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CHANSON DE LORENZO

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/television

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

©Patrick Cintas

en cours... Extraits parus dans les Cahiers de la RAL,M nº 10 "Homosexualité & Littérature"

 

La grande lâcheté, pour l’écrivain hétérosexuel, c’est de donner la clé de sa sexualité, alors que son narrateur est clairement homosexuel. Seul le lecteur homosexuel saura exactement ce qu’il en est parce qu’il possède la connaissance du détail véridique. Inutile donc de préfacer le récit de l’amour et de ce qui le tue par un aveu d’impuissance. Patrick Cintas.

 

— Qu'il aille au diable s'il n'y est pas déjà!

— Mais c'est peut-être trop demander…

 

[...]

Je suis le mignon de l'écrivain américain John Vicarenix. On est arrivé tous les deux sur cette partie de la pente où les oliviers ne sont plus calcinés. Leur ombre est presque fraîche et l'écrivain américain s'est assoupi, les mains sur son ventre et le menton sur la poitrine. Il dort comme un enfant maintenant et sa chemise est moins humide. Sa pipe finit de s'éteindre sur la racine dont la courbe noueuse lui sert d'oreiller.

 

Voilà ce qu'il est, cet écrivain américain. En bas il faisait frais et malgré l'absence de vagues l'air était encore humide. Il a fallu monter cette maudite pente et pendant qu'il dort en pensant à je ne sais qui, je fais signe à Pablo de ne pas faire de bruit en arrivant sous les oliviers. Pablo a un sourire parfaitement satisfait sur les lèvres et il s'approche sans faire le bruit que je me suis mis à redouter. Au bout de son roseau fendu, il y a la figue de barbarie qu'il compte manger avec moi peut-être. Il s'assoit sur la terre brûlante, soulève un peu de poussière et il se met à peler prudemment la figue. Il la fend et elle se fend comme une femme, rouge et juteuse à l'intérieur et il la mord avec appétit, Pablo. Il sourit toujours et ses yeux se plissent chaque fois qu'il regarde l'écrivain américain.

 

Pablo ressemble à un amandier calciné. Il mange la figue rouge sur sa figure noire, elle jute sur sa poitrine noire et il continue de regarder l'Américain avec ses yeux noirs que les femmes ne rencontrent pas sans émotion. Pablo est un homme à femmes, moi je suis une espèce de femme longue et douce et fibreuse aussi, car aucune étreinte ne m'épuise. Pablo est le fils dont le père rêvait. Il est fort, il plaît à toutes les femmes, même à sa mère qui rêve de lui toutes les nuits et qui le jour se demande comment ça va se terminer. Ça ne se terminera pas, dit souvent Pablo qui ne sait rien des femmes du moins pas autant que moi. Tout ce qu'il sait faire maintenant, à part manger comme un malpropre cette figue dont les pépins font des éclats de lumière sur son menton, tout ce qu'il sait faire c'est sourire un peu en regardant l'Américain qui est un géant à la peau jaune et piquante. Chacune de ses mains a l'air d'une feuille de figuier de barbarie. On voit à peine les doigts qu'il ne sépare jamais. Elles sont jaunes, un peu vertes, épaisses et il les tient ouvertes paumes tournées vers le ciel de chaque côté de ses cuisses. Pablo rira tant que ça durera.

 

Il ne souffre pas de la chaleur parce qu'il a descendu la pente jusqu'aux oliviers où l'ombre achève à peine de le mettre à l'aise. Il a juste fini de manger sa figue et il boit une giclée de vin à sa gourde.

 

Je ne bois pas de vin. Je ne supporte pas l'alcool. Je bois de l'eau toute l'année. Je n'ai jamais fait de mal à personne. J'ai simplement rencontré l'écrivain américain dans un bar du village où il s'enfilait une bière et du jambon. Je l'ai servi sous la bâche et dans l'ombre éclairée par le mur blanc. J'ai continué de le servir et il m'a demandé de l'accompagner dans ses promenades. On se ballade du matin au soir. Il m'embrasse dans le cou et me montre sa queue quand il bande. Je frissonne comme une jeune fille chaque fois que ça arrive. Et du soir au matin, on couche dans le même lit et on écoute la mère de Pablo qui rêve de Pablo. John Vicarenix prétend rêver de sa propre mère avec autant de bruit que la mère de Pablo qui peuple nos nuits d'onomatopées sans équivoque. C'est parce que ce n'est pas équivoque qu'il peut en parler avec autant de détachement. Mais la nuit je n'entends pas les onomatopées de John Vicarenix. Je dors quand ça lui arrive et je m'éveille chaque fois que la mère de Pablo s'excite sur le corps transparent de son fils unique. Cela fait combien de temps que l'Américain et moi on ne se quitte plus ?

 

Le matin on monte dans son extraordinaire voiture et on parcourt des kilomètres et des kilomètres sans s'éloigner toutefois du village. À quoi cela servirait-il si on s'en éloignait plus que de raison ? De chaque pente où on s'arrête, on peut le voir blanc troué de noirs et de verts qui dessinent la topographie. Mais après le déjeuner, l'Américain s'endort sous un olivier ou un eucalyptus. Je ne sais pas s'il dort vraiment ou s'il a simplement fermé les yeux pour s'isoler. Ayant ainsi repoussé la paysage et ma présence sexuelle au-delà des frontières de lui-même, il doit penser à sa littérature ou à quelque chose comme ça. Il peut bien penser ce qu'il veut. Je n'ai pas l'avantage de comprendre tout ce qu'il me dit de sa pensée. C'est sur moi qu'il l'exerce.

 

À la fin de l'été, il me laissera seul avec mon chagrin et il s'envolera par-dessus l'Atlantique pour aller écrire dans son pays natal tout ce que l'été lui aura inspiré. Je ne serai peut-être pas étranger à son inspiration. Il parlera peut-être d'amour et alors il parlera de moi et de son envie de faire l'amour avec la mère de Pablo. Il faut que ça arrive.

 

Pablo a l'air si stupide avec ses pépins de figues tout autour de la bouche. Il ne sait rien des femmes et surtout rien de sa mère qui a toujours eu la réputation d'être portée sur le sexe. Les femmes se l'arracheraient s'il était capable de les satisfaire toutes dans une seule nuit. L'écrivain américain se contenterait de sa mère et de la chaleur incroyable qui gicle de l'intérieur de ses cuisses. L'été terminé, il s'en ira, avec la promesse de revenir sitôt son livre écrit et bien sûr, il ne reviendra pas. Je n'ai jamais connu d'autres écrivains, mais je sais que c'est comme ça que ça se passe toujours. Que je ne sois pas une femme n'y change rien. Il ne reviendra pas pour que ça recommence. De quoi rêve-t-il en ce moment ? Il souffre un peu de la chaleur. Il y a des points de sueur entre ses cheveux. Nul insecte ne l'agace.

 

Pablo le regarde en souriant, sans doute ne pensant à rien. Il me demande à voix basse si tout se passe bien. Je lui réponds que oui et j'ai envie de lui demander combien de jours ont passé depuis que l'Américain est tombé amoureux de moi. Je ne lui demande rien par crainte de le surprendre, auquel cas il ne manquerait pas d'éclater de rire. Pablo a un rire de fillette qui contraste avec son aspect de bouc. D'ordinaire, il se contente de sourire, affûtant son oeil noir sur les bords de ses paupières qui ont des éclats de pierres précieuses à chaque extrémité, comme deux minuscules larmes à chaque extrémité de ses paupières, taillées comme des diamants et les femmes aiment ça et il n'y en a pas une qui dirait non. Moi j'ai la peau plus douce que la plus douce d'entre elles et les hommes me regardent d'un air qui ne cache rien de leur désir. Il n'y a pas un homme qui ne me désire pas, il n'y en a pas un qui donnerait toute sa fortune pour que mon sexe s'inverse à l'intérieur de mon ventre.

 

Mais ce n'est pas moi qui repeuplerai cette terre calcinée qui semble ne pas se renouveler et que chaque été immole un peu plus. L'hiver n'est jamais assez doux pour que ça recommence vraiment. Et ça ne recommence pas. Quelque chose est en train de s'épuiser sous le soleil, non pas la vie que le besoin d'amour éternise, mais c'est la terre elle-même qui fout le camp, malgré les poèmes et même malgré le vin qu'on ne manquera pas de fêter encore cette année. John Vicarenix partira peu après. Il aura beaucoup bu et il aura peut-être fait l'amour avec la mère de Pablo. Il ne saura plus combien de fois on l'aura fait ensemble. Ce qui importera pour lui, ce sera toujours la femme qui lui inspirera le mythe porteur d'éternité. Il n'y aura peut-être qu'une femme dans son été dangereux. Ce sera la mère de Pablo qui n'attend plus d'enfant depuis que la fièvre sexuelle s'est emparée de sa raison. Je ne dors pas quand elle s'excite dans son lit. Je dors quand elle dort et je m'éveille chaque fois qu'il s'éveille pour l'écouter délirer et il voudrait alors que je le satisfasse à la place de cette femme qui est moins femme que moi.

 

Ma peau est plus douce que la sienne, mes seins beaucoup plus beaux que sa poitrine déjà mère, j'ai de longues cuisses entre lesquelles mon cul peut jouer tous les rôles. Je suis la meilleure des femmes si c'est ce qu'on veut. Il n'y en a pas qu'un que ça excite. Je connais des femmes jalouses de mes fesses, jalouses de mes mains qui sont l'approche de mon sexe, elles sont jalouses de mes petits pieds blanc et noir du bout desquels je chatouille ses chevilles sous le pantalon. C'est sous la table que je le fais, il se fiche pas mal qu'on sache tout de sa vie sexuelle, il aime bien que les femmes s'y intéressent, il est même capable de leur en parler avec cette assurance et ce détachement qu'il affiche toujours lorsque les mots parviennent à exprimer sa pensée. Il est alors reposé comme après une jouissance excessive, et les femmes peuvent tout lire dans son regard jaune qui de ce point de vue là ne vaut pas celui de Pablo.

 

Pour les yeux de Pablo, par exemple, j'en connais une qui soulève sa robe jusqu'à sa culotte et qui esquisse un pas de danse dont l'étrange provocation me fait bander. C'est pour Pablo qu'elle le fait et il rit de tout son coeur, soulevant la gourde et rafraîchissant sa gorge sèche dans la giclée de vin qui lui monte à la tête. Pour moi elle ne ferait rien de pareil. Elle s'étonne de me voir nu dans le jardin et elle contemple un long moment ma queue levée pour elle. Elle pense toujours à moi comme à une femme et ce sexe d'homme l'étonne un peu. Elle fait retomber le rideau avant la giclée de sperme que je lui destine. L'écrivain américain n'aime pas ça, il n'aime pas que je m'exhibe, il ne veut pas qu'une femme soit le témoin de ma virilité. Ce n'est pas comme ça que je le sers. Personne n'a besoin de savoir que ce que je fais en matière d'amour, je le fais comme un homme. Voilà ce qui l'agace un peu plus, voilà ce qui l'empêche de penser à la femme qui l'obsède jusqu'au délire, voilà ce qui le pousse à boire plus que de raison.

 

Maintenant il boit avec une sauvagerie qui me fait peur. Il mange sans se soucier de l'effet qu'il produit sur les autres usagers de l'hôtel où je ne suis qu'un serviteur stylé. La mère de Pablo qui couche dans l'hôtel parce qu'elle en est la propriétaire, la mère de Pablo n'en sait rien. Elle ne sait pas que j'ai du style. Elle pense à moi en termes hôteliers. Je n'ai aucune importance sexuelle. Je pourrais être son confident si je n'étais pas si jeune. J'ai le même âge que son fils. Mais lui et moi, on est comme le jour et la nuit. La servante au grand coeur qui danse pour lui n'a pas fini de s'étonner de mon corps de jeune fille étrangement sexué. Mais qu'est-ce que je viens faire dans sa vie?

 

Pablo est parti quand l'écrivain américain se réveille. Je ne sais toujours pas s'il se réveille ou s'il a fini de réfléchir. Il bande un peu et il écarte les cuisses. Il a soif. Il presse un citron entrouvert dans sa bouche, frissonne et secoue la tête comme un cheval. Il ne boit jamais sous le soleil et les jus de citron lui donnent les dents blanches comme le papier sur lequel il écrit le soir avant de se coucher. Je ne peux pas lire ce qu'il écrit. D'abord, il s'est assuré que je ne savais rien de l'anglais et puis il ne m'a pas interdit de jeter un coup d'oeil sur son écriture. C'est une écriture à l'encre noire, un peu penchée, avec des désordres soudains qui sont la marque d'une tranquillité qui se surveille. Faut-il lire ce qu'il écrit ? Faut-il en comprendre ce que ça dit ? Pas la peine d'en parler. Il secoue la tête en riant et il me déshabille. Il me couvre de baisers qui sont en fait la tentative de s'approprier de ma chair. Il peut oublier jusqu'à mon nom et après il boit du vin jusqu'à ce que le sommeil lui arrive. J'ai sacrément envie de l'enculer. Je ne le lui demande pas. Mais ce n'est pas l'envie qui me manque et je me mets à rêver que je suis un homme. Jusqu'à ce que la mère de Pablo se mette à délirer. Elle parle de son fils en termes sexuels. Pas exactement de son corps ni de ce qu'il lui inspire. C'est l'idée de l'union qui la fait délirer. Elle parle de nous deux avec une voix sexuelle. Elle est peut-être debout à la fenêtre, jetant ses cris de folle dans la nuit qu'elle va finir par troubler si elle continue. Et elle ne s'arrête pas et John Vicarenix frotte sa queue entre mes fesses et je me mets à rêver de Pablo.

 

En fait, Pablo et moi c'était encore possible il y a peu de temps. Il est plus jeune que moi au fond et je lui ai souvent dit ce qu'il fallait faire. Avec la servante au grand coeur, il n'a jamais su ce qu'il fallait faire. Elle ressemble trop à sa mère qui a été soupçonnée, à la mort de son père, de n'être qu'une sale empoisonneuse. Tout le monde a oublié ce mauvais souvenir qui revient encore de temps en temps troubler la paix du village. Particulièrement quand la police fait savoir à la mère de Pablo que sa servante est en prison encore pour quelques jours pour cause d'outrage à la pudeur. Le policier ne sait jamais exactement de quoi il retourne. C'est le juge qui donne des ordres. La servante a été rencontrée nue, avec un mouchoir de soie dans l'anus et un vibromasseur entre les cuisses, dans une rue du village déserte à cette heure de la nuit. On croit rêver. Je me promène nu dans la même rue tous les soirs avant de me coucher et je ne l'ai jamais rencontrée. Je la rencontrerai peut-être un jour.

 

John rit en entendant cela. Il étend ses lourdes jambes et il faut que je m'assoie entre ses cuisses, le dos contre sa poitrine de géant qui suffoque sous la chaleur. Le soleil en effet traverse l'ombre. Pas d'air qui bouge, ni l'espoir d'une goutte échappée au clapotis d'une fontaine. Sa bouche au goût de citron se referme sur moi. Je sens bien qu'il parlera de moi dans le bouquin qu'il écrira loin de moi cet hiver. Mais est-ce que c'est important si ça n'arrive pas ?  Sa sueur me traverse maintenant. On dirait qu'il est en train d'aimer une femme. Il caresse mes seins sous la chemise. Je ne suis qu'une servante quand il parle d'amour.

 

En haut de la pente, Pablo est debout sur un rocher en plein soleil. La chair d'une figue dégouline sur sa poitrine. Je ne sais pas s'il rit ou s'il n'en croit pas ses yeux. Il en parlera à sa mère qui me fichera dehors et qui s'en prendra à l'Américain dans l'irrespect total des règles professionnelles. Je me fiche de ce que pense Pablo. Je me fiche de ce qu'il dira. Qu'il le dise à sa mère si ça lui chante ! Mais il ne dira rien. Il me regardera avec ce regard noir et or qui fait vibrer toutes les femmes. Il me regardera comme il regarde toutes les femmes. On dirait qu'il les veut toutes sans se soucier de se faire aimer. Justement, avec lui il n'y a pas de danger de se faire aimer. On n'a pas besoin de l'aimer non plus. Pablo n'a pas droit à l'amour. L'amour c'est autre chose. Il faudrait que mon Américain se rende fou de moi. Il m'emporterait avec lui dans son Amérique natale. Je le suivrai partout où il ira. J'apprendrai à parler cette langue qui pour l'instant m'interdit la lecture de ce qu'il écrit. C'est toujours après qu'il a beaucoup écrit qu'il m'aime comme on aime une femme. Ou après avoir longuement pensé en faisant croire que c'est le sommeil qui l'occupait tout entier, allongé sous l'olivier, la tête sur une racine émergeant de la terre brisée par le soleil. Et Pablo essaie de deviner si cette chose qui entre dans la bouche de l'Américain, c'est mon sexe ou quoi ?

 

Le soir l'Américain mange seul à une table un peu à l'écart au bord de la terrasse. Il ne s'intéresse pas aux autres touristes. Il ne leur a jamais adressé la parole. Ce sont des Allemands ou des Français et ils ne lisent pas de la littérature. Ils ne le connaissent donc pas. Sinon, ils l'auraient invité à leur table. Je le sers avec gourmandise. Mes bras nus frôlent ses tempes et il frémit à chaque fois. Il mange presque goulûment. Il mange tout. Il boit beaucoup. Sa peau d'ordinaire jaune est écarlate à l'endroit des deux joues. Il a de belles dents dont le citron améliore la blancheur chaque après-midi. Maintenant, il boit du vin, il en boit tellement que ça se voit et il va devoir attendre un bon moment avant de pouvoir se lever pour regagner sa chambre.

 

Après le service, après la dernière extinction de la dernière ampoule, je traverserai le couloir, nu dans une chemise légère qui étourdira encore la servante au grand coeur. La pauvre, elle est désespérée, entre mon sexe qui a l'air d'un brin d'herbe et les velours noirs qui passent dans les yeux de Pablo. La pauvre je l'aime et je la servirai si c'est ce qui doit arriver. Je servirai Pablo qui donne des signes d'intérêt et qui s'approche toujours de moi quand il me parle et il a l'air d'aimer beaucoup mon odeur de fillette. Mais je servirai aussi sa mère si c'est ce qu'elle veut. Elle, je la servirai en homme fort, je la servirai avec cette brutalité contenue qui plaît tant aux femmes. Mais Pablo, je le servirai comme une femme à peine femme si c'est un homme qui s'entend à la posséder tout entière.

 

C'est le ventre plein du sexe de John que je dis tout ça. Son sexe me remplit toujours plus. C'est la même heure, donc c'est le moment. Je n'arrive pas à me souvenir combien de jours ont passé depuis que je l'ai servi une première fois, me faisant aimer comme il a voulu. Par contre, chaque jour depuis a été le même, et la nuit n'a jamais manqué de ressembler aux autres nuits. L'emploi du temps de John Vicarenix, c'est la répétition de la même journée avec les mêmes changements qui ne le surprennent jamais. Ce sera comme ça jusqu'à la fin de l'été. Après, on verra, dit-il. On verra quoi ? On verra l'immense voiture descendre la route vers la mer, soulevant la poussière et mon pauvre corps rouler comme une pierre dans la pente pour le rejoindre ou pour le quitter à jamais. John Vicarenix passe son énorme main qui a toujours l'air gantée, sur son visage couvert de sueur. Il n'ose pas me regarder et moi je suis dans son épaule, reposant la même question à laquelle il prétend répondre par une question dont il est l'unique sujet. Et moi?

 

Moi et mon corps de femme, mon sexe d'homme et moi. Ici l'univers est petit. Ici le sexe n'est pas une question d'univers. On prend plaisir tant que c'est possible et on se reproduit si ce n'est pas interdit. Un jour le policier m'arrêtera à mon tour. Il me surprendra nu dans la rue où il attendra la servante au grand coeur pour cent fois la baiser et une fois la livrer à la justice qui fait mine de ne pas s'étonner de tant de régularité. Je descendrai la rue, m'écorchant le dos et les fesses dans les murs et il m'attendra dans l'ombre, et il ne s'étonnera pas de la métamorphose. Il me dira qu'il le savait, qu'il ne doutait plus que ça arrive un jour; il savait que je deviendrais un homme et il se mettra à lécher ma longue bite avec une gourmandise que personne ne lui connaît. Cette fois, c'est dans son lit que je purgerai ma peine. La justice n'en saura rien. Elle demandera si je suis toujours de ce monde. On lui répondra que ça ne la regarde pas. Voilà ce qui arrivera si l'écrivain américain  ne pense plus à moi au moment de quitter ce désert coupé de maisons blanches et de patios humides jusqu'à l'ombre.

 

Mais ce ne sont que des arguments. J'ai beau parler il ne m'écoute pas. J'ai beau pleurer, il ne pense déjà plus à l'amour que je donne. Il a tout pris dans ma chair, il a épuisé mon pauvre esprit qui ne se doute pas de sa fragilité. Il ferme les yeux exactement comme il l'a fait sous l'olivier cette après-midi et il veut me faire croire que c'est le sommeil qui s'occupe de lui maintenant. Je ne sais pas si c'est le soleil ou autre chose. Peu importe que ça soit sa pensée si je dois être seul et en mourir. Tout ce que je peux faire maintenant c'est attendre que la vieille se réveille et se mette à délirer à propos de sa sexualité.

 

Tu me demandes ce que je vais écrire tout au long du prochain hiver, pense John Vicarenix dans l'attente de ce moment. Il n'y a pas d'autre écriture sans doute. Je ne vois rien à l'horizon de l'écriture. Rien qui force le sens à donner à la vie. Toi, ta vie est mesurée par les amours qui la ponctuent. La mienne pourrait l'être par les oeuvres qui la jalonnent avec plus ou moins de bonheur. Toi tu pleures tu ris tu fais l'amour ou tu ne le fais pas. Chaque moment de ta vie a le nom d'un homme ou peut-être même d'une femme. Je n'ai pas cette chance. Mes livres conservent bien la trace ici ou là de ce que l'amour a bien voulu. Il a voulu ce qu'il a voulu. Un point c'est tout. Mais il n'est pas question de le suivre sur le chemin de la littérature où je ne le rencontre jamais. Toi tu as de la chance. Si tu souffres, c'est l'amour. Si tu aimes, c'est l'amour. On peut te suivre jusqu'à la mort de cette manière. Tu mourras de chagrin ou suite à un excès de plaisir. Qu'en sais-tu ? Tu ne sais rien. Tandis que moi je peux savoir. Si je me retourne pour jeter un coup d'oeil sur la seule écriture possible, tout m'apparaît avec la plus grande netteté et chaque fois je suis seul. Seul d'abord à me battre avec la seule écriture possible, lui substituant je ne sais quelle poésie amère qui ne l'a jamais égalée, y revenant, mais sans aller au bout des choses, y trempant un peu les doigts comme dans une encre, mais pour ne rien écrire, à peine quelques taches sur n'importe quel papier finalement jeté au feu. La seule écriture possible, c'était ma vie, et elle n'a pas voulu ni de la poésie ni des morceaux choisis que j'opposais à ma honte de n'être qu'elle-même. Puis est venu le temps des personnages, des allégories, des histoires qui imitaient la seule écriture, il n'y en avait pas d'autre et ce n'était pas facile d'en imiter la profondeur. Et ni les romans ni les personnages ni les lieux évoqués n'ont pu en empêcher l'insoutenable réminiscence. À la fin, j'ai réinventé la farce pour balayer la littérature. Parce que tout ce que je venais de tenter pour imiter l'écriture autobiographique n'était au fond que la seule farce que la vie opposait à mon impuissance à être moi-même. Voilà comment se sont passés les premiers moments de ma vie littéraire. Poésie, roman, farce, et quoique je fisse à cette époque-là, je prenais toujours le même chemin poésie — roman — farce, et je ne me serais jamais sorti de cet enfer si la farce n'avait pas fini par l'amputer, mettant fin à toute tentative d'imiter la seule écriture possible qui ne pouvait consister que dans une approche claire de mon autobiographie. Mais je n'ai pas su écrire de cette manière et j'ai tout envoyé en l'air avec ma première interprétation : celle d'un bouffon. Voilà ce que j'aurais dû devenir : un bouffon. Et puis le temps a passé, la vie a continué comme elle continue pour tous. Il y avait un problème dans ma vie. Un problème qui se voyait sur mon visage et on ne pouvait pas manquer de le rencontrer dans mon regard. C'était le coeur de mon écriture. Je suis retourné à un autre style de bouffonnerie. Je secouais mes clochettes pour m'en assurer. Mais ce n'était pas un jeu. En tout cas, je ne pouvais pas jouer. La seule écriture poussait sur moi comme un bouton qui finissait toujours par s'ouvrir et il fallait que je crie pour exprimer ma douleur. Je devenais fou. Cela se voyait. La bouffonnerie qui me guérissait d'ordinaire ne pouvait plus rien tant ma douleur était profonde, et cette profondeur me renvoyait les pires hallucinations. C'était la drogue, l'alcool, une infirmité mentale peut-être comme une cicatrice dans la matière de mon intelligence. Peu importe ce que c'était. Je n'étais plus simple. Et je ne me comprenais plus. Tout m'indiquait le lieu de ma souffrance. Je n'aimais pas les femmes normalement. Certaines me faisaient délirer. Je voulais boire leur lait. J'étais fou de le vouloir, et de la bouffonnerie que j'ai d'abord jouée parce que ça avait toujours marché de cette manière, c'est de cette bouffonnerie que la pire des angoisses s'est nourrie, et je n'ai rien vu, rien ne transpirait d'elle dans mon écriture. Je faisais le clown et je m'en portais bien. Je voulais boire leur lait et il ne m'arrivait rien. Jusqu'à ce que ça arrive. Mon écriture, celle que j'avais adoptée en remplacement de la seule possible, mon écriture s'est mise à suer, et les pires hallucinations ont remplacé les bouffonneries ordinaires. Du bouffon lointain que j'avais su être, je ne connaissais que la surface et dessous ma seule écriture bouillonnait toujours. Maintenant elle déchirait cette surface et je croyais devenir fou. L'hallucination n'était qu'un moyen de remplacer la bouffonnerie pour ne rien écrire de cette vie qui respirait encore et qui me soufflait son haleine brûlante au visage. Telle est ma deuxième expérience littéraire. Un voyage au bout de l'enfer. Je rentrais du théâtre où je m'étais amusé à amuser les autres et j'ai rencontré la bête immonde qui de longues années durant allait constituer ma principale occupation littéraire. Et puis le calme est revenu. J'ai relu les bouffonneries, j'ai relu la poésie et les romans qu'elle voulait ridiculiser, j'ai relu les hallucinations, j'ai changé de femme, j'en ai oublié certaines, j'ai rejoué les bouffonneries et même les hallucinations. Je maîtrisais parfaitement mon sujet. Je pouvais inventer un autre délire. J'ai mis au point celui-ci. J'ai construit l'arbre généalogique qui ne peut pas mentir à ma propre existence. Je contrôle le délire. Je rencontre quelquefois ma seule écriture. Je la salue au passage. Qu'est-ce que je peux faire d'autre pour qu'elle continue d'exister ? Je peux écrire encore et encore. Et chaque année revenir à Polopos ou ailleurs et vivre du même amour qui me rencontre sans que j'y mette vraiment du mien. C'est toi. Aucun autre. Le soleil me remet les idées en place. Je souffre avec les oliviers. C'est une douleur de bonne nature. Ma seule écriture remonte à la surface. Il n'y a plus de décors de remplacement, plus de techniques compliquées pour résumer les choses à l'intelligence qui s'ouvre toujours, plus de personnages dont le mensonge est d'abord d'exister plus que leur modèle, plus de cette écriture alambiquée... enfin je continue de rêver. Pour l'instant l'essentiel c'est d'être près de toi. J'écrirai cet hiver, en pensant à toi. Je n'écrirai peut-être rien sur toi. Peut-être ne comprendras-tu rien. Ni de la farce que j'ai voulu jouer à la littérature pour ne pas m'avouer vaincu. Ni de l'hallucination où j'ai bien failli m'abîmer une bonne fois pour toutes, toujours à cause de l'aveu que je voulais masquer. Ni de cet arbre dont j'explore les branches pour mieux installer ma propre histoire, ou plus exactement ma seule écriture. Toi tu ne sais rien de l'écriture. Tu ne sais pas où elle peut conduire. Tu ne sais rien de ce qu'il faut payer pour savoir extraire les mots sans se tromper, enfin pas trop souvent. Est-ce à toi que je vais adresser ma prochaine écriture ? Sentiras-tu à quel point elle est proche de la seule possible ? Est-ce à travers cette envie d'amour que je vais te convaincre de me lire ? Ton corps nu maintenant que la fraîcheur veut bien rassembler toute la nuit dans nos têtes pensantes. Ton corps à peine battu par ma soif de douleur. Ton corps qui s'écoule comme de l'eau entre moi-même et ce que je vais écrire cet hiver, ayant sans doute projeté un autre Polopos, un Polopos avec un autre qui te ressemble. Il me faudra sans doute beaucoup errer dans ces montagnes et le soleil me rendra fou. Je boirai toutes les bières dans tous les bars où j'aurai quelque chance de rencontrer ce qui ne peut pas cesser de te ressembler. Tes bras sur ma nuque, tes deux bras en travers de mon cou, et l'ombre d'une terrasse pleine de soleil sur une autre terrasse absorbée par l'ombre qu'elle ne retient pas, et tes bras de fausse femme, tes bras d'imitation parfaite de la femme, coupant ma peau sur mon dos, parallèle ou se croisant, à Polopos où je suis venu pour aimer comme un homme. Ou bien ce sera encore toi. Auquel cas je saurai tout l'hiver ce que je sais de Polopos et tu ne m'en voudras pas de m'être éloigné de toi pour écrire ce qui me rapproche de moi-même et qui par conséquent m'éloigne des autres et de toi en particulier. Peut-être que l'année prochaine je n'aurai pas à te chercher. Ce sera autant de temps de gagné. Tu ne peux pas savoir ce que je perds comme temps à te chercher, et comme il reste peu de temps pour t'aimer. Tu ne parles pas beaucoup. Tu chantes plus souvent. Tu as une belle voix de femme. Tu chantes des chansons de femme. La servante est jalouse de toi. À cause de tes cuisses qui sont plus belles que les siennes. C'est une sacrée montreuse de cuisses. Qui peut lui résister ? Pablo que tu aimes plus que moi ? Ce serait de la folie si je te laissais faire. Je reviendrai à Polopos. Cet hiver je serai tout près de ma seule écriture, aussi près que je n'ai jamais été, et chaque hiver je m'en rapprocherai un peu plus et les yeux de Pablo n'auront plus le même attrait pour toi. J'écrirai tout l'hiver, et au printemps je me donnerai à lire, et l'été je reviendrai pour que tu couches dans mon lit. Entre nous il n'est pas question de faire un enfant. Il n'est question que de ce plaisir qui nous éloigne des autres. Il n'est question que de se mettre d'accord sur la fréquence de nos jouissances. Tu veux toujours plus que moi. Dans ce domaine, tu peux plus que moi. Tu pourras toujours plus. Rien ne changera ce déséquilibre qui est la parole de notre plaisir. Rien ne changera la supériorité de ta beauté sur tous les autres y compris la mienne. Et je serai jaloux autant que la vie sera dans ton coeur. Si je reviens à Polopos. Et si c'est pour t'aimer. Tout dépendra de ce que j'aurai écrit. Tout dépendra de la proximité acquise par rapport à ma seule écriture. Sinon je t'en voudrai. Je ne me souviendrai plus de toi. Je te remplacerai. Je trouverai la terrasse et l'ombre de la terrasse. Je m'y installerai et je recommencerai autant de fois que ce sera nécessaire. Je te trouverai. À Polopos ou ailleurs, en tout cas dans ces montagnes où mes ancêtres n'ont jamais pensé à moi, où ils n'ont rien perçu de ma présence future. Aucune autre écriture n'est possible. Il n'y a pas d'autre écriture. Après l'interprétation du bouffon et celle de l'halluciné, c'est dans la peau de l'écrivain que je rentre, l'écrivain à l'héritage compliqué, l'écrivain sous l'arbre des voyageurs de son espace littéraire. Pas d'un coup secouant toutes les branches, mais avec la sève remontant de la terre vers le ciel que les feuilles ont déjà peuplé à la manière d'un livre. C'est ma langue qui se change, ma langue contre celle des autres qui n'entendent que la leur si rien ne change. Je rentre dans ma confession solitaire avec des mots qui n'appartiennent déjà plus à tout le monde. Il y a une seule explication valable. Je suis capable de la donner. La voici. Il n'y a pas d'autre écriture si je suis un écrivain et pas simplement un amuseur public. D'ailleurs, je n'amuse personne. Pas même toi. Je t'amuserais si tu comprenais au moins où je veux en venir. L'écriture n'est que le moyen de ne pas se cacher la vérité. Les bouffonneries, c'est pour les autres, c'est pour tromper leur vigilance et en extraire le pain quotidien. L'hallucination, c'est trop. C'est s'enlever le pain de la bouche. C'est crever avant d'avoir vécu toutes les raisons de crever. Maintenant je construis ce qui aurait pu être définitivement détruit par manque de mémoire. Si j'écris à ce niveau de mon écriture, cette mémoire ce sera vraiment autre chose que de la mémoire. Ce sera lisible et ça fera chier tout le monde et tout le monde sera d'accord pour dire que j'ai atteint mon écriture et personne ne saura rien du plaisir que j'en aurai tiré et il faudra que je me rapproche encore de mon écriture miroitante pour en percevoir de nouveaux reflets qui seront le monde de demain. Il n'y a rien là-dedans que tu puisses comprendre. Tu as fermé les yeux et je fais semblant de dormir. Cette après-midi sous les oliviers je n'ai pas dormi non plus. J'ai pensé à ce que j'allais écrire pour être plus parfaitement moi. Je sais que je dois écrire beaucoup, mais c'est surtout pour devoir beaucoup aux mots qui sont la source de l'amour que je peux donner, que je peux te donner si c'est toi dans mon interprétation de l'écrivain qui trouve sans vraiment chercher. Ce n'est qu'un mot emprunté à la peinture. J'en emprunte d'autres à la musique, et même à la littérature. Je suis capable d'être le parfait miroir de mon héritage. Je peux tout rendre à la lumière. Et sans citer personne. Pas même toi. Je peux me passer de parler de toi. Je peux ne pas revenir à Polopos dans cet hôtel pourri où les cucarachas font plus de bruit que la friture dans les poëles. J'ai pensé à tout cela sous les oliviers où j'ai fait semblant de dormir pour que tu ne m'empêches pas de penser. Le sexe m'empêche de penser. Il faut que cela m'arrive uniquement lorsque j'ai cessé de penser à mon écriture. Mais chaque fois que mon écriture est l'objet de ma pensée, alors je ferme les yeux et tu restes seul avec ton sexe et je peux même cesser de penser à toi. Il me semble que tu as fermé les yeux. Je pourrais te le demander. Tu reviendrais dans le champ de ma pensée et peut-être même que tu l'occuperais tout entière pour que je jouisse dans tes entrailles.

 

C'est peut-être ce que tu voudrais, pense l'écrivain américain John Vicarenix et moi je ne pense à rien. Je ne peux pas penser à autre chose qu'à ce qui va m'arriver. Si je pouvais penser à autre chose, mais ce n'est pas le cas. Je pense à la fin de l'été. Il faudra que je redescende chez moi, au bord de la mer. Je redeviendrai peintre et maçon et plombier et jardinier et chauffeur et qu'est-ce que je sais moi encore ! Je redeviendrai tout ce qu'on voudra que je devienne. Je cesserai de maquiller la bordure de mes yeux et je porterai des vêtements moins souples. S'il venait à me rencontrer dans le courant de l'hiver, il ne me reconnaîtrait même pas. Il ne verrait même pas que je continuerais d'exister avec le même amour en croix sur mon coeur et il me croiserait avec cette belle indifférence qu'il sait si bien jouer quand il fait semblant de s'intéresser aux femmes. Il s'intéressera à la servante au grand coeur qui s'occupe des fleurs dans mon quartier l'hiver. Il la reluquera comme on fait avec une jument et elle cherchera à se donner à lui avec cette sauvagerie qui aurait dû être la mienne. Mais il ne vient pas par ici l'hiver. L'hiver il écrit. Il écrit des livres proches de lui-même. Il s'en est tellement éloigné pendant l'été.

 

Alors Pablo revient sous les oliviers et il salue l'écrivain américain d'un coup de menton et John Vicarenix lui répond par une parole qu'il aurait pu adresser à n'importe qui en une autre occasion. Pablo se tient debout devant moi et je sens qu'il va me parler, tournant le dos à l'Américain qui fait semblant de ne pas s'intéresser à notre petit jeu. Pablo mâchouille un reste de figue qui lui colle aux dents et dont quelques pépins éclatent dans sa bouche avec un petit bruit d'insecte écrasé. Je lui demande ce qu'il veut parce que c'est le fils de la patronne et que je me méfie de sa jalousie. Il n'aime pas l'Américain parce que c'est un Américain et parce que c'est un écrivain et surtout parce que c'est un pédé.

 

Une fois l'Américain lui a fait un compliment à propos de ses yeux et il a eu la sensation soudaine de n'être qu'une femme à la portée d'un homme qui tendait la main pour la cueillir. Il n'a pas aimé cette sensation. C'est pourtant la sensation que j'ai quand il s'approche de moi comme ça avec l'air de vouloir me demander quelque chose. Mais il ne demande rien. Il dit quelque chose sans importance et l'Américain hausse les épaules. Je ris un peu bêtement. Pablo rit aussi. Il n'avait pas besoin de parler. Il a envie de se faire aimer. Il est comme tout le monde. Au lieu de le demander simplement, non, il tourne, il vire, il fait l'oiseau au-dessus des oliviers, il regarde en coin l'Américain qui fait celui qu'un sanglier a effrayé au détour d'un chemin et maintenant le voilà demandant à être aimé et assurant qu'il est capable d'aimer et que même ça lui est arrivé plusieurs fois. L'Américain émet un petit sifflement à ce plusieurs fois. Pablo rougit. Il va se fâcher. Mais je sais ce qu'il faut faire dans ces cas-là. Et il a laissé mes deux bras se lover autour de son cou. Il ferme les yeux et il dit qu'il s'est peut-être trompé. Peut-être. Tout le monde se trompe. Même l'Américain John Vicarenix qui ne reviendra pas l'été prochain si le bouquin auquel il pense maintenant ne vaut pas un clou. Voilà ce qui arrivera. Voilà ce qui est déjà peut-être arrivé. C'est toute l'écriture possible. Il n'y en a pas d'autre.

[…]

 

Voir Pablo nu* et l'écrivain américain rêveur du paysage qui est un trou percé dans l'ombre de la chambre, quand la chaleur touche les murs et s'y arrête, donnant de l'importance au silence qui cette fois est propice au repos.

 

Le voir nu, avec les mots que l'écrivain américain retrouve dans sa mémoire amoureuse de la moindre poésie, pourvu qu'elle musicalise la sensation même superflue et qu'elle revienne au présent au bon moment, au moment où il est prêt à recevoir ses gouttes de rosée et ses larmes de vin.

 

Il faut se taire et le voir nu, beau et noir dans le drap blanc qu'il a jeté sur un fauteuil qui craque, pudique malgré la queue dressée, cachant ses pieds sous le tapis et laissant ses mains à la recherche du vide.

 

Se taire en pensant que tout ceci n'est qu'un rêve comme le trou dans la chair de l'été que la fenêtre imite et que l'écrivain américain approche doucement pour y chercher les mots qui lui manquent.

 

Avoir une raison de se taire pour ne pas tuer le silence, pour ne pas blesser la chair au repos, ne rien déchirer à la surface du bonheur.

 

Se rappeler qu'on a déjà vécu cela, même l'hiver dans ce pays où l'été ne meurt pas, ne se retrouve pas, ne se reconstruit pas, immobilité nécessaire à la lente désertification où l'eau n'est plus rien pour le coeur.

 

Continuer de vivre, doucement calciné, entendre l'effritement inévitable, ne pas regarder plus loin que soi de peur d'assister à la mort de quelqu'un, de n'importe qui, même de l'inconnu de passage, ce que l'hôtel rend possible, parce que c'est un hôtel et que c'est dans la nature d'un hôtel d'ouvrir les portes à la mort au hasard.

 

Pablo nu offrant un pied, exactement comme une femme offre le sien, caressant un Américain forcément bourré d'alcool et de bonnes intentions, un Américain long et jaune qui décompose une fois de plus ce que la vie reconstruit chaque fois sur les ruines de sa santé.

 

Et fermer les yeux pour ne pas entrer dans cette chambre où l'énergie s'inverse, dangereuse et pathétique, fermer les yeux pour n'être qu'avec soi, trouble, moite, un peu usé, incapable de s'aboucher avec la pensée, avec n'importe quelle pensée au moins un peu systématique, réconfortant de la même manière qu'un verre d'eau fraîche au bon moment, ni trop tôt ni trop tard, calcul savant sans doute, impossible donc, à cause d'une connaissance des choses et des êtres qui fout le camp en direction de la banalité et du déjà vu.

 

Ne plus être dans cette chambre, ne plus être avec le corps nu de Pablo qui se donne chaque fois qu'on le lui demande, ne plus être le corps de femme d'un écrivain qui ne trompe personne de cette manière.

 

Mais ne pas être ailleurs, ne pas accepter la nécessité du voyage simplement parce qu'on a fermé les yeux, le cul encore moite et la bite palpitante, revivant l'impossible jamais atteint, en revivant l'échec de l'amour en matière de volonté de vivre, l'amour-verre d'eau fraîche au bon moment, bouche d'ombre.

 

John cherche une femme et il touche à des hommes. Pablo voudrait être une femme quand ça l'arrange. Et je ne suis la femme de personne, à force d'être l'homme de tout le monde. Pablo sourit amèrement quand je dis cela. L'Américain hausse les épaules et ne croit pas un mot de ce que le soleil et l'air ont rendu possible. Il ne croit rien, dit-il, de ce qui n'est pas à portée de sa main. Sinon il n'agit qu'en simple spectateur, sans penser forcément à tout, parce que ce n'est pas nécessaire de tout comprendre quand on n'est que le spectateur des autres. Pablo dit qu'il ne comprend pas et l'Américain lui répond que ça n'a pas d'importance, ce qui vexe Pablo, mais il n'y a pas de quoi être vexé parce qu'on ne comprend pas ce qui n'est pas à soi. L'important, c'est de comprendre ce qui nous arrive, et cette fois Pablo passe de la vexation au désespoir, disant qu'il ne sait pas justement ce qui lui arrive. L'Américain a envie de rire, sans doute parce que j'ai accaparé la conversation comme à mon habitude.

 

Il rit de bon coeur et me demande encore si je suis toujours d'accord pour les photos. Il est fasciné par ma bite incroyablement virile et par le contraste tristement féminin que lui oppose désespérément mon corps. C'est la photo qu'il veut composer, c'est dans ce sens qu'il veut la composer et je ne suis pas sûr de m'y retrouver. Mais ce qu'il importe de retrouver, ce n'est pas moi. Ce n'est pas mon souvenir non plus. C'est simplement une bonne idée qui a l'air de vouloir coïncider avec une réalité dont je ne suis que l'apparence ou le moment crucial.

 

On fera la photo. On en fera d'autres moins profondes, pour l'usage de Pablo qui prétend aimer les femmes plus que les hommes. Est-ce qu'on le lui reproche ? On dirait qu'il fait sa toilette, une toilette d'oiseau dans un ridicule et larmoyant bassin d'albâtre, petit oiseau démesurément présent dans sa tête, bassin d'eau claire qui lave bien, au bout d'une de ces allées où la frivolité est une fête pour l'esprit. Est-ce qu'on lui reproche d'être un homme ? Est-ce que je suis la seule femme quand je bande ?

 

Oiseau en matière de cervelle, ils sont loin ces pays où le corps se rafraîchit simplement en entrant dans une forêt. Ici, tout brûle du même feu. Le même feu existe pour tout le monde, à ras de terre où l'ombre est une illusion d'optique. Ras de terre en mottes dures, ras de terre crevassé au passage de l'eau qui ne s'arrête pas, ras de terre incompréhensible, sans chemins, sans repères, feu immobile où la pierre est le seul aliment possible. Sous les oliviers ou dans la chambre de marbre et de chaux, je t'aime et ça me suffit. Parce que cette terre est un chant qui couvre le son de ta voix, dans une langue qui n'est pas la tienne, une langue simplement pour comprendre, et non pas pour imiter le modèle classique, non pas pour rejoindre l'imposture du droit et de la politique, ni pour se remarier avec ce qu'on a quitté, il faut continuer de l'espérer, une bonne fois pour toutes.

 

Pablo, tu es la nudité d'un homme que rien ne change, malgré ma nudité de fausse femme, et malgré tout l'amour qui est en train de naître dans le coeur de l'écrivain américain, à mon détriment, au détriment de ma douceur imitatrice des charmes de la femme pour peu qu'on ne sache rien d'elle, et je t'envoie les couteaux de ma jalousie en pleine poitrine, je te regarde comme on regarde l'objet qu'on va faire disparaître du monde, je t'éparpille dans mon angoisse de femme trompée.

 

Et de te voir nu, beau et noir comme je l'ai dit, de te voir plus homme que l'homme qui est en train de commencer à t'aimer, de te voir prendre la place qui était celle d'une femme dont j'étais la parfaite imitation, Pablo cela m'arrache au sentiment que j'ai de la terre, respect et crainte à la fois. Je veux te voir crever dans les pluies de fer de la jalousie qui m'annonce. Je ne suis qu'un personnage, Pablo, mais ni le tien, ni le sien, ni celui de personne. Je vis ma densité à travers l'écriture jalouse de mon corps (une perfection) à la recherche du peu d'amour qu'on peut attendre des autres. Il fallait que tu fasses l'oiseau qui veut picorer aussi. Il fallait que tu sois cet oiseau. Et tu te poses sur mon peu d'amour. Tu te couches dans le nid de mon peu de confort. Tu arrives et tu soignes ton apparence pour me faire tomber dans le miroir liquide de la solitude où je dois me reconnaître malgré le besoin d'amour qui me fait vivre, malgré tout ce que je suis capable de donner de féminité et de virilité à la fois, corps long et doux de la femme que je suis, sexe arraché à l'idée de sexe pour être l'homme que l'on veut que je sois aussi, dans ce même temps qui l'attire et l'angoisse.

 

Toi tu es nu par définition, clair comme l'eau qui coule dans tes veines d'homme éternel, et noir comme l'ombre que tu portes sur les déserts qu'on ne veut pas voir parce qu'ils sont la négation de l'amour.

 

Tu es nu avec la netteté qui convient à la clarté, je suis le théâtre d'un déguisement qui n'a pas de correspondance dans ce monde en trompe-l'oeil. Tu es la fresque brillante comme un ongle, je suis un dessin dans le sable, une griffure dans l'écorce, une surface éphémère jamais recommencée, un moment de distraction ou d'absence. J'ai le charme d'une curiosité esthétique, tu complètes l'amour avec brio. Mais on ne va pas en rester là. On ne va pas se regarder en chien de faïence, ni à cause de l'ombre, ni à cause du silence. On ne peut pas continuer d'être ce qui nous sépare.

 

Qu'est-ce que tu peux opposer à ma jalousie ? Qu'elle est la conséquence de la blessure que je t'inflige ? Si encore tu m'aimais. Si tu n'étais pas ailleurs quand je te parle d'amour et d'eau fraîche. Si tu savais au moins mériter la tendresse qui soulagerait ma pensée. Mais non, tu aimes trop l'amour qu'il te donne. Tu es trop seul pour le boire. Il n'y a plus personne pour t'empêcher de le boire. Pas même une femme.

 

Enfin, je crois. Tu voyages déjà. Tu es à New York, ou tu regardes un des Grands Lacs en pensant à l'Espagne torride, tu penses à un chant triste et éternel en te retournant au passage d'un nègre atteint par le sida, tu traverses des places où l'on s'excuse de t'avoir bousculé, tu manges et tu bois comme tu l'as toujours fait, mangeant et buvant sans cesser de regarder les autres, les pénétrant de ton incroyable sens de la conservation hérité des pratiques sexuelles qui ont sauvé, un peu, le monde calciné d'où tu sors nu et avide de l'ombre. Je ne peux pas accepter cette nudité. Je ne peux pas me contenter de l'ombre qui te donne sommeil. Je ne veux pas fermer les yeux en pensant à autre chose. Tu m'as arraché ce voyage en Amérique. Tu m'as enchaîné aux murs de l'hôtel accroché dans la pente. Tu m'as volé ce peu d'amour qui m'était nécessaire, qui pouvait me suffire, qui serait revenu, un peu comme reviennent les oiseaux, malgré l'absence de saisons, du moins sur cette terre. Mais je n'ai sans doute pas la force de te détruire pour t'empêcher de consommer ce que tu m'as volé.

 

Ou alors je me dis que ça ne changerait rien pour moi de toute façon et je rejoins la chaleur sur la terrasse, la chaleur amortie heureusement, sous la treille et les roseaux, regardant une femme, non pour me satisfaire de sa présence, ni de ses formes, ni de son sourire, ni de son goût étrange pour les cartes postales et le vin de Málaga, mais dans l'attente de ses désirs, qui sont des ordres puisqu'au fond je ne suis qu'un garçon de courses. Elle sirote son vin du bout des lèvres, arrachant des noyaux aux olives entre le pouce et l'index où le noyau se retrouve nu et sans saveur. Elle est belle comme peut l'être une femme, mais elle a des transparences trompeuses, des mèches qu'on ne voit pas, des reflets qui se soustraient à la vigilance de l'ombre. Elle cache son jeu, je le vois bien. Je ne sais rien de ce jeu et je ne tiens pas à le savoir. Je ne fais aucun effort pour me l'imaginer. J'ai regardé ses jambes simplement pour en deviner l'écartement. Je me suis amusé dans ses cheveux, remplissant le verre qu'elle me tendait, me faisant signe de lui laisser la carafe et de lui apporter d'autres olives.

 

Pablo, cette femme t'a parlé et tu lui as souri. Chaque année, elle te parle et tu lui souris. Tu lui donnes peut-être ce qu'elle veut, ça n'a pas l'importance d'une trahison. C'est un jeu de l'été. C'est elle qui joue. Elle a le droit de jouer avec le corps qui la fait rêver. Elle a un corps fait pour jouer ce jeu. Je vais chercher d'autres olives dans la cuisine et cette fois je vois bien l'écartement, la féminité totale, corps entier avant et après, à coté de ce qui reste, de ce qui est le résultat de la différence, rien de plus.

 

Un coup d'oeil vers la fenêtre rectangle noir dans le mur blanc sur fond de ciel à peine moins blanc. Je sais que tu dors, ou que tu imites le sommeil qu'il a demandé, la dernière gorgée d'alcool en suspension dans son corps et son corps suspendu à la menace de la maladie. Il ne t'a pas parlé de sa maladie. Il est trop honnête pour ne pas le faire. Il parle toujours de sa maladie qui doit l'emporter avant la fin de l'année, ou l'année prochaine, peut-être plus tard, ou jamais. Ce n'est pas une maladie. C'est une question qu'il se pose à propos de la maladie. Mais c'est un ami de qualité. Il en parle. Il se la fait pardonner. Elle est dangereuse, mais il ne l'oublie pas. Il la surveille nuit et jour. Par quoi se manifeste-t-elle ? Je ne sais pas. Peut-être le blanc cassé de sa peau, l'oeil trop petit pour correspondre à son véritable regard, ses dents qu'il entretient avec un soin jaloux, le tremblement de ses mains quand il les éloigne trop de son coeur, sa difficulté à se lever quand il est assis depuis trop longtemps. Elle est présente à tous les moments, un peu extérieure, comme une goutte qui perle dans la blessure pas tout à fait refermée, ou comme un livre qu'on a oublié sur le rebord de la fenêtre et qui vous coûte un sacré essoufflement, remontant l'escalier à grandes enjambées après qu'il vous a soudainement manqué tandis que vous le descendiez.

 

Le livre est une meilleure image que la goutte de sang qui finit toujours par tomber, laissant une trace verticale qui est le chemin de la suivante autant que de la précédente. Le livre, est-ce qu'on finit par l'oublier ou pire, est-ce que quelqu'un se met à le lire à votre place, le transportant, le lisant, l'ouvrant, le refermant, l'oubliant, est-ce que c'est une meilleure image de la maladie devenue irréversible, la maladie qui t'empêche de regarder derrière toi parce qu’elle est devenue la seule pensée, la mémoire n'ayant plus qu'un goût de nostalgie, c'est-à-dire le goût de l'inutilité d'avoir vécu si peu de temps ? Il parlera avant de te toucher, avant que ta bouche entre dans la sienne, avant d'être mangé tu entendras la maladie organiser ses mots autour de la peur de mourir.

 

C'est quoi la peur de mourir, dans la tête d'un écrivain américain ou dans la tête des lointains montagnards que nous sommes ? Tout le monde a peur de mourir. Il faut être vieux pour accepter la mort ou avoir vécu d'un coup, ce qui arrive à quelques-uns. Mais la maladie est le meilleur moyen de créer la pire des peurs, jusqu'à ce qu'on en soit l'otage, et alors il n'y a plus rien à craindre, sinon la bêtise des hommes si l'on n'a pas de chance. Où en est-il dans le temps qui lui reste à vivre ? Pas encore l'otage dont il mesure l'absurdité et c'est sans doute cette capacité à se projeter dans ce sinistre rôle qui l'empêche d'y entrer avec soulagement et cette espèce de sérénité qui est celle de l'homme réduit aux dimensions de l'homme, écrasé d'univers. Il en est au moment de la plus grande douleur, il se mesure encore avec ce qui l'écrase, sans illusion sur la suite, mais incapable d'admettre ce qui occupe maintenant toute la réalité.

 

Je vois la femme aux cuisses écartées, fruit de mon imagination, conséquence de ma raison, et j'essaie de croire à cette douleur d'homme touché par la mort. Elle est en quête d'un peu d'aventure, pas trop d'aventure, juste ce qu'il faut pour entrer un peu dans l'ivresse qui est permise à tout le monde, un peu fuyante en avant parce qu'elle ne soutient pas la comparaison avec les mots, juste avant de me croire poète. J'écris des quatrains sur les serviettes en papier que les touristes emportent dans leurs bagages. Elle en a toute une collection. D'où me vient cette facilité ? Je ne réponds jamais à cette question, de peur de débucher le diable qui est en moi, antithèse du dieu dont je n'ai pas voulu lorsque j'ai commencé à avoir peur de la vie et que j'ai compris que je ne pourrais pas compter sur mes semblables pour me consoler. Elle rit. Elle a de belles dents dans une belle bouche et elle parle cet espagnol qui est propre aux Français, comme si le Français s'efforçait de parler un espagnol qui ressemble d'abord à sa langue et qui ensuite doit être compris par les Espagnols. Dans cet ordre.

 

Elle ne me regarde pas comme une femme regarde un homme. Mes poèmes dégringolent de mon front et je lui plais comme ça. Elle s'attarde à peine à regarder mes bras de jeune fille et la rougeur discrète de mon nez, ne voit pas ou semble ne pas voir à quel point mes épaules sont porteuses d'éternité, porteuses de la même fécondité qui est la meilleure attente devant l'infini. J'ai beau lui montrer l'éternité de mon sexe, le dépassement intolérable qu'il représente pour la normalité, elle sourit en secouant la tête, prononçant le nom de l'ennemi : Pablo. J'ai envie de la violer pour éviter de la battre. Mais je souris moi aussi, moi dont toute la gloire contient dans une serviette en papier couverte de quatrains qu'on vient chercher de loin avec l'espoir de pouvoir jeter au moins un coup d'oeil sur mon phallus de théâtre. Moi le poète priapique condamné à servir plus riche que moi, simplement heureux de posséder une langue de style et une queue de rêve, un peu troublé de me réduire aux dimensions d'un spectacle rentable, à peine désolé de n'opposer qu'une transparence de femme à l'eau de l'amour qui n'est pas pour moi.

 

Mais je joue avec mon sexe comme je joue avec les mots. Ça n'a pas vraiment d'importance. C'est une manière de passer le temps. Je vieillirai sur ce chemin, virtuose et prolifique, n'ayant touché à la vie que du bout des doigts et l'ayant laissée s'enfuir finalement au moment où tout ceci commençait à ressembler à un rêve. Veut-elle un quatrain pour fêter ses yeux? A les voir si beaux et si profonds (deux qualités indispensables au regard sinon plus rien n'existe), je comprends qu'elle tienne tant à les associer à ceux de Pablo, qui est un champion du regard. Elle préférera toujours un champion du regard, qui semble avoir quelque mérite de l'être, à un phénomène de l'apparence sexuelle, qui n'est qu'un dépassement de l'imagination, utile à ses heures, mais en cas de crise nerveuse seulement. C'est à peu près le sens du quatrain que je lui remets. Elle rit, jolie et facile pourtant, me baise un doigt pour remercier et enfouit la serviette quelque part dans le peu de vêtements qu'elle oppose avec humour à mes tentatives de toucher sa peau récalcitrante.

 

Encore une qui me fuit, encore une qui m'aime en passant, une de plus charmée et charmante, inoubliable sans doute dans le rôle de la passante. Il faut que je me taise alors, rejoignant la murette à la limite de la terrasse, ce qui libère une chaise. J'ai le privilège de pouvoir m'asseoir à la table des clients, comme une putain qui fait son travail et rien de plus. La terrasse de l'hôtel, fraîche et ombragée comme un jardin anglais, c'est le trottoir de mes talents. Je m'y exerce dans l'attente d'un voyage. Je peaufine mon sujet en amusant la galerie. J'avais raison de m'appliquer. J'ai toujours eu raison de rechercher la forme, non pas parfaite, mais propre à me rendre le service que j'attends de moi.

 

Et John était venu cueillir la fleur que je jouais pour lui. Enfin, il pouvait la cueillir pour l'offrir à New York ou à la poésie américaine ou à n'importe quel ami en souvenir d'une époque passée qui n'était pas la mienne. John charmé par une première épigramme, cherchant à traduire la pointe, n'y parvenant pas et riant de son impuissance à faire de moi un Américain comme les autres. John pensif, se croyant seul, les yeux perdus dans un lointain simulé par la peau de ses mains, la mâchoire crispée comme s'il voulait y retenir les mots, pour les donner tels quels quand ce serait le moment. Est-ce que Pablo sait cela? Est-ce que son cerveau de relique d'une civilisation perdue est capable de comprendre que le chemin de la mort n'est pas n'importe quel chemin, que New York n'est qu'une chance parmi d'autres, et que le peu d'amour, l'amour à peine osé, à peine entrevu, offert goutte à goutte, est la meilleure de ces chances et que c'est par là qu'il faut commencer? John ne sent-il pas à quel point je suis proche de cette perfection?

 

Voir Pablo nu, couché comme une femme, croyant que c'est en imitant la femme qu'il va arriver à convaincre John qu'il est celle qu'il lui faut, Pablo nu comme un enfant, le détestable enfant qui veut voir New York parce que je l'ai fait rêver de New York en lui expliquant la signification de mes propres rêves, Pablo nu comme l'homme qu'il cherche à devenir, percé d'un secret et capable de l'écraser de silence et de pierres, homme vaincu pour l'instant, pénétré par l'absence d'homme, jouant le jeu de la femme, visitant son propre cul pour ne rien oublier de son humiliation nécessaire.

 

La jalousie est en train de détruire mon coeur. Je n'essaie plus de comprendre ce qui arrive. Je n'en parle même pas avec ce détachement vocal qui est la nécessité première du chant. Je m'en prends à la femme pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la réalité. Elle ne cherche que mon spectacle. Elle le connaît et elle l'apprécie. Qu'est-ce que je veux de plus ? La posséder ? Posséder cette chair qui n'est pas la mienne ? Rejoindre des préoccupations qui tourmenteraient le fragile équilibre de ma raison ? Toucher la caresse pour y trouver quoi? Elle est faite pour le regard, autant que moi. Elle est le spectacle symétrique. Elle règne par absence de reflet. C'est moi à l'envers, c'est à dire illisible, incompréhensible, pure forme que je n'atteins pas. Je veux simplement la voir nue, la mesurer avec la dimension de Pablo, m'offrir à cet écartement, à ce remplissage, à cette caresse de trou, à cet abandon de regard.

 

La voir nue, non pas au bord de la piscine où elle est une femme comme les autres, mais recevant Pablo, acceptant la nudité de Pablo, se remplissant le sexe du sexe de Pablo, nue, ouverte, trompeuse, craintive, au bord de l'ivresse sans jamais la trouver, connaissant tout de l'ivresse pour n'en avoir jamais brisé le reflet d'eau. Pablo, prends cette femme. Son voyage est conforme à l'idée que tu as des choses et des êtres. C'est Paris au lieu de New York. Laisse-moi New York. Ne m'emprisonne pas dans la jalousie qui n'est pas digne de moi, la jalousie qui m'enfonce la tête dans la boue de mes entrailles d'homme. Elle t'offre Paris. Le Paris des petits-bourgeois et des grands sentiments. Laisse-moi la poésie à New York, laisse-moi lécher les bottes des artistes véritables.

 

John ! John ! Qui s'occupera de ta mort ?

[…]

 

Comment John peut-il l'aimer ? Je ne demande pas pourquoi, parce que cela saute aux yeux. Mais comment ? Comment aimer cette image, cette simple reproduction d'un certain sens de l'histoire ? Comment accepter à la fois l'apparence et la certitude de s'être trompé ? Il n'est pas question du seul plaisir. Le désir est ailleurs, indéchiffrable, venu de loin, transporté avec la peur de le perdre en cours de route. Comment se réfère-t-on à un reflet d'ombre ? Qu'est-ce que l'amour y trouve, transparence ajoutée à la transparence, trouée d'ombre dont la moindre est inexplicable, jet de lumière et d'eau impromptu, musical pour peupler le silence d'autres ombres qui annoncent la nuit totale, jusqu'à ce que ça arrive, John, la dernière nuit, il en faut une ? Je pose des questions. Je ne réponds pas. Je suis dans l'attente. C'est ma manière de chercher à comprendre. Parce qu'il faut que je comprenne. La jalousie n'est qu'une épreuve. Elle a son histoire et elle n'explique rien. C'est une action sur la réalité inattendue. Un signe d'espoir.

 

Et Pablo en petite tenue qui fait craquer les pages épaisses de ce livre vidé de sa signification par le seul silence de John qui repense sa mémoire, ne fouillant rien, ne classant pas, n'enfilant pas les perles les unes après les autres, plongeant sa main dans ce collier répandu et bourrant ses poches de mourant avec une impatience qui ralentit la vie jusqu'à la presque immobilité, jusqu'à l'hystérie qui est la seule conclusion possible. John qui ne me regarde plus avec les yeux de l'amour, John qui trompe sa conscience d'être doué de la parole, si c'est à cette existence linéaire que se résume l'essentiel et si c'est de cette manière que le silence impose ses lois. Je sais qu'il n'est plus question de sexe, je sais qu'il ne sera plus jamais question de traverser le plaisir verticalement jusqu'au fond de ce qu'on peut supposer être l'âme. Le désir s'est rapetissé, il s'est limité pour toucher à peine les bords du mot qui le donne à la parole, focalisant une image du bonheur rendu intranquille par l'approche de la mort, dans les limites desquelles le noir et beau Pablo peut contenir tout entier, docile et insuffisant, mais attentif, capable de mesure, supportant l'immobilité avec ce courage qui est toujours la force des belles images de l'homme dans l'histoire de l'homme. Accrochable. Pablo est accrochable. Je ne le suis pas. C'est ce qui explique le choix de John.

 

Et mon amour ne supporte pas cette idée, cette concurrence qui le diminue, cette obéissance à la mort qui triomphe. Pablo ne pense qu'à la mort. John ne lui en a pas encore parlé. Il sait trop ce que Pablo en pensera. Il aura vite fait de choisir entre la peur de la maladie et le rêve de New York. Il ne pourra pas lui communiquer sa joie sans mensonge. C'est ce qui le rend morose. Mais il ne me regarde pas. Il ne recherche pas ma complicité. Il veut oublier toutes les références à notre amitié. Il se tait, et ce silence m'écrase jusqu'à la douleur, une douleur d'écorché vif, une souffrance qui ne peut pas faire autrement que de laisser entrer le cul dans son regard, un cri atroce qui est la seule manière de dire non à la mort qui n'est pas encore la mienne, mais que j'aurais comprise, accompagnée et peut-être même rejointe avec la même force. Parler à Pablo est en ce moment la chose la plus difficile du monde. L'oiseau sauvage ne s'entretient qu'à distance. Il n'est complice qu'en fonction du respect de cette distance, sinon il s'envole et il augmente la distance à tel point qu'il n'y a plus de communication possible. Il a refermé la porte de la cage avant de mettre en évidence son sens de la liberté. Mais on voit très bien à travers les barreaux, n'est-ce pas John ? On voit tout ce qui se passe. L'oiseau qui fait l'oiseau, bonheur inaccessible, à peine esquissé, mais délicieux et tranquille ; et l'insecte dont l'apparence n'est après tout qu'un squelette extérieur, beau et inutile, figé et intranquille. L'insecte est une négligence, mais comment ne le négligerais-tu pas? Tu ne me reviendras plus. C'est la seule certitude. On ne revient jamais vers l'ancien oiseau qui s'est métamorphosé en insecte. Jamais on ne retourne d'où il vient. Sauf pour se soigner de l'insupportable nostalgie qui est la nourriture des imbéciles. Même dans ce cas je voudrais de toi. Mais que peux-tu comprendre de cette attente quand la douleur t'arrache une grimace épouvantable?

 

« Qu'est-ce qu'il a ? » demande Pablo. Il n'a pas besoin de le savoir, ce que tu as. Laisse-moi au moins un secret à partager avec ton silence de bête blessée. « Qu'est-ce qu'il a ? » répète Pablo et j'ai envie de lui dire que ça ne le regarde pas, qu'il est en train de piétiner mes fleurs, que je suis capable du pire à cause de ça. Je ne pense même plus à ta douleur de malade, à son atrocité. Je laisse ma jalousie parler à ma place et je dis à Pablo que je ne sais pas. Il veut savoir lui. « On dirait quelqu'un qui va se mettre à pleurer » dit-il avec cette pertinence qui est un trait de plus de son intelligence cachée. Rien ne le fait pleurer, dis-je. Et je le pense. La douleur est un coup de poing sur le mal qui saigne d'un coup et ça se voit. On a dû lui expliquer le déroulement précis de la maladie, dans son Amérique, et il sait exactement où il en est. Telle douleur, à tel endroit et avec telle intensité, à mettre en équivalence avec le temps qui reste à vivre. Les Américains aiment bien savoir ce genre de choses. Il faut dire que leur dieu n'est pas une fatalité. Contre la mort, je préférerais opposer des remèdes, même sorciers, pourquoi pas ? Pablo ferait la même chose que moi. C'est le même sang qui coule dans nos veines. On a simplifié tellement de choses dans l'existence quotidienne, tellement assuré la simplicité de l'histoire que tout le monde connaît de la même façon. S'il savait, Pablo proposerait des remèdes et il irait les chercher dans les pires chaudrons, il les ramènerait de la crasse qui est la même depuis longtemps, et il n'expliquerait rien, ne cherchant pas à convaincre, étant convaincu lui-même. Il ferait l'oiseau pour s'enfuir et il aurait assez bon coeur pour proposer les services ridicules de la médecine qui a sa préférence. Voilà ce qui finirait de détruire le coeur de John. Voilà ce qui ferait de lui le quatrième suspect, à coup sûr.

 

Mais ai-je parlé à Pablo ? L'ai-je transformé moi-même en victime de mort violente ? Peu importe ce que j'ai dit ou ce que je n'ai pas dit. À ce niveau du récit, ce qui compte, c'est la probabilité, non pas sa mesure qui n'est pas l'affaire de la littérature, mais sa présence certaine, son omniprésence, en quoi elle affecte une totalité qui rend possible le meurtre, désignant la victime avec certitude, et acceptant le doute, clair et vivace, quant à l'identité de son assassin. Évidemment, on ne sait pas tout. On sait que Pablo va mourir. On ne sait pas pourquoi, on connaît un certain nombre de raisons, on va en découvrir d'autres, on n'a pas encore les moyens de juger, ne pouvant tracer le trait séparateur qui distingue nettement l'accompli de l'inaccompli. Quel dommage que notre langue ne sache pas suffire à l'exprimer par la seule force de ses aspects ! Mais puisque tout récit raconté à la première personne est forcément la confession qui justifie le mal, continuons d'avouer sans vergogne.

 

Pauvre Pablo encore nu, où est la solution à ton problème de mort prochaine ? Car il faut que tu meures, d'un coup, il faut que ta mort soit la description du texte, la morale l'exige. Je suis en train de m'amuser à cause de la facilité avec laquelle je décide de mettre à mort l'ami de toute une vie, quand John revient dans la chambre avec le même air triste et douloureux. Il ne sait pas ce qui lui a pris. Bien sûr. Personne ne peut le savoir, en dehors de nous deux. Enfin, lui sait mieux que moi, dans la mesure où il est capable de savoir exactement où il en est. De mon côté, je sais et je n'attends rien. Peut-être parce que je n'y crois pas tout à fait. Il me regarde, comme si j'avais dit quelque chose, puis se ravise en constatant son erreur. Non, je n'ai rien dit. J'ai souhaité la paix pour tout le monde. J'ai souhaité une paix inquiète parce que je n'en imagine pas d'autre.

 

Pablo rit en secouant la tête. Il ne me trouve pas à la hauteur des poèmes qui me rendent si sociable. Est-ce que je dois me vexer ? Non, dit John, Pablo a voulu dire autre chose. N'est-ce pas, Pablo ? Autre chose oui. Une espèce de vibration qui l'a touché. Il connaît mes sentiments. Il ne sait rien de ma rage. Il ne soupçonne pas ma volonté. Il sent que je suis devenu son ennemi. Il en souffre, mais c'est la nostalgie qui l'inspire. Il souffre parce qu'il est nostalgique. Et non pas inquiet. Son inquiétude serait encore un signe d'amitié. Et je serais capable de m'accrocher à ce reste tremblant. Il n'en sait rien. Que peut-il savoir de ce qui n'habite pas le territoire étroit de sa volonté de vivre ? Je ne le tuerai sans doute pas. Je n'aurai pas cette force divine, pas à cause des conséquences, qu'on classera dans l'ordre social et mental sans me demander mon avis, ce qui est une preuve de plus que l'unité de mesure n'est pas l'individu, mais son semblable. C'est sans doute que je n'ai aucun goût pour les solutions définitives, qu'il me paraît atroce de ne pas pouvoir au moins corriger le sens d'une exécution, et cette fois pas à cause des hommes, mais parce que c'est comme ça. Sinon j'aurais tué et ressuscité la plupart des gens que j'ai rencontrés. Mais qui est la mort si elle n'existe pas ?

 

Non je ne tuerai pas Pablo, et il est probable que John non plus ne le tuera pas, même si je le laisse dans cette direction.

[…]

 

Ici commence le premier ralentissement de cette histoire, à ne pas confondre avec un vertige ou une nausée dont le passage est purement intérieur, sans relation avec cet extérieur qui d'un coup s'est ralenti, sans que j'y puisse rien, je ne sais même pas si j'ai voulu quelque chose. J'ai mis des heures pour pivoter sur mes pieds dans le sable brûlant, et pendant des heures et des heures, j'ai regardé la crique, la plage et la mer, peut-être le ciel et le soleil, voyant les disques blancs des parasols, un, deux, trois, pendant des heures encore attendant qu'il se passe quelque chose, ne comprenant pas qu'il ne se passe rien, ni même au niveau de l'ombre, n'ayant pas encore compris que j'étais l'épicentre d'un ralentissement involontaire, animé par une énergie d'horloge que par contre je comprenais, à cause de la régularité qu'elle me donnait comme repère de ma propre situation spatiale.

 

Des heures ont passé, et c'est quand j'ai commencé à m'habituer à cette situation toute nouvelle pour moi que, heure après heure, j'ai vu Pablo sortir de l'ombre, lourd à cause du ralentissement que je lui inspirais, et je comprenais mieux la nécessité d'un ralentissement dans une pareille situation. Il est enfin sorti complètement de l'ombre et je montrai des signes d'impatience. Il lui a fallu des heures pour se tourner vers les falaises, car il s'était réveillé face à la mer, croyant sans doute m'y trouver nu et à mon aise. Il a donc pris le temps de regarder la mer pour constater que je ne m'y baignais pas et c'est autant de temps qu'il a fallu ajouter à mon impatience de statue presque immobile. Il a regardé longuement la tâche lumineuse dans l'ombre des eucalyptus et à lui aussi le temps a dû sembler long et inutile, se demandant si j'étais cet éclat de lumière ou s'il ferait mieux de chercher ailleurs, sur les rochers ou même sous les deux autres parasols.

 

Pour qu'il n'y ait pas de tromperie de ma part, ou intention dilatoire, j'ai levé mon bras pour faire signe et il s'est mis en route vers les falaises, luttant contre la lenteur qui n'était pas la sienne, les heures s'ajoutant aux heures et rien ne bougeant que ce que je pensais avoir mis en mouvement. J'ai reculé dans l'ombre des eucalyptus et j'ai essayé de calculer le temps qu'il lui faudrait pour m'atteindre et me dire ce qu'il avait à me dire. Parce que c'était ça que j'étais en train de ralentir, ce qu'il avait à me dire. Je voulais l'entendre et il n'y avait rien au monde que je voulusse entendre d'un bout à l'autre. Mais ce n'était pas de ma part une manière de me mentir à moi-même. Les choses n'étaient pas modifiées par le ralentissement que je leur imposais. Je n'avais même pas l'intention de les changer. Je n'avais peut-être aucune excuse pour expliquer ma décision de ralentir ce qui se jetait sur moi de déchirant et de définitif. Chaque mot m'atteignit en plein coeur et j'augmentai le ralentissement, j'allai au bout de moi-même et je trouvai la force de m'accepter dans ce rôle peu favorable, il est vrai, à l'expression de ma grandeur d'âme. Mais cette grandeur n'avait rien à faire dans notre conversation.

 

Pablo s'interrompit après la première phrase et je dus supporter malgré moi les heures de silence et de sourire dont il me fit souffrir, profitant de mon ralentissement, m'en retournant les effets en se moquant de ma soi-disant supériorité ! Et il ne voulait pas enchaîner les phrases. Les silences avaient beaucoup plus de poids que les mots et cela rendait ma situation intenable. Il était devenu haïssable, je pouvais le penser, même si je n'adhérais pas encore à ce mot comme un insecte effroyable à la veine qui le nourrit.

 

Mais pour le moment, je ne me nourrissais d'aucun sentiment. Je perdais le contrôle du ralentissement, le premier que je manoeuvrais et je me promettais peut-être de ne plus recommencer, ce qui n'était pas tout à fait regretter d'avoir entrepris cette folie. C'était une folie et j'en pâtissais d'horreur et de stupéfaction. Nous avions tellement ri de l'Afrique. Nous l'avions tellement allégée. Elle était devenue tellement creuse, même dans la bouche des spécialistes. Et puis le sommeil nous était arrivé et Pablo s'était montré extrêmement ombrageux. Je le croyais triste, à cause de John qui avait l'intention de finir sa vie en Afrique et qui ne voulait pas l'emmener avec lui. C'était deux bonnes raisons d'être triste et ombrageux. J'aurais donné un coup de pied au temps pour que ce soit les bonnes raisons. Mais John parlait beaucoup et donnait peu. L'Afrique l'avait fait rêvé le temps de faire de jolies phrases, de blesser quelques coeurs et de revenir à de meilleurs sentiments. Il retournait donc à New York et il emmenait Pablo avec lui. Il n'y avait pas de place pour moi dans ses bagages.

 

Fin du ralentissement. Maintenant, je pouvais le haïr. Et je ne m'en privai pas. Je le lui dit. Pouvait-il faire autrement que de hausser les épaules ? Me dire que je faisais preuve de jalousie, ce qui n'était pas dans mon style ? Qu'ai-je à faire du style ? Y a-t-il une meilleure manière d'emprisonner l'esprit ? La jalousie, mon style ! Non, ce n'était pas la jalousie, ou alors la jalousie n'était qu'un mobile, ce qui n'a rien à voir avec la question du style. Je me taisais. Je ne pouvais plus rien ralentir, d'ailleurs il n'y avait plus rien à ralentir. J'étais taxé de jalousie là où je n'avais fait preuve que de déception. Pouvait-il comprendre ma déception ? Non, il ne pouvait pas croire que je fusse seulement déçu. Il regrettait d'avoir détruit mon nid d'amour et il me souhaitait bonne chance avec la servante. C'était une manière ironique de me dire que j'étais mauvais joueur.

 

Mais à quel jeu a-t-on joué ? Je n'aurais jamais accepté de jouer avec les sentiments. Ça aussi, ce n'était pas dans mon style. Je me mis à pleurer. New York ! New York ! New York et moi ! Moi et la vie ! Et il me jette comme un cloporte indécent dans le panier (excusez le mot) de cette cochonne de servante qui ne veut pas accepter qu'elle a plus de corps que d'esprit. Mais je ne me laisserai pas jeter. Prête-moi ton maillot. Je m'en vais seul. Je ne peux tout de même pas me promener tout nu. Je trouverai une voiture. Je rentrerai demain ou jamais. Le mieux est que je ne rentre jamais. Fais envoyer mes affaires chez Marco. Oui, Marco, c'est un ancien petit ami d'amour et il se fiche pas mal de ce qui m'arrive parce qu'il est encore sous le coup de l'émotion.

 

* Verte desnuda es recordar la tierra. Lorca. Casida de la mujer tendida.