terrasses
Avec des femmes silencieuses venues d'un autre pays, autres mœurs.
Pluie et vent sur ces fenêtres qui conservent leur apparence
D'ouverture. Le balcon s'est enrichi d'une floraison broussailleuse.
Le vernis des pots rutile sous les coups de soleil.
La porte donne directement sur un escalier sombre et rapide.
Elle vous abandonne sur le trottoir à l'ombre d'une façade
Trouée d'une seule fenêtre et d'un œil-de-bœuf habité
Par un couple de tourterelles. On entend un accompagnement
De guitare et sa voix, belle analogie avec l'oiseau générique
Qu'on imagine dans les moments de détresse lent et précis
Comme la transparence du verre. Mejillas est mort sous les balles.
On a recrépi ces murs depuis longtemps mais quelle obsession,
Ces déchirures de chemise! Quelle fantasmagorie maintenant
Que la paix et la liberté sont nécessaires! Flores écrit
Des chansons entre les lignes de son héritage familial.
Il n'y a guère que ce guitariste qui entre et sort
De sa vie. Son témoignage lasse un peu, à force de répétition
Mais ce n'est pas la seule raison de l'ennui et de la hâte.
Il explique comment Flores visite les marges de la tonalité
Et on se sent mal à l'aise. La même voix enchante les enfants
Au moment où ils ne s'attendent plus à la tranquillité.
Le piano de doña Pilar répond quelquefois à ces accords majeurs.
Il y a une croix dans la vie de Flores, personne ne doute
De l'existence de ce reflet et le miroir n'apparaît pas
Malgré l'effort, malgré la profondeur de la réflexion.
On imagine la langueur de ce corps réduit à l'application
Quotidienne. Au printemps, elle inaugure des robes blanches.
De ces promenades interminables, elle ramène de quoi complémenter
Indéfiniment un herbier. Dans ses mains, à part les fleurs
Et les récoltes, il y a souvent une partition annotée, griffures
Noires et pointues de son écriture au contact d'une autre précision.
Priez pour doña Flores! Priez pour l'homme qui l'a détruite!
Priez pour les enfants qui ne sont pas nés de cette union!
Priez jusqu'à ce que les larmes vous sortent des yeux!
Elle est triste au lieu d'être mélancolique ou furieuse.
Elle travaille méticuleusement, donnant le spectacle d'une lutte
De tous les instants avec la paresse. Ochoa la rencontre
Par erreur. Elle revient des moulins et remonte la rue,
Un pain sous le bras. Il demande pour le pain, sans prononcer
Un seul mot. On devine la berge et le sentier. Elle ne s'étonne
Pas de rencontrer un inconnu. Elle ne voit peut-être pas
La nudité, le walkman, le chapeau de paille rempli d'un soleil
Impitoyable. Elle se retourne pour montrer les ailes des moulins.
À quelle heure se lève une femme qui ne dort pas? Ochoa s'incline
Et trottine vers les moulins. Il ne rencontrera personne. Elle
Revient, monte l'escalier, nourrit les oiseaux des cages, cueille
Un fruit dans un compotier. Des lys larmoient sur la nappe,
Étourdissant d'obscénité. Elle évite le vis-à-vis de deux miroirs
En abîme, ne pénètre dans aucune possibilité de disparaître
Avec les transparences et la clarté s'accroît. Elle provoque
Les premiers chants d'oiseaux et la Petite Perse est traversée
De matérialités confuses. Cette femme est une miniature
D'ivoire et de pigments à regarder en contre-jour. Elle éteint enfin
La lampe. Elle range le livre et fait le lit. Une gorgée d'eau vive,
Vite et profondément, comme ne boivent pas les hommes que la même
Tristesse désespère un peu plus chaque jour, tristesse des immobiles,
Des inexplicables, des importuns. Le pain trempé dans l'eau vive
Est sa seule nourriture si l'on ne compte pas le fruit cueilli
Pour épuiser sa source. Expliquez autrement les rougeoiements
Du visage et les répliques obscures! Expliquez la complexité
Des pas si vous désirez aller au bout de la recherche.
À sept heures et demi, doña Pilar lui téléphone. Viens! Je suis
Au Limonero. Ochoa. Christ. Flores change ses habits. Ce matin,
Elle a chaussé ses bottes de cavalière. Quel jour sommes-nous?
Oui. Oui. Ce matin. Un pain. Je revenais. Le dimanche, les
Vagabonds se donnent rendez-vous. Nous sommes si charitables
Le dimanche. Beaux bras nus de doña Flores à la fenêtre.
Au Limonero, il n'y a plus d'hommes excepté don Felix qui a chassé
Ses démons. Les femmes sont assises ou prêtes à s'enfuir.
Ochoa sourit. On lui donne du vin qui mouille ses yeux.
Un renard? Flores grimace. Elle a noué le foulard autour du bras.
Petit chapeau aussi, paille bleue et ruban rose, un oiseau de plumes
Se détache, œil de verre. Il y avait de la buée dans le sac
De plastique. Une femme caresse la joue d'Ochoa comme on caresse
La joue de bébé avant de lui donner le sein. Sa chevelure
Éclabousse le visage du vagabond. Qui es-tu, chevalier d'ombres?
Don Felix hausse les épaules. Do you speak english? Parlez-vous
Français? Deutsch? Ich... eskualduna... Siècles des siècles!
Je suis Manuel, le propriétaire des lieux. Mon vin, le pain de
Don Matías. — La femme caressait la joue et approchait son visage.
Il y avait de la douceur dans ces regards, une douceur de dimanche matin
À huit heures moins cinq. Encore cinq minutes et nous nous en irons.
Pour aller où? dit doña Pilar. — Oui, où irez-vous? ajoute Flores,
La belle aux bras nus avec son petit chapeau bleu et son oiseau
De pacotille qui bat des ailes en attendant le moment favorable.
Don Felix consulte toutes les langues. Babel, ici, à ras de terre.
Il consulte aussi la langue des sourds-muets. Échec! Échec! Nous
Ne saurons jamais qui il est! — Impossible! décrète le magistrat-poète.
Priez aussi pour ces hommes qui prétendent en savoir assez
Pour guider les autres hommes sur le chemin de la droiture.
Priez pour leurs enfants et pour la durée de leur mandat.
Huit heures! Flores agite sa montre-bracelet. Allons couper les fleurs!
Et le renard? Don Felix se charge du renard. Manuel offre
Un morceau de ficelle pour faciliter le transport. Encore un peu
De vin? Ochoa s'enivre. On ne boit pas sans faim. Encore du pain
Et du jambon. Flores abandonne des fruits et doña Pilar
Ne peut pas s'empêcher de penser à ce compotier de verre.
Es-tu si étranger que nous ne sachions te parler? Tu es si beau!
Non. Il est tragique. La rousseur de ses cheveux. Les Juifs
De Palestine sont rouquins. Les vignes de Palestine. Le Jourdain.
Une femme commence à pleurer. — Je suis doña Pilar, la maîtresse
Des lieux. Tout m'appartient. Je possède la terre et l'air, c'est-à-dire
L'eau. Je ne sais rien du feu mais j'observe les hommes.
— Je suis ce qu'on veut que je sois. Priez pour nous, pauvres
Anarchistes. Priez pour les os de nos fusillés. Priez si prier
Vous inspire l'amour des autres. Je suis de chair et je le dis!
Manuel ne franchissait pas le seuil, une grosse pierre taillée
Sur place. Le rideau de perles se peuplait de mouches.
— Je ne sais pas ce qu'il faut en penser, dit doña Pilar
Au risque de décevoir les autres femmes venues pour savoir.
Il n'y a aucun rapport entre Ochoa et le renard. — C'est ce qu'on
Va voir! dit don Felix en nouant la ficelle avec une application
D'insecte au travail de sa proie. Ochoa répond aux sourires
Par d'autres sourires. Rien d'écrit sur lui. Don Felix niera même
L'existence du walkman. Quelle importance, cette musique que personne
N'a entendue! — Si les abeilles avaient huit pattes, ce seraient
Des araignées! — Les abeilles butinaient dans la vigne, innombrables.
Des araignées? Les abeilles? Je ne sais pas. Quelle différence
Entre l'homme et cet homme? Don Francisco arrive sur sa bicyclette.
Il vient chercher les fleurs pour l'office. Flores se mord les lèvres.
Si les fleurs avaient plus d'un an d'existence, quel âge aurions-nous?
Don Frasco n'est jamais tombé de sa bicyclette. Ceux qui s'imaginent
Que c'est déjà arrivé sont victimes du sommeil. C'est un renard
Trouvé par don Guillén. Doña Pilar se mord les lèvres. Scotchez-le
Encore! dit don Francisco. Manuel lui apporte le vin, un verre
Transparent pour que chacun puisse témoigner de la quantité.
— Ce renard n'est pas un renard comme les autres. Priez pour
Ceux qui ne ressemblent pas aux autres, anarchistes revisités
Par les fantômes des morts des échafauds. — Nous ne les pendions pas.
Ils mouraient comme des mouches au bout de nos fusils d'assaut.
— Qui es-tu? Tu ne le sais pas? Tu ne veux pas le dire? Tu ne sais
Pas comment on le dit dans notre langue? Il n'a pas l'air d'avoir peur.
Ne lui donnez plus de vin. Couvrez ce corps. Quelle heure est-il?
Ou quel jour sommes-nous? C'est la question du temps qui nous retient
Ici, parmi les autres. Nous préférons les enfants aux autres. Priez
Pour ceux qui ne font pas la différence entre un homme et son prochain.
Christ. Douleur du fils et de la mère. Père parallèle et muet.
Frères et sœurs du recommencement et pas de recommencement
Sans attente. Peupler l'attente de rites. Les jours et l'heure.
Quelqu'un emporta le renard. — Voici une chemise, une culotte et
Un peigne. Ochoa, la docilité, pas un signe de révolte qui couve
Sous le feu d'une submissivité mise à l'épreuve des mains.
Que sait-il du renard? Il est passé par le même chemin. Le renard
Était encore chaud quand moi-même, le suivant... Quel est ton nom?
Ochoa? Tu aimes le vin? Tu avais faim? C'est dimanche aujourd'hui.
Le savais-tu? Que sais-tu de ce renard? — Et si nous allions
Couper les fleurs de l'Office? Voici nos corbeilles et nos couteaux.
Elles descendent dans le pré fleuri. Les talus étincellent.
Ochoa les suivit, comme amusé par la perspective de l'agitation.
Don Francisco verticalisa la bicyclette et l'enfourcha.
On le vit mettre pied à terre au bas du chemin montant vers
L'église. Quelle belle différence entre l'histoire de l'homme
Ordinaire et les prophètes de malheur! Elles arrachaient les mauvaises
Herbes et coupaient les tiges au ras de la terre, tangentes
Obliques des couteaux. Ochoa accepta une brassée d'asphodèles.
Voici les aubépines de nos murs et les roses de nos jardins.
Elles récitaient la flore et des animaux les pourchassaient.
Ochoa paraissait apprécier la compagnie des femmes. Don Francisco
Cadenassa le cadre de sa bicyclette à la verticale d'un figuier.
Juché sur les fortifications, il s'indignait doucement.
Les corbeilles se remplissaient. On les aligna sur le talus
Au-dessus du chemin. Un fardier passa, chargé de marbre,
Une commande de dernière heure. Impossible de ne pas travailler.
Ochoa ne s'approchait pas des couteaux, comme s'il les redoutait.
Les gerbes de fleurs s'interposaient entre les femmes et lui.
Christ. Tu es le Christ et nous sommes capables de recommencer!
Il admirait la sueur des épaules, proposant la sienne une fois
Que les couteaux s'étaient éloignés. Elles lièrent le premier
Bouquet et le dressèrent entre Ochoa et une femme qui riait.
Les couteaux s'activaient. Il retenait le poignet de la femme
Et riait avec elle. N'était-il pas heureux de rompre le silence?
Don Francisco, là-haut, ne comprenait pas le bonheur des femmes.
Doña Pilar travaillait comme les autres. Priez pour cette femme
Qui inspire les autres. Elle épongeait son front dans un mouchoir
Brodé d'autres fleurs et le petit chapeau de Flores rendait un écho
Subtil. Oiseau retenu par les pattes. Don Francisco donna le signal,
Claquements de main, autre écho qui traversa la tranquillité d'Ochoa
Comme un signe d'inquiétude. On le chargea de deux corbeilles.
Comme il étrennait une nouvelle chemise et que la culotte baillait,
Il avait l'air gauche dans la montée. Des enfants mal réveillés
Le poussèrent comme si d'un âne il se fût agi. Priez pour les enfants
Qui obéissent pour ne pas avoir à se réveiller tout à fait. Ceux-là
Semblaient appartenir à un rêve. Pourquoi ne pas utiliser le vélo,
Don Francisco? — Les pneus. Ils sont fragiles. Chers les pneus.
Au passage, Ochoa se laissa intriguer par la mécanique et par la chaîne.
La selle luisait comme un vieux meuble. N'as-tu jamais possédé
Quelque chose? Don Francisco le surveillait du coin de l'œil.
Laissez passer doña Pilar et la première corbeille, celles des
Aubépines et des fougères. La maîtresse entrait cérémonieusement
Par la petite porte et l'hôte lui offrait un bras dépourvu
De surface. La netteté des lieux sidéra Ochoa. Il gémit son
Admiration, presque sans pudeur. Christ. La cloche tinta
Dans un coup d'essai. L'oreille de don Francisco frémit.
Des femmes tiraient l'eau du puits, l'une d'elle à cheval
Sur la margelle et une autre retenant la porte. Ochoa éprouva
Un vertige à la vue de cette profondeur obscure. L'eau se répandait
Dans l'allée de pierres, envahissant les interstices, croisant
Les parallèles de l'agencement et finalement disparaissant sous
Les bordures de briques. Les pots voyageaient du puits à l'entrée
Secondaire de l'église. Il entra dans un plan saturé de perspectives.
La nappe disparaissait derrière les bouquets que l'eau nourrissait
De déploiements triangulaires. Doña Pilar tira Ochoa par la manche
Pour lui montrer le prie-Dieu qu'elle lui offrait avec plaisir.
Il contempla la plaque de cuivre gravée. Je m'appelle Pilar.
Elle n'osait pas lui demander s'il avait appris à prier. Christ.
Les femmes s'agenouillèrent. Que sais-tu exactement de mes pensées?
Sans les hommes, de quelle fille naîtrais-tu? Pourquoi cette complexité
Biologique si la vie est une œuvre d'imagination et de génie?
Ochoa ouvrit la bouche mais il n'en sortit rien que le son de la cloche.
Chant sept
Raïssa à l'aurore d'elle-même
Ces fleurs! Raïssa ne voulait pas les voir! Jonchée de fleurs
Sur le dallage. Les femmes les alignaient sur la murette,
Couteaux rapides entre les mains et les bouquets apparaissaient.
Elle observait le monde à travers la même fenêtre depuis dix ans.
L'enfance persistait comme un hiver tenace. Elle haïssait la pluie
Et le vent. Les barreaux de la grille étaient repeints chaque année,
Au début de l'été, par un ouvrier que l'intérieur de la chambre
Fascinait. Peinture noire du fer et chaux des murs. Des géraniums
Resplendissaient, verts et rouges d'un couchant. Un chat s'attardait
Le soir avant la fermeture de la fenêtre et elle le caressait
Sans rien perdre du monde finissant en beauté. Seize ans,
Et elle se souvenait du père endormi dans une flaque de sang.
Le cou était traversé par un acier noir. Manche des couteaux.
Un foulard n'absorbait plus les liquides que l'homme perdait
En achevant sa vie. Une rose était tombée d'un balcon, épines.
Depuis, les parterres de la maison sont couverts de tapis d'Orient.
On n'entend plus les pas, on écoute plutôt ce silence faussé.
L'air bouge comme s'il était habité de transparences.
Adolescence inutile. Le passage de l'enfance à la maturité
Dure plus longtemps qu'on le dit. Le visage du mort criait.
Des cris habitent la nuit. Elle est prisonnière de sa chemise.
Dans la cuisine, vit la mère du mort assassiné à cause de la mère
De celle qu'il donne au monde pour témoigner de son existence.
Les trois femmes ont mauvaises réputations: la vieille parce qu'elle
Se venge à petit feu, la belle-fille n'en parlons pas et Raïssa
Qui ne dit rien, ne répond pas aux questions relatives à la vengeance,
Semble étrangère à ce temps compté en minutes d'angoisse.
La vieille se décompose lentement dans un fauteuil d'osier.
Raïssa n'entend pas l'eau du bain. Elle franchit la limite
De la cuisine et entre dans la chambre pour aller à la fenêtre.
De l'autre côté de la rue-rivière, les femmes s'activent.
"J'ai vu Ochoa pour la première fois". — C'est l'heure, dit la vieille
En abaissant le miroir. L'acoustique du dehors manque de géométrie.
Si nous exagérions la blancheur, l'abondance, la crudité? disait
Une femme en traversant la rue. Le clocher à la pointe d'un triangle.
— Quand donc aura-t-elle fini de se baigner? — Jamais, Amaxi, jamais.
Les jeunes hommes lorgnaient du côté de Raïssa. Elle se coiffait.
Ces anarchistes ne vont pas à la messe! — Leur sang dans la rigole,
Jusqu'à la fin des temps. Raïssa savait tout de sa beauté.
Quel besoin ont-ils de cette douceur et de cette perfection?
En quoi la beauté des femmes les concerne-t-elle? Quel rapport
Entre leur violence et le passage de l'enfant à la morte?
Ils fumaient en attendant. Nous serons beaux quand nous baiserons.
L'eau du bain forçait le temps à l'immobilité. La vieille était exaspérée.
Raïssa! Il y a un trou dans mon ombrelle! — Et il manque un rayon
À la roue droite de mon fauteuil! Nettoyez mes excréments! Buvez
L'air que je respire! — Qui sont-ils? À quel moment apparaissent-ils?
Comme elle sortait du bain, une abeille la piqua. Cris d'une femme
Piquée par une abeille venue sucer le sucre des parfums. Raïssa!
Raïssa, c'est toi! Cette femme, dix ans après, ce manque de pudeur,
Cette beauté dont j'ai hérité, cette possibilité de recommencer.
Ferme la fenêtre! Les abeilles descendaient du toit. Le voisinage
S'en plaignait. Mais ce sont les oiseaux qui abîment l'écorce
De vos citrons! Elle sortait rarement. Robe blanche, j'en ai le droit,
Et cheveux dans le dos. Une abeille! dit la vieille en scrutant l'air
Vicié de sa proximité. Une abeille l'a piquée. Ce n'est rien. Les oiseaux
Ne piquent pas mais ils se gorgent de vos sirops. Voici une moitié
D'oignon. Frotte! Jambes écartées, seins pendants, les orteils grimaçaient
Eux aussi. La peau piquée se gonflait doucement. Chassez les abeilles!
Grognait la vieille en agitant son éventail. Elle n'avait jamais été piquée.
Cette nudité de putain. Ce glissement de la mort de l'autre
À la continuité. On avait emporté un corps disloqué. La chemise
Perlait. — Maintenant l'eau de neige! Oui, l'eau de neige, cet hiver,
Les précipices lointains, la nuit interminable, la glace qui faisait éclater
Les pierres. Le clocher retentit. C'est l'heure, dit la vieille.
Elle déploie le fichu et une dentelle. Un peigne traverse sa tête.
Raïssa ferme le rideau, à regret. Le regard de l'homme est un bon
Commencement. La poésie des livres évoquait une extase, comme un
Déchirement. Elle avait trouvé un phallus d'ivoire dans une malle,
Au grenier. Objet souvenir et si pratique en cas d'excédent de désir.
La vieille épiait le clocher. Vue perçante des oiseaux de proie.
Elle reconnaissait la première vibration au frémissement des oiseaux.
À regret. Les jeunes hommes évitaient le regard des autres hommes.
Elle les observa dans la fente. Une abeille! L'eau éclaboussa les miroirs.
Ce corps l'exaspérait. Elle coupa l'oignon et l'appliqua sur la piqûre.
À l'heure de la messe, les rideaux se ferment. On ne voit pas les habitants
De cette maison sortir dans la rue presque précipitamment dans la rue.
La fente se remplit de l'image d'un Ochoa paraissant fier de sa chemise.
Vide l'eau du bain. Plonger son bras dans cette sauce de parfums
Et d'odeurs intimes. Les vapeurs continuaient de se dissiper.
Et pendant ce temps, elle démêlait sa chevelure devant un miroir.
Dernier son de cloche. La maison a fini de vibrer à l'unisson.
Verse un demi-flacon d'eau de Cologne dans les cheveux encore mouillés.
Les seins étaient toujours nus, arrogants et pitoyables.
On entend les portes de l'église se refermer. Nous n'y serons pas,
Chantonne la vieille. Sa belle-fille couvre enfin le corps d'une chemise
Et paraît devant elle. Nous mangerons de la viande de poisson
Aujourd'hui. Clairs poissons. Un jet de citron est nécessaire.
Ajoutez le thym et le laurier, un clou de girofle et les pépins
D'un beau piment. Accompagnez de vin du pays, un Galvez Cintas par exemple,
Excellent exemple de vin à partager. Raïssa n'aime pas sa mère
Et sa grand-mère est une relique d'un passé encore plus obscur.
Ochoa, grand et clair dans sa chemise à peine rapiécée, allait
Et venait entre la fontaine et le parvis de l'église. — Laisse-moi voir!
Elles épiaient le moindre changement et en rendaient compte
À la vieille qui en assurait le commentaire morose. Voir et dire.
Ochoa était seul. Avant de refermer les portes, don Francisco
Jetait un œil sur la place et rappelait les brebis égarées
Des coins de rues. Ochoa avait-il refusé d'entrer ou bien le curé
L'en avait-il empêché? Nous n'avons pas vu ce moment à cause du bain.
— Je ne peux pas être à la foire et au moulin! dit Raïssa, presque rageuse.
Ochoa attendait. Il caressait le chat. Raïssa se montra à la fenêtre.
Ferme la chemise! Elle haïssait ces vieux seins. La chevelure
Se nouait dans le peigne. Tu n'as jamais su te coiffer, dit la vieille.
— Ne revenons pas sur ce passé! C'est passé et c'est fini!
Raïssa voyait le corps transporté sur les épaules des autres pasteurs.
La tête était presque détachée. Le sang dégoulinait passablement.
— Si tu avais vu ce que je sais, dit sa mère, tu n'en rêverais pas!
Cauchemar des jours. Nous mangions du poisson faute de viande, dit-elle
À Ochoa quand il se montra doux avec elle. — Tu mélanges tout!
Dit sa mère en nouant les mèches autour d'un peigne de corne noire et dorée.
Le rituel chrétien dure une heure environ. Les juifs et les musulmans
Prient dans leurs maisons. Papa aimait la simplicité des juifs
Et l'humilité des musulmans. Il leur expliquait pourquoi Dieu
Ne pouvait pas exister. — Supposons que la mort n'existe pas. Dieu
Nous viendrait-il alors à l'idée? Non, n'est-ce pas? — Mais
Elle existe! — En êtes-vous si sûrs? — Raïssa parlait du cadavre
Avec une clarté qui épouvantait les examinateurs de sa souffrance.
— On n'explique pas la dyslexie par des traumatismes d'enfance.
Elle ne comprenait pas la physique des miroirs et doña Flores
Était la seule à comprendre. Dehors, elle redoutait la proximité
Et l'éloignement. Comment alors fréquenter les autres avec une chance
De les aimer? Sa mère la poussait devant elle. Elles portaient
De beaux chapeaux de toile jaune. La vieille sortait quelquefois
Sur le seuil pour soumettre son visage à l'action du soleil,
Prescription médicale. Des enfants la harcelaient. Ses insultes
Rocailleuses. Sa propre prescription de malheur. Elle avait été
Une égérie. Qu'est devenu ce poète d'un autre temps? Nous oublions.
Raïssa voyait le cadavre et ne doutait pas. La mort l'habitait
Comme les petits animaux habitent dans les troncs d'arbres. Écureuils
Rapides des araucarias du Jardin des Plantes. Maman pousse sa fille
Vers des garçons indifférents. Le soleil noircissait la face rogue
De la vieille. — As-tu fréquenté les garçons qui te trouvaient belle?
Ce que tu vois, c'est ce que tu t'imagines. Accepte de jouer.
Ils s'amusaient à s'éclabousser autour du bassin. Eau des promeneurs.
Une douleur traversait son cœur quand Cayetano revenait sur la place,
À l'heure des vêpres. Elle attendait ce moment inévitable. Il lorgnait
Vers la fenêtre où elle daignait (sa mère) se montrer à son ancien amant.
Ils échangeaient des signes incompréhensibles. Comment peux-tu?
Grognait la vieille. Raïssa mesurait cette approche précise
Comme une autre tentative de mettre fin à la vie. Elle peut.
Cayetano arrivait au bras d'une femme qui était la sienne.
Elle lui avait donné des enfants mais Raïssa ne les comptait pas.
Sa mère défiait le souvenir de plaisirs anciens en se montrant.
Parce que Cayetano le tuera comme il a tué mon père! avait finalement
Déclaré l'enfant de l'homme tué par les mains de l'amant.
— Personne ne tuera Cayetano, avait seulement répondu la mère.
C'était compliqué. Mais c'était surtout imparfait. Tout ne s'expliquait pas.
Les gens ne connaissaient que la surface de cette souffrance.
Pas question de fréquenter cette fille! Et ils demeuraient indifférents
Ou feignaient de l'être. La simplicité naturelle d'Ochoa ne pouvait
Que provoquer une autre tragédie. Comment ces choses arrivent-elles
Si elles ne sont que le fruit amer de l'imagination de Raïssa?
Demandait ironiquement la vieille à sa belle-fille. Le soleil
Refermait les petites plaies de la vérole et la petite-fille
Appliquait des baumes transparents sur des cicatrices dénaturées.
Ainsi le godemiché passa de main en main. À dix heures, les portes
De l'église s'ouvrirent. Un paralytique descendit le premier la rampe,
Puis des femmes poursuivant des enfants. Un bourgeois alluma
Son cigare. Ochoa les attendait. Don Francisco, qu'on déshabillait,
Pouvait le voir à travers les carreaux de la sacristie. Ochoa
Patientait encore ou bien il n'attendait rien, difficile de se prononcer,
À distance. Les prie-dieu, glissant sur le dallage, provoquaient
Un concert d'infrasons. Des vases renversés épanchaient des coulures
Sombres. Une fleur voyageait dans les cheveux d'une toute jeune fille.
Des personnages qui hantaient la mémoire de Raïssa, elle en vit quatre
Qui à eux seuls formaient le noyau de sa souffrance, quatre angles morts
De sa trajectoire parmi les autres et le rideau se refermait lentement
Sur ce jeu circulaire des réflexions. Ils rejoignaient maintenant
Le nouveau venu sans que Raïssa eût conscience de ce qu'ils cherchaient
Dans cette existence provisoire. Ochoa se laissait encercler sans
Révolte, sans conscience précise de l'enjeu, peut-être même était-il
La bonté même comme doña Pilar le leur expliquait, choisissant les mots
Dans le répertoire des visions, s'approchant des lèvres et des oreilles
Avec une imprudence troublante et sans doute accessible à l'attente.
Don Francisco, débarrassé de ses attributs, se joignit à eux.
On vit alors Cayetano essuyer la sueur de ses tempes.
Voici les enfants de Cayetano, petits êtres dépourvus de patience,
Visiblement souffrant d'un excès d'attention et prompts à reculer
Les limites du jeu. Ochoa apposa sa sainte main sur le front de l'un d'eux.
Cayetano recula. L'enfant tournoya autour d'un axe qu'Ochoa déplaçait
En direction de la fontaine, semblant obéir à une nécessité impérieuse.
Un autre enfant tournoya sans l'influence directe d'Ochoa que doña Pilar
Priait de recommencer sur elle son expérience centripète. Don Francisco
Exprima son indignation. Flores boutonnait la chemise du vagabond
Pendant que les enfants dinguaient. Don Felix sortit un petit bout
De langue pour traduire ses impressions. Don Guillén argumentait.
Dans le rideau, Raïssa souffrait sans mesurer l'importance d'Ochoa.
Cayetano le Meurtrier, don Felix son Sauveur, don Guillén le faux Témoin,
Et cette Flores qui enseignait si bien et mentait avec la même science
Du détournement du sens à donner à la moindre tentative de savoir
Ce qui s'est réellement passé. Raïssa imposait un cadavre vide de sens
À son imagination. La vieille s'était endormie et ronflait. Sur le feu,
Une casserole tremblait. L'eau du bain s'écoulait lentement
Dans les conduits. Dehors, le soleil se multipliait dans la géométrie
Des façades. À quoi jouent-ils d'un bout à l'autre de l'existence des autres,
Ces notables sans qui la vie devient impossible? De qui tiennent-ils
Ce pouvoir de résoudre la question de l'égalité par l'économie
Et les tangentes de l'économie? Ochoa ne leur est pas étranger.
Cayetano ne le menace plus. Don Felix exprime encore sa perplexité.
Don Guillén n'exprime rien. Flores se soumet au hasard de la chemise.
Voici doña Pilar aux prises avec une cohérence favorable à l'expression
D'un bonheur cassant. Les enfants virevoltaient avec les reflets
Perpendiculaires du bassin. Arc du jet d'eau insonore. Les plans
S'ajoutaient à une perspective cavalière. Masses planes des départs
De figures. Raïssa luttait contre la possibilité des divergences.
Ne plus te voir, pensa-t-elle. En même temps, un bruit quelconque
La retenait à la surface. Régularité de cette fréquence. Entre les secondes,
Permanence des objets. L'air se réchauffait. Un oranger envahissait.
Transparence des passants. Positions incertaines. Ou relativité.
Au lieu du tournoiement, la paralysie. La lente immobilisation
De la colonne vertébrale. Description d'un reflet. Une douleur
Traversait le corps jusqu'à se fixer autour de la bouche.
Ces changements n'affectaient pas sa beauté. Les arabesques de la grille
Recomposaient instantanément la fragmentation en puzzle.
Sa peau attirait des particules de temps. On n'explique pas la beauté.
Aussi commençait-on à en décrire les effets sur l'imagination.
Ils aimaient cette présence incompréhensible dans leur dos.
Mais ils n'avaient aucun moyen de l'incorporer à leurs jeux.
Matière à outrage. Elle continuait d'améliorer son apparence.
Vieillissant, et insatisfaits de leur descendance, ils cherchaient
Le moyen de s'approprier ce qui échappait à l'influence incontestable
Du Mariage, de l'Héritage et du Commerce. Comment espérer que finalement
Elle pût se donner? L'apparition d'une imperfection les eût convaincus
D'une erreur légitime. Mais elle ne cessait d'accroître sa primauté
Et ils imaginaient des tortures à la hauteur de leur désespoir.
Chant huit et dernier du Jour
Don Alfonso Galvez Hoffman est médecin
Le salon d'attente du docteur Alfonso Galvez Hoffman ressemble
À un coin d'église. Priez pour ce médecin solitaire qui ne cherche plus
Son âme sœur. Don Alfonso se nourrit d'une autre attente.
La tête du renard, il leur a bien expliqué qu'il était inutile
De l'envoyer à Madrid. Il leur a montré la carte sur Internet
Et ils ont aussi voulu voir la structure du virus. Ils l'ont cru.
Maintenant il rangeait les petits verres sur le potager, en ligne
Les petits verres de l'amitié, comme des soldats à la parade,
Les petits verres qu'il offre sous prétexte d'amitié mais il sait bien
Ce qu'il faut penser de l'amitié quand on n'a pas connu l'amour.
À dix ans, il regardait jalousement le monde à travers la biconvexité
Des petits verres que sa baronne de mère alignait dans l'évier
En pleurant. Il y a un monde entre le monde et soi et si l'on n'est pas
Poète, on court le risque des approches approximatives de la science.
Il négligeait plutôt son devoir de chrétien et aimait se souvenir
Que son ancêtre le plus ancien était un Arabe d'Afrique, beau noir
Hérité de la beauté originelle peut-être avant le grand voyage
Vers le Nord. Voici le Nord sur la carte du monde, Nord blanc
Des pôles. Il ne buvait jamais comme on bêche son jardin. Le jardin
Avait connu les légumes de la guerre et les fleurs des Colonies.
Il buvait en apnée, n'avançant jamais sans la possession de l'instant,
Et touchant à des vérités impossibles à partager avec des amis
Qui avaient épousé les plus belles femmes de leur génération.
Sur un autel profane, il y avait des revues de mode et des magazines
Scientifiques. Aux murs, des estampes pour illustrer le bonheur
De l'instant. La tapisserie jouait avec les graphes d'une plante
Envahissante. Le dimanche, don Alfonso regardait la boniche
Avec envie. Elle revenait de la messe. Son petit chapeau gris
Était cloué au mur. La mantille bougeait dans l'air des fenêtres.
Elle suivait un trajet défini depuis longtemps. Son corps fatigué
Ennuyait don Alfonso mais il le regardait avec envie. Elle s'approchait
Pour vider le cendrier puis s'éloignait pour s'adonner aux travaux
Des surfaces horizontales. Les mouches l'accompagnaient. Don Alfonso
N'attendait pas. Il allait d'un bout à l'autre de ce qui ne pouvait plus
Être de l'attente. C'était un fragment d'autre chose que le temps passé
À attendre ou à recommencer. Ce n'était même pas du temps, ce n'était
Rien. Le corps se fatiguait et il n'attendait rien du désir.
Elle changeait les fleurs coupées, effaçait les miroirs,
Vissait et dévissait des ampoules, contrôlait les connexions.
Ce matin, à peine débarrassée de son petit chapeau gris et de sa mantille
Noire, elle dit qu'elle avait entendu parler du renard.
Elle avait croisé les hommes dans l'escalier. La poussière commença
À concrétiser la lumière oblique. La tête du renard saignait
Dans un linge. Ils s'étaient lavé les mains avec du savon
Et une solution d'ammonium. Elle vida les bassins dans l'évier
Et compta les petits verres sans avoir l'air de les compter. Femme,
Dit-il, je mangerai au restaurant aujourd'hui. — Qui vous a invité?
Fit-elle comme si elle ne disait rien d'important. Il dit:
— Nous nous réunissons autour de doña Pilar, à son invitation,
Ajouta-t-il comme si c'était nécessaire. Doña Pilar avait pris Ochoa
Sous son aile, expliquait la boniche, une certaine Esmeralda,
Voisine de Polopos, sur le chemin des moulins. — Je vous souhaite
De vous amuser, dit Esmeralda sans ironie. Son corps laissait
Une odeur de fruits confits. Il buvait un ou deux petits verres
Avant d'aller déjeuner chez les autres, le dimanche après-midi.
À une heure, il sortit. Le soleil pénétra dans le verre fumé
De ses lunettes avant de s'installer sur ses épaules. Il marcha
En pensant à la faim. La table de doña Pilar réunissait de vieilles
Connaissances. Il vit le vagabond dans le patio. Il regardait les fleurs
Sous les dattiers. Christ. Pilar avait peut-être raison. Il aimait
Cette femme. Il soignait les défauts de vieillesse de ce corps
D'un autre temps, un corps exemplaire du point de vue de la résistance
Qu'une femme peut opposer aux photographies témoignant de sa beauté.
Il monta. L'escalier était rafraîchi par l'arrosage constant des pelouses.
En se souvenant de la tête nue d'Ochoa, il pensa à des rayonnements
Compliqués d'une chimie non moins explicable. Doña Pilar interrompait
Toujours une réflexion et n'avait pas les moyens intellectuels de mesurer
L'intensité de cette activité purement cérébrale. Don Alfonso réagissait
Aux signes de bonheur par des absences spectaculaires. Elle lui offrit
Son bras et il se laissa conduire dans la salle à manger. Nous
Sommes seuls, précisa doña Pilar. Il s'étonna à peine. Un petit verre
Atteignit ses lèvres, brûlant comme un tison de mangeur de feu.
On frappa à la porte. C'était la jeune Raïssa qui apportait des fruits.
— Voyez comme il se précipite sur elle! dit doña Pilar en pinçant le coude
De don Alfonso. — Je ne sais pas, dit le médecin. Ochoa recevait les fruits
Dans un autre panier. — Il l'attendait, dit doña Pilar. — Nous ne sommes
Plus seuls, dit don Alfonso. Doña Pilar descendit. Don Alfonso se servit
Un autre petit verre. Des cristaux de sucre scintillaient. Il n'entendait pas
Les voix. "Je leur ai dit que c'était inutile. Ils exigeaient
Des explications. Comment simplifier à ce point la complexité?
Le renard ne portait aucune meurtrissure. Je leur ai promis
D'analyser le sang. Ont-ils seulement idée de ce qu'est une analyse?"
— Vous la soignez, non? demanda-t-elle en revenant. Ochoa la suivait.
— Il avait l'air d'un pauvre type qui entre dans un palais.
Les mets étaient rassemblés sur une table à l'abri du soleil.
Deux fenêtres adjacentes formaient une ombre rectangulaire.
Un tapis était roulé contre le mur, peau du dallage encore humide.
Raïssa apparut en domestique, cheveux dans un peigne et les bras nus.
Ochoa la suivit dans la cuisine, portant les paniers de fruits.
Mangeons, dit doña Pilar. L'invité toisa son hôtesse. Elle s'assit.
Vous devriez vous reposer dans votre maison des Alpujarras, dit le médecin.
Là-haut? fit-elle en jetant un regard inquiet vers le corridor
Qu'Ochoa venait de traverser. — Elle ne lui tirera pas les vers du nez,
Confia-t-elle à don Alfonso. Il huma le vin dans un verre. Il avait
Des habitudes culinaires. L'hôtesse avait tout prévu, même le pain
Aillé. Il appliquait des incisives expertes dans la chair des olives.
Que croyez-vous qu'il est venu chercher parmi nous? demanda-t-elle
Enfin. — Chercher? fit don Alfonso Galvez Hoffman. Il luttait
Contre des incohérences trompeuses. Nous ne cherchons plus,
Dit-il et il parut satisfait de sa réponse. Ils ouvrirent des tomates.
— Soleil! s'exclama le médecin en posant ses lèvres sur la chair
Fendue. Doña Pilar usait d'un petit couteau à manche d'ivoire.
Je ne sais pas, dit-il. Elle remplissait le verre, répandant le vin
Sur la nappe. Soleil? Avait-elle parlé avec les autres femmes?
— Je n'ai pas eu l'impression d'un être différent, dit don Alfonso.
Christ. Sous la table, elle caressait les perles d'un chapelet.
Vous l'auriez vu! dit-elle. Mais il voyait rarement les autres
Au moment important de leur apparition. Son esprit se nourrissait
De reflets. Planches anatomiques. Il traduisait le monde dans la langue
Des descriptions. Elle préférait l'instant où le texte se déplace.
Ochoa revint avec des fruits. Il refusa encore de partager le repas.
Une larme rejoignit la lèvre supérieure de doña Pilar. Elle avait
Toujours eu cette bouche éloquente. Le nez offrait une arête droite.
Ochoa transportait sa couverture dans son chapeau. Préférait-il
La chemise? Il avait refusé de se chausser. C'est l'été. Les habitants
Des hameaux vont pieds nus aux travaux, dit don Alfonso qui reconnaissait
Cette courbure de l'échine, l'étroitesse des épaules, les mains carrées.
— Mais, dit doña Pilar, ce regard? La tranquillité? La lenteur
D'un point à un autre de nos habitudes? Cette différence indiscutable?
— Il ne parle pas, constata le médecin. Mais, selon son opinion,
Il ne pouvait s'agir d'un étranger à la terre comme le soutenait
Don Felix. S'il parlait, il parlerait notre langue. Observez sa démarche.
C'est celle d'un travailleur. Il connaît la terre, notre terre.
Croix. Elle se leva pour lui offrir un verre de vin et il le but.
— Vous voyez ces cheveux? continua don Alfonso. C'est la cendre
Et le romarin qui les rendent si soyeux. Et non pas la divinité,
Voulait-il dire. Doña Pilar caressa la joue du vagabond. Rasé de frais,
Constata le médecin. Couteau. Affûtage précis de nos couteaux
Sur la pierre formée à cet usage patient du minéral. Divin enfant
De l'imagination et non pas de l'écriture. Relisez. Il connaissait
L'anthropologie de ces habitants parallèles. Le vin. La femme naissante.
Ces érections de pasteur. — Vous êtes sûr pour le renard?
Raïssa entra avec la viande cuite. Elle avait séparé la sauce de la chair.
Don Alfonso contempla ce monument de plaisir. — Que veut un homme
À qui la vie n'a pas pardonné sa connaissance de la nature humaine?
Il se sentait persécuté. Il caressa le bras de la jeune fille.
— Si nous prenions le contre-pied des religions, dit-il, nous constaterions
Pour commencer que la multiplication est une erreur de jugement.
N'avez-vous jamais été interrogée par cette opération? Pure addition
D'infini, quelle absurdité! — Je suis sûre qu'il me comprend, dit doña Pilar.
— Même langue, mêmes usages, même facilité de communiquer au lieu
De révéler. C'est le fils d'une forcenée de la reproduction. Il vient
Chercher la différence, un accroissement sensible de sa fortune d'ouvrier.
Ses frères lui ressemblent et ses sœurs promettent le bonheur.
Voici le vin de mon obscurité. Mes répliques sont l'écho de mes répliques
Et non pas ce que je dois à mon interlocutrice. Travail des mots
Et non pas du sens. Je crois à des héritages et non pas à la découverte.
Elle se décoiffait lentement. Il conservait cette assurance que le mutisme
Confère aux inconnus. Don Alfonso craignit qu'elle se mît à lui laver
Les pieds. Un bassin d'émail blanc côtoyait le vagabond. Don Alfonso
Vida son verre et laissa Raïssa le remplir à nouveau. Elle souriait
Elle aussi, belles dents blanches de l'innocence prise au piège du désir.
Il la soignait pour ce qu'il croyait être la maladie de Dupré.
Albeñiz avait-il conscience de ce défaut de l'esprit quand il rencontra
Son maître à Paris? Solutions imaginaires ou produits de la chair?
Ochoa ramassa le peigne tombé à proximité de ses pieds.
Rien de plus. Don Alfonso Galvez Hoffman rentra chez lui. Il était
Huit heures. On avait sorti les chaises sur les trottoirs et on
S'instruisait mutuellement. Les petits verres voyageaient.
Don Alfonso ne se hâta pas. Il revisita le Jardin des Plantes
Que certains appellent le Jardin Colonial et d'autres le Paradis
Perdu. Il aimait les araucarias, le Chili, l'approche du bout du monde.
La jeunesse ne le fascinait pas autant que la possibilité de prendre
Plaisir au contact, physique ou purement intellectuel, des objets
Environnants. Il connaissait la multiplicité des formes bien qu'il
Se gardât d'en tirer des conclusions spirituelles. Les enfants
Envahissaient les lieux. Mères grotesques de l'avenir. Les boutiques
S'éclairaient. Il traversa les terrasses des cafés et des casinos.
Le pistou au mouton remontait. La langue subissait l'acidité du piment
Et l'indéfinissable souvenir des olives cuites. Le vin était oublié.
Il jeta un œil distrait sur les genoux des fillettes criardes.
Les fenêtres donnaient maintenant sur l'obscurité des intérieurs.
Rideaux ouverts et immobiles. Les seuils se remplissaient d'êtres
Accroupis. Des miroirs luttaient contre l'absence. Plafonds tranquilles.
Il fit le tour par les champs de canne à sucre, se limitant à les contourner.
Des ouvriers revenaient d'on ne savait quelle souffrance secrète,
Silencieux comme des animaux, lents comme un ciel d'étoiles.
Un peu de lyrisme, don Alfonso Galvez Hoffman! Des octosyllabes le hantaient.
Un, deux, trois, quatre, un, deux, trois, quatre, un, deux, un, deux,
Trois, quatre, cinq, six! Des oiseaux rentraient eux aussi chez elles.
Eux. Elles. Il nota la rencontre dans le petit carnet. Tout le monde
Connaissait ce talent. Il composait des satires sur les temps présents
Et savait évoquer ce qu'on n'avait plus aucune chance de retrouver
Intact. Miroir de l'instant et préservoir de la durée. On ne demandait
Pas plus aux mots. Il pianotait en chantant, laissant la guitare
À des chants plus profondément fidèles. — Donnez-nous des nouvelles
De notre éparpillement, don Alfonso! Les laisses s'étiraient d'une image
Surprise au seuil de la réalité jusqu'à ce point presque indicible
Où la réalité explore elle-même ce que l'imagination vient de mettre à jour.
Refrains du quotidien et de l'éternité. Appauvrissement de la musique.
Micros de l'intimité. Il griffonnait à même les touches avec un crayon
Gras que doña Pilar, pianiste elle-même, mais virtuose, lui reprochait.
Il avait à peine approché Ochoa, évitant même de croiser son regard.
Il avait observé des mains peut-être un peu moins rudes que celles
Qu'on imagine nourrir les habitants des hameaux, des mains héritées
De la résignation, mains aux doigts exercés à l'arrachement et non pas
À la finition. L'échine était celle d'un fils comme il faut que soit
Un fils destiné aux creusements plus qu'à l'extraction du nécessaire.
Déception de doña Pilar. Elle avait accéléré la croissance d'un menu
Fait tout exprès pour satisfaire son hôte. Il s'était mis à boire plus vite,
Moins facilement, prenant le risque de dénaturer le ravissement.
Ochoa avait accepté de tremper un pied dans la bassine. S'était-elle
Décoiffée? Il l'imaginait mal en putain repentie. Raïssa servait en silence.
À quel moment avait-il été invité à vider les lieux? Le visage
De doña Pilar se durcissait progressivement. Elle l'accompagna
Jusque dans la rue. N'oubliez pas le renard. Elle enfonça le béret
Sur une tête instable. — J'avais ma canne en arrivant, dit-il.
Il ne l'avait plus. On ne chercha pas la canne. Il vit Raïssa glisser
Dans la fin du jour comme une feuille morte à la surface des eaux.
Ochoa s'était figé dans le patio, incapable d'aller plus loin.
Christ. Il se rafraîchit au jet vertical d'une fontaine. Sans ma canne,
Avait-il prévenu, je divague! — On n'a pas besoin de canne à votre âge!
— Question prestance, je reviendrai! Et il avait commencé par s'égarer
À cause d'une nette diminution de l'éclairage. Les cris des enfants
Eurent vite fait de l'éveiller. Ce besoin d'autre chose! s'étonna-t-il
En pensant aux agenouillements de doña Pilar. — De quoi la soignez-vous?
Avait-elle demandé au début du ravissement. Elle surveillait l'entrée
Du cabinet si la lumière était favorable. — Je ne suis pas compétent
En la matière, avait-il avoué à son hôtesse déjà déçue par sa prestation
De convive. — L'esprit est infini, expliqua doña Pilar, raison pour laquelle
Nous finissons par ne plus savoir. Mais elle insistait pour connaître
Mieux la petite vipère qui s'était glissée dans son sein, selon l'expression
Consacrée. — Je ne comprends pas qu'il refuse de nous accompagner.
Dit-elle doucement. J'ai peut-être eu tort de m'en remettre à vous.
Je n'ai pas l'habitude de l'anomal. — Où diable avait-elle péché
Ce vocable inattendu dans la bouche d'une personne aussi indifférente
Aux mœurs des oiseaux de nos places publiques? Que dis-je? Je n'ai
Rien dit. C'est la nuit qui tombe sur mon silence. Le ravissement
N'est plus que le souvenir d'avoir été un moment proche de la vérité.
Chant neuf et premier de la Nuit
Sérénade
Terre de l'asphodèle et du lièvre, terre de femme au travail
De l'enfant, terre des hommes cherchant des lois au partage
Et trouvant des raisons de hiérarchiser la possession,
Terre de l'enfance des arbres et de la mort des œuvres,
Terre de l'inhabité et des néoténies de la langue, terre
Du soir et des fenêtres, terre des transparences et des profondeurs,
Terre des jours circulaires et de la vie rectiligne, terre
De la fragmentation des textes, terre de l'existence de la mort,
Terre des preuves, des méthodes, des instincts, des orgasmes
Et de la foi, terre de l'assimilation et des conquêtes, terre
Trouvée sur terre en un moment de l'enfance, je n'ai hérité
Que de mon apparence et elle me rapproche de mon nom. Enfant
Sommaire apparue dès la première éjaculation, je te voyais
En haut des vignes, enfance toi aussi, prometteuse d'oubli
Instantané. Ils chargeaient tes épaules de la nourriture
Des hommes et, patiente ou soumise, je ne pouvais pas en juger
À cette distance, tu allumais le feu avec des branches d'oranger
Et d'amandier, tu installais le trépied et la gamelle, toujours
Avec cette lenteur reçue en héritage des femmes patientes ou soumises,
Et je te regardais touiller la mie et surveiller le lard,
Patiente si je rêvais de toi ou soumise si je te haïssais.
J'ai passé une grande partie de mon enfance à écouter de la musique
Et à regarder la télé. Ils désignaient une malformation intérieure
Si grave que j'avais du mal à me déplacer sans souffrir.
La nature est une question de dosage de la matière, une complexité
Chimique qui continue de se compliquer et l'enfance devient
Un problème d'adulte au travail de l'éducation. J'ai lu des livres
Où l'amour donnait le meilleur de l'expression, beaux livres
De lignes plus que de mots, de croissance plus que de présence.
Ochoa, me disais-tu, je ne suis pas faite pour toi et tu t'en allais.
Terre de l'attente d'un meilleur moment, terre de la croissance
Des précisions et du détail, terre de l'ouvrage et du spectacle,
Terre de cette enfant que tu éloignais de moi par principe,
La pluie venait avec un vent reconnaissable par sa douceur.
Nous pouvions voir la mer et ses partances, la plage noire
De monde, la terre descendant par la route goudronnée comme
Tout le monde. Je n'ai pas rêvé. Un concert traversait ma tête
Cernée d'écouteurs. Et je te proposais une vie sans réjouissance
À la place de l'espoir, une vie de terrien arracheur de terre
En exemple de la nécessité de ne plus revenir pour toucher sa part
D'héritage. Enfant des hommes et tristesse des femmes, je te voyais
T'incliner patiemment devant la lourdeur des travaux à exécuter
Sous peine d'exclusion. J'ai eu la chance de posséder des os
Fragiles et un père travailleur. Ma mère vous expliquait les os
Et la pathologie des os. Elle parlait sous le couvert de l'expérience.
Abeilles des vignes et des amandiers, abeilles des ressemblances
Exactes, abeilles de la tranquillité des après-midi de sommeil
Après l'abus de vin et de nourriture, tu visitais l'enfermement
De l'adolescence, l'enfance en pleine croissance prise au piège
De l'avenir, terre des os et de la poussière des os, terre
De la nécessité de conserver le sang dans des corps fatigués
Par le travail et la protection des œuvres. Serpents des murettes,
Petites apparitions de la possibilité d'être plus rapide que l'œil,
Serpents et traces des animaux poursuivis par la nuit, possibilité
D'effacement de toute cette activité nocturne et peut-être intérieure.
Le matin, je te voyais porter le linge au lavoir, trottinant
Derrière les femmes, portant le linge et souffrant de n'être pas
Ailleurs, avec moi, avec un autre, loin de la terre et des os
Que la terre réduit à la terre, poussière de propriété, pluie fine
Des réveils. J'écoutais des concerts, je mesurais l'importance
De l'électronique et de la mémoire artificielle et ils rêvaient
De nouvelles nuits dans les jardins d'Espagne, partitions faciles
Du bonheur, enfouissement des trésors nationaux et érections des stèles
Exemplaires. Ochoa, me disais-tu, je ne suis pas faite pour toi
Et tu t'en allais. Tu glissais sur la nuit réduite à sa surface,
Tu ne revenais plus sans cette intuition de l'issue, sans cette
Connaissance de l'hypothèse la plus probable et je rêvais de toi.
Ochoa, me disais-tu, je ne suis pas faite pour toi et tu t'en allais
En laissant toutes les traces de ton passage sur ma nuit exemplaire.
Nuit noire et blanche, nuit des couleurs et de la perspective,
Nuit d'une terre à facettes, nuit sans présence, fil tendu
Entre le savoir-faire et la paresse, nuit d'Ochoa écorché
Et pendu (essai non concluant) à l'arbre fournisseur d'ombre
Dans les pires moments de la journée. Tu n'expliquais pas
La virginité. Tu servais le corps commun avec une application
De miroir. Je te reconnaissais dans l'écorce des branches.
Il n'y avait rien de plus ressemblant que ces greffes pratiquées
Dans l'écorce de l'arbre planté pour faire de l'ombre à mon immobilité.
Terriens des hameaux!¡Arrabaleros! Je vous saluais depuis ma claustration.
Quelle déception pour vous, mes imitations et mes petites révoltes!
Même le guitariste n'y croyait plus. Et ma station verticale devenait
Impossible parmi vous. Je me couchais dans les toitures de bruyères
Pour échapper à vos visions. Toujours plus haut sur vos constructions
Traditionnelles, moins facile et plus proche de l'incompréhensible.
C'est dans ces conditions que j'abordais vos filles. Elles travaillaient
Pour ne pas subir vos critiques, elles se soumettaient ou cultivaient
Cette patience qui me laissait nostalgique au bord de leur regard.
Voici celle que j'avais choisie. Ochoa, me disait-elle en substance,
Je ne suis pas faite pour toi et elle s'en allait avec les autres,
Les autres continuaient d'agacer mon sens de la part qui me revenait.
Ochoa, elle ou une autre, ce n'est plus possible. Elles s'en allaient
Toutes ensemble, disparaissant progressivement dans le même chemin
De traverse, entre les prés et les vignes, le long des bois et des
Parois. Il n'y a pas d'autre nudité que ce cercle hérité du désir.
Rien d'autre que cette appropriation des choses. Et tu t'en allais
En prononçant le nom que je portais encore avant de le soustraire
Au cadastre. Dormant encore sur la fourrure des animaux, je rêvais.
Quel sens donner à ce désir de possession? Quels noms portent
Ces nouveaux lieux de l'existence? Quelles demeures pour les fous?
Mais nous ne dormions pas ensemble. Bien qu'il m'arrivât de coucher nu
Sur tes planchers, seul et nu entre les tapis et les plafonds
De ton ciel de lit. J'inventais les topographies exemplaires de ma
Passion. Maintenant, voici les personnages. Il m'a suffi de descendre
Et d'imposer mon corps. Il fallait que cela se passât non pas ailleurs
Mais plus bas, plus proche des centres d'intérêts, presque au cœur
De la nouveauté. Je descendis un soir de pleine lune. Je n'oubliais pas
La cassette contenant le concert par quoi je comptais m'obséder.
Simplement, je ne pris pas de quoi écrire. J'ai dormi dans l'ombre
Induite d'un bassin d'alimentation. Les pompes ont investi mon sommeil
De pacotille. Je ne voyais plus nos façades ni nos arbres.
Je te retrouverai, répétai-je sans me fatiguer de n'en être plus aussi sûr.
Moment crucial. La terre devient le seul objet. Et le corps s'engage
Dans l'hiatus. Découverte alors purement vocale de la différence
Entre soi et ce qui se propose à la croissance. Resserrement de l'errance.
Par quoi remplacer ce qu'on vient de quitter? Quelle sera ta nouvelle
Position, ton possible exercice de la trajectoire? À quel nouveau
Moment tout cela s'arrêtera-t-il? Guetter la méprise. Plus de mots.
Boire pour remplacer les mots, leur action de surface. Raïssa apparut
Dès le début. Il a fallu que je n'attendisse pas. Christ. Je suis
Cet homme. Une femme me nourrissait. Je cueillais pour elle les fruits
Qu'elle te demandait de porter jusqu'à elle. Ochoa, me disais-tu,
Nous sommes faits l'un pour l'autre et je te croyais, toi qui seule
Connaissait mon vocabulaire. Ils ne trouvaient pas mon lieu
De prédilection dans mes poches. Ils en oubliaient de t'interroger.
Voici l'herbe où tu t'es étendue pour regarder le ciel jusqu'à cécité.
Herbe de la première nuit passée avec un corps étranger à ma maladie.
Comment ne pas en laisser la trace? Mais je n'avais rien pour écrire.
S'il en reste quelque chose, qu'en as-tu retenu? Ochoa, me disais-tu,
Nous sommes faits l'un pour l'autre et je te croyais comme on croit
À l'existence de la terre. Nuit facile. Je giclais plus facilement
Dans cette nuit que dans toutes les autres. Je giclais par excès
De substance. Tu disais que nous étions comme le ciel et les étoiles,
Toi le ciel infiniment et moi les étoiles une à une. Ochoa, je ne sais
Plus si j'avais raison de m'abandonner, disais-tu. L'herbe noire
Nous entourait. Des lueurs traversaient les feuillages. Je ne sais
Plus ce que je t'ai demandé, me confiais-tu. Je ne sais plus si
Nous existions avant de nous retrouver. Catimini. Suspension des effets.
Le ruisseau naissait clandestinement des tranchées d'irrigation.
Christ. Et si elle avait raison? Soyons discrets ou plutôt approchons-nous
Du silence de la voix. Rien pour écrire alors que tu parles de nous!
Ochoa, me disais-tu, nous sommes faits l'un pour l'autre et je te croyais.
Nous nous éloignâmes encore. La nuit devenait transparente et tu voulais
Voir. Qui étais-tu? — J'étais la promesse de l'intelligence et je
Ne l'ai pas tenue. J'étais la preuve d'une égalité des chances
Et je n'ai saisi que des opportunités de poète. J'étais le pain
Et le vin de tous les repas et j'ai laissé brûler l'attente
Dans le fourneau. J'étais sur le point d'en savoir autant que les autres
Et je m'exprimais comme un voyant. Je n'étais pas celui qu'on attendait
Ni la fin de l'enfance. Ni Falla, ni Machado. Rien d'autre qu'un malade
Des os et par conséquent de l'existence. Ochoa, me disait-elle,
Je ne suis pas faite pour toi et elle s'en allait. Ochoa, me dis-tu,
Nous sommes faits l'un pour l'autre et je te crois. Toi le ciel
Infiniment et moi les étoiles une à une. Moi relatif de l'attente.
Couteaux de ma résurrection! Forges des rhéologies du texte! Instants
Favorables à une approche intentionnelle de l'arrêt sur l'infini!
Toponymie des familles de poètes! Je croyais exister sans la nécessité
De me reproduire. Je croyais te déposséder de ton héritage. Je croyais
Que rien n'était possible sans une bonne connaissance de l'instant.
Et je voyais à quel point je m'étais éloigné de toute sympathie.
Ils nous cherchent. Ils connaissent les recoins de leur terre. Leurs chiens
Aboient dans le lointain de notre existence commune. Faits l'un pour
L'autre et défaits comme un nœud naïvement compliqué de graphes.
Comment imaginer cette morsure et la répétition des griefs? Comment
Mesurer dès maintenant la durée conditionnée par les usages du droit?
Il n'y a rien de plus exagéré que ces intrusions dans la vie privée.
Rien de plus démesuré. Couteaux de ma deuxième vie! Ils traverseront
Une chair tétanisée par le désir d'éterniser l'instant exact du bonheur.
Ils fendront la surface d'un dernier recours à la voix. Couteaux des
Imbéciles. Je ne veux plus vivre la cohérence au prix de la paix
Extérieure. Je peux encore me tenir à distance. Je peux provoquer
Sans me soumettre à la jalousie des couteaux. Ochoa, me dis-tu,
Je t'accompagnerai jusqu'au bout de cette existence de patachon et
Je ne te crois plus. Tu es la terre qu'ils répandent sous leurs pieds
Quand l'arable vient à manquer. Je suis le prétexte des mises à mort.
Saignante joue des encornés, au mieux. Entrejambes des mutilés du combat.
Têtes cassées des lents. Traces du piétinement, au mieux. Ochoa,
Je ne comprends plus ce que tu veux de moi et je t'en voulais
De refuser la petite souffrance d'un attachement par l'épine. Couture
Des amants. Rien que cet étroit percement de la surface pour résister
À la séparation par capillarité. Raïssa, c'est la première fois
Que je te demande quelque chose. Toi le ciel infiniment et moi
Les étoiles une à une. Un peu de terre sur ta terre et la proie
De mon regard sur ta langue dialectale. Exercice de l'enjambement
À la césure. Ils pratiqueront l'exercice du couteau ordinaire réservé
Aux amants immobiles si tu n'es pas celle que je croyais. — Ochoa, dis-tu,
Christ en croix sur le corps de la femme, de quoi te plains-tu?
— Je ne me plains que de ma solitude mais je l'ai bien cherchée!
Je t'ai trouvée parce que tu te laissais voir. Imagine le contraire.
La place déserte et la rumeur des rites de l'autre côté des murs.
Sale petite anarchiste en phase avec son époque! Elle ouvrait la persienne
Et laissait entrer ma lumière dans son appartement sans se soucier
De ses colocataires. Elle apparaissait comme la réponse possible
À mon tourment. Beaux cheveux des filles qui savent se coiffer! Belle
Apparence du bonheur. Racines des seins. Les bras formaient les deux côtés
Égaux d'un triangle isocèle. Elle arrosait négligemment des géraniums,
Éclats de verre de sang sur les vitres. Mon propre reflet se divisait
En lumière descriptive et en ombre suggestive. Poésie de mon apparence
Dans les miroirs tendus. Les battants se croisaient dans la profondeur
De la pièce qu'elle venait d'ouvrir. Depuis, nous nous sommes aimés,
Ayant attendu la nuit pour nous retrouver nus dans l'herbe noire.
La nuit est favorable aux rencontres comme résultat d'un calcul enfantin.
Voici les seins et la limite des épaules. Voici la fente et l'ouverture.
Quelle différence! J'ai situé le plaisir au niveau du sternum, la première
Fois. La seconde il scia ma colonne vertébrale. La troisième mes bras
Ont éprouvé les limites de l'étreinte. Que veulent les couteaux
Savoir de mon plaisir? Que veulent-ils de réellement écrit sur le plaisir
Qu'on éprouve à la surface des femmes? Je sais ce que vous ne savez pas.
La pénétration de l'acier jusqu'à l'organe vital n'est que la conséquence
De votre ignorance. Sinon vous apprécieriez la justesse de la métrique
Et des autres composantes d'une poésie digne d'existence publique.
Du pied vous écrasez les médiums. De la tête vous n'imaginez plus.
Votre sexe est une fleur arrachée à la terre. Pauvre fleur arrachée
À l'existence des fleurs! Traversez mes sarcasmes de joue en joue
Si vous ne possédez que les couteaux de l'existence du genre humain.
Qu'allez vous faire de cet autre corps? Effacez mes traces? Entrer en lui
Jusqu'à la racine de ma semence? Le diviser pour mieux régner sur lui?
Ma quantité de sang s'amenuise. Je ne pouvais pas mourir d'autre chose
Que d'une hémorragie carabinée. Ochoa, me disais-tu, nous sommes la proie
Des couteaux et tu ne sens pas la douleur! Raïssa mon amour de femme!
Fin du règne d'Ochoa sur la pensée des hommes. Une flaque de sang
Éclairée par les lampes torches. Un visage qui s'éteint. Mes mains!
Je vous avais oubliées, vous porteuses des traces de la femme
Que je suis venu chercher et que j'ai trouvée dans une fenêtre!
Vous, exploratrices de mes obscurités textuelles. Prenez ma tête
Et tournez-la du côté de la femme qu'on emporte loin de moi,
À une éternité de ce que j'en sais maintenant définitivement.
Chant dix
Monsieur de St-Pé éclaire les chandelles
À huit heures du soir, Gérard de St-Pé quittait les lieux
Pour se rendre à son rendez-vous quotidien avec les plaisirs
De la table. St-Pé est un fidèle des rendez-vous. Doña Pilar
Ne l'attendait pas. Il ne croisa pas don Alfonso. Elle le reçut
Avec des explications si confuses qu'il crut à un mensonge.
Mais quelle était la raison de ce mensonge si inattendu
De la part d'une amie aussi ancienne? Il but avec elle la solution
De vin rosé et d'eau fraîche qui concluait habituellement
Leurs rencontres. Elle lui offrit des beignets au lait.
— Je ne sais pas, disait doña Pilar, ce qui m'arrive aujourd'hui
Mais je suis presque incohérente. Elle s'enfonçait dans un pouf.
— Voulez-vous que je dorme ici ce soir? proposa monsieur de St-Pé
Qu'on ne pouvait pas soupçonner de luxure. Elle refusa de la main.
Dormir, elle ne dormirait pas et puis il était trop tôt pour penser
À dormir. Elle redoutait de mauvaises rencontres. Elle se signa.
Monsieur de St-Pé, dont la famille n'avait pas toujours porté
Ce titre (comtes ou quelque chose d'approchant), fuma un cigare
De La Havane en pensant aux jolis doigts de la cigarière.
— Je ne sais jamais ce qu'il faut répondre aux amis qui s'ennuient,
Dit-il en se vissant dans son pouf. — Je ne m'ennuie pas,
Dit doña Pilar. L'homme la regarda comme s'il était étonnant
Qu'elle lui fît ce genre de réponse. Les volutes s'accumulaient
Comme les nuages du mauvais temps. Têtes penchées d'une citadelle
Qui entre dans la nuit. Il lui conseilla de ne plus penser.
En traversant la salle à manger, il avait jeté un regard morne
Sur le repas achevé. Vous avez dîné? demanda l'amie un peu agacée
Par ces observations parallèles. Il avait absorbé le nécessaire,
Avoua-t-il. Il rougissait sous l'influence des yeux. Sa maison
Avait appartenue aux Galvez Bonachera. Elle se dressait inutilement
Au-dessus des autres, gonflant sa façade de pierres rouges, inutile.
Le percement d'une baie vitrée avait, en son temps, un peu scandalisé
Les anciens propriétaires. Ce miroir monumental reflétait la cité
Comme la bouche ouverte qu'on avait d'abord dissimulée derrière
Une austérité de pierres croisées. Cet ancien agencement limitait
Maintenant la baie. Monsieur de St-Pé avait lui-même calculé
La finition en quatre côtés parfaitement rectangulaires, indubitablement
Rectangulaires. Il sauva la vigne et les contreforts de briques
Et de galets. Un bougainvillier gonflait sa voile sous les balcons.
Et la terrasse s'avançait comme une danseuse nue sous les feux
De la rampe. Il quittait facilement ces lieux verticaux. Derrière,
La paroi exhibait des cicatrices refermées et la terre lavée
Et concassée s'était figée en coulures jaunes. Il avait acheté aussi
Les mines. On ne s'y rendait plus guère que pour en admirer
Les peintures rupestres. — Encore un peu? proposait doña Pilar
En soulevant la cruche dégoulinante de perles, petits miroirs
Fugaces. Il acceptait, se grisant lentement, comme il aimait se griser
En compagnie des amis et plus particulièrement de cette amie
Inexplicable dont la famille avait tout possédé jusqu'à une date récente.
Il admirait l'insolence du passé. — Pensez-vous qu'un arbre ajouterait
À la verticalité? Il avait pensé à un arbre sans lui donner de nom.
Connaissez-vous un arbre qui ferait l'affaire? Un arbre parfaitement
Vertical. Une colonne d'arbre. Son feuillage s'épanouirait dans
L'ombre des crépuscules. Il traçait la lumière de bas en haut,
Guidant le regard des deux mains. Non, elle ne voyait pas.
Un arbre à la place d'une tour qui avait manqué à cet édifice
De la possession et du droit chemin. Huit heures et demi et
Nous n'avons encore rien dit d'important. Elle lui parla d'Ochoa.
Christ. Il avait décliné toutes les invitations à s'asseoir
À une table. — Nous ne sommes pas assez humbles pour lui,
Ironisa monsieur de St-Pé. Christ! Christ! Christ! Doña Pilar
Agita les perles de ses petites croix d'ivoires. Quelle belle soirée!
Dit monsieur de St-Pé en observant le ciel à la surface des verres.
Quel mystère, ce ciel, tout de même! Et il se recroquevilla
Avec le cigare au milieu de sa nouvelle posture. Doña Pilar
Se penchait pour recueillir la cendre dans le creux de sa main,
Cassant le fût gris de la cendre avec le petit doigt.
Attendait-elle quelqu'un d'autre? se demanda-t-elle soudain.
Il se souvenait maintenant de n'avoir pas été invité ce soir.
Il la soulageait d'un remords. — Voulez-vous que nous écoutions
De la musique? dit-il. Elle préférait les bruits de la nuit
Qui froisse les draps de la réalité. De la musique? Je ne sais pas.
Elle pensait à Ochoa qui avait refusé de s'asseoir à sa table.
Cet après-midi, elle avait relu le Sermon sur la montagne
En évitant les commentaires des mots riches et pauvres.
Mais le texte devenait incompréhensible sans ces éclairages
Inspirés par la pratique de la douleur. Jamais elle n'avait souffert
Au point de crier. Elle imaginait l'effet du cri que l'inspiration
Condamnait au silence. Chambre des meilleurs d'entre nous.
Les petites misères physiologiques n'ont jamais mené personne
Sur les chemins de la parfaite connaissance des faits. Personne
N'est entré dans le royaume de Dieu par la grâce d'un défaut
De fonctionnement. Il faut une croix à la vie pour avoir une idée
Exacte de la différence. Nous imaginons, répétait doña Pilar
À des interlocuteurs patients, ce qui pourrait arriver si cela
Pouvait arriver au commun des mortels. Il arrive plutôt des corollaires
À l'héritage. Et encore, souriait-elle, quand nous sommes fleuris!
Expression qui était restée pour désigner le meilleur de la société.
Monsieur de St-Pé préférait les poésies mystiques. Il n'avait qu'une idée
Vague de la souffrance à mettre en jeu pour trouver de la joie
À la place du bonheur. Ayant épousé un jeune cadavre, il l'avait vu
Vieillir. Cette descente aux enfers n'en finissait pas. Les tangentes
Avaient souvent réduit la vie quotidienne à un ennui passablement
Existentiel. Il se souvenait des cris du texte comme on rappelle ses chiens.
— Si vous aviez rencontré don Alfonso (et elle se demandait comment
Ils ne s'étaient pas rencontrés), il vous aurait parlé du renard.
— Un renard? fit monsieur de St-Pé. Sa femme rêvait d'un renard
Argenté. Ce n'était pas le moment de badiner. Doña Pilar Galvez
Bonachera vivait un de ces intenses passages de la pensée aux réalités
Contradictoires. Le docteur avait-il plongé le même nez dans ces verres
De baccara? Cessons de plaisanter. Il accorda une attention courtoise
Aux propos de son hôtesse. Ses mains se caressaient sur la table.
— Un renard, dit-il, vous voulez dire l'animal? La question étonna
La roturière. Elle décrivit un cadavre encore chaud. Il frissonna.
Les joues de la bonne femme tremblaient comme si elle se préparait
À pleurer. Elle entrouvrit des lèvres blanches. — Un renard, dit-elle,
Qui nous arrive bien mal à propos. Et elle s'élança dans la nuit.
Il la suivit. Ils entraient dans une obscurité en formation.
Elle l'avertit que le jardinier avait oublié des trous. Renard,
Trou, qu'allait-il imaginer? Elle tourna le bouton d'un interrupteur,
Demandant si la lumière était propice à la conversation. Il appréciait
Les insectes mais pas à ce point! Elle sembla encore courir, s'éloignant
De lui, atteignant finalement l'invisibilité. Il était sous les branches
Et fumait une cigarette. Il lui parla d'un renard qu'il avait vu
Dans une vitrine. Vu mais pas acquis. Donc pas offert. Elle vous en veut,
Dit doña Pilar du fond des ténèbres. — Vous a-t-elle parlé de nous?
Demanda-t-il comme s'il n'avait jamais abordé le sujet. Doña Pilar
Fit une brève apparition dans le contre-jour d'une lampe. — Jamais!
Dit-elle. Il croyait voir ses bras et les épaules comme un U renversé.
— Je ne connais rien aux fanfreluches, expliqua-t-il. Elle continuait
De se soustraire à l'abondance de possibilités. Il la poursuivit
À l'aveuglette. Il rencontra des buissons habités par des êtres
Terrorisés. Une allée montait entre les fleurs. Il la retrouva
Sous un portique. Elle se plaignit de sa jambe. Souffrance des
Immatures. Ochoa n'avait pas détourné son regard de l'exploration
Qu'elle avait entrepris comme un viol. Christ. Elle pénétrait en lui
Comme dans la douceur des textes. Les femmes avaient caressé ses joues
Et les cheveux. Elles avaient ressenti une brûlure presque douloureuse.
Essaye, toi! Elle préféra le regard. Commencement d'une persécution jalouse.
Ses mains lui obéissaient. Les pieds s'arrachaient à l'instance des cris
Retenus par pudeur. Pourquoi ne dis-tu rien? lui demanda-t-elle.
Je t'ai entendu parler aux animaux dans la forêt. Ils t'écoutaient.
— Les femmes n'avaient jamais rien entendu de pareil. Leurs mains
Brisaient des liens imaginaires. — Les animaux? fit monsieur de St-Pé.
Elle imita les animaux. L'obscurité multipliait les ressemblances.
Il se posta dans un angle illuminé pour observer la femme qui se donnait
En spectacle. Et Raïssa? demanda-t-il doucement. Raïssa? Petite garce!
Le cri de douleur traversa la nuit. Monsieur de St-Pé quitta la lumière.
Quel cri! Quelle douleur! Mais rien d'assez profond pour comprendre
Ce qui se passe réellement. Rien de définitif! Voulez-vous que nous
Parlions d'autre chose? proposait-elle en se glissant entre la nuit
Et l'homme qui la confondait avec d'autres ombres. Voulez-vous que
Nous dormions? Elle se déplaçait avec une lenteur égale au temps.
Mais dans quelle direction? Il arpenta le souvenir d'une allée de graviers
Et atteignit la serre chaude. Elle l'attendait. Je savais que vous me
Comprendriez, dit-elle. Il la suivit. Raïssa! Putain! Elle griffa
Le ciel noir. Vous ne me suivrez plus si j'ai raison! Doña Pilar!
Raïssa! Putain! Vous comprendre? Il haletait. Putain! Putain! Putain!
Elle écorcha une ombre, répandant la lumière d'une torche. Putain!
Me comprendre, oui! Comprendre que je veux savoir! Comprendre
Que les femmes ne veulent pas savoir. Comprendre que les bras d'une putain
Sont ouverts! — J'irai où vous voulez, dit-il sans y penser. Où je veux!
Mais nous n'allons nulle part. Nous quittons les lieux de ses fornications!
— Ici? fit-il en reluquant l'herbe obscure des parterres. — Ici!
Si vous le voyez, ajouta-t-elle et elle consulta sa petite montre
Bracelet — il est encore temps — vous qui avez tant d'influence
Sur l'esprit, recommandez-lui de parler aux hommes. Les hommes sont
Taciturnes. Ils ne comprennent pas le silence obstiné des étrangers
À leur terre. Méfions-nous de Cayetano, de son juge et de son régisseur.
Vous n'avez jamais rien écrit sur les injustices de notre temps mais
Vous imitez si bien le fil du temps, sa cohérence de chanson, justement
Le refrain dont nous vous sommes à jamais reconnaissants. Raïssa est
La petite putain dont il faut se méfier. Il y a toujours eu une petite
Putain chez les femmes, une putain en bas âge, parodie de nos désirs
Légitimes. Putain! criait doña Pilar en montrant le poing à l'ombre
Incalculable. Des ailes se pliaient dans la nuit la plus obscure
De cette existence de femme. Monsieur de St-Pé se retrouva seul dans la rue.
Il retournait chez lui, dans sa demeure ancienne, dans son lit ouvragé
Selon le style national, dans son sommeil d'architecte du lendemain.
Du voyage, il haïssait et redoutait peut-être les trajets, préférant
Les étapes. Nul voyage n'était plus angoissant que ces simples allers
Et retours entre la demeure et l'histoire particulière des autres.
Minutes de reconstruction de ce que la conversation venait de chambouler.
Il voyait à travers les doigts de la main. Revenu dans une lumière
Propice à l'observation des détails, il ralentissait petit à petit,
Non pas pour ne pas atteindre son but mais prendre le temps d'en mesurer
L'importance. Portées des ombres sur les façades. Vanité des fenêtres
Contre quoi les persiennes secouaient nonchalamment leur géométrie
Articulaire. Excroissance de la pierre aux angles. Grimaces des envergures
De la hauteur retenue par des arcs-boutants. Sinuosité des crêtes.
Le chemin était visible dans le feuillage des eucalyptus. Portail
D'inspiration gothique. Une boîte aux lettres crachait des nouvelles
Du monde. Il ramassa un journal mouillé par les condensations et le mit
Dans sa poche. Nouvelles de cet envers du monde qui est le lieu
De l'existence. Temps passé entre l'écriture et les voix répercutées
Par les murs de l'encerclement où il se reposait d'une existence
Dorée. La nuit détaillait les déplacements. Il salua un chien gris.
Dans son lit, il avait une préférence fébrile pour les putains
Expérimentées. Il interrogeait sa petite croix d'ébène avant
De s'endormir. Dialogue de l'écrit définitif et du texte provisoire
Offert sur l'autel de la reconnaissance. Il tournait rarement les pages
Des anthologies. Des oeuvres achevées s'imposaient à l'esprit.
Actes purs de toute prétention à l'exactitude. Tragédie du bonheur.
Nous finissons par ressembler aux personnages des littératures. Agonie
Sommaire avec arrêt du cœur à la clé. Une dernière souffrance avant
De s'en aller. Témoins fascinés et rapetissés par le temps qui exprime
Ses limites. Peu de mots ont franchi cette question de la seconde suivante.
Attirés par les bas-reliefs sculptés au couteau dans l'écorce des arbres,
Il déchiffrait de possibles inachèvements en lieu et place des fins
Tragiques. Il faut nourrir l'activité verbale d'éclats de pierre.
Pourquoi ne couchait-il pas toutes les nuits dans le lit de doña Pilar?
Parce que doña Pilar limitait leurs rencontres à des conversations
Sur les moyens d'en finir avec les attirances mutuelles. Aujourd'hui,
C'est Ochoa qu'elle recrée dans le chaudron de sa misère sentimentale.
Et déjà Raïssa ouvre ses cuisses de petite putain. Nuit interminable
Des parfaits! Il entra dans la place publique. Les chaises arrondissaient
Les angles. Son béret voletait au-dessus de sa tête. Il offrait
Un visage serein. On lui arracha quelques paroles compendieuses. Débris
D'un chant intime. Rien sur Ochoa. Rien sur Raïssa qui dormait peut-être
De son sommeil d'enfant agité par la proximité de son futur. Rien
Sur le renard. Rien sur les procès truqués. Mots du naufrage des vies
Dans les dallages et les parterres de fleurs. Mots sortis de la poche.
Il humectait ses lèvres et on lui proposait des rafraîchissements.
Il remettait à plus tard les compléments d'abus. Courtois et décidé
Au moment des trajets. Il s'observa glissant sur les vitrines. Moustache
Des Gaulois. Les éphélides avaient viré à la terre d'ombre brûlée.
Lunettes en collier. Il agitait une main désespérée dans un contexte
Parkinsonien. L'heure de sa montre était en avance sur celle du clocher.
— En ce moment, dit-il à quelqu'un, je relis les Russes. Il provoquait
Des inclinaisons faciales sur son passage. Ces Russes, quels écrivains!
Il aimait secrètement le génie des peuples. Il ne croyait pas
À l'aventure. Il décrivait des déplacements de populations.
— Je passerai demain après midi, dit-il. Demain. Des jours.
C'est en long qu'il faudrait scier le temps mais la musique exerce
Sa mauvaise influence. Poésie des glissements. Il se laissa flatter
Par un témoin de son influence sur l'esprit. L'expression était
De doña Pilar. Elle l'abandonnait souvent aux limites des prétextes.
Chant onze
Amants et camés dans l'imagination de Pierre
— Pierre! Pierre! Dormez-vous? Je ne vois pas de lumière chez vous!
Il ne dormait pas. Il s'endormait rarement avant la fin des conversations.
Il les entendait jacasser à propos de leurs voyages dans le temps.
Les terrains vagues s'étendaient vers la plage, tristes parcelles
De terre jaune où des murs de pierre se dressaient comme des moignons.
Cadavres d'une ancienne cité. Il comptait y construire un bonheur
De résidence d'été. Les barques pourrissaient parmi les treuils.
Troncs couchés comme des femmes nues et noires dans l'émergence
De palmiers nains. Des tas de tuiles romaines témoignaient de l'importance
Du projet. Il contemplait les couchers de soleil des photographies
Retouchées. Il avait choisi lui-même les caractères de la publicité.
La courbe des rues avait été inspirée par le sourire d'une femme
Peinte. Les camés piaillaient en marge du bonheur. Ils allumaient
Des feux de joie. Il pouvait voir les robes se déployer en ombre
Chinoise. Ponctuations de cris fragmentés en autant d'essais.
Sa fenêtre s'ouvrait le jour sur des baigneurs, la nuit sur ce spectacle
De l'attente. Le matin, les chiens de la municipalité s'activaient
Pour ramasser les seringues et les préservatifs. On éteignait les feux.
Arrivée des baigneurs. Ils garaient leurs voitures sur la plage.
Gosses trouvant des aiguilles. On ne marchait plus pieds nus.
Une guinguette s'épanouissait en chaises et tables de fortune.
Le vent amenait des odeurs de bergamote et de grillades. Quelquefois
On entrait dans sa propriété et il gueulait. Les intrus s'agitaient
En montrant à quel point il était difficile de trouver la limite
Entre le bien public et la propriété privée. Il s'égosillait.
La police ne venait plus. On le raisonnait au téléphone. Les nudistes
Défilaient dans le sentier jouxtant son jardin d'agrément.
Il souhaitait un affrontement définitif. Les plans attendaient
L'agrément des autorités urbaines. Il connaissait un ancien ministre
De l'ancien régime lui-même propriétaire des anciennes laveries de minerai.
Beau tableau de peinture au mur de son salon. Représentation des gens
Au travail contre le mur de leurs maisons. Rouge des tomates et vert
Des yeux. Verticales se rejoignant tandis que les obliques se rapprochaient
De l'horizontale. Un sardinier voguait sur les toits. Femme au cigare
Peut-être copiée sur une boîte. Prestige d'un taureau peint sur une affiche.
L'ombre d'une statuette s'agrandissait avec le jour. Rancis des angles.
Il sortait une fois par jour pour son rendez-vous avec le maire.
On les voyait prendre un café dans le bureau. Ils parlaient pendant
Une demi-heure et le Français (c'est un Français) sortait par le grand
Escalier. Il retournait chez lui. En chemin, il achetait sa nourriture
Et le journal. Il fumait le gros cigare de la boîte. Il était courtois
Et économe en paroles. Il économisait aussi sur les aumônes. ¡Tacaño!
Le maire sortait à la fenêtre et saluait les passants. Il regardait
Son hôte sans commenter sa vision du futur. Les commentaires, c'était
En d'autres circonstances et elles ne manquaient pas. Le Français
S'éloignait vers sa demeure. Il retrouvait des traces de la nuit.
Les baigneurs, nus ou attifés comme des poupées, transportaient
Leurs parasols. Il leur expliquait que le jardin lui appartenait
Comme l'air appartient à ceux qui le respirent. Lys d'argent. Un citronnier
Déployait une aile sur un carré de carottes. Des roseaux séchaient
En tas. Il interdisait qu'on s'en servît pour étendre les vestes.
Préférez les parasols! Leurs circularités bombées coloriaient le spectre
Des couleurs en jeu horizontalement. Il comparait sa vision à celle
Des impressionnistes. Quelle différence entre l'imaginaire des fauchés
De la matière artistique et les exactitudes des habitués de l'existence
Sur un fil! Il était réveillé par les conversations des balayeurs.
Leur brouette métallique résonnait au choc des seringues et des tessons.
Silence des capotes. Les râteaux révélaient quelquefois un bijou
Et il le voyait briller dans leurs yeux. Il ne s'interposait pas.
Au diable les bijoux des camés! Rentrant chez lui, le matin,
Il parlait des méduses avec les baigneurs. Il portait son petit panier
De victuailles. Le goulot plastifié d'une bouteille émergeait. Queues
Des poireaux cueillis dans le Nord. Un pain gonflait la paille grise.
Consistance des choses trouvées dans le sable. Il préférait les carcasses
De crabes. Au chalumeau, il savait extraire les couleurs de la chitine.
On entrait dans le cabas avec lui. Il mangerait des crevettes avec
Une soupe de poireaux. Un enfant demandait pour les couleurs. Il avait
Un secret mais il ne voyait pas d'inconvénient à préciser que le chalumeau
Avait son importance. Outil du fabricant à la place du pinceau délicat
Des poètes. Il montrait l'endroit où le panneau publicitaire affronterait
Le vent. Ici, les fondations. Là, dans le ciel, les piliers d'acier
Et la voilure du message publicitaire. Sa petite maison avait besoin
D'être repeinte. — Pierre! Pierre! Dormez-vous? Je ne vois pas
De lumière chez vous! — Je n'en vois pas non plus dans mon sommeil
D'enfant. Si vous passez du rêve à la réalité, ne me réveillez pas.
Je dors. Doña Pilar franchit la clôture et suivit le sentier de mâchefer.
— Pierre! Pierre! Dormez-vous? Je ne vois pas de lumière chez vous!
Il y avait pourtant une petite lueur sous les draps mais Pierre était
Discret comme l'intérieur des murs qu'on ne traverse pas. — Vous
Voulez me parler? dit-il en apparaissant. Silence provisoire des camés.
Entrez, ma bonne amie. Et parlons de ce qui vous amène à cette heure.
Christ. De la lumière chez moi! Pour qu'ils frappent à ma porte
En pleine nuit! Au passage il gratta les cordes d'une guitare pendue
À un clou. Sinistre accord atonal. Doña Pilar frissonna. Il alluma
Une bougie dans un chandelier. Le ventre d'une carafe s'illumina.
Petits verres se frottant. Christ. Ce vin et nos corps. La lumière
Suivait les canaux de l'obscurité. Elle atteignait les tableaux
De peinture. Personnages nus dans les décors d'une observation sommaire.
Il était convaincu de voir ce que les autres négligeaient par paresse.
Nostalgique, il se référait à un temps qu'il n'avait pas connu. Raïssa!
Jeune putain! Il effleurait des petits seins chargés de lait. Sa caresse
Poursuivait le désir. Les jambes comme le bouquet de deux arbres et
Le ventre, terreau de l'existence. Cette putain! Doña Pilar avait frémi
Quand les fruits avaient changé de mains. De son côté, Pierre avait aperçu
Le vagabond en passant sur une place encore déserte. Fenêtre fermée
De la putain endormie seule dans son lit. Les persiennes se remplissaient
De soleil. Désignation matinale des lieux de la luxure. La lumière
S'épanouissait ensuite sur les façades. Doña Pilar le voyait passer
Mais elle ne se montrait pas en chemise. Exubérance des miroirs.
Pierre écouta le récit. La scène des paniers l'inspirait. Les fruits
Changeant de place, la proximité des mains cherchant à contenir la rhéologie
Du moment, le mélange parfait de deux existences. Il manquait cependant
Un modèle à ces didascalies. Christ. Puis la séparation provisoire,
L'étirement de cet instant décisif. Je suis un proxénète de la scène
De genre, proclama-t-il dans son silence. Pas assez de lumière
Pour que doña Pilar observât l'apparition de nouvelles éphélides. Elle
Ne connaissait que le visage commun à tous les Cintas. Portraits des chaises
Ayant servi jadis à l'appui de modèles soucieux de paraître conformes
À l'idée de reflet fidèle. Des croix désignaient les murs. Soleils noirs
Et blancs de la peau. Un cri de camé le ramena à la surface
De la conversation. Cette putain! Ce Christ! Cette journée passée
À interroger les transparences du temple. Il alla jeter un œil à travers
Les persiennes. Un feu montait dans le ciel. Des camés lançaient
Des coquillages. Le ressac envahissait les interstices de silence.
Confus, il proposait des verres tremblants et elle les buvait sans cesser
De parler. Je ne dormais pas. Il n'y avait pas de lumière dans mon lit.
Je n'étais pas un enfant. Je ne finissais pas par chercher à peindre
La réalité. Je n'étais pas cet homme finalement nécessaire au décor
De sa propre existence. Vie des Saints. Mémoire des dictateurs. Journal
D'une victime. Photographies d'intérieurs de rêve. Son index consultait
Le dos rapide des reliures alignées sur une étagère. Portée de la main.
Un fauteuil usé jusqu'aux ressorts avançait des accoudoirs égratignés.
Doña Pilar avait du mal à se détacher du détail influant son désir
De connaître l'opinion des autres sur des sujets tirés de ses observations
Quotidienne. Le vin la tourmentait. Cris des camés. Sans doute un mot
Mais elle n'en percevait pas la nature. Pierre s'efforçait lui aussi
De comprendre. Joue crispée sous l'œil rond. L'index et le majeur
Écartaient les lattes. Aucune lumière incidente. Elle luttait contre
La nausée. Qui sont-ils? Jamais vus de près. Vu leurs ombres dansantes.
Trouvés les déchets de leurs activités nocturnes. Il arrivait après
Les employés municipaux. Question de priorité. Aucun bijou au palmarès.
Il griffonnait au-dessus des traces en l'absence de personnages. Christ!
Elle n'avait rien demandé à cette putain. — Oui, fit-il, la putain.
Les fruits, l'attente, peut-être le plaisir. Mais n'ironisons pas.
La beauté de doña Pilar réside dans son port de tête. Ne bougeons plus!
Cri d'un camé réclamant le répit. Ils avaient bien entendu cette plainte
Venant d'un autre monde. Laissez-moi respirer! Pierre plongea ses doigts
Dans les lattes. Quelqu'un fuyait sur la plage, pieds dans l'eau. Christ.
Je ne dors pas, dit-il. Je m'éveille. J'ai dormi. Mais à quel moment
De cette existence? Meurt-on dans ces conditions? — Pierre! Pierre!
Dormez-vous? Je ne vois pas de lumière chez vous! — Je n'en vois pas
Non plus dans mon sommeil d'enfant. Si vous passez du rêve à la réalité,
Ne me réveillez pas. Je ne dors plus. C'est dire si le rêve a son importance.
C'est dire que votre petite putain m'inspire. Dire que la nuit, c'est le jour
Et le jour la nuit. Je ne dis pas qu'une petite lumière n'agite pas
L'intérieur de mon lit. Frappez à ma porte si vous n'êtes pas camé.
Christ! Cette putain m'inondait. Voyez la croissance de mon fleuve.
Dernier verre avant de retourner chez soi. Doña Pilar l'avala sans désir.
Posez votre main sur mon cœur. Là! Christ et putain échangeant les fruits
De mon repas. Paniers d'un osier d'or. Je vois, dit-il. Il voyait
La scène comme s'il l'avait inventée. Le camé revenait en fouettant l'eau
Avec sa canne. Du seuil de la maison, on ne voyait que le feu montant
Vers le ciel. Il l'accompagna jusqu'au portail. Écoutez-les! Camés!
Le rêve est une conséquence du sommeil comme la poésie se déduit de l'éveil.
Elle s'éloigna, belle ombre ralentie par les défauts de l'obscurité.
Elle agita le bras pour dédaigner les appels des camés. Femme saisie
Dans sa métamorphose. Combien de temps attendent-elles avant de se donner
La mort? Il rentra. Petite froideur de l'air qui ne bougeait plus.
Sous les draps, il ralluma la lampe. Une page encore blanche. Appelez
Les démons dans ces circonstances. Les constructions de l'esprit
Ne demandent qu'à trouver le lit de l'expression. Ne pas mettre le feu
Par endormissement. Son corps se liquéfia. Camés! Putains! Christs
En tout genre! Femme venue pour trouver la paix et repartie sans
Même en avoir deviné la présence tapie. Icônes à la place des idoles.
Après l'été, il participait au nettoyage des vitraux, juché sur une
Échelle. Poussière étrangement noire, boue de l'air respiré. Il descendait
En clopinant sur les barreaux à cause de sa décalcification lente.
Un quatuor imitait les voix célestes à quoi s'ajoutait l'ange trouvé
Chez les enfants. Dieu-famille. Le charpentier rabotait inlassablement
Les faces d'un lambris. Je ne serai pas ce père! avait-il déclaré
À une enfance studieuse. Le reste n'était que l'afflux incontrôlable
Des effets. Puis tout se fragmentait dans l'âge adulte, tout devenait
Probable par éparpillement de ce qui avait été clair et parfaitement
Plan. Redouter l'espace. Mais le temps existe aussi dans l'infini
Des points. Heureusement, la vie est plus simple, plus coulante, claire
Par moments. Camés des nuits et baigneurs des jours. Je n'ouvrirai
Pas la fenêtre si j'étais sûr de regarder ailleurs. Elle demandait
Des nouvelles de son sommeil et lui cassait les pieds avec des apparitions
Prometteuses. Scène de l'échange des fruits dans son patio. Il connaissait
L'endroit. Fraîcheur des jets d'eau, lenteur des palmes, les murs
Exhibaient des coulures de la chaux. Aux angles, cette ombre plus
Descriptive que l'abondance de lumière à l'oblique des ouvertures.
Excès de perpendicularités. Le sol montait un peu au centre. Imaginez
La pluie dans ces circonstances topographiques. Une coursive sombre
Agrémentée de colonnes et d'arches induites. Les génoises se fendaient
D'un coup de crayon surpris dans un effort de parallélisme parfait.
Perfection ou irréprochabilité. Il exposait une toile blanche et traçait
Les aboutissants. Elle guettait la seconde de fragilité et il paniquait.
Voici les fruits des circonstances d'une rencontre. Panier dédoublé.
La flamme traversa le drap. Il surgit de cet embrasement retenu
Par l'exiguïté des lieux. Rien de tel n'arriverait si elle consentait
À m'accompagner au bout de la nuit. Il piétina consciencieusement
Les cendres. Les camés, attirés par la lueur et par son extinction
Subite, s'approchaient des limites imposées à leur présence. Le seuil
S'éclaira. Il ne les défiait pas. Portant le masque de sa nuit blanche,
Il niait toute trace de brûlure. Un chat ajoutait son passage aux malices
De la lune. Nuits comme un fil tendu entre soi et la pacotille. Christ.
Le panneau publicitaire semblait effectuer un vol immobile. Il caressa
Le chat comme pour démontrer l'innocuité du contexte. Ils retournèrent
Autour de leur feu de joie. Irisement des chevelures. Il trouva sa canne
Et entreprit d'arpenter les allées. Des cailloux blanchis à la chaux
Le guidaient. Les ombres pouvaient trahir sa vigilance. On ne s'enfonce pas
Dans la nuit sans prendre le risque d'une mauvaise rencontre. Dormez
Et rêvez. Ou bien ouvrez les yeux et écrivez. Mais surtout, évitez
Le somnambulisme. Préférez les cordes raides, les pentes glissantes,
Les virages dangereux. Le chat miaulait derrière lui. Il atteignit
L'emplacement de la future église. Des pieux numérotés bornaient
Cette croix démesurée. Il s'apaisait. La lune consentait à s'embraser
Un peu plus. Il distingua les gravats rapportés pour combler la pente.
Le chat ne franchissait jamais cette géométrie plane. Il disparaissait
Quelquefois et ne revenait que dans la nuit suivante. Chat hypothétique.
Le chapeau d'Ochoa était posé sur un piquet. Il dormait nu dans le sable.
Le walkman côtoyait une tête tranquille. Est-ce lui? Il occupait
La place de l'autel futur. Vous ne pouvez pas dormir à cet endroit!
La bande magnétique se déroulait. Il perçut les chuchotements d'un concert.
Je ne dors pas. Cette nudité! Au centre géométrique de la croix!
Ils se dévisagèrent autant que l'obscurité permettait à l'œil humain
De reconstruire l'autre. — Vous ne dormez pas parce que vous ne trouvez
Pas le sommeil? demanda Pierre. La chemise pendait au même piquet.
Un fruit alourdissait la poche. Lune! À la place du soleil de l'écriture!
Lune éclaire ce qui est en train de se passer sur ma propriété!
Je ne vois qu'un homme réduit au silence. Et ma petite putain
Qui s'enfuit en croyant ne pas laisser de traces! Lune attise la surface
De ce qui m'appartient! Qu'ils croient que je possède le feu! Putain
En fuite dans les dunes, elle retournait d'où elle venait et l'homme
Se tenait debout comme s'il ne pouvait plus rien lui arriver.
Chant douze
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Grillons, chouette et pneus. La nuit, cessaient le chant des oiseaux
Et la rumeur des voisins. Cessaient les cris d'enfant. La nuit en finissait
Avec cette apparence de vie sociale limitée aux soins. Nuit couperet.
Il n'était plus dans le fauteuil près de la fenêtre. On avait attaché
Un pied du lit à un piton celé dans le mur. Ses poignets pouvaient
Se toucher, saisissant en général l'inhalateur d'eucalyptus. Nuit mesurée.
Une heure après la tombée de la nuit, il pivotait et sa tête se retrouvait
À la hauteur de la lampe éteinte pour l'occasion. On l'allumait le matin,
Pour écarquiller les yeux et elle pénétrait dans la matière cérébrale.
L'été, mais aussi vers la fin du printemps et au début de l'automne,
On laissait la fenêtre ouverte. L'angle inférieur droit était encore
Divisé par des pans de toitures. Une crête d'arbre montrait ses oiseaux.
On lui avait coupé les jambes parce qu'il était fou furieux. Ou bien
Il avait perdu la tête parce qu'il avait perdu l'usage de ses jambes.
Grillons bavards! Je connais tout de vos modulations. Nuit surpeuplée.
Il se hissait contre l'ombre, sentant l'effort de la colonne vertébrale.
Une chouette dialoguait avec ses proies. Rien de sinistre cependant.
Une attente qui se concluait par une autre attente. Alba serena.
Des pas demeuraient sans objet. Il se nourrissait de cette cadence.
Pendu comme un jambon à une potence, il guettait les apparences.
Voici un piéton pressé d'en finir avec le jour encore vivace.
Des fenêtres descendaient, guidées par une arête verticale. Un volet
Claquait à intervalle précis. S'il se met à pleuvoir, nous fermerons
La fenêtre. Il haïssait les jours de pluie. Dans son obscurité tenace,
Le compresseur vibrait. Un pendule de sérum s'immobilisait. Temps
D'une accélération propice aux visions dantesques. Un personnage
Travestissait le voyage intérieur. Parallèlement, il voyait la réalité
Dans une fenêtre. Pneus sur l'autoroute. Incessants trajets de l'utile
Et de l'agréable. Les phares brouillaient les pistes. Le jour de la Vierge,
Ils fermaient la fenêtre à cause de l'affluence. Tu ne dormirais pas.
Il ne dormait pas. Son corps était à l'œuvre d'une observation fébrile.
Ses sens se rejoignaient sur le terrain des perceptions. Combien de temps
Peuvent durer ces calvaires immérités? Ils injectaient la nourriture
Et se taisaient. Il pouvait voir les épaules des passants si son corps
Agissait sur le corps. Il voyait des épaules pressées. Continuant
Son ascension le long du piquet de la potence, il découvrait la nuit
Telle qu'elle lui était déjà apparue, une nuit égale, une ressemblance
Poussée. Des remontées de chile provoquaient des contractions douloureuses
Du visage. Vous n'avez pas fait? s'étonnait quelqu'un au réveil.
Il vit passer doña Pilar abritée sous un châle. Elle marchait dans
Des espadrilles. Mais le vent oblique ne rapporta pas l'odeur. Le vent
Se laissait envahir par la nuit et il finissait par ne plus rien
Rapporter. Vent-chien fatigué par un usage excessif de la fidélité.
Doña Pilar était pressée. Elle se hâtait toujours la nuit, venant
De sa maison ou y retournant une ou deux heures plus tard. Le vent
Gémissait sous elle. Couché le vent! Et l'odeur de rose et de poivre
Ne montait pas. Il s'étira jusqu'à la douleur. Elle allait n'importe où.
Il ne savait rien des petits secrets des uns et des autres. Rien d'autre
Que l'odeur de leur passage si le vent n'était pas en laisse. Son coude
Saignait sur la tranche du pied de lit. Il confectionna les divers
Bourrelet destinés à amortir les appuis. Torsions des draps, de la chemise.
Il agissait autant avec les dents, répandant l'odeur acide de sa salive.
Le vent se coucha enfin. Doña Pilar glissa dans l'obscurité des orangers.
La chouette couina, indécise. Quelle est la dimension des victimes?
Il trouva tous les points d'appui habituels. Son corps s'affaissa à peine.
Passage de l'exercice à l'expérience. Les courroies cessèrent leur cri
D'alarme. Il aperçut le haut de son crâne dans le miroir qu'ils élevaient
À la limite connue de son regard. Il n'avait jamais poussé plus loin
L'analyse du visage. Par crainte, peut-être. Ou doutant que la nuit
Fût une assistante loyale. Plus tard, peut-être. Ajoutons cette distance
À la relativité des révélations futures. — Rien fait! Vous allez gonfler
Comme une montgolfière! Rires travaillés à la fraise. Étau-limeurs
De leur affection. Il remettait aussi à plus tard le récit de sa souffrance.
Le miroir s'obscurcissait ensuite. Ou il n'y pensait plus. Un passage
De la rue à une destination inconnue venait d'éveiller son attention.
Il suivait les grillons dans leur mesure. Le vent nichait sur le trottoir.
Le visage blanc de doña Pilar s'apparentait à un masque de carnaval.
Le châle subissait les conséquences des coups de talons portés sur
La chaussée. Mollets blancs aussi, pointus comme des doigts, cisaillant.
Il s'immobilisa à cause d'un cliquètement de la machine. La nuit
Exagère. Assise sur le vent qui se laisse caresser, elle portait la femme
Vers son obscurité. Sans souffrance, cette disparition. Comme s'il était
Possible d'espérer. Il traversa la douleur de l'étirement sans un cri.
Elle disparaissait. Bien sûr, elle reviendrait de ce voyage provisoire.
Sans le vent. Comment imaginer partir, même pour revenir et continuer
De réfléchir aux conditions d'une disparition qui ne porterait pas
Son nom. — N'en parlez pas, Jean! Je vous en supplie! Taisez-vous!
Pourtant, en invitant le vent à ne plus se prendre pour un chien.
Imiter le vent homosexuel, sa trajectoire de spirale, chapeaux des femmes
Arrachés aux chevelures décoiffées, doigts sortant du pare-brise,
Train des couchettes aux vitres embuées, gel des souliers un matin
De rentrée des classes, les glissades des enfants, les couvertures tirées
À soi, livres aux illustrations faussement tolérantes, discussions
Des patios tandis que les enfants exploraient le trou d'une serrure,
Pêle-mêle du vent couché comme un chien, pot-pourri des passages anonymes,
Reconnaissance d'un visage ou d'un style, vent ramassé par les mains,
Où aller? D'où revenir? Qui imiter sans risquer de s'approprier les pensées
Au détriment de la forme? Lenteur et non pas immobilité. Doña Pilar
Disparut. Plus rien dans la rue. Un rectangle de lumière signalait
Une fenêtre aux volets clos. Gouffre d'une entrée dont le portier
Étincelait. Les grillons reprirent leur marche, houloulant la chouette
Et rapides les pneus sur l'autoroute. Rétablissement sur deux jambes mortes
Ou plus exactement tuées. La vie se ferme quelquefois au lieu de s'achever.
Le chien qui passait en pissant les murs n'était pas le vent. La lune
Était la lune en attendant d'être le soleil. La nuit la nuit. Le jour
Le lendemain. Le sommeil l'insomnie. Pas de réveil à la source. Retour
Des autres en fanfare. Qui étais-tu? Point de pivotement de la question.
Il s'en éloignait malgré les efforts de mémoire. Le temps se rapetissait
Jusqu'à l'expression et de l'expression à la clarté de la conversation.
Ochoa passa au bras d'une donzelle. Elle secouait une chevelure intense.
Il n'était donc pas le pédéraste que je m'étais imaginé en écoutant
Le témoignage des autres cet après-midi. S'il n'avait reconnu la fille,
Il eût imaginé un travestissement pour continuer d'imaginer. Ochoa
Et la fille, Raïssa peut-être, se hâtaient vers la porte d'un hôtel.
La potence des solutions nutritives s'inclinait dangereusement.
Ils s'embrassèrent. Quelle valeur peut-on accorder à un témoin qui consomme
Des produits hallucinogènes? Langues agitées de sensations exactes.
Le vent remuait la queue. Quelle est la différence entre le plaisir et
Le plaisir? En général ils ne répondaient pas à ses questions. Ils éludaient
Les exactitudes. La conversation devenait obscure pour qui n'en possédait
Pas la clé. Grillons verbeux! Laissez la chouette jouer avec ses focales!
Raïssa, si c'était elle, mais il n'en connaissait que le vol d'hirondelle,
Se laissait emporter. Ochoa, Christ d'un jour, et Amour de la nuit,
Guidait une créature conforme à sa recherche d'un double palpitant
Comme un organe extrait au cours d'une dissection pédagogique. Je suis
Ce devin de l'instant suivant. Grillons du texte! Le vent s'intéresse
À vos fourreaux! La potence se pliait dans le sens d'une explication
Qui serait inévitablement demandée à la première heure. Ne pas penser
À cette réplique. Maintenant, les corps s'imbriquent. Il pouvait voir
Son visage noir dans le miroir, tête penchée pour gagner un fragment
De distance. La longue-vue avait été confisquée suite à une plainte
D'un voisin de façade. Il regardait quelquefois dans les verres. Le vent
Se recroquevillait dans les pieds des amants. Traduis demain ce que tu vois
Cette nuit. En texte carré comme une fontaine. Ils fendaient les chemises.
Sillons des surfaces. Des organes se conjuguaient. Je suis ce voyeur
Sans optique. Chouette! Transportez-moi dans des lieux moins propices
Aux solutions. Le col-de-cygne hantait l'obscurité, courroies pendantes
Aux boucles indéchiffrables, comme un animal en cours de métamorphose.
Ils graissaient les cuirs troués par leur soin. Pneus! Noyez mon chagrin
Dans vos effets sonores. Ochoa continuait d'explorer les fissures blanches
De la chemise qu'elle lui donnait comme préfiguration de la dernière
Fraction de seconde. Il jetait des regards rapides dans les abîmes de la rue.
Grillons jacasses! Vous n'arrêtiez pas de grillonner. À deux, vous peupliez
La nuit de sarcasmes adressés à la stagnation des lits. Grillons poissons
Des rigoles activées par les mictions des somnambules. Raïssa gémissait
Ou commentait sa lente dépossession des seins. Une injection de Mescal
Ajouta un premier miroir. Il glissa le long de la potence et se perdit
Un moment dans la complexité-spectacle des motifs de la tapisserie.
Les grillons maintenaient une certaine cohérence. La chouette se taisait.
Si l'influence des pneus vous empêche de penser à autre chose, nous
Vous proposons ces écouteurs dernier cri de la technologie "Surface
Intermédiaire". Toujours mettre quelque chose entre soi et le monde.
Évitez la poésie et autres effets du texte. Ils remplaçaient d'office les
Rétrécissements de la focale par la planéité des images et la mesure
Des divertissements musicaux. Mescal, personnage à la fois convenu
Et secret, lisait des vers anciens, assis au bord du lit comme sur la berge
D'un canal d'eau verte. Ochoa, moins sonore, occupait l'aplomb de la nuit.
Raïssa, ou une autre petite putain, supprimait les intermédiaires.
On découvrait un corps connaisseur des pratiques érotiques. Cette nudité
Vainquait la timidité naturelle des immobiles. Ochoa donnait l'exemple
En pénétrant dans la putain, à l'image du Christ descendu de la croix
Sur les épaules de ses amis. Chouette, perce l'œil de mes solutions!
Le livre que Mescal tenait entre ses mains se multiplia et sa voix
Traça un contexte de grille. "Que dis-tu à la fidélité des autres
Qui en savent plus que toi sur l'existence d'un monde meilleur
Que celui que tu as voulu quitter en retournant la violence contre toi?"
Mescal descendit. Les fleurs pourrissaient sur le dallage du parvis.
Il interrogea la nuit pendant une minute. La fontaine s'éteignait.
Ensuite il s'humecta le visage et continua son chemin. Calme des grillons.
La nuit, il ne dialoguait avec personne. Il rencontrait des gens pressés
De sombrer corps et âme dans leur intimité. Connaissant le chemin
De mémoire, il ne craignait pas l'obscurité et s'amusait même à fermer
Les yeux en traversant les rues. Faciles façades de mon village! Impostes
Comme des têtes de poissons coupant la surface d'une eau tranquille!
Arcs et ogives! Il paraissait glisser sur les choses sans les toucher
Et elles ne renvoyaient aucun signal de réalité. Soupiraux des bouteilles!
Des chats grattaient aux carreaux. Il tapait du pied pour les effrayer
Mais aucun son ne résultait du pavé. Angoissante, cette réduction
Au silence et peut-être à l'invisibilité! Il croisait des chiens dociles
Et les suivait jusqu'aux limites raisonnables de la cité historique.
Le vent égratignait ses joues. En se hâtant un peu, il arriverait
Peut-être quelque part. Il fallait lutter contre la fatigue des membres.
Il ne volait pas les bicyclettes oubliées contre les murs. Il se contentait
D'en faire tourner les dynamos. Il éprouvait du plaisir à comprendre
Les mécaniques de chaque instant matérialisé. Il aurait ouvert le ventre
Des horloges publiques s'il avait eu la patience d'emporter avec lui
Une échelle. À l'entrée de l'hôtel, le portier ne clignotait plus.
Il entra la clé dans la fente verte. Le haut-parleur grésilla. Grillons,
Ne recommencez pas à déplacer les fréquences! C'était bien la clé!
Bonne nuit, monsieur Mescal! Voix automatiques des systèmes de reconnaisance.
Il frémissait à chaque expérience d'effraction. La porte s'ouvrit.
Le hall d'entrée était éclairé par des plinthes fluorescentes. L'escalier
Mécanique émit une vibration, comme si son système de reconnaisance
Était capable de faire la différence entre une véritable présence humaine
Et un personnage né de l'imagination. Mescal se régalait de ces moments
Où les systèmes s'approchent de l'erreur mais il n'avait jamais provoqué
Que des débuts de fonctionnement. Clac! Un moteur envoyait un signal
À son condensateur. Il monta par l'escalier. La minuterie de l'éclairage
Échappait au contrôle des systèmes. Il décomptait mentalement, arrivant
Devant la porte à la seconde précise où l'interrupteur recevait le signal
Du relais. Cloc! — Mais vous n'êtes pas celui (ou celle) que j'attendais!
Il ne répondait rien et entrait sans y être invité. Chambre morose
Où l'esprit en proie au désir ne trouve pas la sérénité nécessaire
Pour matérialiser les produits de la réflexion. Il buvait un verre
En observant les changements infimes des objets confinés dans l'espace
Retrouvé. — Je ne pensais pas venir ce soir, dit-il. Vous attendiez
Quelqu'un? Le drap était plié à l'équerre, ce qui n'était pas de son goût.
Comment ne pas haïr ces manies obscures de l'autre? — J'attendais
Le Christ. Elles attendent l'homme par qui la croix est arrivée. Femmes
Faciles! Un chat de porcelaine griffait l'air d'une lampe. — Plus tard?
Fit-il comme si ce projet était inconcevable dans les conditions de secondes
Actuelles, vous n'y pensez pas! Il caressait du bout des doigts le dos
Des coquillages incrustés dans le couvercle de la cassette. — D'ailleurs,
Ajouta-t-il avec une nuance d'ironie, cet argent est à moi! Il aimait
Le rougissement de honte. Vous ne pouvez pas savoir à quel point
Cette honte est véritable! Honte de la femme surprise en flagrant délit
D'hypocrisie sexuelle. Il lécha une pierre précieuse entre les seins.
Il descendit. Chemin à l'envers. Il croisa Ochoa qui sifflotait en regardant
Le ciel. Raïssa remontait un bas, pied calé sur le rebord d'une fenêtre.
— Je suis pressé, dit-il en passant. Je suis toujours pressé de me couper
Les veines du poignet. — Pourquoi? demanda Raïssa qui le connaissait un peu.
Il descendit encore. Il allait vers la mer, voyait de loin les émergences
De l'ancien parc à crustacés. Doña Pilar avait retroussé le bas de sa robe.
Christ. Il remarqua les traces de dents sur la petite croix d'argent
Qu'elle portait au cou. — Je suis pressé, dit-il. Elle ne s'arrêta pas.
Il la regarda entrer dans les roseaux. — Je ne peux pas être seul
À ce point! Il emprunta un chemin de planches, croisant les pédalos noirs
Et les façades des guinguettes. Christ! s'écria-t-il en apercevant
Les premières vagues. Ma vision s'achève sur un constat d'échec!
L'aiguille atteignit un point d'infiniment petit. Circulation lente
D'un nouvel afflux. Il s'agenouilla. Le sable était mouillé. Je n'ai
Jamais été aussi loin! Mais c'est encore un échec. La lune dénaturait
La surface. Impossible de traverser l'infiniment grand. Mon esprit
Se refuse à cet exercice. Selon moi, il faut retourner l'arme contre soi
Pour avoir une idée de ce qui est en train de se passer sous nos yeux.
Mais que peut un personnage contre les immobilités mentales de son créateur?
Chant treize et premier du dernier acte
Mélange des faits et du chant dans l'esprit de Françoise Garnier
Voici les cris qui réveillèrent Françoise Garnier dans la nuit
Qui commençait: — Putain! Ton père a honte de toi! Comment te pardonner!
Comme si nous avions besoin de ça! Je ne veux plus te voir dans cette maison!
Cris de femme. Pepa avait prévenu madame Garnier: — Vivre à côté
De la maison des anarchistes est un véritable calvaire mais Françoise
Avait signé le bail de location en souriant. Des anarchistes? Une bande
À Bonnot? Pepa avait vérifié les paraphes en expliquant un peu la situation
Et Françoise Garnier était rentrée dans son domicile provisoire en se disant
Qu'il n'y a rien de pire que les cris des enfants et les conversations
De poivrots pour perturber son inspiration. Elle redoutait aussi les bruits
Qui réclament toute l'attention pour être identifiés. Dans ses oreilles,
Vivaldi susurrait les harmonies d'un être réductible au contrepoint.
Elle laissait la fenêtre ouverte en face de son écritoire. Quelquefois,
Un détail lui inspirait une autre insignifiance. Elle assistait au coucher
De la lumière en observatrice des surfaces, peu soucieuse des relations
Et des implicites. La nuit devenait plan. Elle s'endormait si l'horloge
Cessait de marquer le temps, ce qui arrivait invariablement si elle
Avait trop mangé au dîner. Pepa, qui s'occupait aussi du ravitaillement,
N'écoutait que la raison de la langue. Ses plats de charcuterie embellissaient
Une table chargée d'un lendemain plus proche de l'idée qu'elle avait
Du plaisir des femmes. Une cigarette achevait le tournoiement par un arrêt
Aussi brutal qu'inattendu. N'écrivez pas sur les gens, conseillait Pepa
À celle qui revenait sur des évènements lointains avec la minutie des mantes
Au repas conjugal, "elle" se voit toujours autrement. Idée centrale
Des agacements de Françoise. Une goutte d'encre, vieux principe, maculait
La bouche entrouverte de l'étrangère. Vous êtes seule? lui demandait-on
Quelquefois comme si on pouvait ignorer que tout le reste de la famille
Avait sombré dans la mer suite à un virage mal négocié. Elle revenait
En adulte. La route avait changé et le rocher de Saint-Patrick s'était
Amenuisé, conséquence de l'érosion ou des travaux d'élargissement du virage.
L'enfance sait. La maturité continue avec le sentiment de pouvoir y arriver
Avant la mort. Vieille, elle eût une oeuvre, même relative, à opposer
Au temps compté. Pepa considérait les plumes cassées avec compassion.
Acier des plumes de l'enfance, or des plumes d'adulte, transmutation
Des métaux qui figurent le temps. Une coulure embrase les derniers instants.
Putain! Je ne veux plus te voir! Christ! La rumeur disait la vérité!
Françoise se pencha à la fenêtre par-dessus les géraniums, petits seins
Dans la végétation mesurée des balcons. Il y avait de la lumière chez
Les anarchistes de la maison d'à côté. Un rideau sortait dans la rue,
Queue des phénomènes intérieurs. On entendait la plainte de la putain.
S'expliquait-elle comme on tente de le faire devant ses juges pour échapper
À un châtiment exemplaire? Françoise attendait le premier claquement du fouet
Sur cette chair encore marquée par le plaisir. Gouttes d'encre
De mon ancienneté, jalonnez mes dérives! Ils punissent la femme déroutante.
Ils s'en prennent aux petits cailloux du chemin, aux épines des têtes curieuses,
À la pertinence d'un moment d'expérience. Gouttes d'encre buveuses
De papier, décrivez l'attente et la fin, limitez le vocabulaire pornographique
Et la phraséologie des procéduriers. Gouttes semblables à toutes les gouttes
De sang humain, ne jaillissez pas, coulez! Je suis dans l'antichambre
Du récit. Nuit pliée. Mes gouttes suivent les pliures de ma propre peau.
Petite putain inattendue, je ne t'ai pas non plus devinée. Putain novice
Et si proche de la vérité de l'instant. Femme du Christ! Pourquoi pas
Un androgyne traversant notre imagination comme solution à notre angoisse
Présomptive? Putain! Je vous avais prévenus! Chassez cette plaie
Au lieu de chercher à la refermer! Premier coup de fouet, premier écho
De la peau qui nous sépare, première audience du plaisir retourné comme
Un gant. Cette putain fermait la bouche comme un taureau blessé.
Françoise avait éteint la lampe. Une goutte d'encre finissait d'influencer
Sa langue. Voulez-vous que nous changions de conversation? Pepa haïssait
Les rebondissements sur les plans inclinés de la réalité. Sortir ensemble
De ce périmètre de jardin. Pas un portrait d'homme sur les murs. Un paysage
De mer et de rochers, trop évocateur. Pepa conseillait à la boniche
De laisser la poussière se déposer sur le sous-verre. Opacité d'une attente
Si différente de celle qui vous amène ici plus de vingt ans après les faits.
— Nous irions cueillir les fleurs de cet automne si doux. — Venin
Des simulations. Leurs bicyclettes dressées dans les thuyas. La mer
Ramenant des trouvailles. Nous irions visiter des ruines évocatrices.
Embruns des ailes. Qui est cette putain? Entre l'enfant et la femme,
Cette putain du Christ! On entendait doña Pilar raisonner facilement.
Cuir des fouets passagers, on ne vous aime pas assez. Les cris sortaient
D'une autre bouche. Petite putain mise au monde pour détruire ma vie
De femme! Cuir des lanières et du manche. Si vous passez devant chez moi,
Entrez. Mon patio est exemplaire. Vous montrerez vos seins à un carré
De ciel. Voici la colonne des tristes. Enjambez les rehauts. Traversez
Les transparences. Buvez les traces. Cuir et gouttes. Vous punissiez
L'enfance achevée pour donner une leçon à la femme future. Cela n'arrive
Pas à toutes les putains. Mais toutes les putains n'atteignent pas cette
Perfection. Toutes les putains ne sont pas les putains qu'on imagine!
La lumière de leur patio s'éparpillait dans la nuit verticale. Dilution
Des étoiles à cet endroit du ciel. Françoise monta un étage et se retrouva
Dans la galerie. Quand les autres descendent dans la rue, moi je monte
Dans les toits, pensa-t-elle en s'installant dans les craquements
D'un fauteuil. Les cris de la dispute n'avaient pas perdu leur intensité.
On entendait les répliques furtives de la putain. Le fouet cinglait.
Quand les autres descendent dans la rue, moi je monte dans les toits!
Fuites imitées de l'enfance. À Paris, ils possédaient un toit. Zinc
Des moineaux. Elle repérait les traces discrètes de l'acide. Paris
Broui. Quand vous reviendrez, n'oubliez pas mes cartes postales! Paris
Plagié. Vous habitez Paris! J'ai lu un tas de choses sur les poètes!
Paris des imposteurs. Le toit appartenait plutôt aux fusillés, aux
Décapités, aux pestiférés, aux morts de faim, aux putains nécessaires
Comme un mal, aux candidats, aux consommateurs, aux élus, à la gouaille,
Aux terrasses, aux entrées officielles, aux injustices flagrantes
Et aux délits supposés, Paris, vous comprenez, c'est loin maintenant!
Putain! Les cris s'espaçaient, diminuaient, devenaient étroits comme
Un entrejambe, ne portaient plus aussi loin dans l'esprit à l'écoute
Des drames quotidiens. Putain! Ma honte! Demain! Les jours suivants!
L'oubli qui ne s'installe pas! La dernière seconde d'amertume! Et toi
Encore vivante pour témoigner de ma souffrance! Petite putain! Ta mort
Ne me consolerait pas! — Avec Pepa, elles parcouraient les plages infinies
Et les zones agricoles plastifiées. Ruines des tours et des remparts.
On trouvait de l'ombre et elle était occupée par des nudistes. Polopos!
Personne ne lui demandera donc de cesser de crier! La nuit atteint
Son milieu. Je ne dors pas. La putain est dans son patio, tournoyant
Entre les vases. La lumière montait et se diluait. Rideaux extraits
Par une aspiration du dehors. Elle entendait les agissements des palmes.
Un oiseau piailla, dérangé par le faisceau qu'elle promenait sur l'air
Noir. Montez si vous vous sentez malheureuse. Raïssa escalada le mur.
Elle la retrouva dans le jardin. Visage mouillé des petites putains
Surprises en flagrant délit de commerce avec les hommes. Elle offrit
Son bras. Vous saignez, dit-elle en posant un doigt sur une plaie de la joue.
Ses griffes! — Je n'ai pas vu ses yeux, dit Françoise. Elle poussa la putain
Dans l'obscurité d'un salon qui sentait l'encaustique. Photographie
Panoramique de Paris. Elle frotta doucement l'allumette contre la pierre
D'un angle. Ce n'est rien, les griffes des animaux qui vous jugent. Venez!
Un miroir reproduisait leur rencontre. Si vous regardez attentivement
Ces femmes, vous verrez à quel point l'homme est étranger à leur beauté.
Petite putain! Quinze ans! Seize! Beau visage de la passion pour les formes.
Je ne te ressemble pas. Elles visitaient le miroir. Putain! Où es-tu?
¡Madre! Cette putain s'est envolée! J'ai oublié de lui arracher les ailes!
Claquement des portes, déchirures de rideaux. Des babouches traînaient
Sur le pavé du patio. Attendons le silence. Il finit toujours par s'imposer
Aux pipelettes. Françoise augmenta la lumière en agissant sur la tirette.
Petite putain! Tu voulais tromper ton monde. Ils le tueront. Tu as toujours
Su qu'ils tueraient tout ce que tu touches de la pointe des seins.
Encore un peu de lumière. Voici tes yeux. Petite déchirure de la paupière.
Ses griffes! Elle fond sur toi si tu te prostitues. Possession des enfants!
En quoi consiste le trésor des parents? Mange les friandises que j'offre
Aux petites douleurs des boursouflures et des griffures. Mange dans ma main.
Qui est-il? Pourquoi cette passion soudaine? Cet abandon public? Cette faute
Capitale? Ne pense plus aux toits de Paris et reviens avec moi sur le fil
De ton histoire. Petite putain qui ne regrette rien. Dis-moi ce que tu sais
De lui. Je ne te trahirai pas. Christ ou amant? La croix ou le couteau?
Choisis! Putain aux petits seins! Petite chatte griffée par l'animale
Qui te possède encore! Le miroir est approximatif. Mes yeux sont plus
Fidèles. Cesse de penser à ton Paris prospère! Voici la chair de l'enfance!
Sang séché des joues. Cheveux défaits. La chemise s'ouvrait sur un dos
Interminable. Quelle animale t'a possédée à ce point? Petite putain!
Voici le silence. Je te l'avais promis. N'as-tu pas acquis cette habitude
Du bonheur? Orbite des passionnés. On ne s'éloigne guère de l'instant
Propice. Reviens avec moi si les putains sont pardonnables. Dehors,
L'humanité s'apaise comme un animal vaincu par la fatigue du voyage.
Passage des chiens. La lune coupée par l'angle d'une tour posée
Sur une poussée volcanique. Le chemin est visible par reflets de schiste.
Pepa sera jalouse, je la connais! Cette fois elle m'emmènera jusqu'au rocher
Fatal. Elle ne dira rien mais nous y serons. Eaux profondes d'un instant
Dont j'ignore la durée. Les putains jalousent-elles les amoureuses?
Que sais-tu des animales? Petite souffrance de ta surface. Elle ne pénètre
Jamais. Elle atteint l'extrémité des nerfs, fouaillant l'air humide
De tes cris. Qui suis-je? Un seul mot, s'il te plaît! N'ouvre pas la bouche
Pour autre chose que ce mot qui te brûle la langue. Miroir à deux faces!
Abîme des dos-à-dos. Voici l'instant que ma promesse s'étonne de te donner
Encore. Coulures des lys envahissants. Lointains des fenêtres. Prostitution!
Mère! Je retrouverai cet instant! Ce n'est ni le plaisir ni la tranquillité!
C'était le bonheur, je le sais. Ce sera mon pied de nez à cette mort
Qui conditionne vos discours aux filles. — Et Raïssa se penchait
Pour déverser sa haine dans le patio voisin. Françoise Garnier se tenait
À l'écart, indécise et souffrante. Le scandale s'épanche à une vitesse
Croissante. Des persiennes se soulèvent sur des chambres obscures.
Vous! dit Raïssa en se tournant vers Françoise qui revient dans la réalité
Avec des précautions d'enfant fautif, ne lui ouvrez pas la porte!
Elle monte! Et Françoise dit qu'elle ne peut plus rien, elle le dit
En français pour ne pas être comprise. Raïssa tourne la clé au paneton
Brisé. Cette clé! Plus rien! Nous ne sommes plus seules. Les personnages
Reprenaient corps. Plus haut! dit Raïssa en montant vers la terrasse.
Françoise la suit, lente et facile. La porte du dôme n'a pas de clé.
Raïssa voit les patios, les pentes, les éclats de verre des fenêtres,
Elle reconnaît cette topographie que l'enfant franchissait naguère
En conquérante du voisinage. Raïssa! Putain née d'une honnête femme!
— Vous avez forcé ma porte! — Le monde appartient à ma vengeance! Raïssa!
La mère, en chemise, fondait sur les ombres de la terrasse. Oiseau
De malheur! Ce n'est pas toi que je poursuis! Et la chouette se déplaçait
Sur un fil. Cette porte, dit la mère, vous la lui avez ouverte! La chouette
Atteignit l'arête de la cheminée. Les cheveux de Raïssa brillaient
Sous la lune. Putain! On ne va jamais plus loin que la mort! Françoise se
Penche dans la rue. — Je ne sais pas quoi faire! dit-elle à un passant
Immobile. — Ce n'est pas la première fois, dit-il. Françoise revient
Au milieu de la terrasse. La chouette s'est envolée. Raïssa a le vertige.
Si elle tombe, pense Françoise, ce sera un accident. Raïssa tombe
Et c'est un suicide. La mère lance son cri contre la nuit. Françoise
Descends, ouvre les portes, ne les referme pas, cherche la rue, le passant,
Le corps de Raïssa qui se plaint d'une douleur lointaine. — C'est
Un suicide, dit le passant. Françoise s'arrête au bord de la flaque
De sang. Je serais Jean si Jean n'était pas Mescal. En haut, la mère
Fait des signes dans le ciel. On ne l'entend plus. Raïssa voit l'autre
Monde par intermittences. Elle veut en parler mais le sang envahit
Sa bouche. Petit taureau de combat, l'épée a bel et bien transpercé
Ton cœur d'adolescent. Jean! Pepa! Felix! Pilar! Cayetano! Guillén!
Flores! Alfonso! Gérard! Pierre! Femme de Jean! Enfants de Cayetano!
La grand-mère paralytique était sortie sur le seuil, incrédule. Raïssa!
Petite putain! Françoise se mit à attendre la fin du drame. Dans l'ombre,
Elle mesurait ce temps accordé aux personnages présents et en route.
On poussait la chaise de la mémé vers le lieu dramatique. Raïssa trempait
Dans son sang. Elle voyait l'autre monde. Pas un mot sur Ochoa selon
Les témoins interrogés plus tard au procès. Don Felix arrivait justement,
Suivi de don Alfonso qui renseignait les gens sur les limites de son métier.
Descendez, doña Cecilia! conseillait-on à la mère qui continuait d'adresser
Sa supplique à la nuit exemplaire. Descendez! Votre fille a besoin de vous!
Elle ne descendait pas. Elle habite ma maison, pensa Françoise. Cecilia!
Cria la vieille qui conduisait son chariot à coup de canne, poussant
Sur le pavé de toutes ses forces. Cecilia! Raïssa! Mes filles! Françoise
Souffrait. Votre maison, disait don Felix et doña Pilar le tirait par
La manche pour qu'il se tût. Oui, ma maison, ma terrasse, mes voisins
De patios et de toitures. Ma tranquillité. Mes recherches. Pepa qui dort
À l'autre bout de la nuit. Elle me promettait l'indifférence, le superficiel,
Une traversée de l'horizontale, des rencontres furtives, une attente
Des éphémères de la vie en terre étrangère. Fragile, elle ne cessait
De reculer, repoussée par la maison dont la vieille franchissait le seuil
En réclamant de l'aide. Cecilia! Pas toi! Françoise s'échappait, attirée
Par le silence qui pèserait désormais sur sa connaissance du personnage
Sacrifié ce jour-là à l'imagination. Doña Pilar s'interposa. — Françoise!
Que s'est-il passé? — Rien, dit Françoise. — Où est-il? — Qui est-il?
Françoise ouvrit les mains de doña Pilar, y enfouissant ses propres mains.
Ochoa! cria don Felix comme s'il venait de le voir. Mais ce n'était
Que la question adressée à son régisseur. Don Guillén revenait de la nuit
Passée à piéger les renards. Il ne pensait plus à Ochoa. Christ! s'écria
Doña Pilar. Françoise mit le pied sur une imposte et se hissa contre un mur.
La nuit glissa ensuite sur elle. Mon jardin! Elle n'avait pas été loin.
Mais le silence était consommé. Elle but à l'aveuglette une eau rapide.
— Je serais Jean si Jean n'était pas Mescal. L'eau coulait sous elle,
Intolérable. La nuit se finira sans moi! déclara-t-elle à l'obscurité.
L'eau cherchait les capillarités de son corps. De quel autre monde
Faut-il chuter pour en finir enfin? Ils quitteront ma maison avant
La fin de la nuit. Maison désertée par les personnages de la vie réelle.
On peut être enfin seul si les suicides ne laissent pas de traces.
Ravissement à l'idée que Pepa serait la première à l'apprendre.
Chant quatorze
Notes sur le narrateur
Il était trois heures dans la nuit quand Ochoa aperçut le toit
De sa maison. Pas de lumière sous le porche. Ochoa vivait seul.
L'éclairage public n'atteignait pas la clôture de son jardin.
Il ne se hâtait plus. Dix minutes le séparaient de son lit.
Il couchait dans la couverture. Sa laine était mélangée de débris
Contractés par l'usage des sols. Des éclats de coquillages,
Aussi minuscules que possible, appartenaient maintenant à ce musée
Des errances. Il avait conservé le vaquero et la chemise, ayant plié
Le vaquero dans la chemise et roulé la chemise au bout d'une ficelle.
Nuit nue, me voilà! Je n'appartiens plus à la terre. Voici mes bêtes
Dans un enclos, silencieuses les bêtes héritées de l'habitude
Et de la résignation. Elles le regardaient à travers les planches.
Nuit nue, me voilà! J'ai parcouru le court chemin qui me sépare
Des autres et je n'ai trouvé qu'un instant de plaisir. Voici mes arbres
Fruitiers, mes amandiers, mes oliviers et mon âne patient qui attend
Toujours. Nuit nue, me voilà! Ma cheminée ne fume pas comme en hiver.
Voici mon bois coupé et mon séchoir. Un chien qui ne m'a jamais
Appartenu me regarde rentrer dans ma demeure. Un chien que j'ai toujours
Connu. Nuit nue, me voilà! Voilà de quoi je suis propriétaire. Voici
L'infini et le néant. Et encore le frémissement des bêtes qui s'assemblent
Pour assister à mon retour. Voilà la nuit nue et mon corps itinérant.
Il suivait le chemin, se fiant aux phosphorescences. Les talus montaient
Dans le ciel comme des échines. Homme nu au travail d'un déchiffrement
Des graphismes. Il passa au-dessus de sa maison. L'âne s'était déplacé.
Puis il descendit. On ne descendait pas longtemps. Cela se passait
Lentement, toujours de la même manière, ne rencontrant que des différences
De détail, un ravinement supplémentaire, la disparition d'un relief,
L'excroissance d'une racine longtemps immobile, presque morte, jaillie
De la paroi ou crevant la pierraille. Si j'étais seul, pensa Ochoa,
Je n'existerais pas. Comment exister si personne ne peut vous recréer?
La remise, près de l'âne, était traversée d'une ombre plus claire.
On voyait l'établi et la brouette renversée comme un hanneton pris
Au piège de la vitesse. Le chien prenait des précautions infinies.
Il n'entra pas tout de suite. Il jeta son baluchon sous la vigne hirsute
Et contempla la terre montant sans limites vers les sommets enneigés.
Il n'écoutait plus le concert depuis que la mer avait disparu derrière
Les jaillissements volcaniques. Il avait acheté une provision de piles
Et quelques cassettes vierges. Un peu de tabac aussi, roulé en cigarettes
Fines comme le blé en herbe. Le chien prétendait se faire caresser.
Ils ne l'avaient pas poursuivis longtemps. Il avait atteint la limite
De leur propriété et ils n'avaient pas franchi cette infime différence.
Ils avaient attendu longtemps, immobiles sur les talus, agitant les torches.
Il s'apaisa dans les tranchées d'un fleuve, peut-être le même fleuve
Qu'il pouvait voir quand les bêtes s'aventuraient au-delà de la propriété.
Des saignées de gypse plongeaient dans le néant des fosses. Il était perdu.
Sans le chien, il s'égarait souvent. Il ne connaissait pas le chien
Comme le chien connaissait la complexité de cette géographie des biens.
Le chien semblait aimer sa seule compagnie. Il le nourrissait
S'il y pensait. L'âne était mieux traité. Il croyait le connaître.
Il connaissait son goût immodéré pour les fèves et pour les poignées
D'une fleur qui n'avait pas de nom mais que les abeilles visitaient.
Les arbres mouraient comme des personnages de tragédies. L'herbe revenait.
La pluie détruisait des agencements qui n'avaient plus d'utilité
Et le vent menaçait d'emporter tout ce qui avait perdu un sens.
Il n'y avait pas si longtemps, il était moins seul, en proie au désir
Mais pas si seul, pas si abandonné. Le fauteuil continuait d'exister,
Avec ses coussins qui sentaient l'urine, avec une autre couverture
Qu'il donnerait à l'âne ou au chien un de ces jours, aux poules peut-être.
Le fauteuil formait une ombre compliquée sur la terre battue
De la galerie, compliquée aussi par la vigne traversée de lune et de soleil.
Il y avait eu des moments d'un réel bonheur de la conversation quand
On évoquait le passé. Il connaissait par cœur la généalogie de ce sang.
Il se souvenait même de certaines présences, à table, devant la cheminée,
En route vers les hauteurs, sous les arbres, en ce temps-là le fleuve
Coulait en hiver, une canne témoignait de cette eau, pendue à un clou
Sous les solives de châtaignier. Un fusil rouillait sans sa crosse.
Les verres avaient cette opacité de la paresse et de l'attente, des verres
Qu'il traitait avec nonchalance, les remplissant rarement de vin.
Les linges de la cruche pourrissaient sur un roseau tendu entre les murs.
Nuit nue! Mes mains s'accrochaient à des réalités furtives dont mes yeux
Voyaient la profondeur verbale. Je n'étais pas si seul, pas si désespéré,
Il n'y avait pas tant de choses à regarder sans en comprendre la nécessité.
Nous ne savions pas grand-chose les uns des autres. Nous ne savions rien
De la capacité de chacun à reproduire l'autre avec une fidélité de miroir.
Nous regardions les biens avec la tristesse de ceux qui ne s'enrichiront
Plus. La nuit couchait dans les objets familiers avec l'insolence
D'une jeunesse éternelle. Par-dessus les haies de roseaux, les niches
Du cimetière renvoyaient des reflets de lettres d'or. Montez, roseaux!
Montez encore d'un mètre! Je ne veux plus voir ces constructions hâtives.
Croissez jusqu'à l'impudeur! Que je ne vois plus cette grille de parois!
Et le vent! Ne transporte plus ces parfums de femmes en deuil!
Jadis, à part quelques soldats partis en conquérants ou en légionnaires,
On finissait dans ces échiquiers, concessions durables jusqu'à l'oubli
Inattendu, étonnant qu'on finisse aussi par oublier les détails absolus.
L'enfant croissait dans les eucalyptus et les pins, découvrait du haut
Des murs, éprouvait sa vitesse au contact des chemins, l'enfant s'étourdissait
Au lieu d'apprendre plus que ce qu'on exigeait de ses mains, enfant
Donné faute de pouvoir lui enseigner la richesse. Rien que cet enseignement
M'aurait sauvé de l'épuisement et des mauvaises postures. Je ne pense plus,
Disait l'adolescent à l'aïeul enfoui dans le fauteuil pissé de son attente.
— Tu seras soldat! prédisait le Mathusalem qui avait connu ce désir de partir
Pour être riche ou intelligent. Il évoquait des visages obstinés, soldats
Et commerçants, un poète qui écrivait des chansons, un marin qui entretenait
Des femmes, et des bergers, beaucoup de bergers et de cueilleurs de fruits,
Des hommes qui avaient changé de décor et qui n'avaient pas trouvé la force
De revenir dans ces conditions d'une humiliation bien compréhensible,
Bien compréhensible. L'enfant croissait dans ces existences lancées
Comme des pierres de l'autre côté du canyon, n'atteignant pas l'autre côté
Mais prometteuses malgré tout de cet écho parfait. Il y avait d'autres
Enfants. On trimait. C'était il n'y a pas si longtemps, Francisco Franco
Bahamonde flattait l'épaule du roi futur après l'avoir fait sauter
Sur ses genoux. Le portrait retouché du Caudillo figurait en bonne place
À l'église, avec son accompagnement de petites fleurs et d'ex-voto
Punaisés dans le bois dur et opiniâtre des lambris. D'où venait cette
Humidité? De quelle profondeur, de quelle cavité parallèle? Les enfants
Se poursuivaient sous l'influence des regards. Tu seras soldat, voulant
Dire qu'il n'était pas doué pour le commerce et que l'aventure réservait
Le combat et les reconstructions à l'homme en butte avec ses origines.
Intelligent, ils t'auraient proposé l'apprentissage de la menuiserie
Ou de la maçonnerie. Tu guidais les ânes sur l'aire de battage, les pieds
Dans les fèves dures, salué par des filles rugueuses, mordu des chiens.
Monsieur Fabrice de Vermort a pris possession de la maison un an après
L'engloutissement de Beñinar. Il avait touché une grosse indemnisation.
Ils ne donnèrent rien à ceux qui n'avaient perdu que le panorama, ceux
D'en-haut, les pasteurs. Ils montèrent pour faire des promesses électorales,
Plus tard. Ils payaient les cierges, pensant à relier le cimetière au réseau
Électrique pour donner une lumière automatique et pallier le nombre
Décroissant des vieilles qui entretenaient le feu mémorial. Des automobiles
Paressaient sous les pins. Ochoa pouvait les voir revenir ou simplement
Découvrir ce qui restait de tangible. Sur le mur d'enceinte, des affiches
Électorales firent bientôt leur apparition. ¿Por quién? ¿Y porque?
Fabrice de Vermort apportait régulièrement des fleurs à des hypogées
Surmontées de chapelles aux toitures d'ardoise. Il écrivait l'Histoire,
Ce n'était plus un secret pour personne et on le surprit même à s'en vanter
Quand il avait caché cette oisiveté à des autorités plus perverses encore
Que les marchandages de la démocratie. On le rencontrait à l'office,
Flanqué d'une femme et d'un domestique. La femme sentait bon et le domestique
Était rapide comme un oiseau. Fabrice de Vermort écrivait dans un carnet
Relié de cuir rouge. Il copiait aussi le nom des fleurs. Il ne voyait pas
D'inconvénient à montrer son écriture parfaitement géométrique. Il badinait
Avec les autres femmes et poussait les hommes dans les marges. Aux enfants,
Il souhaitait de bonnes études. La femme souriait et le domestique raflait
Les chapeaux des filles. Ochoa résidait légèrement au-dessus. Les maisons
Des pasteurs étaient vieilles comme le monde. Elles étaient entourées
De terrasses de pierres. Poussaient des amandiers et des oliviers. Ochoa
Possédait un oranger régulièrement pillé par les touristes. — Vous devriez,
Conseillait monsieur Fabrice de Vermort qui avait de l'influence, creuser
Vos idées. Ochoa creusait avec une pelle pointue comme un couteau. Creuser
La nuit dans le lit et le jour avec le soleil qui harcelait sa pensée.
Il creusait comme le lui conseillait Fabrice de Vermort, creusant nuit
Et jour pour ne rien perdre du temps précieux qui filait comme l'argent.
Depuis quand était-il seul? Il n'y avait plus d'ânes à acheter au marché
De Berja. On achetait des chiens et on s'amusait avec eux comme on s'amuse
Avec ses proches. Pisseux les coussins du dernier signe de vie familiale!
Y dormait un chat robuste comme une femme. Il réussissait quelquefois
À caresser cette âpre tête. Voici ma demeure et mes animaux! Voici le bien
Cadastral! Et voici la Renaissance de la physique universelle réduite
À un lopin de terre suffisant pour nourrir son homme et éventuellement
Sa femme si elle n'exige que le bonheur. Souvent sur le point de forniquer
Avec les chèvres, il jaillissait dans la poussière d'une immensité
Capitaliste. Nuit nue! Les bêtes dorment avec la même inquiétude. Le monde
Est désirable et je m'enfuis! Mais je reviens chaque fois plus humilié
Et la terre possédée depuis toujours me renvoie à des travaux de survie.
Un peu de soleil sur l'herbe mouillée, il n'en fallait pas plus à Fabrice
Pour retrouver le fil du plaisir de vivre. Il aimait les talus de l'hiver
Et les talwegs fleuris de coquelicots. Le passage furtif d'un animal
Le rendait euphorique. D'autres identifications fébriles peuplaient
Son imagination de promeneur intranquille. On entendait sa canne bleue,
Canne des pastels, chercher le meilleur du chemin pour y laisser sa trace.
Cette nuit-là, tandis qu'Ochoa remontait, lentement déjoué, Fabrice
Sortit de chez lui pour installer sa lunette d'observation. Un coin
Privilégié, entre l'aire de battage et la ruine circulaire d'un moulin
Qu'il n'avait pas connu. Le ciel plombait. Son domestique portait
Les instruments. Une femme en chemise scrutait le ciel derrière un rideau.
Plus bas, un feu mouvementait un paysage d'arbres et de murailles.
Ils préférèrent s'asseoir et fumer, l'un ses cigarettes à bout doré,
L'autre une vieille pipe qui lui brûlait la langue depuis qu'il avait vu
Du pays. Ochoa marchait, nu et désespéré. Le chien l'avait rejoint.
Il gratta plusieurs allumettes contre un pilier, illuminant chaque fois
L'intérieur misérable de la galerie. Il secouait la lampe contre son oreille.
Fabrice cessa d'attiser son tabac, rejetant nonchalamment la fumée
Sur l'épaule du domestique qui le jouxtait. La lampe s'alluma. Ochoa
Vissa une clé dans une porte grise. Le chien s'était couché et reluquait
La couverture jetée sur l'autre. Le baluchon pendait maintenant à un clou.
— Nous l'interrogerons demain, dit Fabrice. Le domestique aimait
Les interrogatoires velléitaires de son maître. Il mordillait le bec
De sa pipe sans y penser, bec de cuivre si sensible qu'il ne s'était jamais
Brûlé les lèvres. Ensuite, il fallut bien admettre que la nuit n'était pas
Pas favorable aux observations cosmologiques. Fabrice n'avait pas ouvert
La carte, monde en formation avec un retard d'une observation sur son esprit
D'aventure. Le domestique envisageait des ports crevés d'étoiles. Il était
Dans le secret sans en comprendre la profondeur verbale mais il reconnaissait
Des pans d'une réalité visitée par la mémoire. — Vous oublierez le jour
Où nous saurons de quoi il retourne, promettait Fabrice en fouillant
L'intimité des talus. Ils condamnaient la femme au silence des cheminées
Ou à la solitude sans sa petite voiture de sport. Ochoa n'aimait pas
Ce voisinage. Ils arrivaient à l'improviste, chargés quelquefois d'un enfant
Criard qui ameutait des oiseaux fascinés. L'enfant surgissait des murs
Et l'esprit d'Ochoa, recueilli au contact de l'herbe mouillée ou d'une
Pierre particulièrement amicale, giclait comme la chair à saucisse
Dans le boyau. Promis à la haine des enfants depuis qu'ils avaient disparu
Tragiquement de sa vie, Ochoa fécondait le génie des apparences.
L'enfant dormait peut-être. Ochoa entra et ferma la porte. Il avait oublié
D'éteindre la lampe ou simplement il la laissait allumée pour signaler
Son retour aux habitants résiduels. Fabrice nota que le chien dormait
Déjà. Le chat avait pris possession du fauteuil. On entendait les bêtes
Contre les planches. Plus bas, le feu continuait de dinguer avec les arbres.
Le domestique attendait un signal. Sa pipe était suspendue dans un air
Saturé d'insectes. — Pouvons-nous d'ores et déjà imaginer cette conversation?
Demanda Fabrice à ses mains. L'une écrivait ce que l'autre dictait.
— Il sait ce qui s'est passé aujourd'hui et nous désirons ce texte
Plus que tout. Le domestique frissonnait dans sa fumée. Il pouvait voir
La fenêtre derrière laquelle Ochoa tentait de retrouver le sommeil perdu
La nuit dernière au cours d'une crise de désespoir. Il était témoin
De cette éruption du tragique à la surface des tranquillités relatives
De l'hiver, talus perlés comme des vins de fête, coquelicots retournés
Comme des filles légères, exubérances des éjaculations nocturnes,
Réduction commentée au néant. Ochoa avait crié sa douleur avant de traverser
La nuit inclinée. — Vous en savez tous plus que moi, avait déploré
Fabrice à l'aurore tandis que la femme se renseignait auprès de son
Domestique. Il avait passé la journée à se lamenter. L'absence d'une pièce
À sa composition le réduisait à des hypothèses flagrantes. La femme
Se montrait distante s'il occupait toute la place et le domestique
S'agitait comme les feuilles des arbres. Fabrice s'était approché
De la maison mais le chien s'était posté au milieu du chemin comme
À l'entrée d'un enfer qu'il n'appartient qu'aux poètes de visiter.
Maintenant, le même chien se maintenait entre le sommeil et la nuit,
Comme un funambule à quoi s'ajoutent les balles d'une jonglerie éprouvante
Pour le guetteur des illusions d'optique. Heureusement, des bouffées
D'orangers tournoyaient. Fabrice se remplissait. — Il n'y a rien
Comme ces persistances, fit-il remarquer à celui qui l'accompagnait
Quelquefois aux limites de l'incertitude. Rien comme cette durée
Des intrusions. Nous sommes sur le point de changer les données primitives.
Je reconnais le texte là où d'autres découvrent la théorie la plus probable.
Reconnaissez mon utilité. Je vous supplierai presque de m'écouter
Alors que le temps menace de ne pas jouer en ma faveur si je mens.
Chant quinze
Folle comme une étoile filante du récit
La nuit continue, la nuit marquée d'une pierre blanche, nuit franche
Comme une surface d'eau dormante à peine déplacée par des courants
De fond, la nuit continue malgré l'apparente interruption du drame
Que la mort explique enfin. Thomas Folle s'éveilla à cause des animaux.
Ils grattaient le sol. Pas de rideaux à la fenêtre, de nuit comme
De jour, et les insectes s'en donnent à cœur joie, pillant les
Contenus, souillant les surfaces, et l'air crie de leurs ailes.
Folle luttait contre d'autres réalités moins tangibles. Dehors,
Le vieil autocar de marque Berliet abritait une colonie de chats.
Sa toiture crevée était surmontée d'un paresseux penché comme
Un habitant des couloirs, que le vent heurtait, que la pluie
Nourrissait. Les chats miaulaient toute la nuit et le jour Folle
Les apprivoisait. Ils aimaient ses restes et se les disputaient.
Il n'intervenait pas dans ces disputes de griffes. Il alimentait aussi
Des oiseaux noirs et un chien qui répandait son odeur. Un portrait
De femme remplaçait une femme disparue dans des circonstances tragiques.
Folle avait assuré pendant trente ans la liaison entre les villages
De la côte. Au volant, il évoquait des temps heureux à quoi le plaisir
N'était pas étranger. Il portait quelquefois le nom de sa mère, une
Galvez, mais il l'effaçait si la douleur devenait trop exigeante.
Folle est un nom de pays, assurait-il à ses voyageurs de courte durée.
L'autocar était tombé en panne à cause d'un incendie du moteur. Au début,
Il avait aimé cette retraite. Il attendait les pièces de rechange
Avec une sérénité de baigneur. Il avait reçu ensuite un courrier
Lui indiquant que les pièces dont il avait un besoin urgent n'existaient
Plus. Pendant un mois, il avait visité les autres concessionnaires
Pour discuter de l'adaption d'un moteur. Il avait tracé des plans
Et tout prévu. Mais la fatigue l'a surpris à la fin d'une journée
Passée à recalculer une rentabilité douteuse. L'autocar gisait
Dans l'allée bordée de pins. Il balayait l'intérieur et lavait
Les vitres. Il détestait l'odeur d'huile cassée mais il eut beau
S'échiner à décrasser l'acier mordu par le feu, elle persistait
Et atteignait le seuil de la maison où il avait l'habitude de s'asseoir
Pour regarder la fin de la journée sur les jardins. Il relisait
Les lettres de Renault Poids lourds mais la poésie avait sa préférence.
Il aimait les vers de Péguy et de Saint-Pol Roux mais les explications
De Renault Poids lourds revenaient et il s'acharnait à composer
Des réponses argumentées. À la banque, ils avaient estimé la maison
Et conclut qu'elle ne valait pas le prix d'un moteur et des travaux
Planifiés. Les chats entrèrent parce que les joints de la portière
Étaient pourris depuis longtemps. Ils dormaient sur des sièges crevés
Et scotchés. Folle les aima tout de suite. Il les connaissait depuis
Des générations mais il n'avait jamais songé à les approcher d'aussi près.
Il leur parla pour la première fois un jour de pluie et d'orage.
Ils tremblaient. Il découvrait la peur des animaux, peur facile
Mais tranquille. La pluie s'acharnait sur une toiture dont il découvrait
Aussi les sonorités. Il actionna l'essuie-glace et se laissa rêver
En regardant bleuir la façade de sa maison. Il pensa à la difficulté
De rassembler toute cette vie passée à traverser la réalité des autres
Pour oublier les conclusions de ce qui n'avait jamais été qu'une autre
Vie. La tourmente vrillait le paysage et les chats ne se disputaient plus.
Conscient de vivre les commencements d'un quatrième acte de sa vie,
Folle pleura. L'enfance était presque oubliée ou en tout cas il n'y pensait
Que pour se rendre compte qu'il était incapable d'en renouveler
La chronologie. La vie heureuse n'avait pas duré assez pour échapper
À la fragmentation d'un récit du désir. Trente ans de voyage circulaire
N'étaient que la répétition invariable d'un croisement de générations.
Maintenant il s'arrêtait pour de bon. La maison était restaurée
Et il possédait de bons placements. Il souffrait un peu du cœur
Mais qui n'en souffre pas après cinquante ans de cigarettes et de
Vin? Il marcherait. C'était un beau projet, ces promenades dans la contrée.
Il connaissait les routes et les chemins. Il était entré dans toutes
Les maisons à un moment ou à un autre du temps que la vie réserve
Aux autres. Il s'était nourri du produit des jardins et des champs.
Il avait mangé la chair des animaux et bu leur lait. Il ne regrettait pas
D'être revenu pour changer de vie. Il ne la changerait plus sans doute
Mais il ne se passerait plus rien d'aussi tragique à part peut-être
La douleur du départ définitif. Il ne dédaignait d'ailleurs pas
L'idée de faire tomber le rideau lui-même. Putain de coup de fusil!
Ce dimanche, comme tous, il avait entendu parler d'Ochoa et au lieu
De hausser les épaules en prenant connaissance des visions de doña Pilar,
Il avait souhaité rencontrer le vagabond prometteur. Ochoa? Le fils
De Rodrigo qui vendait ses mandarines dans les parkings des supermarchés?
Celui qui a mis en vente sa maison et les terrains attenants? Cet Ochoa
Qui reniflait les pneus de l'autocar quand il pistait ses animaux?
Folle avait cherché à le rencontrer mais il n'avait pas osé frapper
Au domicile de doña Pilar qui était sa cousine. Il avait croisé Raïssa
Et reniflé son odeur de pipi. Sur la place, un brocanteur vendait
Des chansons et des posters. Il avait préféré cette conversation
Aux approfondissements rhétoriques. Il avait fini par perdre le fil
Par quoi tenait la rumeur. Christ? — Vous devriez acheter un âne
Ou un Lambretta, don Tomás! Il montrait la semelle de ses sandales
Et on riait. Il achèterait une auto. Madame de Vermort possédait
Une Porsche et elle ne dédaignait pas sa compagnie de connaisseur.
Ce soir-là il y eut une pluie de gouttes qui éclaboussèrent la façade
Comme des éphélides. Poussière rouge de l'Afrique! On aurait dit un sang
Annonciateur. Il se prosterna dans la nuit, à peine sorti sur le seuil.
L'autocar étincelait, carreaux sans reflets mais cernés d'ombres.
La pluie ne dura pas. Il promena le faisceau de sa lampe sur les tavelures
En forme de taches d'encre. Une rigole avait amorcé une sonorité
Sous les arbres puis du bassin avaient surgi des insectes terrifiés.
Impossible d'échapper à ces interruptions du sommeil malgré la prise
De soporatifs. Paradoxe des rencontres un moment confondues avec
La réalité. Des étendards claquaient sur les jardins, renvoyeurs d'éclats
Lumineux. Le dernier pétard avait provoqué la fuite définitive des oiseaux.
Il toucha les coulures sur la chaux des murs. Glaise des ciels d'automne.
Les personnages persistaient. Il haletait encore. Un verre de vin
Ne suffit jamais à le tranquilliser. Les branches enfouissaient la lune,
Terre haute. Pourquoi pas un monde plan? Il esquissait des projets
De vacances. — De quoi te plains-tu? dit la voix. Il marcha dans l'allée,
Fouettant les fleurs avec le tuyau en caoutchouc. La chemise était ouverte
Et il se sentait sale. L'autocar s'embrasa facilement. Il recula.
Quel feu! Il dut reculer jusqu'au seuil. Le feu créait un vent tournoyant.
Quelle lumière! Il n'en voulait rien perdre. La rareté des phénomènes
Provoqués par un grattement d'allumette le poursuivait depuis l'enfance.
— Promets-moi de ne plus mettre le feu à la forêt! Il promettait avec
Des grâces de fille, tirebouchonnant sa quéquette en sucre. Feu et lumière
D'une idée de la chaleur et de la combustion. Promets-moi! La forêt
Embrasait des arbres tremblants, tortillons de couleurs. Je te promets
De ne plus chercher à te surprendre au saut du lit. Pompiers harassés.
Il pataugeait dans les flaques en attendant. La nuit se finissait.
Mais il n'avait jamais atteint les hauteurs de cette enfance appliquée.
Il n'y eut pas d'autres études. Un peu les poètes, mais par goût. Poètes
Peuplant. Leurs lieux le déroutaient quelquefois. Que vaut un esprit
Qui ne franchit pas les limites imposées par l'imagination? Cette nuit-là
L'angoisse l'avait vaincu. Il aspira le mazout et le répandit sur les sièges.
L'autocar s'alluma, éclairant une colonne verticale de fumée noire
Qui semblait ne pas se terminer au contact du ciel. À quelle hauteur,
Le ciel, et à quel moment, l'air qu'on respire? Une patrouille de gardes
Civils franchissait les ornières. — Tu avais promis! Il avait toujours
Recommencé, souvent pour détruire, rarement par pur plaisir du feu.
Le 4x4 entra dans le jardin. Un garde inspecta la maison, en sortit,
Fit le tour, exigeait que l'autre manœuvrât la voiture pour diriger
Les phares dans sa direction. Don Tomás! L'autocar s'affaissait. Le feu
Me maintient à la surface des choses. Le garde le trouva dans l'allée,
Prostré comme un mortifié, le visage tavelé par la pluie. Le feu gagnait
La cañada du lit voisin. Les pompiers étaient déjà à l'œuvre. Expliquez
Ces circonstances! — Je n'expliquais rien. Le temps passait tandis qu'ils
Attendaient le diagnostic ou le verdict. — Des brandons rebondissaient
Sur le toit de la maison. Ils le menottèrent à la poignée d'une portière.
Un pompier examinait le fond de ses yeux. — Que voyez-vous à part mon
Pinceau de lumière? On s'éloignait sensiblement. Il regarda à travers
La vitre. — Regardez où je vis depuis des années. Je n'arrive à rien.
— Ce n'est pas une raison. Ou bien: C'est de la folie. Vous ignoriez
Ce détail de mon existence? On devrait porter l'enfance plutôt que son nom.
Qui êtes-vous? — Je suis cet enfant, là! Et d'enfoncer le doigt au bon
Endroit du personnage qu'on est devenu à force d'apparences. L'autocar
Se rapetissait dans les flammes et les roseaux communiquaient leur feu
Aux herbes folles du lit. Comme il court, le feu que j'ai donné à cet instant
Précis de ma vie! Ils l'emmenaient au diable et il s'apaisait. Sur la route,
Des ombres s'agitaient au passage de la voiture. Ne montrez pas votre
Visage! — Quel visage? Le mien ou celui du pyromane? Il tira la langue
Pour montrer le feu du mazout. Interrogez-vous, braves gens, sur ce qui
Arrive à l'autre quand le feu s'en mêle. Ils croisèrent les poursuivants
D'Ochoa. — Le fils de Rodrigo qui proposait ses mains à des touristes
Amusés? Les hommes entretenaient le feu de leur lampe, surveillant
Les mèches et les jauges. Ochoa? Le Christ ou ce marginal halluciné
Qui possède uniquement ce qu'il tient de sa race? Ils montèrent à l'assaut
Des hameaux, se tassant dans les voitures et le 4x4 des gardes civils
Fermait le convoi avec Folle sur le siège arrière, fébrile et fasciné
Par le déroulement de ce temps qui n'était plus le sien mais celui
Que le feu imposait aux autres. Le canyon laissait entrevoir sa profondeur
Dans les virages. Les phares illuminaient les récents éboulements.
Fabrice de Vermort ne dormait pas. Il se joignit à l'hallali en serviteur
Du Réel. En haut, la lampe indiquait qu'Ochoa était chez lui. On arrêta
Les véhicules sur la route, tous feux allumés. Folle, menotté comme un
Larron, trottinait derrière son gardien. Qui parle? demanda-t-on à l'encan.
On mesurait les influences. Don Felix, en sa qualité double de poète
Et de magistrat, leva sa canne et frappa sur la porte. Ochoa surgit
Comme quelqu'un qu'on n'attendait plus. — Il a tué son chien, le chien
Cristobal! — On ne peut pas condamner celui qui tue son chien. — Mais
Ce n'est pas mon chien! — À qui appartient ce chien? La canne de don Felix
Souleva les babines du cadavre qu'on venait de jeter à ses pieds. — Je
Ne l'ai pas tué non plus, déclara Ochoa. Don Felix planta le bout de la canne
Dans la terre du seuil, juste à côté de la pierre. Cristobal? À qui
Appartient ce cabot? La canne s'enfonçait dans la terre et tournait.
— Nous ne sommes pas venus pour ça, dit quelqu'un. — Pourquoi alors?
Dit Ochoa. Sa chemise était ouverte et laissait voir son thorax osseux.
Homme brisé par les os, il imposait un nez grossièrement planté entre
Les yeux. Joues traversées de coups de couteau. Ses mains semblaient
Soutenir le linteau. Toi! dit une voix. Et Ochoa dit: Moi! Fabrice
S'excusa longuement par-dessus l'épaule de don Felix. — Tu as mis le feu
À ta maison? demanda Ochoa. Folle montra ses chaînes. Ça vaut quelque chose,
Une maison, dit Ochoa, et personne n'a le droit de la sacrifier au désir
Des autres. Sa main disparut un moment puis revint avec le fusil. L'autre
Main contenait déjà une cartouche. Je n'ai jamais tiré sur un être humain,
Dit-il en manœuvrant le chien. — Moi non plus, dit Folle sans parvenir
À amuser les autres. — Toi! répéta la voix. Voix de femme. Ochoa dévissa
La mollette. La lampe inondait son visage de lueurs bleues. Moi, dit-il
Comme s'il acceptait qu'on le désignât. La canne de don Felix avait fini
De limer la terre. Moi et qui? demanda Ochoa. Je n'ai jamais volé personne.
Qui se plaint de moi? Quelle femme que je n'ai pas connue? Montre-toi!
Je veux avoir le plaisir de te voir encore avant de m'expliquer.
— De quoi est-il mort? demanda don Felix en désignant le chien. — Mort,
Rien de plus, fit Ochoa. Son orteil souleva les babines puis retourna
À la terre, la limant. De quelle femme nous parles-tu? dit Fabrice.
Folle toucha le chien. Pas de sang. La maladie. La vieillesse. Je l'ai
Toujours connu, dit Ochoa, celui-là ou un autre. Maintenant partez!
Le fusil lança une gerbe de feu qui traversa la vigne. La bouche d'Ochoa
Contenait trois autres cartouches. Il en chargea une autre, tranquillement.
Quatre, dit-il. Sa mâchoire tremblait. C'était une voix de femme, dit-il.
Les mains de Folle se frottaient dans un jet de terre. Frotte! Frotte!
Une femme? dit don Felix. Il en extrayait une de sa clique. — Je le
Reconnais! dit-elle, mordant le foulard. Le canon cracha encore dans la vigne.
Trois, dit Ochoa qui n'avait pas réussi à les faire reculer. Trois hommes,
Prévint-il. La vigne déchirée s'était réveillée et maintenant les insectes
Tournoyaient. Les mains les chassaient de la surface des visages. Fabrice
Posa un pied sur la murette. Sa pipe envenima l'air tiède de la nuit.
De quoi te plains-tu? demanda don Felix à la femme. Elle se mit à pleurer.
Don Felix se pencha sur cette bouche blessée. — Que dit-elle? dit Ochoa.
Toi! dit Folle qui s'amusait de la tournure tragique du rassemblement.
Ochoa contempla la cendre que l'incendiaire répandait sur les autres.
On ne détruit pas sa maison s'il s'agit d'en finir. Il faut partir plutôt
Et ne pas chercher à revenir. D'où reviens-tu avec ce temps faussé
Par les péripéties du voyage? Vends ta maison à d'autres mains et pars!
L'infini est circulaire mais pas au point de te ramener chez toi. Ignore
La critique des agents immobiliers et vends ta maison à l'étranger
Qui possède de belles mains de travailleur. Montre l'endroit le plus agréable
De ta terre à ce nouveau venu et commence le voyage interminable
De la gravité relative. Nous ne sommes que cette graine de partance,
Cette promesse d'enfant battu, ce renoncement à l'héritage. Nous ne détruisons
Rien. Nous parcourons l'ineffable et le dicible avec des yeux de vieillard.
Quelle femme me fera changer d'avis? Cette putain ou ma mère? Regarde-moi!
Le fusil vomit sans tuer personne. Deux! Une pour toi, une pour moi.
Le temps devient précis. Mais sans unité de mesure. Regarde-moi et parle!
Qui suis-je? Ma tête ou mon sexe? Choisis! Le moment est pathétique,
N'est-ce pas? — Des phares illuminèrent la façade autour d'Ochoa.
C'était doña Pilar qui arrivait en taxi. Flores l'accompagnait, à peine
Coiffée. Folle reconnut Françoise Garnier et la salua en rougissant.
— Tu es folle! dit doña Pilar à doña Cecilia. Ce n'est pas cet homme!
— Qui alors? demanda don Felix comme si on venait de lui confisquer sa balle.
Qui? grogna doña Pilar. Vous me demandez qui? Êtes-vous aveugles à ce point?
Deux coups de fusils trouèrent la vigne. Zéro! dit Ochoa. Et il referma
La porte sur lui. Il n'avait pas oublié de visser la molette de la lampe.
Dans une lumière diminuée, les femmes se signèrent presque furtivement
Et le chauffeur de taxi demanda si c'était bien raisonnable, tout ce chahut!
Chant seize
Biologie des sauts dans le temps
À la fin de l'été, les Buganvillas étaient désertés et le jardinier
Vidait la piscine et taillait les mandariniers. Elle assistait
À la mise en place de sa propre solitude. Le jardinier s'assurait
Qu'elle possédait encore la clé de la grille d'entrée et que la serrure
Fonctionnait toujours. Il revenait chaque semaine pour l'arrosage
Et les petits travaux planifiés à quoi s'ajoutaient de menus gestes
Qu'elle lui demandait d'accomplir. Il aimait la compagnie de cette
Vieille dame solitaire qui avait été belle et qu'on croyait cultivée
Dans le terreau d'ancêtres parfaitement identifiés, traces arables
Qu'elle entretenait avec une minutie d'historienne. Ses livres,
Qu'il voyait de près quand il montait chez elle pour régler les radiateurs,
Entretenaient le personnage dans le bocal de la fin de la vie.
Il montait chez elle seulement puisque tous les habitants étaient partis.
La chaudière s'éteignait quelquefois et elle se plaignait à l'agence
Chargée de la gestion de la résidence. Il graissait les gonds de la grille
Sous les yeux inquiets de la vieille femme. Elle parlait somme toute
Assez peu, se contentant même souvent de l'interroger sur sa famille,
Quand elle savait pertinemment qu'il n'avait pas de famille à lui,
Étant par ailleurs prisonnier de collatéraux qui se disputaient les biens
Anciens. Elle détestait sa manière de soigner les rosiers. Ils en parlaient
Si un pied crevait. Il arrachait le cadavre de ce qui avait été une fleur
Exquise et elle lui adressait toutes sortes de reproches injustes.
Il la surprenait si elle s'était abandonnée à la contemplation.
Les mandarines étaient amères et belles. Le patio, avec ses circularités
De terrasses, se remplissait de soleil ou de pluie. Elle prenait
Possession des lieux à la fin de l'été. Comme elle en avait la seule
Clé désormais, il sonnait à la grille une fois par semaine et attendait
Qu'elle eût fini de s'arranger devant un miroir qu'elle brisait
Si l'angoisse l'avait réveillée avant le carillon électrique.
Il est si tôt, disait-elle en lui donnant la clé. — Vous devriez
Sortir un peu, conseillait-il sans y penser. Il ouvrait la grille,
Remontait dans sa camionnette, se garait sous un mandarinier tiède
Ou mouillé, et elle était déjà en train d'examiner l'état des plates-bandes.
Comment peut-on vivre sans au moins un peu de cet avenir à changer?
Elle ne se plaignait pas. Elle renvoyait la réalité des jours au seul
Spectateur de son existence. L'été, elle avait toutefois partagé
De menus plaisirs avec des revenants aux croissances d'enfants.
Elle aimait les femmes au travail du couple reproduit avec des fidélités
De tradition. Les enfants perturbaient son propre labeur mais elle
S'en nourrissait. Les hommes, eux, lui appartenaient et ils agissaient
Comme des souvenirs revus et corrigés par les mots mêmes qui lui venaient
À l'esprit au moment de les approcher. La fin de l'été annonçait
Une autre attente. Elle se soumettait aux signes de l'automne avec
Un peu d'humilité et beaucoup de jalousie. Elle n'avait jamais agi
Autrement. Le jardinier reprenait son importance de visiteur exact
Aux rendez-vous qu'elle croyait lui fixer. Ne possédant aucun animal,
Ce qui l'eût contrainte à un minimum de conversation, elle n'exerçait
Pas sa voix, même devant le miroir où sa nudité prenait des allures
De double trop exact pour être illusoire. Avant qu'il ne s'absentât
Pour une semaine entière, elle remettait au factotum la liste de ses besoins
Naturels et l'argent nécessaire à l'accomplissement du rite auquel
Elle échappait. Sommes-nous déjà à la fin de l'hiver? Six mois
Ont donc passé? Ce temps ne ressemble pas au printemps. Les premiers
Touristes visitaient les appartements et les boniches s'activaient.
En même temps, elle envoyait son courrier et attendait les réponses
Mélancoliques. Sommes-nous déjà à la fin de l'été? Est-ce l'automne,
Ce retour de la pluie? Elle traversait les carreaux et se cognait
À la céramique des murs. Cette rose, commençait-elle à expliquer
Au commensal, est née, poursuivait-elle en pensant ne pas aller au bout
De la description, et elle provoquait le sourire des femmes soutenant
Cette recherche de compagnie. Oui, les roses, les mandarines des pelouses,
Les escaliers ébréchés comme des verres, la piscine jaillissant d'enfants,
Les restes des repas aux oiseaux brouillons, la chair des femmes chaudes,
Le passage de la beauté, le vocabulaire des radios et des prospectus
S'amoncelant sous les piliers métalliques de la grille qu'on laissait
Ouverte par lassitude, cette croissance dérivée de l'immobilité,
Et cette rose qu'elle désignait pour initier la conversation, la rose
Aux petits soins de son attention aux phénomènes naturels, une rose
Extraite de sa durée, imaginable maintenant qu'elle savait que c'était
Une rose et non pas ce que les autres pouvaient en savoir. Sa petite
Bouche s'arrondissait sous l'effet des voyelles. Elle n'interdisait pas
La destruction, n'étant pas propriétaire des biens qui fleurissaient
Les séjours temporaires, mais sa connaissance de la rose avait atteint
Une telle sérénité qu'elle se croyait capable de communication écrite
Avec ces passagers du soleil et elle les dérangeait au lieu de les étonner
Un peu. Rentrée dans sa coquille, elle continuait de se remplir de jus
Et de saveurs secrètes. Elle était obscure et délicate. Elle sentait bon
Et conservait l'essentiel de son ancienne beauté, le texte infiniment
Interminable de son attention aux objets du désir. Sous le masque,
Elle prenait des airs de tragédienne ou de soubrette, selon ce que l'instinct
Dictait aux intermédiaires de l'écriture et du cerveau, et son balcon
S'emplissait de fleurs ou d'un désordre de meubles fatigués à encaustiquer.
Des enfants questionnaient un petit chien dont elle niait la maternité.
Les oiseaux, plus distants mais affamés, raflaient les bonnes places.
Elle n'eut pas vent des évènements qui agitèrent les gens ce dimanche.
On n'en parlait pas à la télévision. Elle entendit les cloches, les pneus
Des voitures sur la chaussée mouillée, les ressacs et les cris des mouettes
Qui rentraient avec la pêche restreinte des dimanches. Elle passa la journée
À faire et défaire un ouvrage si abstrait qu'elle en égara finalement
Le titre. Elle picorait en agaçant les oiseaux. Par-dessus la toiture
Circulaire de la résidence, le ciel baladait des animaux éphémères
Qui s'accrochaient au faîtage comme des tangentes. Elle visita les parterres
Pour en mesurer l'humidité et secoua les paillassons des seuils
Sans pénétrer dans les cages d'escalier où s'épanouissaient des plantes
Vertes. Le téléphone sonna plusieurs fois mais elle ne répondit pas.
Elle ne trouva pas la patience de relire "L'homme invisible". Le temps
S'imposait d'autant que cinq jours la séparaient de la prochaine visite
Du jardinier. Là-haut, un doigt plutôt qu'un souffle semblait animer
Les nuages. Elle but un peu de vin sans intention d'aller plus loin
Que l'exploration des sens concernés par cette pratique du plaisir.
Elle n'attendait rien du sommeil toujours un peu menaçant la lumière.
Quand l'homme apparut au bord de la piscine, elle vérifia que la clé
Était dans la poche de son petit tablier à fleurs. Les cloches venaient
De sonner. Elle sortit sur son balcon et héla l'intrus: — Par où êtes-vous
Entré? L'homme désigna la grille. Elle était entrouverte. Nuit précaire!
Les crises de somnambulisme l'affectaient depuis l'enfance. Petit défaut
De l'esprit à quoi il fallait ajouter l'agoraphobie et une certaine
Obsession du divin malgré des apparences de doute. — C'est interdit,
Dit-elle. Vous n'avez pas vu le panneau? Elle traça le rectangle entre
Elle et l'individu qui tentait déjà de se faire passer pour ce qu'il
N'était sans doute pas. Le panneau? L'interdiction? Et elle lui faisait
Signe de reculer, de retourner à l'extérieur, de ne plus revenir. Ochoa
Avait trouvé une entrée accueillante mais les fleurs sont décevantes.
Les dallages trop exacts finissent par désorienter les voyageurs du jour.
La vieille femme qui le harcelait à travers le soleil des génoises
N'ameuta personne. Les balcons demeurèrent désespérément déserts.
Le ciel était en effet impossible à décrire. Et la voix le charmait.
— Je suis désolé si je vous ai dérangée, finit-il par dire tandis qu'il
La consternait encore. Je n'ai pas l'habitude de désenchanter les habitants
De la tranquillité mais c'est hors saison que je visite les lieux
Qui recouvrent mon enfance! Après un silence d'yeux, Constance invitait
À la poursuite des chimères nées de sa précipitation. L'enfance? Et cette
Chape sur ce qui a existé pour vous seulement? — Je n'étais pas seul,
Dit Ochoa en avançant. Pas seul? Nous étions si seules mes sœurs et moi!
Vous n'avez pas connu les châteaux de mon enfance. De quoi s'agissait-il?
De cabanes de pêcheurs? D'un point d'eau et de ses gardiens? D'une tour
Dont vous entreteniez le feu avec vos mains d'enfants et la connaissance
Héritée d'une lignée de soldats? Êtes-vous né d'une femme infidèle
Ou d'une vierge surprise au saut du lit? Nos fondations recouvrent
Tant de possibilités de personnages transparents! J'en imagine chaque
Jour les circonstances. Chape de piscine et de dalles tracée avec une
Exactitude de visionnaire et non pas de témoin. Nous achetons sur plan.
Ochoa souriait. Ni pêcheurs, ni soldats, ni petite fille vendue à l'homme!
Nous voyagions en famille et la voiture s'arrêtait sur le sable.
La mer creusait des fleuves dans mon imagination et j'en remontais
Le cours avec mes frères. La terre était fendue comme une femme. Nous
Visitions les lieux de la même chair et les anecdotes fusaient. Il y avait
Une tour pour élever nos visons à la hauteur de l'espérance. Hôpital!
Elle descendit. — Vous n'êtes qu'un voyageur du pays voisin? Un simple
Visiteur de photographies? La nuit, j'ouvre la grille malgré moi.
Aucun de nous n'est parfait. Mais vous l'êtes, n'est-ce pas? Parfait
Et improbable. Je n'imaginais pas une pareille enfance. La mienne est
Trop expérimentale. Une voiture, dites-vous, et un petit bateau ivre
Dans les canyons peuplés de servitudes. Vos frères ramant et vous
Contemplant des défilés sommaires. Je n'imaginais pas qu'on revenait
Sur les lieux. Je voyais des lieux envahissants. Comme personnage
Appartenant à tous les temps, j'imaginais la réduction au point
Et le seul cri du désespoir et bien sûr vous ne comprendriez pas cette
Attente. Vous demeureriez réfractaire comme la terre de vos feux.
Ne reculez pas! Vous n'avez pas la clé et pourtant vous entrez dans ma vie.
Somniloquie du texte! La nuit s'achève sans disparition du jour et le jour
Traverse d'autres ombres. Un peu de votre enfance me divertira. Entrez
Pour prendre la parole. Vous n'êtes donc pas celui que j'imaginais?
Si elle sortait, elle empruntait un couloir entre les roseaux, court chemin
D'un point à un autre qui abritait les pénétrations graphiques de la mer
Et s'y baignaient d'oisifs pédérastes nus entre les pins, ô Cézanne.
Elle sortait en catimini et n'allait pas plus loin que son observatoire
De feuilles mortes tombées des eucalyptus. Le sable était toujours chaud
Et ses pieds nus s'y enfonçaient. Elle revenait à court d'inspiration,
Comme si les baigneurs n'avaient pas révélé leur secret de modèles.
Il n'y a pas d'autre secret, commençait-elle. Et les immersions, les sauts,
Les jaillissements, les gerbes alimentaient un silence de l'écriture
Qui prenait la place du temps au lieu d'en construire le théâtre nu.
Ochoa se laissa conduire. Il vit les baigneurs, l'eau renouvelée par un jeu
De canaux qui s'appliquaient à la terre comme un paquet de nerfs
Ou de veines, les corps joués au hasard, l'implication des arbres jouant
Avec la portée de leurs ombres, les lignes de force tracées en dépit
De la perspective, l'immobilité croissante, les fruits répandus.
Elle s'accroupissait pour recueillir ses bézoards. Rien de plus, dit-elle,
Que ces polychrestes. Mais je ne m'aventure plus ailleurs. Voulez-vous
Que nous les interrogions? Je ne leur ai jamais adressé la parole!
Ochoa assista à la métamorphose des hommes en femmes. Elle jubilait.
Elle l'abandonna dans le chemin. Il ne la chercha pas. Nouveau jour,
À moins qu'il ne s'agisse plus d'avancer mais de fixer des instants.
Il reconnut la plage et les rochers environnants. Une île statufiait
Une ancienne figuration de l'attente, personnage à plusieurs têtes
Qui n'avait pas perdu son pouvoir évocateur. Revenir seul n'est pas
Revenir mais les mots reprenaient leur place et les objets ne fuyaient plus
Comme avant. Ils persistaient maintenant. Avec une arrogance d'enfant
Pris au piège de ses étonnements légitimes. Ici, j'ai travaillé le fer.
Il repoussa d'autres visions. L'eau émettait encore des phosphorescences.
L'odeur d'une algue éparpillée l'envenima. Nous ne possédons que l'art
Et nous sommes incapables de ne pas nous emparer de tout ce qui rappelle
Cette possession tranquille. Il ne revenait pas. Il n'avait jamais quitté
Ces lieux. Il n'avait pas non plus rencontré l'improbable influence
De ces objets. Les personnages appartenaient à d'autres personnages.
Il pouvait voir la promenade géométrique et les façades des hôtels.
Les mandariniers commençaient à délimiter les propriétés. Il recula
Jusqu'à la mer. Rien ne s'achève par la noyade. Il marche sur l'eau.
Le matin, il poussait les portails et pénétrait dans les patios encore
Obscurs. S'il pleut, je ne viens pas! Il rencontrait des personnages
Surpris mais son regard leur inspirait une douce curiosité. Qui suis-je?
On le retrouvait dans les ombres ou il disparaissait de l'endroit même
Où l'on pensait le retenir. Il cueillait les mandarines amères des jardins
Pour les donner aux oiseaux des plages. Qui est cette femme? Constance
Hésitait. Elle ne descendait pas ou le rejoignait avec trop de certitudes.
Voulez-vous que nous allions voir les baigneurs de Cézanne? Il y a
Des baigneurs de l'aurore à proximité. Elle décrivait la métamorphose
Des hommes en femmes avec une connaissance de l'anatomie qui le fascinait.
Entre la mer qui s'allumait et la promenade qu'on éteignait, il se croyait
Exact au rendez-vous. Mais ce n'était pas toujours elle qui arrivait.
Quel chemin se tracer entre la reproduction de l'espèce et l'histoire?
Il envisageait d'autres lieux où il fût un étranger. Mais quel étranger
Résiste à un temps qui n'est pas le sien? Quelle est la fin des voyages?
Descendant de son petit appartement, elle lui proposait les tableaux
De sa connaissance de l'homme. Les baigneurs, en femmes, finissaient
Par quitter les lieux et les oiseaux s'installaient à la surface de l'eau
Tranquillisée par leur immobilité. Que se passe-t-il s'il n'est pas possible
De fixer les instances du texte? Elle le contraignait à la pose, moment
Passé non plus avec elle mais en marge de ce qu'elle empoisonnait en lui.
Petites crottes de mes indigestions! Les baies n'attiraient que son orgueil
De créatrice de l'instant. Il ne s'éloignait pas ensuite. Il atteignait
La mer et s'arrêtait pour contempler le rivage aux intervalles de façades.
Elle habite mon imagination ou bien elle a vieilli plus vite que ma
Croissance. Il ne courait pas pour rejoindre les rochers où il savait
Trouver des palliatifs à l'intranquillité. Il prenait ce temps comme
On s'attend à des nuances. Les traces de la veille n'avaient pas disparu
Dans la marée. Il reconnaissait le moindre détail. Puis les rochers
Vomissaient leurs tourments. Encore elle! Et sa position de créatrice
Possédant l'intérieur des lieux. Les baigneurs se disputaient l'ombre
Maintenant. Le vent poussait les parasols vers les dunes. On courait
Pour rattraper des balles. Un enfant appelait au secours. Le ressac
Attirait des oiseaux. Comment répondre à l'invitation de cette tentative
De donner un sens à la baignade? Il se glissait parmi eux et jouait
Avec leurs ombres. Elle riait s'il en parlait avec cette naïveté
De personnage menacé d'altérité comme la pluie traverse le vent.