de Patrick CINTAS
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Texte intégralChapitre premier
Frank Chercos montait chaque soir au-dessus de la ville pour y méditer en toute tranquillité. À l'époque, il possédait une motocyclette, ses émoluments de jeune flic ne lui permettant pas encore l'achat d'une automobile neuve. Frank voulait du neuf, après avoir usé du vieux pendant toute son adolescence. Il avait trouvé cette Java dans la vitrine d'un vendeur de motoculteurs. Il n'avait pas accepté un crédit trop bien ficelé pour le réduire à des calculs de rentabilité. Quand on n'a pas vraiment les moyens, on paye cash.
Il n'avait été ni fils de bourgeois, ni d'ouvrier, ni de fonctionnaire, pas même de rentier. Son père avait été une crapule, mais une petite crapule qu'on n'avait jamais enfermée, ni même menacée d'enfermement, un sale type qui entretenait de bons rapports avec les forces de l'ordre et qui n'avait jamais eu à faire à la justice. Mais c'était un marginal, un égoïste profond, enclin, pour défendre son territoire, à l'hypocrisie et à la jalousie. Frank se souvenait d'une mère effacée, un peu poivrote, qui l'avait initié aux médicaments. Elle avait été jolie, comme la plupart des femmes, et avait renoncé à ses rêves sans esprit de sacrifice, laissant aux autres le soin d'imaginer ce qui était perdu à jamais pour elle.
Pendant ce temps passé en explications et en traversées du silence, Frank rénovait les objets de son existence. Il récupérait, sans jamais rien voler. Il achetait quelquefois. Il avait, comme tous les jeunes de sa génération, besoin de musique et de voyages. Il n'écoutait rien d'inoubliable et n'allait jamais loin. La bande magnétique et le moteur deux temps constituaient la base de son existence techno. Avec, de temps en temps, dans les moments de déprime, les substances que lui fournissait sa mère et qu'il finit par trouver en allant un peu plus loin que d'habitude, aux frontières de la ville, et non pas au coeur comme le suggérait son père.
Il n'avait rien appris d'autre, mais ni son père ni sa mère n'exprimèrent leur regret, s'ils en éprouvaient. Il était devenu flic pendant son service militaire. Au début, il croyait que le métier de flic consistait à aider la Croix-Rouge à ramasser les morts et les blessés de la route. Un sergent lui avait enseigné les rudiments du comportement de flic, mais seulement dans le cadre étroit et trompeur d'une Croix-Rouge qui agissait avec méthode et reconnaissance. Frank était toujours chargé de la circulation rendue difficile par l'accident et la nuit. Il s'agitait avec méthode dans les phares et les ombres où il semblait à son aise. On le félicitait toujours. Si c'était ça, flic, c'était un bon boulot. Il ne concevait pas un bon boulot sans cette reconnaissance pressée qui secouait sa main et flattait son épaule.
Au matin, il allait au rapport rasé de frais et les dents éclatantes. On voyait bien qu'il y avait du flic en lui, en plus du tueur qu'il promettait de devenir si on lui en donnait l'occasion. Il avait quitté l'Armée avec l'espoir de continuer d'être flic. Mais les tests d'intelligence signalaient déjà qu'il n'était pas à sa place dans la circulation. Il s'était rendu compte que tous ses collègues étaient de sombres crétins. Ça ne le gênait pas vraiment, mais à force de vivre avec des demeurés, il prenait le risque de s'enliser dans sa propre paresse. Il n'avait rien demandé. Il avait simplement passé les tests sans s'engueuler avec le psychotechnicien. On lui avait communiqué les résultats en grandes pompes.
Convoqué dans le bureau du Chef, il n'avait pas attendu longtemps dans le couloir. On l'observait. Il évitait les regards glissant derrière les vitrines des bureaux. Il ne se demandait même pas pourquoi le Chef voulait le voir. Il n'était pas encore certain de rester flic. Il avait le choix, comme au Séminaire où il avait passé quelques mois de tempérance et d'espoir. Le Chef déplia les résultats sur son sous-main taché d'empreintes digitales.
— C'est bon, disait-il, c'est même très bon. Vous dites que vous n'avez aucun diplôme?
Frank secoua la tête pour dire oui. Il était économe question dialogue. Il s'ensuivit un stage de plusieurs mois dans un centre spécialisé où on lui démontra qu'il était mieux fait pour l'enquête. Il n'avait pas un goût très franc pour ces recherches. Il haïssait les juges depuis qu'il en avait rencontré quelques-uns au moment où les services sociaux s'étaient intéressés à son adolescence solitaire. Il avait insulté le juge et quand on lui avait demandé une explication, il l'avait refusée à ces esprits un peu trop enclins à l'arbitraire. Ils avaient dû se contenter de sa grimace et ils l'avaient renvoyé à la vie ordinaire sans autre forme de procès.
Un magistrat venait leur enseigner la procédure. Il remarqua tout de suite l'hostilité de Frank et il le traita en être inférieur. Frank lui consentit cette fois une explication, mais elle était musclée et on le lui reprocha. Comme il avait parfaitement fait usage de la terreur, on l'aiguilla vers la section des tacticiens. Il s'y trouva plus à son aise que dans l'enquête proprement dite. On y enseignait surtout la provocation. Il aimait la provocation, mais la fuite l'écoeurait. On avait beau lui expliquer qu'après la provocation, il est utile ET nécessaire de fuir, il s'entêtait à vouloir faire face à ses responsabilités et le groupe de pilotage reconsultait les résultats de ses tests pour chercher l'erreur. On lui expliqua que, dans son cas particulier, le mental prenait le pas sur l'intelligence. On n'avait jamais conçu un flic de ce type. Il n'était pas trop tard pour bien faire, comme il le suggérait avec amertume, mais le temps filait doucement et les horaires du stage ne prévoyaient pas ce genre de réflexion. Il promit de fuir pour avoir la paix. On le surveilla.
Et chaque soir, tandis que sa Java ronronnait dans la montée au-dessus de la ville, il était filé par des taupes. Dosant les gaz dans les virages, il ne les voyait pas dans ses rétroviseurs. Il savait seulement qu'il était filé et il savait pourquoi. Il savait même comment. Pendant que lui, simple enquêteur provocateur, se payait une technologie héritée de l'ancien bloc communiste, comme on l'appelait encore, eux disposaient d'une technologie dernier cri qui leur assurait à la fois l'invisibilité et l'impunité. À dix heures, il avait fini de travailler, mais pas d'exister, pas pour eux en tout cas. Il montait au-dessus de la ville et arrêtait la Java dans une clairière au bord de la route. De là, il dominait la ville. Il rêvait de la peindre ou de la photographier. Il avait une idée des couleurs à employer, notamment le rouge des lumières et le bleu profond de l'ombre. Ils ne savaient pas ce qui se passait dans sa tête, sinon ils auraient cessé de le filer comme un prévaricateur. S'il avait amené une fille, ils auraient soupçonné une ruse. Il n'y avait pas de fille dans sa vie. Il cherchait toujours. Pas facile, avec une Java deux cylindres qui exhibait son gros phare démodé.
Quand il arriva à la clairière, il vit la chaise. Il n'y avait jamais eu de chaise à cet endroit-là qui n'était pas non plus un dépotoir. La chaise rutilait dans un rayon de lumière qui fusait discrètement d'un buisson. C'était une chaise confortable, du type de celles qu'on rencontrait dans les musées de l'ancien temps et dans les maisons bourgeoises. Une chaise au nom de roi, avec une tapisserie brodée de fil d'or. Frank coupa les gaz et continua d'avancer au ralenti. Tous ceux qui ont possédé une Java et qui la possèdent peut-être encore savent que ses deux cylindres sont capables d'une grande souplesse. Il braqua le phare sur la chaise, puis sur le buisson. Une fille en sortit, attifée comme une pute, les seins gonflés et la cuisse nue. Frank posa pied à terre.
— Si c'est moi que tu cherches, dit la fille en avançant, tu m'as trouvée.
Frank lui offrit un reflet de sa canine d'or.
— Tu t'installes? dit-il en désignant la chaise du regard. T'en as d'autres?
La fille ne parut pas comprendre. Elle regardait la chaise comme si elle ne l'avait jamais vue.
— Elle est à toi, non?
Elle ne pouvait pas le nier. En principe, on ne trouvait ce genre de chaises que sur les bords de la nationale. Qu'est-ce qu'elle foutait à cette altitude?
— Me dis pas que tu n'en sais rien, dit-il en coupant le moteur.
Elle continuait d'avancer. Il n'était pas sûr que ce fût une fille. Il n'aurait pas aimé se coltiner avec un travelo. Il y avait un tas d'idées qui lui répugnaient., et particulièrement celle d'avoir à se farcir la présence d'un travelo pour les besoins de l'enquête. Le phare tirait sur la batterie qui commençait à ronfler.
— J't'ai jamais vu, dit la fille.
— Ça m'étonnerait, dit-il.
Et il ajouta pour éviter la confusion:
— J't'ai jamais vue moi non plus. L'endroit est plutôt tranquille d'habitude.
Elle épousseta un sein du bout des ongles.
— Je vois que je dérange, dit-elle. Mais la terre est à tout le monde, non?
Frank actionna la béquille d'un coup de pied savant. Il leva une jambe à l'équerre et se planta devant la fille.
— Il y a de meilleurs endroits, dit-il.
Son instinct de flic lui parlait. Elle devait en savoir autant sur sa nature. Elle recula imperceptiblement comme si elle avait à faire à un client trop original.
— Il n'y a pas de meilleur endroit pour méditer, dit-il en s'approchant du gouffre.
On ne voyait pas la pente. La ville gisait dans un néant. Il n'avait jamais invité personne à assister à ce spectacle qui lui donnait la nausée.
— Tu serais folle d'être seule, dit-il.
Il palpait son P32 dans sa ceinture. La fille commençait à sentir la sueur. Frank percevait les frémissements du maquereau dans les feuillages.
— C'est tout de même étrange de monter jusqu'ici pour chiner, dit-il sans la regarder.
— Je chine pas, dit-elle, je...
Il se retourna pour la voir rougir. C'était une fille. Il n'avait jamais vu de travelo rougir. Seules les filles rougissent quand on les prend sur le fait.
— Si tu chines pas, dit-il sans rien perdre de sa mesure, qu'est-ce que tu glandes?
Le maquereau n'était pas loin. Ou le client. Ou les deux. On rencontrait rarement une fille sans son mac. Avec ou sans client. Les feuillages trahissaient une présence têtue.
— Tu l'as transportée sur ton dos? demanda-t-il.
Elle reluqua la chaise comme si elle ne l'avait jamais vue. Pendant ce temps, il examina le gazon pour y déceler la trace des roues. Il y avait une quantité incroyable d'ornières dans ce gazon. Il n'y avait jamais prêté attention. C'était l'occasion ou jamais.
— Tu n'aimes pas qu'on te fasse chier, murmura-t-elle.
Elle devait avoir l'habitude de ce genre d'acte de contrition. Frank haïssait les hommes et méprisait les femmes. Il n'arrivait même plus à éprouver du respect pour les enfants et les vieux le rendaient nerveux.
— Si tu cherches des histoires... commença-t-elle.
Il s'approcha d'elle pour la regarder au fond des yeux. Elle était devenue dure comme une pierre et il n'était pas facile de pénétrer dans ce corps par les yeux. Il connaissait cet exercice, un des favoris de son bon vieux salaud de père.
— Vous feriez mieux de vous tirer tous les deux, conseilla-t-il sans une trace d'agressivité dans la voix. Ou tous les trois, tous! qui que vous soyez.
— T'es dingue, non? fit-elle.
Elle disait ça parce qu'il agitait son P32 à proximité de son visage. Le marle n'en pouvait plus ou alors il était insensible. Frank ne connaissait aucun proxo à ce point indifférent au sort de sa camelote. Celui-là pas plus que les autres. Il le lisait dans les yeux de la fille, faute de pouvoir s'y noyer comme il aimait en finir avec les filles.
— O.K., dit le marle en sortant de sa cachette.
Le P32 était une arme de flic. Ça l'inspirait. Il avança une gueule de poupon travaillé par la vérole. Une mèche blonde coulait sur son oeil. Il se dandinait comme si le moment était venu d'en rire. Frank lui envoya deux coups rapides dans la bouche. Il vit nettement les dents éclater tandis que la tête, par réflexe, s'avançait encore avant d'être projetée en arrière dans l'obscurité où tout le corps fut englouti. Il n'y avait plus de trace du proxo, du moins pas tant qu'il ferait nuit. La fille s'agita.
— Il te fera plus chier, dit Frank qui entrait dans l'ombre pour achever le travail.
Un coup fit encore trembler l'air tranquille du petit bois jouxtant la scène qu'il venait d'inventer pour épater une fille qui n'était pas de sa connaissance. Elle devenait lentement hystérique. Il revint dans la lumière lunaire.
— Crevé, dit-il. Ces types ne méritent rien d'autre.
Il s'adressait à ses fileurs. Elle ne pouvait pas comprendre. Elle répétait, au bord de l'effondrement qui précède d'une seconde la crise d'hystérie:
— T'es complètement dingue!
Ses yeux tourneboulaient en direction du bois. Frank vérifia la culasse. Le canon avait surchauffé. C'est toujours ce qui arrivait quand il ne prenait pas le temps des explications.
— Il est complètement dingue! dit la fille comme si elle s'adressait à quelqu'un d'autre que Frank.
Il jeta un regard circulaire dans l'obscurité environnante. Pas une feuille qui bouge, pensa-t-il. Là où elles devraient bouger, il y a quelqu'un pour les en empêcher. Le comte sortit de l'ombre, le pantalon plié sur son avant-bras. Ses mollets rutilaient dans l'herbe noire. Frank leva lentement son arme vers le ciel, comme si le coup pouvait partir tout seul, ou que son index était capable d'agir sans l'aide du cerveau.
— Nous voilà dans de beaux draps, dit le comte qui se glissa derrière la fille encore de ce monde en attendant de se laisser aller.
Il devait y avoir une note d'humour dans ce qu'il venait de dire, parce que le comte se mit à rire, pas d'un de ces petits rires nerveux qui succèdent aux pires conneries, mais un rire bien dessiné sur des lèvres qui n'en demandaient pas plus pour se distinguer de la nuit.
— Trouvez pas? demanda-t-il à Frank qui n'osait pas rengainer à cause de la chaleur du canon.
La fille coula dans l'ombre du comte qui ne fit rien pour la retenir. La tête s'enfonça dans l'herbe avec un bruit de pierre qui rebondit sur une autre pierre.
— Le mieux est peut-être de se calter, proposa le comte.
C'était un vieillard chenu, comme on dit dans les contes pour enfants. Frank l'avait déjà surpris en flagrant délit d'incitation à la prostitution et il avait déjà flingué le marle qui le poussait dans le dos. Ce n'était pas la même fille, le comte en était certain. Ils se penchèrent pour examiner son visage terrifié.
— Si j'avais su que c'était ma fille, dit le comte, vous pensez bien que je l'aurais raisonnée.
Frank renifla dans son poing. Le comte avait des tas d'enfants illégitimes. Beaucoup se sentaient un peu bâtards ces temps-ci. Le comte régnait sur un peuple de velléitaires. Il arrivait à Frank de se demander si sa propre mère n'avait pas fauté avec ce suborneur. Elle était pardonnée d'avance. Il s'adressait au comte comme à un père qui eût mérité le respect.
— Vous me comprenez? demanda le comte.
Elle se mit à gémir. Frank tâta la bosse sur le front. Elle lui communiqua une perle de sang qu'il examina dans le reflet du canon. Le comte apprécia la stratagème en connaisseur.
— Je reviens, dit-il en se levant.
Il revint avec sa Rolls-Royce tous feux éteints.
— Vous êtes suivi, dit-il à Frank à travers la vitre.
Frank secoua la tête pour signifier qu'il le savait. Mais ça n'avait pas l'air d'embêter le comte non plus. Personne ne lui demanderait de témoigner puisque personne n'enquêterait sur la mort d'un marlou. Frank actionna le kick de sa Java qui partit au premier. Il se méfiait des retours. Il chaussait des mocassins véritables. Il n'avait aucune idée de cette vérité, n'ayant rencontré des Indiens que sur les écrans de consoles appartenant à ceux qui avaient les moyens de cette technologie de l'infantilisme. Il ne fréquentait pas vraiment les bibliothèques de peur d'en savoir trop ou pas assez. Il consommait avec une parcimonie de pauvre qui en sait long sur les raisons de sa pauvreté. Le comte appréciait particulièrement cette qualité qu'il appelait de la connaissance de soi. Frank pensait connaître mieux son ombre, mais il n'en parlait jamais.
— Allons-y, dit le comte.
Il tenait la portière pendant que Frank poussait la fille à l'intérieur de la Rolls. La Java ronflait sur sa béquille, prête à toutes les aventures, il le savait.
— Vous n'avez pas peur qu'elle prenne la poudre d'escampette, remarqua le comte un peu émerveillé par le ralenti.
— Aucune chance, dit Frank en ânonnant.
Il montra la clé de l'antivol d'un air triomphant. Le comte haussa les épaules et jeta un oeil inquiet dans la broussaille. La fille se recroquevilla dans les coussins dont l'abondance ne choquait plus l'esprit étroit de Frank en matière de pratique sexuelle. Elle exigeait maintenant qu'on lui foute la paix.
— Pas question, dit le comte. Vous me suivez?
La Rolls disparut dans la nuit. Frank enfourcha sa monture et suivit ce qui lui parut être une ombre. Il roulait lui aussi tous feux éteints. Les fileurs n'avaient pas non plus de feux. On était vraiment plongés dans une vraie nuit, noire et interminable.
Arrivé au château, le comte descendit de son carrosse pour ouvrir le portail. Pas de technologie à ce niveau de l'existence. Le portail grinça comme dans un film. Frank s'engagea lentement dans l'allée, tandis que le comte faisait des signes obscènes à la nuit. Maintenant, les phares conjoints de la Java et de la Rolls éclairaient la façade grise du château qu'ils contournèrent pour aller au garage. Le comte ne laissait pas dormir son carrosse à la belle étoile et Frank détestait l'idée de sa Java aux prises avec les démons de la nuit. On entra dans le garage avec un grand bruit de moteur qu'on décrasse.
Une voix les accueillit dans le vestibule. La comtesse n'étant plus de ce monde, ce pouvait être la voix de la fille ou de la belle-fille. Frank en savait assez sur le sujet. Le comte n'avait pas négligé son éducation. C'était la fille, Constance, une athlète qui s'exerçait avec des hommes pour se mesurer avec les dieux du stade. Mais c'était la même voix. Au fond, toutes les femmes avaient la même voix, et le comte regrettait que Frank n'eût pas les moyens d'en distinguer les nuances. Il y perdait l'essentiel du plaisir, affirmait le comte, et Frank ne se reprochait pas de ne pas chercher à le trouver de cette manière un peu trop distinguée à son goût. Mais le comte ne lui reconnaissait pas le droit à un goût qu'il limitait pour l'instant aux saveurs de l'existence. Ce n'était pas si mal, comme début, et Frank y trouvait quelques satisfactions.
— Frank a amené une amie, dit le comte en montant l'escalier, abandonnant Frank à son sort.
Constance jeta un oeil dégoûté sur la fille qui s'accrochait à l'épaule de Frank.
— Elle a bu?
Frank fit non de la tête. S'il avait eu une main libre, il s'en serait servi pour faire des ronds avec l'index sur sa tempe, ce qui lui aurait épargné une pénible explication.
— Elle est dingue, dit-il, souffrant de s'exprimer sur un sujet qu'il ne maîtrisait pas aussi parfaitement que le comte.
— Dingue? fit Constance en s'approchant.
Frank redoutait toujours ce moment de comparaison. À côté d'elle, il avait l'air d'un malade en phase terminale. Il n'arrivait jamais à se considérer comme normal sitôt qu'il se trouvait en présence de ce phénomène de foire. Elle portait assez bien un parfum au vague relent de fraise.
— Vous allez bien? demanda-t-elle à la fille qui continuait de ne pas croire à ce qu'elle voyait.
Le comte réapparut, cette fois en haut de l'escalier, presque princier.
— Amenez-la, Frank. J'ai deux mots à lui dire.
Constance fronça son nez et disparut par une porte secrète. Le château était tapissé de portes qui apparaissaient et disparaissaient comme par enchantement. Frank, qui le connaissait depuis son enfance, en avait la mémoire ébranlée à jamais. La fille tenait à gravir l'escalier sur ses pieds, acceptant toutefois le bras maintenant débile de Frank que la fragrance à la fraise continuait d'étourdir passablement.
— Pressons! Pressons! dit le comte.
Il se chargea lui-même de la déshabiller et de la ligoter sur le lit. Frank contemplait le baldaquin. Si c'était sa fille, le comte prenait des libertés qui finiraient par lui être reprochées.
— Ça ira jusqu'à demain, dit le comte comme s'il venait d'agir en médecin (qu'il était) et que le ligotage qu'il venait d'effectuer pouvait désormais s'intituler contention.
Frank avait vécu cela après son instance au Séminaire. Il avait passé quelque temps dans un établissement spécialisé dans le redressement des esprits. Il en était d'ailleurs ressorti redressé. Toujours aussi malheureux et angoissé, mais droit et surtout vertical. Il avait souvent été droit, mais couché. Son père avait expliqué tout cela au juge. Une manière d'excuser les impolitesses que Frank avait commises à l'endroit de ce magistrat intègre. Le comte était d'accord avec cette analyse: dans la vie, il faut être droit et vertical. C'était, à une nuance près, la conclusion du juge inspirée par un père trop inquiet. Le juge avait écrit: il suffit. Il suffit d'être droit et vertical. Frank ignorait en quoi consistait la nuance, n'ayant jamais franchi la distance qui sépare l'hypothèse de la condition suffisante. C'était au-dessus de ses forces. Et il se sentait particulièrement faible pendant au moins une heure après avoir côtoyé l'athlétique Constance qui avait épousé un des rejetons du comte. Il referma la porte lui-même et le comte le poussa dans le corridor.
— C'est Anaïs, dit-il une fois qu'ils furent dans la cuisine, le seul endroit dont il était sûr parce que c'était le seul qu'il connaissait à fond.
Frank voulait avoir l'air de comprendre, mais c'était difficile. Le comte s'impatienta.
— Tu ne te souviens pas d'Anaïs? grogna-t-il sur le visage de Frank.
Frank fit un effort. Il désespéra le comte.
— C'est votre fille? finit-il par demander, le flic reprenant le dessus.
Le comte s'ébroua.
— Je n'en suis pas fier, dit-il en se servant un alcool. Vous en voulez? Non. Vous ne buvez pas. Vous vous droguez.
Frank laissa paraître un signe de colère rentrée.
— Elle m'a eu, dit le comte.
Il offrit son visage contrit à un Frank qui désespérait de ne pas comprendre. Il en était ainsi avec les autres chaque fois qu'ils proposaient leurs récits au lieu de se distinguer par le style comme tout le monde.
— Je l'ai baisée! avoua enfin le comte.
— Si elle vous a eu... fit Frank.
Le comte avala son verre d'un trait. Il s'empourpra.
— Vous connaissez vos suiveurs? demanda-t-il tandis que la peau de son visage se détendait.
— Vous savez, avec les costumes brouillés, c'est difficile.
Le comte n'aimait pas plaisanter quand ce n'était plus le moment.
— Il n'y a jamais moyen de négocier avec eux, constata-t-il. D'abord, on ne sait jamais qui ils sont exactement. Ensuite, ils sont exigeants. J'ai les moyens, mais tout de même!
— Je peux essayer de savoir, dit Frank qui ne croyait guère à ses possibilités d'identifier avec certitude les fileurs qui avaient assisté à la déroute sexuelle du comte.
— Je me demande si elle a de la suite dans les idées, dit le comte en se frottant le menton sur le bord du verre. Son marlou devait bien en avoir avoir, lui. Elle m'a toujours semblé un peu innocente.
Innocente, Anaïs? Frank ne se souvenait pas de cette innocence. Il n'y avait aucune naïveté dans les circuits de son enfance. Pas un personnage de sa taille pour corroborer la thèse du vieux libertin. Il serait bien retourné dans la chambre pour examiner ce corps à la loupe de ses connaissances légistes, mais le comte s'opposerait à de nouvelles approches. Il était maintenant prisonnier d'une idée qui n'avait pas de suite, la suite consistant à éliminer ou à soudoyer les fileurs qui pouvaient témoigner de sa sexualité prise au piège de l'enfance. Frank pouvait les éliminer. Il le ferait si le comte trouvait le moyen de les identifier. Ça n'est jamais très folichon de se retrouver en première page dans la position de l'inceste, même avec l'excuse d'une mémoire chargée d'enfants à reconnaître et jamais reconnus comme tels. Le comte s'enfila d'autres verres avant de se prostrer devant la cheminée remplie de pots de fleurs.
Frank se retira sans passer par la chambre où Anaïs devait dormir sous l'effet à la fois de l'hystérie et des drogues que le comte lui avait injectées. Il poussa sa Java dans l'allée jusqu'au portail, l'enfourcha dans la descente au point mort, et ne consentit à démarrer le moteur qu'à une bonne distance du château. Les fileurs se signalèrent dans son cerveau par une fréquence parasite qui lui arracha une grimace de douleur. Ils l'avaient salement bricolé, à l'hôpital. Parce que tout ça s'était terminé à l'hôpital, entre un mur blanc et une fenêtre qui ne s'ouvrait pas. On n'insulte pas un magistrat sans le payer chèrement. Enfin, il voulait croire que son père n'y était pour rien. Sa mère avait laissé un mot attestant de l'innocence du père et de la méchanceté du magistrat. Il s'efforçait de la croire encore, mais ce n'était pas tous les jours facile. Il n'avait même pas songé à interroger le corps pendu par le cou. Rien, pas un sentiment. Le vide.
Chapitre II
Bégnard était en grande conversation avec le cadavre saignant du marlou. Il lui parlait comme à un vivant, fouillant ses poches et y trouvant ce qu'il y cherchait. Il mordait une petite lampe de poche dont le faisceau balayait le visage éclaté du mort qui demeurait muet malgré tout l'humour que Bégnard mettait dans ses propos. Frank n'entendait que la voix goguenarde du flic qui, pour se faciliter la tâche, soulevait de temps en temps le cadavre par la ceinture. L'autre s'arc-boutait toujours sans broncher. Frank caressait la crosse moite du P32, attendant le moment favorable pour surgir dans le dos de Bégnard qui pour l'instant menaçait de lui faire face, tant il se démenait, visitant plutôt deux fois qu'une les cachettes du marle qui n'avait pas que des poches. L'inspection de l'anus prit du temps, un temps que Frank mit à profit pour évaluer la distance. Il était un peu myope et la conjonction de l'obscurité et du faisceau lumineux que Bégnard risquait de braquer sur ses yeux le rendait hésitant quant au temps qui lui serait nécessaire pour maîtriser Bégnard sans se faire blesser par le revolver qui ne manquerait pas de remplacer en une fraction de seconde la petite lampe de poche. Il y avait bien dix minutes que Frank assistait à la fouille systématique du cadavre. Il avait d'abord attendu trois minutes dans l'espoir de voir l'équipier de Bégnard. La curiosité l'emportait toujours sur l'action chez Frank. Il voulait savoir qui était chargé de le filer jour et nuit. Il savait pourquoi, mais ça ne suffisait pas à satisfaire son désir d'identifier les missionnaires. Il n'en voyait qu'un pour l'instant et ne pouvait pas agir sans savoir où l'autre se cachait, attendant sans doute de réduire à néant cette nouvelle tentative de se débarrasser d'eux par la force, une force meurtrière que Frank portait en lui comme le produit légitime de son angoisse et de son instinct de survie. Il n'avait jamais trompé personne et depuis, on le surveillait de près. Il les avait ratés une première fois et ils en riaient ouvertement, mais comment savoir qui est qui dans une brigade où personne ne sait qui est l'autre, quelle est sa mission et son degré de réussite.
Bégnard était un crétin qui ne savait pas lire, aussi jetait-il les papiers dans l'herbe noire sans s'y intéresser. Il cherchait quelque chose de plus consistant. Ces flics magouillaient dans toutes les possibilités de s'enrichir sans avoir à s'expliquer clairement. Des explications, ceux qui avaient "réussi" ne pouvaient pas ne pas en donner, mais c'étaient des explications de circonstances bonnes à mettre entre les mains d'un juge qui en savait long sur l'existence et qui ne s'intéressait qu'aux retombées clairement reconnaissables, comme peut l'être une émission de télé ou un bouquin rempli de révélations sur l'être justiciable et sur les rouages de la justice administrée en temps de démocratie.
Frank fouillait l'ombre sans y trouver le second couteau. Bégnard ne parlait qu'au mort, n'en finissant pas de fouiller, de retourner, de déchirer, de plier pour dénicher ce qu'il savait être en possession du cadavre. L'anus ne contenait rien de ce genre. Il lui adressa une insulte et laissa retomber le corps qui se plia entre ses jambes. Il souleva un pied pour se libérer de cette étreinte, l'enfonçant au passage dans le ventre mou.
— S'il faut que je t'ouvre, grogna-t-il, je t'ouvrirai.
Il s'immobilisa. Il venait de percevoir la présence de Frank, un souffle, une odeur, un rien que Frank avait laissé échappé de l'étreinte où il se tenait lui-même. Le second devait en faire autant, plus facilement aux aguets compte tenu de sa position indécelable. Frank scruta l'obscurité. Bégnard tenait son révolver contre son foie, bien ferme, la détente facile. Ce demeuré avait la réputation de ne jamais manquer ce qu'il visait. Frank visa la tête et toucha la poitrine. Bégnard poussa un petit cri de chouette et alla valser dans un buisson. Frank se précipita dans le coin le plus noir qu'il venait tout juste de repérer. Il se cogna à quelqu'un qui se coucha face contre terre sans chercher à riposter.
— Ça va, Frank, dit le couché. C'est moi, Hautetour. Je peux me retourner?
Frank jeta un oeil rapide vers le buisson où Bégnard continuait de geindre. Hautetour éclaira sa face aigrie avec une lampe de poche du même modèle.
— Je sais ce que vous cherchez, Frank. Mais vous ne le trouverez pas ici. Je peux me lever?
Frank fit non du révolver qui devenait une savonnette dans son poing.
— Faut-il que j'sois un sacré loufiat pour qu'on m'assigne un chef! lança-t-il dans la nuit qu'il n'arrivait pas à secouer comme eût pu le faire la trompe d'une locomotive de son enfance, quand ils habitaient dans l'ancienne usine de voilettes et que son père servait les touristes à la terrasse d'un café chic pendant que sa mère se soignait dans le couloir d'un dispensaire.
Il flashait dangereusement. Mais l'écran que lui imposait sa mémoire était muet. Hautetour se releva, tirant sur la manche de Frank pour s'aider.
— Vous feriez bien de ranger cet outil dangereux, dit-il à la nuque de Frank qui surveillait le buisson d'où sourdaient les gémissements de Bégnard.
— Je voulais que ça arrive, dit Frank dont la voix ne voulait plus couvrir le bruit environnant. On a de ces désirs impossibles à détruire...
— Bégnard est en train de crever, dit Hautetour qui se tenait toujours dans le dos de Frank, n'agissant pas, et Frank qui attendait ce moment pour en finir avec cette mauvaise période de son existence.
— J'aurais pu vous crever vous aussi, dit Frank qui donnait des signes de tranquillité maintenant.
— Moi, je n'ai pas l'intention de vous tirer dans le dos. Ça vous épate?
— Ce qui m'épate, c'est qu'ils aient pensé à me faire suivre par un chef. Ça oui, ça m'épate. Je vaux mieux que ce sacré Bégnard qui va s'en tirer et m'en vouloir jusqu'à la fin de son existence de pauvre type.
La tête de Bégnard apparut dans le fourré. Il articulait quelque chose à l'adresse de Hautetour qui ne faisait rien pour lui faciliter ce qui était peut-être un dernier instant.
— Ça m'embêterait vraiment qu'il crève, dit Frank. Vous serez deux à témoigner de... de...
De quoi? D'être un flic pas comme les autres? Un flic qu'on surveille pour une raison sérieuse? Ils avaient songé à un chef comme Hautetour, le meilleur sans doute, pour le suivre et chercher à savoir tout ce qu'il leur cachait depuis qu'il était des leurs.
— C'est pas grave, gémit enfin Bégnard. J'suis juste touché là.
Il désignait vraisemblablement une côte qui le faisait atrocement souffrir. Sacrée côtelette! Elle devait être en acier. Hautetour poussa enfin Frank qui s'abandonna à ce qui n'était pas encore une contrainte.
— Salaud! lâcha Bégnard qui exhibait la déchirure noire de son blouson.
Frank tenait encore le révolver, mais c'était maintenant une vraie savonnette et Hautetour lui conseilla tranquillement de ne pas s'en servir contre un homme blessé qui de plus était marié et avait des enfants. Frank n'était rien de tout ça, il le reconnaissait chaque fois qu'on faisait allusion à sa vie privée. La tête de Bégnard se colla contre sa joue, lui communiquant une insane chaleur de gant mouillé.
— Si tu m'avais tué... commença Bégnard.
Sa tête était agitée de spasmes. Il la retira. Une tête qui venait de parler à un anus. Le père de Frank interrogeait les poulets de cette façon, mais à deux doigts de les cuire, parce qu'il adorait un croupion bien grillé et n'ayant rien perdu de sa substance.
— Vous tombez bien, Chef, gloussa Bégnard qui retrouvait sa joie de mauvais élève. Il a eu Jasmin. Le pauvre n'a pas eu le temps de faire ouf. Ce salaud...
Le marle s'appelait Jasmin, pensa Frank en essuyant une de ses mains sur sa cuisse.
— Jasmin était le coéquipier de Bégnard, expliqua Hautetour.
Frank parut déçu. Il l'était. Devant la grille du château, le comte n'avait donc pas insulté Hautetour. Si Frank comprenait bien la situation, le comte avait insulté Bégnard, qui le méritait, et... Jasmin, un proxoflic au service du Renseignement Interne. Bégnard était un papaflic et l'autre abruti un proxoflic. Qu'est-ce qu'il était, Frank? Un oiseauflic?
— Il est plein, dit Bégnard que l'état mental de Frank réduisait au respect de la maladie.
— Ça va! dit Hautetour. K. m'a appelé. Elle savait que vous reviendriez sur les lieux, Frank. Je suis arrivé à temps.
— Presque! couina Bégnard qui contemplait une esquille sur sa peau.
— K.? fit Frank.
Hautetour disparut pendant une seconde puis reparut avec une torche puissante qui éclaira entièrement le cadavre de Jasmin.
— Achevé, dit Bégnard, il l'a achevé!
Frank aimait bien achever, mais il était trop occupé à penser à K. qu'il ne connaissait pas. Un nombre forcément limité d'agents du RI s'appelaient par leur initiale suivie d'un point. Une sorte de privilège. Ils étaient toujours les premiers sur les listes, ou les derniers si la liste ne promettait rien de bon. Frank n'était pas peu flatté qu'un pistonné fît partie de l'équipe chargée de le surveiller. Hautetour avait dit: elle. Frank jubilait. C'étaient vraiment tous des cons.
— Anaïs K., rectifia Hautetour avant que Frank fût aux anges. La copine de Jasmin.
Il y avait combien de noms de fleurs dans le dictionnaire? Une chose que Bégnard ne pouvait qu'ignorer. Une nouvelle classe de pistonnés. Jusqu'à quel point avaient-ils épuisé les ressources du dictionnaire? Frank éclata de rire.
— Ça fait rire que toi! geigna Bégnard qui se tenait la côte du bout des doigts.
— La prochaine fois, dit Hautetour lui aussi gagné par le fou rire, piquez votre adversaire, ça lui laissera une chance de s'en tirer avec les honneurs du ridicule. Vous avez trouvé ce que vosu cherchiez, Bégnard?
La question laissa pantois le papaflic qui sembla ne plus souffrir autant.
— Je cherchais rien, Patron, bégaya-t-il. Je voulais juste m'assurer qu'il n'y avait plus rien à faire.
Il parlait déjà comme un rapport, le Bégnard. Hautetour l'éclaira violemment.
— Vous cherchiez un dernier souffle dans son cul! beugla-t-il.
Il démontrait une fois de plus qu'on ne la lui faisait jamais. Frank fit pirouetter son révolver d'une main à l'autre. Il suait moins. Il avait même cessé de rire. Bégnard n'avait rien trouvé. Il en était témoin.
— Vous comprendrez, dit Hautetour comme s'il s'adressait à un interlocuteur choisi parmi ses relations extraprofessionnelles.
Bégnard regarda Frank pour lui indiquer que Hautetour venait de lui faire une fleur en lui promettant une explication hors service. Ça n'arrivait pas à tout le monde.
— Je cherchais rien, Patron, essaya encore Bégnard qui faiblissait à vue d'oeil.
— Mais vous avez trouvé, siffla Hautetour.
Frank s'approcha pour regarder dans la main que Bégnard tendait comme un pauvre. Une puce! Il l'avait trouvée. Il n'était pas si bête que ça! Hautetour se mouilla le bout de l'index pour l'y coller. Il l'examina à un centimètre de son oeil droit. Une puce véritable. Un original, pas une copie. Bégnard et Jasmin avaient des relations. Frank n'y était pour rien. Il pouvait s'en aller. On ne lui poserait plus de questions à ce sujet. Hautetour était sincère, oui.
— Ne faites pas trop de bruit avec votre pétoire, dit-il. On se revoit demain.
Frank lui opposa un visage plat.
— Pour les explications, souffla Bégnard qui ne souffrait plus du tout.
— Demain, c'est ce matin, conclut Frank qui en avait sa claque des raffinements.
Chapitre III
Frank n'avait pas trouvé le sommeil. Il passa au ralenti devant la fenêtre opaque du RI. Son dossier lui interdisait à jamais l'accès à ce coeur du système policier. D'après ce qu'il en savait, il n'irait guère plus loin qu'Enquêteur de première classe. Pour l'instant, il n'avait aucune classe et on ne lui promettait rien. Il avait trop de problèmes. Il redoutait la mise à l'écart plus que le licenciement. Il savait qu'un jour il serait seul devant l'évidence. Rien ne l'angoissait plus que cette sale idée.
Dans la salle des pas perdus, il y avait du monde. Les flics en uniforme voletaient en diagonale, lâchant des sourires complices et secouant de verts dossiers. Quelques camés se réveillaient à peine. Le comptoir en bois d'okoumé reluisait sous les premières piles de dossiers. Le crâne d'un gratte-papier en civil renvoyait ses reflets de douce crasse. Frank s'engagea dans le couloir qu'il avait l'habitude d'emprunter chaque matin. Il tapota à tous les carreaux pour saluer des visages épuisés par la prévision de travail. Le bureau de Hautetour était fermé, le rideau baissé et un panneau indiquait qu'il ne fallait le déranger sous aucun prétexte.
— Le prétexte, c'est elle, informa un visage qui pointait entre deux battants de porte.
Une femme était assise sur une chaise que Frank savait appartenir au mobilier de Hautetour. Elle se regardait dans le reflet de la porte de verre que Hautetour avait condamnée. Frank la salua, regretta aussitôt ce gémissement poussif et entra dans ce qui lui servait de bureau. N'ayant pas le privilège d'une porte, il pouvait observer une bonne partie du couloir. La femme le regardait de temps en temps, sans insistance, machinalement, quittant provisoirement son visage dans la porte de Hautetour.
— C'est la veuve, entendit Frank qui commençait à s'alimenter.
— La veuve de qui?
— De Bégnard.
— Il est mort? couina Frank.
Comment pouvait-il l'ignorer? Il se tassa dans son fauteuil, poussant les ressorts dans le fond.
— Une patrouille l'a retrouvé sur le carreau. Tu connais Jasmin?
— Le marle?
— Lui-même. Crevé lui aussi. Un duel quoi.
Un glissement feutré indiqua que Hautetour sortait de son bureau. La veuve se leva et parla à voix basse. On pouvait voir la main gantée de Hautetour sur son frêle avant-bras.
— Il ne reçoit jamais dans son bureau. Il ne fera pas d'exception.
Cela méritait une explication, pensa Frank sans croire une seconde qu'il avait accès à ce genre de confidence. La veuve continuait de s'exprimer, levant légèrement la tête pour plonger son regard dans les yeux de Hautetour qui chuintait comme un jet d'eau.
— Pauvre Bégnard!
Oui, pauvre Bégnard. Frank ne l'avait pourtant pas tué. Il n'était responsable que de la mort de celui qui se faisait appeler Jasmin. Un compte à rendre à cette Anaïs K. qui ne lui avait pas tout dit. Le comte aussi lui avait menti. Hautetour pouvait tout expliquer, mais il ne le ferait pas. Frank était trop instable ces temps-ci. Personne n'avait envie de lui confier un secret. Il était pourtant prêt à assumer la mort du marlou. Qu'en pensait Hautetour?
La veuve les salua en passant. Ils étaient déjà une bonne dizaine dans le bureau de Frank qui était le meilleur observatoire des secrets de Hautetour. Plus près, on risquait de se montrer indiscret. Frank avait cet avantage de posséder un bureau discret et pratique. Ils se penchèrent tous cérémonieusement en marmonnant des condoléances. Frank lui-même se surprit à regretter l'existence d'un crétin qu'il avait nettement cherché à tuer. Hautetour succéda à la veuve.
— O.K., Frank, grogna-t-il, j'ai à vous parler.
Tout le monde s'éclipsa. Hautetour n'avait pas dit: J'ai besoin de vous. Ce qui était toujours bon signe pour l'avenir. Quand Hautetour vous parlait, c'était toujours pour vous reprocher quelque chose. Pourtant, Frank ne parut pas affecté par ce qui avait tonné comme une menace. Au contraire, il était sorti de sa prostration et souriait. Hautetour lui renvoya un sourire de bon augure. Il respirait la complicité, ce matin. Et c'était ce camé de Frank qui en profitait. On se précipita chez le juge pour l'informer de la promotion de Frank Chercos.
— Entrez, Frank, dit Hautetour en maintenant sa porte entrouverte. Vous avez passé une bonne nuit? Moi pas.
Le comte beuglait dans l'interphone pourtant mis en veilleuse.
— Il n'en finira pas, dit Hautetour. Vous buvez quelque chose? Non? Vraiment? Je me sers, si ça ne vous dérange pas.
Il y a des gens dont la politesse est le terrain préparatoire des exécutions. Ce n'était pas le cas de Hautetour qui ne manquait pas de franchise, du moins dans l'exercice de sa profession. Frank tentait de deviner le sens des borborygmes que le comte assénait à l'interphone. Il ne s'arrêtait pas. Il semblait tantôt raconter quelque chose de compliqué qui le faisait haleter, tantôt il se coulait dans des explications non moins obscures qui flagellaient la conscience de Frank qui prenait les mots au pied de la lettre.
— Je suis bien d'accord avec vous, mon cher, interrompit Hautetour, mais Frank est avec moi et il n'a pas que ça à faire.
Il n'en fallut pas plus au comte pour repartir sur son cheval de bataille.
— Frank, rugissait-il, dites-lui que Jasmin a les photos!
— Mais, dit Frank qui se levait pour atteindre l'oreille de Hautetour, Jasmin est mort.
— Dites-le-lui. Il s'imagine qu'on ne sait pas compter les morts.
— J'ai buté Jasmin cette nuit, récita Frank à proximité de l'interphone.
— Vous n'avez pas pu. Vous avez passé la nuit avec Anaïs.
Frank ouvrit la bouche comme un écolier dans le confessionnal, abasourdi par l'importance de la faute. Hautetour haussa les épaules et dit:
— Il ne veut rien comprendre.
— Frank, rugit le comte, vous DEVEZ comprendre. Ces photos m'appartiennent. JE LES AI PAYÉES!
— Bon, ça va, Armand, dit Hautetour qui poussait Frank dans un fauteuil à roulettes qui se mit aussitôt en marche vers la sortie. Frank reconnaît les faits. Il a buté Jasmin parce que Jasmin avait buté Bégnard. Il n'a rien à se reprocher. Mais comme dit la veuve: s'il avait buté Jasmin avant que Jasmin ne bute Bégnard, on n'en serait pas là.
— Mes photos!
— Vous comprenez, Frank? fit Hautetour qui baissait de nouveau le volume sonore de l'interphone.
— Je comprends, bafouilla Frank.
Il le disait parce qu'il était éjecté du bureau de Hautetour sur des roulettes qui grinçaient pour attirer l'attention sur lui.
— T'as descendu Jasmin? Je te crois pas! C'est Frank qui a descendu Jasmin!
— Elle aurait pu le remercier!
— De quoi?
Frank regagna son bureau. Son système perceptif était mal en point ce matin. Si elle l'avait remercié, il n'aurait pas su lui répondre avec toutes les précautions d'usage. Hautetour le savait et il en jouait. On voyait bien de quel genre de photos parlait le comte. Frank n'arrivait plus à se souvenir du visage d'Anaïs. Il avait compris qu'elle était un agent du RI. Il n'avait pas à comprendre quel rôle elle jouait dans ce méli-mélo. En tout cas, son jardin secret était pollué à jamais. Il n'y remettrait jamais les pieds, même si elle le lui demandait.
— Frank! Hautetour te réclame.
Il n'avait pas quitté le fauteuil à roulettes. On le poussa.
— J'ai oublié de vous demander, Frank...
Hautetour colla un portrait devant les yeux de Frank.
— Vous le connaissez?
Quand on ne remet pas quelqu'un, il peut devenir n'importe qui. Frank avait l'habitude de ces spéculations. On lui demandait de réfléchir avant de répondre.
— Vous ne reconnaissez pas votre fourgueur?
Hautetour n'aimait pas les anglicismes. Il s'efforçait toujours d'utiliser les mots français. Ça compliquait les choses, surtout dans les moments un peu tendus, comme c'était le cas ce matin. Frank ne reconnaissait pas son dealer. Il ne savait même pas où il créchait, en espérant que la crèche était encore un mot français.
— Vous reconnaissez qui, Frank?
La photo s'agitait devant lui et se craquelait en diagonale. Il saisit le poignet humide de Hautetour pour se plonger dans le regard qu'on lui demandait de reconnaître.
— Je sais pas, finit-il par dire.
Frank ne savait pas. On s'en doutait un peu. Frank ne savait jamais rien. Pourtant, son dossier le présentait comme un élément prometteur de l'enquête et de la tactique. Les voix se répandaient comme un poison à travers les cloisons qu'il avait toujours tenté de limiter aux siennes. Il n'avait jamais été plus loin que ces agglomérés de colle et de copeaux.
— Mettons que Jasmin soit mort parce qu'il a descendu ce brave Bégnard (l'épithète brave était peut-être superflue). Mettons que Frank ait agi malgré lui. C'est plus que probable, vu ses mauvaises habitudes. Où sont les photos?
Hautetour se gratta le menton avec son journal roulé en tuyau. Il considérait Frank d'un oeil sincèrement attristé par le spectacle d'un collègue qui ne laissait pas deviner les raisons exactes de son désespoir.
— Tout ce que je sais, murmurait Frank en baissant la tête pour ne plus voir que l'enfermement auquel le condamnaient ses genoux, c'est que Bégnard était vivant quand j'ai descendu Jasmin. Je ne savais même pas que c'était Jasmin.
Il osa se lever comme un député:
— Je n'ai jamais su qui était Jasmin.
Hautetour recula, saisi d'horreur.
— Vous me l'apprenez, continua Frank sur le chemin de la révolte rentrée.
Il se rassit. Cette fausse sortie l'avait épuisé.
— Nous, dit Hautetour en élevant la voix pour être entendu de tous, on ne veut que savoir la vérité. Si donc Jasmin est mort avant Bégnard, qui a tué Bégnard? Vous comprenez, Frank? Qui a tué Bégnard? C'est difficile à dire, hein, Frank? Et c'est ce que je n'ai pas voulu dire à la veuve qui aurait du mal à accepter que son mari ait été descendu par un autre flic. Elle préfère qu'il l'ait été par un petit voyou. C'est plus sain pour son esprit. Vous vous y connaissez, en esprit, Frank? Ce qui peut lui nuire une fois qu'il n'y a plus rien à faire pour recommencer?
— Bégnard est mort avant Jasmin, dit Frank.
Ça tombait bien. Le juge venait d'entrer. Kol Panglas qu'il s'appelait. Il ne jugeait jamais. Il avait sa logique et il savait convaincre. Il avait Frank à l'oeil depuis que celui-ci avait fait parler de lui en cassant la figure à un juge instructeur pendant son stage préparatoire.
— Qui est mort avant Jasmin? demanda-t-il d'une voix forte.
— Bégnard, répéta Frank avec l'assurance d'un mauvais élève qui s'est juré qu'on ne l'y reprendra pas.
— Bégnard est mort, expliqua Hautetour.
— Première nouvelle, fit Kol Panglas.
— C'en est une de mauvaise, monsieur le Juge, fit une voix qui ne pouvait pas être celle de Frank mais que le juge prit à tort pour celle de Frank.
— Où est le cadavre? demanda le juge.
Hautetour s'interposa. Il écrasait toujours le roturier quand celui-ci portait un nom à coucher dehors.
— Je le verrai avant vous, psalmodia-t-il. Frank aussi le verra.
— Je l'ai déjà vu! cria Frank.
Kol Panglas se dressa sur ses escarpins bleu marine. Hautetour s'imposa encore à sa curiosité maladive mais légitime.
— Frank était là, expliqua-t-il.
— On comprend mieux son émotion, fit le juge, perplexe.
— Envoyez un pneu! commanda Hautetour du haut de sa superbe. On arrive!
Kol Panglas n'aimait pas l'humour tonitruant du baron, mais il reconnaissait volontiers qu'il en aurait eu un d'encore plus vociférant s'il avait été lui-même élevé à la condition de baron. Il observa un silence têtu pendant que Frank s'éloignait dans les bras chaleureux de Hautetour qui lui promettait des compensations indubitables.
Dans la salle de dissection, le cadavre de Jasmin côtoyait celui de Bégnard. Même type de blessures. Deux trous dans la tête, de face, et un autre dans la tempe. Bégnard avait aussi une blessure superficielle sur la poitrine.
— J'ai pas rêvé, constata Frank sans aller plus loin dans une explication que le médecin attendait comme le messie.
— Vous n'avez pas rêvé à quoi? finit-il par dire pour mettre fin au silence que Frank venait d'imposer à un Hautetour qui commençait à fatiguer.
— Je rêve jamais, dit Frank.
Il se laissait gagner par la nausée.
— Si vous devez vous sentir mal, conseilla le carabin, allez faire ça ailleurs.
Hautetour revint à la surface. Un claquement de langue annonça une désambiguïsation sans possibilité de discussion.
— Ce que vous n'avez pas trouvé, dit-il à fleur de peau du carabin qui frissonna, est-ce que j'aurais pu le trouver?
— Je ne vois pas comment, fit le carabin. Je connais mon métier. Vous le savez. Depuis le temps!
— Ces types en savent plus que nous question planque.
— De quel type parlez-vous, monsieur le Baron? Le flic ou le voyou?
— Frank se chargera des yeux, dit Hautetour. Ça se conserve longtemps?
— Si ce sont des greffes, éternellement!
Frank eut une courte absence. La dernière fois que Hautetour lui avait confié la garde d'un morceau de corps humain, celui-ci avait complètement pourri en moins d'un jour.
— Ce n'était pas une greffe, dit le carabin. Les greffes durent éternellement, comme les vers de notre grand...
Il n'eut pas le temps de terminer. Frank titubait avec un bocal dans les mains. Si Hautetour avait décidé de le punir, c'était gagné. Les quatre yeux valsaient dans un jus pituiteux.
— On en fera quoi? réussit-il à demander.
— Rien, dit Hautetour. Panglas m'emmerde.
— Rien, c'est quoi? insistait Frank.
Il était trop jeune et trop con pour comprendre. Hautetour aussi avait été jeune, mais il n'avait jamais été con. On ne lui avait jamais confié des reliques juste pour emmerder le juge de service. Il ne savait donc pas ce que Frank pouvait désormais en faire. Il disparut.
— Vous oubliez le couvercle, dit le carabin qui surgissait de nulle part.
Frank voyait la substance dégouliner sur ses poignets. Le carabin vissa le couvercle et épongea les salissures du revers de sa manche. Il souriait comme s'il était certain de rendre service à un bizut. Frank n'avait pas fait sa médecine. En fait, il n'avait encore rien fait, et il était peut-être trop tard pour faire quelque chose qui compte toute la vie. Le carabin se retira comme il était venu, comme un vers dans son trou.
— La prochaine fois, dit Frank à ce qui lui paraissait être un trou refermé, je n'oublierai pas le couvercle.
— Moi non plus, dit une voix caverneuse.
Frank retourna à son bureau. Il se prépara doucement à s'y emmerder toute la journée. Le bocal était à l'abri des regards et surtout des commentaires. Hautetour avait son idée. Frank se sentait jalousé et il aima cette sensation de victoire sur l'attente des autres. Il ne se souvenait plus si Hautetour lui avait commandé quelque chose. Hautetour commandait toujours quelque chose. Il ne vous confiait pas un bocal contenant les quatre yeux de cadavres dont un seul était le vôtre sans raison qui finirait par s'imposer à l'esprit. Frank était doué pour l'attente, surtout dans ces conditions. À qui appartenait l'autre cadavre, celui de Bégnard? Hautetour l'avait descendu parce qu'il avait la puce. Et que contenait la puce? Les photos du comte au travail d'Anaïs. Les yeux, c'était une punition. C'était aussi une drôle de façon d'emmerder le juge Kol Panglas qui mettrait tout en oeuvre pour les retrouver. Le carabin le mettrait alors sur la piste de Frank. Il ne tarderait pas à se pointer à son domicile avec la force de l'ordre et des bonnes moeurs. Et qu'est-ce que je lui dirais? pensa Frank tristement. Il faut que j'arrête cette merde. Je suis au bout.
Rien ne vaut un peu de merde pour aider à s'en sortir. Il exagérait. Ses collègues, dont quelques femmes franchement dégoûtées, ne faisaient aucun commentaire sur les yeux parce qu'ils ignoraient que Frank les possédait pour un temps qu'il lui était impossible de mesurer, ce qui l'angoissait, mais ils ne se privaient pas d'en faire sur son comportement inadmissible, eux qui étaient des exemples y compris pour leurs propres enfants. Ils entraient et sortaient du bureau de Frank sous divers prétextes qu'il n'écoutait plus tant ce manège était grossier et grossièrement calculé par des cerveaux jaloux qui s'empêtraient dans l'hypocrisie et l'égoïsme. Frank leur réservait un discours critique sans savoir combien de temps il lui faudrait pour avoir le courage de le leur balancer en pleine gueule. Il consommait trop de merde. Et eux, ils surconsommaient tout ce que leur proposait la publicité et la propagande. En quoi était-il différent? Est-ce qu'un amateur d'art qui se contente de l'art est différent à ce point de la valetaille salariée ou au chômage? Encore une question à laquelle il mettrait longtemps à répondre parce qu'il n'avait pas les moyens de comprendre ce qu'ils expliquaient par des jugements de valeurs et des estimations approximatives.
Aujourd'hui, il était bien parti pour exagérer. Kol Panglas passa plusieurs fois devant son bureau, ralentissant pour estimer si le moment était favorable, et Frank lui souriait comme il n'avait jamais souri à personne, pas même à une femme. Avait-il souri à Anaïs K.? Il ne se souvenait pas d'avoir passé la nuit avec elle? Quelle nuit aurait-il passé avec une fille nue attachée à un lit surmonté d'un baldaquin? Le comte prétendait-il se rincer l'oeil? Que contenait la puce de si outrageant pour sa renommée de pervers sexuel? Que craignait-il de ce qui ne pouvait être qu'une attitude indigne de sa réputation? Les photos pornographiques du comte paraissaient dans tous les supports médiatiques. Un des yeux du bocal en savait long sur un sujet qui n'amusait plus Hautetour.
Frank souleva le couvercle. Le jus était tellement trouble qu'on ne voyait plus les yeux à travers le bocal. Il plongea un crayon qui parut frissonner. Un oeil remonta comme par capillarité. Un oeil bleu, celui de Jasmin, le droit ou le gauche. Frank le fit glisser jusqu'au bord du bocal où il accepta de s'immobiliser, comme accroché à une paroi. L'autre oeil bleu suivit le même chemin. À tous les deux, il conservaient quelque chose d'un regard que Frank avait traversé juste avant de tirer dans la bouche, un de ses coups favoris, une horreur pour les témoins. Le troisième oeil était marron. Il eut plus de peine à se retenir au bord du bocal, comme s'il était pris de vertige. Le quatrième s'obstinait à se coller au fond. Frank s'énerva. Il planta le crayon comme dans un bocal de cornichon.
L'oeil en question avait été ouvert. Pourquoi cet oeil et pas les autres? Le carabin n'avait rien dit sur cette dissection particulière d'un organe qui pouvait contenir de l'électronique haut de gamme. Frank vit nettement les connexions microscopiques qui scintillaient leurs atomes d'or fin. Bégnard devait contenir tout un laboratoire du même type, infinitésimal et pur. Frank redoutait d'avoir déjà subi le même sort, au cours de son internement. Ils l'avaient plusieurs fois plongé dans un sommeil qu'ils s'étaient ensuite refusé de mesurer avec lui, l'abandonnant à de douloureuses spéculations. Et ils n'avaient jamais expliqué ces séjours forcés dans ce que Frank avait toujours considéré comme un au-delà. Personne ne l'avait traité de fou. On s'était limité à l'appréciation tangible de ce qui le différenciait des autres désormais. Il avait souvent tenté de s'ouvrir, histoire de s'observer non plus de près, mais en profondeur, mais la perspective de la douleur l'avait chaque fois fait reculer dans une crise qui menaçait toujours d'être la dernière.
— Vous méditez, Frank?
C'était la voix de Hautetour dont il était le jouet depuis sa sortie de stage préparatoire. Il y pensait justement. Il ne le voyait pas. Hautetour sembla s'asseoir quelque part dans ce minuscule bureau qui pouvait contenir tout le service si la curiosité l'emportait sur la lucidité.
— J'ai pensé moi aussi à notre affaire, dit Hautetour.
Frank cligna des yeux comme un comateux.
— Il n'y a pas de solution, continua Hautetour. J'ai beau me raisonner, je ne peux pas y croire.
— Croire? couina Frank qui détestait cette remontée sans paliers.
— Croire que Jasmin a descendu Bégnard.
— C'est pourtant...
— Jasmin n'avait aucune raison de descendre Bégnard.
— Aucune?
— Aucune.
Frank fit un effort pour se souvenir. Ce n'était pas facile à cause de...
— De quoi? demanda Hautetour.
Rien. La fille est d'abord sortie de l'ombre. Puis Jasmin, mais Frank ignorait qui était Jasmin, sinon...
— Qu'est-ce que ça aurait changé?
Rien. Il ne pouvait rester que le client. Or, il y en avait un autre. Et le comte le savait. Jasmin le savait. Il savait même qu'il y en avait un quatrième.
— Ça fait du monde, dit Frank. Quatre types et une fille. Une partouze dans mon jardin secret! Jamais j'aurais pu l'imaginer aussi facilement.
— Vous voulez dire sans l'aide de...
Frank cherchait une prise dans l'espace. Des vaisseaux continuaient de péter dans son cerveau, avec une lenteur et une exactitude de plan conçu d'avance. Il n'y avait pas moyen de crier quand on était au fond. Et puis ça ne servait à rien.
— Vous êtes dingue, Frank. On va vous donner un autre boulot. Vous avez besoin de pourrir dans un coin obscur. Il n'en manque pas ici. Un coin qui sent la paperasse et le circuit grillé. Vous êtes complètement dingue.
Hautetour était-il sorti comme l'indiquaient les capteurs greffés sur la langue? Frank sentit le jus insane du bocal remonter le long de son bras gauche. Il s'accrochait lui aussi à la paroi. Il connaissait cet art délicat de la progression verticale. Il l'avait appris dans sa jeunesse, il n'y avait donc pas si longtemps, mais jamais il ne s'était senti aussi éloigné de quelque chose lui appartenant. Il en avait fait, des efforts, pour trouver le moment où son esprit avait commencé à glisser, toujours à la verticale, mais vers le centre et non plus vers cette périphérie montagneuse qui était un divin spectacle réservé aux connaisseurs du vertige. Ils vous condamnent à leur ressembler. Il faut leur ressembler et s'amuser avec eux. Son père, qui n'était pas un exemple de probité, lui montrait le chemin à suivre pour ne pas se faire repérer si on était convaincu d'avoir raison. Pas si bête, ce père qui volait son prochain. Il ne restait plus qu'à savoir comment il avait terminé sa vie de bohémien.
— C'est l'heure, Frank.
Le signal. Il n'était pas en état de rentrer en moto. Il sortit sur le trottoir et contempla la rivière sous le pont. Quelle bonne idée on avait eue de construire les villes sur des rivières et des fleuves! Frank adorait le spectacle des ponts. Il aimait s'y abandonner entre les passants. L'eau charriait une immensité de recommencements. Verte ou rouge, elle broyait l'Histoire à ses pieds, toujours exacte au rendez-vous. Il engueulait les pêcheurs si ça mordait, sinon il les maudissait en riant et ils riaient avec lui.
— Frank Chercos? Je ne pensais pas vous revoir un jour.
Anaïs! Vêtue comme une bourgeoise, mais toujours l'air aussi pute. Il l'aurait reconnue dans un lupanar où le désir trouble la vue au point de ne plus faire la différence entre une femme et une autre femme.
— Nous nous connaissons, m'a dit le comte, bredouilla-t-il.
Dessous, l'eau s'acharnait entre de solides piliers.
— Armand est fou! dit-elle en riant.
— Je me disais aussi...
Il voulait dire qu'il ne l'aurait pas oubliée, que...
— Je n'ai pas de souvenirs, dit-elle. Du moins, pas encore. Et vous?
Lui non plus. Lui aussi, voulait-il dire! Comment le dites-vous? Il était troublé au point de ne plus penser à rentrer dans son chez-lui. Il ne lui parlerait pas de cet enfer miniature. Il ne l'ennuierait jamais avec ce genre de détails qui prêtent toujours à confusion dans les moments de l'existence où la confusion est le pire ennemi de la joie.
Chapitre IV
— Hey! Frank! C'est vous?
Elle l'avait reconnu. Elle ne pouvait pas ne pas le reconnaître. Elle avait eu le temps d'investir son regard pour ne plus l'oublier. Il s'était laissé faire et s'était même livré à quelques confidences.
— Vous êtes... commença-t-elle.
Travelo. Ça lui arrivait. Hautetour en avait été informé et il avait trouvé l'idée intéressante. Frank lui avait démontré qu'il pouvait être efficace quand on ne lui demandait pas de n'être plus lui-même. Elle arrivait du bout de la rue, sans Jasmin. Le type qui l'accompagnait s'appelait Romarin et prétendait n'avoir jamais exercé cette profession. Il n'y croyait pas vraiment, mais il avait des relations. Il lui arrive la même chose que moi, pensa Frank. Anaïs observa les deux hommes qui se mesuraient, l'un dans sa chair de femme, et l'autre mal à l'aise dans un costume trois-pièces aux rayures jaunes. Elle fumait de longues cigarettes qui lui servaient à signaler les choses surgissant dans sa conversation. Romarin ne vit pas d'inconvénient à passer la soirée ailleurs. Il avait l'air de ne pas y croire.
— Pauvre Jasmin, dit-il tandis qu'ils entraient dans un taxi. Ce que c'est de fricoter avec les vaches. Ils ne vous remercient jamais.
Frank acquiesça. Anaïs lui souriait sans chercher à lui inspirer la prudence. Elle possédait son monde comme Frank rêvait d'en finir avec une existence vouée d'avance à l'échec. Aucune femme ne l'avait jamais transporté aussi loin dans la pensée qu'il avait encore le pouvoir d'opposer aux réalités. Romarin paya le taxi et ils se retrouvèrent tous les trois dans un angle tranquille d'une boîte de nuit.
— Chez les femmes, avoua Romarin, c'est les jambes que je préfère.
— Moi, c'est les miches, gloussa Frank.
Cette fois, il n'avait pas abusé du maquillage. Hautetour avait été un critique constructif. Il lui avait démontré, face à un miroir, qu'une femme ne peut pas ressembler à une parodie, contrairement à l'homme qui ne s'en aperçoit que rarement, souvent trop tard, ce qui fait quelquefois de lui un personnage historique.
— Une femme, avait-il professé au reflet qui n'en pouvait plus d'immobilité et de concentration, ne peut être que vraie. Sinon...
Sinon, c'est un homme. Frank apprenait vite. Il apprit à devenir une femme quand le service l'exigeait. Il n'avait aucune idée de l'ampleur des enquêtes où il n'était qu'un pion à jouer. Son cerveau ne réagissait cependant pas aux miroitements. En cela, il se différenciait clairement de ses collègues. Hautetour lui avait demandé l'abstinence en mission. Sinon...
— Sinon vous pouvez glander toute la journée dans votre petit bureau, ça ne me concerne pas.
Il aurait pu dire: ça ne me regarde pas. Mais Hautetour était concerné ou il ne l'était pas. Il ne laissait pas d'autre alternative au dialogue qu'il avait l'art de conclure par un jugement. Ce qui exaspérait Kol Panglas, par exemple.
— On peut vous demander d'où vous êtes? fit Romarin qui cuisait dans un verre de whiskey.
— Frankie n'aime pas raconter sa vie, dit Anaïs qui aimait bien voler au secours de son petit protégé. Il y a d'autres moments, non?
Frank envoya un rayon vert de sa canine d'or. Romarin préférait la résine.
— C'est parce que tu as de la conversation, dit Anaïs en écrasant un mégot qu'elle avait failli projeter dans l'obscurité.
— J'aime bien savoir, fit Romarin.
Il se méfiait. Les travelos ne lui inspiraient pas confiance. Il devait douter de tout ce qui se cache un peu derrière les apparences, mais le whiskey l'envahissait et il proposa à Anaïs de se dégourdir un peu les jambes.
— Excusez-moi si je ne vous invite pas, dit-il à Frank, mais ça me gêne, vous comprenez?
Frank gloussa. Anaïs laissa son parfum fruité et disparut dans un rayonnement opaque que la musique traversait à peine. Elle l'abandonnait à d'autres hommes. Quel âge pouvait-elle bien avoir? Elle était outrageusement maquillée elle aussi. Elle avait même prétendu qu'il était plus féminine qu'elle. Une opinion qu'elle partageait avec Hautetour qui le trouvait trop femme quand il lui apparaissait dans ces moments de dérives mentales forcément conclus par une approche de la surdose.
Quand elle revint, ayant de nouveau traversé l'ouate de la lumière, elle n'était plus accompagnée. Elle lui expliqua qu'il était allé uriner et qu'il s'était senti mal à l'idée de souffrir de la prostate. Frank connaissait le mot, mais il était incapable de le situer dans le corps. Pas plus que les hémorroïdes. Ils sortirent. La nuit était claire et douce. C'était l'printemps.
— Des marrons! s'écria-t-elle.
Elle voleta.
— Encore debout à cette heure? dit-elle au marchand qui se contenta de hausser les épaules.
— Qu'est-ce que je lui mets à la p´tite dame? chantonna-t-il. Des marrons ou des façons?
— Dommage qu'il fasse si doux, dit Anaïs. Moi, je les aime en hiver quand on a le bout des doigts gelé.
— Et moi j'´préfère les vendre au printemps. Chacun ses goûts. Pas vrai, ma p´tite dame?
C'était une critique ou bien Frank lui avait tapé dans l'oeil. Il ne répondait jamais à la question de savoir pourquoi il devenait femme entre deux voyages. Hautetour répondait à sa place: pour séduire. Et il prenait un air rêveur qui en disait long sur sa sincérité.
— Ah! les marrons, les ponts et les grosses dondons!
Il ne manquait plus qu'un singe pour tourner la manivelle. Anaïs leur échappa, comme si elle fuyait maintenant. Il arracha sa perruque qui s'était déplacée et la suivit sur les quais.
— Nous avons tous deux vies, dit-elle quand il l'eut rejointe.
— Moi c'est flic et travelo, dit Frank que l'eau fascinait encore.
— Travelo et camé, oui!
— Flic camé et travelo amoureuse. Et vous, Anaïs?
Elle paraissait terriblement vieille maintenant. Son visage se laissa torturer par une douleur cérébrale. Elle ouvrait la bouche sans rien dire.
— Je suis maman, dit-elle enfin.
Frank commença à s'angoisser. Il n'avait rien sur lui. D'habitude, il n'en avait pas besoin. Il ne vendait rien non plus. Elle lui caressa le visage.
— Il en manque une, dit-elle, mais vous savez qui.
Il n'avait jamais été fort aux devinettes. Elle lui avait arraché deux doubles parfaitement imbriqués. Elle ne lui donnait que deux existences parallèles. Il se sentait frustré. Chez lui, le flic était camé, et le travelo amoureux, amoureuse comme il avait dit. Elle ne souhaitait pas continuer. Elle ne savait pas jouer. L'enfance n'existait plus. Elle n'existait pas. Frank regretta de l'avoir rencontrée dans ces circonstances et se mit aussitôt à imaginer d'autres instances plus favorables à l'existence commune, au moins le temps d'un plaisir. Que savait-il du plaisir? Il était facile de comprendre que le marchand de marrons préférât le printemps à l'hiver, quoique les marrons appartiennent mieux à l'hiver, et c'était sans doute ce qu'il fallait penser pour comprendre pourquoi elle n'aimait pas le printemps quand le marchand de marrons se pointait à l'horizon de son existence.
— Frank! Vous êtes d'un compliqué!
Mais elle ne dit pas qu'elle préférait les hommes qui lui simplifiaient la vie au point de la rendre acceptable. Il avait l'air d'un clown sans sa perruque. Il la connaissait bien maintenant. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour se l'imaginer différente, à l'opposé de ce qu'elle était pour les uns et de ce qu'elle pouvait devenir pour l'autre qu'il représentait à ses yeux de presque vieille, de quasiment décrépie, de morte donnée d'avance à une enfance qui n'en finissait pas pour lui. Il se débarbouilla sur une marche d'un escalier qui entrait dans l'eau comme un personnage. Elle l'aida à effacer les dernières traces de peinture. Dans sa robe décolletée, il avait maintenant vraiment l'air d'un homme en cours de travestissement. Elle rit.
Il n'aima pas ce rire. Il voulut fuir, mais elle le retenait au bord de l'eau qui ne pouvait plus jouer comme un miroir tant la nuit était noire maintenant. Ils n'étaient que deux flics en goguette, après tout. La nuit ne leur appartenait pas. Et ils ne possédaient rien. Il se mit à pleurer comme un enfant. Elle n'avait rien sur elle non plus. Il ne leur restait plus qu'à se mettre à la recherche d'une fourgue, comme aurait dit Hautetour.
Chapitre V
— Vous avez passé deux bonnes nuits loin de chez vous, dit Kol Panglas le nez collé contre l'écran.
Frank ne se souvenait pas de la première. Le comte pouvait dire ce qu'il voulait. Par contre, il avait été lucide pendant toute la nuit dernière et Anaïs s'était montrée charmante.
— Charmante? roucoula Kol Panglas. Elle s'y connaît.
Frank n'avait rien absorbé, à part les verres, mais Anaïs avait réussi à le maintenir dans un état de conscience proche de la réalité.
— Mais ce n'était pas tout à fait vrai, dit Kol Panglas.
Les électrons jouaient sur son visage. Frank avait l'impression d'une espèce de course poursuite. Quelquefois, le manège s'arrêtait et la surface du visage de Kol Panglas se mettait à trembler, comme si l'attente le forçait lui aussi à revenir au sujet de l'entretien. Il tapotait le bord de l'écran avec son crayon. Frank remarqua le bout de gomme rose mordillé jusqu'à la virole d'acier bleu.
— Vous ne pouvez pas passer une troisième nuit avec elle, Frank.
Kol Panglas n'appelait jamais les gens par leur petit nom. Il s'adressait toujours à un prénom suivi d'un nom. Ensuite, il imposait son regard à la fois trouble et rugueux, un regard comme une surface de mur. Il était un composé de surfaces où le monde s'agitait par reflets stridents. Seule, sa mâchoire inférieure ne semblait pas concernée par cette agitation. Il était toujours au seuil d'une convulsion provoquée par la mauvaise foi de son interlocuteur. Aussi guettait-il ce moment intense avec une délectation qu'il se faisait une joie d'annoncer en ouvrant une bouche trop grande pour ce visage fermé à l'extrême. Frank cherchait la langue dans cette noirceur bleutée. Il n'y distinguait que des veines noires qui palpitaient comme des petits insectes en attente de mutation.
— Je peux pas quoi? grogna Frank qui détestait qu'on se mêle de sa vie privée. Deux agents ne peuvent pas...
— Deux agents, oui, expliqua Kol Panglas qui avait de la patience ce matin. Deux agents peuvent se faire tout ce qu'ils se souhaitent à la condition que ce soit conforme aux bonnes moeurs.
— Les moeurs, moi... plaisanta Frank en secouant sa main valide.
— Au fait, dit Kol Panglas, il lui est arrivé quoi à votre main?
— On parlait d'autre chose.
— On ne parlait pas. Je me renseignais. Et vous savez pourquoi je me renseigne? Parce qu'on me l'a demandé. Et vous vous figurez que j'obéis à n'importe qui!
— Je me fous de savoir à qui vous obéissez, hurla Frank. On dirait que j'ai pas fini d'avoir des emmerdes avec les druides!
— Il lui est arrivé quoi à votre main? prononça le juge en se tenant à son bureau.
— J'ai toujours fini par leur casser la gueule, toujours!
— Essayez pour voir! Cette fois...
Frank hurla de rire.
— Cette fois quoi? Cette fois comment? Vous croyez que ça m'amuse d'avoir mal aux mains?
Kol Panglas se calma soudain.
— Comment va l'autre? Je ne savais pas qu'elle était concernée.
Il se mit à fouiller l'écran qui clignotait. Frank n'avait aucune envie d'expliquer ce qu'il avait fait de ses mains une fois qu'Anaïs n'en eut plus besoin. Elle s'était endormie avant lui. À la lumière de la lampe de chevet qui était couverte d'un carré de soie vert olive, il avait pu observer à quel point elle était vieille, enfin: beaucoup plus vieille qu'il ne l'avait cru quand il s'était enfin aperçu qu'elle avait l'âge de sa propre mère.
— Vous n'arriverez jamais à expliquer ce genre de choses à un magistrat, dit Kol Panglas avec aménité. Si le cas se présente un jour. Mais pourquoi se présenterait-il, dites-moi?
Il entretenait des lueurs dans son regard, comme s'il était connecté avec un système parfaitement artificiel hérité d'une époque révolue qu'il transporterait avec lui comme un fardeau ou comme la coquille d'un escargot. Il donnait le vertige. Avec les gens de sa génération, Frank éprouvait plutôt du plaisir à tomber dans les pièges d'une conversation destinée à le faire sortir de ses gonds.
— Je vous ai un peu secoué, regretta-t-il comme un enfant de choeur qui vient de retrouver les hosties consacrées alors que le prêtre a été obligé de refiler les non bénites pour éviter un scandale capable d'éclabousser l'attente de la communauté.
— J'ai l'habitude, dit Kol Panglas en se dandinant sur son fauteuil de direction. Vous ne m'avez pas dit ce qui est arrivé à vos mains.
Ce n'était plus une question. Frank se radoucit encore, prêt à se confesser si c'était ce que la justice attendait de lui.
— Il n'est pas question de se confesser, dit Kol Panglas qui recommençait à bouillir. Pas facile d'avoir une conversation utile avec ces... continua-t-il en aparté.
Quand il s'exprimait en aparté, on pouvait croire qu'il crachait son chewing-gum dans un tiroir justement ouvert à cet effet. Heureusement, dans ces cas extrêmes, il ne finissait jamais ses phrases et on en restait généralement à ces points de suspension. Frank ne souhaitait pas vraiment déroger à une règle qui avait fait les preuves de sa pertinence.
— Vous faites bien, seringua Kol Panglas. Revenons aux circonstances...
— On m'accuse de quoi? gémit Frank qui redoutait la douleur.
— On ne vous accuse pas. On cherche à savoir. Il vaut mieux pour vous qu'on le sache. Vous comprenez?
— Je comprends que je vais me faire avoir.
— Vous savez... dans ces métiers de...
Frank retint un cri. Seule la colère se montra sur son visage. Il n'en sortit rien qui pût compromettre son avenir immédiat. Il s'efforçait de sourire et ça lui donnait l'air tarte, comme aurait dit Anaïs.
— Il y a longtemps que vous la connaissez?
Qu'avait dit le comte à ce propos? Sans cette réponse, il ne pouvait que se tromper.
— Vous ne répondez à aucune question, remarquez-le bien, prévint Kol Panglas que les électrons parcouraient comme un réseau en formation constante.
— J'ai du mal, oui, admit Frank.
Il n'avait pas de bonnes intentions. On pouvait toujours le lui reprocher. Mais Kol Panglas ne s'y risqua pas. Il n'avait pas autant de temps à perdre avec les questions de discipline interne. Il était moins flexible pour tout ce qui concernait les apparences du service à l'extérieur, en plein dans cette société traversée de secousses sadomasochistes qui lui donnait la nausée chaque fois qu'il avait le devoir de la convoquer.
— Comme je vous le disais...
— Je me sens plus aussi bien que tout à l'heure quand j'ai accepté de répondre à vos questions, soupira Frank en se tenant les tempes qui palpitaient sans toutefois contenir les insectes que Kol Panglas lâchait dans une conversation qui devenait un triste interrogatoire...
— ...de routine, précisa Kol Panglas. Votre état... constant justifie les moyens que nous...
— Qui ça, nous? s'inquiéta Frank qui basculait du mauvais côté de la clarté due aux explications.
Kol Panglas s'essuya le front avec un mouchoir de soie déjà imprégné de ses odeurs fortes. Il avait l'air désespéré alors qu'il était encore dangereux.
— De deux choses l'une, Frank: ou bien vous vous calmez, en utilisant le moyen qui vous semble le plus approprié, ou bien je vous fais injecter un sérum de vérité. Choisissez!
Il devenait péremptoire plutôt, le robin. Approprié était une drôle de façon d'exprimer ce qu'on pensait de ce genre d'appropriation. Frank avala une dose carabinée. Kol Panglas ne cacha pas son épouvante. Il cria:
— Vous êtes vraiment dingue, Frank! Ah! si vous n'étiez pas...
Encore une phrase qu'il valait mieux ne pas achever sous peine de... Frank se mit à rire en commençant par les épaules. Il voyait... il voyait...
— Flash! s'écria-t-il.
Puis il devint étrangement tranquille et grave. Kol Panglas s'apprêta à prendre note.
— Si j'étais votre médecin... fit-il.
Quelque chose se passait sur le visage de Frank. Se souvenait-il de la première nuit? Ils l'avaient effacée par erreur et maintenant cette fausse manœuvre posait problème. Il ne savait pas exactement lequel, mais ça avait quelque chose à voir avec la cohérence de Frank lui-même. Il n'était pas médecin, seulement doué pour les interrogatoires pointus.
— Où en étions-nous? se risqua-t-il à demander alors que Frank ne disait plus rien.
Le grouillot était ailleurs, sachant où il était et ne se posant même pas la question de savoir si c'était un élément primordial de la réponse qu'on attendait de lui. Kol Panglas le relia à la terre, par pure précaution. Frank contenait des circuits délicats, et onéreux. Kol Panglas veillait toujours aux petits détails qui alimentent la bonne opinion que les autres peuvent avoir de soi quand on est réduit à l'un au moment des avancements au mérite. Mais Frank était parti plutôt loin qu'ailleurs. Ce n'était pas de chance. Kol Panglas éteignit l'écran d'un coup de poing rageur et abandonna Frank Chercos à sa mortification synthétique. Un mélange d'impulsions atomiques et de raisonnements pervers. Kol Panglas n'y connaissait rien.
— Je ne suis pas son médecin, dit-il à Pierre de Hautetour qui ne l'attendait plus.
Hautetour commanda un caddie. Une opératrice en combinaison de pilote de chasse leur proposa le dernier modèle, vantant le système de commandes par impulsion cérébrale.
— Qu'est-ce qu'on n'invente pas de nos jours, commenta Kol Panglas en prenant place dans l'étroit véhicule. Au lieu de couvrir nos murs d'oeuvres dignes du passé et d'y faire tonner notre parfaite connaissance de la résonnance naturelle. Comment est-elle?
— Elle veut tout dire, susurra Hautetour.
— Ce qui ne veut rien dire, conclut Kol Panglas.
Hautetour se tut. Il en savait trop et Kol Panglas le savait. Quand un poisson se mord la queue, c'est qu'il est cuit. Le magistrat connaissait la cuisine et s'en vantait sans prendre le risque du ridicule au moment de se mettre aux fourneaux.
— Et Frank? demanda Hautetour qui ne risquait rien à s'informer aussi évasivement.
Kol Panglas poussa un long soupir qui trahissait son goût pour les gros Havanne et l'alcool de cactus. Il n'en finissait pas de secouer sa grosse tête de vieux premier, comme il s'intitulait lui-même.
— Il est dingue, complètement dingue.
— Ça, grogna Hautetour, je le savais déjà!
Le caddie traversa une Zone d'Intimidation. Hautetour ferma les yeux, comme d'habitude, pendant que Kol Panglas s'interrogeait encore sur l'utilité de ces traversées mentales qui n'ajoutaient rien à la connaissance des lieux. Cette infantilisation l'exacerbait, mais n'exerçait plus sur lui son influence de narratrice des enjeux de l'existence.
— Si vous voulez savoir, dit-il aux yeux fermés de Hautetour, nous l'oublierons dès qu'il ne sera plus de ce monde, ce qui ne saurait tarder.
Kol Panglas ignorait que Frank Chercos était programmé pour vingt ans. Il trouverait la mort sur le quai d'une gare en Andalousie, on ne savait pas pourquoi: le système refusait obstinément de s'expliquer sur les raisons. Par contre, il ne tarissait plus sitôt qu'il s'agissait des objectifs à atteindre, ce qui, au fond, arrangeait Hautetour dont l'esprit était enclin à de douces paresses aléatoires.
Une sonnerie insista pour qu'ils sautassent en marche. Kol Panglas glissa sans tomber. Hautetour en était encore à se marrer comme un gamin s'il avait l'occasion d'assister à ce genre de chute, ce qui irritait fortement le magistrat. Ils s'annoncèrent dans la console de reconnaissance. Personne en vue. Un couloir et son éternité de bandes jaunes et rouges dans l'alignement sans défaut des tubes fluorescents. Kol Panglas grogna discrètement. Il n'y avait plus aucune chance de le voir se fiche par terre. Hautetour pressa le pas. Il atteignirent bientôt une double porte qui leur adressa la parole en termes univoques.
— Parfait ensemble, remarqua Hautetour.
Et ils entrèrent. Anaïs K. était aux fers, les pieds dressés de chaque côté d'un opérateur qui s'affairait entre ses cuisses.
— Pourquoi une combinaison de pilote de chasse, dit Kol Panglas qui pensait à l'opératrice du caddie.
— Comment voulez-vous que je le sache? dit Hautetour qui ne souhaitait pas cacher son irritation aux yeux qui les observaient en détail et même en profondeur depuis qu'ils étaient entrés.
— Je n'ai jamais assisté à un accouchement, avoua Kol Panglas qui haïssait les enfants.
— C'est plus compliqué que ça, mon vieux.
— Mon vieux?
Hautetour prenait des libertés avec les convenances qui séparent nettement le judiciaire de l'administratif, mais Kol Panglas jugea que le moment était mal choisi pour s'en formaliser. Il se laissa installer dans un fauteuil qui s'inclina jusqu'à atteindre la perpendicularité avec un écran de contrôle.
— Où sommes-nous cette fois? demanda-t-il.
Une opératrice se pencha cérémonieusement sur lui. Elle sentait la cannelle.
— Vous êtes, dit-elle. Et c'est tout.
Kol Panglas comprit qu'il ne devait pas insister. Hautetour avait d'ailleurs cessé d'insister en entrant. C'était clair comme message, mais Hautetour avait l'avantage d'une expérience acquise alors que Kol Panglas avait reçu la sienne. Il était conscient de sa nette infériorité sur ce terrain sensible. Le fauteuil se mit à lui seringuer des substances tranquillisantes.
— C'est nécessaire, confirma l'opératrice.
Son sourire engageait à l'abandon. Kol Panglas se reprocha cet instant de soumission aux charmes de la nature. Il n'y percevait d'ailleurs aucune féminité. Il préférait s'en tenir à des considérations naturelles. Hautetour était beaucoup moins exigeant, mais c'était un porc.
— Maintenant, dit l'opératrice, cherchez le détail que vous êtes venus trouver.
Anaïs était secouée de convulsions dont il était difficile de ne pas mesurer la douleur. Kol Panglas demanda en sourdine qu'est-ce qui était plus compliqué qu'un accouchement.
— Un aveu, dit Hautetour tranquillement.
L'opérateur qui agissait entre les cuisses se releva puis pivota souplement sur ses talons. Il avait l'air heureux de pratiquer un métier compliqué, voire obscène. Kol Panglas lui renvoya une grimace écoeurée.
— N'en faites pas trop, conseilla Hautetour qui se laissait pénétrer sans offrir une résistance que Kol Panglas se mettait un point d'honneur à contrecarrer par un exercice critique au-delà de tout soupçon.
— Elle est saine, dit l'opérateur en s'avançant vers ce qui apparaissait maintenant comme une paroi de verre parfaitement transparente, sans défaut ni salissure. Nous avons progressé, mais les résultats vous paraîtront un peu... abscons. Question d'interprétation. Un logiciel se met en place automatiquement, mais cela prend du temps. Nous pensions pouvoir en disposer à notre aise...
— On est pressé, dit Hautetour qui redevenait sérieux malgré les infiltrations.
L'opérateur réprima un geste d'impatience.
— D'habitude... dit-il.
— D'habitude on est moins pressé, précisa Hautetour.
— Je comprends...
— Vous ne comprenez pas et nous sommes pressés.
Kol Panglas ne put s'empêcher d'admirer la fermeté du futur directeur du Servive de Surveillance et des Enquêtes. Il joindrait son opinion favorable à la proposition de nomination. De plus, il le devait à Hautetour qui s'était montré à plusieurs reprises tout aussi favorable à l'occupation du poste de directeur du RI par un Kol Panglas revu et corrigé au gré d'une expérience de la douleur qui pour l'instant demeurait lettre morte, le magistrat n'ayant pas encore formulé sa demande.
— Où en sommes-nous? demanda Hautetour.
— C'était une époque bien différente de la nôtre... commença l'opérateur sur un ton d'excuse qui déplut d'emblée à l'impatient Hautetour.
— Toutes les époques ont des points communs. Cherchez-les.
— Nous nous y employons. Croyez bien que...
Kol Panglas commençait à s'habituer à l'obscénité de la scène. C'était d'autant plus obscène que la patiente...
— Ce n'est pas une patiente, grogna Hautetour avant de s'injecter manuellement une surdose expérimentale.
— ...que la demanderesse n'est plus toute jeune.
— Elles ne le sont jamais, dit l'opérateur. Elles ont au moins (il calcula sur ses doigts)... seize ans de plus que leur enfant. Seize ans, monsieur le Juge, n'est-ce pas?
Kol Panglas opina. Avant seize ans, on les avorte systématiquement. Après, on les condamne à la maternité, d'où les problèmes. Mais un magistrat ne fait pas les lois; il les applique. Fatalitas!
— Les premiers récits sont si incohérents que nous ne savons pas si... continua l'opérateur.
— À partir de quel moment vous me faites perdre mon temps et celui du chef des services judiciaires? rugit Hautetour à travers les postillons qui maculaient la paroi séparatrice.
L'opérateur cligna des yeux à travers la même disparité de surface. Kol Panglas se cala un peu plus confortablement dans son fauteuil. Il n'avait plus rien à faire.
— Nous avons traduit la première phase qui comme vous le savez est sujette à interprétation. Nous avons utilisé le logiciel...
— Passez-nous les détails! grommela Hautetour.
L'opérateur jeta un regard suppliant au magistrat qui, par un signe sans équivoque de la tête, fit savoir qu'il n'était plus concerné. Il agissait désormais comme témoin. Hautetour confirma d'un autre signe de tête, plus catégorique, à la limite de l'impatience et de la courtoisie.
— Une certaine linéarité se dégageait de l'écoute...
— Vous écoutez? Depuis quand?
— Nous n'utilisons plus la plateforme d'interprétation, couina l'opérateur qui montrait ostensiblement à quel point il était outragé par ces interruptions peut-être inadmissibles.
Qu'en pensait le magistrat instructeur?
— Rien, fit négligemment Kol Panglas.
Visiblement déçu et désormais mal à l'aise, l'opérateur continua:
— J'attirais votre attention sur la linéarité apparente du récit. Nous avons réussi à en suivre le fil d'un bout à l'autre. À cette époque...
— Il y a au moins seize ans, précisa Kol Panglas qui regretta aussitôt cette intervention inutile.
— À cette époque, le récit est centré sur la personne, sans être systématiquement nombriliste...
— Laissez tomber son nombril et descendez plus bas, au niveau des maladies honteuses.
L'opératrice sourit. Kol Panglas la trouva idiote.
— Que de maladies en effet! s'exclama l'opérateur. Dans ce domaine, nous avons eu plus de mal...
— Mais ça n'a rien empêché. On connaît la chanson.
Hautetour se tourna vers Kol Panglas qui consentit à s'incliner.
— Ces scientifiques ne feront jamais de poésie, gloussa-t-il.
— Nous non plus, fit Kol Panglas qui ne mesurait pas la gravité d'une pareille idée.
Hautetour se crispa, au bord de l'attente qui commençait à l'obséder.
— Vous avez du son? demanda-t-il.
Il savait que c'était la question qui réjouirait les opérateurs. Il en compta une bonne dizaine, tous joyeux.
— Première qualité! jubila l'opérateur.
Il ne restait plus qu'à assister au spectacle des préparatifs de ce qui finirait par ressembler à une fête patronale. Kol Panglas confessa qu'il regrettait que ce ne fût pas un accouchement. Ce spectacle manquait à son expérience. Hautetour devait bien savoir si les points perdus à cause de ce manque d'exercice de la femme pouvaient être compensés par d'autres compétences certes moins sensibles, mais tout aussi humaines. L'opératrice les observait d'un oeil plein des ravissements qui la maintenaient à fleur de la réalité en jeu entre ces quatre murs. Kol Panglas la trouvait à la fois désirable et parfaitement idiote.
— Ce n'est pas incompatible, dit Hautetour un peu interloqué par cette naïveté sexuelle.
— Je le sais bien! rouspéta Kol Panglas. Poserai-je la question sinon?
— C'était une question?
Ils n'étaient pas faits pour s'entendre. Hautetour regretta l'absence de Frank Chercos. Il n'agissait plus vraiment sans ce second couteau. Depuis quand? Anaïs avait tellement insisté pour qu'il le prît sous son aile! Frank n'était pas un mauvais élément. Il était même mûr pour le travail qu'on avait imaginé sans le connaître. Il tombait à pic. Anaïs ne lui avait pas reproché d'utiliser son petit protégé. Cela amusait le comte. Sans plus. Et laissait Hautetour parfaitement indifférent. Il avait d'autres chats à fouetter. Kol Panglas aurait donné cher pour les entendre miauler sous sa fenêtre, mais sa cage demeurait désespérément à l'abri des mauvaises influences, Hautetour y veillait scrupuleusement. Inévitable, Hautetour, pensa Kol Panglas qui n'était jamais sûr de ne pas penser à haute voix. En tout cas, Hautetour le regardait maintenant comme s'il venait d'abuser de sa patience. Il était prêt à s'en excuser quand l'opératrice apparut dans l'écran.
— Nous sommes prêts, dit-elle.
— Prêts à quoi? fit Kol Panglas.
— La reconstitution, monsieur le Juge!
— Hum... fit Kol Panglas. À prendre avec des pincettes.
Chapitre VI
— Vous souvenez-vous de la troisième nuit, Frank?
Il avait appris qu'il avait été élevé par des parents adoptifs. Son père n'était pas son père et sa mère n'était pas sa mère. Il leur avait simplement dit:
— Je comprends pourquoi je ne les ai jamais aimés.
Il avait même haï son père. Il avait haï son père dans la personne de celui qui n'était pas son père et qui lui avait menti pendant tout le temps de leur existence commune. Il avait peut-être aimé sa mère. Elle avait menti elle aussi. Il aurait aimé se convaincre qu'elle avait elle aussi été trompée par les circonstances, mais c'était une solution imaginaire trop simple et trop facilement exprimable pour avoir quelque valeur sentimentale. Il avait eu une enfance dans laquelle il savait qu'il était condamné à retomber avant même d'être vieux. Entre l'alcool de son loufiat de père et les médicaments de sa folle de mère, il avait choisi l'amour. Si elle ne s'était pas pendue sans même avoir préparé le terrain de cette disparition violente, il aurait fini par trouver l'occasion de lui dire que ce n'était pas de l'amour, qu'il ne ressentait rien à son égard, qu'il appréciait sa présence comme inévitable et non pas nécessaire. Mais il n'avait pas eu le temps de s'expliquer avec elle. Et le vieux avait refusé de la décrocher avant que les flics ne se ramènent pour poser des questions qui allaient tout changer alors que rien jusque-là n'avait changé à ce point. Il se souvenait d'avoir été embarqué par deux fliques qui lui tordaient les poignets. L'une d'elle répétait inlassablement en regardant à travers la grille de la vitre:
— Comment c'est-y qu'on n'aime point sa mère?
Il n'avait pas compris tout de suite, parce qu'elle avait un accent étranger, complètement étranger à celui qu'il pratiquait sans le savoir. Ils ont alors estimé qu'ils devaient le piquouser. Et ils l'ont piquousé pendant des mois. Son père est venu finalement le chercher en brandissant une ordonnance du juge qui valait mieux et plus cher, disait-il, que celle des médecins. Frank avait alors compris que son existence allait être bornée par ces souffrances héritées des autres: la justice et la santé. Son père n'était plus loufiat. Il était devenu entièrement poivrot. Mais ce n'était pas son père. Et Frank vivait de ses revenus illégaux.
— Le comte prétend que vous avez passé la première nuit avec Anaïs K.. Il voulait dire: à son chevet. Il n'y avait rien d'autre dans cette affirmation. Il ne voulait pas vous nuire. Mais vous vous sentez toujours persécuté comme un paranoïaque. Vous n'êtes pas paranoïaque, Frank. Vous me croyez?
— Parlez-nous de la deuxième nuit. Nous en savons assez sur la première.
Ils ne disaient rien des quatre hommes qui étaient avec Anaïs ce soir-là.
— La deuxième nuit, Frank!
Outre Bégnard et son coéquipier Jasmin qui se faisait passer pour un marle comme lui, Frank, se faisait prendre pour un travelo quand on le lui commandait, il y avait le comte et Hautetour. Cela se terminait par une puce que Bégnard remettait à Hautetour.
— Bégnard était vivant quand je l'ai laissé avec Hautetour. Seul Jasmin était mort parce que je l'avais descendu. J'ai bien failli descendre Bégnard mais ce crétin avait encore la peau dure. Le lendemain, Bégnard est mort et il n'est plus question de la puce. Il n'est question que de la nuit que j'ai prétendument passée avec Anaïs chez le comte qui en témoigne.
— Qu'est-ce que vous voulez savoir, Frank? On n'a rien à vous cacher. Sinceritas!
Frank ne les voyait pas. Il n'identifiait pas les voix, mais pouvait reconnaître les habitudes verbales, comme cette manie de s'écrier Fatalitas! ou Sinceritas! pour mettre fin à une conversation et revenir au sujet initial. Il était libre. Il avait même le pouvoir de fermer le robinet de la perfusion. Sa main avait plusieurs fois remonté le tube jusqu'au petit robinet de plastique, une simple clé à mettre en perpendiculaire comme un robinet de gaz. Parallèle, je te suis. Perpendiculaire, c'est l'impasse. Il avait compris qu'ils cherchaient à le réduire à des choix enfantins, immatures. La question des dimensions de la pièce où il se trouvait semblait moins facile à résoudre, mais elle ne l'angoissait pas. Il y avait même une fenêtre. Elle ne donnait pas sur un extérieur peuplé d'arbre et de murailles comme dans un tableau de peinture. De temps en temps, ils agissaient sur l'inclinaison du lit qui se pliait jusqu'à la douleur. Ils tenaient à maîtriser cet aspect de leur relation avec lui, ou plutôt de la maladie inacceptable qui le rongeait de l'intérieur comme s'il en était l'inventeur ou la source. Ils lui avaient promis de le tirer de ce pétrin qui était une sorte d'empoisonnement. Mais ce n'était pas la seule explication.
— Vous avez tout compliqué en vous intoxiquant au lieu de chercher à nettoyer les zones obscures de votre mental.
Ce n'était pas lui qui avait commencé. Elle soignait même les chats avec des amphétamines. Elle en connaissait la théorie parce que sa génération avait beaucoup réfléchi sur ce sujet. Elle non plus n'expliquait rien.
— La salope! s'était écrié Anaïs...
— La deuxième nuit?
— Oui. Je me suis demandé si ce n'était pas un simple interrogatoire. Si Anaïs était Anaïs et si je serai encore moi-même une fois que tout serait fini. Qu'est-ce que je foutais à son chevet la première nuit? C'est insensé. J'ai le net souvenir d'avoir passé le reste de la nuit chez moi. Je vais peut-être acheter cette maison. Je ferai construire une piscine dans le jardin...
— On n'est pas là pour rêver, Frank, mais pour vous aider à ne plus rêver sans au moins prendre vos distances avec ces réalités d'un autre monde qui n'appartient qu'à vous, mais que tout le monde rencontre au moins une fois dans son existence.
Elle le poussait à rêver. Au début, c'était facile. Il fermait les yeux comme elle le lui conseillait et il se laissait avoir, comme elle disait, par ce qui arrivait de fou et d'insensé, mais aussi de parfaitement tranquille et agréable. On ne devrait jamais aller plus loin. Il suffit que le paysage s'y prête.
— Mais comment voulez-vous que la rue se transforme en adret fleuri sous les cerisiers?
— C'était une manière sournoise de justifier les prises de médicaments.
— Ce n'était même plus la même chose. Il se produisait une accélération. Ce pouvait être la même lumière, mais le corps était emporté en ligne droite alors que l'esprit avait conçu quelque chose de parfaitement circulaire, un espace tangible dont il ne restait plus qu'à profiter, et un horizon facile à accepter parce qu'on n'éprouvait pas le désir d'aller à la rencontre de ses mystères.
— Vous vous exprimez bien, Frank.
— Avec ce qu'elle m'injectait...
— Elle utilisait la seringue!
— C'est une façon de parler. Elle injectait et moi j'absorbais.
— Et alors?
— Alors je touchais l'horizon sans éprouver aucun plaisir, comme si je touchais autre chose ou que je craignais que ce soit autre chose et non pas ce qui avait motivé le voyage, vous comprenez?
Il avait passé de sales moments à se demander si elle n'allait pas le rendre fou. Elle l'avait peut-être rendu fou, le loufiat. Frank avait aperçu plusieurs types qui s'étaient déclarés fous à cause d'elle, ou d'elle, il ne savait plus. C'étaient tous des camés. Le loufiat les jetait dehors s'il en avait la force, sinon c'était lui qui était éjecté et il passait la nuit sur le trottoir à se demander pourquoi personne ne sort la nuit. Le lendemain, quand la voie était libre et qu'il pouvait enfin se jeter dans le lit où elle n'était plus, il dormait comme un enfant et elle demandait à Frank comment ce minable avait pu trouver de quoi se beurrer en pleine nuit dans un quartier qui brillait par l'absence de commerce. Ces questionnements épuisaient Frank. Il y avait autre chose à penser pour continuer d'exister et peut-être même obtenir des satisfactions, mais elle ne lui laissait aucun répit et l'enfonçait dans son délire explicatif jusqu'à ce qu'il en éprouvât une nausée si profonde qu'il se levait en pleine nuit pour lui piquer son diazépam ou ses amphétamines. Elle ne l'avait jamais pris la main dans le sac. Elle lui reprochait seulement sa sournoiserie. Si elle avait eu une fille, elle l'aurait aimée candide et simple. Frank était trop compliqué et c'était la raison pour laquelle elle avait fini par le traiter en égal. Il se souvenait maintenant très clairement qu'elle lui avait déclaré qu'il n'était pas son fils. Il avait cru à une sortie métaphorique, comme en provoquent souvent les parents exacerbés qui se replongent dans leur enfance pour se reprocher leurs enfants.
— Anaïs, à qui je racontais, je ne sais pourquoi, ces tribulations d'un enfant dans l'enfance, n'arrêtait pas de la traiter de salope.
— Elle vous interrogeait.
— Je me le suis demandé pendant qu'elle dormait et que je ne trouvais pas le sommeil.
— Vous aviez fait l'amour?
— Elle se comportait comme ma mère...
— Elle vous poussait?
— Je veux dire: comme si elle était ma mère et qu'elle voulait tout savoir, à distance.
— Vous dites ça maintenant que vous savez.
— Je m'en souviendrai, de la troisième nuit!
— Parlons-en!
Frank s'assit au bord du lit. Il était nu et n'en éprouvait aucune honte. Au début de la carrière de flic, il vous arrive des choses déterminantes pour le reste du temps que vous allez consacrer presque exclusivement à l'élucidation des énigmes conçues par les criminels et les fous. Il aurait l'avantage de reconnaître les fous avant tout le monde dans le service. Cette pensée le fit sourire et comme son visage était en proie à une légère paralysie, pendant un instant il parut fou et perdu à jamais dans cette espèce de folie que l'observation minutieuse du cerveau n'explique jamais assez pour qu'on puisse se permettre d'affirmer qu'on a compris. Il ne serait jamais ce "on" qui s'instaure en commanditaire et toujours ce "je" qui agit pour les autres et que les autres suspectent de malfaçon. Derrière l'écran des substances protectrices, il y avait tout un collège de spécialistes à la fois hilares et subjugués, comme dans le film où Jerry Lewis se fait opérer d'un poisson avec peu de chance de s'en sortir. Frank avait aussi tragiquement et aussi absurdement accepté le risque de ne plus revenir exactement au même endroit. Il serait flic ou rien.
— Bien parlé, Frank. Mais vous n'avez pas répondu à notre question.
Le ton était sirupeux. Il ne reconnaissait pas la voix. Ce pouvait être une voix de femme. De quoi avait accouché Anaïs? D'un récit. Ils le prenait pour un cave. Et il l'était peut-être, plutôt que dingue ou passablement malade du comportement.
— Vous pouvez savoir ce qu'a vécu votre véritable mère pendant que vous épuisiez votre existence d'enfant entre un loufiat alcoolique et une ménagère surdosée.
— C'est Anaïs qui vous a mis sur la voie. Je savais que j'avais eu tort de lui en parler. Elle dormait ou me surveillait. Elle avait les moyens de se connecter à mes fibres et à mes substances sans que je m'en aperçoive. Je pouvais seulement la soupçonner d'être en mission.
— Vous voulez écouter la première bande? Rien qui vous concerne directement.
— On pourrait peut-être commencer par ce qui me concerne, histoire de me retaper un peu avant le grand saut?
— Vous n'allez pas sauter, Frank. On nous a demandé de procéder à un petit ajustage de votre sens des réalités. On n'en passerait pas par ces complications si on le pouvait, mais nos méthodes sont encore un peu... préhistoriques. Nous ne savons qu'agir et nous connaissons à peu près à fond les conséquences de nos agissements. Mais nous sommes loin d'avoir épuisé les possibilités d'agir sur l'esprit pour le rendre parfaitement compatible avec les données corporelles qui ne peuvent plus, vous entendez, Frank? qui ne peuvent plus se limiter à la biologie du vieillissement et de la mort.
— C'est dingue! fit Frank.
L'infantilisation des moeurs avait atteint un point de non-retour, à les écouter. Frank pensait plutôt que tout ce qu'on réussit à toucher est infini et que par conséquent il est impossible d'en finir avec ce qu'on sait.
— Bien vu, Frank! Couchez-vous tranquillement. Il semble que la position assise perturbe les flux cérébraux. Couchez-vous et augmentez légèrement les coulures.
Il était traversé par une multitude de drains. Commencement de l'illusion. Il se sentait plutôt parfaitement nu et privé de ressources artificielles.
— C'est normal, Frank. Vous êtes en phase croissante de désir. Tranquille!
Attendre quoi? La bonne méthode pour récupérer un flic qui a mal tourné psychologiquement, c'est le sevrage. On coupe toutes les communications et le corps se retrouve en face de l'esprit et de ses souffrances, comme n'importe qui devant son miroir matinal. La nuit se fait alors attendre, désirer, et le cerveau invente ensuite de nouvelles substances, on devient un vrai laboratoire dans lequel il ne reste plus qu'à connecter les drains reliés au monde et à ses besoins en anéantissement. Je suis l'officine de mon devenir, pensa Frank avec ravissement.
Ils notaient tout. À la main, comme l'exigeait le règlement. Ils étaient une bonne dizaine de notateurs penchés sur leur écritoire, la langue pendante dans l'effort, souffrant de crampes dans le cou à force de lutter pour maintenir la perpendicularité du faisceau visuel avec les sinuosités sonores qui traversaient l'écran protecteur. Ils ne voyaient pas Frank.
— Vous le verrez au dernier moment, avait promis l'instructeur.
L'association des mots dernier et moment faisait toujours frissonner. L'instructeur, qui s'appelait Alice Qand, et qui était éternel et noir comme l'ébène, apparaissait en perspective cavalière sur un autre écran où le jeu consistait à l'expliquer sous peine de le perdre de vue, ce qui se terminait toujours par une déroute de tout le contingent en formation. Il venait de jeter un oeil narquois sur le corps immobile de Frank qui croyait parler à des amis. De retour dans la zone visible, il fit le tour des installations éducatives et se rendit au Laboratoire des Traitements de la Substance Narrative. Le LTSN était une organisation et non pas un simple département du RI. Il agissait de l'intérieur et ne devait des comptes qu'à une hiérarchie extérieure à tous les traitements qu'on avait imaginés pour être complet en matière policière. Alice Qand, qu'on surnommait quelquefois "Qu'allons-nous devenir?", portait le nom de sa mère en guise de prénom, une pratique inspirée par des souvenirs scolaires, à une époque où Céline avait enfin remplacé les Classiques à lui seul, et ce n'était pas non plus une mince affaire. La formation littéraire de Qand l'imposait dans les conversations, sauf quand Hautetour intervenait, car même les plus fines explorations de la conversation ne peuvent rien contre l'autoritarisme d'un ignorant placé au-dessus des contingences du goût. Qand haïssait Hautetour et Kol Panglas se délectait d'avance de ces rencontres où il demeurait muet comme un vase ornemental pour ne rien perdre de l'affrontement forcément conclu par la défaite du pauvre Qand qui souffrait de crises nerveuses en dehors du service.
— On avance, déclara Qand quand il eut atteint la zone secrète et innommable où le cadavre d'Anaïs réagissait aux ersatz de désir de vivre.
Il jeta toujours le même oeil opaque sur le corps plié en Z. Elle respirait artificiellement pour l'instant, mais des signes de vie étaient apparus.
— Qui l'a descendue? demanda-t-il sans vraiment s'intéresser à la question.
— Romarin. Elle lui avait raconté des craques au sujet de ce qui peut arriver à une prostate trop souvent sollicitée.
— Vous plaisantez!
— Je plaisante. Vous croyez que c'est facile de vivre les chronologies inventées par le système pour gagner du temps?
— Je ne perds que huit heures par jour, cinq jours par semaine, dit Qand en haussant les épaules.
C'était tout ce qu'il savait du temps. Sa formation littéraire méprisait les horlogeries atomiques qu'il n'était pas en mesure de comprendre. Cette atteinte pointue à son intelligence le faisait hurler de douleur quand il était seul, et il l'était souvent, souvent le week-end, seul dans sa petite maison au bord de la mer où il n'arrivait pas à se noyer.
— Cinq agents sur le carreau en trois jours, ça compte dans un service aussi discret que le nôtre, dit Kol Panglas qui ne se trouvait pas là par hasard.
Qand n'avait aucune raison de lui en vouloir, il était seulement écoeuré par l'attitude simiesque du magistrat qui n'était ni littéraire ni scientifique, ayant seulement appris par coeur un tas de paramètres arbitraires qui faisaient la preuve de leur efficacité depuis des lunes. Le Droit, c'était vraiment à part dans l'esprit de Qand. Il ne luttait que contre les vexations initiées à ses dépens dans le clan scientifique. Mais Hautetour n'était pas non plus un scientifique; c'était un flic, c'est-à-dire un comportement réglé sur la raison qui avait elle aussi fait ses preuves depuis autant de lunes que pouvait en compter l'imagination des bons élèves qu'ils avaient tous été du temps d'une enfance que Frank avait mise à profit, malgré lui, pour devenir flic et différent, n'ayant aucune chance du côté des raffinements de la littérature, des complexités de la science et des rigueurs juridiques. S'il n'était pas devenu flic, Frank serait maintenant un moins que rien, une idée qui faisait frissonner la carapace ailée de Qand.
— Dire que Frank vous a soupçonné, dit Kol Panglas à l'adresse de Hautetour qui attendait près de l'interphone, tambourinant le flanc d'un conteneur de mauvaises nouvelles.
Frank ne voyait pas d'autres solutions à l'énigme imposée par la mort de Bégnard. Il avait lui-même descendu Jasmin, il ne pouvait pas douter de cet instant. Ensuite, Hautetour avait flingué Bégnard pour lui piquer la puce (un objet qui avait disparu des conversations de services ou plutôt: on n'en avait jamais parlé). Frank ne savait rien ni de la mort d'Anaïs K., agent spécial qui bénéficiait d'une initiale, ni de celle de Romarin qui devait avoir son importance, moindre certes que celle d'Anaïs, puisqu'il portait un nom de plante aromatique.
— Frank délire complètement, dit Qand qui cherchait des noises à Hautetour, juste pour commencer à ne plus s'ennuyer de n'être qu'un larbin mal informé et incapable de le faire par ses propres moyens.
— Frank est un bon flic, dit Kol Panglas avec sincérité. Sans lui, on en serait à faire encore confiance à Bégnard.
— Vous en savez plus long que moi, consentit Hautetour qui soulevait le couvercle comme s'il était en train d'hésiter à regarder dans le conteneur.
Kol Panglas se raidit. Pourquoi n'en saurait-il pas plus que Hautetour? Mais dans ce cas, il ne le dirait pas. Qand souriait béatement. Il devait avoir un instrument sexuel aussi imposant que sa dentition, pensa Kol Panglas sans oser regarder le nègre dans les yeux, des fois que celui-ci fût doté, par le système s'entend, de pouvoirs réceptifs extraordinaires. Il compta sur ses doigts:
— Jasmin, que Frank croit avoir tué, Bégnard, que Hautetour n'a pas tué (signe d'impatience du futur directeur du SSE), Anaïs K. et Romarin. Ça fait quatre! s'écria Kol Panglas.
— Cinq avec Frank, soupira Hautetour.
— Frank est mort!
Kol Panglas était souvent le dernier informé des petits détails qui font les grandes enquêtes.
— Il paraît que l'inventeur du système de Récupération post-mortem est un Américain d'origine arabe, fit Qand qui tenait à s'exprimer sur un sujet qui irriterait forcément Hautetour.
— Un peu irlandais aussi, précisa Kol Panglas qui revenait lentement de son étonnement.
— Ce que vous ne comprenez pas, dit Hautetour, c'est que je viens de perdre deux de mes meilleurs amis.
Il avait l'air vraiment affecté par cette perte imprévisible, mais il ne disait pas tout ce qu'il savait, Qand commençait à en souffrir sans même prendre le temps d'y réfléchir. Kol Panglas pensa que le moment était venu de l'informer:
— Monsieur le Baron était particulièrement attaché aux services d'Anaïs K., roucoula-t-il.
— Ça fait un, serina Qand.
— Et Frank était pour lui comme un fils.
— Parce qu'il était celui d'Anaïs K.! gicla Qand certain de son effet.
Hautetour leva une tête d'assassin en puissance. Ses poches sous les yeux contenaient un liquide froid que Kol Panglas voyait s'agiter comme la bave d'un cocon. Il aima tout de suite cette odeur de laboratoire qui secrète les substances organiques de la haine.
— Vous n'avez pas d'ami, Alice, dit Hautetour. Vous ne pouvez pas comprendre.
Des fois, l'énonciation de son prénom féminin agaçait Qand au point qu'il ne trouvait rien à dire, tant il était occupé à trouver une parade. Mais il était alors tellement obsédé par le prénom de son adversaire, lequel n'en portait jamais un d'aussi profondément critiquable, qu'il ne parvenait à rien d'autre qu'à répéter le sien comme quelqu'un qui se demande s'il a encore un sens après une pareille offense: Alice... Alice... Alice...
Kol Panglas s'amusait tous les jours de ces affrontements qui ne devaient rien aux tensions exercées par le service sur des esprits au travail, et tout à des positions affectives que rien ne pouvait changer, à part la disparition d'un des facteurs de la crise.
— C'est ce qu'elle dit en tout cas, fit-il comme s'il ne s'intéressait pas aux problèmes de Qand.
— Elle n'aurait pas dû le dire, murmura Hautetour. Elle ne l'aurait pas dit si elle n'était pas morte.
Ce qu'il faut pas entendre! pensa Kol Panglas.
— Ce type s'appelle Omar Lobster et il a vraiment trouvé le moyen de récupérer un mort, dit-il toujours à la tangente des deux autres qui se mesuraient en silence.
— La question est de savoir ce qu'il en reste une fois récupéré, dit Qand, preuve qu'il n'était pas totalement sorti de la conversation.
— Si on compte le nombre de fois où on se fait récupérer, dit Hautetour qui retournait à une lassitude morose.
— C'est pas la même chose, dit Qand.
Mais sa remarque n'affecta pas Hautetour qui ouvrit le couvercle carrément pour se pencher au-dessus du conteneur.
— HS, dit Kol Panglas qui croyait tout expliquer.
— C'est un ancien modèle, renchérit Qand.
Il manquait de punch ce matin. Les nouveaux stagiaires le vidaient. Il aurait besoin d'une cure de sommeil à la fin du stage. On lui refusait rarement ces petits retapages. Sur sa fiche, figurait son vrai prénom, un nom de mâle, mais on continuait de l'appeler Alice, ne sachant pas ce que son esprit endormi pensait de cette double personnalité civile.
Hautetour referma le couvercle du conteneur de mauvaises nouvelles et se leva. Il venait de se planter un cigare dans la bouche. Instinctivement, Kol Panglas plongea sa main dans la poche intérieure de sa veste pour en vérifier le contenu. Il ne manquait rien et surtout pas ces gros Havanne que Hautetour jalousait sans oser demander d'y goûter. Cuvée privée.
Hautetour retourna dans le service. Son factotum, un flic raté mais pas alcoolique du tout et plutôt bien de sa personne, avait punaisé les cinq photos des victimes, tous des flics. Ils souriaient tous, c'en était navrant. Ce pauvre Bouju (le factotum), n'avait pas pensé à la douleur que le sourire peut infliger aux âmes noyées dans la douleur du deuil. Il était là, nonchalant et souriant lui aussi, fier de son oeuvre, attendant un remerciement dont Hautetour ne le priverait pas, et il se préparait à placer sa réplique, comme un second rôle à qui on a interdit les feux de la rampe parce qu'à ce moment-là, la vedette s'y trouve.
— Encore un tueur en série, hein? monsieur le Baron?
Hautetour sourit. Il n'y avait pas pensé, comme quoi ces minus habens sont quelquefois utiles à la progression de l'enquête. Il lui flatta l'épaule, touchant une lenteur musculaire qui l'étonna bien que son cerveau y fût habitué depuis longtemps. Quelque chose se passait entre son cerveau et son esprit, un vent de déconnexions en série qui le rendait incapable de reconnaître le terrain de son existence quotidienne. Il se planta devant le tableau, un peu à l'oblique, ce qui intrigua le factotum nommé Bouju ou autre chose.
— Vous avez des enfants, Bouju?
Si c'était Bouju. Et s'il avait des enfants, il aurait dû le savoir. Depuis le temps.
— Cinq, monsieur le Baron. Tous des gars. Dont un fort beau. Enfin, c'est ce que dit ma moitié, parce que moi, vous savez, les gars...
Ils sont amusants, ces compagnons d'un travail qui ne les concerne pas, pensa Hautetour. Ils bossent uniquement pour se nourrir et nourrir leur famille. Pas d'idéal, et pas d'idées. Rien que le droit de vote, et celui d'acheter. Ça les contente. Bouju examinait les visages sans demander si la clé de l'énigme s'y trouvait en code. J'en sais trop, et lui pas assez, pensa Hautetour. On construit nos sociétés sur cette dichotomie. Et le pire, c'est qu'on a la preuve que le progrès n'est pas une illusion. On doit de moins en moins à Dieu et de plus en plus à nos erreurs regrettables. Donc Dieu n'existe plus et nos erreurs sont bien le portail de la découverte. Que penserait Alice Qand de cette vision pathétique?
— Ils peuvent pas s'être tués tout seuls, c'est sûr, dit Bouju.
Chapitre VII
Tout ça ne disait pas où était passée la puce que Bégnard avait piquée au cadavre de Jasmin ni ce que Hautetour avait rapporté à ce sujet à la hiérarchie, s'il avait rapporté quelque chose. Frank imaginait sans douleur que Hautetour était capable de jouer un tour à la hiérarchie comme il en jouait quotidiennement aux pauvres types qui tombaient entre ses mains après avoir tâté des méthodes d'investigation de ses subalternes, dont Frank qui n'était pas le moins zélé. Au fond, l'enjeu n'avait pas changé depuis la nuit des temps: il s'agit toujours d'en avoir plus que les autres et d'en avoir tellement que les autres ne sont même plus des autres mais des choses vivantes bonnes à produire et reproduire. On peut appeler ce vortex Histoire ou Politique ou Amour ou Dieu, ça ne change rien au fait que certains sont et que d'autres ne sont pas vraiment ce qu'ils devraient être. Frank se sentait frustré de la meilleure part de lui-même. Le rêve, au début, pouvait passer pour une compensation, d'autant que les loisirs les continuaient quelquefois jusqu'à l'extase, mais finalement il avait été fasciné par les hallucinations des autres et il avait cédé à ce qui maintenant lui paraissait presque nettement comme un abandon, comme une espèce de religion du soi qui s'en prend à une partie de l'humanité pour régler ses comptes avec ses propres conflits. La chimie des substances était devenue son bréviaire et le monde faisait office de temple de ses voyages à côté de ses pompes. Ce qui, clairement, l'empêchait par exemple de chercher à comprendre ce qui venait de lui arriver. Il n'en était pas fier, mais son cerveau était rarement atteint par ce genre de considération.
Il alla voir la veuve Bégnard. Il agissait sans méthode depuis quelque temps, sans stratégie de la conversation. Il avait renoncé à tirer des fils qui ne ramenaient que les détritus de sa pensée alors que son esprit continuait de rêver à des prises sur le réel d'une ampleur et d'une vérité impossible à mesurer à une pareille distance de soi au monde. Il prit sur lui de visiter la veuve d'un agent dont il avait désiré la mort. Ce désir avait pris, depuis quelques jours, une importance destructrice. Il frappa à une porte qui donnait sur la rue, au bas d'un petit immeuble de rapport assez coquet à en juger par la vigne vierge et les persiennes laquées.
— Je vous croyais mort, dit-elle dans l'interphone.
Et elle actionna l'ouverture de la porte. Il grimpa deux étages obscurs qui sentaient l'encaustique et la lavande. Elle avait entrouvert la porte, l'autorisant à la pousser et à s'introduire sans façon. Il s'annonça par un couinement, fit pivoter une porte grinçante qui réveilla en lui une chimie en sommeil, et il la vit, assise près de la fenêtre, parfaitement en phase avec son rôle de veuve éplorée.
— Personne n'est venu, dit-elle. Personne.
Elle essuya une larme sur l'aile de son petit nez. Comment avait-elle appris sa mort? Avait-il posé cette question absurde? Elle ne pouvait pas être au courant. Le programme de Récupération post-mortem était hautement secret. Il avait dû halluciner. Elle le toisa cependant, comme si elle n'avait jamais vu un mort retapé par miracle scientifique. Il s'inclina, les pieds dans un tapis dont l'ornementation menaçait déjà ses raisonnements.
— Je viens pour...
Elle l'interrompit en l'invitant à prendre place dans le divan. Heureusement, car il n'avait aucune idée de l'excuse qui pourrait la convaincre qu'il n'avait pas de mauvaises intentions. Il se sentit tout de suite à l'aise et accepta un petit verre de substance verte au goût de menthe. Elle l'autorisa enfin à plonger des doigts avides dans un coffret contenant des spécialités culinaires dont elle avait le secret.
— Vous êtes gentil de me rendre visite, dit-elle dans un râle qui le traversa. Je n'ai vu aucun de ses collègues depuis que...
— Je ne savais pas qu'il était mort, dit-il en croquant une chimie nouvelle pour lui.
Elle s'étonna, mais sans ouvrir la bouche pour laisser penser qu'elle ne trouvait pas ses mots pour s'en étonner. Tout le monde savait que Lucas était mort avant même qu'on l'assassine. Il n'avait pas que de bonnes fréquentations. Il ouvrit la bouche à sa place.
— La maison est sous surveillance, gloussa-t-elle, comme si j'étais moi-même une criminelle.
Il s'empressa de spécifier que Lucas Bégnard était un homme parfaitement honorable et un collègue de confiance. Il crevait du désir de lui dire tout ce qu'il pensait de cette crapule qui l'avait suivi jour et nuit sans se soucier une seconde du mal qu'il avait causé à un esprit peu adapté à ce genre d'existence. Il n'était pas venu pour se venger.
— Je doute qu'un policier soit totalement honnête, dit-elle en se servant elle aussi dans le coffret à friandises. Je ne dis pas ça pour vous.
Pour qui alors? Il se sentait parfaitement honnête et continuerait de se sentir honnête même s'il avait descendu Bégnard. Que savait-elle? Que ne pouvait-elle pas inclure dans une conversation que des sbires de Hautetour étaient en train d'enregistrer scrupuleusement?
— Lucas avait sa vie, bien sûr.
C'était évident. Il en est de même pour tous les couples qui se forment tous les jours pour reproduire les mêmes conneries sans avoir l'impression de faire du mal. Il n'arriverait pas à trouver le moyen de savoir ce qu'elle savait des activités secrètes de son défunt époux. Elle ne pouvait pas être ignorante à ce point. Elle lui avait arraché quelques petits secrets ou alors ils ne couchaient pas ensemble.
— Vous ne dites pas grand-chose, fit-elle en lui plantant un beau regard plein d'arrière-pensées dans ses yeux qu'il sentait un peu glauques depuis qu'elle savait comment il voyageait.
Il se dandina sans trouver le mot fatal.
— Votre... patron?
— Monsieur le Baron de Hautetour est notre chef de service.
C'était facile à dire. Il la remercia presque.
— Ce... baron m'a invité aux jouets de Noël, mais nous n'avons pas eu d'enfant.
— Pas un? fit-il grotesquement.
Elle lui sourit. Après les yeux et ce désir intense et obscène de savoir à qui elle avait à faire, elle usait maintenant de la bouche qu'elle savait proche des mots qu'il ne trouvait pas.
— Il m'a parlé de la pension et des perspectives d'une nouvelle vie. Exactement ce qu'on dit à une étrangère.
Elle ne l'était donc pas pour lui. Il ne raisonnait plus.
— Vous aimez?
Il s'empourpra violemment. Elle éleva une hostie contenant une dose dangereuse d'amphétamines. Il aimait.
— Sans Lucas, soupira-t-elle, ce sera moins facile.
De s'approvisionner.
— Ce...baron... croit que c'est facile de refaire ce qui n'a pas été vraiment construit.
Ils ne s'aimaient pas. Bégnard était incapable d'amour. Elle...
— Vous êtes vraiment chou d'avoir pensé à moi.
Chou. La lumière irisait sa chevelure rouge. La pension lui permettrait-elle de payer le loyer? Pourquoi ne brisait-elle pas tous ces miroirs qu'il avait offensés? Elle ne savait rien. Elle n'évoquait même pas un sentiment d'injustice qu'il aurait trouvé légitime et il le lui aurait dit avec une abondance de considérations littéraires qui auraient enfin ouvert la voie aux spéculations qui expliquaient sa présence inexplicable autrement auprès de cette femme qui le gavait de substances dangereuses. Dans quelle intention?
— Pourquoi ont-ils voulu me faire croire que vous étiez mort? demanda-t-elle sans le regarder.
Parce que je ne le sais pas, pensa-t-il. S'il l'avait su, il ne serait pas en train de chercher le moyen de percer un mystère qui ne le concernait que parce que c'était un mystère. Quel rapport entretenait-il avec les énigmes de son temps? Elle venait de lui poser une question de ce genre, en termes plus familiers cependant. Il lutta un instant contre l'âpreté d'une pâte d'amandes qui contenait des zestes d'orange amère.
— Si vous n'aimez pas...
Il n'avait jamais craché dans les mains d'une femme, sauf celles de sa mère quand le vieux l'avait contraint d'avaler un morceau de viande rouge. Il n'avait jamais pu empêcher son esprit de déranger continuellement son cerveau avec ces réminiscences qui mentaient peut-être à son intelligence. Qui sait?
— Je viens pour le programme, dit-il enfin en toussotant légèrement pour se donner une contenance de messager.
Il ne connaissait pas de messager sans cette contenance. La toux, pourvu qu'elle fût légère et même discrète, aidait à la manoeuvre. Le programme consistait à aider les veuves et les orphelins à retrouver le sourire sans passer par un traitement chimique toujours un peu risqué.
— Risqué? Qu'est-ce que je risque?
— Vous ne risquez rien, bafouilla-t-il, n'arrivant plus à toussoter. Le programme prévoit...
— Je veux rester chez moi!
Elle se leva et se colla à la fenêtre jaune. Si elle acceptait ce séjour dans un établissement de repos total et garanti, aux frais de la princesse, il disposerait de l'appartement pour continuer ses recherches de petit chien haletant au moindre signal d'indice. Elle le précéda:
— Et eux? fit-elle à voix basse.
Il eut l'impression de les entendre respirer. Bégnard avait laissé des traces. Il les trouverait avant Hautetour. Elle s'approcha, baignée de lumière.
— Dites-leur que je vais y réfléchir, murmura-t-elle.
Qu'allaient-ils penser de cette conversation? Il tenta une reconstitution approximative. Il rechercherait plus tard les défauts de mémoire:
ELLE — Je vous croyais mort.[...] Personne n'est venu. Personne.
— Je viens pour...
ELLE — Vous êtes gentil de me rendre visite. Je n'ai vu aucun de ses collègues depuis que...
— Je ne savais pas qu'il était mort.
ELLE — La maison est sous surveillance, comme si j'étais moi-même une criminelle. [...] Je doute qu'un policier soit totalement honnête. Je ne dis pas ça pour vous. [...] Lucas avait sa vie, bien sûr. [...] Vous ne dites pas grand-chose. [...] Votre... patron?
— Monsieur le Baron de Hautetour est notre chef de service.
ELLE — Ce... baron m'a invité aux jouets de Noël, mais nous n'avons pas eu d'enfant.
— Pas un?
ELLE — Il m'a parlé de la pension et des perspectives d'une nouvelle vie. Exactement ce qu'on dit à une étrangère. [...] Vous aimez? [...] Sans Lucas, ce sera moins facile. [...] Ce... baron... croit que c'est facile de refaire ce qui n'a pas été vraiment construit. [...] Vous êtes vraiment chou d'avoir pensé à moi. [...] Pourquoi ont-ils voulu me faire croire que vous étiez mort? [...] Si vous n'aimez pas...
— Je viens pour le programme.
ELLE — Risqué? Qu'est-ce que je risque?
— Vous ne risquez rien. Le programme prévoit...
ELLE — Je veux rester chez moi![...] Et eux? [...] Dites-leur que je vais y réfléchir.
Il manquait les bruits. Ce n'était pas crédible sans les bruits. Il essaya de se souvenir. Ses pas dans l'escalier. Le grincement de la porte. Les froissements de sa robe. Les doigts dans le coffret à friandises. Avait-elle allumé une cigarette? Il avait toussoté avant de raconter une bêtise qu'il aurait du mal à justifier. Il imaginait la scène:
— De quel programme parliez-vous? On ne vous a confié aucune mission de ce genre. D'ailleurs, ce ne serait pas une mission, mais une com... mission.
— Il fallait que je trouve quelque chose...
— Dans quelle intention? Dites donc, Frank? Comment expliquez-vous une visite qu'on ne vous a pas commandée et un programme auquel vous n'avez pas accès? Que vous ayez envie de présenter vos condoléances à une jolie veuve, c'est à la rigueur acceptable. Mais que vous cherchiez ostensiblement à l'éloigner de son appartement qui était celui où vivait Bégnard, vous expliquez ça comment?
— Je ne cherchais pas à l'éloigner! Je...
— Vous saviez que vous étiez enregistré. Il vous suffisait de la draguer. Jusque-là, c'était marrant. Pas vrai les gars? Mais vous avez cherché à l'éloigner de son appartement pour pouvoir y fourrer le nez. Qu'est-ce que vous cherchez? La vengeance? Elle est trop bien pour vous!
— Je ne vous permets pas de...
— Ne changez pas de conversation! Vous ne sortirez pas d'ici avant d'avoir expliqué le recours à ce programme d'éloignement dans une conversation qui promettait de tourner à l'idylle. Vous faites ce que vous voulez avec les veuves des agents tués en service, mais vous DEVEZ expliquer cette tentative de fouiller un endroit où cet agent a vécu et a sans doute laissé des traces qu'il nous revient d'effacer avec toute la discrétion qu'on peut attendre de nous.
En quoi ils auraient parfaitement raison. Il s'avouait vaincu d'avance. S'ils se mettaient à lutter contre lui, il abandonnerait la partie avant de sombrer dans le ridicule. Car Hautetour conclurait au ridicule, il n'y avait pas d'autre solution à ce problème épineux qui reposait encore la question de sa santé mentale à un moment où il avait terriblement besoin de s'affirmer professionnellement.
— Dans mon bureau!
Voix de Kol Panglas qui sait exactement ce qu'il va faire. Frank bifurqua et s'enfonça dans le décor champêtre du magistrat.
— Si c'est parce que j'ai flirté avec la veuve...
Kol Panglas scinda un épais dossier du tranchant de la main.
— C'est avec les veuves qu'il faut flirter, dit-il presque négligemment. Elles ont quelque chose à regretter et se demandent si ça vaut la peine de le regretter. Moment qu'il faut mettre à profit pour faire le tour d'un propriétaire qui peut améliorer l'existence. À voir.
Il récitait une leçon apprise sur le fil d'une existence riche en expériences civiles.
— Vous avez été enregistré, continua-t-il comme si la leçon se poursuivait.
Il n'y avait pas grand-chose sur la bande, il le reconnaissait.
— Passons sur les intentions, grogna-t-il parce qu'un potentiomètre s'en prenait à ses oreilles fragiles.
Il jeta un regard amusé sur le stagiaire définitif. Frank ne doutait plus que son avancement venait de s'arrêter à ce stade d'une évolution qui n'avait d'ailleurs jamais rien promis de folichon question avoir et rien d'extatique question être.
— Vous ne savez pas y faire, Frank. Comment vous sentez-vous?
Il avait du mal à se faire à l'idée qu'une substance verte avait remplacé ses cavités.
— Je vous comprends, dit Kol Panglas. Hautetour enquête. Nous n'avons pas pu sauver Jasmin, ni Romarin et Bégnard est encore sur le billard.
Elle n'était donc pas veuve. Si Bégnard s'en sortait, il était bon pour les colonies, jusqu'à ce que mort s'en suivît. Frank frissonna.
— Hautetour mettra fin à cette hécatombe, dit Kol Panglas. Ce qu'on ne comprend pas...
Ils ne s'intéressaient absolument pas à sa tentative de disposer de l'appartement de Bégnard pour les besoins d'une enquête dont il n'était d'ailleurs pas chargé. Le frissonnement se transforma en tremblement. Kol Panglas l'observait. Il ne comprenait pas...
— ... que vous figuriez parmi les victimes. Rien ne vous destinait...
Ils connaissaient le profil de l'assassin et les données de l'organisation criminelle qui l'employait à son insu.
— Je ne figure pas vraiment, dit Frank. Je me trouvais là par hasard...
— Ce n'est pas Jasmin que vous avez descendu.
La nouvelle était terrifiante. Mais pourquoi? se demanda-t-il aussitôt. Il avait descendu un inconnu. Un marle. Rien de plus. Et Bégnard l'avait fouillé à fond. Hautetour avait récupéré la puce...
— Ils ne vous auraient pas descendu si vous ne vous trouviez pas à ce moment en compagnie d'Anaïs K.
Kol Panglas referma le dossier sur son épaisse main.
— Vous savez ce qu'on pense de l'inceste, dit-il comme s'il allait maintenant se plonger dans un recueil de jurisprudences choisies.
Frank ne le savait pas. Il s'en doutait.
— Mais ça ne nous regarde plus, dit Kol Panglas dont la main se retira du dossier comme une proie de son prédateur. Maintenant que vous êtes mort...
Il s'interrompit pour mesurer l'effet de cette proposition sur l'esprit du jeune flic. On n'a pas idée de mourir si jeune. Ils avaient prévu de le laisser mourir vingt ans plus tard sur le quai d'une gare en Andalousie. En tout cas, ils s'arrangeraient pour qu'il doutât toute sa vie d'être vraiment mort. Il n'en trouverait jamais la preuve, sauf s'il ne finissait pas par disparaître dans la poussière du temps. Mais de quel temps s'agissait-il?
— Comment va Anaïs? demanda-t-il en baissant la tête.
— Je peux vous faire écouter la première bande, proposa Kol Panglas. Je pense qu'Alice est disponible ce matin. Un des stagiaires s'est blessé sur la balançoire.
— Un exercice difficile, se rappela Frank qui en conservait un souvenir terrifié.
Kol Panglas appela Qand par l'interphone. Une secrétaire l'informa qu'elle transmettait. Le magistrat croisa ses bras de courtaud et considéra la surface de son bureau comme s'il n'avait pas l'intention d'entrer dans la conversation crispée de Frank. Celui-ci s'accrochait aux bras de son fauteuil, transporté par une nouvelle vague de transfert moléculaire. Kol Panglas secoua la tête sans la relever toutefois. Il en avait vu d'autres. Une statuette de bronze entra dans son champ de vision et parut le fasciner tandis que Frank perdait le compte des secondes à venir. Qand fit irruption et se prit les pieds dans le tapis. Il haïssait ces vieilleries qui enchantaient le juge et Frank ne savait toujours pas ce qu'il fallait en penser. Hautetour l'avait prévenu: s'il souhaitait poursuivre cette carrière, il devait se faire une idée sur tout afin de n'être jamais pris au dépourvu par un collègue trop enclin à la délation si c'était dans son intérêt. Mais Frank éprouvait d'incroyables difficultés à reconstruire les relations entre les objets et les êtres sans se mettre aussitôt à se raconter des histoires. Et son esprit ne parvenait pas à les raconter aux autres. Il compulsait des ouvrages sur la télépathie, en vain. Qand lui parlait.
— Je vous préviens que ça ne va pas être facile, disait-il. Vous savez à quel âge elle vous a abandonné?
— Elle ne m'a pas abandonné...
— Vous n'allez pas commencer!
— Frank! dit la voix sirupeuse de Kol Panglas. Il faut accepter...
— J'accepte! s'écria Frank en se mettant sur pied.
Il voulait paraître heureux, comme n'importe quel type qui va tout savoir de celle qui lui a donné le jour et qui l'a abandonné sans explications au sort de deux inconnus dont le malheur continuait de le frapper ALORS QU'ILS ÉTAIENT MORTS TOUS LES DEUX.
— Nous ne savons pas si votre père est mort... je veux dire: si celui qui... dont le nom...
Logiquement, il ne pouvait qu'être mort. Concevait-on qu'il fût vivant dans ces circonstances? Qu'en pensait Anaïs?
— Sans doute la même chose que vous, fit Qand qui se laissait gagner par une douce lassitude. On y va?
— Si vous êtes prêt, Frank... glissa Kol Panglas.
Il ne l'était pas vraiment. Le service se montrait diligent avec lui. Frank mesurait l'effort auquel Hautetour contraignait tout le service pour sauver son protégé de la misère mentale et des souffrances de la solitude qui s'ensuit invariablement. La porte de Kol Panglas se referma doucement et Qand prit les devants d'un voyage qui allait durer, Frank n'en doutait plus, une éternité. Seulement, c'était encore difficile et même pénible de se faire à l'idée qu'il ne possédait plus la possibilité d'en finir. Il n'avait pas posé la question, mais il savait qu'une réponse adaptée à la personnalisé du récupéré figurait dans le grand livre des morts écrit en haut lieu. Un Haut Lieu auquel il n'aurait jamais accès, pas plus mort que vivant. Un pyramidion inaccessible indépendamment du statut existentiel, voilà ce qui était écrit en premier dans le grand livre.
— On arrive, dit Qand qui marchait à grandes enjambées.
Ou on n'arrivait pas. Frank se laissa conduire dans la salle des écoutes. On avait fini de s'amuser de sa visite à la veuve. Une dizaine de dos courbés faisait face à autant d'écrans de contrôle.
— On va vous appareiller, dit Qand qui disparut dans l'ombre.
Frank tenta de pénétrer dans cette ombre, mais le regard n'y rencontrait que des possibilités.
— Si je vous fais mal, dit l'opératrice qui allait l'accompagner, n'hésitez pas à me le dire.
— Mais surtout ne criez pas, plaisanta Frank en imitant sa voix.
L'amusait-il? Il désirait cet amusement, en compensation de la joie qui semblait vendue à d'autres fins obscures. Elle coulissait dans un appareillage en parlant de tortures. Voilà comment elle répondait intelligemment à ses prétentions au bonheur. Elle le harcelait déjà.
— Mais si ça devient insupportable, n'hésitez pas à...
Non. Il avait promis de ne pas crier. Elle savait que c'était impossible de tenir une pareille promesse. Elle sourit contre lui, impassible et rapide à la fois. Quel était le sens de cet accompagnement? Pourquoi ne pas simplement l'autoriser à dialoguer avec Anaïs K.? Il se rappelait qu'elle lui avait promis de s'expliquer s'il consentait à ne jamais l'interrompre. Il n'aurait pas dû lui répondre alors qu'il ne se sentait pas en mesure de promettre un pareil silence. Elle leur en avait parlé et ils avaient décidé d'agir en conséquence.
Il dut d'abord supporter la lente transformation du visage d'Anaïs K. depuis la face pouponne du premier jour à son apparence faussement juvénile des derniers temps. Cherchaient-ils à lui faire mesurer la ressemblance physique? Il n'en trouva pas. Il était armé d'une froide patience ce matin, si on était le matin. Il avait le sentiment d'avoir perdu du temps, chose qu'il n'aurait pas avouée par exemple à Kol Panglas qui aurait ri d'une pareille ineptie. Le visage d'Anaïs K. finit par se fondre au noir et l'écran demeura éteint pendant une autre éternité. Il demanda si tout se passait bien.
— C'est à vous qu'il faut le demander, dit l'opératrice.
— Ça va, fit-il. Je m'habitue.
— Il s'habitue, souffla l'opératrice.
Oui, il s'habituait. Elle pouvait les en informer. Il s'était toujours habitué à l'attente. Son enfance était remplie d'attentes auxquelles il s'était habitué. Il n'avait jamais perdu patience et cela rendait fou le vieux qui se faisait passer consciemment pour son père.
— Consciemment?
— Elle me paraissait moins consciente du fait, peut-être parce que je l'aimais. Malgré tout...
— Malgré tout?
— Oh! Elle ne m'a jamais fait souffrir. Au contraire. Elle m'enseignait les petits plaisirs, disait-elle, en attendant les grands.
— Encore une attente.
— Oui. Les grands. Je ne les imaginais pas et elle n'en savait rien bien sûr. C'est toujours comme ça que ça se passe, non?
— Que voulez-vous dire?
— Une femme ne peut pas savoir...
— Vous allez dire des bêtises!
— Je ne sais pas. Elle non plus. Nous ne savions pas. Et lui nous empoisonnait la vie.
— Il ne vous aimait pas. Vous êtes sûr qu'elle vous aimait?
— Je ne l'ai pas dit! J'ai dit que JE l'aimais. Personne ne m'aimait, bien sûr.
— Vous avez raison.
— Vous voyez? Je l'ai toujours su. Il y avait ceux qui m'acceptaient et ceux qui me rejetaient impitoyablement. Mais pas d'amour. C'est dur, vous savez?
— Non, je ne sais pas. Ça vous ennuie que je ne le sache pas?
— Non. J'aime vos questions. Elles m'ont manqué pendant si longtemps! Si on me les avait posées...
— C'était possible. Je ne suis pas la seule à poser ce genre de questions.
— Je n'ai pas eu de chance.
— Vous en auriez si vous consentiez à ne plus vous...
— On m'a bien précisé que cette pratique n'était pas incompatible avec l'exercice de cette profession!
— Je n'ai pas dit le contraire. Mais vous pouvez facilement comprendre qu'une vie saine...
— Nous y voilà! La santé! On me l'a promise et je l'attends encore. Ce n'est tout de même pas ma faute si...
— Souhaitez-vous changer? Au moins un peu?
— Diminuer la dose? La dose est un principe croissant, vous devriez le savoir.
— Je le sais... parce qu'on me l'a appris.
— Vous n'avez jamais touché à...
— Jamais. Et vous?
— Vous plaisantez! Et moi! Et eux! Vous et moi! Je ne sais pas qui je suis. Elle me le dira peut-être. Croyez-vous qu'elle consentira à me délivrer de ma prison d'enfant?
— Quel mot horrible! C'est une prison ou un enfant, pas les deux en même temps.
— Vous êtes naïve. Vous voulez que je vous croie naïve. Si je vous voyais...
— Vous seriez peut-être déçu. N'avez-vous pas été déçu par le corps d'Anaïs K.?
— Si j'avais su que c'était ma mère, je me serais bien garder de le... N'en parlons pas!
— Si, au contraire! Parlons de ce qui vous dérange.
— Tout me dérange. On appelle cela l'ennui ou la mélancolie, je ne sais plus. Je n'ai pas le sentiment d'une absurdité. Trop intellectuelle, l'absurdité, n'est-ce pas? Autant que la banalité. On ne se nourrit pas de substance abstraite.
— Qu'est-ce qui vous ennuie alors? En général, les gens trouvent que c'est absurde ou banal et ça les ennuie ou ça les rend mélancoliques.
— Et bien moi, je trouve que c'est compliqué et ça m'angoisse.
— Pas bête.
— Ce n'est pas une question d'intelligence! Je SUIS une bête.
— Vous exagérez. Il y a peut-être de la bête chez l'homme...
— Et chez la femme.
— Mais la bête n'explique pas tout. Il se peut même qu'elle n'explique rien.
— J'affirme que je suis une bête qui a peur de la réalité.
— Ce n'est tout de même pas la faute de vos parents adoptifs!
— C'est la faute de celle qui m'a abandonné sans me demander si ça me compliquait la vie!
— Et vous ne vous demandez pas si elle a souffert elle-même d'être abandonnée?
— Non. Je me demande POURQUOI il l'a abandonnée.
— Vous êtes cruel, Frank. Je ne vous savais pas si...
— Vous ne me connaissez pas. Si vous me connaissiez, vous sauriez déjà ce que je pense...
— Ce que vous pensez est peut-être une imposture. Vous ne pensez pas, vous êtes!
— Ou je ne suis plus.
— Vous me faites mal, Frank.
— Je le regrette. Vous devriez changer de profession. J'ai eu mal moi aussi au début, et j'ai songé à devenir un bon à rien. Ce n'est pas si facile que ça quand c'est un choix délibéré.
— Vous n'avez pas choisi. C'était plus simple. Je vous reconnais.
— Je vous l'accorde. C'est plus simple que de me connaître. Vous ne m'avez jamais connu et vous me reconnaissez. Un peu comme une propriété?
— Il y a du vrai dans ce que vous dites. Je me sentais propriétaire et j'ai été dépossédée. Par qui? Vous ne le saurez jamais.
— S'il n'y avait que vous, ce serait simple. Mais ça ne l'est pas!
— Oui. Moi, moi et moi! Je possédais, il m'a possédée et vous existez. La belle histoire! Il aurait suffi que le bonheur montre le bout de son nez. Vous avez remarqué comme les couples tiennent bon si le bonheur fait des promesses et qu'on y croit? Vous avez assez d'expérience... humaine... pour... posséder ce bien inestimable qu'est l'expérience des autres quand ils sont innombrablement différents.
— C'est cette multitude qui m'écrasait moi aussi. À la différence que personne ne m'aimait.
— Mais personne ne m'aimait non plus!
— Je vous aimais, moi! Et vous ne le saviez pas? Vous ne l'auriez pas cru, à distance? N'avez-vous jamais conçu un pareil projet qui m'eût... recommencé?
— Je souffrais moi aussi! Et j'étais seule. Vous n'étiez pas seul. Mal aimé, peut-être, mais pas seul. Vous ne savez pas ce que c'est, la solitude. Vous ne connaissez que l'isolement, antichambre de l'enfermement. L'argent...
— Nous y voilà! L'argent. Vous allez mettre de l'argent dans la conversation. On finira par parler politique!
— Je leur envoyais de l'argent gagné en faisant la pute!
— Et je ne savais pas ce que c'était, une pute!
— Ils vous l'auraient bien enseigné, ces...
— Ne l'insultez pas, elle. Elle a vraiment souhaité vous remplacer. Mais c'était au-dessus de ces forces. Je me souviens de ses efforts...
— J'aimerais tellement que vous vous souveniez des miens, ou qu'à défaut vous sachiez en mesurer la sincérité...
— Il faut s'être perdu pour se retrouver. Vous m'avez abandonné et je n'ai jamais pu vous imaginer.
— Je t'imaginais, moi. Tu me crois?
— Je n'ai jamais cru personne. Maintenant, je crois mon chef de service, bien que je le soupçonne d'avoir cherché à m'utiliser dans une affaire dont les tenants me sont étrangers.
— J'étais si seule et si folle! Et ces temps étaient si différents! On ne croyait plus au bonheur après avoir espéré la tranquillité. Et puis d'un coup la dèche... la merde... la mouise... le caca... le raz de marée... la dérive... oh putain!... putain... putain... bon... commençons par n'importe quel bout... pourquoi pas par le commencement — non, pas le commencement — on commencera plus tard — j'ai pas envie de commencer — faut que ça finisse — c'est trop con, c'est tellement con de finir comme ça — j'suis pas si conne! — je vais me brûler la cervelle — non, pas la cervelle, les boyaux — putain!...
Prenons n'importe quel bout...
— ENLEVEZ VOS MAINS DE VOS POCHES!
Le président du tribunal d'instance-police qui ne me regarde même pas en me disant cela a l'air d'un petit oiseau avec un papillon plein de couleurs sous le menton et des ongles rongés par des dents incontrôlables — il peut pas les contrôler ses dents — il ne me regarde même pas et il me demande d'enlever les mains de mes poches — je pense: connard mais au lieu de dire ce que je pense, je suis tout épatée de m'entendre lui répondre:
— Y A UNE LOI QUI M'EMPÊCHE DE METTRE MES MAINS DANS LES POCHES?
Y en a pas, je le sais.
Le petit homme tout rabougri qui est à côté du président sursaute — il mâchouillait les manchettes de sa chemise violette et du coup il est resté la bouche ouverte — il avait envie de dire: y a une loi qui l'empêche de mettre les mains dans ses poches, à cette grougnasse? Merde, je n'en sais rien — j'suis trop con pour le savoir — j'ai pas assez étudié — j'étais encore plus mauvais élève que le con qui préside à côté de moi — mais il ne dit rien de tout ça — il dit:
— ON VOUS A DIT D'ENLEVER LES MAINS DE VOS POCHES!
— QUI ÇA, ON?
C'est moi qui ai dit ça — oui — j'ai pas voulu le dire c'est même pas ce que j'ai voulu dire — c'est complètement différent de ce que j'aurais dû dire pour éviter les problèmes — mais la petite bête que j'ai à la place du cerveau n'est pas d'accord avec moi — merde: je l'ai appelé on, à ce petit oiseau à sa maman, à cet éleveur de papillons sous le menton — est-ce qu'il fume la pipe — on fume de moins en moins la pipe dans la magistrature — because la profession se féminise — impossible de savoir si elles se cachent pour fumer la pipe — ça leur fait quoi de fumer la pipe dans les chiottes, aux jugesses qui foutent la justice en l'air?
— LAISSEZ, dit le petit juge sans lever la tête.
— MAIS ENFIN, dit le commissaire qui veut prendre au sérieux son rôle de substitut du procureur.
— C'EST VRAI, QUOI!
C'est encore moi — enfin c'est la bête — comment je pourrais lui expliquer au juge — c'est la bête, là — ben oui, cette chose rouge et flasque qui a pris la place de mon cerveau — vous comprenez?
— VOULEZ-VOUS BIEN VOUS TAIRE! hurle soudain le commissaire en montrant une manchette baveuse.
Cette fois, derrière moi, le public — enfin, ils sont pas venus pour jouer au public — ils jouent au public en attendant d'être jugés par ce petit oiseau et regardés de travers par le mâchouilleur de manchettes — cette fois, je dis, le public s'esclaffe — c'est drôle — ça fait un bruit de télé — alors moi aussi je me mets à rire et au lieu de demander au juge de tourner le bouton pour couper le son — merde — je dis:
— LA LOI, C'EST LA LOI.
Le petit juge en forme d'oiseau papilloneur de pipe éteinte lève sa mignonne tronche pour me regarder — comme ça, il fait bébé — bébé sale et crapuleux — bébé qu'on a envie de jeter à la poubelle parce qu'il a la même odeur que son père — c'est l'odeur de ses aisselles putréfiantes qui remonte à travers son déguisement de zorro — et il va dire quoi le p'tit juge:
— SI VOUS VOULEZ... il fait.
Du coup, tout le monde s'écrase — même le commissaire est sidéré — il ouvre la bouche et il y fourre sa manchette délavée — le bouton cliquète sur ses dents — on dirait que le juge a réussi à s'imposer — il n'a pas du tout joué le jeu qu'il avait provoqué dans ma cabouille — bon, c'est pas arrivé tout seul...
*
Y a pas un quart d'heure que Marcel est sorti, remontant d'une main son burnous jusqu'aux genoux — sous les applaudissements du public qui attend d'être condamné à de petits emmerdements — on n'entendait plus la gueulante du commissaire qui humectait sa cravate, debout à côté du juge qui regardait Marcel bouche ouverte comme s'il regardait Guignol et que c'est sur sa tête que le gendarme éprouvait sa colère à coups de bâton et à grands cris —
Comme le tribunal de Sainte-Bordure est en travaux — (c'est un ancien château de comte ou de vicomte enfin merde ils vont nous juger dans cette merde médiévale dans laquelle le juge a essayé de se rappeler si ses ancêtres étaient cathares comme semble l'indiquer son nom) — mais en attendant que le juge et la greffière s'accouplent dans cette imbécillité architecturale, ils ont installé la salle du tribunal au premier étage de la mairie et comme on est tout près de Noël, au deuxième étage et juste au-dessus une foule de gosses et un animateur miteux descendu tout exprès des pays de Loire sont en train de faire un boucan formidable, déménageant des montagnes de chaises et de tables pour la préparation de la cérémonie du Sapin —
Alors avant même que l'huissier ait appelé Marcel à la barre, le juge s'était déjà foutu en rogne après les gosses et ils les avaient insultés à voix basse et on aurait dit que la greffière lui tapait sur l'épaule en lui murmurant dans l'oreille ça va passer, ça va passer, bientôt on aura une nouvelle maison et il n'y aura pas un gosse pour nous faire chier — le commissaire avait d'abord trouvé ça plutôt rigolo et ça avait augmenté la nervosité du juge, ce sourire stupide qui étirait les lèvres du substitut et il avait secoué son index vers l'huissier qui avait dit oui monsieur le président et il était monté là-haut pour engueuler les gosses et tout le temps qu'il était resté là-haut, le boucan avait cessé d'exister — on sentait qu'il s'était imposé et le juge jouait à la marelle avec son stylo entre les feuilles de papier dont je n'allais pas tarder à savoir, quand mon tour viendrait, qu'il les couvrait de petits carrés gribouillés qui se superposaient jusqu'à l'obscénité —
Et on a écouté le bruit des pas de l'huissier dans l'escalier dans un silence religieux — il allait entrer dans la salle avec un air triomphant et on se remettrait à travailler — le pain de la justice sur la planche improvisée de la salle qui servait d'ordinaire aux cours d'aérobic du club des Aînés —
Mais le gagnant n'avait rien gagné — il n'a pas ouvert la porte qu'une chaise est tombée de la pile et on sentait bien que quelqu'un avait provoqué sa chute — que c'était un sale gosse qui l'avait fait tomber tandis que ce sacré trou du cul d'animateur venu d'ailleurs se tordait de rire entre les rames du sapin — l'huissier n'osait plus ouvrir la porte qui demeurait entrouverte et on voyait un morceau de son bras et sa main sur la poignée — et le juge a écrasé son stylo entre une feuille à peine déflorée et sa main furieuse — ça a claqué comme l'annonce du jugement dernier et la main de l'huissier s'est mis à suer sur la poignée de porte — on ouvrait les paris — entrera entrera pas — il n'entrait pas et cette connasse de greffière qui n'avait rien d'une chatte s'est permise de conseiller l'huissier:
— CRIEZ PLUS FORT! dit-elle en redoutant la chute des chaises.
Le juge a haussé les épaules:
— CRIER CRIER, dit-il ÇA NE SERT A RIEN DE CRIER!
Tout le monde avait compris qu'il voulait les frapper — du coup, on oublia l'huissier que la greffière ramena dans le sein de l'alcôve — elle lui tendit la feuille sur laquelle il y avait marqué le nom de Marcel:
— MARCEL MARCELMARCEL appela l'huissier n'en croyant pas ses oreilles — il avait réussi à le dire — il avait redouté cet instant terrible — il avait souffert derrière la porte entrouverte mais ce n'était rien à côté de ce qu'il avait sué quand il avait lu le nom complet de Marcel — et il jetait des regards éplorés vers la greffière qui confirmait d'un hochement de tête — c'était bien Marcel Marcelmarcel — trois fois Marcel — ni une ni deux — deux longues quatre brèves — c'était le morse qu'il fallait avaler — et pourquoi — il avait bien vu le nègre en burnous dans le public sagement assis sur les chaises en plastique orange — un nègre c'est rare par ici — d'habitude, on les voit à la télé — et il ne s'appelle pas Marcel (deux longues) Marcelmarcel (quatre brèves) — et bien oui! fils de cul! indigène! héritier à la triste figure! cul béni entre tous les culs de l'Aure!
— MARCEL MARCELMARCEL C'EST MOI, répondit Marcel Marcelmarcel du fond de la salle — il se décolla prudemment du plastique orange et l'armature métallique se détendit avec un léger grincement — C'EST MOI, confirma-t-il.
Pauvre juge! — Il avait pris des centaines de chaises sur la tête mais enfin: c'était les chaises des enfants du pays — des chaises locales quoi — sur lesquelles tout le monde s'asseyait — elles tombaient parce que ça amusait les gosses — ils avaient peut-être même le droit de les faire tomber — et puis personne ici ne s'appelait — — . . . .
— C'EST MOI dit encore Marcel en arrivant devant la table de formica jaune vomi derrière laquelle le juge et le commissaire se faisaient du pied.
— QU'EST-CE QUE VOUS ME VOULEZ? dit encore Marcel.
— VOUS NE SAVEZ PAS LIRE? dit le commissaire dans son aisselle.
— HEIN? dit Marcel.
— ON NE DIT PAS HEIN? dit le juge.
— DANS CE PAYS DE LIBERTÉ, ON DIT CE QU'ON VEUT SI C'EST PERMIS, dit Marcel, péremptoire —
Il connaissait l'Aure sur le bout des doigts — le bougre! —
Je tortillais un peu mon cul dans l'humidité du fond orange de la chaise — le public avait souri.
— C'EST EXACT, dit le juge — ET C'EST BIEN DIT.
Marcel gonfla sa superbe poitrine dont la peau cuivrée vibrait dans l'échancrure du burnous — une belle échancrure toute bordée d'arabesques brodées avec de l'or et beaucoup de goût — et ça descendait entre ses seins musculeux et ça vous lui atteignait le ventre et ça ne descendait pas plus bas tant pis!-
— VOUS SAVEZ CE QU'ON VOUS REPROCHE? dit le juge
— JE NE VOUS REPROCHE RIEN, MOI!
Le juge avait encore des traces de chaises aux encoignures de la bouche et des narines, mais il avait décidé d'être gentil avec le nègre — le commissaire s'abandonnait à ses manchettes — on discute pas avec les noirs pensait-il.
— CE N'EST PAS LA QUESTION, dit le juge. VOUS AVEZ ÉTÉ VERBALISÉ POUR UN STATIONNEMENT INTERDIT. VOUS N'AVEZ PAS ACCEPTÉ LES FAITS ET VOUS VOUS ÊTES ADRESSÉ À MOI ET JE SUIS LÀ POUR VOUS ÉCOUTER. C'EST ÇA, LA JUSTICE, VOUS COMPRENEZ?
Cette fois, le juge n'avait plus l'air d'un juge — on aurait dit un de ces petits instituteurs camés du fin fond de la bouse qui passent leur temps à mordiller les verrues qui leur poussent dans la paume de la main — ce qui est signe de déséquilibre mental, affirment-ils.
— LA JUSTICE, JE CONNAIS, dit Marcel dans un français parfait. JE SUIS CITOYEN DES ÉTATS-UNIS, ALORS...
Oh la claque! — Oh! le coup de pied — Oh! la belle bite en forme de coup de poing — Le juge sembla péter, serrant les fesses pour que ça ne s'entende pas.
— AMÉRICAIN? gloussa le commissaire incrédule. AVEC UN NOM PAREIL? VOUS VOUS FOUTEZ DE NOUS.
— SI VOUS VOULEZ VOIR MES PAPIERS...
— ON N'EN A PAS BESOIN! dit le juge en menaçant son stylo de l'aplatir une nouvelle fois sur la table —
Mais sa main resta en l'air — étrangement suspendue — plate, rigide, froide, amère, dérisoire — il avait fini de péter — maintenant il s'inquiétait à cause de l'odeur — on voyait bien qu'il souhaitait une chute de chaises en série — ça occuperait l'esprit ailleurs — on sentirait mais on y penserait pas — on penserait à écouter le bruit des chaises — le juge avait de l'expérience en matière de perception — il n'avait pas fait de bruit — si les chaises faisaient du bruit, personne ne ferait la relation avec l'odeur qui n'expliquerait alors plus rien — s'il avait fait du bruit en pétant, on aurait tendu l'oreille, tentant de localiser la source — et puis l'odeur aurait indiqué la nature du bruit — tandis qu'elle n'indiquait pas celle des chaises.
Marcel Marcelmarcel était un chouette Américain — noir et africain, et en plus il parlait un français impeccable — le juge l'assaisonna, lentement, diluant les mots dans ses claquements de langue et dans le bruit étrange que faisait son corps chaque fois qu'il l'ajustait dans le creux de la chaise — le visage de Marcel ne pouvait pas changer de couleur — c'est sa forme qui se modifiait d'abord de manière uniforme, s'étirant sans doute dans sa quadrature qui n'expliquait rien de ses origines — puis ce sont les détails qui se sont mis à changer — le blanc de l'oeil peu à peu repoussant les paupières — la lèvre inférieure recouvrant la supérieure — et palpitant au rythme que lui imposait son coeur meurtri — les narines se rejoignant de chaque côté du nez — et le front descendant, pesant de tout son poids sur les sourcils en bataille — le front sceptique, surpris, ravageur, prêt à tout, le front fidèle de Marcel qui ne mâche jamais ses mots —
— JE SUIS COUPABLE, QUOI! dit-il soudain.
Il se contenait et j'essayais de deviner son coeur dans l'échancrure en forme de sexe de femme — en forme de mon sexe.
— VOUS AVEZ CONTREVENU À LA LOI, dit le commissaire qui lui n'arrivait pas à deviner à quoi diable pouvait bien ressembler cette provocante échancrure.
Un moment il regarda la djellaba noir ivoire du juge et il considéra l'hermine d'un oeil arrêté au bord de la bonne réponse — quel con!
— ET ALORS! dit soudain Marcel.
— COMMENT ÇA, ET ALORS? dit le juge en écho.
— VOUS ME CONDAMNEZ À QUOI?
— IL VOUS FAUDRA PAYER L'AMENDE, C'EST TOUT.
— AH C'EST TOUT!
— BON ALORS LÀ! ÇA SUFFIT, HEIN!
Le juge avait laissé échapper ce soupir poussif de sa poitrine d'héritier et Marcel ne put s'empêcher de se boucher le nez — le juge devint tout rouge — son papillon l'étranglait traîtreusement — il le tritura un peu de la main gauche — écrasa le stylo qui n'en pouvait plus et se mit à pisser — on avait envie de rire — on se secouait les genoux sans les entrechoquer — mais ce n'était pas le moment — Marcel .... était en train de chercher la merde à un crocodile qui en savait plus que lui en matière de procédure.
— MAINTENANT VOUS VOUS TAISEZ, dit le juge sèchement.
— ME TAIRE! fit Marcel en haussant les épaules, ce qui gonfla ses fesses dans une arabesque qui me fit bander —
— VOUS TAIRE OUI! ajouta le commissaire entre ses manchettes.
— MOI JE NE ME TAIS PAS! affirma soudain Marcel.
— TAISEZ-VOUS!
— JE NE ME TAIRAI PAS.
— ET QU'EST-CE QUE VOUS DIREZ! lança la greffière qui sentit soudain le poids des regards qui l'interrogeaient —
Qu'est-ce qu'elle avait voulu dire, cette mal baisée? — le juge la foudroya d'un regard — elle perdait des points — l'huissier montra ses dents en signe de non-engagement — il avait d'autres chats à fouetter — et puis le coup de la poignée de porte, on le lui avait déjà fait, non?
— OUI, dit le juge, QU'AVEZ-VOUS À DIRE?
Ah! on comprenait mieux — la greffière lui avait piqué sa réplique — il reformulait, ce croco!
— QU'EST-CE QUE J'AI À DIRE! HEIN? QU'EST-CE QUE J'AI À DIRE?
— OUI, QU'EST-CE QUE VOUS AVEZ À DIRE? menaça le juge qui savait que sa probité était protégée par l'état et qui regrettait que ce ne fût pas le cas de ses dents
— VOUS ALLEZ ME FRAPPER? lança-t-il en se levant —
La foule recula.
Il allait se passer quelque chose de terrible — comme le jour — on me l'a raconté — comme le jour où ce petit juge s'est avisé de demander à un vieux paysan qui comparaissait devant lui de jeter le chewing-gum qu'il avait dans la bouche — il s'en était suivi une discussion digne des annales du Conseil Général et le vieux avait fini par coller le chewing-gum sur une des feuilles de papier où le juge dessinait des cochonneries — Vous m'avez dit de l'enlever de la bouche, avait dit le vieux, mais vous ne m'avez pas dit où je devais le mettre. Là, sur votre bureau, ça va? Et le vieux était parti sous les applaudissements muets de deux avocats qui attendaient leur tour, assis sur la même chaise près de la fenêtre —
— EST-CE QUE JE PEUX VOUS RETOURNER LA QUESTION?
Le juge ne s'attendait pas à ça — pas de la part d'un nègre — pas de la part d'un Américain — il voulait être frappé et il ne le serait pas!
— ON VOUS DEMANDE QUELQUE CHOSE? dit le commissaire.
— OH! VOUS, TAISEZ-VOUS! fit le juge agacé
— COMMENT...
— TAISEZ-VOUS! QUE TOUT LE MONDE SE TAISE!
Et tout le monde se tut — même Marcel — il comprit qu'il n'avait plus rien à faire dans ce foutoir à justice — il s'éloigna:
— JE PEUX VOUS POSER UNE QUESTION, MONSIEUR LE PRÉSIDENT?
Le juge regretta soudain de ne pas pouvoir obliger les gens à le frapper —
— SI CE N'EST PAS UNE QUESTION INDISCRÈTE, dit-il en souriant.
— EST-CE QUE VOTRE PÈRE ÉTAIT JUGE?
— OUI, QUELLE QUESTION!
— ALORS PENDANT QUE MON PÈRE, EN 40, S'EN EST ALLÉ SE FAIRE CREVER LE VENTRE PAR LES BOCHES, LE TIEN TRAHISSAIT LA FRANCE EN PRÊTANT SERMENT À LA PUTE PÉTAIN. ET EN 45, PENDANT QUE MON PÈRE PERDAIT UN PIED À BERLIN, TON PÈRE S'EST PARJURÉ POUR REVENIR SANS FRAIS À DE MEILLEURS SENTIMENTS. CELA, TU NE PEUX PAS LE NIER. C'EST LA SEULE VÉRITÉ. ET CETTE SALOPERIE DE MAGISTRATURE FRANÇAISE N'A PAS ENCORE DEMANDÉ PARDON AUX MORTS QU'ELLE A TRAHIS.
Bon — Marcel avait su faire bref — aussitôt terminé, il avait ouvert la porte, était sorti, avait fermé la porte — et le juge était resté assis tête baissée, semblant absorbé par la réparation du stylo qui lui souillait les doigts — pendant ce temps, le commissaire éperdu fouillait sous la table à la recherche d'un téléphone pour faire venir la force publique
— IL LE FAUT! MONSIEUR LE PRÉSIDENT! IL LE FAUT! LAISSEZ-MOI FAIRE!
Mais le juge lui avait pris amoureusement le coude dans sa petite main de fils de chien et peut-être même de pute — et le commissaire s'était apaisé — tout le monde s'était apaisé — on se sentait lourd, visqueux, rouge, gras, troué, vide — l'Histoire venait de nous frapper en plein visage — ce qu'on avait la mémoire courte, tout de même! — et si on oubliait, hein? semblait-on se dire tous ensemble, juge et commissaire compris — la greffière cherchait ses mots — l'huissier avait d'autres chats à fouetter — il les cherchait du regard — ça l'occupait — ça l'occupait vraiment.
*
Moi j'étais bien décidée à garder mes mains dans les poches — c'était des poches trouées et je me gratouillais les poils à la frontière du plaisir — qu'est-ce qu'on peut se gratouiller dans l'attente d'être jugée — alors le juge parut absorbé par le document où on devait m'accuser de tous les mots — les mots? —
— MAIS ENFIN, dit-il, vous bénéficiez de l'aide judiciaire — c'est Écrit là? —
Et il le montrait au commissaire hébété qui secouait la tête en relisant sans cesse ce qui était écrit à propos du bénéfice de l'aide judiciaire —
— Et oÙ est votre avocat? fait le juge avec une petite voix doucettement interrogative.
— Qu'est-ce que j'en sais, moi, où il est, mon avocat!
— Mais enfin... vous en avez discuté avec lui!
— Pas un mot. Sais même pas qui c'est.
— Il vous a convoquée dans son bureau.
— Pas que je sache. Ou alors j'étais beurrée.
— Et les conclusions? dit le juge. Vous n'avez pas conclu. C'était à votre avocat de le faire. Voyons...
Et il regarde du côté des avocats qui se mettent à se dénoncer — exactement comme le faisaient leurs salauds de pères quand les boches fusillaient des communistes sur les routes de Varilhes
— C'est lui m'sieur!
— Non c'est lui!
— Mais non c'est elle! s'écria le juge — eh bien, maître Suaire? Et votre cliente? Vous l'avez oubliée? Non?
Maître Suaire se met à secouer de la paperasse dans la serviette de cuir que lui a offert son amant — celui qui s'est débrouillé pour qu'elle obtienne cette charge d'avocat — une vieille sacoche en cuir retourné, lisse à l'intérieur, peluchée à l'extérieur — avec des traces de doigts et des taches d'encre — une très vieille sacoche que son père a victorieusement subtilisée au cadavre d'un SS couché sur le bord de la route avec deux trous rouges sur le côté —
— C'est ça, mon avocat?
Je n'ai pas parlé au juge — je me suis parlé à moi-même — j'aurais pu poser cette question au juge et il y aurait sûrement répondu — enfin faut croire — et v'là que cette connasse se ramène à la barre ou au bar je ne sais plus — j'ai tellement envie de picoler à ce moment-là que je suis prête à tout — à décapsuler cette carafe de juge et à boire tout son contenu — ou à sucer la bite molle du commissaire pour le dégonfler — elle se ramène avec sa djellaba qui lui colle aux cuisses — et les trois avocats qui sont assis sur la même chaise se bidonnent comme des gamins
— C'est encore une erreur du bureau de l'A.J. dit maître Suaire en s'arrêtant au bord de la table où elle pose violemment sa sacoche.
— Vous êtes qui? me lance-t-elle avec son petit air de fille à papa.
— Demandez-le au juge! que j'lui réponds aussi sec.
— On dit: monsieur le président! souffle la greffière.
— On dit ce qu'on peut quand on est mal défendue —
et je lui lance ça avec toute la méchanceté dont je suis capable — j'ai envie de lui demander si elle se piquouse — mais ce n'est pas le genre de chose qu'on demande à une greffière — elle avale ses deux témestas avant de se coucher, c'est tout — et ça la rend toute chose — elle ne peut pas s'empêcher de dormir — c'est pas une perte, allez!
— Vous estimez être mal défendue? jubile soudain le petit juge —
Tout à l'heure, il a pété, j'en suis sûre — maintenant il bande sous son burnous — il a l'air tout excité, le Pinocchio!
— Je ne suis pas défendue, c'est beaucoup plus grave.
— Ne m'insultez pas! s'indigne maître Suaire.
— Personne ne vous insulte, dit le juge. Vous n'êtes pas prête, c'est tout.
— Jolie façon de dire qu'elle n'a pas fait son travail.
— Ne m'insultez pas! Ne m'insultez pas!
— Vous récusez votre avocat? dit le juge.
— Si ça coûte pas trop cher, ouais.
— Vous pouvez vous retirer, maître Suaire.
Elle me fusille du regard — la pisse lui mouille le clitoris et elle a un peu de merde au bord des lèvres — elle ne dit rien — elle ne peut pas sortir — on voit bien qui sont ses clients dans la salle — ce sont ceux qui s'étirent le cou pour regarder en direction du juge — est-ce qu'il va leur demander s'ils récusent leur avocate? — pourvu qu'il le leur demande, ouais —
— Nous allons vous désigner un autre avocat, dit le juge.
— S'il y en a un bon.
— Ils sont tous bons, dit le juge.—
— Tous moins un.
— C'est une erreur du bureau de l'A.J., explique encore maître Suaire qui commence à puer, ce qui gêne ses collègues qui préfèrent toujours l'usage d'un bon déodorant à cette orgie de vérités physiologiques
— ... du bureau de l'A.J., susurre-t-elle encore.
— Bon ben OK d'accord, que je dis au juge qui se met à écrire plein de choses dans la marge du document où il est question de moi et de mes conneries —
Il remue l'index et l'huissier rapplique après avoir chassé ses chats — quatre brèves s'il vous plaît si vous lisez à voix haute chassez ses chats!
L'huissier n'a pas eu grand-chose à faire — il a pris le document sur le bureau du juge et il a parcouru deux mètres cinquante jusqu'à la table de la greffière — la greffière lui a dit merci — l'huissier ne lui a pas répondu — il savait très bien que le remerciement s'adressait au juge: Merci, connard! Merci de me donner encore un peu plus de travail — merci de compter sur moi — et cette conne de Suaire qui s'en tire avec l'odeur d'un pied qui s'impatiente — et qui c'est celle-là — une poivrote — quelle justice! des poivrots, des nègres, des insultes, des jugements sans application — on se moque de la vérité — ce qui compte, c'est que le travail augmente de jour en jour — on fait tout pour pas se retrouver au chômage, nous, gens de justice comme on disait avant!
Je sors du tribunal, enfin — de la mairie — avec l'impression d'avoir été faire un tour dans un autre monde — exactement la même sensation après avoir mis les pieds dans un hôpital psychiatrique, un H.P. — ici c'était un T.I. — la justice est malade et les juges sont de mauvais médecins — en fait, ils ne sont pas médecins du tout — ce sont des bons à rien, si on se place du point de vue médical — ils sont tout si c'est le point de vue social qui compte — ce sont des flics — ils ont des âmes de traîtres et non pas des esprits de malades — je ne refoutrai plus les pieds dans un tribunal — enfin sauf si on m'y oblige — enfin tout ça, faut pas le dire — faut juste le penser.
Commencer par le début? — Le début de quoi? — Le début de la fin ou bien avant que ça n'arrive? — C'était la première fois que je foutais les pieds dans un tribunal — c'est un début comme un autre — et si je continuais à partir de là — je sors du tribunal — bon enfin: de la mairie où ils ont installé le tribunal en attendant que le château soit réparé en forme de tribunal et non plus en forme de ruine cathare comme certains le voulaient — c'est bientôt Noël et il fait beau — enfin je veux dire qu'il y a une bonne lumière fraîche et claire pour éclairer les choses et les autres — il fait à peine froid — je m'enfonce dans mon écharpe de soie qui sent le vomi — je traverse la place du marché entre le pied de la mairie et le lit du Salat qui fait la bite sous un pont — j'ai envie d'aller boire un coup — un p'tit cognac, une gnôle quelconque entre l'acide sulfurique et l'essence super — un p'tit parfum d'chez moi — sous la pluie de cette lointaine Normandie que je vais me mettre à oublier — sûr qu'on pense à moi là-bas — à ma tronche ravagée par les raclées, par les giclées, par la vinasse et par le désespoir — j'ai un con magnifique et une bouche dégueulasse — des seins comme deux bites et des yeux caves de bonne soeur sur le retour — des cuisses longues et douces et des joues creuses, molles, rugueuses, noires et jaunes, de chaque côté d'un nez dont n'aurait pas voulu même le dernier des Bourbons — et un ventre plat et lisse, un nombril à sucer, un cul à mouler pour l'éternité — et un menton en galoche où s'éternise un vilain bouton qui fait penser à un cancer — parl'pas des oreilles, ni des cheveux aux mèches vagabondes qui sèment leurs saloperies sur mes épaules de starlette — et je parle pas non plus de la sensation d'incroyable éternité qu'ils ont tous quand je me sers de mes muscles vaginaux! —
Un corps de déesse, pas un bouton, pas une ride, pas un bourrelet, pas un pore élargi jusqu'à l'obscénité, un corps à donner et à reprendre autant de fois que le cycle biologique du sommeil et de l'éveil le permet — et au-dessus de tout ça, merde, merde, et remerde, la tronche de ma mère vue de face, celle de mon père vue de profil, un incroyable arrangement d'amour filial qui veut se partager en deux parts égales — une bonne fille de la cambrouse avec un bonnet blanc si on la regarde de profil et un chapeau de paille vu de face — et je ne peinturlure rien — je donne tout au vent — je détourne l'attention en dénudant un peu — le mollet, le genou, le nombril, les épaules, les bras —
Oh! mes bras souplement longs et ces mains avec lesquelles j'ai appris à tout faire sauf à camoufler ce qui mérite de l'être — pas facile de communiquer dans ces conditions — on déposerait bien un mouchoir sur ma gueule pour pouvoir se frotter sur mon corps sans arrière-pensée et parfaitement branché au plaisir qui est toujours d'abord le mien — parce que je prends tout — je ne laisse rien — j'arrache le coeur et la raison — il faut fermer les yeux pour y croire — j'enfonce mes deux bites dans le ventre mou de la société — et tant pis pour ma gueule ravagée par l'héritage génétique et par l'abus des plaisirs qui tournent à la catastrophe
— Il est où le début?
— Tu me demandes de te raconter mon histoire — quelque chose comme: une petite fille rose et blanche avec son papa médecin et sa maman héritière entre autres d'un troupeau de deux cents vaches — une adolescente longue qu'on ne peut pas regarder toute entière et qui en souffre — la toute jeune adulte qui épouse illico un plombier contre l'avis de ses parents — la découverte brutale de la douleur — un enfant chié par le trou de devant et nourri par le cul — le petit mari qui commence à souffrir — le petit mari qui voit la vie lui échapper — et la première guérison, bien assumée, conduite jusqu'au bout avec une tranquillité qui me fait encore chier aujourd'hui — et l'achat de la 4L avec son matelas déroulable — le voyage dans le sud — la fugue musicale vers une vie qui se fout de la gueule des gens — l'impression profonde que ça n'a plus d'importance cette séparation esthétique — la gueule ravagée d'abord par les premiers coups — puis la première cigarette — et puis le premier verre — encore des coups — des piquouzes sous le menton, derrière l'oreille, dans le fond de l'oeil — et des verres, des verres, des verres dans cette bouche qui ne veut pas ressembler à un sexe — putain! toutes les femmes du monde jouent avec leur bouche comme avec un sexe — elles tirent toutes la langue pour montrer ce qu'elles savent faire — moi quand j'ouvre la bouche, c'est pour la remplir — et puis merde, c'est pas la bouche que je remplis — je ne suis pas une esthète — je compte simplement sur le bon fonctionnement de mon intestin grêle, là où le sang vient chercher ce que le corps réclame, et au milieu du corps cette chose qui est mon cerveau, qui n'est plus mon cerveau, qui ne sera jamais plus mon cerveau parce que j'ai été trop loin — et puis un jour toute cette merveilleuse mécanique se détraque — le sang ne joue plus son rôle — le cerveau devient exigeant — il n'échange plus rien avec l'esprit — et l'esprit est condamné à l'imagination — l'esprit est condamné aux mots — voilà tout ce qui reste quand l'ivresse n'est plus possible physiquement — quand c'est la chiasse et les vomissures qui prennent la place de la littérature —
Alors entre deux beuveries, je me suis mise à avoir du talent et j'ai cherché à l'éditer — et le plombier voyait bien que c'était une tuyauterie d'un autre genre — et il s'est mis à pleurer entre toutes les raclées qui lui servaient d'exutoire — et pas une seconde, pas une seconde-lumière je n'ai pensé à cet impossible enfant que je devais pourtant à l'amour — merde quoi! c'est ça que tu veux que je te raconte? — c'est ça que tu veux éditer — j'écarterai les cuisses au lieu de sourire sur l'écran comme font tous les écrivains qui jouent au produit commercial — personne ne songera à s'en offusquer — j'ai le plus beau con du monde — la vérité! — tu veux voir?
Et le con à qui je raconte tout ça évite de me regarder — il mesure mes fragiles épaules dans ses mains musculeuses et sa bouche s'applique en suçon sur mes deux bites — et il frotte son excroissance sexuelle qui n'est pas une infirmité contre la cuisse qui redescend et l'autre qui l'aide à remonter et peut-être enfin il faut l'espérer qu'on va finir par se rencontrer et s'ajuster l'un dans l'autre comme ça se fait depuis si longtemps déjà — si longtemps maintenant — mais il est comme tous les autres — il a peur de ma gueule — comme si je pouvais le blesser de cette manière — et il a beau faire l'amour avec mon corps, ce n'est pas avec moi qu'il le fait — personne ne l'a jamais fait avec moi — et moi qui l'ai fait avec tout le monde — ou presque — t'aurais envie que je m'arrête de parler qu'il faudrait que tu me le dises, hein?
Il ne répond pas — c'est pas un homme qui peut répondre à ce genre de question — j'aurais dû choisir les femmes — mais les femmes n'ont pas de bite — enfin elles sont rares celles qui ont une bite — moi je joue à avoir deux bites — c'est mon éditeur (avec qui je couche de temps en temps) qui m'a révélé la nature phallique de mes seins — et il me les a remontrés dans le miroir et on a vu tous les deux à quel point ils pouvaient ressembler à deux bites — mais ce n'est qu'un jeu — deux bites c'est un jeu — ça ne change rien à ma nature de femme — d'autant que les types qui s'assoient dessus n'ont pas l'impression d'être pédés — et cent balles pour tout ce cinéma — je dois être conne jusqu'au bout des doigts.
Le type suivant est un malade de la bite — pas de l'érection — de la bite! — la malédiction de Priape est sur lui — quand il bande, il essaie de penser à autre chose et quand son ver solitaire consent à se ramollir, il n'arrive plus à penser à autre chose — c'est un dingue — et comme il a de la chance de ne pas avoir eu à faire beaucoup d'efforts pour avoir sa place dans la société! — sinon qu'est-ce qu'il serait devenu — donc, quand il fait tout pour ne pas y penser, j'arrive — et je lui parle d'autre chose — il ne me regarde pas — il n'a pas envie que ma gueule prenne de la place dans sa mémoire — ce souvenir pourrait finir par ponctuer les deux grands intervalles de sa vie biologique dont les cellules sont presque toutes sexuelles — pas toutes, mais presque — il est là couché sur le dos et sa bite est bandée jusqu'à la douleur rouge et ciselée qu'il étire comme une main dans un arrachement qui est sa fatalité — et il ne supporte aucune caresse, pas de coups de langue, pas de doigt vibreur, et surtout pas la caline humidité de mon entrecuisse — je ne savais pas quoi faire pour le faire débander — sans toucher c'est difficile — mais il n'y a rien qui veuille sortir — ce n'est pas le problème — il n'a pas un problème d'homme — c'est son problème à lui — et ce n'est pas un problème d'homme — il serre les dents et il essaie de sourire chaque fois qu'il les desserre — ce n'est pas moi qui provoque tout ça — ni mon corps de déesse ni ma gueule défoncée — et il sait bien que je ne peux rien expliquer — il a simplement besoin de le dire, de le montrer pour qu'on le croit — ce n'est pas un exhibitionniste — c'est un pauvre type qui bande pour des raisons non sexuelles — et qui n'arrive pas à se faire à l'idée que c'est justement quand il débande qu'il commence à exister sexuellement — alors moi j'écoute — il dit à chaque fois à peu près les mêmes choses — il ne veut pas comprendre et qu'est-ce que ça changerait s'il comprenait — je l'aime bien — il y a un chouette parallélisme entre sa bite inconséquente et ma gueule aux deux visages — enfin c'est ce que je veux croire — j'ai besoin d'un ami — c'en est un — il ne me touche pas parce que ça ne le fait pas rêver au point de lâcher tout — je ne touche pas à son obélisque de douleur et d'opaques raisons de vivre — il faut constater et essayer de penser à autre chose — je me couche toute nue le long de son corps tendu — je vois la bite vibrante comme une ombre au rythme du coeur recherchant la tension extrême — je peux jouer avec ses poils sur sa poitrine — une de mes bites lui caresse l'humérus à travers sa chair tétanisée — j'étire l'autre au dessus de nous — j'essaie d'oublier que je suis en train de ne pas faire l'amour avec un homme dont la bite est magnifique — douloureuse et impossible elle est magnifique et inaccessible — comme un poing sorti du ventre, un poing en forme de mot qui n'a pas été inventé, sorti du ventre pour exister en tant que mot unique et prêt à l'existence dans toutes les langues — je suis encore en train d'écrire — je me masque pour l'écriture — je peux atteindre le point le plus haut de l'expression — cent balles!
Ça fait deux cents — pas assez pour vivre — parce que bien sûr il est parti — et comme il adorait le gosse et que j'en avais à peu près rien à foutre — me voilà seule avec mes billets de cent que j'ai un mal fou à rassembler en billets de mille — le troisième billet je le prends dans la poche d'un pauvre type qui voudrait être un obsédé sexuel — il veut tout voir — et il regarde tout — sauf ma gueule bien sûr — il n'aime pas ma gueule — en cela il n'est pas différent des autres — mais je peux toucher — je DOIS toucher — avec les mains, les pieds, les genoux, avec mes bites qui s'excitent follement, avec la langue si je n'en fais pas trop — je peux faire des trous dans sa peau, je peux creuser des rides dans son cou, je peux enfoncer tout ce que je veux dans son cul et dans sa bouche — il veut que je prenne du plaisir avec lui — mais moi ce qui me ferait plaisir, c'est une belle bite, ambitieuse et quotidienne, une bite en forme de réponse — pas une bite question qui cherche toujours la validité des réponses — une bite simple qui aime ça et qui remercie — et je ne trouve pas — je m'emmerde dans une forêt de bites à problèmes — de la bite qui ne veut pas bander à celle qui bande pour des raisons étrangères à la sexualité -
Trois cents! — maintenant je rêvasse doucement étendue nue sur le dos entre un pauvre mec qui masturbe sa bite molle et une bourgeoise rondouillarde qui joue avec un fouet — je viens de lui foutre une trempe à lui faire saigner le cul — elle a eu mal jusqu'aux tripes — c'est sa manière de prouver jusqu'où elle peut aller pour montrer tout l'amour qui lui empoisonne le coeur — et son pingouin n'a pas été foutu de bander — maintenant il essaie une éjaculation sans érection — on attend que ça arrive — la boullette gémit parce que ça lui fait encore très mal — je prends sa main dans la mienne — je joue à la copine qui compatit — le mec n'est plus avec nous — il ferme les yeux et il entend le fouet qui fouaille sur le cul de la femme qu'il aime — il écarquille les yeux dans son rêve — qu'est-ce que je fous à poil martyrisant ce grand cul dans lequel je pourrais rentrer toute entière — le fouet fait saigner — il fait pleurer — il provoque des plaintes qui donnent envie d'arrêter — mais il n'y a rien à faire — je travaille pour deux cents balles — c'est donné vu la dépense physique et l'amertume dans la bouche pour avoir fait souffrir une petite femme toute ronde et lisse avec trois poils sur le con et des seins en forme de boules à mâcher — elle sanglote sur le rythme que la main de son pignouf impose au lit et je ne peux rien empêcher de cette musique — et il se remet à bander — il bande une bite énorme — c'est la métamorphose d'un vermicelle au blé tendre en manche de pioche qu'on va se prendre sur la gueule — il ouvre les yeux et en même temps je suis debout sur le lit ayant arraché le fouet aux mains boulottes de la petite bourgeoise qui écarte les cuisses autant qu'elle peut — et je frappe — je frappe trop fort — elle me regarde d'un air terrifié — elle a franchi le seuil de la douleur — c'est la peur qui l'étrangle maintenant — la peur de la mutilation — mais ce n'est pas assez — il faut qu'elle crève — il faut qu'elle crève à cause de ce con trop petit et de cette bite trop grosse — de cette longue bite que ce connard ne songe même pas à me fourrer entre les cuisses — moi qui saurais la manger — moi qui m'en nourrirais jusqu'à m'en faire péter le ventre — jusqu'à l'intoxication après quoi le sexe n'est plus qu'une bagatelle — mais au lieu de ça il se met à la frotter contre ma cuisse — dans la sueur de ma cuisse il peint avec son gland obscène — et je frappe sur le ventre — j'appelle le sang et il vient — elle crie mon chéri mon chéri mon chéri et il laisse tout exploser — son bonheur sa prostate sa musculation le gland qui s'allume comme une ampoule — le tout dans mon innocente cuisse que j'ai pourtant écartée — que j'ai écartée violemment quand j'ai senti venir le plaisir — et il n'a rien pris de ce que je lui offrais — il bavait sur le con imberbe de sa grougnasse — et il ne m'est rien arrivée — j'ai pissé sans qu'on s'en rende compte — on m'a félicitée — on m'a trouvée formidable — sans me regarder — elle a embrassé mes deux bites — j'ai frotté un peu mon entre-jambe sur sa cuisse — et puis rien — rien que deux cents balles ça fait cinq cents pas assez pour vivre pas assez pour jouir de la vie jusqu'à s'en faire péter le nombril — pour ça il faut bouffer et pour bouffer j'ai la bonne adresse — je ne jouis pas mais qu'est-ce que je bouffe!
C'est un type curieusement bâti — un tronc imposant et des membres courts et maigres — une tête sans cou avec beaucoup d'oreilles et de nez — et une bite qui pendouille éternellement, entre l'érection parfaite et le coup de froid — il la frotte partout il y met de l'essence il la frappe avec un fouet miniature — elle se gonfle un peu mais sans se lever et il me demande si j'ai faim — alors on bouffe — on s'installe tout nu de chaque côté du guéridon richement foutrement bien dressé — nappe ronde en dentelle assiettes en porcelaine blanche mouchetée de bleu et de rose couverts en argent rayés de chrome petite lampe électrique en forme de bougie — serviettes jetables du meilleur goût tranches de pain amoureusement aillées amuse-gueules d'olives et de fromage avec un accompagnement de piments obscènes et de pistaches piquantes — des soucoupes de sauces verte rouge bleue noire blanche — amères sucrées violentes parfumées délirantes hallucinogènes — et il court dans la cuisine et revient avec une cocotte fumante qu'il dépose avec style au milieu de la table — je trempe mes doigts dans la sauce je brûle de gourmandise — je vais bientôt jouer le rôle de l'assiette — il se servira du creux de mes cuisses et de mon ventre comme d'une assiette — je rirai comme une folle — j'aurai envie de pisser et il me pétera sur le nez — mes bras sont la fourchette et le couteau — je ne dois pas écarter les cuisses — enfin pas tout de suite — je les écarterai au dessert — je serai une assiette pleine de crème anglaise et d'îles flottantes et je les ouvrirai d'un coup je serai la surprise attendue — l'assiette qui se casse — qui se fend en deux comme une femme qui accepte de faire l'amour — et alors ce bouffeur impénitent ce goinfre insatiable ce gouffre de voluptés intestinales sortira de sa bouche cette langue fantastique qui lui bouffe la bite — la nature s'est trompée à son sujet — elle a mis une langue entre ses cuisses et une magnifique bite à la place de sa langue — une langue qui entre en érection — une langue qui lui sort de la bouche comme la pointe d'un pal — il en a mal aux dents — il ne peut plus parler — c'est plus fort que lui — elle s'étire et se dresse et d'un coup plonge au fond de mon sexe au goût de crème anglaise et de blancs d'oeufs battus — et elle gonfle encore — je l'entoure de mes muscles je la griffe avec toutes les aspérités de mon sexe fait pour l'amour — et je jouis je jouis jusqu'à la gueule — je découvre mes dents gâtées, ma langue violette de poivrote je me gratte la gorge avec le peu d'air qui me manque — je crache je pisse je chie je me tortille j'ai mal j'ai bien je ne sais pas je ne sais plus je suis sur mon balai au dessus de la ville —
— Merde quelle jouisseuse! fait-il en ravalant sa langue sexuelle —
La bave-sperme lui dégouline sur le menton — ses lèvres-cuisses s'endorment doucement — et je ne lui dis pas que j'ai fait semblant — que je n'ai pas cru à sa langue sexuelle — que j'ai regretté d'avoir trop mangé — que je vais avoir la chiasse — je l'ai déjà — il dort dedans, le sexe à demi bandé, la langue au coin de la bouche, les paupières serrées comme les cuisses d'une vierge — il se gratte le ventre d'un ongle distrait — je me masturbe en vitesse.
Chapitre VIII
Mais ça commence quand? me direz-vous — qu'est-ce qui commence? Ma vie sexuelle? — Mes démêlés avec la justice — ma vie professionnelle — qui peut savoir ce qui commence et quand ça commence — on peut dire exactement quand ça c'est arrêté — où ça a fini d'exister et comment on se trouvait là — mais je crois bien que j'ai commencé par le bon début — au tribunal de Sainte-Bordure sur les bords du Salat, entre l'Aure et la Garonne — ce qui s'est passé avant pourrait expliquer bien des choses — mais les explications ne sont pas le bon début d'un roman à bon marché lisible par tout le monde — j'ai quitté la littérature pour toujours — il fallait s'y attendre — j'ai une âme de pute — ma putasserie, c'est ma vie sexuelle — enfin ça c'est l'explication — enfin c'est une explication rationnelle — faire la pute c'est sexuel c'est social c'est judiciaire manquerait plus que ce soit politique et les putes prennent le pouvoir — oui ce n'est pas par hasard que j'ai eu envie de commencer par le tribunal improvisé de Sainte-Bordure —
Le lendemain, donc, c'est samedi et le samedi je fais dodo jusqu'à la tombée de la nuit — il n'y a personne pour me réveiller — je ne me lave pas je me fais puer et je m'entortille dans les draps froids que je lave pour les grandes occasions — et alors je me mets à rêver — un rêve une lichette un rêve une lichette — jusqu'à quatre heures de l'après-midi — parce qu'après, faut que je dessaoule — faut que je sois propre que je sente bon parce que dans la nuit je vais suer sous mon masque — un rêve une lichette deux lichettes deux rêves — la sonnerie du réveil est le signal que je dois recommencer à bien me comporter, c'est-à-dire à entrer dans ma peau de pute professionnelle — dring je suis une pute j'arrête de rêver — j'arrête de boire — je me lave avec de l'eau propre et du savon liquide — je rentre dans ma robe de pute — je mâche un chewing-gum à la menthe — et je change de visage — dans la lueur des lampions ils n'y verront que du feu — et puis ma robe n'est qu'une peinture sur ma peau — il n'y a que mes souliers pour m'habiller vraiment — l'atmosphère est feutrée dans la lumière rouge sexuelle qui dessine l'ombre d'une bite sur le mur — d'abord on ne voit pas l'ombre de la bite — il faut attendre de s'accoutumer à cette opacité qui n'est pas une demi-lumière — et puis l'ombre de la bite apparaît sur le mur — on sourit — et on cherche la bite — on repère le projecteur avec son masque amovible rouge — on parcourt du regard la distance qui le sépare de l'ombre de la bite sur le mur — mais on ne trouve rien — on recommence — toujours rien — si on est avec des amis on joue ensemble — on se marre vraiment — merde elle est où la bite — et on joue à perdre parce qu'on ne la trouve pas — entre le projecteur et le mur où l'ombre de la bite palpite, il y a le long comptoir normalement vert mais qui a l'air d'une grosse merde avec ses néons sous-jacents — ensuite un vide comme un couloir sans fond même si on s'approche — encore un peu ma table et moi assise à demi nue sur la chaise métallique qui imprime dans ma chair l'incroyable géométrie dont je vais amuser tout le monde un peu plus tard — montrant mon cul impressionné pour qu'on ait envie de s'en approcher — et puis si on s'arrête pas sur mes cuisses croisées, un flôt de tables et une vague de chaises et de sofas une plante verte jaune caca et le mur où la bite palpite gorgée de sang et sur le point d'éjaculer son contenu sexuel — les habitués arrivent toujours les premiers — ils se reconnaissent à peine — se saluent en cas de proximité — s'éloignent si ça devient trop indiscret — les filles font leur boulot — les bouteilles arrivent débouchées et moussantes comme des bites et la grande bite sur le mur se transforme en spot publicitaire — champagne!
Est-ce que j'ai bien continué ce que j'ai commencé? — Est-ce que le lecteur suit l'histoire pas à pas? — Est-ce qu'il a envie de continuer avec moi — est-ce qu'il veut tout savoir du mystère de la bite introuvable entre son ombre palpitante et sa source de lumière? — Moi je devais avoir tout suivi d'un bout à l'autre sans rien rater — je venais à peine de l'imaginer entre mes cuisses que voilà qu'il apparaît dans un des rayons rouges qui s'entrecroisent pour troubler la vision — en fait, depuis son apparition dans le tribunal de Sainte-Bordure, je n'avais pas cessé de penser à lui — je l'avais trouvé beau, comme tout le monde, et en cela je ne me distinguais pas des autres, j'avais imaginé sa longue queue noire dans mes mains d'artiste — mais je ne devais pas cette vision à ma nature d'artiste et je devais la partager avec d'autres — il fallait bien que je me distingue — alors je m'étais mis à l'aimer, à penser qu'il accepterait ça sans se poser le problème de ma gueule ou de mes arpions qui puent — je continuais l'histoire qui avait commencé au tribunal, glissant dans les intervalles de chair des mots d'amour dont je me savais seule capable — je faisais mon métier en y pensant doucement et je serrais les cuisses pour arrêter mes mains — je venais juste d'y penser — sa longue queue noire me dégoulinant sur la langue et mes mains descendant pour la rejoindre dans le même plaisir — glissant le mot d'amour qu'il faut à la chair pour que ça paraisse vrai à peine remuant le cul sur la chaise qui imprimait ses motifs dans ma peau sexuelle —
Et voilà qu'il arrive beau et majestueux dans un burnous noir brodé d'argent et de bleu — faisant jouer l'échancrure sur sa poitrine — l'échancrure faisant le sexe de femme entre ses seins de muscles et de plaisir — cette fois ne remontant pas le burnous sur ses mollets — le laissant jouer avec la lumière au ras du sol — et il m'a regardée comme s'il me reconnaissait — moi je l'avais déjà connu — je savais tout de lui — tandis que lui commençait à peine à me regarder — il commençait et j'aurais voulu que ça dure mais c'est toujours comme ça que ça commence — c'est formidable parce que ça commence — c'est terrible parce que ça va durer — combien de temps ça dure quand on est pas faite pour ça — et puis ça se termine un jour — d'une manière ou d'une autre — jamais bien parce que rien ne se termine bien — en tout cas ce qui a bien commencé ne peut pas se terminer bien si ça se termine — il faudrait que ça dure et que ça n'ait pas de fin — mais ça c'est impossible ce n'est pas dans la nature humaine — ce n'est pas dans la nature du tout — ni dans l'éternité — celle qui est devant nous comme celle qui est derrière — l'infini n'explique pas l'éternité — et je suis là suant des pieds dans les chaussures qui m'habillent tout entière — j'ai le cul nu sur la chaise à cause du numéro que je vais jouer plus tard — en principe on en sourit — on voit bien le peu de robe et toute la chaise qui devient moi — il me sourit encore jette un oeil dans les rayons rouges qui pénètrent tout avec douceur — il ne voit pas les épaules les seins nus les cuisses impatientes — il revient dans mon regard et me noie dans le sien — enfin il s'approche — je n'arrête pas de penser au mot qu'il m'a inspiré depuis hier — le sexe de femme qu'il porte sur sa poitrine s'entrouvre jouant avec la broderie qui scintille rouge sexuelle — mes deux bites se gonflent s'étirent je pense à la sienne je la rêve je l'achète pour rien —
— Je peux m'asseoir? dit-il tout proche.
— J'prépare mon numéro, dis-je mais ça n'explique rien —
Il jette un coup d'oeil sur mes fesses qui s'arrondissent sur les bords de la chaise.
— C'est quoi le numéro? Strip-tease?
— Pas vraiment. C'est sexuel. Enfin je voudrais que ça le soit.
— Le contraire m'étonnerait. Je peux m'asseoir?
Je ne réponds pas — je ne réponds jamais à ce genre de question — bien sûr que tu peux t'asseoir — mais ce n'est pas sur cette chaise qu'on va faire l'amour — d'ailleurs , est-ce qu'on le fera? — Je suis en train de rêver ou de continuer? — Je n'en sais rien — il s'assoit —
— Je m'appelle Marcel, dit-il.
— Je sais, fais-je aussitôt.
— Ah?
Il a l'air surpris que je connaisse son nom — il ne sourit plus — il s'inquiète — je le rassure
— J'étais au tribunal hier —
il sourit de nouveau
— Ah oui le tribunal et vous vous souvenez de mon nom? Pardi, le nom d'un nègre, ça ne s'oublie pas — moi j'ai oublié le vôtre — je suis désolé — comment ai-je pu l'oublier?
— À cause du masque qui me fait suer?
— Le masque? Quel masque?
— Toute cette crème sur mon visage. C'est pour cacher ma laideur.
— Oh! N'y pensez pas. Moi aussi j'ai un masque. Je suis clown.
— Un clown américain!
— Un des meilleurs. J'ai un masque qu'on n'oublie pas.
— Si j'enlève le mien, vous n'oublierez pas mon visage, oui.
— S'il est si laid que ça, je ferai tout pour l'oublier.
— C'est comme ça que ça se termine toujours.
— Qu'est-ce qui se termine?
— Ce que je commence. Mais comme je ne sais jamais pourquoi il faut que je commence, je ne sais jamais si en fait je ne suis pas en train de continuer quelque chose dont je n'ai pas compris le commencement.
— Trop compliqué pour moi!
Putain qu'il est beau — putain qu'il est sexuel — putain qu'il est tout ce que j'attends de la vie — est-ce qu'il le sait déjà?
— Vous allez faire votre numéro? dit-il tandis que la bouteille arrive, éjaculant ses bulles dans la glace.
— Tout à l'heure. C'est une idée à moi.
— La meilleure. Moi je copie beaucoup. Mais un jour j'aurai des idées à moi.
Il ne se demande même pas en quoi consiste le numéro — il ne reste pas grand chose à deviner de mon corps, d'autant que mes deux bites se sont glissées à l'extérieur — elles dressent leurs glands noirs dans la lumière rouge — je suis toute excitée — je commence toujours par là — normal non? —
Mais il ne pose pas de question à propos de mon numéro — il s'imagine que je copie — c'est un peu vrai — mais ce n'est pas du tout ce qu'il imagine — il me reste tellement peu de choses à enlever — bon je l'enlève c'est vrai — au tout début du numéro et le spot fait un rond rouge sur mon dos et ma perruque — on ne s'aperçoit même pas que l'ombre de la bite a disparu sur le mur — j'ai remplacé la bite — je me retourne face au public — il faut bien montrer quelque chose pendant qu'on explique aux incrédules que ce n'est pas ce que je montre — on se gratte la tête — on débande peut-être — les spots jouent entre mes cuisses et je fais vibrer amoureusement mes deux bites langoureuses dans le mouvement provocateur de mes épaules inondées de lumière — on m'aime beaucoup à ce moment-là — on a envie d'être gentil avec moi — on cherche à croiser mon regard — on y parvient quelquefois — et je tombe amoureuse effectivement — mais la peau de mon cul se détend doucement — il faut que j'arrête l'amour qui me creuse le ventre — je me retourne — je montre mon cul — on l'aime aussi et je tourne la tête pour croiser les regards —
Maintenant ce sont les yeux de Marcel que je rencontre — le spot rouge descend le long de mon dos il s'arrête sur mes fesses — le filtre pivote — libère toute la lumière — et mon cul est éclairé comme il faut — toutes les ombres s'y dessinent à la perfection — c'est une belle géométrie d'ombre et de lumière — et puis l'autre spot qui est au-dessus de ma tête s'allume et de l'autre côté de la salle les yeux de Marcel clignent dans le rectangle de lumière qui l'aveugle — et je continue de le regarder — ses yeux s'ouvrent lentement — il est trop ébloui pour voir la géométrie de mon cul — il voit que je le regarde — il est un peu gêné — on le regarde — c'est lui que j'ai choisi — on se rassoit — on applaudit — la fille des coulisses me donne un cache-sexe que j'ajuste prestement tandis que la lumière se dirige vers la suite du spectacle — et je rejoins celui que j'ai envie d'aimer jusqu'à l'oubli
— Alors? dis-je en revenant à ma table où il est encore en train de se frotter les yeux.
— Il ne vous reste plus qu'à enlever le masque.
— Surtout pas!
*
Au petit matin, tandis que le soleil retourne dans les bouses tièdes de la nuit et que la rosée y mélange sa pastorale fraîcheur, Marcel et moi on se couche dans le grand drap que je réserve pour les grandes occasions — on s'est embrassé sur la bouche sans plus de façon — il s'est endormi le premier — et puis, une main sur ses couilles, mes deux bites dans la chair noire et noueuse, je m'endors à mon tour — à cette allure-là, on fera l'amour pour la première fois dans l'après-midi, juste avant que la fraîcheur s'installe, le soleil s'épuisant encore dans la merde de ses derniers rayons — je m'endors avec cet espoir — cet espoir me fait dormir d'un coup — mes deux bites se font de velours.
Mais quand je me réveille, je suis toute seule dans le lit, entortillée dans le grand drap de coton — avec un peu de froid sur le bout du nez et dans un de mes pieds qui puent — j'ai une petite douleur dans la poitrine — comme si une petite épée demandait à sortir — et je serre dans mes mains froides mes deux bites froissées — j'ai peur — j'ai peur que ça n'arrive — et je me lève d'un coup avec le drap qui me découvre toute nue — et d'un bond je suis à la porte qui est ouverte — et je regarde parce que je veux encore y croire — et l'odeur d'une cigarette me rassure — il s'est assis sur un des fauteuils de pierre, tremblant un peu dans son costume de soirée auquel il manque maintenant la pochette et la cravate — la cigarette fume au bout de ses lèvres — les deux mains dans les poches — les jambes étendues — croisées — il regarde les montagnes comme s'il ne les avait jamais vues — je rajuste le drap et je sors pour le rejoindre — j'ai oublié que le masque a dégouliné depuis longtemps — j'ai oublié ma laideur — et j'ai caché le reste dans ce foutu drap!
Il se lève quand il me voit — il m'embrasse sur la bouche — merde il est aveugle ou quoi! — il dit que je suis belle — qu'il a envie de moi — qu'il n'a pas osé me réveiller — est-ce que j'ai faim? — il sait cuisiner — je n'ai rien à bouffer — il m'amène au restaurant.
Alors on redescend de la montagne — je me souviens d'un coup que j'ai laissé ma 4L dans le parking de la boîte — il me dit d'oublier la 4L — elle me plaît pas sa voiture? — Si elle me plaît?
— C'est exactement ce que je te demande
— et moi je te plais?
— Foutrement!
Et il répète:
— Ce que tu peux me plaire! —
Mais je n'en crois pas un mot — je vais me remettre à picoler — je vais m'abîmer encore un peu — c'est peut-être ça qui lui plaît — ce ravage vertical-horizontal — ce contraste carrément noir-blanc — plaire! — plaire pour pouvoir être heureuse — tu ne seras pas heureuse si tu ne plais pas — je crois entendre ma mère! — Tu ne seras pas lue si tu ne plais pas — ça c'est mon éditeur — avec une lumière adéquate, tu plairas! — Ça c'est le patron de la boîte qui s'extasie devant mon corps qu'il n'a pourtant jamais touché — ce que je peux l'émerveiller celui-là — d'autant qu'il respecte l'écrivaine que je suis — je l'épate, quoi! — mais Marcel c'est autre chose — enfin, il me raconte autre chose — il n'arrête pas de me raconter —
Et on s'enfile un bifteck frites et une pomme d'amour arrosée de calva — je suis encore pompette — ça va se porter sur mes joues creuses — ça va me faire du mal — il est en train de se demander pourquoi il m'aime — il ne se pose pas la question de savoir si je l'aime — je peux répondre à cette question — et même plus — je peux expliquer ma réponse — je l'aime parce qu'il me fait rêver — encore plus — je l'aime parce qu'il est noir — parce qu'il est musculeux — parce qu'il regarde bien et parce qu'il parle doucement — plus tard, je pourrai parler de sa bite et alors tout sera complet —
On discute, on fume, on boit — il est noir — bon ça se voit — il est Américain — on dirait pas — clown — on a envie de rire — il travaille dans un cirque minable qui a dressé son chapiteau avant hier — c'est-à-dire avant que je commence cette histoire — le cirque repart dans deux jours — j'essaie de mesurer mentalement deux jours — j'y arrive pas — un jour je peux — deux c'est au-dessus de mes forces — et je viens à peine de commencer à m'expliquer — si je me prostitue?
— à peine
— pas mal ton numéro
C'est vrai.
— Et tu repars dans deux jours, dis-je dans un soupir de désespoir.
— P't'être ben qu'oui, p't'être qu'non, répond-il pour flatter ma nature de Normande.
— Tu resterais pour quoi faire? C'est un trou perdu ici. Et puis les gens sont cons, crasseux, ignares, faux-culs...
— Ils n'aiment pas le cirque, je m'en suis aperçu.
— Ils n'aiment rien. Ou alors par hasard, et ensuite ils oublient tout.
— Alors pourquoi rester?
Bonne question — depuis que Pierrot a foutu le camp avec le gosse, je n'arrête pas de me la poser — mais on répond quoi à ce genre de question — on répond merde ou quoi?
— Je vais te dire ce qu'on y répond — on y répond rien — c'est une question à poser — pas à répondre —
et le v'là tout satisfait de mon discours — il dit que je suis intelligente — il dit que je devrais faire du cirque — je lui dis que j'écris — ça le laisse muet — il sirote le calva et capture du bout du doigt des éclats de caramel qui ont giclé de la pomme d'amour — qu'est-ce que ça peut penser un homme aussi beau? — et puis d'un coup il relève la tête, et aussi brusquement elle retombe et il dit:
— Merde! Ma femme!
Je me retourne sur ma chaise — une superbe Américaine s'amène vers nous — rousse, à peine colorée, longue, fine, parfaite, seins, hanches, jambes, une fille de magazine, un être parfait pour la branlette sur photo — un sourire qui s'impose — un genou qui s'avance dans un vent de sexualité — parfum inimitable — sa femme!
— Bonjour! fait-elle dans un français parfait. Je m'assois cinq minutes et je vous laisse. D'accord?
Oui m'dame!
*
Jeudi — l'American Circus plante les sardines de son chapiteau à la périphérie de Sainte-Bordure — ça tombe bien: Marcel a une convocation devant le Tribunal d'Instance de la même ville — du même trou — au sujet d'une infraction vieille du dernier passage de l'American Circus en Aure — ça c'était jeudi — ce jour-là (mais on va pas revenir en arrière pour compliquer les choses) j'ai craint pour ma liberté, étant convoquée moi aussi pour trouble de la circulation, parce que j'avais mis de l'alcool dedans, ce qui est interdit —
Vendredi: je vois Marcel, magnifique, pour la première fois au tribunal — je le vois, il ne me voit pas: il a trop de choses à dire à la justice française — enfin non: pas à la justice française qui est une des meilleures du monde: à la magistrature française dont l'existence est un sursis à statuer, en attendant que les morts se relèvent — ce qui arrivera un jour —
Samedi: je rêvasse, je bois, je me branle — et le soir, au SUKIYA, je suis en train d'attendre de montrer mon cul minimaliste à un public sexuel quand Marcel s'amène dans son burnous scintillements érections sécheresse humidité paralysie — il a garé sa voiture sous le machiai — emprunté les galets polis et humides du roji, et le v'là — je bande comme un homme, écartant les cuisses mais pas les genoux — et nos regards se rencontrent — je l'aime — je ne sais pas s'il m'aime — je ne me pose aucune question sur son existence —
Dimanche: au petit matin frais, entre la rosée et le soleil, entre le froid et le chaud, Marcel et moi on se couche tout nus dans mon lit délavé et on s'endort l'un dans l'autre comme des enfants fatigués par les jeux de plage — on ne fait pas l'amour — et le soir, nous y voici, tandis qu'on est en train de buriner nos steacks à coups de fourchette, une femme magnifique, une trapéziste sculpturale se ramène et s'assoit à notre table: c'est la femme de Marcel — elle veut parler.
— On ne t'a pas vu de toute la journée, dit-elle. Je ne veux pas te déranger.
— Tu ne me déranges pas, dit Marcel.
— Je vous embête avec mes problèmes, non? me dit-elle.
— N'en faites rien! Des problèmes, j'en ai plus que vous. Si je vous embête, ça va être terrible pour vous —
Elle sourit — Marcel sourit aussi en relevant la tête —
— On t'a attendu toute la journée pour répéter. Est-ce que tu tiens toujours à cette voltige incroyable?
— Voltige? que je fais — T'es pas un clown, un clown bien sage qui fait de l'équilibre dans ses chaussures!
— Je fais le clown là-haut! dit Marcel.
— Avec elle!
J'ai failli dire: avec cette femme magnifique! — Toi magnifique elle magnifique — et vous montez là-haut pour faire les clowns — tant de beauté dans les trapèzes, au risque de tout gâcher!
— C'est notre métier, oui, dit-elle avec un clignement de modestie qui n'est pas feinte. Marcel et moi on fait ce numéro depuis trois mois seulement, et on le travaille tous les jours. Sauf aujourd'hui.
— Aujourd'hui c'est dimanche! dis-je, comptant ainsi expliquer ce qui, je le sais, ne s'explique pas de cette manière.
— Il y a une représentation ce soir, dit-elle en regardant mes mains. L'American Circus est un cirque minable, vous savez?
— Non, je ne sais pas. Mais c'est vrai qu'ici tout est minable. Comment ai-je pu penser une seconde qu'un cirque de qualité pouvait se produire dans ce trou perdu! Est-ce que je l'ai pensé? Est-ce qu'il n'est pas au point, votre numéro?
— Il est au point, dit-elle. C'est Marcel qui n'est pas au point. Il a peur.
Marcel a peur! — Non? — Je ne veux pas croire à cette connerie de peur qui s'installe chez les hommes les plus beaux.
— Et vous? Vous avez peur? dis-je.
— Non. Je suis un peu folle.
— Enfin, tout ça, c'est pas mes oignons.
Marcel me regarde d'un air pitoyable — est-ce que je vais le laisser seul avec sa superbe épouse — je n'ai pas fini mon steack — il faut que je me grouille — je ne laisse jamais rien dans mon assiette.
— Vous avez fait l'amour bien sûr? demande-t-elle —
Moi j'ai envie de dire non parce que c'est la vérité — mais qu'en pense Marcel — impossible de le savoir — il ne répond pas à cette question — dommage: j'aurais tant voulu savoir — elle n'insiste pas — je ne peux même pas savoir ce qu'elle croit — je lui demande si elle a faim —
— Vous avez de belles jambes, dit-elle soudain —
Et elle effleure du bout des doigts le velours impalpable qui s'étire sur ma cuisse.
— Vous êtes danseuse, non? Les danseuses ont toujours un corps magnifique et un visage sans intérêt — c'est que le visage est réservé à l'expression psychologique — c'est un support pour le masque des sentiments —
Mince! — elle en connaît un bout sur les danseuses —
— Je ne suis pas danseuse, dis-je. Je suis écrivaine —
Ça devrait lui en boucher un coin — est-ce qu'elle en connaît autant sur les écrivaines que sur les danseuses — est-ce qu'elle a une explication pour le contraste esthétique — ce visage ravagé, c'est le support de quel type de masque, hein? — il sert à quoi le masque si c'est une tête d'écrivaine et pas de danseuse —
Elle s'excuse:
— Excusez moi.... je croyais... —
Bon ce qu'elle croyait est complètement exact — je suis une pute, je danse, je mets des sentiments sur ma gueule à grands coups de pinceau ravageur — maintenant, elle n'y pense plus: mon extravagance vestimentaire — en plein hiver! — est une conséquence de mon comportement littéraire: je vends des livres, pas mon cul — et si je danse, c'est uniquement par plaisir —
— Vous écrivez des romans? demande-t-elle —
Évidemment, elle, elle n'est que belle, trapéziste, inégalable sur le terrain des formes et peut-être même sur celui du courage, du danger qui augmente chaque fois l'incroyable sculpture qui enclot son âme de femme — j'écris des romans — j'écris des conneries sur ma vie présente, passée, future — je n'invente rien, je copie, je cherche les mots, j'aime les gens et plus je les aime, plus je leur défonce la gueule — je voudrais que le monde soit parfait, que l'Aure soit le meilleur exemple et que mon cul soit un objet sexuel total — et non pas de la came au passage d'une suée sexuelle — seulement voilà je ne réussis pas — et je préfère toujours boire qu'écrire, je préfère une bonne bite dans mon cul plutôt qu'un parfait jeu de mots — ...
— C'est ce que j'écris, en effet, dis-je en retrouvant mes accents de bourgeoise —
Les accents là où il faut — ... cris... fet — crifé, c'est exactement ce que je lui ai dit, et son beau visage s'est approché — j'ai pu voir à quel point elle était belle et dire que Marcel ne savait pas y faire — est-ce qu'il avait su y faire jusque-là avec moi — il n'avait même pas bandé! — Merde! qu'est-ce que je dis? — La vérité.
— L'American Circus reprend la route dès mardi prochain, dit-elle sans que je lui ai rien demandé —
Je croyais qu'on allait continuer de parler littérature — dimanche: la soirée et toute la nuit — tout le lundi
— Le matin ou le soir?
— Dans l'après-midi, sans doute. N'est-ce pas Marcel?
Il ne répond pas — il ne bande pas, il ne parle pas, il s'éloigne, il ne reviendra pas — qu'est-ce qui m'arrive? —
Elle est partie sans dire au revoir, la trapéziste à l'harmonie parfaite et je me mets à réfléchir à cette harmonie pensant c'est vrai que les jolis corps ont en principe un beau visage et vice et versa — les jolis visages ont quelquefois un gros corps — ça ne les gâche pas — au contraire — moi j'ai un corps de rêve et une sale gueule — c'est rare — non, pas tant que ça — en fait c'est très courant chez les putes — intéressante sa théorie du masque — je devrais y réfléchir — chercher tous les masques — je finirais peut-être par me faire aimer — c'est vrai que je n'ai pas la science des masques — si je l'avais, je serais peut-être une épouse — je rêve d'être une épouse — toutes les putes rêvent d'être des épouses — les épouses ne rêvent pas d'être des putes — ça les fait fantasmer — mais ce n'est pas leur rêve préféré — et Marcel qui ne dit rien!
— Elle est chouette ta femme, vraiment belle! dis-je pour animer la conversation qui ne se terminera pas, je le crains, dans un lit.
— C'est la plus belle! dit-il comme dans un cri — puis il me regarde et s'excuse: JE NE L'AIME PAS.
— Tu veux dire que tu ne l'aimes plus.
— Non, je ne l'aime pas. Je ne l'ai jamais aimée.
— Elle est terriblement sexuelle.
Fallait pas dire ça — tu peux parler de sa beauté — tu peux dire tout ce que tu veux de sa beauté — de toute façon tu n'en peux rien dire de mal elle est parfaite — mais fallait pas parler de sexe — le sexe, c'est le problème de Marcel — mon âme de pute essaie de deviner — bande, bande pas, bande mal: avec les hommes, c'est par l'érection que ça commence — c'est la première question — pour le reste, ils peuvent feindre autant que les femmes — mais ils doivent bander — est-ce que Marcel bande — je ne peux même pas poser la question — Je voudrais tellement avoir assez de cran pour la poser — mais je n'ai pas atteint cette hauteur psychologique — est-ce que je bande, moi?
*
On retourne au SUKIYA sur le coup de dix heures dans la nuit — j'en profiterai, si c'est possible pour récupérer ma vieille 4L — Marcel gare sa Mercedes sous le machiai — on survole à peine le roji jusqu'à l'entrée de la boîte — la porte coulisse recoulisse — on entre dans la lumière rouge comme des plongeurs fous — on traverse l'allée qui mène dans l'ombre — c'est Cornélius qui est déçu — Cornélius c'est le petit garagiste minable qui trompe sa femme avec des putes — je suis sa pute préférée — il bande pas tous les jours et pas toujours au bon moment — il ne dit rien me regarde passer m'interroge du regard je lui souris il commence à se lever — mais je passe dans l'ombre du burnous iridescent — et le pauvre vieux se rassoit, jetant un coup d'oeil circulaire — mais toutes les putes sont occupées — il aurait dû amener sa femme.
Dans l'ombre rouge des derniers piliers, Marcel a retrouvé sa splendeur passée — j'oublie presque que sa femme m'a donné une leçon de beauté — je suis une étrangère en ce pays qui retourne vite à sa médiévalité primitive — mais je suis une pierre, une bouse, une motte de terre, un piquet d'acacia, une fontaine éteinte et moussue, la limace qui colle aux doigts sur le bord de la fontaine — mes racines effleurent le sol mais les radicelles en ont déjà percé la terre avec un peu de folie et sans l'assentiment des gens du pays — je connais, par mes innombrables radicelles, le goût minéral-végétal qui remonte de la terre — je sais que mes restes participeront un jour à sa continuité ici même — je redoute que ça arrive — mes radicelles sont toutes excitées à cette pensée — et elles redescendent entre mes cuisses pour creuser de petits trous imperceptibles dans cette maudite terre qui dit oui à ma laideur-beauté — et non à toute tentative d'évasion — et Marcel qui remonte dans mon estime — tout à l'heure il était un peu triste — sa femme était si belle! — Et moi si contrastée! — Est-ce que j'ai gagné la partie? — Que non! — Je suis un objet — un objet sexuel — un objet sexuel-mental parce qu'on a eu beau coucher dans le même drap on ne s'est rien arraché comme plaisir — je n'ai même pas vu jusqu'où il pouvait bander — si ça montait très haut dans le ciel de la chambre — et si j'étais à la hauteur —
La bouteille de champagne s'amène sur un plateau — plus bite que jamais — dégoulinant de vapeur et d'humidité sexuelle-mentale — Marcel a retrouvé le sourire — je lui demande s'il a envie de prendre le plaisir par la queue oui ou non ce soir?
— C'est la seule chose dont je sois sûr! dit-il.
Moi je ne suis sûre de rien dès qu'on commence à boire — c'est que dans mon esprit — dans ma pratique des choses de la vie, l'alcool se met toujours à la place de tout, et surtout à la place de l'amour — et on va se vider la bouteille jusqu'au cul!
— Si on se réservait pour l'amour? proposai-je —
Il a eu l'air de ne pas comprendre — il tenait la bouteille par le goulot comme sa propre bite semblant dire: et qu'est-ce que je suis en train de faire? Tu ne fais rien, toi? — bon, s'il s'agit de boire-fellation, j'en connais un bout — je peux me passer du verre et boire au goulot qui joue le rôle de la bite — est-ce qu'il en a une au moins? — Merde! à quoi je pense à ce moment crucial de ma vie! — Au moment de chouraver un mec à sa femme — de piquer la beauté à la beauté — et je regarde la bouteille comme si c'était sa propre bite —
— Faut pas trop boire, insistai-je, sentant bien que c'est exactement le contraire qui allait arriver —
Faut pas beaucoup me pousser, que la bouteille joue le rôle d'une bite ou d'un poteau télégraphique — je mettrai de la gnôle dans les bulles du champagne — c'est ma manière de faire chaque fois que l'amour me déçoit.
— Tu vas me décevoir, dis, Marcel?
— On boira ce qu'il faut, dit-il. Je fais peut-être une connerie. Moi, je veux sortir de ce cirque. J'en ai assez de faire le clown sur un trapèze. J'en ai assez de faire le clown dans la vie. Et puis c'est un chapiteau minable. On voltige à dix mètres, pas plus.
Il dit tout ça d'un coup et puis il se tait, avalant son verre aussi vite qu'il se tait.
— C'est minable ou quoi? dis-je sans y penser.
— C'est ce que je te dis. C'est minable. On passe sa vie à voltiger, mais pas à la bonne hauteur. Et ça n'impressionne personne. Avant, Eva (Eva c'est elle) Eva plongeait cent fois par semaine du haut d'un plongeoir de 40 mètres — et ce dans une tasse d'eau minuscule — moi je faisais rire les enfants — ça nous a RAPPROCHÉS — non! — Je dis n'importe quoi — je ne sais pas ce qui nous a RAPPROCHÉS — elle a eu l'idée de ce cirque — peut-être en avait-elle assez de ses plongeons vertigineux — elle a eu l'idée de la voltige pour échapper au plongeon — et je ne peux pas me dire pourquoi — tu ne sais pas ce que c'est de faire le clown à dix mètres de haut — dix mètres c'est le plus haut qu'on a pu se payer — ça n'impressionne personne — sauf moi —
— Tu as si peur que ça?
— Je n'ai pas peur. Je m'emmerde. Je suis inutile. Et si tu continues de me parler comme ça, je vais me mettre à t'aimer. Peut-être que je t'aime déjà —
Il rigole un peu en disant cela mais moi je sais que ça vient du fond du coeur.
— Et à chaque étape, tu rencontres le même amour, dis-je, pensive.
— C'est exactement ce qui se passe. Et c'est toujours la même fille au visage fatigué et au corps magnifique — à croire que c'est toujours par le visage qu'on commence à se détruire.
— Moi j'ai le visage détruit depuis ma naissance.
— Toi, tu es une exception. J'ai sacrément envie de t'enculer.
Ah! — Enfin! — Une information — je commençais à m'embêter.
— Ça c'est une chose que tu peux faire autant de fois que tu veux.
— Si ça ne me coûte pas trop cher, dit-il en riant.
— Ça coûte ce que ça coÛte, on ne peut pas savoir.
Donc, la première chose qu'il fera tout à l'heure quand on se couchera dans le même lit, c'est de m'enculer — bonjour l'effet de surprise — je vais tâcher de m'exciter à l'idée que ça va arriver de façon inéluctable — j'en ai mal au cul —
Moi je te raconte les choses de la façon la plus linéaire possible — je ne veux rien rater de mon cri — faut qu'il passe tout entier dans ce putain d'assemblage de mots qui au fond me fait chier parce que ça manque totalement de poésie — l'assemblage-roman du vendredi au mardi après-midi — quatre jours et demi pour raconter toute une vie — je fais ce que tu me demandes — pas de flash-back, pas d'interruption, pas d'intervention pas de changement de direction — ce que tu veux, c'est une ligne droite — une ligne passant par deux points qui occupent à eux seuls tout le temps qu'aurait pu être ma vie si je n'étais pas moi — ce que tu veux, c'est une souffrance intacte, sans commentaires qui font chier tout le monde, sans théorie de la littérature, sans questionnement qui remet en cause la valeur éditoriale de la langue de tout le monde — merde ce que tu veux en fait, c'est que je resouffre ce qui a été vécu — et que ça ne fasse chier personne — c'est toute ta philosophie.
À minuit, on est toujours au SUKIYA et on picole un drôle de thé — on a vraiment beaucoup de thé à ce moment-là — quatre bouteilles, deux chacun si personne n'a triché — et en matière de beuverie, je suis une sacrée tricheuse — alors Marcel dodeline sans arrêt la tête — on dirait qu'il la fait jouer comme un verre-dégustation, et la surface du liquide s'épanche sur les parois intérieures de son crâne transparent — afin qu'on puisse en donner une bonne description — et moi j'ai perdu ma culotte — j'ai un peu honte de ne pas pouvoir le cacher — mes bas de velours ont quitté mes jambes — c'est incroyable comment ce genre de choses peut-il arriver — mon con s'est gonflé comme un petit ballon et il me soulève sous le cul — gratouillant sa surface ultra-sensible dans les entrelacs de la chaise en rotin —
C'est pendant que je suis en train de me branler doucement que le comte s'amène — sur le coup de minuit si je suis à l'heure — mais le suis-je?
Chapitre IX
Dans tous les bouquins, en tout cas dans ceux qu'il lisait, le bureau d'un petit fonctionnaire obscur était soit enfoui et presque crasseux, soit confiné entre deux parois où un caoutchouc joue au Guignol. Jean de Vermort pensait avoir de la chance. Il n'était rien dans cette existence, malgré un nom qui lui valait, à défaut de prestance, une certaine considération mêlée de compassion pour les divers handicaps qu'il s'efforçait douloureusement de dissimuler. Court sur pattes, un peu noiraud, le front oblique, la lèvre inférieure lippue tandis que la supérieure manquait de caractère, il n'imposait qu'un comique de circonstance à ceux qui le rencontraient pour la première fois, et le silence aux autres, ceux avec qui il lui arrivait de communiquer dans le cadre strict de ses occupations professionnelles. Il appartenait au Bureau des Vérifications, sans avoir jamais bien compris ce qu'on attendait de lui. Le BV était une antenne ou un département du RI, aussi Jean de Vermort avait-il quelquefois à faire avec le juge Kol Panglas qui l'entretenait alors de souvenirs liés à un terroir que la famille Vermort avait pillé en des temps plus favorables. Janver, comme l'appelaient ses collègues sournois dans les rares conversations qu'ils lui consacraient si les circonstances avaient fait de lui un sujet, par sa faute et pour un temps si éphémère qu'on oubliait tout sauf le détail significatif, Janver n'éprouvait pas de ressentiment à l'égard de tous ceux qui, au fond, manquaient au peuplement de sa croissance sociale. Celle-ci, à l'image de son corps, n'avait guère évolué vers les autres, ne l'enfermant pas vraiment, ce qui l'eût désespéré à jamais, elle l'emportait à l'écart des rites et des nouveautés, le privant de commentaires et en même temps de souvenirs. Son bureau, étroit et bien éclairé, constituait pour lui l'endroit le plus agréable de son existence. Il n'en sortait que pour regagner son coquet appartement où il vivait en compagnie d'une chatte et d'un perroquet. Sans ces distributions de nourriture et ces monologues ponctués de miaulements et de caquètements, il eût sombré dans la dépression; or, c'était justement ce qu'il devait éviter à tout prix, la dépression, la terrible dépression à laquelle l'avait condamné une fois une mélancolie inexplicable autrement que par la malchance. Le docteur Vernier avait été catégorique: Cet enfant n'a pas de chance, avait-il expliqué à des parents médusés qui venaient de déclarer à propos de ce même enfant: il n'a pas de vie. Cela se passait à une demi-heure d'intervalle; ce fut un temps trop court pour empêcher la mélancolie d'ouvrir la porte à la dépression. Après une crise de violence inouïe qui avait été sanctionnée par la contention et la tranquillisation, il avait admis qu'il n'était plus lui-même et qu'il devait désormais s'efforcer de vivre avec ce qui, contrairement à la théorie que professait son médecin de père, n'était pas un autre, mais quelqu'un. Ce qui aggravait les circonstances, quelles qu'elles fussent.
Le bureau possédait une fenêtre. Cette possession figurait en toutes lettres sur l'inventaire affiché derrière la porte: ce bureau possède une fenêtre, comme si on craignait qu'il ne la possédât plus, qu'il existât une possibilité qu'elle appartînt à une autre entité forcément architecturale, car comment imaginer que la fenêtre eût pu avoir une autre destination que celle d'ouverture sur l'extérieur? C'était cet extérieur qui ravissait Janver, en dehors de toute spéculation imaginaire. La rivière laissait quelquefois entendre sa paresse. Un pont la traversait, légèrement oblique et toujours parcouru d'une sereine agitation. Les façades des immeubles de rapport qui bordaient l'autre rive étaient éclairées du matin au soir. Janver vivait dans cette géométrie plane, il savait exactement à quel endroit de cette complexité de parallèles et de perpendiculaires d'où naissaient les innombrables autres fenêtres dont l'une était la sienne. Il ne fallait pas se lever ni se pencher pour assister à ce spectacle reposant. Le bureau était installé près de la fenêtre et la chaise pivotait.
Ce matin, en entrant dans le bureau, il avisa tout de suite le dossier rose. C'était simple: bleu, il restait; rose, il sortait. Il avait l'habitude et jamais il n'en fut autrement. Il se demanda jusqu'où il irait cette fois. Il n'avait jamais été bien loin, mais ces sorties le ravissaient quelquefois. Il n'avait pas le souvenir de s'y être égaré au point de nécessiter de l'aide. Généralement, il s'en sortait tout seul. Mais l'occasion était assez rare pour qu'il commençât, chaque fois, par s'inquiéter. L'inquiétude n'était pas maladive comme la mélancolie. Tout le monde éprouve de temps en temps de l'inquiétude et on dit même que c'est bon pour la santé, un peu comme le froid fouette le sang. Mais tout de même, la douleur n'était jamais loin. Elle semblait se réveiller alors qu'il avait oublié qu'elle pouvait dormir pour se faire oublier. Il s'assit. Le store était levé. Une douce lumière envahit son dos. Son ombre sur le sous-main était parfaitement transparente, comme d'habitude. Le moindre changement lui eût inspiré un questionnement. Et à qui s'adresse-t-on quand on se parle à soi-même? Quel est ce composant de la personnalité qui écoute ce qu'on se dit? Janver frissonna.
Il ouvrit le dossier qui sentait encore l'encre. La première page contenait l'ordre de mission. Il se promit de le lire avant de passer à la deuxième page pour s'informer de la personne qu'il aurait à surveiller cette fois. L'ordre était signé Kol Panglas, comme d'habitude, et contresigné par le baron de Hautetour qui lui devait le respect et ne s'en cachait d'ailleurs pas, ce qui jetait toujours un certain trouble dans les conversations. L'ordre ne mentionnait jamais le nom. Un code le remplaçait. Il pouvait l'oublier, car il n'avait aucune importance, en tout cas pas à son niveau. Le code était une précaution dont il ignorait les tenants et les aboutissants. Il était conforme, il s'en assura scrupuleusement. Il n'avait jamais eu d'ennuis à ce niveau basique d'une vérification, sans doute parce qu'il avait toujours pris connaissance de sa mission avant de s'introduire dans l'intimité relative de son objet. Relative, car les instruments de la vérification étaient déjà en place. Il n'avait pas à s'occuper du système auquel il aurait un accès restreint. Ce qu'il ne devait pas oublier, par contre, c'était la clé qui ouvrait cette vitrine secrète sur l'intimité de l'objet. Quatre chiffres, en général. Il était interdit de les noter ailleurs que dans sa mémoire, mais Janver avait une mauvaise mémoire. Il notait les possibles oublis dans son calepin, dans un codage enfantin qui ne valait pas l'encre sympathique.
Il eut un pincement au coeur quand il put voir enfin le nom de l'objet: Anaïs K. Il eut immédiatement le réflexe de mettre le dossier sous son aiselle et d'aller frapper à la porte de Kol Panglas pour lui rappeler que le règlement interdisait qu'on vérifiât un objet appartenant à sa propre intimité. Mais Kol Panglas eût été alors surpris de l'apprendre. C'était un secret de famille. Son comte de père ne badinait pas sur ce sujet. Il n'en parlait d'ailleurs jamais. Janver ne se souvenait même pas de la source à laquelle il avait puisé pour se convaincre qu'Anaïs K. était un sujet tabou chez les Vermort. Elle ne l'était pas moins en Haut Lieu. Il se sentit trahi, comme un animal qui renifle le piège dans lequel il va pourtant tomber.
Il pivota. Le ciel était clément. Une douce lumière descendait, interdisant le vertige. Puis la rivière, toujours lente et paresseuse, qui attirait le regard des badauds, inévitablement. Il n'irait pas voir le juge. Le juge avait le droit de savoir, mais la famille avait aussi ses droits. Cependant, il n'en parlerait pas au comte, ni à son aîné. C'était trop compliqué de mettre en jeu une nouvelle hypothèse de situations et angoissant de réduire au silence une évidence qui l'avait frappé, il ne se rappelait toujours pas dans quelles circonstances. Le problème, c'était cette angoisse. Il n'avait jamais enquêté dans cet état que l'existence réservait d'ordinaire à d'autres enjeux. Il se corrigea. Il n'enquêtait pas, il vérifiait. On ne cessait de lui répéter: vous vérifiez les données de l'enquête. Il rencontrait quelquefois l'enquêteur si la vérification se heurtait à des difficultés dont l'enquêteur était responsable, le plus souvent à son insu, car au-dessus des états d'enquête et de vérification, il y avait le projet conçu par une hiérarchie peu soucieuse de clarté. Il n'avait pas eu souvent l'occasion de se confronter à un enquêteur pris en flagrant délit de trucage. Cela arrivait. Il oubliait vite. Il n'aurait pas aimé collaborer avec quelqu'un qui ne lui était pas hiérarchiquement inférieur ni supérieur, ni égal d'ailleurs et que les circonstances auraient placé dans son collimateur de vérificateur pointu et méticuleux. Il ne tenait pas à sa réputation à ce point et n'entretenait avec les enquêteurs que des relations distantes et éphémères. Il en était de même avec ses autres collègues, mais c'était moins clairement explicable, plus profondément anxiogène.
Il pivota. Le dossier n'était pas épais. Frank Chercos cherchait une puce électronique qu'il avait vu dans les mains de l'inspecteur Bégnard et dont ce dernier ne pouvait rien dire pour l'instant, car il était en réanimation et les chirurgiens ne parvenaient pas à le sortir d'un coma provoqué par un tir à bout portant. Pourtant, écrivait Chercos, quand j'ai tiré, j'étais bien à dix mètres. Kol Panglas avait noté dans la marge: Nous ne trouvons aucune trace de ce tir. Soit il a tiré et le coup n'a pas fait mouche (illusion ou orgueil, à vous de vérifier), soit il a cru tirer et il faudra alors expliquer pourquoi il a eu l'intention de le faire.
Janver connaissait Frank Chercos. Ils avaient le même âge. Ils s'étaient connus enfants, dans les environs du château qui était une aire de jeux fantastique pour tous les enfants du pays, ce que le comte autorisait en vertu de ses propres souvenirs. Janver fouilla un instant dans sa mémoire pour se rappeler s'il avait déjà vérifié une enquête de Frank. Quand il effaçait, il effaçait bien. Il fut incapable de dire si oui ou non, alternative de l'idiotie, pensa-t-il. Frank enquêtait sur Anaïs K.. Le comte serait furieux s'il apprenait une pareille intrusion dans les affaires familiales. Le RI voulait savoir pourquoi Anaïs K. avait fait l'objet d'une agression. Elle était actuellement testée par la Centrale de Contrôle des Récits et ne tarissait pas, disait le rapport peut-être rédigé par Kol Panglas tant l'affaire semblait de première importance. Anaïs K. était une agente du RI. Une des meilleures. Frank avait été tué alors qu'il la suivait, mais on pensait plutôt qu'ils étaient ensemble. Janver eut une crispation comme chaque fois que le contenu d'un rapport d'introduction devenait allusif. Mais ce n'était pas là l'objet de la vérification. Vous vérifierez si le coup est parti ou pas. Les circonstances annexes, c'était pour sa lanterne, au cas où. Ils avaient toujours raison de le mettre sur d'autres pistes sans l'y pousser. Vérifier si Frank a tiré sur Bégnard. Cela n'avait rien à voir avec la vie privée d'Anaïs K. et moins encore avec la généalogie compliquée d'incestes et d'infidélités des comtes de Vermort. Le révolver de Frank, un P32, était disponible à l'armurerie. Il disposait aussi d'un rapport balistique éprouvant qu'il n'acheva pas. Si vous lisez tout jusqu'au bout, vous ne comprenez plus ce qu'on vous demande, dit Janver à son ombre transparente qui s'illuminait à l'oblique d'un soleil particulièrement joyeux ce matin. Il pivota encore et se remplit les poumons de l'air de la ville, les yeux fermés pour ne plus voir cet amour de paysage urbain qui l'obsédait au point de lui faire oublier l'heure.
Il descendit. J'irai voir la veuve Bégnard. Il pouvait aussi consulter les transcriptions des récits d'Anaïs, disponibles en clair, mais il fallait traverser la Zone d'Intimidation et cela ne le réjouissait jamais. Il reporta au lendemain cette tâche sans doute ingrate. Les récitateurs s'embarquaient toujours dans les longueurs de leur autobiographie et il n'en tirait jamais grand-chose d'intéressant au niveau de la vérification. Il songea qu'il avait d'abord eu l'ambition de devenir enquêteur. Entendons-nous bien: le vérificateur ne se situe pas en dessous de l'enquêteur. On ne peut pas non plus parler d'égalité. Ils sont simplement sur le même plan et pour la durée de la vérification. Les enquêteurs enquêtaient-ils sur les vérifications? Il ne se posait cette question absurde que pour amuser son esprit déjà à la fête d'un quai où passaient des jeunes filles toutes à peu près construites sur le même modèle, du moins n'observait-il que celles-là. Il prit un bus de la ligne S et regarda pendant un quart d'heure le paysage qui s'étirait derrière le pare-brise où se reflétait la tronche butée du chauffeur qui n'écoutait plus le moteur. Simenon avait évoqué ces effleurements de femmes, un jour d'été. Janver aimait bien y penser en laissant son regard couler sur des formes qui étaient un peu les siennes. Il ne se montrait jamais obscène. Le plus souvent, on avait pitié de lui.
La veuve Bégnard était flippée quand il arriva. Elle le reçut en pleine crise de bonheur de pacotille.
— Je veux être heureuse, vous comprenez, monsieur le Vérificateur? Je VEUX!
Il s'était présenté sur le seuil.
— Ah! Janver, avait-elle gloussé parce qu'il l'amusait déjà. Je suis un peu...
Elle se tortilla les cheveux sur la tempe. Il comprit qu'elle souffrait de la perte de son mari et que cela la rendait folle. Il présenta des condoléances agrémentées d'un petit souvenir vaguement corrigé pour la circonstance.
— Vous allez me trouver... commença-t-il.
— Je vous trouve tous très gentils, dit-elle en s'asseyant sur le fauteuil qu'elle venait de lui indiquer.
La pauvre perdait un peu de sa dignité, il s'en désola. Il demeura debout près d'une fenêtre qui l'intimidait au lieu de le rassurer. Les fenêtres complotent par manque de relations.
— Non, non! Vous n'êtes pas ridicule, fit-elle. Je vous comprends.
À un moment, il avait dû inverser le processus. Cela lui arrivait au début, mais ne durait pas, il le savait.
— Personne n'est venu fouiller l'appartement, dit-elle en jetant un regard circulaire comme pour en indiquer les limites à ne pas dépasser. Ne perquisitionne-t-on pas d'habitude?
— Nous ne nous permettons jamais ce genre d'intrusion dans la vie privée, dit-il.
Il n'en savait rien. Il ne savait pas jusqu'où pouvait aller un enquêteur, détail de procédure qui allait encore lui compliquer le travail. Frank était coriace.
— Si quelqu'un (il pensait à Frank) ou quelque chose (à quoi penser?) vous a fait croire que j'étais... que nous étions capables d'une pareille... ignominie...
Où allait-il chercher ses mots en présence de ce joli exemplaire du genre féminin? Ignominie, il ne pensait pas autre chose du service auquel il appartenait corps et âme.
— Vous me rassurez, dit-elle. Moi-même, je n'ai rien fouillé. Lucas avait des secrets, mais je ne pense pas qu'il en ait enfermé dans les placards. Vous voulez vérifier avec moi?
Il vérifiait seul! Elle perçut une rébellion contenue dans le masque que portait le vérificateur. Il était masqué. Il avait oublié de lui dire que les vérificateurs agissaient sous le masque. Elle rit.
— Quand j'étais rien qu'une môme... commença-t-elle à chanter.
— Et que je savais pas... continua-t-il.
— Encoooooooooore, modula-t-elle trop longtemps, bien au-delà de la mesure qui contenait ce seul mot.
Elle riait bien, l'empêchant de continuer une chanson dont il ne se souvenait d'ailleurs qu'imparfaitement.
— Encoooooooooore, répéta-t-elle sans qu'il pût se souvenir de ce qu'il ne savait pas encore et qu'elle exigeait qu'il trouvât sous peine de ne plus...
Qu'avait-elle commencé? Il aperçut les hosties éparpillées autour d'un coffret à friandises. Elle le surprit alors en flagrant délit d'analyse de la situation. Ne souhaitait-il pas chanter avec elle, au fond?
— Qu'est-ce que vous êtes venu vérifier? demanda-t-elle d'une voix un peu dure.
Elle lui fourra une hostie dans la bouche. Non, il craignait qu'elle le gavât de cette substance qui faisait partie de sa propre pharmacopée, mais seulement en cas d'urgence. Il avait seulement reculé et la fenêtre lui avait communiqué la chaleur du dehors. Ne trouvait-elle pas étrange qu'il ne consentît pas à s'asseoir alors qu'il venait d'entonner avec elle une chanson qu'elle ne pouvait pas connaître? Qui était-elle?
— Agnès, dit-elle en croquant une hostie.
— Agnès? La petite...
— La petite vermine aux yeux rouges, oui.
Il reconnut les cheveux, rouges eux aussi, et la bouche fine au reflet d'ivoire.
— Si j'avais su... laissa-t-il échapper de sa bouche.
Mais alors qui était Bégnard? Il n'avait pas à le savoir, pas dans le cadre strict de la vérification qu'on lui avait confiée, mais tout de même, le passé, le passé tonitruant quelquefois, le passé qui revient quand on ne l'attend plus!
— Ça vous en bouche un coin! riait-elle.
Ce qui le lui eût bouché, ce coin de sa curiosité maintenant maladive, c'eût été de reconnaître Bégnard dans le magma de visages qui encombraient l'historique de ses révélations successives. Il ne connaissait aucun Lucas.
— Frank ne m'a pas reconnue, regretta-t-elle en contemplant une hostie. Pourtant...
Il frémit. Il désirait tout savoir mais ne pouvait pas en prendre le risque. Non seulement il risquait de dépasser les limites d'une vérification qui portait sur un objet parfaitement identifié, mais encore et surtout, il était sur le point de restaurer des souvenirs que la mémoire avait occulté pour peut-être de bonnes raisons.
— Vous ne devriez pas en abuser, dit-il en montrant les hosties. Moi-même...
Il allait se confier. C'est toujours ce qui arrivait quand il ne se bornait plus à vérifier le vérifiable. Il avait terriblement envie d'arracher son masque. Jamais il ne l'avait arraché, sauf devant le miroir de ses répétitions. Les enquêteurs ne portent pas de masque. Ce sont des hommes d'action. Comment mouraient les taupes au sein d'une enquête ou d'une vérification? Bégnard n'avait pas eu le temps de l'apprendre. Si Frank l'avait tué, comme il l'affirmait malgré l'évidence du contraire, il avait agi par effet de ricochet, comme ça.
— Que faites-vous? s'étonna-t-elle.
Il lançait le galet. Frank gagnait toujours. Ne se souvenait-elle pas de l'enjeu? La beauté de Frank, incontestable, contre le mystère des Vermort, vieux mystère de château et de portraits authentiques. Qu'est-ce qu'il était venu chercher chez cette jolie veuve? Et qu'est-ce qu'il trouvait? Ce qu'il ne cherchait pas. Qu'est-ce qu'il avait vérifié? Rien? Non. Autre chose. Exactement ce qui arrivait à Frank au cours d'une enquête qui faisait de lui le fils d'Anaïs K.. Il retourna dans son bureau. Quelle fraîcheur agréable! pensa-t-il en pivotant. Le téléphone sonna.
— Où en êtes-vous? dit la voix de Kol Panglas.
— Je suis dans mon bureau.
— Vous êtes sorti, non?
— Acheter des cigarettes.
— Vous fumez? Première nouvelle!
Ils savaient tout. Ne pas mentir. Ne dire qu'une partie de la vérité. Ne jamais mentir. Kol Panglas toussa longuement.
— Excusez-moi, dit-il en reniflant. Frank m'a refilé son rhume.
Frank? Frank et Kol Panglas.
— Vous fumez, oui ou non? Vous ne fumiez pas!
— Je ne sais pas pourquoi j'ai acheté ces cigarettes. Je ...
— Vous ne savez pas? Bon. Ce n'est pas mon affaire après tout. Ne sortez plus pour acheter des cigarettes si vous ne savez pas pourquoi.
Le ton était-il ironique? Kol Panglas enchaîna, interdisant la réflexion sereine:
— Allez jeter un oeil chez la veuve, conseilla-t-il. Pas SUR la veuve. Chez elle. Elle sort cette après-midi avec une amie. Vous disposerez de deux heures. Deux heures, vous entendez?
Qu'est-ce qu'il fricotait avec Frank, Kol Panglas, au point d'en attraper le rhume? Ça ne s'expliquait pas plus que les cigarettes qu'il n'avait pas achetées. De quoi sont faites les conversations, si l'on y réfléchit.
— Deux heures, d'accord. Entre trois et cinq, c'est d'accord. J'irai. J'ai la clé? Quelle clé? Elle m'a donné la clé? Je ne me souviens pas.
Kol Panglas raccrocha. Je devrais respirer encore un bon coup. Ils savent que je ne maîtrise pas ma liberté de mouvement parce qu'ils en ont la prescience. Si j'appelais une secrétaire, pour avoir bonne contenance? Cela me prendra une demi-heure pour la convaincre que j'ai vraiment une lettre à dicter. — Dicter une lettre, vous, monsieur de Vermort? Mais vous n'avez jamais dicté de lettres! — J'en ai écrit et personne ne les a... Qu'est-ce que je dis? Non. Je ne parle à personne. Je fais. Je ne sais pas ce que je fais. J'imagine que je ne le fais pas, mais je ne peux rien empêcher pour que ça arrive. Je suis... je suis... maladroit. Il aurait plutôt dû faire la preuve de sa compétence à vérifier l'insignifiance de son travail au sein d'un organisme qui devait exercer un pouvoir sur... sur quoi? Il veulent savoir par esprit de justice. C'est ça, la justice. Savoir. Vérifier. Frank et Janver. Deux idiots de la famille sociale. Voilà ce que nous sommes. Frank me casserait la gueule s'il savait ce que je pense de lui. Ce que je pense de moi ne l'intéresse pas. On a joué à ses jeux et je n'ai jamais réussi à demeurer un Vermort, ce qu'il aurait parfaitement réussi, lui.
— C'est encore moi. Vous n'êtes pas allé chercher des cigarettes. J'ai enregistré la conversation. Vous pouvez faire ce que vous voulez de votre chienne de vie, mais ne racontez pas d'histoires!
— Vous... vous...
Il n'y arriverait pas. Il ne parviendrait jamais à remettre les autres à la place qui leur est assignée par une hiérarchie qu'ils ne peuvent pas comprendre plus que lui. Il regrettait déjà ces borborygmes poussifs.
— J'ai oublié de vous dire que vous devez entrer dans l'immeuble discrètement.
— Par les toits!
Il était nerveux ce matin. Elle lui avait peut-être refilé une hostie sans qu'il s'en aperçût. Elle était assez perverse pour le pousser à l'erreur fatale. Il n'arriverait peut-être même pas en bonne santé à trois heures, heure à laquelle elle monterait dans l'S avec une amie. Il se posterait de l'autre côté de la rue, si possible à l'intérieur, pour éviter les reflets.
— Sally!
Il agissait sans se consulter. Sally entra.
— Oui, Monsieur?
Comme elle n'était ni belle, ni idiote, il ne voyait aucun inconvénient à perdre du temps à la draguer. Il avait tout juste eu le temps de mettre son masque de Vérificateur. Elle arrivait avec un dictaphone. Son rôle consistait à placer le dictaphone devant la bouche du récitant qui prétendait envoyer des lettres à l'autre bout du monde.
— Si ça vous amuse, dit-elle en appuyant sur le bouton record.
Ça ne l'amusait pas vraiment.
— Si vous avez autre chose à faire...
Elle récita la liste des choses qu'elle avait à faire, comme un garçon de café espagnol. Il l'interrompit sur le mot Kol Panglas.
— Éteignez ça, dit-il en lui prenant le poignet. Vous allez chez le vieux ce matin?
— C'est en tout cas ce qui est écrit sur ma liste. Je n'ai pas fini...
— Il écrit des lettres?
Ça ne le regardait pas. Elle aurait pu l'envoyer sur les roses et revenir à de plus saines occupations. Elle aimait se montrer utile. Comme elle n'était ni stagiaire ni auxiliaire, et qu'elle ne pouvait être, vu son âge, une titulaire, il lui demanda si ses études marchaient bien.
— J'en viendrai à bout, dit-elle avec un petit soupir de lassitude.
— J'ai du temps à perdre, avoua-t-il.
Il n'en avait pas honte. Il était titulaire maintenant. Frank ne pouvait pas en dire autant. Ça aide, la famille. Remarquez bien que ma famille y est pour quelque chose dans sa nomination provisoire. Il l'aura, son poste! Pourquoi ne lui racontait-il pas tout ça? Réponse: parce qu'elle s'en foutait éperdument.
— Alors, je retourne, dit-elle en appuyant sur le bouton stop.
Elle sortit. Petite odeur de fraise elle aussi. Avec un détail de menthe. Bon sang! Elle a enregistré notre conversation. Ça les amusera.
— Si vous avez autre chose à faire... [...] Éteignez ça. Vous allez chez le vieux ce matin?
ELLE — C'est en tout cas ce qui est écrit sur ma liste. Je n'ai pas fini...
— Il écrit des lettres?
ELLE — J'en viendrai à bout.
— J'ai du temps à perdre.
ELLE — Alors, je retourne.
Rien en code. Tout en clair. Il allait se faire taper sur les doigts. Ou alors Kol Panglas ne se formaliserait pas d'avoir été traité de vieux (— De vieux quoi? — De vieux rien. — Rien?) par un stagiaire de première catégorie (il avait évité le stade presque humiliant de la seconde catégorie et n'aurait jamais accepté cet emploi si on avait exigé de lui qu'il commençât au bas de l'échelle, avec les troisièmes catégories dont les trois quarts étaient finalement blackboulés) qui n'avait pas encore fait ses preuves. Le mieux était sans doute de se concentrer sur ce qu'il avait le devoir d'accomplir: une mission secrète. Ne pas oublier le masque. Il l'oubliait quelquefois et les gens qu'il croisait le saluaient:
— Bonjour, monsieur de Vermort.
Il n'était qu'un Vermort parmi les autres du même nom, mais ça lui faisait tout de même plaisir d'être le seul le temps d'une rencontre fortuite et passagère.
Chapitre X
L'amie était l'agent S.. Il avait oublié son prénom. Il n'y avait qu'un agent S.. Il y avait 26 agents initiaux. Peut-être plus si la hiérarchie utilisait d'autres alphabets. Il se demanda combien de lettres composaient l'alphabet total. Et soudain il songea aux écritures idéogrammatiques et sténographiques. Rien n'empêchait d'ailleurs qu'il y eût plusieurs agents S.. Et dans ce cas, on pouvait les distinguer par leurs prénoms, ce qui n'épuisait pas les possibilités d'erreur sur la personne, mais augmentait considérablement celles de ne pas se tromper. Cet agent S. était bien celui qu'il connaissait de visu. Une jeune femme de moins de trente ans, bien de sa personne, agréable au regard, qui possédait une voix à la fois personnelle, donc reconnaissable sans instruments, et séduisante, ce qui la distinguait des autres agents initiaux qui, en général, portaient sur eux le secret de leur réussite: un orgueil démesuré. Il la rencontrait dans le couloir principal, celui qui distribuait toutes les activités du RI, en marge du SSE où il n'avait jamais pénétré. Elles (Agnès et l'agent S.) sortirent de l'immeuble à l'heure prévue par Kol Panglas: trois heures de l'après-midi. Il se dissimulait derrière le rideau d'un café, le nez au ras de la tringle, ayant un peu tiré sur la toile, qui avait sans doute rétréci au lavage, pour occulter son costume Prince de Galles. Il n'en portait jamais d'autre et il se le reprocha soudain. On peut procéder à des vérifications complexes sans avoir besoin de s'en cacher. Par contre, une enquête exige la dissimulation qui, par proximité du calcul, devient l'outil de base de l'enquêteur en proie aux sueurs froides de son existence de voyeur.
Janver n'avait jamais désobéi. Il avait menti, oui, quelquefois par omission, quand il y pensait, mais le plus souvent par pure sincérité, mentant pour mentir et non pas pour éviter d'être pris. Désobéir ne lui était jamais venu à l'idée. Il en avait rêvé, sans attacher à ces rêves l'importance que méritent les réalités composant l'existence comme les couleurs deviennent la vue même au détriment des lignes et des points qu'elles suggèrent. Mais avait-il eu l'opportunité de mentir, une seule fois dans cette vie de dérives mentales qui l'avaient contraint à la sédentarité de l'employé alors qu'il avait suggéré des voyages sans fin à l'auditoire familial amusé, tant que c'était l'enfant qui s'emparait de cet autre monde, par des descriptions qui ne pouvaient qu'avoir été empruntées. Et voilà que l'occasion se présentait et il sombrait, avant de se noyer dans un mensonge dont la complexité prévisible le foudroyait déjà, dans cette pitoyable imitation de la rébellion et de la découverte qui eût scandalisé l'enfant. Agnès et son amie montèrent dans l'S. Curieuse coïncidence, nota-t-il, mais il se le reprocha aussitôt: il ne savait rien des coïncidences qui n'avaient jamais expliqué les rencontres fortuites si décisives dans son cas... désespéré.
Il était trop tard pour monter lui aussi dans l'S. Il portait son masque, ayant quitté les quais. Et puis ce n'était plus l'heure de sortie des collèges. Le masque le rendait indésirable. Ils auraient pu lui confier un masque virtuel, mais pour des raisons budgétaires, les stagiaires, qu'elle que fût leur catégorie, ne disposaient pas de cet avantage considérable. Il doutait même que les auxiliaires, y compris les définitifs, pussent en user en toute liberté. L'instrument paraissait en effet assez conséquent pour ne pas être mis entre toutes les mains. Son masque était lunaire et il le posait sur une face qui était loin de l'être, autre avantage. Seulement, la dissimulation n'est jamais aussi pertinente que la simulation. Il s'en suivait une déréalisation non pas pour celui qui subissait la rencontre, mais bel et bien pour celui qui cherchait à en tirer une leçon digne de la mission qui lui avait été confiée. Il ne monta donc pas dans l'S parce qu'elles pouvaient s'interroger sur la présence d'un agent secret se déplaçant dans le même autobus qu'elles alors qu'elles savaient que ces déplacements étaient toujours motivés par le service. L'agent S. pouvait même, après une rapide analyse des rapports, en tirer la conclusion qu'elle était suivie par un vérificateur qui était censé perquisitionner dans l'appartement d'Agnès Bégnard. Et Agnès, comme il la connaissait, saurait que le masque qui sautillait en même temps qu'elle sur le plancher de l'autobus était le même que celui qu'elle avait reçu ce matin: Janver. Il ne monta pas dans l'S et s'il avait finalement décidé d'y monter, il était trop tard.
Il réfléchissait trop. Un enquêteur est un homme d'action. Il agit et son action sur la réalité provoque des apparitions qui sinon seraient toujours du domaine des apparences. Un vérificateur revient sur cette réalité avec des méthodes d'analyse qui ont fait leurs preuves. La créativité du vérificateur est nulle, elle est condamnée à l'anéantissement si jamais elle menaçait d'exister malgré les contre-indications reconnues. L'S filait sur le pont. Il héla un taxi qui faillit lui aplatir les orteils. Il avait ôté son masque pour se donner l'air de rien. L'appartement d'Agnès sortit même de sa mémoire.
Le taxi suivait l'S. Il voyait la chevelure rouge d'Agnès qui penchait son joli visage sur la face claire et enjouée de l'agent S. dont il n'arrivait pas à se souvenir du prénom. L'S se dirigeant inévitablement vers la banlieue Est. Il engagea le taxi à s'y rendre, ne précisant aucune adresse. Quand il prenait l'S, il descendait à la piscine ou à l'hippodrome, n'allant jamais plus loin, évitant ainsi de se demander pourquoi. Maintenant, il paniquait. Le chauffeur l'observait dans le rétroviseur.
— Vous l'avez manqué de peu, dit-il en roulant ses gros yeux noirs.
Il attendit une réaction du masque.
— L'S, dit-il. Il y en a toujours un qui le manque et je l'embarque. Vous allez jusqu'au bout?
Janver était paralysé par cette idée. Avec sa gueule d'agent secret, il ne laissait rien paraître, mais ses mains étaient moites.
— C'est le même prix, dit le chauffeur en collant à l'S.
— Je ne savais pas, bredouilla Janver. La prochaine fois...
Il n'y aurait peut-être pas de prochaine fois si elles ne descendaient pas à la piscine ou à l'hippodrome, au plus loin au centre commercial où il avait lui-même eu à faire avec un délinquant redoutable du temps où il n'était que garçon de courses. Il avait fugué pour se jeter dans la gueule du loup. Il ne recommencerait pas. D'ailleurs, maintenant que sa situation était assurée et surtout claire, il n'avait aucune raison de fuguer. Il fuguait un peu en désobéissant, mais c'était avec l'idée de revenir au point de départ. La façade jaune de la piscine municipale passa dans la vitre.
— C'est le même prix et c'est quelquefois moins cher, dit le chauffeur dont le regard commençait à se charger de soupçons.
— Si c'est moins cher, alors...
— Pas toujours. Ça arrive.
Il va trouver étrange que je ne lui demande pas QUAND ça arrive.
— Je vais rarement par là, couina-t-il. Je suis plutôt marcheur.
Il essayait de sourire à travers le masque, mais le masque ne souriait jamais. Le chauffeur dut accélérer pour rattraper l'S qui filait bon train.
— Vous ne voulez pas savoir QUAND c'est moins cher?
Il y a des questions qui vous tenaillent avant de vous paralyser complètement dans des situations qui exigent toute votre attention. Il ne voyait plus la tête rouge d'Agnès.
— Il ne manquait plus que ça! s'écria-t-il.
Le chauffeur se rapetassa, arrondissant son dos. Si je rate cette mission qu'on ne m'a pas confiée, je suis bon pour la Romaine. Comment savoir?
— Qu'est-ce que vous voulez savoir? susurra le chauffeur qui perdait du terrain sur l'S.
— Je suis foutu! cria Janver dont les doigts étreignaient la toile rugueuse des dossiers.
Il fallait que ça se termine comme ça. Quelle heure est-il? Trois heures dix. J'ai perdu dix minutes. Ce n'est rien dix minutes. — Vous êtes entré dans l'appartement à trois heures... vingt... — Je... Comment expliquer ces vingt minutes? Je n'ai aucune expérience dans ce domaine.
Il allait commander au chauffeur de faire demi-tour quand le profil inimitable de l'agent S apparut parmi la foule sur le trottoir.
— Elles sont descendues à l'hippodrome! hurla Janver.
Le chauffeur pila.
— Vous souhaitez peut-être descendre vous aussi? bégaya-t-il, sa tête ayant pivoté sur des épaules en proie à un tremblement hystérique.
On ne voyait pas Agnès. Elles se sont séparées. Je n'avais pas prévu cette éventualité. Si Agnès est descendue de l'S, elle est quelque part dans cette foule et l'agent S. prend une autre direction que je ne dois à aucun prix prendre moi-même sous peine de...
Il paya. La main du chauffeur se referma sur le billet. Janver sauta sur le trottoir. Je n'ai pas d'autre choix que de suivre l'agent S.. Attention, on ne file pas aussi facilement le train d'un agent aussi expérimenté. Je ferais mieux... J'aurais dû lui demander pourquoi c'est moins cher dans certaines circonstances et à peine plus dans d'autres. Un enquêteur digne de ce nom n'aurait pas manqué d'enrichir sa connaissance des lieux, tandis que moi, pauvre con...
L'agent S. acheta un cornet de glace et se posta près de l'entrée de l'hippodrome. En temps ordinaire, Janver se contentait de se présenter et de demander à vérifier. Qu'est-ce qu'il vérifierait? La nature du parfum qui enrobait maintenant la langue rapide de l'agent S.? Ridicule. Je suis ridicule. Il ne pouvait même pas s'approcher. Mais à quoi cela me servirait-il de m'approcher? Le masque! Il l'arracha.
— Janver! Qu'est-ce que vous faites? Vous jouez?
Agnès le toisait en souriant, manipulant une glace rose et jaune. Il froissa le masque pour le mettre dans sa poche.
— Il y a un accroc, là, dit-elle en touchant le costume.
Il sentit la pulpe de l'index sur sa propre chair et frissonna. Il y avait longtemps que cet accroc n'avait pas attiré l'attention. Il s'agissait toujours d'une femme.
— Je suis avec une amie, dit-elle. Jour de congé. Vous ne travaillez pas?
Elle voulait s'en assurer. Il était suspect avec ou sans masque, toujours dans ce Prince de Galles qui le distinguait, surtout aux yeux des femmes attentives au moindre accroc.
— C'est vrai, dit-elle en suçotant la boule. On ne s'attend pas à rencontrer un défaut sur une surface aussi parfaite graphiquement parlant.
Elle rayonnait.
— Mais on ne peut pas s'empêcher de chercher la petite bête.
Elle faisait allusion au passé. Le soleil inondait ses cheveux comme s'il se fût agi d'une corolle de fleur. Il attendit un moment, les mains dans les poches, avant de mentir.
— J'avais rendez-vous avec un ami qui doit m'initier aux courses, dit-il clairement, s'étonnant de pouvoir mentir à une femme avec autant d'appoint.
Il se haussa sur la pointe de ses pieds pour regarder par-dessus les épaules, mais c'était en vain. Elle éluda une remarque à ce propos et regarda elle-même dans la direction qui était en effet celle de l'entrée principale.
— Vous n'y connaissez rien, vrai?
Elle voulait dire: Vous, un Vermort?
— Je connais les chevaux, dit-il toujours avec le même appoint. Mais les courses, vous savez...
Que pouvait-elle savoir de ce qui lui avait toujours été interdit parce que l'argent lui filait entre les doigts? Il était sous tutelle. On racontait même qu'il était l'aîné, mais que le comte avait trafiqué l'État civil de Castelpu au profit du frère cadet qui était mieux armé pour veiller à la conservation des biens familiaux. Notre soeur...
— Nous ne sommes pas venues pour ça, dit-elle.
— Moi non plus, en vérité... commença-t-il.
— Et votre ami? s'étonna-t-elle.
— Je ne veux pas le contrarier. Vous savez, ces joueurs.
— Non. Je ne sais pas.
Elle lorgnait en direction de l'endroit où l'agent S. devait encore se trouver. Il crut même surprendre des signes de connivences. Il était indiscret. Un enquêteur est l'indiscrétion même, surtout dans la phase zélée de son style encore naissant.
— Je crois qu'il ne viendra plus, dit-il, les mains tellement moites qu'il craignit qu'elle ne lui demandât de les étreindre.
— C'est tant pis pour vous, non?
— Oh! Les courses ne m'ont guère passionné quand j'avais l'âge de l'être...
Ridicule. Elle n'attend que ça. Que pense l'agent S. en ce moment? Que je suis de trop. Elles ne se décident pas à se rejoindre. Elles en savent plus que moi, ce qui est terrible pour l'enquêteur que je prétends être alors que je ne suis qu'un vérificateur de détails d'enquête, sans accès autorisé à l'ensemble du processus.
— Il n'y a pas d'âge, vous savez, roucoula-t-elle. L'adulte veut tuer l'enfant, mais ne le retrouve-t-il pas quand tout va se finir?
Qui parle? Elle ou moi? Je suis peut-être seul dans la foule, ne trouvant pas à qui parler et me parlant à moi-même.
— Vous ne savez pas quand l'S revient? demanda-t-il en réprimant le tremblement de ses mains qui s'ajoutait à une sudation éprouvante.
— Vous avez l'R, dans...
Elle consulta l'oignon qu'elle portait en collier.
— Amanda! hurla-t-elle. Tu ne sais pas à quelle heure l'R?
Akéleurlér. L'agent S. secouait sa main pour saluer. Il lui retourna un secouement de la tête. Amanda.
— Elle ne sait pas. Quelqu'un sait?
— L'R, c'est en semaine, ma bonne dame.
On était... samedi?
— On travaille pas le dimanche, dans l'R.
— L'S travaille, lui, fit Janver en se dressant sur ses ergots comme si on l'avait blessé.
— Ya exception à la règle, mon bon monsieur.
— Vous voyez, fit-elle.
Amanda apparut. Quelle beauté! Il avait les yeux au niveau d'une poitrine à peine recouverte par la moire d'une chemise.
— Il n'y a pas d'R le dimanche, dit-elle de sa voix inoubliable, et l'S ne revient pas. C'est fini, conclut-elle avec un petit geste de la main qui sembla toucher le ciel.
— Quelquefois, dit-il, le taxi est moins cher.
— Pas le dimanche, voyons!
Elles éclatèrent de rire. Il parut tellement décontenancé qu'elles finirent par se concerter du regard et elles cessèrent bientôt de rire, juste au moment qu'il n'avait pas choisi pour partir d'un rire moins libre de toute contrainte psychologique. Amanda fouilla dans son sac à main, presque nerveusement. Il fondit doucement, se gargarisant à la fin avec ce qui lui restait de salive.
— J'ai oublié mes clopes, renacla-t-elle. Ça ne m'arrive jamais.
Il offrit le paquet qu'il avait acheté ce matin. Il n'était pas ouvert. Elle coupa net l'enveloppe. Ongles acérés du cyberpunk qu'elle devient quand la nuit revient dans l'imagination que je n'ai pas.
— C'est chouette! exultait-elle. Comment savez-vous?
— Comment je sais?...
— C'est ma marque préférée.
Elle exhiba la marque sous son index inquisiteur.
— Je ne fume pas, confessa-t-il. Je ne sais pas pourquoi j'ai acheté ce paquet. J'ai bluffé Kol Panglas et il s'en est offusqué. Enfin, il ne m'a pas demandé d'explications, vous savez ce que c'est.
— Le service, fit Amanda d'un air dégoûté.
Elle était à cent lieues du boulot, ouais. Il se mit à rire à gorge déployée. Il riait sincèrement, ce qui ne lui arrivait pas souvent, riant d'ordinaire pour ne pas paraître incrédule.
— Ça fait du bien, hein? se souvint la rouge Agnès qui ne perdait pas le Nord.
Il devait le reconnaître. On entendit la rumeur de la foule à travers les cyprès.
— On dirait un cimetière, pouffa-t-il.
— Mais C'EST un cimetière!
Et elles recommencèrent à rire sans se préoccuper de l'effet qu'elles produisaient sur l'esprit de Janver qui couinait maintenant, mi absent, mi terrifié par ce qu'il représentait réellement dans cette conversation d'un dimanche où il ne pouvait pas, ne devait pas être en service,. Il avait sauté un ou plusieurs jours sans s'en rende compte. Quelle coïncidence! En tout cas, je ne suis pas entré dans cet appartement. Je m'en souviendrai. Kol Panglas me demandera le rapport demain, lundi. Une sale journée en perspective!
— C'est tellement un cimetière que j'ai même plus les moyens de m'acheter mes clopes préférées!
Il se laissa arracher le paquet de cigarettes. Elles ne s'amuseront pas avec moi. Je les amuse tant qu'il ne s'agit pas de...
— Ah! Les vaches! fit Agnès qui se tenait les côtes.
Les badauds souriaient en toisant Janver qui ne savait plus où se mettre. Si Frank me voyait! Si Kol Panglas pouvait m'imaginer dans cette situation! Si j'accordais plus d'attention aux questions de temps!
— Les vaches, oui, fit Amanda qui se calmait, tressautant quand le rire revenait en plaisantin dans sa poitrine essoufflée qui ameutait les passants. C'est vraiment des vaches. Les vaches nous plument!
Agnès était sur le point de se jeter sur le parvis pour s'y rouler. Elle devait être flippée. Il n'y avait pas d'autre explication. Je ne suis pas si amusant que ça. Pas si... risible. Il avait un peu honte, mais c'était supportable, tant elles étaient... désirables.
— Faudrait peut-être qu'on se calme, non? proposa Amanda en hoquetant.
— Faudrait, dit Agnès, mais on peut pas!
Elle riait sans scrupule pour sa beauté. Amanda se rapprocha de Janver qui avait tendance à s'éloigner.
— On a perdu jusqu'au dernier centime, expliqua-t-elle.
— Mais... dit-il en secouant sa grosse lèvre, vous venez à peine d'arriver.
Agnès se ceintura. Son petit sac à main, rose et argenté, pendait à son poignet.
— On sait ce qu'on dit!
— Elle se calmera pas si vous continuez, expliqua plus doctement Amanda.
— Si je continue quoi?
L'agent S. revenait à la surface de la femme qu'elle pouvait cesser d'être si les circonstances l'exigeaient.
— Je garde le paquet, dit-elle presque durement.
Il eut un geste pour accepter l'offrande de cette explication obscure.
— Vous touchez à rien? demanda-t-elle en tirant une bouffée infinie.
Elle ajouta, parce qu'il cherchait une réponse à une question aussi inattendue que difficile:
— Nous on touche.
Puis:
— Le dimanche.
Agnès s'époussetait comme si elle s'était vraiment roulée par terre.
— Pourquoi vous nous suivez, stagiaire Janver? On peut savoir? Je ne savais pas qu'un vérificateur stagiaire pouvait se permettre de suivre un agent initial sans une autorisation spéciale de la Hiérarchie. Vous l'avez, cette autorisation?
— Kol Panglas... bafouilla-t-il en bavant.
— J'emmerde Kol Panglas et ses sbires, dit Amanda en épuisant sa clope. Le dimanche, on me suit pas, compris?
Il ne comprenait pas.
— Je ne comprends pas qu'on soit déjà dimanche. Ce matin, on était...
— Il est louf, dit Agnès redevenue complètement sérieuse.
Elle était peut-être même menaçante, allez donc savoir avec ces radeuses?
— On fait le point et on se sépare, O.K.?
Amanda composa un numéro secret sur son téléphone. Elle n'attendit pas longtemps.
— Je peux m'en servir? dit-elle après un court dialogue qu'il n'eut pas la force de suivre. O.K., je m'en sers. Suis-nous, minable.
Deux cyberputes au service de la drogue. Alors que je ne sais jamais ce que je fais. Je sais pourquoi je le fais: pour être libre. Je gagne ma vie pour être libre. Je n'ai rien à expliquer. Je me suis condamné à la tranquillité. Elles ne peuvent pas comprendre. Agnès est-elle un agent? Ça ne m'étonnerait pas. On en apprend tous les jours.
Il les suivait. Ils quittèrent les environs de l'hippodrome pour s'enfoncer dans un quartier moins bien fréquenté. Ils avaient dû traverser un cordon de sécurité. Facile pour trois agents. Les flics s'inclinaient sans commentaires. Janver, qui revenait à de plus sages décisions, avait remis son masque. Il aurait voulu se dépouiller de son Prince de Galles. Il changerait cette mauvaise habitude, mauvaise pour l'enquêteur qu'il était au fond de lui-même.
— Tu suis? grogna Amanda qui marchait devant.
Agnès suivait en se dandinant comme si elle allait passer une bonne soirée.
Soirée? Le temps avait passé à une allure! Il leva la tête pour contempler le ciel noir. Pas une enseigne, rien que des lanternes accrochées au-dessus des portes. De temps en temps, un visage macéré dans sa colère se montrait et Amanda lui faisait signe de réintégrer sa misère. Il n'avait pas osé demander où elles l'emmenaient. Il les suivait comme par habitude. On a plusieurs niveaux d'existence. J'ignorais celui-là. Une explication comme une autre. Avec quoi les menaçait Amanda? Il distinguait à peine sa silhouette fine et rapide. Elle semblait flotter au-dessus des pavés. Il se dégageait d'Agnès une odeur de nourrisson. Moitié caca et moitié bouillie. Avec une nuance d'aisselle. Amanda s'arrêta et ils la rejoignirent en une seconde d'angoisse qui lui arracha une plainte.
— On y est, dit-elle. Toi, le stagiaire, tu suis sans poser de questions. Et toi devant, comme d'hab. Compris?
Il ne leur restait plus qu'à synchroniser leurs montres. Il n'en portait pas. Elles avaient déjà filé dans l'ombre. Puis une lueur l'aveugla, assourdissante.
— Salut Popo! Salut Médé! Salut Cradoc! Comment va Casto? Moi je vais bien, merci.
C'était la voix d'Agnès et celle d'Amanda faisait reculer des curieux que le masque de Janver intriguait.
— C'est un grand brûlé, expliquait Amanda. Une horreur.
— Si c'est un cogne...
— C'en n'est pas.
Le Prince de Galles lui brûlait la peau. Il en avait chaud alors que la température semblait avoir chuté au-dessous de zéro. On entra dans une salle de jeu où des excités s'étripaient. La sueur inondait les visages. Les insultes fusaient, dangereuses et éphémères. Des lustres jetaient une lumière sale sur une agitation attentive à l'extrême. Il se demanda ce qu'il avait évité en ne fréquentant pas ce genre d'endroit. Amanda était en train de négocier le passage à deux balourds qui le fermaient en se dandinant comme des poules. Agnès avait traversé sans les inquiéter.
— C'est ce mec qui m'inquiète, disait un des balourds.
— Tu veux voir sa gueule? demandait Amanda.
Agnès filait. C'était prévu. Elle filait où?
— Pourquoi ça le gêne de la montrer?
— Il est timide.
— Tout à l'heure, c'était un grand brûlé, s'excita le deuxième balourd.
— D'abord on n'est pas balourd, dit le premier. T'aurais même tort de le penser, vu, mec?
— Ferme-la! dit Amanda.
Janver ne sentait pas l'ouvrir. Il ne s'imaginait même pas l'ouvrir dans des circonstances aussi dangereuses. Les balourds s'écartèrent.
— On n'est pas des trous du cul non plus, grognèrent-ils ensemble.
— Ferme-la, Janver, dit Amanda qui cherchait Agnès dans la foule.
Si je savais où j'étais. Il y a des cybers parmi eux. Quelle époque! La voix d'Agnès les attirait comme deux papillons à la recherche d'une fleur où se poser. Elle était déjà en position de flinguer le premier venu.
— J'ai pas d'armes, murmura-t-il.
— T'as un cerveau, dit Amanda.
Elle fumait ses clopes. Deux depuis qu'ils étaient entrés dans ce bouge. Elle en alluma une troisième et jeta l'allumette dans une obscurité grouillante.
— On est en retard, expliquait Agnès à quelqu'un qui répondait par des grognements.
— À cause de quel cave? réussit à articuler la bête qu'elle essayait d'amadouer.
— Un grand brûlé, dit Amanda qui perdait patience et contenance, tout à la fois.
Le type, un handicapé complètement refait à neuf, lorgna le masque qui passait devant lui. Janver faillit mordre la main d'acier qui tentait de le ralentir.
— Pas si vite, Janver, dit Amanda. Laisse-lui le temps de réfléchir.
L'autre se mit à rire et son étreinte se relâcha dans un bruit hydraulique ponctué de claquements.
— Des fois qu'il devienne encore plus bête qu'il n'est, ajouta Amanda.
— Amanda, dit le handicapé, des fois t'exagères avec moi.
— Ça te fait travailler les méninges.
— J'ai plus d'méninges. Maintenant je pense plus, je fais ce qu'on me dit, là, de l'intérieur.
— T'as choisi. Te plains pas.
Janver lâcha un petit rire nerveux. Ils atteignaient une autre dimension.
— Si tu te sens pas à l'aise, dit Amanda, prends ça.
Il en prit. Ça lui fit un bien fou. Il la dépassa. Elle riait derrière lui.
— Le Saint des Saints, gloussa-t-il.
Il se gondolait. Agnès évoluait dans la mouise, griffant l'air comme s'il devenait consistant.
— Si vous fumez comme ça, dit Janver à Amanda, vous n'aurez plus de clopes tout à l'heure.
— Quand? fit-elle.
Oui, quand? Il n'éprouvait pas le désir d'y arriver finalement. Il aimait cette existence molle. Il reviendrait.
— C'est ça, dit Amanda en grillant sa dernière cigarette. Tu reviendras. À la Saint-Glinglin.
La prochaine fois, ni masque, ni Prinde Galles. Ma gueule et quelque chose de portable dans cet autre monde. Il percevait nettement l'haleine des trotteurs. Il plongea la main dans une poche et en ramena une poignée de pièces qui ne devait pas représenter grand-chose aux yeux d'un dealer. Amanda lui dit qu'il n'avait pas besoin de payer pour l'instant. On était donc en mission. Il s'en était douté un peu, mais maintenant les choses étaient claires. Elles l'embarquaient dans une histoire qu'il ne pourrait jamais raconter à ses petits-enfants parce qu'il n'en aurait jamais. Il frémit au contact d'un inconnu qu'il n'avait jamais fréquenté d'aussi près.
— Une autre fois, mets des baskets, dit Amanda après avoir insulté le paquet vide qui voleta dans ce truc grouillant qui appartenait à l'obscurité.
Il chaussait des escarpins, comme Kol Panglas. Ce n'était pas pour l'imiter. Il avait toujours chaussé des escarpins, sans se demander si ça gênerait quelqu'un un jour comme celui-ci.
— Tu parles! fit Amanda. À qui tu parles, Agnès?
Janver perçut la voix différente qu'il avait erronément attribuée à Agnès.
— Il dit que c'est plus cher, gicla Agnès tandis que l'autre grommelait entre ce qui ne pouvait pas être des dents.
Janver percevait une matière innommable, quelque chose qui n'était même pas mou, qui fuyait comme si le type était condamné à courir après alors qu'Agnès essayait de lui arracher un bon prix.
— Ç'est trop, dit Amanda. C'est toujours trop, confia-t-elle à Janver qui s'appuyait sur son épaule nue.
— Même quand c'est trop, disait le mec à la bouche en fuite, c'est pas assez. J'ai une obligation. Je peux pas marchander.
— C'est tout de même pas toi qui fait les prix! beugla Amanda qui changeait sa voix de prima donna pour celle d'un animal blessé.
— Vous pouvez me flinguer si ça vous fait plaisir, dit le type qui courait après ses mots. Vous ne me ferez pas changer d'avis. Je sais ce que je veux et je l'aurais.
— Ta vie ou rien? Tu plaisantes, non?
— J'aimerais bien plaisanter avec vous, les filles, mais Dieu m'est témoin que ce soir, ce serait pas raisonnable. Faut que j'me raisonne si je veux me réveiller demain matin.
— On est demain depuis quelques heures déjà, soupira Janver.
— Ça te fait plus beaucoup de temps pour exiger, dit Amanda.
La bouche du type s'était arrêtée quelque part dans la nuit, indifférente à tout ce qui pouvait lui arriver si elle cessait de fuir ce type qui ne savait pas s'en servir.
— J'ai besoin d'une caution, dit-elle. Vous pouvez faire ça pour moi. Ce sera peut-être pas suffisant pour m'éviter une ou deux mutilations, mais au moins je serais en vie. Ça oui!
— T'y tiens donc tant que ça à cette chienne de vie, minable!
Amanda vomissait. Une odeur acide se répandit. Agnès vola à son secours. Janver considéra la bouche qui continuait de parler.
— Ce qui serait raisonnable, dit-il comme s'il sortait d'un cauchemar, ce serait de remettre ça à plus tard, non?
— Vous pouvez pas me faire ça! s'écria la bouche du type qui avait disparu avec la came.
— Faire ça à qui? hurla Janver qui perdait les pédales.
— Mais à moi, connard! À qui d'autres, hé barjot? Je vais crever et ce minus me fait la morale. Qu'est-ce que vous lui devez, les filles?
— On doit rien à personne, vomit Agnès à son tour. On était juste venue pour s'amuser et tu nous as empoisonnées avec cet échantillon.
— Il se marre pas, lui?
Janver ne trouvait pas l'énergie du désespoir. Adrénaline zéro. Il était tout juste capable de sauter par-dessus une rigole, et encore, si elle n'était pas trop puante.
— Ça vaut pas ce que tu demandes, dit-il à la bouche.
— T'es pas obligé de négocier, stagiaire Janver, hoquetait Amanda tandis qu'il s'approchait d'une bouche qui empestait la tripe et la fermentation.
— Je ne négocie pas, grogna-t-il, un peu vert pour le grognement, mais plein d'une ardeur dont il ignorait l'origine claire.
— Il vomit pas, lui, dit la voix plus tranquillement. Il a pas compris le cinéma, les filles. Il est con ou quoi?
La bouche s'ouvrit toute grande pour déverser les empyreumes de son rire. Janver vascilla. Il s'accrocha à deux épaules crispées.
— Je vomis, glouglouta-t-il.
— Ce qu'on te disait, Menteur, firent les filles en même temps.
Le type s'écroula comme un château de sable sous l'étreinte de la vaguelette impossible à arrêter malgré la présence de papa et de maman à l'ombre du parasol.
— Il va me contaminer, ce dingue! hurlait la bouche.
Janver ne pouvait plus lutter contre cette douleur incroyablement efficace question angoisse maîtrisée pour laisser la place à l'expectation. Amanda tirait dans le tas de viande. Les oreilles de Janver cessèrent d'écouter. La peau cessa de se coltiner avec une ombre qui s'évanouissait en gémissant. Les yeux mêmes cessèrent de voir ce qui n'était plus visible en toute connaissance de cause. Il plongea son nez et sa langue dans cette boue qui devait autant au pavé qu'à la chair. Il sentit à peine qu'on le sortait de là en ânonnant. Elles étaient dotées d'une force masculine quand les choses avaient mal tourné et c'était le cas.
Chapitre XI
La dispute eut lieu dans le cagibi de Frank Chercos. Janver avait tout de suite cherché une porte à fermer et, n'en trouvant pas, il avait lui aussi explosé. Les témoins privilégiés furent le baron de Hautetour et le juge Kol Panglas. On soupçonnait la présence virtuelle d'Anaïs K. mais les nouvelles qui couraient la donnait pour morte suite à un abus de substance post-mortem qu'on commençait, personne ne savait pourquoi, à appeler la colocaïne. Le service fut vidé de ses curieux qu'on envoya au foyer communautaire où ils s'étaient mis à consommer du café et des sucreries en se lamentant sur leur sort de marginaux d'un Réel qu'on leur avait pourtant promis de visiter de temps en temps sous la protection condescendante de la Hiérarchie. Kol Panglas avait rejoint le baron dans le bureau de ce dernier, cigare au bec, empuantissant le couloir que Janver essayait vainement d'isoler des circuits de la conversation houleuse que Frank l'empêchait de maîtriser quand c'était son tour de s'exprimer. Janver se décevait toujours quand il s'agissait de convaincre, mais la perspective d'un combat le vainquait d'avance. Il ne se soumettait pourtant pas. Frank avait toujours été le plus fort. Et Janver ne savait pas pourquoi il avait suivi Agnès Bégnard et Amanda S. au lieu de perquisitionner dans l'appartement de Bégnard comme on le lui avait commandé.
— Vous étiez en service commandé, mon vieux, avait d'abord insinué l'Enquêteur qui avait convoqué le Vérificateur pour une broutille concernant la vie privée.
Janver n'avait pas aimé tomber dans ce piège. Sally devait être au courant que ça allait chauffer, parce qu'elle avait fait une allusion sournoise aux possibilités de victoire en face d'un Frank Chercos hors de lui-même quand la situation se prêtait à son spectacle. Janver avait abandonné le travail en cours (un surcroît de vérifications) et s'était lentement acheminé vers le placard qui servait de bureau à l'Enquêteur de première classe. Il avait traversé l'odeur d'un Partagas sans penser à Kol Panglas et les parfums de tabac écossais qui arrivaient du bureau du baron ne lui inspirèrent pas, une fois n'était pas coutume, une sombre envie de tout recommencer depuis la fin des temps. Il s'était pointé sur le seuil de Frank Chercos avec un stylo collé derrière l'oreille, histoire de signaler qu'on le dérangeait et qu'il n'avait qu'une minute à consacrer à une affaire étrangère au service.
— Pas si privée que ça, grogna Frank.
Pourquoi ne l'appelle-t-on pas Fracher? Ça lui irait comme un gant. Je n'y ai jamais songé. On a pourtant eu le temps de s'en envoyer, des principes. Mais le Janver, c'est moi, toujours moi, Jean de Vermort, peut-être vicomte à la place de ce frère qui usurpe le trône ancestral et les revenus des métairies. Il se gargarisa méticuleusement pendant que Frank en rajoutait:
— Vous étiez en service commandé, mon vieux, avait d'abord insinué l'Enquêteur.
— Je sais ce que c'est que de l'être, ragea Janver. Je commence à avoir l'habitude.
Logiquement, il avait l'avantage de l'échelon, mais pas plus. Frank connaissait la musique.
— Si vous aviez perquisitionné comme on vous l'a commandé, continua-t-il sur le fil d'une colère qui commençait à prendre forme, on saurait peut-être quelque chose qu'on ignore toujours à cause de votre... inconséquence.
C'en était trop! Janver se dressa sur ses ergots de titulaire provisoire. Son visage venait de s'empourprer, éclaboussant le regard d'animal traqué.
— Si j'avais réussi...
— Vous avez échoué.
Frank riait presque. Sa mâchoire tremblait. Le baron avait dû lui remonter les bretelles. Il se vengeait par... ricochet. Janver déclara ne pas accepter d'être cette victime.
— Victime, vous? s'esclaffa Frank. On vous a ramassé dans le dernier métro, complètement flippé dans vos dégueulis. Les filles avaient filé pour se doucher et faire disparaître les traces de vos beuveries. C'est la première fois...
Oui, c'était la première fois. Frank était bien renseigné. Janver n'avait jamais dépassé les bornes. Un peu d'ambition, et voilà le résultat: une humiliation infligée de seconde main par un stagiaire de première classe. C'était bien mérité, d'accord, mais Frank en faisait trop, physiquement. Il aurait dû se contenter de parler, et Janver l'aurait à peine écouté. Frank avait des ordres. Et les deux hétaïres du service étaient à l'écoute. Le comte l'avait prévenu: Tu veux travailler, travaille. Mais le travail, c'est la prostitution. On ne bannissait plus les Vermort travailleurs depuis la Révolution qui avait morcelé le domaine et réduit la famille à quelques membres qui se comptaient rarement sur plus d'une main. Frank pouvait bien rire de l'aventure qui avait tourné court, Janver ne s'en sentait pas moins fier d'avoir pris une décision qui compterait désormais: il était capable de désobéir quand son imagination lui inspirait d'autres recours que ceux bassement extraits des ordinateurs du Service de la Prospective.
— Imagination! s'était écrié Frank en levant les bras en l'air. Vous n'avez aucune imagination, sinon vous seriez enquêteur.
— Ah! rugit Janver. Nous y voilà!
Il fallait bien qu'on en parle un jour ou l'autre. Toi, l'imagination, et moi, la copie conforme. Cela allait changer!
— Tout doux, collègue! fit Frank en posant son P32 sur son mince bureau.
Se battre à mains nues. Janver avait essayé une fois. Il n'avait pas recommencé. On ne joue pas comme ça avec le fils du comte, lui avait enseigné la maîtresse d'école, même si c'est un...
— Vous n'avez tout de même pas l'intention de vous en servir contre moi? fit Janver sur le ton de la plaisanterie fine.
— Ne soyez pas ridicule. Je n'ai jamais tué personne.
Jamais tué personne! Ce qu'il ne faut pas entendre! Frank n'a jamais tué personne. Il avait envie de le crier sur les toits.
— Vous oubliez le p'tit Pierre, dit-il en s'efforçant d'adoucir une voix qui devenait rauque malgré son intention d'y mêler une certaine dose d'ironie.
Frank haussa les épaules.
— Fermez-la, Janver. Vous êtes un...
— Dites-le puisque personne ne nous écoute.
— Vous allez les faire rire, gloussa Frank, ceux qui ne nous écoutent pas. Imagination! Vous oseriez pondre ça dans un rapport si on vous demandait d'en rédiger un?
— Oui! Mon imagination enfin révélée!
— Par l'abus de colocaïne! Vous plaisantez, mon vieux.
C'était de la colocaïne. Je l'ignorais. Si j'avais su...
— La colocaïne est une substance expérimentale inventée par le docteur Omar Lobster qui est un peu de votre famille parce que, si je ne me trompe pas, il est votre beau-frère, non? Demandez-lui de vous expliquer comment agit la colocaïne sur un corps vivant.
Janver était devenu blanc. Il se frotta les yeux comme l'enfant qu'il avait été avant de sombrer dans l'âge adulte. La mémoire de Frank avait enregistré tous ces détails et il pouvait s'en servir maintenant que lui enquêtait alors que moi, je vérifie. Ça n'avait aucun sens, de vérifier. Tandis que l'action exigée par l'énigme...
— Je comprends, dit Frank qui compatissait au fond, mais ça ne vous excuse pas.
— Je ne souhaite pas être excusé. Je prendrai mes responsabilités.
— Mais vous n'en avez pas!
Un Vérificateur n'a aucune responsabilité. Poste réservé aux irresponsables, il devrait le savoir. L'immaturité lui conférait une irresponsabilité totale. On ne lui demandait pas son avis. Il vérifiait et la fermait.
— C'est bien ce qui a fini par me décider, plaida Janver qui regrettait de ne pas trouver le ton du combat gagné d'avance.
— Vous ne serez jamais capable d'imaginer la moindre seconde d'avance, déclara Frank qui s'inspirait peut-être du rapport confidentiel concernant la personnalité et les perspectives du Vérificateur À Vie Jean de Vermort.
Janver se souvenait d'une enquête sans concession pour sa fierté. On l'avait démonté pour confier sa reconstruction à un ordinateur. Vous serez VAV, mon cher Jean, lui avait annoncé le baron en lui caressant le coude. VAV. Il n'avait jamais eu accès au portrait que l'ordinateur pouvait reproduire à la demande. Sally en avait peut-être aperçu le 4D quand elle enregistrait les lettres du baron et que celui-ci, inquiet pour l'avenir d'un membre de la Grande Famille, tentait d'y trouver une raison de le pousser à un avancement significatif. Peine perdue, Frank s'en gaussait secrètement. Il était mieux noté.
— On vous a nettoyé, Janver, dit l'Enquêteur. Je ne sais pas pourquoi on me demande de vous l'annoncer. Je suis un enquêteur, pas une navette. Je suppose que le lien qui nous unit encore...
Histoire de famille et des accessoires de la famille. Hautetour en connaissait l'historique comme s'il en avait été l'inventeur. Les barons de Hautetour avaient toujours mieux forniqué que les comtes de Vermort. La comparaison s'arrêtait là. Frank était presque désolé. Il avait été nettoyé comme suite à une intoxication cuisinée dans un micro-onde par un crétin qui avait trop d'imagination et pas assez de connaissances, et on l'avait nettoyé à fond, ce qui n'avait pas servi à l'empêcher de recommencer. Mais il avait rechuté avec des principes et il ne s'injectait rien de cuisiné chez les amateurs et les poètes.
— Ils vous ont nettoyé sans parvenir à réduire toutes les traces, dit Frank qui ne regardait plus le vérificateur. Ça veut dire que, question imagination, c'est foutu pour vous. Si vous aviez encore de l'espoir, vous pouvez vous le mettre où je pense.
— Ces putes! Elles m'ont eu!
Voilà qu'il leur en voulait maintenant! C'est toujours comme ça. On vous rend un service qui vous foire personnellement, et on cherche à se venger. Laisse tomber ces idées qui ne sont pas dignes de toi, Janver. Si tu avais eu l'occasion de les sauter, tu en serais follement amoureux maintenant.
— Sale truc, la coloc, fit Frank.
Il n'y avait plus une seule trace de colère sur son visage qui demeurait pourtant dur et impénétrable. Il avait tué des hommes, contrairement à ce qu'il venait d'affirmer, comme Amanda S. avait abattu le dealer à la bouche fuyante. À partir du niveau d'enquêteur, on commençait à se servir de son arme en service commandé. L'agent S. en avait abusé, à moins que... Je suis en train de me faire avoir. Mon innocence, et non pas ma prétendue immaturité...
— Je ne peux pas vous dire jusqu'où ils ont poussé le clean. Peut-être jusqu'à la mémoire. On a retrouvé un dealer sur le pavé. Il a prononcé votre nom. Ça nous a paru étrange.
Ces enquêteurs. Ils finissent par tout savoir. Et ils ont le pouvoir d'inventer. La Centrale de Contrôle des Récits est en leur pouvoir. Je me demande si Anaïs K. a trahi nos petits secrets de famille. Frank était guilleret quand il est sorti du laboratoire des Récits. Il avait l'air satisfait par ce qu'elle avait confié à la mémoire centrale, ou par ce qu'ils lui avaient arraché à force de ruses biochimiques. Elle contenait aussi les secrets de la famille de Vermort. Ne pas oublier ce détail qui inquiétait le comte depuis qu'il savait qu'Anaïs K. était morte et ressuscitée. L'inventeur de la colocaïne mange à notre table tous les jours. Il refusait de répondre clairement aux questions du comte. Heureusement, j'ai mon chez-moi. Une chatte et un perroquet qui me tiennent compagnie quand je ne suis plus seul.
— Pour résumer, dit Frank dont la colère était tombée à zéro comme le thermomètre qui mesurait la température extérieure et qui était accroché, colonne tournée vers l'intérieur, à l'extérieur du carreau, ce n'est pas la colocaïne qui a détruit une partie de votre cerveau, mais le traitement qu'il vous ont fait subir pour récupérer toutes les traces à cause de la concurrence qui a déjà l'oeil sur vous.
— La concurrence? glapit Janver. Moi?
— Il n'ont d'ailleurs pas renoncé à vous examiner de près, continua Frank. Je suis chargé de votre protection. On va vivre en communauté, vous et moi.
— Je ne savais pas que c'était aussi...
— Sérieux, et je vous comprends. On ne touche pas à la colocaïne. Les morts qu'on a ressuscités avec cette chimie de l'inconscient ne sortent pas du périmètre de la CCR. Du moins pas tant qu'on ne sera pas certain d'avoir trouvé le moyen d'effacer toutes les traces, ce qui consiste, m'a-t-on expliqué, à les gratter au fond d'une personnalité encore un peu sous le choc de la mort, comme on comprend, non? L'agent S. prétend qu'on vous a associé à son enquête, mais elle ne peut pas le prouver. J'ignore si c'est la Hiérarchie qui ment ou si c'est elle qui a tenté de jouer dans son intérêt. Ce n'est pas mon affaire. Elle a descendu le seul témoin et vous a injecté une surdose de colocaïne, de quoi tuer un cheval de course. Elle est en fuite avec le reste de la colocaïne, une quantité suffisante pour ressusciter une armée entière. Cent mille hommes, pas moins. Elle travaille peut-être pour les Milices Antiterroristes qui ont fait parler d'elles ces temps-ci. Les voilà à l'abri d'une chute des effectifs. Une mauvaise nouvelle pour les terroristes.
Qu'est-ce que c'est que cette histoire à dormir debout? Je ne rêve pas. Je me sens parfaitement en bonne forme physique et mentale. Je ne suis pas plus angoissé que d'habitude et mes rhumatismes articulaires me font souffrir à un niveau acceptable par le cri.
— Vous me croyez, Janver?
Comme s'il était possible de mettre en doute tout ce qui sort d'ici! Frank se caressait la nuque, lorgnant un dossier ouvert écrit en code.
— Et Agnès?
— On l'interroge. On peut perquisitionner sans ruser avec elle. L'agent S. devait l'éloigner. Vous connaissez la suite.
— C'est tellement... inattendu. Je ne sais que penser. Me protéger parce que je contiendrais encore, possiblement, assez de colocaïne pour que ça devienne intéressant.
— On a le monde entier sur le dos. Si ça continue, on est en mesure de justifier historiquement un massacre général.
— Un génocide?
— Un antinouscide.
Frank balaya l'air d'un revers de la main pour illustrer l'ampleur du projet. Janver s'appuyait sur le bord du bureau, mais ses yeux ne comprenaient pas les termes d'un rapport qui ne le concernait plus directement. Il retournait à son état primaire d'objet utile ou inutile.
— Vous allez vous faire vomir, dit Frank en refermant le dossier. Dorénavant, vous ferez un usage modéré de vos yeux. Il vous ont implanté un amplificateur de son. Ils croient que le plus important à leurs yeux, c'est ce qui se dit..
— Mes yeux... commença Janver qui se rendait compte qu'il ne voyait plus à distance.
— Je ne suis pas dans le secret des Dieux, dit Frank. Vous allez occuper tout mon temps, y compris celui de mes loisirs.
— Vous m'en voulez, c'est normal. Ils vous font confiance. C'est extraordinaire. Vous pourriez en profiter pour...
— J'en profiterai peut-être. Ils le savent. L'agent S. a bien succombé à la tentation. Elle a commis l'erreur de se servir de vous. On se demande pourquoi.
— Quel rapport avec Bégnard?
— Ça ne vous regarde pas.
Frank fit un signe pour rappeler au Vérificateur qu'ils étaient écoutés. On mesurait même en ce moment leurs sécrétions, par scanner interposé.
— Si l'enfant que j'ai été avait pu se douter... dit Janver avec une trop forte dose de ravissement qui ne pouvait pas échapper aux mesures.
— L'enfant que vous n'avez pas été risque maintenant de remonter à la surface.
Frank disait cela en clair. Il commençait à devenir hermétique. Clair, mais hermétique. Il élaborait l'étanchéité de ses conceptions au détriment de la compréhension que Janver pouvait lui destiner sans augmenter la douleur.
— Vous vous êtes fourré dans la merde, Janver, dit Frank qui reniflait l'odeur du Partagas. Je ne vous envie pas. Je touche aux alcaloïdes. Je ne dépasse jamais cette limite.
— Je ne fume même pas du tabac!
— Mais vous offrez les cigarettes que vous achetez à une traditrice qui a réussi son coup.
Qu'allaient-ils s'imaginer? Il avait acheté ces cigarettes comme il eût acheté un paquet de bonbons acidulés. Mais qui pouvait témoigner de cette tranquille intention de ne nuire à personne et surtout pas au système? Kol Panglas avait enregistré la conversation téléphonique où Janver affirmait fumer comme tout le monde alors qu'il ne fumait pas comme certains seulement. Frank souriait dans les lueurs vacillantes d'une lampe descendue du plafond. Il savait ce qu'un enquêteur sait avant même de commencer son enquête parce qu'on lui préparait le terrain de ses découvertes. Il était capable de flairer les pièges, autant ceux tendus par la Hiéararchie dont il méconnaissait les intentions, que ceux que les premiers témoins tentaient de lui opposer pour lui interdire de communiquer avec les tréfonds de leur âme. Janver se sentit traversé par cette curiosité inadmissible. Mais l'idée de posséder une substance et de pouvoir l'extraire s'il en trouvait les moyens le ravissait à ce point que Frank ne pouvait cacher les tenants de la véritable mission qui lui était confiée et qui lui serait arrachée le moment venu, peut-être au détriment de sa tranquillité. L'agent S. s'était enfuie avec une superdose de colocaïne et elle avait pris la précaution d'en laisser des traces dans le corps d'un homme qui n'avait aucun rapport avec les organisations qu'elle espérait presser comme des citrons. Janver devenait une chèvre attachée à un piquet planté dans le sol instable d'une humanité en devenir constant sans espoir de répit.
— J'ai compris, dit-il en agitant ses doigts comme s'il allait pianoter. Ça devait arriver tôt ou tard. Je ne me savais pas destiné au loup. J'avais simplement prévu de mourir. C'était plus simple. Personne n'a peint mon portrait. On n'en parle jamais chez nous. On me demande des nouvelles de Pitsy et de Médoc.
— La chatte et le perroquet?
— On ne me demandera pas de vos nouvelles. Ils sauront trop à quoi s'en tenir. Deux hommes qui vivent ensemble, vous comprenez?
— Mais qui ne font qu'un! siffla Frank qui agissait sur la lampe.
Elle arrivait au ras du bureau. Ce n'était pas une lampe.
— On essaiera, dit Janver dont la voix chevrotait. Pitsy et Médoc n'y verront pas d'inconvénient si je leur explique. Vous attendrez dehors, sur le palier. Il leur faut du temps quelquefois. Je n'ai jamais eu de relations.
La lampe balaya la surface du bureau, révélant les incrustations d'un usage mélancolique de l'ennui. Janver s'inclina pour recevoir un rayon. Il éprouvait maintenant le besoin de se confier.
— Ce n'est peur-être pas le moment, dit Frank qui reniflait en pointant son menton vers les murs.
Ils écoutent. Ils écoutent ce que j'écoute et ce que je n'entends pas. Leur technologie est rudimentaire, malgré les raffinements des circuits. Ils en sont encore au binaire. Ils n'évolueront pas. Ils sont condamnés à cette polarité. Ils composent des relations polaires alors que nous sommes complexes. Une folie!
— Va peut-être falloir que vous vous réveilliez, mon vieux, disait Frank. Avec le masque qu'elle vous a piqué, elle va pouvoir se faire passer pour un vérificateur ordinaire.
Ordinaire. Il y a une idée d'accoutumance dans cette simple constatation d'un état habituel.
— Il faut m'excuser, mon ami, dit Janver qui tentait d'identifier la nature des incrustations qui pavaient le sous-main et ses alentours tailladés au couteau. Je ne pense qu'à ma pomme en ce moment. Je vivais, ne souhaitant pas vivre. Maintenant je survis et je ne désire que la vie.
— Vous expliquerez ça très bien à vos animaux domestiques.
Chapitre XII
— Que lui a-t-elle raconté?
— Sa vie de garce!
— Et ces deux-là qui se prennent pour des frères!
Le baron de Hautetour considéra le dos carré que le vicomte Fabrice de Vermort venait d'interposer entre lui et la fenêtre.
— Nos méthodes ne sont pas au point, dit le baron. Kol Panglas pourrait vous en parler.
— Que cela reste entre nous pour l'instant. Entre vous et moi...
Fabrice se retourna. Il n'avait pas dormi. Il avait attendu les résultats des premières analyses. La nouvelle l'avait terrifié. Il portait encore la marque de ce moment d'égarement.
— Maintenant, ils se prennent pour des frères. Voilà le résultat de vos méthodes.
— Nous n'avions pas l'intention...
— Tuez-les avant de les sauver!
Dehors, Frank Chercos et Janver allaient et venaient dans l'allée, en grande conversation, ne s'arrêtant que pour regarder dans les arbres et commenter on ne savait quelle observation qui les réjouissait. Fabrice frémissait à l'idée de s'expliquer une bonne fois pour toutes avec son cadet. Ce n'était pas l'affaire des services de police.
— De surveillance, précisa Hautetour en revenant à son bureau encombré de dossiers éventrés. De surveillance et d'enquête. Nous ne jugeons pas.
— Mais vous l'avait laissée raconter ce tas de...
Le vicomte ne finissait plus ses phrases. Soit Hautetour l'interrompait pour le remettre sur la voix de la raison, soit il se heurtait lui-même à des considérations inexprimables en termes neutres. Il avait jeté son manteau de fourrure sur une chaise qu'on ne voyait plus. Hautetour avait passé un nombre inquiétant de coups de fil sans rendre compte des réponses. L'impatience de Fabrice avait des limites et le baron savait que ce matin, il les avait allègrement dépassées. Il était presque joyeux. Il avait parlé de son bonheur de revoir un vieil ami et le vicomte lui avait tendu une main moite. Frank et Janver venaient de quitter le cagibi où leur dispute n'avait pas donné le résultat escompté.
— Vous ne pouvez pas les laisser perquisitionner dans cet appartement, dit le vicomte. Ils trouveront quelque chose...
— ... et nous le saurons une fraction de seconde avant eux, ce qui est un temps largement suffisant.
— C'est inouï! s'écria Fabrice qui humait l'air où traînait encore l'odeur de Kol Panglas.
Il écartait le rideau comme une vieille à sa fenêtre. L'autre main était agitée de signaux incompréhensibles que Hautetour analysait en connaisseur de l'impatience et du désespoir.
— Elle ne parlera plus si vous le souhaitez, dit-il.
— Vous me l'avez promis!
Hautetour se crispa légèrement comme chaque fois que la vie d'un être cher lui était supprimée. Il avait reçu le message une heure avant l'arrivée du vicomte qui avait attendu, on imagine dans quel état d'agitation, que l'enquêteur et le vérificateur, comme ils s'intitulaient librement, sortissent pour aller prendre l'air après un affrontement qui se terminait par une sorte d'accord.
— Ils finiront par se trouver sympathiques l'un l'autre, grogna Fabrice. En d'autres temps, ils n'auraient pas accepté la leçon, ni l'un ni l'autre.
Hautetour connaissait le dossier. Les paramètres narratifs injectés par Anaïs K. n'y changeaient rien. On ne saurait jamais tout, l'essentiel étant de maîtriser la situation. On n'en avait pas fini avec les circonstances aléatoires. Le vicomte frissonna de nouveau. Il se frotta les mains comme si le froid du dehors l'emportait sur la raison qui se mettait pourtant de son côté.
— Il a voulu travailler, dit-il. Comme tout le monde, au fond. Nous travaillons vous et moi. Mais nous avons des devoirs. Il n'en a pas! C'est à désespérer.
— Que voulez-vous savoir que nous ne savons pas encore?
La question sembla plaire au vicomte. Il l'aurait sans doute posée en ces termes. Vous ne savez pas encore, mais si je vous le demande, vous saurez! Il consentit enfin à quitter la proximité d'une fenêtre où il prenait le risque d'être vu.
— Vous en avez parlé à Omar? C'est le premier intéressé, dit Hautetour.
— Intéressé? Il s'en fout! Il ne pense qu'à cette invention que vous prenez au sérieux.
La colère l'envahissait de nouveau. Il se mit à arpenter le bureau, prenant soin de ne pas quitter le tapis. C'est un homme discret, pensa Hautetour, alors que je suis secret, et que tous les autres sont obscurs.
— Non, évidemment, je n'ai rien dit à Omar qui disparaît si tôt le matin qu'on se demande s'il a couché dans le même endroit que vous. Constance est désespérée. Il faut la comprendre. Un inventeur, savant de surcroît, et écouté pour envenimer les choses! Ils n'ont pas d'enfants.
— Comment se portent les vôtres?
Le vicomte vacilla comme s'il ne s'attendait pas à cette question pourtant banale. Il fit un geste avec la main, qui pouvait tout dire et n'importe quoi. Hautetour n'était de toute façon pas curieux de la vie privée de ses voisins. D'un château l'autre, on ne se distinguait pas aux fenêtres. On se renseignait sur les feux de cheminée quand ceux-ci se multipliaient, signalant une abondance de visites. On ne se jalousait plus depuis que les vieux avaient emporté leurs raisons de se haïr dans des tombes somptueuses que le peuple aimait bien contempler quand on lui en donnait l'autorisation. Les débouchés touristiques intéressaient les Vermort plus que les Hautetour qui travaillaient dans l'Administration.
— Vous avez récupéré la puce, je suppose? demanda Fabrice qui pivotait silencieusement sur le tapis synthétique dont il commençait à se méfier. Tout ce travail n'aura pas été en vain. Nous avons la puce. Frank n'y a vu que du feu.
— Son esprit n'y a vu que du feu, mais son corps a enregistré l'évènement. Nous le détruirons le moment venu.
— Ah! Les affaires! On ne s'en sortira jamais! Ne touchez pas à mon frère. Il est inoffensif.
Mais c'est une mouche sur la confiture, pensa Hautetour. Kol Panglas n'était pas loin. L'odeur de ses doigts jaunes emplissait l'air immobile du bureau.
— Alice est au travail, dit-il. On peut lui faire confiance.
— Qand? C'est un idiot. Vous devriez revoir son contrat. Si ça ne tenait qu'à moi...
— Nous aviserons. Nous n'obéissons à personne, c'est la règle.
— Tant que vous obtenez ce qui est demandé.
— Exact, fit Hautetour qui croisa les doigts.
Fabrice se haussa sur la pointe des pieds pour atteindre la fenêtre du regard. Il écarquillait ses beaux yeux noirs, entrouvrant une bouche qui en avait assez dit pour aujourd'hui, plus que ce que Hautetour était disposé à entendre de la part d'un privilégié qui ne considérait que ses intérêts.
— Ils sont encore là, dit le vicomte. Ils s'entendent bien. Ils doivent regretter de ne pas s'être entendus plus tôt. Que savent-ils d'Anaïs K.?
— Rien que vous ne sachiez déjà.
— C'est trop! Supprimez Frank. Personne ne le regrettera.
— Janver le regrettera.
— Alors supprimez-le avant que Janver ne comprenne les raisons de cet attachement. Il comprendra que le passé lui interdisait ce genre de rapport.
— Ils ne sont pas encore amoureux, plaisanta Hautetour.
Fabrice consentit à sourire. Il rayonnait quelquefois, comme une femme. Hautetour supplia Kol Panglas en silence. Maintenant! C'est le moment. Il est mûr.
— Ce que je ne comprends pas dans cette affaire, dit Kol Panglas en entrant sans frapper (ils en avaient convenu avant la visite du vicomte), c'est le rôle que vous prétendez y jouer, monsieur le Vicomte. Vous devenez plus obscur chaque jour. Au début, tout était clair, n'est-ce pas, mon cher baron? Prenez-vous un malin plaisir à nous compliquer l'existence?
Il devenait agressif, le juge. Hautetour redouta une altercation, mais Fabrice souriait encore, tâtant la mollesse du tapis du bout d'un pied qui avait une bonne expérience de la savate. Chez les Vermort, on cultivait d'abord le corps. On n'était pas spirituels comme les Hautetour. Le courage était le même, cependant. Kol Panglas reprit son argutie:
— Je n'ai jamais apprécié vos manières, monsieur le Vicomte...
— ... à leur juste valeur. Continuez.
Kol Panglas fit jaillir un cigare et une allumette en flamme en même temps.
— Que cela ne vous amuse pas, prévint-il. J'ai de l'estime pour nos collaborateurs.
— Très américain, collaborateur. En France, nous avons toujours parlé d'employés. Sauf circonstances exceptionnelles... Continuez.
L'insolence de Fabrice allait mettre Kol Panglas hors de lui. Hautetour jeta un oeil dehors, prenant lui aussi le soin de ne pas se montrer.
— Pendant que nous nous chamaillons, annonça-t-il, les deux tourtereaux se sont envolés. Vous savez où, Kol?
— Pas la moindre idée, ânonna le juge qui accourait, se heurtant à la froidure du carreau.
— Pas d'idées, pas de fonds, scanda Fabrice.
Hautetour virevolta.
— C'est évident, dit-il sans laisser paraître le trouble où le jetait cette série d'imprévisibles. Nous n'avons jamais dit le contraire. Nous avons des principes et que je sache... Sally?
Elle s'avançait sur le même tapis que les trois hommes foulaient comme s'il se fût agi d'un champ de bataille. Sa main transportait un pli soigneusement cacheté. Elle disparut comme elle était venue.
— Mauvaise nouvelle, dit Hautetour. Bégnard est mort.
— Ou bonne, fit Fabrice. Il ne témoignera pas contre vous.
— On aurait pu lui tirer les vers du nez, grogna Kol Panglas qui sortit du bureau comme une flèche.
— La nouvelle le dynamise, constata Fabrice.
Il ne fallait surtout pas la répandre. Qand demandait des précisions sur la conduite à tenir.
— Elle va mourir elle aussi? demanda Fabrice. Je veux dire: vous n'aurez peut-être pas besoin de la débrancher. Question éthique...
Hautetour empoigna son téléphone. Il s'exprima en code, rapidement, comme si Fabrice avait quelque chance d'en savoir plus en l'écoutant.
— Je vous laisse, dit le vicomte en entrant dans son manteau.
Il glissa et serra au passage la main que Hautetour lui tendait fermement cette fois. Poignée d'homme à homme. Hautetour perçut le bruit d'une courte altercation où la voix de Kol Panglas faiblissait puis le juge revint pour fouiller dans les dossiers qui jonchaient le bureau. Hautetour raccrocha. Il savait ce qu'il voulait savoir, Kol Panglas le lut sur son visage mis en veilleuse le temps d'une réflexion qu'il ne souhaita pas interrompre. Hautetour se retrouva enfin seul.
— Comment dites-vous qu'il appelle ses animaux domestiques? demanda-t-il sans obtenir de réponse.
Il sortit. Dehors, le froid était vif, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Il n'avait jamais été un amateur de plage de sable fin au soleil. Il préférait une étendue de neige et des routes sillonnées de traces de pneus, avec un ciel lourd pour écraser le regard, et des arbres figés dans l'attente. Mais le printemps était plus serein encore, avec ses pluies diluviennes et ses boues rapides. Clémence du temps. Il en appelait à ses souvenirs pour reparaître tel qu'il s'était rêvé au seuil d'une existence qui avait commencé avec la majorité civile. Depuis, il n'avait jamais tant vécu. De victoire en victoire, souvent de destruction en édification, et toujours du complexe au compréhensible, il avait franchi l'essentiel de ce qui pouvait encore le séparer des autres. Une activité intense avait fini par faire de lui un créateur, du moins pouvait-il en donner l'illusion, s'il n'avait été somme toute qu'un besogneux récompensé par le temps.
Il prit l'S, histoire de se rendre compte par lui-même. Kol Panglas serait fou de jalousie s'il savait que le démon de l'enquête prenait possession de lui de temps en temps, mais ce n'était jamais par hasard. À un moment donné, les circonstances se rejoignaient pour ne plus en former qu'une qui par définition n'appartenait plus au temps, à ce temps qui jouait en sa faveur. C'était son offrande à ce Dieu de l'Immensité mis à la place de l'idole de l'Infini que les leçons de choses lui avaient enseignée pour vaincre l'éveil et commencer le grand sommeil des serviteurs et des exclus. L'S passa la piscine, l'hippodrome, atteignit le centre commercial et s'enfonça enfin dans la jungle d'acier d'une banlieue où il avait déjà perdu son âme pour la bonne cause. Il n'y avait plus grand monde à l'intérieur de l'autobus. Comme le temps était gris, les reflets prirent de l'importance et il se laissa observer par transparence interposée entre ce qu'il donnait à craindre si on le dévisageait et ce que les façades tristes renvoyaient de leur immobilité et de leur crasse. Il descendit en pleine croissance des rues encombrées de carcasses de voitures et d'arbres rachitiques. Une brise tiède l'enveloppa sur le trottoir tandis qu'il examinait le graphisme arraché d'une affiche publicitaire. Un gosse comprit qu'il ferait mieux de s'éloigner.
Il retrouva l'agent S. dix minutes plus tard. Elle lui reprocha ce retard comme si sa vie venait de lui filer entre les doigts pendant ces dix minutes. Elle n'avait plus de munitions, ayant eu à se défendre cette nuit de l'intérêt trop vif qu'une bande de jeunes camés avait porté à sa personne et à ce qu'elle transportait. La charge de colocaïne était contenue dans une grosse valise métallique munie de roulettes.
— Avec un truc pareil! soupira-t-elle comme si elle voulait qu'il s'apitoyât sur son sort de fugitive pleine aux as maintenant qu'elle était sur le point d'en finir avec cette mission dangereuse.
Il lui fit signe de la suivre et la valise se remit à cahoter sur le pavé gluant.
— Ils sont dans la merde, dit-il tandis que son souffle se transformait en buée.
— C'est ce que vous vouliez, non?
Il ne répondit pas.
— Vous avez eu tort de descendre ce dealer, dit-il.
— Il ne parlera plus.
— La prochaine fois, descendez-le jusqu'à ce qu'il soit mort.
— Merde! fit-elle.
Un point en moins. Peut-être dix. Elle avait une habitude crispée de cette comptabilité. Ils multipliaient toujours le nombre de points par le même chiffre. C'était facile.
— Vous avez couché où? demanda-t-il.
— C'est maintenant que vous vous en souciez! Merde alors!
Il rit. Elle voyait les épaules se soulever et la buée former des traînées bleues qu'elle traversait en retenant sa respiration. Elle avait le poignet en compote. Et plus de munitions. Elle avait tiré la dernière balle dans les guibolles d'un ado.
— Ils aiment faire chier le monde, dit-elle en riant, mais quand ça leur fait mal, ils crient comme filles qu'on excise. Les pôvres!
Elle reprit son souffle quand il s'arrêta pour se repérer. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas traîné dans le coin. Ça sentait toujours le pneu brûlé et la saucisse.
— Vous aurez toutes les munitions dont vous aurez besoin, dit-il rapidement.
— Pour quoi faire? J'en ai plus besoin.
— Pour tirer, oui.
— Pour tirer sur qui?
— Vous l'aurez plus tard, le fric.
— Merde!
Elle se résigna à le suivre sur un trottoir complètement déglingué. La valoche sautait comme un carrosse. Et son poignet lui arrachait des douleurs qui l'obligeaient à se mordre la langue. Il avait accéléré, comme une bête qui sent qu'elle n'est pas loin de l'endroit où se trouve ce qu'elle est venue chercher.
— Je regrette pour le dealer, fit-elle en en poussant la valise sur les marches d'un escalier qui montait dans une obscurité moite comme la paume d'une main après mûre réflexion.
— Vous ne regrettez rien, dit-il.
— Si c'est à cause de ça que je touche pas mon fric, je comprends. Mais je suis crevée, quoi! Ça peut se comprendre aussi. J'ai sommeil.
Il montait rapidement, ne se tenant pas à la balustrade, alors qu'elle en faisait un usage désespéré.
— Il veut me faire crever ou quoi? ânonnait-elle, tirant maintenant sur la valise qui semblait lutter contre elle, exactement comme s'il n'était plus question pour elle de se laisser faire.
Il l'attendit. Il n'avait pas perdu haleine. Il était immobile au bord de l'escalier, respirant tranquillement, les mains dans les poches, et il la regardait lutter contre la valise qui se bringuebalait avec un bruit de casserole. Des yeux les observaient en coulisse, mais il connaissait les lieux comme personne. Et personne ne vint les déranger. Elle atteignit le sommet avec un cri de victoire. Il lui tendit une main qu'elle trouva tendre comme une patte de lapin.
— Me punissez pas trop, baron. Vous n'avez plus besoin de moi?
— Plus que jamais, dit-il avec ferveur.
Elle allait y passer. Elle avait l'habitude. Après l'action qui détermine les hommes, la patience qui construit les femmes au bord de l'ennui. Il lui enfonça une langue brûlante dans la gorge. Elle chercha instinctivement à se faire pardonner.
Chapitre XIII
— Je me suis blousé quelque part, expliquait Frank Chercos en maniant les connexions au hasard de l'inspiration. Je m'explique: le premier tableau met en scène Anaïs K. (mais je ne sais pas encore que c'est Anaïs K. et je suis loin de me douter que c'est la mère qui m'a abandonné quand je n'avais pas les moyens de dire non à son égoïsme fondamental), moi-même dans le rôle du mec qui arrive par hasard sur un terrain miné par les intrigues, votre comte de père qui est bien connu pour ses frasques sexuelles, et Jasmin, que j'ai descendu comme un vulgaire marlou parce que je hais les types qui compliquent l'existence des autres pour se remplir les poches. Je précise que je suis suivi par au moins deux fileurs au service du système pour une raison qui me regarde encore à cette heure. On est donc plusieurs: moi, Anaïs, le comte, Jasmin, et le type qui se planque dans la nuit. Je pense que Jasmin et ce type sont mes deux suiveurs. Ce n'est pas très logique parce que, par définition, les suiveurs ne se montrent jamais. On file au château de Vermort (où vous ne mettez plus les pieds) et Anaïs s'endort sur le lit où le comte m'a demandé de l'attacher. Vous savez que j'ai toujours obéi au comte sans contrepartie explicative. Je ne suis pas de ceux qui demandent des comptes aux bienfaiteurs de leur enfance parce que ceux-ci ont fini par laisser voir leurs petits défauts de la cuirasse. Je reviens sur les lieux (un amour de jardin tranquille que j'utilise à des fins thérapeutiques) et je tente de flinguer Bégnard qui s'en sort grâce à Hautetour. On est donc un de plus, selon mes comptes qui assimilent Jasmin et Bégnard à mes suiveurs. Moi, Anaïs, le comte, Jasmin, Bégnard et Hautetour, ça fait cinq. Sept si mes suiveurs n'ont rien à voir dans cette histoire. Plus le Mac Guffin de l'histoire, cette puce que Bégnard, que je ne tue pas, finit par donner ou restituer à Hautetour. C'est ensuite, comme par hasard, qu'Anaïs K. devient ma maîtresse puis ma propre mère. On se fait descendre tous les deux à la sortie d'une boîte de nuit et on traverse la Zone d'Intimidation sur un brancard, à la vitesse de l'urgence. Et pour la première fois de ma vie, ma mère me parle, elle me parle d'elle, de sa chienne de vie, de ce que je ne sais pas et que je DEVRAIS savoir. Du coup, la colocaïne prend une importance que je n'avais jamais mesurée d'aussi près. Et on me confie l'enquête, ALORS QUE JE SUIS MORT.
— Et je commence à vérifier par le même bout, dit Janver qui ne comprenait rien aux câblages que Frank extrayait du mur, c'est-à-dire la veuve Bégnard. Mais, je ne m'explique toujours pas pourquoi, je n'obéis pas à ce qui m'est strictement commandé et je me retrouve dans un quartier mal famé de la ville où Agnès Bégnard et l'agent S., qui est censée éloigner la veuve de chez elle pour que je puisse y perquisitionner, m'entraînent inéluctablement jusqu'à ce que je succombe à une overdose. Nous sommes quatre: moi, Agnès, l'agent S. et le dealer. Quand je reviens au monde, on m'explique que l'agent S. et Agnès m'ont utilisé mais on ne me dit pas comment. Le dealer a prononcé mon nom avant de mourir d'une balle tirée à bout portant par l'agent S. qui est en fuite. Agnès est confinée quelque part dans le système qui l'interroge.
— Et ils provoquent notre rencontre, dit Frank un instant paralysé par cette évidence.
Il se remit au travail du trou creusé dans le mur sans esquinter la tapisserie. Un réseau d'informations giclait des trois consoles qu'il avait installées sur le divan, à l'abri des regards qui scrutaient la pièce pour en deviner les sens cachés. Ils ne se fiaient jamais à ce qu'il voyait. Ils avaient même transformé l'oeil droit de Janver en caméra holographique, mais l'opération avait foiré et Janver ne voyait presque plus rien de cet oeil. Comme l'autre était de verre, comme suite à un accident qui avait changé son enfance, il ne voyait pas grand-chose et paniquait parce que Frank semblait déployer une activité physique considérable. Cependant, Frank agissait dans un silence parfait. Ils écoutaient. Il fallait bien qu'il se fiassent à quelque chose. Les caméras renvoyaient des scènes truquées par les habitants, les scanners étaient trompés par les miroirs, par contre il était extrêmement délicat de concevoir les sons qui accompagnaient les gestes vus par les caméras et analysés par les scanners. Frank avait amené de la musique, mais ça ne suffisait pas. Il fallait aussi parler, et parler de choses vraies, sinon les analyseurs décelaient les contrevérités et l'alerte était aussitôt donnée aux analystes de l'instant qui ne manquaient jamais de découvrir le pot aux roses.
Janver était admiratif. Frank lui avait expliqué tout ça dans les jardins du RI, sachant qu'ils étaient observés et que leur conversation était enregistrée, image et son, par les analyseurs les plus sophistiqués de leur époque. Frank était incroyablement adroit quand il se mettait à se défendre et, comme du temps de leur enfance commune, il appliquait le système de l'attaque comme meilleur moyen de défense. Ils étaient donc sur la défensive, mais l'attaque constituait le moyen et ils étaient en plein dedans, Frank précis comme un baromètre vendu par un Gitan à des bouseux et Janver à peine plus tranquille qu'un papillon pris dans une toile d'araignée en plastique. Par terre, un réseau de fibres témoignait de l'avancement de leurs recherches, mais le système pouvait toujours penser qu'ils avançaient dans la perquisition et que, comme d'habitude, ils ne respectaient pas les précautions d'usage, ce qui n'étonnait, espérait Frank, personne. Janver en était moins sûr et les scanners le sondaient jusqu'à la rate.
— On a failli se séparer une fois de plus, dit Janver qui était traversé par l'enfance et n'en pouvait plus de s'accrocher au Réel.
— C'est alors qu'on a reçu le flash en provenance du coeur même du système. Hautetour sait qu'il est suivi. Il ne peut pas ne pas le savoir. On a coupé pour ne pas assister à une scène pornographique.
Janver luttait contre une enfance tenace. Bon pare-feu, pensa Frank qui recevait les sensations éprouvées par Hautetour.
— Je peux savoir ce qui a motivé votre surveillance? demanda Janver qui répétait les gestes de Frank avec une demi-seconde de retard, un progrès sur la seconde qui lui avait été imposée par ses limitations mentales au début de la perquisition.
Frank grogna.
— Si vous voulez savoir, dit-il sans cacher son amertume, je ne fricote pas (bon paramètre pare-feu). Ils pensent que je suis dingue. Ça ne vous surprend pas?
— Ça m'étonne.
Frank jouait aussi. Il était à la recherche du corps de l'agent S. qui s'était matérialisé à un endroit pointu du système. Il fallait bien que quelqu'un en profitât et il voulait savoir qui.
— Kol Panglas, jubila Janver.
— Faut pas prendre ses désirs pour des réalités, dit Frank qui rigolait en se fourrant une gerbe de fibre optique dans la chair.
Janver examina l'empilement des couches. On voyait à travers. Il voyait Frank complètement perdu dans un réseau de suppositions. Les dingues supposent. C'est ce qui les rend dingues. Ils savent que leur vision est une supposition, mais ils seraient malades de ne pas y croire. Je suis clair, moi: je n'ai aucune idée de ce qui se passe, ni dans le sens de l'intrigue, ni dans celui de la description méticuleuse des faits. Ils ne pensent pas que je suis dingue, mais incompétent. Ça me distingue nettement de Frank. Qu'est-ce que je dois vérifier? Il recevait des informations impossibles à interpréter avec ses moyens de vérificateur. Frank jouissait d'avantages prodigieux. On sera toujours différent, s'ils nous laissent vivre. Il est déjà mort et ressuscité. Je ne suis pas encore mort et je le serai peut-être définitivement si je ne représente rien à leurs yeux. Qu'est-ce que Papa m'a seringué avec ça! L'inutile de la famille. — Imagine que tu eusses été l'aîné à la place de ton frère Fabrice. Imagine un instant, cher idiot de la famille, que tout l'avenir de notre domaine et de notre gloire nationale te soit tombé sur les épaules. J'ai eu raison! Ne discute pas!
— Qu'est-ce que vous recevez maintenant?
— Je ne reçois rien, bégaya Frank. Je suis aux anges. Je suis femme. Je suis S.!
— Nous voilà bien partis!
On l'avait prévenu. Travailler avec Frank était toujours une galère parce que c'est un pauvre camé qui finit toujours par flipper. Il s'envoyait des binaires libidinaux avec l'expérience acquise des drogues sommaires qui avaient façonné son mental. Le mur vomissait des fibres et des strates extraminces. Janver recula devant la difficulté de changer les apparences. Frank lui lâcha un On ne peut toujours pas te faire confiance, baronet! Allusion épaisse à une bâtardise qui n'avait jamais été prouvée malgré l'acharnement du comte qui n'expliquait pas l'erreur enfantée par le con de la comtesse. Les Hautetour en riaient encore. Ce père qui m'a réduit à la déprimogéniture! Autre plaisanterie blessante qui l'avait contraint au suicide parce qu'il ne pouvait plus fuir raisonnablement. Frank revenait pendant ce temps perdu à ronger de l'enfance. Il noua une fibre comme s'il agissait sur son propre sexe.
— On sait que Hautetour a piqué une charge de colocaïne, continua-t-il comme s'il ne venait pas d'avoir un orgasme vaginal qui marquait les sinuosités de son sourire schizoïde. Avec la complicité de l'agent S. et peut-être celle d'Agnès Bégnard, de Bégnard lui-même qui est finalement resté sur le carreau (on peut légitimement se demander pourquoi, car le système de Récupération post-mortem est infaillible).
— J'imagine un complot à l'échelle de la nation! exulta Janver.
— C'est ça! À l'échelle de l'univers moins l'Islam.
— Avec les Chinois et les Juifs!
— Mais sans les Espagnols! hurla Frank dans le microphone qui lui était destiné.
Que savait-il de sa seconde mort, car il y avait une seconde mort [1], n'est-ce pas? On ne peut pas imaginer que l'État nous prive d'une mort religieuse au profit d'une surexistence qui n'a pas de fin. On ne conçoit plus un État sans cette précarité du confort personnel. Ce qui explique notre égoïsme et nos terreurs.
— Ça n'explique rien, rugit Frank qui déployait maintenant un concept nouveau pour lui. Je m'enfonce dans l'erreur provoquée par l'image que me renvoie de moi-même une existence vouée à l'échec professionnel. J'aurais dû tuer l'enfant!
Janver lui obstrua la bouche avec ce qu'il avait sous la main, peut-être un angle du tapis ou cette substance acide qui dégoulinait des connexions physiques arrachées au mur. Frank lutta désespérément. Il n'était rien quand le plaisir lui arrivait de l'intérieur. Ce n'était arrivé qu'une seule fois dans l'enfance et Janver en avait profité pour le vaincre. Éphémère victoire que le comte avait remplacée par l'humiliation d'un exposé circonstancié des faits à l'avantage du petit Frankie qui prétendait avoir été violé. On ne m'y reprendra plus! Je n'ai plus jamais rien caressé. Ma chatte et mon perroquet ne savent rien des caresses que je prodigue au néant. Ils ne connaissent que mon apparence d'ami des animaux. Frank les aimera.
— Il faut en finir avec la complexité! dit Frank à travers la substance qui l'écoeurait.
— Pas le temps! dit Janver.
Une caméra cliqueta dans l'effort. Son scanner recevait des anomalies biologiques. Le type qui est en train de violer Frank n'est pas Jean de Vermort. C'est Janver!
— Ça va, dit Frank. J'ai compris. On se remet au boulot. La nuit porte conseil.
— La nuit? Quelle nuit? Il est dingue!
Frank se libéra d'une étreinte qui avait mis en jeu une partie du réseau déjà décodé jusqu'à l'os. Janver valsa dans les fibres superfétatoires. Une caméra siffla d'un déplacement d'optiques qui ne répondait plus à la nécessité de comprendre ce qui se passait dans cette pièce.
— Si vous continuez, dit Frank qui reprenait le contrôle des opérations, ils vont se demander ce qu'on fabrique et ils enverront quelqu'un de curieux.
— D'accord, admit Janver.
Son ver réintégra une ouverture qui se referma comme une plaie. Il souffrait toujours et grimaçait en inclinant la tête sur une épaule, comme son perroquet quand il agissait en dépit du bon sens devant la télé. Sa chatte se contentait alors d'ouvrir les yeux et de les refermer.
— On en sait trop, dit Frank. Mais on ne sait pas ce que Hautetour a dans la tête. Il agit peut-être pour le bien commun. Je ne le vois pas dans le rôle du méchant qui assassine la société dans le dos.
— Vous le connaissez mieux que moi, fit Janver.
— Pas si tu es son fils!
Ce n'était pas Frank qui parlait. C'était le comte. L'enfance avait un goût de détritus. Cette acidité alimentaire. Papa cherchait une solution et s'en prenait au ventre de la comtesse qui ne comprenait pas comment elle était devenue ce qu'elle n'avait jamais été pendant les secondes de perdition qui avait borné une autre enfance vouée à la tradition. JV, n'y va pas! Rires de l'assistance. Reviens, JV! Elle en souffrait sincèrement, bien que l'amour qu'elle lui portait ne fût jamais assez grand pour le sauver de l'humiliation. Père tout puissant. Il décida du sort de chacun, modifiant les données et les paramètres, multipliant les facteurs de chance dans le sens de son désir qui correspondait à l'exigence d'un passé omniprésent. Je suis le comte Jean de Vermort et je ne le suis pas. Il fuyait dans les bois et atteignait une rivière qu'il ne pouvait pas traverser à la nage. Le comte fit construire un pont avec des troncs d'arbres. Il y poussa une quantité incroyable de micro-organismes qui chatoyaient aux crépuscules. N'y va pas, JV! Il était paralysé par la peur d'aller trop loin et de ne plus pouvoir décider de la suite de ce qui ne pouvait pas être une aventure parce que ça commençait par une fugue. Le comte le poursuivait avec une rage qu'il n'appliqua jamais qu'aux chiens que la meute refusait d'intégrer. Frank grimpait dans un arbre et scrutait cet horizon avec une longue-vue empruntée à Chacier le garde-chasse qui avait vécu en Afrique et en Chine.
Quelqu'un entra. C'était Qand.
— Janver! dit-il. Vous ne portez pas le masque réglementaire. Je note!
— Je peux expliquer ce manquement... couina Janver.
— Pas manquement. Défaillance, renchérit Frank qui s'appliquait à respecter les données hypothétiques de l'enquête en cours.
Qand lui flatta le museau.
— Qu'est-ce que vous trouvez? demanda-t-il en s'accroupissant.
— On ne trouve pas, grogna Janver. On cherche.
— JE cherche, minauda Frank. Vous, vérifiez!
Qand lui flatta encore le museau.
— Comment vous sentez-vous, Frank?
— Un peu...
— Je comprends. La mort...
— La mort n'existe plus, plaisanta Janver. Trouvez un autre mot.
— La mort existe quand elle n'existe plus et seulement à cet instant précis de notre existence, récita Frank.
Ils l'ont reconstruit avec des fils télégraphiques, pensa Janver. Qand palpa le mur et secoua sa tête de limace. Il laisse sa trace lui aussi. Sa main connaît l'endroit. Ils se passent sur le corps les uns les autres et moi je suis seul au monde sans possibilité de me reproduire aussi facilement.
— On avait fait du bon travail, dit Qand dont les commissures suintaient. J'y étais. Vous ne pouvez pas comprendre, Frank. C'était... c'était la préhistoire. On avait un peu l'aspect d'hommes des cavernes. Pas très propres sur nous et facilement susceptibles. Mais on nous respectait et pour nous le prouver, on nous payait grassement. Vous a-t-on déjà payé grassement, Frank? On ne peut pas cacher éternellement que cela procure un plaisir hors du commun, encore plus intense que l'envoi au septième ciel par la plus intense des filles de joie. On a fini par s'amuser et ils nous ont propulsés à la tête de l'organisation dont nous avions fondé le langage. Ne m'enviez pas, Frank, votre heure n'est pas venue de votre vivant, elle s'annonce parce que vous êtes mort. Nous connaissons cette logique, faites-nous confiance.
Frank souriait béatement comme un enfant de choeur qui se laisse avoir par l'encens que l'officiant propulse rituellement.
— Je n'envie personne, dit-il. Je prie.
Qand ne cacha pas sa satisfaction. Heureusement, il tournait le dos à Janver pour lui signifier son insignifiance métaphorique. Janver n'en souffrait pas. Il savait ne pas souffrir du mépris. Il ne souffrait que de l'humiliation. Il se sentait capable de tuer pour punir l'humiliateur, mais il n'avait rien tenté contre le comte, à part un coup de fusil accidentel. Frank avait assisté aux deux scènes, celle du coup parti par inadvertance alors que Chacier avait interdit de toucher au fusil pendant qu'il allait uriner derrière la poterne, et celle où le comte prêchait l'usage de l'intelligence devant un auditoire domestiqué qui assistait au spectacle des cuisses flagellées avec une attention si soutenue que Janver en conçut pour la domesticité une haine tenace qu'il cultivait encore pour ne pas oublier.
— Le masque, fit Qand sans se retourner, vous devez opérer sous le masque, même en présence de vos supérieurs. Vous êtes un pet de lapin, Janver. Si vous n'étiez pas...
Janver s'était bouché les oreilles avec ce qui lui tombait sous la main. Frank retira ces immondices désintégrées par ses soins depuis une heure qu'ils s'activaient ensemble à la surface du mur.
— On va rentrer, dit-il.
— Dans le mur!
Frank caressa la joue humide de son compagnon.
— Qand a filé quand vous l'avez menacé de licenciement, dit Frank qui touchait une surface tendue à l'extrême.
Janver se rasséréna. Qu'est-ce qui puait autant?
— Mes giclures, dit Frank. Désolé. Je gicle une espèce de sperme qui n'en est pas. Je ne sais pas si les morts peuvent se reproduire.
— Ça m'étonnerait, dit Janver qui revenait à lui sous les caresses.
— Hautetour n'a pas lésiné sur les moyens.
— Vous le croyez capable de comploter à son profit?
— Je parlais de l'agent S., un morceau de choix!
— Badineur!
Ils se renversèrent mutuellement dans les pans de murs que Qand avait fait tomber sans inquiéter la surveillance. Leur rire ravissait une lointaine observation de leurs moeurs.
— Je n'arrête pas de penser à l'enfant que j'ai été, dit Janver.
— Ça me remonte si souvent que j'en perds la boule, dit Frank. Mais quel sens accorder à l'enfance d'un mort qui, pour le coup, ne peut vraiment plus y revenir dans les petits souliers du vieillard qu'il n'est pas devenu?
— Ils ont maintenant un merveilleux moyen de supprimer la vieillesse.
— Merveilleux? Ce ne sont pas des rimeurs! Ils ont un projet. L'envahissement par l'accès aux biens de consommation. C'est enfantin.
Janver ne recevait plus rien. Il s'étendit dans les fibres et les cloaques informatiques qui jonchaient le pied d'un lit.
— Ils provoqueront la mort pour qu'on ne vieillisse plus, commenta Frank qui recevait toujours des informations optiques.
Ses yeux clignotaient comme deux étoiles dans un visage en instance d'infini. Il ne pouvait pas nier que c'était l'enfance qui revenait. Janver se mit à l'envier, ce qui lui arracha un morceau de chair qui se mit à le vriller dans une douleur atroce.
— Ça va aller, chantonna Frank. Ce n'est pas de la douleur.
— Qu'est-ce que c'est? Je souffre horriblement.
— Je n'ai jamais compris qu'on puisse trouver les mots exacts de la douleur au moment même où on en est le sujet délicat.
— C'est horrible. Ce n'est peut-être pas le bon mot, mais je souffre.
— Ils vous accorderont la mort si vous démontrez l'utilité de vos propositions. Une fois mort, ils vous conduiront en Enfer pour que vous n'en parliez plus.
Janver se recroquevilla. Il tentait de monter sur le lit, mais Frank le retenait au niveau du sol. Le mur qui giclait s'illuminait maintenant comme un générique de film qui promet des sensations inoubliables. La chair le vrillait lui aussi. Janver ne reconnaissait pas cette chair. Ses yeux portaient à moins de deux mètres. Au-delà de cette distance fatidique, il distinguait un monde en formation constante. Il montra l'oeil de verre à Frank qui l'examina attentivement.
— C'est une sacrément chouette imitation de l'oeil biologique.
— Seulement, il ne fonctionne pas comme un oeil biologique. C'est une agate, rien de plus. Qu'est-ce qu'ils ont fait de mon oeil valide? Je ne vois pas ce que je devrais voir logiquement.
Il voyait le monde. Frank le voyait aussi et ça lui fichait encore une sacrée trouille, comme si l'enfant était encore possible dans les moments de lucidité. Il poussait la merde connectique avec ses pieds, s'appuyant sur ses coudes plongés eux-mêmes dans les cristaux de sa nouvelle existence. Janver l'admira.
— On va rentrer, dit Frank qui sacrifiait momentanément son désir de connaissance au profit d'une amitié qui avait ses racines dans une enfance commune.
— Dans le mur! répéta Janver.
Il craignait les murs, leur intérieur structuré, leur au-delà imaginable, les voisinages inattendus. Chez lui, il ignorait les voisins. Il ne les saluait même pas. Il descendait les poubelles quand c'était son tour. Les hommes étaient exemptés des travaux ménagers comme le balayage, la serpillière et le dépoussiérage. C'était dans le contrat. Les femmes luttaient pour employer d'autres femmes. Les hommes ne voulaient pas payer. Non, Janver ne souhaitait pas entrer dans leur jeu. Il y aurait perdu l'évidence de sa différence. Ne jamais masquer les évidences. Elles nous protègent des apparences. Je ne suis pas ce type noir et rabougri que vous croyez parce que je respecte scrupuleusement les termes d'un contrat qui n'est pas révisable comme la loi.
— Que je leur ai dit!
— Vous avez bien fait, dit Frank. C'est sacré, la vie quotidienne. Je suis avec vous. Du moins sur ce plan. Voulez-vous qu'on rentre?
— Dans le mur!
Frank se leva puis souleva Janver. Il jeta un regard circulaire. Ils avaient travaillé comme des porcs. Il y en avait partout. Qand avait fini par arracher la tapisserie qu'ils avaient pris si grand soin de conserver intacte, et des morceaux de murs s'étaient écroulés, mettant à nu une structure en réseau d'une complexité visible à l'oeil nu même pour un néophyte comme Janver.
— Mais où avez-vous donc appris tout ça? gémit Janver qui ne tenait pas sur ses jambes.
— Je ne l'ai pas appris, dit Frank. Il me l'ont inculqué. Mais quelque chose a foiré dans la cohérence et je me suis retrouvé flic. On ne choisit pas.
— À qui le dites-vous!
Dans l'ascenseur, Janver éprouva les géométries vectorielles d'un vertige qui ne cessa qu'avec l'arrêt de la descente. Ils passèrent sans s'expliquer devant les gardiens qui étaient plantés à équidistance dans le vestibule. La rue leur sembla imaginaire.
— Et elle l'est peut-être, s'inquiéta Frank.
Il avait perdu ses repères de prédateur pour se retrouver dans la situation de la proie. La circulation coulait du pont vers les artères. Rien en sens inverse. Ils le prirent parce que c'était dans ce sens que Janver habitait. Frank avait ordre de ne pas le quitter d'une semelle. Il se rassura quand il constata, une fois sur la chaussée du pont, qu'il avait regardé la circulation dans le mauvais miroir. Elle avait bien lieu dans les deux sens, et il n'aurait su dire à l'avantage duquel. Les passants les frôlaient comme s'ils étaient porteurs d'un antivirus. Les maladies décimaient l'esprit depuis qu'on pouvait les feindre.
— Ne les regardez pas, dit Janver. Je passe tous les jours sur ce pont et je ne les regarde jamais. Ils vous trouveront étranges si vous changez mes habitudes.
Frank approuva. Janver voyait juste malgré ses problèmes de myopie. Ils passèrent le pont et descendirent sur les quais. Les immeubles surplombaient une allée de gravier soigneusement ratissée. Frank ne s'intéressa pas aux jeunes filles qui sortaient d'un collège. Janver en était tourneboulé, instable jusqu'au crash qui eut lieu en plein passage clouté, au milieu d'une foule qui regagnait ses pénates à l'heure du journal télévisé. Ils arrivèrent eux aussi juste à temps. Un journaliste bien fringué et rasé de frais, presque une gueule d'amour, refaisait l'histoire pour expliquer les évènements contemporains avec la complicité d'un spécialiste incontestable secrété par une Université imprenable. Janver avait renoncé à ces assauts. Il ne prenait que le temps d'écouter. Il ne contestait pas non plus. Il tombait amoureux du journaliste si c'était une femme et s'étonnait de l'aimer malgré tout si c'était un homme. Dans cet univers clos, il n'y avait pas de vieillards ni d'enfants. Frank n'avait pas poussé l'analyse aussi loin et il se rasséréna à l'idée que Janver pouvait quelquefois en savoir plus que lui sur des sujets qu'il avait peut-être tort de négliger relativement à son autoformation réglementaire. Mais maintenant qu'il était mort, sinon pour les autres du moins pour lui, tout cela n'avait sans doute plus aucune espèce d'importance. C'était du flan.
Janver servit un petit repas composé de bouchées qu'il sortait du frigo.
— C'est des sushis, s'étonna-t-il.
L'ignorance de Frank l'instruisait sur les exigences du système.
— Des chichis? C'est bon! déclara Frank.
Et il en enfourna une poignée tandis que Janver se servait de baguettes.
— C'est quoi, ces pincettes? dit Frank dans la purée d'algue et de riz parfumée au thon.
— C'est pas des pincettes, dit Janver, c'est des baguettes. C'est moi qui...
Les doigts de Janver tentaient d'expliquer le truc.
— Fortiche! s'écria Frank.
Il avala un verre de chose et s'en mit jusque-là de machins qui venait d'Orient avec un goût qui lui rappelait les mûres de son enfance.
— On va passer du bon temps puisqu'ils veulent nous en priver, dit-il en récupérant sur sa chemise des atomes de saveurs.
— Ils n'empêcheront rien si c'est ce qu'ils veulent, Frank.
Il ne pouvait pas en être autrement, mais Frank aimait bien s'illusionner un peu de temps en temps, surtout si c'était pour découvrir des choses dont il n'avait même jamais eu idée.
— Ces salauds d'Orientaux ne renonceront jamais à leurs traditions, récita-t-il.
— Ils sont déjà dans l'imitation et ça les rend nerveux, dit Janver.
— Vous croyez? Ça me rassure. Je n'ai aucune envie d'aller à la Mecque, moi. Des fois qu'on m'y obligerait.
— Ils n'obligent personne. Ils se sacrifient à une idée qui en vaut une autre.
— Hum! dit Frank. Ça durera ce que ça durera.
— En effet, ça ne durera plus longtemps, dit Janver avec une pointe de nostalgie.
Frank était repu. Il se laissa aller dans les coussins. Il était loin le temps. Janver comprit que ce temps n'était plus le sien. On croit se rencontrer et on parle d'autre chose. Ce n'est pas à cause de la télé.
Il n'eut pas fini de le penser que le comte fit irruption. Il possédait la clé. Janver n'avait pas pu lui interdire de la posséder comme il possédait tout ce qu'il possédait. Il, c'est lui et moi, c'est lui.
— J'en apprends de belles! fit le comte dont la cape vola au-dessus d'eux comme un oiseau de mauvais augure.
Il se jeta dans le divan en réclamant un cigare.
— Omar a disparu et refuse de se montrer, dit-il en craquant une allumette.
— Comment ça? dit Frank qui avait la nausée.
— Il est parti avec la caisse.
Frank et Janver se levèrent comme un seul homme du temps des grandes guerres mondiales.
— Mais ce n'est pas lui, Papa!
Le comte lâcha un nuage puant dans le ciel qu'il méprisa d'un regard expert. Ces tôles le dégoûtaient. Mais Janver avait déserté le château pour toujours.
— C'est lui, dit-il. Il s'est tiré avec la caisse. Elle contenait, m'a expliqué le baron, de quoi nourrir une armée entière. J'imagine la somme. Une fortune!
Les enfants étaient abasourdis. Ils se consultèrent du regard.
— Je fais la commission, dit le comte. Hautetour vous met au parfum. Il dit que vous saurez ce qu'il faut en penser. Moi, je me tire, j'ai un rendez-vous.
Il disparut, laissant le gros cigare dans le cendrier. Frank s'en empara comme s'il s'agissait d'un objet de privation constante. Il tira une bouffée qui rejoignit au plafond les volutes incandescentes du comte. Un tournoiement pareil ne pouvait que le ravir. Il oubliait facilement s'il venait d'entrer en possession, le temps d'une combustion lente, de ce qui lui était interdit. Janver était sidéré comme au seuil d'une hallucination. Ses mains tenaient une tête vacillante.
— Ils croient que c'est Omar qui a piqué la colocaïne, bredouillait-il.
— J'ai dû me gourer dans les épissures, dit Frank que le cigare finissait d'étourdir. Ça m'arrive. Formation incomplète. On m'a privé de conclusions. J'agis en conséquence.
— Nous avons le devoir...
— Ya pas de devoir qui tienne. J'ai sommeil.
— Compte tenu de ce que nous savons...
— Ton Papa va voir les putes. Encore une privation. Il devrait les amener ici et les oublier dans le cendrier. Où est le lit?
Janver demeura seul dans le living devenu immense par excroissance des probabilités.
— Demain on ira chercher un masque, dit la voix de Frank sous les draps. Ils en ont de rechange. Ça ne servira pas à grand-chose, mais tu n'auras plus Qand sur le dos. Aliiiiice!
Je me fiche de ce qu'il pense de mon père. Je ne me fiche pas de ce que mon père répète par habitude de la répétition. Je suis moi et je veux être lui. Omar n'a pas disparu. Je connais Omar. C'est un ami. Il comprend que Papa se donne à des putes. Il aimerait que Papa change d'attitude à mon égard. Il n'a pas connu ma mère, sinon...
— Aliiiiiice! Au lit! Alissoli! Alissoli! Alissoli! Alissoli! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!
Chapitre XIV
— Vous vous trompez, dit le comte. Les gens d'ici ne sont pas les bouseux ni les salopiaux que vous décrivez — ce qui ne marche pas ici, ce sont les pouvoirs publics — la constitution de la Ve République nous a PRIVÉS de la séparation des pouvoirs — c'est sans doute une bonne idée pour la France — c'en est une très mauvaise pour une petite terre comme l'Aure — et ce n'est pas la seule terre qui souffre de ce dictatorialisme — ici le juge est aussi bien un flic qu'un politicien — le politicien juge aussi bien que le flic se mêle des affaires sociales — vous vous en prenez aux gens parce que vous n'avez pas assez réfléchi — ce ne sont pas les gens qu'il faut accuser de la tristesse de l'Aure — ce sont les structures!
Bon — faudra éviter de discuter potins avec le comte — surtout qu'on a décidé de parler sexe — mieux: on va le faire — on a toute la nuit pour ça — on est en train de filer à cent à l'heure sur une petite route dangereuse à bord de la Roll'Royce vert olive du comte qui nous amène passer la nuit dans son château —
En sortant du SUKIYA, j'ai juste fait une remarque à propos de ce sale petit pays et le comte, le pied au plancher, s'est mis à nous expliquer les mille et un secrets de cette terre courage — Marcel jouait avec l'allume-cigare qui clignotait entre ses doigts et le comte le lui arrachait de temps en temps pour rallumer son cigare récalcitrant — moi j'avais choisi de sauter sur les fauteuils — que j'avais pour moi toute seule — je me demandais, sans y penser vraiment, si c'était sur ce cuir que j'allais me faire baiser — c'était mou, plein d'odeurs qui ne rappelaient rien, ça craquouillait un peu sous mes fesses — les bulles se cognaient encore contre mon crâne et je ne me suis pas aperçue tout de suite que je saignais —
Je poussai un cri d'horreur non pas parce que je salissais les cuirs mais parce que j'ai craint que ça ne devienne douloureux — le comte a jeté un coup d'oeil dans le rétro — Marcel s'est retourné en posant une question à laquelle je ne manquerais pas de répondre mais en attendant je voulais absolument douter de l'origine de cette hémorragie — mais entre une femme et un fauteuil — hein? — Qu'est-ce qui peut bien saigner — ça ne sentait rien ça ne faisait pas mal — le cuir crissait encore sous mes fesses et il continuait de ne rien me rappeler au niveau de son odeur — j'ai fini par dire: je saigne n'ayant pas osé crier encore une fois — ce qui aurait contraint Marcel à reposer la question — et recontrainte moi à ne pas y répondre d'une manière aussi directe.
— Elle saigne? — répétait le comte en levant le pied — elle saigne d'où? demandait-il.
— Du trognon! hurlai-je quand j'ai senti arriver une douleur du fond de mon ventre — merde!
La Roll'Royce a pilé sur place au milieu de la route et le comte était maintenant debout sur son siège et Marcel était toujours retourné et il grimaçait étrangement.
— Ben oui quoi je saigne et j'ai terriblement peur que ça me fasse mal.
— Que ça me fasse mal! murmura le comte et il remit le moteur en route —
L'accélération stoppa net l'hémorragie.
— Je saigne plus.
— Tu es sûre que c'est ça? demanda Marcel avec cette tonalité de franche méconnaissance des mystères de la femme.
— Forcément qu'elle en est sûre! s'écria le comte en pimponnant à l'entrée du château —
Les pneus firent un boucan de tous les diables dans les graviers de l'allée et la Roll'Royce s'arrêta le museau contre la première marche de l'escalier qui montait vers l'entrée — je sortis d'un coup du carrosse et m'accroupis dans le gravier — je pissai un peu par-dessus le marché.
— La soirée est foutue! grommela le comte.
— Pas si foutue que ça! fit Marcel en me regardant —
Je ne pouvais tout de même pas lui sourire — j'avais l'air d'une chieuse.
— Ça vous plaît? fit le comte amusé.
— Pas mal oui.
Encore une information intéressante sur la vie sexuelle de ce clown — les hommes ne sont jamais ce qu'on croit qu'ils sont — ils finissent toujours par ressembler à ce qu'on déteste le mieux — la sodomie, la fellation, le fouet, bon — mais alors se régaler parce que je pisse le sang et que j'ai l'air d'une chieuse!...
— Je pouvais pas prévoir, dis-je en guise d'excuse.
— Souvent on peut, dit le comte en actionnant la serrure de la porte du château .
— MOI JE DIS QU'ON PEUT PAS! —
Je prends le mouchoir que me tend Marcel, je le tirebouchonne et je me ferme une fois pour toutes — j'ai rien sur moi — je fais comme je peux.
— Quelqu'un peut-il me ramener à la maison?
— À la maison! Vous n'y pensez pas! s'exclame le comte. On est venu ici pour s'amuser et on s'amusera.
— Et on s'amusera à quoi? dit Marcel.
— Vous avez bien commencé! Vous...
Marcel ne peut pas dire le contraire — on voit bien qu'il commence à s'amuser — son burnous fait une bosse sous son ventre — je ne l'avais pas encore vu commencer à s'amuser — et bien on y est —
On entre dans le château où il fait froid comme dans un frigo — le comte actionne une petite loupiotte qui éclaire à peine l'escalier.
— On va monter, dit-il, dans ma chambre il fait chaud. Vous voulez de l'alcool?
— Au point où j'en suis, qu'est-ce que je peux vouloir de plus?
Il disparaît dans une petite porte qui reste ouverte dans une plus grande et je me demande si ce sont des portes russes mais on ne voit pas grand-chose — on est dans un hall avec des portes tout autour et un escalier tout au fond — je grelotte, mais j'ai toujours ma petite chaleur entre les cuisses — c'est déjà ça — enfin! Marcel s'amuse, le comte a l'intention de s'amuser et moi, pour pas changer, je vais picoler jusqu'aux pommes — c'est une semaine qui commence bien!
Le comte réapparaît avec une bouteille dans chaque main et une troisième sous le bras — en montant l'escalier, j'en vois une quatrième dans la poche de son veston — je suis en train de chercher la cinquième quand une bouffée de chaleur me calcine le devant du corps — il vient d'ouvrir la porte de sa chambre — et on voit un grand nègre vêtu de blanc qui active un énorme soufflet dans une gigantesque cheminée où pétaradent deux troncs d'arbre — quand il nous voit, il sort de la cheminée, pose le soufflet sur son support et passe devant nous en saluant — le comte le remercie aimablement.
— C'est mon domestique — je l'ai choisi noir à cause de la livrée blanche!
Il rit — Marcel aussi rit — lui il s'en fout de l'esclavage, il est Américain.
— Si on se mettait à l'aise? dit le comte en alignant les bouteilles sur un guéridon —
À l'aise, je ne le serai pas — je ne veux pas jouer à la bouteille qui se vide sur la table je ne veux pas gâcher la soirée en remplissant les verres de mon propre sang — je ne peux même pas m'asseoir sans faire de cochonneries — cependant, le comte m'indique un superbe fauteuil de cuir et de bois
— Puisque ça fait plaisir à Marcel —
Qu'est-ce qu'il lui ferait plaisir à lui? — Il le dira plus tard — bon d'accord: ne gâchons pas la soirée avec des questions en avance sur l'emploi du temps — d'ailleurs c'est lui le maître de maison — il n'y a pas de maîtresse — j'aurais pu jouer ce rôle — mais j'ai une cicatrice impitoyable — et le temps n'arrangera rien.
— Si on buvait? propose Marcel qui n'arrête pas de me reluquer —
Le burnous palpite et je n'arrive pas à mesurer — j'aime bien mesurer avant de commencer — non pas pour humilier — ni pour refuser en cas de gigantisme — j'aime bien me rendre compte en faisant parler les chiffres — pour le moment le burnous fait un pli sans signification mesurable —
Le comte d'un bond débouche une bouteille et remplit les calices — c'est n'importe quelle gnôle et je m'en fous — c'est de la gnôle du commerce — c'est presque doux — ça n'arrache rien — il faudra que je boive beaucoup — c'est pas bon pour l'hémorragie mais qu'est-ce qui est bon pour l'hémorragie — une meilleure situation financière — y a des chances — mais je ne me plains pas — je suis en train de faire la fête dans un château — le comte est aimable et il distille son accueil avec une science qui m'intéresse — je ne sais pas si je vais tout comprendre — mais je promets de faire l'effort.
— Est-ce que ça saigne toujours? demande Marcel.
— Ça ne s'arrêtera pas cette nuit, dit le comte.
— Je gâche toujours tout, fais-je en m'avachissant sous l'effet d'une rasade qui me dégouline encore dans l'oesophage.
— Mais qu'est-ce qui est gâché? dit Marcel.
— Rien — c'est vrai que toi ça te fait bander — et si tu la montrais un peu, la bite que tu t'es promis de me fourrer dans le cul?
— Oui, dit le comte. Montrez-nous. On est là pour ça.
— On est là pour quoi? dit Marcel.
— Tu vas pas te faire prier!
Bon n'en parlons plus — il faut boire encore — mais attention à l'esprit — il pourrait bien s'évaporer avant que ça commence — c'est toujours ce qui m'arrive — je bois je bois et puis tout fout le camp et je ne sais même plus si j'ai eu droit à l'amour — mais je ne peux pas m'empêcher de faire taire mon cerveau — il me parle tout le temps — il me parle jusqu'à ce que je tombe — alors là il ne parle plus — mais je ne sais pas où je suis — je ne me pose même pas la question — autrement je me dis que je ne suis allée nulle part — j'ai simplement tout raté.
— Et vous monsieur le comte! dis-je en essayant de sourire.
— Oh! Moi, c'est une autre affaire.
— Une bonne ou une mauvaise?
— Les Vermort sont montés comme des taureaux, vous verrez.
Encore une chose que je risque de rater — à force d'attendre, je passe à côté de tout — je ne sais pas attendre — il faut que je boive.
— Et quel est le programme? dis-je, espérant que ma question aille bien au-delà de sa signification.
— Vous avez parlé de l'enculer, dit le comte à Marcel. Est-ce qu'on peut voir ça de plus près?
— C'est ça votre truc! fait Marcel qui se met à manquer de politesse.
— Non, dit le comte sans se démonter, mais je croyais que c'était le vôtre.
Je fais donc voler ma jupette dans les lustres et, le ventre bien calé sur l'accoudoir de cuir, je compose une belle fleur violette entre mes fesses —
— Putain que c'est beau! s'écrie le comte —
Et il se lève et s'approche, se baissant pour voir vivre la petite fleur que je cultive.
— Dommage pour le reste! dit-il à voix basse, mais à bien l'entendre, il n'a pas l'air déçu par ma culture — venez voir! lance-t-il à Marcel.
— Je vois très bien d'ici.
— Et ça ne vous inspire pas?
Je regarde Marcel bien dans les yeux — ça l'inspire c'est sûr — mais le comte l'énerve — il n'aime pas les aristocrates — alors je me relève, je fais sauter le bouchon et, écartant les cuisses de danseuse dans un grand écart écarlate, je m'assois sur l'accoudoir et je souris bêtement en attendant les commentaires.
— Ça c'est beaucoup mieux, dit Marcel.
— Un peu dégoûtant tout de même, dit le comte.
— On est pas obligé d'être d'accord!
C'est la guerre — mais c'est exactement ce qui pouvait m'arriver de mieux — le comte adore mon cul sans y toucher, ce qui n'est pas un mince avantage — et Marcel se régale de mon ouverture maculée de sang — ce sont deux chouettes types que j'ai envie d'aimer — si ça continue comme ça, je peux refermer la bouteille de l'oubli —
— Je n'ai pas dit que je m'intéressais à son cul, dit le comte en retournant dans son fauteuil où il allume un cigare —
Ah bon? je croyais!
— La petite fleur de son cul est la plus belle que j'ai jamais vue — poursuit le comte en agitant son cigare et je me mets à observer les volutes qui singent ses paroles dans l'air qui monte.
— Et qu'est-ce qui vous ferait plaisir? demandai-je avec ma petite voix de pute qui veut à tout prix faire affaire.
— Oh! ce qui me ferait plaisir! —
Et le v'là qui ferme les yeux, le coude sur l'accoudoir et la tête sur le repose-tête, ses doigts roulant le cigare qui grésille et crachote ses volutes verbales qui montent, qui s'étirent, qui changent et que l'ombre du plafond finit par absorber — il faut deviner ou quoi! —
Il a rêvé deux minutes dans cette position — et puis le cigare lui a brûlé les doigts — et il a ouvert les yeux en hochant la tête pendant une minute qui m'a semblé une éternité — et deux minutes plus tard, vêtus de peaux d'ours qui sentaient la moisissure, on était avec lui dans la salle de torture du château.
*
Le comte s'est tout de suite foutu à poil — il faisait terriblement froid et il avait la chair de poule — je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas regardé sa bite — j'avais vraiment pas envie de jeter ma peau d'ours puante — mais si j'étais payée pour ça, hein?
— Sans chauffage, ça va être dur, fait Marcel en reniflant.
— Qu'est-ce qui va être dur? demandai-je un peu inquiète —
Autrement dit: qu'est-ce que je dois faire pour vous faire plaisir? —
Le comte alluma diverses ampoules qui jetaient une lumière trop blanche — les instruments et les appareillages apparurent dans toute leur splendeur.
— C'est un musée! s'écria Marcel —
Mais le comte avait l'air pressé — il ne fit pas de discours — il parla vite de deux ou trois instruments qu'il n'actionna même pas, se contentant d'en décrire brièvement les effets et l'assouvissement recherché — Marcel haussait les épaules — je ne sais pas si à ce moment-là il avait encore envie de m'enculer — en tout cas il ne bandait plus — moi je saignais toujours.
— On a vraiment pas le temps de tout regarder, dit le comte sur un ton d'excuse. Est-ce que vous voulez essayer quelque chose? Ce sont de vieilles machines, mais elles fonctionnent toutes à merveille. Je les ai restaurées moi-même. Elles avaient beaucoup servi ET PUIS l'oubli a fini par les rendre inutilisables. Mais je les tirées de là. Avec quelle patience, je vous prie de le croire! Et dans le plus grand secret! Un pareil musée ferait fureur à Paris. Pas en tant que musée bien sûr. Ce serait une sacrée salle de restaurant, trouvez pas? —
Le comte avait le sens des affaires ou ne l'avait pas — il tremblait de froid en nous disant cela et je n'avais vraiment pas envie d'en faire autant — jusque-là, je ne peux pas dire qu'on ce soit vraiment marrés — j'ai joué la pute, j'ai exhibé mes cadeaux, j'ai fait tout ce qu'on m'a dit, j'ai pas bu jusqu'à la mort — tout de même, qu'est-ce que j'étais réglo cette nuit-là — et la peau d'ours me faisait de douces démangeaisons sur les épaules tandis qu'une petite flaque de sang clapotait en silence sous mes pieds — malgré tout, mes deux bites étaient dures comme du bois et j'avais sacrément envie de les enfoncer dans la chair du premier venu — ce truc-là me prenait à la gorge et je respirais avec la régularité d'un yogi — j'avais vraiment envie de m'envoyer en l'air — mais c'est pas facile — avec une petite fleur anale qui supporterait pas l'introduction du petit doigt de la main — avec une cicatrice béante à la place du sexe — et trépignant dans ma flaque cellulaire entre un nègre qui a froid et un comte qui hésite.
— Moi j'ai envie d'essayer l'estrapade — histoire de passer le temps — avec l'espoir de provoquer quelque chose.
— Tu es folle dit Marcel —
Mais le comte trouve l'idée très bonne et il me lie les mains dans le dos et le fumier! — une fois que mes mains sont bien attachées — il m'arrache ma gentille peau d'ours et je me mets à avoir froid comme un glaçon — ensuite il enfile le crochet dans la corde qui m'empêche de me servir de mes mains — et je me sens soulevée dans les airs — je suis soulevée — puis la douleur éclate dans mes poignets — puis dans les épaules — je hurle comme une folle — et tout d'un coup je redescends — je ne redescends pas — je tombe — sur les genoux — sur une épaule — un choc dans la hanche — je me crois morte — et je remonte aussitôt — encore plus haut — je crie tout ce que je peux crier — et cette fois je redescends doucement — j'entends Marcel qui engueule le comte — le comte qui ne dit plus rien — qui est déçu — je ne suis pas faite pour la douleur — pour moi l'amour c'est du cinéma — et le cinéma, c'est une bite qui se lève et qui me fout la paix au niveau de la douleur et de l'enfantement —
Marcel me détache — il me dit qu'on ferait mieux de partir — que ce type est un fou — je me pelotonne dans ma peau d'ours — j'ai cessé de saigner — une bonne chose que ça arrive maintenant.
— C'est pas comme ça que je vois les choses, dit Marcel qui insulte le comte.
Moi je change — je ne les vois pas vraiment comme ça — mais je dois reconnaître que j'ai bandé — j'ai mal à mes deux bites — il faut les mordre pour que ça me passe — je dis que j'ai envie de m'amuser, pas de discuter du bien-fondé de ces pratiques sexuelles.
— TU AVAIS PROMIS DE M'ENCULEr — OÙ EST TA BITE?
Et j'essaie de soulever le burnous — mais Marcel me saisit par les poignets — et il me dit qu'il en a assez — qu'il vaut mieux rentrer — et même il s'excuse auprès du comte de l'avoir dérangé — il est fatigué — il a des problèmes avec sa femme — il en a pas avec moi — alors pourquoi tout ce cinoche — pour rien! — Pour faire chier le monde! — Le monde, c'est moi et le comte — il sort et commence à remonter l'escalier dégoulinant d'humidité — le comte est calme — il referme la porte, actionne la clé et le pêne fait un boucan de tous les diables — on entend Marcel qui redescend précipitamment puis plus rien — on dirait qu'il attend derrière la porte — qu'est-ce qu'on fait en attendant qu'il se mette à chialer?
Le comte me montre sa machine préférée.
— C'EST UNE MACHINE À ÉCARTELER DONT J'AI OUBLIÉ LE NOM — APPELONS-LA LA VEUVE — ÇA RAPPELLERA LE BON VIEUX TEMPS —
Je l'aide à remonter un énorme ressort et il enfile une cale dans l'engrenage qui se met à vibrer sous la tension — et puis il m'explique comment attacher les liens à ses poignets et à ses chevilles — je comprends tout — forcément c'est simple — je demande si c'est pas dangereux — je veux assassiner personne — il m'explique qu'il a calculé la tension du ressort — il l'a adaptée à la limite de ce qu'il est capable de supporter — il supporte beaucoup — faudra pas que je m'inquiète — surtout ne pas ouvrir la porte à cet imbécile de nègre — de toute façon, on ne peut rien faire pour arrêter la machine — elle s'arrête toute seule — il a tout calculé — mais il ne veut pas souffrir dans la solitude — il a besoin d'un témoin — est-ce que je veux bien être ce témoin — il me paiera bien — alors...
Je suis en train de boucler les liens sur ses chevilles lorsqu'il se met à bander — pas d'un coup — lentement son ver se tortille, bat la mesure, monte, redescend un peu — est-ce qu'il maîtrise son truc? — Non, il continue de parler pour m'expliquer — je dois bien faire la boucle sinon ça ne marchera pas — il a tellement envie que ça marche — et je m'applique, tirant la langue comme une écolière — je sens les battements de mon coeur jusque dans mon cul — je suis émue jusqu'aux orteils, je sens que je vais jouir comme jamais —
— Ça me semble bien fait! dis-je enfin en jetant un coup d'oeil envieux sur sa bite qui s'entoure de veines.
— Je crois que c'est parfait, dit-il. Maintenant enlevez la cale et ensuite faites ce que je dirai. Le ressort se détend lentement. Au début, la douleur sera lointaine — elle n'existera pas vraiment — je pourrai vous parler et entendre tout ce que vous me direz — et surtout, mon amour, LAISSEZ-FAIRE la machine jusqu'au bout!
Il m'a appelée son amour — c'est toujours ce qu'ils disent en se glissant entre mes cuisses — est-ce que je vais le croire, lui? —
J'enlève la cale — l'engrenage sursaute, ne bouge pas — je regarde le comte d'un oeil inquiet — ça ne marche pas — il sourit:
— C'EST NORMAL AU DÉBUT — ÉCOUTEZ LE RESSORT! —
Et je l'écoute — il grince doucement — c'est parti mon quiqui! — Et Marcel qui écoute aux portes! — Je l'imagine l'oreille collée au trou de la serrure où la clé fait de l'ombre à son imagination — le comte émet un premier gémissement — je dis:
— ÇA VA! —
Et aussitôt je me sens stupide — il faut que je m'apprenne à ne pas poser de question — ce type-là n'est pas en train de souffrir — il va à la rencontre du grand plaisir — moi, je l'aide.
*
Lundi matin, deux heures avant le lever du soleil — je suis à genoux entre les jambes du comte hurlant de douleur — la bouche pleine de sa bite monstrueusement bandée — sur ma langue je sens les veines gonflées à l'extrême — le sang tape même dans ma tête — et Marcel joue du tambour sur la porte qu'il voudrait défoncer — mais pourquoi ne se barre-t-il pas! —
Le comte a fini de hurler comme tout à l'heure, emplissant ses poumons et les vidant jusqu'au dernier atome d'air — maintenant il suffoque crache éructe avec de la bave — le ressort se détend toujours — je n'ai plus peur — j'ai eu peur au début, quand il a relevé la tête en poussant un cri qui a réveillé Marcel derrière la porte — il écarquillait les yeux, la bouche montrant toutes ses dents, me regardant parce qu'il savait qu'il ne pourrait plus rien dire — que la douleur s'occupait maintenant de ses poumons — qu'il était enfin entré dans cette douleur qui était sa seule recherche — et c'est à ce moment-là que j'ai eu envie de lui sucer la bite — je l'ai sucée avec toute la douceur possible — mais rien ne voulait en sortir — ça lui faisait peut-être terriblement mal — aussi mal que dans ses articulations déchirées et j'ai continué de lécher cette bite qui demeurait raide et noire — sans qu'il en sorte rien — parce que ce n'était pas le problème — qu'il en sorte quelque chose pour que je me mette à croire avec lui au plaisir — la bite avait mal, terriblement mal, les nerfs à fleur de peau, sensible à la moindre caresse dans une douleur qui s'écartait entre ses cuisses — là où la chair distendue devenait blanche — là où le poil se dressait dans cette blancheur crevée de veines bleues qui étaient toute l'architecture de la douleur — et je n'attendais plus le sperme — je n'attendais plus que ça s'arrête — j'avais l'impression que ça pouvait durer autant de temps que le coeur le voulait — oubliant le ressort qui déroulait son inertie autour des axes et dans la corde qui s'y nouait d'un côté, et qui de l'autre avait rompu la peau jusqu'au sang — mains blanches et noires — doigts recroquevillés comme dans la mort — et la gorge secouée de raideurs et de détentes illusoires — la gorge traversée par le cri, par les morceaux du même cri qui ne s'adressait plus à moi — j'avais fait tout ce que je pouvais — et j'aimais cette bite extrême dans ma bouche tranquille — comme si la douleur avait cessé d'être un spectacle — au cas où je me serais prise pour l'officiante — ce dont il n'avait jamais été question dans l'esprit du comte — j'avais même oublié mon propre sexe — j'étais une excroissance de la douleur — c'est tout le rôle que je pouvais jouer — et j'aurais voulu être belle — mais ça, c'était une autre question.
Et puis d'un coup il y eut un grand claquement dans la machinerie — l'engrenage principal s'arrêta — le corps du comte avait atteint une extrême tension — c'était la limite à ne pas dépasser — puis un claquement plus sourd cette fois entraîna l'engrenage dans le sens inverse — les cordes se détendirent — le corps du comte se rejoignait doucement — il respirait d'une manière atrocement irrégulière — sa bite restait tendue dans ma bouche — il ouvrait les yeux par instant — un dernier claquement mécanique mit fin à la manoeuvre — mais non pas à la souffrance qui continuait d'oeuvrer dans le corps — irradiant les tendons et les muscles — nerfs échangeant les contradictions — le sperme venait — la douleur était omniprésente — mais la douceur sexuelle n'avait pas cessé d'exister — le sperme envahit ma bouche — le gland augmentant encore de volume — puis je perçus la détente sexuelle — le retour progressif de la douleur — la diffusion des mots dans les nerfs — le comte parla — il me demandait de le détacher — je ne dis rien — j'agissais nue et tremblante — il me dit:
— L'Américain est encore là? —
Je ne réponds rien.
— Ouvrez-lui la porte. Vous ne pouvez plus rien pour moi. Merci.
Maintenant j'étais accroupie près de la machine — ayant chié doucement la peur que je n'avais pas eu tout à l'heure — je n'avais plus froid — Marcel achevait de détacher le comte, le traitant de vieux fou — il le prit dans ses bras — il souleva ce paquet de douleur sans accorder aucune importance à la douleur et il sortit et remonta l'escalier noir et humide — je chiais toujours — la peur dans les genoux que j'étreignais — le cul à ras du sol effleurant la merde — sentant la chaleur de mon coeur s'évacuer par là — Marcel ne m'avait même pas regardée — j'avais tourné la clé dans la serrure et il était entré d'un coup — le comte lui avait dit:
— Transportez-moi dans ma chambre, vous. Elle ne peut plus rien pour moi —
Qu'est-ce que j'avais fait de travers? — Est-ce que je n'étais pas en train de souffrir comme tout le monde?
J'ai récupéré ma peau d'ours puante et je suis remontée dans la chambre du comte où il faisait une chaleur épouvantable — le comte était assis tout nu dans son fauteuil près de la cheminée et Marcel examinait ses poignets meurtris — quand je suis entrée, le comte m'a souri — Marcel ne m'a même pas regardée.
— Le soleil va bientôt se lever, dis-je en m'approchant du feu pour sécher mon cul — je sentais un peu la merde.
— Marcel me dit que vous êtes écrivain, dit le comte, gémissant un peu. Il n'a cependant rien lu de vous.
— On se connaît à peine, dis-je avec froideur.
— Il faudra lui offrir une de vos oeuvres. Il vous connaît mal.
— Moi je commence à bien vous connaître. Est-ce qu'on se reverra?
— Pourquoi pas? Il faudra vous montrer discrète.
— Je connais mon métier, dis-je.
Marcel ne desserrait pas les mâchoires — qu'aurait-il dit d'ailleurs? — Et dire que je n'avais pas la moindre idée des dimensions de sa bite — moi qui savais tout de celle du comte quand elle était dans son élément — j'avais encore son goût dans la bouche — j'aimais ce goût — il faudra que ça recommence — pour une fois, j'ai tout bien fait jusqu'au bout — et pas beurrée en plus — je m'améliore.
— Est-ce que vous avez très mal? demandai-je au comte.
— J'ai eu ma dose. Tout va très bien. C'est un calcul savant. Mais c'est la première fois que je le fais en la présence d'une femme. Je vous aime.
Ce que je peux être aimée ces temps-ci — je suis en train de changer ou quoi! — Je sens vraiment la merde.
— Je vais vous ramener chez vous, dit le comte.
— Prêtez-nous plutôt une voiture, dit Marcel. Je vous la ramènerai.
— Je n'ai que la Royce.
— Dans ce cas, dis-je gaiement, nous avons besoin d'un chauffeur!
Le comte s'habilla, grimaçant de douleur — Marcel haussa les épaules plusieurs fois en le regardant — de mon côté, j'ajustais mes volants — on eut vite fait de se retrouver dans le carrosse — Marcel voulut conduire mais le comte prétexta un moteur capricieux et il s'installa au volant — mon sang avait parfaitement séché — je m'assis dessus sans vergogne.
*
Le soleil ne s'est pas encore levé — le carrosse vert olive fonce dans la nuit noire mordant le talus chaque fois qu'une douleur perce les articulations du comte
— Si je prenais le volant, propose Marcel plusieurs fois —
Mais le comte ne tient pas à se faire porter — il refuse obstinément de céder sa place — moi, caressée par le cuir et sentant mes deux bites s'y enfoncer avec tout l'amour que j'ai dans le coeur — je vide la première moitié de la bouteille de gnôle pendant que les deux messieurs se chamaillent — Marcel de temps en temps se retourne — il a l'air inquiet — il a exactement la gueule du type qui comptait pas du tout se retrouver dans cette situation — il m'aime ou quoi? — J'arrête pas de me poser la question — mais la réponse fait des bulles dans ma tête et je les remplis de gnôle — je vais être jolie en arrivant — si Marcel est décidé à me faire l'amour dans mon lit, sûr que j'en garderai aucun souvenir — et puis ça servirait à quoi que j'en grave les minutes d'extase dans ma mémoire de poivrote? — Ça servirait à se souvenir, après que le cirque aura mis les voiles et qu'il sera temps de verser un doigt de plus dans le verre — mais y a pas un verre assez grand pour contenir toute ma tristesse — c'est que je la connais ma tristesse — je sais exactement pourquoi je suis triste — et je sais encore plus exactement pourquoi j'ai envie que ça s'arrête — ce que je ne sais pas, c'est ce qui arrive quand ça s'arrête — je n'en sais vraiment rien — j'imagine que je retrouve un peu de ma virginité — putain! quand je pense que je vais pourrir un jour comme les autres — c'est à cause de cette seule pensée que j'écris — qu'est-ce que j'écris exactement — pas du tout ce que je suis en train d'écrire — mon écriture c'est toujours un mot de plus que les autres — et je remplis le mot — je joue au dictionnaire — je le remplis de sens — de tous les sens qui me viennent à la tête — ça monte là-dedans et ça fait des bulles et je les remplis d'alcool — c'est ça le problème et je me fais pas aider — à quoi bon faire la manche pour un peu de compréhension — j'en ferai quoi de la compréhension — elle serait là toute conne au fond de ma main tendue et je la regarderais exactement comme je regarderais une pièce de monnaie — jouant un peu à pile ou face sans vraiment le vouloir — et finalement la foutant au fond de la poche de mon pantalon de mec — parce que moi je m'vois pas faire la manche en robe — une robe c'est un sac — rien qu'un vulgaire sac dans lequel on met les femmes — pour demander n'importe quoi qui coûte de la honte et du désespoir, faut enfiler des pantalons et une chemise qui te gratouille les deux bites —
Mais je dis des conneries — enfin je les écris puisque c'est ce que tu me demandes — en attendant de vider la deuxième moitié qui suffira à me faire sortir du monde des vivants — Marcel fera ce qu'il voudra si c'est ça qu'il veut — après tout je ne suis qu'une poupée gonflable à l'essence! — Alors en attendant je les écoute se chamailler à propos du volant — mais soudain le comte file un fameux coup de patin et le carrosse s'immobilise dans la grande ombre, la lumière des phares dans les arbres de chaque côté de la route — et Marcel qui croit avoir gagné — qui ouvre la portière et qui fait le tour de la voiture pour s'installer au volant — le comte qui s'extrait d'un coup de son carrosse et qui fait voler ses vêtements sur le capot — et nu comme un ver dans un froid à arracher la coquille des oeufs, le v'là qui grimpe sur le talus, bandant comme un gosse, et nous on essaie de comprendre ce qu'il dit —
Marcel craint le pire — se plante au bas du talus et interroge le comte — moi je sors pas de la voiture, je me pelotonne dans le cuir chaud qui m'enveloppe de ses douceurs — je sais même pas si j'écoute — le comte a envie de chier — ou quelque chose comme ça — et puis jetant un coup d'oeil à travers la fenêtre de la portière, je vois le comte qui gesticule tout nu dans la frange de la lumière des phares, et il montre la branche perpendiculaire au-dessus de lui, gueulant quelque chose dont je ne perçois qu'un vague écho — et Marcel qui secoue la tête — qui dit non quoi! — Qui revient vers la voiture en rouspétant et en se tapant obliquement la tempe du bout de son index outragé — il se met au volant, et le carrosse embraye et le carrosse redémarre sur la route — et je vois l'ombre blanche du comte qui se masturbe sans rien dire en nous regardant passer — je dis:
— C'est con! —
Mais Marcel en a vraiment marre — il veut rentrer m'enculer et dormir! — Enfin c'est ce que j'imagine — demain on aura les emmerdements qui arrivent forcément à ceux qui piquent le carrosse d'un comte — on a le temps d'y penser et en attendant, de s'envoyer en l'air comme des gamins — je rebouche la bouteille dans cette perspective — je m'assois comme tout le monde le fait sur le siège arrière d'une voiture, croisant mes jambes et tirant le bas de ma robe vers les genoux — je respire la bouche ouverte pour m'aérer du mieux que je peux — regardant le cou solide de Marcel qui ne dit rien — tenant le volant à deux mains — bien décidé à en finir avec cette nuit qui semble n'avoir pas de fin — et qu'on va finir en gueulant de plaisir — ce qui me changera!
— Il fera chaud dans ma chambre si le chauffage ne s'est pas éteint, dis-je pour commencer une conversation parce que je n'ai pas tout compris.
— Je vous ramÈne chez vous et je reviens chercher le comte — on se reverra plus tard —
Exactement le genre de conversation dont je rêvais!
— Merde dis-je en oubliant le bas de ma robe sur les genoux — merde merde merde et remerde! — C'était pas du tout comme ça que je voyais les choses! —
— Il faut en reparler, c'est sûr, dit Marcel très rapidement, ne respectant rien de la ponctuation qu'on doit aux dames — on en reparlera, mais je n'en peux plus. Vous allez vous coucher. Le jour va se lever. Je ramènerai le comte dans son château.
— Pourquoi lui as-tu fait ça? dis-je.
— J'en ai marre. Je suis pressé. J'ai vraiment autre chose à faire. Il voulait qu'on l'aide à se pendre. Vous savez: la petite mort. C'est pas mon truc. Et puis on ne sait jamais.
Quel con! Non mais quel con! Et le soleil qui va se lever dans moins d'une heure! — Et le comte qui déborde de génie sexuel! — Mais vire de bord sacré moussaillon! — Tu n'as rien compris à l'amour — mais pas question — Marcel fonce dans la nuit en direction de ma tranquille chaumière où il a l'intention de me border — je vide presque d'un coup la deuxième moitié tellement je suis hors de moi — déçue — trompée — diminuée — abandonnée — qu'est-ce que je peux faire d'autre? — Si je ne peux pas aider le comte à se pendre comme je l'ai aidé à s'écarteler dans sa machine géniale — le comte-douleur que je me mets à aimer de mon amour de pute — moitié fric, moitié sentiment — et tout le reste balancé dans cette triste curiosité qui m'empêche de me noyer dans la mélancolie — et Marcel qui va me faire crever à cause de son stupide entêtement — et tout ça pour me border et foutre le camp aussitôt, me laissant béante et insatisfaite dans le creux du lit où j'aurais envie de crever si je n'étais pas aussi paf!
— Marcel mon amour! — Allons aider le comte à jouer la petite mort — allons l'aider à imiter la mort! —
Mais pas question — Marcel respecte le seul feu rouge de la région — il s'est arrêté en douceur — et j'en ai profité pour me tirer — à moitié nue dans la nuit dont la température descend encore — elle descendra sur la rosée — descendra sur le feu de cheminée à peine éteint — descendra sur l'édredon — sur la pantoufle — descendra sur l'amour — une petite tâche pas encore tout à fait sèche entre les deux — je cours, je vole —
Marcel essaie de manoeuvrer la Royce dans un demi-tour impossible — il abandonne lui aussi et se met à courir — il est à mes trousses mais j'arriverai avant lui sous l'arbre de plaisir — et on fera ce qu'il faut pour aider le comte à compter ses jours avec les bons chiffres sexuels — mais est-ce que je cours dans la bonne direction — je suis assez folle pour ne rien comprendre de ce que je suis en train de faire — je fais quoi exactement courant à moitié nue sous le zéro et sans feu — sans cette lumière je vais me perdre et finir mes jours dans le fossé — je m'arrête!...
Marcel arrive tout essoufflé — une claque! — Une autre! — Sa main puissante autour de mon humérus — le coude qui me fait mal à cause du souvenir de l'estrapade — ni une ni deux me v'là assise dans le carrosse à côté du volant — et Marcel réussit parfaitement son demi-tour — on revient vers le comte — sans que j'ai rien demandé — sans que ça se lise sur ma sale gueule de poivrote! —
Et en effet le comte est toujours là — nu et bandant — ne semblant pas souffrir du froid — il a installé la corde et il attend quelqu'un pour tirer dessus — justement on est là — enfin à ce moment-là je ne crois pas vraiment que Marcel a remis à l'heure son horloge sexuelle — je m'attends à ce qu'il assomme le comte, ce qui me fera taire, et puis il prendra le temps de nous border sous la couette —
— Vous voulez vraiment faire ça! dit-il au comte d'un air désolé.
— Si je le veux! dit le comte. Et elle, est-ce qu'elle veut que je le fasse?
— Moi je veux tout ce que vous voudrez.
— Je savais bien que vous étiez tombée amoureuse de moi! dit le comte en m'embrassant les deux bites.
— Ça va vous faire plus cher! dis-je sans plaisanter.
— Ça coûtera ce que ça coûtera! dit Marcel, comme si c'était lui qui payait —
Le comte trépigne sur ses pieds gelés — sa queue est raide comme un bout de bois et brûlante comme un tison — il s'impatiente sur ses deux pieds gelés qui d'un coup s'élèvent au-dessus du sol et cessent de s'agiter — il y a une petite vibration dans les os — les jambes sont raides — genoux tendus — et les couilles rentrées entre les cuisses — la bite secouée de violents orgasmes qui arrivent l'un après l'autre de plus en plus rapprochés — et le comte essaie de soulager le noeud autour de son cou — les deux mains crispées dans la corde qui se resserre — muscles des bras bleus et noirs — fibres de désespoir — la langue s'érecte hors de la bouche — et les yeux écarquillés semblent dire définitivement non à l'arrêt du coeur qui menace — le sperme s'écoule avec lenteur — j'ai une petite pensée émue pour les tristes mandragores.
— Ça suffit! dit soudain Marcel —
Le corps du comte redescend — les pieds touchent l'herbe glaciale, secoués de spasmes qui se répandent dans les jambes — le corps se couche, s'oblique — horizontal sur le côté bras pliés — coudes serrés contre les côtes — les mains seules agissent pour desserrer l'étreinte de la corde meurtrière — et puis un râle épouvantable s'extrait tout seul de ses poumons — merde! C'est ça mourir de plaisir — et ressusciter
— Merci!
Je ne sais pas si le comte a froid, couché nu ainsi dans l'herbe froide — je ne sais pas si ce tremblement est dû au froid — il est couché sur le côté — respirant bruyamment — la bite s'écoulant encore — les orteils dressés écartés convulsifs —
Marcel est en train de lui dire quelque chose qu'il n'entend pas plus que moi — moi je bande — je montre mes deux bites pour qu'on les morde violemment — pour qu'on y plante des couteaux — pour qu'on me pende par là — tête renversée poitrine vers le ciel — deux cordes me soulevant de terre vers la haute branche qui suinte avec moi — deux cordes m'arrachant mes deux bites en attendant qu'on découpe les restes de mon corps en mille morceaux sexuels dont personne ne veut — dans mon regard mêlé de larmes — parce que je suis en train de pleurer, j'ai craqué, je n'en peux plus — dans mon regard mouillé je cherche à rencontrer au moins la mandragore qui rendra ce spectacle moins triste — mais les légendes ont le coeur tenace — et on a vu personne en troubler le tranquille secret — tandis que l'idée de me suspendre au ciel par mes deux bites est une folie dont je me crois pas capable — le comte revient à lui.
— Est-ce que je vous entends pleurer? dit-il d'une voix calme, comme s'il ne restait rien de sa souffrance qui avait été d'abord vocale, non?
— Ce que je peux avoir envie de pleurer! dis-je doucement, pinçant le bout d'une de mes deux bites pour me faire mal, comme si cette infime douleur pouvait égaler la hauteur de mon rêve — mais est-ce que c'est rêve ou besoin qu'il faut dire?
— Ce qu'il faut dire, ça doit pouvoir se trouver dans le dictionnaire, dit le comte en se relevant — sa longue bite bleue pend entre ses cuisses.
— Ça, c'est mon rêve d'écrivain: un dictionnaire du sens à donner aux choses — mais je ne suis pas capable de me faire mal. Ça doit manquer dans l'expression de certaines choses qui demeurent étrangères à l'univers de mes choses et de mes êtres.
— On peut y réfléchir ensemble, dit le comte en se pelotonnant contre moi sur le siège arrière du carrosse — le cuir-douceur nous envahissant pénétrant dans le cul qu'on se chatouille du doigt — et ne me dites pas combien ça va coûter: je m'en fiche. Est-ce que vous avez un balcon chez vous? Je vous le demande sérieusement.
— Un très vieux, dis-je, jouant de l'anus autour de son index cueilleur de petites fleurs des champs. Vaut mieux pas... Aaah!
— Vaut mieux pas... Continuez...
— ... l'utiliser... marcher dessus quoi... Il est vraiment très vieux.
— Mais convenant parfaitement à l'usage que je vais en faire sitôt arrivé —
Au volant, Marcel sursaute et le carrosse fait une dangereuse embardée:
— Parce que ça continue, dit-il en retrouvant son calme.
— Ça ne s'arrête jamais, dit le comte
— Quel programme!
Chapitre XV
Comment ça s'arrête? — Dans la nuit noire, une heure avant le premier rayon de soleil, avant la première goutte de rosée que le froid cristallise tout de suite — ça s'arrête à cause de la route trop étroite, du carosse inconduisible, d'une peur incontrôlée, d'un regard un mètre à côté de la chose qui a vraiment de l'importance à ce moment-là — on entend ce frottement métal-végétal qui creuse le minéral — les vitres explosent et on ne sent rien dans sa peau — on n'entend pas le cri — on sent le corps étranger qui rentre dans le vôtre pour y laisser sa trace éternelle — Ce sont peut-être ses ongles qui trouent ma chair — ses dents qui s'accrochent à mes dents — ses genoux qui me croisent — pas un cri juste un râle lointain de corps qui change de forme et de dimension — un corps qui s'imbrique — recompose autre chose que son éternel recommencement — un arrêt vacillant — une lenteur calculée de carcasse qui se balance — le ventre douloureux dans la pierre — j'ai fermé les yeux — j'ai tout fermé — tout s'est éteint — les phares, l'allume-cigare, le feu qui ne veut pas prendre dans la braise d'un mégot sans bouche — ma tête entre le cuir mou et odorant et une chair dont je ne reconnais pas la forme — cuisse, ventre, épaule, qui sait? — La tôle se froisse encore un peu, une portière arrête de claquer — pas un oiseau pour signaler le ciel — je ne peux pas bouger — je sens parfaitement mon corps — je suis sûre qu'il n'a pas souffert — je suis persuadée de ne pas saigner — mon cul grelotte — je sens des présences inconnues entre mes cuisses que je ne parviens pas à dégager de l'entortillement absurde de la chair et du métal — on me saigne dessus — je sens la présence de la mort — j'ai envie de crier — il fait noir — à peine les reflets de je ne sais quelle lune dans les morceaux de verre, les traits de tôle et la poignée qui se dresse dans le cuir comme une bite sur un ventre, dans l'oeil qui me regarde, arraché à sa tête, il y a aussi un reflet qui m'horrifie — un reflet qui n'est pas celui de la vie — qui n'est rien dans les reflets — dans ce que je connais de la vie — plus rien ne bouge — nul bruit mécanique — le boucan de tout à l'heure a laissé la place au silence habité de la nuit — le sinistre hibou ne manque pas — il ne vole pas — je ne l'entends pas voler — il ne dit rien — il regarde.
Il faudrait que le jour se lève — il faudrait que je voie avec qui avec quoi je me noue — je n'ai aucun sentiment pour bouleverser mon coeur — il bat — je l'entends battre — ce n'est pas le battement d'un coeur qui saigne — je ne sais pas comment bat un coeur qui saigne — je crois qu'ils battent d'une manière différente — il bat comme un coeur qui va s'arrêter — le mien ne peut pas s'arrêter — pas déjà! — Et la nuit qui dure — l'ombre qui ne bouge pas — il faut que je me libère — mais comment — tenter de sortir mes bras de cette chose qui m'emprisonne — c'est froid et c'est chaud — mes bras sont dedans et je tire dessus mais il faudrait que j'aie la force de soulever l'amalgame — je n'ai pas cette force — et mes jambes — elles sont lointaines — intactes — mais l'amalgame est le même partout — faisant pression sur mon ventre et sur mes seins — immobile un peu distant dans mon dos qui bouge sans s'extraire — les cheveux noués à quelque chose que je ne distingue pas — c'est quoi, cette chose qui se pose sur ma tête et que je n'arrive pas à secouer — je suis prisonnière de l'amalgame —
Marcel est mort — le comte est mort — j'ai peur que ça se mette à puer — je n'aurai pas peur tant que ça ne sent rien — je voudrais tellement avoir la possibilité de ne pas sentir l'odeur — et du coup les odeurs m'arrivent en foule — je vais commencer à avoir peur — le cuir discret — il me semble l'entendre s'ouvrir pour se donner à sentir — le cuir ce n'est rien — je peux supporter l'odeur du cuir — et puis le froid se charge d'odeurs — le froid sur le bout de mon nez — m'apportant l'odeur confuse de la forêt en hiver — ce serait le printemps, je reconnaîtrais chaque odeur sans erreur — mais l'hiver, les odeurs n'ont pas une nature particulière — ce sont des odeurs d'ensemble — elles arrivent par paquets — odeurs de sous-bois — odeurs de fossés — odeurs de sentiers — odeurs de souches — odeurs de murailles — je les distingue mais sans l'assurance qui serait la mienne si tout cela était arrivé au printemps — je m'occupe de sensations parce que j'ai peur de reconnaître d'un coup le premier élancement d'une douleur qui se réveille — est-ce que je vais souffrir? — Je vais avoir peur si je le crois — et qu'est-ce que je suis en train de vivre? — La punition — le juste retour des choses — ou bien c'est le hasard — ou bien il ne m'est rien arrivé de grave — et je m'inquiète pour rien — bras captifs de l'amalgame qu'un impact a modelé — jambes écartées dans un coussin au remplissage incertain — goutte de sang — goutte de sang! — Pas le mien — vient d'en haut — ou goutte de rosée — rosée chaude des matins d'hiver quand la montagne est sourde à toute douleur qui secoue son silence — je pourrais crier — il n'y a personne pour m'entendre — il n'y a personne pour saigner — est-ce que je saigne moi-même?
Je me sens complètement nue dans cette matière hétéroclite de choses vivantes ou mortes ou inertes en tout cas pesantes — entourant comme le furent mes cuisses — avec un trou au fond de ces cuisses — deux trous, trois trous à la recherche du plaisir parce que le désir a la forme d'un manche — je ne veux pas comprendre ce qui m'arrive — il m'arrive ce qui arrive à tout le monde — je recherche le parallélisme absolu — nuit de sexe//accident de la route — et de tracer les flèches mentalement — perpendiculaire correspondance qui devrait avoir une signification — si la vie signifie quelque chose — est-ce que je vais me mettre à croire en dieu dans un moment pareil? — Putain le moment est mal choisi — je suis en mauvaise posture — il n'y a aucune parallèle dans cette nuit où je n'ai même pas joui, ni même pu jouir comme je le voulais — avec une bite énorme dans le cul! —
Je blasphème — je fais un mauvais pari — j'ai tort de tenter d'oublier que je vais souffrir à cause d'un os brisé ou d'un muscle déchiré — mais qu'est-ce que je peux faire — je ne devine rien — je suis prisonnière et je ne peux rien contre ça — les odeurs sont celles de la forêt — rien ne s'exhale de l'amalgame temps-matière dans lequel je n'arrive pas à souffrir — est-ce que je vais souffrir beaucoup — est-ce que je vais commencer à souffrir avant le lever du jour — qui passera le premier sur la route — une vache ou un employé de la préfecture? — Peu importe ce qui va se passer — je peux tout expliquer — n'ayant rien à expliquer bite cul douleur écrasement choc écartèlement étouffement érection brûlure évanouissement vomissure — ça vous va comme explication? — Prenez le mot et fouillez-le — laissez tomber son étymologie — laissez tomber les citations qui l'ennoblissent — n'écoutez que sa sonorité — n'écoutez que la bouche qui le sonorise etc. — etc. — qu'est-ce qui me prend de faire de la littérature dans un moment pareil! —
Et puis l'alcool revient — sans doute parce que la douleur n'est pas loin — la douleur a réveillé l'alcool — elle aurait pu réveiller mon esprit — foutaises! — La douleur ne réveille pas l'esprit d'une alcoolique — elle parle à l'alcool — je suis une étrangère dans ce dialogue de spécialiste — et ma bouche devient sèche — je renifle comme une chienne — et ce qui devait arriver arrive enfin — l'odeur de la gnôle se distingue — se sépare — s'isole parfaitement du silence qui n'est pas une odeur — au diable la forêt, les sentiers, les sous-bois — bonjour l'ami — où es-tu? — Et pourquoi? —
Un rayon de lumière cylindrique croise mes yeux — je ne peux pas bouger les bras — l'odeur ne m'indique pas la seule présence — elle mesure aussi la distance — je le crois possible — un rond de lumière blanche s'attarde sur une chevelure qui n'est pas la mienne — ma perruque peut-être — l'angle m'arrive dans un autre relent — présence certaine, distance connue, angle précisé — il n'y a pas d'erreur — ce serait possible si je pouvais bouger au moins un bras — l'alcool atténuera la douleur — il faut que je boive avant que le message prenne fin — cylindre de lumière blanche, pastille de lumière en divers endroits de l'amalgame — le sourire mort de Marcel — le cou cassé du comte — augmentation de la taille de la pastille de lumière qui s'est arrêtée — bruit de pas — voix solitaire qui a peur — ce n'est pas une vache.
Chapitre XVI
Fin de la première partie — début de la seconde — l'amusant tribunal de Sainte-Bordure est remplacé par le crasseux hôpital de Foux (prononcer: foukse) — on m'a installée toute nue dans une petite chambre blanche-coquette avec vue sur le parking de l'hôpital où gémissent les embrayages — pas de perfusion — pas de drain — pas de poulies — de câble réparateur — ni de plâtre de l'espoir — je suis vivante — ce qui n'est pas mal du tout — et intacte — ce qui est un miracle —
Dans la nuit noire et les croisements aveuglants des projecteurs j'ai à peine aperçu les morceaux de nos corps sur lesquels s'éteignaient les rognures de métal sous la morsure impeccable de la tronçonneuse — j'ai dit oui à tout le monde — vous avez mal? oui — vous vous sentez bien? oui — comment vous appelez-vous? oui — oui oui oui oui oui — c'est tout ce que j'ai su dire — à croire que la bête qui commande à mon cerveau s'accrochait désespérément à ce mot — est-ce que c'en est un? — Comme le dernier de tous ceux — innombrables — qui s'étaient installés depuis ma tendre enfance dans les connexions soigneusement myélinisées par l'éducation et la peur — ou l'éducation de la peur si vous préférez — c'est vrai que j'ai, l'espace d'une courte seconde, formé sur mon écran mental la face vertigineuse de ma mère et le profil tournoyant de mon père — il n'y avait plus rien de sexuel dans ma pensée alors je pouvais en avoir une tout émue pour ceux qui m'avaient donné le jour sans savoir ce que la vie me réservait — est-ce que j'ai réfléchi moi-même quand j'ai pondu à mon tour? — non, n'est-ce pas? — Alors pourquoi en vouloir aux vieux qui ont baisé comme tout le monde, tartinant le plaisir avec le dos de la cuillère en rêvant d'héritage —
La petite seconde familiale a duré une seconde — et puis la limaille enflammée m'a sauté aux yeux — j'ai insulté l'ombre qui serrait les dents mains solides autour de la tronçonneuse — vous êtes vivante! — Ne bougez surtout pas — tirant sur le corps du comte qui était comme de la guimauve la tête pivotant toujours dans le même sens comme une girouette — l'oeil de Marcel collé sur la joue — rond et lumineux — et puis le corps de Marcel a craqué — ils cassaient les os dans les passages de ferraille — je me suis souvenu des genoux de grand-père qui avaient craqué quand ma brute de mère avait refermé le couvercle — le couvercle brisant les genoux — jambes de grand-père trop longues — ou s'étant allongées entre la mort et la disparition — deux jambes pliées qu'il avait fallu briser pour pouvoir refermer le couvercle — mais pouvaient pas couper Marcel en morceaux — sa grande carcasse noire se brisant elle aussi entre les poutres — colonne à l'angle briseur — bras retournés en supination-pronation incontrôlable —
Une fois les morts extraits, ils ont vu que j'étais entière — au moins à l'extérieur — et je suis sortie de là comme un bébé du ventre de sa mère — aussi vrai que c'était une deuxième naissance — des produits vertigineux me dégoulinant entre les cuisses — la peur revenait — je n'étais pas sûre de ce que je voyais — j'avais un sacré problème d'interprétation — intacte toute la peau — intacte dehors — mais dedans? murmurait un petit homme inquiet — elle est comment dedans? — Quelle question! —
Et pendant tout le trajet en ambulance jusqu'à l'hôpital, je n'ai pas cessé de me poser la question — parce que mon corps n'était plus sexuel — il était peut-être intact, mais il n'était plus sexuel — les organes avaient dû se briser en deux, ou bien ils étaient écrasés — ou ouverts comme des fruits laissant pisser la jute sucrée de la mort qui se régale comme au festin — il n'y avait plus rien de sexuel ni dans mon corps ni dans ma pensée — Marcel étant mort flasque visqueux — moi brisée à l'intérieur — le comte disloqué à cause de ses articulations fragilisées par l'abus de tortures — et soudain dans l'ambulance je me suis mise à hurler comme une folle — rien de sexuel dans ce cri qui était l'exigence de toute la conscience possible — merde qu'est-ce qu'on peut exiger avant la mort? — Pas une goutte de gnôle — ça c'est pour le condamné qu'on va couper en deux — intact complet bien vivant — l'alcool lui redonnant la versatilité qu'un brusque réveil lui avait interdite — et après tout c'est bien fait pour sa gueule — il a cherché à mourir de cette façon — il savait bien que ça arriverait un jour ou l'autre — on n'échappe pas à ce destin qui n'en est plus un sitôt qu'on a fait ce qu'il faut pour que ça arrive — mais qu'est-ce que j'avais fait, moi, pour que ça arrive — intacte complète lisse — et pas de sexe pour cultiver la contradiction — pas même une larme amoureuse pour regretter la séparation définitive — pas une vue dans la forêt de bites dont Marcel aurait pu être l'initiateur si dieu l'avait voulu — repensant à dieu comme à une probabilité grandissante — courbe giclant dans le repère vibreur de peur non sexuelle —
On m'a couchée toute nue dans le lit qui grince — le parking chuinte comme une fontaine sur les carreaux de la fenêtre — je pleure un peu mais sans y penser — le chagrin n'est pas dans ma pensée — je sais maintenant que je suis intacte-complète-sexuelle à l'intérieur comme à l'extérieur — c'est juste la peur qui me fait craquer les dents — ça fait un petit bruit vibreur amer que je ne suis pas seule à entendre — sirotant au bout de la paille un thé au citron — parfaitement heureuse d'écarter les cuisses et de me sentir m'ouvrir — la tristesse me tombant dessus parce que j'ai viré de bord et que tout ce qui m'accompagnait avait filé tout droit dans la direction qu'on avait convenu — sans savoir que c'était le chemin des âmes —
Et moi je m'ouvrais un peu entre les cuisses exactement comme on ouvre la bouche pour s'accrocher à l'air du temps — mordant dedans avec la précision héréditaire de l'animal — sans calcul préalable — sans la sensation de bien conduire le calcul — voyant à quel point le monde existe quand il a failli disparaître à tout jamais — petite pute minable en compagnie de deux messieurs qui se réjouissaient — petite pute toujours vivante jouant la mort de deux messieurs débiteurs à jamais — petite pute finira mal un jour — mais avant que ça n'arrive, il va s'en passer des choses pour continuer de ravager son visage dont les yeux ne sont plus capables d'un regard.
J'étais en train de penser à ce genre de choses — c'était pas vraiment de la pensée — c'était purement sexuel mais ça ne m'empêchait pas de penser — quand une grande brute en costume trois pièces — blouson de cuir noir, pull-over acryl, blue-jeans délavés et retroussés sur les chevilles — a fait irruption dans la chambre —
Je me referme d'un coup, je tire le drap sur mon corps de rêve, je ne montre que ma gueule infecte qui va lui inspirer des envies de rature — enfin c'est ce que je crois — mais au lieu de ça — au lieu de retourner vers la porte pour la fermer derrière lui dans un retour définitif — il se met à gueuler — remuant les bras autour de lui — moi ne comprenant pas ce qu'il me dit — puis saisissant petit à petit le contenu de sa conversation — me demandant si c'est un fou ou un flic qui vient me faire la leçon — quand il m'arrache le drap et qu'il me soulève du lit pour me poser sur le radiateur je commence à percevoir ses intentions, du verbal à reconstituer lentement dans mon esprit outragé par le choc de la ferraille et de la terre — jusqu'à l'insulte qui me réveille d'un coup, le cul inondé de la chaleur pétante du radiateur dont les éléments s'impriment dans ma peau — j'ai l'impression de rejouer quelque chose —
Je me mets à chialer — le type s'enfonce d'un coup dans le placard qui s'ouvre entre le lit et la porte des cabinets — des vêtements volent sur le lit — une paire de chaussures — et pas de culotte ce qui ne manque pas d'alimenter l'amertume de ses commentaires — il revient vers moi en beuglant comme un carrosse de cinéma — renoue avec mon bras la relation charnelle qui m'envoie en vol plané de l'autre côté du lit — je comprends que je dois m'habiller — et j'y arrive pas — je me suis mise à trembler de tous les côtés — qu'est-ce qu'il me veut ce loubard? —
J'ai un mal fou à entrer dans ma robe de soirée — j'ai gonflé ou quoi — et il m'engueule tellement que je ne sais plus enfiler mes chaussures — j'ai la robe sur le ventre quand une femme un peu gosse — vêtue à la diable — entre à son tour, me balançant la porte sur les miches — la refermant à moitié et s'excusant.
— Mais qu'est-ce qui se passe? —
Son visage de petit enfant gâté se ferme comme celui d'une grande personne — elle lance une question au loubard qui la traite de connasse — elle se met peut-être à avoir peur — elle s'accroche à la porte à moitié ouverte qu'elle veut ouvrir entièrement mais c'est contre mes fesses nues qu'elle bloque — ma robe coincée aux hanches n'arrivant pas à descendre plus bas — mes deux bites soudain tout excitées — allez donc savoir pourquoi — pendouillant sur mon corps penché qui essaie de mettre ses pieds dans les chaussures — et la porte qui bat qui bat qui bat contre mon cul — parce qu'elle veut l'ouvrir et qu'il veut sortir — la menaçant des pires choses — disant qu'il ne veut plus entendre parler de moi et qu'elle ferait mieux de fermer sa gueule — elle, réclamant plus de justice — lui, rétorquant que la justice n'a pas été invitée — qu'on l'a pas sonnée — ce qui est sans doute vrai — et à défaut de montrer sa bite excitée par la colère qui est la sienne — la colère flic-sexuelle — il exhibe le pétard encore fumant de sa puissance qui crachote dans les humeurs fétides de son aisselle gauche — comme si ça pouvait impressionner une gamine qui joue à l'assistante sociale dans l'attente de trouver un meilleur parti que l'administration —
Le type finit par sortir — il transporte à coups de talon son odeur de flic dans le couloir qui est celui que n'importe qui emprunte pour sortir de cette blancheur réparatrice où l'on meurt cependant quelquefois — la fille referme la porte — les joues rouges et l'oeil larmoyant — elle dit que tout est arrangé — enfin faut que je sorte de là — on va m'aider mais je dois être discrète — est-ce qu'on a déjà vu une pute manquer de discrétion? — Je lui dis que je comprends — je peux tout comprendre en matière de discrétion — je comprends qu'il y a des gens qui ont de la famille — des familles qui n'ont aucune envie de se faire chier à essuyer le sang des putes qui donnent à leur rejeton le plaisir qu'il ne rencontre pas ailleurs — je blague un peu parce que j'ai retrouvé la santé — mais la fille des services sociaux ne sourit même pas — sa nature de femme est une fatalité qu'elle accepte maintenant qu'elle n'a plus la force mentale-sexuelle de l'adolescente qui voulait être un homme comme papa — maintenant elle comprend sa mère — sa mère n'est plus la pute qu'elle croyait — est-ce qu'elle est pute, elle? — Mais non, la pute c'est moi —
Alors elle m'aide à enfiler la robe qui s'accroche à mes hanches et elle renifle mon odeur sexuelle — elle me dit que je ne peux pas aller dans cette tenue dans son bureau où elle a besoin de s'entretenir avec moi — c'est une robe de pute dont la coupe est faite pour inspirer des sentiments sexuels — ce n'est pas une robe plein-jour quand les usages et la mauvaise foi jettent un voile sur la question sexuelle qui est censée nous agiter uniquement la nuit — le jour inspirant le viol-phantasme — la nuit tentant de le réaliser avec toute la retenue que l'amour impose au sexe — ce que je peux en avoir marre de ces foutaises à la con! — Et je n'ai rien d'autre à me mettre
— Bon, qu'elle dit, on passera d'abord chez vous — vous vous mettrez quelque chose de convenable —
— Et pourquoi on s'entretient pas chez moi — pas possible, quelqu'un m'attend dans son bureau — je mettrai ma tenue de paysanne, mon froc de montagnarde, je sentirai un peu la merde et ça n'excitera personne.
Elle sort d'un coup, comme si elle avait eu une bonne idée — me demandant d'attendre elle revient — en effet les bras chargés d'un long tablier vert qu'elle enfile sur mon uniforme de grue — l'attachant dans le dos comme une camisole — je jette un coup d'oeil dans la glace sur la porte du placard qui baille — ça va — j'ai plus du tout l'air d'une pute — et tout à fait l'allure d'une infirmière à qui dix ans de services rendus à l'état ont sculpté exactement la même tête que la mienne qui s'est forgée sa laideur insoutenable entre les coups et la peur des coups, d'une part, et l'alcool et l'envie d'en boire, d'autre part — il y a une telle similitude entre la pute fatiguée que je suis et l'infirmière blasée à qui je ressemble comme une soeur, que la petite conne des services sociaux se demande soudain si elle a eu raison de me déguiser pour cacher ma véritable nature — ou alors elle n'arrive pas à faire le parallèle entre mon joli petit cul et cette tête impossible — elle est peut-être sexuelle elle aussi — ou bien elle est sexuelle par jets de vapeur mentale — elle sifflote par le trou sexuel — puis s'arrête par manque de pression — elle m'a touchée au bout de mes deux bites en m'aidant à enfiler mon étui — elle se demande ce que fait cette tête sur mes épaules —
Enfin, elle décide de sortir — elle jette un coup d'oeil circulaire, n'avisant rien qui ressemble à un sac à main ou à un pardessus — moi qui suis tout entière par en dessous — elle me prend par la main comme une petite soeur — moi la grande exhibant ma tronche au passage — jouissant de l'écartement tranchant de mes cuisses — main dans sa petite main d'héritière foutue d'avance — hésitant entre l'amour nécessaire et les bienfaits de la propriété — ayant côté face le trou inerte de sa mère — et côté pile, le cul mâchouillé par la position assise de son pauvre père à qui on a peut-être brisé les genoux en refermant le cercueil — est-ce qu'elle a été capable de faire à son père ce que ma mère a fait au sien? — Brisant les genoux dans la fermeture définitive — le haut de son crâne faisant pression d'un côté du cercueil — les pieds de l'autre — et la colonne se tassant un peu — et les genoux se brisant.
Quand on sort de l'hôpital et qu'on se retrouve sur le parvis, elle me lâche la main et se met à marcher devant moi — elle porte des blue-jeans et des mocassins — et un manteau qui a l'air d'un tuyau — surmonté d'une moumoute synthétique — le cheveu court-rasé par endroit — elle manque totalement de sexualité — dans ce domaine délicat entre tous, elle ne vaut vraiment rien — même si on n'a pas autre chose à se mettre sous la dent sexuelle qui fait mal à la carie qu'on a tous dans la tête à la place du bonheur — on entre dans la voiture qui lui sert de carrosse — elle fout un peu sa merde dans la circulation urbaine — et enfin on s'engage sur la route de la maison qui est la mienne — je ferme les yeux — j'ai l'impression qu'il ne s'est rien passé — je retourne à la maison — gentille et complète jusqu'au dernier poil — j'ai de la chance — et la pauvre enfant ne sait pas où elle va mettre ses pieds de pistonnée inassouvie —
*
Anaïs! —
Jules ne me reçoit jamais autrement — et ça se passe toujours de la même façon — je traverse un champ les bras chargés de fleurs — ou je trottine sur le bord de la route — et il lance son cri de Tarzan aurois — depuis le flanc d'une montagne qui descend vers moi ou qui me rejoint sur une hauteur tangente — et le v'là qui court comme un Indien entre les ronces et les fougères — clignotant entre l'ombre et la lumière — et il s'amène sur moi — me baise le front de sa bouche toujours humide qui sent le tabac et la gnôle — il dit: bonjour anaïs je t'aime — d'un trait oubliant lui aussi les virgules qu'on doit à la femme — et on fait l'amour dans l'herbe haute — ayant relevé ma robe sous les seins — sa queue giclant hors de la braguette — on fait l'amour avec une rapidité d'insecte — oubliant ma part de plaisir, mais ça on peut pas lui reprocher — je suis sa seule femme et c'est presque gratuit — et on reste là tournés vers le ciel — exactement comme font les paysans qui couchent sur l'herbe — étant rarement couchés sur le côté — préférant tourner le dos à la terre — oublier que l'horizon existe — et perdre son regard qui s'éloigne comme un cerf-volant au bout d'un fil invisible — moi les jambes nues que visitent les insectes curieux — lui ayant pudiquement refermé la braguette — fumant une cigarette puante et parlant de s'arracher une gnôle d'enfer pour fêter l'évènement — souvent Jules et moi on se rencontre de cette manière — lui le fils du pays qui vit sans femme parce que la terre a perdu toute sa valeur sociale — moi l'étrangère au cul brûlant — discrète par obligation professionnelle — et toujours sincère quand le plaisir me fait la surprise de me montrer le bout de son nez —
Et maintenant Jules descend l'adret vaporeux en marchant d'un bon pas, mais ne courant pas, parce qu'il a vu l'assistante sociale — la travailleuse sociale tu parles Charles! — Ou parce que je suis debout près de la carcasse blessée de la Royce et que je regarde dedans avec une attention qui fait peur — pour voir quoi!
La bête n'est pas en si mauvais état — bien sûr elle est ouverte sur le côté — les portières ayant été arrachées — et toutes les vitres ayant répandu leurs cristaux dans l'herbe grise — les fauteuils sont crevés ou alors se sont des taches de chair — je n'arrive pas à me souvenir de la place que j'occupais dans ce qui m'avait semblé être un amalgame de matières contradictoires — c'est qu'il manque les corps — il manque surtout la mort — et moi dedans dans la position de la femme qui enfante — l'entrecuisse encombré de la mort qui va naître —
J'ai dû descendre jusqu'au bord de la rive — descendre la pente glissante sur laquelle on ne voit pas de trace — rien n'ayant blessé l'humus — rien n'ayant arraché la pierre ni la souche — la voiture a dû voler comme un oiseau blessé — et elle s'est abattue sur la berge rocailleuse quand elle a cessé d'être un oiseau — je ne me souviens pas des choses de cette manière — je n'ai pas eu la sensation de voler — mais il faut reconnaître les faits: la pente ne s'est pas déchirée dans le passage de métal qui s'est écrabouillé plus bas avec nous dedans — l'oeil de Marcel me revient à la mémoire — Jules arrive tranquillement, s'aidant de sa canne de noisetier et il me baise le front — il dit: bonjour anaïs je t'aime — mais ensuite il lève la tête et regarde en haut de la pente où la petite travailleuse se pause mille questions, debout au bord de la pente — ayant plié la blouse verte sur son avant-bras à l'équerre — n'ayant rien dit encore pour mettre fin à cet épisode de ma vie.
— C'est l'assistante sociale, dis-je à Jules.
— Je te croyais morte, dit-il en me regardant. Et je ne croyais pas que ce soit possible. Tout le monde disait que tu étais morte, mon amour.
Il dit mon amour pour la première fois — levant la tête de nouveau vers la travailleuse qui s'impatiente — le moteur de sa petite voiture ronronne derrière elle — tandis que je descendais la pente, elle a dit que c'était malsain — je ne lui ai pas dit qu'au contraire c'était bandant — elle était la négation totale de la chose sexuelle qui vit et meurt avec nous — elle n'était pas morte, non — elle ne vivait pas.
— Je suis vraiment heureux que tu sois vivante, dit Jules en se grattant les couilles — ça me donne une de ces envies!
J'éclate de rire — oubliée la mort — vive l'amour — mais il va falloir remonter la pente et faire ce que demande la travailleuse — retourner à la maison — s'habiller proprement — et se mettre à son service.
— Nous n'avons plus beaucoup de temps devant nous, dit-elle tandis que Jules et moi on remonte sur la route. Il va falloir se dépêcher.
Elle fait une petite crise d'autorité — on lui a expliqué qu'elle avait beaucoup plus d'importance que les gens qu'elle est censée aider — ça lui donne des bouffées d'autorité — c'est vraiment antisexuel — elle va vieillir avant l'âge — Jules devrait lui faire don de sa grande bite qui se gonfle maintenant dans la jambe du pantalon tout contre sa cuisse — voilà ce qui est beau — et je sais de quoi je parle — je ne sais pas si elle a vu la bosse sexuelle — elle ne regarde que le visage de son interlocuteur — elle est incapable de regarder entre les cuisses — c'est pourtant ce qu'il faut faire si on veut rester sexuelle jusqu'à la fin.
— Allez dépêchez-vous! Au revoir, monsieur!
Elle aurait besoin d'une bonne beigne dans la gueule que ça ne m'étonnerait pas! — Je dis:
— Monsieur c'est mon ami Jules! On va boire un coup chez lui.
— Pas question! Mais vous êtes vraiment inconsciente. On nous attend dans le bureau de monsieur le directeur. Dépêchez-vous.
— Dis donc espèce de remède contre l'amour — alors là j'explose — mais tu veux m'empêcher de vivre ce que j'ai envie de vivre! — Puisque tu le prends sur ce ton, démerde-toi avec ton directeur à la con et dis-lui bien des douceurs de ma part. Allez, tire-toi! Fille à papa! (enfin dans la mesure où maman a été fidèle!)
Cette tirade lui insuffle le calme qui est la condition première de ma présence à ses côtés — elle essaie de sourire — je continue; non pas parce que j'aime aller jusqu'au bout et que je ne m'en laisse jamais compter tant que je n'y suis pas — au bout de ce que j'ai à faire comprendre — mais parce que je suis une salope qui peut pas s'empêcher de blesser l'amour propre des connards qui me font chier la vie par les trous de nez: qu'est-ce que tu veux me démontrer en me traitant comme une gosse? — Qu'est-ce que tu veux m'apprendre de la vie? — Quelque chose que je ne sais pas? — Tu veux qu'on en parle, de ce que je ne sais pas? — Est-ce que tu veux qu'on parle des raisons exactes de ta présence dans l'administration de la chose sociale? — On peut aussi parler de cul, mais ça c'est pas ton rayon — alors dit bonjour au monsieur — monsieur c'est Jules, mon ami de toujours — sous la crasse qui compose son apparence sociale y a un corps fait pour l'amour et qui s'en prive pas — et je te parle pas de la profondeur de ses sentiments — c'est un coeur comme celui-là qu'il te faudrait — pour te sortir de ta mélancolie et de ta laideur sexuelle — tu me fais chier!
Jules me tapote l'épaule — histoire de me faire savoir que j'en ai assez dit — la travailleuse se met à bouder, bouche en cul de poule qui va éclater en sanglots l'oeil larmoyant de la gosse qui va rater son truc et qui va se faire souffler dans les bronches — elle a laissé tomber son bras à la verticale, et la blouse dépliée pendouille au bout de son bras, touchant l'herbe rase et grise.
— Ça y est? Vous avez tout dit? dit-elle soudain pour faire croire qu'elle domine la situation et qu'elle ne se fait plus chier —
Mais moi je ne suis pas prête à tomber dans ce piège de petite fonctionnaire minable — je sais que si on me fait toutes ces attentions — c'est qu'on a besoin de moi — alors je ne me presse pas — et puis j'ai terriblement envie de baiser — la queue de Jules est toujours aussi bien bandée — pourquoi que j'me la ferais pas sur le champ?
— Je ne sais pas si j'ai tout dit, mais j'ai pas encore fait tout ce que je voulais faire, dis-je triomphante.
— C'est ça, allons boire un coup! lance Jules qui n'a pas tout compris —
Quand il bande, ça lui prend tout le cerveau et il devient complètement incapable de réfléchir méchamment il est tout amour cet homme!
— Est-ce qu'on va boire un coup? dis-je à la travailleuse qui replonge dans sa mélancolie de gosse qu'aurait jamais dû espérer faire un boulot correctement — je vous l'demande pas comme une permission, je vous demande si ça vous fait plaisir.
Je suis méchante quand je m'y mets — et elle a plus beaucoup de ressources — elle hoche la tête comme une mule et balance le tablier vert caca à travers la vitre ouverte de la portière.
— Si ça nous prend pas trop de temps, dit-elle, s'installant au volant — on est en train d'en perdre beaucoup — allons chez monsieur!
Mon crasseux bouseux se plie en deux et trouve le moyen de s'intégrer au véhicule — il sent le cheval — il a des relents de mouton et de patates fraîchement arrachées — une odeur de lard salé et d'oeufs frits — il sent la vermine du plancher — la pourriture des bas de portes — la poussière d'entre les pierres qui se croisent dans le mur — il sent la peau de lapin, la botte de caoutchouc, la pipe et le fond de bouteille — un peu la pisse et très distinctement la jute — enfin je veux dire avec beaucoup de distinction — elle, elle sent la lavande et la lessive de machine à laver — elle n'a pas su choisir son parfum — avec elle, impossible de prendre son pied — ou alors il faudrait la violer — ce serait la seule manière de ne pas regretter de l'avoir touchée — moi je suis de nouveau à moitié à poil — et la voiture cahin cahanne, fumant sur le coup de midi dans l'air suave de l'hiver qui a soulevé un peu son couvercle de plomb pour nous égailler d'un nombre compté de rayons de soleil — c'est l'heure de se découvrir un peu — pourquoi se gêner?
Chez Jules, c'est le royaume de la merde — on peut rien toucher sans se salir — il y a vingt ans, quand les premiers hippies ont débarqué pour vivre leur vie, Jules a essayé de les imiter, parce qu'il trouvait qu'ils avaient de la classe — et puis il s'est aperçu qu'en fait ce sont eux qui cherchaient à l'imiter — alors il est devenu l'exemple à suivre et il a pris très au sérieux son rôle d'initiateur — c'était pas difficile de le suivre sur la voie de la crasse — mais ça devenait toujours dangereux à un moment ou un autre — et nombreux sont ceux qui sont demeurés de pâles imitations de sa majesté inaccessible — certains cependant l'ont suivi jusqu'au bout — ce qui leur a coûté même l'amitié de leurs semblables — et ils ont fini par composer cette société qui n'en est pas une — cet éparpillement savant de solitudes qui peuplent la montagne de loin en loin — ayant enterré les origines bourgeoises avec toutes les autres douceurs de la vie — s'ouvrant les veines de temps en temps en signe de révolte — ou s'il s'agit du désespoir, les ouvrant définitivement — Jules n'ayant pas les mêmes origines, il ne connaissait pas les mêmes problèmes — il était heureux de donner l'exemple, d'autant que ça ne lui coûtait aucun effort — son seul regret était de n'avoir pas trouvé l'âme soeur — l'âme vaisselle — l'âme balai — l'âme au lit — le double parfait qui s'accomode de la vie en commun pour un salaire médiocre — Jules aurait donné beaucoup pour que ça lui arrive et il m'avait même proposé le mariage — il se foutait pas mal que je sois moche comme un poux — il était vraiment le meilleur copain du monde — et quand Pierrot s'est enfin barré avec ce gosse immonde qui était de ma faute — Jules y a cru de toutes ses forces — et il m'a fallu du temps pour lui faire comprendre que je n'avais plus envie de partager — que j'avais simplement besoin de profiter un peu de la vie — et que quand ce serait fait, je laisserais faire — mais qu'est-ce que je laisserais faire? — Je n'en savais vraiment rien — alors Jules a pris les choses du bon côté — et il s'est mis à me surveiller du haut des montagnes, ou levant les yeux sur les pentes, appuyé sur sa canne au fond des vallées — sous un arbre ou au bord de la rivière — prêt à entrer dans mon ventre sans qu'il soit besoin de me demander la permission — voilà comment on vivait Jules et moi — tandis que la vaisselle — le balai — les poules et les carreaux — c'était sa mère qui s'en occupait.
Quand notre petite voiture a fini de clapoter dans la flaque énorme qui est toute la cour de la ferme de Jules sa mère a soulevé le rideau Vichy — et puis elle est apparue avec un regard terrible sur le seuil de la porte — c'est toujours comme ça qu'elle accueillait les visiteurs — qui en principe étaient tous indésirables — l'huissier de justice, l'agent du crédit agricole, le soi-disant conseiller de la Chambre d'agriculture, le facteur et ses recommandés avec avis de réception, la petite frappe de l'EDF etc. — alors elle avait un air terrible et comme elle avait tué un homme, et fait près de dix ans de prison à cause de cet acte d'auto-justice, tout le monde ne l'approchait pas sans beaucoup mais alors beaucoup de précaution — on raconte même que son mari n'arrêtait pas de mourir — alors un jour elle s'est mis en colère et lui a ordonné de crever sur le champ — ce qu'il a fait — et elle en parlait aujourd'hui comme le meilleur des hommes — alors il a fallu attendre que Jules s'extraie de la voiture et lui explique, les pieds dans la boue, que la femme à demi nue, c'était moi et que l'autre, c'était une amie de passage — évitant ainsi le possible coup de fusil dans le radiateur déjà poussif de la voiture — ne disant rien de la nature étatique de la travailleuse qui recommençait à perdre son calme — elle prenait des risques — la mémé haïssait l'État français et ses serviteurs.
Mais enfin pour l'heure la mémé a retrouvé le sourire — elle nous fait entrer dans une cuisine impeccablement propre dans laquelle le Jules n'a pas le droit d'entrer — il s'installe sur une chaise pourrie sur le seuil de la porte — les bras croisés — genoux écartés et pieds joints — souriant de chaque côté du mégot qu'il s'est planté au milieu de la bouche — l'infâme béret sur le genou comme sur une tête —
La mémé est une grasse femme qui s'assoit en écartant les cuisses comme un homme — qui fait craquer son tablier sous lequel elle est nue comme une jeune fille — bourrelet sur bourrelet jusqu'aux chevilles — et elle avance sa poitrine de géante sous la boutonnière tendue à l'extrême — bras nus costauds et fermes — une main sur le genou comme sur une tête — propre, impeccablement propre, sentant la Javel et la lessive Saint-Marc à l'essence de pin — la mémé est un poteau indicateur à la croisée des chemins —
— Et pourquoi tu les amènes? dit-elle à Jules qui trépigne dans l'embrasure de la porte.
— Mais enfin maman! C'est Anaïs! Elle est vivante, quoi!
— Ça par exemple! dit la mémé en ouvrant les bras et faisant craquer le chanvre de la chaise — Je ne t'avais pas reconnue — mais qu'est-ce qui t'arrive donc?
— Il m'arrive, mémé, que j'ai eu un accident de voiture. J'ai pas été blessée mais ça m'a fichu un coup.
— Et toi, petite, tu étais dans la voiture aussi? Il y avait deux hommes à ce qu'on m'a dit? Ils sont morts. Alors, petite?
Normalement, il faut toujours répondre à la question que mémé vient de poser — c'est la seule manière de faire — il n'y en a pas d'autres.
— Tu ne réponds pas! s'indigne la mémé tandis que la travailleuse se demande ce qu'elle fout dans ce merdier — mais elle a besoin de moi — c'est vital — et elle semble prête à tout pour faire le boulot qu'on lui a demandé de faire — elle sent qu'elle doit répondre à mémé.
— Je n'y étais pas. On est venu voir la voiture.
Tout comme elle sent qu'elle ne doit rien dire de ses occupations professionnelles — la mémé la toise du regard.
— Tu n'as pas l'air d'une pute! anaïs a l'air d'une pute, et même quand elle ne l'était pas, elle en avait toute l'allure. Toi tu as l'air d'une gentille petite fille ou alors je me trompe.
— Je suis une gentille petite fille, dit la travailleuse qui ne se démonte pas.
— Ce n'est pas le cas d'Anaïs. Elle s'y entend, elle, pour gratter le peu de fric que je donne à mon fils. Hein que c'est à elle que tu donnes tout ton fric? T'aurais mieux fait de l'épouser. C'était une bonne épouse, l'Anaïs, quand elle était mariée. Mais maintenant que son ivrogne de mari a foutu le camp, c'est une bonne pute. Et toi tu es un bon couillon qui ne sera jamais riche.
— Elle ne veut pas m'épouser, dit Jules doucement — et il essaie de croiser mon regard pour me le redire.
— C'est ta faute, couillon. Peut-être qu'il te manque quelque chose et qu'elle en a besoin. Moi j'ai cessé d'y penser en prison. Et quand je suis revenue, il s'est mis à crever. Alors...
— Maman, dit Jules — ne parle pas comme ça.
— C'est vrai que je vais choquer les oreilles de cette petite. Je devrais faire attention à ce que je dis en présence des enfants. N'est-ce pas petite?
— Vous pouvez en parler si vous voulez. Je suis mariée.
— Mariée? Mariée à un homme? Combien pèse-t-il?
— Je ne sais pas moi.
— Mon Jules à moi (le père de Jules), il pesait cent quarante kilos et c'était une bête d'amour. Mais le malheur a frappé à la porte de notre maison. Et j'ai fait ce que la justice n'avait pas été foutue de faire à ma place. Mon Jules à moi a attendu que je revienne de prison pour mourir.
— Faut pas en parler, maman, dit Jules en baissant les yeux. On est venu pour boire un coup, pas pour parler du malheur. Tout le monde est malheureux, et personne ne dit rien. Alors pourquoi tu veux en parler toi? Et puis ça n'intéresse pas ces dames.
— Je sais bien, toi, ce qui t'intéresse, dit la vieille en se levant pour aller cueillir une bouteille de gnôle — Et toi, petite garce! Tu n'as pas honte de te balader dans cette tenue? Qu'est-ce qu'on va dire si on apprend que je reçois des putes chez moi.
— C'est qu'une pute, dit Jules en trouvant mon regard. Je veux dire que la petite dame n'en est pas une.
— Il ne manquerait plus que ça! dit la travailleuse qui a retrouvé son sang froid en se replongeant dans l'atmosphère rurale dans laquelle elle n'a pas fini de tremper ses racines — je ne suis pas une pute et je vous remercie de me donner un morceau de sucre.
— Voilà qui est parlé! dit la mémé qui se met à apprécier les manières de la travailleuse — et un canard pour la petite mariée!
*
Prémonition — la mémé et la travailleuse sont en train de sympathiser autour d'un canard — secouant les origines communes — la mémé se rappelant son corps gracile — la travailleuse ne se doutant pas de son poids futur —
Et Jules et moi on se caresse du regard — lui assis toujours dans la même position — crasseux et puant — et moi sur la chaise pliante près de la cheminée éteinte — jambes croisées sexuellement — le pied en l'air jouant avec la chaussure du bout des orteils et du talon — fumant la cigarette que la travailleuse m'a fourrée dans le bec pour que je la ferme — me demandant où elle m'amène — elle qui s'arrête pour tailler une bavette mémorable — suçant le canard par la bite et la mémé lui frottant le coin de la bouche avec un bout de son tablier tortillé en pointe — soulevant le tablier jusqu'à son énorme sexe — ce qui me fait bander un peu — pensant que la travailleuse est aussi sexuelle que moi — qu'elle sait peut-être calculer le temps à consacrer au sexe — que le sexe n'est pas toute sa vie — qu'elle peut s'en passer pendant le temps raisonnable qu'exige l'exercice d'une profession honorable — Jules me caressant du regard — moi lui souriant parce que je vais être payée — l'oeil-garce dans son oeil-captif — jouant la clé du mystère — jouant sans comprendre — aguicheuse allumant le feu terrible qui prend toujours — qui coupe l'envie de faire autre chose — d'aller aux champs pour respirer des vapeurs sexuelles — de reluquer les mollets d'une voisine assise au bout de la charrette — de regarder passer les blondes visiteuses en maillot de bain sur leurs vélos tout-terrain piaillant comme des oiseaux sur un arbre qui passe lui aussi quand on a le nez à la portière — se branler doucement en se demandant ce qu'on fout sur cette terre — pourquoi celle-là et pas une autre — pourquoi justement sans valeur marchande — une terre-fleur aux étamines d'or sexuel remplacées par cette terre lourde grise dont on ne veut même pas pour les cimetières — moi aussi je me suis posé la question — mais il y a peu d'élus — on n'a pas été choisis — on est mis sur la touche — il n'y a pas de petit plaisir pour nous faire oublier qu'on ne sert à rien — et je suis en train de penser qu'on ferait mieux, Jules et moi, en attendant que ces deux gourdes aillent au bout de leur causette filiale-sexuelle — de se jeter l'un dans l'autre entre deux vaches étonnées — et d'arrêter de se poser des questions grandeur nature — je pense à tout ça quand une voix claironne dans la cour:
— Anis! Anis! 'garde ce que j'ai trouvé! Tchou! Tchou!
Oh! Rage oh! Désespoir! C'est le frangin aîné de Jules qui se ramène. Il va encore m'offrir une branche d'arbre ou un caillou plein de goudron et il va falloir que j'écoute son discours de demeuré! — Sa tête hirsute apparaît d'un coup à la fenêtre entre les géraniums gris — il rigole comme d'habitude — il rigole tout le temps — sauf quand il sent des présences autour de lui — nous on ne sent rien en tant que témoins — mais lui les entend et il est alors capable d'en parler avec une précision de chirurgien — il se met à disséquer l'inconnu jusqu'à vous foutre la trouille tant ça sent le vrai — ponctuant son discours de sonores tchou tchou tchou qui l'ont fait surnommer le Train — ou alors il vous menace avec une seringue imaginaire — s'approche de vous dans un mouvement calculé de samouraï — et quand vous êtes à la portée de son arme redoutable — en enfonce l'aiguille dans sa tête — actionne le piston avec une grimace douloureuse — et s'effondre d'un coup par terre — secoué de spasmes contre lesquels on ne peut rien — le Train est un instrument de la peur — il aurait pu être le résultat de la consanguinité qui détruit l'Aure — mais il n'est que le produit brutal de la dernière guerre coloniale — celle d'Algérie je crois — qui a envoyé ce sympathique jeune paysan d'alors dans les pires embuscades — il est revenu fou — on l'a enfermé jusqu'à ce qu'il devienne supportable — il voulait partir de l'hôpital où on le gavait de piqûres diverses — et quand les portes se sont ouvertes — il a fait le train — de Toulouse jusqu'à sa vallée natale — faisant le train et amusant tout le monde — et jouant au jeu de la seringue dans la tête qui est son terrible moyen de vous détruire le coeur — je ne dis pas la raison — parce qu'il ne me rendra pas folle — c'est dans le coeur que sa cruauté vous fait le plus de mal — et il est là, la tête dans les pots de géraniums — faisant le train qui s'arrête pour apporter la bonne nouvelle à son Anis chérie qui va devoir dire merci — sous le regard éberlué de la travailleuse qui en apprend tous les jours — sa mère pleurant sans que ça se voit vraiment — la bouche crispée pour que ça ne se voit pas — et il montre ce qu'il vient m'apporter:
— Voilà les cheveux d'Anis! crie-t-il comme s'il craignait qu'on ne l'entende pas. Ce sont les cheveux d'Anis!
Et il secoue à bout de bras dans l'écran chargé de lumière de la fenêtre — ma perruque lourde de métal et de chair.
— Nom de dieu! fait sa mère. Mais qu'est-ce que c'est?
— C'est dégoûtant! dit la travailleuse en recrachant un canard — elle est un peu pompette — c'est-à-dire qu'elle est ivre comme c'est permis à une femme de l'être.
— Ce con est allé à la voiture! dit Jules sans se déranger. On t'a pourtant dit de rester tranquille, foutu imbécile!
Moi je suis morte de peur — d'angoisse — de quoi est-ce qu'on peut mourir quand un fada s'amuse avec ce qui reste de votre tête de morte en sursis! —
Et il la balance au milieu de la cuisine — elle touche le sol avec un glissement qui chuinte encore dans ma tête — et elle touche le piédestal de ma sexualité — décroisant mes jambes je lève les pieds dans la cheminée — regardant ma chevelure de métal et de chair que je voulais oublier.
— Merde! c'est dégoûtant, répète la travailleuse qui perd les pédales. Qu'est-ce que c'est?
C'est bien une femme à la con oui! — Elle trouve ça dégoûtant mais elle sait pas ce que c'est! — Elle veut que je lui explique ou quoi!
— C'est ma tête de mort, connasse! —
Ce foutu idiot est allé chercher ma tête de mort dans cet amalgame qui a failli être mon cercueil — il connaît tous les détails de mon corps — il sait tout de mes artifices — il peut suivre toutes mes traces — rien ne peut troubler sa connaissance de moi — il a un sens de l'orientation magnétisé par ma seule présence — est-ce que vous allez le laisser continuer d'empoisonner mon existence — et je suis là sur ma chaise — jambes en l'air — redoutant le pire — redoutant ma peur — redoutant l'incontrôlable — et personne ne bouge pour ramasser cette saloperie et la foutre au feu! -
— Bon ça va! finit par dire la travailleuse — elle n'a vraiment aucune idée de ce que ça peut être — Calmez-vous! Ce sont des choses qui peuvent arriver.
Mais qu'est-ce qui arrive, connasse! — Tu ne vois donc pas que ce fou est en train de me piquouser? — Infiltrant son poison dans ma cervelle — me rejoignant sur le terrain de notre communauté d'intérêts — tu la ramasses cette cochonnerie oui ou non?
— Ce con est allé à la voiture! répète Jules sans se bouger. Quel foutu imbécile! — Ne regarde pas, Anaïs.
Et Jules ose rentrer dans la cuisine — c'est un cas de force majeure — la mémé ne bronche pas — elle javellisera plus tard — je me siffle un verre de gnôle sans rien demander à personne — ne regardant pas le Jules qui se baisse, qui ramasse, qui secoue la cendre dans la cheminée, et qui recouvre ma tête de mort chevelue — poussant une bûche éteinte — faisant pivoter une autre — préparant le feu réparateur — le feu qui tue la mort — qui tue la peur — est-ce que quelqu'un peut dire ce que ça ne tue pas, le feu?
— Moi j'ai rien compris, dit la travailleuse que des bulles pleines d'alcool empêchent de tout comprendre. — D'ailleurs y avait-il quelque chose à comprendre? C'est une scène grotesque. — J'ai mal à la tête.
Elle s'enfonce dans sa chaise de paille et regarde les dents de la fourchette où scintillent encore des cristaux de sucre imbibés de gnôle.
— Je crois que je suis un peu grise. —
Mais elle n'est pas au bout de la question qui commence à peine à se poser dans sa cervelle de coincée sexuelle.
— Et toi qui ne fais rien! hurle soudain la mémé à l'adresse de Jules qui déguerpit d'un coup — passe la porte — et se met à poursuivre son frère dans la flaque boueuse qui sert de cour à la ferme —
Le fou secoue sa seringue imaginaire — fait tchou tchou avec sa bouche en forme de locomotive — et la vieille qui braille les mains sur les hanches — comme un sac de patates planté sur le seuil de la porte vociférant dans le patois local — et moi et la travailleuse on s'est mis à la fenêtre pour regarder le cirque — les deux frères pataugeant dans la flaque — boueux et beuglant comme des bêtes — et la mémé qui les insulte l'un à cause de sa folie l'autre à cause de son incapacité à arrêter ce cirque — et la travailleuse qui me demande si on ferait pas mieux de mettre les voiles —
On s'approche de la porte où la vieille a l'air d'un rocher — la travailleuse signale timidement son intention de partir — et la vieille se retourne — moitié tank, moitié charrette de foin — et elle continue de parler en patois — et alors je ne sais pas ce qui lui prend à cette soubrette — c'est l'alcool qui recommence à fermenter dans sa cervelle — elle regarde la vieille bien en face et lui dit avec cet aplomb qui n'appartient qu'aux fonctionnaires intarissables en matière de trahison:
— Va falloir qu'on s'occupe sérieusement de ce problème!
— De quel problème nous parles-tu, ma petite? dit la vieille qui commence à ne pas aimer les airs de fausse vierge de la travailleuse.
— Vous ne pouvez pas continuer comme ça. C'est impossible. Il faut le signaler.
— Il faut signaler quoi à qui? dit la vieille encore incrédule — la vieille qui sent venir la vérité du fond de la conversation — qui l'entend pousser comme une fleur qui va faire tache dans le massif vert.
— Je suis assistante sociale et je ne peux pas — je n'ai pas le droit de vous laisser continuer de vivre dans cette...
— Dans cette quoi? Qui tu dis que tu es? Anaïs, dis-moi que je rêve! Tu m'as MENTI! Julot m'a MENTI. Vous vous foutez tous de ma gueule.
— Ce n'est pas la peine de le prendre sur ce ton, fait la travailleuse en rejouant son rôle préféré — la petite fille gâtée qui veut montrer à son papa ce qu'elle est capable de faire dans le sens de l'ordre public et des bonnes moeurs — vous ne pouvez pas...
Elle ne termine pas sa phrase — l'énorme poing-massue de la mémé lui arrive en plein dans la poire — elle lève les deux jambes en avant et tombe comme une crêpe sur le carrelage glacial de la cuisine —
— Elle se mêle de quoi celle-là! crie la mémé —
Et comme je crains de m'en prendre une, ce qui n'améliorera rien de mon aspect physique, je prends la poudre d'escampette — traverse la flaque immonde sous les éclaboussures que soulèvent les deux frères qui jouent dedans — me retrouve vite fait au volant de la petite voiture — tourne la clé — la retourne — la reretourne — et le moteur démarre — j'ai plus qu'à bien conduire — la mémé n'aura pas ma peau —
Mais tandis que je manoeuvre dans la boue — c'est tout un cinéma — voilà que s'amène la petite travailleuse qui n'en croit pas ses yeux — elle se casse la gueule dans la flaque — disparaît dedans — la mémé l'empoigne par la peau du dos comme un chaton et lui rebalance une mémorable castagne qui fait un bruit mat — elle a tapé poing fermé sur une joue qui s'est écrasée contre les dents — la travailleuse replonge dans la flaque — c'est son jour canard — mais la mémé ne l'entend pas de cette oreille — elle la sort de là — la remet debout sur ses cagnettes tremblantes — l'installe en face d'elle comme une cible — bras ballants le long du corps disant quelque chose comme merci j'en veux plus — et le poing de la mémé s'abat encore — la pliant en deux cette fois — ventre troué par une force irrésistible qui la déplie et la replie plusieurs fois — moi je suis paralysée au volant de la petite voiture qui patine — ne veut plus ni reculer ni avancer — la mémé va se ramener et me la faire bouffer — la mémé n'aime pas les fuyards — et je n'arrête pas de fuir — mais cette putain de voiture ne veut pas avancer — je suis en train de me pisser dessus.
Alors la mémé lance un regard vers le pare-brise derrière lequel je suis en train de chialer les larmes acides du désespoir — du coup elle laisse choir le corps de la travailleuse qui retombe comme un sac et ne bouge plus — et la mémé s'avance — disant quelque chose que je ne comprends pas — l'air tranquille et les poings serrés — s'avançant jusqu'à venir toucher la carrosserie — et d'un solide coup de rein, elle s'arc-boute sur le capot — et la voiture s'extrait d'un coup de la merde — j'appuie sur le champignon et ça roule — en marche arrière vers la sortie de la ferme où un chien hurle à la mort — et une fois sur la route étroite, je prends pas le temps de calculer comment ça marche — je tourne le volant, je croise les roues, je défonce le fossé — la portière s'ouvre et le fantôme boueux et sanglant de la travailleuse s'assoit en hurlant de terreur sur le siège du mort — je fonce descendant la pente trouée — arrachant de l'herbe sur les côtés — faisant hurler le moteur parce que je suis restée en première — et au premier croisement je tourne à droite — parce que j'ai toujours l'impression que c'est dans cette direction que j'habite.
*
Et en effet on se retrouve chez moi — avec la distance, on a gagné en lenteur — toujours en première des fois que la seconde ne marche pas — je tiens la première, je la garde — on descend le sentier caillouteux entre les tilleuls — un coup de freins sur les pierres humides de la terrasse — moteur calé — la travailleuse est dans un état épouvantable —
Je sors de la voiture — je fais le tour — je l'aide à se remettre sur ses pieds — elle dit qu'il faut appeler les gendarmes — je réponds que mon téléphone est coupé — elle dit qu'on ira voir les gendarmes — je dis que la route est coupée — elle dit que j'ai intérêt d'être gentille avec elle — et je fais tout pour l'être —
Je l'amène dans ma chambre — je la déshabille complètement — elle se laisse faire comme une enfant — et par la main je la conduis sous la douche — une douche à peine tiède dans un semblant de salle de bains pas chauffée — elle a mal aux dents — au ventre — aux cheveux — et à un pied qu'elle s'est tordu en courant — je frotte son petit corps meurtri — j'éponge le sang dans sa bouche — je lisse ses cheveux — y démêlant d'incroyables noeuds — elle revient lentement à elle — elle me regarde sans rien dire — je ne sais même pas si elle a envie de me dire quelque chose — moi j'ai rien à lui dire — elle n'a plus qu'à foutre le camp — et me laisser en paix — moi je suis comme la maman de Jules — je ne demande rien à personne — j'ai pas envie qu'on me fasse chier parce que je ne ressemble pas à tout le monde — est-ce que je demande à tout le monde de me ressembler? — Avec la gueule que j'ai! — Avec la gueule qu'il a le monde! — Un monde de capitales qui bouffent le monde — tandis qu'à la campagne on se fait chier — même les bourgeois se font chier — et cette jeune conne qui veut gagner sa vie en faisant chier les gens de mon espèce — elle toute nue, laide, pas désirable, ni femme ni femelle — nue sans être ce qu'une véritable femme peut être quand elle est nue — elle n'a rien compris au jeu social — elle fait ce qu'on lui dit — c'est ce qui l'empêche d'être désirable.
Chapitre XVII
Un pied de nez en passant à la statue de Lakanal dont on se demande ce qu'il fait là — par quel miracle il défie l'ignorance populaire — y a qu'à demander — et la travailleuse et moi on arrive dans les bureaux de la DDASS — moi vêtue d'un tailleur bleu ciel — chaussures un peu vertes — chemisier à pois blancs sur fond jaune — la tignasse dans un béret du meilleur goût — le genou discret — la hanche réduite au minimum — poitrine contrôlée et chute des reins sans glissade — elle, ayant changé ses blue-jeans — elle en a une collection — et toute gonflée dans son anorak — la gueule tuméfiée à l'endroit des yeux, du nez, de la bouche et d'une joue qui se creuse —
On n'est pas en retard — on y est — on grimpe un ou deux étages sans importance — croisant la fonctionnaire fatiguée par son travail du matin — il est deux heures ce lundi — et on me fait asseoir dans un couloir, le dos contre le mur, dans un sale petit fauteuil de plastique qui me colle aux mollets — je secoue les genoux pour patienter —
La petite travailleuse frappe à une porte au fond du couloir — se penche pour écouter la réponse — on sait jamais des fois que — ouvre la porte, entre, la referme, j'attends — on ne m'a toujours pas dit ce que je fous là — ce matin à cinq heures, je me demandais si j'étais morte — à deux heures de l'après-midi, je suis vivante le cul sur un fauteuil gluant et j'attends qu'on m'explique —
Des bruits de pas dans l'entrée du couloir où il y a une porte qui baille — un type un peu courbe la fait jouer sur ses gonds sans rien obtenir d'elle qu'un grincement qui est toute la musique de sa nature de porte — il parle à quelqu'un qui descend ou qui monte l'escalier — puis il s'engage d'un pas hésitant dans le couloir — il passe devant moi — il pue le pet et le tabac — ses intestins gargouillent dans sa chemise de nylon — il s'arrête et me demande s'il y a quelqu'un — je le reconnais! —
C'est Navarre (accroche-toi, conard!), le directeur de la DDTE — j'l'ai vu à la télé — à l'époque où on jetait les ouvriers du textile à la poubelle, à Lavelanet et ailleurs — on l'a vu à la télé — debout sur le perron de la préfecture — les dents dehors — exhibant dans son costume à bon marché la courbure dyspeptique de sa colonne — le ventre support d'un avant bras — se grattant le cou avec l'autre main — debout sur le perron de la préfecture — avec devant lui l'énorme machine à tricoter de la merde que les ouvriers en colère avaient portée jusque-là en signe de protestation — et le préfet n'avait pas eu le courage de ses opinions — il voulait encore jouir de sa Légion d'honneur et de l'Ordre national du mérite qu'il n'avait pas mérité — et il avait poussé son directeur dans l'escalier.
— Mais ils vont me casser la gueule! pleurait Navarre dans l'escalier qui descendait avec lui.
— Pas si vous leur expliquez bien les choses, avait dit le préfet dans l'entrebâillement de la porte de son bureau —.
Et un petit flic rigolo — un amateur de verres vides quoi! — avait tiré Navarre par la manche et l'avait poussé sur le perron — et une clameur immense avait explosé dans la cour de la préfecture de Foux — le p'tit directeur se chiant au froc et la caméra filmant tout ça pour le journal télévisé de Toulouse — on avait vu à quel point les représentants de l'État français pouvaient se montrer solidaires face à la pression sociale — et il ne se demandait même pas comment on ferait pour sortir la machine — c'était pas son problème — c'était le problème d'un autre conard de serviteur qui de toute façon prendrait moins de risques que lui à remplir sa mission —
Et cette baudruche était là devant moi — en vrai — exactement dans le même costume qu'il avait à la télé — quand ils ont jeté dehors la moitié de la population de Lavelanet — fermant les usines, coupant l'électricité — et c'est à ce fumier qu'incombait la mission de réparer les dégâts — cet incapable notoire qui n'avait jamais travaillé de sa vie — se faisant pousser au cul par des préfets soucieux de tranquillité — et descendant l'escalier — tremblant sur le perron — essayant non pas d'analyser la situation — il en était incapable intellectuellement — essayant de trouver la meilleure porte de sortie possible — et maintenant il me demandait s'il y avait quelqu'un — et je le voyais comme à la télé — mais en plus je le sentais — il sentait la petite sueur de l'entrefesses — la sueur du bourrelet des seins sur le ventre — il sentait le tabac de l'ennui — et il gargouillait — qu'est-ce qu'il pouvait gargouiller ce cradoc de l'exécutive en goguette —
Et je suis toute prête à répondre à sa question quand voilà que se ramène son petit contrôleur préféré — son incapacité de le remplacer — sa source d'erreurs quotidiennes — sa lumière sur l'immensité de la bêtise administrative — c'est Odile Lanne — j'la connais aussi — de la voir vu faire la savante et de passer forcément pour une conne — dans les réunions que les bougresses de l'ANPE organisent pour les femmes dans la merde — je me souviens d'avoir répondu à sa question: Je suis une pute quoi! et ça avait fait marrer tout le monde et j'avais rajouté, parce que j'avais vraiment pas envie de me marrer:
— Seulement moi j'ai un doctorat es droit — j'ai le droit de faire la pute — mais toi, pistonnée, est-ce que tu as le droit de donner des leçons de bonne conduite à la populace — avec seulement un brevet d'études primaires, hein?
Elles ont voulu me foutre à la porte — menaçant d'aller chercher un homme — et c'est alors que tonton Cristobal est revenu — une petite arsouille qui fait le travailleur social entre deux cures de désintoxication — il était venu pour nous faire un cour sur l'économie de marché — et ces connes lui demandaient de me jeter dehors! — Vous auriez vu la gueule du pauvre petit Cristobal — le grand spécialiste de l'économie de marché — études primaires + piston + alcoolisme — bafouillant en sortant sa copie transparente d'une chemise en carton — triant les transparents et ne sachant plus où il en était — au milieu d'une meute de femmes que tu étais mon petit Cristobal — et elles t'auraient arraché les couilles si t'avais touché à mézigue — mais tout était rentré dans l'ordre — ça me rappelle une remarque d'une connasse qui sévissait aussi dans les services sociaux du département: Vous êtes les plus forts, c'est d'accord. Mais nous, on est payé, et bien payé. — Tout ça pour rien.
Et la limace à son directeur se ramène sur ces entrefaites — le directeur arrêtant de me poser la question — je n'ai rien répondu — il lui dit quelque chose de désagréable — du style: c'est toujours la même chose avec vous! — Et il reprend le couloir dans le sens inverse — elle le suivant en sautillant dans son complet-veston-cravate dans lequel elle espère devenir un homme — c'était l'entracte quoi!
Enfin, la porte que la travailleuse avait empruntée se met à gémir, doucement comme si elle l'ouvrait secrètement — et elle me fait signe de ramener ma carcasse de pute déguisée en collégienne — je me lève, je rajuste le bas de ma jupe et je m'avance.
— Entrez! Entrez! Mademoiselle K.! —
Putain ce qu'on est poli avec moi ces temps-ci — je rentre — ça pue — ça pue quoi? — J'en sais rien — c'est un vaste bureau — et derrière l'immense table qui sert d'appui à ses écritures savantes — c'est un ministre ou quoi? — la travailleuse rampe sur la moquette — le cul humide et les mains moites — on voit qu'on lui a demandé des explications au sujet de sa caboche retravaillée dans le mauvais sens — et puis elle se retire en reculant — ne m'accordant pas son regard qui s'éteint lentement avec l'ouverture de la porte dans la direction de l'espèce de ministre qui attend que la porte soit fermée pour se lever —
Il se lève donc, fait le tour du bureau et s'amène vers moi en souriant — la main tendue que je néglige — de l'autre il me désigne un vaste pouf dans lequel je consens à m'enfoncer — c'est à ce moment que j'ai vu qu'on n'était pas que tous les deux — sous mes genoux soulevés par tant de mollesse, il y a une table basse en verre bien poli avec des cendriers et une revue d'économie — et de l'autre côté de la table — alors là! — t'as cru que j'étais vraiment une mauvaise écrivaine en ne consentant pas à décrire l'espèce de ministre — il n'en vaut pas la peine — c'est que ma plume a besoin de toute son encre pour décrire — non pas décrire mais recomposer — recomposer et extraire de la page — le sortir de là et le prendre — pour le mettre où? — Tu rigoles!...
Avant de replonger tous mes yeux dans cette présence inespérée — je lance un regard acide à l'espèce de ministre — un pioupiou quelconque — un bedonnant de la raquette — un moustachu sans moustache — qui me fait mal au coude avec ses doigts de petit fonctionnaire pas content que je me sois assise sans y avoir été invitée — je suis prête à lui crever les yeux à coups de talon — et je dégage mon coude avec un commentaire acide — le v'là prêt à me frapper — mais l'athlète sentimental se lève d'un coup — se penche au-dessus de la table pour que je mette la main dans la sienne — je vais pour me lever et il me tord délicatement le poignet pour que je n'en fasse rien — et je sens la chair nue de ses lèvres se déposer sans autre principe sur la paralysie sexuelle de mes doigts — les yeux éblouis par tant de reflets aux boucles de sa chevelure qui s'avance — j'en écarte les cuisses — et j'entends à peine son nom — et il s'en aperçoit — et il répète — droit devant moi maintenant, ayant laissé retomber ma main comme un oiseau mort entre mes genoux qui ne sont plus que la pliure obscène de mes branches:
— Fabrice de Vermort —
Et moi il m'est arrivé tellement de choses depuis deux jours que j'ai du mal à me faire à cette révélation qui me coupe la chique — comme si le petit oiseau battait de l'aile entre mes cuisses — cherchant à reprendre le vol et à oublier les étapes de la douleur qui est la sienne en attendant le silence et la mort —
Le fils du comte — c'est le fils du comte qui me reçoit dans le bureau princier de ce fonctionnaire de troisième zone qui veut à tout prix dire quelque chose de désagréable — tandis que le comte et moi on est en train de vivre à côté de ses pompes de minable exécutant des hautes oeuvres de l'État français.
— Ce que vous avez fait ne sera pas jugé... commence l'espèce de ministre qui veut à tout prix que je lève mon cul mouillé de plaisir.
— Il n'est pas question de juger qui que ce soit, coupe le comte, péremptoire. Et non plus d'en discuter. Veuillez sortir, monsieur.
— Mais enfin, monsieur le comte...
— Et lâchez donc le bras de cette demoiselle qui ne mérite pas cette torture.
Je ne sais pas si le préfet est caché dans l'armoire — avec les préfets, il faut s'attendre à tout — en tout cas son espèce de ministre fait une courbette à peine sportive et s'éclipse dans un silence molletonné — un silence de caleçon, dirait Popek.
Je me sens toute nue — conne à cause de mon déguisement de fille rangée — moche et rangée — et le fils du comte ne me regarde plus — regarde ses doigts avec lesquels il se met à jouer — cherchant la première phrase — le premier mot peut-être — faut que je l'aide — je peux pas le laisser dans l'alternative
— Si c'est de discrétion dont vous voulez me parler, dis-je de ma meilleure voix d'universitaire — je sais exactement ce que je dois faire à ce sujet. C'est la première règle de cette profession qui n'est pas un métier: être discrète. Une pute qui jacasse ne fait pas long feu. J'ai l'intention de faire la pute le plus longtemps possible.
— Alors on n'a plus rien à se dire! —
Le fils du comte me regarde de nouveau — souriant à m'en faire tomber à la renverse — il continue de jouer avec ses doigts — peut-être parce qu'il a encore quelque chose à dire.
— Que mon père aimât se divertir avec des prostituées, ce n'est un secret pour personne. Ce n'est pas le secret qu'il faut garder. C'est un fait qui appartient à son image de bon vivant.
— Vous voulez parler de l'estrapade et des autres machines?
— C'est une chose que tout le monde ignore.
— Et vous voulez que tout le monde continue de l'ignorer?
— Il faut que vous gardiez le secret!
Sur quel ton il a dit ça l'athlète sentimental! — C'est une supplique — il veut vraiment pas que ça se sache.
— Je sais maintenant que je peux vous faire confiance. Je peux?
— Même beurrée jusqu'à la moelle, je dirai rien promis. D'ailleurs, quand je suis beurrée, je parle pas. Je chiale. J'arrête pas de chialer. Et qu'est-ce que vous allez en faire de ces machines — si j'avais du fric, je monterais une Maison de la Torture et je chierais vite de l'or!
Je sais pas pourquoi je suis grossière — pourquoi? — Peut-être à cause de mon déguisement — pourquoi ont-ils voulu que je me déguise? — C'est qu'ils ne savent rien bien sûr ni de l'Estrapade ni de la Machine à Écarteler — c'est un petit secret entre le fils et moi — maintenant qu'on s'est tout dit et que j'ai fait la plaisanterie qui venait à propos — on va aller chacun de son côté — se souvenant du comte gueulant dans la machine — la bite droite comme un sapin au milieu d'une forêt de douleur incisant sa cervelle de détraqué mental — l'incisant sculptant sa sexualité — la sexualité qui justement fait chier sa descendance — y a des choses dont on veut vraiment pas hériter — il faut les confier aux putes qui savent garder le secret et mourir avec lui — et je suis toute prête à me lever quand ce coureur de silence dépose une liasse sur la table — un paquet de biffetons à peu près haut comme ça — et rien que des cinq cents — et je m'arrête de me lever —
— Ne m'en demandez pas plus, dit le fils d'une voix blême qui lui gratouille le bas des dents. Il faut que cela suffise pour toujours.
Je palpe — je touche du doigt — j'écrase un peu sur les bords — je déplace pour voir si ça mord — je ne rêve pas — c'est la dernière passe! — Et je sais compter jusqu'à l'infini.
— Êtes-vous d'accord?
— Il y a de quoi dire merde à la république, non!
Encore une plaisanterie de mauvais goût — ça devrait faire rire un aristocrate — mais ça le coince — il a du mal à respirer — il a envie de desserrer le noeud coulant de sa cravate — il dit le chiffre — passons — je le fais répéter parce que j'ai bien compris — on n'est jamais sûr de ce qu'on est sûr —
— On va donc se quitter et ne plus se revoir — dit le fils avec un peu de tristesse — c'est qu'il a toute une vie devant lui.
— Je vais enfin pouvoir faire chier le monde à ma manière!
— C'est peut-être en effet une bonne action de ma part, fait le fils du comte en souriant.
— Il faut donner un sens à nos mensonges afin que tout le monde comprenne ce qu'on lui donne à comprendre.
La prostitution serait-elle l'antichambre de la politique? — Plus besoin de me faire chier entre une justice de paysans médiévaux et une aide sociale de soldats de l'an moins un ou deux — j'ai bien fait d'avoir eu un accident de voiture — j'ai bien fait d'avoir fait la pute — j'ai bien fait d'avoir eu un gosse — bien fait d'avoir épousé un con — parfaitement bien fait d'avoir un papa rose bonbon et une mère vert mousse — j'ai eu parfaitement raison d'avoir fait tout ce que j'ai fait — et si je ne l'avais pas fait — qu'est-ce que j'aurais à faire maintenant — continuer — continuer de vendre mon trognon de pomme — risquant l'amende désossante ou la cure qui remet sur pieds — continuant de dégouliner sans espoir de sécher — avec le même père rose chiant et la même mère vert dégoûtant — et le même mariage sans issue — le même gosse en souvenir de l'avoir accepté — le même trottoir — la même 4L —
Putain ma 4L! —
On est déjà dans la rue, le fils du comte et moi — on est sorti du bureau de l'espèce de ministre et on l'a même pas regardé en passant entre lui et la travailleuse qui tordait la bouche pour se lécher une dent — le fils du comte a descendu les escaliers sans les toucher — je l'ai suivi en pensant à ma 4L — il marchait vite pour m'oublier — allant droit vers la Roll'Royce blanche dont un chauffeur venait d'ouvrir la portière — je l'ai rattrapé juste avant qu'il intègre son carrosse et dans un souffle j'ai dit:
— Excusez-moi si je dérange — j'ai laissé ma 4L dans un parking — le SUKIYA vous connaissez — vous pouvez m'amener? — c'est sur votre route.
— Éloignez-vous! Éloignez-vous!
J'aurais pas dû venir — la porte de la Royce s'est refermée avec un bruit que je connaissais un peu — et le carrosse s'est faufilé entre les caisses négligemment parquées sous les peupliers — un papier de bonbon faisait le papillon dans les branches — j'étais la bourgeoisie qui court après son roi guillotiné par erreur — et le cherchant encore après deux siècles d'hésitations et de guerres — et dire que j'avais dans la poche de quoi me payer tous les taxis du monde — et je me demandais comment j'allais faire pour récupérer ma 4L — je pensais pas au fric — je pensais à mon bien le plus précieux.
*
C'est comme ça, mon bonhomme! — Et oui ma p'tite dame! — Nous sommes tous des personnages et à cause de ça on entre dans une catégorie ou dans une autre — les fous métamorphiques — quadrature qui ne se laisse pas pénétrer — au centre de quoi se joue la farce de tout le monde — les agonisants qui sont des mât de cocagne dont on n'atteint jamais le sommet — ce qui est le propre des fables — les menteurs — détruisant la géométrie plane du roman ordinaire pour mettre en jeu l'espace antigéométrique de la mémoire — les voyageurs — perpendiculaires à la verticale sans jamais retrouver l'horizon d'une biographie de tout le monde — mais qui vérifie la validité de ses points de fuite — renouant avec un certain sens de la composition — et puis moi — Anaïs K. — la désespérée au grand coeur — entrée dans la sexualité comme d'autres entrent en religion ou en politique — c'est la foi, c'est-à-dire la cécité mentale qui mène à la religion — c'est le mensonge capitaliste qui met sur la route de l'assemblée nationale — c'est le désespoir aux dents de bête sauvage qui allume la première étincelle du sexe — c'est la culture du désespoir qui met le feu à la broussaille épaisse du silence — c'est l'innassouvissement probable qu'on joue aux dés sur la chair qui est toute la compagnie — se parlant l'un à l'autre du temps qui reste à vivre — et de l'usage qu'on va en faire — talonnée par l'absence de fric — emmerdée par les poursuites administratives — faisant le pied de nez à la justice qui juge dans le vent faute de moyens pour exprimer sa haine de l'être et son envie d'existence — farces, fables, romans, essais — j'ai lu tout ce qu'on peut lire là-dessus — et je n'ai écrit que mon cri — sans calculer sa modulation ni sa fréquence — mesurant toutefois l'impact charnel —
Ma seule amie — dont je n'ai pas encore parlé — me caressant la bouche avec le nez — me donnant toutes les raisons de rester couchée là à faire l'amour sans aller jusqu'au bout de l'amour — à rechercher le plaisir sans le trouver — ou bien en rencontrer les débris saignants — et prophétiser comme une pythie au-dessus de la vasque sexuelle remplie d'odeurs et de matières chaudes — devenant le personnage de mon histoire — et mon histoire se recomposant dans l'ordre du temps qui n'y était pour rien cependant — le temps n'ayant rien réglé — rien ajusté aux pans de la mémoire — temps à peine écrivable — à peine traçable dans le paysage plan qui recevait la succession impossible de mes jours et de mes nuits —
Alors je ne suis que mon personnage — je m'écris, mais sans l'écriture pour que tout le monde me comprenne — du temps de la douleur à celui de l'amour — passant par le silence inévitable — dans les bras non sexuels de la petite amie qui ne pense pas à l'amour — qui veut me parler de ce qu'on fera plus tard — plus tard c'est tout de suite arrivé — parce qu'on est plus de toutes jeunes filles — parce qu'on a l'âge de faire de bonnes épouses — des épouses coupées en deux entre le linge propre et convenable et la nudité sexuelle mais cachée avec une ponctuation de chair qui s'extrait de la chair — piaillant l'imitation de la parole future — réclamant les mêmes choses qu'on a soi-même réclamé sans succés — farces du fou qui se transforme en un autre fou — fables du mourant qui essaie la lyre de la naïveté non pas touchante mais cruelle — mensonges pour noyer le poisson d'une hérédité impuissante à reconquérir le terrain perdu — fausses géométries à l'angle droit de la lumière qui éclaire la pensée — farces d'une vie sociale qui ne rencontre pas le bonheur — procés du divertissement que la douleur condamne à l'argent — mensonges de la machinerie extrayant la douleur pour isoler le plaisir — géométrie incalculable qui n'est que l'approche de l'anéantissement — justice, thé, estrapade — hôpital, cirque, trapèze — et au bout du compte la tentative de structurer le silence — juste avant de mourir — juste avant de vivre la préparation à la disparition totale — le corps traversé des dernières chimères qui ne sont que le pâle reflet de ce qu'on a vraiment vécu — de ce qu'on a peut-être écrit si on ne s'est pas trompé de vocation —
Et la petite amie qui est la seule que tu n'auras jamais te chatouille gentiment les endroits non sexuels — les morceaux qui doivent rester non sexuels sous peine d'amour — parce qu'il n'est pas question de tomber amoureuse de cette petite fille attardée qui a gardé sa culotte en signe de non-sexualité — me donnant l'amitié dont je ne pouvais plus me passer — l'amitié sans quoi je retourne en enfer — entre les coups de poing sur les seins et les douches de ricard — entre les cris imitateurs de la seule exigence et le craquèlement des mamelles que je n'ai pourtant pas données sans espoir de retour — la petite amie qui ne croit pas à cette histoire de Roll'Royce — qui compte les billets sur ses cuisses nues — qui n'en croit pas ses yeux — j'ai fait chanter sans le vouloir — dire qu'il m'a suffit d'être sexuelle et discrète — dire que je ne l'ai vraiment pas cherchée, cette ouverture sur le monde de la propreté — sur le monde où un carré est un carré — une figure géométrique quoi! — Alors que j'avais toujours constaté une erreur de calcul qui m'empêchait de vivre —
La petite amie à la poitrine de garçon d'écurie me félicite — je suis vraiment la première des putes — elle n'a jamais offert son cul contre de l'argent — elle ne le fera jamais, dit-elle — c'est pas dans sa nature et ça la dégoûte un peu — elle croit à l'amour et surtout à l'amitié — elle a un joli visage que rien ne détruira — elle aimera l'enfant qu'on voudra bien lui donner — j'ai déjà rêvé cela — je l'ai peut-être même arrachée à la vie — un mari et un gosse me détruisant le cul qui était mon seul métier — et l'horloge des coups qui pleuvent et des mamelles qui se mordent — le cul se détruisant peu à peu — rêvant d'un autre amour — en parlant avec la petite amie qui grandit doucement dans l'amour que je lui donne — lisant mes lettres — me rappelant à mes devoirs d'épouse et de mère — puis me trouvant toutes les excuses quand j'ai enfin assumé la première passe — le premier fric — la première fois qu'un type me regardait en souriant — tendant les billets — ayant trouvé ce qu'il était venu chercher — et moi n'en croyant pas mes yeux — que c'était facile — que ça pouvait continuer — que c'était tout ce qu'il fallait faire pour vivre proprement — enfin presque propre —
Mais de là à penser que je toucherais le gros lot — la petite amie rigole avec moi — m'offrant la caresse de ses cheveux sur mon épaule — elle ne suivra pas le même chemin — elle ne touchera pas le gros lot — mais elle est contente quand même — ah j'oubliais — si vous n'aimez pas les considérations métaphysiques — ne lisez pas ce que je viens d'écrire — passez tout de suite à la page suivante — on continue de raconter — et on arrête de penser à des choses compliquées qu'aucune conversation n'éclairera — je quitte la petite amie vers quatre heures ce lundi — je l'ai longuement caressée en pensant à la Roll'Royce blanche qui a pris la fuite sur le coup de deux heures — deux heures et demie — j'ai tout de suite été chez ma petite amie pour caresser son cou de pouliche — c'est que je l'aime sexuellement moi!
*
Enfin c'est exactement ce que je veux dire — une fois constatée l'imposture des structures sociales et de leurs institutions — assumées la participation au divertissement et l'insatisfaction qui en revient la gueule ensanglantée à cause de l'incohérence du jeu — il nous reste la machinerie à extraire la douleur — et un livre est une machinerie de ce type — aussi bien que l'estrapade ou le fouet — c'est une machine à faire tourner en rond les chevaux de la parole — jusqu'à ce qu'on en ait marre de souffrir et qu'on se jette sous les sabots pour être lentement écrasée jusqu'à la fin du spectacle qui n'a jamais cessé de continuer — portes ouvertes dans la rue sociale — entrée payante au cas où on n'aurait pas compris — je suis encore en train de penser à ça quand, sortie de chez ma copine, j'arrive sur le parvis de l'hôpital —
Il y a du monde sous les tilleuls — des curieux qui font cercle autour d'un clown coloré comme une affiche — je m'approche pour m'amuser moi aussi avec tout le monde.
— Vous comprenez les petits éfans? — Le clown qui est mort là dans cet hôpital n'est pas mort pour tout le monde — regardez — je me suis mis dans son costume et maintenant on dirait que c'est lui — je suis vivant! — Je suis vivant! — Je ne suis pas mort ce matin — dans la voiture écrabouillée de monsieur le comte — ça c'est ce qu'on raconte — et on a tort de le raconter — parce que je ne suis que cela — ce déguisement qui ressemble à un habit d'homme de tous les jours — regardez! — J'ai un pantalon, des souliers, une chemise, une veste — et même une cravate — et même un chapeau que je peux faire sauter trois mètres au-dessus de ma tête et qui retombe dessus sans problème — qui a dit que c'est pas trois mètres?
— C'est trois centimètres!
— Vilaine petite fille qui veut faire mal à mon gros coeur de clown — trois centimètres, c'est beaucoup plus que trois mètres — comment? ce n'est pas vrai — ils t'ont raconté ça à l'école? — ah bon — alors tout est changé — ou alors je n'ai pas été à la bonne école — j'ai été à l'école de ceux qui veulent faire rire les autres — ce n'est pas du tout scientifique — c'est peut-être pour ça que je me trompe — Ouh! Ouh! Ouh! — fait le clown coloré et la foule recule avec ses enfants qui crapotent méchamment — et puis le cercle se referme de nouveau autour de cette amusante solitude qui raconte n'importe quoi — je fais comme les autres — je recule si le clown fait Ouh! Ouh! et je reviens à la limite de son spectacle quand il se met à rire — quelquefois attendant qu'on revienne tous pour simplement nous effrayer et riant aussitôt pour se moquer de notre docilité — et affirmer l'autorité qu'il a sur nous à cause d'un truc qui est au point et que personne n'a envie de casser comme un gosse casse son hochet sur le bord de sa poussette.
— C'est triste un clown qui meurt — ça fait pleurer les clowns — on était de grands amis et on jouait souvent ensemble — tu veux savoir à quoi on jouait? — À la marelle bien-sûr — et puis à cochon-vole — vous savez jouer à cochon-vole? — Vous voulez jouer à cochon-vole?
— Ouiiiiiiiiiii...
— Plus fort! — Il faut qu'il nous entende — les murs de l'hôpital sont si épais!
— Ouiiiiiiiiiiiiiiiii...
— Cochon vole! — et on lève la main vers le ciel — maison vole! — On ne s'est pas fait avoir — éléphant vole — et on lève la main — on n'a pas de chance avec les animaux qui ne volent pas — clown vole!
Quelques mains se sont levées — elles ont hésité en l'air — puis elles sont redescendues lentement — le clown s'est mis à pleurer — faisait pas semblant — son maquillage dégoulinait — il a regardé la foule en cercle — c'est le moment mélodramatique du roman — on va tous pleurer ensemble — se répétant la question: clown vole? — on sait pas — quelques-uns croyaient savoir — ils hésitent maintenant — mains pendantes — sauf une petite fille souriante qui lève la main en sautillant — elle a l'air heureux d'être sûre d'elle — heureuse que tout le monde sèche sur la question de savoir si un clown vole ou pas — elle n'est pas comme tout le monde — la nature de la question ne la dérange pas — il n'y a rien dans son esprit pour dire le contraire — ou laisser entrevoir un doute — c'est elle qui a fait pleurer le clown — on a envie de se tirer — on reste là parce qu'on est poli et puis le clown lève la main — il dit:
— clown vole! — Vous avez tous eu tort — sauf toi petite fille — mais toi tu aimes les clowns — tu tomberas amoureuse d'un clown — c'est tout ce que je te souhaite — est-ce que tu as envie d'être amoureuse d'un clown? — Oui? — Tu aimes la vie à ce point! — Est-ce que je peux te demander si tu veux m'épouser?
La petite fille secoue la tête pour dire oui — elle est toute chaude à cause de l'innocence qui est son petit soleil matinal — autour d'elle, la foule est immobile — c'est l'écrin du froid de la nuit mentale qui attend la vie au tournant de la jeunesse —
On entend alors quelques commentaires outrés — le clown danse avec la petite fille dans le cercle qui ne reculera plus — la mère est une idiote qui attend qu'on lui dise ce qu'elle doit faire — personne ne lui dit rien — personne n'a envie de lui dire ce qu'on pense — le clown est en train de faire un enfant à la petite fille — un enfant en forme de poupée inoubliable — un souvenir pour toujours — à quoi elle pourra s'accrocher quand le soleil aura fini de s'allumer dans sa tête — quelqu'un dit enfin:
— C'est inconcevable! —
Ce doit être un éducateur — ou un enseignant — ou un flic — non, pas un flic — les flics sont trop cons pour comprendre l'inconcevable — il faut être plus intelligent que ça — et tout le monde est d'accord sur l'inconcevabilité de ce qui est en train de se passer — le clown faisant un enfant à la petite fille — et sans qu'il soit question de sexe — ce n'est même pas une question d'amitié — il est simplement question de partager la joie — et personne ne l'entend de cette oreille —
Moi je n'ose rien dire parce qu'avec ma sale gueule, je ne ferais qu'envenimer les choses — alors je me tais — je regarde l'enfant sortir de l'accouplement — un enfant comme j'en ai toujours rêvé — pas un enfant mordeur de mamelles! — Un enfant transparent comme le bonheur — un enfant qu'on n'a pas besoin de toucher — mais qui existe parce qu'on voit à travers — ensuite la foule s'est dispersée en rouspétant parce qu'elle n'avait pas trouvé le moyen de s'exprimer — se dispersant lentement sur le parvis comme les feuilles mortes que le vent ballade jusqu'à l'usure — et la petite fille est restée près du clown pour jouer avec le contenu de la valise magique — extrayant les chapeaux magiques, les foulards, les oiseaux, les rêves — sa mère sur le banc les pieds dans un vol de feuilles mortes — et moi debout contre la statue de Lakanal — ne pensant pas à Lakanal — me demandant pourquoi j'écris —
*
— J'ai laissé ma 4L dans un parking — le SUKIYA, vous connaissez? — C'est peut-être sur votre route?
— Je retourne à Sainte-Bordure. Ça vous va?
— C'est sur la route!
Je m'approche encore du clown qui est en train de tasser dans sa valise magique les chapeaux et les rêves que la petite fille en avait extraits — maintenant s'éloignant la main dans celle de sa mère — se retournant en faisant au revoir avec la main — le clown singeant une triste séparation qui amuse la petite fille à l'esprit clair — et puis des voitures l'absorbent — des passants se mélangent à sa lointaine disparition — le clown me regarde en haussant les épaules — il n'y peut rien — c'est le spectacle — on se trouve, on s'aime, on se quitte pour toujours — on ne revoit jamais les petites filles — entre-temps, elles grandissent, deviennent sexuelles et ne comprennent plus rien à la rigolade simple et claire comme de l'eau de source — le clown ne me dit pas tout ça — c'est moi qui pense — je n'ai jamais rencontré de clown dans ma tendre enfance — si c'était arrivé, ma mère l'aurait dénoncé pour détournement de mineure — ma mère sexuelle mangeuse de sexes — ma mère épouvantable qui a fait de moi un objet sexuel dès mon apparition — montrant à mon père à quel point j'étais sexuelle et lui indiquant la distance qu'il devait respecter par rapport à moi — et lui ne cherchant pas à violer le secret de ma sexualité — s'éloignant prudemment chaque fois que je tentais de l'approcher pour toucher sa bite créative — baissant les yeux à mon passage dont seule l'odeur de sang pouvait l'impressionner — ma mère faisant de moi une pute — écartant les clowns à coups de balai — fouillant dans les poches des prétendants — à la recherche du grand secret qui transformerait ma sexualité en position sociale — ce n'est pas le clown qui me disait cela — il était assis sur le couvercle de la valise, m'indiquant les fermetures pour que je la boucle à sa place.
— Vous y avez cru, vous, à cette histoire de clown mort ce matin? me demande-t