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CHANSON D'OCHOA

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/television

Texte intégral
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ISBN: 84-930999-6-1

©Patrick Cintas

Tome I


 

Chant premier

 

Aubade

 

 

 

 

 

Avec mes écouteurs bien au fond des oreilles,

J'arrivai à la mer tant désirée depuis:

Des oiseaux y traçaient des graphes, netteté.

 

Je voyais la mer depuis trois jours; la montagne

M'avait révélé cette transparence obscure

Un jour de vent froid, entre les roches dures.

 

Je descendais depuis plus longtemps encore.

J'avais quitté le nid — pauvre petit oiseau!

M'avait dit la dernière voisine, un peu malheureuse.

 

Ochoa est mon nom. Je viens de loin, toujours à pied.

Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

 

La mer était tranquille maintenant. Je l'avais connue

Désespérée, toujours tranquille mais désespérée, vague

Après vague construisant les plages de l'été à venir.

 

J'observais des touristes nus. Leurs habits flamboyaient

De coquillages et de sel. Leurs balles s'élevaient

À la hauteur incommensurable des oiseaux.

 

Les voitures à quatre roues motrices fendent la surface

De cette tranquillité, parallèles à l'écume qui noie

Des enfants trop heureux de savoir ce qu'ils font.

 

Les touristes disparus (j'étais encore à flanc de montagne)

Les mouettes ont repris la place qui leur est attribuée

Par je ne sais quel principe supérieur.

 

Je descendais plus vite, plus heureux, c'était facile

De descendre sans y mettre toute son énergie.

J'en avais tellement manqué au début de mon ascension!

 

Derrière son arbre, un homme me montrait la direction

D'où je venais, narrateur intarissable de mon aventure

Dans l'aventure qui le fascine jusqu'à l'expression.

 

Passons le chemin où il s'abandonne par habitude

De l'écrit et retournons entre la terre et la mer,

Les écouteurs bien vissés dans mes oreilles exercées.

 

Je descendis encore mais ce n'était plus la montagne.

Des palmiers nains secouaient ma poussière.

Le canal d'irrigation s'interrompait par une équerre.

 

Un mur versait du noir dans la pente, comme s'il existait

Au temps de sa splendeur, avec ses petits animaux desséchés

Au milieu des tessons de bouteilles, pièges à soleil.

 

Je glissais au lieu de descendre. La montagne

M'avait appris les tours de passe-passe du marcheur.

La mer n'avait qu'à bien se tenir!

 

Un aloès penchait sa tige sèche. Croyez-vous que j'arrivais

Où je prétendais aller? Les touristes s'éloignaient,

Poursuivis un instant par les oiseaux bavards.

 

Personne ne racontera mon histoire à ma place.

Je me retournais mais on ne voyait plus l'arbre

Où le narrateur se cachait pour faire croire à son inexistence.

 

Le sable est grossier, peuplé d'angles de coquillages

Et de brisures minérales. La dune masque le bruit des vagues.

Contournant cette excroissance, je passai dans l'ombre.

 

Jamais nous n'aimerons disparaître de cette manière.

Nous ne serons jamais assez désespérés.

Des vaguelettes mouraient dans cet infini,

 

Silencieusement détruites par la circularité mouvante.

Je recueillais leurs embruns sur le bout des doigts

Et je léchais leurs prédictions inexplicables.

 

Voici la mer, je veux dire l'eau par quoi la mer commence

Son voyage imaginaire. Eau débarrassée de la vie

Qui grouille plus loin avec l'annonce des profondeurs.

 

Plus on s'enfonce dans cette dimension de l'être, moins on existe

Et plus il y a matière à tout recommencer.

Les oiseaux revenaient sans m'avoir vu plonger.

 

L'air et l'eau ont du mal à coexister en nous, ce nous

Qui est la chair où s'accroissent nos désirs.

Je me suis toujours demandé ce qui attise le feu.

 

Ravages d'oiseaux dans l'air saturé d'éclaboussures!

Ils s'évertuaient à me rejoindre sous l'eau,

Me demandant si j'étais venu pour me noyer.

 

Je ne respirais pas tandis qu'ils continuaient

D'échanger des impressions à mon sujet. Je touchais un fond

Glissant où glissaient des algues. Qui es-tu?

 

Au villageois inquiet de me voir mendier mon pain,

J'ai toujours répondu que je ne le savais pas,

Que d'autres savaient tout de ma naissance.

 

D'autres? Tu veux dire: les autres? Nous? Et tu passerais

Ton chemin pour ne pas avoir d'ennuis avec les autorités?

Des quartiers s'ouvraient sous des épis d'or, faciles.

 

L'homme qui marche sur les traces de sa destinée

Ne connaît pas ces ombres de murs portées sur la terre

Battue des places. Qui d'autre que nous? Qui d'autre?

 

L'air sentait l'anis des petits verres et la cannelle

Des petits gâteaux. Vous répandez des gouttes de bonheur

Sur le visage harassé des vagabonds. Vous existez.

 

Me suis-je penché à vos fenêtres de l'extérieur,

Comme le ferait une mère qui appelle son enfant,

Qui revient un instant fouiller l'intérieur de sa maison?

 

Voici le pain et le vin de mon errance, dans ma poche.

Voici mes sandales, mon cache-sexe et mon chapeau de paille.

Voici mon incohérence et voici votre parfaite entente.

 

Je n'ai pas de quoi payer les suppléments de pastèques

Et de rognures de jambon; je n'ai jamais payé la joie

De ces petites tangentes au cercle de mon malheur.

 

Des chiens me poursuivaient parce que j'étais désigné

Par vos cris. Les enfants savent crier dès le berceau.

Les vieillards voulaient s'égosiller sur leurs chaises.

 

Exemple de votre bonheur: Je cueillais des olives

Dans l'espoir de séjourner assez longtemps près du bocal

Où l'eau et la cendre les rendent comestibles. Premier acte.

 

Je comptais les olives et les jours pour mesurer encore

Le temps. Des enfants criards sont apparus: Nos olives!

Nos olives! Les olives de notre famille! Les olives

 

De nos futurs enfants! — Quel pouvoir exercez-vous sur les esprits

Pour qu'ils ne puissent rien contre ce désir de projection

Sur l'écran du futur? Quel pouvoir vous est conféré?

 

Les olives me furent arrachées une à une. Les enfants riaient

En vous regardant me secouer. Les cochons se sont approchés

De ce lieu ignoble et les femmes les ont chassés en riant.

 

Vous observiez la cendre qui coulait de ma poche,

La cendre, la chaux, un peu de sel, vous reconnaissiez

Chacun de ces atomes de votre propriété.

 

Pendu par les poignets à votre arbre de justice, j'ai attendu.

Heureusement, l'ombre était rafraîchie par l'arrosage

Automatique de vos plates-bandes.

 

Les fenêtres s'obscurcissaient. L'entrée des patios verdissait.

Des végétaux coulaient sur les murs. Les bruits de vaisselle

S'intensifiaient. Nous étions à l'écoute de la route.

 

Les olives, ce n'est rien, m'expliquiez-vous. Il y a

Des olives pour tout le monde, expliquiez-vous encore

Comme si quelqu'un pouvait ne pas comprendre

 

Ce qui se passait. Mes poignets étaient bleus.

Ne reviens pas, me dîtes-vous comme s'il s'agissait

De la meilleure sentence possible en ces temps de bonheur.

 

Olives, cendres, chaux, sel du Cabo de Gata, enfants

De vos femmes, poignets bleus jusqu'à la douleur,

Résistance et finalement: Ne reviens pas parmi nous.

 

Je reviendrai parmi d'autres, lançai-je à la foule.

— Revenir pour travailler avec nous ou ne pas revenir!

Vous courriez le risque de vous tromper d'ennemi.

 

Il est beaucoup plus facile de cueillir les fruits de vos arbres.

Un tour de poignet, pronation, supination, et voilà

Le fruit entre mes dents, voilà ma raison d'être.

 

Trop longs les olives, les viandes, les levains!

Trop longue l'attente de vos femmes! Trop d'attente

Dans cette existence d'ouvrier! Trop d'enfants

 

Et pas assez de plaisir. La nuit, j'étais avec les oiseaux

De malheur, sur vos toits, dans vos branches, traversant

Le ciel de vos rêves. La nuit, je visitais votre intimité.

 

Mais le matin, dégoulinant de rosée, je m'éloignais toujours

Et vous scrutiez ces chemins qu'on ne peut pas connaître tous

Aussi bien qu'on connaît le chemin de l'aller et du retour.

 

Je mangeais les racines d'asphodèle à votre place.

Je me nourrissais de ce que vous ne daignez plus cueillir.

Vous reconnaissiez ma lointaine ascendance.

 

Il y eut des jours où j'aurais voulu vous laisser seuls

Avec votre sociabilité d'animaux réduits à cette intelligence

Du bonheur. Il y eut des jours de véritable solitude.

 

Il fallait alors que je rencontre un fleuve,

Si vous ne l'aviez asséché et je rencontrais plutôt

Vos barrages, vos passés engloutis, vos cimetières déplacés.

 

Une roche menaçait votre route asphaltée et je pensais attendre

Qu'elle vous procure l'ennui d'avoir à la réduire en poussière.

J'entendais déjà vos marteaux et vos compresseurs.

 

Beau lac aux eaux tranquilles, tu recèles ma richesse passée.

Autour, les flancs sont saignés à blanc, la barre à mine

A parallélisé cette volonté de détruire pour reconstruire ailleurs.

 

Un horizon de neige termine cette vision au bas d'un ciel

Inacceptable dans ces conditions de retrouvailles.

Pères muets, vos dépouilles ont été transportées ailleurs.

 

Ailleurs où l'eau devrait couler à flot, un ailleurs de fraîcheur

Et de tranquillité, ailleurs de frondaisons et d'éclatement

De fruits sur les branches de l'arbre à bonheur, ailleurs

 

Je n'ai rien trouvé qui vous ressemble, je me suis arrêté

Sur des places géométriques, à l'ombre des orangers

Dont le fruit est amer pour en interdire la consommation

 

Libre. Terre creusée, tranchée au couteau, déplacée

Jusqu'au vertige, le voyageur y perd sa propre trace

Et il n'écrit plus rien qui vaille la peine d'être lu.

 

Je voyageais donc nu, le sexe caché, la tête coiffée,

Les pieds chaussés, on se doute pourquoi, on sait bien

Que nulle nudité n'a ici valeur de cri. On préfère la pudeur

 

À la révolte. Nu, comme je me désirais, je n'avais plus rien

À découvrir, plus rien à mettre sous ma dent d'homme

Public. Plus rien à travailler jusqu'à la ressemblance.

 

J'ai eu froid là-haut près du lac de Beñinar, contemplant

La surface immobile, devinant le clocher sous les défauts

Du tain, recomposant ce qui n'avait jamais été qu'un désir.

 

Ici, la mer n'a rien d'un miroir. Trop faciles, les miroirs

Qui s'imposent à la vision, trop faciles sans les oiseaux

Traceurs de vent, faciles et peut-être inutiles maintenant

 

Que j'y pense. Il n'y a pas d'oiseaux à Beñinar, pas d'oiseaux

Et je n'ai pas vu les animaux. J'ai descendu le lit du fleuve

Jusqu'aux premières constructions hétéroclites, habitations

 

Tremblantes et hangars farouches, patios de poussières, chemin

De gitans, réservoirs grillagés, enfants tournoyants et femmes

Informes, les hommes calculant la valeur des choses et des êtres.

 

Une tour continuait de veiller comme si le danger pouvait venir

De la mer, comme si la mer avait encore ce pouvoir de surprendre

Au milieu du sommeil, la mer réduite à ses catégories

 

De poissons et de coquillages, la mer qui charme les touristes

Parce qu'ils n'en connaissent que les aspects ludiques,

La mer si dure au travailleur qui sait tout de l'embrun.

 

Les oiseaux me demandaient si j'avais l'intention

De me noyer. Je pris un bain. Je ne m'étais pas baigné

Dans les eaux immobiles du lac de Beñinar,

 

Faux lac d'une fausse vision du futur, lac sans oiseaux

Et peut-être sans animaux, lac aux ruines désertes,

Aux fenêtres vides, lac d'une transe douloureuse

 

Dédiée au présent. Les galets roulaient sous mes pieds.

Je redoutais la caresse de la méduse autant que ma tendance

À m'abandonner à la moindre sollicitation.

 

Des cristaux de lumière m'éblouissaient, me forçant

À la vision rétinienne, à l'exactitude des miroirs,

Et tout s'éteignait enfin au contact de ma peau.

 

Est-ce cela que tu appelles noyade? Tu te fiches de nous!

Sur le sable, à une distance prudente des vaguelettes,

Ton chapeau contient ton cache-sexe, ton chapeau de paille

 

Et ton walkman. Combien de fois as-tu écouté ce concert?

Si tu n'y pensais pas, tu serais déjà mort noyé

Avant que nos cris n'aient donné l'alerte aux autres

 

Hommes. Des hommes? Ceux qui composent de pareils chefs-d'œuvre

Et ceux qui renoncent à en écouter l'espèce de perfection

Qui en assure la durée? J'ai pensé à des hommes

 

Que vos cris étonneraient et non pas à ceux qu'ils pourraient

Inquiéter. Une minute d'exposition au soleil suffira

À sécher ma peau et mes cheveux. Je me peignerai

 

Avec l'arête blanche d'un poisson dont je ne sais rien

Ni de la biologie ni surtout de l'existence passagère.

Une algue odorante me détournera de la faim.

 

Je voyais encore l'auteur de mes jours. Non pas

Le narrateur qui agit en silence derrière son arbre

Mais cet auteur qui est aussi le sien et qui par un jeu

 

De facettes s'évertue à restituer mon existence. Auteur

Rencontré, je crois, au hasard d'une ruine où je dormais

Tandis qu'il ne songeait qu'à en piller les reliques.

 

Je suis au début et à la fin du texte, inspiration

Et lecture, personnage ayant vécu et aujourd'hui

Paraissant peut-être véritable à force d'en parler.

 

Je les laissais. Je continuais mon chemin sur le sable,

Attentif aux évents, troublé par la lente complexité

De l'écume et de ses algues. Des dauphins imaginaires

 

Éclaboussaient mon ombre aux prises avec midi.

Chant deux

 

Influence de don Felix Galvez Bonachera

 

 

 

 

 

Don Felix Galvez Bonachera se mit à sa fenêtre pour parler.

Les gens le voyaient à travers le feuillage d'un oranger.

On voyait la persienne verte et don Felix accoudé.

 

Don Felix fit un signe que tout le monde comprit.

Il allait descendre dans la rue. Il n'était pas rare

Que don Felix descendît dans la rue pour parler

 

Avec les gens de la télé. Il ne recevait pas

Dans son appartement au premier étage

De ce qui restait de la maison familiale.

 

Il s'exprimait dans la rue et au tribunal.

On le voyait rarement au casino et alors

Il ne s'exprimait pas, il buvait et écoutait

 

Puis il partait. Dans la rue, don Felix devenait

Convaincant sur n'importe quel sujet qui lui tenait

À cœur. Il apparaissait d'abord à la fenêtre,

 

Comme s'il était important de prévenir et les gens

Voyait cet homme vieillissant dans le feuillage

De l'oranger qui montait vers la fenêtre.

 

Il descendit. La lourde porte s'ouvrit sur l'ombre

D'un patio négligé. Descends, don Felix, fils de Galvez

Cintas et de Bonachera Gimenez, descend nous rejoindre.

 

Nous avons à te parler. — Don Felix ne parlait pas

Des affaires en cours. — Y a-t-il une affaire Ochoa,

Don Felix? — Pas encore, dit don Felix, mais ça ne saurait tarder.

 

Descends encore, don Felix de los Alamos, descendant de Cortina,

Descends puisque c'est encore possible, parmi nous

Viens exprimer ton sentiment sur ce qui n'est peut-être qu'un conte.

 

Don Felix rayonnait dans ces moments-là. Il jubilait

En rougeoyant du nez et des oreilles. Derrière lui,

Le patio exhalait une odeur de vielles pierres.

 

On approcha une chaise pour les fesses de don Felix.

Don Felix ne parlait jamais debout, jamais sans un verre

Et un liquide qu'il forçait à une horizontalité parfaite.

 

Assieds-toi, don Felix, assieds-toi et parle, que t'inspire

Ochoa? Nous avons notre idée mais c'est la tienne qui compte.

— La lumière du patio était jaune comme la paume de ses mains.

 

On remplit le verre, début d'une lutte éprouvante

Contre l'équilibre. Les doigts de don Felix devenaient blancs

Dans ces moments de concentration. Il ouvrit la bouche.

 

Parle! Même les enfants sont attirés comme les mouches

Par ta bouche qui sent la crotte d'oiseau et le terreau

De tes jaunes jardins, parle! Don Felix va parler d'Ochoa.

 

— Laissez passer don Felix Galvez Bonachera!

La chaise qui arrive, les gens qui la laissent passer,

Le sol qu'on égalise, la surface qu'on examine, et les pieds

 

De la chaise qui s'enfoncent à une profondeur acceptable.

Don Felix s'assoit. Le verre maintenant! Le verre et le vin

Dont la surface menace l'équilibre mental de don Felix.

 

Et la bouche qui s'ouvre sur un vol d'oiseaux crottés

Jusqu'au bout des ailes, la bouche en cul-de-poule

— Laissez parler don Felix Galvez Bonachera!

 

Une glace à la vanille s'écrase sur la terre battue.

Un mégot crapote, don Felix surveille les frottements,

Les craquements, le vent agite les oranges de l'oranger.

 

Quelqu'un rompt la longanisse et la cannelle envahit

La bouche de don Felix. — Je peux parler à la place des autres,

Dit-il à la caméra dont l'optique s'allonge.

 

— Des autres? demande le journaliste au petit micro.

Il regarde les autres. — Quel jour sommes-nous?

Dit-il en regardant ceux que don Felix a désignés.

 

Quelqu'un cesse de rompre la longanisse comme le pain sacré

Et consulte sa montre: — Il est deux jours après la mort

D'Ochoa. — Deux jours! s'écrient les gens rassemblés

 

Autour de don Felix à l'ombre de l'oranger aux oranges

Amères. Deux jours, autant dire deux mille ans, ce qui,

À l'échelle de l'être, est une éternité.

 

Ce n'est pas la première fois qu'on prononce le mot

ÉTERNITE à propos d'Ochoa. La caméra scrute ces visages.

Le micro s'éloigne de don Felix pour capturer ces sonorités.

 

— Personne n'a pensé à faire une photo! s'écrie quelqu'un

Comme s'il annonçait la perte définitive d'une évidence.

Pas de photos! Pas ce souvenir tangible! Quel manque de chance!

 

L'enfant remet la boule de glace dans le cornet.

La longanisse craque doucement et la cannelle se visse dans l'air.

Don Felix boit une gorgée de vin puis il s'applique

 

À retrouver l'équilibre de la surface, on voit le vin

S'immobiliser lentement, deux mille ans d'attente et

C'était enfin arrivé. Des oiseaux souillaient sa bouche.

 

L'enfant prend une beigne. On revient de loin!

Propose un marchand vissant quelque chose

Dans la mécanique de sa balance. — De loin et d'ailleurs!

 

Précise don Felix qui retrouve l'inspiration des meilleurs moments

De sa prédiction obscure. L'enfant craque une larme de souffre.

Maintenant on redoute que don Felix perde la raison

 

Comme la dernière fois qu'il est descendu de sa fenêtre

Pour juger de la pertinence d'un faiseur de trouble

Qui avait des allures d'envahisseur. L'enfant disparaît

 

Comme il était venu. Dans ces foules circonstancielles,

Pense don Felix qui sent la paille craquer sous lui,

Il y a toujours ces mains qui éliminent les enfants.

 

Il considère les visages, les yeux amusés, les bouches

Qui ont la même odeur que la sienne, une odeur d'attente

Qui lui rappelle l'encens des églises et les étamines des jardins.

 

— Je mettrai ma main au feu, dit-il enfin aux gens,

Qu'Ochoa était un étranger, étranger à notre terre,

Il ne venait pas d'où il avait l'air de venir.

 

On ne parle pas du cache-sexe, du chapeau de paille

Ni du walkman parce qu'Ochoa était nu dans sa couverture

Et qu'il ne possédait rien d'autre. Ochoa était nu

 

Et il allait nu-tête et nu-pieds et il était coiffé

De tresses nouées par des rubans aux couleurs délavées.

Il marchait et couchait dans sa couverture et il se lavait

 

Dans les fontaines publiques. Il parlait d'ailleurs

Une langue étrangère, étrangère à la terre, à la mémoire.

— Je ne l'ai jamais vu évoquer nos hameaux, dit don Felix.

 

On avait bien tenté de croiser son regard

Mais les enfants refusaient obstinément de partager

Cette expérience de la folie. Les mains font aussitôt

 

Disparaître les enfants. Les femmes frémissent à l'idée

Que don Felix puisse les désigner comme les seules inspiratrices

De ce qu'il sera difficile peut-être impossible d'oublier.

 

Encore un peu de vin, don Felix, ta langue ne se délie pas,

Langue de poète et de magistrat. Voici la chaise des cantaores

Et le verre des joueurs de guitare. Assieds-toi et bois!

 

Don Felix descend, s'assoit, boit, il voit les mains

Supprimer les enfants et les femmes redouter l'implication.

Les hommes allument de grosses cigarettes qui ont l'air de sarments.

 

Les pieds s'enfoncent, la paille craque, le dos de don Felix

S'applique au dossier de la chaise, ses pieds frappent le sol,

Et le joueur de guitare scrute son regard. Ochoa était nu

 

Et étranger à la terre. Nulle maison ici n'a recueilli la moelle

De ses cris d'enfants. Nul jardin ne l'a étourdi dans les moments

De déclaration d'amour et de fidélité. Vous ne trouverez rien

 

Pour alimenter la légende, conclut don Felix et le youyou

Des femmes l'enfonce encore dans la matière tournoyante du passé

Commun. Ses dents mordent l'air qui s'enroule comme la vigne

 

Des jardins. — Les enfants ont-ils réellement disparu

Ou faut-il nous attendre à leur future évocation d'un personnage

Essentiel à la structure de leur récit aux petits-enfants?

 

Cette semence enfiévrait don Felix qui voyait les femmes futures

Comme si elles existaient déjà. Maintenant il ne battait plus la mesure.

Et le joueur de guitare attendait le moment favorable

 

Pour imposer la dominante. — Ochoa n'était pas attendu,

Précisa don Felix. — Pas attendu, recommença la foule

Comme si elle comprenait soudain ce qui s'était passé.

 

Le joueur de guitare surveillait les mains de don Felix.

La terre avait été creusée par les talonnades du chanteur.

Don Felix voyageait maintenant avec les arrières-petits-enfants,

 

En proie au vertige de la vérité et de la connaissance.

Les femmes s'éventaient dans la douleur de l'incompréhension.

Les hommes s'accroissaient d'un doute définitif comme le sang.

 

Il fallait se rendre à l'évidence: Nous n'avions pas attendu

Cet étranger à la terre. Il était arrivé comme n'importe quel

Touriste. Sa nudité n'était qu'apparente. La couverture

 

Lui avait été donnée par la Garde civile qui l'avait trouvé nu

Sous un olivier, une nuit de vent et d'obscurité parfaite.

Le corps d'Ochoa avait failli échapper à leur vigilance.

 

Ochoa était un touriste en vadrouille, rien de plus.

Les gardes civils s'étaient montrés généreux. Ochoa avait repris

Son chemin. Il se dirigeait vers nos terres.

 

Don Felix avait terminé. Le joueur de guitare joua

Le dernier accord. Les enfants pouvaient revenir jouer sur la place.

On souleva le corps du poète au-dessus de la chaise

 

Et on l'orienta vers la porte du patio de la maison familiale.

La canne de don Felix! Finissez votre vin! La chaise s'appelle

Retour! Envolez-vous, rideaux des seuils! Les pieds du guitariste

 

Tassaient la terre aux quatre trous des pieds de la chaise.

Le patio sentait la fleur fanée et le terreau habité des insectes.

Le jet d'eau ne jaillissait plus de la gueule du lion.

 

Don Felix regarda tristement les assemblages fatigués de la porte.

Quand il réapparut à sa fenêtre pour savourer les effets

De sa connaissance des temps, il s'affligea en constatant

 

Que seuls les enfants, un moment disparus, continaient d'exister.

— J'ai peut-être rêvé d'être parmi eux, songea-t-il mélancoliquement.

C'est la mélancolie qui détruit la seule chose que je sais faire.

 

Mélancolie de ceux qui n'ont jamais épousé personne, mélancolie

De ceux qui n'ont jamais connu que l'amour des camarades

De chambrée, mélancolie du vieil enfant qu'on n'a pas aimé.

 

Ma mélancolie, écrivait don Felix dans son journal intime,

Est comme une fleur qui refuse de faner, une fleur rebelle

À la connaissance de l'intimité, fleur des malchanceux.

 

Mon jardin ne fleurit que dans ce terreau, mon jardin

Est un désert pour quiconque y pénètre sans me connaître

Intimement. Jardin des mille douleurs prémonitoires.

 

Il referma la porte tandis que les autres s'en allaient,

Emportant la chaise et le verre et le joueur de guitare

Sur les épaules, comme après une incontestable victoire

 

Sur le taureau. Beau taureau populaire, poète secondaire

Des seules victoires que personne ne peut contester.

Il referma la lourde porte de la maison familiale.

 

Il traversa le jardin en diagonale, contournant toutefois

Le bassin. Le lion de pierre n'a plus de regard, il n'a plus

La présence d'autrefois, celle que lui avait conférée

 

Un musulman inspiré. Il parcourt la galerie sans y penser,

Comme d'habitude, rien de plus que cette sinistre répétition

Qui fait le lit de la mélancolie. Il n'a pas vu les oiseaux

 

Qui picorent son pain. Il préfère fermer le rideau, laissant

Le vent agiter des personnages qui agissent entre les mondes,

Avec un peu d'imagination et beaucoup de mélancolie

 

Au service de l'au-delà. Les oiseaux sont prisonniers

De ce quotidien. Derrière la vitre de la bibliothèque,

Les gros livres de Miguel de Cervantés y Saavedra

 

Prolongent la continuité dorée des œuvres complètes

De Francisco Franco Bahamonde et les deux portaits

Surmontent le gâteau sous la croix ensanglantée

 

Dont le corps gît un peu plus loin sur les genoux

Drapés de la mère qui commence à entrer dans la seule douleur

Que la femme est encouragée à vivre en public. Don Felix

 

A plutôt fermé les yeux de papier d'une morte terrorisée.

Il a fermé la bouche et l'anus. Il a allumé les bougies

Pour consommer l'oxygène de l'air. Il s'est révolté

 

Contre la putréfaction avec des moyens ménagers. Il était

Seul contre cet envahissement et ses testicules s'agitaient

Au fond de lui, en l'absence de femme, en l'absence de corps

 

Vivants. D'une main tremblante, il chasse ces transparents.

Il remplit le petit verre et l'anis enfonce ses clous.

Le cuir du fauteuil sent la pisse et le tabac, l'anis

 

Et le sperme, la fleur d'oranger et le terreau des bottes.

Personne n'a jamais expliqué cette solitude de la vie privée

Alors que don Felix Galvez Bonachera de los Alamos est

 

Un homme public dont on apprécie le jugement autant que la

Prosodie. Ses livres valent ses jugements et inversement.

Il a rangé sa poignée de livres, plaquettes dorées à l'or fin,

 

Au-dessous des maîtres incontestables de sa pensée. Les enfants

Des écoles illustrent ces cantos avec des crayons de couleur,

Mais il n'y a pas de couleurs dans la prosodie impeccable

 

De don Felix. Il n'y a pas de crayons non plus. Il n'y est pas

Question ni de la surface des choses ni de leur pouvoir

Sur les mots. Les choses n'envahissent pas facilement

 

La prosodie remarquable de don Felix Galvez Bonachera.

Il se méfie de ce qui relève de l'expérience

Et honore sans douleur les trésors de l'héritage.

 

Il ouvre les livres de sa connaissance à la page exacte.

Il n'a jamais été étonné par cette fin, Les travaux de

Persilés et Sigismonde. Il connaît la cohérence de ses maîtres

 

Et il l'enseigne. Les couleurs des enfants ne sont

Que la conséquence d'un usage lunaire des crayons.

Il y a peut-être aussi du caprice dans cette attitude.

 

Ou bien faut-il estimer que c'est de l'imprudence,

Cette imprudence propre à l'enfance, aveuglement

Des innocents. Tiens! Des oiseaux sur la table!

 

Et le pain qui exhibe une blessure blanche!

Chant trois

 

Doña Pilar dans son boudoir panoramique

 

 

 

 

 

Dans le boudoir de doña Pilar, sœur de don Felix,

On traverse des lumières d'arc-en-ciel, des ombres

S'appliquent aux présences étrangères. Vous êtes assis

 

Sur un pouf ou sur une selle de chameau, rarement

Dans le sofa, parmi les coussins que doña Pilar réserve

Aux intimes, à don Felix le frère qui ne s'est jamais marié,

 

Qui n'a peut-être même jamais connu l'amour des femmes.

L'amour d'un homme a effleuré doña Pilar

Mais elle n'a pas épousé cet homme de passage, ce tueur

 

De taureaux. Les coussins reçoivent les amis de jeunesse,

La fleur de cette inconsistance qui fascine encore

L'esprit nostalgique de la vieille fille. Elle porte le deuil

 

Avec une discrétion d'araignée. Elle appelle le défunt

Mari: l'homme. Tirant les rideaux de chaque côté du boudoir,

Elle enjambe les poufs et les plateaux dressés sur des piétements

 

De fer forgé. Elle allume des brasiers d'encens, surveille

La cuisson du thé, répand les fragrances des roses cueillies

Dans son propre jardin, petite Perse qu'elle a imaginée

 

Dans un moment de détresse, naguère. L'homme, c'est l'homme,

Tout le monde comprend de qui elle parle quand elle évoque

Les habitudes de l'homme. Doña Pilar ne se permettrait

 

Aucune équivoque à ce sujet. Cette précision de la langue

Et des faits déroute l'étranger venu pour prier avec elle,

Immobiles recueillements sur des agenouilloirs piqués d'étoiles.

 

L'amour, c'est du passé, c'est aussi la jeunesse et c'est surtout

La nuit qui s'est installée à la place de toutes les autres

Nuits, une nuit de mots et de corps, un langage de l'instant

 

Et de la durée. Elle soupire si elle n'est pas seule,

Sinon elle pleure et ne trouve pas le sommeil.

Ayant tiré les rideaux, elle attise le feu sous la lampe

 

Et met le sucre à fondre dans un bol d'argent et de cuivre.

Belles dents les dents de doña Pilar à l'heure de vous accompagner

Au bout d'une conversation qui vous hante encore aujourd'hui.

 

Sur sa croix, un Christ d'argent exhibe sa douleur. Le corps

Est celui d'un Éphèbe. Les poignets ne saignent pas. La géométrie

De la posture est parfaitement abstraite mais les muscles saillent

 

En proie à une turgescence obscure, rébus des regards

Qu'elle surveille sans les croiser. — Voici le thé parfumé

Aux roses de la Petite Perse et voici le sucre qui l'annonce

 

Et l'achève à l'heure où le soleil se couche derrière les dattiers

Du patio. Les parfums corporels de doña Pilar sont poivrés

Comme la viande des braseros et ses bracelets ont l'acidité

 

Des citrons qu'elle répand sur les plateaux pour la décoration,

Petits seins qui ont l'air surpris par cette attente immobile.

Le thé brûle les lèvres, la langue se rétrécit, la gorge

 

Se ferme. L'étouffement ne dure pas si la vieille fille

Vous éveille. Elle a ouvert des livres et vous en offre

Les entrailles avec une voix qui vient de loin, une voix

 

Qui n'a rien perdu de sa justesse comme du temps

Où elle en réservait la profondeur au seul amant

Qui devina ce qu'elle attendait de l'amour et des hommes.

 

Le passé cisèle des surfaces verbales. Dehors, au-dessus

De la Petite Perse, jamais le soleil n'a peint si bien

Sa propre nature, milieu et lumière, attraction et infini.

 

Sur le balcon cerné de fer, doña Pilar apparaît en conquérante

De ce qui ne cesse pas de s'effacer. Les passants saluent

Ce corps couvert d'étoffes et de bijoux. Le regard

 

Ne cherche pas les yeux ni la bouche. On aperçoit les pendentifs

Et le cou tendu comme celui d'un flamand qui scrute

Les immobilités de la cañada. Les mains désignent l'histoire

 

Des pierres et des rues, point de vue alimenté de promenades

Et d'errances, mais aussi de lectures, de souvenirs, d'interprétations.

Seule enfin, doña Pilar referme la baie vitrée et ne voit pas

 

Le cheminement qu'elle vous impose jusqu'au seuil de votre maison

Ou de votre hôtel. Elle achève les fonds de verre avec gloutonnerie,

Achève les biscuits et les quartiers de fruit, elle en finit

 

Doucement avec l'impression de n'être pas vraiment seule,

D'être encore une femme fréquentable à défaut d'être séduisante.

Elle arrange les coussins que vous avez répandus pour elle.

 

La nuit s'épanche. La lune révèle les traces de doigts

Sur les vitres. Les fleurs s'inclinent. Doña Pilar

Se déshabille près du lit et s'endort. La nuit,

 

Elle prend le temps d'uriner dans son petit cabinet d'aisances.

Une étoile au plafond éclaire ses gros genoux.

Les ruissellements remplissent le temps. On est loin

 

Entre les instants. Pieds nus sur le dallage encore tiède,

Elle traverse des infinis de boiserie. La Petite Perse

Se laisse contempler même dans ces profondeurs secrètes.

 

Les nuits d'angoisse n'aiment pas la pluie. Il avait plu

Cette nuit-là. Doña Pilar n'avait pas dormi. La lampe

S'était éteinte et elle avait dû faire la lumière électrique

 

Sous les arches. Elle avait contemplé la souffrance des roses.

Les allées en croix se gorgeaient d'eaux noires et rapides

Qui ravinaient les rehauts de terre. Petits écroulements

 

Silencieux. Les gouttières chahutaient dans la rigole

Et des transports tournoyants traversaient la lenteur

Des coups de vent. Doña Pilar fumait une cigarette.

 

Le feu couvait sous la couverture qu'elle avait remontée

Sous la poitrine. Elle entendait les crépitements de la braise,

Les pieds sont à la tangente de la vasque, parallèles.

 

La pluie cessa avec l'apparition de l'aube et le vent

Tomba en même temps. On entendait les ruissellements

Des rigoles et des verticalités bleues. Doña Pilar

 

Constata qu'elle avait fumé toutes les cigarettes.

Les toits apparurent, lents et scintillants, les palmes

Dressaient leur dolence, et le ciel s'ouvrait comme

 

Une porte, chassant des poussières de nuages vers les profondeurs

Encore noires de l'intérieur. Un oiseau réapparut

En sifflant, premier signe de vie. L'angoisse se liquéfia

 

Enfin. Doña Pilar monta dans sa chambre au premier étage

De la maison héritée du défunt mari. Elle n'entra pas dans la chambre

Pour tenter d'y trouver le sommeil. Elle préféra le boudoir.

 

Il était cinq heures et demi. Quand elle ouvrit la baie,

L'écoulement de la fontaine publique occupa tout l'espace.

Le premier véhicule passerait dans un quart d'heure,

 

Chargé de pains. La rue était grise. Le bleu des façades

Absorbait l'ombre propre des fenêtres. Une vague odeur

De terre montait des caniveaux. Seule la place,

 

Au bout de la rue, était éclairée par les verts et les oranges

Du soleil en érection constante. La lumière pivotait

Sur l'axe de la fontaine, multipliant les jets de l'eau

 

Au-dessus des dauphins de marbre. Ochoa apparut comme

Dans un rêve. Il se lavait, assis sur la murette du bassin,

Il agitait ses jambes dans l'eau crépusculaire. Il était nu.

 

Doña Pilar se dissimula lentement dans le rideau. Ochoa

Caressait ses jambes méticuleusement. Le dos brillait des feux

Célestes. La chevelure bougeait comme un de ces feux.

 

L'homme se leva et s'appliqua à asperger son ventre.

Il avait hâte cependant d'en finir avec ces ablutions.

Doña Pilar avait composé le numéro mais quelque chose

 

L'empêchait de se connecter au poste de police, quelque chose

De trouble et d'agréable, un désir d'aller le plus loin possible

Dans cette observation crispée, une promesse de joie

 

Et de débauche secrète. Le numéro clignotait sur l'écran.

L'homme s'aspergea tout en jetant des regards inquiets

Aux quatre coins de la place qui demeurait vaste et silencieuse.

 

Doña Pilar surveilla les fenêtres possédant les mêmes

Propriétés géométriques que la sienne. Pour l'instant,

Les persiennes étaient toutes closes, bougeant un peu

 

Sous l'effet des reliquats du vent qui l'avait tourmentée

Toute la nuit. Ochoa roidissait, belle obliquité dans l'eau

Retombée des jets. Sa couverture gisait sur un banc

 

À proximité de l'ovale miroir qu'il traversait alors

Que les gouttes et les gerbes n'étaient jamais parvenues

Qu'à le briser en mille morceaux de cette incohérence

 

Qui ne trouble pas le passant. Il y avait bien aussi

Un chapeau et un walkman mais elle ne voyait pas le cache-sexe

Sans doute parce qu'il n'existait pas. Ochoa ne transportait

 

Aucune nourriture, pas de boisson à l'horizon de cet homme

Qui surgissait de l'angoisse comme un reflet sur la vitre.

Il enjamba la murette et s'enroula dans la couverture.

 

Il s'assit. Ses cheveux mouillés répandaient des éclats de verre.

Il secoua la tête comme un cheval. Des oiseaux arrivaient

En se croisant rapidement, impossibles à figer sur ce ciel

 

Croissant. Ochoa croisa ses jambes en tailleur et installa

Les écouteurs sur ses oreilles. Il passa du temps à régler

Les potentiomètres. Puis il contempla le soleil sous le rebord

 

Du chapeau. Le miroir recomposait lentement sa cassure infinie,

Inachevable. L'eau bleuissait et les façades retrouvaient le blanc

De leur chaux. Les premières persiennes s'enroulaient comme

 

Des insectes. Le boulanger passa, rétrogradant au même pylône

Avant d'entrer sur la place qu'il traversa peut-être sans voir

Qu'Ochoa la quittait par une rue descendant vers les moulins.

 

Les hommes! pensa doña Pilar. Ils se retrouvaient à la Maison

Des Citronniers avant de s'éparpiller dans les drailles.

L'eau vive! Il n'était pas encore six heures. Elle avait

 

Le temps! Elle s'habilla et se couvrit d'un fichu. Le seuil

Était encore mouillé. La lune achevait de disparaître, pan d'ivoire.

Elle descendit la rue jusqu'à la place, presque furtive.

 

On pouvait voir les moulins, le fleuve vert, le pont arboré,

Les lampadaires éteints, les chemins montant vers les prés.

Elle se hâta. La brise était tiède et les murs bleuissaient.

 

Elle ne voyait plus Ochoa. Elle l'avait perdu de vue en perdant

Un temps précieux à s'habiller. Le fichu dissimulait la chemise

De nuit. Doña Pilar manquait de souffle. Elle était épuisée

 

En arrivant au pont, au-dessus des moulins. Sur le quai, Ochoa

Scrutait l'eau immobile des fossés. Il était entré dans l'ombre

Des pins et soulevait la fine poussière de l'heure après la pluie.

 

Une heure! songea-t-elle. Il ne fallait pas que les hommes le vissent

Avant qu'elle ne leur eût expliqué de quoi il s'agissait.

Les hommes étaient avides de souffrance au moment de quitter

 

La ville. Ils s'arrêtaient pour se griser sous la vigne, parlant

Haut sous la vigne tandis que la ville s'éveillait lentement.

Doña Pilar haïssait l'homme laborieux mais elle en employait

 

Plusieurs. Il y avait une distance entre elle et la racaille

Qui conduisait les troupeaux dans les montagnes de son héritage.

Ochoa pénétrait dans l'ombre du chemin de halage. Avait-il

 

L'intention de poursuivre son chemin sans laisser sa trace?

Il ôta son chapeau devant un mémorial et s'inclina sans cesser

De marcher. Il se dirigeait tout droit vers le Limonero.

 

Doña Pilar considéra les marches de pierres descendant sur le quai.

Elle ne produisait jamais cet effort qui réduit les distances

Dans les moments tragiques de l'existence. Tragiques ou simplement

 

Excitants. La vie est bornée de cadavres et d'orgasmes. Ochoa

Trouva un coin discret et s'accroupit derrière les palmiers nains.

Le chapeau s'inclina. Elle descendait l'escalier, en proie au vertige.

 

Sur le quai, elle courut. Ochoa n'en finissait pas de se vider.

Elle se dissimula dans le premier moulin qui est en ruine depuis longtemps.

La rotation des turbines parvint enfin à ses oreilles.

 

Ochoa s'approcha ensuite de la berge. Il regardait les moulins

Du premier rang, ceux qui fonctionnent encore de nos jours.

Le fournil crachait une tranquille fumée jaune sur les toitures.

 

Ochoa quitta le chemin de halage. Il ne s'en allait pas,

Pas encore, plus tard, plus tard! pensa doña Pilar en se mordant

Le poignet. Il se dirigeait maintenant vers le fournil.

 

Il allait mendier son pain. Les hommes ne sont pas charitables,

Se dit doña Pilar en revenant sur le chemin. Elle redoutait

La boulange autant que les pasteurs. Il y avait aussi les ouvriers

 

Du pont, des maçons grossiers et fanfarons qui proposaient leur vinasse

Aux passantes. Des militaires traversaient quelquefois le fleuve.

Les femmes se rendaient à la place pour y vendre des volailles.

 

Mais il n'était pas encore six heures. Les pasteurs arriveraient

Les premiers, pressés de boire l'eau vive qui contracte le temps

Mieux que toutes les théories du relatif et de l'infiniment véloce.

 

Ochoa frappa à la porte. Doña Pilar retint son souffle. Elle

Interviendrait peut-être si les choses se gâtaient, les hommes

Sont prévisibles mais inattendus, dignes d'amour et d'exclusion.

 

La roue, celle que regardait doña Pilar, soulevait l'eau à la hauteur

Des prismes dans la perspective de l'aval. Ochoa avait encore ôté

Son chapeau, signe de soumission qui fait toujours son effet sur

 

L'homme. Une femme ouvrit et agita son poignet pour signifier

Son sentiment. Ochoa s'inclina cérémonieusement. Les pauvres

Sont précis au moment de prendre la tangente de l'exclusion.

 

Elle mordait le foulard pour empêcher la brise de révéler son visage.

Il renouvela sa demande avec plus de détails, avec cette lenteur

Qui détaille la nécessité de continuer encore à vivre avec les autres.

 

Elle appela à l'intérieur. L'homme qui apparut s'immobilisa

Dans une attente que la femme interpréta comme de l'impatience.

Elle recommença ses signes. Ochoa s'adressait à l'homme.

 

Doña Pilar s'approchait. L'homme retourna à l'intérieur

Et la femme se gonfla comme un crapaud. Ils ne parlaient plus

Mais doña Pilar pouvait maintenant voir les visages, la femme

 

De face et Ochoa de profil, l'homme reviendrait avec un pain

Et le donnerait à Ochoa qui se fendrait d'une révérence

En reculant dans l'étroit sentier qui sépare le moulin de la berge.

 

Doña Pilar ferma les yeux. Rien ne pouvait plus se passer autrement.

Elle pensa même sentir l'odeur du pain chaud qui changeait de mains.

La femme s'apaisait. Ochoa avait maintenant une odeur.

 

À quel moment ouvrirai-je mes yeux? pensa doña Pilar.

Chant quatre

 

Ce qui s'est passé au Limonero ce matin

 

 

 

 

 

Un visage roux aux reflets berbères, Cayetano aime les couteaux.

À six heures du matin, il sort du lit d'une femme.

La justice lui a une fois accordé le bénéfice de la légitime

 

Défense. Il ne tue plus les hommes qui menacent son désir

De femmes. Il exhibe le couteau et se cure les ongles

Comme dans un film. Il arrive le premier au Limonero.

 

La terrasse est occupée par des oiseaux qu'il n'effraie pas.

Les oiseaux ont l'habitude de ce personnage lent comme

Un insecte en proie à la métamorphose. Oiseaux de malheur.

 

Le Limonero surplombe le fleuve au-dessus des pins.

De l'autre côté, la paroi du canyon s'effondre sans cesse,

S'écroule la nuit comme le mur d'une vieille maison abandonnée

 

Où couchent les bêtes, les bêtes couchant où les hommes ont jadis

Rêvé à un meilleur sort et Cayetano désertant la paille

Pour les draps d'une femme dont le militaire de mari

 

Est appelé ailleurs par le devoir. Cayetano a servi dans la Marine,

Quatre ans de servitude et d'humiliation, il ne descend jamais

Le fleuve sans cette appréhension de la mer, sans cette attente

 

De la noyade. Ce sont les femmes de l'autre rive qui l'ont

Initié à l'amour, les femmes des bordels, leur science du plaisir

Et du soulagement. Il est revenu plus pauvre qu'il n'était parti.

 

On rit toujours de ce genre d'aventure, on rit de soi et

On peut alors haïr ceux qui voudraient s'en amuser avec vous.

Cayetano a tué un homme pour échapper à cette mort absurde.

 

Il aimait ce jardin, l'ombre et le silence. Il aimait la femme

Aussi bien qu'elle ne fût pas la seule à lui donner le plaisir

Qu'il venait chercher comme un chat se pointe à la fenêtre.

 

En mer, il n'avait pas tué, ni sur les quais et il n'avait

Pas vraiment eu d'histoires avec les proxénètes. Quatre ans

Condamné à accepter des traditions qui ne sont au fond

 

Que l'habitude du moindre mal. Au bordel, il ne retenait pas

Son cri de jouissance. Les femmes des maris redoutent cet instant

D'abandon. Elles lui ferment la bouche avec un sein chaud

 

Comme un pain. Cayetano entre sous la vigne, réveillant les insectes

Et les oiseaux se poussent dans les marges. Sur les hauteurs

Du canyon, le soleil se livre à un épanchement de sommeil.

 

Il s'assoit à une table, encore seul. Les oiseaux continuent

De reculer. Les insectes tournoient lentement, vrillant l'air

De leurs ailes, jets de sang. Où allons-nous quand nous sommes encore

 

Seuls? se demande Cayetano. Cette nuit, la femme lui a fendu

Le prépuce d'un coup de dent sur la langue rapide. Il saigne.

La rosée ou la pluie a opacifié la surface des tables.

 

Cayetano mouille sa tignasse rouge dans la lumière.

Il pose le couteau sur la table, plié le couteau

Comme un fœtus, lame à demi sortie de sa carapace

 

De corne. Plongeant la main dans le pantalon, il en ramène

Une goutte de sang. Il a battu la femme tout en reconnaissant

L'intensité du plaisir, il l'a battue et elle recommencera.

 

Des gouttes tombent des grains de raisins en formation, des gouttes

Froides et acides, elles tombent sur la goutte de sang et l'emportent

Loin de la main sur le dallage rouge qui est le contrepoint

 

De la tignasse de Cayetano dont le nez est celui d'un Berbère.

Les yeux sont ceux d'une femme qu'il n'a pas connue.

Il ne connaît pas non plus les mains de l'homme.

 

Cayetano est revenu alors que la terre devenait parfaitement circulaire.

Le voyage s'annonça par cet interminable recommencement.

Mais les ports sont habités par des putains et on ne prend

 

Jamais le chemin de l'intérieur, le chemin des compagnies minières

Et des trains bondés de familles bruyantes. Il s'est battu

Avec les proxénètes sans en tuer aucun. Le juge disait "Vous

 

Avez eu de la chance" comme si lui-même, marin à son heure,

En avait manqué — le juge avait éprouvé une espèce d'amitié

À l'égard de ce tueur parfait, tueur d'un seul homme

 

Tant que rien ne le disposerait à en tuer un autre.

Don Felix venait chaque matin au rendez-vous des pasteurs.

Il connaissait les drailles en botaniste distingué.

 

Il y avait de la botanique dans tous ses poèmes.

Il arrivait quand les pasteurs se préparaient à partir.

Il aimait les chevelures embroussaillées et les couteaux

 

Pliés comme des fœtus. Les bêtes attendaient sur la berge.

Il ne s'était pas passé dix minutes entre l'arrivée des hommes

Et celle de don Felix. Dix minutes d'un bruit intense, presque

 

Insupportable. Le poète peignait sa propre douleur sur le visage

De ces hommes et Cayetano se laissait caresser la tignasse

Par le juge qui avait été clément ou juste, la question

 

Ne se posait plus pour les autres tandis que la main de don Felix

S'attardait sur les boucles, lentes et crispées comme les pieds

Des femmes que Cayetano aimait torturer doucement, sans cette violence

 

Qui achève ce qu'on n'a pas commencé avec un agresseur

Qui ne mesure plus la portée de ses gestes. — À ce soir,

Disait don Felix en sortant nu de cette eau de fer et d'herbe.

 

Ochoa arriva par la vigne. Cheveux roux lui aussi mais les tresses

Lui donnaient l'aspect d'un animal légendaire. La couverture

Pouvait ressembler à la peau du lion. Cayetano prend le couteau.

 

Il vit le pain, le walkman et le chapeau dans le dos.

L'homme paraissait nu sous la couverture. Il marchait pieds nus.

Il s'arrêta sur le talus, évaluant les lieux et l'homme

 

Qui en était le gardien provisoire. Cayetano ouvre le couteau

Bien que l'homme ne lui paraisse pas dangereux. Il n'y a plus d'oiseaux

Dans les sarments, peut-être des insectes dans les branches

 

Et sous les grains. L'herbe du talus a fleuri ce matin.

Ochoa s'applique à ne pas écraser ces couleurs.

Pourquoi n'est-il pas passé par le chemin comme tout le monde?

 

Cayetano ne regarde plus le voyageur. Il observe des gouttes

Tandis qu'Ochoa descend sur la terrasse, précis comme le temps,

Avec cette lenteur qui est celle de l'attente dans la perspective

 

Du retour. Cayetano revient toujours à cette attente en cas

De rencontre. Il sait que quatre ans chouravés par l'état

Représentent plus que la vie elle-même, la vie qui serait

 

Ce qui reste quand on a soustrait la somme des contraintes

Imposées par l'état. Il a une conscience claire de l'état,

Différent en ceci des autres pasteurs qui ont pourtant vécu

 

Le même voyage hors de soi-même. Ils n'ont eu que des nostalgies.

C'est si facile de retrouver ce à quoi on vous a arraché

Pour une durée déterminée par la loi commune! Si facile

 

D'éviter le regard des chemineaux. Ochoa s'est assis

À la table la plus éloignée, près de l'escalier par où

Arrivent les autres. Cayetano ne cesse pas de manipuler

 

Le couteau. Ochoa rompt le pain. Moins facile d'adresser

La parole aux inconnus qui traversent la vie ordinaire

Comme s'ils menaçaient de s'y installer. Le manche du couteau

 

A toujours eu cette patine inexplicable autrement que par des suppositions.

Ochoa mange le pain sans hâte. C'était loin d'ici, pense Cayetano

Et j'interrogeais des inconnus pour retrouver mon chemin.

 

Petite contraction de la joue qui n'a pas échappé à la vigilance

Du vagabond. Un insecte coupe l'ombre en deux, jailli de la grappe

Verte, sonore et lumineux comme les couteaux qui bornent la vie

 

De Cayetano. Il y aurait un risque si Ochoa s'avisait de sourire.

Le sang a ceci de nécessaire: il remet tout en question.

Cayetano a besoin de ce moment passé avec les autres

 

Pour rediscuter les conditions de son existence sociale.

La prochaine fois, il n'y aura peut-être pas un juge

Pour mettre fin au débat, pas de juge pour changer la destinée.

 

Le soleil disparaît derrière la toiture de bruyère. Ochoa mange

Méticuleusement le pain qu'il a peut-être volé. Comment ne pas penser

À un arrachement de la propriété individuelle en présence

 

D'un vagabond qui ressemble parfaitement à un autre vagabond?

Le couteau joue dans la lumière réfléchie des surfaces.

Sur le chemin, doña Pilar lutte avec une phlébite carabinée.

 

Les autres ne vont pas tarder à arriver. Ils sont eux aussi

Sur le chemin. Cayetano voit les taches jaunes des citrons

Derrière Ochoa dont un côté est vivement éclairé par un soleil

 

Horizontal. Nous sommes les mêmes depuis toujours, pense Cayetano,

La même espérance court dans nos veines depuis que nous existons.

Les autres sont comme des éclats tombés de ce miroir impeccable.

 

L'oreille d'Ochoa est devenue transparente. Les tresses

Absorbent cette lumière tangente. La mâchoire bouge sans précipitation.

Imaginons que c'est le seul repas de la journée et que le pain

 

Lui a été donné par une âme charitable. Imaginons que tout est parfait

Au moment de se servir des couteaux. Imaginons cet accomplissement

De la vérité. De quelle nature est alors la journée à venir?

 

Sur le chemin, ne croisant personne et surtout pas les animaux,

Doña Pilar redoute les conséquences de sa lenteur maladive

Mais elle ne peut rien contre les minutes de l'eau vive.

 

L'odeur du froment bien levé et bien cuit chatouille les narines

De Cayetano qui voit la déchirure blanche comme les oiseaux

En surveillent les jets de croûtes. Sur le chemin, doña Pilar

 

Imagine le cadavre soigneusement troué et la question de l'anonymat

Qui nourrira la rumeur jusqu'au procès. Les empreintes digitales

Et génétiques de tous les êtres vivants sont classées dans la mémoire

 

D'un ordinateur capable d'analyse. Extrait du journal d'hier matin.

Ils conservent nos morceaux indésirables dans les hôpitaux.

Notre corps marque les pistes d'une histoire revisitée par l'état.

 

Démocratie, pense doña Pilar, si cela veut dire que nous perdons

Le sens de la prière, alors je n'en veux pas. Vivent les couteaux

Qui conduisaient naguère nos assassins sur la chaise du garrot!

 

"Vous avez eu de la chance" — et c'était qui, la chance, vieil

Infirme? Qui étais-tu au moment de me juger et de me condamner

À l'humiliation d'un acquittement? De la chance, j'en ai eue

 

Dans le désert, dans les montagnes bleues de l'Atlas, sur le fleuve

Niger à une époque que je traversais en somnambule du lendemain.

Chance et dérision. J'aurais pu tuer l'homme de ta vie et alors

 

Tu ne m'aurais pas pardonné — On pardonne plus légitimement

À l'homme qui contre toute attente a épousé la femme de ses rêves.

— Cayetano plongea enfin son regard dans les yeux d'Ochoa.

 

Les hommes arrivaient par les chemins, quatre chemins sans croisée,

Bruyants comme des ailes et imprévisibles comme la pluie, des hommes

Au couteau facile comme dit la chanson du Gitan, des hommes seuls.

 

Ils occupèrent presque toutes les chaises. Ils avaient salué

Cayetano d'un coup de bouc et ils s'étaient assis sans cesser

De s'interpeller à propos du temps et du foncier, des hommes

 

Pressés et lents comme la nuit, pressés comme des étoiles filantes.

Le tenancier ouvrit le rideau de fer et les portes vitrées.

Il arrangea les plis du rideau et les franges où dormaient les mouches,

 

N'oublions pas les mouches tournoyantes qui se réveillaient maintenant

Que les hommes étaient de retour. Le tenancier poussa un chariot

Avec les cruches et le pain encore chaud, le pain et le fromage.

 

Il s'approcha d'Ochoa comme si le boulanger lui avait déjà parlé

De la profondeur du regard. Il offrit un morceau de fromage

Et Ochoa se leva un peu pour pencher la tête en signe de remerciement.

 

Les hommes s'interrogeaient du regard. On interrogeait Cayetano

Qui en savait peut-être plus mais on évita de porter un jugement

Sur la solennité du tenancier. Cayetano ouvre et ferme le couteau.

 

Sur le chemin, doña Pilar imaginait le pire. Cayetano mangea.

Les hommes attendaient qu'il se passât quelque chose. Ochoa

Demanda un morceau de pain et il fut servi avec ce respect

 

Qu'on réserve au noble et au religieux, digne tradition, pensa

Cayetano. Le couteau tranche le pain au lieu que ce soit les mains

Qui en rompent la texture. Le couteau est précis, le couteau

 

Sur le fil du temps, invariable, signe de malheur et d'habitude.

Doña Pilar pleurait en luttant contre la dureté du terrain.

De la chance, pensa Cayetano, j'ai eu la chance de rencontrer

 

Des proxénètes patients. Les trains bondés de familles ne variaient

Pas. Je n'ai jamais franchi la passerelle sans penser à déserter.

Doña Pilar heurta la carcasse d'un animal encore chaud.

 

— Tu m'as vu! lance Cayetano en direction d'Ochoa. Doña Pilar

Aperçut le toit de bruyère. Tu m'as vu! Ochoa buvait le vin

Maintenant. Don Felix descendait le chemin dans sa chaise roulante,

 

Poussé par un jeune garçon ou une jeune fille, on ne sait jamais

Si c'est l'un ou l'autre, on ne reconnaît pas aussi facilement

Les enfants du voisinage depuis que don Felix les emploie à son service.

 

Il monte l'escalier en s'appuyant sur la canne et sur l'épaule

Fragile de l'enfant, fille ou garçon, don Felix entretient l'ambiguïté

Sans faciliter l'interprétation. Il met enfin la main dans le feu

 

Qui surmonte la tête de Cayetano, il entre une main qui a attendu

Toute la nuit et qui ne retrouve pas ce qu'elle est venue chercher.

Ochoa, si tu souris, le couteau donnera raison à doña Pilar!

 

Mais Ochoa est prudent comme un chat. Le tenancier entretient son ardoise

Pendant ce temps. Les hommes achèvent leur repas sur une gorgée de vin.

Dans le corral, les bêtes s'impatientent. L'enfant baille

 

En les regardant et son chapeau tombe dans son dos. Don Felix

Observe le couteau. Il est l'heure de s'en aller mais personne

Ne bouge. On attend que l'étranger explique ce qu'il a inspiré

 

Au tenancier qui se tient à l'écart, marchand au travail de l'ardoise

Qui annonce son augmentation de capital. Ochoa n'inspire ni la pitié

Ni le respect. Les hommes ne seront pas touchés par sa grâce,

 

Pense doña Pilar. Elle sait ce qui les différencie du boulanger.

Elle a confiance aussi dans le tenancier. Elle connaît ce monde

Comme s'il était sa création. D'un côté l'attente de jours meilleurs

 

Et de l'autre, ce combat inachevable contre l'incertitude qui se traduit

Par le spectacle de la faim et de la maladie. Cayetano est sur le point

De planter le couteau dans cette chair emblématique, la chair des chairs!

 

Doña Pilar voit l'enfant sur la terrasse. Cayetano secoue la tête

Pour se libérer de l'emprise grandissante de son juge. Le désert

M'envahissait! — J'ai vu mon premier cadavre d'homme à cet endroit.

 

Un couteau en avait fini avec l'insolence facile de la vie à deux.

Chant cinq

 

Les vocations de don Guillén Mañas Exberri

 

 

 

 

 

À six heures et demi, don Guillén sort sur la terrasse de sa maison

Et jette un œil tranquille sur les coteaux où paissent les troupeaux.

Il accompagne ce regard d'un petit verre d'eau vive.

 

Cayetano dans les pacages de Polopos. Guillermo un peu plus haut

À la lisière de la forêt. Nicolá descend lentement vers le fleuve

Mais ne l'atteint pas. Omar semble aller à la conquête de la Sierra

 

Nevada. Les cheminées se mettent à fumer toutes en même temps.

Pedro arrive dix minutes après les autres dans le champ de vision

Du régisseur qui concède toujours le temps exact. Il ne négocie

 

Qu'avec les marchands. Vêtu d'une peau comme les bergers des Pyrénées,

Il sort de sa chambre et descend les escaliers jusqu'à la terrasse.

Il boit l'eau vive en commençant à calculer, des histoires de temps,

 

De matériaux, de noces et de créances. La première heure est celle

Des confusions. Il se raisonne en pensant au beau milieu de la journée,

Quand les dés sont jetés et qu'il n'y a plus qu'à se laisser porter

 

Par la vague du temps. Les pasteurs s'immobilisent sur les hauteurs.

Les moulins tournent depuis la veille. Cristo ferme les écluses

Puis remonte vers les prés. Les jardins sont à l'ombre à cette heure

 

Du recommencement. Angustias traverse les chemins avec son panier

De fruits. Une brise presque froide s'applique sur le visage tenace

De don Guillén qui connaît son monde pour en avoir hérité.

 

Toute une enfance passée à apprendre par cœur et la modernité

Qui s'annonce par une réduction tragique des activités économiques.

Les amandiers en coups de pinceaux noirs sur la dorure de la terre.

 

Plus bas, des oliviers finissaient d'argenter un plan incliné

Dans le sens du soleil. Des porcs apparurent, imprévisibles et pressés.

Don Guillén alluma une cigarette et souffla la fumée dans la vigne

 

Au-dessus de lui. L'eau vive l'envahissait. Il en buvait de moins en moins.

Un verre suffisait à le transporter de l'autre côté du cerveau.

Un deuxième achevait le voyage par des apparitions fantastiques.

 

Il avait promis le bonheur à ses enfants mais pas à sa femme.

Il n'avait jamais menti à cette femme née de la même terre.

Les enfants ne croyaient plus ce qu'il disait et la femme

 

Se lamentait à l'église. D'ailleurs il n'y avait plus d'enfants

Dans la maison. Ils y demeuraient en hôtes impatients de s'en aller

Trouver un semblant de bonheur dans une résidence. Dans

 

Une résidence qu'ils avaient visitée avant d'opter pour le confort

D'une chambre donnant sur les jardins et le portail de fer forgé

Où se battaient des animaux sujets à la colère, des végétaux

 

Imaginaires peuplaient leur désarroi et don Guillén avait regardé

Cet ouvrage avec les yeux d'un connaisseur en effort à fournir

Pour obtenir un résultat à la hauteur de l'orgueil. Sa femme

 

Préférait les fleurs des plates-bandes. Le prospectus, ouvert

À la page des jardins et des fenêtres, figurait à côté des portraits.

Le soir, elle orientait une lampe dans cette direction et don Guillén

 

La tournait plus tard sur ses livres de comptes. Il fallait

Qu'elle s'endormît avant qu'il pût lui-même trouver le sommeil.

Le matin, à six heures et demi, il buvait un verre d'eau vive

 

En assistant à la mise en place des travaux sur les terres appartenant

Aux Galvez Cintas et aux Bonachera Gimenez. Lui, Guillén Mañas

Exberri ne possédait rien que le droit de finir sa vie dans une résidence.

 

Il était peut-être le propriétaire incontestable de la vigne

Et du chai, peut-être pourrait-il léguer ce savoir discret

À des enfants qui devenaient fous d'angoisse à cause des loyers,

 

De l'électricité, des connexions et des assurances. Il alimentait

Des comptes négatifs, promettait le bonheur et ne faisait rien

Pour qu'il leur arrivât enfin quelque chose d'incontestablement facile.

 

Pas de bonheur sans cette facilité. L'angoisse se nourrit

Des complications. D'ailleurs il avait des enfants qui s'exprimaient

Mal en présence de difficultés nées du désir même de posséder

 

Mieux et si c'était possible plus que les autres. Ils amenaient

Ces autres le dimanche, arrivant dans des voitures empruntées

Et ils buvaient ensemble l'eau vive, vantant les mérites de la vigne

 

Et de l'anis qui poussait en plante décorative sur les murettes

De l'aire de battage. L'ancienne moissonneuse-batteuse inspirait

Des commentaires techniques. Le soir, les voitures s'éloignaient

 

En soulevant la poussière des chemins. Il n'y a pas de bonheur

Sur terre. Sur terre il y a l'épreuve de vivre et surtout de vivre

Ensemble pour un temps donné mais incalculable. La terre des

 

Galvez Cintas et des Bonachera Gimenez, une terre facile au plaisir

Pourvu qu'on n'exige rien d'autre de ses cailloux, de ses racines

Et de ses ravinements parallèles. Une terre où le désir

 

Est un luxe de poète au service de l'Histoire. Don Guillén

Affectionnait particulièrement cette possibilité de tomber

Sur un filon et il avait appris, en plus de la topographie,

 

Des rudiments de géologie. Ajouté à sa connaissance de l'animal

Et des plantes, ce savoir le distinguait et lui valait l'estime

De ceux qu'il persistait, malgré tout, à appeler ses maîtres.

 

Serviteur circonspect des comptabilités apparentes, il aime

Les chiffres et le calcul algébrique. Sa connaissance du zéro

Est un bien précieux pour ceux qui la possèdent.

 

À six heures et demi, ce jour-là, les pasteurs ne sont pas

Au rendez-vous. Il boit l'eau vive et allume une cigarette.

Rien sur les chemins. Le soleil est à sa place exacte.

 

Il renonce au second verre et écrase la cigarette sous le pied.

Il appelle sa femme. Le chien arrive. Les pasteurs! ¡Los pastores!

La femme met la main sur son cœur. Nous sommes-nous levés trop tôt?

 

C'est déjà arrivé. Le chien s'en souvient. La femme met sa main

En visière devant les yeux. Il a confiance dans ce regard.

Aux premières lueurs, elle voit les lièvres rentrer chez eux.

 

Il s'est coiffé de son béret basque et il brandit le makila.

Ne pars pas sans manger! Il descend l'escalier du côté des chemins.

Les flancs de montagnes l'obsèdent. Il trouve la carcasse

 

D'un animal encore chaud. Derrière lui, sa maison disparaît.

Quelqu'un est passé par ce chemin ce matin, quelqu'un de pressé

Et d'habitué aux passages rapides d'un hameau à l'autre.

 

Il atteint le Limonero à sept heures moins le quart. Sur la

Terrasse, il y a du monde. Les propriétaires, les moins nombreux,

Tous brandissant une canne et secouant un chapeau de cuir.

 

Les régisseurs, dans leurs chemises blanches, armés d'un bâton

Et les ouvriers, pasteurs pour la plupart, hommes aux couteaux.

Cayetano, Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro qui salue en voyant

 

Arriver don Guillén. Enfin les femmes et doña Pilar

Qui impose sa lourde présence, les jambes gonflées

De doña Pilar et son visage d'enfant fatigué par les peurs

 

Nocturnes. Il y a toute la contrée sur la terrasse comme

À la noce! On ne trouve plus de noyés dans le fleuve depuis

Que le barrage en emprisonne les eaux, pas de promeneurs

 

Assassinés depuis que les bandits de grands chemins

Ont perdu leur prestige. Don Felix trône au milieu

De la théorie, ayant inauguré les verbigérations

 

Par des considérations juridiques. C'est ainsi que commence

Le texte infini de don Felix et il se termine par le chant

Circulaire de la terre et des hommes condamnés à y demeurer

 

Éternellement. Ochoa est assis à une table. Le couteau de Cayetano

Menace cet équilibre photographique. Ochoa a achevé son repas

Et ses bienfaiteurs sont silencieux comme les fenêtres borgnes

 

De nos maisons. Don Guillén compte ses ouvriers. Cristo

Est aux écluses. Il n'a pas eu vent de ce qui arrive aux

Arrabaleros. Don Guillén observe le visage tranquille de celui

 

Que don Felix appelle déjà un étranger, étranger à la terre,

La terre étant ce qu'il partage d'une manière ou d'une autre

Avec la communauté des hommes. Cayetano fleurit dans cette main

 

Accusatoire. Arrive Angustias avec son panier de fruits et son

Sourire de putain repentie. Elle donne une orange à Ochoa

Qui l'ouvre comme une grenade. De belles mains de musiciens

 

Ont ouvert le fruit devant des témoins fascinés. Don Felix

Accuse le coup et la tignasse de Cayetano s'illumine de jaune.

La couverture a glissé sur les épaules d'Ochoa, révélant un corps

 

Préparé à la souffrance. Quels sont ces signes annonciateurs

Que don Guillén a toujours du mal à distinguer de la symbolique

Des faits? Ochoa mord l'orange, en extrait toute la pulpe, recrache

 

L'écorce et sourit enfin. Il a de belles dents blanches et carrées.

Il ne répond pas au peu de questions. — N'es-tu pas rassasié?

Demande Angustias en se penchant sur cet homme particulier.

 

L'homme sourit aux questions comme s'il ne les comprenait pas.

Il vaudrait mieux, pense don Guillén, que ce soit cet étranger

Sans traces futures. Cayetano ricane maintenant qu'il n'y a plus

 

De danger pour sa tranquillité de passeur de vie à trépas.

Quelques-uns rient avec lui de l'absurdité de la situation.

Doña Pilar se masse les genoux en se plaignant d'en avoir abusé

 

Peut-être pour rien. J'ai trouvé un renard mort tout à l'heure

En venant, dit don Guillén. Un renard mort? Je ne sais pas si c'était

Un renard, dit doña Pilar. — Un renard? On considère maintenant Ochoa

 

Dans la perspective de ce renard. Don Felix secoue sa grosse tête

De penseur parfaitement intégré au système de connaissance

Qui conditionne les circonstances de la vie quotidienne.

 

Un claquement de doigt expédie Nicolá sur le chemin du renard.

Pourvu qu'il arrive avant les chiens! On adresse des regards

De reproche autant à don Guillén qu'à doña Pilar qui souffre

 

Aussi d'une paralysie faciale. La joue se contracte et forme

Une noix. On entend Nicolá qui appelle les chiens et les chiens

Entrent dans le corral. Don Guillén est toujours surpris par

 

La perfection des habitudes. Les seins d'Angustias sont pleins

De cette nourriture d'abondance. Don Matías, le boulanger,

Racontait à voix basse comment il avait été impressionné

 

Par le regard d'Ochoa. — Le pain m'inspire l'humilité,

Disait-il. C'est peut-être à cause de l'attente, de la chaleur,

De la nuit qui me renvoie au sommeil de la communauté.

 

Les Cintas, les Gimenez, les Bonachera, les Galvez, les Llanos,

Les Gonzalvez sont propriétaires — terres environnantes, maisons

De maîtres, rues entières, fabriques d'huile, cartonnages —

 

Les Mañas, les Lopez, les Exeberri et leurs parents Irigaray,

Les Yepes dont on enferma l'ancêtre à Tolède — sont régisseurs

Des exploitations et tenus au devoir de réserve — Cayetano,

 

Guillermo, Nicolá, Omar, Pedro, Cristo, Torcuato, Ginés sont

Ouvriers et pasteurs de père en fils et les femmes ne comptent

Pas, ni les vieillards dont on ne sait plus rien — plus rien

 

De poétique. Les Anglais reconstruisent les ruines, aquarellistes

Du blanc et de la fleur considérée comme pourvoyeuse de couleurs

— priez pour les Anglais qui sont universels comme les Grecs

 

Et les Noirs d'Afrique. Priez pour que le temps de la clarté

Communautaire revienne éclairer les marches de la Rampe — priez

Pour la Soif de connaissance et pour la Satisfaction des estomacs

 

Et du sexe. Et pardonnez-nous notre sang et nos tendances à haïr

Le sang des autres. Pardonnez aussi la laideur de nos enfants

Et le peu d'Élégance — nous manquons d'arbitres dans ce domaine.

 

Les Anglais mettent des carreaux aux fenêtres. Ils importent

Les fleurs qui manquent à notre palette. Nos traits sont hérités

Du geste et de la parole, traits traceurs d'arbres et de chemins

 

Qu'un lavis de rose-bleu estompe si facilement, et si peut-être

Définitivement. Cheminées bleues et chambres rouille, cheminées

Des coins et du plancher, feux des perpendicularités de l'attente

 

Et de la hâte. Nos enfants vont épuiser le rêve et nous conservons

Des sommeils d'une fatigue exemplaire. On n'accouche plus dans

La douleur et on ne souffre plus dans l'espoir de la délivrance.

 

Pierres des maisons, poteaux des clôtures, marches des sentiers,

Traces du sang, tassement des colonnes vertébrales, cheveux rouges

Et noirs aux reflets bleus, faune des buissons et des galeries

 

Souterraines — petit tournoiement des significations ordinaires

Dans les actes authentiques et dans le souvenir de la guerre —

Nous fuyons. Nicolá ramena le renard raide maintenant comme

 

Une racine. Ochoa ne dit rien. Il voyait le renard mort de la malemort

Et il ne disait rien comme s'il ne comprenait pas que cette mort

Était la sienne. Bien sûr nous ne sommes plus au temps où

 

Il était plus facile d'accuser l'étranger, au temps où la mort

D'un étranger pouvait concilier les contraires avec l'aide de Dieu.

Nous avons perdu cet héritage en même temps que nos âmes.

 

Nicolá ferma le sac de plastique avec du ruban adhésif.

On examina la fourrure à travers le plastique. Rien

Ne laissait deviner une lutte avec les chiens. On questionna

 

Les femmes au sujet des enfants mais aucune ne rapporta

Une morsure. Ne caressez pas les chiens pendant quarante jours.

Et envoyez la tête à Madrid. La préposée aux Postes du pays

 

Se chargera de confectionner le paquet. Remplissez les formulaires

Pour une vaccination éventuelle. Ne perdez pas de temps à accuser

Vos filles pubères, vos vieilles édentées et l'étranger qui

 

Mange le pain de vos oiseaux. Don Guillén s'excusait et doña

Pilar expliquait sa légèreté par une migraine contractée

En touchant le fond de la nuit. Don Felix évoqua la dernière

 

Épidémie, celle des moustiques. Ne mangez pas de cochons pendant

Les menstrues. Il noyait des mains pressées dans la tignasse rouge

De Cayetano et le couteau restait tranquille sur la table.

 

Les propriétaires s'en allèrent ensemble, ne se haïssant plus

Dans les moments où la communauté mesurait le risque d'une perte

De revenu. Les régisseurs se mirent d'accord sur l'heure d'une réunion

 

Et l'ordre du jour circula rapidement. Ils s'en allèrent. Ochoa

Demeura seuls avec les pasteurs, les ouvriers et les femmes

Dont le nombre ne cessait de s'accroître, femmes propriétaires

 

Ou appartenant de droit à des propriétaires jaloux, femmes des

Régisseurs et des artisans, femmes d'ouvriers et ouvrières elles-mêmes,

Femmes des domesticités relatives et enfin les femmes de mauvaises

 

Mœurs. Ochoa aime les putains. Il aime aussi les bras des ouvrières.

Il aime l'élégance des autres et le cul des dernières. Ochoa est-il

Cet homme que les hommes redoutent parce qu'on a trouvé un renard

 

Mort sur le chemin des animaux domestiques? Les régisseurs sifflaient

Le retour à la normale. Pasteurs et ouvriers s'en allèrent.

Les femmes appelèrent d'autres femmes qui alimentaient déjà

 

La circulation de la rumeur. Ochoa trempa des lèvres roses

Dans le vin. — Ils avaient oublié le renard au regard de mort

Tranquille. Aucune trace de collet ou de morsure, pas un signe

 

De cette terreur qui fait des morts des pantins articulés.

Chant six et dernier de l'acte premier

 

Doña Flores Mejillas Galvez n'aime pas témoigner

 

 

 

 

 

Doña Flores Mejillas Galvez ne dort pas la nuit. Les autres

Ne couchent pas dans son lit. Elle n'éteint pas la lampe

Tempête électrique. Elle ne ferme pas le livre non plus.

 

Les fenêtres de sa chambre sont ouvertes, l'une sur la place,

L'autre sur un jardin qui ne lui appartient pas. Elle partage

Le privilège de la Petite Perse avec sa voisine, pure amitié.

 

À l'école, les enfants aiment ses réponses claires comme son regard

D'étrangère. Les jours de pluie, on attend une éclaircie

Pour la suivre dans les allées du jardin tropical.

 

Elle aime les fleurs mouillées et le terreau des chaussures.

Les enfants la suivent comme si elle avait le pouvoir

De les discipliner sans effort. Chez eux, les enfants sont

 

Capricieux et quelquefois obscènes. Elle coupe la parole

À des mères exaspérées et amoureuses. Des livres apparaissent

Dans ses mains, surgis de nulle part, pure invention.

 

On ne s'approche guère de cette femme, ce qui entretient

Le secret de sa pureté. Elle boit de l'orgeat aux terrasses

Avec des femmes silencieuses venues d'un autre pays, autres mœurs.

 

Pluie et vent sur ces fenêtres qui conservent leur apparence

D'ouverture. Le balcon s'est enrichi d'une floraison broussailleuse.

Le vernis des pots rutile sous les coups de soleil.

 

La porte donne directement sur un escalier sombre et rapide.

Elle vous abandonne sur le trottoir à l'ombre d'une façade

Trouée d'une seule fenêtre et d'un œil-de-bœuf habité

 

Par un couple de tourterelles. On entend un accompagnement

De guitare et sa voix, belle analogie avec l'oiseau générique

Qu'on imagine dans les moments de détresse lent et précis

 

Comme la transparence du verre. Mejillas est mort sous les balles.

On a recrépi ces murs depuis longtemps mais quelle obsession,

Ces déchirures de chemise! Quelle fantasmagorie maintenant

 

Que la paix et la liberté sont nécessaires! Flores écrit

Des chansons entre les lignes de son héritage familial.

Il n'y a guère que ce guitariste qui entre et sort

 

De sa vie. Son témoignage lasse un peu, à force de répétition

Mais ce n'est pas la seule raison de l'ennui et de la hâte.

Il explique comment Flores visite les marges de la tonalité

 

Et on se sent mal à l'aise. La même voix enchante les enfants

Au moment où ils ne s'attendent plus à la tranquillité.

Le piano de doña Pilar répond quelquefois à ces accords majeurs.

 

Il y a une croix dans la vie de Flores, personne ne doute

De l'existence de ce reflet et le miroir n'apparaît pas

Malgré l'effort, malgré la profondeur de la réflexion.

 

On imagine la langueur de ce corps réduit à l'application

Quotidienne. Au printemps, elle inaugure des robes blanches.

De ces promenades interminables, elle ramène de quoi complémenter

 

Indéfiniment un herbier. Dans ses mains, à part les fleurs

Et les récoltes, il y a souvent une partition annotée, griffures

Noires et pointues de son écriture au contact d'une autre précision.

 

Priez pour doña Flores! Priez pour l'homme qui l'a détruite!

Priez pour les enfants qui ne sont pas nés de cette union!

Priez jusqu'à ce que les larmes vous sortent des yeux!

 

Elle est triste au lieu d'être mélancolique ou furieuse.

Elle travaille méticuleusement, donnant le spectacle d'une lutte

De tous les instants avec la paresse. Ochoa la rencontre

 

Par erreur. Elle revient des moulins et remonte la rue,

Un pain sous le bras. Il demande pour le pain, sans prononcer

Un seul mot. On devine la berge et le sentier. Elle ne s'étonne

 

Pas de rencontrer un inconnu. Elle ne voit peut-être pas

La nudité, le walkman, le chapeau de paille rempli d'un soleil

Impitoyable. Elle se retourne pour montrer les ailes des moulins.

 

À quelle heure se lève une femme qui ne dort pas? Ochoa s'incline

Et trottine vers les moulins. Il ne rencontrera personne. Elle

Revient, monte l'escalier, nourrit les oiseaux des cages, cueille

 

Un fruit dans un compotier. Des lys larmoient sur la nappe,

Étourdissant d'obscénité. Elle évite le vis-à-vis de deux miroirs

En abîme, ne pénètre dans aucune possibilité de disparaître

 

Avec les transparences et la clarté s'accroît. Elle provoque

Les premiers chants d'oiseaux et la Petite Perse est traversée

De matérialités confuses. Cette femme est une miniature

 

D'ivoire et de pigments à regarder en contre-jour. Elle éteint enfin

La lampe. Elle range le livre et fait le lit. Une gorgée d'eau vive,

Vite et profondément, comme ne boivent pas les hommes que la même

 

Tristesse désespère un peu plus chaque jour, tristesse des immobiles,

Des inexplicables, des importuns. Le pain trempé dans l'eau vive

Est sa seule nourriture si l'on ne compte pas le fruit cueilli

 

Pour épuiser sa source. Expliquez autrement les rougeoiements

Du visage et les répliques obscures! Expliquez la complexité

Des pas si vous désirez aller au bout de la recherche.

 

À sept heures et demi, doña Pilar lui téléphone. Viens! Je suis

Au Limonero. Ochoa. Christ. Flores change ses habits. Ce matin,

Elle a chaussé ses bottes de cavalière. Quel jour sommes-nous?

 

Oui. Oui. Ce matin. Un pain. Je revenais. Le dimanche, les

Vagabonds se donnent rendez-vous. Nous sommes si charitables

Le dimanche. Beaux bras nus de doña Flores à la fenêtre.

 

Au Limonero, il n'y a plus d'hommes excepté don Felix qui a chassé

Ses démons. Les femmes sont assises ou prêtes à s'enfuir.

Ochoa sourit. On lui donne du vin qui mouille ses yeux.

 

Un renard? Flores grimace. Elle a noué le foulard autour du bras.

Petit chapeau aussi, paille bleue et ruban rose, un oiseau de plumes

Se détache, œil de verre. Il y avait de la buée dans le sac

 

De plastique. Une femme caresse la joue d'Ochoa comme on caresse

La joue de bébé avant de lui donner le sein. Sa chevelure

Éclabousse le visage du vagabond. Qui es-tu, chevalier d'ombres?

 

Don Felix hausse les épaules. Do you speak english? Parlez-vous

Français? Deutsch? Ich... eskualduna... Siècles des siècles!

Je suis Manuel, le propriétaire des lieux. Mon vin, le pain de

 

Don Matías. — La femme caressait la joue et approchait son visage.

Il y avait de la douceur dans ces regards, une douceur de dimanche matin

À huit heures moins cinq. Encore cinq minutes et nous nous en irons.

 

Pour aller où? dit doña Pilar. — Oui, où irez-vous? ajoute Flores,

La belle aux bras nus avec son petit chapeau bleu et son oiseau

De pacotille qui bat des ailes en attendant le moment favorable.

 

Don Felix consulte toutes les langues. Babel, ici, à ras de terre.

Il consulte aussi la langue des sourds-muets. Échec! Échec! Nous

Ne saurons jamais qui il est! — Impossible! décrète le magistrat-poète.

 

Priez aussi pour ces hommes qui prétendent en savoir assez

Pour guider les autres hommes sur le chemin de la droiture.

Priez pour leurs enfants et pour la durée de leur mandat.

 

Huit heures! Flores agite sa montre-bracelet. Allons couper les fleurs!

Et le renard? Don Felix se charge du renard. Manuel offre

Un morceau de ficelle pour faciliter le transport. Encore un peu

 

De vin? Ochoa s'enivre. On ne boit pas sans faim. Encore du pain

Et du jambon. Flores abandonne des fruits et doña Pilar

Ne peut pas s'empêcher de penser à ce compotier de verre.

 

Es-tu si étranger que nous ne sachions te parler? Tu es si beau!

Non. Il est tragique. La rousseur de ses cheveux. Les Juifs

De Palestine sont rouquins. Les vignes de Palestine. Le Jourdain.

 

Une femme commence à pleurer. — Je suis doña Pilar, la maîtresse

Des lieux. Tout m'appartient. Je possède la terre et l'air, c'est-à-dire

L'eau. Je ne sais rien du feu mais j'observe les hommes.

 

— Je suis ce qu'on veut que je sois. Priez pour nous, pauvres

Anarchistes. Priez pour les os de nos fusillés. Priez si prier

Vous inspire l'amour des autres. Je suis de chair et je le dis!

 

Manuel ne franchissait pas le seuil, une grosse pierre taillée

Sur place. Le rideau de perles se peuplait de mouches.

— Je ne sais pas ce qu'il faut en penser, dit doña Pilar

 

Au risque de décevoir les autres femmes venues pour savoir.

Il n'y a aucun rapport entre Ochoa et le renard. — C'est ce qu'on

Va voir! dit don Felix en nouant la ficelle avec une application

 

D'insecte au travail de sa proie. Ochoa répond aux sourires

Par d'autres sourires. Rien d'écrit sur lui. Don Felix niera même

L'existence du walkman. Quelle importance, cette musique que personne

 

N'a entendue! — Si les abeilles avaient huit pattes, ce seraient

Des araignées! — Les abeilles butinaient dans la vigne, innombrables.

Des araignées? Les abeilles? Je ne sais pas. Quelle différence

 

Entre l'homme et cet homme? Don Francisco arrive sur sa bicyclette.

Il vient chercher les fleurs pour l'office. Flores se mord les lèvres.

Si les fleurs avaient plus d'un an d'existence, quel âge aurions-nous?

 

Don Frasco n'est jamais tombé de sa bicyclette. Ceux qui s'imaginent

Que c'est déjà arrivé sont victimes du sommeil. C'est un renard

Trouvé par don Guillén. Doña Pilar se mord les lèvres. Scotchez-le

 

Encore! dit don Francisco. Manuel lui apporte le vin, un verre

Transparent pour que chacun puisse témoigner de la quantité.

— Ce renard n'est pas un renard comme les autres. Priez pour

 

Ceux qui ne ressemblent pas aux autres, anarchistes revisités

Par les fantômes des morts des échafauds. — Nous ne les pendions pas.

Ils mouraient comme des mouches au bout de nos fusils d'assaut.

 

— Qui es-tu? Tu ne le sais pas? Tu ne veux pas le dire? Tu ne sais

Pas comment on le dit dans notre langue? Il n'a pas l'air d'avoir peur.

Ne lui donnez plus de vin. Couvrez ce corps. Quelle heure est-il?

 

Ou quel jour sommes-nous? C'est la question du temps qui nous retient

Ici, parmi les autres. Nous préférons les enfants aux autres. Priez

Pour ceux qui ne font pas la différence entre un homme et son prochain.

 

Christ. Douleur du fils et de la mère. Père parallèle et muet.

Frères et sœurs du recommencement et pas de recommencement

Sans attente. Peupler l'attente de rites. Les jours et l'heure.

 

Quelqu'un emporta le renard. — Voici une chemise, une culotte et

Un peigne. Ochoa, la docilité, pas un signe de révolte qui couve

Sous le feu d'une submissivité mise à l'épreuve des mains.

 

Que sait-il du renard? Il est passé par le même chemin. Le renard

Était encore chaud quand moi-même, le suivant... Quel est ton nom?

Ochoa? Tu aimes le vin? Tu avais faim? C'est dimanche aujourd'hui.

 

Le savais-tu? Que sais-tu de ce renard? — Et si nous allions

Couper les fleurs de l'Office? Voici nos corbeilles et nos couteaux.

Elles descendent dans le pré fleuri. Les talus étincellent.

 

Ochoa les suivit, comme amusé par la perspective de l'agitation.

Don Francisco verticalisa la bicyclette et l'enfourcha.

On le vit mettre pied à terre au bas du chemin montant vers

 

L'église. Quelle belle différence entre l'histoire de l'homme

Ordinaire et les prophètes de malheur! Elles arrachaient les mauvaises

Herbes et coupaient les tiges au ras de la terre, tangentes

 

Obliques des couteaux. Ochoa accepta une brassée d'asphodèles.

Voici les aubépines de nos murs et les roses de nos jardins.

Elles récitaient la flore et des animaux les pourchassaient.

 

Ochoa paraissait apprécier la compagnie des femmes. Don Francisco

Cadenassa le cadre de sa bicyclette à la verticale d'un figuier.

Juché sur les fortifications, il s'indignait doucement.

 

Les corbeilles se remplissaient. On les aligna sur le talus

Au-dessus du chemin. Un fardier passa, chargé de marbre,

Une commande de dernière heure. Impossible de ne pas travailler.

 

Ochoa ne s'approchait pas des couteaux, comme s'il les redoutait.

Les gerbes de fleurs s'interposaient entre les femmes et lui.

Christ. Tu es le Christ et nous sommes capables de recommencer!

 

Il admirait la sueur des épaules, proposant la sienne une fois

Que les couteaux s'étaient éloignés. Elles lièrent le premier

Bouquet et le dressèrent entre Ochoa et une femme qui riait.

 

Les couteaux s'activaient. Il retenait le poignet de la femme

Et riait avec elle. N'était-il pas heureux de rompre le silence?

Don Francisco, là-haut, ne comprenait pas le bonheur des femmes.

 

Doña Pilar travaillait comme les autres. Priez pour cette femme

Qui inspire les autres. Elle épongeait son front dans un mouchoir

Brodé d'autres fleurs et le petit chapeau de Flores rendait un écho

 

Subtil. Oiseau retenu par les pattes. Don Francisco donna le signal,

Claquements de main, autre écho qui traversa la tranquillité d'Ochoa

Comme un signe d'inquiétude. On le chargea de deux corbeilles.

 

Comme il étrennait une nouvelle chemise et que la culotte baillait,

Il avait l'air gauche dans la montée. Des enfants mal réveillés

Le poussèrent comme si d'un âne il se fût agi. Priez pour les enfants

 

Qui obéissent pour ne pas avoir à se réveiller tout à fait. Ceux-là

Semblaient appartenir à un rêve. Pourquoi ne pas utiliser le vélo,

Don Francisco? — Les pneus. Ils sont fragiles. Chers les pneus.

 

Au passage, Ochoa se laissa intriguer par la mécanique et par la chaîne.

La selle luisait comme un vieux meuble. N'as-tu jamais possédé

Quelque chose? Don Francisco le surveillait du coin de l'œil.

 

Laissez passer doña Pilar et la première corbeille, celles des

Aubépines et des fougères. La maîtresse entrait cérémonieusement

Par la petite porte et l'hôte lui offrait un bras dépourvu

 

De surface. La netteté des lieux sidéra Ochoa. Il gémit son

Admiration, presque sans pudeur. Christ. La cloche tinta

Dans un coup d'essai. L'oreille de don Francisco frémit.

 

Des femmes tiraient l'eau du puits, l'une d'elle à cheval

Sur la margelle et une autre retenant la porte. Ochoa éprouva

Un vertige à la vue de cette profondeur obscure. L'eau se répandait

 

Dans l'allée de pierres, envahissant les interstices, croisant

Les parallèles de l'agencement et finalement disparaissant sous

Les bordures de briques. Les pots voyageaient du puits à l'entrée

 

Secondaire de l'église. Il entra dans un plan saturé de perspectives.

La nappe disparaissait derrière les bouquets que l'eau nourrissait

De déploiements triangulaires. Doña Pilar tira Ochoa par la manche

 

Pour lui montrer le prie-Dieu qu'elle lui offrait avec plaisir.

Il contempla la plaque de cuivre gravée. Je m'appelle Pilar.

Elle n'osait pas lui demander s'il avait appris à prier. Christ.

 

Les femmes s'agenouillèrent. Que sais-tu exactement de mes pensées?

Sans les hommes, de quelle fille naîtrais-tu? Pourquoi cette complexité

Biologique si la vie est une œuvre d'imagination et de génie?

 

Ochoa ouvrit la bouche mais il n'en sortit rien que le son de la cloche.

Chant sept

 

Raïssa à l'aurore d'elle-même

 

 

 

 

 

Ces fleurs! Raïssa ne voulait pas les voir! Jonchée de fleurs

Sur le dallage. Les femmes les alignaient sur la murette,

Couteaux rapides entre les mains et les bouquets apparaissaient.

 

Elle observait le monde à travers la même fenêtre depuis dix ans.

L'enfance persistait comme un hiver tenace. Elle haïssait la pluie

Et le vent. Les barreaux de la grille étaient repeints chaque année,

 

Au début de l'été, par un ouvrier que l'intérieur de la chambre

Fascinait. Peinture noire du fer et chaux des murs. Des géraniums

Resplendissaient, verts et rouges d'un couchant. Un chat s'attardait

 

Le soir avant la fermeture de la fenêtre et elle le caressait

Sans rien perdre du monde finissant en beauté. Seize ans,

Et elle se souvenait du père endormi dans une flaque de sang.

 

Le cou était traversé par un acier noir. Manche des couteaux.

Un foulard n'absorbait plus les liquides que l'homme perdait

En achevant sa vie. Une rose était tombée d'un balcon, épines.

 

Depuis, les parterres de la maison sont couverts de tapis d'Orient.

On n'entend plus les pas, on écoute plutôt ce silence faussé.

L'air bouge comme s'il était habité de transparences.

 

Adolescence inutile. Le passage de l'enfance à la maturité

Dure plus longtemps qu'on le dit. Le visage du mort criait.

Des cris habitent la nuit. Elle est prisonnière de sa chemise.

 

Dans la cuisine, vit la mère du mort assassiné à cause de la mère

De celle qu'il donne au monde pour témoigner de son existence.

Les trois femmes ont mauvaises réputations: la vieille parce qu'elle

 

Se venge à petit feu, la belle-fille n'en parlons pas et Raïssa

Qui ne dit rien, ne répond pas aux questions relatives à la vengeance,

Semble étrangère à ce temps compté en minutes d'angoisse.

 

La vieille se décompose lentement dans un fauteuil d'osier.

Raïssa n'entend pas l'eau du bain. Elle franchit la limite

De la cuisine et entre dans la chambre pour aller à la fenêtre.

 

De l'autre côté de la rue-rivière, les femmes s'activent.

"J'ai vu Ochoa pour la première fois". — C'est l'heure, dit la vieille

En abaissant le miroir. L'acoustique du dehors manque de géométrie.

 

Si nous exagérions la blancheur, l'abondance, la crudité? disait

Une femme en traversant la rue. Le clocher à la pointe d'un triangle.

— Quand donc aura-t-elle fini de se baigner? — Jamais, Amaxi, jamais.

 

Les jeunes hommes lorgnaient du côté de Raïssa. Elle se coiffait.

Ces anarchistes ne vont pas à la messe! — Leur sang dans la rigole,

Jusqu'à la fin des temps. Raïssa savait tout de sa beauté.

 

Quel besoin ont-ils de cette douceur et de cette perfection?

En quoi la beauté des femmes les concerne-t-elle? Quel rapport

Entre leur violence et le passage de l'enfant à la morte?

 

Ils fumaient en attendant. Nous serons beaux quand nous baiserons.

L'eau du bain forçait le temps à l'immobilité. La vieille était exaspérée.

Raïssa! Il y a un trou dans mon ombrelle! — Et il manque un rayon

 

À la roue droite de mon fauteuil! Nettoyez mes excréments! Buvez

L'air que je respire! — Qui sont-ils? À quel moment apparaissent-ils?

Comme elle sortait du bain, une abeille la piqua. Cris d'une femme

 

Piquée par une abeille venue sucer le sucre des parfums. Raïssa!

Raïssa, c'est toi! Cette femme, dix ans après, ce manque de pudeur,

Cette beauté dont j'ai hérité, cette possibilité de recommencer.

 

Ferme la fenêtre! Les abeilles descendaient du toit. Le voisinage

S'en plaignait. Mais ce sont les oiseaux qui abîment l'écorce

De vos citrons! Elle sortait rarement. Robe blanche, j'en ai le droit,

 

Et cheveux dans le dos. Une abeille! dit la vieille en scrutant l'air

Vicié de sa proximité. Une abeille l'a piquée. Ce n'est rien. Les oiseaux

Ne piquent pas mais ils se gorgent de vos sirops. Voici une moitié

 

D'oignon. Frotte! Jambes écartées, seins pendants, les orteils grimaçaient

Eux aussi. La peau piquée se gonflait doucement. Chassez les abeilles!

Grognait la vieille en agitant son éventail. Elle n'avait jamais été piquée.

 

Cette nudité de putain. Ce glissement de la mort de l'autre

À la continuité. On avait emporté un corps disloqué. La chemise

Perlait. — Maintenant l'eau de neige! Oui, l'eau de neige, cet hiver,

 

Les précipices lointains, la nuit interminable, la glace qui faisait éclater

Les pierres. Le clocher retentit. C'est l'heure, dit la vieille.

Elle déploie le fichu et une dentelle. Un peigne traverse sa tête.

 

Raïssa ferme le rideau, à regret. Le regard de l'homme est un bon

Commencement. La poésie des livres évoquait une extase, comme un

Déchirement. Elle avait trouvé un phallus d'ivoire dans une malle,

 

Au grenier. Objet souvenir et si pratique en cas d'excédent de désir.

La vieille épiait le clocher. Vue perçante des oiseaux de proie.

Elle reconnaissait la première vibration au frémissement des oiseaux.

 

À regret. Les jeunes hommes évitaient le regard des autres hommes.

Elle les observa dans la fente. Une abeille! L'eau éclaboussa les miroirs.

Ce corps l'exaspérait. Elle coupa l'oignon et l'appliqua sur la piqûre.

 

À l'heure de la messe, les rideaux se ferment. On ne voit pas les habitants

De cette maison sortir dans la rue presque précipitamment dans la rue.

La fente se remplit de l'image d'un Ochoa paraissant fier de sa chemise.

 

Vide l'eau du bain. Plonger son bras dans cette sauce de parfums

Et d'odeurs intimes. Les vapeurs continuaient de se dissiper.

Et pendant ce temps, elle démêlait sa chevelure devant un miroir.

 

Dernier son de cloche. La maison a fini de vibrer à l'unisson.

Verse un demi-flacon d'eau de Cologne dans les cheveux encore mouillés.

Les seins étaient toujours nus, arrogants et pitoyables.

 

On entend les portes de l'église se refermer. Nous n'y serons pas,

Chantonne la vieille. Sa belle-fille couvre enfin le corps d'une chemise

Et paraît devant elle. Nous mangerons de la viande de poisson

 

Aujourd'hui. Clairs poissons. Un jet de citron est nécessaire.

Ajoutez le thym et le laurier, un clou de girofle et les pépins

D'un beau piment. Accompagnez de vin du pays, un Galvez Cintas par exemple,

 

Excellent exemple de vin à partager. Raïssa n'aime pas sa mère

Et sa grand-mère est une relique d'un passé encore plus obscur.

Ochoa, grand et clair dans sa chemise à peine rapiécée, allait

 

Et venait entre la fontaine et le parvis de l'église. — Laisse-moi voir!

Elles épiaient le moindre changement et en rendaient compte

À la vieille qui en assurait le commentaire morose. Voir et dire.

 

Ochoa était seul. Avant de refermer les portes, don Francisco

Jetait un œil sur la place et rappelait les brebis égarées

Des coins de rues. Ochoa avait-il refusé d'entrer ou bien le curé

 

L'en avait-il empêché? Nous n'avons pas vu ce moment à cause du bain.

— Je ne peux pas être à la foire et au moulin! dit Raïssa, presque rageuse.

Ochoa attendait. Il caressait le chat. Raïssa se montra à la fenêtre.

 

Ferme la chemise! Elle haïssait ces vieux seins. La chevelure

Se nouait dans le peigne. Tu n'as jamais su te coiffer, dit la vieille.

— Ne revenons pas sur ce passé! C'est passé et c'est fini!

 

Raïssa voyait le corps transporté sur les épaules des autres pasteurs.

La tête était presque détachée. Le sang dégoulinait passablement.

— Si tu avais vu ce que je sais, dit sa mère, tu n'en rêverais pas!

 

Cauchemar des jours. Nous mangions du poisson faute de viande, dit-elle

À Ochoa quand il se montra doux avec elle. — Tu mélanges tout!

Dit sa mère en nouant les mèches autour d'un peigne de corne noire et dorée.

 

Le rituel chrétien dure une heure environ. Les juifs et les musulmans

Prient dans leurs maisons. Papa aimait la simplicité des juifs

Et l'humilité des musulmans. Il leur expliquait pourquoi Dieu

 

Ne pouvait pas exister. — Supposons que la mort n'existe pas. Dieu

Nous viendrait-il alors à l'idée? Non, n'est-ce pas? — Mais

Elle existe! — En êtes-vous si sûrs? — Raïssa parlait du cadavre

 

Avec une clarté qui épouvantait les examinateurs de sa souffrance.

— On n'explique pas la dyslexie par des traumatismes d'enfance.

Elle ne comprenait pas la physique des miroirs et doña Flores

 

Était la seule à comprendre. Dehors, elle redoutait la proximité

Et l'éloignement. Comment alors fréquenter les autres avec une chance

De les aimer? Sa mère la poussait devant elle. Elles portaient

 

De beaux chapeaux de toile jaune. La vieille sortait quelquefois

Sur le seuil pour soumettre son visage à l'action du soleil,

Prescription médicale. Des enfants la harcelaient. Ses insultes

 

Rocailleuses. Sa propre prescription de malheur. Elle avait été

Une égérie. Qu'est devenu ce poète d'un autre temps? Nous oublions.

Raïssa voyait le cadavre et ne doutait pas. La mort l'habitait

 

Comme les petits animaux habitent dans les troncs d'arbres. Écureuils

Rapides des araucarias du Jardin des Plantes. Maman pousse sa fille

Vers des garçons indifférents. Le soleil noircissait la face rogue

 

De la vieille. — As-tu fréquenté les garçons qui te trouvaient belle?

Ce que tu vois, c'est ce que tu t'imagines. Accepte de jouer.

Ils s'amusaient à s'éclabousser autour du bassin. Eau des promeneurs.

 

Une douleur traversait son cœur quand Cayetano revenait sur la place,

À l'heure des vêpres. Elle attendait ce moment inévitable. Il lorgnait

Vers la fenêtre où elle daignait (sa mère) se montrer à son ancien amant.

 

Ils échangeaient des signes incompréhensibles. Comment peux-tu?

Grognait la vieille. Raïssa mesurait cette approche précise

Comme une autre tentative de mettre fin à la vie. Elle peut.

 

Cayetano arrivait au bras d'une femme qui était la sienne.

Elle lui avait donné des enfants mais Raïssa ne les comptait pas.

Sa mère défiait le souvenir de plaisirs anciens en se montrant.

 

Parce que Cayetano le tuera comme il a tué mon père! avait finalement

Déclaré l'enfant de l'homme tué par les mains de l'amant.

— Personne ne tuera Cayetano, avait seulement répondu la mère.

 

C'était compliqué. Mais c'était surtout imparfait. Tout ne s'expliquait pas.

Les gens ne connaissaient que la surface de cette souffrance.

Pas question de fréquenter cette fille! Et ils demeuraient indifférents

 

Ou feignaient de l'être. La simplicité naturelle d'Ochoa ne pouvait

Que provoquer une autre tragédie. Comment ces choses arrivent-elles

Si elles ne sont que le fruit amer de l'imagination de Raïssa?

 

Demandait ironiquement la vieille à sa belle-fille. Le soleil

Refermait les petites plaies de la vérole et la petite-fille

Appliquait des baumes transparents sur des cicatrices dénaturées.

 

Ainsi le godemiché passa de main en main. À dix heures, les portes

De l'église s'ouvrirent. Un paralytique descendit le premier la rampe,

Puis des femmes poursuivant des enfants. Un bourgeois alluma

 

Son cigare. Ochoa les attendait. Don Francisco, qu'on déshabillait,

Pouvait le voir à travers les carreaux de la sacristie. Ochoa

Patientait encore ou bien il n'attendait rien, difficile de se prononcer,

 

À distance. Les prie-dieu, glissant sur le dallage, provoquaient

Un concert d'infrasons. Des vases renversés épanchaient des coulures

Sombres. Une fleur voyageait dans les cheveux d'une toute jeune fille.

 

Des personnages qui hantaient la mémoire de Raïssa, elle en vit quatre

Qui à eux seuls formaient le noyau de sa souffrance, quatre angles morts

De sa trajectoire parmi les autres et le rideau se refermait lentement

 

Sur ce jeu circulaire des réflexions. Ils rejoignaient maintenant

Le nouveau venu sans que Raïssa eût conscience de ce qu'ils cherchaient

Dans cette existence provisoire. Ochoa se laissait encercler sans

 

Révolte, sans conscience précise de l'enjeu, peut-être même était-il

La bonté même comme doña Pilar le leur expliquait, choisissant les mots

Dans le répertoire des visions, s'approchant des lèvres et des oreilles

 

Avec une imprudence troublante et sans doute accessible à l'attente.

Don Francisco, débarrassé de ses attributs, se joignit à eux.

On vit alors Cayetano essuyer la sueur de ses tempes.

 

Voici les enfants de Cayetano, petits êtres dépourvus de patience,

Visiblement souffrant d'un excès d'attention et prompts à reculer

Les limites du jeu. Ochoa apposa sa sainte main sur le front de l'un d'eux.

 

Cayetano recula. L'enfant tournoya autour d'un axe qu'Ochoa déplaçait

En direction de la fontaine, semblant obéir à une nécessité impérieuse.

Un autre enfant tournoya sans l'influence directe d'Ochoa que doña Pilar

 

Priait de recommencer sur elle son expérience centripète. Don Francisco

Exprima son indignation. Flores boutonnait la chemise du vagabond

Pendant que les enfants dinguaient. Don Felix sortit un petit bout

 

De langue pour traduire ses impressions. Don Guillén argumentait.

Dans le rideau, Raïssa souffrait sans mesurer l'importance d'Ochoa.

Cayetano le Meurtrier, don Felix son Sauveur, don Guillén le faux Témoin,

 

Et cette Flores qui enseignait si bien et mentait avec la même science

Du détournement du sens à donner à la moindre tentative de savoir

Ce qui s'est réellement passé. Raïssa imposait un cadavre vide de sens

 

À son imagination. La vieille s'était endormie et ronflait. Sur le feu,

Une casserole tremblait. L'eau du bain s'écoulait lentement

Dans les conduits. Dehors, le soleil se multipliait dans la géométrie

 

Des façades. À quoi jouent-ils d'un bout à l'autre de l'existence des autres,

Ces notables sans qui la vie devient impossible? De qui tiennent-ils

Ce pouvoir de résoudre la question de l'égalité par l'économie

 

Et les tangentes de l'économie? Ochoa ne leur est pas étranger.

Cayetano ne le menace plus. Don Felix exprime encore sa perplexité.

Don Guillén n'exprime rien. Flores se soumet au hasard de la chemise.

 

Voici doña Pilar aux prises avec une cohérence favorable à l'expression

D'un bonheur cassant. Les enfants virevoltaient avec les reflets

Perpendiculaires du bassin. Arc du jet d'eau insonore. Les plans

 

S'ajoutaient à une perspective cavalière. Masses planes des départs

De figures. Raïssa luttait contre la possibilité des divergences.

Ne plus te voir, pensa-t-elle. En même temps, un bruit quelconque

 

La retenait à la surface. Régularité de cette fréquence. Entre les secondes,

Permanence des objets. L'air se réchauffait. Un oranger envahissait.

Transparence des passants. Positions incertaines. Ou relativité.

 

Au lieu du tournoiement, la paralysie. La lente immobilisation

De la colonne vertébrale. Description d'un reflet. Une douleur

Traversait le corps jusqu'à se fixer autour de la bouche.

 

Ces changements n'affectaient pas sa beauté. Les arabesques de la grille

Recomposaient instantanément la fragmentation en puzzle.

Sa peau attirait des particules de temps. On n'explique pas la beauté.

 

Aussi commençait-on à en décrire les effets sur l'imagination.

Ils aimaient cette présence incompréhensible dans leur dos.

Mais ils n'avaient aucun moyen de l'incorporer à leurs jeux.

 

Matière à outrage. Elle continuait d'améliorer son apparence.

Vieillissant, et insatisfaits de leur descendance, ils cherchaient

Le moyen de s'approprier ce qui échappait à l'influence incontestable

 

Du Mariage, de l'Héritage et du Commerce. Comment espérer que finalement

Elle pût se donner? L'apparition d'une imperfection les eût convaincus

D'une erreur légitime. Mais elle ne cessait d'accroître sa primauté

 

Et ils imaginaient des tortures à la hauteur de leur désespoir.

Chant huit et dernier du Jour

 

Don Alfonso Galvez Hoffman est médecin

 

 

 

 

 

Le salon d'attente du docteur Alfonso Galvez Hoffman ressemble

À un coin d'église. Priez pour ce médecin solitaire qui ne cherche plus

Son âme sœur. Don Alfonso se nourrit d'une autre attente.

 

La tête du renard, il leur a bien expliqué qu'il était inutile

De l'envoyer à Madrid. Il leur a montré la carte sur Internet

Et ils ont aussi voulu voir la structure du virus. Ils l'ont cru.

 

Maintenant il rangeait les petits verres sur le potager, en ligne

Les petits verres de l'amitié, comme des soldats à la parade,

Les petits verres qu'il offre sous prétexte d'amitié mais il sait bien

 

Ce qu'il faut penser de l'amitié quand on n'a pas connu l'amour.

À dix ans, il regardait jalousement le monde à travers la biconvexité

Des petits verres que sa baronne de mère alignait dans l'évier

 

En pleurant. Il y a un monde entre le monde et soi et si l'on n'est pas

Poète, on court le risque des approches approximatives de la science.

Il négligeait plutôt son devoir de chrétien et aimait se souvenir

 

Que son ancêtre le plus ancien était un Arabe d'Afrique, beau noir

Hérité de la beauté originelle peut-être avant le grand voyage

Vers le Nord. Voici le Nord sur la carte du monde, Nord blanc

 

Des pôles. Il ne buvait jamais comme on bêche son jardin. Le jardin

Avait connu les légumes de la guerre et les fleurs des Colonies.

Il buvait en apnée, n'avançant jamais sans la possession de l'instant,

 

Et touchant à des vérités impossibles à partager avec des amis

Qui avaient épousé les plus belles femmes de leur génération.

Sur un autel profane, il y avait des revues de mode et des magazines

 

Scientifiques. Aux murs, des estampes pour illustrer le bonheur

De l'instant. La tapisserie jouait avec les graphes d'une plante

Envahissante. Le dimanche, don Alfonso regardait la boniche

 

Avec envie. Elle revenait de la messe. Son petit chapeau gris

Était cloué au mur. La mantille bougeait dans l'air des fenêtres.

Elle suivait un trajet défini depuis longtemps. Son corps fatigué

 

Ennuyait don Alfonso mais il le regardait avec envie. Elle s'approchait

Pour vider le cendrier puis s'éloignait pour s'adonner aux travaux

Des surfaces horizontales. Les mouches l'accompagnaient. Don Alfonso

 

N'attendait pas. Il allait d'un bout à l'autre de ce qui ne pouvait plus

Être de l'attente. C'était un fragment d'autre chose que le temps passé

À attendre ou à recommencer. Ce n'était même pas du temps, ce n'était

 

Rien. Le corps se fatiguait et il n'attendait rien du désir.

Elle changeait les fleurs coupées, effaçait les miroirs,

Vissait et dévissait des ampoules, contrôlait les connexions.

 

Ce matin, à peine débarrassée de son petit chapeau gris et de sa mantille

Noire, elle dit qu'elle avait entendu parler du renard.

Elle avait croisé les hommes dans l'escalier. La poussière commença

 

À concrétiser la lumière oblique. La tête du renard saignait

Dans un linge. Ils s'étaient lavé les mains avec du savon

Et une solution d'ammonium. Elle vida les bassins dans l'évier

 

Et compta les petits verres sans avoir l'air de les compter. Femme,

Dit-il, je mangerai au restaurant aujourd'hui. — Qui vous a invité?

Fit-elle comme si elle ne disait rien d'important. Il dit:

 

— Nous nous réunissons autour de doña Pilar, à son invitation,

Ajouta-t-il comme si c'était nécessaire. Doña Pilar avait pris Ochoa

Sous son aile, expliquait la boniche, une certaine Esmeralda,

 

Voisine de Polopos, sur le chemin des moulins. — Je vous souhaite

De vous amuser, dit Esmeralda sans ironie. Son corps laissait

Une odeur de fruits confits. Il buvait un ou deux petits verres

 

Avant d'aller déjeuner chez les autres, le dimanche après-midi.

À une heure, il sortit. Le soleil pénétra dans le verre fumé

De ses lunettes avant de s'installer sur ses épaules. Il marcha

 

En pensant à la faim. La table de doña Pilar réunissait de vieilles

Connaissances. Il vit le vagabond dans le patio. Il regardait les fleurs

Sous les dattiers. Christ. Pilar avait peut-être raison. Il aimait

 

Cette femme. Il soignait les défauts de vieillesse de ce corps

D'un autre temps, un corps exemplaire du point de vue de la résistance

Qu'une femme peut opposer aux photographies témoignant de sa beauté.

 

Il monta. L'escalier était rafraîchi par l'arrosage constant des pelouses.

En se souvenant de la tête nue d'Ochoa, il pensa à des rayonnements

Compliqués d'une chimie non moins explicable. Doña Pilar interrompait

 

Toujours une réflexion et n'avait pas les moyens intellectuels de mesurer

L'intensité de cette activité purement cérébrale. Don Alfonso réagissait

Aux signes de bonheur par des absences spectaculaires. Elle lui offrit

 

Son bras et il se laissa conduire dans la salle à manger. Nous

Sommes seuls, précisa doña Pilar. Il s'étonna à peine. Un petit verre

Atteignit ses lèvres, brûlant comme un tison de mangeur de feu.

 

On frappa à la porte. C'était la jeune Raïssa qui apportait des fruits.

— Voyez comme il se précipite sur elle! dit doña Pilar en pinçant le coude

De don Alfonso. — Je ne sais pas, dit le médecin. Ochoa recevait les fruits

 

Dans un autre panier. — Il l'attendait, dit doña Pilar. — Nous ne sommes

Plus seuls, dit don Alfonso. Doña Pilar descendit. Don Alfonso se servit

Un autre petit verre. Des cristaux de sucre scintillaient. Il n'entendait pas

 

Les voix. "Je leur ai dit que c'était inutile. Ils exigeaient

Des explications. Comment simplifier à ce point la complexité?

Le renard ne portait aucune meurtrissure. Je leur ai promis

 

D'analyser le sang. Ont-ils seulement idée de ce qu'est une analyse?"

— Vous la soignez, non? demanda-t-elle en revenant. Ochoa la suivait.

— Il avait l'air d'un pauvre type qui entre dans un palais.

 

Les mets étaient rassemblés sur une table à l'abri du soleil.

Deux fenêtres adjacentes formaient une ombre rectangulaire.

Un tapis était roulé contre le mur, peau du dallage encore humide.

 

Raïssa apparut en domestique, cheveux dans un peigne et les bras nus.

Ochoa la suivit dans la cuisine, portant les paniers de fruits.

Mangeons, dit doña Pilar. L'invité toisa son hôtesse. Elle s'assit.

 

Vous devriez vous reposer dans votre maison des Alpujarras, dit le médecin.

Là-haut? fit-elle en jetant un regard inquiet vers le corridor

Qu'Ochoa venait de traverser. — Elle ne lui tirera pas les vers du nez,

 

Confia-t-elle à don Alfonso. Il huma le vin dans un verre. Il avait

Des habitudes culinaires. L'hôtesse avait tout prévu, même le pain

Aillé. Il appliquait des incisives expertes dans la chair des olives.

 

Que croyez-vous qu'il est venu chercher parmi nous? demanda-t-elle

Enfin. — Chercher? fit don Alfonso Galvez Hoffman. Il luttait

Contre des incohérences trompeuses. Nous ne cherchons plus,

 

Dit-il et il parut satisfait de sa réponse. Ils ouvrirent des tomates.

— Soleil! s'exclama le médecin en posant ses lèvres sur la chair

Fendue. Doña Pilar usait d'un petit couteau à manche d'ivoire.

 

Je ne sais pas, dit-il. Elle remplissait le verre, répandant le vin

Sur la nappe. Soleil? Avait-elle parlé avec les autres femmes?

— Je n'ai pas eu l'impression d'un être différent, dit don Alfonso.

 

Christ. Sous la table, elle caressait les perles d'un chapelet.

Vous l'auriez vu! dit-elle. Mais il voyait rarement les autres

Au moment important de leur apparition. Son esprit se nourrissait

 

De reflets. Planches anatomiques. Il traduisait le monde dans la langue

Des descriptions. Elle préférait l'instant où le texte se déplace.

Ochoa revint avec des fruits. Il refusa encore de partager le repas.

 

Une larme rejoignit la lèvre supérieure de doña Pilar. Elle avait

Toujours eu cette bouche éloquente. Le nez offrait une arête droite.

Ochoa transportait sa couverture dans son chapeau. Préférait-il

 

La chemise? Il avait refusé de se chausser. C'est l'été. Les habitants

Des hameaux vont pieds nus aux travaux, dit don Alfonso qui reconnaissait

Cette courbure de l'échine, l'étroitesse des épaules, les mains carrées.

 

— Mais, dit doña Pilar, ce regard? La tranquillité? La lenteur

D'un point à un autre de nos habitudes? Cette différence indiscutable?

— Il ne parle pas, constata le médecin. Mais, selon son opinion,

 

Il ne pouvait s'agir d'un étranger à la terre comme le soutenait

Don Felix. S'il parlait, il parlerait notre langue. Observez sa démarche.

C'est celle d'un travailleur. Il connaît la terre, notre terre.

 

Croix. Elle se leva pour lui offrir un verre de vin et il le but.

— Vous voyez ces cheveux? continua don Alfonso. C'est la cendre

Et le romarin qui les rendent si soyeux. Et non pas la divinité,

 

Voulait-il dire. Doña Pilar caressa la joue du vagabond. Rasé de frais,

Constata le médecin. Couteau. Affûtage précis de nos couteaux

Sur la pierre formée à cet usage patient du minéral. Divin enfant

 

De l'imagination et non pas de l'écriture. Relisez. Il connaissait

L'anthropologie de ces habitants parallèles. Le vin. La femme naissante.

Ces érections de pasteur. — Vous êtes sûr pour le renard?

 

Raïssa entra avec la viande cuite. Elle avait séparé la sauce de la chair.

Don Alfonso contempla ce monument de plaisir. — Que veut un homme

À qui la vie n'a pas pardonné sa connaissance de la nature humaine?

 

Il se sentait persécuté. Il caressa le bras de la jeune fille.

— Si nous prenions le contre-pied des religions, dit-il, nous constaterions

Pour commencer que la multiplication est une erreur de jugement.

 

N'avez-vous jamais été interrogée par cette opération? Pure addition

D'infini, quelle absurdité! — Je suis sûre qu'il me comprend, dit doña Pilar.

— Même langue, mêmes usages, même facilité de communiquer au lieu

 

De révéler. C'est le fils d'une forcenée de la reproduction. Il vient

Chercher la différence, un accroissement sensible de sa fortune d'ouvrier.

Ses frères lui ressemblent et ses sœurs promettent le bonheur.

 

Voici le vin de mon obscurité. Mes répliques sont l'écho de mes répliques

Et non pas ce que je dois à mon interlocutrice. Travail des mots

Et non pas du sens. Je crois à des héritages et non pas à la découverte.

 

Elle se décoiffait lentement. Il conservait cette assurance que le mutisme

Confère aux inconnus. Don Alfonso craignit qu'elle se mît à lui laver

Les pieds. Un bassin d'émail blanc côtoyait le vagabond. Don Alfonso

 

Vida son verre et laissa Raïssa le remplir à nouveau. Elle souriait

Elle aussi, belles dents blanches de l'innocence prise au piège du désir.

Il la soignait pour ce qu'il croyait être la maladie de Dupré.

 

Albeñiz avait-il conscience de ce défaut de l'esprit quand il rencontra

Son maître à Paris? Solutions imaginaires ou produits de la chair?

Ochoa ramassa le peigne tombé à proximité de ses pieds.

 

Rien de plus. Don Alfonso Galvez Hoffman rentra chez lui. Il était

Huit heures. On avait sorti les chaises sur les trottoirs et on

S'instruisait mutuellement. Les petits verres voyageaient.

 

Don Alfonso ne se hâta pas. Il revisita le Jardin des Plantes

Que certains appellent le Jardin Colonial et d'autres le Paradis

Perdu. Il aimait les araucarias, le Chili, l'approche du bout du monde.

 

La jeunesse ne le fascinait pas autant que la possibilité de prendre

Plaisir au contact, physique ou purement intellectuel, des objets

Environnants. Il connaissait la multiplicité des formes bien qu'il

 

Se gardât d'en tirer des conclusions spirituelles. Les enfants

Envahissaient les lieux. Mères grotesques de l'avenir. Les boutiques

S'éclairaient. Il traversa les terrasses des cafés et des casinos.

 

Le pistou au mouton remontait. La langue subissait l'acidité du piment

Et l'indéfinissable souvenir des olives cuites. Le vin était oublié.

Il jeta un œil distrait sur les genoux des fillettes criardes.

 

Les fenêtres donnaient maintenant sur l'obscurité des intérieurs.

Rideaux ouverts et immobiles. Les seuils se remplissaient d'êtres

Accroupis. Des miroirs luttaient contre l'absence. Plafonds tranquilles.

 

Il fit le tour par les champs de canne à sucre, se limitant à les contourner.

Des ouvriers revenaient d'on ne savait quelle souffrance secrète,

Silencieux comme des animaux, lents comme un ciel d'étoiles.

 

Un peu de lyrisme, don Alfonso Galvez Hoffman! Des octosyllabes le hantaient.

Un, deux, trois, quatre, un, deux, trois, quatre, un, deux, un, deux,

Trois, quatre, cinq, six! Des oiseaux rentraient eux aussi chez elles.

 

Eux. Elles. Il nota la rencontre dans le petit carnet. Tout le monde

Connaissait ce talent. Il composait des satires sur les temps présents

Et savait évoquer ce qu'on n'avait plus aucune chance de retrouver

 

Intact. Miroir de l'instant et préservoir de la durée. On ne demandait

Pas plus aux mots. Il pianotait en chantant, laissant la guitare

À des chants plus profondément fidèles. — Donnez-nous des nouvelles

 

De notre éparpillement, don Alfonso! Les laisses s'étiraient d'une image

Surprise au seuil de la réalité jusqu'à ce point presque indicible

Où la réalité explore elle-même ce que l'imagination vient de mettre à jour.

 

Refrains du quotidien et de l'éternité. Appauvrissement de la musique.

Micros de l'intimité. Il griffonnait à même les touches avec un crayon

Gras que doña Pilar, pianiste elle-même, mais virtuose, lui reprochait.

 

Il avait à peine approché Ochoa, évitant même de croiser son regard.

Il avait observé des mains peut-être un peu moins rudes que celles

Qu'on imagine nourrir les habitants des hameaux, des mains héritées

 

De la résignation, mains aux doigts exercés à l'arrachement et non pas

À la finition. L'échine était celle d'un fils comme il faut que soit

Un fils destiné aux creusements plus qu'à l'extraction du nécessaire.

 

Déception de doña Pilar. Elle avait accéléré la croissance d'un menu

Fait tout exprès pour satisfaire son hôte. Il s'était mis à boire plus vite,

Moins facilement, prenant le risque de dénaturer le ravissement.

 

Ochoa avait accepté de tremper un pied dans la bassine. S'était-elle

Décoiffée? Il l'imaginait mal en putain repentie. Raïssa servait en silence.

À quel moment avait-il été invité à vider les lieux? Le visage

 

De doña Pilar se durcissait progressivement. Elle l'accompagna

Jusque dans la rue. N'oubliez pas le renard. Elle enfonça le béret

Sur une tête instable. — J'avais ma canne en arrivant, dit-il.

 

Il ne l'avait plus. On ne chercha pas la canne. Il vit Raïssa glisser

Dans la fin du jour comme une feuille morte à la surface des eaux.

Ochoa s'était figé dans le patio, incapable d'aller plus loin.

 

Christ. Il se rafraîchit au jet vertical d'une fontaine. Sans ma canne,

Avait-il prévenu, je divague! — On n'a pas besoin de canne à votre âge!

— Question prestance, je reviendrai! Et il avait commencé par s'égarer

 

À cause d'une nette diminution de l'éclairage. Les cris des enfants

Eurent vite fait de l'éveiller. Ce besoin d'autre chose! s'étonna-t-il

En pensant aux agenouillements de doña Pilar. — De quoi la soignez-vous?

 

Avait-elle demandé au début du ravissement. Elle surveillait l'entrée

Du cabinet si la lumière était favorable. — Je ne suis pas compétent

En la matière, avait-il avoué à son hôtesse déjà déçue par sa prestation

 

De convive. — L'esprit est infini, expliqua doña Pilar, raison pour laquelle

Nous finissons par ne plus savoir. Mais elle insistait pour connaître

Mieux la petite vipère qui s'était glissée dans son sein, selon l'expression

 

Consacrée. — Je ne comprends pas qu'il refuse de nous accompagner.

Dit-elle doucement. J'ai peut-être eu tort de m'en remettre à vous.

Je n'ai pas l'habitude de l'anomal. — Où diable avait-elle péché

 

Ce vocable inattendu dans la bouche d'une personne aussi indifférente

Aux mœurs des oiseaux de nos places publiques? Que dis-je? Je n'ai

Rien dit. C'est la nuit qui tombe sur mon silence. Le ravissement

 

N'est plus que le souvenir d'avoir été un moment proche de la vérité.

Chant neuf et premier de la Nuit

 

Sérénade

 

 

 

 

 

Terre de l'asphodèle et du lièvre, terre de femme au travail

De l'enfant, terre des hommes cherchant des lois au partage

Et trouvant des raisons de hiérarchiser la possession,

 

Terre de l'enfance des arbres et de la mort des œuvres,

Terre de l'inhabité et des néoténies de la langue, terre

Du soir et des fenêtres, terre des transparences et des profondeurs,

 

Terre des jours circulaires et de la vie rectiligne, terre

De la fragmentation des textes, terre de l'existence de la mort,

Terre des preuves, des méthodes, des instincts, des orgasmes

 

Et de la foi, terre de l'assimilation et des conquêtes, terre

Trouvée sur terre en un moment de l'enfance, je n'ai hérité

Que de mon apparence et elle me rapproche de mon nom. Enfant

 

Sommaire apparue dès la première éjaculation, je te voyais

En haut des vignes, enfance toi aussi, prometteuse d'oubli

Instantané. Ils chargeaient tes épaules de la nourriture

 

Des hommes et, patiente ou soumise, je ne pouvais pas en juger

À cette distance, tu allumais le feu avec des branches d'oranger

Et d'amandier, tu installais le trépied et la gamelle, toujours

 

Avec cette lenteur reçue en héritage des femmes patientes ou soumises,

Et je te regardais touiller la mie et surveiller le lard,

Patiente si je rêvais de toi ou soumise si je te haïssais.

 

J'ai passé une grande partie de mon enfance à écouter de la musique

Et à regarder la télé. Ils désignaient une malformation intérieure

Si grave que j'avais du mal à me déplacer sans souffrir.

 

La nature est une question de dosage de la matière, une complexité

Chimique qui continue de se compliquer et l'enfance devient

Un problème d'adulte au travail de l'éducation. J'ai lu des livres

 

Où l'amour donnait le meilleur de l'expression, beaux livres

De lignes plus que de mots, de croissance plus que de présence.

Ochoa, me disais-tu, je ne suis pas faite pour toi et tu t'en allais.

 

Terre de l'attente d'un meilleur moment, terre de la croissance

Des précisions et du détail, terre de l'ouvrage et du spectacle,

Terre de cette enfant que tu éloignais de moi par principe,

 

La pluie venait avec un vent reconnaissable par sa douceur.

Nous pouvions voir la mer et ses partances, la plage noire

De monde, la terre descendant par la route goudronnée comme

 

Tout le monde. Je n'ai pas rêvé. Un concert traversait ma tête

Cernée d'écouteurs. Et je te proposais une vie sans réjouissance

À la place de l'espoir, une vie de terrien arracheur de terre

 

En exemple de la nécessité de ne plus revenir pour toucher sa part

D'héritage. Enfant des hommes et tristesse des femmes, je te voyais

T'incliner patiemment devant la lourdeur des travaux à exécuter

 

Sous peine d'exclusion. J'ai eu la chance de posséder des os

Fragiles et un père travailleur. Ma mère vous expliquait les os

Et la pathologie des os. Elle parlait sous le couvert de l'expérience.

 

Abeilles des vignes et des amandiers, abeilles  des ressemblances

Exactes, abeilles de la tranquillité des après-midi de sommeil

Après l'abus de vin et de nourriture, tu visitais l'enfermement

 

De l'adolescence, l'enfance en pleine croissance prise au piège

De l'avenir, terre des os et de la poussière des os, terre

De la nécessité de conserver le sang dans des corps fatigués

 

Par le travail et la protection des œuvres. Serpents des murettes,

Petites apparitions de la possibilité d'être plus rapide que l'œil,

Serpents et traces des animaux poursuivis par la nuit, possibilité

 

D'effacement de toute cette activité nocturne et peut-être intérieure.

Le matin, je te voyais porter le linge au lavoir, trottinant

Derrière les femmes, portant le linge et souffrant de n'être pas

 

Ailleurs, avec moi, avec un autre, loin de la terre et des os

Que la terre réduit à la terre, poussière de propriété, pluie fine

Des réveils. J'écoutais des concerts, je mesurais l'importance

 

De l'électronique et de la mémoire artificielle et ils rêvaient

De nouvelles nuits dans les jardins d'Espagne, partitions faciles

Du bonheur, enfouissement des trésors nationaux et érections des stèles

 

Exemplaires. Ochoa, me disais-tu, je ne suis pas faite pour toi

Et tu t'en allais. Tu glissais sur la nuit réduite à sa surface,

Tu ne revenais plus sans cette intuition de l'issue, sans cette

 

Connaissance de l'hypothèse la plus probable et je rêvais de toi.

Ochoa, me disais-tu, je ne suis pas faite pour toi et tu t'en allais

En laissant toutes les traces de ton passage sur ma nuit exemplaire.

 

Nuit noire et blanche, nuit des couleurs et de la perspective,

Nuit d'une terre à facettes, nuit sans présence, fil tendu

Entre le savoir-faire et la paresse, nuit d'Ochoa écorché

 

Et pendu (essai non concluant) à l'arbre fournisseur d'ombre

Dans les pires moments de la journée. Tu n'expliquais pas

La virginité. Tu servais le corps commun avec une application

 

De miroir. Je te reconnaissais dans l'écorce des branches.

Il n'y avait rien de plus ressemblant que ces greffes pratiquées

Dans l'écorce de l'arbre planté pour faire de l'ombre à mon immobilité.

 

Terriens des hameaux!¡Arrabaleros! Je vous saluais depuis ma claustration.

Quelle déception pour vous, mes imitations et mes petites révoltes!

Même le guitariste n'y croyait plus. Et ma station verticale devenait

 

Impossible parmi vous. Je me couchais dans les toitures de bruyères

Pour échapper à vos visions. Toujours plus haut sur vos constructions

Traditionnelles, moins facile et plus proche de l'incompréhensible.

 

C'est dans ces conditions que j'abordais vos filles. Elles travaillaient

Pour ne pas subir vos critiques, elles se soumettaient ou cultivaient

Cette patience qui me laissait nostalgique au bord de leur regard.

 

Voici celle que j'avais choisie. Ochoa, me disait-elle en substance,

Je ne suis pas faite pour toi et elle s'en allait avec les autres,

Les autres continuaient d'agacer mon sens de la part qui me revenait.

 

Ochoa, elle ou une autre, ce n'est plus possible. Elles s'en allaient

Toutes ensemble, disparaissant progressivement dans le même chemin

De traverse, entre les prés et les vignes, le long des bois et des

 

Parois. Il n'y a pas d'autre nudité que ce cercle hérité du désir.

Rien d'autre que cette appropriation des choses. Et tu t'en allais

En prononçant le nom que je portais encore avant de le soustraire

 

Au cadastre. Dormant encore sur la fourrure des animaux, je rêvais.

Quel sens donner à ce désir de possession? Quels noms portent

Ces nouveaux lieux de l'existence? Quelles demeures pour les fous?

 

Mais nous ne dormions pas ensemble. Bien qu'il m'arrivât de coucher nu

Sur tes planchers, seul et nu entre les tapis et les plafonds

De ton ciel de lit. J'inventais les topographies exemplaires de ma

 

Passion. Maintenant, voici les personnages. Il m'a suffi de descendre

Et d'imposer mon corps. Il fallait que cela se passât non pas ailleurs

Mais plus bas, plus proche des centres d'intérêts, presque au cœur

 

De la nouveauté. Je descendis un soir de pleine lune. Je n'oubliais pas

La cassette contenant le concert par quoi je comptais m'obséder.

Simplement, je ne pris pas de quoi écrire. J'ai dormi dans l'ombre

 

Induite d'un bassin d'alimentation. Les pompes ont investi mon sommeil

De pacotille. Je ne voyais plus nos façades ni nos arbres.

Je te retrouverai, répétai-je sans me fatiguer de n'en être plus aussi sûr.

 

Moment crucial. La terre devient le seul objet. Et le corps s'engage

Dans l'hiatus. Découverte alors purement vocale de la différence

Entre soi et ce qui se propose à la croissance. Resserrement de l'errance.

 

Par quoi remplacer ce qu'on vient de quitter? Quelle sera ta nouvelle

Position, ton possible exercice de la trajectoire? À quel nouveau

Moment tout cela s'arrêtera-t-il? Guetter la méprise. Plus de mots.

 

Boire pour remplacer les mots, leur action de surface. Raïssa apparut

Dès le début. Il a fallu que je n'attendisse pas. Christ. Je suis

Cet homme. Une femme me nourrissait. Je cueillais pour elle les fruits

 

Qu'elle te demandait de porter jusqu'à elle. Ochoa, me disais-tu,

Nous sommes faits l'un pour l'autre et je te croyais, toi qui seule

Connaissait mon vocabulaire. Ils ne trouvaient pas mon lieu

 

De prédilection dans mes poches. Ils en oubliaient de t'interroger.

Voici l'herbe où tu t'es étendue pour regarder le ciel jusqu'à cécité.

Herbe de la première nuit passée avec un corps étranger à ma maladie.

 

Comment ne pas en laisser la trace? Mais je n'avais rien pour écrire.

S'il en reste quelque chose, qu'en as-tu retenu? Ochoa, me disais-tu,

Nous sommes faits l'un pour l'autre et je te croyais comme on croit

 

À l'existence de la terre. Nuit facile. Je giclais plus facilement

Dans cette nuit que dans toutes les autres. Je giclais par excès

De substance. Tu disais que nous étions comme le ciel et les étoiles,

 

Toi le ciel infiniment et moi les étoiles une à une. Ochoa, je ne sais

Plus si j'avais raison de m'abandonner, disais-tu. L'herbe noire

Nous entourait. Des lueurs traversaient les feuillages. Je ne sais

 

Plus ce que je t'ai demandé, me confiais-tu. Je ne sais plus si

Nous existions avant de nous retrouver. Catimini. Suspension des effets.

Le ruisseau naissait clandestinement des tranchées d'irrigation.

 

Christ. Et si elle avait raison? Soyons discrets ou plutôt approchons-nous

Du silence de la voix. Rien pour écrire alors que tu parles de nous!

Ochoa, me disais-tu, nous sommes faits l'un pour l'autre et je te croyais.

 

Nous nous éloignâmes encore. La nuit devenait transparente et tu voulais

Voir. Qui étais-tu? — J'étais la promesse de l'intelligence et je

Ne l'ai pas tenue. J'étais la preuve d'une égalité des chances

 

Et je n'ai saisi que des opportunités de poète. J'étais le pain

Et le vin de tous les repas et j'ai laissé brûler l'attente

Dans le fourneau. J'étais sur le point d'en savoir autant que les autres

 

Et je m'exprimais comme un voyant. Je n'étais pas celui qu'on attendait

Ni la fin de l'enfance. Ni Falla, ni Machado. Rien d'autre qu'un malade

Des os et par conséquent de l'existence. Ochoa, me disait-elle,

 

Je ne suis pas faite pour toi et elle s'en allait. Ochoa, me dis-tu,

Nous sommes faits l'un pour l'autre et je te crois. Toi le ciel

Infiniment et moi les étoiles une à une. Moi relatif de l'attente.

 

Couteaux de ma résurrection! Forges des rhéologies du texte! Instants

Favorables à une approche intentionnelle de l'arrêt sur l'infini!

Toponymie des familles de poètes! Je croyais exister sans la nécessité

 

De me reproduire. Je croyais te déposséder de ton héritage. Je croyais

Que rien n'était possible sans une bonne connaissance de l'instant.

Et je voyais à quel point je m'étais éloigné de toute sympathie.

 

Ils nous cherchent. Ils connaissent les recoins de leur terre. Leurs chiens

Aboient dans le lointain de notre existence commune. Faits l'un pour

L'autre et défaits comme un nœud naïvement compliqué de graphes.

 

Comment imaginer cette morsure et la répétition des griefs? Comment

Mesurer dès maintenant la durée conditionnée par les usages du droit?

Il n'y a rien de plus exagéré que ces intrusions dans la vie privée.

 

Rien de plus démesuré. Couteaux de ma deuxième vie! Ils traverseront

Une chair tétanisée par le désir d'éterniser l'instant exact du bonheur.

Ils fendront la surface d'un dernier recours à la voix. Couteaux des

 

Imbéciles. Je ne veux plus vivre la cohérence au prix de la paix

Extérieure. Je peux encore me tenir à distance. Je peux provoquer

Sans me soumettre à la jalousie des couteaux. Ochoa, me dis-tu,

 

Je t'accompagnerai jusqu'au bout de cette existence de patachon et

Je ne te crois plus. Tu es la terre qu'ils répandent sous leurs pieds

Quand l'arable vient à manquer. Je suis le prétexte des mises à mort.

 

Saignante joue des encornés, au mieux. Entrejambes des mutilés du combat.

Têtes cassées des lents. Traces du piétinement, au mieux. Ochoa,

Je ne comprends plus ce que tu veux de moi et je t'en voulais

 

De refuser la petite souffrance d'un attachement par l'épine. Couture

Des amants. Rien que cet étroit percement de la surface pour résister

À la séparation par capillarité. Raïssa, c'est la première fois

 

Que je te demande quelque chose. Toi le ciel infiniment et moi

Les étoiles une à une. Un peu de terre sur ta terre et la proie

De mon regard sur ta langue dialectale. Exercice de l'enjambement

 

À la césure. Ils pratiqueront l'exercice du couteau ordinaire réservé

Aux amants immobiles si tu n'es pas celle que je croyais. — Ochoa, dis-tu,

Christ en croix sur le corps de la femme, de quoi te plains-tu?

 

— Je ne me plains que de ma solitude mais je l'ai bien cherchée!

Je t'ai trouvée parce que tu te laissais voir. Imagine le contraire.

La place déserte et la rumeur des rites de l'autre côté des murs.

 

Sale petite anarchiste en phase avec son époque! Elle ouvrait la persienne

Et laissait entrer ma lumière dans son appartement sans se soucier

De ses colocataires. Elle apparaissait comme la réponse possible

 

À mon tourment. Beaux cheveux des filles qui savent se coiffer! Belle

Apparence du bonheur. Racines des seins. Les bras formaient les deux côtés

Égaux d'un triangle isocèle. Elle arrosait négligemment des géraniums,

 

Éclats de verre de sang sur les vitres. Mon propre reflet se divisait

En lumière descriptive et en ombre suggestive. Poésie de mon apparence

Dans les miroirs tendus. Les battants se croisaient dans la profondeur

 

De la pièce qu'elle venait d'ouvrir. Depuis, nous nous sommes aimés,

Ayant attendu la nuit pour nous retrouver nus dans l'herbe noire.

La nuit est favorable aux rencontres comme résultat d'un calcul enfantin.

 

Voici les seins et la limite des épaules. Voici la fente et l'ouverture.

Quelle différence! J'ai situé le plaisir au niveau du sternum, la première

Fois. La seconde il scia ma colonne vertébrale. La troisième mes bras

 

Ont éprouvé les limites de l'étreinte. Que veulent les couteaux

Savoir de mon plaisir? Que veulent-ils de réellement écrit sur le plaisir

Qu'on éprouve à la surface des femmes? Je sais ce que vous ne savez pas.

 

La pénétration de l'acier jusqu'à l'organe vital n'est que la conséquence

De votre ignorance. Sinon vous apprécieriez la justesse de la métrique

Et des autres composantes d'une poésie digne d'existence publique.

 

Du pied vous écrasez les médiums. De la tête vous n'imaginez plus.

Votre sexe est une fleur arrachée à la terre. Pauvre fleur arrachée

À l'existence des fleurs! Traversez mes sarcasmes de joue en joue

 

Si vous ne possédez que les couteaux de l'existence du genre humain.

Qu'allez vous faire de cet autre corps? Effacez mes traces? Entrer en lui

Jusqu'à la racine de ma semence? Le diviser pour mieux régner sur lui?

 

Ma quantité de sang s'amenuise. Je ne pouvais pas mourir d'autre chose

Que d'une hémorragie carabinée. Ochoa, me disais-tu, nous sommes la proie

Des couteaux et tu ne sens pas la douleur! Raïssa mon amour de femme!

 

Fin du règne d'Ochoa sur la pensée des hommes. Une flaque de sang

Éclairée par les lampes torches. Un visage qui s'éteint. Mes mains!

Je vous avais oubliées, vous porteuses des traces de la femme

 

Que je suis venu chercher et que j'ai trouvée dans une fenêtre!

Vous, exploratrices de mes obscurités textuelles. Prenez ma tête

Et tournez-la du côté de la femme qu'on emporte loin de moi,

 

À une éternité de ce que j'en sais maintenant définitivement.

Chant dix

 

Monsieur de St-Pé éclaire les chandelles

 

 

 

 

 

À huit heures du soir, Gérard de St-Pé quittait les lieux

Pour se rendre à son rendez-vous quotidien avec les plaisirs

De la table. St-Pé est un fidèle des rendez-vous. Doña Pilar

 

Ne l'attendait pas. Il ne croisa pas don Alfonso. Elle le reçut

Avec des explications si confuses qu'il crut à un mensonge.

Mais quelle était la raison de ce mensonge si inattendu

 

De la part d'une amie aussi ancienne? Il but avec elle la solution

De vin rosé et d'eau fraîche qui concluait habituellement

Leurs rencontres. Elle lui offrit des beignets au lait.

 

— Je ne sais pas, disait doña Pilar, ce qui m'arrive aujourd'hui

Mais je suis presque incohérente. Elle s'enfonçait dans un pouf.

— Voulez-vous que je dorme ici ce soir? proposa monsieur de St-Pé

 

Qu'on ne pouvait pas soupçonner de luxure. Elle refusa de la main.

Dormir, elle ne dormirait pas et puis il était trop tôt pour penser

À dormir. Elle redoutait de mauvaises rencontres. Elle se signa.

 

Monsieur de St-Pé, dont la famille n'avait pas toujours porté

Ce titre (comtes ou quelque chose d'approchant), fuma un cigare

De La Havane en pensant aux jolis doigts de la cigarière.

 

— Je ne sais jamais ce qu'il faut répondre aux amis qui s'ennuient,

Dit-il en se vissant dans son pouf. — Je ne m'ennuie pas,

Dit doña Pilar. L'homme la regarda comme s'il était étonnant

 

Qu'elle lui fît ce genre de réponse. Les volutes s'accumulaient

Comme les nuages du mauvais temps. Têtes penchées d'une citadelle

Qui entre dans la nuit. Il lui conseilla de ne plus penser.

 

En traversant la salle à manger, il avait jeté un regard morne

Sur le repas achevé. Vous avez dîné? demanda l'amie un peu agacée

Par ces observations parallèles. Il avait absorbé le nécessaire,

 

Avoua-t-il. Il rougissait sous l'influence des yeux. Sa maison

Avait appartenue aux Galvez Bonachera. Elle se dressait inutilement

Au-dessus des autres, gonflant sa façade de pierres rouges, inutile.

 

Le percement d'une baie vitrée avait, en son temps, un peu scandalisé

Les anciens propriétaires. Ce miroir monumental reflétait la cité

Comme la bouche ouverte qu'on avait d'abord dissimulée derrière

 

Une austérité de pierres croisées. Cet ancien agencement limitait

Maintenant la baie. Monsieur de St-Pé avait lui-même calculé

La finition en quatre côtés parfaitement rectangulaires, indubitablement

 

Rectangulaires. Il sauva la vigne et les contreforts de briques

Et de galets. Un bougainvillier gonflait sa voile sous les balcons.

Et la terrasse s'avançait comme une danseuse nue sous les feux

 

De la rampe. Il quittait facilement ces lieux verticaux. Derrière,

La paroi exhibait des cicatrices refermées et la terre lavée

Et concassée s'était figée en coulures jaunes. Il avait acheté aussi

 

Les mines. On ne s'y rendait plus guère que pour en admirer

Les peintures rupestres. — Encore un peu? proposait doña Pilar

En soulevant la cruche dégoulinante de perles, petits miroirs

 

Fugaces. Il acceptait, se grisant lentement, comme il aimait se griser

En compagnie des amis et plus particulièrement de cette amie

Inexplicable dont la famille avait tout possédé jusqu'à une date récente.

 

Il admirait l'insolence du passé. — Pensez-vous qu'un arbre ajouterait

À la verticalité? Il avait pensé à un arbre sans lui donner de nom.

Connaissez-vous un arbre qui ferait l'affaire? Un arbre parfaitement

 

Vertical. Une colonne d'arbre. Son feuillage s'épanouirait dans

L'ombre des crépuscules. Il traçait la lumière de bas en haut,

Guidant le regard des deux mains. Non, elle ne voyait pas.

 

Un arbre à la place d'une tour qui avait manqué à cet édifice

De la possession et du droit chemin. Huit heures et demi et

Nous n'avons encore rien dit d'important. Elle lui parla d'Ochoa.

 

Christ. Il avait décliné toutes les invitations à s'asseoir

À une table. — Nous ne sommes pas assez humbles pour lui,

Ironisa monsieur de St-Pé. Christ! Christ! Christ! Doña Pilar

 

Agita les perles de ses petites croix d'ivoires. Quelle belle soirée!

Dit monsieur de St-Pé en observant le ciel à la surface des verres.

Quel mystère, ce ciel, tout de même! Et il se recroquevilla

 

Avec le cigare au milieu de sa nouvelle posture. Doña Pilar

Se penchait pour recueillir la cendre dans le creux de sa main,

Cassant le fût gris de la cendre avec le petit doigt.

 

Attendait-elle quelqu'un d'autre? se demanda-t-elle soudain.

Il se souvenait maintenant de n'avoir pas été invité ce soir.

Il la soulageait d'un remords. — Voulez-vous que nous écoutions

 

De la musique? dit-il. Elle préférait les bruits de la nuit

Qui froisse les draps de la réalité. De la musique? Je ne sais pas.

Elle pensait à Ochoa qui avait refusé de s'asseoir à sa table.

 

Cet après-midi, elle avait relu le Sermon sur la montagne

En évitant les commentaires des mots riches et pauvres.

Mais le texte devenait incompréhensible sans ces éclairages

 

Inspirés par la pratique de la douleur. Jamais elle n'avait souffert

Au point de crier. Elle imaginait l'effet du cri que l'inspiration

Condamnait au silence. Chambre des meilleurs d'entre nous.

 

Les petites misères physiologiques n'ont jamais mené personne

Sur les chemins de la parfaite connaissance des faits. Personne

N'est entré dans le royaume de Dieu par la grâce d'un défaut

 

De fonctionnement. Il faut une croix à la vie pour avoir une idée

Exacte de la différence. Nous imaginons, répétait doña Pilar

À des interlocuteurs patients, ce qui pourrait arriver si cela

 

Pouvait arriver au commun des mortels. Il arrive plutôt des corollaires

À l'héritage. Et encore, souriait-elle, quand nous sommes fleuris!

Expression qui était restée pour désigner le meilleur de la société.

 

Monsieur de St-Pé préférait les poésies mystiques. Il n'avait qu'une idée

Vague de la souffrance à mettre en jeu pour trouver de la joie

À la place du bonheur. Ayant épousé un jeune cadavre, il l'avait vu

 

Vieillir. Cette descente aux enfers n'en finissait pas. Les tangentes

Avaient souvent réduit la vie quotidienne à un ennui passablement

Existentiel. Il se souvenait des cris du texte comme on rappelle ses chiens.

 

— Si vous aviez rencontré don Alfonso (et elle se demandait comment

Ils ne s'étaient pas rencontrés), il vous aurait parlé du renard.

— Un renard? fit monsieur de St-Pé. Sa femme rêvait d'un renard

 

Argenté. Ce n'était pas le moment de badiner. Doña Pilar Galvez

Bonachera vivait un de ces intenses passages de la pensée aux réalités

Contradictoires. Le docteur avait-il plongé le même nez dans ces verres

 

De baccara? Cessons de plaisanter. Il accorda une attention courtoise

Aux propos de son hôtesse. Ses mains se caressaient sur la table.

— Un renard, dit-il, vous voulez dire l'animal? La question étonna

 

La roturière. Elle décrivit un cadavre encore chaud. Il frissonna.

Les joues de la bonne femme tremblaient comme si elle se préparait

À pleurer. Elle entrouvrit des lèvres blanches. — Un renard, dit-elle,

 

Qui nous arrive bien mal à propos. Et elle s'élança dans la nuit.

Il la suivit. Ils entraient dans une obscurité en formation.

Elle l'avertit que le jardinier avait oublié des trous. Renard,

 

Trou, qu'allait-il imaginer? Elle tourna le bouton d'un interrupteur,

Demandant si la lumière était propice à la conversation. Il appréciait

Les insectes mais pas à ce point! Elle sembla encore courir, s'éloignant

 

De lui, atteignant finalement l'invisibilité. Il était sous les branches

Et fumait une cigarette. Il lui parla d'un renard qu'il avait vu

Dans une vitrine. Vu mais pas acquis. Donc pas offert. Elle vous en veut,

 

Dit doña Pilar du fond des ténèbres. — Vous a-t-elle parlé de nous?

Demanda-t-il comme s'il n'avait jamais abordé le sujet. Doña Pilar

Fit une brève apparition dans le contre-jour d'une lampe. — Jamais!

 

Dit-elle. Il croyait voir ses bras et les épaules comme un U renversé.

— Je ne connais rien aux fanfreluches, expliqua-t-il. Elle continuait

De se soustraire à l'abondance de possibilités. Il la poursuivit

 

À l'aveuglette. Il rencontra des buissons habités par des êtres

Terrorisés. Une allée montait entre les fleurs. Il la retrouva

Sous un portique. Elle se plaignit de sa jambe. Souffrance des

 

Immatures. Ochoa n'avait pas détourné son regard de l'exploration

Qu'elle avait entrepris comme un viol. Christ. Elle pénétrait en lui

Comme dans la douceur des textes. Les femmes avaient caressé ses joues

 

Et les cheveux. Elles avaient ressenti une brûlure presque douloureuse.

Essaye, toi! Elle préféra le regard. Commencement d'une persécution jalouse.

Ses mains lui obéissaient. Les pieds s'arrachaient à l'instance des cris

 

Retenus par pudeur. Pourquoi ne dis-tu rien? lui demanda-t-elle.

Je t'ai entendu parler aux animaux dans la forêt. Ils t'écoutaient.

— Les femmes n'avaient jamais rien entendu de pareil. Leurs mains

 

Brisaient des liens imaginaires. — Les animaux? fit monsieur de St-Pé.

Elle imita les animaux. L'obscurité multipliait les ressemblances.

Il se posta dans un angle illuminé pour observer la femme qui se donnait

 

En spectacle. Et Raïssa? demanda-t-il doucement. Raïssa? Petite garce!

Le cri de douleur traversa la nuit. Monsieur de St-Pé quitta la lumière.

Quel cri! Quelle douleur! Mais rien d'assez profond pour comprendre

 

Ce qui se passe réellement. Rien de définitif! Voulez-vous que nous

Parlions d'autre chose? proposait-elle en se glissant entre la nuit

Et l'homme qui la confondait avec d'autres ombres. Voulez-vous que

 

Nous dormions? Elle se déplaçait avec une lenteur égale au temps.

Mais dans quelle direction? Il arpenta le souvenir d'une allée de graviers

Et atteignit la serre chaude. Elle l'attendait. Je savais que vous me

 

Comprendriez, dit-elle. Il la suivit. Raïssa! Putain! Elle griffa

Le ciel noir. Vous ne me suivrez plus si j'ai raison! Doña Pilar!

Raïssa! Putain! Vous comprendre? Il haletait. Putain! Putain! Putain!

 

Elle écorcha une ombre, répandant la lumière d'une torche. Putain!

Me comprendre, oui! Comprendre que je veux savoir! Comprendre

Que les femmes ne veulent pas savoir. Comprendre que les bras d'une putain

 

Sont ouverts! — J'irai où vous voulez, dit-il sans y penser. Où je veux!

Mais nous n'allons nulle part. Nous quittons les lieux de ses fornications!

— Ici? fit-il en reluquant l'herbe obscure des parterres. — Ici!

 

Si vous le voyez, ajouta-t-elle et elle consulta sa petite montre

Bracelet — il est encore temps — vous qui avez tant d'influence

Sur l'esprit, recommandez-lui de parler aux hommes. Les hommes sont

 

Taciturnes. Ils ne comprennent pas le silence obstiné des étrangers

À leur terre. Méfions-nous de Cayetano, de son juge et de son régisseur.

Vous n'avez jamais rien écrit sur les injustices de notre temps mais

 

Vous imitez si bien le fil du temps, sa cohérence de chanson, justement

Le refrain dont nous vous sommes à jamais reconnaissants. Raïssa est

La petite putain dont il faut se méfier. Il y a toujours eu une petite

 

Putain chez les femmes, une putain en bas âge, parodie de nos désirs

Légitimes. Putain! criait doña Pilar en montrant le poing à l'ombre

Incalculable. Des ailes se pliaient dans la nuit la plus obscure

 

De cette existence de femme. Monsieur de St-Pé se retrouva seul dans la rue.

Il retournait chez lui, dans sa demeure ancienne, dans son lit ouvragé

Selon le style national, dans son sommeil d'architecte du lendemain.

 

Du voyage, il haïssait et redoutait peut-être les trajets, préférant

Les étapes. Nul voyage n'était plus angoissant que ces simples allers

Et retours entre la demeure et l'histoire particulière des autres.

 

Minutes de reconstruction de ce que la conversation venait de chambouler.

Il voyait à travers les doigts de la main. Revenu dans une lumière

Propice à l'observation des détails, il ralentissait petit à petit,

 

Non pas pour ne pas atteindre son but mais prendre le temps d'en mesurer

L'importance. Portées des ombres sur les façades. Vanité des fenêtres

Contre quoi les persiennes secouaient nonchalamment leur géométrie

 

Articulaire. Excroissance de la pierre aux angles. Grimaces des envergures

De la hauteur retenue par des arcs-boutants. Sinuosité des crêtes.

Le chemin était visible dans le feuillage des eucalyptus. Portail

 

D'inspiration gothique. Une boîte aux lettres crachait des nouvelles

Du monde. Il ramassa un journal mouillé par les condensations et le mit

Dans sa poche. Nouvelles de cet envers du monde qui est le lieu

 

De l'existence. Temps passé entre l'écriture et les voix répercutées

Par les murs de l'encerclement où il se reposait d'une existence

Dorée. La nuit détaillait les déplacements. Il salua un chien gris.

 

Dans son lit, il avait une préférence fébrile pour les putains

Expérimentées. Il interrogeait sa petite croix d'ébène avant

De s'endormir. Dialogue de l'écrit définitif et du texte provisoire

 

Offert sur l'autel de la reconnaissance. Il tournait rarement les pages

Des anthologies. Des oeuvres achevées s'imposaient à l'esprit.

Actes purs de toute prétention à l'exactitude. Tragédie du bonheur.

 

Nous finissons par ressembler aux personnages des littératures. Agonie

Sommaire avec arrêt du cœur à la clé. Une dernière souffrance avant

De s'en aller. Témoins fascinés et rapetissés par le temps qui exprime

 

Ses limites. Peu de mots ont franchi cette question de la seconde suivante.

Attirés par les bas-reliefs sculptés au couteau dans l'écorce des arbres,

Il déchiffrait de possibles inachèvements en lieu et place des fins

 

Tragiques. Il faut nourrir l'activité verbale d'éclats de pierre.

Pourquoi ne couchait-il pas toutes les nuits dans le lit de doña Pilar?

Parce que doña Pilar limitait leurs rencontres à des conversations

 

Sur les moyens d'en finir avec les attirances mutuelles. Aujourd'hui,

C'est Ochoa qu'elle recrée dans le chaudron de sa misère sentimentale.

Et déjà Raïssa ouvre ses cuisses de petite putain. Nuit interminable

 

Des parfaits! Il entra dans la place publique. Les chaises arrondissaient

Les angles. Son béret voletait au-dessus de sa tête. Il offrait

Un visage serein. On lui arracha quelques paroles compendieuses. Débris

 

D'un chant intime. Rien sur Ochoa. Rien sur Raïssa qui dormait peut-être

De son sommeil d'enfant agité par la proximité de son futur. Rien

Sur le renard. Rien sur les procès truqués. Mots du naufrage des vies

 

Dans les dallages et les parterres de fleurs. Mots sortis de la poche.

Il humectait ses lèvres et on lui proposait des rafraîchissements.

Il remettait à plus tard les compléments d'abus. Courtois et décidé

 

Au moment des trajets. Il s'observa glissant sur les vitrines. Moustache

Des Gaulois. Les éphélides avaient viré à la terre d'ombre brûlée.

Lunettes en collier. Il agitait une main désespérée dans un contexte

 

Parkinsonien. L'heure de sa montre était en avance sur celle du clocher.

— En ce moment, dit-il à quelqu'un, je relis les Russes. Il provoquait

Des inclinaisons faciales sur son passage. Ces Russes, quels écrivains!

 

Il aimait secrètement le génie des peuples. Il ne croyait pas

À l'aventure. Il décrivait des déplacements de populations.

— Je passerai demain après midi, dit-il. Demain. Des jours.

 

C'est en long qu'il faudrait scier le temps mais la musique exerce

Sa mauvaise influence. Poésie des glissements. Il se laissa flatter

Par un témoin de son influence sur l'esprit. L'expression était

 

De doña Pilar. Elle l'abandonnait souvent aux limites des prétextes.

Chant onze

 

Amants et camés dans l'imagination de Pierre

 

 

 

 

 

— Pierre! Pierre! Dormez-vous? Je ne vois pas de lumière chez vous!

Il ne dormait pas. Il s'endormait rarement avant la fin des conversations.

Il les entendait jacasser à propos de leurs voyages dans le temps.

 

Les terrains vagues s'étendaient vers la plage, tristes parcelles

De terre jaune où des murs de pierre se dressaient comme des moignons.

Cadavres d'une ancienne cité. Il comptait y construire un bonheur

 

De résidence d'été. Les barques pourrissaient parmi les treuils.

Troncs couchés comme des femmes nues et noires dans l'émergence

De palmiers nains. Des tas de tuiles romaines témoignaient de l'importance

 

Du projet. Il contemplait les couchers de soleil des photographies

Retouchées. Il avait choisi lui-même les caractères de la publicité.

La courbe des rues avait été inspirée par le sourire d'une femme

 

Peinte. Les camés piaillaient en marge du bonheur. Ils allumaient

Des feux de joie. Il pouvait voir les robes se déployer en ombre

Chinoise. Ponctuations de cris fragmentés en autant d'essais.

 

Sa fenêtre s'ouvrait le jour sur des baigneurs, la nuit sur ce spectacle

De l'attente. Le matin, les chiens de la municipalité s'activaient

Pour ramasser les seringues et les préservatifs. On éteignait les feux.

 

Arrivée des baigneurs. Ils garaient leurs voitures sur la plage.

Gosses trouvant des aiguilles. On ne marchait plus pieds nus.

Une guinguette s'épanouissait en chaises et tables de fortune.

 

Le vent amenait des odeurs de bergamote et de grillades. Quelquefois

On entrait dans sa propriété et il gueulait. Les intrus s'agitaient

En montrant à quel point il était difficile de trouver la limite

 

Entre le bien public et la propriété privée. Il s'égosillait.

La police ne venait plus. On le raisonnait au téléphone. Les nudistes

Défilaient dans le sentier jouxtant son jardin d'agrément.

 

Il souhaitait un affrontement définitif. Les plans attendaient

L'agrément des autorités urbaines. Il connaissait un ancien ministre

De l'ancien régime lui-même propriétaire des anciennes laveries de minerai.

 

Beau tableau de peinture au mur de son salon. Représentation des gens

Au travail contre le mur de leurs maisons. Rouge des tomates et vert

Des yeux. Verticales se rejoignant tandis que les obliques se rapprochaient

 

De l'horizontale. Un sardinier voguait sur les toits. Femme au cigare

Peut-être copiée sur une boîte. Prestige d'un taureau peint sur une affiche.

L'ombre d'une statuette s'agrandissait avec le jour. Rancis des angles.

 

Il sortait une fois par jour pour son rendez-vous avec le maire.

On les voyait prendre un café dans le bureau. Ils parlaient pendant

Une demi-heure et le Français (c'est un Français) sortait par le grand

 

Escalier. Il retournait chez lui. En chemin, il achetait sa nourriture

Et le journal. Il fumait le gros cigare de la boîte. Il était courtois

Et économe en paroles. Il économisait aussi sur les aumônes. ¡Tacaño!

 

Le maire sortait à la fenêtre et saluait les passants. Il regardait

Son hôte sans commenter sa vision du futur. Les commentaires, c'était

En d'autres circonstances et elles ne manquaient pas. Le Français

 

S'éloignait vers sa demeure. Il retrouvait des traces de la nuit.

Les baigneurs, nus ou attifés comme des poupées, transportaient

Leurs parasols. Il leur expliquait que le jardin lui appartenait

 

Comme l'air appartient à ceux qui le respirent. Lys d'argent. Un citronnier

Déployait une aile sur un carré de carottes. Des roseaux séchaient

En tas. Il interdisait qu'on s'en servît pour étendre les vestes.

 

Préférez les parasols! Leurs circularités bombées coloriaient le spectre

Des couleurs en jeu horizontalement. Il comparait sa vision à celle

Des impressionnistes. Quelle différence entre l'imaginaire des fauchés

 

De la matière artistique et les exactitudes des habitués de l'existence

Sur un fil! Il était réveillé par les conversations des balayeurs.

Leur brouette métallique résonnait au choc des seringues et des tessons.

 

Silence des capotes. Les râteaux révélaient quelquefois un bijou

Et il le voyait briller dans leurs yeux. Il ne s'interposait pas.

Au diable les bijoux des camés! Rentrant chez lui, le matin,

 

Il parlait des méduses avec les baigneurs. Il portait son petit panier

De victuailles. Le goulot plastifié d'une bouteille émergeait. Queues

Des poireaux cueillis dans le Nord. Un pain gonflait la paille grise.

 

Consistance des choses trouvées dans le sable. Il préférait les carcasses

De crabes. Au chalumeau, il savait extraire les couleurs de la chitine.

On entrait dans le cabas avec lui. Il mangerait des crevettes avec

 

Une soupe de poireaux. Un enfant demandait pour les couleurs. Il avait

Un secret mais il ne voyait pas d'inconvénient à préciser que le chalumeau

Avait son importance. Outil du fabricant à la place du pinceau délicat

 

Des poètes. Il montrait l'endroit où le panneau publicitaire affronterait

Le vent. Ici, les fondations. Là, dans le ciel, les piliers d'acier

Et la voilure du message publicitaire. Sa petite maison avait besoin

 

D'être repeinte. — Pierre! Pierre! Dormez-vous? Je ne vois pas

De lumière chez vous! — Je n'en vois pas non plus dans mon sommeil

D'enfant. Si vous passez du rêve à la réalité, ne me réveillez pas.

 

Je dors. Doña Pilar franchit la clôture et suivit le sentier de mâchefer.

— Pierre! Pierre! Dormez-vous? Je ne vois pas de lumière chez vous!

Il y avait pourtant une petite lueur sous les draps mais Pierre était

 

Discret comme l'intérieur des murs qu'on ne traverse pas. — Vous

Voulez me parler? dit-il en apparaissant. Silence provisoire des camés.

Entrez, ma bonne amie. Et parlons de ce qui vous amène à cette heure.

 

Christ. De la lumière chez moi! Pour qu'ils frappent à ma porte

En pleine nuit! Au passage il gratta les cordes d'une guitare pendue

À un clou. Sinistre accord atonal. Doña Pilar frissonna. Il alluma

 

Une bougie dans un chandelier. Le ventre d'une carafe s'illumina.

Petits verres se frottant. Christ. Ce vin et nos corps. La lumière

Suivait les canaux de l'obscurité. Elle atteignait les tableaux

 

De peinture. Personnages nus dans les décors d'une observation sommaire.

Il était convaincu de voir ce que les autres négligeaient par paresse.

Nostalgique, il se référait à un temps qu'il n'avait pas connu. Raïssa!

 

Jeune putain! Il effleurait des petits seins chargés de lait. Sa caresse

Poursuivait le désir. Les jambes comme le bouquet de deux arbres et

Le ventre, terreau de l'existence. Cette putain! Doña Pilar avait frémi

 

Quand les fruits avaient changé de mains. De son côté, Pierre avait aperçu

Le vagabond en passant sur une place encore déserte. Fenêtre fermée

De la putain endormie seule dans son lit. Les persiennes se remplissaient

 

De soleil. Désignation matinale des lieux de la luxure. La lumière

S'épanouissait ensuite sur les façades. Doña Pilar le voyait passer

Mais elle ne se montrait pas en chemise. Exubérance des miroirs.

 

Pierre écouta le récit. La scène des paniers l'inspirait. Les fruits

Changeant de place, la proximité des mains cherchant à contenir la rhéologie

Du moment, le mélange parfait de deux existences. Il manquait cependant

 

Un modèle à ces didascalies. Christ. Puis la séparation provisoire,

L'étirement de cet instant décisif. Je suis un proxénète de la scène

De genre, proclama-t-il dans son silence. Pas assez de lumière

 

Pour que doña Pilar observât l'apparition de nouvelles éphélides. Elle

Ne connaissait que le visage commun à tous les Cintas. Portraits des chaises

Ayant servi jadis à l'appui de modèles soucieux de paraître conformes

 

À l'idée de reflet fidèle. Des croix désignaient les murs. Soleils noirs

Et blancs de la peau. Un cri de camé le ramena à la surface

De la conversation. Cette putain! Ce Christ! Cette journée passée

 

À interroger les transparences du temple. Il alla jeter un œil à travers

Les persiennes. Un feu montait dans le ciel. Des camés lançaient

Des coquillages. Le ressac envahissait les interstices de silence.

 

Confus, il proposait des verres tremblants et elle les buvait sans cesser

De parler. Je ne dormais pas. Il n'y avait pas de lumière dans mon lit.

Je n'étais pas un enfant. Je ne finissais pas par chercher à peindre

 

La réalité. Je n'étais pas cet homme finalement nécessaire au décor

De sa propre existence. Vie des Saints. Mémoire des dictateurs. Journal

D'une victime. Photographies d'intérieurs de rêve. Son index consultait

 

Le dos rapide des reliures alignées sur une étagère. Portée de la main.

Un fauteuil usé jusqu'aux ressorts avançait des accoudoirs égratignés.

Doña Pilar avait du mal à se détacher du détail influant son désir

 

De connaître l'opinion des autres sur des sujets tirés de ses observations

Quotidienne. Le vin la tourmentait. Cris des camés. Sans doute un mot

Mais elle n'en percevait pas la nature. Pierre s'efforçait lui aussi

 

De comprendre. Joue crispée sous l'œil rond. L'index et le majeur

Écartaient les lattes. Aucune lumière incidente. Elle luttait contre

La nausée. Qui sont-ils? Jamais vus de près. Vu leurs ombres dansantes.

 

Trouvés les déchets de leurs activités nocturnes. Il arrivait après

Les employés municipaux. Question de priorité. Aucun bijou au palmarès.

Il griffonnait au-dessus des traces en l'absence de personnages. Christ!

 

Elle n'avait rien demandé à cette putain. — Oui, fit-il, la putain.

Les fruits, l'attente, peut-être le plaisir. Mais n'ironisons pas.

La beauté de doña Pilar réside dans son port de tête. Ne bougeons plus!

 

Cri d'un camé réclamant le répit. Ils avaient bien entendu cette plainte

Venant d'un autre monde. Laissez-moi respirer! Pierre plongea ses doigts

Dans les lattes. Quelqu'un fuyait sur la plage, pieds dans l'eau. Christ.

 

Je ne dors pas, dit-il. Je m'éveille. J'ai dormi. Mais à quel moment

De cette existence? Meurt-on dans ces conditions? — Pierre! Pierre!

Dormez-vous? Je ne vois pas de lumière chez vous! — Je n'en vois pas

 

Non plus dans mon sommeil d'enfant. Si vous passez du rêve à la réalité,

Ne me réveillez pas. Je ne dors plus. C'est dire si le rêve a son importance.

C'est dire que votre petite putain m'inspire. Dire que la nuit, c'est le jour

 

Et le jour la nuit. Je ne dis pas qu'une petite lumière n'agite pas

L'intérieur de mon lit. Frappez à ma porte si vous n'êtes pas camé.

Christ! Cette putain m'inondait. Voyez la croissance de mon fleuve.

 

Dernier verre avant de retourner chez soi. Doña Pilar l'avala sans désir.

Posez votre main sur mon cœur. Là! Christ et putain échangeant les fruits

De mon repas. Paniers d'un osier d'or. Je vois, dit-il. Il voyait

 

La scène comme s'il l'avait inventée. Le camé revenait en fouettant l'eau

Avec sa canne. Du seuil de la maison, on ne voyait que le feu montant

Vers le ciel. Il l'accompagna jusqu'au portail. Écoutez-les! Camés!

 

Le rêve est une conséquence du sommeil comme la poésie se déduit de l'éveil.

Elle s'éloigna, belle ombre ralentie par les défauts de l'obscurité.

Elle agita le bras pour dédaigner les appels des camés. Femme saisie

 

Dans sa métamorphose. Combien de temps attendent-elles avant de se donner

La mort? Il rentra. Petite froideur de l'air qui ne bougeait plus.

Sous les draps, il ralluma la lampe. Une page encore blanche. Appelez

 

Les démons dans ces circonstances. Les constructions de l'esprit

Ne demandent qu'à trouver le lit de l'expression. Ne pas mettre le feu

Par endormissement. Son corps se liquéfia. Camés! Putains! Christs

 

En tout genre! Femme venue pour trouver la paix et repartie sans

Même en avoir deviné la présence tapie. Icônes à la place des idoles.

Après l'été, il participait au nettoyage des vitraux, juché sur une

 

Échelle. Poussière étrangement noire, boue de l'air respiré. Il descendait

En clopinant sur les barreaux à cause de sa décalcification lente.

Un quatuor imitait les voix célestes à quoi s'ajoutait l'ange trouvé

 

Chez les enfants. Dieu-famille. Le charpentier rabotait inlassablement

Les faces d'un lambris. Je ne serai pas ce père! avait-il déclaré

À une enfance studieuse. Le reste n'était que l'afflux incontrôlable

 

Des effets. Puis tout se fragmentait dans l'âge adulte, tout devenait

Probable par éparpillement de ce qui avait été clair et parfaitement

Plan. Redouter l'espace. Mais le temps existe aussi dans l'infini

 

Des points. Heureusement, la vie est plus simple, plus coulante, claire

Par moments. Camés des nuits et baigneurs des jours. Je n'ouvrirai

Pas la fenêtre si j'étais sûr de regarder ailleurs. Elle demandait

 

Des nouvelles de son sommeil et lui cassait les pieds avec des apparitions

Prometteuses. Scène de l'échange des fruits dans son patio. Il connaissait

L'endroit. Fraîcheur des jets d'eau, lenteur des palmes, les murs

 

Exhibaient des coulures de la chaux. Aux angles, cette ombre plus

Descriptive que l'abondance de lumière à l'oblique des ouvertures.

Excès de perpendicularités. Le sol montait un peu au centre. Imaginez

 

La pluie dans ces circonstances topographiques. Une coursive sombre

Agrémentée de colonnes et d'arches induites. Les génoises se fendaient

D'un coup de crayon surpris dans un effort de parallélisme parfait.

 

Perfection ou irréprochabilité. Il exposait une toile blanche et traçait

Les aboutissants. Elle guettait la seconde de fragilité et il paniquait.

Voici les fruits des circonstances d'une rencontre. Panier dédoublé.

 

La flamme traversa le drap. Il surgit de cet embrasement retenu

Par l'exiguïté des lieux. Rien de tel n'arriverait si elle consentait

À m'accompagner au bout de la nuit. Il piétina consciencieusement

 

Les cendres. Les camés, attirés par la lueur et par son extinction

Subite, s'approchaient des limites imposées à leur présence. Le seuil

S'éclaira. Il ne les défiait pas. Portant le masque de sa nuit blanche,

 

Il niait toute trace de brûlure. Un chat ajoutait son passage aux malices

De la lune. Nuits comme un fil tendu entre soi et la pacotille. Christ.

Le panneau publicitaire semblait effectuer un vol immobile. Il caressa

 

Le chat comme pour démontrer l'innocuité du contexte. Ils retournèrent

Autour de leur feu de joie. Irisement des chevelures. Il trouva sa canne

Et entreprit d'arpenter les allées. Des cailloux blanchis à la chaux

 

Le guidaient. Les ombres pouvaient trahir sa vigilance. On ne s'enfonce pas

Dans la nuit sans prendre le risque d'une mauvaise rencontre. Dormez

Et rêvez. Ou bien ouvrez les yeux et écrivez. Mais surtout, évitez

 

Le somnambulisme. Préférez les cordes raides, les pentes glissantes,

Les virages dangereux. Le chat miaulait derrière lui. Il atteignit

L'emplacement de la future église. Des pieux numérotés bornaient

 

Cette croix démesurée. Il s'apaisait. La lune consentait à s'embraser

Un peu plus. Il distingua les gravats rapportés pour combler la pente.

Le chat ne franchissait jamais cette géométrie plane. Il disparaissait

 

Quelquefois et ne revenait que dans la nuit suivante. Chat hypothétique.

Le chapeau d'Ochoa était posé sur un piquet. Il dormait nu dans le sable.

Le walkman côtoyait une tête tranquille. Est-ce lui? Il occupait

 

La place de l'autel futur. Vous ne pouvez pas dormir à cet endroit!

La bande magnétique se déroulait. Il perçut les chuchotements d'un concert.

Je ne dors pas. Cette nudité! Au centre géométrique de la croix!

 

Ils se dévisagèrent autant que l'obscurité permettait à l'œil humain

De reconstruire l'autre. — Vous ne dormez pas parce que vous ne trouvez

Pas le sommeil? demanda Pierre. La chemise pendait au même piquet.

 

Un fruit alourdissait la poche. Lune! À la place du soleil de l'écriture!

Lune éclaire ce qui est en train de se passer sur ma propriété!

Je ne vois qu'un homme réduit au silence. Et ma petite putain

 

Qui s'enfuit en croyant ne pas laisser de traces! Lune attise la surface

De ce qui m'appartient! Qu'ils croient que je possède le feu! Putain

En fuite dans les dunes, elle retournait d'où elle venait et l'homme

 

Se tenait debout comme s'il ne pouvait plus rien lui arriver.

Chant douze

 

Pornographie

 

 

 

 

 

Grillons, chouette et pneus. La nuit, cessaient le chant des oiseaux

Et la rumeur des voisins. Cessaient les cris d'enfant. La nuit en finissait

Avec cette apparence de vie sociale limitée aux soins. Nuit couperet.

 

Il n'était plus dans le fauteuil près de la fenêtre. On avait attaché

Un pied du lit à un piton celé dans le mur. Ses poignets pouvaient

Se toucher, saisissant en général l'inhalateur d'eucalyptus. Nuit mesurée.

 

Une heure après la tombée de la nuit, il pivotait et sa tête se retrouvait

À la hauteur de la lampe éteinte pour l'occasion. On l'allumait le matin,

Pour écarquiller les yeux et elle pénétrait dans la matière cérébrale.

 

L'été, mais aussi vers la fin du printemps et au début de l'automne,

On laissait la fenêtre ouverte. L'angle inférieur droit était encore

Divisé par des pans de toitures. Une crête d'arbre montrait ses oiseaux.

 

On lui avait coupé les jambes parce qu'il était fou furieux. Ou bien

Il avait perdu la tête parce qu'il avait perdu l'usage de ses jambes.

Grillons bavards! Je connais tout de vos modulations. Nuit surpeuplée.

 

Il se hissait contre l'ombre, sentant l'effort de la colonne vertébrale.

Une chouette dialoguait avec ses proies. Rien de sinistre cependant.

Une attente qui se concluait par une autre attente. Alba serena.

 

Des pas demeuraient sans objet. Il se nourrissait de cette cadence.

Pendu comme un jambon à une potence, il guettait les apparences.

Voici un piéton pressé d'en finir avec le jour encore vivace.

 

Des fenêtres descendaient, guidées par une arête verticale. Un volet

Claquait à intervalle précis. S'il se met à pleuvoir, nous fermerons

La fenêtre. Il haïssait les jours de pluie. Dans son obscurité tenace,

 

Le compresseur vibrait. Un pendule de sérum s'immobilisait. Temps

D'une accélération propice aux visions dantesques. Un personnage

Travestissait le voyage intérieur. Parallèlement, il voyait la réalité

 

Dans une fenêtre. Pneus sur l'autoroute. Incessants trajets de l'utile

Et de l'agréable. Les phares brouillaient les pistes. Le jour de la Vierge,

Ils fermaient la fenêtre à cause de l'affluence. Tu ne dormirais pas.

 

Il ne dormait pas. Son corps était à l'œuvre d'une observation fébrile.

Ses sens se rejoignaient sur le terrain des perceptions. Combien de temps

Peuvent durer ces calvaires immérités? Ils injectaient la nourriture

 

Et se taisaient. Il pouvait voir les épaules des passants si son corps

Agissait sur le corps. Il voyait des épaules pressées. Continuant

Son ascension le long du piquet de la potence, il découvrait la nuit

 

Telle qu'elle lui était déjà apparue, une nuit égale, une ressemblance

Poussée. Des remontées de chile provoquaient des contractions douloureuses

Du visage. Vous n'avez pas fait? s'étonnait quelqu'un au réveil.

 

Il vit passer doña Pilar abritée sous un châle. Elle marchait dans

Des espadrilles. Mais le vent oblique ne rapporta pas l'odeur. Le vent

Se laissait envahir par la nuit et il finissait par ne plus rien

 

Rapporter. Vent-chien fatigué par un usage excessif de la fidélité.

Doña Pilar était pressée. Elle se hâtait toujours la nuit, venant

De sa maison ou y retournant une ou deux heures plus tard. Le vent

 

Gémissait sous elle. Couché le vent! Et l'odeur de rose et de poivre

Ne montait pas. Il s'étira jusqu'à la douleur. Elle allait n'importe où.

Il ne savait rien des petits secrets des uns et des autres. Rien d'autre

 

Que l'odeur de leur passage si le vent n'était pas en laisse. Son coude

Saignait sur la tranche du pied de lit. Il confectionna les divers

Bourrelet destinés à amortir les appuis. Torsions des draps, de la chemise.

 

Il agissait autant avec les dents, répandant l'odeur acide de sa salive.

Le vent se coucha enfin. Doña Pilar glissa dans l'obscurité des orangers.

La chouette couina, indécise. Quelle est la dimension des victimes?

 

Il trouva tous les points d'appui habituels. Son corps s'affaissa à peine.

Passage de l'exercice à l'expérience. Les courroies cessèrent leur cri

D'alarme. Il aperçut le haut de son crâne dans le miroir qu'ils élevaient

 

À la limite connue de son regard. Il n'avait jamais poussé plus loin

L'analyse du visage. Par crainte, peut-être. Ou doutant que la nuit

Fût une assistante loyale. Plus tard, peut-être. Ajoutons cette distance

 

À la relativité des révélations futures. — Rien fait! Vous allez gonfler

Comme une montgolfière! Rires travaillés à la fraise. Étau-limeurs

De leur affection. Il remettait aussi à plus tard le récit de sa souffrance.

 

Le miroir s'obscurcissait ensuite. Ou il n'y pensait plus. Un passage

De la rue à une destination inconnue venait d'éveiller son attention.

Il suivait les grillons dans leur mesure. Le vent nichait sur le trottoir.

 

Le visage blanc de doña Pilar s'apparentait à un masque de carnaval.

Le châle subissait les conséquences des coups de talons portés sur

La chaussée. Mollets blancs aussi, pointus comme des doigts, cisaillant.

 

Il s'immobilisa à cause d'un cliquètement de la machine. La nuit

Exagère. Assise sur le vent qui se laisse caresser, elle portait la femme

Vers son obscurité. Sans souffrance, cette disparition. Comme s'il était

 

Possible d'espérer. Il traversa la douleur de l'étirement sans un cri.

Elle disparaissait. Bien sûr, elle reviendrait de ce voyage provisoire.

Sans le vent. Comment imaginer partir, même pour revenir et continuer

 

De réfléchir aux conditions d'une disparition qui ne porterait pas

Son nom. — N'en parlez pas, Jean! Je vous en supplie! Taisez-vous!

Pourtant, en invitant le vent à ne plus se prendre pour un chien.

 

Imiter le vent homosexuel, sa trajectoire de spirale, chapeaux des femmes

Arrachés aux chevelures décoiffées, doigts sortant du pare-brise,

Train des couchettes aux vitres embuées, gel des souliers un matin

 

De rentrée des classes, les glissades des enfants, les couvertures tirées

À soi, livres aux illustrations faussement tolérantes, discussions

Des patios tandis que les enfants exploraient le trou d'une serrure,

 

Pêle-mêle du vent couché comme un chien, pot-pourri des passages anonymes,

Reconnaissance d'un visage ou d'un style, vent ramassé par les mains,

Où aller? D'où revenir? Qui imiter sans risquer de s'approprier les pensées

 

Au détriment de la forme? Lenteur et non pas immobilité. Doña Pilar

Disparut. Plus rien dans la rue. Un rectangle de lumière signalait

Une fenêtre aux volets clos. Gouffre d'une entrée dont le portier

 

Étincelait. Les grillons reprirent leur marche, houloulant la chouette

Et rapides les pneus sur l'autoroute. Rétablissement sur deux jambes mortes

Ou plus exactement tuées. La vie se ferme quelquefois au lieu de s'achever.

 

Le chien qui passait en pissant les murs n'était pas le vent. La lune

Était la lune en attendant d'être le soleil. La nuit la nuit. Le jour

Le lendemain. Le sommeil l'insomnie. Pas de réveil à la source. Retour

 

Des autres en fanfare. Qui étais-tu? Point de pivotement de la question.

Il s'en éloignait malgré les efforts de mémoire. Le temps se rapetissait

Jusqu'à l'expression et de l'expression à la clarté de la conversation.

 

Ochoa passa au bras d'une donzelle. Elle secouait une chevelure intense.

Il n'était donc pas le pédéraste que je m'étais imaginé en écoutant

Le témoignage des autres cet après-midi. S'il n'avait reconnu la fille,

 

Il eût imaginé un travestissement pour continuer d'imaginer. Ochoa

Et la fille, Raïssa peut-être, se hâtaient vers la porte d'un hôtel.

La potence des solutions nutritives s'inclinait dangereusement.

 

Ils s'embrassèrent. Quelle valeur peut-on accorder à un témoin qui consomme

Des produits hallucinogènes? Langues agitées de sensations exactes.

Le vent remuait la queue. Quelle est la différence entre le plaisir et

 

Le plaisir? En général ils ne répondaient pas à ses questions. Ils éludaient

Les exactitudes. La conversation devenait obscure pour qui n'en possédait

Pas la clé. Grillons verbeux! Laissez la chouette jouer avec ses focales!

 

Raïssa, si c'était elle, mais il n'en connaissait que le vol d'hirondelle,

Se laissait emporter. Ochoa, Christ d'un jour, et Amour de la nuit,

Guidait une créature conforme à sa recherche d'un double palpitant

 

Comme un organe extrait au cours d'une dissection pédagogique. Je suis

Ce devin de l'instant suivant. Grillons du texte! Le vent s'intéresse

À vos fourreaux! La potence se pliait dans le sens d'une explication

 

Qui serait inévitablement demandée à la première heure. Ne pas penser

À cette réplique. Maintenant, les corps s'imbriquent. Il pouvait voir

Son visage noir dans le miroir, tête penchée pour gagner un fragment

 

De distance. La longue-vue avait été confisquée suite à une plainte

D'un voisin de façade. Il regardait quelquefois dans les verres. Le vent

Se recroquevillait dans les pieds des amants. Traduis demain ce que tu vois

 

Cette nuit. En texte carré comme une fontaine. Ils fendaient les chemises.

Sillons des surfaces. Des organes se conjuguaient. Je suis ce voyeur

Sans optique. Chouette! Transportez-moi dans des lieux moins propices

 

Aux solutions. Le col-de-cygne hantait l'obscurité, courroies pendantes

Aux boucles indéchiffrables, comme un animal en cours de métamorphose.

Ils graissaient les cuirs troués par leur soin. Pneus! Noyez mon chagrin

 

Dans vos effets sonores. Ochoa continuait d'explorer les fissures blanches

De la chemise qu'elle lui donnait comme préfiguration de la dernière

Fraction de seconde. Il jetait des regards rapides dans les abîmes de la rue.

 

Grillons jacasses! Vous n'arrêtiez pas de grillonner. À deux, vous peupliez

La nuit de sarcasmes adressés à la stagnation des lits. Grillons poissons

Des rigoles activées par les mictions des somnambules. Raïssa gémissait

 

Ou commentait sa lente dépossession des seins. Une injection de Mescal

Ajouta un premier miroir. Il glissa le long de la potence et se perdit

Un moment dans la complexité-spectacle des motifs de la tapisserie.

 

Les grillons maintenaient une certaine cohérence. La chouette se taisait.

Si l'influence des pneus vous empêche de penser à autre chose, nous

Vous proposons ces écouteurs dernier cri de la technologie "Surface

 

Intermédiaire". Toujours mettre quelque chose entre soi et le monde.

Évitez la poésie et autres effets du texte. Ils remplaçaient d'office les

Rétrécissements de la focale par la planéité des images et la mesure

 

Des divertissements musicaux. Mescal, personnage à la fois convenu

Et secret, lisait des vers anciens, assis au bord du lit comme sur la berge

D'un canal d'eau verte. Ochoa, moins sonore, occupait l'aplomb de la nuit.

 

Raïssa, ou une autre petite putain, supprimait les intermédiaires.

On découvrait un corps connaisseur des pratiques érotiques. Cette nudité

Vainquait la timidité naturelle des immobiles. Ochoa donnait l'exemple

 

En pénétrant dans la putain, à l'image du Christ descendu de la croix

Sur les épaules de ses amis. Chouette, perce l'œil de mes solutions!

Le livre que Mescal tenait entre ses mains se multiplia et sa voix

 

Traça un contexte de grille. "Que dis-tu à la fidélité des autres

Qui en savent plus que toi sur l'existence d'un monde meilleur

Que celui que tu as voulu quitter en retournant la violence contre toi?"

 

Mescal descendit. Les fleurs pourrissaient sur le dallage du parvis.

Il interrogea la nuit pendant une minute. La fontaine s'éteignait.

Ensuite il s'humecta le visage et continua son chemin. Calme des grillons.

 

La nuit, il ne dialoguait avec personne. Il rencontrait des gens pressés

De sombrer corps et âme dans leur intimité. Connaissant le chemin

De mémoire, il ne craignait pas l'obscurité et s'amusait même à fermer

 

Les yeux en traversant les rues. Faciles façades de mon village! Impostes

Comme des têtes de poissons coupant la surface d'une eau tranquille!

Arcs et ogives! Il paraissait glisser sur les choses sans les toucher

 

Et elles ne renvoyaient aucun signal de réalité. Soupiraux des bouteilles!

Des chats grattaient aux carreaux. Il tapait du pied pour les effrayer

Mais aucun son ne résultait du pavé. Angoissante, cette réduction

 

Au silence et peut-être à l'invisibilité! Il croisait des chiens dociles

Et les suivait jusqu'aux limites raisonnables de la cité historique.

Le vent égratignait ses joues. En se hâtant un peu, il arriverait

 

Peut-être quelque part. Il fallait lutter contre la fatigue des membres.

Il ne volait pas les bicyclettes oubliées contre les murs. Il se contentait

D'en faire tourner les dynamos. Il éprouvait du plaisir à comprendre

 

Les mécaniques de chaque instant matérialisé. Il aurait ouvert le ventre

Des horloges publiques s'il avait eu la patience d'emporter avec lui

Une échelle. À l'entrée de l'hôtel, le portier ne clignotait plus.

 

Il entra la clé dans la fente verte. Le haut-parleur grésilla. Grillons,

Ne recommencez pas à déplacer les fréquences! C'était bien la clé!

Bonne nuit, monsieur Mescal! Voix automatiques des systèmes de reconnaisance.

 

Il frémissait à chaque expérience d'effraction. La porte s'ouvrit.

Le hall d'entrée était éclairé par des plinthes fluorescentes. L'escalier

Mécanique émit une vibration, comme si son système de reconnaisance

 

Était capable de faire la différence entre une véritable présence humaine

Et un personnage né de l'imagination. Mescal se régalait de ces moments

Où les systèmes s'approchent de l'erreur mais il n'avait jamais provoqué

 

Que des débuts de fonctionnement. Clac! Un moteur envoyait un signal

À son condensateur. Il monta par l'escalier. La minuterie de l'éclairage

Échappait au contrôle des systèmes. Il décomptait mentalement, arrivant

 

Devant la porte à la seconde précise où l'interrupteur recevait le signal

Du relais. Cloc! — Mais vous n'êtes pas celui (ou celle) que j'attendais!

Il ne répondait rien et entrait sans y être invité. Chambre morose

 

Où l'esprit en proie au désir ne trouve pas la sérénité nécessaire

Pour matérialiser les produits de la réflexion. Il buvait un verre

En observant les changements infimes des objets confinés dans l'espace

 

Retrouvé. — Je ne pensais pas venir ce soir, dit-il. Vous attendiez

Quelqu'un? Le drap était plié à l'équerre, ce qui n'était pas de son goût.

Comment ne pas haïr ces manies obscures de l'autre? — J'attendais

 

Le Christ. Elles attendent l'homme par qui la croix est arrivée. Femmes

Faciles! Un chat de porcelaine griffait l'air d'une lampe. — Plus tard?

Fit-il comme si ce projet était inconcevable dans les conditions de secondes

 

Actuelles, vous n'y pensez pas! Il caressait du bout des doigts le dos

Des coquillages incrustés dans le couvercle de la cassette. — D'ailleurs,

Ajouta-t-il avec une nuance d'ironie, cet argent est à moi! Il aimait

 

Le rougissement de honte. Vous ne pouvez pas savoir à quel point

Cette honte est véritable! Honte de la femme surprise en flagrant délit

D'hypocrisie sexuelle. Il lécha une pierre précieuse entre les seins.

 

Il descendit. Chemin à l'envers. Il croisa Ochoa qui sifflotait en regardant

Le ciel. Raïssa remontait un bas, pied calé sur le rebord d'une fenêtre.

— Je suis pressé, dit-il en passant. Je suis toujours pressé de me couper

 

Les veines du poignet. — Pourquoi? demanda Raïssa qui le connaissait un peu.

Il descendit encore. Il allait vers la mer, voyait de loin les émergences

De l'ancien parc à crustacés. Doña Pilar avait retroussé le bas de sa robe.

 

Christ. Il remarqua les traces de dents sur la petite croix d'argent

Qu'elle portait au cou. — Je suis pressé, dit-il. Elle ne s'arrêta pas.

Il la regarda entrer dans les roseaux. — Je ne peux pas être seul

 

À ce point! Il emprunta un chemin de planches, croisant les pédalos noirs

Et les façades des guinguettes. Christ! s'écria-t-il en apercevant

Les premières vagues. Ma vision s'achève sur un constat d'échec!

 

L'aiguille atteignit un point d'infiniment petit. Circulation lente

D'un nouvel afflux. Il s'agenouilla. Le sable était mouillé. Je n'ai

Jamais été aussi loin! Mais c'est encore un échec. La lune dénaturait

 

La surface. Impossible de traverser l'infiniment grand. Mon esprit

Se refuse à cet exercice. Selon moi, il faut retourner l'arme contre soi

Pour avoir une idée de ce qui est en train de  se passer sous nos yeux.

 

Mais que peut un personnage contre les immobilités mentales de son créateur?

Chant treize et premier du dernier acte

 

Mélange des faits et du chant dans l'esprit de Françoise Garnier

 

 

 

 

 

Voici les cris qui réveillèrent Françoise Garnier dans la nuit

Qui commençait: — Putain! Ton père a honte de toi! Comment te pardonner!

Comme si nous avions besoin de ça! Je ne veux plus te voir dans cette maison!

 

Cris de femme. Pepa avait prévenu madame Garnier: — Vivre à côté

De la maison des anarchistes est un véritable calvaire mais Françoise

Avait signé le bail de location en souriant. Des anarchistes? Une bande

 

À Bonnot? Pepa avait vérifié les paraphes en expliquant un peu la situation

Et Françoise Garnier était rentrée dans son domicile provisoire en se disant

Qu'il n'y a rien de pire que les cris des enfants et les conversations

 

De poivrots pour perturber son inspiration. Elle redoutait aussi les bruits

Qui réclament toute l'attention pour être identifiés. Dans ses oreilles,

Vivaldi susurrait les harmonies d'un être réductible au contrepoint.

 

Elle laissait la fenêtre ouverte en face de son écritoire. Quelquefois,

Un détail lui inspirait une autre insignifiance. Elle assistait au coucher

De la lumière en observatrice des surfaces, peu soucieuse des relations

 

Et des implicites. La nuit devenait plan. Elle s'endormait si l'horloge

Cessait de marquer le temps, ce qui arrivait invariablement si elle

Avait trop mangé au dîner. Pepa, qui s'occupait aussi du ravitaillement,

 

N'écoutait que la raison de la langue. Ses plats de charcuterie embellissaient

Une table chargée d'un lendemain plus proche de l'idée qu'elle avait

Du plaisir des femmes. Une cigarette achevait le tournoiement par un arrêt

 

Aussi brutal qu'inattendu. N'écrivez pas sur les gens, conseillait Pepa

À celle qui revenait sur des évènements lointains avec la minutie des mantes

Au repas conjugal, "elle" se voit toujours autrement. Idée centrale

 

Des agacements de Françoise. Une goutte d'encre, vieux principe, maculait

La bouche entrouverte de l'étrangère. Vous êtes seule? lui demandait-on

Quelquefois comme si on pouvait ignorer que tout le reste de la famille

 

Avait sombré dans la mer suite à un virage mal négocié. Elle revenait

En adulte. La route avait changé et le rocher de Saint-Patrick s'était

Amenuisé, conséquence de l'érosion ou des travaux d'élargissement du virage.

 

L'enfance sait. La maturité continue avec le sentiment de pouvoir y arriver

Avant la mort. Vieille, elle eût une oeuvre, même relative, à opposer

Au temps compté. Pepa considérait les plumes cassées avec compassion.

 

Acier des plumes de l'enfance, or des plumes d'adulte, transmutation

Des métaux qui figurent le temps. Une coulure embrase les derniers instants.

Putain! Je ne veux plus te voir! Christ! La rumeur disait la vérité!

 

Françoise se pencha à la fenêtre par-dessus les géraniums, petits seins

Dans la végétation mesurée des balcons. Il y avait de la lumière chez

Les anarchistes de la maison d'à côté. Un rideau sortait dans la rue,

 

Queue des phénomènes intérieurs. On entendait la plainte de la putain.

S'expliquait-elle comme on tente de le faire devant ses juges pour échapper

À un châtiment exemplaire? Françoise attendait le premier claquement du fouet

 

Sur cette chair encore marquée par le plaisir. Gouttes d'encre

De mon ancienneté, jalonnez mes dérives! Ils punissent la femme déroutante.

Ils s'en prennent aux petits cailloux du chemin, aux épines des têtes curieuses,

 

À la pertinence d'un moment d'expérience. Gouttes d'encre buveuses

De papier, décrivez l'attente et la fin, limitez le vocabulaire pornographique

Et la phraséologie des procéduriers. Gouttes semblables à toutes les gouttes

 

De sang humain, ne jaillissez pas, coulez! Je suis dans l'antichambre

Du récit. Nuit pliée. Mes gouttes suivent les pliures de ma propre peau.

Petite putain inattendue, je ne t'ai pas non plus devinée. Putain novice

 

Et si proche de la vérité de l'instant. Femme du Christ! Pourquoi pas

Un androgyne traversant notre imagination comme solution à notre angoisse

Présomptive? Putain! Je vous avais prévenus! Chassez cette plaie

 

Au lieu de chercher à la refermer! Premier coup de fouet, premier écho

De la peau qui nous sépare, première audience du plaisir retourné comme

Un gant. Cette putain fermait la bouche comme un taureau blessé.

 

Françoise avait éteint la lampe. Une goutte d'encre finissait d'influencer

Sa langue. Voulez-vous que nous changions de conversation? Pepa haïssait

Les rebondissements sur les plans inclinés de la réalité. Sortir ensemble

 

De ce périmètre de jardin. Pas un portrait d'homme sur les murs. Un paysage

De mer et de rochers, trop évocateur. Pepa conseillait à la boniche

De laisser la poussière se déposer sur le sous-verre. Opacité d'une attente

 

Si différente de celle qui vous amène ici plus de vingt ans après les faits.

— Nous irions cueillir les fleurs de cet automne si doux. — Venin

Des simulations. Leurs bicyclettes dressées dans les thuyas. La mer

 

Ramenant des trouvailles. Nous irions visiter des ruines évocatrices.

Embruns des ailes. Qui est cette putain? Entre l'enfant et la femme,

Cette putain du Christ! On entendait doña Pilar raisonner facilement.

 

Cuir des fouets passagers, on ne vous aime pas assez. Les cris sortaient

D'une autre bouche. Petite putain mise au monde pour détruire ma vie

De femme! Cuir des lanières et du manche. Si vous passez devant chez moi,

 

Entrez. Mon patio est exemplaire. Vous montrerez vos seins à un carré

De ciel. Voici la colonne des tristes. Enjambez les rehauts. Traversez

Les transparences. Buvez les traces. Cuir et gouttes. Vous punissiez

 

L'enfance achevée pour donner une leçon à la femme future. Cela n'arrive

Pas à toutes les putains. Mais toutes les putains n'atteignent pas cette

Perfection. Toutes les putains ne sont pas les putains qu'on imagine!

 

La lumière de leur patio s'éparpillait dans la nuit verticale. Dilution

Des étoiles à cet endroit du ciel. Françoise monta un étage et se retrouva

Dans la galerie. Quand les autres descendent dans la rue, moi je monte

 

Dans les toits, pensa-t-elle en s'installant dans les craquements

D'un fauteuil. Les cris de la dispute n'avaient pas perdu leur intensité.

On entendait les répliques furtives de la putain. Le fouet cinglait.

 

Quand les autres descendent dans la rue, moi je monte dans les toits!

Fuites imitées de l'enfance. À Paris, ils possédaient un toit. Zinc

Des moineaux. Elle repérait les traces discrètes de l'acide. Paris

 

Broui. Quand vous reviendrez, n'oubliez pas mes cartes postales! Paris

Plagié. Vous habitez Paris! J'ai lu un tas de choses sur les poètes!

Paris des imposteurs. Le toit appartenait plutôt aux fusillés, aux

 

Décapités, aux pestiférés, aux morts de faim, aux putains nécessaires

Comme un mal, aux candidats, aux consommateurs, aux élus, à la gouaille,

Aux terrasses, aux entrées officielles, aux injustices flagrantes

 

Et aux délits supposés, Paris, vous comprenez, c'est loin maintenant!

Putain! Les cris s'espaçaient, diminuaient, devenaient étroits comme

Un entrejambe, ne portaient plus aussi loin dans l'esprit à l'écoute

 

Des drames quotidiens. Putain! Ma honte! Demain! Les jours suivants!

L'oubli qui ne s'installe pas! La dernière seconde d'amertume! Et toi

Encore vivante pour témoigner de ma souffrance! Petite putain! Ta mort

 

Ne me consolerait pas! — Avec Pepa, elles parcouraient les plages infinies

Et les zones agricoles plastifiées. Ruines des tours et des remparts.

On trouvait de l'ombre et elle était occupée par des nudistes. Polopos!

 

Personne ne lui demandera donc de cesser de crier! La nuit atteint

Son milieu. Je ne dors pas. La putain est dans son patio, tournoyant

Entre les vases. La lumière montait et se diluait. Rideaux extraits

 

Par une aspiration du dehors. Elle entendait les agissements des palmes.

Un oiseau piailla, dérangé par le faisceau qu'elle promenait sur l'air

Noir. Montez si vous vous sentez malheureuse. Raïssa escalada le mur.

 

Elle la retrouva dans le jardin. Visage mouillé des petites putains

Surprises en flagrant délit de commerce avec les hommes. Elle offrit

Son bras. Vous saignez, dit-elle en posant un doigt sur une plaie de la joue.

 

Ses griffes! — Je n'ai pas vu ses yeux, dit Françoise. Elle poussa la putain

Dans l'obscurité d'un salon qui sentait l'encaustique. Photographie

Panoramique de Paris. Elle frotta doucement l'allumette contre la pierre

 

D'un angle. Ce n'est rien, les griffes des animaux qui vous jugent. Venez!

Un miroir reproduisait leur rencontre. Si vous regardez attentivement

Ces femmes, vous verrez à quel point l'homme est étranger à leur beauté.

 

Petite putain! Quinze ans! Seize! Beau visage de la passion pour les formes.

Je ne te ressemble pas. Elles visitaient le miroir. Putain! Où es-tu?

¡Madre! Cette putain s'est envolée! J'ai oublié de lui arracher les ailes!

 

Claquement des portes, déchirures de rideaux. Des babouches traînaient

Sur le pavé du patio. Attendons le silence. Il finit toujours par s'imposer

Aux pipelettes. Françoise augmenta la lumière en agissant sur la tirette.

 

Petite putain! Tu voulais tromper ton monde. Ils le tueront. Tu as toujours

Su qu'ils tueraient tout ce que tu touches de la pointe des seins.

Encore un peu de lumière. Voici tes yeux. Petite déchirure de la paupière.

 

Ses griffes! Elle fond sur toi si tu te prostitues. Possession des enfants!

En quoi consiste le trésor des parents? Mange les friandises que j'offre

Aux petites douleurs des boursouflures et des griffures. Mange dans ma main.

 

Qui est-il? Pourquoi cette passion soudaine? Cet abandon public? Cette faute

Capitale? Ne pense plus aux toits de Paris et reviens avec moi sur le fil

De ton histoire. Petite putain qui ne regrette rien. Dis-moi ce que tu sais

 

De lui. Je ne te trahirai pas. Christ ou amant? La croix ou le couteau?

Choisis! Putain aux petits seins! Petite chatte griffée par l'animale

Qui te possède encore! Le miroir est approximatif. Mes yeux sont plus

 

Fidèles. Cesse de penser à ton Paris prospère! Voici la chair de l'enfance!

Sang séché des joues. Cheveux défaits. La chemise s'ouvrait sur un dos

Interminable. Quelle animale t'a possédée à ce point? Petite putain!

 

Voici le silence. Je te l'avais promis. N'as-tu pas acquis cette habitude

Du bonheur? Orbite des passionnés. On ne s'éloigne guère de l'instant

Propice. Reviens avec moi si les putains sont pardonnables. Dehors,

 

L'humanité s'apaise comme un animal vaincu par la fatigue du voyage.

Passage des chiens. La lune coupée par l'angle d'une tour posée

Sur une poussée volcanique. Le chemin est visible par reflets de schiste.

 

Pepa sera jalouse, je la connais! Cette fois elle m'emmènera jusqu'au rocher

Fatal. Elle ne dira rien mais nous y serons. Eaux profondes d'un instant

Dont j'ignore la durée. Les putains jalousent-elles les amoureuses?

 

Que sais-tu des animales? Petite souffrance de ta surface. Elle ne pénètre

Jamais. Elle atteint l'extrémité des nerfs, fouaillant l'air humide

De tes cris. Qui suis-je? Un seul mot, s'il te plaît! N'ouvre pas la bouche

 

Pour autre chose que ce mot qui te brûle la langue. Miroir à deux faces!

Abîme des dos-à-dos. Voici l'instant que ma promesse s'étonne de te donner

Encore. Coulures des lys envahissants. Lointains des fenêtres. Prostitution!

 

Mère! Je retrouverai cet instant! Ce n'est ni le plaisir ni la tranquillité!

C'était le bonheur, je le sais. Ce sera mon pied de nez à cette mort

Qui conditionne vos discours aux filles. — Et Raïssa se penchait

 

Pour déverser sa haine dans le patio voisin. Françoise Garnier se tenait

À l'écart, indécise et souffrante. Le scandale s'épanche à une vitesse

Croissante. Des persiennes se soulèvent sur des chambres obscures.

 

Vous! dit Raïssa en se tournant vers Françoise qui revient dans la réalité

Avec des précautions d'enfant fautif, ne lui ouvrez pas la porte!

Elle monte! Et Françoise dit qu'elle ne peut plus rien, elle le dit

 

En français pour ne pas être comprise. Raïssa tourne la clé au paneton

Brisé. Cette clé! Plus rien! Nous ne sommes plus seules. Les personnages

Reprenaient corps. Plus haut! dit Raïssa en montant vers la terrasse.

 

Françoise la suit, lente et facile. La porte du dôme n'a pas de clé.

Raïssa voit les patios, les pentes, les éclats de verre des fenêtres,

Elle reconnaît cette topographie que l'enfant franchissait naguère

 

En conquérante du voisinage. Raïssa! Putain née d'une honnête femme!

— Vous avez forcé ma porte! — Le monde appartient à ma vengeance! Raïssa!

La mère, en chemise, fondait sur les ombres de la terrasse. Oiseau

 

De malheur! Ce n'est pas toi que je poursuis! Et la chouette se déplaçait

Sur un fil. Cette porte, dit la mère, vous la lui avez ouverte! La chouette

Atteignit l'arête de la cheminée. Les cheveux de Raïssa brillaient

 

Sous la lune. Putain! On ne va jamais plus loin que la mort! Françoise se

Penche dans la rue. — Je ne sais pas quoi faire! dit-elle à un passant

Immobile. — Ce n'est pas la première fois, dit-il. Françoise revient

 

Au milieu de la terrasse. La chouette s'est envolée. Raïssa a le vertige.

Si elle tombe, pense Françoise, ce sera un accident. Raïssa tombe

Et c'est un suicide. La mère lance son cri contre la nuit. Françoise

 

Descends, ouvre les portes, ne les referme pas, cherche la rue, le passant,

Le corps de Raïssa qui se plaint d'une douleur lointaine. — C'est

Un suicide, dit le passant. Françoise s'arrête au bord de la flaque

 

De sang. Je serais Jean si Jean n'était pas Mescal. En haut, la mère

Fait des signes dans le ciel. On ne l'entend plus. Raïssa voit l'autre

Monde par intermittences. Elle veut en parler mais le sang envahit

 

Sa bouche. Petit taureau de combat, l'épée a bel et bien transpercé

Ton cœur d'adolescent. Jean! Pepa! Felix! Pilar! Cayetano! Guillén!

Flores! Alfonso! Gérard! Pierre! Femme de Jean! Enfants de Cayetano!

 

La grand-mère paralytique était sortie sur le seuil, incrédule. Raïssa!

Petite putain! Françoise se mit à attendre la fin du drame. Dans l'ombre,

Elle mesurait ce temps accordé aux personnages présents et en route.

 

On poussait la chaise de la mémé vers le lieu dramatique. Raïssa trempait

Dans son sang. Elle voyait l'autre monde. Pas un mot sur Ochoa selon

Les témoins interrogés plus tard au procès. Don Felix arrivait justement,

 

Suivi de don Alfonso qui renseignait les gens sur les limites de son métier.

Descendez, doña Cecilia! conseillait-on à la mère qui continuait d'adresser

Sa supplique à la nuit exemplaire. Descendez! Votre fille a besoin de vous!

 

Elle ne descendait pas. Elle habite ma maison, pensa Françoise. Cecilia!

Cria la vieille qui conduisait son chariot à coup de canne, poussant

Sur le pavé de toutes ses forces. Cecilia! Raïssa! Mes filles! Françoise

 

Souffrait. Votre maison, disait don Felix et doña Pilar le tirait par

La manche pour qu'il se tût. Oui, ma maison, ma terrasse, mes voisins

De patios et de toitures. Ma tranquillité. Mes recherches. Pepa qui dort

 

À l'autre bout de la nuit. Elle me promettait l'indifférence, le superficiel,

Une traversée de l'horizontale, des rencontres furtives, une attente

Des éphémères de la vie en terre étrangère. Fragile, elle ne cessait

 

De reculer, repoussée par la maison dont la vieille franchissait le seuil

En réclamant de l'aide. Cecilia! Pas toi! Françoise s'échappait, attirée

Par le silence qui pèserait désormais sur sa connaissance du personnage

 

Sacrifié ce jour-là à l'imagination. Doña Pilar s'interposa. — Françoise!

Que s'est-il passé? — Rien, dit Françoise. — Où est-il? — Qui est-il?

Françoise ouvrit les mains de doña Pilar, y enfouissant ses propres mains.

 

Ochoa! cria don Felix comme s'il venait de le voir. Mais ce n'était

Que la question adressée à son régisseur. Don Guillén revenait de la nuit

Passée à piéger les renards. Il ne pensait plus à Ochoa. Christ! s'écria

 

Doña Pilar. Françoise mit le pied sur une imposte et se hissa contre un mur.

La nuit glissa ensuite sur elle. Mon jardin! Elle n'avait pas été loin.

Mais le silence était consommé. Elle but à l'aveuglette une eau rapide.

 

— Je serais Jean si Jean n'était pas Mescal. L'eau coulait sous elle,

Intolérable. La nuit se finira sans moi! déclara-t-elle à l'obscurité.

L'eau cherchait les capillarités de son corps. De quel autre monde

 

Faut-il chuter pour en finir enfin? Ils quitteront ma maison avant

La fin de la nuit. Maison désertée par les personnages de la vie réelle.

On peut être enfin seul si les suicides ne laissent pas de traces.

 

Ravissement à l'idée que Pepa serait la première à l'apprendre.

Chant quatorze

 

Notes sur le narrateur

 

 

 

 

Il était trois heures dans la nuit quand Ochoa aperçut le toit

De sa maison. Pas de lumière sous le porche. Ochoa vivait seul.

L'éclairage public n'atteignait pas la clôture de son jardin.

 

Il ne se hâtait plus. Dix minutes le séparaient de son lit.

Il couchait dans la couverture. Sa laine était mélangée de débris

Contractés par l'usage des sols. Des éclats de coquillages,

 

Aussi minuscules que possible, appartenaient maintenant à ce musée

Des errances. Il avait conservé le vaquero et la chemise, ayant plié

Le vaquero dans la chemise et roulé la chemise au bout d'une ficelle.

 

Nuit nue, me voilà! Je n'appartiens plus à la terre. Voici mes bêtes

Dans un enclos, silencieuses les bêtes héritées de l'habitude

Et de la résignation. Elles le regardaient à travers les planches.

 

Nuit nue, me voilà! J'ai parcouru le court chemin qui me sépare

Des autres et je n'ai trouvé qu'un instant de plaisir. Voici mes arbres

Fruitiers, mes amandiers, mes oliviers et mon âne patient qui attend

 

Toujours. Nuit nue, me voilà! Ma cheminée ne fume pas comme en hiver.

Voici mon bois coupé et mon séchoir. Un chien qui ne m'a jamais

Appartenu me regarde rentrer dans ma demeure. Un chien que j'ai toujours

 

Connu. Nuit nue, me voilà! Voilà de quoi je suis propriétaire. Voici

L'infini et le néant. Et encore le frémissement des bêtes qui s'assemblent

Pour assister à mon retour. Voilà la nuit nue et mon corps itinérant.

 

Il suivait le chemin, se fiant aux phosphorescences. Les talus montaient

Dans le ciel comme des échines. Homme nu au travail d'un déchiffrement

Des graphismes. Il passa au-dessus de sa maison. L'âne s'était déplacé.

 

Puis il descendit. On ne descendait pas longtemps. Cela se passait

Lentement, toujours de la même manière, ne rencontrant que des différences

De détail, un ravinement supplémentaire, la disparition d'un relief,

 

L'excroissance d'une racine longtemps immobile, presque morte, jaillie

De la paroi ou crevant la pierraille. Si j'étais seul, pensa Ochoa,

Je n'existerais pas. Comment exister si personne ne peut vous recréer?

 

La remise, près de l'âne, était traversée d'une ombre plus claire.

On voyait l'établi et la brouette renversée comme un hanneton pris

Au piège de la vitesse. Le chien prenait des précautions infinies.

 

Il n'entra pas tout de suite. Il jeta son baluchon sous la vigne hirsute

Et contempla la terre montant sans limites vers les sommets enneigés.

Il n'écoutait plus le concert depuis que la mer avait disparu derrière

 

Les jaillissements volcaniques. Il avait acheté une provision de piles

Et quelques cassettes vierges. Un peu de tabac aussi, roulé en cigarettes

Fines comme le blé en herbe. Le chien prétendait se faire caresser.

 

Ils ne l'avaient pas poursuivis longtemps. Il avait atteint la limite

De leur propriété et ils n'avaient pas franchi cette infime différence.

Ils avaient attendu longtemps, immobiles sur les talus, agitant les torches.

 

Il s'apaisa dans les tranchées d'un fleuve, peut-être le même fleuve

Qu'il pouvait voir quand les bêtes s'aventuraient au-delà de la propriété.

Des saignées de gypse plongeaient dans le néant des fosses. Il était perdu.

 

Sans le chien, il s'égarait souvent. Il ne connaissait pas le chien

Comme le chien connaissait la complexité de cette géographie des biens.

Le chien semblait aimer sa seule compagnie. Il le nourrissait

 

S'il y pensait. L'âne était mieux traité. Il croyait le connaître.

Il connaissait son goût immodéré pour les fèves et pour les poignées

D'une fleur qui n'avait pas de nom mais que les abeilles visitaient.

 

Les arbres mouraient comme des personnages de tragédies. L'herbe revenait.

La pluie détruisait des agencements qui n'avaient plus d'utilité

Et le vent menaçait d'emporter tout ce qui avait perdu un sens.

 

Il n'y avait pas si longtemps, il était moins seul, en proie au désir

Mais pas si seul, pas si abandonné. Le fauteuil continuait d'exister,

Avec ses coussins qui sentaient l'urine, avec une autre couverture

 

Qu'il donnerait à l'âne ou au chien un de ces jours, aux poules peut-être.

Le fauteuil formait une ombre compliquée sur la terre battue

De la galerie, compliquée aussi par la vigne traversée de lune et de soleil.

 

Il y avait eu des moments d'un réel bonheur de la conversation quand

On évoquait le passé. Il connaissait par cœur la généalogie de ce sang.

Il se souvenait même de certaines présences, à table, devant la cheminée,

 

En route vers les hauteurs, sous les arbres, en ce temps-là le fleuve

Coulait en hiver, une canne témoignait de cette eau, pendue à un clou

Sous les solives de châtaignier. Un fusil rouillait sans sa crosse.

 

Les verres avaient cette opacité de la paresse et de l'attente, des verres

Qu'il traitait avec nonchalance, les remplissant rarement de vin.

Les linges de la cruche pourrissaient sur un roseau tendu entre les murs.

 

Nuit nue! Mes mains s'accrochaient à des réalités furtives dont mes yeux

Voyaient la profondeur verbale. Je n'étais pas si seul, pas si désespéré,

Il n'y avait pas tant de choses à regarder sans en comprendre la nécessité.

 

Nous ne savions pas grand-chose les uns des autres. Nous ne savions rien

De la capacité de chacun à reproduire l'autre avec une fidélité de miroir.

Nous regardions les biens avec la tristesse de ceux qui ne s'enrichiront

 

Plus. La nuit couchait dans les objets familiers avec l'insolence

D'une jeunesse éternelle. Par-dessus les haies de roseaux, les niches

Du cimetière renvoyaient des reflets de lettres d'or. Montez, roseaux!

 

Montez encore d'un mètre! Je ne veux plus voir ces constructions hâtives.

Croissez jusqu'à l'impudeur! Que je ne vois plus cette grille de parois!

Et le vent! Ne transporte plus ces parfums de femmes en deuil!

 

Jadis, à part quelques soldats partis en conquérants ou en légionnaires,

On finissait dans ces échiquiers, concessions durables jusqu'à l'oubli

Inattendu, étonnant qu'on finisse aussi par oublier les détails absolus.

 

L'enfant croissait dans les eucalyptus et les pins, découvrait du haut

Des murs, éprouvait sa vitesse au contact des chemins, l'enfant s'étourdissait

Au lieu d'apprendre plus que ce qu'on exigeait de ses mains, enfant

 

Donné faute de pouvoir lui enseigner la richesse. Rien que cet enseignement

M'aurait sauvé de l'épuisement et des mauvaises postures. Je ne pense plus,

Disait l'adolescent à l'aïeul enfoui dans le fauteuil pissé de son attente.

 

— Tu seras soldat! prédisait le Mathusalem qui avait connu ce désir de partir

Pour être riche ou intelligent. Il évoquait des visages obstinés, soldats

Et commerçants, un poète qui écrivait des chansons, un marin qui entretenait

 

Des femmes, et des bergers, beaucoup de bergers et de cueilleurs de fruits,

Des hommes qui avaient changé de décor et qui n'avaient pas trouvé la force

De revenir dans ces conditions d'une humiliation bien compréhensible,

 

Bien compréhensible. L'enfant croissait dans ces existences lancées

Comme des pierres de l'autre côté du canyon, n'atteignant pas l'autre côté

Mais prometteuses malgré tout de cet écho parfait. Il y avait d'autres

 

Enfants. On trimait. C'était il n'y a pas si longtemps, Francisco Franco

Bahamonde flattait l'épaule du roi futur après l'avoir fait sauter

Sur ses genoux. Le portrait retouché du Caudillo figurait en bonne place

 

À l'église, avec son accompagnement de petites fleurs et d'ex-voto

Punaisés dans le bois dur et opiniâtre des lambris. D'où venait cette

Humidité? De quelle profondeur, de quelle cavité parallèle? Les enfants

 

Se poursuivaient sous l'influence des regards. Tu seras soldat, voulant

Dire qu'il n'était pas doué pour le commerce et que l'aventure réservait

Le combat et les reconstructions à l'homme en butte avec ses origines.

 

Intelligent, ils t'auraient proposé l'apprentissage de la menuiserie

Ou de la maçonnerie. Tu guidais les ânes sur l'aire de battage, les pieds

Dans les fèves dures, salué par des filles rugueuses, mordu des chiens.

 

Monsieur Fabrice de Vermort a pris possession de la maison un an après

L'engloutissement de Beñinar. Il avait touché une grosse indemnisation.

Ils ne donnèrent rien à ceux qui n'avaient perdu que le panorama, ceux

 

D'en-haut, les pasteurs. Ils montèrent pour faire des promesses électorales,

Plus tard. Ils payaient les cierges, pensant à relier le cimetière au réseau

Électrique pour donner une lumière automatique et pallier le nombre

 

Décroissant des vieilles qui entretenaient le feu mémorial. Des automobiles

Paressaient sous les pins. Ochoa pouvait les voir revenir ou simplement

Découvrir ce qui restait de tangible. Sur le mur d'enceinte, des affiches

 

Électorales firent bientôt leur apparition. ¿Por quién? ¿Y porque?

Fabrice de Vermort apportait régulièrement des fleurs à des hypogées

Surmontées de chapelles aux toitures d'ardoise. Il écrivait l'Histoire,

 

Ce n'était plus un secret pour personne et on le surprit même à s'en vanter

Quand il avait caché cette oisiveté à des autorités plus perverses encore

Que les marchandages de la démocratie. On le rencontrait à l'office,

 

Flanqué d'une femme et d'un domestique. La femme sentait bon et le domestique

Était rapide comme un oiseau. Fabrice de Vermort écrivait dans un carnet

Relié de cuir rouge. Il copiait aussi le nom des fleurs. Il ne voyait pas

 

D'inconvénient à montrer son écriture parfaitement géométrique. Il badinait

Avec les autres femmes et poussait les hommes dans les marges. Aux enfants,

Il souhaitait de bonnes études. La femme souriait et le domestique raflait

 

Les chapeaux des filles. Ochoa résidait légèrement au-dessus. Les maisons

Des pasteurs étaient vieilles comme le monde. Elles étaient entourées

De terrasses de pierres. Poussaient des amandiers et des oliviers. Ochoa

 

Possédait un oranger régulièrement pillé par les touristes. — Vous devriez,

Conseillait monsieur Fabrice de Vermort qui avait de l'influence, creuser

Vos idées. Ochoa creusait avec une pelle pointue comme un couteau. Creuser

 

La nuit dans le lit et le jour avec le soleil qui harcelait sa pensée.

Il creusait comme le lui conseillait Fabrice de Vermort, creusant nuit

Et jour pour ne rien perdre du temps précieux qui filait comme l'argent.

 

Depuis quand était-il seul? Il n'y avait plus d'ânes à acheter au marché

De Berja. On achetait des chiens et on s'amusait avec eux comme on s'amuse

Avec ses proches. Pisseux les coussins du dernier signe de vie familiale!

 

Y dormait un chat robuste comme une femme. Il réussissait quelquefois

À caresser cette âpre tête. Voici ma demeure et mes animaux! Voici le bien

Cadastral! Et voici la Renaissance de la physique universelle réduite

 

À un lopin de terre suffisant pour nourrir son homme et éventuellement

Sa femme si elle n'exige que le bonheur. Souvent sur le point de forniquer

Avec les chèvres, il jaillissait dans la poussière d'une immensité

 

Capitaliste. Nuit nue! Les bêtes dorment avec la même inquiétude. Le monde

Est désirable et je m'enfuis! Mais je reviens chaque fois plus humilié

Et la terre possédée depuis toujours me renvoie à des travaux de survie.

 

Un peu de soleil sur l'herbe mouillée, il n'en fallait pas plus à Fabrice

Pour retrouver le fil du plaisir de vivre. Il aimait les talus de l'hiver

Et les talwegs fleuris de coquelicots. Le passage furtif d'un animal

 

Le rendait euphorique. D'autres identifications fébriles peuplaient

Son imagination de promeneur intranquille. On entendait sa canne bleue,

Canne des pastels, chercher le meilleur du chemin pour y laisser sa trace.

 

Cette nuit-là, tandis qu'Ochoa remontait, lentement déjoué, Fabrice

Sortit de chez lui pour installer sa lunette d'observation. Un coin

Privilégié, entre l'aire de battage et la ruine circulaire d'un moulin

 

Qu'il n'avait pas connu. Le ciel plombait. Son domestique portait

Les instruments. Une femme en chemise scrutait le ciel derrière un rideau.

Plus bas, un feu mouvementait un paysage d'arbres et de murailles.

 

Ils préférèrent s'asseoir et fumer, l'un ses cigarettes à bout doré,

L'autre une vieille pipe qui lui brûlait la langue depuis qu'il avait vu

Du pays. Ochoa marchait, nu et désespéré. Le chien l'avait rejoint.

 

Il gratta plusieurs allumettes contre un pilier, illuminant chaque fois

L'intérieur misérable de la galerie. Il secouait la lampe contre son oreille.

Fabrice cessa d'attiser son tabac, rejetant nonchalamment la fumée

 

Sur l'épaule du domestique qui le jouxtait. La lampe s'alluma. Ochoa

Vissa une clé dans une porte grise. Le chien s'était couché et reluquait

La couverture jetée sur l'autre. Le baluchon pendait maintenant à un clou.

 

— Nous l'interrogerons demain, dit Fabrice. Le domestique aimait

Les interrogatoires velléitaires de son maître. Il mordillait le bec

De sa pipe sans y penser, bec de cuivre si sensible qu'il ne s'était jamais

 

Brûlé les lèvres. Ensuite, il fallut bien admettre que la nuit n'était pas

Pas favorable aux observations cosmologiques. Fabrice n'avait pas ouvert

La carte, monde en formation avec un retard d'une observation sur son esprit

 

D'aventure. Le domestique envisageait des ports crevés d'étoiles. Il était

Dans le secret sans en comprendre la profondeur verbale mais il reconnaissait

Des pans d'une réalité visitée par la mémoire. — Vous oublierez le jour

 

Où nous saurons de quoi il retourne, promettait Fabrice en fouillant

L'intimité des talus. Ils condamnaient la femme au silence des cheminées

Ou à la solitude sans sa petite voiture de sport. Ochoa n'aimait pas

 

Ce voisinage. Ils arrivaient à l'improviste, chargés quelquefois d'un enfant

Criard qui ameutait des oiseaux fascinés. L'enfant surgissait des murs

Et l'esprit d'Ochoa, recueilli au contact de l'herbe mouillée ou d'une

 

Pierre particulièrement amicale, giclait comme la chair à saucisse

Dans le boyau. Promis à la haine des enfants depuis qu'ils avaient disparu

Tragiquement de sa vie, Ochoa fécondait le génie des apparences.

 

L'enfant dormait peut-être. Ochoa entra et ferma la porte. Il avait oublié

D'éteindre la lampe ou simplement il la laissait allumée pour signaler

Son retour aux habitants résiduels. Fabrice nota que le chien dormait

 

Déjà. Le chat avait pris possession du fauteuil. On entendait les bêtes

Contre les planches. Plus bas, le feu continuait de dinguer avec les arbres.

Le domestique attendait un signal. Sa pipe était suspendue dans un air

 

Saturé d'insectes. — Pouvons-nous d'ores et déjà imaginer cette conversation?

Demanda Fabrice à ses mains. L'une écrivait ce que l'autre dictait.

— Il sait ce qui s'est passé aujourd'hui et nous désirons ce texte

 

Plus que tout. Le domestique frissonnait dans sa fumée. Il pouvait voir

La fenêtre derrière laquelle Ochoa tentait de retrouver le sommeil perdu

La nuit dernière au cours d'une crise de désespoir. Il était témoin

 

De cette éruption du tragique à la surface des tranquillités relatives

De l'hiver, talus perlés comme des vins de fête, coquelicots retournés

Comme des filles légères, exubérances des éjaculations nocturnes,

 

Réduction commentée au néant. Ochoa avait crié sa douleur avant de traverser

La nuit inclinée. — Vous en savez tous plus que moi, avait déploré

Fabrice à l'aurore tandis que la femme se renseignait auprès de son

 

Domestique. Il avait passé la journée à se lamenter. L'absence d'une pièce

À sa composition le réduisait à des hypothèses flagrantes. La femme

Se montrait distante s'il occupait toute la place et le domestique

 

S'agitait comme les feuilles des arbres. Fabrice s'était approché

De la maison mais le chien s'était posté au milieu du chemin comme

À l'entrée d'un enfer qu'il n'appartient qu'aux poètes de visiter.

 

Maintenant, le même chien se maintenait entre le sommeil et la nuit,

Comme un funambule à quoi s'ajoutent les balles d'une jonglerie éprouvante

Pour le guetteur des illusions d'optique. Heureusement, des bouffées

 

D'orangers tournoyaient. Fabrice se remplissait. — Il n'y a rien

Comme ces persistances, fit-il remarquer à celui qui l'accompagnait

Quelquefois aux limites de l'incertitude. Rien comme cette durée

 

Des intrusions. Nous sommes sur le point de changer les données primitives.

Je reconnais le texte là où d'autres découvrent la théorie la plus probable.

Reconnaissez mon utilité. Je vous supplierai presque de m'écouter

 

Alors que le temps menace de ne pas jouer en ma faveur si je mens.

Chant quinze

 

Folle comme une étoile filante du récit

 

 

 

 

La nuit continue, la nuit marquée d'une pierre blanche, nuit franche

Comme une surface d'eau dormante à peine déplacée par des courants

De fond, la nuit continue malgré l'apparente interruption du drame

 

Que la mort explique enfin. Thomas Folle s'éveilla à cause des animaux.

Ils grattaient le sol. Pas de rideaux à la fenêtre, de nuit comme

De jour, et les insectes s'en donnent à cœur joie, pillant les

 

Contenus, souillant les surfaces, et l'air crie de leurs ailes.

Folle luttait contre d'autres réalités moins tangibles. Dehors,

Le vieil autocar de marque Berliet abritait une colonie de chats.

 

Sa toiture crevée était surmontée d'un paresseux penché comme

Un habitant des couloirs, que le vent heurtait, que la pluie

Nourrissait. Les chats miaulaient toute la nuit et le jour Folle

 

Les apprivoisait. Ils aimaient ses restes et se les disputaient.

Il n'intervenait pas dans ces disputes de griffes. Il alimentait aussi

Des oiseaux noirs et un chien qui répandait son odeur. Un portrait

 

De femme remplaçait une femme disparue dans des circonstances tragiques.

Folle avait assuré pendant trente ans la liaison entre les villages

De la côte. Au volant, il évoquait des temps heureux à quoi le plaisir

 

N'était pas étranger. Il portait quelquefois le nom de sa mère, une

Galvez, mais il l'effaçait si la douleur devenait trop exigeante.

Folle est un nom de pays, assurait-il à ses voyageurs de courte durée.

 

L'autocar était tombé en panne à cause d'un incendie du moteur. Au début,

Il avait aimé cette retraite. Il attendait les pièces de rechange

Avec une sérénité de baigneur. Il avait reçu ensuite un courrier

 

Lui indiquant que les pièces dont il avait un besoin urgent n'existaient

Plus. Pendant un mois, il avait visité les autres concessionnaires

Pour discuter de l'adaption d'un moteur. Il avait tracé des plans

 

Et tout prévu. Mais la fatigue l'a surpris à la fin d'une journée

Passée à recalculer une rentabilité douteuse. L'autocar gisait

Dans l'allée bordée de pins. Il balayait l'intérieur et lavait

 

Les vitres. Il détestait l'odeur d'huile cassée mais il eut beau

S'échiner à décrasser l'acier mordu par le feu, elle persistait

Et atteignait le seuil de la maison où il avait l'habitude de s'asseoir

 

Pour regarder la fin de la journée sur les jardins. Il relisait

Les lettres de Renault Poids lourds mais la poésie avait sa préférence.

Il aimait les vers de Péguy et de Saint-Pol Roux mais les explications

 

De Renault Poids lourds revenaient et il s'acharnait à composer

Des réponses argumentées. À la banque, ils avaient estimé la maison

Et conclut qu'elle ne valait pas le prix d'un moteur et des travaux

 

Planifiés. Les chats entrèrent parce que les joints de la portière

Étaient pourris depuis longtemps. Ils dormaient sur des sièges crevés

Et scotchés. Folle les aima tout de suite. Il les connaissait depuis

 

Des générations mais il n'avait jamais songé à les approcher d'aussi près.

Il leur parla pour la première fois un jour de pluie et d'orage.

Ils tremblaient. Il découvrait la peur des animaux, peur facile

 

Mais tranquille. La pluie s'acharnait sur une toiture dont il découvrait

Aussi les sonorités. Il actionna l'essuie-glace et se laissa rêver

En regardant bleuir la façade de sa maison. Il pensa à la difficulté

 

De rassembler toute cette vie passée à traverser la réalité des autres

Pour oublier les conclusions de ce qui n'avait jamais été qu'une autre

Vie. La tourmente vrillait le paysage et les chats ne se disputaient plus.

 

Conscient de vivre les commencements d'un quatrième acte de sa vie,

Folle pleura. L'enfance était presque oubliée ou en tout cas il n'y pensait

Que pour se rendre compte qu'il était incapable d'en renouveler

 

La chronologie. La vie heureuse n'avait pas duré assez pour échapper

À la fragmentation d'un récit du désir. Trente ans de voyage circulaire

N'étaient que la répétition invariable d'un croisement de générations.

 

Maintenant il s'arrêtait pour de bon. La maison était restaurée

Et il possédait de bons placements. Il souffrait un peu du cœur

Mais qui n'en souffre pas après cinquante ans de cigarettes et de

 

Vin? Il marcherait. C'était un beau projet, ces promenades dans la contrée.

Il connaissait les routes et les chemins. Il était entré dans toutes

Les maisons à un moment ou à un autre du temps que la vie réserve

 

Aux autres. Il s'était nourri du produit des jardins et des champs.

Il avait mangé la chair des animaux et bu leur lait. Il ne regrettait pas

D'être revenu pour changer de vie. Il ne la changerait plus sans doute

 

Mais il ne se passerait plus rien d'aussi tragique à part peut-être

La douleur du départ définitif. Il ne dédaignait d'ailleurs pas

L'idée de faire tomber le rideau lui-même. Putain de coup de fusil!

 

Ce dimanche, comme tous, il avait entendu parler d'Ochoa et au lieu

De hausser les épaules en prenant connaissance des visions de doña Pilar,

Il avait souhaité rencontrer le vagabond prometteur. Ochoa? Le fils

 

De Rodrigo qui vendait ses mandarines dans les parkings des supermarchés?

Celui qui a mis en vente sa maison et les terrains attenants? Cet Ochoa

Qui reniflait les pneus de l'autocar quand il pistait ses animaux?

 

Folle avait cherché à le rencontrer mais il n'avait pas osé frapper

Au domicile de doña Pilar qui était sa cousine. Il avait croisé Raïssa

Et reniflé son odeur de pipi. Sur la place, un brocanteur vendait

 

Des chansons et des posters. Il avait préféré cette conversation

Aux approfondissements rhétoriques. Il avait fini par perdre le fil

Par quoi tenait la rumeur. Christ? — Vous devriez acheter un âne

 

Ou un Lambretta, don Tomás! Il montrait la semelle de ses sandales

Et on riait. Il achèterait une auto. Madame de Vermort possédait

Une Porsche et elle ne dédaignait pas sa compagnie de connaisseur.

 

Ce soir-là il y eut une pluie de gouttes qui éclaboussèrent la façade

Comme des éphélides. Poussière rouge de l'Afrique! On aurait dit un sang

Annonciateur. Il se prosterna dans la nuit, à peine sorti sur le seuil.

 

L'autocar étincelait, carreaux sans reflets mais cernés d'ombres.

La pluie ne dura pas. Il promena le faisceau de sa lampe sur les tavelures

En forme de taches d'encre. Une rigole avait amorcé une sonorité

 

Sous les arbres puis du bassin avaient surgi des insectes terrifiés.

Impossible d'échapper à ces interruptions du sommeil malgré la prise

De soporatifs. Paradoxe des rencontres un moment confondues avec

 

La réalité. Des étendards claquaient sur les jardins, renvoyeurs d'éclats

Lumineux. Le dernier pétard avait provoqué la fuite définitive des oiseaux.

Il toucha les coulures sur la chaux des murs. Glaise des ciels d'automne.

 

Les personnages persistaient. Il haletait encore. Un verre de vin

Ne suffit jamais à le tranquilliser. Les branches enfouissaient la lune,

Terre haute. Pourquoi pas un monde plan? Il esquissait des projets

 

De vacances. — De quoi te plains-tu? dit la voix. Il marcha dans l'allée,

Fouettant les fleurs avec le tuyau en caoutchouc. La chemise était ouverte

Et il se sentait sale. L'autocar s'embrasa facilement. Il recula.

 

Quel feu! Il dut reculer jusqu'au seuil. Le feu créait un vent tournoyant.

Quelle lumière! Il n'en voulait rien perdre. La rareté des phénomènes

Provoqués par un grattement d'allumette le poursuivait depuis l'enfance.

 

— Promets-moi de ne plus mettre le feu à la forêt! Il promettait avec

Des grâces de fille, tirebouchonnant sa quéquette en sucre. Feu et lumière

D'une idée de la chaleur et de la combustion. Promets-moi! La forêt

 

Embrasait des arbres tremblants, tortillons de couleurs. Je te promets

De ne plus chercher à te surprendre au saut du lit. Pompiers harassés.

Il pataugeait dans les flaques en attendant. La nuit se finissait.

 

Mais il n'avait jamais atteint les hauteurs de cette enfance appliquée.

Il n'y eut pas d'autres études. Un peu les poètes, mais par goût. Poètes

Peuplant. Leurs lieux le déroutaient quelquefois. Que vaut un esprit

 

Qui ne franchit pas les limites imposées par l'imagination? Cette nuit-là

L'angoisse l'avait vaincu. Il aspira le mazout et le répandit sur les sièges.

L'autocar s'alluma, éclairant une colonne verticale de fumée noire

 

Qui semblait ne pas se terminer au contact du ciel. À quelle hauteur,

Le ciel, et à quel moment, l'air qu'on respire? Une patrouille de gardes

Civils franchissait les ornières. — Tu avais promis! Il avait toujours

 

Recommencé, souvent pour détruire, rarement par pur plaisir du feu.

Le 4x4 entra dans le jardin. Un garde inspecta la maison, en sortit,

Fit le tour, exigeait que l'autre manœuvrât la voiture pour diriger

 

Les phares dans sa direction. Don Tomás! L'autocar s'affaissait. Le feu

Me maintient à la surface des choses. Le garde le trouva dans l'allée,

Prostré comme un mortifié, le visage tavelé par la pluie. Le feu gagnait

 

La cañada du lit voisin. Les pompiers étaient déjà à l'œuvre. Expliquez

Ces circonstances! — Je n'expliquais rien. Le temps passait tandis qu'ils

Attendaient le diagnostic ou le verdict. — Des brandons rebondissaient

 

Sur le toit de la maison. Ils le menottèrent à la poignée d'une portière.

Un pompier examinait le fond de ses yeux. — Que voyez-vous à part mon

Pinceau de lumière? On s'éloignait sensiblement. Il regarda à travers

 

La vitre. — Regardez où je vis depuis des années. Je n'arrive à rien.

— Ce n'est pas une raison. Ou bien: C'est de la folie. Vous ignoriez

Ce détail de mon existence? On devrait porter l'enfance plutôt que son nom.

 

Qui êtes-vous? — Je suis cet enfant, là! Et d'enfoncer le doigt au bon

Endroit du personnage qu'on est devenu à force d'apparences. L'autocar

Se rapetissait dans les flammes et les roseaux communiquaient leur feu

 

Aux herbes folles du lit. Comme il court, le feu que j'ai donné à cet instant

Précis de ma vie! Ils l'emmenaient au diable et il s'apaisait. Sur la route,

Des ombres s'agitaient au passage de la voiture. Ne montrez pas votre

 

Visage! — Quel visage? Le mien ou celui du pyromane? Il tira la langue

Pour montrer le feu du mazout. Interrogez-vous, braves gens, sur ce qui

Arrive à l'autre quand le feu s'en mêle. Ils croisèrent les poursuivants

 

D'Ochoa. — Le fils de Rodrigo qui proposait ses mains à des touristes

Amusés? Les hommes entretenaient le feu de leur lampe, surveillant

Les mèches et les jauges. Ochoa? Le Christ ou ce marginal halluciné

 

Qui possède uniquement ce qu'il tient de sa race? Ils montèrent à l'assaut

Des hameaux, se tassant dans les voitures et le 4x4 des gardes civils

Fermait le convoi avec Folle sur le siège arrière, fébrile et fasciné

 

Par le déroulement de ce temps qui n'était plus le sien mais celui

Que le feu imposait aux autres. Le canyon laissait entrevoir sa profondeur

Dans les virages. Les phares illuminaient les récents éboulements.

 

Fabrice de Vermort ne dormait pas. Il se joignit à l'hallali en serviteur

Du Réel. En haut, la lampe indiquait qu'Ochoa était chez lui. On arrêta

Les véhicules sur la route, tous feux allumés. Folle, menotté comme un

 

Larron, trottinait derrière son gardien. Qui parle? demanda-t-on à l'encan.

On mesurait les influences. Don Felix, en sa qualité double de poète

Et de magistrat, leva sa canne et frappa sur la porte. Ochoa surgit

 

Comme quelqu'un qu'on n'attendait plus. — Il a tué son chien, le chien

Cristobal! — On ne peut pas condamner celui qui tue son chien. — Mais

Ce n'est pas mon chien! — À qui appartient ce chien? La canne de don Felix

 

Souleva les babines du cadavre qu'on venait de jeter à ses pieds. — Je

Ne l'ai pas tué non plus, déclara Ochoa. Don Felix planta le bout de la canne

Dans la terre du seuil, juste à côté de la pierre. Cristobal? À qui

 

Appartient ce cabot? La canne s'enfonçait dans la terre et tournait.

— Nous ne sommes pas venus pour ça, dit quelqu'un. — Pourquoi alors?

Dit Ochoa. Sa chemise était ouverte et laissait voir son thorax osseux.

 

Homme brisé par les os, il imposait un nez grossièrement planté entre

Les yeux. Joues traversées de coups de couteau. Ses mains semblaient

Soutenir le linteau. Toi! dit une voix. Et Ochoa dit: Moi! Fabrice

 

S'excusa longuement par-dessus l'épaule de don Felix. — Tu as mis le feu

À ta maison? demanda Ochoa. Folle montra ses chaînes. Ça vaut quelque chose,

Une maison, dit Ochoa, et personne n'a le droit de la sacrifier au désir

 

Des autres. Sa main disparut un moment puis revint avec le fusil. L'autre

Main contenait déjà une cartouche. Je n'ai jamais tiré sur un être humain,

Dit-il en manœuvrant le chien. — Moi non plus, dit Folle sans parvenir

 

À amuser les autres. — Toi! répéta la voix. Voix de femme. Ochoa dévissa

La mollette. La lampe inondait son visage de lueurs bleues. Moi, dit-il

Comme s'il acceptait qu'on le désignât. La canne de don Felix avait fini

 

De limer la terre. Moi et qui? demanda Ochoa. Je n'ai jamais volé personne.

Qui se plaint de moi? Quelle femme que je n'ai pas connue? Montre-toi!

Je veux avoir le plaisir de te voir encore avant de m'expliquer.

 

— De quoi est-il mort? demanda don Felix en désignant le chien. — Mort,

Rien de plus, fit Ochoa. Son orteil souleva les babines puis retourna

À la terre, la limant. De quelle femme nous parles-tu? dit Fabrice.

 

Folle toucha le chien. Pas de sang. La maladie. La vieillesse. Je l'ai

Toujours connu, dit Ochoa, celui-là ou un autre. Maintenant partez!

Le fusil lança une gerbe de feu qui traversa la vigne. La bouche d'Ochoa

 

Contenait trois autres cartouches. Il en chargea une autre, tranquillement.

Quatre, dit-il. Sa mâchoire tremblait. C'était une voix de femme, dit-il.

Les mains de Folle se frottaient dans un jet de terre. Frotte! Frotte!

 

Une femme? dit don Felix. Il en extrayait une de sa clique. — Je le

Reconnais! dit-elle, mordant le foulard. Le canon cracha encore dans la vigne.

Trois, dit Ochoa qui n'avait pas réussi à les faire reculer. Trois hommes,

 

Prévint-il. La vigne déchirée s'était réveillée et maintenant les insectes

Tournoyaient. Les mains les chassaient de la surface des visages. Fabrice

Posa un pied sur la murette. Sa pipe envenima l'air tiède de la nuit.

 

De quoi te plains-tu? demanda don Felix à la femme. Elle se mit à pleurer.

Don Felix se pencha sur cette bouche blessée. — Que dit-elle? dit Ochoa.

Toi! dit Folle qui s'amusait de la tournure tragique du rassemblement.

 

Ochoa contempla la cendre que l'incendiaire répandait sur les autres.

On ne détruit pas sa maison s'il s'agit d'en finir. Il faut partir plutôt

Et ne pas chercher à revenir. D'où reviens-tu avec ce temps faussé

 

Par les péripéties du voyage? Vends ta maison à d'autres mains et pars!

L'infini est circulaire mais pas au point de te ramener chez toi. Ignore

La critique des agents immobiliers et vends ta maison à l'étranger

 

Qui possède de belles mains de travailleur. Montre l'endroit le plus agréable

De ta terre à ce nouveau venu et commence le voyage interminable

De la gravité relative. Nous ne sommes que cette graine de partance,

 

Cette promesse d'enfant battu, ce renoncement à l'héritage. Nous ne détruisons

Rien. Nous parcourons l'ineffable et le dicible avec des yeux de vieillard.

Quelle femme me fera changer d'avis? Cette putain ou ma mère? Regarde-moi!

 

Le fusil vomit sans tuer personne. Deux! Une pour toi, une pour moi.

Le temps devient précis. Mais sans unité de mesure. Regarde-moi et parle!

Qui suis-je? Ma tête ou mon sexe? Choisis! Le moment est pathétique,

 

N'est-ce pas? — Des phares illuminèrent la façade autour d'Ochoa.

C'était doña Pilar qui arrivait en taxi. Flores l'accompagnait, à peine

Coiffée. Folle reconnut Françoise Garnier et la salua en rougissant.

 

— Tu es folle! dit doña Pilar à doña Cecilia. Ce n'est pas cet homme!

— Qui alors? demanda don Felix comme si on venait de lui confisquer sa balle.

Qui? grogna doña Pilar. Vous me demandez qui? Êtes-vous aveugles à ce point?

 

Deux coups de fusils trouèrent la vigne. Zéro! dit Ochoa. Et il referma

La porte sur lui. Il n'avait pas oublié de visser la molette de la lampe.

Dans une lumière diminuée, les femmes se signèrent presque furtivement

 

Et le chauffeur de taxi demanda si c'était bien raisonnable, tout ce chahut!

Chant seize

 

Biologie des sauts dans le temps

 

 

 

 

À la fin de l'été, les Buganvillas étaient désertés et le jardinier

Vidait la piscine et taillait les mandariniers. Elle assistait

À la mise en place de sa propre solitude. Le jardinier s'assurait

 

Qu'elle possédait encore la clé de la grille d'entrée et que la serrure

Fonctionnait toujours. Il revenait chaque semaine pour l'arrosage

Et les petits travaux planifiés à quoi s'ajoutaient de menus gestes

 

Qu'elle lui demandait d'accomplir. Il aimait la compagnie de cette

Vieille dame solitaire qui avait été belle et qu'on croyait cultivée

Dans le terreau d'ancêtres parfaitement identifiés, traces arables

 

Qu'elle entretenait avec une minutie d'historienne. Ses livres,

Qu'il voyait de près quand il montait chez elle pour régler les radiateurs,

Entretenaient le personnage dans le bocal de la fin de la vie.

 

Il montait chez elle seulement puisque tous les habitants étaient partis.

La chaudière s'éteignait quelquefois et elle se plaignait à l'agence

Chargée de la gestion de la résidence. Il graissait les gonds de la grille

 

Sous les yeux inquiets de la vieille femme. Elle parlait somme toute

Assez peu, se contentant même souvent de l'interroger sur sa famille,

Quand elle savait pertinemment qu'il n'avait pas de famille à lui,

 

Étant par ailleurs prisonnier de collatéraux qui se disputaient les biens

Anciens. Elle détestait sa manière de soigner les rosiers. Ils en parlaient

Si un pied crevait. Il arrachait le cadavre de ce qui avait été une fleur

 

Exquise et elle lui adressait toutes sortes de reproches injustes.

Il la surprenait si elle s'était abandonnée à la contemplation.

Les mandarines étaient amères et belles. Le patio, avec ses circularités

 

De terrasses, se remplissait de soleil ou de pluie. Elle prenait

Possession des lieux à la fin de l'été. Comme elle en avait la seule

Clé désormais, il sonnait à la grille une fois par semaine et attendait

 

Qu'elle eût fini de s'arranger devant un miroir qu'elle brisait

Si l'angoisse l'avait réveillée avant le carillon électrique.

Il est si tôt, disait-elle en lui donnant la clé. — Vous devriez

 

Sortir un peu, conseillait-il sans y penser. Il ouvrait la grille,

Remontait dans sa camionnette, se garait sous un mandarinier tiède

Ou mouillé, et elle était déjà en train d'examiner l'état des plates-bandes.

 

Comment peut-on vivre sans au moins un peu de cet avenir à changer?

Elle ne se plaignait pas. Elle renvoyait la réalité des jours au seul

Spectateur de son existence. L'été, elle avait toutefois partagé

 

De menus plaisirs avec des revenants aux croissances d'enfants.

Elle aimait les femmes au travail du couple reproduit avec des fidélités

De tradition. Les enfants perturbaient son propre labeur mais elle

 

S'en nourrissait. Les hommes, eux, lui appartenaient et ils agissaient

Comme des souvenirs revus et corrigés par les mots mêmes qui lui venaient

À l'esprit au moment de les approcher. La fin de l'été annonçait

 

Une autre attente. Elle se soumettait aux signes de l'automne avec

Un peu d'humilité et beaucoup de jalousie. Elle n'avait jamais agi

Autrement. Le jardinier reprenait son importance de visiteur exact

 

Aux rendez-vous qu'elle croyait lui fixer. Ne possédant aucun animal,

Ce qui l'eût contrainte à un minimum de conversation, elle n'exerçait

Pas sa voix, même devant le miroir où sa nudité prenait des allures

 

De double trop exact pour être illusoire. Avant qu'il ne s'absentât

Pour une semaine entière, elle remettait au factotum la liste de ses besoins

Naturels et l'argent nécessaire à l'accomplissement du rite auquel

 

Elle échappait. Sommes-nous déjà à la fin de l'hiver? Six mois

Ont donc passé? Ce temps ne ressemble pas au printemps. Les premiers

Touristes visitaient les appartements et les boniches s'activaient.

 

En même temps, elle envoyait son courrier et attendait les réponses

Mélancoliques. Sommes-nous déjà à la fin de l'été? Est-ce l'automne,

Ce retour de la pluie? Elle traversait les carreaux et se cognait

 

À la céramique des murs. Cette rose, commençait-elle à expliquer

Au commensal, est née, poursuivait-elle en pensant ne pas aller au bout

De la description, et elle provoquait le sourire des femmes soutenant

 

Cette recherche de compagnie. Oui, les roses, les mandarines des pelouses,

Les escaliers ébréchés comme des verres, la piscine jaillissant d'enfants,

Les restes des repas aux oiseaux brouillons, la chair des femmes chaudes,

 

Le passage de la beauté, le vocabulaire des radios et des prospectus

S'amoncelant sous les piliers métalliques de la grille qu'on laissait

Ouverte par lassitude, cette croissance dérivée de l'immobilité,

 

Et cette rose qu'elle désignait pour initier la conversation, la rose

Aux petits soins de son attention aux phénomènes naturels, une rose

Extraite de sa durée, imaginable maintenant qu'elle savait que c'était

 

Une rose et non pas ce que les autres pouvaient en savoir. Sa petite

Bouche s'arrondissait sous l'effet des voyelles. Elle n'interdisait pas

La destruction, n'étant pas propriétaire des biens qui fleurissaient

 

Les séjours temporaires, mais sa connaissance de la rose avait atteint

Une telle sérénité qu'elle se croyait capable de communication écrite

Avec ces passagers du soleil et elle les dérangeait au lieu de les étonner

 

Un peu. Rentrée dans sa coquille, elle continuait de se remplir de jus

Et de saveurs secrètes. Elle était obscure et délicate. Elle sentait bon

Et conservait l'essentiel de son ancienne beauté, le texte infiniment

 

Interminable de son attention aux objets du désir. Sous le masque,

Elle prenait des airs de tragédienne ou de soubrette, selon ce que l'instinct

Dictait aux intermédiaires de l'écriture et du cerveau, et son balcon

 

S'emplissait de fleurs ou d'un désordre de meubles fatigués à encaustiquer.

Des enfants questionnaient un petit chien dont elle niait la maternité.

Les oiseaux, plus distants mais affamés, raflaient les bonnes places.

 

Elle n'eut pas vent des évènements qui agitèrent les gens ce dimanche.

On n'en parlait pas à la télévision. Elle entendit les cloches, les pneus

Des voitures sur la chaussée mouillée, les ressacs et les cris des mouettes

 

Qui rentraient avec la pêche restreinte des dimanches. Elle passa la journée

À faire et défaire un ouvrage si abstrait qu'elle en égara finalement

Le titre. Elle picorait en agaçant les oiseaux. Par-dessus la toiture

 

Circulaire de la résidence, le ciel baladait des animaux éphémères

Qui s'accrochaient au faîtage comme des tangentes. Elle visita les parterres

Pour en mesurer l'humidité et secoua les paillassons des seuils

 

Sans pénétrer dans les cages d'escalier où s'épanouissaient des plantes

Vertes. Le téléphone sonna plusieurs fois mais elle ne répondit pas.

Elle ne trouva pas la patience de relire "L'homme invisible". Le temps

 

S'imposait d'autant que cinq jours la séparaient de la prochaine visite

Du jardinier. Là-haut, un doigt plutôt qu'un souffle semblait animer

Les nuages. Elle but un peu de vin sans intention d'aller plus loin

 

Que l'exploration des sens concernés par cette pratique du plaisir.

Elle n'attendait rien du sommeil toujours un peu menaçant la lumière.

Quand l'homme apparut au bord de la piscine, elle vérifia que la clé

 

Était dans la poche de son petit tablier à fleurs. Les cloches venaient

De sonner. Elle sortit sur son balcon et héla l'intrus: — Par où êtes-vous

Entré? L'homme désigna la grille. Elle était entrouverte. Nuit précaire!

 

Les crises de somnambulisme l'affectaient depuis l'enfance. Petit défaut

De l'esprit à quoi il fallait ajouter l'agoraphobie et une certaine

Obsession du divin malgré des apparences de doute. — C'est interdit,

 

Dit-elle. Vous n'avez pas vu le panneau? Elle traça le rectangle entre

Elle et l'individu qui tentait déjà de se faire passer pour ce qu'il

N'était sans doute pas. Le panneau? L'interdiction? Et elle lui faisait

 

Signe de reculer, de retourner à l'extérieur, de ne plus revenir. Ochoa

Avait trouvé une entrée accueillante mais les fleurs sont décevantes.

Les dallages trop exacts finissent par désorienter les voyageurs du jour.

 

La vieille femme qui le harcelait à travers le soleil des génoises

N'ameuta personne. Les balcons demeurèrent désespérément déserts.

Le ciel était en effet impossible à décrire. Et la voix le charmait.

 

— Je suis désolé si je vous ai dérangée, finit-il par dire tandis qu'il

La consternait encore. Je n'ai pas l'habitude de désenchanter les habitants

De la tranquillité mais c'est hors saison que je visite les lieux

 

Qui recouvrent mon enfance! Après un silence d'yeux, Constance invitait

À la poursuite des chimères nées de sa précipitation. L'enfance? Et cette

Chape sur ce qui a existé pour vous seulement? — Je n'étais pas seul,

 

Dit Ochoa en avançant. Pas seul? Nous étions si seules mes sœurs et moi!

Vous n'avez pas connu les châteaux de mon enfance. De quoi s'agissait-il?

De cabanes de pêcheurs? D'un point d'eau et de ses gardiens? D'une tour

 

Dont vous entreteniez le feu avec vos mains d'enfants et la connaissance

Héritée d'une lignée de soldats? Êtes-vous né d'une femme infidèle

Ou d'une vierge surprise au saut du lit? Nos fondations recouvrent

 

Tant de possibilités de personnages transparents! J'en imagine chaque

Jour les circonstances. Chape de piscine et de dalles tracée avec une

Exactitude de visionnaire et non pas de témoin. Nous achetons sur plan.

 

Ochoa souriait. Ni pêcheurs, ni soldats, ni petite fille vendue à l'homme!

Nous voyagions en famille et la voiture s'arrêtait sur le sable.

La mer creusait des fleuves dans mon imagination et j'en remontais

 

Le cours avec mes frères. La terre était fendue comme une femme. Nous

Visitions les lieux de la même chair et les anecdotes fusaient. Il y avait

Une tour pour élever nos visons à la hauteur de l'espérance. Hôpital!

 

Elle descendit. — Vous n'êtes qu'un voyageur du pays voisin? Un simple

Visiteur de photographies? La nuit, j'ouvre la grille malgré moi.

Aucun de nous n'est parfait. Mais vous l'êtes, n'est-ce pas? Parfait

 

Et improbable. Je n'imaginais pas une pareille enfance. La mienne est

Trop expérimentale. Une voiture, dites-vous, et un petit bateau ivre

Dans les canyons peuplés de servitudes. Vos frères ramant et vous

 

Contemplant des défilés sommaires. Je n'imaginais pas qu'on revenait

Sur les lieux. Je voyais des lieux envahissants. Comme personnage

Appartenant à tous les temps, j'imaginais la réduction au point

 

Et le seul cri du désespoir et bien sûr vous ne comprendriez pas cette

Attente. Vous demeureriez réfractaire comme la terre de vos feux.

Ne reculez pas! Vous n'avez pas la clé et pourtant vous entrez dans ma vie.

 

Somniloquie du texte! La nuit s'achève sans disparition du jour et le jour

Traverse d'autres ombres. Un peu de votre enfance me divertira. Entrez

Pour prendre la parole. Vous n'êtes donc pas celui que j'imaginais?

 

Si elle sortait, elle empruntait un couloir entre les roseaux, court chemin

D'un point à un autre qui abritait les pénétrations graphiques de la mer

Et s'y baignaient d'oisifs pédérastes nus entre les pins, ô Cézanne.

 

Elle sortait en catimini et n'allait pas plus loin que son observatoire

De feuilles mortes tombées des eucalyptus. Le sable était toujours chaud

Et ses pieds nus s'y enfonçaient. Elle revenait à court d'inspiration,

 

Comme si les baigneurs n'avaient pas révélé leur secret de modèles.

Il n'y a pas d'autre secret, commençait-elle. Et les immersions, les sauts,

Les jaillissements, les gerbes alimentaient un silence de l'écriture

 

Qui prenait la place du temps au lieu d'en construire le théâtre nu.

Ochoa se laissa conduire. Il vit les baigneurs, l'eau renouvelée par un jeu

De canaux qui s'appliquaient à la terre comme un paquet de nerfs

 

Ou de veines, les corps joués au hasard, l'implication des arbres jouant

Avec la portée de leurs ombres, les lignes de force tracées en dépit

De la perspective, l'immobilité croissante, les fruits répandus.

 

Elle s'accroupissait pour recueillir ses bézoards. Rien de plus, dit-elle,

Que ces polychrestes. Mais je ne m'aventure plus ailleurs. Voulez-vous

Que nous les interrogions? Je ne leur ai jamais adressé la parole!

 

Ochoa assista à la métamorphose des hommes en femmes. Elle jubilait.

Elle l'abandonna dans le chemin. Il ne la chercha pas. Nouveau jour,

À moins qu'il ne s'agisse plus d'avancer mais de fixer des instants.

 

Il reconnut la plage et les rochers environnants. Une île statufiait

Une ancienne figuration de l'attente, personnage à plusieurs têtes

Qui n'avait pas perdu son pouvoir évocateur. Revenir seul n'est pas

 

Revenir mais les mots reprenaient leur place et les objets ne fuyaient plus

Comme avant. Ils persistaient maintenant. Avec une arrogance d'enfant

Pris au piège de ses étonnements légitimes. Ici, j'ai travaillé le fer.

 

Il repoussa d'autres visions. L'eau émettait encore des phosphorescences.

L'odeur d'une algue éparpillée l'envenima. Nous ne possédons que l'art

Et nous sommes incapables de ne pas nous emparer de tout ce qui rappelle

 

Cette possession tranquille. Il ne revenait pas. Il n'avait jamais quitté

Ces lieux. Il n'avait pas non plus rencontré l'improbable influence

De ces objets. Les personnages appartenaient à d'autres personnages.

 

Il pouvait voir la promenade géométrique et les façades des hôtels.

Les mandariniers commençaient à délimiter les propriétés. Il recula

Jusqu'à la mer. Rien ne s'achève par la noyade. Il marche sur l'eau.

 

Le matin, il poussait les portails et pénétrait dans les patios encore

Obscurs. S'il pleut, je ne viens pas! Il rencontrait des personnages

Surpris mais son regard leur inspirait une douce curiosité. Qui suis-je?

 

On le retrouvait dans les ombres ou il disparaissait de l'endroit même

Où l'on pensait le retenir. Il cueillait les mandarines amères des jardins

Pour les donner aux oiseaux des plages. Qui est cette femme? Constance

 

Hésitait. Elle ne descendait pas ou le rejoignait avec trop de certitudes.

Voulez-vous que nous allions voir les baigneurs de Cézanne? Il y a

Des baigneurs de l'aurore à proximité. Elle décrivait la métamorphose

 

Des hommes en femmes avec une connaissance de l'anatomie qui le fascinait.

Entre la mer qui s'allumait et la promenade qu'on éteignait, il se croyait

Exact au rendez-vous. Mais ce n'était pas toujours elle qui arrivait.

 

Quel chemin se tracer entre la reproduction de l'espèce et l'histoire?

Il envisageait d'autres lieux où il fût un étranger. Mais quel étranger

Résiste à un temps qui n'est pas le sien? Quelle est la fin des voyages?

 

Descendant de son petit appartement, elle lui proposait les tableaux

De sa connaissance de l'homme. Les baigneurs, en femmes, finissaient

Par quitter les lieux et les oiseaux s'installaient à la surface de l'eau

 

Tranquillisée par leur immobilité. Que se passe-t-il s'il n'est pas possible

De fixer les instances du texte? Elle le contraignait à la pose, moment

Passé non plus avec elle mais en marge de ce qu'elle empoisonnait en lui.

 

Petites crottes de mes indigestions! Les baies n'attiraient que son orgueil

De créatrice de l'instant. Il ne s'éloignait pas ensuite. Il atteignait

La mer et s'arrêtait pour contempler le rivage aux intervalles de façades.

 

Elle habite mon imagination ou bien elle a vieilli plus vite que ma

Croissance. Il ne courait pas pour rejoindre les rochers où il savait

Trouver des palliatifs à l'intranquillité. Il prenait ce temps comme

 

On s'attend à des nuances. Les traces de la veille n'avaient pas disparu

Dans la marée. Il reconnaissait le moindre détail. Puis les rochers

Vomissaient leurs tourments. Encore elle! Et sa position de créatrice

 

Possédant l'intérieur des lieux. Les baigneurs se disputaient l'ombre

Maintenant. Le vent poussait les parasols vers les dunes. On courait

Pour rattraper des balles. Un enfant appelait au secours. Le ressac

 

Attirait des oiseaux. Comment répondre à l'invitation de cette tentative

De donner un sens à la baignade? Il se glissait parmi eux et jouait

Avec leurs ombres. Elle riait s'il en parlait avec cette naïveté

 

De personnage menacé d'altérité comme la pluie traverse le vent.