de Patrick CINTAS
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Texte intégralTome II
Chant dix-sept
Chant des femmes
Moins de poésie dans la piscine rose et bleue
De tes attentes, moins de mots pour l’évidence
D’un instant à vivre avec les autres sans risquer
De paraître moins fortuné. Tu t’abandonnais
Au regard comme l’insecte s’immobilise
Pour changer de couleur. La femme qui t’hébergeait
Ne dormait pas. Première nuit. Tu avais passé
La journée avec la poésie des décorations murales
Et le soleil t’avait inspiré les mots d’un temps
Dont elle ne savait rien. Et tu jouissais de le savoir,
N’ayant même pas la douceur à répandre mollement
Dans ses cheveux. À la fenêtre le monde
Ne changeait pas, ni dans la télévision. Le monde
Renvoyait un reflet à ton attente. Un monde noir
De monde et tu n’étais jamais allé à sa rencontre.
On ne te voyait plus depuis trois heures. C’est long,
Trois heures sans Ochoa, long pour doña Pilar
Qui réclame sa pâté de Christ en croix, long pour Raïssa
Qui connaît l’Ochoa descendu des montagnes.
Constance dort le long de toi-même, agitée
D’un troisième Ochoa qui témoigne de ta multiplicité
Par sept, soyons cabalistiques de temps en temps
Quand il est question de ton existence de patachon
Au service d’une poésie de l’étroit et du fond.
Les autres, elles envient celles qui te connaissent,
Ou plutôt celles qui te reconnaissent dans la foule
Des passants qui voyagent au fil d’une imagination
Traversée de désirs et de réminiscences. Doña Flores
Ne sait rien de l’homme qui l’attend. Gisèle de Vermort
En sait trop sur celui qui conçoit ses enfants.
Françoise s’arrête au milieu des idées. Sept femmes
Ce n’est pas trop pour un seul homme qu’elles multiplient
Par sept fois l’infini. Rien à dire de cet homme possible.
Tu hantes les théâtres de l’attente rose de l’ombre,
Couché dans le lit ou dans l’herbe, sous l’olivier
Ou sous le plafond qui s’interpose de blanc.
Nous étions sept femmes parmi les autres
Et aucune ne nous arrivait à la cheville
Question multiplication des petits pains
De notre croissance géométrique tendancieuse.
Ne nous rappelle pas que tu as existé avant d’exister.
Ne nous parle pas de ces vies existentielles, tais-toi !
Le rideau indiquait l’après-midi. Tu te fies à des ombres
Chaque fois qu’il t’arrive d’aimer pour le plaisir.
Le dallage démontrait la turgescence viscérale.
Un corps ne te suffit pas et la possession
Ne garantit pas ta croissance de personnage tangent
Au cercle qu’elles veulent former pour te connaître.
Tu lances à l’air brûlant de leur poitrine que tu ne crains pas
Les couteaux ! Tu ne crains que l’instant,
Pas même une seconde qui menace d’échapper
À ta vigilance de langue de caméléon posée
Sur la branche avec les autres suppositions.
Un couteau dénoncerait celle que tu ne combles pas.
La télévision coupe le champ de ta vision, tremblante
Comme une feuille d’automne. La télécommande
Change les couleurs, pas le contenu. Ne reste pas là !
Nous ne sommes pas seuls, dis-tu à celle qui ne dort pas,
Comme tu ne dis rien à celle qui vient de s’endormir
Parmi les caresses fleurs de l’hiver et de la déraison.
Même la cigarette ne change rien aux images du monde
Qui atteignent ta mémoire d’homme sans existence.
Une immobilité est nécessaire aux âmes voyageuses,
Non pas un semblant d’hiératisme qui te va comme un gant
Chaque fois que tu franchis les seuils des églises
Ou que ta rencontre avec l’étranger t’inspire
Des imitations spécieuses. L’immobilité dont je parle
N’est pas non plus celle de l’insecte qui n’attend rien.
Une fleur donnerait une idée de ce que tu peux être
Quand tu n’es plus. Ochoa ! — Je n’attends plus rien de toi.
Elle ne dort pas aussi facilement qu’une dormeuse.
Elle dormirait si tu la peignais, mais tu ne sais pas
Peindre. Il y a tant de choses que tu devrais savoir
Faire. Et rien que tu ne sais inventer pour exister
À la surface de leur reconnaissance, rien de sérieux
En tout cas. Non, ce n’est rien, cet ébruitement du réel,
Ces notations constantes qui cisaillent les plans. Rien
N’est plus inutile que cette beauté et tu le sais
Pertinemment. — Veux-tu que je veuille moi aussi ?
Tu souris aux questions et les réponses te détruisent
Comme si elles étaient le mensonge et la vérité
À la fois. Il vaudrait mieux ne pas retrouver son chemin
Dans ces conditions d’existence qui ne valent pas
Tripette si on les compare à l’exubérance des forêts
Que ton cœur traverse comme dans une qasida,
Entre l’aube et le soir, en pleine lumière,
Alors qu’elle attend de toi la nuit et la mémoire.
Soupire comme le Maure qui connaissait la beauté
Et que la religion interdisait au monde qui la possède.
Une larme n’est plus possible compte tenu de ta dureté
De diamant. Cependant elle roule sur son épaule
Et elle croit que tu pleures. Elle croirait le monde
Si la télévision en savait plus sur les hommes
Qui le créent et l’anéantissent savamment. Maintenant
Les mouches ! — Tu m’agaces ! Mais ce n’est que le sommeil
Qui parle à la place de l’existence. C’est une mouche,
Chérie. Et ce n’est pas une larme, ou si c’en est une,
Il ne s’est rien passé. Dors. Nous reviendrons chaque année
Pour recommencer. Nous aurons des années pour exister.
Tu préfères la nuit et je te donne le jour, entre l’aubade
Et la sérénade, entre le départ et le retour, ces jours
Qui n’en finissent pas de m’inspirer comme si je me trompais
De sens. Invariablement nue malgré les apparences,
Elle critique le temps et se soumet à tes espaces.
Elle sait exactement ce que tu possèdes, et tu le sais.
Dehors, le Christ engage la conversation avec l’homme.
Raïssa écoute doña Pilar que l’attente rend folle
De désespoir. Qui possédons-nous si l’homme
N’est pas l’homme que nous croyons ? L’enfant
Qui descend de la Croix parce qu’il ne peut pas descendre
De l’homme? (plaisanterie de don Alfonso Gálvez Hoffman)
L’homme qui fait des enfants aux adolescentes
De son existence ? Ou l’étranger qui couche avec
Les étrangères ? Ah ! Ah ! Ah ! rit Mescal à sa fenêtre.
Tu ne déchaîneras pas mon sperme ! Je le contiens
Depuis toujours ! Le rideau de Mescal n’en témoigne pas,
La fenêtre demeure la preuve de son existence de témoin.
Mais la télé n’est pas le meilleur moyen de nourrir
L’espérance. Constance voit un homme qui se lève
Dans son propre lit pour décoller la mouche écrasée
Au plafond. — Je croyais qu’on pouvait dormir
Et ne plus être seule, dit-elle en étirant ses jambes
Aux doigts si fins qu’il se met à les aimer comme
Si elle ne lui appartenait pas déjà. — Tu viendras,
Dit-elle, et tu me prendras, si c’est ce que tu veux.
Mais je ne m’éveillerai jamais de ce sommeil
Que je dois à l’homme comme l’homme m’est dû.
La mouche s’envole et rejoint les autres dans le rideau.
— Je croyais l’avoir… dit-il dans son oreille prête
À toutes les aventures de l’homme pourvu qu’il en parle
Comme il écrit. La larme goutte à la tangente
De sa chair pliée. Elle ne retrouve pas le sommeil
Et il ne s’en défend pas. Au contraire, il l’aime
Comme l’asphodèle des chemins et l’orage
Des rivières. Il n’y a pas de femme qui tienne.
*
* *
Ce qui reste de doña Cecilia, après tant d’années
De deuil et de solitude, ce n’est plus doña Cecilia,
Ce n’est même plus la mère de Raïssa
Dont on dit qu’elle a le feu au cul. La maison
N’a plus de maître et doña Cecilia n’y règne pas.
Moitié ombre, moitié lumière, un patio désespère
Les oiseaux descendus des eucalyptus. Un jet d’eau
S’est tu depuis longtemps. Sa vasque en forme
De main ouverte recueille la rosée et la poussière.
Habité de lichens moins vivaces, un banc de pierre
Ne reçoit plus l’offrande de ses fesses. On y lit encore
La soif de Cayetano à la pointe du couteau.
Une vieille somnole ou se rend utile, lente ou rapide,
Précise ou imprévisible, on ne sait jamais avec elle,
Dit doña Cecilia qui est sa fille depuis si longtemps
Que Raïssa n’a plus d’âge. Elle n’a que son cul,
Dit encore doña Cecilia qui mord sa langue comme
Si Cayetano lui appartenait encore. Les fleurs
Resplendissent. On aime l’eau claire des rigoles chez
Les Exeberri Gálvez, on aime que l’eau coule
Et se rencontre aux points précis d’une construction
Conçue pour l’extase et l’attente d’autres extases.
Doña Cecilia a conservé le couteau de Cayetano,
Mais ce n’est pas celui qui a tué Panxoa. La justice
A conservé ce trophée d’un autre temps. Seul
Don Felix Gávez Bonachera peut encore le toucher.
Doña Cecilia posséderait cette clé si don Felix
Aimait les femmes, mais il n’aime que l’homme
Et ne s’en cache pas. Le couteau a une histoire,
Dit-il en le désignant, et doña Cecilia sait tout
De cette histoire. Le monde n’est pas l’objet
De la Connaissance comme le prétend don Alfonso.
Le monde de doña Cecilia est une histoire
Et le monde auquel elle appartient un roman,
Mi-fable mi-chronique, comme dit don Felix
Qui écrit ce qui aurait pu arriver s’il n’était
Rien arrivé. — Tu ne coucheras pas avec cet homme !
Ironisait la vieille. Tu ne coucheras plus avec
Les hommes. Il manquera un homme à ton existence
Et la mort ne me renseignera pas. La vieille parlait
Aux habitants imaginaires de la maison. Elle entendait
Les voix d’une existence qui aurait eu lieu si Panxoa
Avait vécu pour concevoir un fils et non pas cette garce
De Raïssa ! Le sang de Panxoa ne coule pas dans ses veines
Et tu le sais ! — Toi, tu ne sauras rien du sang de Cayetano !
Raïssa fuit les dialogues, les descriptions, les récits
Que les murs retiennent comme l’humidité
Et les condensations de l’air qui s’accroît d’insectes
Toujours plus beaux. Elle n’observe pas, se contente
De regarder, ne regarde rien en particulier, voit des rites
D’amour et des apparitions inévitables et vaines.
Ochoa, qu’elle écrit Oxoa dans les lettres d’amour
Qu’il ne lit pas parce qu’il ne sait pas lire, cet Ochoa,
Se méfie du couteau de Cayetano comme d’une maladie
Honteuse. Il arrive la nuit si la nuit est noire, sinon
Il ne vient pas et doña Cecilia maudit la lune
En se disant que ce n’est pas le même Ochoa qu’elle aime
Comme on aime ce qu’on ne possède pas facilement
Comme les fruits des arbres ou la tranquillité de l’ombre
L’été. La graphie de l’X lui inspire des crucifixions
Qui n’ont rien à voir avec les hallucinations de doña Pilar.
L’homme qu’elle condamne à la souffrance
N’a jamais été un enfant, d’ailleurs elle ne sait pas
Ce qu’un enfant serait devenu si elle l’avait aimé.
En attendant, elle évite sa propre nudité. Les miroirs
Ne la rencontrent jamais. Son ombre doit se coucher
À ses pieds sinon elle recherche la pleine lumière
Et ne trouve que le patio. Ces maisons étreignent
Bien des passions. Et quand on n’aime personne
À ce point, on y raconte la passion des autres,
Jusqu’au crime qui les élève à la hauteur du mythe
Devant lequel la justice s’incline. Si la porte
Est ouverte, le rideau arrête les mouches. La rue demeure
Rectiligne malgré les habitudes. On ne s’y perd pas
Comme dans les villes construites d’après le modèle
Occidental. Doña Cecilia connaît la ville et ses plaisirs.
On dit que le train de 7h 47 contient le meilleur de ses passions
Et de ses rites. — De qui parles-tu ? demande la vieille
Qui brise les brindilles de son feu en abondance. Parler
Avec les femmes ne peut pas finir par constituer le poème
Dont rêve un peu trop l’esprit inconstant de doña Cecilia.
— Tu écris ? demande son Ochoa quand elle le voit et qu’il
Ne la regarde plus. Il chanterait si elle l’exigeait. Il perd
Son temps avec elle parce qu’il n’attend plus rien de cet
Amour. Réduit à l’envers des miroirs, il n’existe presque plus.
On n’en devine même pas l’attente dans les mains
Qu’elle met au travail pour les occuper ailleurs.
Le même corps voyage avec Raïssa, mais il atteint
Les lieux de l’attente et promet de ne plus perdre
Le temps. — Je l’aurais tué de mes propres mains !
Crie-t-elle dans la cheminée. Sa voix retombe dans la cendre.
— Nous n’avons jamais tué personne, dit la vieille
Qui n’en sait rien et s’en mord la langue.
Au matin, doña Pilar était arrivée avec la nouvelle :
Ochoa était dans le lit de madame Constance.
Doña Pilar n’avait pas vu le lit mais des personnes
De sa connaissance avait assisté à l’entrée d’Ochoa
Dans la résidence des Buganvillas. Il était nu, obscène
— Si vous voyez ce que je veux dire — Doña Cecilia voit,
Elle voit la queue de l’homme et la fascination de Constance
Qui n’a plus l’âge de s’abandonner. Elle n’a pas soulevé
Le rideau. Elle ne se montre pas. Elle ne se montre plus
En cas de confidences. Elle n’a plus le visage patient
Des commères, d’ailleurs elle ne fréquente plus le lavoir,
Ce qui explique la lavadora et le linge qu’on ne voit plus
Sur la broussaille. — J’ai tué Ochoa, dit-elle dans le rideau.
Doña Pilar aurait crié sa douleur si elle avait cru
À cet assassinat. Un, doña Cecilia n’a pas trouvé la force,
Cette nuit, de tuer Ochoa. Deux, ce n’était heureusement pas
Le Christ. Soulagement de doña Pilar qui croit que le Christ
Couche dans le lit de madame Constance. Elle a bien vu
Elle-même la belle queue dressée hier matin, souvenez-vous,
Doña Pilar. Mais le Christ peut-il coucher avec sa mère ?
— Il couche avec leurs filles ! grogne doña Cecilia.
Il faut reconnaître que les apparences témoignent en faveur
De doña Cecilia qui connaît les hommes, ce qui n’est pas
Le cas de doña Pilar qui n’a pas hérité de cette connaissance.
Pour le moment, elles s’accordent à penser que deux hommes
Les tourmentent, que l’un est encore en vie, alors qu’il mérite
La mort, et que l’autre, qui ne vaut pas plus cher selon Cecilia,
Trahit le cœur et l’esprit de doña Pilar qui croit en Dieu
Comme la lessive et la poussière sont l’apanage des femmes
De ce monde. — Entrez, donnez-vous la peine, faites-moi cette
Faveur — et doña Pilar pénètre pour la seconde fois dans le patio,
Ne se souvenant pas de la première et doutant qu’elle y prît
Du plaisir. Mais ce n’est pas le plaisir qu’elle est venue chercher.
Cependant, un petit verre ne se refuse pas, ô Anis étoilé
De mon enfance qui ne suce plus les bonbons ! Assises
Sur le banc qui les rassemble le temps d’une conversation,
Elles ne comprennent pas que l’homme qui couche
Dans le lit de madame Constance n’est ni le Christ
Ni le berger. C’est un autre homme qui passe par hasard
Et qui par hasard fait l’amour à une femme qu’il ne connaît pas.
Raïssa le sait parce qu’elle a vu l’homme. Elle lui a même
Parlé. Mais ne parle-t-elle pas aux hommes comme
Si elle les connaissait d’avance ? Ce corps défraiera
La Chronique, pense doña Pilar en disant autre chose
De moins authentiquement véridique. Nous verrons bien,
Dit doña Cecilia, qui est qui. Nous le verrons, dit doña Pilar
Que l’idée d’un Christ aux prises avec le corps de la femme
Ne répugne pas, au contraire. L’aguardiente rutile
Dans son regard. Est-il vraiment temps d’écouter les oiseaux
Des branches ? Le berger finira par le couteau de Cayetano
Qui lavera ainsi l’honneur de sa fille et le Christ s’expliquera
Dans une religion nouvelle. — Vous êtes folle, doña Pilar,
Vous délirez ! — Je suis ce que je suis, pense doña Pilar
Et elle dit : Je suis ce que je ne suis pas et vous le savez !
À deux, elles contiennent le monde : l’homme qui se nourrit
Des filles de la femme, et le Dieu fait homme qui finit
Dans l’amour de la femme. Cayetano tuera le premier,
C’est donné. Et l’homme rectifiera la position de la femme
Pour ne pas changer grand-chose à la religion. Que peut-on
Espérer de l’homme qui est plus proche de Dieu que la femme
Qui n’est que l’explication de la croissance et de la multiplication ?
— Rien ! dit doña Cecilia de sa voix cruciale. Elle mord le cœur
D’une orange coupée en deux. — Nous n’avons pas fini d’en parler,
Dit doña Pilar qui se souvient en même temps de sa première
Visite. — J’agissais comme témoin, dira-t-elle plus tard
Elle ne le dira plus si plus rien n’arrive à sa foi.
*
* *
Les fenêtres sont denses. Réduisez vos murs à la fenêtre
Qui a le plus de chance de contenir les faits. Mescal
Ne s’y penchait pas à cause des sangles qui le retenaient
Au bord de sa vision. Sans le carreau que la mouche heurtait,
Il eût souffert d’agoraphobie. La rue s’achevait en point
Virgule sous les orangers. L’éclairage public sciait la nuit.
Voir le Christ sur le trottoir n’est pas donné à tout le monde.
Doña Pilar le poursuivait avec une constance de mâle.
Et la femelle Cecilia la suivait en arrachant des mots
Aux passants et aux gisants des devantures. Mescal grattait
Les meneaux. Il y avait des années qu’il grattait les meneaux.
Il creusait le plâtre mou derrière le radiateur avec la même
Sensation de n’avoir jamais été un autre que celui qu’il voyait
Quand on le montrait. — J’ai vu, dit-il aux flacons d’éther,
J’ai vu bien des ochoas dans mon existence ordinaire
Et je ne les ai rencontrés que dans le récit que la poésie
Fait à ma voix. On ne comprenait rien si on était son père
Ou sa sœur ou même un lointain cousin venu s’enquérir
De l’état des biens familiaux. J’ai vu, j’ai croisé et j’ai touché
Des hommes qui se croyaient des hommes parce qu’ils parlaient
Et que les bêtes ne parlent pas aux hommes. J’ai vu des bêtes
Qui se prenaient pour des hommes et d’autres qui valaient
Ce que vaut un homme quand il n’a pas connu l’amour.
J’ai grossi la réalité quotidienne dans la lentille de mes flacons
Et j’ai cru à des substances de remplacement. Ce que je dis
N’est pas fait pour être entendu ni compris. Qu’on n’écoute
Que ce qui se passe et je dirai la vérité telle qu’elle m’apparaît
Aux fenêtres. J’ai vu et je vois encore des hommes qui parlent
De ce qui arrive à l’humanité. Je n’en parle pas, je parle
De moi-même et des autres. Ma pensée contient tout entière
Dans un de ces flacons. Suspendu à la potence d’acier chromé
Par une couronne d’acier chirurgical, je pourrais marcher
Jusqu’à vous. Vous me verriez tel que je suis et vous auriez
Peur et pitié de cet homme qui n’est plus ce que j’ai été
Et qui sera ce que je suis. Une femme me ressemble.
Quelle femme vous ressemble à ce point ? Ô mes amis
Défenestrés, je ne vous vois plus que dans l’optique des flacons.
Le cuir de mon carcan sent le plâtre de vos mains occupées
Ailleurs maintenant que je n’ai plus d’importance relativement
À ce que je possède encore. Mon squelette est dehors tel
Que vous l’avez conçu et il satisfait votre ego de constructeur
D’hommes modulaires. Ma chair n’est que l’objet du désir.
Je voyais des cris. J’entendais des espaces criards. Je me ruais
Sur le bruit que l’existence produit quand elle s’étire. L’homme
Revenait avec l’espoir et la femme le quittait par chance.
Ce matin, il entend les femmes monter. Il en manque une.
Françoise les reçoit dans son boudoir. L’exiguïté les rend
Fébriles et Françoise en profite pour les raisonner de sa voix
D’enfant. On entend les roulettes d’acier à l’étage. Mescal
Se déplace sur un nombre croissant de roulettes. Elles acceptent
Le thé et les dattes. L’azahar les étoile. Tu diras à Mescal
Que je ne l’aime pas. Je voulais juste l’aider. Tu lui diras…
— Mettons-nous d’accord, dit doña Pilar qui frissonne
Sous la Croix. Les cuisses de doña Cecilia chuitent comme
Un ruisseau. On ne demande pas des nouvelles de Raïssa.
Madame Constance sera jugée pour avoir couché avec le Christ.
Ochoa le berger sera tué par le couteau de Cayetano.
On fera fuir les remplaçants. Total : un Christ rien que pour
Nous. Nous. Doña Pilar prononce le mot avec une nuance
De désespoir relatif au partage qu’elle ne peut envisager
De restreindre sans s’attirer les foudres de l’Église. Le thé
Ne contient que du thé. Et non pas l’inverse. Un flacon
Ne contient pas un flacon. Ce qui est inversement vrai.
Essayez, et vous verrez. Vous verrez ce que j’ai vu. Des hommes
Et des femmes qui perpétuent la misère du genre au lieu
D’y mettre fin une bonne fois pour toutes. Mais Mescal
Ne parle pas à travers le plancher. On le sent immobile,
À l’écoute, frissonnant à l’idée de comprendre ce qui
Peut avoir un peu de réalité. — Je l’ai frappée jusqu’au
Sang ! grogne doña Cecilia. Je le tuerai s’il recommence.
On a honte pour elle mais on se tait. Mescal pèse ce silence
Dans le paquet de nerfs qui lui sert d’instrument pour approcher
La juste mesure. — Comment imaginer que le Christ couche
Dans le lit d’une femme qui pourrait être sa mère ? dit
Gisèle. Mais C’EST sa mère ! minaude la Flores. Mescal
Connaît d’autres femmes. Françoise les connaît toutes.
Que vit-elle cette nuit-là ? Elle ne parle jamais d’elle.
Elle entre, vérifie, mesure, règle, mais jamais il ne la voit
Parler. Attention à l’interstice ! Mon œil s’insère entre
Les bords de la vision. La calvitie menace doña Pilar
Qui finira par ressembler à l’homme qu’elle n’a pas
Trouvé. Personne ne ressemble plus à celui qu’elle a
Perdu. Il y a aussi les épaules de doña Cecilia qui peut
Retrouver ce qu’on croyait avoir perdu. Il voyait deux seins
Dans le miroir. À cette distance, la caresse s’en prend
À l’idée. Le carreau ne peut pas être franchi facilement
En cas de plaisir. Ni la brèche qu’il épargne
Pour ne pas voir les pieds nus de Gisèle de Vermort.
Elles crucifieront une femme à la place de l’homme.
Qui, de Raïssa ou de Constance ? Qui, de la vierge
Ou de la climatère ? — Vous ne toucherez pas un cheveu
De ma fille ! s’écrie doña Cecilia, deltoïdes crispés.
Pauvre Constance ! Imagine-t-elle qu’elle paiera le prix
De l’inconstance ? Mescal actionne le moufle,
Se situant au-dessus du lit aux draps ouverts.
Un claquement annonce la descente. Nœud des jambes.
Les fils d’acier se détendent. Tu iras chercher de l’eau
Au puits puis la nuit tombera encore sur ton lit. Seau.
La poésie raconte ce qui s’est passé. Elle envisage
Sereinement ce qui va arriver si on ne fait rien
Pour que ça n’arrive pas. Voilà ma joie, dit Mescal
Au mur percé d’une fenêtre. Si je ne suis rien,
Que tout arrive et que rien ne soit oublié. — Encore
Un peu de thé ? Prenez tout le thé que vous voulez.
J’ai du thé à ne savoir qu’en faire. Mescal et sa poésie !
Elle éparpillait les pincées d’azahar au hasard de leurs mains.
Et elles les tendaient en riant. Mescal contracte sa vessie.
Les flacons sont reliés par des tuyaux translucides.
Mon regard suit ces chemins maintes fois croisés
Sans jamais les reconnaître. Les liquides giclaient
Les uns dans les autres. Si vous revenez, n’oubliez pas
Le guide. Il n’y a rien sous le récit. La poésie donne
Ce qu’elle sait. Ne lui arrachons pas ce qu’elle ne possède
Pas. Ce serait de la tragédie et nous manquons cruellement
De tragédiennes. Elles semblaient fuir dans l’escalier. Françoise
Ne les poussait pas. Elle prévenait de sa voix douce,
Qui une marche, qui l’écharde ou la toile d’araignée.
Dans le vestibule, elles prononcèrent d’autres jugements,
Comme si la marche brisée, comme si l’écharde plantée,
Comme si l’araignée n’avait jamais existé que dans mon rêve.
Nous ne devrions pas hésiter devant le mot qui arrive
Le premier. À la fenêtre ou dans les interstices. Chaque
Premier mot contient l’histoire de tous les autres.
Tu ne tomberas plus de la fenêtre ! On ne tombe qu’une fois.
Survivre est un enfer parce qu’il n’est plus possible de tomber.
Si vous avez à choisir entre la mort et l’immobilité,
Que conseilleriez-vous à celui ou à celle qui n’est pas concernée ?
La poésie se tait à l’heure des choix. D’ailleurs on ne choisit
Pas entre le néant et l’impossible. Les dés sont déjà jetés
Et nous n’y sommes pour rien. Françoise ferme la porte
D’entrée. La vie continue. Je ne sais pas qui je suis et
Je prétends le contraire parce que j’ai du sang à la place
De la pensée. Demandez aux bêtes. Interrogez vos animaux
Domestiques. Il n’y a rien que je ne sache déjà et rien
Pour expliquer ce savoir impromptu jusqu’à la lie.
*
* *
Le poème à faire appartenait à cette surface d’existence
Plus précaire qu’éphémère. Écrire n’était plus le moment
Et la paralysie la seule menace à prendre en considération.
Il s’adressait plutôt aux conséquences du chant. Et s’il
Chantait, un peu agacé par les mouches et la lumière,
Seules les femmes l’écoutaient et les hommes mesuraient
Le style. Gisèle lui avait conseillé de ne plus toucher
Aux ersatz, à ces succédanés de la mort qui selon elle
Empoisonnait leur existence commune. Mescal fournissait
La matière. Et lui, Fabrice de Vermort, comte des Pyrénées,
Pensait voyager dans un autre pays avec d’autres moyens.
Son admiration pour Cayetano n’avait pas ces limites.
Il vit le Christ et participa à la poursuite du berger. Il vit
Même le troisième Ochoa entrer chez Constance qui
D’ordinaire ne recevait pas les hommes, il en savait
Quelque chose. Il suivit l’homme nu jusqu’à la piscine
Puis se cacha comme un narrateur possible de ce qui
Pouvait encore arriver au texte à peine entrevu.
L’homme ne s’appelait pas encore Ochoa, mais il dut
Convenir que c’était le Christ que les femmes pressées
Imposaient à l’imagination de l’homme occupée à revivre
Le passé sans elles. Doña Pilar le suivait de près, depuis
La nuit, suivant cette trace de la seule douleur à envisager
Sans l’homme. Elle se posa sur lui comme une feuille
Arrachée au travail en cours et qui revient de la fenêtre
Avec des instincts d’oiseau primaire, sans cette énergie
De la première heure qui témoigne de la facilité
Et de la providence. Posée ainsi sur lui, sur l’immobilité
Relative qu’il opposait à une autre résistance du regard,
Elle l’invita au silence et à l’observation. Cette science
Le sidéra pendant une bonne minute, le temps pour le Christ
D’entrer dans le vestibule et de le traverser en diagonale
Jusqu’à la cage d’ascenseur qui se fendit d’un reflet d’acier.
— Il monte ! dit-elle. Il reçut cette bouffée de croyance
Au paroxysme du vertige inspiré par les substances
Complémentaires que Mescal dosait savamment à la demande.
Il était maintenant fasciné par le clignotement de l’ascension.
Ils passèrent en catimini sous les tamaris. Un oiseau
Se réveilla, pionceur gagné aux lassitudes. Veux-tu, mon prince,
Que nous en conservions le secret par le scellement étroit
De nos bouches dans la cire de la fidélité et de la pudeur ?
Nous aurons des presciences de grandeur et des joies d’automne.
L’oiseau caqueta à leur passage. Les redondances de mon texte,
Que le critique taxe d’itération, invitent à l’appréciation
D’un espace décrit par le texte lui-même. Il avait dit cela
Hier à des auditeurs médusés. — Nous n’avons pas le temps !
Dit doña Pilar en le poussant dans le vestibule où rien n’appa
Raissait, Raïssa. Il injecta une dose hyperbolique au silence
Traversé. Ce manque de retenue outragea la douairière. Fa
Brice ! — Je brisse avec les femmes. Continuons. Doña Pilar
Dit tout haut qu’il ne servait à rien dans ces conditions
Et que le mieux était qu’il disparût avant de provoquer un scan
Dale. — Je la’i ! Encoru ne ! Brice ! Ne brissez ! Nous arrivons.
La porte venait de se refermer. Constance accueillait le Christ
Pour le prendre et être prise par lui. — Vous n’avez pas de re
Ligion ! Vous, un comte de l’Europe ! Vous qui inspirâtes
L’Orient de Muhammad ! — Ceci est mon corps. Buvez-le !
Il exhaussa la substance sobrante. Mescal n’en manquait.
Il vendait les invendus, laudanum des faibles. Et sa télé
Expliquait le malheur par le massacre des populations.
Prends place, ô marquis de Carabas, carabin des byzantins
Et des surcroîts. Il me reste dix mille milliards de cités
Pour rien. Tout le contenu d’une ampoule scellée au feu
De l’apaisement prévu. Voici l’ordonnance en blanc pour
La prochaine fois. Me feriez-vous le plaisir d’actionner
Le moufle ? J’aime que mes yeux soient à la hauteur
De votre visage. Quand partons-nous ? Jamais, n’est-ce
Pas ? Nous n’avons jamais quitté cette chambre prévue
Pour la mort. Ils en détruiront la mémoire, comme on
Efface les traces cristallines du pendu. Je vous propose
Un mélange d’hallucination et d’orgasme. Ma chimie
Naît de l’interne et du faux. Goûtez à mes principes !
¡Chitón ! fit la veuve soumise à des glissements hiératiques.
Le Christ est cloué sur la femme. Elle lui arrache le cœur
Comme s’il lui appartenait ! Son oreille frémissait, médium
Des instants que la mémoire proposera vainement à l’espace
Du texte, un jour, là-bas. Elle était entrée en lui
Par l’intermédiaire de la chair. Il s’efforça de ne pas
Y penser. Ils formaient l’être nécessaire au témoignage.
Elle le brandirait avec éloquence, dosant les quiddités
Mirifiques. Ses jambes sont déjà mes jambes. Christ !
Elle ploya sous l’étreinte, comme une herbe à fleur
De l’eau, couchée par le vent horizontal de l’érection,
Parcourue des habitants des lieux, impassible et sommaire.
Gisèle n’y voyait pas d’inconvénient. Elle ne lui don
Nait que le miroir, le soumettant à cette étreinte plane.
En parlerait-il dans le chant qui suivrait cette attente ?
Partons ! fit doña Pilar. Elle en avait assez vu pour
Ce matin. Elle marchait à sa place, vive et précise
Comme il n’avait jamais su l’être dans les moments
D’angoisse nue. Elle utilisa sa propre bouche pour
Exprimer la douleur que Constance traduisait en termes
De plaisir. Il ne disait rien, trottinant derrière elle
Sur la plage. Il se laissa convaincre par des embruns.
Mescal l’avait prévenu. Tu te mélangeras aux autres
Avec une facilité inconcevable dans les circonstances
Plates. Il modifiait les dimensions à distance. Doña
Pilar marchait vite malgré la fragilité du cœur. Il
Mit les pieds dans l’écume de l’eau, à peine visible.
Je nais d’elle. Elle me communique ses malheurs
Physiologiques. Rien d’autres pour l‘instant et surtout
Pas les récits de sa poésie. Ils atteignirent le parapet
Dans l’exultation. Comment pouvait-elle croire
Que le Christ couchait avec sa mère ? Parce que,
Parce que et parce que le Christ ne donne pas de filles !
Elle délirait suavement, la veuve en goguette rituelle !
Il ne douta pas de cette Parque indispensable au récit
Que la poésie poussait en lui. Elle était sous sa peau,
Agile et percluse, folle et raisonnable, hâtive et minutieuse.
Rien de la part du texte sans ces méticulosités narratives,
Rien sans la hâte des chemins de traverse, rien sans la faillite
Et le triomphe, rien, absolument rien sans l’atteinte
Physique et la joie de l’instant. Porteuse de sa philosophie
Appliquée, elle le coltina aux nues de la rue qui s’éveillait.
Ne me pique pas, abeille des limbes ! Ne me communique
Pas l’analgésique ! Ne crie pas dans mon esprit ! Entre le cri
Et l’angoisse, j’aperçois la doublure des hallucinations
Et même de la transe. Il s’agit de l’alpha. — Pas de bêtise !
Dit doña Pilar qui s’emparait maintenant de son visage
Et le proposait au commerçant des seuils. Christ ! Christ !
Le visage répondait à une nécessité physique, comme la merde.
Il s’efforça de sourire. Don Felix Gálvez Bonachera agita
Son béret pour les inviter à le rejoindre. — Tu ne me
Croiras pas. Il disait le contraire, la croyant en substance.
Fabrice, qui était envahi au lieu d’envahir, expliqua
La déraison par l’angoisse, ne convainquant personne.
Il monta chez Mescal. Françoise gisait comme d’habitude,
Au lieu de dormir. Mescal le reçut avec aménité. — Vengo
En son de paz. Mescal accepta la proposition. — Regardez.
Raïssa se regardait. Fabrice grimaça. Le corps était porteur
Des traces d’une violence inouïe. Mescal mit son sexe
À la fenêtre, ne traversant toutefois pas le carreau qui était
Sa seule limite existentielle. — Il existe au moins un x
Dont je ne sais rien. Aidez-moi ! Fabrice empoigna le chibre.
— Comment avez-vous réussi à lui échapper ? En force ?
Je n’ai pas la force, dit Fabrice. Le cathéter plongea dans
Le méat béant. — Pissez ! Mais pissez, bon Dieu ! Ce qui
Réveilla Françoise. — On parle de Dieu en ma présence ?
Demanda-t-elle en entrant. — Le Christ couche avec Con
Stance, dit Mescal qui n’existait que pour la forme
Que le récit peut prendre dans les nœuds. Françoise
Était douce et vieille. — Je n’ai jamais aimé personne,
Mais j’ai beaucoup désiré. Comment mesurer alors
Le plaisir et le différencier de la simple accoutumance ?
*
* *
— Si ce n’est pas le Christ, dit Gisèle à travers le drap,
Qui est-ce ? — Comment veux-tu que je le sache !
Constance jaillit du lit comme d’une onde, vivante.
La citation l’atteignit tandis qu’elle traversait le salon.
Proie d’un décasyllabisme joyeux, elle entra dans l’eau.
On ne peut pas tout savoir, gloussa-t-elle. Gisèle
Quitta le lit avec moins d’intentions. L’homme
Regardait les premiers passants. On sentait l’odeur
Du pain et de la marée. Il buvait comme un chien,
Le nez dans une tasse grand modèle aux armes
D’Almería, une croix rouge et carrée. Elle fila.
Dehors, elle dut attendre que l’homme cessât
De la voir. Elle ne se retourna qu’une fois, contrainte
Au salut de sa petite main agitée de crispations.
Elle ne connaissait pas la caresse. Elle ne caressait
Que les projets et depuis longtemps, pas un seul
Qui ne concernât de près ou de loin la fructification
De ses biens dont Fabrice écrivait inlassablement
La chronique. Elle grignota un beignet et en donna
Quelques virgules aux chats. Les hommes voient
La femme avant de l’aimer. Ce ne sont pas
Des regards. Soupiraux des nictations du désir.
Elle prit à peine le temps d’avaler un café.
La mer imposait des oiseaux nouveaux comme
L’air. Elle aimait ces renouvellements quotidiens,
Mais n’en percevait plus l’indicible. Il y a un âge
Pour la poésie et un autre pour les narrations
Constructives. Mais les personnages disparaissaient
Comme ils étaient venus au cours de l’existence,
Sans explication. Ce qui demeure, vois-tu, c’est
Le commentaire. Nous en travaillerons ensemble
L’épitaphe ou l’épigramme, selon l’instant, selon
La pierre dressée, le terrrain conquis ou inévitablement
Traditionnel. Elle croisait des Mauresques bleues
Et noires. Sa main courait sur le marbre rapide
Des balustrades. La voix tranquillisait la vue.
Inquiétante et disponible, elle retournait au lit
Pour y croître avec les croyances et les superstitions.
Jamais il ne consentira à me laisser conclure.
Fabrice l’écouta. Commençait-il à s’intéresser
Au personnage qu’elle inventait parce qu’elle
Le découvrait ? Le Berger de Raïssa, le Christ
De doña Pilar et l’Homme de Constance ne font
Qu’un... — Dans ton esprit ! Sinon je serais ton
Homme. Or, je ne le suis pas. Je ne suis l’homme
De personne, pas même de cette femme que j’ai
Conçue. Il s’envola, oubliant sa tartine de pain.
Une femme ! Quelle femme ! Je veux savoir !
Il retournait chez Françoise mais ce n’était pas
Françoise. Elle l’aurait su. Elle savait si c’était
Françoise ou une autre de sa connaissance. Fab !
Pourquoi crier ? On ne crie pas au balcon. On pleure.
En tout cas on ne crie pas son nom. Personne
N’a besoin de savoir pourquoi il m’arrive de crier.
Il était trop tard pour trouver le sommeil. Elle but.
Rien n’existe sans ces concordances précises ni
Sans coïncidences pour émailler le récit en fleurs.
Seule, presque mélancolique, oiseuse et sommaire,
Voilà ce que je suis. Doña Pilar croit, Constance jouit,
Raïssa se passionne, Françoise devient Mescal
Quand Mescal devient Françoise, doña Cecilia
Nourrit Cayetano à la pointe du couteau, Flores
Compte les jours et je ne suis pas la septième.
Fabrice avait aimé sa douce folie. Que reste-t-il
De cette chanson ? — Il en reste la confiture,
Dit Constance dans le lit qu’elle ne quitte pas
Si l’Homme persiste comme les gouttes de rosée.
Une septième femme envenimait son existence
Et ce ne pouvait être qu’un personnage de roman.
*
* *
Le Christ avait trouvé son lait, comme un chat
Des murs et des fenêtres. — Tu ne veux pas me dire
Ton nom ? demandait la septième femme sur le perron
De sa demeure ancestrale. Il ne répondit pas, lapa, lapa,
Comme le chat qu’il devenait le matin quand le sein
Rentrait dans la chemise du rêve. Elle descendit une marche
Et le regarda laper dans l’écuelle dont elle tenait encore
L’anse. Brandissant le pain chaud aux lardons et à l’aïl,
Elle continuait de descendre vers lui et le téléphone
Sonnait, sonnait. Il se hâta, pompant, picolant, le lait
Dégoulinait sur son menton, il s’abreuvait de chair
Alors que sa religion le lui interdisait. Le walkman
Grésillait. Quel beau matin tranquille ! Des oiseaux
Invitent au vol. On se prend à rêver éveillé. Cette joie
Le comblait. La Femme ne s’impatientait pas et
Le téléphone sonnait, carillonait, dérangeait l’esprit
Qui s’en inquiétait, et les oiseaux décrivaient la géométrie
Du possible. On ne sait jamais avec l’air. Le téléphone
S’impatienta clairement et brailla. Clara ! C’est pour
Toi ! — Toi... elle existait donc pour elle-même.
Le téléphone se lança dans une explication obscure.
Clara sait le chant des femmes. Il acheva la dernière
Goutte et mordit le pain. L’écuelle clignota et vira
Dans l’air des oiseaux qu’elle ne connaissait pas
De première main, alors que tu savais jusqu’où
Il était possible d’aller. Tu t’inclinas cérémonieusement
Et elle te le rendit en souriant comme si elle voyait
Une pauvreté relative, de celles qui inspirent la relativité,
Une pauvreté qui sauve sans dénoncer, qui rédime,
Une pauvreté de riche comme dans les images
Des leçons de bonheur par la survie et jusqu’à l’éternité.
Elle répondit au téléphone avec la même voix.
Je le vois de ma fenêtre, disait doña Pilar. Si ce n’est pas
Le Christ, qui est-ce ? — Comment veux-tu que je le sache !
— Qui veux-tu que ce soit ? Qui d’autre si je me trompe ?
Pas un homme ne peut répondre à cette question, donc
C’est le Christ ! La Femme admettait une ressemblance
Avec les images. Le nez est celui d’un Juif. Première
Nouvelle ! Mais quelle langue parle-t-il ? À quel sein
S’abreuve-t-il, lui, l’Homme de tous les instants ?
Le téléphone se tut. Il se couchait. — Tu n’auras pas froid
Si tu t’habilles comme le veut le bon sens. Accepte
L’offrande d’une chemise et d’un pantalon. Pour les pieds,
Tu demanderas à une autre. Veux-tu en connaître d’autres ?
Méfie-toi des couteaux. Il n’y a pas d’hommes chez l’homme.
*
* *
L’Homme salua les ravaudeurs et descendit sur la plage.
Comme il s’éloignait, on se demanda s’il reviendrait.
Don Felix était à la fenêtre de sa maison d’été, lointain
Lui aussi. Doña Pilar le harcelait. De temps en temps,
Le visage de la douairière apparaissait sur son épaule,
Mouette tragique des attentes. — Tu ne peux pas
Le laisser partir ! Pourquoi les ravaudeurs semblent-ils
Si lents au travail ? Pas une femme parmi eux. Qui sont
Les femmes des ravaudeurs ? Pas un enfant. Le ciel
Blanc des questions à l’univers. Don Felix buvait
Un dé d’alcool accompagné d’un café brûlant.
— Tu ne peux pas le laisser s’enfuir sans explications !
L’Homme sortait de chez Constance qui l’avait
Accueilli ou qui s’en était servi pour satisfaire
Un instinct que don Felix connaissait trop bien.
Il ne retournait pas à ses montagnes. Il allait
Vers le Nord, suivant le fil de l’eau. Encore
Dix minutes et on ne le verrait plus. — Ça
Ne peut pas se terminer comme ça ! cria
Doña Pilar que côtoyait Gisèle et la Flores
Qui se rongeait les ongles pensivement.
Doña Cecilia aimait l’alcool et ne cachait pas
Son penchant pour l’éréthisme matinal, croyant
Ainsi en imposer à la douleur et à l’angoisse
Si légitime chez cette amante possessive.
Croire maintenant que don Felix a le pouvoir
De contraindre un homme à demeurer parmi
Eux relève de la folie des femmes. Il lève
Le coude et doña Pilar remplit encore le dé
D’argent qui porte le signe de la langue
En hébreux soigneusement ciselé depuis
Des siècles consacrés à résister à la disparition
Du sang des Gálvez. Le visage du magistrat
S’empourpre sous la pression du sang. L’Homme
Reviendra si c’est ce qu’il veut, sinon il faudra
Se résoudre à des hypothèses en espérant clairement
Qu’elles deviendront des principes de la nouvelle
Foi. Doña Cecilia frémit en entendant ces mots
Prononcés par un homme qui n’aime pas la femme
Pour ce qu’elle est. Il aime l’homme pour ce qu’il devient
À force d’espérance. Don Alfonso ricane dans le même
Alcool. Un miroir trahit l’obliquité de sa tête, oblique
Lui aussi le miroir, comme tout ce qui habite ces lieux.
Doña Pilar essuie la sueur de ses joues. — C’est
Inadmissible ! dit-elle et les ricanements se propagent
Comme les nouvelles bonnes ou mauvaises que colporte
Le vent. L’homme frappe l’eau avec un bâton, vous
Voyez ? Vous voyez comme il est tranquille ? — Si
C’était lui, dit doña Cecilia, je le saurais. Et la haine
Revient sur son visage noir, presque obscur à force
De ressemblances. — Encore un petit verre, propose
Gisèle en tendant le sien. Il y a deux stigmates rouges
Sur ses joues, suçons des prédateurs. Elle boit l’alcool
Avec une précipitation de chatte nourricière. — Constance
Ne viendra pas, dit-elle. Elle dit que ce n’est pas le même
Homme. Elle dit que c’est l’Homme. Elle dit qu’elle
Ne couche pas avec n’importe qui. À son âge on ne
Couche pas avec le premier venu. On couche avec de
Vieilles connaissances. Que sait-elle que nous ne savons
Pas ? — Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas Ochoa !
Grogne doña Cecilia. Je connais cet homme comme si
J’étais sa mère. Nous le tuerons un jour, don Felix,
Et nous serons garrotés sur la place publique, lui et
Moi, Cayetano et moi garrottés sur la place devant
Ce monde qui ne reconnaît pas ses saints quand
Ils s’annoncent si clairement, n’est-ce pas, Pilar ?
— Quelle confusion ! soupire Françoise qui arrive
À peine. J’étais la proie de la rue (vous me connaissez)
Quand il est apparu, avec sa couverture et son walkman.
La Clara, que nous connaissons tous, l’a reçu sur le seuil
De sa maison. J’ai téléphoné d’une cabine. J’ai crié
Dans le téléphone, en vain ! Cristus ! Cristus ! Tu es
La croix que nous portons ! Tu es l’enfant de la douleur
Et du crime ! Nous t’aimons comme hypothèse de travail.
La Clara m’a ri au nez, si je puis m’exprimer ainsi !
Son lait d’ânesse achevé, il a repris son chemin
Et je l’ai suivi, voyant la Clara rentrer dans sa niche
De statue. J’ai suivi l’homme que nous aimons ensemble
Et je l’ai perdu parce que je ne le voyais pas. Comprenez
Ce que vous voulez, mais je ne suis pas folle !
Je suis cette femme qui perd la trace de l’homme
En chemin. Ne m’en voulez pas et traitez-moi de folle
Si vous voulez à tout prix que je sois cette femme.
Un petit verre d’alcool me fera du bien. Merci !
— Mais cet homme, doña Pilar, cet homme que vous
Voyez mieux que nous, cet homme qui revient chaque
Fois que vous apparaissez, qui est-il ? Question de
Journaliste. — Si Ochoa est le Christ, glousse doña
Cecilia, que je sois damnée ! Des cristaux de sucre
Miroitent sur ses lèvres. Je tuerai Ochoa de mes
Propres mains de Cayetano ! Vous verrez comme
Je saurais m’arrêter de respirer sans votre garrot,
Don felix Gálvez Bonachera ! Comment osez-vous
Rompre ces larynx sans demander l’explication ?
Je vous haïrais si vous n’étiez pas mon juge !
Non, non ! dit Françoise, c’était le même homme
Mais ce n’était pas le même instant de bonheur.
Le temps est une facilité de langage, comme
Ces politesses qu’on cultive dans notre sein
Pour ne pas déranger l’ordre des jours qui pourtant
N’en ont pas. — Ravaudeurs ! Ravaudez ! On ne
Vous demande rien. Soyez les virgules des filets
Et que les filets soient le texte de vos poissons !
Dit Gisèle qui se souvient d’avoir été poètesse.
J’ai été ce que j’étais et je suis devenue ce qu’il sait.
—Tel est notre destin, soupire la Flores. Don Alfonso !
Méfiez-vous des miroirs ! La science s’y dénature.
Mais don Alfonso Gálvez Hoffman ne sait pas
Se débarrasser des miroirs qui envahissent l’envers
De son existence de chercheur et de praticien.
Don Guillén arrivait avec monsieur de St-Pé.
Je l’ai vu, dit Françoise Garnier. Je sortais de chez
Moi. Et elle raconta comment le téléphone avait donné
Son lait au sein du Christ que Clara poursuivait
Pour lui arracher son pompon. Monsieur de St-Pé
Baisa cette main et tendit la sienne aux autres.
Il est entré chez Pierre, dit-il, sachant très bien
Que la nouvelle était attendue. Comment ne pas
Entrer chez Pierre ? Les camés dormaient d’un
Seul sommeil, couchés sur le sable, enfants de la
Nuit. Chez Pierre, on ne pose pas de question.
Il fait entrer l’étranger et ne lui demande rien.
Il sert un vin de son pays, un vin noir comme la
Nuit, un vin capiteux et long en bouche, comme un
Jour sans pain, sans désir, sans rien. Un vin joyeux
Que les camés réclament et qu’il leur refuse, Pilar !
Espèce de reconnaissance. Espèce rituelle. Sans vin,
Nos verres sont vides et notre esprit s’éloigne de la
Chair. Pilar ! Cet homme ne nous reconnaît pas !
Libérez Thomas Folle ! Libérez Thomas Folle !
Mais Cayetano passa dans la rue, porteur d’espoir,
Et doña Cecilia sombra dans l’inconscience, Pilar !
*
* *
Revoir Pierre est une aventure du désir. Sa maison,
Nous le savons parce que nous l’avons déjà chantée,
Jouxte la plage où des camés finissent leur existence.
Ochoa, si c’est lui ce Christ nu sous sa couverture,
Entre dans le jardin par un sentier couvert de planches
De teck vernissées. Pierre n’a pas dormi de la nuit.
On se reconnaît, forcément. Les années atteignent
La perfection des ressemblances. La joie s’exprime
Facilement, sans une seule trace de ce désir viril
Qui a marqué l’enfance des deux hommes. L’un
Possède encore et s’accroche à son bien, cette maison
Que les camés dénaturent, il s’en plaint tous les jours.
L’autre ne possède plus rien. Il ne possédait pas
Grand-chose. Il n’a eu aucun mal à se séparer
Des objets du désir. L’autre ne croit pas que ce soit
Aussi facile, mais il accepte la différence, il y a
Toujours eu une différence pour les distinguer
Clairement l’un de l’autre. Ne pas dormir comme
C’est nécessaire est toute la tragédie de Pierre.
L’autre ne dit rien pour répondre à ce cri.
Le dallage lui rappelle la souffrance, il ne sait
Pas pourquoi. Le vin de Pierre est capiteux pourtant.
— Si tu es venu pour ne pas me voir, dit Pierre,
Ce n’est pas la bonne saison. Je ne vis que l’hiver,
Quand les camés remontent vers le Nord. L’hiver,
Je ne suis plus seul et la vie me sourit. Tandis que
Le soleil casse mon dos de taureau à la porte
De cette mort que je crains comme l’eau des rivières.
L’hiver, c’est presque le bonheur et la plage déserte
Reçoit mes offrandes érotiques. Je suis coquillage,
L’hiver. Je suis l’écume, la trace, la profondeur.
Sinon c’est l’été que les camés mettent à profit
Pour envahir ma sérénité et je sombre dans la colère
Pour ne pas nourrir mon désespoir. Leurs filles sont
Laides comme l’écorce, leurs enfants témoignent
De cette laideur en se jetant dans mes jardins
Pour y arracher les fruits que je destine aux oiseaux,
Pure beauté que je ne comprends pas parce qu’elle
Maîtrise le vol plané. Encore un peu de ce vin personnel,
Ne te gêne pas, tu es chez toi comme tu as toujours été
Ma meilleure idée. Cette enfance me traverse chaque fois
Que l’hiver annonce la fin de l’été, voix des tunnels
Auditifs, des plongées visuelles, de l’attrait pour le vide.
Les camés reviennent alors et me saluent comme on salue
Une vieille connaissance inévitable. Je ferme le portail
Avec la chaîne rouillée que les enfants secoueront la nuit
Pour m’empêcher de trouver le sommeil. Comment vivre
Sans cette part d’existence qu’est le rêve ? Cet autre lieu
Me manque, comme s’il existait et que je ne pouvais pas
Le savoir sciemment. Jamais je ne me suis senti aussi
Vaincu qu’à cet âge que j’ai vu venir comme le bout
De la route où nous rêvions ensemble d’un esprit coupé
À l’endroit où commence le rêve et où ne s’achève pas
Vraiment les jours. Nous sommes une conscience finie
Que le rêve introduit dans l’infini par la petite porte.
Ce que nous ne savons pas et ce que nous savons mal
N’explique pas ce que nous ne savons pas encore.
Ce vin, ami de toujours, est mon vin. Je veux dire
Que c’est ma vigne qui le produit. Je m’éreinte comme
Un triste sur cette pente caillouteuse, taillant la vigne
Ingrate comme si je ne lui demandais rien de grave.
Je suis seul comme il n’est plus possible de l’être.
Le chêne noir de ma bordelaise en témoigne ailleurs
Qu’ici où tu me vois propriétaire et fils de la terre.
Mais tu en sais plus que moi sur l’envers de la conscience.
Tu sais à quel point je m’embrouille quand ce n’est plus clair
Comme l’eau de tes roches d’abstème, ami de toujours
Que mon enfance reconnaît quand il n’y a plus rien
Qui ressemble à ce qu’elle sait encore de l’existence.
Ma maison serait la tienne si tu avais besoin d’une maison.
Ma nourriture et mon vin seraient ton corps si tu m’aimais
Encore. Mais je n’ai plus la tête aux croissances de l’être.
Je ne trouve plus le moindre chemin, immobile me vois-tu,
Et froid comme les murs de l’hiver qui m’enferme.
Il n’y a rien que tu puisses changer à cette tristesse
D’homme finissant. Nous n’avons pas aimé les femmes,
Erreur fondamentale de l’homme qui est une femme
Cachée dans la femme. Nous savions que la vie
Ne pardonnerait pas au vaincu. Il n’y a rien comme
Être dépossédé de l’héritage biologique. Je devine
La nuit comme si elle était la conséquence du jour.
Est-ce raisonnable ? Mais la nuit n’explique pas
Le jour suivant aussi facilement, aussi poétiquement.
L’obscurité est gagnée pour toujours, au croisement
De l’enfance et des voyages prometteurs que la maison
Inspire au coeur plus qu’à l’esprit. Ces mots que j’ai trouvés
Ne reviennent que pour ne pas être oubliés, Christ !
Des camés envahissaient mon existence, mon sable fin
Et mes gazons soyeux. Couchés comme des méduses
Échouées aux solstices, ils attendaient la magie du verbe
Et me reprochaient mes silences. Leurs filles nues
Accouchaient sans un cri. Des enfants menaçaient
L’intranquillité relative et des oiseaux interrogeaient
Le temps. Je suis cet homme que tu voulais oublier
Pour accroître ta part de rêve. Et voilà que tu entres
Dans ma maison, nu et pauvre, muet comme un insecte,
Gavé de femmes et de nourritures terrestres, assagi
Par l’aventure. Ta croissance est une leçon aux mots
Que je ne trouve pas pour t’accueillir dans mon lit.
Si j’avais un chien, je serais ce chien. Je suis oiseau
Parce que je ne possède pas de chien. Si j’étais chien,
Je ne toucherais pas au soleil, j’irais à l’aventure.
Mes os sont creux et je suis à peine plus lourd que l’air,
Ce qui explique des voyages immobiles, ma transe
Et le manque de femmes trahies pour d’autres femmes.
Je ne sais pas si tu reviendras ou si l’avenir
Nous réserve d’autres rencontres. Mais tu peux
Compter sur mon silence. Même les camés
N’arracheront pas ces écailles au poisson
Qui figure notre liberté. J’ai tracé hermétiquement
Les chemins de mes jardins, afin d’y égarer
Les camés et les docteurs de la loi et des principes.
Tu en connais les graphes, par habitude mais
Aussi par intelligence des lieux conçus d’avance,
On ne savait jamais. Comme il est doux d’être seul
Avec un homme qu’on n’épargne pas question enfance
Et héritage ! Tu te souvenais de la dernière raison
De se quitter pour le voyage et tu entrais dans la maison
Que t’avaient décrite les femmes couchées. Tu savais
Que je n’y vivais plus depuis longtemps. Tu venais
Chercher la trace de mon passage et tu interrogeais
Des camés médusés. Leurs filles te touchaient sous
La couverture et les enfants écoutaient les sonorités
Organiques de ton walkman. Le portail disparaissait
Dans l’herbe folle un moment verdie par les coulures
D’une existence savante. Les chemins croulaient
Sous les frondaisons de l’été. Il n’y a pas de maison
Au bout de ce court moment d’évocation véloce
Comme un vol en piqué. L’homme que j’étais
N’est plus, voilà tout. Tu rencontres mon aura
Quand tu aurais voulu me revoir. On t’explique
Les choses mais tu ne les comprends pas. L’été
N’est pas loin de s’achever. Des nudistes joyeux
Traversent les jardins en diagonale. Les camés
Se dénudent pour la circonstance, mais cette nudité
Offense la nudité pensante des naturistes qui plongent
La tête la première dans les cercles concentriques
Du bord de l’eau. — Christ ! Christ ! Je viens te chercher !
Pourquoi retournerais-tu en Palestine ? L’Espagne
Est la terre d’accueil de toutes les formes de l’enfance.
Laissons la liberté à la France et la chance aux Anglais.
Il n’y a pas d’Allemagne qui tienne ni d’Italie
Au Pausilippe. Ces îles que tu vois s’éloigner
Sont nos embarcations dans la Lune. Le taureau
Est une allusion au combat et non pas un combat.
La route est une proposition de route et non pas
Une route qu’il ne s’agirait que d’emprunter
Pour exister au voyage circulaire de la folie.
Ce sable, c’est de la lune en miettes, cristaux
Et éclats de coquillage, érosion et tournoiement.
Ces femmes sont les enfants des hommes
Et les hommes sont les femmes de l’enfant.
Le lit est une chance à ne pas laisser passer.
Pierre expliquait aux femmes qu’il ne reconnaissait
Pas les lieux, mais qu’il les aimait parce qu’ils
Lui parlaient aussi clairement que l’eau des roches
De l’enfance. — C’est donc toi ! lui ai-je dit.
Toi, mon ami de toujours, ma souvenance
Érotique, mon avenir de femme. Je reconnais
Ta barbe et tes oreilles. Tu chassais les oiseaux
Avec une précision de lame de couteau sans
Les mains de la femme trahie superbement
Par l’homme que nous ne serions ni toi ni moi.
Je lui ai dit ce que je pensais de cette manière
De revenir uniquement pour créer un effet
De surprise. Il a bu mon vin, qui n’est pas le meilleur,
Vous le savez, et il l’a trouvé assez bon pour ne pas
Le recracher dans les mains que je lui offrais pour la
Circonstance. Pierre était fou de joie et les femmes
Le croyaient fou de raison.
Gisèle retourna chez elle
Et demanda à Fabrice de lui caresser les seins.
— Pierre ? disait-il. Pierre connaît cet individu ? Mescal
Le connaît aussi mais ce n’est pas le même souvenir.
Que sais-tu de ces complications romanesques, femme !
*
* *
Aliz et Néron était deux poupons de chair rose et joyeuse.
On les voyait jouer aux osselets véritables que le berger
Leur donnait s’ils le lui demandaient. — Voici les petits
Baigneurs, roucoulait Gisèle si votre regard s’interrogeait
Sur la présence de ces deux angelots de porcelaine crue
Au milieu du corral de sable rouge. Le berger s’annonçait
Par sa houlette fourrageant les buissons à la recherche
Des asperges sauvages dont l’omelette envahissait
Bientôt vos narines sensibles à la nourriture des hommes.
Un ancien bassin d’irrigation avait été transformé
En piscine et les enfants y pataugeaient dans dix
Centimètres d’une eau limpide car la comtesse
Craignait la noyade et les maladies infectieuses.
Le berger Ochoa pouvait voir à quel point l’homme
S’ennuyait à la fois de sa femme et de ses enfants.
Il buvait de l’anisette sous l’auvent de bruyère,
Agacé par les insectes et peut-être tranquillisé
Par les montagnes dont il parlait souvent avec
Science et poésie. Ochoa descendait pour boire
Lui aussi. Il buvait debout, refusant toujours de
S’asseoir, invitation que le comte n’épuisait pas
Malgré la colère d’Ochoa qui montait comme
Les tournoiements noirs et rouges de la tempête
Qu’il était toujours le premier à annoncer.
La femme surveillait les enfants du coin de l’oeil,
Dérangée par une autre femme dont elle fustigeait
Gaiement les bavardages ou par un homme fatigué
Des silences du comte qui pouvait durer jusqu’à
La fin de la nuit. Ochoa vivait seul et presque nu
Dans sa maison de planche et de caillou, belle
Demeure des Seuls, des Oubliés, des Inconsolables
Et des Tristes, peuple de son existence sans amour
Autre que celui qu’on lui donnait pour compenser
La misère de ses revenus. Les putains vivaient chez
Elles, il n’y avait plus de bordel depuis que la morale
Avait balayé la dictature. On le voyait aller et revenir,
Et son peuple le suivait, farouche et désordonné,
Enclin au vagissement plus qu’à la vocifération.
Dans la bruyère de ses toitures, on trouvait le repos
Des bêtes un peu précaire. On n’y montait pas
Avec lui, même si l’invitation était une menace,
Car l’homme qu’il était ne pouvait pas oublier
La femme qu’il n’avait pas connu et qui lui manquait.
Gisèle s’embrouillait dans le flux des notations.
Elle posait une croix sur les mots communs aux phrases
Et les appelait des répétitions si le comte réclamait
Sa pitance. Les enfants revenaient avec les brisures
De leur chair cassée aux angles sommaires de la piscine.
Elle ne les chassait pas en présence du père et ils
Le savaient, en profitaient, en riaient avec elle jusqu’à
En devenir hermétiques et savants. — Ne jouez pas
Avec la patience de votre mère, conseillait le comte
Passablement taxé d’anisette et d’olives piquantes.
Ochoa entendait le mot patience et il songeait aussitôt
À l’impatience des bêtes qu’il connaissait de toujours,
Une impatience de femme qui n’a pas de temps à perdre
Avec les instances d’un désir à la fois clair et à la teneur
Si variable qu’il pouvait paraître obscurément installé
Dans ce corps solide qui sentait la poussière des chemins
Et la crasse de l’attente et des éjaculations nocturnes.
Aliz est une petite fille qui ne fait plus pipi au lit. Néron
Inonde sa couche depuis toujours. Il y a une odeur
De bergerie dans leur chambre commune éclairée
Par le plafond ouvert. Ochoa avait déplacé cette dalle.
Il la déplaçait au premier jour de l’été, pas avant,
Au prix d’un effort inimaginable et surtout
Inexplicable. Gisèle voyait l’homme sur le toit, ripant
Sur le gravier et jurant en grattant la terre grise et dure.
L’interstice le tranquillisait. On voyait la lumière
Se répandre sur le lit commun aux deux enfants dont
L’un pissait et l’autre n’en parlait pas parce qu’elle
Ne désirait pas cet affrontement inutile. Ochoa ripait
Encore et la dalle était remplacée par un carré de lumière.
Le gravier et la poussière étaient balayés par une femme
À l’échine de vache, elle qui n’avait jamais vu de vache
De sa vie. Les enfants connaissaient les vaches de leur pays
D’arbres et de pluie. Le femme retournait d’où elle venait
Et Ochoa buvait une anisette fraîche, debout comme
Un arbre, repoussant l’invitation à s’asseoir, refusant
De parler des sujets importants comme la politique
Et la place de la religion dans l’existence. Il amenait
Les olives que les enfants ne mangeaient pas parce
Qu’elles piquaient. Les olives étaient amères ou piquaient,
Il n’y avait pas le choix dans la maison d’Ochoa où
Personne n’entrait que son peuple de crasse et de douleurs
Acquise au long d’une existence de travaux des jours
Et de nuits sommaires comme le Droit à cette même
Existence. — Ce n’est pas la misère, disait le comte.
Il est propriétaire de la maison de son père, n’a perdu
Qu’une parcelle de cet héritage, retrouvera son chemin
Une fois passée l’amertume inspirée par la jeunesse.
Gisèle voyait mal cet homme vieillir sans sa colère.
Elle lui soumettait l’agitation constante des enfants
Qu’il ne jugeait pas comme elle aurait voulu qu’il
En parlât. Il revenait avec une bête blessée sur le dos
Et les enfants plaignaient la bête sans se soucier
Des souffrances de l’homme. La curiosité l’emportait
Sur la pertinence. Et le regard noir d’Ochoa le loup
Renvoyait la colère au diable. La comtesse frémissait
Et ordonnait aux enfants de ne pas poser des questions
Sans réféchir au moins un peu aux réponses. Ochoa
Connaissait toutes les réponses. Il aurait pu commencer
Par là, mais la terre est dure aux bêtes et par conséquent
Aux hommes qui la possèdent et la travaillent comme
Des bêtes sous un soleil annonciateur de l’enfer.
Quand Ochoa sortit nu de sa maison et qu’il se couvrit
De cette immonde couverture qui avait servi de tapis
Au chien sans voix, la comtesse était à la fenêtre,
Et il n’exprima aucune colère. Il ajusta ses écouteurs
Et descendit. Sa belle queue se dressait à l’oblique.
Gisèle ferma les yeux et pria. Le comte roupillait
Comme un oiseau dans son nid, le nez dans les coussins.
Quand elle rouvrit les yeux, la vision avait disparu.
Elle reprenait à peine sa respiration quand Ochoa
Réapparut sur le chemin, descendant et suivi par le narrateur
Qui se cachait derrière les arbres. Elle faillit l’appeler.
Mais les enfants dormaient comme des santons
En chocolat. Elle les caressa sans les réveiller. La nuit
N’en finissait pas. Le chien s’était tu, habitant du seuil.
Elle n’avait pas entendu les bêtes frémir elles aussi.
Puis la nuit recommença, interminable et concise,
Ajoutée comme le jour mais sans l’estimation
Exacte de sa fin provisoire. Le corps flagellé
Par l’attente, elle ne chercha pas le sommeil. Des rêves
S’amoncelaient, exutoires et vains. La petite queue
Du comte frémissait dans l’air moite, proie des mouches.
*
* *
Il faut dire que Ramirez, Serafín Antonio Muñoz
Ramirez, fils légitime et frère infidèle, le Ramirez,
— Il faut dire que Ramirez n’a pas de cervelle.
Il a beau parler de celle des autres, en mal,
Pour la faire voler en éclats au coup de feu
De ses expéditions canoniques chez les autres,
Il a beau tremper son porte-plume dans l’encrier
Et rédiger la chronique véridique de ses contemporains
Les moins chanceux et les plus discutables,
Il a beau se tenir propre et veiller au regard
Des femmes qu’il ne possèdent pas même
Quand il tente de marchander leur délinquance,
Il a beau posséder les biens de l’homme établi
Dans la société qu’il a le devoir de maintenir
Au niveau de la simple relation marchande
Et des principes qui établissent les fondements
Des contrats — Ramirez est tout de qu’il y a
D’imbécile, d’archaïque, de demeuré et d’inférieur
En amour à tous ceux qu’il jette en prison à grands
Coup dans le dos. Ramirez s’en prend aux entrejambes,
Ne ménageant pas la couille ni le clitoris, instituant
La raclée comme moyen de pression et de justice.
Ses collègues redoutent le témoignage des murs
Mais leur silence laisse faire Ramirez qui tire
Des coups de feu sur les mouches au-dessus
De votre tête de petit voyou ou de grande bête.
Voyou, il l’est lui-même dans un certain sens,
Et bête, il ne fait pas honneur aux animaux.
C’est un homme de droite, un ennemi de l’art,
Un soldat de Dieu, un antirépublicain, un saint.
La cervelle des mouches est peu de chose, il faut
En convenir avec lui sous peine de soupçon.
Il ne fait pas bon être soupçonné par Ramirez,
Même si on est un compagnon de route, même
Le Chef se méfie de cette grandeur qui fait les hommes
D’État et les grands généraux quand l’occasion
Se présente. Certes Ramirez n’a jamais tué personne
Et personne ne peut se vanter de lui avoir fait peur.
On signale quelques blessures profondes, une possible
Mutilation d’un principe fondamental de l’esprit,
Et la ruine de quelques connaissances indispensables
Chez les victimes de son zèle. Rien de bien grave
Il faut en convenir. On a beau aimer l’existence,
On a beau se tuer à faire des enfants aux femmes,
Et les femmes ont beau demeurer des femmes dignes
De ce nom, il n’est pas facile d’écouter les cris
De cette Espagne qui joue à la Démocratie comme
Elle a joué avec l’assassinat de son passé ou pire
Avec les différences de race et de convictions.
Si l’on n’est que le fruit sur l’arbre, si l’été
De l’existence ne promet rien de bien facile
Ni de réjouissant au moins une fois l’an, si l’enfant
Est porté et veillé parce qu’il n’y a pas d’autre explication,
Si l’attente est remplacée par les travaux et les travaux
Par une automobile et un appartement, si les études
Des enfants se limitent à l’apprentissage d’un métier
Qui représente une nette amélioration des conditions
D’existence, si toutes ces conditions sont réunies,
Et elles ne le sont jamais qu’imparfaitement, alors
Ramirez est un homme juste et sincère et sa chanson
Ne contient que la semence des futures nations, sorte
D’Islam que la Chrétienté réduite à néant par les rois
D’Europe appelle quelquefois de ses voeux parce que
Quand on est pauvre on se sent des affinités avec la religion
Et on n’est pas dupe des rois ni des princes du capital,
On sait parfaitement que Ramirez est un serviteur
Et que moins on a affaire à lui et à ses principes,
Mieux on se porte du côté de la tranquillité et même
Du Bien sans quoi la vie n’est que la litanie
Du Mal et de la Misère, croissance maîtrisée là-haut.
Toute société, qu’elle soit établie en nation ou en horde,
Trouve son équilibre dans l’eau : pn — pm = ρgh.
Mais il faut aussi compter avec la profondeur, celle
Des idées qui forment le lit de la volonté, comme en France
Et aux États-Unis d’Amérique par exemple, valeurs
Héritées et non pas admises par pure spéculation
Touristique. La Démocratie ne créera aucune autre
Démocratie, elle inspirera des imitations et il faudra
S’en contenter. Mais après combien de combats livrés
À la foi et à ses redoutables théories du savoir et de l’art ?
Ramirez ne sait pas que l’Espagne est une imitation
Et il doute que l’Arabie en devienne une tôt ou tard
Dans les mêmes conditions d’Histoire et de raison.
Il établit que la race est un principe qui explique
Les comportements, par exemple la duplicité
De l’Oriental et la vigueur au combat de l’Occidental.
Jamais il ne lui viendrait à l’idée que l’Espagne
N’est pas un pays occidental. Il sait que son sang
Est impur et lutte contre cette salissure de l’Histoire
Avec une cruauté de femelle qui ne veut pas sevrer
Ses petits. Il faut dire que Ramirez n’a pas de cervelle.
Il a beau s’échiner à démontrer le contraire, il est bête
Et asocial, dangereux et lâche jusqu’à la trahison,
Sa main tremble de retourner au garrot, mais il y pense
Quand il voit ces peuples d’Afrique traverser son territoire.
L’Afrique parle du Mal et de la Misère ici même
Avec l’accent de la vérité et il n’y a pas un seul écrit
Soi-disant sacré pour dire le contraire. Ce n’est pas
Le monde de Ramirez qui s’écroule, c’est le destin
Des hordes d’alimenter les démocraties. Ramirez a beau
Ne posséder qu’une cervelle d’idiot congénital,
Il comprend que plus rien ne changera, que tout s’est joué
Et qu’il ne reste plus qu’à souhaiter que les grandes nations
De ce monde sautent sur leur arsenal atomique ou que Dieu
Ouvre la terre sous leurs pieds. Cette idée de l’abîme
Destiné à changer le monde ravit quelquefois Ramirez
Qui ne la trouve pas bête, au contraire. Il regarde les Noirs
Et les Maures passer devant le Cuartel et il se dit
Que l’Espagne est le juste milieu. — Dieu, ouvrez la terre
Et que les grandes nations soient anéanties par la catastrophe
Et que l’Afrique disparaisse aussi, et l’Amérique des Indiens,
Et la Chine et l’Inde des Atlantes. L’Espagne est le berceau
Du monde. Nous avons attendu trop longtemps. L’enfant
Demande à courir de ses propres jambes. Dieu ! N’attends
Plus le dernier moment pour décider de notre sort. Choisis
Avec nous, hurle Ramirez devant son miroir. Mais la solitude
De sa chambre ne renonce pas aux femmes et il téléphone
À Clara qui s’y connaît. Il n’y a rien comme une femme
Pour donner à l’homme le sentiment qu’il comprend tout
Ce que la terre et l’existence lui disent du matin au soir
Et du soir au matin, alors que derrière les barreaux, fers
À béton peints en vert criard, on se plaint mollement
De la promiscuité et du peu de chance de ne pas recommencer.
Ramirez attend la femme. La nuit s’achève dans la lumière,
C’est son destin de non-objet. La nuit eût été un objet,
Il l’aurait prise dans ses mains pour lui demander son nom.
Mais la nuit est une disposition de l’Univers en expansion,
Et Ramirez ne le sait pas. Il a beau ne pas avoir de cervelle,
Et on a beau se priver de le lui dire pour l’offenser d’abord
Et pour que la vérité soit, le jour est une promesse
Que personne ne tiendra. Don Felix Gálvez Bonachera
Arrive avec la patrouille qui ramène Thomas Folle
Et Ochoa qu’on prend pour le Christ. Ramirez ouvre
Deux cellules contigües et attend. Don Felix est moins
Bête que lui, il le sait et ça le rend fou de jalousie.
*
* *
*
— On te demande si tu as vu ce qu’il t’a montré !
Néron riait comme un fou. Le magistrat voguait
Sur sa chaise. Un verre d’eau rutilait avec les mouches.
— Il n’a rien montré, dit Aliz, ou alors je n’ai pas vu.
D’ailleurs Néron n’a rien vu non plus. — Tu dis ça
Parce que c’est ton ami ! grogne Ramirez qui tient
La machine à écrire. — Elle croit encore que c’est
Un ami, dit don Felix Gálvez Bonachera. Un ami
Te montrerait-il ce qu’il est honteux de montrer ?
Néron n’en pouvait plus. Il riait comme un fou.
Don Félix Gálvez Bonachera l’avait traité de petit
Idiot de sa mère, une manière comme une autre
De tempérer sa pensée à l’égard de ce garçonnet
Qui « trouvait ça marrant après tout. Un ithyphalle
N’a jamais fait de mal à personne, » avait dit Fabrice
Sans vouloir offenser l’Espagne. Ramirez avait tapé
Cela. Il avait prévenu : — Je tape tout, c’est la règle.
Don Felix Gálvez Bonachera redoutait ces longueurs.
Il préférait le marivaudage des aveux à la rigueur
Des interrogatoires affectés par l’imbécillité du garde
Civil faisant office de secrétaire en ces jours de disette
Sociale. — Si tu n’as rien vu, dit le policier, tu mens !
Aliz savait très bien ce qu’on faisait aux menteurs
Dans ce pays étranger dont elle n’aimait que le soleil
Et les chats. — Si tu le sais, pourquoi mens-tu ? Les chats
Habitaient dans les fenêtres. Elle les nourrissait et Néron
Les agaçait. Ochoa n’aurait pas montré sa queue de loup
Si la nuit ne les avait pas réveillés. La nuit veille et réveille.
Un magistrat qui a vécu tant de témoignages intermédiaires
Devrait le savoir, mais la Loi ne parle pas de la nuit,
Elle n’évoque que les jours et les prisons, les travaux
Et les contrats, l’identité et la passion. Ramirez était trop
Bête pour comprendre ce que le magistrat ne comprenait
Pas lui non plus. Néron pouvait voir les prisonniers
À travers l’interstice que la porte ouvrait dans la chair
De la lumière. Cette fois, il n’hallucinait pas facilement.
Thomas Folle racontait comment il avait mis le feu
À son autobus. Il avait vu les chats fuser comme des étoiles.
— Vous auriez pu provoquer une explosion, dit Ochoa.
Ils étaient assis derrière la grille verte, les mains parlant
Ou se plongeant dans le silence têtu de l’innocence
Aux mains pleines. — Si tu es le Christ, dit Thomas Folle,
Pourquoi recommencer ? N’as-tu pas assez souffert pour nous ?
— Non, dit Ochoa. Je ne suis pas le Christ. Je lui ressemble
Chaque fois que je m’abandonne. Qui est cette fille ?
Tu devrais le savoir. Elle était fenêtre la nuit et chat le jour.
Elle cherchait l’eau de la rivière sous les cailloux.
Les animaux sortaient de la terre et tu expliquais
Pourquoi. Il n’y a pas d’animal sans cette frayeur au bout
De la nuit. Je me réveille parce que je ne dors pas.
Remontons jusqu’à ce que je sais de la source et taisons
Nous devant ce silence. À la croisée des eaux, un moulin
Abrite les essais de fornication de l’enfance qui atteint
La maturité par cette porte étroite. — Pourquoi le Christ ?
— Demande-leur. Ces femmes attendent ce que l’homme
Renouvelle. Paroles d’homme. Les ailes du moulin, brisées
Par le vent et les insectes, abritent des oiseaux bleus
Que tu appelas des chasseurs. Cette abstraction séduisait
La femme. Puis le mur du barrage impose ses espaliers
De roches grises et ses arbustes aromatiques. On se sent
Petit au pied de cette construction, levant la tête pour apprécier
Le tonnage et l’ampleur des travaux. Des camions, une
Quantité incroyable de camions circulant jour et nuit
Et les hommes ont dressé ce monument d’utilité publique,
Ce qui ménage l’esprit quand on songe à l’orgueil
Qui préside d’ordinaire à ses constructions monumentales.
Puis le chemin si dur à refaire jusqu’au-dessus du lac
Qui emprisonne à jamais un peuple aujourd’hui déplacé,
Remplacé. — Mon nom est celui d’un loup solitaire
Et cruel. Écris-le avec un X, ma poule. Fais-le sonner
Dans ta bouche-moulin à paroles. Et descendu au bord
De cette eau morte, il fallait se contenter de la vision
Des algues. Ces reflets d’argent, ce sont les poissons.
Et cet or qui ne se laisse pas regarder en face, c’est moi.
Moi dans la pureté d’un instant de croyance,
Moi au temps où cette terre était la mienne et celle des autres.
Il n’y avait que moi et les autres. Et les animaux tranquilles.
Il y avait aussi ce qu’on pouvait savoir, entre les mots,
Il y avait un infini d’autres mots et tout était tranquille.
La rivière est un fleuve, ma mie. Si tu ne vois pas son eau
Couler comme le sang hors de sa raison, tu ne ne vois rien,
Tu vois ce qu’on impose à ton esprit, tu vois des hommes
Qui appartiennent à l’homme et non pas à la terre. Tu vois
Des villes peuplées d’étrangers à l’homme et des rues
Traversées de femmes pressées d’en finir avec le jugement
De Dieu. Ici, tu pourrais voir l’homme et la femme,
Non pas unis mais parfaitement ressemblants, parfaitement
Équivalents. Cette eau qui s’arrête et que l’évaporation
Et l’immobilité attisent comme le feu qui couve sous la cendre,
Cette eau témoigne de l’homme-femme et de l’enfant
Que tu es. Je me souviens maintenant que tu le dis
À ces magistrats aux larmes de crocodile, je me souviens
De ma promesse d’un sermon sur la Montagne : Riches,
Vous périrez par le feu. Discours de riche, je sais. Mais
J’y crois, ma mie, j’y crois comme si Dieu pouvait encore
Exister après la mort. Si je n’étais pas si pauvre,
Et si la maison de mon père avait un sens, si ma vie entière
Était un chant et non pas une histoire, ma mie nous nous
Aimerions sans savoir qui de nous est la femme, qui l’homme
Et pourquoi l’enfant. Mais la terre ne se nourrit plus
De ses animaux ni de son eau, la terre métallique s’oxyde
Au lieu de prendre le feu promis par l’atome, la terre
N’est plus qu’une anecdote probable entre toutes les anecdotes
Dont l’univers s’accroît inintelligiblement. Nous descendions
Alors, l’esprit menacé d’inconstance, et elle reconnaissait
Le chemin. Nous possédons aussi un pignon de roche
Jaune et rouge qui s’avance dans la vallée. J’y construis
Un temple sans savoir qui en sera finalement le locataire,
Dieu ou moi ? Ici, le vent peut se montrer viscéral.
Des asperges nourrissent l’instant. Des feux-follets
Embrasent l’herbe. On dit que cet endroit est maudit
Depuis qu’un homme s’y est pendu. Voici l’arbre
Et la branche, voici la prétendue mandragore et ceci
Est l’ombre que le mort projette sur notre chance
De survie. Je sais, je sais, c’est compliqué et tu voudrais
Comprendre. Alors je te pousse dans le chemin le moins
Propice aux découvertes et tu te laisses prendre comme
La chienne que tu es. Homme et femme nous sommes
Et ne serons jamais. Mon cri n’effraie que la chauve-souris
Qui détale dans le ciel. Nous témoignerons des circonstances
Le moment venu. Sur le toit de bruyère et de pavots, les enfants
Étudient cette science naturelle avec un naturel étonnant
De la part d’enfants qui ne savent rien de toi, ma mie.
Mais ce sont les tiens et il faut leur expliquer que l’amour
Et le plaisir ne font qu’un sinon la femme est un homme
Et l’homme une femme, ce qui est contraire aux lois
De la nature et par conséquent du dieu qui la renouvelle
En même temps que notre destin de tragédiens tués
Par les poisons de l’existence et les coups d’épée
Dans l’eau. — Vous n’avez rien vu, il ne s’est rien passé,
Nous allons nous amuser à faire peur aux bêtes qui sont
Bêtes et aux hommes qui les conservent comme des
Photographies. Ils venaient à toi, ma mie, et tu les aimais.
Ma maison sentait la cendre de l’olivier et la sueur
De mon front. On y buvait pour ne pas oublier.
*
* *
Doña Pilar Gálvez Bonachera avait vu le comte Fabrice
De Vermort creuser la terre du chemin en pleine nuit.
Personne ne demande ce qu’elle faisait à cet endroit
Elle-même en pleine nuit. Nous ne le saurons pas
Parce que personne ne le demande. Elle traversait
Une nuit rose et noire et la lune éclairait le chemin.
Nous ne sommes pas loin de la maison d’Ochoa.
Fabrice creuse avec une pelle, ânonnant car ce n’est pas
Un homme de peine. Elle le voit creuser, c’est tout.
La lune n’est pas complice à ce point, doña Pilar.
Elle voit la terre s’accumuler mais ne voit pas le trou.
Puis Fabrice rebouche le trou et tasse la terre.
Il s’en va, sans lumière et en silence. La maison
D’Ochoa trahit une lumière jaune mais impossible
De savoir si c’est la lumière ou l’attente, impossible.
Doña Pilar attend une heure, assise sur la murette
D’une aire de battage. Elle attend sans savoir ce que
La lune lui réserve. Cette lumière est celle des fous,
Doña Pilar le sait depuis longtemps, depuis l’enfant
Qu’elle a été pour ressembler aux autres, l’enfant
Dont on disait qu’elle était plus fragile que les autres.
Il n’y a plus cette fragilité dans le regard de doña Pilar.
Elle est dure au regard comme à la caresse, éprouvante.
Attendre est une habitude de l’impatience. Il y a toujours
Une nuit pour attendre et un lendemain pour les narrations
Du bien acquis. Si vous la voyez en route vers l’extérieur,
Vous ne croisez rien qui lui ressemble. Il faut du vent
Et la rare pluie d’été pour réveiller ce visage ingrat
Et pourtant beau de ses ravissements vésaniques.
Il faut une secousse électrique de feu-follet pour
Réveiller cette âme égarée au pays des hypothèses
Et de la foi qui s’ensuit sans la moindre querelle.
Le vent est utile à la passion quand il s’essouffle.
Une heure passe avec les oiseaux cachés. Une heure
De pensées et de petites sensations qui établissent
Les conditions du recommencement, car ce n’est
Pas la première fois que doña Pilar recommence
Ce qui n’a pas clairement eu un commencement,
Ce qui se retrouve sans possibilité d’égarement,
À une distance considérable des bonnes intentions.
L’immobilité des choses augmente la nuit d’un cran.
Elle ouvre le trou et ne trouve rien. Ses mains
N’ont pas exhumé le corps du délit. Elle les insulte,
Ces mains qui n’ont servi à rien une fois de plus.
Elle crache dedans et recommence jusqu’aux racines
Qui écorchent ses mains. Il faut la roche, à trente
Centimètres de profondeur, pour arrêter cette folie
Qui consiste à creuser à l’endroit même du soupçon.
Elle demande à la nuit un peu de sa lumière, en vain.
La lune se couche dans un eucalyptus, corne de vache.
Voir est un combat contre l’obscurité si les conditions
Du mal sont réunies : l’attente dont on a déjà parlé,
L’angoisse lourde des paupières, la paresse des mains
Et l’écartement des jambes qui croissent dans la terre.
Examinant de plus près la roche mise à nue, elle voit
L’or d’un anneau, virgule d’éclat dans la motte noire.
Mais ce n’est que son anneau, celui qui porte un rubis
En souvenir de la tache de sang nécessaire au veuvage,
Taureau d’or et d’ombre couché dans le lit commun.
L’anneau glisse et apparaît, à la lessive comme à la
Terre. Désespérée, doña Pilar recommence et bouche
Le trou. La nuit ne laisse plus rien voir. Il faut avancer
À tâtons dans la broussaille et la roche émergente.
Le combat s’achève par ce glissement du sens
À donner aux actes les plus incohérents que la vie
Réserve à la fragilité, pour ne pas dire à l’immaturité.
Chez Ochoa, Christ ou pas Christ, Adonis ou Sylphe,
La lampe, si c’est une lampe, n’éclaire que le seuil,
Et encore, on ne voit pas le chien ni les espadrilles.
Quant à deviner ce qui se passe chez les Vermort,
Ne soyons pas chien à ce point. Chienne, elle l’est
Pourtant quand elle revient et qu’elle se cache
Avec les oiseaux, ne rencontrant pas les oiseaux,
Et Mescal lui injecte de la morphine vraie, garantissant
La provenance et les effets. — Je n’ai jamais fait l’amour,
Dit-elle dans un ravissement digne de l’adolescente
Qu’elle a été, et ça me manque, Mescal ! Raconte-moi
Ton accident, celui qui a mis fin à ton existence d’amant
Pour te recommencer dans celle du plus grand fourgueur
Que cette maudite terre ait jamais porté dans son sein
De garce ! Et Mescal injecte les cristaux liquides
D’un monde qui n’existe pas mais dont la réalité
Est certaine et non point soumise aux hypothèses
De l’idéologie. — Va-t’en ! Va-t’en ! Je ne sais plus
Ce qu’il faut te demander. Et la nuit devient facile,
Facile à occuper et si facilement comprise entre
L’idée et l’acte. Chez elle, elle se lave les mains
Et brosse son anneau d’or au rubis tache de sang.
La rue est éclairée. On n’y passe pas encore.
Veux-tu que je t’attende ? O question nécessaire
À la tranquillité ! Mais personne pour la poser.
Ce jardin l’exaspère et ses fruits que personne
Ne mange à part ces insectes qu’elle rêve de clouer
Vivant. Jamais nue, ou seulement une fraction
De seconde incalculable entre l’enveloppe
Et la chemise, le miroir manque de temps pour
Lui renvoyer le reflet exact de sa pétrification.
Elle ne s’amuse pas avec les rideaux quand ils
Sont emportés par le vent et qu’ils reviennent
Parce qu’ils appartiennent à ce décor inchangé
Depuis tant de lunes que l’esprit en a perdu
Le compte à rebours. Le lit contient d’autres
Chaleurs. Le sommeil glisse sur ces sens à prendre.
Puis les jambes reviennent à la douleur, comme
Les rideaux à l’ubiquité de l’intérieur quelquefois
Renversé par l’inconscience, ce qui arrive quand
Mescal tarde à venir, quand Mescal n’existe plus
Que pour les autres, ce qui le ravit toujours, Mescal !
Si elle avait emporté la terre recreusée cette nuit,
Elle aurait fini par en découvrir le secret, un hymen
Encore chaud dans sa déchirure. Ce n’est pas facile
D’imaginer ce qui doit arriver quand les dés sont jetés
Depuis si longtemps qu’on a perdu le fil de la conversation.
Quelle eau de voilette se laissera enfermer dans les flacons ?
Pas ici ! Pas ici ! Et la tête du taureau coupée et natura
Lisée semble accepter son destin de tête coupée ayant
Appartenu au combat définitif de l’homme à peine épousé
Contre la nécessité de survivre à la féminisation de l’acte
D’attendre. C’est compliqué, je sais, dit Mescal, mais c’est
Pourtant la vérité. L’attente dévirilise son homme au point
Que le combat est perdu d’avance. Le taureau figure
L’instant du coup mortel porté à l’homme qui n’attend
Plus. Dans l’ombre, la femme demande la tête coupée
Et les cendres et elle obtient ce qu’elle veut, le jour
Même de la tragédie. Rien ne s’est passé autrement
Cette après-midi. Les funérailles furent grandioses
Aux dires des gens. — J’en entends encore parler,
Dit Mescal. — C’est vrai, reconnaît doña Pilar, j’ai été
À deux doigts d’en savoir plus, mais le rituel comprenait
L’encerclement de la mort et je n’ai pas vu l’existence
Filer entre les doigts de l’officiant. Comment retrouver
Un sommeil qui n’a jamais été donné ni même rencontré
Au hasard de l’amour, en chemin. De chemins, je ne connais
Que l’abondance de détails et la netteté des descriptions
Pourtant sommaires. Nos conversations sont le prétexte
Et non pas le genre. Nous nous dispersons comme le feu,
Éclair ou couvaison, durée à la place du temps, mémoire
Pour servir de personnage monolithique. Si j’avais creusé
Cette terre au lieu de la fouiller, j’aurais trouvé l’hymen
Et le rubis en perle. Mais j’ai cherché, cherché jusqu’à
L’angoisse et rien ne pouvait remplacer la morphine.
Cette nuit-là, doña Pilar vit le comte Fabrice de Vermort
Creuser la terre du chemin pour y enfouir l’hymen
Et la perle de sang. J’écrirais cela si je savais de quoi
Il est question quand cette femme traverse la nuit
De son rêve, au lieu de mentir à la justice et déclarer
Qu’Ochoa, Christ ou pas Christ, est le seul coupable
De ce creusement insensé en pleine nuit inexplicable
Autrement que par la sainte folie qui m’envahit alors
Qu’en temps ordinaire je suis la servante de Dieu
Et l’aimable compagne des hommes. — Prenez le temps,
Dit don Félix Gálvez Bonachera, nous avons tous le temps
(Ou tout le temps, je n’ai pas bien entendu la voix facile
De don Felix Gálvez Bonachera qui écoutait en grimaçant
Les bruits de la machine à écrire que le garde Ramirez
Activait comme le feu.) — Où en sommes-nous, Raïssa ?
*
* *
Cayetano aime les couteaux, qui ne le sait pas?
Qui n’en parle pas au moins une fois dans cette rue
Que les enfants éprouvent jusqu’à la paralysie ?
Le seuil est fendu et dans cette poussière Cayetano
Insère ses crachats en entrant comme en sortant,
Un instant suspendu au fil du regard qui détale
Tandis que des oiseaux demeurent aux génoises.
Le rideau porte les traces d’autres offenses, coups
De couteaux et bec de petit oiseau que l’enfant
Imite avec le cri entendu sur la plage. Cri Cri Cri !
On ne rit pas de le voir s’amuser au dépens des oiseaux
Eux aussi suspendus mais au fil du temps parallèle.
Que Cayetano aime les couteaux ne surprend plus
Personne ici. Il possède le couteau, celui qui a déjà
Tué, du moins le prétend-il, car on suppose
Que la clémence des juges n’a pas rendu le couteau.
Les juges ne vont jamais aussi loin quand ils offensent
La tranquillité pour des raisons si obscures que l’homme
De la rue est sur le point d’exprimer sa colère. Mais
La femme tempère ces intentions. L’amour, peut-être.
Et Cayetano aime les couteaux et ne s’en cache pas.
Tout le monde sait que doña Cecilia fut son amante.
On sait qu’elle l’a aimé comme il n’est plus possible
D’aimer. Ainsi mourut l’homme qu’elle avait épousé,
Inutile d’entrer dans ces détails sordides, no vale la pena.
Les hommes tuent et se jugent responsables et innocents,
Ce qui constitue un sommet de l’art judiciaire ici
Bas. La femme finit-elle par oublier ce que la chair
Inspire à ce qu’il est convenu avec elle d’appeler
Son esprit ? Elle en oublia la nature mais certainement
Pas l’intensité. Elle n’oublia pas de préciser que pour
L’enfant, elle ne savait pas, c’était l’un ou l’autre,
« On verra si elle aime les couteaux ou les taureaux. »
Aussi Cayetano passa ces longues années de l’enfance
À regarder l’enfant qui jouait avec les autres dans la rue.
Il ne pouvait pas voir les yeux qu’il aurait reconnus.
Il n’y a rien comme les yeux pour se souvenir, rien comme
Le regard pour expliquer ce qui s’est réellement passé.
Il regardait les mains, les oreilles, ne voyant pas les yeux
Qui lui auraient tout dit et qui se taisaient comme une injure
Faite à son silence. « Si tu as tué mon père, je te hais.
Mais si tu es mon père, que la mort te tue elle-même ! »
¡Que la muerte te mata ! tataTAtataTAta. Ce rythme
Obsédait Cayetano qui haïssait la poésie et l’aimait
À la folie. « Que fais-tu pour gagner ta vie à part
La menacer constamment ? » — Je ne vis pas, ¡mu’er !
Je ne vis pas. J’ai tué ce qui me donnait la vie. Pas un enfant
Pour me le rendre comme tu me l’avais pourtant promis.
À moins que cet enfant possédât un pouvoir de fée.
Il manquait une fée à l’hermétisme de cet homme
Damné et absout à la fois. L’homme de la rue n’aimait
Que la femme qu’il aurait dû épouser pour la sauver
De cet amour injustifiable. Mais la femme jouait
À merveille son rôle de pavot et de coquelicot.
Que demander à la vie quand il ne reste plus rien
À exiger de la justice des hommes ? Une femme
Aurait pu sauver Cayetano de la tristesse, une femme
Comme le deviendrait cette enfant si elle était la sienne.
Mais doña Cecilia ne pardonnait pas et l’ambigüité
De ses conversations alimentait la chronique locale
Comme il n’est plus possible de s’en satisfaire aujourd’hui.
L’enfant n’allait pas à l’église. On aurait toléré cette offense
De la part d’un Musulman ou à la rigueur d’un Juif, mais
L’athéisme est une ignominie si l’on y réfléchit bien.
Et que dire de l’idéologie anarchiste que cette enfant
Héritait du cadavre toujours chaud de celui qui pouvait
Être son père et qui ne l’était peut-être pas ? Le dimanche,
Elle jouait seule dans la rue mais toute la semaine elle portait
Les habits du dimanche, ne jouant que de la voix et du regard
Que Cayetano ne voyait pas, pas plus qu’elle ne voyait les fleurs.
Doña Cecilia conservait sa beauté comme un souvenir
À ne pas oublier sous prétexte que le passé est le passé.
Le passé n’est pas le passé. — Comment voulez-vous que le passé
Demeure ce qu’il a été. Avec moi en tout cas, il se transforme,
Il hante le présent jusqu’à la présence et dame le pion
À ce futur qui est le mien aussi bien que le vôtre, peuple
Infidèle malgré les fidélités rituelles et les habitudes
De la foi. Cette fille est la mienne et vous n’en saurez
Jamais plus. D’ailleurs à quoi bon cet encore qui nourrirait
L’absence au lieu de la changer ? Ne vous éloignez pas
De moi, mais ne tentez pas d’analyser ce sang qui vous
Désignerait comme les seuls coupables de ce qui m’est
Arrivé. Je l’aime et je le hais, maintenant au-delà de la chair
Et par-dessus mon esprit qui retrouve les traces en amateur
De traces animales, disait en substance doña Cecilia qui
Recevait les femmes dans son boudoir aux rideaux écarlates.
Les femmes, surtout Françoise Garnier, se laissaient aller
Au rêve de la douleur, voyant l’enfant sans la voir, voyant
Ce qu’il n’était pas possible de voir autrement mais sans
Le voir comme on voit ce qu’il est nécessaire de voir
Pour se sauver du suicide. De l’autre côté de la rue,
Cayetano voyait l’enfant devenir une femme et cette
Femme n’était pas doña Cecilia. Elle était donc lui
Ou moi. Elle était à prendre comme le pion qu’on avance.
Qui jouait ? Qui d’autre que doña Cecilia ? Quelle femme
Possédait la rumeur à ce point ? Il ne la haïssait pas,
La désirait encore, ne la tuerait jamais, tandis que cette enfant
Lui promettait la mort, à pile comme à face. Cela se passait
Dans son esprit. La tristesse y noyait les poissons.
Une nuit, il entend le rire d’Ochoa. Il met le nez
À la fenêtre et voit nettement qu’il s’agit d’une fellation.
La fille n’est autre que Raïssa. Il sort la lame de son couteau
Et saigne sa propre chair. La queue d’Ochoa est une offense
À la chair. Nous nous reproduisons parce que nous nous
Aimons. Tuez la reproduction mécanique et la multiplication
Des possibilités de plaisir. La lame touche l’os. Il continue.
Les amants disparaissent au bout de la rue, feux-follets
D’une tension interne qui trouvera son expression dans
Le meurtre, on ne peut plus en douter. Il a vu les petits
Seins rutilants de salive. Mais la paralysie le cloue
À la fenêtre et le couteau s’extrait de la chair et de l’os.
Il tombe sur le dallage de terre cuite et l’écaille d’une
Virgule de sang qui s’épanche. Il ne souffre pas, ne sait
Pas à quoi il doit cette absence d’une douleur qui serait
La seule explication. Il a peut-être rêvé comme il rêve
À l’inexorable. Mescal fournissait aussi les hallucinations,
Mais cette nuit le sang de Cayetano était pur comme l’eau
De la fontaine publique dédiée aux femmes reproductrices
Et aimantes à défaut d’être amoureuses et nécessaires.
Il ne sort pas, se traîne dans sa maison, ne voit que le sang,
Le sien, peut-être le sien, ou le sien, qui peut savoir à qui
Appartient cette coulée verbale qui s’exprime par l’esthésie
Et l’anesthésie ? Il trouve le feu, le voit couver sous la cendre,
Mais la haine n’a pas cette odeur, un chien le dirait.
Doña Cecilia elle-même reconnaîtrait la haine si
Le moment était bien choisi pour en parler. Le corps
Prend la tangente de la réalité, si facilement qu’il croit
Mourir et s‘accroche au linteau. Il a besoin de lumière.
Il sait que la lumière lui rendra le corps et que l’esprit
Pourra alors y penser en toute sérénité. Mais la tristesse
Est si profonde cette nuit-là qu’il n’est raisonnablement
Plus possible d’espérer. Il n’attend plus rien ni du sang
Ni du feu, mélange propice à la lumière en cas de haine.
— Je haïrais l’homme si j’étais ce que la femme est à l’homme.
Comment haïrais-je ma fille si elle n’était pas la mienne ?
*
* *
Raïssa, elle parlait, mentait, voyait. Elle reconnaissait
L’hymen, l’enterrement, le plaisir, la douleur, la soie
Des caresses et l’or des usages. Elle aurait tout donné
Pour ne rien oublier, pour recommencer exactement
Sans nécessité d’en savoir plus. Sa voix n’étonnait pas.
La machine à écrire écrivait le temps, les lieux, le sang,
Écrivait, écrivait entre les mots, les mots qu’elle redoutait
D’oublier tant elle les savait proches de la vérité et capables
De mensonge. L’après-midi commençait par cet aveu
Et la confession s’imposait, plus longue et moins précise,
Mais plus claire, moins distante au fond. La terre
Sentait la terre, délicatement observée par don Felix
Qui cherchait, cherchait et trouvait les traces de l’offense.
Le garde Ramirez écrivait les mots de l’outrage et du vice.
Et Raïssa sentait à quel endroit de la conversation le fil
Pouvait encore se rompre, secret des sensations véritablement
Éprouvées et de la promesse renouvelée par cette évocation
Circonstanciée. — Ma tête contient la nouveauté.
Doña Cecilia expliquait la leçon des coups. On la comprenait.
La machine n’écrivit pas cela. Don Felix prit une photo
Par pure prudence procédurale. Il n’y eut d’ailleurs
Qu’un flash et la petite ampoule grillée disparut comme
Elle était venue. La chemise retomba sur les reins
De Raïssa. — S’il n’y avait que ma tête... — Parle,
Petite ! Oublions la dureté des coups et leur raison
Profonde. Cela s’est passé cette nuit, nous le savons.
Que sais-tu de Fabrice de Vermort et d’Ochoa ? Dis
Nous ce que tu veux savoir à ce sujet. Ah ! Voilà don
Alfonso. Entrez, docteur. Ne refermez pas la porte.
La gente veut savoir. Elle en a vu d’autres, allez ! Mais
Par pudeur don Alfonso Gálvez Hoffman ferme la porte
Et pousse Raïssa dans le petit cabinet obscur des observations
Cliniques où il ne se passe jamais rien avec les morts
D’habitude. Raïssa est tranquille, presque insolente
Tant la tranquillité explique le péché et la propension
À pécher plus que les autres et plus sérieusement. — Tu
Ne crois pas en Dieu ? demande don Alfonso. Pourtant,
Ceci (il ouvre le ventre avec deux doigts gantés de blanc)
Est l’oeuvre de Dieu. Et cela explique cette oeuvre infinie.
Raïssa n’éprouve pas la haine que lui a conseillé Amaxi.
Amaxi s’y connaît en haine de l’homme. — Ils te prennent
Par plaisir, jamais par amour. Si tu n’es pas leur mère, tu
N’es rien que l’orgasme. Veux-tu que je t’explique l’orgasme
Que nous les femmes ne connaissons pas ? Si Dieu
N’existe pas, ce que je crois, l’homme n’est que le sperme
Et nous sommes la vie. Il y avait de la haine dans ces mots
Prononcés en un moment de tranquillité relative. La haine
Alimentait les visions, condition de la connaissance.
— Nous n’avons que la haine pour expliquer l’amour.
Don Alfonso retira ses gants roses maintenant, beau rose
Des roses de la chair qui se repose des coups. — Tu viendras
Quand on te le dira. La porte se referme et elle attend.
Il faut attendre quelque chose pour attendre. Elle n’attend
Rien. Elle peut penser qu’elle espère, ce qui dans sa langue
Se dit de la même manière. On dit aussi « je veux » et
« Je t’aime » de la même manière. Confusion entretenue
Par les nuances de la voix depuis cette enfance passée
À soutenir le regard des autres pour ne pas se laisser
Deviner. La petite lampe qui éclaire le cabinet est verte
Et sa lumière jaune, comme si le jaune, qui est une composante
Du vert, était la couleur de la lumière, le bleu apparaissant
Dans l’ombre si on est tranquillement observateur. Mais
Ce n’est pas de la tranquillité, ce calme. C’est la mort
Qui ne redoute plus la mort. Les enfants se suicident
Plus facilement que les grandes personnes. On tue plus
Facilement le petit et le grand inspire tellement l’existence !
Elle ne possède qu’un petit couteau, petit en comparaison
Des couteaux que les hommes exhibent comme s’ils étaient
Les hommes que la femme désire. La saignée est douloureuse,
Elle le sait, mais la douleur des coups est si présente qu’elle
Sait aussi que ce ne sera pas une douleur de plus. Tout à
L’heure, pas maintenant, encore un peu, pense-t-elle comme
Si elle n’était pas aussi petite qu’elle veut le penser malgré
Les seins et les poils entre les jambes. On ne part pas
Facilement si le corps a au moins un sens. On s’accroche
Aussitôt que la vie se donne pour maîtresse de l’existence.
Il n’y a pas de jeunesse qui ne le sache un peu. La porte
S’ouvre et le garde Ramirez lui demande en fermant les yeux
De se montrer pudique, c’est-à-dire de ne pas offenser
Ce qu’il ne veut pas savoir de la femme, là, au creux
D’une chair qui donne la chair quand c’est le moment
D’être un homme comme les autres. La chemise retombe
Encore une fois, et les cuisses se croisent dans l’air saturé
De lumière et d’ombre, de ce vert qui est la lumière
Même. — Entre, dit don Felix. Elle s’assoit. Doña Cecilia
Lève la main en grognant. Si Dieu existait, je... ! Tu,
Toi ! Calmez-vous, doña Cecilia, elle n’y est peut-être
Pour rien. — Elle n’y serait pour rien si je n’y étais pas
Moi-même pour quelque chose, pleure doña Cecilia
Qui s’effondre par terre en prenant la précaution
De ne pas abandonner sa jolie tête de mécréante sur le
Dallage rouge et blanc. Même la robe ne s’est pas ouverte.
Ce n’est pas la première fois qu’elle tombe pour exprimer
Son désespoir, un désespoir capable de pudeur et d’attention,
Don Felix en a vu beaucoup dans cette chambre où la machine
Écrit l’impossible chronique des faits reprochés. On relève
Le corps souple de doña Cecilia qui accepte une chaise
Au dossier perpendiculaire et surmonté de deux couronnes
D’or. Repoudrez-vous le nez, doña Anarchie, et veillez
À vos petits pieds nus dans ces sandales qui ne cachent rien
De votre beauté cachée. Don Alfonso attend pour le rapport.
Il a prit quelques notes et ses lèvres les répètent en silence
Avant le grand moment de vérité dont le commencement
Sera initié par le petit marteau de don Felix. — Je n’écouterai
Pas, pleurniche doña Cecilia. Je sais déjà. Je la tuerai
Avec mes ongles ! — Vous ne tuerez personne si vous êtes
Sage, dit don Felix et le garde Ramirez dit : c’est vrai,
On ne tue plus de nos jours, sauf pour de mauvaises raisons.
Cayetano tuera, pense doña Cecilia. C’est bien ce que redoute
Don Felix qui a envoyé quelqu’un chez Cayetano. Ce quel
Qu’un n’est pas n’importe qui. Il revient dans la vie
Étroite de Cayetano qui promet de se tenir tranquille malgré
La haine. — Vous ne tuerez point une seconde fois. Une fois
Suffit à témoigner de l’esprit de justice qui vous anime
Quand la haine est si parfaitement nécessaire que le coeur
De la justice n’y est plus. Cayetano sait pour l’hymen.
Doña Pilar a parlé aux femmes. Elle a dit : Ce n’est pas
Lui. C’est un autre. Constance ne comprenait plus. L’Homme
Parlait encore avec Pierre. Ils avaient l’air de s’aimer.
Le vin répandait ses acidités. — Vous ! dit Constance,
Vous et votre amour de pacotille ! Ils vous cherchent et
Vous trouveront. Je vous aime encore assez pour vous
Désirer. Ils ont trouvé la preuve de votre sainteté, Christ !
Elle court encore, la vieille Constance. On la voit courir
Sans l’homme à ses côtés, elle qui ne court jamais sans
L’Homme. Pierre a promis d’aider l’Homme à s’enfuir.
*
* *
Alors l’Homme se met à fuir, à fuir et à parler, à parler
Et à tuer autant qu’il peut le temps qu’il lui reste à vivre.
On le voit dans la lande, noir et nu comme un rayon
De soleil. Il marche vers les montagnes qu’il connaît
De toute évidence. On téléphone à la Garde civile
Et on cadenasse les grilles des chambres où les filles
Sont cloîtrées. L’Homme s’est longtemps soucié
De ces mortifications. Longtemps il a remué la boue
Devant les fenêtres où elles n’apparaissaient pas si
Facilement. Il lui est arrivé de trouver les accords
D’une mélodie et de chanter à mi-voix ce que le désir
Inspirait à son coeur. Les sérénades ont nourri son
Esprit de leurs sirops d’ersatz du temps où l’existence
Annonçait l’orgasme et l’hallucination. Une fois
Il crucifia un hymen sur la porte d’un conquérant,
Une fois il eut le plaisir au bout des lèvres mais, comme
Plaisantait l’ami, une fois n’est pas coutume et il dut
Se résigner les autres fois, à l’attente et à la masturbation.
Homme, il pouvait courir plus vite que l’homme. Animal,
Il mangeait l’animal ou s’en servait à l’occasion. Pipeau
Des cimes, il éborgnait des ciels d’étoiles pour le plaisir.
Son chien avait renoncé à courir et même à fuir. Constance
N’aima pas le chien qui dut dormir sur le paillasson.
Constance aimait l’homme mais pas les chiens, or
L’Homme se sentait un peu chien, par solidarité mais
Aussi par habitude du chien, par aptitude pour l’aboiement,
Une conation qui s’achevait dans le malheur et la tristesse.
Alors l’Homme se mettait à fuir, à fuir et à parler, à parler
Et à tuer autant qu’il pouvait ce temps à déduire et cet autre
À estimer, ne sachant pas plus que le commun des mortels
S’il devait compter sur la chance ou s’en remettre au destin.
Et l’Homme croyait, croyait, tuant l’homme dans l’homme
Et la femme dans l’enfant, parlant de tout recommencer si
La mouche le piquait. Il traversait des contrées appartenant
Aux mélophages sycophantes qui le rendaient fou à force
De rapports aux autorités. Il allait par des chemins de traverse
Au lieu de se montrer dans ces voies circulatoires princières
Que sont la route et la rue, et l’escalier surtout le colimaçon
Des vieilles librairies où la poésie le nourrissait de prosodie.
La volatilité des poussières et la dureté diamantifère des sols
Recevaient son offrande, entre le buisson ardent et l’horizon
De la mer, au pied de ces montagnes qu’il adorait comme
Le simulacre de la déité si évidente à cette altitude. Il voyait
Les heures. Il voyait l’atome. Il pouvait voir l’évidence
Du fini. Mais n’écrivant que sur sa peau et sur celle de son
Chien, la poésie n’existait plus et promettait d’exister.
Alors il se mettait à fuir, à fuir et à parler, à parler et à
Tuer, tuer pour tuer, inlassablement comme si tout cela
Ne devait pas avoir d’autre fin que la destruction et l’ou
Bli. Ce n’était pas un combat, sinon il eût accepté la
Nécessité de la défaite, Hemingway. Il ne combattait pas
Pour tuer, il ne tuait pas pour être combattu. Il ne tuait
Que le temps, mais pas ce temps qui explique les disparitions
Et la nouveauté, non. Ce temps était celui qui demeure
La seule demeure, étroite et sans raison, sans raison, folle
Et rapide comme les particules de vent qui agitaient la nuit.
Parler ne servait pas ses projets. Rêver ne parlait pas à l’esprit.
Donner relevait du sacrifice. Prendre c’était voler ou au moins
Substituer. Ces remplacements pouvaient déplaire aux gens.
Il y avait des gens dans les sillons promis à la fertilité.
Il s’extasiait dans leurs bouches croissantes, provoquant
La colère et la justice, justifiant le prix à payer, profitant
Des instants de tranquillité pour penser à autre chose qui
Ne fût pas poésie ni Droit. Comment la société des hommes
Ne trouve-t-elle pas son équilibre de mortelle dans la justesse
Au lieu de la justice ? Dans la balance à estimer et à truquer,
Il y aurait la poésie et le Droit, au lieu du privilège et de
L’économie. On peut rêver à une légitimité des formes.
On peut soupçonner l’authenticité, apprécier la rigueur,
Croître avec la propriété. Mais n’oublions pas de parler,
Parler quand nous fuyons, fuyons une fois par jour pour
Échapper à des poursuivants moins capables de choix.
Nous étions au fond d’un trou figurant la diminution
De nos droits à l’existence. Lancer de la poésie en l’air
Ne servait à rien, elle retombait comme les balles
Du jongleur qui finit par mourir d’ennui à force de savoir
Jongler pour le plaisir. Tenez, dit l’hôte, c’est comme si
Je disais ce que je ne pense pas. Exactement cela et pas autre
Chose. Il fallait en convenir. Alors je fuis, je fuis et je parle,
Je parle et je ne tue pas le temps ni les hommes. On ne me
Crucifiera pas dans la cour d’une prison. Je ne suis qu’un
Voleur, un pirate, un escamoteur, un maître chanteur. Je fuis
Et les montagnes sont le miroir de ma déconvenue. Je parle
Et la nuit est toute la profondeur qui m’est donnée maintenant
Que plus rien n’existe que la rumeur et le bruit que font les
Lèvres en prononçant les sentences avant-coureurs d’un cri
Poussé par les filles au balcon. Ma queue est un hommage
Au sang qui la dresse par remplissage. Arrrrggglllllbbllll
lllarrrgggrrrrllllllaaaaaooooooooorrrrgggggmmmmmmmm
mmmmmmmmmmm ! Ces croix que vous soumettez
À mon jugement ! Ces rites qui vous honorent ! Ces beautés
De la langue et du cul ! Ces passions mises à nu par erreur !
Je ne courrais pas si je croissais, mais je cours et je plonge
Dans l’infini croissance du Bien, magot des travailleurs
Pour le plaisir d’y gagner les moments de loisir et d’offense
À la beauté humaine. Jet d’existences infortunées d’avance !
Je ne fuis pas si je ne parle pas, je ne tue pas si je m’arrête,
Vous avez raison au fond. Un peu de cohérence c’est un
Peu de ressemblance. Il faut que je me taise et que l’immobilité
Ne me rende pas fou. Il faut que ces convenances du non-dit
Me soient agréables finalement. Il faudrait tellement de biens
À ma pauvreté, tellement d’existences à ma solitude ! C’est
Impossible, inconcevable, illusoire. Je ne fuis pas pour fuir,
Je ne parle pas pour parler, je ne tue pas pour donner, je fuis
Parce que j’ai une bonne raison et je parle parce que c’est
Le désir et pas autre chose. Quant au meurtre, n’exagérons
Rien. Je tue petit, en miniature, sans importance. Je tue presque
Pour tuer, mais si joyeusement, dans l’infinitésimal et le vrai,
Pas plus. Alors cette crucifixion et ces prisons qui voyagent,
Ces procès où l’Homme est caractérisé au lieu d’être jugé,
Cette voix qui coule sur vos barbes et sur vos seins, je les tue
Avec les moyens de la poésie, avec mes jambes à mon cou,
Avec cette volubilité qui me sauve de l’attente en croix
Sur vos chaises des seuils. D’accord, je tue, mais sans tuer,
Reconnaissez que je ne tue que le temps qu’il me reste à vivre
Et que votre espérance ne me concerne pas. Je suis désespéré,
Pas coupable. Vous ne comprenez pas que c’est le désespoir
Et que la culpabilité est celle des points de fuite sur l’horizon
De votre cruauté d’insectes belliqueux ? Vous n’apprendrez rien
En me suivant plus vite que moi ! Vous ne donnerez rien
À vos enfants que cette croix relative du Bien et du mal,
Du Bien acquis et du mal donné, cela va de soi. Alors
Je fuis, je crois fuir et j’espère que je fuis encore.
Je vais vite, je vais bien, je vais mon petit bonhomme
De chemin. Je vais sans vous, devant vous, par désir,
Mais aussi par habitude car je ne suis pas chien, je ne suis
Pas ce chien que vous poursuivez dans la nuit des couteaux.
Vite, vite ! Je ne voudrais pas vous égarer. La nuit donne
Son opinion et c’est normal. Elle dit que je ne suis pas fou.
Comment dirait-elle que je le suis ? Non, pas pourquoi !
Comment ? Comment trouver ces mots définitifs ? Comment
Me sauver du garrot ou de la croix ? — Je ne sais pas,
Je ne sais pas comment ni même pourquoi. Vite, c’est
Relatif. Lentement, c’est risqué. Immobile, je ne veux pas.
Alors l’Homme que je suis fuit, fuit et parle, parle et tue
Tout ce qui se passe à portée de sa main qui écrit, écrit
Et recommence si la nuit est propice à d’autres jours
D’angoisse et, aussi, de cette petite haine que je cultive
À votre endroit, je le reconnais. D’ailleurs c’est tout ce
Que je reconnais. Vous pouvez torturer la chair de mon
Envers, jusqu’au sang et jusqu’au cul, je ne dirais rien
D’autre que cela : je vous hais, au fond. Je dis : au fond
Parce que je ne crois pas vraiment vous haïr. Je me crois
Capable-coupable d’amour. Mais les mots sont ceux
Que j’utiliserais si la parole m’était donnée. Je l’arrache,
Donc je hais. Enfin, ce sont les mots de la haine mais
Le coeur n’y est pas, vous pensez ! Ce coeur de crucifié
Qui fuit pour parler, parler et, à l’occasion, tuer, tuer
Ce qui est et ce qui n’est pas ou n’est plus, plus temps
Ou plus utile, plus la peine de se fatiguer à poursuivre
Dans cette nuit qui m’angoisse et me fonde, cette nuit
Blanchie à la chaux comme vos murs, nuit défenestrée
Au bon moment, soleil ! je ne veux plus qu’il fasse nuit,
Mais si ma demande est trop demander, je voudrais fuir,
Fuir et parler, parler et tuer tant que c’est possible, et si
Ce n’est pas possible, est-ce qu’au moins c’est joli ?
*
* *
Et Dieu dans tout ça? — Dieu courait lui aussi, mais parce qu’
Il était dans l’Homme. Il ne l’aurait pas suivi, n’étant nulle part
Ailleurs que dans cet Homme conçu pour être un homme-dieu.
Dieu n’existait que par l’Homme et pour l’Homme, Dieu était
À usage humain et il ne sortait pas de l’Homme pour entrer
Dans les animaux ni dans les choses. Dieu n’allait pas loin
Si l’Homme voyageait mais il pouvait durer longtemps si
L’Homme le désirait. Il y avait de l’Homme dans l’existence
Et Dieu dans la pensée. Il y avait des hommes pour imposer
Dieu à l’Homme et d’autres qui pensaient qu’on pouvait
S’en passer sans prendre le risque de se damner pour cette
Éternité qui n’appartient pour le moment qu’à la pensée
Ou au moins à l’idée qu’on s’en fait avec ou sans Dieu.
Dieu logeait dans le foie. Il y trouvait toujours sa place
De métastase. Je veux dire qu’il était déjà ailleurs dans
Ce corps et que dans le foie, il vivait. Car Dieu n’est pas
Pensée, il est chair. Chair de l’Homme et par conséquent
De la Femme. Mais Dieu se fait pensée si l’occasion
Se présente et elle ne manque pas de se présenter au
Portillon de l’Histoire toujours avec la même objectivité
Du massacre et de l’hygiène. Cette pensée née de la chair
Est un signe reconnu de la maturité qui consacre les nations
Et les guerres. Mais le sexe doit demeurer secret, si secret
Qu’il n’explique que les enfants et les crimes sexuels.
Le sexe est un Dieu qui s’exprime par la pensée des enfants.
Et l’Homme qui fuit pour ne pas être la proie des hommes
Ni le prétexte d’une idée que Dieu cultive dans le foie,
L’homme sent que Dieu préfère les hommes et que les hommes
Ne laisseront pas passer cette opportunité de croissance
Économique. L’Homme, dirait-on, a perdu la tête de courir
Vite et bien, mais inutilement et sans leçon à donner. L’Homme
Ne rencontre plus d’arbres à cette hauteur. Il trouve des animaux
Distants et ne croise que leur regard d’animaux que Dieu
A créé, selon ce qu’il faut nécessairement en penser, pour donner
À comparer l’humain à la bestialité. L’Homme n’a plus
Le temps d’y penser. Il continue de monter vers le ciel
Sachant qu’il n’atteindra que le sommet des montagnes
Et que même oiseau par mise en abîme de la pensée,
Il ne volera pas plus loin que l’atmosphère et que les
Fusils portent aussi loin qu’il est possible d’aller contre
Les hommes de Dieu. Il ne va pas contre Dieu qui est
En lui la chair qui le désigne. Il va contre les hommes
De ce Dieu extériorisé par extirpation mentale et im
Position de la Loi et de la Science, les deux piliers
De la sagesse religieuse. Heureux Sisyphe qui ne va
Pas plus loin que le sommet par définition d’homme
Et que le rocher éternise par remplacement d’homme.
Heureux celui qui revient sans cesse mais seulement
Pour prier, heureux dans la répétition et le soulagement
Des douleurs de l’existence qui est encore animale
Au travail de la nourriture et de la reproduction.
L’Homme ne trouva pas un seul arbre pour s’abriter
Du soleil et pas un animal n’envisagea de le manger
Ou seulement de l’empoisonner. Il ne reçut pas la
Morsure de l’animal à cette hauteur où l’herbe est bleue
Comme le ciel et l’ombre blanche comme l’aveuglement.
La dernière cheminée était la demeure des oiseaux,
Sortant de terre encore blanche et noire, dressée comme
Le dernier pylône, immuable et solennelle comme
Une église. Même le chemin s’était achevé dans la trace
Confuse des animaux domestiques. Et Dieu avait faim.
Il avait soif aussi. Il se comportait comme un homme
Ou pire comme une bête. Mais la pensée corrigeait
Joyeusement ces petits défauts de la cuirasse métaphysique.
L’homme exprima sa rage de vivre en constatant que
Les piles de son walkman étaient mortes avant lui.
Il secoua le walkman et finit par le jeter dans le canyon
Qui jouxtait sa marche contre les hommes de Dieu.
Plus de musique, et plus d’habit pour se protéger
De la seule morsure, celle des dents d’un soleil apprivoisé
Par l’idée de Dieu. Il sentit à quel point sa peau n’était
Qu’une extension idéationnelle des organes que Dieu
Agitait comme des clochettes dans cet intérieur impossible
À ouvrir sans les moyens de la chirurgie. Le canyon
Trahissait la voix des hommes qui réduisaient la distance.
Une roseraie giclait d’oiseaux à leur passage. Heureux Sisyphe
Qui redescend pour donner l’exemple de ce qu’il ne faut pas
Faire. Heureux l’Homme qui redescend pour expliquer son
Crime. Mais l’Homme ne pensait qu’à fuir et il fuyait comme
Jamais un homme avait fui devant les hommes de Dieu et
Dieu lui-même. Il fuyait vers le haut, prenant le risque
De redescendre de l’autre côté. À son âge, j’aurais plutôt
Traversé la mer pour aller chez les Arabes ou chez les Noirs.
Mais je n’ai jamais violé les filles et les filles me retiennent
Ici. Cet homme savait où il allait parce qu’il ne savait pas
Que Dieu, Dieu la Chair, Dieu le Sommet, que Dieu parle
Avec les hommes pour ne pas parler avec les animaux.
Ah ! si cette fille d’anarchiste avait cru en Dieu comme j’y
Crois ! Mais elle se comportait en femelle ardente pour
Le plaisir. Que sa chair soit martyrisée et qu’elle en porte
Les traces jusqu’à la poussière ! Ce n’est pas elle que tu fuis.
Un peu d’amour ne t’a jamais fait de mal et elle t’aimait
Et t’aime peut-être encore de cet amour qui possède
Pour donner, un amour de femme pas facile à envisager
Avec les seuls moyens du plaisir. Dieu la Queue d’homme
Bandait dans le foie. Ce corps qui salivait avec toi n’était
Que la jeunesse et non pas la femme, tu le savais. Mais Dieu
Lui-même s’en accommodait. Cette chair qui me forme
Au regard ne renonça jamais à sa nature de Dieu vivant.
Que ma pensée renaisse de cette erreur et je m’arrête !
Mais le soleil était dur à la peau, si complexe pour les yeux,
Si prompt à se multiplier dans la soif et l’hallucination !
Si je n’étais pas cet homme qui reçoit les montagnes
En héritage, je serais cet autre qui me poursuit à la place
De Dieu. Nous n’avons guère le choix, nous autres
Hommes dans l’homme à la place de Dieu. Nous sommes
Dans l’étroit et dans l’instant, et notre pensée en pâtit.
Si le soleil ne me tue pas, si la nuit ne suffit pas à ma
Disparition, si le jour suivant est celui de mon jugement,
Il ne restera de ma pensée que ce fil vite rompu au récit
D’une existence qui n’aura pas d’épilogue mortuaire.
Où jetez-vous les carcasses des suppliciés que ni le soleil
Ni la nuit n’ont interdit à cette justice qui n’ose plus
Juger les morts ? Je n’ai pas d’avenir au-delà de moi
Même. Je finirai dans votre langue, impossible à séparer
Des mots que vous aurez pourtant trouvés pour me dire.
Tenez ! J’abandonne. Je m’assois sur un rocher au bord
Du précipice et je vous attends. Vous ne serez pas surpris
De ma tranquillité. Il y a longtemps que vous ne me concevez
Plus sans cette indifférence qui peut alors passer pour une
Espèce de sérénité. Pas un coup de fusil. Pas un frémissement
De couteau. Pas de mains qui étreignent déjà mes mains
Dans la torsion et l’arrachement. Pas un signe de cette violence
Auquel Dieu vous donne droit sur l’Homme. J’imagine
Un peu votre déconvenue et je compte sur votre dignité
Pour m’épargner le bruit de coups portés à la chair
Que Dieu déserte pour ne pas être surpris en flagrant délit
D’occupation impensable. Imaginons un instant, cet instant
D’imagination, que vous veillerez à ne pas forcer le lien
À entrer dans la chair. Cela arrive. Vous êtes quelquefois
Si doux, si calmes devant l’horreur du crime. Vous êtes
Lents dans le procès et professionnels dans l’exécution.
Cette minute d’angoisse sans air ni liberté, et l’attente
Déjà de la cassure nette du larynx, j’en ai rêvé au lieu
De prier pour qu’il ne m’arrive rien qui puisse m’être
Reproché au point de justifier pleinement ma mort
Violente et immobile. J’y songeais chaque fois que
Ma main salivait avec ma bouche sur ce corps que Dieu
Inspirait pour en éprouver la pertinence d’épreuve. Je
Suis cet homme et je ne trouve rien pour le nier maintenant
Que ma chair attend ce que ma pensée n’a jamais compris
De vous. Nous sommes cet instant de réflexion avant
Que Dieu n’existe. Que peut savoir une fille qui ne croit
Pas en nous ? Je serai cette nuit si le soleil m’épargne !
*
* *
Don Felix Gálvez Bonachera trouve tout ça très compliqué.
Il prit une heure de repos chez sa soeur, dans le boudoir
Aux odeurs de jasmin et de santal, peut-être d’opium après
Tout, songea-t-il en attendant le petit verre d’or. Personne
N’était mort. Doña Cecilia prétendait que Raïssa avait été
Violée, mais le corps de la jeune fille avait subi l’outrage
Du fouet et son petit sexe pelucheux était celui d’une femme.
Ce qui ne concluait pas au viol ni même à l’abandon.
On interrogeait Ochoa qui en avait vu d’autres et Thomas
Folle répondait à un flot de questions si décousu qu’il
Ne savait plus de quoi on lui demandait de se sentir
Coupable. Les enfants n’avaient rien vu, contrairement
À ce qu’on espérait et l’analyse de la terre n’avait rien révélé
Qui ressemblât de près ou de loin à un hymen. Ramirez
Avait des problèmes mécaniques avec sa machine à
Écrire et réclamait les fonds nécessaires à l’achat d’un
Ordinateur. Le soleil ou la lumière avait fini par rentrer
Les gens chez eux. On se nourrissait maintenant, buvant
Aussi un peu pour libérer l’esprit des contraintes de l’art.
Don Felix n’avait pas traîné dans les rues et les boutiques
N’avait pas attiré son attention de reluqueur d’objets
À prendre ou à laisser. Il s’était hâté comme un écolier
En proie au besoin de sucre. Il n’avait pas pris le temps
De saluer les curieux légitimes et les mauvais esprits
Qui d’ordinaire formaient le fond glissant de ses récits
À l’Homme. Le petit verre d’or était vert comme d’habitude,
Rempli à ras bord de ce vert d’or et de cette transparence
D’anis à laquelle doña Pilar ajoutait de la fleur d’oranger.
Ses boissons avait la saveur des pâtisseries, pas de l’alcool
Qu’on boit pour ne pas boire davantage. Les rideaux
Tirés envahissaient la lumière, rouges et verts comme
Des arbres. Un tapis proposait ses solutions mentales
Ou spirituelles, arabesques des demeures et de la
Nostalgie de l’Arabe. Pourquoi ne partons-nous pas?
Les pauvres sont presque tous partis naguère, en France
Et dans cette Allemagne qui jouait encore à l’autorité
Sur les quais de la gare d’Hendaye. Trains Norda
Ou Wastels comme des chenilles vertes et le tapis
Rouge sur le quai, la file d’attente devant le buffet,
La voix d’Auswitch dans le haut-parleur qui prévenait
Qu’un seul manquement à la discipline se solderait
Par le retour au pays via les mains exercées de la Guardia
Cívil. Derrière le grillage du quai international, les noirs
Chapeaux des carabiniers face à la prudence des CRS
Eux aussi armés de mitraillettes. L’enfant voyait l’Europe
À travers le prisme d’une organisation esclavagiste après
Avoir avalé la pilule anticholéra et traversé le liquide
Censé désinfecter les pieds comme on fait aux animaux
Chez moi, dans cette terre où je n’ai pas trouvé le bonheur
Promis par la destruction de la République et de la menace
Bolchévique. Je ne comprends pas, j’ai faim, je veux faire
Des enfants à la femme, je veux ressembler à un Allemand
Ou à un ouvrier français. Les employés du buffet s’activaient
Et leur Grec de patron se remplissait les poches, mais sans
Tricher sur la qualité du sandwich, parce que l’ancien officier
De la Wermacht veillait à la fraîcheur du jambon et de la
Citronnade. Ne jetez rien par terre, il y a des poubelles pour
Ça ! Dans le bureau commun à Norda et à Wastels, l’ancien
Collaborateur du régime nazi, soldat de circonstance et
Rêveur assidu, nous traitait de porcs et d’envahisseurs.
Je suis revenu parce que j’ai tenté une diversion mais le
CRS n’a pas marché avec moi. Il a pointé sa mitraillette
Dans ma direction tangente et le carabinier a tiré une rafale
Dans le bois dur du passage à niveau. Je suis revenu parce
Que je ne suis pas mort sous les coups ramassés à Irun
Entre deux leçons de comportement patriotique. Je suis
Revenu de la prison où j’étais inutile et coûteux. Vêtu
D’un sac de blé, chaussé de mes pieds et le ventre vide,
J’ai enfin crié pitié. Je me souviens de ma maison
Interdite, de la nuit froide, de l’attente du pain, des leçons
De morale nationaliste, et de l’angoisse devant cette mort
Dans la crasse et l’abandon. Pitié ! J’ai crié dans l’après
Midi des six taureaux morts pour rien. Le vin coulait
Dans la rigole, ou le sang. Le picador hué m’a donné
Un real et j’ai acheté un beignet. Dites, don Felix,
Quand me rendra-t-on ma maison maintenant qu’il n’est
Plus question d’être Allemand ? — De quoi vivras-tu
Dans cette maison dont la femme ne veut pas. Siemens
Ne t’embauchera pas ici quand ils construiront l’usine
Qui nous sauvera de la misère et de la honte ! — Je
N’aurais jamais plus honte, don Felix. À Hendaye,
Les Basques m’ont appris à ne plus avoir honte d’être
Un Espagnol. Ces cheminots me regardaient marcher
Devant les deux carabiniers chargés de ma disparition.
J’ai lu dans ces yeux le désespoir de ne pouvoir rien faire
Contre l’industrie européenne en marche guerrière
Contre l’Amérique toute puissante. J’ai du sang indien
Et une âme d’Arabe ou de Berbère, pour moi c’est la
Même chose, l’Arabe ou le Berbère, c’est l’Andalousie.
— Tu vivras dehors comme les bêtes. Une chance qu’ils
Ne t’aient pas achevé comme un cochon. Mais pour en
Faire quoi ? Du chorizo ? — Ne riez pas, don Felix, de ma
Misère et de ma honte. Je coucherai dehors puisque c’est
Mon destin. Je n’irai pas travailler chez Siemens quand
Ils reviendront tous d’Allemagne, forts d’un savoir indus
Triel, pour construire l’usine à l’endroit où l’on voit
Encore le figuier de Barbarie faire le lit des oliviers
Blancs et noirs. Donnez-moi une bête et je la fertiliserai
De ma propre semence. — Tu es fou, Ochoa, tu es
Complètement fou ! Ici personne ne vivra sans Siemens.
Ce sera Siemens ou rien. Et même un jour, ce n’est pas
Interdit de rêver, nous aurons une espèce de démocratie
Qui nous ouvrira les portes de l’Europe. Personne ne
Reviendra, sauf ceux qu’on aura contraints au retour
Pour construire les usines à la place de nos villages
Et de ce qui reste que les Anglais ne nous ont pas volé.
J’aurais aimé la France si le mur de la rue du Commerce,
À Hendaye, n’avait pas été aussi haut. Les balles ricochaient
Dans la pierre grise et mes mains saignaient. Je n’avais plus
Honte. Ils m’ont remis à la Garde civile sous le regard
Triste des cheminots qui avaient l’air d’Allemands
Ou de Polonais. L’un d’eux m’a appelé « Loup »
Et je suis resté ce loup qu’on ramène au bercail pour
Montrer à quel point le bonheur allemand est nécessaire
Au destin de l’Espagne. — Nous aurons un jour droit au
Bonheur européen, tu verras. En attendant, voici la bête.
Fornique jusqu’à fonder le premier troupeau. Tu seras
Riche le jour où la démocratie proposera les mânes
Communautaires. Tu seras « Axuria », l’agneau fidèle
Des montagnes dont tu as hérité à la place de mes terrains
Prometteurs. Axuria ! Si aucune fille n’emporte ta raison
Sérieusement ébranlée par les balles et la trace d’urine
Sur le mur, tu seras un jour mon homme et je t’aimerai
Comme une femme, moi la femme et toi l’homme, nous
Aux extrêmes de cette existence qui n’est que la rencontre
De l’Arabe et du Barbare. Belle occasion pour te taire
Et oublier les Basques qui ont eu pitié de toi sur le quai
De la gare à Hendaye. Axuria, je crois en toi comme en
Dieu ! Agneau de sang et de lait, gorge printanière et pattes
De l’été, petit agneau léger de mon enfance de privilégié,
Je ne joue plus avec l’État ni avec cette terre exsangue avant
Même de commencer à la cultiver. Je veux être l’amant
Impeccable des sans nom, des sans-papiers, des sans domicile
Imaginaire, des plus-values immobilières et de la spéculation
Bancaire. Je te redonnerai le sens de la honte qu’il faut
À tout prix se reprocher face à son image d’homme. L’urine
Ne t’a pas enseigné l’agneau. Elle t’a inspiré le loup
Et le terrorisme. Le mur infranchissable en face du bureau
Minable du topo, tramway des pauvres qui traverse la saleté
Des villes repeuplées avec de la viande andalouse, ce mur
Qu’en effet tu n’as pas franchi comme tu l’espérais de la
France, ce mur, Axuria, je le vois comme si j’y étais, honteux
Dans la file qui attend la pilule anticholéra, les pieds dans
L’eau javellisée, comme un agneau aux ongles sales, comme
Toutes les bêtes que nous avons mangées sans jamais penser
À leur existence de chair et d’os, tellement nous communions
Avec l’esprit qui nous distingue de la race et de la mécréance.
Axuria, si tu n’as pas violé cette fille comme le prétend
Sa mère et s’il faut maintenant interroger ce comte de Vermort
Que ma propre soeur a vu enterrer le fruit de son inconstance
Sexuelle, pourquoi ne pas coucher dans mon lit, pourquoi
Ne pas céder à la tentation de l’Homme, pourquoi laisser
Parler les enfants et poindre ta petite queue excitée par
La fraîcheur inévitable de leur regard ? Ils parlaient
Eux aussi, de la queue, de la caresse, de la semence,
De Dieu ! Ils parlaient pour sauver le père de la honte,
Comprends-tu, Axuria ? J’écrirai ta chanson si tu le veux.
Mais il faut que tu me souhaites le bonheur et l’extase.
Petit agneau de ma terre, jadis loup et plus loin encore
Homme. C’est le Dieu que je cherche en toi. Ma soeur
Te trouve et je te cueille, nous n’avons jamais procédé
Autrement, elle et moi, elle la veuve par le taureau,
Moi l’eunuque par le même combat. Oublie Hendaye,
L’Allemagne, Norda, Wastels, Paris la brune et Toulouse
La rose qui sentait la violette et le vert de son canal.
Ici, la terre est acier, oxyde et promesse d’agneau.
Ta maison n’a plus de père malgré la pluie d’été.
Ton chien pourrait être un homme avec un peu
D’imagination. On pourrait même en inventer la femme
Pour sauver les apparences. Pas difficile de créer l’enfance
De toutes pièces avec les moyens de la poésie dont tu me sais
Maîtresse, Axuria, maîtresse et profiteuse, profiteuse
Et conquérante. Nous n’avons plus le casque d’acier
Ni les chevaux de feu, ni les forêts englouties par la mer
Suite à un malheureux combat contre la liberté et le fric.
Il nous reste l’agneau, et l’agneau se prend pour un loup
Depuis que les cheminots hendayais ont eu ce regard,
Ce simple regard qui a manqué, devant l’Histoire, aux
Allemands et aux Polonais. Sur le pont Santiago, à cent
Mètres et plus du gué de Priorenia, on s’est battu pour toi,
Perdant un oeil dans le combat, ou n’hurlant que la douleur
De deux jambes brisées, et ton feulement courait rapide
Et vivace sur ma terre, cri d’agneau qui rêve encore
À ces regards portés sur la misère de l’Europe, en
Attendant que les Africains prennent le relais, et que
L’oubli soit enfin le fruit du silence offert à l’enfance
Qui croît à la hauteur de nos ambitions politiques.
Axuria, je ne veux pas te jeter en prison ni te livrer
À la poigne de fer de Ramirez. Tu as fui vers les montagnes
Alors que la mer était favorable à la noyade ou, qui sait ?
À l’Arabie qui illumine nos palais. D’un côté, les femmes
qui t’adorent comme le Christ, et de l’autre les hommes
Au couteau facile. Je ne veux pas de cette tragédie
D’un autre temps. Ne joue pas avec les actes, Ochoa !
Ne joue pas avec mes personnages. Il n’y a pas
De loup assez loup pour résister à cette douleur.
Agneau, tu périrais dans mon plaisir qui est roi au
Royaume du sens à donner à toute cette agitation.
*
* *
Monsieur de St-Pé veut une fontaine ! Monsieur de St-Pé veut
Une fontaine ! (je traduis) Blues des enfants qui ne vont plus
Nus-pieds et les rues sont goudronnées. Comme les choses
Ont changé ! (je traduis toujours) — Il n’y a pas dix ans,
La carcasse rouillée d’une SEAT jouxtait la fenêtre noire
Du fabricant de beignets à l’huile cassée comme celle
D’un moteur. Le Gitan d’à-côté dormait sur une paillasse
Descendue sur le trottoir — aujourd’hui il descend son
Colchónflex et dort du même sommeil à minuit comme
À midi. La fontaine inaugurée par le Caudillo crachait encore
Son eau fraîche et bleue. Combien cet assassin a-t-il
Inauguré de fontaines dans ce pays où l’eau est la soif ?
La SEAT était encore italienne, pas encore allemande, ja
Mais espagnole bien sûr. Mais l’ouvrier de chez Siemens
Possédait une automobile et un téléphone et même,
Aux grandes heures de sa croissance de chien fidèle,
Un appartement comme en donnait Primo de Rivera
« qui fut empoisonné par les services secrets français. »
À l’abri dans une crèche digne de l’enfant Jésus, Paco
Est une photo éclairée par des bougies qui ne s’éteignent
Jamais tant on y veille. Une médaille de la vierge du Rocio
Pend à son oeil de verre patriotique. Rien n’a vraiment
Changé, mais les enfants sont habillés et la fontaine
Ne coule plus de son eau bleue glaciale des montagnes
Où la patrie n’est jamais montée ni même avec son armée.
La fontaine a cessé de couler quand les banques, d’un
Commun accord, ont coupé la nappe phréatique en deux :
Une partie pour l’agriculture et l’autre pour le tourisme.
Rien pour la rue où le Caudillo ou son sosie inaugura
La fontaine dont les vers sont effacés, effacée aussi
L’effigie d’Apollon proposée en son temps par un poète
Local dont le nom est aujourd’hui celui d’une rue, car
On n’a rien trouvé à redire sur son comportement pendant
Les temps déjà anciens de la dictature. Poètes, vénérez
Les Dieux et soyez complaisants, mais sans cette clarté
Qui vous sera reprochée au changement des temps.
La fontaine existait donc encore. Comme elle n’était pas
De marbre, on voyait la chair de ses briques et le crépi
Continuait de se découvrir comme la peau fatiguée
D’une comédienne qui a passé l’âge des leurres. Mais l’eau
Ne coulait pas. Le bassin était rempli de terre et de détritus.
Comment les choses creuses ne se rempliraient-elles pas
De terre et de détritus dans ce pays où l’abandon est un
Complément des ressources catholiques ? Le fer rouillait
Aussi et le bronze des robinets avait disparu. La plaque
Commémorative, avec son médaillon hermétique et sa source
De poésie locale, ne portait plus le nom du dictateur
Que la majorité ne portait pas non plus dans son coeur.
Les enfants portaient des habits et chaussaient des souliers.
Les vieux continuaient de toucher leur pension de retraite.
Ils ne se souvenaient que des saisons, celle des amandiers,
Dure sous le soleil, celle des oliviers, qui tuait quelquefois,
Et les routes de l’été, ces routes que le touriste défonçaient
Avec joie. Des femmes aux mains en forme de battoir battaient
Le linge et leur dos en forme de moulin moulinaient sans joie.
Il n’y avait rien d’autre à dire et on ne disait que cela.
Les enfants portaient sur eux la propreté des temps
Modernes, maillots aux couleurs du foot-ball et chaussures
De sport. Les fenêtres sentaient le savon des douches. Les
Cuisines la saucisse allemande et les frites à la française.
Comme on ne buvait plus l’eau de la montagne, la fontaine
Passa rapidement de son rôle décoratif prévu par les promoteurs
À celui de ruine qu’on ne regarde plus sans en reprocher
L’inconvenance lors des campagnes électorales. Monsieur
De St-Pé, qui figurait parmi ces messieurs et ces dames
Du Conseil municipal, avait beaucoup parlé de la fontaine
Et beaucoup promis de la détruire pour en reconstruire
Une autre. Un artiste de Macael avait été sollicité pour en
Concevoir la modernité. Dans le secret de la chambre,
Les principaux élus — ne devrait-on pas plutôt les appeler
Les princes des élus ? — avaient choisi un modèle
À la hauteur de leur connaissance de l’art et de ses
Conséquences. Monsieur de St-Pé, en tant que promoteur
De l’idée originale, fut chargé solennellement de la
Maîtrise de l’ouvrage. Les enfants chantaient l’hymne
De l’opposition socialiste : Monsieur de St-Pé veut une fontaine !
Monsieur de St-Pé veut une fontaine ! Il l’aura si Dieu
S’en fout ! Il n’y eut jamais de quolibets à son passage
Dans cette rue qu’il habitait. On respectait Monsieur de St
Pé qu’on appelait Gerardo el francés pour lui faire plaisir.
Ce doux aristocrate du royaume voisin ne dédaignait pas
Ces occasions de jouir de sa réputation d’homme de coeur.
Il sermonnait les enfants quand la horde à la poursuite
D’Ochoa passa en soulevant la poussière et les questions.
Abandonnant les enfants qui soutenait la restauration
De la fontaine dans les termes du parti socialiste, monsieur
De St-Pé suivit la horde, la remonta et atteignit sa tête
Pensante couronnée comme de juste par don Felix.
— Nous tenons le coupable, dit celui-ci. — Le coupable
De quoi ? demanda Gerardo qui craignit le pire.
Son ignorance était feinte et ne trompait personne.
On le renseigna sur les faits et sur les conclusions.
Il ne commenta rien et suivit sans rien dire.
Cayetano figurait parmi les hommes de tête. Don Felix
Ne se passait jamais de ses services quand une tragédie
En annonçait une autre. Mais le couteau n’apparaissait
Pas. Pas encore, pensa Gerardo. La poussière était chaude
Et sentait l’herbe qui n’y poussait pourtant pas. Au printemps,
Des fleurs surgissaient comme par miracle, mais l’été
On en avait oublié la joyeuse tranquillité. On marchait
Sans se concerter, comme un vol d’oiseaux migrateurs.
Gerardo soulevait son chapeau de paille pour éponger
Son crâne chauve. Il ne portait pas d’armes, pas même
Celles, légitimes et véridiques, de la famille dont il portait
Le nom glorieux, dit-il en plaisantant, ce qui amusa
Cayetano, et seulement Cayetano. L’heure était grave.
L’honneur d’une jeune fille était en jeu. Gerardo sourit
À cette pensée. Sauver l’honneur d’une sale petite anarchiste
Constituait, pour ce gouvernement de droite qui conservait
L’essentiel de la théorie fasciste, un amusement démocratique.
Capturer le coupable, un peon que les Basques avaient
Baptisé « loup » pour se sauver de la passivité, devenait
Un divertissement capitaliste. Gerardo ne partagea pas
Ces pensées avec don Felix qui ne se retournait que pour
Voir les yeux de Cayetano qui souriait comme si le jeu
Ne consistait plus à tuer un homme mais à l’humilier.
Cette nouveauté fascina Gerardo. On le crut sensible
À la dureté du soleil et son chapeau fut critiqué en toute
Amitié. Il n’y a rien comme l’amitié pour souder les hommes
Dans l’action et rien comme les femmes pour servir
De prétexte. Elles suivaient elles aussi, suivant la Pilar
Qui brandissait son Christ, suivie de la Cecilia qui criait
Vengeance et tirait Raïssa par les cheveux, suivies de
Françoise Garnier qui pleurait, de Flores qui riait, de
Constance qui expliquait que ce n’était pas le même
Homme et de Gisèle de Vermort qui accusait les enfants.
L’Homme avait abandonné. Il était assis sur une pierre.
Nu, obscène de soleil, les pieds sanglants. Il montra ses
Mains, nues elles aussi. Sa queue parut plus petite, moins
Queue. On lui tordit les bras dans le dos, ce qui était
Parfaitement inutile selon Gerardo qu’on fit taire. Une
Corde lia la gueule ouverte au cou. Pas un gémissement.
Pas une parole. Il marchait sur les genoux, rejoignant
Les femmes qui l’appelaient par son nom : — Christ !
— Ochoa ! — Mescal ! — Toi ! Cayetano souriait sans
Participer à la curée. Raïssa soutenait ce regard. La haine
Contre le venin. — Frappe ! semblait-elle dire à ce serpent
Que l’humanité locale abritait dans son sein de putain
Repentie. Frappe le coeur et frappe le cerveau. Éclabousse
Nos murs, comme s’ils n’étaient pas victimes de l’ombre.
Coupe le nez à la mode arabe. Enfonce le couteau dans
Les entrailles pour trouer le foie de Dieu. La haine m’explique
Mais rien n’expliquera jamais aussi bien tes phobies
Que l’impuissance de ton système reproducteur, serpent !
Je ne suis donc pas morte et rien ne vit. Cette terre n’est pas
La terre et c’est toute notre tragédie de conquérant. L’or
Nous aveugle encore. Tuer n’est pas résoudre. Oublier
Ne s’oublie pas. Voici toute notre poésie dans ce seul
Mot : hostilité. Pas un homme digne de ce nom ne sera
Détruit. Rien ne survivra mais tout sera dit. Je ne suis pas
Cette honte ni la raison. Et ils battaient l’homme et l’homme
Était réduit à ce silence obstiné de langue coupée de la réalité.
Raïssa se jeta dans le canyon et traversa la broussaille, nue
Dans le vide qui s’accélérait, broyée enfin par le temps
De la roche, ce qui permit à l’homme de souffler un peu.
Un acte se terminait encore par la mort et ce n’était pas
La sienne.
*
* *
*
Gerardo prit très au sérieux sa mission
D’enquêteur du Roi. Honteux d’avoir participé à la curée,
Il rentra chez lui et se posta derrière l’immense baie vitrée
Qui crevait l’ancienne demeure des Gálvez dont il était le
Propriétaire. Il allongea une mesure d’eau-vive de dix
De la bonne eau d’une autre fontaine qui avait sa préférence
Pour son fer et ses traces d’or. Camelot repenti, il évitait
Les faits trop marquants de la vie quotidienne et préférait
La secrète nourriture des comportements. Les enfants étaient
Assis sur les marges de la fontaine tue, alignement blanc
De baskets agités. Une femme descendait la rue en trottinant,
Secouée de nouvelles fraîches. Les commerçants croisaient
Des bras de fer sur le seuil de leurs boutiques dont les vitrines
Rutilaient à cette heure. Le 4X4 de la Guardia Civil fit une entrée
Solennelle dans la première cour du Cuartel que des orangers
Agrémentaient de leur ombre cylindrique. La horde stationnait
À l’endroit même où Gerardo l’avait abandonnée à son sort.
La couronne d’épine du vaincu allait de main en main, sordide.
Dans le verre, les glaçons s’entrechoquaient sinistrement. Gerardo
Buvait à petites gorgées, agitant une langue pointue. Il est arrivé
Ce qui ne devait pas arriver, pensa-t-il. Nous sommes la fin et le
Commencement, c’est-à-dire déjà une histoire. Il eut une crispation
Douloureuse des mâchoires quand ils libérèrent Thomas Folle qui
S’attarda pour se renseigner. Il se mêla peut-être à la caravane
Dont la tête et la couronne avait rejoint la patrouille à l’intérieur
Du Cuartel. Cayetano prenait lui aussi son rôle très au sérieux.
Les mains sur les hanches, il donnait des conseils ou son opinion,
Qui sait ? Le couteau n’avait rien dit, la main l’avait étreigné et
Celle de don Felix avait étreigné cette main étreignant, petit combat
Des circonstances au moment même où la cruauté trouvait le la
De l’outrage. Les sept femmes formaient un groupe à part, belles
À cette distance, désirables aussi, Gerardo se serait contenté
De ce désir et de la petite satisfaction si sa réputation de galant
N’avait pas été mise en jeu par l’humour et les mauvaises intentions.
Croissez, Monsieur de St-Pé, dans votre propre circonstance,
Croissez au fil de la petite queue qui fait de vous un homme.
Monsieur de St-Pé veut une fontaine !
Monsieur de St-Pé veut une fontaine !
Il l’aura si Dieu s’en fout !
Thomas Folle filait plutôt. Il perdit son paquet de cigarettes et en
Acheta un autre sans se presser puis il se pressa de nouveau et n’
Expliqua rien aux questions. Il respirait mal cette après-midi,
Sans doute parce que le mal menaçait sa tranquillité. Il avait
Promis à don Felix de ne plus mettre le feu aux choses qui
Ne lui servaient plus. Don Guillén Mañas Exeberri enverrait
Quelqu’un pour rassembler tout ce qui n’avait plus d’utilité.
Remarquez bien que ce qui ne sert plus aux uns peut faire
Le bonheur des autres. C’était vrai et faux à la fois, mais Thomas
Folle avait hâte de rentrer chez lui, malgré l’odeur de la cendre
Et le souvenir encore vivace de la torche qui avait embrasé
Son ciel de nuit. Il rencontra Pierre qui battait les murs de
L’église avec sa canne de bambou. Il fallait s’expliquer.
La bouche de Pierre avait le goût du vin qui remonte
Des profondeurs. Ils s’écartèrent du chemin et s’installèrent
Sur le mur de l’aire de battage, à l’ombre des eucalyptus
Et les pieds dans les brisures de fèves. Rien à boire cependant.
Des papillons visitaient les corolles, musées de la conscience.
Pierre se frappait le visage à pleines mains en se reprochant
De n’avoir pas pu sauver son ami de la vindicte populaire.
— C’est votre ami ? demanda simplement Thomas Folle qui
N’avait pas d’amis, pas un seul, rien. Pierre ne répondait
Jamais aux questions, mais il aimait en dire plus et il le dit.
Il y eu un moment de tranquillité pendant qu’il parlait,
Peut-être les papillons, ou la géométrie du dallage aux fèves
Éclatées comme des grenades. — Peut-être, dit Pierre,
Peut-être, mais je ne souhaite la mort de personne. Thomas
Le suivit. Ils marchèrent longtemps sur la plage déserte
À cette heure de l’après-midi. Seul un chauffeur de camion
Avait dressé sa chemise sur deux piquets de roseau et dormait
Dans cette ombre pacifique. Ils ne le réveillèrent pas malgré
Le cours que leur conversation prenait maintenant que Pierre
Savait que Thomas en savait plus que lui au sujet de la confusion
Des personnages qui envenimait les esprits. Les enfants des camés
Jouaient silencieusement sur le sable devant la maison de Pierre
Qui allait dormir ou tenter de le faire. Thomas Folle était fou.
Il l’abandonna aux questions des camés et se coucha dans
Son lit qui sentait le vin et l’homme. Il sentait l’amitié et
La trahison. Les draps ne se changeaient pas aussitôt fait
Que dit, chez Pierre qui avait du mal à dormir debout et
Se couchait comme les autres pour ne rien faire qui eût
Donné à penser qu’il n’avait pas la chance ni le désir,
Mutilations des pauvres d’esprit. La fenêtre montrait le ciel
Blanc et l’horizontale bleue du sable. Des têtes apparaissaient
Le temps de la traverser parallèlement à cette horizontale
Tracée mentalement depuis des lunes. Pourquoi avoir bâti
Sa maison au bord du chemin du Travail aux Vacances ?
Une drôle d’idée, tout de même, monsieur Pierre qui
Ne dormez pas. Mais vous n’en avez jamais eu d’autres,
Avouez que vous n’avez jamais su conserver ce qui reste
De l’amitié et de l’amour quand il n’en est plus question.
Pierre! Pierre! Dormez-vous? Je ne vois pas de lumière chez vous!
— Je n'en vois pas non plus dans mon sommeil d'enfant.
Si vous passez du rêve à la réalité, ne me réveillez pas.
Je dors.
L’ami de l’amie Constance entra un doigt craintif dans la plaie.
J e ne souffre pas, dit-il. Mescal, sans doute. Comment en douter,
Maintenant que je suis la proie des hommes ? Les murs étouffent
Les conversations. Il entendait la balle dans l’écuelle à chien.
Don Alfonso l’avait extraite sans douleur. Une balle, c’est trop
Pour un seul homme. La chair ne semblait plus trouée, elle luttait
Pour se refermer sans traces de combat avec l’aide des sulfamides
Dont don Alfonso était un fin fan. Il se coucha sur le dos, voyant
Le plafond parfaitement blanchi et sa trace oblique de soleil.
Constance, mon amour ! Il ne voulait pas crier, il n’avait crié
Que pour protester. Jamais il ne crierait pour dire à quel point
Il l’aimait. Il est facile de dire aux autres : Je suis ce que vous
N’êtes pas ! Moins facile de reconnaître qu’on est d’abord
Ce qu’on est et que les autres n’y sont pour rien, pas même
Constance qui a mal vieilli à cause de cela. Je suis l’homme
De circonstance. Mais de quel homme s’agit-il si le narrateur
Et l’auteur ne s’entendent plus de la même voix au récit ?
Cayetano avait dit : Ce n’est pas lui et donc le couteau était
Rentré dans sa poche de couteau qui n’en sort que pour les grandes
Occasions. C’est lui ! avait hurlé doña Cecilia et la balle avait
Jailli de sa bouche. Doña Pilar jetait des pierres à Pierre qui
Arrivait à peine. Puis les coups, la douleur éteinte par la douleur,
La poussière mangée de force, les cailloux du chemin, la soif.
Jamais il n’avait éprouvé une pareille sensation de soif, jamais.
Ce désert de vin. Cette minutie du coup. La constance du regard
Qui en impose à la voix. Il n’avait jamais connu une pareille
Menace de destruction. Pierre dormait-il ? Ce cher Gérard
Devait se morfondre dans son verre coupé. Constance expliquait,
Il n’y avait pas de doute au sujet de Constance qui expliquait.
Il n’y eut jamais de Constance sans cette cohérence de l’ombre.
Quel récit n’a-t-elle pas influencé de correspondances exactes ?
L’homme revenait lentement à la souffrance, comme si le rêve
En était la promesse. La nuit, les lits sont éphémères comme
Les draps. Mais l’après-midi, sans draps et à peine avec un lit,
S’éternise comme si plus rien d’autre n’était possible que la vie.
Je vais vite, je vais bien, je vais mon petit bonhomme de chemin.
Je vais sans vous, devant vous, par désir,
Mais aussi par habitude car je ne suis pas chien —
Raïssa se coucha elle aussi, mais par terre, sans draps et sans habits,
Nue et dure comme le marbre, traversée d’angoisses filantes
Comme des étoiles. Il la voyait couchée et nue comme il aimait
Ses petits seins et son ventre. Elle parlait au soleil envahissant
Les rideaux, rouge lumière du vert. Un plateau de cuivre traçait
Une géométrie de voyage aux angles aigus, coups de burin
En fleurs. Elle saignait encore, comme le fruit inachevé d’un cri.
Que savait-elle du cri ? Et que penser à la place de ce fragment
De femme donné par les circonstances et aussi peut-être par les lieux ?
Ochoa, Ochoa ! me disais-tu,
Je ne suis pas faite pour toi,
Et tu t’en allais.
— Non, vraiment, c’est sérieux, cette mission aux ordres du Roi.
Je suis le colporteur de la rumeur à Madrid où le Roi est prince
Du monde. Personne n’est mort, mais cette jeune beauté féminine
A été violée par on ne sait qui, frappée par on sait trop laquelle
Et abandonnée à son triste sort de petite garce inutile au couteau.
Voyez comme l’aristocratie française peut se rendre utile
En cas de crise de l’aventure et de la narration. Oublions un
Instant la fontaine aux doux vers et méditons ensemble cette
Idée de culpabilité qu’un seul homme ne peut, ne pourra jamais
Assumer à lui seul. Seul, ai-je dit, mes amis. Seul parmi les
Autres et cependant multiple au point de créer la confusion.
Si vous m’écoutiez ne serait-ce qu’une seconde de ce temps
Qui vous travaille, mais don Alfonso sortait du Cuartel,
Porteur de nouvelles et de sang, ayant examiné de près
Les corps et même, dit-on, une balle. — Doña Pilar, SVP,
Expliquez-nous encore cette nuit inexplicable si l’on
Se place de votre point de vue. — Oh ! la virginité,
Dit don Alfonso qui sent la lavande de ses mains,
Ce n’est pas grand-chose la virginité. Alors la terre...
— Ne partez pas, don Alfonso ! Cette terre, justement,
Ne contient-elle pas ce qu’on y a caché en croyant
Ne pas être vu ? Les enfants sont encore à l’intérieur.
Vous êtes le premier à sortir si l’on excepte ce fou de
Folle qui a suivi ce lâche de Pierre on sait trop où.
Ils questionnent les enfants parce que les enfants savent.
Le rideau est tiré sur le visage blanc de leur mère qui
Accuse. Que savons-nous d’elle, de sa nuit, des enfants ?
Toi le ciel infiniment
Et moi les étoiles une à une
Moi relatif de l’attente
Il n’y a pas de chanson sans un refrain à la clé, pas
De musique sans fumée et pas de poussière sans ces
Yeux qu’on veut nous arracher à force de justice !
Don Alfonso monta dans sa petite voiture et répondit
À une dernière question sans toutefois trahir le secret
De l’instruction. — On instruit ? Un procès se prépare ?
Ils ont libéré Folle sans nous demander notre avis.
Nous serons là à l’heure des crucifixions, nous enfants
D’une idée circulaire de l’homme, enfants de Dieu le seul,
Dieu l’explication et le sens à prendre et à donner, Dieu
L’héritage d’une longue lignée de prometteurs doués
De la poésie sacrificielle des promesses et des sanctions.
Don Alfonso fit un signe à doña Pilar qui le lui rendit.
On dit qu’il se voient tous les soirs à la même heure.
Enquêtez, Monsieur Gérard de St-Pé, enquêtez pour le Roi
Et pour l’Espagne. Il y a de la vérité là-dedans, du vrai
Et du vraisemblable, du dicible et de l’inexprimable
Autrement que par l’innocence des enfants qu’on interroge
Pied à pied avec leur combat contre le père. Doña Pilar
Monta dans la petite auto de don Alfonso et ils partirent
Vers la mer que le savant voulait revoir avant de ne plus voir.
Les enfants de la fontaine piaillèrent sans jeter les cailloux.
Des femmes descendaient aux nouvelles, hardies et fraîches
Comme des serpillières. Les escaliers se peuplaient de vieux
À la recherche de ressemblances. On se souvenait plutôt.
Il est tellement plus facile de se souvenir de ce qu’on sait
Ensemble, c’est tellement plus favorable à la conversation
D’être d’accord sur l’essentiel et pointilleux question détails.
Doña Cecilia fut alors libérée. Absoute peut-être, elle traversa
La cour des orangers, belle comme ce qui l’a été. Plus d’armes
Dans sa rude main de femme qui connaît ses saints et les
Méprise. Ce fut Françoise Garnier qui l’accueillit, ouvrant
Ses frêles bras d’ancienne jouvencelle. Doña Cecilia jeta
La peineta aux hommes dont l’un se plia cérémonieusement
Pour la ramasser. On s’en doute, c’était Cayetano l’homme
Armé qu’on ne désarme pas, l’homme dont elle attendait
Le jugement mais qui ne se prononçait jamais sans son
Juge. Plus pâle encore, doña Flores priait en silence dans son
Mouchoir. Doña Flores ne connaissait-elle pas la chanson
Comme personne ? Les hommes s’approchèrent des femmes
Pour en écouter le murmure. Il n’y a pas comme un homme
Pour imaginer ce que la femme n’a pas encore dit à l’enfant
Qu’il devient dans la tragédie. Doña Flores laissa échapper
Un soupir qui en inspira plus d’un. Elle aimait la compagnie
Entre les actes et ne le souhaitait à personne, doña Flores.
Priez pour l’homme qui l’a détruite !
Priez pour les enfants qui ne sont pas nés de cette union !
Priez jusqu’à ce que les larmes vous sortent des yeux !
Ce n’était pas l’attente, non. Elle est trop merveilleuse, l’at
Tente, pour ces personnages de l’attente. On composait en
Attendant. C’est différent. Sinon l’attente les prenait à bras
Le corps et la tragédie devenait la poésie du temps passé
À être et à devenir. À l’heure qu’il était, les deux pigeons
(Doña Pilar et don Alfonso) devaient se balader avec les
Mouettes sur la plage, à deux doigts de la mer qui chatouille
Les pieds de la veuve en attendant que don Alfonso s’exprime.
Là-haut, dans sa tour de verre qui offense la lumière et les
Traditions de la façade, Monsieur de St-Pé parlait du Roi
À sa conscience de descendant de Cortina le comploteur.
On voyait son verre et ses petits glaçons métalliques.
Composer pour ne pas attendre, imaginer la suite pour ne pas
Durer, parler avec les autres des mêmes choses et recommencer
Chaque fois que l’occasion se présente à l’esprit ou aux moeurs,
Il n’y a rien de plus propice à la mélancolie et don Felix,
Qui les observait sans être vu à travers les orangers,
Se souvenait de sa mélancolie et de ses risques à prendre
Quand elle arrivait sans prévenir à l’heure de l’angoisse
Qui naissait de l’improbable. Ne pas expliquer l’enfant
Revenait à statuer sur la femme pour la désirer malgré
L’homme. La peau n’est pas arrachée, la langue sursoit,
Et pourtant ce n’est pas l’attente, c’est la composition.
L’ombre avec la lumière, la chose et son explication,
L’extérieur et le circulaire, le jardin et la saison, la douleur
Et l’extase, la vitesse et l’instant, le désir et les faits,
La joie et son bonheur, non, la peau n’est pas arrachée
À ce corps qui contient tout ce que je sais et peux savoir.
Jamais nous ne posséderons ni l’eau ni l’air
Des insinuations et des tiraillements, mais la terre
Et le feu nous contiendront pour ne rien expliquer.
Il n’y a pas de mort, rien n’existe que la disparition.
Pourquoi n’apparaîtrions-nous pas au lieu de naître ?
Ma mélancolie est comme une fleur qui refuse de faner,
Une fleur rebelle à la connaissance de l’intimité,
Fleur des malchanceux.
Vous en connaissez d’autres ? Et cette envie de le crier
Au lieu d’en chercher la raison chez l’autre qui ne dort
Pas du même sommeil. Cet appétit peut-être, jalousie
Pratiquée à fleur des peaux qu’on caresse par curiosité
Esthétique. Je ne suis pas l’homme de l’Homme !
Et cette machine qui frappe le texte de nos ennuis !
La machine frappait en effet, elle frappait durement
La feuille de son encre, frappant des mots recueillis
Sans en altérer les contenus dilatoires, et Ramirez
Était conscient de ces tentatives de retard sur l’heure
Qui viendrait à son heure. Il avait bien rangé sur la table
Les rapports d’audience : chanson des enfants qui s’entendaient,
Colère de doña Cecilia et son petit revolver américain,
L’odeur de Gisèle qui parfumait tout, l’obscurité
Que Fabrice opposait à la clarté hallucinée de doña Pilar,
Ce que savait monsieur Pierre, ce qu’ignorait la Folle,
Ce qu’on imaginait avec un peu d’impatience et beaucoup
De technique conversationnelle, ce qui était attendu
Et ce qui arrivait, avec la balle extraite et son revolver
D’opéra qui tuait quelquefois, qui tuait la parole en
Commençant par la voix. Il y avait une infinité
D’existences probables sur la table que Ramirez lustrait
De son coude et de sa salive. Il avait hâte de passer
À l’action que doña Cecilia avait entamée de sa meilleure
Part d’inconnu. La torture s’explique par la nécessité
D’aller plus vite que la pensée que les chemins déroutent.
L’Homme, quel qu’il fût et quelle que fût sa responsabilité,
Répondrait à la douleur et non pas à l’attente dont l’intérêt
Se perd en volubilité. Après la machine, qui a son intérêt,
L’instrument de la douleur et de la connaissance des faits !
Il faut dire que Ramirez,
Fils légitime et frère infidèle,
Il faut dire que Ramirez n’a pas de cervelle.
On peut en rire si le moment est bien choisi. Choisissez
Le moment. Ne laissez pas passer cette chance. Ramirez
Écrase les mouches entre ses mains, pas sur les murs.
Oui, oui, le Roi vous recevra dans son palais de L’Escorial
Près de Madrid où les forêts de pins sont hemingwayennes.
Pas d’aventure sans un sommet et pas de royaume sans a
Nimaux. Gerardo sortit par la petite porte de son jardin d’hi
Ver. Qui le vit trottiner dans la rue descendante vers la mer ?
Il n’aimait pas plaisanter aux fenêtres malgré la beauté
Des femmes. Il arriva sur la place en nage. Un moment
D’ombre le ravigota puis il continua ce qu’il convient
Maintenant d’appeler un chemin. Son esprit voyait clair
Dans cette complexité d’intentions et de coups fourrés.
La vie, c’est l’existence, et ce qu’on en sait, c’est de la
Poésie ou du Droit, on n’a guère le choix. Oui, oui, le Roi
Vous attend dans son palais aux cours peuplées d’histoires
Édifiantes. Un oranger vous est réservé. Vous aurez tout
Loisir de vous entretenir avec sa Majesté de cette affaire
Qui vous turlupine depuis des années. Vous vous déplacez
Dans un espace clos par des arbres que vous savez habités
Par les morts qui reviennent. Quel silence, cette mort qui
Revient comme si de rien n’était ! Les rues étaient fraîches
Comme des enfants et lentes comme des vieillards, mélange
De saveurs et de cris, passage de l’idée d’obstination
À celle de l’accompli qui détermine la position du coucheur.
Vous transportez votre lit dehors et il vous transporte dedans.
C’est bien pratique comme pratique ! Vous buvez trop ou
Pas assez. Coupez l’anis d’olive et remettez en jeu votre sens
De la redite. Une fois passées les rues, le quai grimace un peu
Sous la douleur des grues qui étreignent le blanc du gypse.
Un drapeau claque la Chine ou la Russie sous pavillon de com
Plaisance. Saluez le matelot jaune et gris qui vous regarde com
Me si vous n’existiez pas encore pour lui. C’est loin, le pays
D’où l’on vient si on tourne en rond pour gagner sa vie d’ex
Istence précaire et toujours printanière. Vous vous souvenez
Des voyages avec la femme de Morandelle qui était votre a
Mi d’enfance et que vous trahissiez par le sexe après l’avoir
Vaincu par le fric et l’emploi. Ces femmes d’ingénieurs
Qui savent bien que l’ingénierie n’est que de la main
À la pâte quand vous, Monsieur de St-Pé, vous héritez des
Siècles le privilège et la recommandation qui assoient votre
Réputation. Passons. Ici se traînaient les forçats que le Roi
Utilisait par pure charité chrétienne. Il vous en parlera, vous
Entendrez et vous verrez sa bouche qui a sauté sur les genoux
Du Caudillo, petite bouche qui aime l’anis et les olives, vous
Verrez et entendrez ce que l’oranger qui vous est destiné au
Ra décidé de vous dire à la place de ce personnage charismatique.
Voici, en attendant d’être reconnu, la plage interminable
Qu’empruntent les amants et les coureurs de fond. Un petit chien
Fait le chien avec un autre chien, ce qui vous amuse. Vous en
Parlerez au Roi si le sujet n’est pas tabou dans ce palais magique
Ment élevé dans son architecture géométrique. Un bonbon à
La menthe, vite ! Vous le sucez pour ne pas entreprendre une des
Cente par trop risquée dans les rochers de marbre que la mer
Flagelle comme si d’une femme il s’agissait. Un petit escalier
Conduit en descendant au sable des crabes et des coquillages.
La mer est un pont entre nos civilisations. Sans elle, il n’y
Aurait pas eu d’aventures. Le Roi comprendra. L’aventure
Est à l’ordre du jour, mais à part l’Emploi et le Commerce,
Que voulez-vous ? Vos premiers pas vous déroutent un
Peu. L’écume est rageuse, coupante, animée par la jalousie
Qui n’est pas la meilleure fenêtre sur le monde. Mais c’est
Une vie d’exister et mourir de n’être plus à la hauteur
De l’aventure et du hasard qui n’explique rien et surtout
Pas Dieu. Gardez-vous bien d’en parler au Roi. L’imprévu
Est prévu. On vous tapera sur les doigts et vous ne reviendrez
Plus, voilà. Un poisson mort cligne d’un oeil. Des pas
Vont plus vite que prévu. On ne tue pas, Monsieur de St
Pé dit Pierrot au village, on ne tue plus par amour mais seul
Ement par intérêt. Vous avez un bon avocat, oui, le Roi
Appréciera les données de l’aventure au pays de l’irréversible.
Car, mon cher compatriote, qu’est-ce qui est plus irréversible
Que le temps ? L’acte, et non ce qu’on en dit. L’acte tout
Cru. Retour à l’enfance des insectes transpercés vivant
Mais sans parvenir à en distinguer toujours la grimace.
Donnez-moi une bête
Et je la fertiliserai de ma propre semence !
— Tu es fou, Ochoa ! Tu es fou !
Je le suis. Pourquoi le nier ? Je reconnais aussi le délire.
Il faudrait être fou pour penser le contraire. Ce mal qui
Ne me ronge pas, qui m’explique sans me ronger les os,
Ce mal est si nécessaire que je n’en connais pas l’origine.
— Parlez-en au Roi qui comprendra. Un oranger pour vous
Seul, oui. L’Escorial. Lui-même. Une seconde d’inattention
Et c’est l’aventure. Un facteur chance est à prendre en
Considération. Et ce mal qui vous transporte au seuil de
L’amour. Un instant à la place de l’éternité ! Vous plaisantez ?
— Je ne plaisante pas vraiment. Rien n’est moins mesuré que
L’instant. C’est presque de l’espace, cet instant qui ne se
Mesure pas avec les instruments de la conscience. Le Roi
Attend une explication, pas un traité d’alliance avec cela...
— Cela ? — Oui, cela. Cette aventure de l’instant qui ne doit rien
Au temps qui nous sépare d’une tête. Voici la pleine mer
Des noyades et des solstices. Je serais fou de ne pas y penser,
N’est-ce pas ? — Fou n’est peut-être pas le mot qui convient
À ces tiraillements qui démontrent l’existence d’un dedans
Et d’un dehors des choses. Qu’est-ce que cela ? Entre rien
Et tout, qu’est-ce que cela ? À part le désir et la peur, qu’est
Ce que je fais ici avec ça ? Fou n’est pas le mot, le Roi
Vous dira ce qu’il en pense le moment venu. Voici l’oranger
En attendant. Un oranger sur la plage à la place d’un palmier
Et la lave d’un volcan pour pallier l’océan qui manque
À votre histoire de peuplement. Vous les voyiez, lointains
Et proches. À cette distance, ils ne sont encore rien de vrai.
Votre coeur bat la chamade, mais qu’est-ce qu’une chamade,
Qu’est-ce qui se bat à ce point comme on compte les lurettes ?
À petit pas, vous avancez dans votre regard qui sait d’avance.
Don Alfonso soigne les varices de doña Pilar, rien de plus,
Dit le Roi. — Vous croyez ? Moi je crois, ou plutôt : je croyais
Que les varices n’y étaient pour rien. L’amour s’explique
Par la vie qu’on prend et qu’on donne. J’en ai parlé souvent
À cette femme que j’aime de cet amour-là. — Qui êtes-vous,
Ô étranger à toutes les terres qui ont le nom d’homme pour
Humanité ? — Je suis cet homme. Et je ne le suis pas.
Je viens de loin, toujours à pied,
Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,
Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.
Comme s’il était possible d’atteindre ce qui se promet comme
Horizon. Comme si ce n’était pas un recommencement mais
Le sentiment d’avoir vaincu l’instant. Un instant de cette
Victoire me rendrait le Pausilippe et la mer d’Italie. Ô Roi
D’Espagne, donne-moi plutôt cet oranger que tu promets
Depuis si longtemps que cette terre n’a plus d’existence
Nourricière. Je suivais le fil d’un raisonnement sur la vie,
Pas plus. Qui sommes-nous, nous qui ne sommes rien ?
Et qui êtes-vous, les chanceux ? Si je me noie aujourd’hui,
Sera-ce l’évènement du jour, ou bien s’acharneront-ils à
Détruire l’Homme que je ne suis pas ? Ma petite noyade
Attirera-t-elle du monde à l’inverse du poisson mort à l’oeil ?
Putain ! Où es-tu ?
¡Madre ! Cette putain s’est envolée !
J’ai oublié de lui arracher les ailes !
Voilà comment un personnage devient fou avant de ressembler
À quelqu’un. C’est compliqué, la littérature, ou cela n’est pas
De la littérature, C’EST DE LA MERDE ! Mais pourquoi pas
La merde, au fond ? Au fond de quoi ? À la surface de quelle
Profondeur gagnée par hasard sur l’irréversibilité calculable
Du temps ? Alors, oui, je sais : l’homme se met à fuir, à fuir
À fuir et à parler
À parler et à tuer
Autant qu’il peut le temps qui lui reste à vivre
Ou à mourir d’ennui. Oui, l’homme fuyait, il fuyait le Roi,
Les amants, les tueurs, les personnes majeures et les vers
Mineurs. Il fuyait de côté, ne connaissant pas d’autres chemins
De traverse. Il ne se noyait pas, il fuyait. Ah ! le Roi peut
Attendre, l’oranger peut crever, le palais peut exister, l’Espagne
Peut encore survivre aux traités de l’Europe, tout peut arriver
Au fond, surtout l’homme qui se met à fuir pour ne pas être
Poursuivi et qu’on poursuit quelquefois pour des raisons qui
Ne s’expliquent pas et qu’on explique pour cette raison.
Alors, oui, l’homme se mettait à fuir et il devenait
Perspective. Il fuyait le jour et vivait la nuit, seul,
Se nourrissant d’insectes à sept pattes et de lait
De dragonne. Il connaissait le paroxysme en toute
Matière et pratiquait l’arrêt au bord des signes.
L’exercice de l’aube lui inspira le soir et inverse
Ment. Je ne suis pas cet homme ! criait-il mais il
L’était. Je suis un autre et il ne l’était pas. Et le temps
Se mit à devenir et l’espace à n’être que cela. I
Maginez ce crevage de nerf rien que pour vous en
Donner à moindre frais une idée approximative, mes
Amis. L’enfant était enfoui au cours d’une apnée
Et l’organe secrétait ces paroxysmes tenaces avec
Un son de cloche. Connaissez-vous l’homme s’il
Ne fuit pas ? Non, bien sûr, vous ne connaissez rien
Qui l’appelle par son nom au moins pour le dire.
Mais cet instant de lucidité vous rend malades
À crever et vous crevez pour ne pas crever ce qui
Est normal. Je ne fuyais pas pour fuir. Je ne fuyais
Pas pour échapper ni pour m’éloigner. Je fuyais pour
Étirer, pour éviter de rompre une seule de ces lignes
De fuite qui donnent un sens à ce que j’étais et à
Ce que vous demeurez. Pas de drogue, pas de rêve
Insensé, pas de caprices et plus de tentatives de cri.
J’ai cru à une tranquillité dans la vitesse d’exécution.
Trop vite j’allais et mieux je me portais. Puis l’accident,
Inévitable dites-vous, l’accident en ferraille, le tour
Joué au corps qui n’en peut plus de changements chi
Rurgicaux. En une fraction de seconde, moi Ochoa
La Montagne je suis devenu Mescal l’Immobile.
Maintenant que vous savez tout depuis longtemps,
Mes amis, maintenant que tout s’explique depuis
Toujours et même avant que je me mette à fuir
Dans les règles, voudriez-vous refermer la porte
Et oublier que pendant un instant je me suis arrêté
Au bord d’autre chose que le signe ? Moi l’Homme
Je demande qu’on me foute la paix ! L’immobilité
Ne fuit pas, elle, hélas. Quelle vitesse du choix !
Encore un peu et j’atteignais la pudeur des enfants.
Dans cette existence où je suis ce que j’étais, l’Homme
Se raréfie et c’est la Femme qui se multiplie jusqu’au
Nombre. Je voulais faire un enfant à la nuit et l’enfant
Était le silence. Quelle angoisse ! Quand je bouge
Un petit doigt je sais que c’est mon pied qui existe
Et quand je sens les zigzags de l’insecte je sais que
Ce n’est pas un insecte. Comment le sauriez-vous,
Buveurs d’instance ? Alors je fuyais par le haut
Comme la fumée et par le bas je revenais cendre.
Beaux voyages pour rien, belles cités pour pas grand
Chose et rencontres des circonstances au lieu de l’hu
Main. Quelle fragilité la pensée alors ! Quelle ténuité
De la forme ! Et ces instants de douleur inexplicables
Autrement que par la douleur que vous n’expliquez pas,
Cette attente conçue pour ne rien attendre et connaître
La proximité des choses placées pour servir. Je fuyais
À fleur de vos observations cliniques, n’est-ce pas
Françoise ô mon amour ? Et tu ne fuyais pas pour de
Meurer ce que tu as toujours voulu être. Je suis cette
Attente à l’infini finie un jour ou l’autre, comment ? tu le
Sais bien, comment ? Un drap noué autour de la nuit
Et je fuis. Le même drap déplié sous moi et je dors.
Sommeil cristallin, il n’y en a pas d’autres pour moi.
Moi ? Mais je ne suis pas moi ! Je suis ailleurs, en
Fuite, en avance, jamais à l’heure, toujours à midi
Et quelquefois à minuit, fuyant l’enfant des lignes
Et de ce point qui constitue le centre d’intérêt, là-bas,
Où je vais et quand je n’y arrive pas. Ou pas tout seul,
Avec toi ou malgré toi selon que tu patientes ou exiges.
Il manque une ligne à nos deux lignes de rencontre
Fortuite. Il manque le croisement triangulaire, la portée
De l’ombre qui explique l’endroit et la circonstance.
Rien ne manquerait si nous n’étions pas deux.
Je viens de loin, toujours à pied,
Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,
Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.
Alors, finalement (excusez ma perversité d’immobile
Et de passablement enfumé) finalement je me suis mis
À penser. On ne pense pas quand la pensée ne sert à rien.
On va, bien ou mal, en avance, à l’heure précise ou seule
Ment s’il n’est pas possible de faire autrement. Finalement,
J’ai projeté ma science dans la rue et j’ai marché. Oh ! pas
Avec vous, pas à vos côtés, jamais au pas et toujours à
L’heure. Broyez une famille avec passion et vous obtenez
L’être qui l’explique. Pas de psychologie, pas d’impressions
Suggestives, plus d’acrostiches ni d’épigrammes, rien que
L’être familial, broyé certes, et incapable d’exister pour en
Dire quelque chose, mais la famille, la famille et ses saints,
La famille qui sert et qu’on ressert. Finalement, j’ai broyé
L’Homme et la famille, broyé l’immobilité fonctionnelle
Et la pensée en fuite perspective. Que de temps passé !
Que de moments cliniques ! Et quels paroxysmes, voyez
Vous, à l’envers de l’endroit, au dedans du dehors, et dans
Le lit ! Je me sers d’un pilon comme tout le monde,
Mais au lieu de concasser des épices bonnes à modifier
Le goût de la viande, je pense et je fragmente, je fuis
Et j’écrase les perspectives, j’arrive avant ce qui arrive.
J’arrive avant Gerardo et les camés m’accueillent avec
Des enfants que je broie comme le noir de fumée, pilon
Obscène et croissant. Je suis le fournisseur de ces âmes
Perdues pour l’âme, pourquoi pas ? On gagne sa vie comme
On peut et non pas comme c’est possible. Pierre creuse
Sa tombe dans le jardin. Le rocher sera gravé au burin
Et au marteau, éclats de son qu’on trouve un peu dans
L’herbe rare du sable et de l’humus des agaves. Camés !
Vous n’aurez pas mon sommeil ni ma maison ! Quel fou !
Les touristes pensent que c’est une piscine, mais non,
C’est sa tombe. Il y pousse depuis longtemps les primevères
De la paralysie et le trèfle de l’angoisse. L’été calcine
Ces émergences. Bonjour Pierre. Vous avez vu don Alfonso ?
— Vous êtes malade, ô monsieur que je ne connais pas qui
Partagez l’herbe et l’hallucination avec cette racaille bleue ?
Vous n’aviez pas remarqué le bleu de leurs langues et le vert
De leurs enfants. On ne remarque rien quand j’en ai besoin !
Remarquez que je m’en passe, de vos observations cliniques.
Un peu de vin ? Vous accepterez le vin de Judas ? Il donne
Soif et ne nourrit pas. Mais c’est le vin de ma vigne, mon
Sieur qui arrivez comme un cheveu sur la soupe, comme
On dit ici-bas, ou comme ce qu’on n’attendait pas, dit-on
Si l’on est à l’heure, ce que vous êtes, monsieur ! Entrez
Dans la maison où les amis finissent mal à l’occasion.
Gerardo entra. Il redemanda si don Alfonso se promenait.
Pierre n’en savait rien. Il ne voyait pas don Alfonso s’il voyait
Doña Pilar. — Elle soigne ses varices dans la vaguelette, vous
Savez, monsieur qui ne sait pas ? C’est bon, la vaguelette,
Pour les varices et pour autre chose encore dont je ne me
Souviens pas car je suis malade d’oublier. Prenez place,
Monsieur qui ne tient pas en place et qui ne prenez pas
De place. Voici le vin dont je vous parlais il n’y a pas
Une seconde. Comme les secondes se ressemblent !
Ce qui explique mes petites confusions, monsieur qui
Vous asseyez pour boire ce que je ne bois plus qu’avec
Une parcimonie d’échaudé. Oui, le Roi reçoit ses amis
Le dimanche, dans sa maison de campagne à Donostia.
Vous devriez le savoir vous qui avez perdu des proches
À Guernica de Picasso ! Mais vous ne savez rien, monsieur
Qui prétend le contraire, quand il s’agit d’avoir de la
Conversation et non pas l’air d’y être pour la forme.
La jalousie est un poison du vin. Les vaguelettes n’y
Sont pour rien. Je connais la mer aussi bien que la mer !
J’y étais, monsieur qui n’êtes jamais nulle part et chez vous,
Comme on dit quand l’évènement est passé à l’Histoire,
Ce qui est le cas, monsieur le cas qui buvez mon vin
Sans lui accorder toute l’attention qu’il reflète pourtant.
L’homme dont vous parlez pour ne rien dire est passé
Ce matin mais vous n’en parlez plus. Vous en parleriez,
Monsieur qui parlez pour parler d’autre chose, si vous saviez
Que je suis celui qui l’a vendu pour rien, monsieur qui
Commercez avec les hypothèses, pour rien, pas un duro!
¡Nada ! Pas un fifrelin pour cet homme qui se vend cher
Quand il arrive aux hommes ce qui n’arrive pas aux femmes.
Monsieur qui monsieur le monsieur, je vous interdis d’en
Penser autre chose. Je suis votre homme si je suis perdu
Et votre femme si vous êtes un homme. Ne me dites pas
Qu’au lieu de fuir vous poursuivez ! On les voit souvent
Faire l’amour sous le vieux phare qui ne sert plus qu’aux
Oiseaux des phares. Voilà comment elle soigne ses varices !
Mescal gicle ! Les camés le voient gicler comme une seringue.
Le sable le suit à la trace. — J’avais pensé au phare, à l’amour
Et aux oiseaux conchiant les vitres, mais c’était pour fuir,
Pas pour oublier. — Ne partez pas ! crie Pierre sur le seuil
De sa maison et de sa tombe, ne partez pas sans achever
Votre verre. Cela porte malheur et avec la chance que j’ai,
Vous en aurez plus que moi ! Mais comment ne pas partir
Si le Roi vous attend ? Trouvez au moins une raison
De ne pas répondre intelligemment à cette question
De principe ? — Ils tueront l’Homme, dit Pierre aux camés.
Ils vivent leur vie quoi qu’il arrive et l’Homme meurt
Sur la croix. Sans ces femmes, on aurait compris que l’Homme
C’est l’homme et que la femme ce sont les femmes. Encore
Un refrain, ô camés de mon jardin et de mes attentes.
Mon vin n’arrive pas à la hauteur de vos mélanges, mais
C’est mon vin et je le dispute à l’Homme. Dans sa prison,
Il fuit les murs. Il ferait mieux d’attendre son heure
Car c’est tout ce qui arrivera si je ne suis pas fou.
*
* *
Cette après-midi, on tuait le taureau. Moment que don Felix
Gálvez Bonachera redoutait entre tous les temps morts de son
Existence de castrat. Le soleil empoisonnait l’air en compagnie
Des mouches. Il suivit les évolutions d’une libellule rouge
Qui se posa sur l’épaule de l’Homme. Quel privilège !
L’Homme laissa le bonheur perler sur ses lèvres. Taureau !
Ramirez rassemblait les témoignages dans le même dossier.
Presque un roman déjà, songea don Felix que la libellule
Harcelait du bout des ailes comme un défaut rétinien.
— Il vous est reproché 1) d’avoir montré votre sexe à des
Enfants (qui n’avaient rien demandé) 2) d’avoir abusé
D’une jeune fille qui a perdu sa virginité (ne précisons
Pas quand ni avec qui) 3) D’avoir volé du lait chez la Clara
Qui vous l’aurait donné (beau sein) 4) de ne rien posséder
Pour témoigner de votre sociabilité 5) de ressembler étrange
Ment à tous les hommes de ma connaissance (mettez cela
Entre parenthèses) 6) d’être une légende (celle du loup pro
Mise par les Hendayais) qui apporte de l’eau au moulin
Des fédéralistes sans parler des séparatistes 7) d’aimer
La seule femme qui le sait et pourquoi (Constance qui
Porte le nom de sa mère) 7 raisons de vous en vouloir
Et de commencer par vous le reprocher —
PRIÈRE DE DON FELIX
Ô Dieu
Qui aimez les hommes qui se reproduisent comme
Les animaux (car si les animaux sont mangés par
L’Homme, l’Homme ne mange pas de l’homme), Dieu
Qui sait tout de lui-même et n’en dit rien, Dieu du verbe
Donné à l’Homme pour qu’il y reconnaisse son maître,
Dieu des Rois promis aux nations ennemies que la terre
Nourrit malgré l’homme et contre l’idée de pensée, Dieu
Qui pousse le taureau et sauve l’Homme de la femme,
Dieu du cercle et du centre qui l’explique, Dieu donné
Par l’inexplicable et repris par le malheur, Dieu que j’aime
Comme si vous existiez de cette existence qui ne peut être
Que la nôtre mais que par un abus de langage nous étendons
À votre hypothèse, Dieu je t’adresse cette supplique : sauve
Cet Homme de l’homme et rend lui la parole au moins
Une seconde avant sa mort, afin que nous sachions qui
Nous avons tué.
— Il comprend, dit Ramirez, il comprend
Très bien ce qu’on lui dit et pourrait parler si on se servait
De sa langue. Il agita une électrode imaginaire et vit la
Libellule en même temps. Admiration. Enfant, il appelait
Les oiseaux qui ne venaient pas. Maintenant, il a un chien
Qui vient et un autre qui ne vient pas aussi facilement mais
Qui vient finalement. Un troisième chien n’a pas encore pris
La forme d’un chien mais aboie déjà. Riez, don Felix. Riez,
Car le moment est bien choisi pour s’abandonner aux petits
Plaisirs de l’existence, comme ces minimes satisfactions
Que la bêtise et la cruauté inspirent aux hommes qu’il vous
Arrive de juger ou d’absoudre. Ramirez frappa l’épaule
De l’Homme avec un journal et la libellule s’envola par mi
Racle. La voici sur le rideau, assez haut pour ne pas être atteinte
Par le journal mais pas à l’abri des insecticides que Ramirez
Nourrit dans son sein. L’Homme remplace le bonheur par la
Haine. Ramirez aime la victoire. Les gens sont liés, il le sait,
Jamais personne ne se libère assez pour gagner à tous les
Coups. Dans la rue, ici, ailleurs, les gens sont attachés à la
Vie et la vie les retient de... ! de... ! n’en parlons pas ! Ramirez
Attend toujours ce mot de trop, cette raison de s’en prendre
Une fois de plus à l’animal qui court dans l’homme quand
L’Homme est inspiré par sa nature de penseur libre et fou.
Ce n’est qu’une libellule. L’Homme ne mange pas de libelle
Lules. La libellule ne mange pas de l’homme. Au hasard
Des rencontres, elle se pose ou pas sur votre épaule et vous
Ressentez alors cette admiration ou la déception sournoise
De ne pas pouvoir admirer. L’écrasement, c’est autre chose.
Mais c’est encore la chance. Ramirez pose le dossier sur le
Bureau de don Felix qui regarde d’abord les photos qui ne
Prouvent rien, sauf que l’Homme a été un peu bousculé.
Qui me le reprochera ? À cinq heures et demie, le premier
Taureau meurt sans un cri. Encore cinq et c’en est fait
De cette mort qui ne dit rien de la vie et tout d’une existence
Supérieure. Il voit la photo de l’Homme dans la rue, avant
Que les femmes l’abandonnent. Laquelle croit encore en lui ?
Je crois que c’est complet, dit-il. Ramirez dit que c’est complet.
Qui ne le dira pas, à part l’avocat du diable, pour la forme ?
L’Homme ne sort pas sans jeter un oeil sur la libellule
Qui descend. Il lui dit, en langage libellule : ne descend pas !
L’Homme t’écrasera. Il attend le moment. Il ne sortira
Pas d’ici avant de t’avoir écrasée. Et la libellule obéit.
Elle ne descend plus. Ramirez pousse l’homme qui sort.
Dans la cour, les hommes jacassent sous les orangers.
Ils ne savent rien de la libellule, mais s’en doutent un
Peu. L’expérience de l’homme au contact de l’Homme.
Il n’y a rien comme l’expérience. Puis le taureau entre.
FRAGMENT D‘UNE LITTÉRATURE JOURNALISTIQUE
Un taureau s’est échappé, franchissant la barrière d’un saut
Et écrasant plusieurs corps qu’on a transportés aussitôt dans
L’infirmerie où un picador soignait sa jambe percée au vin
Et à l’olive. Par la fenêtre, il reconnut le taureau et rappela
Philosophiquement que ce matin il avait prévenu El Cano
Que cet animal possédait la force que personne ne vainc
Avec une épée et un savoir de tueur. Il sourit malgré lui,
Malgré la compassion que lui inspirent les blessures des
Gens qui geignent en retenant le sang qui est toute la vie.
Retenez, retenez, il n’y a que le sang qui ressemble à la
Vie et il n’y a que la vie pour le reconnaître. Le taureau
Ne fuyait pas et l’Homme l’admira, reconnaissance que
Ramirez reconnut comme celle qui l’avait fait rougir à
Cause de la libellule sur l’épaule. Les choses se compliquent
Par l’élémentaire, ensuite on se met à penser et c’est
La vie qui devient invivable. Quelle confusion, ce taureau
Dans la rue et encore, nous parlons en tant que journaliste,
Parce que si les gens aimaient la poésie, ce serait presque
Beau ! Mais c’est tragique comme le quotidien un instant
Secoué par la beauté du geste. Le taureau transperce un ventre,
Brise une échine, crève une joue, sépare deux amants qui
Dormaient du même sommeil, et la rue se vide, prenant alors
Tout le sens qu’on lui souhaite quand le style devient triste
Ment évocateur des faits et des choses qui s’écartent pour
Laisser passer le taureau. Ramirez rassemble ses hommes,
Agitant son pistolet qui peut tuer le taureau s’il a de la chance
Mais le taureau entre et les hommes montent dans les orangers
Et les oranges amères tombent et se mettent à rouler. Nous
N’en savons pas plus pour l’instant. Nous attendons. Il se pas
Sera quelque chose si le taureau ne meurt pas avant. Signé :
Mon nom est mon nom et je suis ce que vous êtes, mortels !
L’Homme se retrouva face au taureau. Dans l’arbre, Ramirez
Pensa à la libellule et à l’épaule. Il fourguait son arme avec
Les manchettes de sa chemise. L’Homme voulait mourir
Maintenant. Lui qui n’avait tué personne ne tuerait plus.
Le taureau voyait le sang de sa propre gueule. Que voit
Le taureau dans le sang propre et rapide qui sort de lui
Même ? Il voit l’Homme et l’Homme le reconnaît. Don
Felix, à la fenêtre, ne dit rien non plus. Un seul homme
Demeure et il faut que ce soit celui-là ! Il continue sa
PRIÈRE
Dieu aime l’homme parce que c’est un animal
Amélioré. Ne cherchons-nous pas nous-mêmes à parfaire
L’homme ? Que fera l’Homme une fois que l’animal
Cessera d’exister en lui ? Notre combat est une croissance
De la connaissance, rien d’autre. Les Rois le savent, qui
Veulent savoir et interdire en même temps. Les Rois
Dont personne ne meurt et qui tuent l’homme dans l’Homme,
Les Rois ne sont pas taureaux. Ils sont libellules. Dieu
Qui donnez à l’homme l’occasion de s’émerveiller,
Comment expliquez-vous la peur autrement que par
L’animal ? Et comment la technologie autrement que par
L’Homme ? Je prierai jusqu’à ma dernière seconde qui
Sera la première.
Puis le taureau tue l’Homme. Cela
Ne dure pas une seconde. Il meurt en l’air, soulevé
Par la corne. Il meurt dans le silence même des hommes
Qui habitent les arbres pour l’instant (il n’y a pas d’autre
Solution). Le ciel est blanc comme un visage qui cesse
D’être celui d’un homme pour redevenir celui de la femme
Qui l’a conçue. Mais le cri, si c’est un cri cette libellule,
N’est pas le même cri, ce n’est pas un cri de guerre contre
Le père, le cri ne dit rien, ne rappelle rien, il est en avance.
*
* *
Le sang retombe sur la statue. L’Homme vole et se pose
Dans l’arbre. Beau visage de la tranquillité retrouvée.
De quoi suis-je rempli, moi paillasse d’apparences ?
De sang, d’organes, de sécrétions, de tentatives d’ex
Xistence moléculaire. Dans l’arbre, j’ai l’air d’un autre
Homme, et je le suis peut-être, peut-être cet homme moins
Discutable dans la conversation des femmes, un homme
Enfin réduit à sa parcelle d’acte perpétré sur terre.
Je n’agis plus, je sais. Je suis le critère d’extinction
Et le témoignage du retour à la réalité. Disloqué, mais
Intégralement rendu à la croissance de l’espèce d’homme
Que nous devenons homme après homme à la surface
De ce qui ne peut être qu’une profondeur inexplicable.
Moi mort, vous êtes vivants. Comme je vous ai aimé !
Alors l’Homme est dans l’arbre, projeté par le taureau
Et non pas motivé par la peur qu’il inspire. On sait
Tellement de choses sur les blessures et la souffrance !
L’Homme pend comme un fruit et commence la dé
Composition de sa géométrie. On s’attend à la graine,
Comme d’un pendu ou d’un fruit, une giclée à couper
Le souffle. Dans les arbres, on habite en spectateur.
Dans la rue, on n’habite plus mais on met un pied
Pour mesurer le risque. On claque la nuque des enfants.
On s’attend à un suicide ou à la pluie. Le soleil rend
Un son de branches frottées au vent. Plusieurs moteurs
Tournent au ralenti. Le taureau secoue ces parasites
D’une hallucination qui ne se laisse pas limiter par les
Murs. Plusieurs corps sont immobiles ou s’agitent comme
Des feuilles. Le taureau écrase encore, encorne, arrive,
Revient. Les rues sont barricadées. On a l’habitude, mais
Le taureau tue d’abord si on n’a pas de chance, il tue au
Hasard d’une poignée d’existences dont on ne sait pas plus.
Maintenant l’Homme est dans l’arbre, photographié au télé
Objectif, cadré, proie du grain qui élimine les détails épi
Dermiques. D’autres hommes proposent leurs masques
Pour ne pas être reconnus mais on reconnaît l’uniforme.
On en parlera à la Virgen del Pilar, entre la friture et la
Bière, une fois par an on parle de l’arbre et on explique
Mieux la présence de la garnison dans ces branches ensol
Eillées. En attendant, l’Homme continue d’être mort. Un
Jour, il sera le personnage de l’arbre et la chanson du
Taureau. Touillage des vérités. Il y a toujours un poète
Pour s’en charger. La statue est justement l’un d’eux, saignant
L’Homme aux entournures, plus vivante que jamais.
Hommes, s’il vous arrive ce qui ne m’arrive pas aujourd’hui,
Je veux parler de cette statue qui me ressemblera physique
Ment, laissez les oiseaux saigner et éjaculer, même conchier
Si c’est tout ce que j’inspire à vos constructions mentales.
Et si c’est une fontaine, que l’Homme y boive les noyades
De ma prose. Et si c’est une rue, que la femme l’arpente
Pour mesurer la distance qui me sépare d’elle. Quant à toi,
Taureau, que les oranges t’atteignent comme elles giclaient
Des arbres où j’étais mort, par rage et par impuissance.
Un coup de feu claqua. Le cuir tressaillit, pas plus. Puis
Une autre balle se logea dans l’oeil étonné d’un enfant
Qui ne jouait plus. Deux autres balles n’expliqueront pas
La maladresse. La main qui tenait le révolver tremblait
Dans l’arbre au bout de Ramirez qui ne croyait pas à la
Réalité de l’enfant ni à celle du taureau qui piétinait
Cette carcasse inachevée d’homme qui ne tient pas ses
Promesses. On lui crie, à Ramirez, qu’il cesse de tirer,
Mais il tire encore et la balle traverse une femme qui
Tombe face contre terre et ne bouge plus. Le taureau
Secoue la femme au bout de sa corne, comme un foulard.
Une épée ! crie un vieux que la fenêtre arrête cependant,
Vitre d’extase. Des cris de haine n’étonnent personne, pas
Même l’Homme qui bouge un peu et ne se vide plus.
Si j’étais taureau au lieu d’être poète, dit la statue, JE
Briserais le silence. Mais la statue rend un son de cloche.
Le taureau s’en prend aux apparences. Il a perdu le sang
De l’Homme en même temps que l’homme. Ne tirez plus !
Hurle don Felix qui monte dans le rideau et rencontre la
Libellule bleue. Une balle perdue revient dans l’arbre
Qui frémit à cette idée de mort miroir. Cessez le feu !
Crie un sergent qui s’écroule et voit le taureau grandeur
Nature avant de ne plus le voir. Un pare-brise s’étoile.
Est-ce possible, mon Dieu ? demande une vieille femme.
Qui est mort ? Qui est blessé ? Je serai ce taureau qu’on en
Cercle. Un enfant mourra ma corne dans le coeur et quatre
Autres personnes seront blessées à la limite de la mort.
Qui tuera le taureau ? L’Homme glisse sur le sang, lent
Ement. Le taureau voit le mort qui descend de l’arbre.
Je ne connais pas grand-chose de l’existence, comme
Un enfant palestinien promis au sacrifice. Je ne connais
Que la terre et le soleil et j’ai vu beaucoup d’arbres.
J’ai vu des arbres avec des oiseaux et des hommes.
L’Homme atteint le pied de l’arbre et se rassemble comme
Un feu qui s’écroule. Le taureau envoie ce paquet de l’autre
Côté de la rue, dans les vitrines bleues que l’Homme croise
L’air de rien. Tirez ! Mais tirez donc ! L’Homme touche
Un trottoir sans pieds, sans attentes ni hâte. Tirez sur ce
Diable en personne ! Personne est un mot de trop, on le sent
Bien, on le sent mal. Le Diable n’est jamais apparu à l’homme
Dans la peau d’un taureau de combat. La personne non plus
Si l’on y réfléchit. Le taureau est taureau, sorte de Dieu
Qu’on vainc par l’épée ou qui détruit par le sang. Échappé,
Il n’a plus de sens, il ne tue plus pour donner un sens, on
Se sent victime des circonstances et non pas jouet du jeu
Dangereux. Il jette encore l’enfant en l’air et le troue, il
Troue quelqu’un qui n’est pas encore mort et qui ne veut
Pas mourir troué par un taureau qui n’agit plus en héros.
La libellule atteint le ciel. Ce qu’elle voit, c’est un Homme
Détruit et un taureau qui ne construit rien. Elle voit des morts
Et des blessés. Don Felix la voit un peu. Il devine une intention
Poétique. ¿Cómo no ? Une balle l’a effleuré et s’est logée
Dans le calendrier de la Virgen del Pilar, le 6. Comme le
Temps passe ! Les yeux deviennent sang et l’air conscience.
Comme il n’y a pas de faits divers sans raison, on cherche
Dans le ciel. On interroge des enfants. On leur impose le
Récit. On trouve un fusil à éléphant chez Hemingway,
À l’Hôtel, et quelqu’un accepte de s’en servir pour tuer
Le taureau. On monte un étage au-dessus des arbres
Tachés d’oranges qui agissent comme les éphélides
Sur le beau visage d’une adolescente élevée à la hauteur
Du mythe. Quatre taureaux attendent dans l’ombre.
Un homme a-t-il vécu pour en arriver là ? Suspendu
Aux étoiles, il rêve et sait qu’il rêve. Mais tenaillé par
Le soleil, plongé dans cette réalité tenace, il tue. Il ne
Joue plus. Il tue ce qui existe pour que ça n’existe plus.
L’enfant revient en morceaux. Plus de visage d’enfant,
Une main sur deux et l’épaule fracassée. Avec la statue,
Ça fait deux, dit obscurément un vieillard que la retraite
Atténue comme l’ombre s’en prend à la lumière et non pas
Le contraire. La poésie de l’enfant est difficile, convient
Don Felix qui se prend pour une libellule dans ses grands
Moments d’inspiration. Métaphore au sang constellé de
Nuits blanches. Parallèles des jours d’endormissement
Cutané. Il reconnaît que la ressemblance est frappante.
Comme on ne tire plus, le souffle du taureau prend de l’im
Portance. L’épée a traversé son coeur sans couper l’aorte.
Manque de chance du tricheur. Et l’air sent le sang.
On lève le nez comme des chiens. L’air sent le sang, la
Chaux, l’orange et la pierre frottée par la pierre. L’air
Est la saison de l’air. Pierre me disait un jour que le sang
De l’Homme est surtout une odeur. On se laisse facile
Ment traverser par le rouge des globules et souvent
On ne cherche pas pourquoi ce rouge n’est pas la couleur
De l’odeur du sang. Pierre pense au lapis-lazuli qu’il
Broie avec une ferveur de croyant. C’est fou de croire
Au bleu du sang. J’y pense. Je vois le taureau tuer
Ce qui existe et je pense à la couleur d’une odeur. Sang
Des trottoirs. L’Homme y pourrissait, marqué de mouches
À merde et à sang, coupé de reflets de vitrines et revisité
Par cette lumière jaune qui est bleue dans les yeux vides
Du mort. Deux, répète le vieux qu’on bouscule, sa cigarette
Tombe. Nous n’avons pas le choix : vivre encore ou crever
Maintenant. Le rideau a l’odeur des plafonds comme les tapis
Ont celle de nos rencontres. Le nez au fond de cette odeur,
Don Felix pleure de rage. Il ne se passe plus rien depuis
Une minute. Ramirez ne tire plus. On entend les barricades
Se rapprocher. On voit le reflet vert du fusil à la fenêtre.
Une photo me montre avec un poisson. Je suis heureux.
*
* *
Fabrice de Vermort était fier de son Mannlicher-Schönauer .256.
L’arme figurait aussi sur la photo, dans les mains de Madame
Qui souriait, petite culotte de serge rose et chemise de soie bleue,
Un corps agréable. On voyait la mer au-delà du malecón, autre
Bleu que les roses du ciel appelaient des oiseaux sans les nommer,
Une habitude du regard revenu sur les lieux pour juger de l’été.
Ne revenez pas, ma douce Gisèle qui ne connaissez pas l’amour
Véritable. L’été est le meilleur moyen d’en finir avec cette pseudo
Existence dont vous auriez été l’hommage si votre désir de l’Hom
Me l’avait emporté sur la croissance des enfants. On photographiait
Ces coulures de l’existence. Vous apparaissiez quelquefois plus
Heureuse que nécessaire et on vous prenait pour une femme sans
Véritable cervelle. Pas de vie, pas de cervelle, pas de désir vrai,
Rien que cette beauté qui n’en était pas une ou alors seulement
Pour le photographe qui aimait le nu des contre-jours. Soleil
Des crépuscules, presque horizontal et tenant à un fil, ce fil
Qui vous retient encore, chère Gisèle, et vous rend mélan
Colique comme une fleur en pot. Sur la peau, à peine cette
Chemise toujours entrouverte et cette culotte légère, pieds
Nus dans des sandales de corde. On vous voyait descendre
Dans votre petite voiture sportive et rouge comme le blanc
De vos yeux. Choisissez, Señora, choisissez les poissons
Et la chair des animaux que votre cuisine accommode à
L’idée que vous vous faites de notre ascendance verte.
Croisez dans nos filets la nécessité du travail et dans
Le regard de nos femmes, rencontrez le bleu du vert
Et du rouge qui composent nos crépuscules si voyants
Derrière les photos. Vous avez l’air fragile et vous êtes
Tenace comme un coquillage. Et comme le coquillage,
Vous êtes coquille, vous contenez l’essentiel, possible
Ment. Vous aimez ce qui apparaît à vos yeux comme
De riches occupations des heures. Vous appréciez ces dos
De ravaudeurs et savez nouer l’hameçon vous aussi.
Vous empruntez aux gestes pour être reconnue, c’est bien.
Je dirais même que cela flatte notre sens des responsabilités.
Nous vous aimons parce que vous êtes agréable et fière
De notre amitié. Voici nos conditions de l’amour, vous
Le savez depuis longtemps. Il ne s’en soucie pas. Vous
N’expliquez plus rien, vous n’attendez plus, rien n’arrive
Avec lui et presque tout sans lui. Une espèce de bonheur
Habite vos yeux en même temps que la tristesse et vous
Êtes belle, attachante, exotique aussi, leçon de légèreté
Tragique. Deux enfants vous vieillissent joyeusement.
Sans eux, vous êtes nue. Comment ne pas les anéantir ?
Vous passez comme une promesse et vous tenez à leur
Prophétie. Il y a ainsi des bonheurs qu’on n’habite pas.
On sent d’ailleurs à quel point ce lieu est précaire et
Peut-être faux. Pas une de nos femmes ne vous ressemble
De près ni de loin. Beaux corps quelquefois, sereins ou
Charpentés pour l’exécution amoureuse. Des corps utiles
À défaut d’être faciles. Elles ne vieillissent pas vraiment,
Elles changent. Et vous êtes transparente comme un musée,
Demeure des traces que rien n’altère, pas même la lumière
Des fenêtres encore acceptées à cette hauteur de la durée.
Si j’étais libre, je vous aimerais et j’irais même jusqu’à
Vous donner cette part de liberté qui n’appartient qu’à
L’Homme. Vous le savez un peu, peut-être même trop.
Mais je ne suis pas libre. Il y a trop de mort en moi
Et pas assez de femme. De plus, je hais les hommes
Qui vous aiment, ce qui me rend dangereux, coupable
De hasards dont les cristaux ne se laissent pas rayer
Par la surface du verre, et par conséquent anecdotique.
Une pareille aventure du temps détruirait le peu
Qui me reste à penser avant d’oublier vos tragédies
Et vos attentes. Non, je vous aime en chemise, nue
À l’intérieur des choses, captive de ces objets
Que je recrée au gré de l’inconstance des vagues.
Je ne cours pas dans cette eau, j’imite l’algue cou
Chée à la surface, je touche des fonds immobiles
Comme vos draps sens dessus dessous. Ne croyez pas
Que j’y prends plaisir. Je connais mille femmes et
Je les prends sans vous. Je paye et je travaille pour payer,
Belle dame venue de France où la langue est une langue
Arrachée à l’Histoire. Je connais mille pays et la mer
M’en promet mille autres. Que me promettent vos yeux ?
Mort, je suis taureau, et taureau, je suis la femme
Que l’Homme devient par miroitement des côtés.
Figure de l’achèvement, hypothèse du recommencement.
Où irais-je si je n’étais pas toi ? Si je ne vous aimais pas,
S’il était possible que vous fussiez mienne et tienne ?
D’autres voyages reviendront, à moins qu’un taureau
Échappé de l’asile où on le tue avec des rites d’hommes
Au spectacle de l’Homme, à moins que le taureau en
Finisse avec ce que je redoute de devenir sans vous.
On a dit que je me suis donné à lui. Rien n’est plus
Faux. Je ne me donnais pas. J’interrogeais son attente.
Quelle douceur cette pénétration de la corne dans les
Entrailles d’homme ! Puis le ciel tournoyant avec la mort
En oiseau circulaire. Je montais, chérie, je ne voyageais
Plus en terre étrangère. Le ciel est vert à cette altitude
Et dans ces conditions de tournoiement. Le corps giclait
Ses organes inutiles. Je n’étais plus à la surface, ni dedans,
Mais à distance, comme j’eusse aimé être loin de toi.
Un mort ne parle pas de la mort, je sais. Il meurt pen
Dant un jour sur la glace comme un poisson de poisson
Nier. Puis l’obscurité ferme ses yeux vides, il disparaît.
Nous sommes l’ordure de la mort. J’aurais voulu être
La mort d’une certaine beauté du geste. Avec toi, c’eût
Été facile. Sans toi. il me fallait un peu de cette poésie
Qui fait les statues à la place de l’homme. Mais je n’ai
Rien à ajouter, rien à redire. Le taureau m’emporta
Dans sa mort d’abattoir, mettant fin au rite de l’après
Midi et condamnant quatre autres taureaux à l’équarrissage,
Vu la tragédie. Un seul est mort dignement aujourd’hui,
Et ce n’est pas celui qui me donne la mort. Je choisis
Un moment sans connaissance de l’irréversible ni
Du sens donné à l’acte. Je ne choisis pas le lendemain
Ni le conte qui le commence : il était une fois.
Tu ne diras rien. Tu reviendras parmi les femmes.
On n’en parlera pas. Le Mannlicher sera devant.
Sur la photo, rien ne sera dit du poisson géant comme
Une donnée de l’imagination. Tu seras nue dans la couleur
Et belle en mon absence. Dans la rue, plus de sang,
Plus d’os, plus de pensées figurées par les morceaux,
Pas même une plaque commémorative. Un bouquet
De fleurs, le temps de concevoir d’autres voyages.
Je ne suis pas le poète d’une rue qui en a vu d’autres.
Alors le taureau s’immobilisa, traversé. Le coeur
Ne battait plus, mais le cerveau voyait encore la mort,
Clairement, comme si un homme pouvait imaginer
La mort sans le taureau, exactement comme si rien
D’autre n’arrivait et qu’on guettait ce moment promis
Par l’expérience des planches. Le Mannlicher broyait
L’air en le vrillant comme la vigne des toits. Éparpille
Ment des insectes. L’air se purifie des localisations son
Ores. Le taureau reçoit la mort comme une habitante
Qui revient d’un long voyage à peine perçu dans les blés
Voisinant l’herbe des prés. Quelle jeunesse, la mort !
Et quel temps passé à le savoir ! La femme était à la
Fenêtre. Le taureau la regardait. Comment ne pas en penser
Quelque chose ? Dans un moment pareil ! Ce regard qu’elle
Lui rend alors que l’Homme n’existe plus. Une corne
Vola en éclat. Quelle maladresse ! Avec un Mannlicher !
Et tranquillement posté à l’étage. Mais le taureau était
Immortel. Il traversa la place et creva la porte de l’hôtel.
Il montait ! On mit un pied dehors. Un bruit d’enfer
Secoua l’escalier. Il montait vers l’Homme, le taureau !
Et l’Homme attendait la fin de l’hallucination. Mescal
Abusait quelquefois. Gisèle sortit sur le balcon, déshabillée
Par le soleil. La maison appartenait à un taureau furieux
De combattre l’Homme et non pas la Mort des animaux.
Le couloir était étroit. La corne renversait les miroirs.
Puis le taureau mourut, au milieu du couloir, sans l’Homme
Qui attendait, prêt à tuer encore si c’était encore possible.
Il sortit sur le balcon et annonça la mort du taureau. En
Effet, on ne l’entendait plus. La femme prit une photo
De l’Homme et de la foule en contrebas. — Si c’est la fin,
Dit un homme de mon âge, qu’on m’explique pourquoi
Je veux compendre. Et il disparut comme il était venu,
Inopinément. On ne confie pas ses émotions à l’étranger,
Mais l’appareil photographique de Gisèle est un sein.
Homme ou femme, on aime bien les seins, en souvenir
Sans doute, et puis parce que c’est doux, surtout après
Une pareille histoire. — Ne bougez pas ! Ne bouge pas
Toi surtout. Et souris ! Tu ne seras jamais l’Homme
Et il sera toujours le loup. Le taureau, si tu veux, restons

Maintenant il faut que le soir arrive, même lumière.
Plus une trace de sang, Cayetano qui passe dans la rue,
Plus que l’agitation des rideaux que la brise aspire
Au dehors, Cayetano qui passe parce qu’il est poursuivi.
Cayetano ne va pas voir la femme du moment, la rue
Est propre dans la lumière du soir qui tremble comme celle
D’une flamme qu’on apporte. À l’abattoir, on a assommé
Les quatre taureaux qui attendaient dans l’ombre, quatre
Sur les six dont un seul est mort de sa belle mort de taureau,
Le deuxième n’est plus qu’un fait divers, mort de la mort
De l’Homme, dans le meurtre et le désordre. Les six
Ont été éviscérés et on leur a arraché le cuir à la machine
Et non pas au petit couteau, celui qui naguère, dans la main
De don Pedro Bonachera Hoffman, sciait la surface avant
L’écorchement. On a des machines maintenant qu’on est
Américain comme tout le monde, on ne passe plus le temps
À regarder les viscères couler dans la rigole, poussée par
Les balais des mozos au regard neutre comme midi au soleil.
Ces quartiers de viande de lidia, chair du combat, mais quel
Beau mot ce lidia pour montrer ce qui n’est pas un combat
Mais un rituel ! — ces quartiers de viande sont délicieux ac
Commodés en sauce ou grillés sur le feu. Il n’en reste plus rien
Sur les os qui attendent dans le frigo. Les têtes sont données
Au taxidermiste. Elles seront vendues à des touristes. Leurs
Yeux de verre ne contiennent pas le combat secret de l’Homme
Avec la nécessité d’interroger les dieux par le moyen du rite,
Sauf ceux que Cano a rencontrés dans le premier combat,
Mais ce n’était pas un bon taureau, tout le monde est d’accord
Sur ce manque de chance. Le deuxième a surpris par sa férocité.
Puis il s’est passé ce qui s’est passé et on cherche les raisons
De la mort : balle du garde civil ou corne du taureau, pas facile
Quand le corps de l’enfant contient la balle et saigne au trou
Pratiqué par la corne dans son petit corps qui n’en demandait
Pas tant à la victoire. Justice sera faite. Sans doute pas, mais
Personne n’est en colère. La Justice n’aime pas savoir, elle
Est la leçon des pratiques et il n’est pas facile d’être juste
Et humain, pas toujours, quelquefois jamais quand les gardiens
De l’ordre s’en mêlent et s’emmêlent. Quelle organisation !
Malgré la vétusté des moyens et la pauvreté des connaissances.
Il faut reconnaître que la tragédie, si le taureau en est le personnage
Principal, et c’est le cas aujourd’hui, n’inspire pas la colère.
On est rentré dans sa maison si on en a une ou chez les autres
Si on a faim et sommeil. On n’évoque pas les personnages morts.
On parle plus facilement de ceux que la chirurgie est en train
De ressouder. Parler n’est pas le bon mot. On attend de dire
Et la voix n’envenime rien. Il n’y a pas de poésie dans cette
Attente. Cayetano est seul dans la rue, ni rapide ni lent, et
Certainement pas oisif. Il marche vers une autre mort, fermé
Du côté des sens et parfaitement béant question conception.
Il marche sans couteau. L’enfant était le sien. Quel hasard
Frappe l’Homme ? Il n’y était pour rien, ni dans l’Histoire
Confuse de l’Homme, ni dans le choix des taureaux de lidia.
Il n’aime pas les ragots ni la fête. Il prend la femme où elle
Se trouve et donne l’enfant au monde si Dieu le veut, un
Point c’est tout. Seule colère dans ce concert de suppliques
Silencieuses, il marche sans couteau. Assez de sang ! Il va
À la Morgue pour voir l’enfant sur la glace. Balle ou taureau,
Ce n’est plus la question. Il ne saura jamais. Don Alfonso
Dit que c’est le taureau et n’explique pas la létalité des balles.
Ce n’est pas de la glace mais des tuyaux où coule le fréon
Des frigos. Il perçoit alors le ronronnement du compresseur,
Premier signe de sens. Éveil de la peur d’avoir à expliquer
La mort à Dieu lui-même. Pour les balles, non, don Alfonso
Ne peut pas les donner, comme ça, avant que la justice soit
Faite. L’enterrement dans un mois, peut-être plus. Les gens
Voudront savoir demain et la Justice ne le veut pas, qu’ils
Sachent ce qui s’est vraiment passé à la fin de cette histoire
De l’Homme. — Je suis venu sans couteau, dit bêtement le
Gitan. — Et qu’en aurais-tu fait, incrédule ! couine don Alfonso
En refermant le tiroir. Ils reviennent dans le petit bureau gris
Où croît la lumière d’une lampe posée sur la table. Le taureau
A tué, on ne peut pas le nier, dit le Gitan. Mais les balles,
Les balles des gardes et celle du tueur d’éléphants ? Peut-être
Aussi le couteau mais je n’y étais pas. — On vérifiera, dit
Don Alfonso. On vérifie tout. On saura ce qu’il faut dire.
Et Cayetano est de nouveau dans la rue, triste, sans colère,
Comme s’il n’était plus Cayetano, ou plus exactement comme
Si l’enfant n’avait jamais existé. Il va voir la femme de l’enfant.
Elle ne demande rien. Il dit que pour les balles, c’est impossible.
Pour les cojones non plus. On recherche celui ou celle qui les a
Substitués. Cette plaie offense l’Homme qui n’aime que le combat
Et non pas la mutilation des corps avant l’équarrissage. — Tu iras
À l’abattoir, dit la femme, et tu re renseigneras pour la tête.
— La tête ? Il n’y a plus de tête ! Le Mannlicher ! Le Français !
— Plus de tête, plus de balles, pas de couilles, la peau peut-être,
Dit la femme qui a perdu l’esprit pour retrouver sa folie d’avant
L’amour et ses conséquences économiques. Cayetano n’aime
Pas le chagrin. Il n’a jamais consolé personne, mais l’enfant
Devenait plus triste que lui en cas de désespoir, plus triste
Et plus dangereux. Couteau des signes ! Il scinda une orange
Et la pressa contre sa bouche. — Je ne suis pas cet Homme,
Moi ! J’ai vu l’enfant et les tiroirs, si c’est ce que tu veux
Savoir. J’ai vu la mort de près, comme si je la donnais.
Il quitte la femme sans l’embrasser. La rue est noire. Doña
Pilar le touche, amicale et sinistre. — Tuez-les tous ! dit
Elle. Pas un ne mérite de vivre. Tuez la graine en même
Temps. Tuez la graine de l’Homme avant que la femme
Ne devienne un enfant. Voici le couteau et la promesse.
Ne me décevez pas, Homme que je n’ai pas connu charnel
Lement. Cayetano recule. Ne jamais reculer dans la nuit.
Elle prend tout ce qui ne la voit pas, s’en sert pour cauche
Marder. Mais Cayetano recule dans cette nuit glissante
Comme l’herbe des prés. — Nous ne saurons jamais la
Vérité, Femme ! Et tu deviendras folle si je te crois.
— Croire ? Un homme qui croit ! Qui croit croire ! Qui
Ne sait pas, ne sait plus, en sait trop. Sans ma chair, qui
Es-tu ? Avec toi, qui suis-je ? Je cherche l’Homme, pas
L’enfant ! Retourne d’où tu viens, Égyptien ! Non-race !
Elle le suit, flot incessant de la parole qui contient tout
Ce que je suis et ce que je vais devenir sans elle. Nous
Sommes à la limite de la poésie. Un chant s’annonce
Toujours par des blessures ayant causé la mort sans ex
Pliquer la mort. — Tu m’aimeras à la lumière du soleil,
La nuit comme le jour, Homme dont je ne veux pas
Un enfant ! Il va vite, vite et mal, sortant de la nuit,
Y revenant parce qu’elle lui parle et qu’il ne peut
Pas ne pas l’entendre. — Si c’était ton enfant...
Mais à quoi bon ? Pourquoi l’enfant entre elle et lui ?
Pourquoi la chair d’une autre ? Elle connaît toutes
Les femmes. Depuis le temps qu’elle aime ce qu’elle sait
De l’Homme ! Et toute cette eau condamnée à la terre !
Tout ce temps passé avec les ombres de la croissance !
On ne vieillit pas. On se raisonne ou on devient fou.
Tel est le choix de l’enfant : devenir Homme ou Femme.
Et pas une Nation pour expliquer le combat autrement
Que par le désespoir des questions sans réponses. JE
T’AIME ! Qui ? Toi ou moi ? Et les autres ? Et les races ?
Et cette perspective d’infini dans la poussière ? Je ne crois
Plus à la tranquillité. Elle tue Cayetano et sait que personne
Ne pensera à elle mais aux autres, ces autres qui ont des enfants
Et cette autre dont l’enfant est mort sans perspective de vengeance.
Cayetano meurt à la place du garde civil ou du chasseur,
Il meurt avec le taureau, à dix heures du taureau en pleine nuit.
Ce n’était pas un couteau. C’était le poison et ses sinistres
Visions prémonitoires. Surdose ! Piqué au vif de l’Homme,
Il meurt dans la rue comme un vagabond. On n’a pas
Le temps de le ramener chez lui. Il meurt avant même
Qu’on ait le temps. Homme, je t’aurais aimé. Enfant,
Je te tue. Elle retourne chez elle et Françoise Garnier,
Qui papote avec Constance dans un patio, interroge la nuit
Sans espoir de réponse. — Pilar ! Bonne nouvelle !
L’homme fuit, fuit et parle, parle et tue ce qu’il peut
Au passage. — Il m’a téléphoné, dit Constance dont
La joie est un spectacle. — Qui tuer maintenant que
Vous le dites ? demande doña Pilar sans se montrer.
— Mais il n’est pas question de tuer ! Nous voulons aimer
Pour le plaisir ! Quelle vieille femme tu fais, Pilar !
Vieille ? Un peu. Pas d’amour, la vieillesse. Ou l’enfant,
Avec un peu de chance de toucher l’Homme à froid.
Je n’ai pas vécu pour tuer, mais je tue. Vous vivez pour
Forniquer, et vous n’aimez pas. Traçons ce graphe, mes
Amies. Amour, Vieillesse, Tuer ! Jouir ! C’est l’Enfant
Ou l’Homme, au choix de la Femme ! Sinon, le Neutre
Est-il vivable, ô Nuit vivace comme si j’y étais encore
Ce que le sommeil est au rêve ! Neutre et belle au fond
De cette nuit, entre la sérénade accomplie et l’aubade
Promise. Je ne suis pas seule. Je suis avec moi. Non pas
Double, mais coupé comme le jour. L’existence nous
Peuple et nous sommes la Nation, sans autre forme
De procès. J’ai aimé l’idée du Neutre avant qu’elle
Ne devienne une idée. Est-ce possible de croire à ce
Point qu’on n’aime plus que l’Idée ? Je veux y croire
Mais le corps, ah ! mes amies, le corps ! Le chiffre 3 !
L’existence vouée au fait que la somme des deux premiers
Chiffres est exactement le troisième. L’Homme m’avait
Promis de m’initier aux Nombres, mais ce salaud
N’est plus là pour tenir à ce que je continue d’être !
Pas une seule dualité à l’horizon de ma pensée si elle
Ne produit pas la troisième. Voilà où j’en suis maintenant
Que vous le savez. C’est un peu compliqué, non ? Demain,
Il fera jour. Couchez-vous, avec ou sans l’Homme. Qu’il
Existe encore malgré le fait divers ou qu’il coure les montagnes
Pour redescendre encore, venant de loin, toujours à pied.
Il est jeune et vieux à la fois, triste et heureux,
Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.