haut

imprimer cet article Imprimer ce livre

CHANSON D'OCHOA

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/television

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

©Patrick Cintas

Tome II

Chant dix-sept

 

Chant des femmes

 

 

 

 

 

Moins de poésie dans la piscine rose et bleue

De tes attentes, moins de mots pour l’évidence

D’un instant à vivre avec les autres sans risquer

 

De paraître moins fortuné. Tu t’abandonnais

Au regard comme l’insecte s’immobilise

Pour changer de couleur. La femme qui t’hébergeait

 

Ne dormait pas. Première nuit. Tu avais passé

La journée avec la poésie des décorations murales

Et le soleil t’avait inspiré les mots d’un temps

 

Dont elle ne savait rien. Et tu jouissais de le savoir,

N’ayant même pas la douceur à répandre mollement

Dans ses cheveux. À la fenêtre le monde

 

Ne changeait pas, ni dans la télévision. Le monde

Renvoyait un reflet à ton attente. Un monde noir

De monde et tu n’étais jamais allé à sa rencontre.

 

On ne te voyait plus depuis trois heures. C’est long,

Trois heures sans Ochoa, long pour doña Pilar

Qui réclame sa pâté de Christ en croix, long pour Raïssa

 

Qui connaît l’Ochoa descendu des montagnes.

Constance dort le long de toi-même, agitée

D’un troisième Ochoa qui témoigne de ta multiplicité

 

Par sept, soyons cabalistiques de temps en temps

Quand il est question de ton existence de patachon

Au service d’une poésie de l’étroit et du fond.

 

Les autres, elles envient celles qui te connaissent,

Ou plutôt celles qui te reconnaissent dans la foule

Des passants qui voyagent au fil d’une imagination

 

Traversée de désirs et de réminiscences. Doña Flores

Ne sait rien de l’homme qui l’attend. Gisèle de Vermort

En sait trop sur celui qui conçoit ses enfants.

 

Françoise s’arrête au milieu des idées. Sept femmes

Ce n’est pas trop pour un seul homme qu’elles multiplient

Par sept fois l’infini. Rien à dire de cet homme possible.

 

Tu hantes les théâtres de l’attente rose de l’ombre,

Couché dans le lit ou dans l’herbe, sous l’olivier

Ou sous le plafond qui s’interpose de blanc.

 

Nous étions sept femmes parmi les autres

Et aucune ne nous arrivait à la cheville

Question multiplication des petits pains

 

De notre croissance géométrique tendancieuse.

Ne nous rappelle pas que tu as existé avant d’exister.

Ne nous parle pas de ces vies existentielles, tais-toi !

 

Le rideau indiquait l’après-midi. Tu te fies à des ombres

Chaque fois qu’il t’arrive d’aimer pour le plaisir.

Le dallage démontrait la turgescence viscérale.

 

Un corps ne te suffit pas et la possession

Ne garantit pas ta croissance de personnage tangent

Au cercle qu’elles veulent former pour te connaître.

 

Tu lances à l’air brûlant de leur poitrine que tu ne crains pas

Les couteaux ! Tu ne crains que l’instant,

Pas même une seconde qui menace d’échapper

 

À ta vigilance de langue de caméléon posée

Sur la branche avec les autres suppositions.

Un couteau dénoncerait celle que tu ne combles pas.

 

La télévision coupe le champ de ta vision, tremblante

Comme une feuille d’automne. La télécommande

Change les couleurs, pas le contenu. Ne reste pas là !

 

Nous ne sommes pas seuls, dis-tu à celle qui ne dort pas,

Comme tu ne dis rien à celle qui vient de s’endormir

Parmi les caresses fleurs de l’hiver et de la déraison.

 

Même la cigarette ne change rien aux images du monde

Qui atteignent ta mémoire d’homme sans existence.

Une immobilité est nécessaire aux âmes voyageuses,

 

Non pas un semblant d’hiératisme qui te va comme un gant

Chaque fois que tu franchis les seuils des églises

Ou que ta rencontre avec l’étranger t’inspire

 

Des imitations spécieuses. L’immobilité dont je parle

N’est pas non plus celle de l’insecte qui n’attend rien.

Une fleur donnerait une idée de ce que tu peux être

 

Quand tu n’es plus. Ochoa ! — Je n’attends plus rien de toi.

Elle ne dort pas aussi facilement qu’une dormeuse.

Elle dormirait si tu la peignais, mais tu ne sais pas

 

Peindre. Il y a tant de choses que tu devrais savoir

Faire. Et rien que tu ne sais inventer pour exister

À la surface de leur reconnaissance, rien de sérieux

 

En tout cas. Non, ce n’est rien, cet ébruitement du réel,

Ces notations constantes qui cisaillent les plans. Rien

N’est plus inutile que cette beauté et tu le sais

 

Pertinemment. — Veux-tu que je veuille moi aussi ?

Tu souris aux questions et les réponses te détruisent

Comme si elles étaient le mensonge et la vérité

 

À la fois. Il vaudrait mieux ne pas retrouver son chemin

Dans ces conditions d’existence qui ne valent pas

Tripette si on les compare à l’exubérance des forêts

 

Que ton cœur traverse comme dans une qasida,

Entre l’aube et le soir, en pleine lumière,

Alors qu’elle attend de toi la nuit et la mémoire.

 

Soupire comme le Maure qui connaissait la beauté

Et que la religion interdisait au monde qui la possède.

Une larme n’est plus possible compte tenu de ta dureté

 

De diamant. Cependant elle roule sur son épaule

Et elle croit que tu pleures. Elle croirait le monde

Si la télévision en savait plus sur les hommes

 

Qui le créent et l’anéantissent savamment. Maintenant

Les mouches ! — Tu m’agaces ! Mais ce n’est que le sommeil

Qui parle à la place de l’existence. C’est une mouche,

 

Chérie. Et ce n’est pas une larme, ou si c’en est une,

Il ne s’est rien passé. Dors. Nous reviendrons chaque année

Pour recommencer. Nous aurons des années pour exister.

 

Tu préfères la nuit et je te donne le jour, entre l’aubade

Et la sérénade, entre le départ et le retour, ces jours

Qui n’en finissent pas de m’inspirer comme si je me trompais

 

De sens. Invariablement nue malgré les apparences,

Elle critique le temps et se soumet à tes espaces.

Elle sait exactement ce que tu possèdes, et tu le sais.

 

Dehors, le Christ engage la conversation avec l’homme.

Raïssa écoute doña Pilar que l’attente rend folle

De désespoir. Qui possédons-nous si l’homme

 

N’est pas l’homme que nous croyons ? L’enfant

Qui descend de la Croix parce qu’il ne peut pas descendre

De l’homme? (plaisanterie de don Alfonso Gálvez Hoffman)

 

L’homme qui fait des enfants aux adolescentes

De son existence ? Ou l’étranger qui couche avec

Les étrangères ? Ah ! Ah ! Ah ! rit Mescal à sa fenêtre.

 

Tu ne déchaîneras pas mon sperme ! Je le contiens

Depuis toujours ! Le rideau de Mescal n’en témoigne pas,

La fenêtre demeure la preuve de son existence de témoin.

 

Mais la télé n’est pas le meilleur moyen de nourrir

L’espérance. Constance voit un homme qui se lève

Dans son propre lit pour décoller la mouche écrasée

 

Au plafond. — Je croyais qu’on pouvait dormir

Et ne plus être seule, dit-elle en étirant ses jambes

Aux doigts si fins qu’il se met à les aimer comme

 

Si elle ne lui appartenait pas déjà. — Tu viendras,

Dit-elle, et tu me prendras, si c’est ce que tu veux.

Mais je ne m’éveillerai jamais de ce sommeil

 

Que je dois à l’homme comme l’homme m’est dû.

La mouche s’envole et rejoint les autres dans le rideau.

— Je croyais l’avoir… dit-il dans son oreille prête

 

 À toutes les aventures de l’homme pourvu qu’il en parle

Comme il écrit. La larme goutte à la tangente

De sa chair pliée. Elle ne retrouve pas le sommeil

 

Et il ne s’en défend pas. Au contraire, il l’aime

Comme l’asphodèle des chemins et l’orage

Des rivières. Il n’y a pas de femme qui tienne.

 

*

*        *

 

 

Ce qui reste de doña Cecilia, après tant d’années

De deuil et de solitude, ce n’est plus doña Cecilia,

Ce n’est même plus la mère de Raïssa

 

Dont on dit qu’elle a le feu au cul.  La maison

N’a plus de maître et doña Cecilia n’y règne pas.

Moitié ombre, moitié lumière, un patio désespère

 

Les oiseaux descendus des eucalyptus. Un jet d’eau

S’est tu depuis longtemps. Sa vasque en forme

De main ouverte recueille la rosée et la poussière.

 

Habité de lichens moins vivaces, un banc de pierre

Ne reçoit plus l’offrande de ses fesses. On y lit encore

La soif de Cayetano à la pointe du couteau.

 

Une vieille somnole ou se rend utile, lente ou rapide,

Précise ou imprévisible, on ne sait jamais avec elle,

Dit doña Cecilia qui est sa fille depuis si longtemps

 

Que Raïssa n’a plus d’âge. Elle n’a que son cul,

Dit encore doña Cecilia qui mord sa langue comme

Si Cayetano lui appartenait encore. Les fleurs

 

Resplendissent. On aime l’eau claire des rigoles chez

Les Exeberri Gálvez, on aime que l’eau coule

Et se rencontre aux points précis d’une construction

 

Conçue pour l’extase et l’attente d’autres extases.

Doña Cecilia a conservé le couteau de Cayetano,

Mais ce n’est pas celui qui a tué Panxoa. La justice

 

A conservé ce trophée d’un autre temps. Seul

Don Felix Gávez Bonachera peut encore le toucher.

Doña Cecilia posséderait cette clé si don Felix

 

Aimait les femmes, mais il n’aime que l’homme

Et ne s’en cache pas. Le couteau a une histoire,

Dit-il en le désignant, et doña Cecilia sait tout

 

De cette histoire. Le monde n’est pas l’objet

De la Connaissance comme le prétend don Alfonso.

Le monde de doña Cecilia est une histoire

 

Et le monde auquel elle appartient un roman,

Mi-fable mi-chronique, comme dit don Felix

Qui écrit ce qui aurait pu arriver s’il n’était

 

Rien arrivé. — Tu ne coucheras pas avec cet homme !

Ironisait la vieille. Tu ne coucheras plus avec

Les hommes. Il manquera un homme à ton existence

 

Et la mort ne me renseignera pas. La vieille parlait

Aux habitants imaginaires de la maison. Elle entendait

Les voix d’une existence qui aurait eu lieu si Panxoa

 

Avait vécu pour concevoir un fils et non pas cette garce

De Raïssa ! Le sang de Panxoa ne coule pas dans ses veines

Et tu le sais ! — Toi, tu ne sauras rien du sang de Cayetano !

 

Raïssa fuit les dialogues, les descriptions, les récits

Que les murs retiennent comme l’humidité

Et les condensations de l’air qui s’accroît d’insectes

 

Toujours plus beaux. Elle n’observe pas, se contente

De regarder, ne regarde rien en particulier, voit des rites

D’amour et des apparitions inévitables et vaines.

 

Ochoa, qu’elle écrit Oxoa dans les lettres d’amour

Qu’il ne lit pas parce qu’il ne sait pas lire, cet Ochoa,

Se méfie du couteau de Cayetano comme d’une maladie

 

Honteuse. Il arrive la nuit si la nuit est noire, sinon

Il ne vient pas et doña Cecilia maudit la lune

En se disant que ce n’est pas le même Ochoa qu’elle aime

 

Comme on aime ce qu’on ne possède pas facilement

Comme les fruits des arbres ou la tranquillité de l’ombre

L’été. La graphie de l’X lui inspire des crucifixions

 

Qui n’ont rien à voir avec les hallucinations de doña Pilar.

L’homme qu’elle condamne à la souffrance

N’a jamais été un enfant, d’ailleurs elle ne sait pas

 

Ce qu’un enfant serait devenu si elle l’avait aimé.

En attendant, elle évite sa propre nudité. Les miroirs

Ne la rencontrent jamais. Son ombre doit se coucher

 

À ses pieds sinon elle recherche la pleine lumière

Et ne trouve que le patio. Ces maisons étreignent

Bien des passions. Et quand on n’aime personne

 

À ce point, on y raconte la passion des autres,

Jusqu’au crime qui les élève à la hauteur du mythe

Devant lequel la justice s’incline. Si la porte

 

Est ouverte, le rideau arrête les mouches. La rue demeure

Rectiligne malgré les habitudes. On ne s’y perd pas

Comme dans les villes construites d’après le modèle

 

Occidental. Doña Cecilia connaît la ville et ses plaisirs.

On dit que le train de 7h 47 contient le meilleur de ses passions

Et de ses rites. — De qui parles-tu ? demande la vieille

 

Qui brise les brindilles de son feu en abondance. Parler

Avec les femmes ne peut pas finir par constituer le poème

Dont rêve un peu trop l’esprit inconstant de doña Cecilia.

 

— Tu écris ? demande son Ochoa quand elle le voit et qu’il

Ne la regarde plus. Il chanterait si elle l’exigeait. Il perd

Son temps avec elle parce qu’il n’attend plus rien de cet

 

Amour. Réduit à l’envers des miroirs, il n’existe presque plus.

On n’en devine même pas l’attente dans les mains

Qu’elle met au travail pour les occuper ailleurs.

 

Le même corps voyage avec Raïssa, mais il atteint

Les lieux de l’attente et promet de ne plus perdre

Le temps.  — Je l’aurais tué de mes propres mains !

 

Crie-t-elle dans la cheminée. Sa voix retombe dans la cendre.

— Nous n’avons jamais tué personne, dit la vieille

Qui n’en sait rien et s’en mord la langue.

 

Au matin, doña Pilar était arrivée avec la nouvelle :

Ochoa était dans le lit de madame Constance.

Doña Pilar n’avait pas vu le lit mais des personnes

 

De sa connaissance avait assisté à l’entrée d’Ochoa

Dans la résidence des Buganvillas. Il était nu, obscène

— Si vous voyez ce que je veux dire — Doña Cecilia voit,

 

Elle voit la queue de l’homme et la fascination de Constance

Qui n’a plus l’âge de s’abandonner. Elle n’a pas soulevé

Le rideau. Elle ne se montre pas. Elle ne se montre plus

 

En cas de confidences. Elle n’a plus le visage patient

Des commères, d’ailleurs elle ne fréquente plus le lavoir,

Ce qui explique la lavadora et le linge qu’on ne voit plus

 

Sur la broussaille. — J’ai tué Ochoa, dit-elle dans le rideau.

Doña Pilar aurait crié sa douleur si elle avait cru

À cet assassinat. Un, doña Cecilia n’a pas trouvé la force,

 

Cette nuit, de tuer Ochoa. Deux, ce n’était heureusement pas

Le Christ. Soulagement de doña Pilar qui croit que le Christ

Couche dans le lit de madame Constance. Elle a bien vu

 

Elle-même la belle queue dressée hier matin, souvenez-vous,

Doña Pilar. Mais le Christ peut-il coucher avec sa mère ?

— Il couche avec leurs filles ! grogne doña Cecilia.

 

Il faut reconnaître que les apparences témoignent en faveur

De doña Cecilia qui connaît les hommes, ce qui n’est pas

Le cas de doña Pilar qui n’a pas hérité de cette connaissance.

 

Pour le moment, elles s’accordent à penser que deux hommes

Les tourmentent, que l’un est encore en vie, alors qu’il mérite

La mort, et que l’autre, qui ne vaut pas plus cher selon Cecilia,

 

Trahit le cœur et l’esprit de doña Pilar qui croit en Dieu

Comme la lessive et la poussière sont l’apanage des femmes

De ce monde. — Entrez, donnez-vous la peine, faites-moi cette

 

Faveur — et doña Pilar pénètre pour la seconde fois dans le patio,

Ne se souvenant pas de la première et doutant qu’elle y prît

Du plaisir. Mais ce n’est pas le plaisir qu’elle est venue chercher.

 

Cependant, un petit verre ne se refuse pas, ô Anis étoilé

De mon enfance qui ne suce plus les bonbons ! Assises

Sur le banc qui les rassemble le temps d’une conversation,

 

Elles ne comprennent pas que l’homme qui couche

Dans le lit de madame Constance n’est ni le Christ

Ni le berger. C’est un autre homme qui passe par hasard

 

Et qui par hasard fait l’amour à une femme qu’il ne connaît pas.

Raïssa le sait parce qu’elle a vu l’homme. Elle lui a même

Parlé. Mais ne parle-t-elle pas aux hommes comme

 

Si elle les connaissait d’avance ? Ce corps défraiera

La Chronique, pense doña Pilar en disant autre chose

De moins authentiquement véridique. Nous verrons bien,

 

Dit doña Cecilia, qui est qui. Nous le verrons, dit doña Pilar

Que l’idée d’un Christ aux prises avec le corps de la femme

Ne répugne pas, au contraire. L’aguardiente rutile

 

Dans son regard. Est-il vraiment temps d’écouter les oiseaux

Des branches ? Le berger finira par le couteau de Cayetano

Qui lavera ainsi l’honneur de sa fille et le Christ s’expliquera

 

Dans une religion nouvelle. — Vous êtes folle, doña Pilar,

Vous délirez ! — Je suis ce que je suis, pense doña Pilar

Et elle dit : Je suis ce que je ne suis pas et vous le savez !

 

À deux, elles contiennent le monde : l’homme qui se nourrit

Des filles de la femme, et le Dieu fait homme qui finit

Dans l’amour de la femme. Cayetano tuera le premier,

 

C’est donné. Et l’homme rectifiera la position de la femme

Pour ne pas changer grand-chose à la religion. Que peut-on

Espérer de l’homme qui est plus proche de Dieu que la femme

 

Qui n’est que l’explication de la croissance et de la multiplication ?

— Rien ! dit doña Cecilia de sa voix cruciale. Elle mord le cœur

D’une orange coupée en deux. — Nous n’avons pas fini d’en parler,

 

Dit doña Pilar qui se souvient en même temps de sa première

Visite. — J’agissais comme témoin, dira-t-elle plus tard

Elle ne le dira plus si plus rien n’arrive à sa foi.

 

 

*

*        *

 

Les fenêtres sont denses. Réduisez vos murs à la fenêtre

Qui a le plus de chance de contenir les faits. Mescal

Ne s’y penchait pas à cause des sangles qui le retenaient

 

Au bord de sa vision. Sans le carreau que la mouche heurtait,

Il eût souffert d’agoraphobie. La rue s’achevait en point

Virgule sous les orangers. L’éclairage public sciait la nuit.

 

Voir le Christ sur le trottoir n’est pas donné à tout le monde.

Doña Pilar le poursuivait avec une constance de mâle.

Et la femelle Cecilia la suivait en arrachant des mots

 

Aux passants et aux gisants des devantures. Mescal grattait

Les meneaux. Il y avait des années qu’il grattait les meneaux.

Il creusait le plâtre mou derrière le radiateur avec la même

 

Sensation de n’avoir jamais été un autre que celui qu’il voyait

Quand on le montrait. — J’ai vu, dit-il aux flacons d’éther,

J’ai vu bien des ochoas dans mon existence ordinaire

 

Et je ne les ai rencontrés que dans le récit que la poésie

Fait à ma voix. On ne comprenait rien si on était son père

Ou sa sœur ou même un lointain cousin venu s’enquérir

 

De l’état des biens familiaux. J’ai vu, j’ai croisé et j’ai touché

Des hommes qui se croyaient des hommes parce qu’ils parlaient

Et que les bêtes ne parlent pas aux hommes. J’ai vu des bêtes

 

Qui se prenaient pour des hommes et d’autres qui valaient

Ce que vaut un homme quand il n’a pas connu l’amour.

J’ai grossi la réalité quotidienne dans la lentille de mes flacons

 

Et j’ai cru à des substances de remplacement. Ce que je dis

N’est pas fait pour être entendu ni compris. Qu’on n’écoute

Que ce qui se passe et je dirai la vérité telle qu’elle m’apparaît

 

Aux fenêtres. J’ai vu et je vois encore des hommes qui parlent

De ce qui arrive à l’humanité. Je n’en parle pas, je parle

De moi-même et des autres. Ma pensée contient tout entière

 

Dans un de ces flacons. Suspendu à la potence d’acier chromé

Par une couronne d’acier chirurgical, je pourrais marcher

Jusqu’à vous. Vous me verriez tel que je suis et vous auriez

 

Peur et pitié de cet homme qui n’est plus ce que j’ai été

Et qui sera ce que je suis. Une femme me ressemble.

Quelle femme vous ressemble à ce point ? Ô mes amis

 

Défenestrés, je ne vous vois plus que dans l’optique des flacons.

Le cuir de mon carcan sent le plâtre de vos mains occupées

Ailleurs maintenant que je n’ai plus d’importance relativement

 

À ce que je possède encore. Mon squelette est dehors tel

Que vous l’avez conçu et il satisfait votre ego de constructeur

D’hommes modulaires. Ma chair n’est que l’objet du désir.

 

Je voyais des cris. J’entendais des espaces criards. Je me ruais

Sur le bruit que l’existence produit quand elle s’étire. L’homme

Revenait avec l’espoir et la femme le quittait par chance.

 

Ce matin, il entend les femmes monter. Il en manque une.

Françoise les reçoit dans son boudoir. L’exiguïté les rend

Fébriles et Françoise en profite pour les raisonner de sa voix

 

D’enfant. On entend les roulettes d’acier à l’étage. Mescal

Se déplace sur un nombre croissant de roulettes. Elles acceptent

Le thé et les dattes. L’azahar les étoile. Tu diras à Mescal

 

Que je ne l’aime pas. Je voulais juste l’aider. Tu lui diras…

— Mettons-nous d’accord, dit doña Pilar qui frissonne

Sous la Croix. Les cuisses de doña Cecilia chuitent comme

 

Un ruisseau. On ne demande pas des nouvelles de Raïssa.

Madame Constance sera jugée pour avoir couché avec le Christ.

Ochoa le berger sera tué par le couteau de Cayetano.

 

On fera fuir les remplaçants. Total : un Christ rien que pour

Nous. Nous. Doña Pilar prononce le mot avec une nuance

De désespoir relatif au partage qu’elle ne peut envisager

 

De restreindre sans s’attirer les foudres de l’Église. Le thé

Ne contient que du thé. Et non pas l’inverse. Un flacon

Ne contient pas un flacon. Ce qui est inversement vrai.

 

Essayez, et vous verrez. Vous verrez ce que j’ai vu. Des hommes

Et des femmes qui perpétuent la misère du genre au lieu

D’y mettre fin une bonne fois pour toutes. Mais Mescal

 

Ne parle pas à travers le plancher. On le sent immobile,

À l’écoute, frissonnant à l’idée de comprendre ce qui

Peut avoir un peu de réalité. — Je l’ai frappée jusqu’au

 

Sang ! grogne doña Cecilia. Je le tuerai s’il recommence.

On a honte pour elle mais on se tait. Mescal pèse ce silence

Dans le paquet de nerfs qui lui sert d’instrument pour approcher

 

La juste mesure. — Comment imaginer que le Christ couche

Dans le lit d’une femme qui pourrait être sa mère ? dit

Gisèle. Mais C’EST sa mère ! minaude la Flores. Mescal

 

Connaît d’autres femmes. Françoise les connaît toutes.

Que vit-elle cette nuit-là ? Elle ne parle jamais d’elle.

Elle entre, vérifie, mesure, règle, mais jamais il ne la voit

 

Parler. Attention à l’interstice ! Mon œil s’insère entre

Les bords de la vision. La calvitie menace doña Pilar

Qui finira par ressembler à l’homme qu’elle n’a pas

 

Trouvé. Personne ne ressemble plus à celui qu’elle a

Perdu. Il y a aussi les épaules de doña Cecilia qui peut

Retrouver ce qu’on croyait avoir perdu. Il voyait deux seins

 

Dans le miroir. À cette distance, la caresse s’en prend

À l’idée. Le carreau ne peut pas être franchi facilement

En cas de plaisir. Ni la brèche qu’il épargne

 

Pour ne pas voir les pieds nus de Gisèle de Vermort.

Elles crucifieront une femme à la place de l’homme.

Qui, de Raïssa ou de Constance ? Qui, de la vierge

 

Ou de la climatère ? — Vous ne toucherez pas un cheveu

De ma fille ! s’écrie doña Cecilia, deltoïdes crispés.

Pauvre Constance ! Imagine-t-elle qu’elle paiera le prix

 

De l’inconstance ? Mescal actionne le moufle,

Se situant au-dessus du lit aux draps ouverts.

Un claquement annonce la descente. Nœud des jambes.

 

Les fils d’acier se détendent. Tu iras chercher de l’eau

Au puits puis la nuit tombera encore sur ton lit. Seau.

La poésie raconte ce qui s’est passé. Elle envisage

 

Sereinement ce qui va arriver si on ne fait rien

Pour que ça n’arrive pas. Voilà ma joie, dit Mescal

Au mur percé d’une fenêtre. Si je ne suis rien,

 

Que tout arrive et que rien ne soit oublié. — Encore

Un peu de thé ? Prenez tout le thé que vous voulez.

J’ai du thé à ne savoir qu’en faire. Mescal et sa poésie !

 

Elle éparpillait les pincées d’azahar au hasard de leurs mains.

Et elles les tendaient en riant. Mescal contracte sa vessie.

Les flacons sont reliés par des tuyaux translucides.

 

Mon regard suit ces chemins maintes fois croisés

Sans jamais les reconnaître. Les liquides giclaient

Les uns dans les autres. Si vous revenez, n’oubliez pas

 

Le guide. Il n’y a rien sous le récit. La poésie donne

Ce qu’elle sait. Ne lui arrachons pas ce qu’elle ne possède

Pas. Ce serait de la tragédie et nous manquons cruellement

 

De tragédiennes. Elles semblaient fuir dans l’escalier. Françoise

Ne les poussait pas. Elle prévenait de sa voix douce,

Qui une marche, qui l’écharde ou la toile d’araignée.

 

Dans le vestibule, elles prononcèrent d’autres jugements,

Comme si la marche brisée, comme si l’écharde plantée,

Comme si l’araignée n’avait jamais existé que dans mon rêve.

 

Nous ne devrions pas hésiter devant le mot qui arrive

Le premier. À la fenêtre ou dans les interstices. Chaque

Premier mot contient l’histoire de tous les autres.

 

Tu ne tomberas plus de la fenêtre ! On ne tombe qu’une fois.

Survivre est un enfer parce qu’il n’est plus possible de tomber.

Si vous avez à choisir entre la mort et l’immobilité,

 

Que conseilleriez-vous à celui ou à celle qui n’est pas concernée ?

La poésie se tait à l’heure des choix. D’ailleurs on ne choisit

Pas entre le néant et l’impossible. Les dés sont déjà jetés

 

Et nous n’y sommes pour rien. Françoise ferme la porte

D’entrée. La vie continue. Je ne sais pas qui je suis et

Je prétends le contraire parce que j’ai du sang à la place

 

De la pensée. Demandez aux bêtes. Interrogez vos animaux

Domestiques. Il n’y a rien que je ne sache déjà et rien

Pour expliquer ce savoir impromptu jusqu’à la lie.

 

 

*

*        *

 

 

Le poème à faire appartenait à cette surface d’existence

Plus précaire qu’éphémère. Écrire n’était plus le moment

Et la paralysie la seule menace à prendre en considération.

 

Il s’adressait plutôt aux conséquences du chant. Et s’il

Chantait, un peu agacé par les mouches et la lumière,

Seules les femmes l’écoutaient et les hommes mesuraient

 

Le style. Gisèle lui avait conseillé de ne plus toucher

Aux ersatz, à ces succédanés de la mort qui selon elle

Empoisonnait leur existence commune. Mescal fournissait

 

La matière. Et lui, Fabrice de Vermort, comte des Pyrénées,

Pensait voyager dans un autre pays avec d’autres moyens.

Son admiration pour Cayetano n’avait pas ces limites.

 

Il vit le Christ et participa à la poursuite du berger. Il vit

Même le troisième Ochoa entrer chez Constance qui

D’ordinaire ne recevait pas les hommes, il en savait

 

Quelque chose. Il suivit l’homme nu jusqu’à la piscine

Puis se cacha comme un narrateur possible de ce qui

Pouvait encore arriver au texte à peine entrevu.

 

L’homme ne s’appelait pas encore Ochoa, mais il dut

Convenir que c’était le Christ que les femmes pressées

Imposaient à l’imagination de l’homme occupée à revivre

 

Le passé sans elles. Doña Pilar le suivait de près, depuis

La nuit, suivant cette trace de la seule douleur à envisager

Sans l’homme. Elle se posa sur lui comme une feuille

 

Arrachée au travail en cours et qui revient de la fenêtre

Avec des instincts d’oiseau primaire, sans cette énergie

De la première heure qui témoigne de la facilité

 

Et de la providence. Posée ainsi sur lui, sur l’immobilité

Relative qu’il opposait à une autre résistance du regard,

Elle l’invita au silence et à l’observation. Cette science

 

Le sidéra pendant une bonne minute, le temps pour le Christ

D’entrer dans le vestibule et de le traverser en diagonale

Jusqu’à la cage d’ascenseur qui se fendit d’un reflet d’acier.

 

— Il monte ! dit-elle. Il reçut cette bouffée de croyance

Au paroxysme du vertige inspiré par les substances

Complémentaires que Mescal dosait savamment à la demande.

 

Il était maintenant fasciné par le clignotement de l’ascension.

Ils passèrent en catimini sous les tamaris. Un oiseau

Se réveilla, pionceur gagné aux lassitudes. Veux-tu, mon prince,

 

Que nous en conservions le secret par le scellement étroit

De nos bouches dans la cire de la fidélité et de la pudeur ?

Nous aurons des presciences de grandeur et des joies d’automne.

 

L’oiseau caqueta à leur passage. Les redondances de mon texte,

Que le critique taxe d’itération, invitent à l’appréciation

D’un espace décrit par le texte lui-même. Il avait dit cela

 

Hier à des auditeurs médusés. — Nous n’avons pas le temps !

Dit doña Pilar en le poussant dans le vestibule où rien n’appa

Raissait, Raïssa. Il injecta une dose hyperbolique au silence

 

Traversé. Ce manque de retenue outragea la douairière. Fa

Brice ! — Je brisse avec les femmes. Continuons. Doña Pilar

Dit tout haut qu’il ne servait à rien dans ces conditions

 

Et que le mieux était qu’il disparût avant de provoquer un scan

Dale. — Je la’i ! Encoru ne ! Brice ! Ne brissez ! Nous arrivons.

La porte venait de se refermer. Constance accueillait le Christ

 

Pour le prendre et être prise par lui. — Vous n’avez pas de re

Ligion ! Vous, un comte de l’Europe ! Vous qui inspirâtes

L’Orient de Muhammad ! — Ceci est mon corps. Buvez-le !

 

Il exhaussa la substance sobrante. Mescal n’en manquait.

Il vendait les invendus, laudanum des faibles. Et sa télé

Expliquait le malheur par le massacre des populations.

 

Prends place, ô marquis de Carabas, carabin des byzantins

Et des surcroîts. Il me reste dix mille milliards de cités

Pour rien. Tout le contenu d’une ampoule scellée au feu

 

De l’apaisement prévu. Voici l’ordonnance en blanc pour

La prochaine fois. Me feriez-vous le plaisir d’actionner

Le moufle ? J’aime que mes yeux soient à la hauteur

 

De votre visage. Quand partons-nous ? Jamais, n’est-ce

Pas ? Nous n’avons jamais quitté cette chambre prévue

Pour la mort. Ils en détruiront la mémoire, comme on

 

Efface les traces cristallines du pendu. Je vous propose

Un mélange d’hallucination et d’orgasme. Ma chimie

Naît de l’interne et du faux.  Goûtez à mes principes !

 

¡Chitón ! fit la veuve soumise à des glissements hiératiques.

Le Christ est cloué sur la femme. Elle lui arrache le cœur

Comme s’il lui appartenait ! Son oreille frémissait, médium

 

Des instants que la mémoire proposera vainement à l’espace

Du texte, un jour, là-bas. Elle était entrée en lui

Par l’intermédiaire de la chair. Il s’efforça de ne pas

 

Y penser. Ils formaient l’être nécessaire au témoignage.

Elle le brandirait avec éloquence, dosant les quiddités

Mirifiques. Ses jambes sont déjà mes jambes. Christ !

 

Elle ploya sous l’étreinte, comme une herbe à fleur

De l’eau, couchée par le vent horizontal de l’érection,

Parcourue des habitants des lieux, impassible et sommaire.

 

Gisèle n’y voyait pas d’inconvénient. Elle ne lui don

Nait que le miroir, le soumettant à cette étreinte plane.

En parlerait-il dans le chant qui suivrait cette attente ?

 

Partons ! fit doña Pilar. Elle en avait assez vu pour

Ce matin. Elle marchait à sa place, vive et précise

Comme il n’avait jamais su l’être dans les moments

 

D’angoisse nue. Elle utilisa sa propre bouche pour

Exprimer la douleur que Constance traduisait en termes

De plaisir. Il ne disait rien, trottinant derrière elle

 

Sur la plage. Il se laissa convaincre par des embruns.

Mescal l’avait prévenu. Tu te mélangeras aux autres

Avec une facilité inconcevable dans les circonstances

 

Plates. Il modifiait les dimensions à distance. Doña

Pilar marchait vite malgré la fragilité du cœur. Il

Mit les pieds dans l’écume de l’eau, à peine visible.

 

Je nais d’elle. Elle me communique ses malheurs

Physiologiques. Rien d’autres pour l‘instant et surtout

Pas les récits de sa poésie. Ils atteignirent le parapet

 

Dans l’exultation. Comment pouvait-elle croire

Que le Christ couchait avec sa mère ? Parce que,

Parce que et parce que le Christ ne donne pas de filles !

 

Elle délirait suavement, la veuve en goguette rituelle !

Il ne douta pas de cette Parque indispensable au récit

Que la poésie poussait en lui. Elle était sous sa peau,

 

Agile et percluse, folle et raisonnable, hâtive et minutieuse.

Rien de la part du texte sans ces méticulosités narratives,

Rien sans la hâte des chemins de traverse, rien sans la faillite

 

Et le triomphe, rien, absolument rien sans l’atteinte

Physique et la joie de l’instant. Porteuse de sa philosophie

Appliquée, elle le coltina aux nues de la rue qui s’éveillait.

 

Ne me pique pas, abeille des limbes ! Ne me communique

Pas l’analgésique ! Ne crie pas dans mon esprit ! Entre le cri

Et l’angoisse, j’aperçois la doublure des hallucinations

 

Et même de la transe. Il s’agit de l’alpha. — Pas de bêtise !

Dit doña Pilar qui s’emparait maintenant de son visage

Et le proposait au commerçant des seuils. Christ ! Christ !

 

Le visage répondait à une nécessité physique, comme la merde.

Il s’efforça de sourire. Don Felix Gálvez Bonachera agita

Son béret pour les inviter à le rejoindre. — Tu ne me

 

Croiras pas. Il disait le contraire, la croyant en substance.

Fabrice, qui était envahi au lieu d’envahir, expliqua

La déraison par l’angoisse, ne convainquant personne.

 

Il monta chez Mescal. Françoise gisait comme d’habitude,

Au lieu de dormir. Mescal le reçut avec aménité. — Vengo

En son de paz. Mescal accepta la proposition. — Regardez.

 

Raïssa se regardait. Fabrice grimaça. Le corps était porteur

Des traces d’une violence inouïe. Mescal mit son sexe

À la fenêtre, ne traversant toutefois pas le carreau qui était

 

Sa seule limite existentielle. — Il existe au moins un x

Dont je ne sais rien. Aidez-moi ! Fabrice empoigna le chibre.

— Comment avez-vous réussi à lui échapper ? En force ?

 

Je n’ai pas la force, dit Fabrice. Le cathéter plongea dans

Le méat béant. — Pissez ! Mais pissez, bon Dieu ! Ce qui

Réveilla Françoise. — On parle de Dieu en ma présence ?

 

Demanda-t-elle en entrant. — Le Christ couche avec Con

Stance, dit Mescal qui n’existait que pour la forme

Que le récit peut prendre dans les nœuds. Françoise

 

Était douce et vieille. — Je n’ai jamais aimé personne,

Mais j’ai beaucoup désiré. Comment mesurer alors

Le plaisir et le différencier de la simple accoutumance ?

 

*

*        *

 

— Si ce n’est pas le Christ, dit Gisèle à travers le drap,

Qui est-ce ? — Comment veux-tu que je le sache !

Constance jaillit du lit comme d’une onde, vivante.

 

La citation l’atteignit tandis qu’elle traversait le salon.

Proie d’un décasyllabisme joyeux, elle entra dans l’eau.

On ne peut pas tout savoir, gloussa-t-elle. Gisèle

 

Quitta le lit avec moins d’intentions. L’homme

Regardait les premiers passants. On sentait l’odeur

Du pain et de la marée. Il buvait comme un chien,

 

Le nez dans une tasse grand modèle aux armes

D’Almería, une croix rouge et carrée. Elle fila.

Dehors, elle dut attendre que l’homme cessât

 

De la voir. Elle ne se retourna qu’une fois, contrainte

Au salut de sa petite main agitée de crispations.

Elle ne connaissait pas la caresse. Elle ne caressait

 

Que les projets et depuis longtemps, pas un seul

Qui ne concernât de près ou de loin la fructification

De ses biens dont Fabrice écrivait inlassablement

 

La chronique. Elle grignota un beignet et en donna

Quelques virgules aux chats. Les hommes voient

La femme avant de l’aimer. Ce ne sont pas

 

Des regards. Soupiraux des nictations du désir.

Elle prit à peine le temps d’avaler un café.

La mer imposait des oiseaux nouveaux comme

 

L’air. Elle aimait ces renouvellements quotidiens,

Mais n’en percevait plus l’indicible. Il y a un âge

Pour la poésie et un autre pour les narrations

 

Constructives. Mais les personnages disparaissaient

Comme ils étaient venus au cours de l’existence,

Sans explication. Ce qui demeure, vois-tu, c’est

 

Le commentaire. Nous en travaillerons ensemble

L’épitaphe ou l’épigramme, selon l’instant, selon

La pierre dressée, le terrrain conquis ou inévitablement

 

Traditionnel. Elle croisait des Mauresques bleues

Et noires. Sa main courait sur le marbre rapide

Des balustrades. La voix tranquillisait la vue.

 

Inquiétante et disponible, elle retournait au lit

Pour y croître avec les croyances et les superstitions.

Jamais il ne consentira à me laisser conclure.

 

Fabrice l’écouta. Commençait-il à s’intéresser

Au personnage qu’elle inventait parce qu’elle

Le découvrait ? Le Berger de Raïssa, le Christ

 

De doña Pilar et l’Homme de Constance ne font

Qu’un... — Dans ton esprit ! Sinon je serais ton

Homme. Or, je ne le suis pas. Je ne suis l’homme

 

De personne, pas même de cette femme que j’ai

Conçue. Il s’envola, oubliant sa tartine de pain.

Une femme ! Quelle femme ! Je veux savoir !

 

Il retournait chez Françoise mais ce n’était pas

Françoise. Elle l’aurait su. Elle savait si c’était

Françoise ou une autre de sa connaissance. Fab !

 

Pourquoi crier ? On ne crie pas au balcon. On pleure.

En tout cas on ne crie pas son nom. Personne

N’a besoin de savoir pourquoi il m’arrive de crier.

 

Il était trop tard pour trouver le sommeil. Elle but.

Rien n’existe sans ces concordances précises ni

Sans coïncidences pour émailler le récit en fleurs.

 

Seule, presque mélancolique, oiseuse et sommaire,

Voilà ce que je suis. Doña Pilar croit, Constance jouit,

Raïssa se passionne, Françoise devient Mescal

 

Quand Mescal devient Françoise, doña Cecilia

Nourrit Cayetano à la pointe du couteau, Flores

Compte les jours et je ne suis pas la septième.

 

Fabrice avait aimé sa douce folie. Que reste-t-il

De cette chanson ? — Il en reste la confiture,

Dit Constance dans le lit qu’elle ne quitte pas

 

Si l’Homme persiste comme les gouttes de rosée.

Une septième femme envenimait son existence

Et ce ne pouvait être qu’un personnage de roman.

 

 

*

*        *

 

Le Christ avait trouvé son lait, comme un chat

Des murs et des fenêtres. — Tu ne veux pas me dire

Ton nom ? demandait la septième femme sur le perron

 

De sa demeure ancestrale. Il ne répondit pas, lapa, lapa,

Comme le chat qu’il devenait le matin quand le sein

Rentrait dans la chemise du rêve. Elle descendit une marche

 

Et le regarda laper dans l’écuelle dont elle tenait encore

L’anse. Brandissant le pain chaud aux lardons et à l’aïl,

Elle continuait de descendre vers lui et le téléphone

 

Sonnait, sonnait. Il se hâta, pompant, picolant, le lait

Dégoulinait sur son menton, il s’abreuvait de chair

Alors que sa religion le lui interdisait. Le walkman

 

Grésillait. Quel beau matin tranquille ! Des oiseaux

Invitent au vol. On se prend à rêver éveillé. Cette joie

Le comblait. La Femme ne s’impatientait pas et

 

Le téléphone sonnait, carillonait, dérangeait l’esprit

Qui s’en inquiétait, et les oiseaux décrivaient la géométrie

Du possible. On ne sait jamais avec l’air. Le téléphone

 

S’impatienta clairement et brailla. Clara ! C’est pour

Toi ! — Toi... elle existait donc pour elle-même.

Le téléphone se lança dans une explication obscure.

 

Clara sait le chant des femmes. Il acheva la dernière

Goutte et mordit le pain. L’écuelle clignota et vira

Dans l’air des oiseaux qu’elle ne connaissait pas

 

De première main, alors que tu savais jusqu’où

Il était possible d’aller. Tu t’inclinas cérémonieusement

Et elle te le rendit en souriant comme si elle voyait

 

Une pauvreté relative, de celles qui inspirent la relativité,

Une pauvreté qui sauve sans dénoncer, qui rédime,

Une pauvreté de riche comme dans les images

 

Des leçons de bonheur par la survie et jusqu’à l’éternité.

Elle répondit au téléphone avec la même voix.

Je le vois de ma fenêtre, disait doña Pilar. Si ce n’est pas

 

Le Christ, qui est-ce ? — Comment veux-tu que je le sache !

— Qui veux-tu que ce soit ? Qui d’autre si je me trompe ?

Pas un homme ne peut répondre à cette question, donc

 

C’est le Christ ! La Femme admettait une ressemblance

Avec les images. Le nez est celui d’un Juif. Première

Nouvelle ! Mais quelle langue parle-t-il ? À quel sein

 

S’abreuve-t-il, lui, l’Homme de tous les instants ?

Le téléphone se tut. Il se couchait. — Tu n’auras pas froid

Si tu t’habilles comme le veut le bon sens. Accepte

 

L’offrande d’une chemise et d’un pantalon. Pour les pieds,

Tu demanderas à une autre. Veux-tu en connaître d’autres ?

Méfie-toi des couteaux. Il n’y a pas d’hommes chez l’homme.

 

*

*        *

 

 

L’Homme salua les ravaudeurs et descendit sur la plage.

Comme il s’éloignait, on se demanda s’il reviendrait.

Don Felix était à la fenêtre de sa maison d’été, lointain

 

Lui aussi. Doña Pilar le harcelait. De temps en temps,

Le visage de la douairière apparaissait sur son épaule,

Mouette tragique des attentes. — Tu ne peux pas

 

Le laisser partir ! Pourquoi les ravaudeurs semblent-ils

Si lents au travail ? Pas une femme parmi eux. Qui sont

Les femmes des ravaudeurs ? Pas un enfant. Le ciel

 

Blanc des questions à l’univers. Don Felix buvait

Un dé d’alcool accompagné d’un café brûlant.

— Tu ne peux pas le laisser s’enfuir sans explications !

 

L’Homme sortait de chez Constance qui l’avait

Accueilli ou qui s’en était servi pour satisfaire

Un instinct que don Felix connaissait trop bien.

 

Il ne retournait pas à ses montagnes. Il allait

Vers le Nord, suivant le fil de l’eau. Encore

Dix minutes et on ne le verrait plus. — Ça

 

Ne peut pas se terminer comme ça ! cria

Doña Pilar que côtoyait Gisèle et la Flores

Qui se rongeait les ongles pensivement.

 

Doña Cecilia aimait l’alcool et ne cachait pas

Son penchant pour l’éréthisme matinal, croyant

Ainsi en imposer à la douleur et à l’angoisse

 

Si légitime chez cette amante possessive.

Croire maintenant que don Felix a le pouvoir

De contraindre un homme à demeurer parmi

 

Eux relève de la folie des femmes. Il lève

Le coude et doña Pilar remplit encore le dé

D’argent qui porte le signe de la langue

 

En hébreux soigneusement ciselé depuis

Des siècles consacrés à résister à la disparition

Du sang des Gálvez. Le visage du magistrat

 

S’empourpre sous la pression du sang. L’Homme

Reviendra si c’est ce qu’il veut, sinon il faudra

Se résoudre à des hypothèses en espérant clairement

 

Qu’elles deviendront des principes de la nouvelle

Foi. Doña Cecilia frémit en entendant ces mots

Prononcés par un homme qui n’aime pas la femme

 

Pour ce qu’elle est. Il aime l’homme pour ce qu’il devient

À force d’espérance. Don Alfonso ricane dans le même

Alcool. Un miroir trahit l’obliquité de sa tête, oblique

 

Lui aussi le miroir, comme tout ce qui habite ces lieux.

Doña Pilar essuie la sueur de ses joues. — C’est

Inadmissible ! dit-elle et les ricanements se propagent

 

Comme les nouvelles bonnes ou mauvaises que colporte

Le vent. L’homme frappe l’eau avec un bâton, vous

Voyez ? Vous voyez comme il est tranquille ? — Si

 

C’était lui, dit doña Cecilia, je le saurais. Et la haine

Revient sur son visage noir, presque obscur à force

De ressemblances. — Encore un petit verre, propose

 

Gisèle en tendant le sien. Il y a deux stigmates rouges

Sur ses joues, suçons des prédateurs. Elle boit l’alcool

Avec une précipitation de chatte nourricière. — Constance

 

Ne viendra pas, dit-elle. Elle dit que ce n’est pas le même

Homme. Elle dit que c’est l’Homme. Elle dit qu’elle

Ne couche pas avec n’importe qui. À son âge on ne

 

Couche pas avec le premier venu. On couche avec de

Vieilles connaissances. Que sait-elle que nous ne savons

Pas ? — Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas Ochoa !

 

Grogne doña Cecilia. Je connais cet homme comme si

J’étais sa mère. Nous le tuerons un jour, don Felix,

Et nous serons garrotés sur la place publique, lui et

 

Moi, Cayetano et moi garrottés sur la place devant

Ce monde qui ne reconnaît pas ses saints quand

Ils s’annoncent si clairement, n’est-ce pas, Pilar ?

 

— Quelle confusion ! soupire Françoise qui arrive

À peine. J’étais la proie de la rue (vous me connaissez)

Quand il est apparu, avec sa couverture et son walkman.

 

La Clara, que nous connaissons tous, l’a reçu sur le seuil

De sa maison. J’ai téléphoné d’une cabine. J’ai crié

Dans le téléphone, en vain ! Cristus ! Cristus ! Tu es

 

La croix que nous portons ! Tu es l’enfant de la douleur

Et du crime ! Nous t’aimons comme hypothèse de travail.

La Clara m’a ri au nez, si je puis m’exprimer ainsi !

 

Son lait d’ânesse achevé, il a repris son chemin

Et je l’ai suivi, voyant la Clara rentrer dans sa niche

De statue. J’ai suivi l’homme que nous aimons ensemble

 

Et je l’ai perdu parce que je ne le voyais pas. Comprenez

Ce que vous voulez, mais je ne suis pas folle !

Je suis cette femme qui perd la trace de l’homme

 

En chemin. Ne m’en voulez pas et traitez-moi de folle

Si vous voulez à tout prix que je sois cette femme.

Un petit verre d’alcool me fera du bien. Merci !

 

— Mais cet homme, doña Pilar, cet homme que vous

Voyez mieux que nous, cet homme qui revient chaque

Fois que vous apparaissez, qui est-il ? Question de

 

Journaliste. — Si Ochoa est le Christ, glousse doña

Cecilia, que je sois damnée ! Des cristaux de sucre

Miroitent sur ses lèvres. Je tuerai Ochoa de mes

 

Propres mains de Cayetano ! Vous verrez comme

Je saurais m’arrêter de respirer sans votre garrot,

Don felix Gálvez Bonachera ! Comment osez-vous

 

Rompre ces larynx sans demander l’explication ?

Je vous haïrais si vous n’étiez pas mon juge !

Non, non ! dit Françoise, c’était le même homme

 

Mais ce n’était pas le même instant de bonheur.

Le temps est une facilité de langage, comme

Ces politesses qu’on cultive dans notre sein

 

Pour ne pas déranger l’ordre des jours qui pourtant

N’en ont pas. — Ravaudeurs ! Ravaudez ! On ne

Vous demande rien. Soyez les virgules des filets

 

Et que les filets soient le texte de vos poissons !

Dit Gisèle qui se souvient d’avoir été poètesse.

J’ai été ce que j’étais et je suis devenue ce qu’il sait.

 

—Tel est notre destin, soupire la Flores. Don Alfonso !

Méfiez-vous des miroirs ! La science s’y dénature.

Mais don Alfonso Gálvez Hoffman ne sait pas

 

Se débarrasser des miroirs qui envahissent l’envers

De son existence de chercheur et de praticien.

Don Guillén arrivait avec monsieur de St-Pé.

 

Je l’ai vu, dit Françoise Garnier. Je sortais de chez

Moi. Et elle raconta comment le téléphone avait donné

Son lait au sein du Christ que Clara poursuivait

 

Pour lui arracher son pompon. Monsieur de St-Pé

Baisa cette main et tendit la sienne aux autres.

Il est entré chez Pierre, dit-il, sachant très bien

 

Que la nouvelle était attendue. Comment ne pas

Entrer chez Pierre ? Les camés dormaient d’un

Seul sommeil, couchés sur le sable, enfants de la

 

Nuit. Chez Pierre, on ne pose pas de question.

Il fait entrer l’étranger et ne lui demande rien.

Il sert un vin de son pays, un vin noir comme la

 

Nuit, un vin capiteux et long en bouche, comme un

Jour sans pain, sans désir, sans rien. Un vin joyeux

Que les camés réclament et qu’il leur refuse, Pilar !

 

Espèce de reconnaissance. Espèce rituelle. Sans vin,

Nos verres sont vides et notre esprit s’éloigne de la

Chair. Pilar ! Cet homme ne nous reconnaît pas !

 

Libérez Thomas Folle ! Libérez Thomas Folle !

Mais Cayetano passa dans la rue, porteur d’espoir,

Et doña Cecilia sombra dans l’inconscience, Pilar !

 

*

*        *

 

 

Revoir Pierre est une aventure du désir. Sa maison,

Nous le savons parce que nous l’avons déjà chantée,

Jouxte la plage où des camés finissent leur existence.

 

Ochoa, si c’est lui ce Christ nu sous sa couverture,

Entre dans le jardin par un sentier couvert de planches

De teck vernissées. Pierre n’a pas dormi de la nuit.

 

On se reconnaît, forcément. Les années atteignent

La perfection des ressemblances. La joie s’exprime

Facilement, sans une seule trace de ce désir viril

 

Qui a marqué l’enfance des deux hommes. L’un

Possède encore et s’accroche à son bien, cette maison

Que les camés dénaturent, il s’en plaint tous les jours.

 

L’autre ne possède plus rien. Il ne possédait pas

Grand-chose. Il n’a eu aucun mal à se séparer

Des objets du désir. L’autre ne croit pas que ce soit

 

Aussi facile, mais il accepte la différence, il y a

Toujours eu une différence pour les distinguer

Clairement l’un de l’autre. Ne pas dormir comme

 

C’est nécessaire est toute la tragédie de Pierre.

L’autre ne dit rien pour répondre à ce cri.

Le dallage lui rappelle la souffrance, il ne sait

 

Pas pourquoi. Le vin de Pierre est capiteux pourtant.

— Si tu es venu pour ne pas me voir, dit Pierre,

Ce n’est pas la bonne saison. Je ne vis que l’hiver,

 

Quand les camés remontent vers le Nord. L’hiver,

Je ne suis plus seul et la vie me sourit. Tandis que

Le soleil casse mon dos de taureau à la porte

 

De cette mort que je crains comme l’eau des rivières.

L’hiver, c’est presque le bonheur et la plage déserte

Reçoit mes offrandes érotiques. Je suis coquillage,

 

L’hiver. Je suis l’écume, la trace, la profondeur.

Sinon c’est l’été que les camés mettent à profit

Pour envahir ma sérénité et je sombre dans la colère

 

Pour ne pas nourrir mon désespoir. Leurs filles sont

Laides comme l’écorce, leurs enfants témoignent

De cette laideur en se jetant dans mes jardins

 

Pour y arracher les fruits que je destine aux oiseaux,

Pure beauté que je ne comprends pas parce qu’elle

Maîtrise le vol plané. Encore un peu de ce vin personnel,

 

Ne te gêne pas, tu es chez toi comme tu as toujours été

Ma meilleure idée. Cette enfance me traverse chaque fois

Que l’hiver annonce la fin de l’été, voix des tunnels

 

Auditifs, des plongées visuelles, de l’attrait pour le vide.

Les camés reviennent alors et me saluent comme on salue

Une vieille connaissance inévitable. Je ferme le portail

 

Avec la chaîne rouillée que les enfants secoueront la nuit

Pour m’empêcher de trouver le sommeil. Comment vivre

Sans cette part d’existence qu’est le rêve ? Cet autre lieu

 

Me manque, comme s’il existait et que je ne pouvais pas

Le savoir sciemment. Jamais je ne me suis senti aussi

Vaincu qu’à cet âge que j’ai vu venir comme le bout

 

De la route où nous rêvions ensemble d’un esprit coupé

À l’endroit où commence le rêve et où ne s’achève pas

Vraiment les jours. Nous sommes une conscience finie

 

Que le rêve introduit dans l’infini par la petite porte.

Ce que nous ne savons pas et ce que nous savons mal

N’explique pas ce que nous ne savons pas encore.

 

Ce vin, ami de toujours, est mon vin. Je veux dire

Que c’est ma vigne qui le produit. Je m’éreinte comme

Un triste sur cette pente caillouteuse, taillant la vigne

 

Ingrate comme si je ne lui demandais rien de grave.

Je suis seul comme il n’est plus possible de l’être.

Le chêne noir de ma bordelaise en témoigne ailleurs

 

Qu’ici où tu me vois propriétaire et fils de la terre.

Mais tu en sais plus que moi sur l’envers de la conscience.

Tu sais à quel point je m’embrouille quand ce n’est plus clair

 

Comme l’eau de tes roches d’abstème, ami de toujours

Que mon enfance reconnaît quand il n’y a plus rien

Qui ressemble à ce qu’elle sait encore de l’existence.

 

Ma maison serait la tienne si tu avais besoin d’une maison.

Ma nourriture et mon vin seraient ton corps si tu m’aimais

Encore. Mais je n’ai plus la tête aux croissances de l’être.

 

Je ne trouve plus le moindre chemin, immobile me vois-tu,

Et froid comme les murs de l’hiver qui m’enferme.

Il n’y a rien que tu puisses changer à cette tristesse

 

D’homme finissant. Nous n’avons pas aimé les femmes,

Erreur fondamentale de l’homme qui est une femme

Cachée dans la femme. Nous savions que la vie

 

Ne pardonnerait pas au vaincu. Il n’y a rien comme

Être dépossédé de l’héritage biologique. Je devine

La nuit comme si elle était la conséquence du jour.

 

Est-ce raisonnable ? Mais la nuit n’explique pas

Le jour suivant aussi facilement, aussi poétiquement.

L’obscurité est gagnée pour toujours, au croisement

 

De l’enfance et des voyages prometteurs que la maison

Inspire au coeur plus qu’à l’esprit. Ces mots que j’ai trouvés

Ne reviennent que pour ne pas être oubliés, Christ !

 

Des camés envahissaient mon existence, mon sable fin

Et mes gazons soyeux. Couchés comme des méduses

Échouées aux solstices, ils attendaient la magie du verbe

 

Et me reprochaient mes silences. Leurs filles nues

Accouchaient sans un cri. Des enfants menaçaient

L’intranquillité relative et des oiseaux interrogeaient

 

Le temps. Je suis cet homme que tu voulais oublier

Pour accroître ta part de rêve. Et voilà que tu entres

Dans ma maison, nu et pauvre, muet comme un insecte,

 

Gavé de femmes et de nourritures terrestres, assagi

Par l’aventure. Ta croissance est une leçon aux mots

Que je ne trouve pas pour t’accueillir dans mon lit.

 

Si j’avais un chien, je serais ce chien. Je suis oiseau

Parce que je ne possède pas de chien. Si j’étais chien,

Je ne toucherais pas au soleil, j’irais à l’aventure.

 

Mes os sont creux et je suis à peine plus lourd que l’air,

Ce qui explique des voyages immobiles, ma transe

Et le manque de femmes trahies pour d’autres femmes.

 

Je ne sais pas si tu reviendras ou si l’avenir

Nous réserve d’autres rencontres. Mais tu peux

Compter sur mon silence. Même les camés

 

N’arracheront pas ces écailles au poisson

Qui figure notre liberté. J’ai tracé hermétiquement

Les chemins de mes jardins, afin d’y égarer

 

Les camés et les docteurs de la loi et des principes.

Tu en connais les graphes, par habitude mais

Aussi par intelligence des lieux conçus d’avance,

 

On ne savait jamais. Comme il est doux d’être seul

Avec un homme qu’on n’épargne pas question enfance

Et héritage ! Tu te souvenais de la dernière raison

 

De se quitter pour le voyage et tu entrais dans la maison

Que t’avaient décrite les femmes couchées. Tu savais

Que je n’y vivais plus depuis longtemps. Tu venais

 

Chercher la trace de mon passage et tu interrogeais

Des camés médusés. Leurs filles te touchaient sous

La couverture et les enfants écoutaient les sonorités

 

Organiques de ton walkman. Le portail disparaissait

Dans l’herbe folle un moment verdie par les coulures

D’une existence savante. Les chemins croulaient

 

Sous les frondaisons de l’été. Il n’y a pas de maison

Au bout de ce court moment d’évocation véloce

Comme un vol en piqué. L’homme que j’étais

 

N’est plus, voilà tout. Tu rencontres mon aura

Quand tu aurais voulu me revoir. On t’explique

Les choses mais tu ne les comprends pas. L’été

 

N’est pas loin de s’achever. Des nudistes joyeux

Traversent les jardins en diagonale. Les camés

Se dénudent pour la circonstance, mais cette nudité

 

Offense la nudité pensante des naturistes qui plongent

La tête la première dans les cercles concentriques

Du bord de l’eau. — Christ ! Christ ! Je viens te chercher !

 

Pourquoi retournerais-tu en Palestine ? L’Espagne

Est la terre d’accueil de toutes les formes de l’enfance.

Laissons la liberté à la France et la chance aux Anglais.

 

Il n’y a pas d’Allemagne qui tienne ni d’Italie

Au Pausilippe. Ces îles que tu vois s’éloigner

Sont nos embarcations dans la Lune. Le taureau

 

Est une allusion au combat et non pas un combat.

La route est une proposition de route et non pas

Une route qu’il ne s’agirait que d’emprunter

 

Pour exister au voyage circulaire de la folie.

Ce sable, c’est de la lune en miettes, cristaux

Et éclats de coquillage, érosion et tournoiement.

 

Ces femmes sont les enfants des hommes

Et les hommes sont les femmes de l’enfant.

Le lit est une chance à ne pas laisser passer.

 

Pierre expliquait aux femmes qu’il ne reconnaissait

Pas les lieux, mais qu’il les aimait parce qu’ils

Lui parlaient aussi clairement que l’eau des roches

 

De l’enfance. — C’est donc toi ! lui ai-je dit.

Toi, mon ami de toujours, ma souvenance

Érotique, mon avenir de femme. Je reconnais

 

Ta barbe et tes oreilles. Tu chassais les oiseaux

Avec une précision de lame de couteau sans

Les mains de la femme trahie superbement

 

Par l’homme que nous ne serions ni toi ni moi.

Je lui ai dit ce que je pensais de cette manière

De revenir uniquement pour créer un effet

 

De surprise. Il a bu mon vin, qui n’est pas le meilleur,

Vous le savez, et il l’a trouvé assez bon pour ne pas

Le recracher dans les mains que je lui offrais pour la

 

Circonstance. Pierre était fou de joie et les femmes

Le croyaient fou de raison.

 

                                             Gisèle retourna chez elle

Et demanda à Fabrice de lui caresser les seins.

 

— Pierre ? disait-il. Pierre connaît cet individu ? Mescal

Le connaît aussi mais ce n’est pas le même souvenir.

Que sais-tu de ces complications romanesques, femme !

 

*

*        *

 

Aliz et Néron était deux poupons de chair rose et joyeuse.

On les voyait jouer aux osselets véritables que le berger

Leur donnait s’ils le lui demandaient. — Voici les petits

 

Baigneurs, roucoulait Gisèle si votre regard s’interrogeait

Sur la présence de ces deux angelots de porcelaine crue

Au milieu du corral de sable rouge. Le berger s’annonçait

 

Par sa houlette fourrageant les buissons à la recherche

Des asperges sauvages dont l’omelette envahissait

Bientôt vos narines sensibles à la nourriture des hommes.

 

Un ancien bassin d’irrigation avait été transformé

En piscine et les enfants y pataugeaient dans dix

Centimètres d’une eau limpide car la comtesse

 

Craignait la noyade et les maladies infectieuses.

Le berger Ochoa pouvait voir à quel point l’homme

S’ennuyait à la fois de sa femme et de ses enfants.

 

Il buvait de l’anisette sous l’auvent de bruyère,

Agacé par les insectes et peut-être tranquillisé

Par les montagnes dont il parlait souvent avec

 

Science et poésie. Ochoa descendait pour boire

Lui aussi. Il buvait debout, refusant toujours de

S’asseoir, invitation que le comte n’épuisait pas

 

Malgré la colère d’Ochoa qui montait comme

Les tournoiements noirs et rouges de la tempête

Qu’il était toujours le premier à annoncer.

 

La femme surveillait les enfants du coin de l’oeil,

Dérangée par une autre femme dont elle fustigeait

Gaiement les bavardages ou par un homme fatigué

 

Des silences du comte qui pouvait durer jusqu’à

La fin de la nuit. Ochoa vivait seul et presque nu

Dans sa maison de planche et de caillou, belle

 

Demeure des Seuls, des Oubliés, des Inconsolables

Et des Tristes, peuple de son existence sans amour

Autre que celui qu’on lui donnait pour compenser

 

La misère de ses revenus. Les putains vivaient chez

Elles, il n’y avait plus de bordel depuis que la morale

Avait balayé la dictature. On le voyait aller et revenir,

 

Et son peuple le suivait, farouche et désordonné,

Enclin au vagissement plus qu’à la vocifération.

Dans la bruyère de ses toitures, on trouvait le repos

 

Des bêtes un peu précaire. On n’y montait pas

Avec lui, même si l’invitation était une menace,

Car l’homme qu’il était ne pouvait pas oublier

 

La femme qu’il n’avait pas connu et qui lui manquait.

Gisèle s’embrouillait dans le flux des notations.

Elle posait une croix sur les mots communs aux phrases

 

Et les appelait des répétitions si le comte réclamait

Sa pitance. Les enfants revenaient avec les brisures

De leur chair cassée aux angles sommaires de la piscine.

 

Elle ne les chassait pas en présence du père et ils

Le savaient, en profitaient, en riaient avec elle jusqu’à

En devenir hermétiques et savants. — Ne jouez pas

 

Avec la patience de votre mère, conseillait le comte

Passablement taxé d’anisette et d’olives piquantes.

Ochoa entendait le mot patience et il songeait aussitôt

 

À l’impatience des bêtes qu’il connaissait de toujours,

Une impatience de femme qui n’a pas de temps à perdre

Avec les instances d’un désir à la fois clair et à la teneur

 

Si variable qu’il pouvait paraître obscurément installé

Dans ce corps solide qui sentait la poussière des chemins

Et la crasse de l’attente et des éjaculations nocturnes.

 

Aliz est une petite fille qui ne fait plus pipi au lit. Néron

Inonde sa couche depuis toujours. Il y a une odeur

De bergerie dans leur chambre commune éclairée

 

Par le plafond ouvert. Ochoa avait déplacé cette dalle.

Il la déplaçait au premier jour de l’été, pas avant,

Au prix d’un effort inimaginable et surtout

 

Inexplicable. Gisèle voyait l’homme sur le toit, ripant

Sur le gravier et jurant en grattant la terre grise et dure.

L’interstice le tranquillisait. On voyait la lumière

 

Se répandre sur le lit commun aux deux enfants dont

L’un pissait et l’autre n’en parlait pas parce qu’elle

Ne désirait pas cet affrontement inutile. Ochoa ripait

 

Encore et la dalle était remplacée par un carré de lumière.

Le gravier et la poussière étaient balayés par une femme

À l’échine de vache, elle qui n’avait jamais vu de vache

 

De sa vie. Les enfants connaissaient les vaches de leur pays

D’arbres et de pluie. Le femme retournait d’où elle venait

Et Ochoa buvait une anisette fraîche, debout comme

 

Un arbre, repoussant l’invitation à s’asseoir, refusant

De parler des sujets importants comme la politique

Et la place de la religion dans l’existence. Il amenait

 

Les olives que les enfants ne mangeaient pas parce

Qu’elles piquaient. Les olives étaient amères ou piquaient,

Il n’y avait pas le choix dans la maison d’Ochoa où

 

Personne n’entrait que son peuple de crasse et de douleurs

Acquise au long d’une existence de travaux des jours

Et de nuits sommaires comme le Droit à cette même

 

Existence. — Ce n’est pas la misère, disait le comte.

Il est propriétaire de la maison de son père, n’a perdu

Qu’une parcelle de cet héritage, retrouvera son chemin

 

Une fois passée l’amertume inspirée par la jeunesse.

Gisèle voyait mal cet homme vieillir sans sa colère.

Elle lui soumettait l’agitation constante des enfants

 

Qu’il ne jugeait pas comme elle aurait voulu qu’il

En parlât. Il revenait avec une bête blessée sur le dos

Et les enfants plaignaient la bête sans se soucier

 

Des souffrances de l’homme. La curiosité l’emportait

Sur la pertinence. Et le regard noir d’Ochoa le loup

Renvoyait la colère au diable. La comtesse frémissait

 

Et ordonnait aux enfants de ne pas poser des questions

Sans réféchir au moins un peu aux réponses. Ochoa

Connaissait toutes les réponses. Il aurait pu commencer

 

Par là, mais la terre est dure aux bêtes et par conséquent

Aux hommes qui la possèdent et la travaillent comme

Des bêtes sous un soleil annonciateur de l’enfer.

 

Quand Ochoa sortit nu de sa maison et qu’il se couvrit

De cette immonde couverture qui avait servi de tapis

Au chien sans voix, la comtesse était à la fenêtre,

 

Et il n’exprima aucune colère. Il ajusta ses écouteurs

Et descendit. Sa belle queue se dressait à l’oblique.

Gisèle ferma les yeux et pria. Le comte roupillait

 

Comme un oiseau dans son nid, le nez dans les coussins.

Quand elle rouvrit les yeux, la vision avait disparu.

Elle reprenait à peine sa respiration quand Ochoa

 

Réapparut sur le chemin, descendant et suivi par le narrateur

Qui se cachait derrière les arbres. Elle faillit l’appeler.

Mais les enfants dormaient comme des santons

 

En chocolat. Elle les caressa sans les réveiller. La nuit

N’en finissait pas. Le chien s’était tu, habitant du seuil.

Elle n’avait pas entendu les bêtes frémir elles aussi.

 

Puis la nuit recommença, interminable et concise,

Ajoutée comme le jour mais sans l’estimation

Exacte de sa fin provisoire. Le corps flagellé

 

Par l’attente, elle ne chercha pas le sommeil. Des rêves

S’amoncelaient, exutoires et vains. La petite queue

Du comte frémissait dans l’air moite, proie des mouches.

 

*

*        *

 

Il faut dire que Ramirez, Serafín Antonio Muñoz

Ramirez, fils légitime et frère infidèle, le Ramirez,

— Il faut dire que Ramirez n’a pas de cervelle.

 

Il a beau parler de celle des autres, en mal,

Pour la faire voler en éclats au coup de feu

De ses expéditions canoniques chez les autres,

 

Il a beau tremper son porte-plume dans l’encrier

Et rédiger la chronique véridique de ses contemporains

Les moins chanceux et les plus discutables,

 

Il a beau se tenir propre et veiller au regard

Des femmes qu’il ne possèdent pas même

Quand il tente de marchander leur délinquance,

 

Il a beau posséder les biens de l’homme établi

Dans la société qu’il a le devoir de maintenir

Au niveau de la simple relation marchande

 

Et des principes qui établissent les fondements

Des contrats — Ramirez est tout de qu’il y a

D’imbécile, d’archaïque, de demeuré et d’inférieur

 

En amour à tous ceux qu’il jette en prison à grands

Coup dans le dos. Ramirez s’en prend aux entrejambes,

Ne ménageant pas la couille ni le clitoris, instituant

 

La raclée comme moyen de pression et de justice.

Ses collègues redoutent le témoignage des murs

Mais leur silence laisse faire Ramirez qui tire

 

Des coups de feu sur les mouches au-dessus

De votre tête de petit voyou ou de grande bête.

Voyou, il l’est lui-même dans un certain sens,

 

Et bête, il ne fait pas honneur aux animaux.

C’est un homme de droite, un ennemi de l’art,

Un soldat de Dieu, un antirépublicain, un saint.

 

La cervelle des mouches est peu de chose, il faut

En convenir avec lui sous peine de soupçon.

Il ne fait pas bon être soupçonné par Ramirez,

 

Même si on est un compagnon de route, même

Le Chef se méfie de cette grandeur qui fait les hommes

D’État et les grands généraux quand l’occasion

 

Se présente. Certes Ramirez n’a jamais tué personne

Et personne ne peut se vanter de lui avoir fait peur.

On signale quelques blessures profondes, une possible

 

Mutilation d’un principe fondamental de l’esprit,

Et la ruine de quelques connaissances indispensables

Chez les victimes de son zèle. Rien de bien grave

 

Il faut en convenir. On a beau aimer l’existence,

On a beau se tuer à faire des enfants aux femmes,

Et les femmes ont beau demeurer des femmes dignes

 

De ce nom, il n’est pas facile d’écouter les cris

De cette Espagne qui joue à la Démocratie comme

Elle a joué avec l’assassinat de son passé ou pire

 

Avec les différences de race et de convictions.

Si l’on n’est que le fruit sur l’arbre, si l’été

De l’existence ne promet rien de bien facile

 

Ni de réjouissant au moins une fois l’an, si l’enfant

Est porté et veillé parce qu’il n’y a pas d’autre explication,

Si l’attente est remplacée par les travaux et les travaux

 

Par une automobile et un appartement, si les études

Des enfants se limitent à l’apprentissage d’un métier

Qui représente une nette amélioration des conditions

 

D’existence, si toutes ces conditions sont réunies,

Et elles ne le sont jamais qu’imparfaitement, alors

Ramirez est un homme juste et sincère et sa chanson

 

Ne contient que la semence des futures nations, sorte

D’Islam que la Chrétienté réduite à néant par les rois

D’Europe appelle quelquefois de ses voeux parce que

 

Quand on est pauvre on se sent des affinités avec la religion

Et on n’est pas dupe des rois ni des princes du capital,

On sait parfaitement que Ramirez est un serviteur

 

Et que moins on a affaire à lui et à ses principes,

Mieux on se porte du côté de la tranquillité et même

Du Bien sans quoi la vie n’est que la litanie

 

Du Mal et de la Misère, croissance maîtrisée là-haut.

Toute société, qu’elle soit établie en nation ou en horde,

Trouve son équilibre dans l’eau : pn — pm = ρgh.

 

Mais il faut aussi compter avec la profondeur, celle

Des idées qui forment le lit de la volonté, comme en France

Et aux États-Unis d’Amérique par exemple, valeurs

 

Héritées et non pas admises par pure spéculation

Touristique. La Démocratie ne créera aucune autre

Démocratie, elle inspirera des imitations et il faudra

 

S’en contenter. Mais après combien de combats livrés

À la foi et à ses redoutables théories du savoir et de l’art ?

Ramirez ne sait pas que l’Espagne est une imitation

 

Et il doute que l’Arabie en devienne une tôt ou tard

Dans les mêmes conditions d’Histoire et de raison.

Il établit que la race est un principe qui explique

 

Les comportements, par exemple la duplicité

De l’Oriental et la vigueur au combat de l’Occidental.

Jamais il ne lui viendrait à l’idée que l’Espagne

 

N’est pas un pays occidental. Il sait que son sang

Est impur et lutte contre cette salissure de l’Histoire

Avec une cruauté de femelle qui ne veut pas sevrer

 

Ses petits. Il faut dire que Ramirez n’a pas de cervelle.

Il a beau s’échiner à démontrer le contraire, il est bête

Et asocial, dangereux et lâche jusqu’à la trahison,

 

Sa main tremble de retourner au garrot, mais il y pense

Quand il voit ces peuples d’Afrique traverser son territoire.

L’Afrique parle du Mal et de la Misère ici même

 

Avec l’accent de la vérité et il n’y a pas un seul écrit

Soi-disant sacré pour dire le contraire. Ce n’est pas

Le monde de Ramirez qui s’écroule, c’est le destin

 

Des hordes d’alimenter les démocraties. Ramirez a beau

Ne posséder qu’une cervelle d’idiot congénital,

Il comprend que plus rien ne changera, que tout s’est joué

 

Et qu’il ne reste plus qu’à souhaiter que les grandes nations

De ce monde sautent sur leur arsenal atomique ou que Dieu

Ouvre la terre sous leurs pieds. Cette idée de l’abîme

 

Destiné à changer le monde ravit quelquefois Ramirez

Qui ne la trouve pas bête, au contraire. Il regarde les Noirs

Et les Maures passer devant le Cuartel et il se dit

 

Que l’Espagne est le juste milieu. — Dieu, ouvrez la terre

Et que les grandes nations soient anéanties par la catastrophe

Et que l’Afrique disparaisse aussi, et l’Amérique des Indiens,

 

Et la Chine et l’Inde des Atlantes. L’Espagne est le berceau

Du monde. Nous avons attendu trop longtemps. L’enfant

Demande à courir de ses propres jambes. Dieu ! N’attends

 

Plus le dernier moment pour décider de notre sort. Choisis

Avec nous, hurle Ramirez devant son miroir. Mais la solitude

De sa chambre ne renonce pas aux femmes et il téléphone

 

À Clara qui s’y connaît. Il n’y a rien comme une femme

Pour donner à l’homme le sentiment qu’il comprend tout

Ce que la terre et l’existence lui disent du matin au soir

 

Et du soir au matin, alors que derrière les barreaux, fers

À béton peints en vert criard, on se plaint mollement

De la promiscuité et du peu de chance de ne pas recommencer.

 

Ramirez attend la femme. La nuit s’achève dans la lumière,

C’est son destin de non-objet. La nuit eût été un objet,

Il l’aurait prise dans ses mains pour lui demander son nom.

 

Mais la nuit est une disposition de l’Univers en expansion,

Et Ramirez ne le sait pas. Il a beau ne pas avoir de cervelle,

Et on a beau se priver de le lui dire pour l’offenser d’abord

 

Et pour que la vérité soit, le jour est une promesse

Que personne ne tiendra. Don Felix Gálvez Bonachera

Arrive avec la patrouille qui ramène Thomas Folle

 

Et Ochoa qu’on prend pour le Christ. Ramirez ouvre

Deux cellules contigües et attend. Don Felix est moins

Bête que lui, il le sait et ça le rend fou de jalousie.

 

*

*        *

*

 

— On te demande si tu as vu ce qu’il t’a montré !

Néron riait comme un fou. Le magistrat voguait

Sur sa chaise. Un verre d’eau rutilait avec les mouches.

 

— Il n’a rien montré, dit Aliz, ou alors je n’ai pas vu.

D’ailleurs Néron n’a rien vu non plus. — Tu dis ça

Parce que c’est ton ami ! grogne Ramirez qui tient

 

La machine à écrire. — Elle croit encore que c’est

Un ami, dit don Felix Gálvez Bonachera. Un ami

Te montrerait-il ce qu’il est honteux de montrer ?

 

Néron n’en pouvait plus. Il riait comme un fou.

Don Félix Gálvez Bonachera l’avait traité de petit

Idiot de sa mère, une manière comme une autre

 

De tempérer sa pensée à l’égard de ce garçonnet

Qui « trouvait ça marrant après tout. Un ithyphalle

N’a jamais fait de mal à personne, » avait dit Fabrice

 

Sans vouloir offenser l’Espagne. Ramirez avait tapé

Cela. Il avait prévenu : — Je tape tout, c’est la règle.

Don Felix Gálvez Bonachera redoutait ces longueurs.

 

Il préférait le marivaudage des aveux à la rigueur

Des interrogatoires affectés par l’imbécillité du garde

Civil faisant office de secrétaire en ces jours de disette

 

Sociale. — Si tu n’as rien vu, dit le policier, tu mens !

Aliz savait très bien ce qu’on faisait aux menteurs

Dans ce pays étranger dont elle n’aimait que le soleil

 

Et les chats. — Si tu le sais, pourquoi mens-tu ? Les chats

Habitaient dans les fenêtres. Elle les nourrissait et Néron

Les agaçait. Ochoa n’aurait pas montré sa queue de loup

 

Si la nuit ne les avait pas réveillés. La nuit veille et réveille.

Un magistrat qui a vécu tant de témoignages intermédiaires

Devrait le savoir, mais la Loi ne parle pas de la nuit,

 

Elle n’évoque que les jours et les prisons, les travaux

Et les contrats, l’identité et la passion. Ramirez était trop

Bête pour comprendre ce que le magistrat ne comprenait

 

Pas lui non plus. Néron pouvait voir les prisonniers

À travers l’interstice que la porte ouvrait dans la chair

De la lumière. Cette fois, il n’hallucinait pas facilement.

 

Thomas Folle racontait comment il avait mis le feu

À son autobus. Il avait vu les chats fuser comme des étoiles.

— Vous auriez pu provoquer une explosion, dit Ochoa.

 

Ils étaient assis derrière la grille verte, les mains parlant

Ou se plongeant dans le silence têtu de l’innocence

Aux mains pleines. — Si tu es le Christ, dit Thomas Folle,

 

Pourquoi recommencer ? N’as-tu pas assez souffert pour nous ?

— Non, dit Ochoa. Je ne suis pas le Christ. Je lui ressemble

Chaque fois que je m’abandonne. Qui est cette fille ?

 

Tu devrais le savoir. Elle était fenêtre la nuit et chat le jour.

Elle cherchait l’eau de la rivière sous les cailloux.

Les animaux sortaient de la terre et tu expliquais

 

Pourquoi. Il n’y a pas d’animal sans cette frayeur au bout

De la nuit. Je me réveille parce que je ne dors pas.

Remontons jusqu’à ce que je sais de la source et taisons

 

Nous devant ce silence. À la croisée des eaux, un moulin

Abrite les essais de fornication de l’enfance qui atteint

La maturité par cette porte étroite. — Pourquoi le Christ ?

 

— Demande-leur. Ces femmes attendent ce que l’homme

Renouvelle. Paroles d’homme. Les ailes du moulin, brisées

Par le vent et les insectes, abritent des oiseaux bleus

 

Que tu appelas des chasseurs. Cette abstraction séduisait

La femme. Puis le mur du barrage impose ses espaliers

De roches grises et ses arbustes aromatiques. On se sent

 

Petit au pied de cette construction, levant la tête pour apprécier

Le tonnage et l’ampleur des travaux. Des camions, une

Quantité incroyable de camions circulant jour et nuit

 

Et les hommes ont dressé ce monument d’utilité publique,

Ce qui ménage l’esprit quand on songe à l’orgueil

Qui préside d’ordinaire à ses constructions monumentales.

 

Puis le chemin si dur à refaire jusqu’au-dessus du lac

Qui emprisonne à jamais un peuple aujourd’hui déplacé,

Remplacé. — Mon nom est celui d’un loup solitaire

 

Et cruel. Écris-le avec un X, ma poule. Fais-le sonner

Dans ta bouche-moulin à paroles. Et descendu au bord

De cette eau morte, il fallait se contenter de la vision

 

Des algues. Ces reflets d’argent, ce sont les poissons.

Et cet or qui ne se laisse pas regarder en face, c’est moi.

Moi dans la pureté d’un instant de croyance,

 

Moi au temps où cette terre était la mienne et celle des autres.

Il n’y avait que moi et les autres. Et les animaux tranquilles.

Il y avait aussi ce qu’on pouvait savoir, entre les mots,

 

Il y avait un infini d’autres mots et tout était tranquille.

La rivière est un fleuve, ma mie. Si tu ne vois pas son eau

Couler comme le sang hors de sa raison, tu ne ne vois rien,

 

Tu vois ce qu’on impose à ton esprit, tu vois des hommes

Qui appartiennent à l’homme et non pas à la terre. Tu vois

Des villes peuplées d’étrangers à l’homme et des rues

 

Traversées de femmes pressées d’en finir avec le jugement

De Dieu. Ici, tu pourrais voir l’homme et la femme,

Non pas unis mais parfaitement ressemblants, parfaitement

 

Équivalents. Cette eau qui s’arrête et que l’évaporation

Et l’immobilité attisent comme le feu qui couve sous la cendre,

Cette eau témoigne de l’homme-femme et de l’enfant

 

Que tu es. Je me souviens maintenant que tu le dis

À ces magistrats aux larmes de crocodile, je me souviens

De ma promesse d’un sermon sur la Montagne : Riches,

 

Vous périrez par le feu. Discours de riche, je sais. Mais

J’y crois, ma mie, j’y crois comme si Dieu pouvait encore

Exister après la mort. Si je n’étais pas si pauvre,

 

Et si la maison de mon père avait un sens, si ma vie entière

Était un chant et non pas une histoire, ma mie nous nous

Aimerions sans savoir qui de nous est la femme, qui l’homme

 

Et pourquoi l’enfant. Mais la terre ne se nourrit plus

De ses animaux ni de son eau, la terre métallique s’oxyde

Au lieu de prendre le feu promis par l’atome, la terre

 

N’est plus qu’une anecdote probable entre toutes les anecdotes

Dont l’univers s’accroît inintelligiblement. Nous descendions

Alors, l’esprit menacé d’inconstance, et elle reconnaissait

 

Le chemin. Nous possédons aussi un pignon de roche

Jaune et rouge qui s’avance dans la vallée. J’y construis

Un temple sans savoir qui en sera finalement le locataire,

 

Dieu ou moi ? Ici, le vent peut se montrer viscéral.

Des asperges nourrissent l’instant. Des feux-follets

Embrasent l’herbe. On dit que cet endroit est maudit

 

Depuis qu’un homme s’y est pendu. Voici l’arbre

Et la branche, voici la prétendue mandragore et ceci

Est l’ombre que le mort projette sur notre chance

 

De survie. Je sais, je sais, c’est compliqué et tu voudrais

Comprendre. Alors je te pousse dans le chemin le moins

Propice aux découvertes et tu te laisses prendre comme

 

La chienne que tu es. Homme et femme nous sommes

Et ne serons jamais. Mon cri n’effraie que la chauve-souris

Qui détale dans le ciel. Nous témoignerons des circonstances

 

Le moment venu. Sur le toit de bruyère et de pavots, les enfants

Étudient cette science naturelle avec un naturel étonnant

De la part d’enfants qui ne savent rien de toi, ma mie.

 

Mais ce sont les tiens et il faut leur expliquer que l’amour

Et le plaisir ne font qu’un sinon la femme est un homme

Et l’homme une femme, ce qui est contraire aux lois

 

De la nature et par conséquent du dieu qui la renouvelle

En même temps que notre destin de tragédiens tués

Par les poisons de l’existence et les coups d’épée

 

Dans l’eau. — Vous n’avez rien vu, il ne s’est rien passé,

Nous allons nous amuser à faire peur aux bêtes qui sont

Bêtes et aux hommes qui les conservent comme des

 

Photographies. Ils venaient à toi, ma mie, et tu les aimais.

Ma maison sentait la cendre de l’olivier et la sueur

De mon front. On y buvait pour ne pas oublier.

 

*

*        *

 

 

Doña Pilar Gálvez Bonachera avait vu le comte Fabrice

De Vermort creuser la terre du chemin en pleine nuit.

Personne ne demande ce qu’elle faisait à cet endroit

 

Elle-même en pleine nuit. Nous ne le saurons pas

Parce que personne ne le demande. Elle traversait

Une nuit rose et noire et la lune éclairait le chemin.

 

Nous ne sommes pas loin de la maison d’Ochoa.

Fabrice creuse avec une pelle, ânonnant car ce n’est pas

Un homme de peine. Elle le voit creuser, c’est tout.

 

La lune n’est pas complice à ce point, doña Pilar.

Elle voit la terre s’accumuler mais ne voit pas le trou.

Puis Fabrice rebouche le trou et tasse la terre.

 

Il s’en va, sans lumière et en silence. La maison

D’Ochoa trahit une lumière jaune mais impossible

De savoir si c’est la lumière ou l’attente, impossible.

 

Doña Pilar attend une heure, assise sur la murette

D’une aire de battage. Elle attend sans savoir ce que

La lune lui réserve. Cette lumière est celle des fous,

 

Doña Pilar le sait depuis longtemps, depuis l’enfant

Qu’elle a été pour ressembler aux autres, l’enfant

Dont on disait qu’elle était plus fragile que les autres.

 

Il n’y a plus cette fragilité dans le regard de doña Pilar.

Elle est dure au regard comme à la caresse, éprouvante.

Attendre est une habitude de l’impatience. Il y a toujours

 

Une nuit pour attendre et un lendemain pour les narrations

Du bien acquis. Si vous la voyez en route vers l’extérieur,

Vous ne croisez rien qui lui ressemble. Il faut du vent

 

Et la rare pluie d’été pour réveiller ce visage ingrat

Et pourtant beau de ses ravissements vésaniques.

Il faut une secousse électrique de feu-follet pour

 

Réveiller cette âme égarée au pays des hypothèses

Et de la foi qui s’ensuit sans la moindre querelle.

Le vent est utile à la passion quand il s’essouffle.

 

Une heure passe avec les oiseaux cachés. Une heure

De pensées et de petites sensations qui établissent

Les conditions du recommencement, car ce n’est

 

Pas la première fois que doña Pilar recommence

Ce qui n’a pas clairement eu un commencement,

Ce qui se retrouve sans possibilité d’égarement,

 

À une distance considérable des bonnes intentions.

L’immobilité des choses augmente la nuit d’un cran.

Elle ouvre le trou et ne trouve rien. Ses mains

 

N’ont pas exhumé le corps du délit. Elle les insulte,

Ces mains qui n’ont servi à rien une fois de plus.

Elle crache dedans et recommence jusqu’aux racines

 

Qui écorchent ses mains. Il faut la roche, à trente

Centimètres de profondeur, pour arrêter cette folie

Qui consiste à creuser à l’endroit même du soupçon.

 

Elle demande à la nuit un peu de sa lumière, en vain.

La lune se couche dans un eucalyptus, corne de vache.

Voir est un combat contre l’obscurité si les conditions

 

Du mal sont réunies : l’attente dont on a déjà parlé,

L’angoisse lourde des paupières, la paresse des mains

Et l’écartement des jambes qui croissent dans la terre.

 

Examinant de plus près la roche mise à nue, elle voit

L’or d’un anneau, virgule d’éclat dans la motte noire.

Mais ce n’est que son anneau, celui qui porte un rubis

 

En souvenir de la tache de sang nécessaire au veuvage,

Taureau d’or et d’ombre couché dans le lit commun.

L’anneau glisse et apparaît, à la lessive comme à la

 

Terre. Désespérée, doña Pilar recommence et bouche

Le trou. La nuit ne laisse plus rien voir. Il faut avancer

À tâtons dans la broussaille et la roche émergente.

 

Le combat s’achève par ce glissement du sens

À donner aux actes les plus incohérents que la vie

Réserve à la fragilité, pour ne pas dire à l’immaturité.

 

Chez Ochoa, Christ ou pas Christ, Adonis ou Sylphe,

La lampe, si c’est une lampe, n’éclaire que le seuil,

Et encore, on ne voit pas le chien ni les espadrilles.

 

Quant à deviner ce qui se passe chez les Vermort,

Ne soyons pas chien à ce point. Chienne, elle l’est

Pourtant quand elle revient et qu’elle se cache

 

Avec les oiseaux, ne rencontrant pas les oiseaux,

Et Mescal lui injecte de la morphine vraie, garantissant

La provenance et les effets. — Je n’ai jamais fait l’amour,

 

Dit-elle dans un ravissement digne de l’adolescente

Qu’elle a été, et ça me manque, Mescal ! Raconte-moi

Ton accident, celui qui a mis fin à ton existence d’amant

 

Pour te recommencer dans celle du plus grand fourgueur

Que cette maudite terre ait jamais porté dans son sein

De garce ! Et Mescal injecte les cristaux liquides

 

D’un monde qui n’existe pas mais dont la réalité

Est certaine et non point soumise aux hypothèses

De l’idéologie. — Va-t’en ! Va-t’en ! Je ne sais plus

 

Ce qu’il faut te demander. Et la nuit devient facile,

Facile à occuper et si facilement comprise entre

L’idée et l’acte. Chez elle, elle se lave les mains

 

Et brosse son anneau d’or au rubis tache de sang.

La rue est éclairée. On n’y passe pas encore.

Veux-tu que je t’attende ? O question nécessaire

 

À la tranquillité ! Mais personne pour la poser.

Ce jardin l’exaspère et ses fruits que personne

Ne mange à part ces insectes qu’elle rêve de clouer

 

Vivant. Jamais nue, ou seulement une fraction

De seconde incalculable entre l’enveloppe

Et la chemise, le miroir manque de temps pour

 

Lui renvoyer le reflet exact de sa pétrification.

Elle ne s’amuse pas avec les rideaux quand ils

Sont emportés par le vent et qu’ils reviennent

 

Parce qu’ils appartiennent à ce décor inchangé

Depuis tant de lunes que l’esprit en a perdu

Le compte à rebours. Le lit contient d’autres

 

Chaleurs. Le sommeil glisse sur ces sens à prendre.

Puis les jambes reviennent à la douleur, comme

Les rideaux à l’ubiquité de l’intérieur quelquefois

 

Renversé par l’inconscience, ce qui arrive quand

Mescal tarde à venir, quand Mescal n’existe plus

Que pour les autres, ce qui le ravit toujours, Mescal !

 

Si elle avait emporté la terre recreusée cette nuit,

Elle aurait fini par en découvrir le secret, un hymen

Encore chaud dans sa déchirure. Ce n’est pas facile

 

D’imaginer ce qui doit arriver quand les dés sont jetés

Depuis si longtemps qu’on a perdu le fil de la conversation.

Quelle eau de voilette se laissera enfermer dans les flacons ?

 

Pas ici ! Pas ici ! Et la tête du taureau coupée et natura

Lisée semble accepter son destin de tête coupée ayant

Appartenu au combat définitif de l’homme à peine épousé

 

Contre la nécessité de survivre à la féminisation de l’acte

D’attendre. C’est compliqué, je sais, dit Mescal, mais c’est

Pourtant la vérité. L’attente dévirilise son homme au point

 

Que le combat est perdu d’avance. Le taureau figure

L’instant du coup mortel porté à l’homme qui n’attend

Plus. Dans l’ombre, la femme demande la tête coupée

 

Et les cendres et elle obtient ce qu’elle veut, le jour

Même de la tragédie. Rien ne s’est passé autrement

Cette après-midi. Les funérailles furent grandioses

 

Aux dires des gens. — J’en entends encore parler,

Dit Mescal. — C’est vrai, reconnaît doña Pilar, j’ai été

À deux doigts d’en savoir plus, mais le rituel comprenait

 

L’encerclement de la mort et je n’ai pas vu l’existence

Filer entre les doigts de l’officiant. Comment retrouver

Un sommeil qui n’a jamais été donné ni même rencontré

 

Au hasard de l’amour, en chemin. De chemins, je ne connais

Que l’abondance de détails et la netteté des descriptions

Pourtant sommaires. Nos conversations sont le prétexte

 

Et non pas le genre. Nous nous dispersons comme le feu,

Éclair ou couvaison, durée à la place du temps, mémoire

Pour servir de personnage monolithique. Si j’avais creusé

 

Cette terre au lieu de la fouiller, j’aurais trouvé l’hymen

Et le rubis en perle. Mais j’ai cherché, cherché jusqu’à

L’angoisse et rien ne pouvait remplacer la morphine.

 

Cette nuit-là, doña Pilar vit le comte Fabrice de Vermort

Creuser la terre du chemin pour y enfouir l’hymen

Et la perle de sang. J’écrirais cela si je savais de quoi

 

Il est question quand cette femme traverse la nuit

De son rêve, au lieu de mentir à la justice et déclarer

Qu’Ochoa, Christ ou pas Christ, est le seul coupable

 

De ce creusement insensé en pleine nuit inexplicable

Autrement que par la sainte folie qui m’envahit alors

Qu’en temps ordinaire je suis la servante de Dieu

 

Et l’aimable compagne des hommes. — Prenez le temps,

Dit don Félix Gálvez Bonachera, nous avons tous le temps

(Ou tout le temps, je n’ai pas bien entendu la voix facile

 

De don Felix Gálvez Bonachera qui écoutait en grimaçant

Les bruits de la machine à écrire que le garde Ramirez

Activait comme le feu.) — Où en sommes-nous, Raïssa ?

 

*

*        *

 

 

Cayetano aime les couteaux, qui ne le sait pas?

Qui n’en parle pas au moins une fois dans cette rue

Que les enfants éprouvent jusqu’à la paralysie ?

 

Le seuil est fendu et dans cette poussière Cayetano

Insère ses crachats en entrant comme en sortant,

Un instant suspendu au fil du regard qui détale

 

Tandis que des oiseaux demeurent aux génoises.

Le rideau porte les traces d’autres offenses, coups

De couteaux et bec de petit oiseau que l’enfant

 

Imite avec le cri entendu sur la plage. Cri Cri Cri !

On ne rit pas de le voir s’amuser au dépens des oiseaux

Eux aussi suspendus mais au fil du temps parallèle.

 

Que Cayetano aime les couteaux ne surprend plus

Personne ici. Il possède le couteau, celui qui a déjà

Tué, du moins le prétend-il, car on suppose

 

Que la clémence des juges n’a pas rendu le couteau.

Les juges ne vont jamais aussi loin quand ils offensent

La tranquillité pour des raisons si obscures que l’homme

 

De la rue est sur le point d’exprimer sa colère. Mais

La femme tempère ces intentions. L’amour, peut-être.

Et Cayetano aime les couteaux et ne s’en cache pas.

 

Tout le monde sait que doña Cecilia fut son amante.

On sait qu’elle l’a aimé comme il n’est plus possible

D’aimer. Ainsi mourut l’homme qu’elle avait épousé,

 

Inutile d’entrer dans ces détails sordides, no vale la pena.

Les hommes tuent et se jugent responsables et innocents,

Ce qui constitue un sommet de l’art judiciaire ici

 

Bas. La femme finit-elle par oublier ce que la chair

Inspire à ce qu’il est convenu avec elle d’appeler

Son esprit ? Elle en oublia la nature mais certainement

 

Pas l’intensité. Elle n’oublia pas de préciser que pour

L’enfant, elle ne savait pas, c’était l’un ou l’autre,

« On verra si elle aime les couteaux ou les taureaux. »

 

Aussi Cayetano passa ces longues années de l’enfance

À regarder l’enfant qui jouait avec les autres dans la rue.

Il ne pouvait pas voir les yeux qu’il aurait reconnus.

 

Il n’y a rien comme les yeux pour se souvenir, rien comme

Le regard pour expliquer ce qui s’est réellement passé.

Il regardait les mains, les oreilles, ne voyant pas les yeux

 

Qui lui auraient tout dit et qui se taisaient comme une injure

Faite à son silence. « Si tu as tué mon père, je te hais.

Mais si tu es mon père, que la mort te tue elle-même ! »

 

¡Que la muerte te mata ! tataTAtataTAta. Ce rythme

Obsédait Cayetano qui haïssait la poésie et l’aimait

À la folie. « Que fais-tu pour gagner ta vie à part

 

La menacer constamment ? » — Je ne vis pas, ¡mu’er !

Je ne vis pas. J’ai tué ce qui me donnait la vie. Pas un enfant

Pour me le rendre comme tu me l’avais pourtant promis.

 

À moins que cet enfant possédât un pouvoir de fée.

Il manquait une fée à l’hermétisme de cet homme

Damné et absout à la fois. L’homme de la rue n’aimait

 

Que la femme qu’il aurait dû épouser pour la sauver

De cet amour injustifiable. Mais la femme jouait

À merveille son rôle de pavot et de coquelicot.

 

Que demander à la vie quand il ne reste plus rien

À exiger de la justice des hommes ? Une femme

Aurait pu sauver Cayetano de la tristesse, une femme

 

Comme le deviendrait cette enfant si elle était la sienne.

Mais doña Cecilia ne pardonnait pas et l’ambigüité

De ses conversations alimentait la chronique locale

 

Comme il n’est plus possible de s’en satisfaire aujourd’hui.

L’enfant n’allait pas à l’église. On aurait toléré cette offense

De la part d’un Musulman ou à la rigueur d’un Juif, mais

 

L’athéisme est une ignominie si l’on y réfléchit bien.

Et que dire de l’idéologie anarchiste que cette enfant

Héritait du cadavre toujours chaud de celui qui pouvait

 

Être son père et qui ne l’était peut-être pas ? Le dimanche,

Elle jouait seule dans la rue mais toute la semaine elle portait

Les habits du dimanche, ne jouant que de la voix et du regard

 

Que Cayetano ne voyait pas, pas plus qu’elle ne voyait les fleurs.

Doña Cecilia conservait sa beauté comme un souvenir

À ne pas oublier sous prétexte que le passé est le passé.

 

Le passé n’est pas le passé. — Comment voulez-vous que le passé

Demeure ce qu’il a été. Avec moi en tout cas, il se transforme,

Il hante le présent jusqu’à la présence et dame le pion

 

À ce futur qui est le mien aussi bien que le vôtre, peuple

Infidèle malgré les fidélités rituelles et les habitudes

De la foi. Cette fille est la mienne et vous n’en saurez

 

Jamais plus. D’ailleurs à quoi bon cet encore qui nourrirait

L’absence au lieu de la changer ? Ne vous éloignez pas

De moi, mais ne tentez pas d’analyser ce sang qui vous

 

Désignerait comme les seuls coupables de ce qui m’est

Arrivé. Je l’aime et je le hais, maintenant au-delà de la chair

Et par-dessus mon esprit qui retrouve les traces en amateur

 

De traces animales, disait en substance doña Cecilia qui

Recevait les femmes dans son boudoir aux rideaux écarlates.

Les femmes, surtout Françoise Garnier, se laissaient aller

 

Au rêve de la douleur, voyant l’enfant sans la voir, voyant

Ce qu’il n’était pas possible de voir autrement mais sans

Le voir comme on voit ce qu’il est nécessaire de voir

 

Pour se sauver du suicide. De l’autre côté de la rue,

Cayetano voyait l’enfant devenir une femme et cette

Femme n’était pas doña Cecilia. Elle était donc lui

 

Ou moi. Elle était à prendre comme le pion qu’on avance.

Qui jouait ? Qui d’autre que doña Cecilia ? Quelle femme

Possédait la rumeur à ce point ? Il ne la haïssait pas,

 

La désirait encore, ne la tuerait jamais, tandis que cette enfant

Lui promettait la mort, à pile comme à face. Cela se passait

Dans son esprit. La tristesse y noyait les poissons.

 

Une nuit, il entend le rire d’Ochoa. Il met le nez

À la fenêtre et voit nettement qu’il s’agit d’une fellation.

La fille n’est autre que Raïssa. Il sort la lame de son couteau

 

Et saigne sa propre chair. La queue d’Ochoa est une offense

À la chair. Nous nous reproduisons parce que nous nous

Aimons. Tuez la reproduction mécanique et la multiplication

 

Des possibilités de plaisir. La lame touche l’os. Il continue.

Les amants disparaissent au bout de la rue, feux-follets

D’une tension interne qui trouvera son expression dans

 

Le meurtre, on ne peut plus en douter. Il a vu les petits

Seins rutilants de salive. Mais la paralysie le cloue

À la fenêtre et le couteau s’extrait de la chair et de l’os.

 

Il tombe sur le dallage de terre cuite et l’écaille d’une

Virgule de sang qui s’épanche. Il ne souffre pas, ne sait

Pas à quoi il doit cette absence d’une douleur qui serait

 

La seule explication. Il a peut-être rêvé comme il rêve

À l’inexorable. Mescal fournissait aussi les hallucinations,

Mais cette nuit le sang de Cayetano était pur comme l’eau

 

De la fontaine publique dédiée aux femmes reproductrices

Et aimantes à défaut d’être amoureuses et nécessaires.

Il ne sort pas, se traîne dans sa maison, ne voit que le sang,

 

Le sien, peut-être le sien, ou le sien, qui peut savoir à qui

Appartient cette coulée verbale qui s’exprime par l’esthésie

Et l’anesthésie ? Il trouve le feu, le voit couver sous la cendre,

 

Mais la haine n’a pas cette odeur, un chien le dirait.

Doña Cecilia elle-même reconnaîtrait la haine si

Le moment était bien choisi pour en parler. Le corps

 

Prend la tangente de la réalité, si facilement qu’il croit

Mourir et s‘accroche au linteau. Il a besoin de lumière.

Il sait que la lumière lui rendra le corps et que l’esprit

 

Pourra alors y penser en toute sérénité. Mais la tristesse

Est si profonde cette nuit-là qu’il n’est raisonnablement

Plus possible d’espérer. Il n’attend plus rien ni du sang

 

Ni du feu, mélange propice à la lumière en cas de haine.

— Je haïrais l’homme si j’étais ce que la femme est à l’homme.

Comment haïrais-je ma fille si elle n’était pas la mienne ?

 

 

 

 

*

*        *

 

 

 

Raïssa, elle parlait, mentait, voyait. Elle reconnaissait

L’hymen, l’enterrement, le plaisir, la douleur, la soie

Des caresses et l’or des usages. Elle aurait tout donné

 

Pour ne rien oublier, pour recommencer exactement

Sans nécessité d’en savoir plus. Sa voix n’étonnait pas.

La machine à écrire écrivait le temps, les lieux, le sang,

 

Écrivait, écrivait entre les mots, les mots qu’elle redoutait

D’oublier tant elle les savait proches de la vérité et capables

De mensonge. L’après-midi commençait par cet aveu

 

Et la confession s’imposait, plus longue et moins précise,

Mais plus claire, moins distante au fond. La terre

Sentait la terre, délicatement observée par don Felix

 

Qui cherchait, cherchait et trouvait les traces de l’offense.

Le garde Ramirez écrivait les mots de l’outrage et du vice.

Et Raïssa sentait à quel endroit de la conversation le fil

 

Pouvait encore se rompre, secret des sensations véritablement

Éprouvées et de la promesse renouvelée par cette évocation

Circonstanciée. — Ma tête contient la nouveauté.

 

Doña Cecilia expliquait la leçon des coups. On la comprenait.

La machine n’écrivit pas cela. Don Felix prit une photo

Par pure prudence procédurale. Il n’y eut d’ailleurs

 

Qu’un flash et la petite ampoule grillée disparut comme

Elle était venue. La chemise retomba sur les reins

De Raïssa. — S’il n’y avait que ma tête... — Parle,

 

Petite ! Oublions la dureté des coups et leur raison

Profonde. Cela s’est passé cette nuit, nous le savons.

Que sais-tu de Fabrice de Vermort et d’Ochoa ? Dis

 

Nous ce que tu veux savoir à ce sujet. Ah ! Voilà don

Alfonso. Entrez, docteur. Ne refermez pas la porte.

La gente veut savoir. Elle en a vu d’autres, allez ! Mais

 

Par pudeur don Alfonso Gálvez Hoffman ferme la porte

Et pousse Raïssa dans le petit cabinet obscur des observations

Cliniques où il ne se passe jamais rien avec les morts

 

D’habitude. Raïssa est tranquille, presque insolente

Tant la tranquillité explique le péché et la propension

À pécher plus que les autres et plus sérieusement. — Tu

 

Ne crois pas en Dieu ? demande don Alfonso. Pourtant,

Ceci (il ouvre le ventre avec deux doigts gantés de blanc)

Est l’oeuvre de Dieu. Et cela explique cette oeuvre infinie.

 

Raïssa n’éprouve pas la haine que lui a conseillé Amaxi.

Amaxi s’y connaît en haine de l’homme. — Ils te prennent

Par plaisir, jamais par amour. Si tu n’es pas leur mère, tu

 

N’es rien que l’orgasme. Veux-tu que je t’explique l’orgasme

Que nous les femmes ne connaissons pas ? Si Dieu

N’existe pas, ce que je crois, l’homme n’est que le sperme

 

Et nous sommes la vie. Il y avait de la haine dans ces mots

Prononcés en un moment de tranquillité relative. La haine

Alimentait les visions, condition de la connaissance.

 

— Nous n’avons que la haine pour expliquer l’amour.

Don Alfonso retira ses gants roses maintenant, beau rose

Des roses de la chair qui se repose des coups. — Tu viendras

 

Quand on te le dira. La porte se referme et elle attend.

Il faut attendre quelque chose pour attendre. Elle n’attend

Rien. Elle peut penser qu’elle espère, ce qui dans sa langue

 

Se dit de la même manière. On dit aussi « je veux » et

« Je t’aime » de la même manière. Confusion entretenue

Par les nuances de la voix depuis cette enfance passée

 

À soutenir le regard des autres pour ne pas se laisser

Deviner. La petite lampe qui éclaire le cabinet est verte

Et sa lumière jaune, comme si le jaune, qui est une composante

 

Du vert, était la couleur de la lumière, le bleu apparaissant

Dans l’ombre si on est tranquillement observateur. Mais

Ce n’est pas de la tranquillité, ce calme. C’est la mort

 

Qui ne redoute plus la mort. Les enfants se suicident

Plus facilement que les grandes personnes. On tue plus

Facilement le petit et le grand inspire tellement l’existence !

 

Elle ne possède qu’un petit couteau, petit en comparaison

Des couteaux que les hommes exhibent comme s’ils étaient

Les hommes que la femme désire. La saignée est douloureuse,

 

Elle le sait, mais la douleur des coups est si présente qu’elle

Sait aussi que ce ne sera pas une douleur de plus. Tout à

L’heure, pas maintenant, encore un peu, pense-t-elle comme

 

Si elle n’était pas aussi petite qu’elle veut le penser malgré

Les seins et les poils entre les jambes. On ne part pas

Facilement si le corps a au moins un sens. On s’accroche

 

Aussitôt que la vie se donne pour maîtresse de l’existence.

Il n’y a pas de jeunesse qui ne le sache un peu. La porte

S’ouvre et le garde Ramirez lui demande en fermant les yeux

 

De se montrer pudique, c’est-à-dire de ne pas offenser

Ce qu’il ne veut pas savoir de la femme, là, au creux

D’une chair qui donne la chair quand c’est le moment

 

D’être un homme comme les autres. La chemise retombe

Encore une fois, et les cuisses se croisent dans l’air saturé

De lumière et d’ombre, de ce vert qui est la lumière

 

Même. — Entre, dit don Felix. Elle s’assoit. Doña Cecilia

Lève la main en grognant. Si Dieu existait, je... ! Tu,

Toi ! Calmez-vous, doña Cecilia, elle n’y est peut-être

 

Pour rien. — Elle n’y serait pour rien si je n’y étais pas

Moi-même pour quelque chose, pleure doña Cecilia

Qui s’effondre par terre en prenant la précaution

 

De ne pas abandonner sa jolie tête de mécréante sur le

Dallage rouge et blanc. Même la robe ne s’est pas ouverte.

Ce n’est pas la première fois qu’elle tombe pour exprimer

 

Son désespoir, un désespoir capable de pudeur et d’attention,

Don Felix en a vu beaucoup dans cette chambre où la machine

Écrit l’impossible chronique des faits reprochés. On relève

 

Le corps souple de doña Cecilia qui accepte une chaise

Au dossier perpendiculaire et surmonté de deux couronnes

D’or. Repoudrez-vous le nez, doña Anarchie, et veillez

 

À vos petits pieds nus dans ces sandales qui ne cachent rien

De votre beauté cachée. Don Alfonso attend pour le rapport.

Il a prit quelques notes et ses lèvres les répètent en silence

 

Avant le grand moment de vérité dont le commencement

Sera initié par le petit marteau de don Felix. — Je n’écouterai

Pas, pleurniche doña Cecilia. Je sais déjà. Je la tuerai

 

Avec mes ongles ! — Vous ne tuerez personne si vous êtes

Sage, dit don Felix et le garde Ramirez dit : c’est vrai,

On ne tue plus de nos jours, sauf pour de mauvaises raisons.

 

Cayetano tuera, pense doña Cecilia. C’est bien ce que redoute

Don Felix qui a envoyé quelqu’un chez Cayetano. Ce quel

Qu’un n’est pas n’importe qui. Il revient dans la vie

 

Étroite de Cayetano qui promet de se tenir tranquille malgré

La haine. — Vous ne tuerez point une seconde fois. Une fois

Suffit à témoigner de l’esprit de justice qui vous anime

 

Quand la haine est si parfaitement nécessaire que le coeur

De la justice n’y est plus. Cayetano sait pour l’hymen.

Doña Pilar a parlé aux femmes. Elle a dit : Ce n’est pas

 

Lui. C’est un autre. Constance ne comprenait plus. L’Homme

Parlait encore avec Pierre. Ils avaient l’air de s’aimer.

Le vin répandait ses acidités. — Vous ! dit Constance,

 

Vous et votre amour de pacotille ! Ils vous cherchent et

Vous trouveront. Je vous aime encore assez pour vous

Désirer. Ils ont trouvé la preuve de votre sainteté, Christ !

 

Elle court encore, la vieille Constance. On la voit courir

Sans l’homme à ses côtés, elle qui ne court jamais sans

L’Homme. Pierre a promis d’aider l’Homme à s’enfuir.

 

*

*       *

 

 

Alors l’Homme se met à fuir, à fuir et à parler, à parler

Et à tuer autant qu’il peut le temps qu’il lui reste à vivre.

On le voit dans la lande, noir et nu comme un rayon

 

De soleil. Il marche vers les montagnes qu’il connaît

De toute évidence. On téléphone à la Garde civile

Et on cadenasse les grilles des chambres où les filles

 

Sont cloîtrées. L’Homme s’est longtemps soucié

De ces mortifications. Longtemps il a remué la boue

Devant les fenêtres où elles n’apparaissaient pas si

 

Facilement. Il lui est arrivé de trouver les accords

D’une mélodie et de chanter à mi-voix ce que le désir

Inspirait à son coeur. Les sérénades ont nourri son

 

Esprit de leurs sirops d’ersatz du temps où l’existence

Annonçait l’orgasme et l’hallucination. Une fois

Il crucifia un hymen sur la porte d’un conquérant,

 

Une fois il eut le plaisir au bout des lèvres mais, comme

Plaisantait l’ami, une fois n’est pas coutume et il dut

Se résigner les autres fois, à l’attente et à la masturbation.

 

Homme, il pouvait courir plus vite que l’homme. Animal,

Il mangeait l’animal ou s’en servait à l’occasion. Pipeau

Des cimes, il éborgnait des ciels d’étoiles pour le plaisir.

 

Son chien avait renoncé à courir et même à fuir. Constance

N’aima pas le chien qui dut dormir sur le paillasson.

Constance aimait l’homme mais pas les chiens, or

 

L’Homme se sentait un peu chien, par solidarité mais

Aussi par habitude du chien, par aptitude pour l’aboiement,

Une conation qui s’achevait dans le malheur et la tristesse.

 

Alors l’Homme se mettait à fuir, à fuir et à parler, à parler

Et à tuer autant qu’il pouvait ce temps à déduire et cet autre

À estimer, ne sachant pas plus que le commun des mortels

 

S’il devait compter sur la chance ou s’en remettre au destin.

Et l’Homme croyait, croyait, tuant l’homme dans l’homme

Et la femme dans l’enfant, parlant de tout recommencer si

 

La mouche le piquait. Il traversait des contrées appartenant

Aux mélophages sycophantes qui le rendaient fou à force

De rapports aux autorités. Il allait par des chemins de traverse

 

Au lieu de se montrer dans ces voies circulatoires princières

Que sont la route et la rue, et l’escalier surtout le colimaçon

Des vieilles librairies où la poésie le nourrissait de prosodie.

 

La volatilité des poussières et la dureté diamantifère des sols

Recevaient son offrande, entre le buisson ardent et l’horizon

De la mer, au pied de ces montagnes qu’il adorait comme

 

Le simulacre de la déité si évidente à cette altitude. Il voyait

Les heures. Il voyait l’atome. Il pouvait voir l’évidence

Du fini. Mais n’écrivant que sur sa peau et sur celle de son

 

Chien, la poésie n’existait plus et promettait d’exister.

Alors il se mettait à fuir, à fuir et à parler, à parler et à

Tuer, tuer pour tuer, inlassablement comme si tout cela

 

Ne devait pas avoir d’autre fin que la destruction et l’ou

Bli. Ce n’était pas un combat, sinon il eût accepté la

Nécessité de la défaite, Hemingway. Il ne combattait pas

 

Pour tuer, il ne tuait pas pour être combattu. Il ne tuait

Que le temps, mais pas ce temps qui explique les disparitions

Et la nouveauté, non. Ce temps était celui qui demeure

 

La seule demeure, étroite et sans raison, sans raison, folle

Et rapide comme les particules de vent qui agitaient la nuit.

Parler ne servait pas ses projets. Rêver ne parlait pas à l’esprit.

 

Donner relevait du sacrifice. Prendre c’était voler ou au moins

Substituer. Ces remplacements pouvaient déplaire aux gens.

Il y avait des gens dans les sillons promis à la fertilité.

 

Il s’extasiait dans leurs bouches croissantes, provoquant

La colère et la justice, justifiant le prix à payer, profitant

Des instants de tranquillité pour penser à autre chose qui

 

Ne fût pas poésie ni Droit. Comment la société des hommes

Ne trouve-t-elle pas son équilibre de mortelle dans la justesse

Au lieu de la justice ? Dans la balance à estimer et à truquer,

 

Il y aurait la poésie et le Droit, au lieu du privilège et de

L’économie. On peut rêver à une légitimité des formes.

On peut soupçonner l’authenticité, apprécier la rigueur,

 

Croître avec la propriété. Mais n’oublions pas de parler,

Parler quand nous fuyons, fuyons une fois par jour pour

Échapper à des poursuivants moins capables de choix.

 

Nous étions au fond d’un trou figurant la diminution

De nos droits à l’existence. Lancer de la poésie en l’air

Ne servait à rien, elle retombait comme les balles

 

Du jongleur qui finit par mourir d’ennui à force de savoir

Jongler pour le plaisir. Tenez, dit l’hôte, c’est comme si

Je disais ce que je ne pense pas. Exactement cela et pas autre

 

Chose. Il fallait en convenir. Alors je fuis, je fuis et je parle,

Je parle et je ne tue pas le temps ni les hommes. On ne me

Crucifiera pas dans la cour d’une prison. Je ne suis qu’un

 

Voleur, un pirate, un escamoteur, un maître chanteur. Je fuis

Et les montagnes sont le miroir de ma déconvenue. Je parle

Et la nuit est toute la profondeur qui m’est donnée maintenant

 

Que plus rien n’existe que la rumeur et le bruit que font les

Lèvres en prononçant les sentences avant-coureurs d’un cri

Poussé par les filles au balcon. Ma queue est un hommage

 

Au sang qui la dresse par remplissage. Arrrrggglllllbbllll

lllarrrgggrrrrllllllaaaaaooooooooorrrrgggggmmmmmmmm

mmmmmmmmmmm ! Ces croix que vous soumettez

 

À mon jugement ! Ces rites qui vous honorent ! Ces beautés

De la langue et du cul ! Ces passions mises à nu par erreur !

Je ne courrais pas si je croissais, mais je cours et je plonge

 

Dans l’infini croissance du Bien, magot des travailleurs

Pour le plaisir d’y gagner les moments de loisir et d’offense

À la beauté humaine. Jet d’existences infortunées d’avance !

 

Je ne fuis pas si je ne parle pas, je ne tue pas si je m’arrête,

Vous avez raison au fond. Un peu de cohérence c’est un

Peu de ressemblance. Il faut que je me taise et que l’immobilité

 

Ne me rende pas fou. Il faut que ces convenances du non-dit

Me soient agréables finalement. Il faudrait tellement de biens

À ma pauvreté, tellement d’existences à ma solitude ! C’est

 

Impossible, inconcevable, illusoire. Je ne fuis pas pour fuir,

Je ne parle pas pour parler, je ne tue pas pour donner, je fuis

Parce que j’ai une bonne raison et je parle parce que c’est

 

Le désir et pas autre chose. Quant au meurtre, n’exagérons

Rien. Je tue petit, en miniature, sans importance. Je tue presque

Pour tuer, mais si joyeusement, dans l’infinitésimal et le vrai,

 

Pas plus. Alors cette crucifixion et ces prisons qui voyagent,

Ces procès où l’Homme est caractérisé au lieu d’être jugé,

Cette voix qui coule sur vos barbes et sur vos seins, je les tue

 

Avec les moyens de la poésie, avec mes jambes à mon cou,

Avec cette volubilité qui me sauve de l’attente en croix

Sur vos chaises des seuils. D’accord, je tue, mais sans tuer,

 

Reconnaissez que je ne tue que le temps qu’il me reste à vivre

Et que votre espérance ne me concerne pas. Je suis désespéré,

Pas coupable. Vous ne comprenez pas que c’est le désespoir

 

Et que la culpabilité est celle des points de fuite sur l’horizon

De votre cruauté d’insectes belliqueux ? Vous n’apprendrez rien

En me suivant plus vite que moi ! Vous ne donnerez rien

 

À vos enfants que cette croix relative du Bien et du mal,

Du Bien acquis et du mal donné, cela va de soi. Alors

Je fuis, je crois fuir et j’espère que je fuis encore.

 

Je vais vite, je vais bien, je vais mon petit bonhomme

De chemin. Je vais sans vous, devant vous, par désir,

Mais aussi par habitude car je ne suis pas chien, je ne suis

 

Pas ce chien que vous poursuivez dans la nuit des couteaux.

Vite, vite ! Je ne voudrais pas vous égarer. La nuit donne

Son opinion et c’est normal. Elle dit que je ne suis pas fou.

 

Comment dirait-elle que je le suis ? Non, pas pourquoi !

Comment ? Comment trouver ces mots définitifs ? Comment

Me sauver du garrot ou de la croix ? — Je ne sais pas,

 

Je ne sais pas comment ni même pourquoi. Vite, c’est

Relatif. Lentement, c’est risqué. Immobile, je ne veux pas.

Alors l’Homme que je suis fuit, fuit et parle, parle et tue

 

Tout ce qui se passe à portée de sa main qui écrit, écrit

Et recommence si la nuit est propice à d’autres jours

D’angoisse et, aussi, de cette petite haine que je cultive

 

À votre endroit, je le reconnais. D’ailleurs c’est tout ce

Que je reconnais. Vous pouvez torturer la chair de mon

Envers, jusqu’au sang et jusqu’au cul, je ne dirais rien

 

D’autre que cela : je vous hais, au fond. Je dis : au fond

Parce que je ne crois pas vraiment vous haïr. Je me crois

Capable-coupable d’amour. Mais les mots sont ceux

 

Que j’utiliserais si la parole m’était donnée. Je l’arrache,

Donc je hais. Enfin, ce sont les mots de la haine mais

Le coeur n’y est pas, vous pensez ! Ce coeur de crucifié

 

Qui fuit pour parler, parler et, à l’occasion, tuer, tuer

Ce qui est et ce qui n’est pas ou n’est plus, plus temps

Ou plus utile, plus la peine de se fatiguer à  poursuivre

 

Dans cette nuit qui m’angoisse et me fonde, cette nuit

Blanchie à la chaux comme vos murs, nuit défenestrée

Au bon moment, soleil ! je ne veux plus qu’il fasse nuit,

 

Mais si ma demande est trop demander, je voudrais fuir,

Fuir et parler, parler et tuer tant que c’est possible, et si

Ce n’est pas possible, est-ce qu’au moins c’est joli ?

 

*

*        *

 

 

Et Dieu dans tout ça? — Dieu courait lui aussi, mais parce qu’

Il était dans l’Homme. Il ne l’aurait pas suivi, n’étant nulle part

Ailleurs que dans cet Homme conçu pour être un homme-dieu.

 

Dieu n’existait que par l’Homme et pour l’Homme, Dieu était

À usage humain et il ne sortait pas de l’Homme pour entrer

Dans les animaux ni dans les choses. Dieu n’allait pas loin

 

Si l’Homme voyageait mais il pouvait durer longtemps si

L’Homme le désirait. Il y avait de l’Homme dans l’existence

Et Dieu dans la pensée. Il y avait des hommes pour imposer

 

Dieu à l’Homme et d’autres qui pensaient qu’on pouvait

S’en passer sans prendre le risque de se damner pour cette

Éternité qui n’appartient pour le moment qu’à la pensée

 

Ou au moins à l’idée qu’on s’en fait avec ou sans Dieu.

Dieu logeait dans le foie. Il y trouvait toujours sa place

De métastase. Je veux dire qu’il était déjà ailleurs dans

 

Ce corps et que dans le foie, il vivait. Car Dieu n’est pas

Pensée, il est chair. Chair de l’Homme et par conséquent

De la Femme. Mais Dieu se fait pensée si l’occasion

 

Se présente et elle ne manque pas de se présenter au

Portillon de l’Histoire toujours avec la même objectivité

Du massacre et de l’hygiène. Cette pensée née de la chair

 

Est un signe reconnu de la maturité qui consacre les nations

Et les guerres. Mais le sexe doit demeurer secret, si secret

Qu’il n’explique que les enfants et les crimes sexuels.

 

Le sexe est un Dieu qui s’exprime par la pensée des enfants.

Et l’Homme qui fuit pour ne pas être la proie des hommes

Ni le prétexte d’une idée que Dieu cultive dans le foie,

 

L’homme sent que Dieu préfère les hommes et que les hommes

Ne laisseront pas passer cette opportunité de croissance

Économique. L’Homme, dirait-on, a perdu la tête de courir

 

Vite et bien, mais inutilement et sans leçon à donner. L’Homme

Ne rencontre plus d’arbres à cette hauteur. Il trouve des animaux

Distants et ne croise que leur regard d’animaux que Dieu

 

A créé, selon ce qu’il faut nécessairement en penser, pour donner

À comparer l’humain à la bestialité. L’Homme n’a plus

Le temps d’y penser. Il continue de monter vers le ciel

 

Sachant qu’il n’atteindra que le sommet des montagnes

Et que même oiseau par mise en abîme de la pensée,

Il ne volera pas plus loin que l’atmosphère et que les

 

Fusils portent aussi loin qu’il est possible d’aller contre

Les hommes de Dieu. Il ne va pas contre Dieu qui est

En lui la chair qui le désigne. Il va contre les hommes

 

De ce Dieu extériorisé par extirpation mentale et im

Position  de la Loi et de la Science, les deux piliers

De la sagesse religieuse. Heureux Sisyphe qui ne va

 

Pas plus loin que le sommet par définition d’homme

Et que le rocher éternise par remplacement d’homme.

Heureux celui qui revient sans cesse mais seulement

 

Pour prier, heureux dans la répétition et le soulagement

Des douleurs de l’existence qui est encore animale

Au travail de la nourriture et de la reproduction.

 

L’Homme ne trouva pas un seul arbre pour s’abriter

Du soleil et pas un animal n’envisagea de le manger

Ou seulement de l’empoisonner. Il ne reçut pas la

 

Morsure de l’animal à cette hauteur où l’herbe est bleue

Comme le ciel et l’ombre blanche comme l’aveuglement.

La dernière cheminée était la demeure des oiseaux,

 

Sortant de terre encore blanche et noire, dressée comme

Le dernier pylône, immuable et solennelle comme

Une église. Même le chemin s’était achevé dans la trace

 

Confuse des animaux domestiques. Et Dieu avait faim.

Il avait soif aussi. Il se comportait comme un homme

Ou pire comme une bête. Mais la pensée corrigeait

 

Joyeusement ces petits défauts de la cuirasse métaphysique.

L’homme exprima sa rage de vivre en constatant que

Les piles de son walkman étaient mortes avant lui.

 

Il secoua le walkman et finit par le jeter dans le canyon

Qui jouxtait sa marche contre les hommes de Dieu.

Plus de musique, et plus d’habit pour se protéger

 

De la seule morsure, celle des dents d’un soleil apprivoisé

Par l’idée de Dieu. Il sentit à quel point sa peau n’était

Qu’une extension idéationnelle des organes que Dieu

 

Agitait comme des clochettes dans cet intérieur impossible

À ouvrir sans les moyens de la chirurgie. Le canyon

Trahissait la voix des hommes qui réduisaient la distance.

 

Une roseraie giclait d’oiseaux à leur passage. Heureux Sisyphe

Qui redescend pour donner l’exemple de ce qu’il ne faut pas

Faire. Heureux l’Homme qui redescend pour expliquer son

 

Crime. Mais l’Homme ne pensait qu’à fuir et il fuyait comme

Jamais un homme avait fui devant les hommes de Dieu et

Dieu lui-même. Il fuyait vers le haut, prenant le risque

 

De redescendre de l’autre côté. À son âge, j’aurais plutôt

Traversé la mer pour aller chez les Arabes ou chez les Noirs.

Mais je n’ai jamais violé les filles et les filles me retiennent

 

Ici. Cet homme savait où il allait parce qu’il ne savait pas

Que Dieu, Dieu la Chair, Dieu le Sommet, que Dieu parle

Avec les hommes pour ne pas parler avec les animaux.

 

Ah ! si cette fille d’anarchiste avait cru en Dieu comme j’y

Crois ! Mais elle se comportait en femelle ardente pour

Le plaisir. Que sa chair soit martyrisée et qu’elle en porte

 

Les traces jusqu’à la poussière ! Ce n’est pas elle que tu fuis.

Un peu d’amour ne t’a jamais fait de mal et elle t’aimait

Et t’aime peut-être encore de cet amour qui possède

 

Pour donner, un amour de femme pas facile à envisager

Avec les seuls moyens du plaisir. Dieu la Queue d’homme

Bandait dans le foie. Ce corps qui salivait avec toi n’était

 

Que la jeunesse et non pas la femme, tu le savais. Mais Dieu

Lui-même s’en accommodait. Cette chair qui me forme

Au regard ne renonça jamais à sa nature de Dieu vivant.

 

Que ma pensée renaisse de cette erreur et je m’arrête !

Mais le soleil était dur à la peau, si complexe pour les yeux,

Si prompt à se multiplier dans la soif et l’hallucination !

 

Si je n’étais pas cet homme qui reçoit les montagnes

En héritage, je serais cet autre qui me poursuit à la place

De Dieu. Nous n’avons guère le choix, nous autres

 

Hommes dans l’homme à la place de Dieu. Nous sommes

Dans l’étroit et dans l’instant, et notre pensée en pâtit.

Si le soleil ne me tue pas, si la nuit ne suffit pas à ma

 

Disparition, si le jour suivant est celui de mon jugement,

Il ne restera de ma pensée que ce fil vite rompu au récit

D’une existence qui n’aura pas d’épilogue mortuaire.

 

Où jetez-vous les carcasses des suppliciés que ni le soleil

Ni la nuit n’ont interdit à cette justice qui n’ose plus

Juger les morts ? Je n’ai pas d’avenir au-delà de moi

 

Même. Je finirai dans votre langue, impossible à séparer

Des mots que vous aurez pourtant trouvés pour me dire.

Tenez ! J’abandonne. Je m’assois sur un rocher au bord

 

Du précipice et je vous attends. Vous ne serez pas surpris

De ma tranquillité. Il y a longtemps que vous ne me concevez

Plus sans cette indifférence qui peut alors passer pour une

 

Espèce de sérénité. Pas un coup de fusil. Pas un frémissement

De couteau. Pas de mains qui étreignent déjà mes mains

Dans la torsion et l’arrachement. Pas un signe de cette violence

 

Auquel Dieu vous donne droit sur l’Homme. J’imagine

Un peu votre déconvenue et je compte sur votre dignité

Pour m’épargner le bruit de coups portés à la chair

 

Que Dieu déserte pour ne pas être surpris en flagrant délit

D’occupation impensable. Imaginons un instant, cet instant

D’imagination, que vous veillerez à ne pas forcer le lien

 

À entrer dans la chair. Cela arrive. Vous êtes quelquefois

Si doux, si calmes devant l’horreur du crime. Vous êtes

Lents dans le procès et professionnels dans l’exécution.

 

Cette minute d’angoisse sans air ni liberté, et l’attente

Déjà de la cassure nette du larynx, j’en ai rêvé au lieu

De prier pour qu’il ne m’arrive rien qui puisse m’être

 

Reproché au point de justifier pleinement ma mort

Violente et immobile. J’y songeais chaque fois que

Ma main salivait avec ma bouche sur ce corps que Dieu

 

Inspirait pour en éprouver la pertinence d’épreuve. Je

Suis cet homme et je ne trouve rien pour le nier maintenant

Que ma chair attend ce que ma pensée n’a jamais compris

 

De vous. Nous sommes cet instant de réflexion avant

Que Dieu n’existe. Que peut savoir une fille qui ne croit

Pas en nous ? Je serai cette nuit si le soleil m’épargne !

 

*

*        *

 

 

Don Felix Gálvez Bonachera trouve tout ça très compliqué.

Il prit une heure de repos chez sa soeur, dans le boudoir

Aux odeurs de jasmin et de santal, peut-être d’opium après

 

Tout, songea-t-il en attendant le petit verre d’or. Personne

N’était mort. Doña Cecilia prétendait que Raïssa avait été

Violée, mais le corps de la jeune fille avait subi l’outrage

 

Du fouet et son petit sexe pelucheux était celui d’une femme.

Ce qui ne concluait pas au viol ni même à l’abandon.

On interrogeait Ochoa qui en avait vu d’autres et Thomas

 

Folle répondait à un flot de questions si décousu qu’il

Ne savait plus de quoi on lui demandait de se sentir

Coupable. Les enfants n’avaient rien vu, contrairement

 

À ce qu’on espérait et l’analyse de la terre n’avait rien révélé

Qui ressemblât de près ou de loin à un hymen. Ramirez

Avait des problèmes mécaniques avec sa machine à

 

Écrire et réclamait les fonds nécessaires à l’achat d’un

Ordinateur. Le soleil ou la lumière avait fini par rentrer

Les gens chez eux. On se nourrissait maintenant, buvant

 

Aussi un peu pour libérer l’esprit des contraintes de l’art.

Don Felix n’avait pas traîné dans les rues et les boutiques

N’avait pas attiré son attention de reluqueur d’objets

 

À prendre ou à laisser. Il s’était hâté comme un écolier

En proie au besoin de sucre. Il n’avait pas pris le temps

De saluer les curieux légitimes et les mauvais esprits

 

Qui d’ordinaire formaient le fond glissant de ses récits

À l’Homme. Le petit verre d’or était vert comme d’habitude,

Rempli à ras bord de ce vert d’or et de cette transparence

 

D’anis à laquelle doña Pilar ajoutait de la fleur d’oranger.

Ses boissons avait la saveur des pâtisseries, pas de l’alcool

Qu’on boit pour ne pas boire davantage. Les rideaux

 

Tirés envahissaient la lumière, rouges et verts comme

Des arbres. Un tapis proposait ses solutions mentales

Ou spirituelles, arabesques des demeures et de la

 

Nostalgie de l’Arabe. Pourquoi ne partons-nous pas?

Les pauvres sont presque tous partis naguère, en France

Et dans cette Allemagne qui jouait encore à l’autorité

 

Sur les quais de la gare d’Hendaye. Trains Norda

Ou Wastels comme des chenilles vertes et le tapis

Rouge sur le quai, la file d’attente devant le buffet,

 

La voix d’Auswitch dans le haut-parleur qui prévenait

Qu’un seul manquement à la discipline se solderait

Par le retour au pays via les mains exercées de la Guardia

 

Cívil. Derrière le grillage du quai international, les noirs

Chapeaux des carabiniers face à la prudence des CRS

Eux aussi armés de mitraillettes. L’enfant voyait l’Europe

 

À travers le prisme d’une organisation esclavagiste après

Avoir avalé la pilule anticholéra et traversé le liquide

Censé désinfecter les pieds comme on fait aux animaux

 

Chez moi, dans cette terre où je n’ai pas trouvé le bonheur

Promis par la destruction de la République et de la menace

Bolchévique. Je ne comprends pas, j’ai faim, je veux faire

 

Des enfants à la femme, je veux ressembler à un Allemand

Ou à un ouvrier français. Les employés du buffet s’activaient

Et leur Grec de patron se remplissait les poches, mais sans

 

Tricher sur la qualité du sandwich, parce que l’ancien officier

De la Wermacht veillait à la fraîcheur du jambon et de la

Citronnade. Ne jetez rien par terre, il y a des poubelles pour

 

Ça ! Dans le bureau commun à Norda et à Wastels, l’ancien

Collaborateur du régime nazi, soldat de circonstance et

Rêveur assidu, nous traitait de porcs et d’envahisseurs.

 

Je suis revenu parce que j’ai tenté une diversion mais le

CRS n’a pas marché avec moi. Il a pointé sa mitraillette

Dans ma direction tangente et le carabinier a tiré une rafale

 

Dans le bois dur du passage à niveau. Je suis revenu parce

Que je ne suis pas mort sous les coups ramassés à Irun

Entre deux leçons de comportement patriotique. Je suis

 

Revenu de la prison où j’étais inutile et coûteux. Vêtu

D’un sac de blé, chaussé de mes pieds et le ventre vide,

J’ai enfin crié pitié. Je me souviens de ma maison

 

Interdite, de la nuit froide, de l’attente du pain, des leçons

De morale nationaliste, et de l’angoisse devant cette mort

Dans la crasse et l’abandon. Pitié ! J’ai crié dans l’après

 

Midi des six taureaux morts pour rien. Le vin coulait

Dans la rigole, ou le sang. Le picador hué m’a donné

Un real et j’ai acheté un beignet. Dites, don Felix,

 

Quand me rendra-t-on ma maison maintenant qu’il n’est

Plus question d’être Allemand ? — De quoi vivras-tu

Dans cette maison dont la femme ne veut pas. Siemens

 

Ne t’embauchera pas ici quand ils construiront l’usine

Qui nous sauvera de la misère et de la honte ! — Je

N’aurais jamais plus honte, don Felix. À Hendaye,

 

Les Basques m’ont appris à ne plus avoir honte d’être

Un Espagnol. Ces cheminots me regardaient marcher

Devant les deux carabiniers chargés de ma disparition.

 

J’ai lu dans ces yeux le désespoir de ne pouvoir rien faire

Contre l’industrie européenne en marche guerrière

Contre l’Amérique toute puissante. J’ai du sang indien

 

Et une âme d’Arabe ou de Berbère, pour moi c’est la

Même chose, l’Arabe ou le Berbère, c’est l’Andalousie.

— Tu vivras dehors comme les bêtes. Une chance qu’ils

 

Ne t’aient pas achevé comme un cochon. Mais pour en

Faire quoi ? Du chorizo ? — Ne riez pas, don Felix, de ma

Misère et de ma honte. Je coucherai dehors puisque c’est

 

Mon destin. Je n’irai pas travailler chez Siemens quand

Ils reviendront tous d’Allemagne, forts d’un savoir indus

Triel, pour construire l’usine à l’endroit où l’on voit

 

Encore le figuier de Barbarie faire le lit des oliviers

Blancs et noirs. Donnez-moi une bête et je la fertiliserai

De ma propre semence. — Tu es fou, Ochoa, tu es

 

Complètement fou ! Ici personne ne vivra sans Siemens.

Ce sera Siemens ou rien. Et même un jour, ce n’est pas

Interdit de rêver, nous aurons une espèce de démocratie

 

Qui nous ouvrira les portes de l’Europe. Personne ne

Reviendra, sauf ceux qu’on aura contraints au retour

Pour construire les usines à la place de nos villages

 

Et de ce qui reste que les Anglais ne nous ont pas volé.

J’aurais aimé la France si le mur de la rue du Commerce,

À Hendaye, n’avait pas été aussi haut. Les balles ricochaient

 

Dans la pierre grise et mes mains saignaient. Je n’avais plus

Honte. Ils m’ont remis à la Garde civile sous le regard

Triste des cheminots qui avaient l’air d’Allemands

 

Ou de Polonais. L’un d’eux m’a appelé « Loup »

Et je suis resté ce loup qu’on ramène au bercail pour

Montrer à quel point le bonheur allemand est nécessaire

 

Au destin de l’Espagne. — Nous aurons un jour droit au

Bonheur européen, tu verras. En attendant, voici la bête.

Fornique jusqu’à fonder le premier troupeau. Tu seras

 

Riche le jour où la démocratie proposera les mânes

Communautaires. Tu seras « Axuria », l’agneau fidèle

Des montagnes dont tu as hérité à la place de mes terrains

 

Prometteurs. Axuria ! Si aucune fille n’emporte ta raison

Sérieusement ébranlée par les balles et la trace d’urine

Sur le mur, tu seras un jour mon homme et je t’aimerai

 

Comme une femme, moi la femme et toi l’homme, nous

Aux extrêmes de cette existence qui n’est que la rencontre

De l’Arabe et du Barbare. Belle occasion pour te taire

 

Et oublier les Basques qui ont eu pitié de toi sur le quai

De la gare à Hendaye. Axuria, je crois en toi comme en

Dieu ! Agneau de sang et de lait, gorge printanière et pattes

 

De l’été, petit agneau léger de mon enfance de privilégié,

Je ne joue plus avec l’État ni avec cette terre exsangue avant

Même de commencer à la cultiver. Je veux être l’amant

 

Impeccable des sans nom, des sans-papiers, des sans domicile

Imaginaire, des plus-values immobilières et de la spéculation

Bancaire. Je te redonnerai le sens de la honte qu’il faut

 

À tout prix se reprocher face à son image d’homme. L’urine

Ne t’a pas enseigné l’agneau. Elle t’a inspiré le loup

Et le terrorisme. Le mur infranchissable en face du bureau

 

Minable du topo, tramway des pauvres qui traverse la saleté

Des villes repeuplées avec de la viande andalouse, ce mur

Qu’en effet tu n’as pas franchi comme tu l’espérais de la

 

France, ce mur, Axuria, je le vois comme si j’y étais, honteux

Dans la file qui attend la pilule anticholéra, les pieds dans

L’eau javellisée, comme un agneau aux ongles sales, comme

 

Toutes les bêtes que nous avons mangées sans jamais penser

À leur existence de chair et d’os, tellement nous communions

Avec l’esprit qui nous distingue de la race et de la mécréance.

 

Axuria, si tu n’as pas violé cette fille comme le prétend

Sa mère et s’il faut maintenant interroger ce comte de Vermort

Que ma propre soeur a vu enterrer le fruit de son inconstance

 

Sexuelle, pourquoi ne pas coucher dans mon lit, pourquoi

Ne pas céder à la tentation de l’Homme, pourquoi laisser

Parler les enfants et poindre ta petite queue excitée par

 

La fraîcheur inévitable de leur regard ? Ils parlaient

Eux aussi, de la queue, de la caresse, de la semence,

De Dieu ! Ils parlaient pour sauver le père de la honte,

 

Comprends-tu, Axuria ? J’écrirai ta chanson si tu le veux.

Mais il faut que tu me souhaites le bonheur et l’extase.

Petit agneau de ma terre, jadis loup et plus loin encore

 

Homme. C’est le Dieu que je cherche en toi. Ma soeur

Te trouve et je te cueille, nous n’avons jamais procédé

Autrement, elle et moi, elle la veuve par le taureau,

 

Moi l’eunuque par le même combat. Oublie Hendaye,

L’Allemagne, Norda, Wastels, Paris la brune et Toulouse

La rose qui sentait la violette et le vert de son canal.

 

Ici, la terre est acier, oxyde et promesse d’agneau.

Ta maison n’a plus de père malgré la pluie d’été.

Ton chien pourrait être un homme avec un peu

 

D’imagination. On pourrait même en inventer la femme

Pour sauver les apparences. Pas difficile de créer l’enfance

De toutes pièces avec les moyens de la poésie dont tu me sais

 

Maîtresse, Axuria, maîtresse et profiteuse, profiteuse

Et conquérante. Nous n’avons plus le casque d’acier

Ni les chevaux de feu, ni les forêts englouties par la mer

 

Suite à un malheureux combat contre la liberté et le fric.

Il nous reste l’agneau, et l’agneau se prend pour un loup

Depuis que les cheminots hendayais ont eu ce regard,

 

Ce simple regard qui a manqué, devant l’Histoire, aux

Allemands et aux Polonais. Sur le pont Santiago, à cent

Mètres et plus du gué de Priorenia, on s’est battu pour toi,

 

Perdant un oeil dans le combat, ou n’hurlant que la douleur

De deux jambes brisées, et ton feulement courait rapide

Et vivace sur ma terre, cri d’agneau qui rêve encore

 

À ces regards portés sur la misère de l’Europe, en

Attendant que les Africains prennent le relais, et que

L’oubli soit enfin le fruit du silence offert à l’enfance

 

Qui croît à la hauteur de nos ambitions politiques.

Axuria, je ne veux pas te jeter en prison ni te livrer

À la poigne de fer de Ramirez. Tu as fui vers les montagnes

 

Alors que la mer était favorable à la noyade ou, qui sait ?

À l’Arabie qui illumine nos palais. D’un côté, les femmes

qui t’adorent comme le Christ, et de l’autre les hommes

 

Au couteau facile. Je ne veux pas de cette tragédie

D’un autre temps. Ne joue pas avec les actes, Ochoa !

Ne joue pas avec mes personnages. Il n’y a pas

 

De loup assez loup pour résister à cette douleur.

Agneau, tu périrais dans mon plaisir qui est roi au

Royaume du sens à donner à toute cette agitation.

 

*

*        *

 

 

Monsieur de St-Pé veut une fontaine ! Monsieur de St-Pé veut

Une fontaine ! (je traduis) Blues des enfants qui ne vont plus

Nus-pieds et les rues sont goudronnées. Comme les choses

 

Ont changé ! (je traduis toujours) — Il n’y a pas dix ans,

La carcasse rouillée d’une SEAT jouxtait la fenêtre noire

Du fabricant de beignets à l’huile cassée comme celle

 

D’un moteur. Le Gitan d’à-côté dormait sur une paillasse

Descendue sur le trottoir — aujourd’hui il descend son

Colchónflex et dort du même sommeil à minuit comme

 

À midi. La fontaine inaugurée par le Caudillo crachait encore

Son eau fraîche et bleue. Combien cet assassin a-t-il

Inauguré de fontaines dans ce pays où l’eau est la soif ?

 

La SEAT était encore italienne, pas encore allemande, ja

Mais espagnole bien sûr. Mais l’ouvrier de chez Siemens

Possédait une automobile et un téléphone et même,

 

Aux grandes heures de sa croissance de chien fidèle,

Un appartement comme en donnait Primo de Rivera

« qui fut empoisonné par les services secrets français. »

 

À l’abri dans une crèche digne de l’enfant Jésus, Paco

Est une photo éclairée par des bougies qui ne s’éteignent

Jamais tant on y veille. Une médaille de la vierge du Rocio

 

Pend à son oeil de verre patriotique. Rien n’a vraiment

Changé, mais les enfants sont habillés et la fontaine

Ne coule plus de son eau bleue glaciale des montagnes

 

Où la patrie n’est jamais montée ni même avec son armée.

La fontaine a cessé de couler quand les banques, d’un

Commun accord, ont coupé la nappe phréatique en deux :

 

Une partie pour l’agriculture et l’autre pour le tourisme.

Rien pour la rue où le Caudillo ou son sosie inaugura

La fontaine dont les vers sont effacés, effacée aussi

 

L’effigie d’Apollon proposée en son temps par un poète

Local dont le nom est aujourd’hui celui d’une rue, car

On n’a rien trouvé à redire sur son comportement pendant

 

Les temps déjà anciens de la dictature. Poètes, vénérez

Les Dieux et soyez complaisants, mais sans cette clarté

Qui vous sera reprochée au changement des temps.

 

La fontaine existait donc encore. Comme elle n’était pas

De marbre, on voyait la chair de ses briques et le crépi

Continuait de se découvrir comme la peau fatiguée

 

D’une comédienne qui a passé l’âge des leurres. Mais l’eau

Ne coulait pas. Le bassin était rempli de terre et de détritus.

Comment les choses creuses ne se rempliraient-elles pas

 

De terre et de détritus dans ce pays où l’abandon est un

Complément des ressources catholiques ? Le fer rouillait

Aussi et le bronze des robinets avait disparu. La plaque

 

Commémorative, avec son médaillon hermétique et sa source

De poésie locale, ne portait plus le nom du dictateur

Que la majorité ne portait pas non plus dans son coeur.

 

Les enfants portaient des habits et chaussaient des souliers.

Les vieux continuaient de toucher leur pension de retraite.

Ils ne se souvenaient que des saisons, celle des amandiers,

 

Dure sous le soleil, celle des oliviers, qui tuait quelquefois,

Et les routes de l’été, ces routes que le touriste défonçaient

Avec joie. Des femmes aux mains en forme de battoir battaient

 

Le linge et leur dos en forme de moulin moulinaient sans joie.

Il n’y avait rien d’autre à dire et on ne disait que cela.

Les enfants portaient sur eux la propreté des temps

 

Modernes, maillots aux couleurs du foot-ball et chaussures

De sport. Les fenêtres sentaient le savon des douches. Les

Cuisines la saucisse allemande et les frites à la française.

 

Comme on ne buvait plus l’eau de la montagne, la fontaine

Passa rapidement de son rôle décoratif prévu par les promoteurs

À celui de ruine qu’on ne regarde plus sans en reprocher

 

L’inconvenance lors des campagnes électorales. Monsieur

De St-Pé, qui figurait parmi ces messieurs et ces dames

Du Conseil municipal, avait beaucoup parlé de la fontaine

 

Et beaucoup promis de la détruire pour en reconstruire

Une autre. Un artiste de Macael avait été sollicité pour en

Concevoir la modernité. Dans le secret de la chambre,

 

Les principaux élus — ne devrait-on pas plutôt les appeler

Les princes des élus ? — avaient choisi un modèle

À la hauteur de leur connaissance de l’art et de ses

 

Conséquences. Monsieur de St-Pé, en tant que promoteur

De l’idée originale, fut chargé solennellement de la

Maîtrise de l’ouvrage. Les enfants chantaient l’hymne

 

De l’opposition socialiste : Monsieur de St-Pé veut une fontaine !

Monsieur de St-Pé veut une fontaine ! Il l’aura si Dieu

S’en fout ! Il n’y eut jamais de quolibets à son passage

 

Dans cette rue qu’il habitait. On respectait Monsieur de St

Pé qu’on appelait Gerardo el francés pour lui faire plaisir.

Ce doux aristocrate du royaume voisin ne dédaignait pas

 

Ces occasions de jouir de sa réputation d’homme de coeur.

Il sermonnait les enfants quand la horde à la poursuite

D’Ochoa passa en soulevant la poussière et les questions.

 

Abandonnant les enfants qui soutenait la restauration

De la fontaine dans les termes du parti socialiste, monsieur

De St-Pé suivit la horde, la remonta et atteignit sa tête

 

Pensante couronnée comme de juste par don Felix.

— Nous tenons le coupable, dit celui-ci. — Le coupable

De quoi ? demanda Gerardo qui craignit le pire.

 

Son ignorance était feinte et ne trompait personne.

On le renseigna sur les faits et sur les conclusions.

Il ne commenta rien et suivit sans rien dire.

 

Cayetano figurait parmi les hommes de tête. Don Felix

Ne se passait jamais de ses services quand une tragédie

En annonçait une autre. Mais le couteau n’apparaissait

 

Pas. Pas encore, pensa Gerardo. La poussière était chaude

Et sentait l’herbe qui n’y poussait pourtant pas. Au printemps,

Des fleurs surgissaient comme par miracle, mais l’été

 

On en avait oublié la joyeuse tranquillité. On marchait

Sans se concerter, comme un vol d’oiseaux migrateurs.

Gerardo soulevait son chapeau de paille pour éponger

 

Son crâne chauve. Il ne portait pas d’armes, pas même

Celles, légitimes et véridiques, de la famille dont il portait

Le nom glorieux, dit-il en plaisantant, ce qui amusa

 

Cayetano, et seulement Cayetano. L’heure était grave.

L’honneur d’une jeune fille était en jeu. Gerardo sourit

À cette pensée. Sauver l’honneur d’une sale petite anarchiste

 

Constituait, pour ce gouvernement de droite qui conservait

L’essentiel de la théorie fasciste, un amusement démocratique.

Capturer le coupable, un peon que les Basques avaient

 

Baptisé « loup » pour se sauver de la passivité, devenait

Un divertissement capitaliste. Gerardo ne partagea pas

Ces pensées avec don Felix qui ne se retournait que pour

 

Voir les yeux de Cayetano qui souriait comme si le jeu

Ne consistait plus à tuer un homme mais à l’humilier.

Cette nouveauté fascina Gerardo. On le crut sensible

 

À la dureté du soleil et son chapeau fut critiqué en toute

Amitié. Il n’y a rien comme l’amitié pour souder les hommes

Dans l’action et rien comme les femmes pour servir

 

De prétexte. Elles suivaient elles aussi, suivant la Pilar

Qui brandissait son Christ, suivie de la Cecilia qui criait

Vengeance et tirait Raïssa par les cheveux, suivies de

 

Françoise Garnier qui pleurait, de Flores qui riait, de

Constance qui expliquait que ce n’était pas le même

Homme et de Gisèle de Vermort qui accusait les enfants.

 

L’Homme avait abandonné. Il était assis sur une pierre.

Nu, obscène de soleil, les pieds sanglants. Il montra ses

Mains, nues elles aussi. Sa queue parut plus petite, moins

 

Queue. On lui tordit les bras dans le dos, ce qui était

Parfaitement inutile selon Gerardo qu’on fit taire. Une

Corde lia la gueule ouverte au cou. Pas un gémissement.

 

Pas une parole. Il marchait sur les genoux, rejoignant

Les femmes qui l’appelaient par son nom : — Christ !

— Ochoa ! — Mescal ! — Toi ! Cayetano souriait sans

 

Participer à la curée. Raïssa soutenait ce regard. La haine

Contre le venin. — Frappe ! semblait-elle dire à ce serpent

Que l’humanité locale abritait dans son sein de putain

 

Repentie. Frappe le coeur et frappe le cerveau. Éclabousse

Nos murs, comme s’ils n’étaient pas victimes de l’ombre.

Coupe le nez à la mode arabe. Enfonce le couteau dans

 

Les entrailles pour trouer le foie de Dieu. La haine m’explique

Mais rien n’expliquera jamais aussi bien tes phobies

Que l’impuissance de ton système reproducteur, serpent !

 

Je ne suis donc pas morte et rien ne vit. Cette terre n’est pas

La terre et c’est toute notre tragédie de conquérant. L’or

Nous aveugle encore. Tuer n’est pas résoudre. Oublier

 

Ne s’oublie pas. Voici toute notre poésie dans ce seul

Mot : hostilité. Pas un homme digne de ce nom ne sera

Détruit. Rien ne survivra mais tout sera dit. Je ne suis pas

 

Cette honte ni la raison. Et ils battaient l’homme et l’homme

Était réduit à ce silence obstiné de langue coupée de la réalité.

Raïssa se jeta dans le canyon et traversa la broussaille, nue

 

Dans le vide qui s’accélérait, broyée enfin par le temps

De la roche, ce qui permit à l’homme de souffler un peu.

Un acte se terminait encore par la mort et ce n’était pas

 

La sienne.

 

 

*

*        *

*

 

 

                       Gerardo prit très au sérieux sa mission

D’enquêteur du Roi. Honteux d’avoir participé à la curée,

Il rentra chez lui et se posta derrière l’immense baie vitrée

 

Qui crevait l’ancienne demeure des Gálvez dont il était le

Propriétaire. Il allongea une mesure d’eau-vive de dix

De la bonne eau d’une autre fontaine qui avait sa préférence

 

Pour son fer et ses traces d’or. Camelot repenti, il évitait

Les faits trop marquants de la vie quotidienne et préférait

La secrète nourriture des comportements. Les enfants étaient

 

Assis sur les marges de la fontaine tue, alignement blanc

De baskets agités. Une femme descendait la rue en trottinant,

Secouée de nouvelles fraîches. Les commerçants croisaient

 

Des bras de fer sur le seuil de leurs boutiques dont les vitrines

Rutilaient à cette heure. Le 4X4 de la Guardia Civil fit une entrée

Solennelle dans la première cour du Cuartel que des orangers

 

Agrémentaient de leur ombre cylindrique. La horde stationnait

À l’endroit même où Gerardo l’avait abandonnée à son sort.

La couronne d’épine du vaincu allait de main en main, sordide.

 

Dans le verre, les glaçons s’entrechoquaient sinistrement. Gerardo

Buvait à petites gorgées, agitant une langue pointue. Il est arrivé

Ce qui ne devait pas arriver, pensa-t-il. Nous sommes la fin et le

 

Commencement, c’est-à-dire déjà une histoire. Il eut une crispation

Douloureuse des mâchoires quand ils libérèrent Thomas Folle qui

S’attarda pour se renseigner. Il se mêla peut-être à la caravane

 

Dont la tête et la couronne avait rejoint la patrouille à l’intérieur

Du Cuartel. Cayetano prenait lui aussi son rôle très au sérieux.

Les mains sur les hanches, il donnait des conseils ou son opinion,

 

Qui sait ? Le couteau n’avait rien dit, la main l’avait étreigné et

Celle de don Felix avait étreigné cette main étreignant, petit combat

Des circonstances au moment même où la cruauté trouvait le la

 

De l’outrage. Les sept femmes formaient un groupe à part, belles

À cette distance, désirables aussi, Gerardo se serait contenté

De ce désir et de la petite satisfaction si sa réputation de galant

 

N’avait pas été mise en jeu par l’humour et les mauvaises intentions.

Croissez, Monsieur de St-Pé, dans votre propre circonstance,

Croissez au fil de la petite queue qui fait de vous un homme.

 

Monsieur de St-Pé veut une fontaine !

Monsieur de St-Pé veut une fontaine !

Il l’aura si Dieu s’en fout !

 

Thomas Folle filait plutôt. Il perdit son paquet de cigarettes et en

Acheta un autre sans se presser puis il se pressa de nouveau et n’

Expliqua rien aux questions. Il respirait mal cette après-midi,

 

Sans doute parce que le mal menaçait sa tranquillité. Il avait

Promis à don Felix de ne plus mettre le feu aux choses qui

Ne lui servaient plus. Don Guillén Mañas Exeberri enverrait

 

Quelqu’un pour rassembler tout ce qui n’avait plus d’utilité.

Remarquez bien que ce qui ne sert plus aux uns peut faire

Le bonheur des autres. C’était vrai et faux à la fois, mais Thomas

 

Folle avait hâte de rentrer chez lui, malgré l’odeur de la cendre

Et le souvenir encore vivace de la torche qui avait embrasé

Son ciel de nuit. Il rencontra Pierre qui battait les murs de

 

L’église avec sa canne de bambou. Il fallait s’expliquer.

La bouche de Pierre avait le goût du vin qui remonte

Des profondeurs. Ils s’écartèrent du chemin et s’installèrent

 

Sur le mur de l’aire de battage, à l’ombre des eucalyptus

Et les pieds dans les brisures de fèves. Rien à boire cependant.

Des papillons visitaient les corolles, musées de la conscience.

 

Pierre se frappait le visage à pleines mains en se reprochant

De n’avoir pas pu sauver son ami de la vindicte populaire.

— C’est votre ami ? demanda simplement Thomas Folle qui

 

N’avait pas d’amis, pas un seul, rien. Pierre ne répondait

Jamais aux questions, mais il aimait en dire plus et il le dit.

Il y eu un moment de tranquillité pendant qu’il parlait,

 

Peut-être les papillons, ou la géométrie du dallage aux fèves

Éclatées comme des grenades. — Peut-être, dit Pierre,

Peut-être, mais je ne souhaite la mort de personne. Thomas

 

Le suivit. Ils marchèrent longtemps sur la plage déserte

À cette heure de l’après-midi. Seul un chauffeur de camion

Avait dressé sa chemise sur deux piquets de roseau et dormait

 

Dans cette ombre pacifique. Ils ne le réveillèrent pas malgré

Le cours que leur conversation prenait maintenant que Pierre

Savait que Thomas en savait plus que lui au sujet de la confusion

 

Des personnages qui envenimait les esprits. Les enfants des camés

Jouaient silencieusement sur le sable devant la maison de Pierre

Qui allait dormir ou tenter de le faire. Thomas Folle était fou.

 

Il l’abandonna aux questions des camés et se coucha dans

Son lit qui sentait le vin et l’homme. Il sentait l’amitié et

La trahison. Les draps ne se changeaient pas aussitôt fait

 

Que dit, chez Pierre qui avait du mal à dormir debout et

Se couchait comme les autres pour ne rien faire qui eût

Donné à penser qu’il n’avait pas la chance ni le désir,

 

Mutilations des pauvres d’esprit. La fenêtre montrait le ciel

Blanc et l’horizontale bleue du sable. Des têtes apparaissaient

Le temps de la traverser parallèlement à cette horizontale

 

Tracée mentalement depuis des lunes. Pourquoi avoir bâti

Sa maison au bord du chemin du Travail aux Vacances ?

Une drôle d’idée, tout de même, monsieur Pierre qui

 

Ne dormez pas. Mais vous n’en avez jamais eu d’autres,

Avouez que vous n’avez jamais su conserver ce qui reste

De l’amitié et de l’amour quand il n’en est plus question.

 

Pierre! Pierre! Dormez-vous? Je ne vois pas de lumière chez vous!

— Je n'en vois pas non plus dans mon sommeil d'enfant.

Si vous passez du rêve à la réalité, ne me réveillez pas.

 

Je dors.

L’ami de l’amie Constance entra un doigt craintif dans la plaie.

J e ne souffre pas, dit-il. Mescal, sans doute. Comment en douter,

 

Maintenant que je suis la proie des hommes ? Les murs étouffent

Les conversations. Il entendait la balle dans l’écuelle à chien.

Don Alfonso l’avait extraite sans douleur. Une balle, c’est trop

 

Pour un seul homme. La chair ne semblait plus trouée, elle luttait

Pour se refermer sans traces de combat avec l’aide des sulfamides

Dont don Alfonso était un fin fan. Il se coucha sur le dos, voyant

 

Le plafond parfaitement blanchi et sa trace oblique de soleil.

Constance, mon amour ! Il ne voulait pas crier, il n’avait crié

Que pour protester. Jamais il ne crierait pour dire à quel point

 

Il l’aimait. Il est facile de dire aux autres : Je suis ce que vous

N’êtes pas ! Moins facile de reconnaître qu’on est d’abord

Ce qu’on est et que les autres n’y sont pour rien, pas même

 

Constance qui a mal vieilli à cause de cela. Je suis l’homme

De circonstance. Mais de quel homme s’agit-il si le narrateur

Et l’auteur ne s’entendent plus de la même voix au récit ?

 

Cayetano avait dit : Ce n’est pas lui et donc le couteau était

Rentré dans sa poche de couteau qui n’en sort que pour les grandes

Occasions. C’est lui ! avait hurlé doña Cecilia et la balle avait

 

Jailli de sa bouche. Doña Pilar jetait des pierres à Pierre qui

Arrivait à peine. Puis les coups, la douleur éteinte par la douleur,

La poussière mangée de force, les cailloux du chemin, la soif.

 

Jamais il n’avait éprouvé une pareille sensation de soif, jamais.

Ce désert de vin. Cette minutie du coup. La constance du regard

Qui en impose à la voix. Il n’avait jamais connu une pareille

 

Menace de destruction. Pierre dormait-il ? Ce cher Gérard

Devait se morfondre dans son verre coupé. Constance expliquait,

Il n’y avait pas de doute au sujet de Constance qui expliquait.

 

Il n’y eut jamais de Constance sans cette cohérence de l’ombre.

Quel récit n’a-t-elle pas influencé de correspondances exactes ?

L’homme revenait lentement à la souffrance, comme si le rêve

 

En était la promesse. La nuit, les lits sont éphémères comme

Les draps. Mais l’après-midi, sans draps et à peine avec un lit,

S’éternise comme si plus rien d’autre n’était possible que la vie.

 

Je vais vite, je vais bien, je vais mon petit bonhomme de chemin.

Je vais sans vous, devant vous, par désir,

Mais aussi par habitude car je ne suis pas chien —

 

Raïssa se coucha elle aussi, mais par terre, sans draps et sans habits,

Nue et dure comme le marbre, traversée d’angoisses filantes

Comme des étoiles. Il la voyait couchée et nue comme il aimait

 

Ses petits seins et son ventre. Elle parlait au soleil envahissant

Les rideaux, rouge lumière du vert. Un plateau de cuivre traçait

Une géométrie de voyage aux angles aigus, coups de burin

 

En fleurs. Elle saignait encore, comme le fruit inachevé d’un cri.

Que savait-elle du cri ? Et que penser à la place de ce fragment

De femme donné par les circonstances et aussi peut-être par les lieux ?

 

Ochoa, Ochoa ! me disais-tu,

Je ne suis pas faite pour toi,

Et tu t’en allais.

 

— Non, vraiment, c’est sérieux, cette mission aux ordres du Roi.

Je suis le colporteur de la rumeur à Madrid où le Roi est prince

Du monde. Personne n’est mort, mais cette jeune beauté féminine

 

A été violée par on ne sait qui, frappée par on sait trop laquelle

Et abandonnée à son triste sort de petite garce inutile au couteau.

Voyez comme l’aristocratie française peut se rendre utile

 

En cas de crise de l’aventure et de la narration. Oublions un

Instant la fontaine aux doux vers et méditons ensemble cette

Idée de culpabilité qu’un seul homme ne peut, ne pourra jamais

 

Assumer à lui seul. Seul, ai-je dit, mes amis. Seul parmi les

Autres et cependant multiple au point de créer la confusion.

Si vous m’écoutiez ne serait-ce qu’une seconde de ce temps

 

Qui vous travaille, mais don Alfonso sortait du Cuartel,

Porteur de nouvelles et de sang, ayant examiné de près

Les corps et même, dit-on, une balle. — Doña Pilar, SVP,

 

Expliquez-nous encore cette nuit inexplicable si l’on

Se place de votre point de vue. — Oh ! la virginité,

Dit don Alfonso qui sent la lavande de ses mains,

 

Ce n’est pas grand-chose la virginité. Alors la terre...

— Ne partez pas, don Alfonso ! Cette terre, justement,

Ne contient-elle pas ce qu’on y a caché en croyant

 

Ne pas être vu ? Les enfants sont encore à l’intérieur.

Vous êtes le premier à sortir si l’on excepte ce fou de

Folle qui a suivi ce lâche de Pierre on sait trop où.

 

Ils questionnent les enfants parce que les enfants savent.

Le rideau est tiré sur le visage blanc de leur mère qui

Accuse. Que savons-nous d’elle, de sa nuit, des enfants ?

 

Toi le ciel infiniment

Et moi les étoiles une à une

Moi relatif de l’attente

 

Il n’y a pas de chanson sans un refrain à la clé, pas

De musique sans fumée et pas de poussière sans ces

Yeux qu’on veut nous arracher à force de justice !

 

Don Alfonso monta dans sa petite voiture et répondit

À une dernière question sans toutefois trahir le secret

De l’instruction. — On instruit ? Un procès se prépare ?

 

Ils ont libéré Folle sans nous demander notre avis.

Nous serons là à l’heure des crucifixions, nous enfants

D’une idée circulaire de l’homme, enfants de Dieu le seul,

 

Dieu l’explication et le sens à prendre et à donner, Dieu

L’héritage d’une longue lignée de prometteurs doués

De la poésie sacrificielle des promesses et des sanctions.

 

Don Alfonso fit un signe à doña Pilar qui le lui rendit.

On dit qu’il se voient tous les soirs à la même heure.

Enquêtez, Monsieur Gérard de St-Pé, enquêtez pour le Roi

 

Et pour l’Espagne. Il y a de la vérité là-dedans, du vrai

Et du vraisemblable, du dicible et de l’inexprimable

Autrement que par l’innocence des enfants qu’on interroge

 

Pied à pied avec leur combat contre le père. Doña Pilar

Monta dans la petite auto de don Alfonso et ils partirent

Vers la mer que le savant voulait revoir avant de ne plus voir.

 

Les enfants de la fontaine piaillèrent sans jeter les cailloux.

Des femmes descendaient aux nouvelles, hardies et fraîches

Comme des serpillières. Les escaliers se peuplaient de vieux

 

À la recherche de ressemblances. On se souvenait plutôt.

Il est tellement plus facile de se souvenir de ce qu’on sait

Ensemble, c’est tellement plus favorable à la conversation

 

D’être d’accord sur l’essentiel et pointilleux question détails.

Doña Cecilia fut alors libérée. Absoute peut-être, elle traversa

La cour des orangers, belle comme ce qui l’a été. Plus d’armes

 

Dans sa rude main de femme qui connaît ses saints et les

Méprise. Ce fut Françoise Garnier qui l’accueillit, ouvrant

Ses frêles bras d’ancienne jouvencelle. Doña Cecilia jeta

 

La peineta aux hommes dont l’un se plia cérémonieusement

Pour la ramasser. On s’en doute, c’était Cayetano l’homme

Armé qu’on ne désarme pas, l’homme dont elle attendait

 

Le jugement mais qui ne se prononçait jamais sans son

Juge. Plus pâle encore, doña Flores priait en silence dans son

Mouchoir. Doña Flores ne connaissait-elle pas la chanson

 

Comme personne ? Les hommes s’approchèrent des femmes

Pour en écouter le murmure. Il n’y a pas comme un homme

Pour imaginer ce que la femme n’a pas encore dit à l’enfant

 

Qu’il devient dans la tragédie. Doña Flores laissa échapper

Un soupir qui en inspira plus d’un. Elle aimait la compagnie

Entre les actes et ne le souhaitait à personne, doña Flores.

 

Priez pour l’homme qui l’a détruite !

Priez pour les enfants qui ne sont pas nés de cette union !

Priez jusqu’à ce que les larmes vous sortent des yeux !

 

Ce n’était pas l’attente, non. Elle est trop merveilleuse, l’at

Tente, pour ces personnages de l’attente. On composait en

Attendant. C’est différent. Sinon l’attente les prenait à bras

 

Le corps et la tragédie devenait la poésie du temps passé

À être et à devenir. À l’heure qu’il était, les deux pigeons

(Doña Pilar et don Alfonso) devaient se balader avec les

 

Mouettes sur la plage, à deux doigts de la mer qui chatouille

Les pieds de la veuve en attendant que don Alfonso s’exprime.

Là-haut, dans sa tour de verre qui offense la lumière et les

 

Traditions de la façade, Monsieur de St-Pé parlait du Roi

À sa conscience de descendant de Cortina le comploteur.

On voyait son verre et ses petits glaçons métalliques.

 

Composer pour ne pas attendre, imaginer la suite pour ne pas

Durer, parler avec les autres des mêmes choses et recommencer

Chaque fois que l’occasion se présente à l’esprit ou aux moeurs,

 

Il n’y a rien de plus propice à la mélancolie et don Felix,

Qui les observait sans être vu  à travers les orangers,

Se souvenait de sa mélancolie et de ses risques à prendre

 

Quand elle arrivait sans prévenir à l’heure de l’angoisse

Qui naissait de l’improbable. Ne pas expliquer l’enfant

Revenait à statuer sur la femme pour la désirer malgré

 

L’homme. La peau n’est pas arrachée, la langue sursoit,

Et pourtant ce n’est pas l’attente, c’est la composition.

L’ombre avec la lumière, la chose et son explication,

 

L’extérieur et le circulaire, le jardin et la saison, la douleur

Et l’extase, la vitesse et l’instant, le désir et les faits,

La joie et son bonheur, non, la peau n’est pas arrachée

 

À ce corps qui contient tout ce que je sais et peux savoir.

Jamais nous ne posséderons ni l’eau ni l’air

Des insinuations et des tiraillements, mais la terre

 

Et le feu nous contiendront pour ne rien expliquer.

Il n’y a pas de mort, rien n’existe que la disparition.

Pourquoi n’apparaîtrions-nous pas au lieu de naître ?

 

Ma mélancolie est comme une fleur qui refuse de faner,

Une fleur rebelle à la connaissance de l’intimité,

Fleur des malchanceux.

 

Vous en connaissez d’autres ? Et cette envie de le crier

Au lieu d’en chercher la raison chez l’autre qui ne dort

Pas du même sommeil. Cet appétit peut-être, jalousie

 

Pratiquée à fleur des peaux qu’on caresse par curiosité

Esthétique. Je ne suis pas l’homme de l’Homme !

Et cette machine qui frappe le texte de nos ennuis !

 

La machine frappait en effet, elle frappait durement

La feuille de son encre, frappant des mots recueillis

Sans en altérer les contenus dilatoires, et Ramirez

 

Était conscient de ces tentatives de retard sur l’heure

Qui viendrait à son heure. Il avait bien rangé sur la table

Les rapports d’audience : chanson des enfants qui s’entendaient,

 

Colère de doña Cecilia et son petit revolver américain,

L’odeur de Gisèle qui parfumait tout, l’obscurité

Que Fabrice opposait à la clarté hallucinée de doña Pilar,

 

Ce que savait monsieur Pierre, ce qu’ignorait la Folle,

Ce qu’on imaginait avec un peu d’impatience et beaucoup

De technique conversationnelle, ce qui était attendu

 

Et ce qui arrivait, avec la balle extraite et son revolver

D’opéra qui tuait quelquefois, qui tuait la parole en

Commençant par la voix. Il y avait une infinité

 

D’existences probables sur la table que Ramirez lustrait

De son coude et de sa salive. Il avait hâte de passer

À l’action que doña Cecilia avait entamée de sa meilleure

 

Part d’inconnu. La torture s’explique par la nécessité

D’aller plus vite que la pensée que les chemins déroutent.

L’Homme, quel qu’il fût et quelle que fût sa responsabilité,

 

Répondrait à la douleur et non pas à l’attente dont l’intérêt

Se perd en volubilité. Après la machine, qui a son intérêt,

L’instrument de la douleur et de la connaissance des faits !

 

Il faut dire que Ramirez,

Fils légitime et frère infidèle,

Il faut dire que Ramirez n’a pas de cervelle.

 

On peut en rire si le moment est bien choisi. Choisissez

Le moment. Ne laissez pas passer cette chance. Ramirez

Écrase les mouches entre ses mains, pas sur les murs.

 

Oui, oui, le Roi vous recevra dans son palais de L’Escorial

Près de  Madrid où les forêts de pins sont hemingwayennes.

Pas d’aventure sans un sommet et pas de royaume sans a

 

Nimaux. Gerardo sortit par la petite porte de son jardin d’hi

Ver. Qui le vit trottiner dans la rue descendante vers la mer ?

Il n’aimait pas plaisanter aux fenêtres malgré la beauté

 

Des femmes. Il arriva sur la place en nage. Un moment

D’ombre le ravigota puis il continua ce qu’il convient

Maintenant d’appeler un chemin. Son esprit voyait clair

 

Dans cette complexité d’intentions et de coups fourrés.

La vie, c’est l’existence, et ce qu’on en sait, c’est de la

Poésie ou du Droit, on n’a guère le choix. Oui, oui, le Roi

 

Vous attend dans son palais aux cours peuplées d’histoires

Édifiantes. Un oranger vous est réservé. Vous aurez tout

Loisir de vous entretenir avec sa Majesté de cette affaire

 

Qui vous turlupine depuis des années. Vous vous déplacez

Dans un espace clos par des arbres que vous savez habités

Par les morts qui reviennent. Quel silence, cette mort qui

 

Revient comme si de rien n’était ! Les rues étaient fraîches

Comme des enfants et lentes comme des vieillards, mélange

De saveurs et de cris, passage de l’idée d’obstination

 

À celle de l’accompli qui détermine la position du coucheur.

Vous transportez votre lit dehors et il vous transporte dedans.

C’est bien pratique comme pratique ! Vous buvez trop ou

 

Pas assez. Coupez l’anis d’olive et remettez en jeu votre sens

De la redite. Une fois passées les rues, le quai grimace un peu

Sous la douleur des grues qui étreignent le blanc du gypse.

 

Un drapeau claque la Chine ou la Russie sous pavillon de com

Plaisance. Saluez le matelot jaune et gris qui vous regarde com

Me si vous n’existiez pas encore pour lui. C’est loin, le pays

 

D’où l’on vient si on tourne en rond pour gagner sa vie d’ex

Istence précaire et toujours printanière. Vous vous souvenez

Des voyages avec la femme de Morandelle qui était votre a

 

Mi d’enfance et que vous trahissiez par le sexe après l’avoir

Vaincu par le fric et l’emploi. Ces femmes d’ingénieurs

Qui savent bien que l’ingénierie n’est que de la main

 

À la pâte quand vous, Monsieur de St-Pé, vous héritez des

Siècles le privilège et la recommandation qui assoient votre

Réputation. Passons. Ici se traînaient les forçats que le Roi

 

Utilisait par pure charité chrétienne. Il vous en parlera, vous

Entendrez et vous verrez sa bouche qui a sauté sur les genoux

Du Caudillo, petite bouche qui aime l’anis et les olives, vous

 

Verrez et entendrez ce que l’oranger qui vous est destiné au

Ra décidé de vous dire à la place de ce personnage charismatique.

Voici, en attendant d’être reconnu, la plage interminable

 

Qu’empruntent les amants et les coureurs de fond. Un petit chien

Fait le chien avec un autre chien, ce qui vous amuse. Vous en

Parlerez au Roi si le sujet n’est pas tabou dans ce palais magique

 

Ment élevé dans son architecture géométrique. Un bonbon à

La menthe, vite ! Vous le sucez pour ne pas entreprendre une des

Cente par trop risquée dans les rochers de marbre que la mer

 

Flagelle comme si d’une femme il s’agissait. Un petit escalier

Conduit en descendant au sable des crabes et des coquillages.

La mer est un pont entre nos civilisations. Sans elle, il n’y

 

Aurait pas eu d’aventures. Le Roi comprendra. L’aventure

Est à l’ordre du jour, mais à part l’Emploi et le Commerce,

Que voulez-vous ? Vos premiers pas vous déroutent un

 

Peu. L’écume est rageuse, coupante, animée par la jalousie

Qui n’est pas la meilleure fenêtre sur le monde. Mais c’est

Une vie d’exister et mourir de n’être plus à la hauteur

 

De l’aventure et du hasard qui n’explique rien et surtout

Pas Dieu. Gardez-vous bien d’en parler au Roi. L’imprévu

Est prévu. On vous tapera sur les doigts et vous ne reviendrez

 

Plus, voilà. Un poisson mort cligne d’un oeil. Des pas

Vont plus vite que prévu. On ne tue pas, Monsieur de St

Pé dit Pierrot au village, on ne tue plus par amour mais seul

 

Ement par intérêt. Vous avez un bon avocat, oui, le Roi

Appréciera les données de l’aventure au pays de l’irréversible.

Car, mon cher compatriote, qu’est-ce qui est plus irréversible

 

Que le temps ? L’acte, et non ce qu’on en dit. L’acte tout

Cru. Retour à l’enfance des insectes transpercés vivant

Mais sans parvenir à en distinguer toujours la grimace.

 

Donnez-moi une bête

Et je la fertiliserai de ma propre semence !

— Tu es fou, Ochoa ! Tu es fou !

 

Je le suis. Pourquoi le nier ? Je reconnais aussi le délire.

Il faudrait être fou pour penser le contraire. Ce mal qui

Ne me ronge pas, qui m’explique sans me ronger les os,

 

Ce mal est si nécessaire que je n’en connais pas l’origine.

— Parlez-en au Roi qui comprendra. Un oranger pour vous

Seul, oui. L’Escorial. Lui-même. Une seconde d’inattention

 

Et c’est l’aventure. Un facteur chance est à prendre en

Considération. Et ce mal qui vous transporte au seuil de

L’amour. Un instant à la place de l’éternité ! Vous plaisantez ?

 

— Je ne plaisante pas vraiment. Rien n’est moins mesuré que

L’instant. C’est presque de l’espace, cet instant qui ne se

Mesure pas avec les instruments de la conscience. Le Roi

 

Attend une explication, pas un traité d’alliance avec cela...

— Cela ? — Oui, cela. Cette aventure de l’instant qui ne doit rien

Au temps qui nous sépare d’une tête. Voici la pleine mer

 

Des noyades et des solstices. Je serais fou de ne pas y penser,

N’est-ce pas ? — Fou n’est peut-être pas le mot qui convient

À ces tiraillements qui démontrent l’existence d’un dedans

 

Et d’un dehors des choses. Qu’est-ce que cela ? Entre rien

Et tout, qu’est-ce que cela ? À part le désir et la peur, qu’est

Ce que je fais ici  avec ça ? Fou n’est pas le mot, le Roi

 

Vous dira ce qu’il en pense le moment venu. Voici l’oranger

En attendant. Un oranger sur la plage à la  place d’un palmier

Et la lave d’un volcan pour pallier l’océan qui manque

 

À votre histoire de peuplement. Vous les voyiez, lointains

Et proches. À cette distance, ils ne sont encore rien de vrai.

Votre coeur bat la chamade, mais qu’est-ce qu’une chamade,

 

Qu’est-ce qui se bat à ce point comme on compte les lurettes ?

À petit pas, vous avancez dans votre regard qui sait d’avance.

Don Alfonso soigne les varices de doña Pilar, rien de plus,

 

Dit le Roi. — Vous croyez ? Moi je crois, ou plutôt : je croyais

Que les varices n’y étaient pour rien. L’amour s’explique

Par la vie qu’on prend et qu’on donne. J’en ai parlé souvent

 

À cette femme que j’aime de cet amour-là. — Qui êtes-vous,

Ô étranger à toutes les terres qui ont le nom d’homme pour

Humanité ? — Je suis cet homme. Et je ne le suis pas.

 

Je viens de loin, toujours à pied,

Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

 

Comme s’il était possible d’atteindre ce qui se promet comme

Horizon. Comme si ce n’était pas un recommencement mais

Le sentiment d’avoir vaincu l’instant. Un instant de cette

 

Victoire me rendrait le Pausilippe et la mer d’Italie. Ô Roi

D’Espagne, donne-moi plutôt cet oranger que tu promets

Depuis si longtemps que cette terre n’a plus d’existence

 

Nourricière. Je suivais le fil d’un raisonnement sur la vie,

Pas plus. Qui sommes-nous, nous qui ne sommes rien ?

Et qui êtes-vous, les chanceux ? Si je me noie aujourd’hui,

 

Sera-ce l’évènement du jour, ou bien s’acharneront-ils à

Détruire l’Homme que je ne suis pas ? Ma petite noyade

Attirera-t-elle du monde à l’inverse du poisson mort à l’oeil ?

 

Putain ! Où es-tu ?

¡Madre ! Cette putain s’est envolée !

J’ai oublié de lui arracher les ailes !

 

Voilà comment un personnage devient fou avant de ressembler

À quelqu’un. C’est compliqué, la littérature, ou cela n’est pas

De la littérature, C’EST DE LA MERDE ! Mais pourquoi pas

 

La merde, au fond ? Au fond de quoi ? À la surface de quelle

Profondeur gagnée par hasard sur l’irréversibilité calculable

Du temps ? Alors, oui, je sais : l’homme se met à fuir, à fuir

 

À fuir et à parler

À parler et à tuer

Autant qu’il peut le temps qui lui reste à vivre

 

Ou à mourir d’ennui. Oui, l’homme fuyait, il fuyait le Roi,

Les amants, les tueurs, les personnes majeures et les vers

Mineurs. Il fuyait de côté, ne connaissant pas d’autres chemins

 

De traverse. Il ne se noyait pas, il fuyait. Ah ! le Roi peut

Attendre, l’oranger peut crever, le palais peut exister, l’Espagne

Peut encore survivre aux traités de l’Europe, tout peut arriver

 

Au fond, surtout l’homme qui se met à fuir pour ne pas être

Poursuivi et qu’on poursuit quelquefois pour des raisons qui

Ne s’expliquent pas et qu’on explique pour cette raison.

 

Alors, oui, l’homme se mettait à fuir et il devenait

Perspective. Il fuyait le jour et vivait la nuit, seul,

Se nourrissant d’insectes à sept pattes et de lait

 

De dragonne. Il connaissait le paroxysme en toute

Matière et pratiquait l’arrêt au bord des signes.

L’exercice de l’aube lui inspira le soir et inverse

 

Ment. Je ne suis pas cet homme ! criait-il mais il

L’était. Je suis un autre et il ne l’était pas. Et le temps

Se mit à devenir et l’espace à n’être que cela. I

 

Maginez ce crevage de nerf rien que pour vous en

Donner à moindre frais une idée approximative, mes

Amis. L’enfant était enfoui au cours d’une apnée

 

Et l’organe secrétait ces paroxysmes tenaces avec

Un son de cloche. Connaissez-vous l’homme s’il

Ne fuit pas ? Non, bien sûr, vous ne connaissez rien

 

Qui l’appelle par son nom au moins pour le dire.

Mais cet instant de lucidité vous rend malades

À crever et vous crevez pour ne pas crever ce qui

 

Est normal. Je ne fuyais pas pour fuir. Je ne fuyais

Pas pour échapper ni pour m’éloigner. Je fuyais pour

Étirer, pour éviter de rompre une seule de ces lignes

 

De fuite qui donnent un sens à ce que j’étais et à

Ce que vous demeurez. Pas de drogue, pas de rêve

Insensé, pas de caprices et plus de tentatives de cri.

 

J’ai cru à une tranquillité dans la vitesse d’exécution.

Trop vite j’allais et mieux je me portais. Puis l’accident,

Inévitable dites-vous, l’accident en ferraille, le tour

 

Joué au corps qui n’en peut plus de changements chi

Rurgicaux. En une fraction de seconde, moi Ochoa

La Montagne je suis devenu Mescal l’Immobile.

 

Maintenant que vous savez tout depuis longtemps,

Mes amis, maintenant que tout s’explique depuis

Toujours et même avant que je me mette à fuir

 

Dans les règles, voudriez-vous refermer la porte

Et oublier que pendant un instant je me suis arrêté

Au bord d’autre chose que le signe ? Moi l’Homme

 

Je demande qu’on me foute la paix ! L’immobilité

Ne fuit pas, elle, hélas. Quelle vitesse du choix !

Encore un peu et j’atteignais la pudeur des enfants.

 

Dans cette existence où je suis ce que j’étais, l’Homme

Se raréfie et c’est la Femme qui se multiplie jusqu’au

Nombre. Je voulais faire un enfant à la nuit et l’enfant

 

Était le silence. Quelle angoisse ! Quand je bouge

Un petit doigt je sais que c’est mon pied qui existe

Et quand je sens les zigzags de l’insecte je sais que

 

Ce n’est pas un insecte. Comment le sauriez-vous,

Buveurs d’instance ? Alors je fuyais par le haut

Comme la fumée et par le bas je revenais cendre.

 

Beaux voyages pour rien, belles cités pour pas grand

Chose et rencontres des circonstances au lieu de l’hu

Main. Quelle fragilité la pensée alors ! Quelle ténuité

 

De la forme ! Et ces instants de douleur inexplicables

Autrement que par la douleur que vous n’expliquez pas,

Cette attente conçue pour ne rien attendre et connaître

 

La proximité des choses placées pour servir. Je fuyais

À fleur de vos observations cliniques, n’est-ce pas

Françoise ô mon amour ? Et tu ne fuyais pas pour de

 

Meurer ce que tu as toujours voulu être. Je suis cette

Attente à l’infini finie un jour ou l’autre, comment ? tu le

Sais bien, comment ? Un drap noué autour de la nuit

 

Et je fuis. Le même drap déplié sous moi et je dors.

Sommeil cristallin, il n’y en a pas d’autres pour moi.

Moi ? Mais je ne suis pas moi ! Je suis ailleurs, en

 

Fuite, en avance, jamais à l’heure, toujours à midi

Et quelquefois à minuit, fuyant l’enfant des lignes

Et de ce point qui constitue le centre d’intérêt, là-bas,

 

Où je vais et quand je n’y arrive pas. Ou pas tout seul,

Avec toi ou malgré toi selon que tu patientes ou exiges.

Il manque une ligne à nos deux lignes de rencontre

 

Fortuite. Il manque le croisement triangulaire, la portée

De l’ombre qui explique l’endroit et la circonstance.

Rien ne manquerait si nous n’étions pas deux.

 

Je viens de loin, toujours à pied,

Je suis jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.

 

Alors, finalement (excusez ma perversité d’immobile

Et de passablement enfumé) finalement je me suis mis

À penser. On ne pense pas quand la pensée ne sert à rien.

 

On va, bien ou mal, en avance, à l’heure précise ou seule

Ment s’il n’est pas possible de faire autrement. Finalement,

J’ai projeté ma science dans la rue et j’ai marché. Oh ! pas

 

Avec vous, pas à vos côtés, jamais au pas et toujours à

L’heure. Broyez une famille avec passion et vous obtenez

L’être qui l’explique. Pas de psychologie, pas d’impressions

 

Suggestives, plus d’acrostiches ni d’épigrammes, rien que

L’être familial, broyé certes, et incapable d’exister pour en

Dire quelque chose, mais la famille, la famille et ses saints,

 

La famille qui sert et qu’on ressert. Finalement, j’ai broyé

L’Homme et la famille, broyé l’immobilité fonctionnelle

Et la pensée en fuite perspective. Que de temps passé !

 

Que de moments cliniques ! Et quels paroxysmes, voyez

Vous, à l’envers de l’endroit, au dedans du dehors, et dans

Le lit ! Je me sers d’un pilon comme tout le monde,

 

Mais au lieu de concasser des épices bonnes à modifier

Le goût de la viande, je pense et je fragmente, je fuis

Et j’écrase les perspectives, j’arrive avant ce qui arrive.

 

J’arrive avant Gerardo et les camés m’accueillent avec

Des enfants que je broie comme le noir de fumée, pilon

Obscène et croissant. Je suis le fournisseur de ces âmes

 

Perdues pour l’âme, pourquoi pas ? On gagne sa vie comme

On peut et non pas comme c’est possible. Pierre creuse

Sa tombe dans le jardin. Le rocher sera gravé au burin

 

Et au marteau, éclats de son qu’on trouve un peu dans

L’herbe rare du sable et de l’humus des agaves. Camés !

Vous n’aurez pas mon sommeil ni ma maison ! Quel fou !

 

Les touristes pensent que c’est une piscine, mais non,

C’est sa tombe. Il y pousse depuis longtemps les primevères

De la paralysie et le trèfle de l’angoisse. L’été calcine

 

Ces émergences. Bonjour Pierre. Vous avez vu don Alfonso ?

— Vous êtes malade, ô monsieur que je ne connais pas qui

Partagez l’herbe et l’hallucination avec cette racaille bleue ?

 

Vous n’aviez pas remarqué le bleu de leurs langues et le vert

De leurs enfants. On ne remarque rien quand j’en ai besoin !

Remarquez que je m’en passe, de vos observations cliniques.

 

Un peu de vin ? Vous accepterez le vin de Judas ? Il donne

Soif et ne nourrit pas. Mais c’est le vin de ma vigne, mon

Sieur qui arrivez comme un cheveu sur la soupe, comme

 

On dit ici-bas, ou comme ce qu’on n’attendait pas, dit-on

Si l’on est à l’heure, ce que vous êtes, monsieur ! Entrez

Dans la maison où les amis finissent mal à l’occasion.

 

Gerardo entra. Il redemanda si don Alfonso se promenait.

Pierre n’en savait rien. Il ne voyait pas don Alfonso s’il voyait

Doña Pilar. — Elle soigne ses varices dans la vaguelette, vous

 

Savez, monsieur qui ne sait pas ? C’est bon, la vaguelette,

Pour les varices et pour autre chose encore dont je ne me

Souviens pas car je suis malade d’oublier. Prenez place,

 

Monsieur qui ne tient pas en place et qui ne prenez pas

De place. Voici le vin dont je vous parlais il n’y a pas

Une seconde. Comme les secondes se ressemblent !

 

Ce qui explique mes petites confusions, monsieur qui

Vous asseyez pour boire ce que je ne bois plus qu’avec

Une parcimonie d’échaudé. Oui, le Roi reçoit ses amis

 

Le dimanche, dans sa maison de campagne à Donostia.

Vous devriez le savoir vous qui avez perdu des proches

À Guernica de Picasso ! Mais vous ne savez rien, monsieur

 

Qui prétend le contraire, quand il s’agit d’avoir de la

Conversation et non pas l’air d’y être pour la forme.

La jalousie est un poison du vin. Les vaguelettes n’y

 

Sont pour rien. Je connais la mer aussi bien que la mer !

J’y étais, monsieur qui n’êtes jamais nulle part et chez vous,

Comme on dit quand l’évènement est passé à l’Histoire,

 

Ce qui est le cas, monsieur le cas qui buvez mon vin

Sans lui accorder toute l’attention qu’il reflète pourtant.

L’homme dont vous parlez pour ne rien dire est passé

 

Ce matin mais vous n’en parlez plus. Vous en parleriez,

Monsieur qui parlez pour parler d’autre chose, si vous saviez

Que je suis celui qui l’a vendu pour rien, monsieur qui

 

Commercez avec les hypothèses, pour rien, pas un duro!

¡Nada ! Pas un fifrelin pour cet homme qui se vend cher

Quand il arrive aux hommes ce qui n’arrive pas aux femmes.

 

Monsieur qui monsieur le monsieur, je vous interdis d’en

Penser autre chose. Je suis votre homme si je suis perdu

Et votre femme si vous êtes un homme. Ne me dites pas

 

Qu’au lieu de fuir vous poursuivez ! On les voit souvent

Faire l’amour sous le vieux phare qui ne sert plus qu’aux

Oiseaux des phares. Voilà comment elle soigne ses varices !

 

Mescal gicle ! Les camés le voient gicler comme une seringue.

Le sable le suit à la trace. — J’avais pensé au phare, à l’amour

Et aux oiseaux conchiant les vitres, mais c’était pour fuir,

 

Pas pour oublier. — Ne partez pas ! crie Pierre sur le seuil

De sa maison et de sa tombe, ne partez pas sans achever

Votre verre. Cela porte malheur et avec la chance que j’ai,

 

Vous en aurez plus que moi ! Mais comment ne pas partir

Si le Roi vous attend ? Trouvez au moins une raison

De ne pas répondre intelligemment à cette question

 

De principe ? — Ils tueront l’Homme, dit Pierre aux camés.

Ils vivent leur vie quoi qu’il arrive et l’Homme meurt

Sur la croix. Sans ces femmes, on aurait compris que l’Homme

 

C’est l’homme et que la femme ce sont les femmes. Encore

Un refrain, ô camés de mon jardin et de mes attentes.

Mon vin n’arrive pas à la hauteur de vos mélanges, mais

 

C’est mon vin et je le dispute à l’Homme. Dans sa prison,

Il fuit les murs. Il ferait mieux d’attendre son heure

Car c’est tout ce qui arrivera si je ne suis pas fou.

 

*

*        *

 

 

 

 

 

 

Cette après-midi, on tuait le taureau. Moment que don Felix

Gálvez Bonachera redoutait entre tous les temps morts de son

Existence de castrat. Le soleil empoisonnait l’air en compagnie

 

Des mouches. Il suivit les évolutions d’une libellule rouge

Qui se posa sur l’épaule de l’Homme. Quel privilège !

L’Homme laissa le bonheur perler sur ses lèvres. Taureau !

 

Ramirez rassemblait les témoignages dans le même dossier.

Presque un roman déjà, songea don Felix que la libellule

Harcelait du bout des ailes comme un défaut rétinien.

 

— Il vous est reproché 1) d’avoir montré votre sexe à des

Enfants (qui n’avaient rien demandé) 2) d’avoir abusé

D’une jeune fille qui a perdu sa virginité (ne précisons

 

Pas quand ni avec qui) 3) D’avoir volé du lait chez la Clara

Qui vous l’aurait donné (beau sein) 4) de ne rien posséder

Pour témoigner de votre sociabilité 5) de ressembler étrange

 

Ment à tous les hommes de ma connaissance (mettez cela

Entre parenthèses) 6) d’être une légende (celle du loup pro

Mise par les Hendayais) qui apporte de l’eau au moulin

 

Des fédéralistes sans parler des séparatistes 7) d’aimer

La seule femme qui le sait et pourquoi (Constance qui

Porte le nom de sa mère) 7 raisons de vous en vouloir

 

Et de commencer par vous le reprocher —

 

 

PRIÈRE DE DON FELIX

 

 

                                                                      Ô Dieu

Qui aimez les hommes qui se reproduisent comme

Les animaux (car si les animaux sont mangés par

 

L’Homme, l’Homme ne mange pas de l’homme), Dieu

Qui sait tout de lui-même et n’en dit rien, Dieu du verbe

Donné à l’Homme pour qu’il y reconnaisse son maître,

 

Dieu des Rois promis aux nations ennemies que la terre

Nourrit malgré l’homme et contre l’idée de pensée, Dieu

Qui pousse le taureau et sauve l’Homme de la femme,

 

Dieu du cercle et du centre qui l’explique, Dieu donné

Par l’inexplicable et repris par le malheur, Dieu que j’aime

Comme si vous existiez de cette existence qui ne peut être

 

Que la nôtre mais que par un abus de langage nous étendons

À votre hypothèse, Dieu je t’adresse cette supplique : sauve

Cet Homme de l’homme et rend lui la parole au moins

 

Une seconde avant sa mort, afin que nous sachions qui

Nous avons tué.

 

 

                           — Il comprend, dit Ramirez, il comprend

Très bien ce qu’on lui dit et pourrait parler si on se servait

 

De sa langue. Il agita une électrode imaginaire et vit la

Libellule en même temps. Admiration. Enfant, il appelait

Les oiseaux qui ne venaient pas. Maintenant, il a un chien

 

Qui vient et un autre qui ne vient pas aussi facilement mais

Qui vient finalement. Un troisième chien n’a pas encore pris

La forme d’un chien mais aboie déjà. Riez, don Felix. Riez,

 

Car le moment est bien choisi pour s’abandonner aux petits

Plaisirs de l’existence, comme ces minimes satisfactions

Que la bêtise et la cruauté inspirent aux hommes qu’il vous

 

Arrive de juger ou d’absoudre. Ramirez frappa l’épaule

De l’Homme avec un journal et la libellule s’envola par mi

Racle. La voici sur le rideau, assez haut pour ne pas être atteinte

 

Par le journal mais pas à l’abri des insecticides que Ramirez

Nourrit dans son sein. L’Homme remplace le bonheur par la

Haine. Ramirez aime la victoire. Les gens sont liés, il le sait,

 

Jamais personne ne se libère assez pour gagner à tous les

Coups. Dans la rue, ici, ailleurs, les gens sont attachés à la

Vie et la vie les retient de... ! de... ! n’en parlons pas ! Ramirez

 

Attend toujours ce mot de trop, cette raison de s’en prendre

Une fois de plus à l’animal qui court dans l’homme quand

L’Homme est inspiré par sa nature de penseur libre et fou.

 

Ce n’est qu’une libellule. L’Homme ne mange pas de libelle

Lules. La libellule ne mange pas de l’homme. Au hasard

Des rencontres, elle se pose ou pas sur votre épaule et vous

 

Ressentez alors cette admiration ou la déception sournoise

De ne pas pouvoir admirer. L’écrasement, c’est autre chose.

Mais c’est encore la chance. Ramirez pose le dossier sur le

 

Bureau de don Felix qui regarde d’abord les photos qui ne

Prouvent rien, sauf que l’Homme a été un peu bousculé.

Qui me le reprochera ? À cinq heures et demie, le premier

 

Taureau meurt sans un cri. Encore cinq et c’en est fait

De cette mort qui ne dit rien de la vie et tout d’une existence

Supérieure. Il voit la photo de l’Homme dans la rue, avant

 

Que les femmes l’abandonnent. Laquelle croit encore en lui ?

Je crois que c’est complet, dit-il. Ramirez dit que c’est complet.

Qui ne le dira pas, à part l’avocat du diable, pour la forme ?

 

L’Homme ne sort pas sans jeter un oeil sur la libellule

Qui descend. Il lui dit, en langage libellule : ne descend pas !

L’Homme t’écrasera. Il attend le moment. Il ne sortira

 

Pas d’ici avant de t’avoir écrasée. Et la libellule obéit.

Elle ne descend plus. Ramirez pousse l’homme qui sort.

Dans la cour, les hommes jacassent sous les orangers.

 

Ils ne savent rien de la libellule, mais s’en doutent un

Peu. L’expérience de l’homme au contact de l’Homme.

Il n’y a rien comme l’expérience. Puis le taureau entre.

 

 

 

 

 

 

 

FRAGMENT D‘UNE LITTÉRATURE  JOURNALISTIQUE

 

 

Un taureau s’est échappé, franchissant la barrière d’un saut

Et écrasant plusieurs corps qu’on a transportés aussitôt dans

L’infirmerie où un picador soignait sa jambe percée au vin

 

Et à l’olive. Par la fenêtre, il reconnut le taureau et rappela

Philosophiquement que ce matin il avait prévenu El Cano

Que cet animal possédait la force que personne ne vainc

 

Avec une épée et un savoir de tueur. Il sourit malgré lui,

Malgré la compassion que lui inspirent les blessures des

Gens qui geignent en retenant le sang qui est toute la vie.

 

Retenez, retenez, il n’y a que le sang qui ressemble à la

Vie et il n’y a que la vie pour le reconnaître. Le taureau

Ne fuyait pas et l’Homme l’admira, reconnaissance que

 

Ramirez reconnut comme celle qui l’avait fait rougir à

Cause de la libellule sur l’épaule. Les choses se compliquent

Par l’élémentaire, ensuite on se met à penser et c’est

 

La vie qui devient invivable. Quelle confusion, ce taureau

Dans la rue et encore, nous parlons en tant que journaliste,

Parce que si les gens aimaient la poésie, ce serait presque

 

Beau ! Mais c’est tragique comme le quotidien un instant

Secoué par la beauté du geste. Le taureau transperce un ventre,

Brise une échine, crève une joue, sépare deux amants qui

 

Dormaient du même sommeil, et la rue se vide, prenant alors

Tout le sens qu’on lui souhaite quand le style devient triste

Ment évocateur des faits et des choses qui s’écartent pour

 

Laisser passer le taureau. Ramirez rassemble ses hommes,

Agitant son pistolet qui peut tuer le taureau s’il a de la chance

Mais le taureau entre et les hommes montent dans les orangers

 

Et les oranges amères tombent et se mettent à rouler. Nous

N’en savons pas plus pour l’instant. Nous attendons. Il se pas

Sera quelque chose si le taureau ne meurt pas avant. Signé :

 

Mon nom est mon nom et je suis ce que vous êtes, mortels !

 

 

L’Homme se retrouva face au taureau. Dans l’arbre, Ramirez

Pensa à la libellule et à l’épaule. Il fourguait son arme avec

 

Les manchettes de sa chemise. L’Homme voulait mourir

Maintenant. Lui qui n’avait tué personne ne tuerait plus.

Le taureau voyait le sang de sa propre gueule. Que voit

 

Le taureau dans le sang propre et rapide qui sort de lui

Même ? Il voit l’Homme et l’Homme le reconnaît. Don

Felix, à la fenêtre, ne dit rien non plus. Un seul homme

 

Demeure et il faut que ce soit celui-là ! Il continue sa

 

PRIÈRE

 

               Dieu aime l’homme parce que c’est un animal

Amélioré. Ne cherchons-nous pas nous-mêmes à parfaire

 

L’homme ? Que fera l’Homme une fois que l’animal

Cessera d’exister en lui ? Notre combat est une croissance

De la connaissance, rien d’autre. Les Rois le savent, qui

 

Veulent savoir et interdire en même temps. Les Rois

Dont personne ne meurt et qui tuent l’homme dans l’Homme,

Les Rois ne sont pas taureaux. Ils sont libellules. Dieu

 

Qui donnez à l’homme l’occasion de s’émerveiller,

Comment expliquez-vous la peur autrement que par

L’animal ? Et comment la technologie autrement que par

 

L’Homme ? Je prierai jusqu’à ma dernière seconde qui

Sera la première.

 

 

                            Puis le taureau tue l’Homme. Cela

Ne dure pas une seconde. Il meurt en l’air, soulevé

 

Par la corne. Il meurt dans le silence même des hommes

Qui habitent les arbres pour l’instant (il n’y a pas d’autre

Solution). Le ciel est blanc comme un visage qui cesse

 

D’être celui d’un homme pour redevenir celui de la femme

Qui l’a conçue. Mais le cri, si c’est un cri cette libellule,

N’est pas le même cri, ce n’est pas un cri de guerre contre

 

Le père, le cri ne dit rien, ne rappelle rien, il est en avance.

 

*

*        *

 

Le sang retombe sur la statue. L’Homme vole et se pose

Dans l’arbre. Beau visage de la tranquillité retrouvée.

 

De quoi suis-je rempli, moi paillasse d’apparences ?

De sang, d’organes, de sécrétions, de tentatives d’ex

Xistence moléculaire. Dans l’arbre, j’ai l’air d’un autre

 

Homme, et je le suis peut-être, peut-être cet homme moins

Discutable dans la conversation des femmes, un homme

Enfin réduit à sa parcelle d’acte perpétré sur terre.

 

Je n’agis plus, je sais. Je suis le critère d’extinction

Et le témoignage du retour à la réalité. Disloqué, mais

Intégralement rendu à la croissance de l’espèce d’homme

 

Que nous devenons homme après homme à la surface

De ce qui ne peut être qu’une profondeur inexplicable.

Moi mort, vous êtes vivants. Comme je vous ai aimé !

 

Alors l’Homme est dans l’arbre, projeté par le taureau

Et non pas motivé par la peur qu’il inspire. On sait

Tellement de choses sur les blessures et la souffrance !

 

L’Homme pend comme un fruit et commence la dé

Composition de sa géométrie. On s’attend à la graine,

Comme d’un pendu ou d’un fruit, une giclée à couper

 

Le souffle. Dans les arbres, on habite en spectateur.

Dans la rue, on n’habite plus mais on met un pied

Pour mesurer le risque. On claque la nuque des enfants.

 

On s’attend à un suicide ou à la pluie. Le soleil rend

Un son de branches frottées au vent. Plusieurs moteurs

Tournent au ralenti. Le taureau secoue ces parasites

 

D’une hallucination qui ne se laisse pas limiter par les

Murs. Plusieurs corps sont immobiles ou s’agitent comme

Des feuilles. Le taureau écrase encore, encorne, arrive,

 

Revient. Les rues sont barricadées. On a l’habitude, mais

Le taureau tue d’abord si on n’a pas de chance, il tue au

Hasard d’une poignée d’existences dont on ne sait pas plus.

 

Maintenant l’Homme est dans l’arbre, photographié au télé

Objectif, cadré, proie du grain qui élimine les détails épi

Dermiques. D’autres hommes proposent leurs masques

 

Pour ne pas être reconnus mais on reconnaît l’uniforme.

On en parlera à la Virgen del Pilar, entre la friture et la

Bière, une fois par an on parle de l’arbre et on explique

 

Mieux la présence de la garnison dans ces branches ensol

Eillées. En attendant, l’Homme continue d’être mort. Un

Jour, il sera le personnage de l’arbre et la chanson du

 

Taureau. Touillage des vérités. Il y a toujours un poète

Pour s’en charger. La statue est justement l’un d’eux, saignant

L’Homme aux entournures, plus vivante que jamais.

 

Hommes, s’il vous arrive ce qui ne m’arrive pas aujourd’hui,

Je veux parler de cette statue qui me ressemblera physique

Ment, laissez les oiseaux saigner et éjaculer, même conchier

 

Si c’est tout ce que j’inspire à vos constructions mentales.

Et si c’est une fontaine, que l’Homme y boive les noyades

De ma prose. Et si c’est une rue, que la femme l’arpente

 

Pour mesurer la distance qui me sépare d’elle. Quant à toi,

Taureau, que les oranges t’atteignent comme elles giclaient

Des arbres où j’étais mort, par rage et par impuissance.

 

Un coup de feu claqua. Le cuir tressaillit, pas plus. Puis

Une autre balle se logea dans l’oeil étonné d’un enfant

Qui ne jouait plus. Deux autres balles n’expliqueront pas

 

La maladresse. La main qui tenait le révolver tremblait

Dans l’arbre au bout de Ramirez qui ne croyait pas à la

Réalité de l’enfant ni à celle du taureau qui piétinait

 

Cette carcasse inachevée d’homme qui ne tient pas ses

Promesses. On lui crie, à Ramirez, qu’il cesse de tirer,

Mais il tire encore et la balle traverse une femme qui

 

Tombe face contre terre et ne bouge plus. Le taureau

Secoue la femme au bout de sa corne, comme un foulard.

Une épée ! crie un vieux que la fenêtre arrête cependant,

 

Vitre d’extase. Des cris de haine n’étonnent personne, pas

Même l’Homme qui bouge un peu et ne se vide plus.

Si j’étais taureau au lieu d’être poète, dit la statue, JE

 

Briserais le silence. Mais la statue rend un son de cloche.

Le taureau s’en prend aux apparences. Il a perdu le sang

De l’Homme en même temps que l’homme. Ne tirez plus !

 

Hurle don Felix qui monte dans le rideau et rencontre la

Libellule bleue. Une balle perdue revient dans l’arbre

Qui frémit à cette idée de mort miroir. Cessez le feu !

 

Crie un sergent qui s’écroule et voit le taureau grandeur

Nature avant de ne plus le voir. Un pare-brise s’étoile.

Est-ce possible, mon Dieu ? demande une vieille femme.

 

Qui est mort ? Qui est blessé ? Je serai ce taureau qu’on en

Cercle. Un enfant mourra ma corne dans le coeur et quatre

Autres personnes seront blessées à la limite de la mort.

 

Qui tuera le taureau ? L’Homme glisse sur le sang, lent

Ement. Le taureau voit le mort qui descend de l’arbre.

Je ne connais pas grand-chose de l’existence, comme

 

Un enfant palestinien promis au sacrifice. Je ne connais

Que la terre et le soleil et j’ai vu beaucoup d’arbres.

J’ai vu des arbres avec des oiseaux et des hommes.

 

L’Homme atteint le pied de l’arbre et se rassemble comme

Un feu qui s’écroule. Le taureau envoie ce paquet de l’autre

Côté de la rue, dans les vitrines bleues que l’Homme croise

 

L’air de rien. Tirez ! Mais tirez donc ! L’Homme touche

Un trottoir sans pieds, sans attentes ni hâte. Tirez sur ce

Diable en personne ! Personne est un mot de trop, on le sent

 

Bien, on le sent mal. Le Diable n’est jamais apparu à l’homme

Dans la peau d’un taureau de combat. La personne non plus

Si l’on y réfléchit. Le taureau est taureau, sorte de Dieu

 

Qu’on vainc par l’épée ou qui détruit par le sang. Échappé,

Il n’a plus de sens, il ne tue plus pour donner un sens, on

Se sent victime des circonstances et non pas jouet du jeu

 

Dangereux. Il jette encore l’enfant en l’air et le troue, il

Troue quelqu’un qui n’est pas encore mort et qui ne veut

Pas mourir troué par un taureau qui n’agit plus en héros.

 

La libellule atteint le ciel. Ce qu’elle voit, c’est un Homme

Détruit et un taureau qui ne construit rien. Elle voit des morts

Et des blessés. Don Felix la voit un peu. Il devine une intention

 

Poétique. ¿Cómo no ? Une balle l’a effleuré et s’est logée

Dans le calendrier de la Virgen del Pilar, le 6. Comme le

Temps passe ! Les yeux deviennent sang et l’air conscience.

 

Comme il n’y a pas de faits divers sans raison, on cherche

Dans le ciel. On interroge des enfants. On leur impose le

Récit. On trouve un fusil à éléphant chez Hemingway,

 

À l’Hôtel, et quelqu’un accepte de s’en servir pour tuer

Le taureau. On monte un étage au-dessus des arbres

Tachés d’oranges qui agissent comme les éphélides

 

Sur le beau visage d’une adolescente élevée à la hauteur

Du mythe. Quatre taureaux attendent dans l’ombre.

Un homme a-t-il vécu pour en arriver là ? Suspendu

 

Aux étoiles, il rêve et sait qu’il rêve. Mais tenaillé par

Le soleil, plongé dans cette réalité tenace, il tue. Il ne

Joue plus. Il tue ce qui existe pour que ça n’existe plus.

 

L’enfant revient en morceaux. Plus de visage d’enfant,

Une main sur deux et l’épaule fracassée. Avec la statue,

Ça fait deux, dit obscurément un vieillard que la retraite

 

Atténue comme l’ombre s’en prend à la lumière et non pas

Le contraire. La poésie de l’enfant est difficile, convient

Don Felix qui se prend pour une libellule dans ses grands

 

Moments d’inspiration. Métaphore au sang constellé de

Nuits blanches. Parallèles des jours d’endormissement

Cutané. Il reconnaît que la ressemblance est frappante.

 

Comme on ne tire plus, le souffle du taureau prend de l’im

Portance. L’épée a traversé son coeur sans couper l’aorte.

Manque de chance du tricheur. Et l’air sent le sang.

 

On lève le nez comme des chiens. L’air sent le sang, la

Chaux, l’orange et la pierre frottée par la pierre. L’air

Est la saison de l’air. Pierre me disait un jour que le sang

 

De l’Homme est surtout une odeur. On se laisse facile

Ment traverser par le rouge des globules et souvent

On ne cherche pas pourquoi ce rouge n’est pas la couleur

 

De l’odeur du sang. Pierre pense au lapis-lazuli qu’il

Broie avec une ferveur de croyant. C’est fou de croire

Au bleu du sang. J’y pense. Je vois le taureau tuer

 

Ce qui existe et je pense à la couleur d’une odeur. Sang

Des trottoirs. L’Homme y pourrissait, marqué de mouches

À merde et à sang, coupé de reflets de vitrines et revisité

 

Par cette lumière jaune qui est bleue dans les yeux vides

Du mort. Deux, répète le vieux qu’on bouscule, sa cigarette

Tombe. Nous n’avons pas le choix : vivre encore ou crever

 

Maintenant. Le rideau a l’odeur des plafonds comme les tapis

Ont celle de nos rencontres. Le nez au fond de cette odeur,

Don Felix pleure de rage. Il ne se passe plus rien depuis

 

Une minute. Ramirez ne tire plus. On entend les barricades

Se rapprocher. On voit le reflet vert du fusil à la fenêtre.

Une photo me montre avec un poisson. Je suis heureux.

 

*

*        *

 

 

Fabrice de Vermort était fier de son Mannlicher-Schönauer .256.

L’arme figurait aussi sur la photo, dans les mains de Madame

Qui souriait, petite culotte de serge rose et chemise de soie bleue,

 

Un corps agréable. On voyait la mer au-delà du malecón, autre

Bleu que les roses du ciel appelaient des oiseaux sans les nommer,

Une habitude du regard revenu sur les lieux pour juger de l’été.

 

Ne revenez pas, ma douce Gisèle qui ne connaissez pas l’amour

Véritable. L’été est le meilleur moyen d’en finir avec cette pseudo

Existence dont vous auriez été l’hommage si votre désir de l’Hom

 

Me l’avait emporté sur la croissance des enfants. On photographiait

Ces coulures de l’existence. Vous apparaissiez quelquefois plus

Heureuse que nécessaire et on vous prenait pour une femme sans

 

Véritable cervelle. Pas de vie, pas de cervelle, pas de désir vrai,

Rien que cette beauté qui n’en était pas une ou alors seulement

Pour le photographe qui aimait le nu des contre-jours. Soleil

 

Des crépuscules, presque horizontal et tenant à un fil, ce fil

Qui vous retient encore, chère Gisèle, et vous rend mélan

Colique comme une fleur en pot. Sur la peau, à peine cette

 

Chemise toujours entrouverte et cette culotte légère, pieds

Nus dans des sandales de corde. On vous voyait descendre

Dans votre petite voiture sportive et rouge comme le blanc

 

De vos yeux. Choisissez, Señora, choisissez les poissons

Et la chair des animaux que votre cuisine accommode à

L’idée que vous vous faites de notre ascendance verte.

 

Croisez dans nos filets la nécessité du travail et dans

Le regard de nos femmes, rencontrez le bleu du vert

Et du rouge qui composent nos crépuscules si voyants

 

Derrière les photos. Vous avez l’air fragile et vous êtes

Tenace comme un coquillage. Et comme le coquillage,

Vous êtes coquille, vous contenez l’essentiel, possible

 

Ment. Vous aimez ce qui apparaît à vos yeux comme

De riches occupations des heures. Vous appréciez ces dos

De ravaudeurs et savez nouer l’hameçon vous aussi.

 

Vous empruntez aux gestes pour être reconnue, c’est bien.

Je dirais même que cela flatte notre sens des responsabilités.

Nous vous aimons parce que vous êtes agréable et fière

 

De notre amitié. Voici nos conditions de l’amour, vous

Le savez depuis longtemps. Il ne s’en soucie pas. Vous

N’expliquez plus rien, vous n’attendez plus, rien n’arrive

 

Avec lui et presque tout sans lui. Une espèce de bonheur

Habite vos yeux en même temps que la tristesse et vous

Êtes belle, attachante, exotique aussi, leçon de légèreté

 

Tragique. Deux enfants vous vieillissent joyeusement.

Sans eux, vous êtes nue. Comment ne pas les anéantir ?

Vous passez comme une promesse et vous tenez à leur

 

Prophétie. Il y a ainsi des bonheurs qu’on n’habite pas.

On sent d’ailleurs à quel point ce lieu est précaire et

Peut-être faux. Pas une de nos femmes ne vous ressemble

 

De près ni de loin. Beaux corps quelquefois, sereins ou

Charpentés pour l’exécution amoureuse. Des corps utiles

À défaut d’être faciles. Elles ne vieillissent pas vraiment,

 

Elles changent. Et vous êtes transparente comme un musée,

Demeure des traces que rien n’altère, pas même la lumière

Des fenêtres encore acceptées à cette hauteur de la durée.

 

Si j’étais libre, je vous aimerais et j’irais même jusqu’à

Vous donner cette part de liberté qui n’appartient qu’à

L’Homme. Vous le savez un peu, peut-être même trop.

 

Mais je ne suis pas libre. Il y a trop de mort en moi

Et pas assez de femme. De plus, je hais les hommes

Qui vous aiment, ce qui me rend dangereux, coupable

 

De hasards dont les cristaux ne se laissent pas rayer

Par la surface du verre, et par conséquent anecdotique.

Une pareille aventure du temps détruirait le peu

 

Qui me reste à penser avant d’oublier vos tragédies

Et vos attentes. Non, je vous aime en chemise, nue

À l’intérieur des choses, captive de ces objets

 

Que je recrée au gré de l’inconstance des vagues.

Je ne cours pas dans cette eau, j’imite l’algue cou

Chée à la surface, je touche des fonds immobiles

 

Comme vos draps sens dessus dessous. Ne croyez pas

Que j’y prends plaisir. Je connais mille femmes et

Je les prends sans vous. Je paye et je travaille pour payer,

 

Belle dame venue de France où la langue est une langue

Arrachée à l’Histoire. Je connais mille pays et la mer

M’en promet mille autres. Que me promettent vos yeux ?

 

Mort, je suis taureau, et taureau, je suis la femme

Que l’Homme devient par miroitement des côtés.

Figure de l’achèvement, hypothèse du recommencement.

 

Où irais-je si je n’étais pas toi ? Si je ne vous aimais pas,

S’il était possible que vous fussiez mienne et tienne ?

D’autres voyages reviendront, à moins qu’un taureau

 

Échappé de l’asile où on le tue avec des rites d’hommes

Au spectacle de l’Homme, à moins que le taureau en

Finisse avec ce que je redoute de devenir sans vous.

 

On a dit que je me suis donné à lui. Rien n’est plus

Faux. Je ne me donnais pas. J’interrogeais son attente.

Quelle douceur cette pénétration de la corne dans les

 

Entrailles d’homme ! Puis le ciel tournoyant avec la mort

En oiseau circulaire. Je montais, chérie, je ne voyageais

Plus en terre étrangère. Le ciel est vert à cette altitude

 

Et dans ces conditions de tournoiement. Le corps giclait

Ses organes inutiles. Je n’étais plus à la surface, ni dedans,

Mais à distance, comme j’eusse aimé être loin de toi.

 

Un mort ne parle pas de la mort, je sais. Il meurt pen

Dant un jour sur la glace comme un poisson de poisson

Nier. Puis l’obscurité ferme ses yeux vides, il disparaît.

 

Nous sommes l’ordure de la mort. J’aurais voulu être

La mort d’une certaine beauté du geste. Avec toi, c’eût

Été facile. Sans toi. il me fallait un peu de cette poésie

 

Qui fait les statues à la place de l’homme. Mais je n’ai

Rien à ajouter, rien à redire. Le taureau m’emporta

Dans sa mort d’abattoir, mettant fin au rite de l’après

 

Midi et condamnant quatre autres taureaux à l’équarrissage,

Vu la tragédie. Un seul est mort dignement aujourd’hui,

Et ce n’est pas celui qui me donne la mort. Je choisis

 

Un moment sans connaissance de l’irréversible ni

Du sens donné à l’acte. Je ne choisis pas le lendemain

Ni le conte qui le commence : il était une fois.

 

Tu ne diras rien. Tu reviendras parmi les femmes.

On n’en parlera pas. Le Mannlicher sera devant.

Sur la photo, rien ne sera dit du poisson géant comme

 

Une donnée de l’imagination. Tu seras nue dans la couleur

Et belle en mon absence. Dans la rue, plus de sang,

Plus d’os, plus de pensées figurées par les morceaux,

 

Pas même une plaque commémorative. Un bouquet

De fleurs, le temps de concevoir d’autres voyages.

Je ne suis pas le poète d’une rue qui en a vu d’autres.

 

Alors le taureau s’immobilisa, traversé. Le coeur

Ne battait plus, mais le cerveau voyait encore la mort,

Clairement, comme si un homme pouvait imaginer

 

La mort sans le taureau, exactement comme si rien

D’autre n’arrivait et qu’on guettait ce moment promis

Par l’expérience des planches. Le Mannlicher broyait

 

L’air en le vrillant comme la vigne des toits. Éparpille

Ment des insectes. L’air se purifie des localisations son

Ores. Le taureau reçoit la mort comme une habitante

 

Qui revient d’un long voyage à peine perçu dans les blés

Voisinant l’herbe des prés. Quelle jeunesse, la mort !

Et quel temps passé à le savoir ! La femme était à la

 

Fenêtre. Le taureau la regardait. Comment ne pas en penser

Quelque chose ? Dans un moment pareil ! Ce regard qu’elle

Lui rend alors que l’Homme n’existe plus. Une corne

 

Vola en éclat. Quelle maladresse ! Avec un Mannlicher !

Et tranquillement posté à l’étage. Mais le taureau était

Immortel. Il traversa la place et creva la porte de l’hôtel.

 

Il montait ! On mit un pied dehors. Un bruit d’enfer

Secoua l’escalier. Il montait vers l’Homme, le taureau !

Et l’Homme attendait la fin de l’hallucination. Mescal

 

Abusait quelquefois. Gisèle sortit sur le balcon, déshabillée

Par le soleil. La maison appartenait à un taureau furieux

De combattre l’Homme et non pas la Mort des animaux.

 

Le couloir était étroit. La corne renversait les miroirs.

Puis le taureau mourut, au milieu du couloir, sans l’Homme

Qui attendait, prêt à tuer encore si c’était encore possible.

 

Il sortit sur le balcon et annonça la mort du taureau. En

Effet, on ne l’entendait plus. La femme prit une photo

De l’Homme et de la foule en contrebas. — Si c’est la fin,

 

Dit un homme de mon âge, qu’on m’explique pourquoi

Je veux compendre. Et il disparut comme il était venu,

Inopinément. On ne confie pas ses émotions à l’étranger,

 

Mais l’appareil photographique de Gisèle est un sein.

Homme ou femme, on aime bien les seins, en souvenir

Sans doute, et puis parce que c’est doux, surtout après

 

Une pareille histoire. — Ne bougez pas ! Ne bouge pas

Toi surtout. Et souris ! Tu ne seras jamais l’Homme

Et il sera toujours le loup. Le taureau, si tu veux, restons

 

 

 

Maintenant il faut que le soir arrive, même lumière.

Plus une trace de sang, Cayetano qui passe dans la rue,

Plus que l’agitation des rideaux que la brise aspire

 

Au dehors, Cayetano qui passe parce qu’il est poursuivi.

Cayetano ne va pas voir la femme du moment, la rue

Est propre dans la lumière du soir qui tremble comme celle

 

D’une flamme qu’on apporte. À l’abattoir, on a assommé

Les quatre taureaux qui attendaient dans l’ombre, quatre

Sur les six dont un seul est mort de sa belle mort de taureau,

 

Le deuxième n’est plus qu’un fait divers, mort de la mort

De l’Homme, dans le meurtre et le désordre. Les six

Ont été éviscérés et on leur a arraché le cuir à la machine

 

Et non pas au petit couteau, celui qui naguère, dans la main

De don Pedro Bonachera Hoffman, sciait la surface avant

L’écorchement. On a des machines maintenant qu’on est

 

Américain comme tout le monde, on ne passe plus le temps

À regarder les viscères couler dans la rigole, poussée par

Les balais des mozos au regard neutre comme midi au soleil.

 

Ces quartiers de viande de lidia, chair du combat, mais quel

Beau mot ce lidia pour montrer ce qui n’est pas un combat

Mais un rituel ! — ces quartiers de viande sont délicieux ac

 

Commodés en sauce ou grillés sur le feu. Il n’en reste plus rien

Sur les os qui attendent dans le frigo. Les têtes sont données

Au taxidermiste. Elles seront vendues à des touristes. Leurs

 

Yeux de verre ne contiennent pas le combat secret de l’Homme

Avec la nécessité d’interroger les dieux par le moyen du rite,

Sauf ceux que Cano a rencontrés dans le premier combat,

 

Mais ce n’était pas un bon taureau, tout le monde est d’accord

Sur ce manque de chance. Le deuxième a surpris par sa férocité.

Puis il s’est passé ce qui s’est passé et on cherche les raisons

 

De la mort : balle du garde civil ou corne du taureau, pas facile

Quand le corps de l’enfant contient la balle et saigne au trou

Pratiqué par la corne dans son petit corps qui n’en demandait

 

Pas tant à la victoire. Justice sera faite. Sans doute pas, mais

Personne n’est en colère. La Justice n’aime pas savoir, elle

Est la leçon des pratiques et il n’est pas facile d’être juste

 

Et humain, pas toujours, quelquefois jamais quand les gardiens

De l’ordre s’en mêlent et s’emmêlent. Quelle organisation !

Malgré la vétusté des moyens et la pauvreté des connaissances.

 

Il faut reconnaître que la tragédie, si le taureau en est le personnage

Principal, et c’est le cas aujourd’hui, n’inspire pas la colère.

On est rentré dans sa maison si on en a une ou chez les autres

 

Si on a faim et sommeil. On n’évoque pas les personnages morts.

On parle plus facilement de ceux que la chirurgie est en train

De ressouder. Parler n’est pas le bon mot. On attend de dire

 

Et la voix n’envenime rien. Il n’y a pas de poésie dans cette

Attente. Cayetano est seul dans la rue, ni rapide ni lent, et

Certainement pas oisif. Il marche vers une autre mort, fermé

 

Du côté des sens et parfaitement béant question conception.

Il marche sans couteau. L’enfant était le sien. Quel hasard

Frappe l’Homme ? Il n’y était pour rien, ni dans l’Histoire

 

Confuse de l’Homme, ni dans le choix des taureaux de lidia.

Il n’aime pas les ragots ni la fête. Il prend la femme où elle

Se trouve et donne l’enfant au monde si Dieu le veut, un

 

Point c’est tout. Seule colère dans ce concert de suppliques

Silencieuses, il marche sans couteau. Assez de sang ! Il va

À la Morgue pour voir l’enfant sur la glace. Balle ou taureau,

 

Ce n’est plus la question. Il ne saura jamais. Don Alfonso

Dit que c’est le taureau et n’explique pas la létalité des balles.

Ce n’est pas de la glace mais des tuyaux où coule le fréon

 

Des frigos. Il perçoit alors le ronronnement du compresseur,

Premier signe de sens. Éveil de la peur d’avoir à expliquer

La mort à Dieu lui-même. Pour les balles, non, don Alfonso

 

Ne peut pas les donner, comme ça, avant que la justice soit

Faite. L’enterrement dans un mois, peut-être plus. Les gens

Voudront savoir demain et la Justice ne le veut pas, qu’ils

 

Sachent ce qui s’est vraiment passé à la fin de cette histoire

De l’Homme. — Je suis venu sans couteau, dit bêtement le

Gitan. — Et qu’en aurais-tu fait, incrédule ! couine don Alfonso

 

En refermant le tiroir. Ils reviennent dans le petit bureau gris

Où croît la lumière d’une lampe posée sur la table. Le taureau

A tué, on ne peut pas le nier, dit le Gitan. Mais les balles,

 

Les balles des gardes et celle du tueur d’éléphants ? Peut-être

Aussi le couteau mais je n’y étais pas. — On vérifiera, dit

Don Alfonso. On vérifie tout. On saura ce qu’il faut dire.

 

Et Cayetano est de nouveau dans la rue, triste, sans colère,

Comme s’il n’était plus Cayetano, ou plus exactement comme

Si l’enfant n’avait jamais existé. Il va voir la femme de l’enfant.

 

Elle ne demande rien. Il dit que pour les balles, c’est impossible.

Pour les cojones non plus. On recherche celui ou celle qui les a

Substitués. Cette plaie offense l’Homme qui n’aime que le combat

 

Et non pas la mutilation des corps avant l’équarrissage. — Tu iras

À l’abattoir, dit la femme, et tu re renseigneras pour la tête.

— La tête ? Il n’y a plus de tête ! Le Mannlicher ! Le Français !

 

— Plus de tête, plus de balles, pas de couilles, la peau peut-être,

Dit la femme qui a perdu l’esprit pour retrouver sa folie d’avant

L’amour et ses conséquences économiques. Cayetano n’aime

 

Pas le chagrin. Il n’a jamais consolé personne, mais l’enfant

Devenait plus triste que lui en cas de désespoir, plus triste

Et plus dangereux. Couteau des signes ! Il scinda une orange

 

Et la pressa contre sa bouche. — Je ne suis pas cet Homme,

Moi ! J’ai vu l’enfant et les tiroirs, si c’est ce que tu veux

Savoir. J’ai vu la mort de près, comme si je la donnais.

 

Il quitte la femme sans l’embrasser. La rue est noire. Doña

Pilar le touche, amicale et sinistre. — Tuez-les tous ! dit

Elle. Pas un ne mérite de vivre. Tuez la graine en même

 

Temps. Tuez la graine de l’Homme avant que la femme

Ne devienne un enfant. Voici le couteau et la promesse.

Ne me décevez pas, Homme que je n’ai pas connu charnel

 

Lement. Cayetano recule. Ne jamais reculer dans la nuit.

Elle prend tout ce qui ne la voit pas, s’en sert pour cauche

Marder. Mais Cayetano recule dans cette nuit glissante

 

Comme l’herbe des prés. — Nous ne saurons jamais la

Vérité, Femme ! Et tu deviendras folle si je te crois.

— Croire ? Un homme qui croit ! Qui croit croire ! Qui

 

Ne sait pas, ne sait plus, en sait trop. Sans ma chair, qui

Es-tu ? Avec toi, qui suis-je ? Je cherche l’Homme, pas

L’enfant ! Retourne d’où tu viens, Égyptien ! Non-race !

 

Elle le suit, flot incessant de la parole qui contient tout

Ce que je suis et ce que je vais devenir sans elle. Nous

Sommes à la limite de la poésie. Un chant s’annonce

 

Toujours par des blessures ayant causé la mort sans ex

Pliquer la mort. — Tu m’aimeras à la lumière du soleil,

La nuit comme le jour, Homme dont je ne veux pas

 

Un enfant ! Il va vite, vite et mal, sortant de la nuit,

Y revenant parce qu’elle lui parle et qu’il ne peut

Pas ne pas l’entendre. — Si c’était ton enfant...

 

Mais à quoi bon ? Pourquoi l’enfant entre elle et lui ?

Pourquoi la chair d’une autre ? Elle connaît toutes

Les femmes. Depuis le temps qu’elle aime ce qu’elle sait

 

De l’Homme ! Et toute cette eau condamnée à la terre !

Tout ce temps passé avec les ombres de la croissance !

On ne vieillit pas. On se raisonne ou on devient fou.

 

Tel est le choix de l’enfant : devenir Homme ou Femme.

Et pas une Nation pour expliquer le combat autrement

Que par le désespoir des questions sans réponses. JE

 

T’AIME ! Qui ? Toi ou moi ? Et les autres ? Et les races ?

Et cette perspective d’infini dans la poussière ? Je ne crois

Plus à la tranquillité. Elle tue Cayetano et sait que personne

 

Ne pensera à elle mais aux autres, ces autres qui ont des enfants

Et cette autre dont l’enfant est mort sans perspective de vengeance.

Cayetano meurt à la place du garde civil ou du chasseur,

 

Il meurt avec le taureau, à dix heures du taureau en pleine nuit.

Ce n’était pas un couteau. C’était le poison et ses sinistres

Visions prémonitoires. Surdose ! Piqué au vif de l’Homme,

 

Il meurt dans la rue comme un vagabond. On n’a pas

Le temps de le ramener chez lui. Il meurt avant même

Qu’on ait le temps. Homme, je t’aurais aimé. Enfant,

 

Je te tue. Elle retourne chez elle et Françoise Garnier,

Qui papote avec Constance dans un patio, interroge la nuit

Sans espoir de réponse. — Pilar ! Bonne nouvelle !

 

L’homme fuit, fuit et parle, parle et tue ce qu’il peut

Au passage. — Il m’a téléphoné, dit Constance dont

La joie est un spectacle. — Qui tuer maintenant que

 

Vous le dites ? demande doña Pilar sans se montrer.

— Mais il n’est pas question de tuer ! Nous voulons aimer

Pour le plaisir ! Quelle vieille femme tu fais, Pilar !

 

Vieille ? Un peu. Pas d’amour, la vieillesse. Ou l’enfant,

Avec un peu de chance de toucher l’Homme à froid.

Je n’ai pas vécu pour tuer, mais je tue. Vous vivez pour

 

Forniquer, et vous n’aimez pas. Traçons ce graphe, mes

Amies. Amour, Vieillesse, Tuer ! Jouir ! C’est l’Enfant

Ou l’Homme, au choix de la Femme ! Sinon, le Neutre

 

Est-il vivable, ô Nuit vivace comme si j’y étais encore

Ce que le sommeil est au rêve ! Neutre et belle au fond

De cette nuit, entre la sérénade accomplie et l’aubade

 

Promise. Je ne suis pas seule. Je suis avec moi. Non pas

Double, mais coupé comme le jour. L’existence nous

Peuple et nous sommes la Nation, sans autre forme

 

De procès. J’ai aimé l’idée du Neutre avant qu’elle

Ne devienne une idée. Est-ce possible de croire à ce

Point qu’on n’aime plus que l’Idée ? Je veux y croire

 

Mais le corps, ah ! mes amies, le corps ! Le chiffre 3 !

L’existence vouée au fait que la somme des deux premiers

Chiffres est exactement le troisième. L’Homme m’avait

 

Promis de m’initier aux Nombres, mais ce salaud

N’est plus là pour tenir à ce que je continue d’être !

Pas une seule dualité à l’horizon de ma pensée si elle

 

Ne produit pas la troisième. Voilà où j’en suis maintenant

Que vous le savez. C’est un peu compliqué, non ? Demain,

Il fera jour. Couchez-vous, avec ou sans l’Homme. Qu’il

 

Existe encore malgré le fait divers ou qu’il coure les montagnes

Pour redescendre encore, venant de loin, toujours à pied.

Il est jeune et vieux à la fois, triste et heureux,

 

Mort et vivant, presque homme et femme, enfant.