de Patrick CINTAS
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Texte intégral
LUNDI
Chapitre XXII
Anaïs Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrfausdrückenbeklagen n'envisageait pas un séjour, mais un simple aller-retour, une après-midi superficielle comme une blessure d'insecte, et cette distance qu'elle mettait toujours entre elle et les questions sans solution. Elle avait déjà préparé dans ce sens la chape de l'oubli. Une nuit dans le train l'avait confortée dans sa pensée. Elle avait sommeillé tout près de la fenêtre, au troisième étage d'un compartiment couchettes, ayant soulevé un peu la toile du rideau avec un stylo en guise de mât. Pas une fois le paysage ne fut entièrement plongé dans l'obscurité. La vie persistait même au plus profond de l'obscurité immobile. Les quais apparaissaient presque par surprise.
Sur le quai de la gare, une vache mugit et la regarda. La petite dame brune au sac à main vert qui était elle aussi descendue entendit la vache et regarda Anaïs K.. Anaïs K. regarda la vache et la dame qui entra dans la gare malgré les récriminations de l'employé qui agitait sa casquette blanche et son drapeau rouge. Anaïs K. chercha un porteur sur le quai puis y renonça et souleva sa valise. On n'emporte pas avec soi une valise si pleine de son intimité si on n'a pas l'intention de s'installer à l'endroit où le train semble s'être arrêté définitivement. Elle sentit le froid sur ses cicatrices. Une brise glacée la pénétra tandis qu'elle franchissait un portail agité. Dans la cour de la gare, un taxi attendait. La dame brune au sac à main vert était déjà montée dedans et parlait au chauffeur en regardant Anaïs K.. La vache fit le tour elle aussi et se posta derrière une illusoire clôture de fil de fer barbelé. Elle regarda Anaïs K. et continua de mordre l'herbe gelée.
La dame brune au sac à main vert agitait sa petite main à la portière. Anaïs K. sourit, provoquant le tiraillement des cicatrices, ne parvenant que difficilement à montrer les bonnes dents. Elle monta. La petite dame au sac à main vert était chaude comme un beignet. Le taxi s'ébranla comme dans un rêve affecté de lenteurs et d'assourdissement.
— Nous avons voyagé ensemble depuis Paris, dit la petite dame. Je vous ai vue sur le quai et je vous ai reconnue. Comme vous sembliez ne pas me reconnaître, je n'ai point osé vous importuner.
Il allait bien, ce "point", à la petite dame au sac à main vert. C'était la vache qui s'éloignait. Anaïs K. se mit à chercher la petite dame au sac à main vert dans sa mémoire. Elle ne trouva rien. Sa mémoire connaissait mal ses personnages. Il lui arrivait même de les confondre, ce qui alimentait la confusion et relativisait son importance.
— Je me souviens très bien, caquetait la petite dame au sac à main vert. Ils sont rentrés en même temps. C'était l'hiver comme aujourd'hui.
Elle regarda les yeux du chauffeur dans le rétroviseur. C'était une vache lui aussi. Il se contentait de sa clôture en mangeant l'herbe du coin. Oui, c'était l'hiver, pensa Anaïs K., mais elle ne dit rien, se contenta encore une fois de sourire et de regarder le paysage aux arbres nus. La petite dame au sac à main vert paraissait satisfaite pour l'instant. Elle n'avait pas l'intention de tout refaire en une minute. Elle prendrait le temps. Le temps était si présent sur ses joues roses qu'Anaïs K. en éprouva du chagrin. Cependant, elle se tut, de peur d'en dire trop ou pas assez, comme c'était généralement le cas quand les gens venaient vers elle pour la reconnaître ou en savoir plus.
— Nous n'avons pas de chance, dit la petite dame au sac à main vert.
Elle traçait une limite maintenant. C'était trop tôt pour le faire. Anaïs K. n'était pas revenue. Elle ne répondit pas à cette question. Elle avait eu l'intention de ne jamais revenir. La petite dame au sac à main vert ne se posait pas ce genre de questions. Elle s'en posait d'autres et ces réponses étaient parfaitement étrangères à Anaïs K. qui avait choisi d'oublier en sachant que c'était impossible. Elle ne s'était jamais préparée à ce combat contre les forces morales de l'existence. Elle allait à la dérive, certaine de n'aller nulle part. Aujourd'hui, elle allait le revoir et elle en souffrait depuis que ce projet avait pris de l'importance. Au début, elle y avait seulement songé, puis la pensée s'en était mêlée et l'esprit n'avait plus eu le choix. Elle avait acheté ce billet et accepté la correspondance de Toulouse, un train vert et gris qu'elle s'était juré de ne plus jamais prendre. C'était sur le quai de Toulouse qu'elle avait revu la petite dame au sac à main vert. Elle l'avait reconnue après une seconde d'hésitation, mais elle avait détourné son regard pour allumer une cigarette. Dans le petit train vert et gris, elle avait quitté la voiture où la petite dame au sac à main vert l'avait suivie dans l'espoir de nouer une conversation qui ne pouvait pas avoir de lien avec le malheur. Or, elle n'aurait accepté que ce sujet de conversation. Elle se serait montrée d'une cruauté parfaitement dégoûtante.
— Je cherchais les W.C., dit-elle maintenant.
— Et vous les avez trouvés? badina le chauffeur qui sortait de sa réserve.
La petite dame au sac à main vert éclata de rire. Tout en riant, elle posa sa main chaude sur le poignet d'Anaïs K. qui se mit à rire elle aussi, souffrant non pas physiquement, mais mentalement d'avoir à étirer les cicatrices qui se croisaient sur son visage dur aux yeux facilement égarés.
— Nous étions seules, dit la petite dame au sac à main vert. Oh! Non. Il y avait cet homme avec sa canne en bambou. Il ne m'a pas adressé la parole en m'aidant à monter ma valise. Vous avez une valise?
Elle le savait très bien qu'Anaïs K. avait une valise si pleine qu'on pouvait se demander ce qu'elle venait chercher après une si longue absence. Heureusement, elle ne demandait pas s'il avait souffert de cet abandon. Comment avait-il résisté à la tentation d'en finir au lieu de se laisser continuer par une existence qui ne lui appartenait pas et qu'on lui prêtait provisoirement? La petite dame au sac à main vert cogna sur la vitre avec son index replié pour signaler qu'il fallait tourner. Le chauffeur savait qu'il fallait tourner. Il avait cette patience. Comment acquiert-on cette patience? se demanda Anaïs K.. Elle vit alors apparaître les signes d'une immense inquiétude sur le visage de la petite dame au sac à main vert qui s'était comportée jusque-là comme quelqu'un qui accomplit un acte sans conséquence, important, peut-être même décisif, ajoutant sa détermination à l'irrémédiable, mais sans implications inattendues, sans attente, sans oppression.
— Nous y voilà! fit-elle d'une voix si aiguë qu'Anaïs K. crut entendre un pipeau.
Le taxi franchit un portail prétentieux dont les grilles disparaissaient sous les ronces.
— Ils ne le ferment plus, dit-il.
Les roues chantaient, c'était du moins l'impression qu'elles donnaient aux oreilles d'Anaïs K. qui se réveillait maintenant totalement pour commencer à enregistrer les détails. Quand le chauffeur ouvrit la malle, et qu'il souleva les deux valises, il dit:
— Eh! Bon Dieu! Elle est bien lourde cette valise!
La petite dame au sac à main vert rougit. Elle n'avait emporté que le strict nécessaire, deux jours au plus, précisa-t-elle. Anaïs K. s'éloigna, les deux mains accrochées à la poignée de sa lourde valise qui semblait l'emporter dans un ailleurs menaçant. La petite dame au sac à main vert ne fit aucun effort pour la rejoindre. Elle regarda le taxi se rapetisser dans l'allée bruyante, sous les hêtres, et disparaître avant même d'avoir atteint la grille. Elle n'aimait pas ce genre de sensation et frissonna en secouant sa loutre, petit détail qui avait échappé au regard écorché d'Anaïs K.. On en parlera tout à l'heure, se promit la petite dame au sac à main vert. Elle avait déjà tout accepté. Elle avait une habitude sereine des inconvénients que les lieux opposaient toujours à sa consommation d'antalgiques.
Anaïs K. avait déjà atteint le perron. Elle ne se souvenait plus des crocodiles de pierre qui descendaient de chaque côté de l'escalier. Elle avait aussi oublié la coquille Saint-Jacques sur le mur à côté de la porte. Elle jeta un oeil triste à travers un carreau. Quelqu'un venait. Il se précipita quand il vit le visage transparent d'Anaïs K. qui se penchait et clignait des yeux en s'efforçant de le reconnaître. Il la rassura.
— Vous ne pouvez pas me connaître, dit-il en tendant une main moite. Je ne suis ici que depuis...
Elle n'entendit pas le reste. La petite dame au sac à main vert lâcha sa valise sur la première marche et félicita Anaïs K. d'avoir réussi à monter la sienne jusqu'au perron. L'homme s'inclina cérémonieusement. Il sentait le tabac et la rose.
Anaïs le revit un quart d'heure plus tard. Elle avait insisté pour que la petite dame au sac à main vert passât devant elle. Elle avait dit ridiculement:
— Vous avez plus l'habitude que moi.
La petite dame au sac à main vert avait souri. Impossible de savoir si cette absurdité la blessait. Anaïs K. n'avait jamais souhaité en savoir plus sur ceux qui s'adressaient à elle pour la rencontrer. Elle était moins timorée quand c'était elle qui prenait l'initiative de la rencontre. La petite dame au sac à main vert venait de recevoir sa première leçon. Non, pensa Anaïs K., elle ne pense pas comme moi. Elle ne vit pas ce que je vis. Mes mots ne l'ont pas touchée. Elle est entrée dans le bureau sans se demander ce que j'ai bien pu vouloir dire en parlant de cette habitude acquise par une fréquentation peut-être assidue de ces lieux. Elle attendit sans s'asseoir parmi les caoutchoucs et les ficus. Elle était seule dans le salon d'attente. Elle contempla le haut plafond d'où descendait un lustre étincelant. Un miroir judicieusement placé augmentait les dimensions d'une pièce qui sinon eût paru étouffante. Deux portes-fenêtres ruisselaient. Elle poussa le réalisme de la scène jusqu'à effacer la buée sur un carreau. Une autre vache la regardait, immuable et tranquille.
— Vous ne pourrez pas le voir aujourd'hui, madame K., je regrette. Un incident...
Elle se leva comme si elle abandonnait l'idée de le revoir. Il se leva pour la rejoindre et la rassurer.
— Trois jours, dit-il en lui caressant les mains, ce n'est pas long. Vous avez une chambre?
Il téléphona à l'hôtel. La petite dame au sac à main vert attendait dans le salon, les mains posées sur son sac à main vert, petite et brune comme un pot de fleurs séchées. Elle souriait parce qu'elle savait. L'homme raccrocha et joignit ses mains pour annoncer que la chambre était retenue.
— Je vous invite à prendre votre repas de midi dans notre excellent réfectoire, proposa-t-il joyeusement. Nous sommes particulièrement attachés à une nourriture saine et de bon aloi.
Elle le remercia et sortit.
— Vous mangez avec nous? demanda la petite dame au sac à main vert qui la suivait en trottinant.
— Non.
Quelle réponse!
— Je ne mange pas.
Pas avec vous.
— Pas aujourd'hui.
— Je comprends, dit la petite dame au sac à main vert en s'arrêtant, s'éloignant aussitôt.
Anaïs était de nouveau sur le perron.
— Il vous faut un taxi, dit encore la petite dame au sac à main vert. À pied, c'est loin. Il fait si froid.
Elle se frottait énergiquement les bras en sautillant.
— L'été, je ne dis pas. Vous êtes déjà venue l'été?
Elle savait bien que non.
— Je vous ai appelé un taxi, dit la voix de l'homme.
Elles levèrent la tête. Il se penchait à une fenêtre.
— Vous êtes un trésor, gloussa la petite dame au sac à main vert.
La fenêtre se referma.
— Si nous attendions à l'intérieur? dit la petite dame au sac à main vert en se tapotant le visage.
Elle n'attendait rien, elle. Anaïs K. la suivit cependant. Le salon était maintenant occupé par deux autres femmes. La petite dame au sac à main vert se déplaça allègrement pour les saluer. Elles lorgnèrent du côté d'Anaïs K. avec une discrétion d'araignée. Anaïs frottait le carreau dégoulinant. Elle frottait presque rageusement. Elle n'avait pas souhaité cette attente. Elle ne voulait pas savoir ce qui était arrivé pour justifier, médicalement, trois jours d'attente. Comment peupler cette nouvelle solitude? La petite dame au sac à main vert reprenait le train le soir même.
— Nous ferons connaissance, dit-elle. Nous avons besoin de nous soutenir. Vous voyez ces dames? L'une et l'autre sont encore désespérées. Je ne le suis plus et puis, vous savez, je ne le cache plus. Prenez ces trois jours pour faire le vide, vous raisonner. Vous aimez la campagne?
Pas vraiment. Anaïs K. sentit la petite main chaude et souhaita s'en frotter elle aussi le visage. Elle se sentait absurde et inutile. Elle n'attendrait pas. Elle n'avait jamais attendu.
— Voilà le taxi, dit la petite dame au sac à main vert. Votre valise, ouf!
Elle tenait à la porter. Elle n'avait pas l'habitude des efforts physiques.
— Hé! fit-elle. Dérangez-vous!
Le chauffeur trotta en riant. La valise n'était rien pour lui, question poids. Il l'enfourna dans la malle et se remit au volant en parlant de la fragilité des femmes.
— Installez-vous, dit la petite dame au sac à main vert, et revenez nous voir.
Elle fila. Anaïs les vit derrière la porte-fenêtre, toutes les trois considérant ce qu'elle voyait comme l'annonce d'un malheur à la hauteur de leur attente. Le chauffeur bougea.
— Je monte, dit Anaïs. Vous savez où on peut acheter des cibiches?
— Que oui!
La chambre était inconfortable, mais il y régnait une intense chaleur. Anaïs K. se posa sur le radiateur sans cesser de fumer. Sa valise était ouverte sur le lit, béante et veule. Une fenêtre avait déjà subi ses effacements. Le carreau s'égouttait sur le radiateur, lent et obscène. Elle se mit à arpenter le tapis, prenant soin de ne pas en dépasser les limites. Il va me rendre folle.
À midi, on gratta à la porte. Si c'est moi, je gratte, avait dit la tenancière, comme ça, vous savez que c'est moi. Pour les autres, je ne sais pas. Vous avez bon appétit, j'espère?
— Et bien, si vous voulez déjeuner, c'est le moment. Attention au tapis en sortant.
Anaïs évita la pliure-piège et suivit la tenancière dans le couloir gris. L'odeur de la cuisine l'épouvanta, elle qui ne se nourrissait que de liquides froids. Encore trois jours!
— Vous vous installez où vous voulez, dit la tenancière.
La petite dame au sac à main vert trônait à une table près des fenêtres. Elle lui faisait de petits signes amicaux, mais ce n'était peut-être pas une invitation. Elle était accompagnée d'un jeune homme cassé au niveau du cou. Il trempait des morceaux de pain dans son assiette sans cesser de parler à ce qui était peut-être son reflet à la surface de ce qui était encore peut-être de la soupe. Anaïs sourit et glissa de l'autre côté de la salle à manger.
— Vous êtes seule? demanda la tenancière.
Elle finirait par savoir pourquoi. Elle ne demandait pas si le pays plaisait à son hôtesse. Elle se contentait de se balancer sur ses sabots, serrant contre sa poitrine deux mains qui étreignaient un cruchon vide.
— Je serai seule pendant trois jours, expliqua enfin Anaïs. Ensuite...
Elle se sentit épiée et non plus invitée à s'exprimer clairement.
— Ensuite, on verra, dit-elle d'une voix dure.
La tenancière disparut comme un ballon qui éclate et fut remplacée par une jolie serveuse aux yeux noirs.
— Nous avons de tout, enfin, je crois, dit la jeune serveuse.
Elle rougissait.
— Il faut vous décider, vous savez?
Anaïs referma la carte.
— Servez-moi un petit alcool. Qu'est-ce que vous avez?
— Et pour manger?
— Rien. Plus tard. Demain. Je ne sais pas!
La jolie serveuse fusa en direction du comptoir. Une minute plus tard, Anaïs sirotait une gnole en souriant à la vache qui la regardait derrière le carreau. La tenancière revint à la charge:
— Il faut manger, vous savez? Avec ce froid!
Elle sentait le cassoulet. On en aurait mangé!
— Ça va, dit Anaïs. J'ai mangé des cochonneries dans le train. Ça ira mieux dès que j'aurais...
De nouveau seule, elle se prépara à revenir à Paris. Comme la gare était fermée et que le taxi n'était plus dans la cour, elle interrogea un passant immobile qui consentit à remuer les lèvres pour lui dire qu'il ne savait pas. Elle revint au bourg, les jambes glacées. Le restaurant était éclairé et la petite dame au sac à main vert veillait à la fenêtre. Elle était seule maintenant et paraissait triste vue de loin. En s'approchant, Anaïs vit qu'elle était au contraire parfaitement gaie. Le jeune homme était retourné d'où il venait. Elle était contente de sa visite. Lui aussi. Elle rentrait ce soir même. Le train passait à huit heures, plus ou moins les quelques minutes qui manquent toujours à ces pays lointains.
— Je rentre avec vous, dit Anaïs.
— Vous n'attendez pas?
Attendre? Que savait-elle de l'attente, elle qui venait et repartait parce que tout s'était passé comme prévu? Anaïs évita de la regarder alors que l'autre recherchait activement ce contact fébrile. Mais la petite dame au sac à main vert se laissa aller elle aussi à commenter son existence:
— Quelle question stupide! reconnut-elle en se frottant le nez. Je me la pose tous les jours.
— Je sais bien que trois jours, ce n'est rien si on les compare à tout ce qui reste à attendre, dit Anaïs qui se demanda de quoi elle allait parler maintenant.
Une heure plus tard, la petite dame au sac à main vert monta seule dans le train et Anaïs retourna à l'hôtel en se promettant de ne pas oublier ce petit visage serein marqué par une colère secrète et bien gardée. Elle avait aussi promis de ne pas abuser de la boisson.
— J'ai attendu moi aussi au début, expliqua la petite dame au sac à main vert. Et j'ai levé le coude plus souvent que prévu, croyez-moi.
Anaïs entra dans la chambre où la chaleur l'engourdit. Elle ne se jeta pas dans le lit comme d'habitude. Elle s'y coula. Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas goûté à la chaleur des draps. Il y eut une bonne demi-heure de pas feutrés dans le couloir, puis tout devint si tranquille qu'elle eut peur d'être définitivement seule. Puis elle se reprocha de finir par tout gâcher et elle éteignit.
Le professeur Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrücken-beklagen, natif de Berlin, reçut la lettre l'invitant au concert par un beau matin de printemps qu'il venait de consacrer à des exercices physiques. Il souffrait de rhumatismes et passait beaucoup de temps à les soigner. La lettre disait qu'il faisait mauvais à New York et que de toute façon, il était impossible de vivre dans cette ville tentaculaire sans éprouver au bout de trois jours le désir de revenir au pays pour y faire apprécier un talent que les New-Yorkais ne semblaient pas mesurer à sa juste valeur. La lettre avait été postée trois jours avant. Le professeur K., qui était un homme heureux malgré le veuvage et les rhumatismes, s'empressa de frapper à la porte de sa fille, qui dormait encore, pour lui annoncer la nouvelle.
— Fabrice rentre plus tôt que prévu, dit-il au bord du lit.
Il ne put empêcher d'éprouver un agréable vertige en respirant les parfums des draps. Anaïs plia l'enveloppe qui s'ouvrit (elle avait une habitude sereine de ce geste qui remontait à l'enfance) et retira vivement la lettre. Comme elle était heureuse! Le professeur K. relut les mots de Fabrice par-dessus l'épaule tiède de la jeune fille qui exultait. Il y avait deux ans que Fabrice n'était pas venu à Paris et ils (le professeur K. et sa fille) l'avaient raté à Salzbourg où le professeur se trempait dans les eaux d'un temple dédié à la santé universelle. Demain, c'était demain, dit Anaïs en comptant sur ses doigts. La lettre était arrivée à temps, dit le professeur en frissonnant.
Il retourna dans le salon pour attendre sa fille qui tarderait une bonne heure. Ensuite, ils descendraient pour aller prendre un petit déjeuner dans la rue. Le professeur, qui n'enseignait plus mais qu'on consultait régulièrement, se flattait d'aimer la rue et il avait communiqué ce goût pour les passants à sa fille qui le surpassait d'ailleurs en descriptions et en dialogues. Elle voulait devenir écrivaine et il savait qu'elle en avait la fibre. Il reconnaissait là quelque chose qui avait existé chez sa défunte épouse, mais celle-ci avait été un tel désastre pour son existence de professeur et d'homme qu'il ne souhaitait pas approfondir cette connaissance du sang. Anaïs écrivait pour l'instant des poèmes, qu'elle considérait comme un simple exercice, en attendant de trouver le ton d'un roman. Le professeur n'avait pas lu beaucoup de romans et le seul qu'il avait achevé, La nouvelle Héloïse, l'avait énormément ennuyé. Il eût préféré que sa fille s'essayât à la réflexion philosophique ou, à défaut, morale. Elle écrivait tous les matins et ne négligeait pas ses études. Mais c'était les vacances de Pâques et les vitrines de Paris étaient pleines d'oeufs en chocolat. Il s'était promis de ne pas faillir à la tradition et d'en manger un gros plein de bonbons au caramel. Anaïs surveillait sa ligne et ne se souciait pas le moins du monde des péchés de son papa rond et d'apparence débonnaire. Elle pouvait se montrer quelquefois un peu égoïste et il en souffrait secrètement. Mais cette petite ombre au tableau était si transparente que les autres ne la voyaient pas. Il fallait être intimement invité à coexister avec le père et la fille pour le comprendre. Fabrice se proposait quelquefois d'y parvenir. Il y renonçait finalement et allait diriger ses orchestres au bout du monde. Comment Anaïs ne le détestait-elle pas, le professeur considérait que c'était là un mystère que rien ne l'invitait à résoudre. Il était un peu jaloux. L'égoïsme d'Anaïs valait bien une petite crise de temps en temps et elle les supportait avec une patience qui lui rappela les insectes de ses recherches. Le professeur K. était entomologiste et lisait Fabre avant de s'endormir. Il aimait en Fabre, plus que l'entomologiste, le héros national et le menteur universel que lui-même n'avait pas réussi à devenir. Mais il y avait trois billets d'entrée dans l'enveloppe et Anaïs avait frémi dangereusement.
Le professeur attendit une heure comme il avait prévu. Il mettait à profit cette attente presque rituelle pour jeter un oeil dans les journaux qu'un domestique avait amoncelés, sans doute en rechignant, sur la table basse du living. Le monde lui paraissait impossible à conquérir et il adorait l'action politique, pourvu qu'elle demeurât le fait des spécialistes et non pas des amateurs comme il l'était lui-même et comme l'était fatalement la majorité de ses semblables. Il aimait se soumettre aux impondérables de cette fatalité qui arrangeait heureusement ses récits destinés à la conversation courante. Il avait vite fait de se rasséréner si on lui reprochait sa légèreté. Anaïs enfonçait alors ce clou avec une vigueur qui le déconcertait. Il n'en parla jamais et s'efforça toujours de n'en laisser rien paraître. Elle descendit, belle et rayonnante comme le méritait ce printemps qu'elle avait déjà célébré pour en comparer l'expression avec les précédents lyrismes. Il avait constaté avec elle qu'elle était en progrès, mais le roman promis à sa jeunesse ne se laissait toujours pas deviner. C'était un secret bien gardé ou un rêve sans lendemain. On verrait bien, se dit-il en recevant le bras fragile de sa fille qui le conduisit directement au café où leur table jouxtait des conversations pour le moins rudimentaires.
— Il ne dit rien sur son séjour, dit Anaïs qui n'avait pas touché à son café-crème.
— La dernière fois, dit le professeur qui n'avait pas l'intention de raconter des histoires, il est reparti juste après le concert. Nous n'avons pas eu le temps de le voir vraiment.
Fabrice n'était pas parti après le concert, contrairement à ce que croyait ou voulait faire croire le professeur. Il avait passé la nuit avec Agnès et Anaïs ne l'ignorait pas. Ces cousines au prénom d'héroïne de Pierre Benoît avaient d'ailleurs le don d'irriter le professeur quand elles se muraient chacune de leur côté dans le silence inspiré, il le savait, par un Fabrice impossible à couper en deux, condition sine qua non d'un partage s'il en avait été question. Il trempa un croissant pressé dans son café noir.
— Un jour, dit le professeur, il se fixera quelque part.
Comme moi, pensait-il. Il était évident, pour lui, que Fabrice évitait Anaïs pour ne pas risquer de vivre ce que le professeur avait mal vécu avec sa défunte et invivable épouse. La mère d'Agnès était ravissante et agréable. Cela aussi, Anaïs ne l'ignorait pas. Le professeur ouvrit le journal qu'on lui tendait en lui demandant son avis. Il bougonna. Anaïs regarda la rue comme si elle y cherchait quelque chose ou quelqu'un. On aurait dit qu'elle cherchait plutôt à fuir. Le professeur se lança dans un commentaire qui fascina son auditoire.
MARDI
Chapitre XXIII
Elle se réveilla à côté de la petite serveuse qui dormait la bouche ouverte, chaude et tranquille. Il faisait moins chaud dans la chambre. Elle se souvenait d'une chaleur intense. Elle se leva doucement et entrouvrit la fenêtre au-dessus du radiateur. Un petit pincement lui rappela qu'on était en hiver. Elle se souvenait de ces hivers rudes et de la corvée de bois. La lumière semblait insister pour entrer par les interstices des vieux volets gris. Elle approcha une seconde son visage de cette froidure térébrante. Ces clous qui s'enfonçaient dans sa peau depuis qu'elle ne tenait plus à la vie, on lui avait dit de se méfier de ces sensations, de ne pas croire à leur réalité, de laisser les coulures couler, d'attendre un meilleur moment pour se remettre à penser. Ne pas sombrer dans cette irréalité était au-dessus de ses forces, mais on continuait de l'encourager, applaudissant même quelquefois quand elle parvenait à oublier l'incidence de la douleur sur le temps, un exploit qui les rendait accessibles pendant un instant, incalculable autrement, de leur existence nécessaire, inévitable, croissante.
La petite serveuse se réveilla. Elle se réveillait parce que c'était l'heure.
— Dans ma chambre, dit-elle en s'étirant, il fait froid le matin et à peine chaud le soir.
Peut-être aimait-elle les hommes après tout. Elle rassembla ses vêtements épars sur la descente de lit et s'enfuit sans laisser de traces. La porte, si peu de temps ouverte pour la laisser passer, coupa net l'odeur du café et du pain grillé, du beurre peut-être aussi. Quel jour sommes-nous? Le deuxième ou le premier? Le jeune homme qui l'avait si aimablement reçue avait parlé de trois jours. Comment les compter? Ce n'était pas important de le savoir aujourd'hui, mais demain si c'était le troisième? Elle devait à tout prix retourner demain. Elle le verrait ou bien on lui dirait de revenir demain. Elle avait peur qu'on lui annonçât que la crise avait atteint un tel paroxysme qu'on ne pouvait plus calculer les jours. Elle ne supporterait plus cette attente. Elle ne le verrait plus avant longtemps. Comment posséder au moins cette journée, la mettre à profit si le temps est clément? Elle poussa les volets si fort qu'ils rebondirent sur la façade et revinrent se fermer avec un grand bruit qui lui rappela les tourmentes et la peur. Elle n'eut pas le temps de voir. On montait. La tenancière entra sans frapper, traversa le tapis, reconnut peut-être l'odeur de la jeune serveuse,dit:
— Ce vent va nous rendre folles!
Et elle entrecroisa les volets, ajustant la barre de fer solidement, comme son hôtesse n'aurait pas su le faire, car elle était étrangère à ces habitudes tenaces du vent et de la proximité des montagnes.
— Vous sentez pas le café?
— Je descends, dit mollement Anaïs.
Elle avait eu juste le temps de se couvrir, mais pas avec le rideau comme elle le craignit pendant une seconde d'amertume. Elle s'habilla sans avoir jeté un oeil au dehors. Dans l'escalier, elle croisa les deux dames qui venaient elles aussi pour...
— Ce froid! se plaignirent-elles ensemble. Un bon café...
Anaïs entra dans la salle à manger qui sentait le feu de cheminée qu'on vient de raviver, gueule brûlante des murs. Un vieillard s'y réchauffait, n'extériorisant que l'angle aigu de son regard et les tremblements de ses extrémités.
— Vous savez, dit la serveuse en chiffonnant la table, on a de beaux étés. Vous devriez venir l'été. Vous allez où l'été? Moi, nulle part. Je reste. Peut-être pas l'été prochain.
Anaïs ne caresserait cette main rapide qu'une petite seconde, pas plus. Elle se le promettait en respirant l'odeur de la femme au travail qui prend rarement soin d'elle. Le café était chaud, mais si amer qu'elle le but pour s'écoeurer.
— Vous ne mangez pas les tartines? (à voix basse, vraiment pour que personne ne l'entendît:) Je les emporte dans mon tablier. J'ai si faim!
Avait-elle faim l'été, sous le soleil et à l'ombre des arbres? Qui prodiguait cette ombre sinon les arbres? On ne se couchait pas dans les granges. Elle se souvenait.
— Le repas? À midi pile. Je suis...
La tenancière était... Anaïs sourit puis l'abandonna au récit de son être laborieux. Si elle avait attendu, elle n'aurait pas évité le discours sur la retraite. Derrière le rideau, la jeune serveuse mangeait les tartines en pensant à autre chose. L'hiver, elle ne se nourrissait que pour lui survivre. Mais l'été? La peau est si proche de la chair en été. Anaïs frissonna et se dirigea vers le clocher. Je ne suis pas...
La cousine Agnès habitait avec ses parents un petit appartement douillet comme une maison de poupée. On y vivait un peu à l'écart de la rue, bien que madame Morandelle fût commerçante et connût un nombre considérable de personnes. Monsieur Morandelle était un fonctionnaire insignifiant qui ne brillait guère en comparaison avec le professeur K.. Ils étaient cependant bons amis et échangeaient des conseils. Madame Morandelle, Hortense Morandelle née Bélissens, était très appréciée du professeur K. qui lui offrait des douceurs caramélisées sans jamais pousser plus loin sa séduction d'intellectuel raffiné et capable du pire en la matière. Agnès s'ennuyait et ne le disait pas. Sans Fabrice, elle eût sombré dans la dépression à l'âge de quinze ans. Elle en avait dix-huit et savait maintenant ce qu'elle voulait. Mais ce n'était pas son seul avantage sur Anaïs. Elle était aussi très jolie. Elle possédait le charme des jolies filles qui se prêtent volontiers aux comparaisons déroutantes. Anaïs n'était belle que nue et Fabrice le savait. Il redoutait cette nudité, et non pas, comme le serinait cruellement le professeur, parce qu'elle était le portrait craché de sa mère. Le professeur se mettait à la place de tous les hommes qu'il connaissait pour juger du degré de leur malheur, sauf de monsieur Morandelle qu'il connaissait mieux. Anaïs haïssait secrètement cette existence circulaire. Ou elle la jalousait parce qu'Agnès s'y trouvait à son aise et que Fabrice ne voyait pas d'inconvénient à y pénétrer en étranger bienvenu pour sa richesse et ses promesses de bonheur. Le professeur K. n'était d'ailleurs pas mécontent que Fabrice n'eût pour sa fille que des intentions concupiscentes.
— Il finira par la rendre malheureuse, expliquait-il à Anaïs en trempant son croissant dans le café noir du petit matin qui avait pignon sur rue.
Il agaçait Anaïs qui ne prétendait rien d'autre que posséder un homme à elle et pas aux autres. C'était aussi simple que cela, mais madame K. n'avait rien possédé à part sa fortune personnelle et Hortense ne savait plus ce qu'elle possédait tellement elle était charmante. Agnès, jolie et égoïste, se prenait plutôt pour un petit animal domestique et ne pensait pas une seule seconde à ces questions de civilités bourgeoises. Elle possédait Fabrice, au moins quand il consentait à se montrer à Paris ou à Nice où les Morandelle avaient acquis un pavillon à deux ou trois encablures de la mer. Les K. ne possédaient que ce que madame K. avait possédé de son vivant, et Fabrice en était exclus, ce qui ravissait le bougon monsieur K. qui ne professait plus depuis les premiers signes de puberté de sa fille, des années après la mort de madame K. qu'il continuait de détester ouvertement, sans doute beaucoup plus ouvertement que du vivant de cette espèce d'épouvantail à moineaux. Fabrice était un beau moineau, blond et vivace, capable de se tenir en équilibre au bord de n'importe quelle fenêtre pourvu que s'y penchât un corsage bien rempli. Anaïs possédait de petits seins qui eussent eux aussi passé pour des piafs si les seins d'Agnès n'avaient pas eu le bonheur de remettre Fabrice à sa place de poupon caresseur et transi. Anaïs les considérait avec une cruauté qui se limita toujours à de secrètes expressions verbales dont personne n'eut jamais connaissance tant le secret était bien gardé au fond de son petit être mis à nu une fois l'an par un Fabrice avide et déconcerté. C'était toujours ça.
Ce matin, tandis que le professeur mesurait du coin de l'oeil la nervosité de sa fille, madame Morandelle vint l'émoustiller sur la terrasse où, en temps ordinaire, elle n'eût jamais osé mettre ses pieds d'aventurière. K. se leva, son ventre bouscula une tasse qu'il ne parvenait pas à vider tant le comportement d'Anaïs devenait incompatible avec son bonheur de femme, et la petite main chaude d'Hortense se pelotonna dans la sienne, une main grossièrement taillée dans la banalité et l'attente. Une plainte sortit péniblement de la bouche d'Hortense: monsieur Morandelle n'était plus.
— Il n'est plus où? s'écria idiotement K..
La douleur le traversa. Les larmes d'Hortense coulaient dans son café, du moins Anaïs les vit-elle former de petits vortex à la surface de ce café qui n'agissait plus comme un miroir depuis qu'elle était en âge de mesurer l'homme avec les instruments du sexe. Hortense aspira encore une grande quantité d'air saturé d'odeurs de café chaud et de croissants fourrés à la crème au chocolat, et de nouveau sa poitrine, qui n'avait d'égale que celle de sa propre fille, se dégonfla à proximité du ventre frissonnant de K. qui regardait sa fille comme si le monde menaçait de s'écrouler sur elle. Anaïs se leva et posa sa solide main sur l'épaule sautillante d'Hortense qui y posa à son tour son autre main pour la flatter et n'avoir rien à dire de si douloureux et de si définitivement irremplaçable.
— Comment? finit par murmurer K..
— Cette nuit, dit Hortense.
C'était quand. Anaïs ne dit rien pour l'instant. Quand, comment, quelle importance? Fabrice n'arriverait pas à temps pour séduire une dernière fois le vieux Morandelle qui n'avait pas cinquante ans. De quoi mourrait-on à cet âge? Anaïs s'éloigna en cherchant son mouchoir. Un garçon la regarda se regarder dans un miroir au-dessus des dossiers rouges. Que pense-t-il de moi? se demanda Anaïs. Et quand elle revint sur la terrasse, Hortense était assise à sa place et informait K. de ce qui avait emporté Morandelle, comment, quand, et où.
— Oh! Ma petite Anaïs. Prends une chaise.
Le garçon la tenait justement dans ses mains vigoureuses. Anaïs aima ce glissement sous elle, l'atterrissage en douceur, l'ajustement précis tandis qu'elle retenait encore ses fesses pour lui laisser cette chance. Elle pivota vivement pour le remercier et il ne rougit pas. Elle ne rencontra que le blanc de ses dents et le bleu de ses yeux. Revenons à nos moutons, pensa-t-elle. Et elle s'inclina du côté d'Hortense Morandelle jusqu'à rencontrer l'épaule et la main qui consentait à la caresser. On dirait que c'est moi qui souffre.
— Ma pauvre petite Anaïs, dit Hortense. Tu l'aimais bien, notre Moran. Tu ne pourras plus lui faire des niches. Oh! Oh! Oh!
Il y avait longtemps qu'Anaïs ne faisait plus de niches à Moran. Des années. Elle ne se souvenait que de sa cruauté et de la patience du bonhomme qui se sentait flatté et le disait.
— Et Fabrice qui arrive... commença Hortense.
Elle interrogea le regard de K..
— Demain soir, dit-il.
Son café était définitivement froid. Une mouche s'était posée sur le croissant déchiré hâtivement au moment où Hortense arrivait, pâle et indécise. K. se remplissait toujours la bouche quand elle arrivait, quelles que fussent les circonstances, heureuses ou malheureuses, il se remplissait la bouche et elle arrivait. Anaïs avait noté ce détail dans son exemplaire de la connaissance de l'homme. Moran se laissait chatouiller et K. se remplissait la bouche. Le monde était petit.
— Bref, dit Hortense, nous avons été réveillées, Agnès et moi, par un bruit sourd. Vous savez comme il est maladroit... Oh! Oh! Oh! comme il était! comme il était!
Elle se battait la coulpe en aspirant le café au bord de la tasse brûlante.
— Nous pensions, Agnès vous le confirmera, qu'il s'était encore pris dans le tapis. Il a brisé le miroir de la console une fois, en cherchant à s'y retenir, et je lui en veux encore! Oh! Oh! Oh!
Le garçon n'avait pas que des beaux yeux, de belles dents et des mains vigoureuses et saines. Deux épaules carrées en disaient long sur sa disponibilité. Il se tenait sur le seuil de la terrasse, regardant la rue et saluant quelquefois les passants, tournant le dos pour se donner à estimer dans toute sa splendeur. Anaïs adorait les hommes vus de dos, pourvu qu'ils fussent habillés et parfaitement mis question plis et ajustage. Agnès, qui était sotte sans doute parce qu'elle était jolie et prétendait être belle, avouait en rougissant que les fesses la rendaient jalouse de l'homme. De l'homme en général, précisait-elle. Anaïs savait pertinemment que Fabrice ne se prêtait pas à ces jeux sorciers. Il était le premier à le dire, qu'il détestait qu'une femme se prît pour un homme.
— Il était mort, dit Hortense. On ne l'aurait pas dit. Ou nous ne voulions pas croire que c'était possible.
— J'ai connu cette douleur, renifla K. qui n'avait pas souffert de la mort de madame K. et Hortense le savait.
— Nous sommes perdues, dit Hortense.
— Moran possédait-il tout? dit K. qui ne pensait déjà plus à ce qu'il disait.
— Agnès est à la maison? demanda Anaïs.
Et elle fila sans attendre la réponse. Au passage, le garçon lui adressa un mot qu'elle ragea de ne pas avoir saisi au vol d'une voix à la hauteur de l'homme qu'elle lui reconnaissait pouvoir interpréter pour elle s'il la désirait comme elle ne le désirait déjà plus. Tu es compliquée, disait Agnès devant son miroir. Mais Anaïs n'était que la pire des menteuses qu'elle eût jamais connues et qu'elle ne connaîtrait jamais. Mythomane, avait corrigé Anaïs, sachant qu'elle parlait à une idiote trop jolie pour se croire inutile.
Agnès pleurait dans le salon. Il y avait déjà du monde. Anaïs s'annonça par un grattement sur le dossier de la chaise. Agnès avait des yeux bouffis de douleur.
— Je suis tellement peinée! déclara Anaïs.
Agnès ne la toucha pas. D'habitude, elle la touchait et elle pouvait alors tout savoir en une fraction de seconde. Agnès paraissait inaccessible, pliée à l'équerre sur la chaise. Anaïs aperçut les pieds du mort. Ils étaient chaussés de souliers neufs. Les bougies destinées à raréfier l'air et les fenêtres toutes fermées pour aider encore à cette raréfaction rituelle ne lui donnèrent pas le vertige escompté pour paraître moins indifférente, moins sincèrement imperméable à un évènement qui ne changerait rien à son existence ni à celles qui la conditionnaient. Elle risqua un oeil dans la chambre mortuaire. Sa robe blanche effraya une vieille rabougrie qu'on rassura aussitôt en lui prodiguant le récit de sa résurrection. La robe blanche entra, salua à voix si basse que le corps s'étonna, puis s'approcha du lit où Morandelle souriait de béatitude. Il avait toujours été heureux couché. Mais il ne regardait pas le plafond comme il avait tous les étés contemplé avec elles (Anaïs et Agnès) le ciel qu'il expliquait avec la poésie des nombres et le lyrisme des résultats. La robe blanche se recueillit. Son cerveau palpitait. Une prière le traversa en étrangère, comme un petit nuage blanc dans un ciel d'averse. C'était fini. Elle retourna dans le salon. Agnès était courtisée par un jeune professeur qu'Anaïs connaissait de vue.
— Quelle perte! s'écria-t-il quand Anaïs fut assez près d'eux pour estimer la situation. Nous avons perdu...
— Viens! dit Anaïs.
Agnès se laissa emporter. Anaïs l'emmena si loin qu'elle en perdit connaissance.
Le campanile était crotté. Le pays sentait la crotte. Elle avait toujours eu cette sensation de crotte accrochée à tout et partout. Le professeur avait accepté de regarder les étoiles dans le télescope du château dont Fabrice était l'héritier. C'est ainsi que commence le malheur, en quittant Paris et la possibilité d'exercer sa cruauté sur une petite Agnès qui n'a que de gros seins et un minois d'enfer. Le professeur avait eté fou d'accepter. Mais qu'est-ce qui le retenait à Paris? La Faculté se passait de lui et Anaïs était nubile. Ce ne fut pourtant pas Agnès que Fabrice épousa. Le campanile était définitivement crotté. Sa pierre médiévale était crottée d'oiseaux et la terre ancestrale était crottée de vaches. Les femmes étaient crottées d'hommes et les hommes crottés de dieux inassouvis. Elle redescendit le passage de l'église au moulin, courant presque. Il était si tôt que la boutique du boulanger était encore fermée. Elle jeta un oeil indiscret dans le soupirail du fournil. Deux hommes nus s'activaient devant les fours. Quelle vision érotique put s'opposer clairement à l'hallucination en ces temps de disette mentale? Elle renonça à ces hommes improbables et courut vers le moulin mort de sa belle mort depuis longtemps. L'eau ruisselait dans la glace verte, filant au gré d'une végétation que le froid ne semblait pas affecter. Elle traversa le pont et s'éloigna encore. Elle n'avait jamais été plus loin que l'ancien fournil dont la toiture était crevée. Un nid de cigogne finissait de pourrir au sommet d'un mât de cocagne inexplicable. Puis les prés s'étendaient jusqu'à la forêt noire à cette heure sans soleil, avec la lumière incidente d'un soleil nécessaire, mais sans l'obésité suprême de ce soleil qui avait baigné le malheur dans sa lumière trompeuse. Comme elle n'était pas chaudement vêtue, elle grelottait. Le jour promettait une grisaille tenace. Elle savait comment la nuit s'emparait de cette stagnation d'eau.
Quand elle revint sur ses pas, n'étant pas allée aussi loin que l'inspiration d'un moment de détresse sale, elle entra dans une foule indifférente à ce qu'elle traversait en réalité. Si on la reconnaissait, ce ne serait pas son visage qui les renseignerait, mais ce qu'il était devenu. Ils ne pouvaient pas ignorer qu'il lui était arrivé quelque chose. Elle revenait encore, mais pourquoi?
Quand elle revint à la fenêtre de sa chambre, elle vit les deux dames qui paraissaient toujours aussi épouvantées et que rien ne semblait pouvoir consoler. Elles marchaient au même pas, épaule contre épaule, l'autre épaule retenait un sac à main aussi horrible que celui de la petite dame de la veille. Anaïs ne possédait pas de sac à main. Elle arrivait avec la plus grosse valise que le chauffeur du taxi eût jamais observée en possession d'une femme qui revenait, il ne pouvait qu'en être sûr. Elle n'était pas la bienvenue. Elle entendait la houle des conversations sous ses pieds. Les verres se cognaient durement dans l'évier, les bouteilles valsaient sur le zinc et les pieds frappaient le seuil tandis que les habits s'ouvraient sur des poitrines pleines de commentaires éclairés. Pourquoi avait-elle fini par jeter cette lumière crue sur leur existence indéchiffrable avec les moyens de la langue, de la seule langue qu'elle possédait pour les décrire et leur rendre la vie qu'ils lui avaient finalement arrachée? Le plancher se laissait traverser. Les murs ne suffisaient plus. La fenêtre n'était pas assez haut perchée. Le ciel même était trop bas pour lui paraître écrasant. Elle connaissait par coeur cette ironie des lieux. Elle descendit.
Il y avait moins de monde qu'elle avait pensé. Elle s'était laissée piéger par sa propre abondance de détails et de formes à découper dans le noir de la réalité. Le comptoir était étrangement libre. La petite serveuse s'activait, bras nus, au-dessus de l'évier qui l'éclaboussait. Se laissait-elle éclabousser pour paraître moins sale? Il manquait une dent à sa bouche. Elle ferait bientôt une petite vieille horrible comme un sac à main. Et personne pour l'accompagner, cela se lisait sur son visage serein.
— Une gnole, commanda Anaïs.
Pourquoi grogner? Les hommes, se grattant le tricot, la regardaient ensemble. Un parfait ensemble pour ce qui reste à glaner, pensa-t-elle. Son corps ne répondait plus aux sollicitations des regards. Seul son propre regard pouvait encore répondre à la demande, mais parlait-elle encore le même langage? Elle avala le contenu de son verre par petites gorgées savantes. Son visage s'empourpra, bleu de chaque côté des cicatrices, noir autour des yeux. Ce masque qu'elle détestait était tout ce qui lui restait d'elle-même. Elle revenait, elle le savait maintenant plus clairement, parce qu'elle était folle.
— Ressers-moi!
La petite serveuse aux mains mouillées empoignait la bouteille avec son torchon, tirant la langue pour ne pas dépasser la mesure.
— Je prendrai aussi un café, dit Anaïs qui ne parlait maintenant qu'à ce petit amour de serveuse qu'elle aurait aimé considérer comme une servante.
Un carré d'herbe claire apparut dans la fenêtre qu'elle jouxtait. Le soleil illuminait toujours cette aire de séchage du linge. Elle croyait entendre les ruissellements du lavoir, mais aucun bavardage ne vint confirmer cette impressive relation au réel. Elle s'adoucissait à vue d'oeil.
— J'ai du temps à perdre, dit-elle à la serveuse qui ne ménageait pas son corps au service de la vaisselle.
— Je sais pas, moi! Ici, tu sais...
— Ne me tutoie plus, s'il te plaît.
— Si tu veux.
Anaïs haussa les épaules en souriant.
— Je veux dire: si tu penses, continua la serveuse.
Cette dent, pensa Anaïs, cette dent que tu ne possèdes plus et qui est morte pour toujours, dois-je comprendre que tu l'as perdue dans un combat avec l'homme?
— Tu n'as pas de voiture? demanda la serveuse.
— Je sais pas conduire.
— Une Parisienne qui ne sait pas conduire!
— Qui dit que je suis Parisienne?
— Tout le monde, pardi!
— Alors je suis Parisienne. Tu es Parisienne, toi?
— Tu badines! Je suis d'ici, c'est tout.
Réduite à la portion congrue de l'humanité pour servir de prétexte à la masturbation. Les hommes disparaissaient un à un, ou deux par deux.
— As-tu remarqué qu'ils sont seuls ou par deux?
— Pas toujours!
— Tu ne regardes pas bien. Pourtant, de derrière le comptoir, on doit en voir des choses!
— Je ne regarde pas, dit la serveuse précipitamment.
Même la parole que le regard inspire nous est supprimée. Il restait un homme qui n'avait pas quitté sa vareuse grise et trouée par endroits. Étranges, ces trous, comme s'il dormait sur des clous. L'homme buvait pensivement un verre de vin, fasciné par l'herbe claire et éclairée. La serveuse ne le voyait pas. Elle ne le voyait pas fasciné et le carré d'herbe n'avait pour elle que l'importance du nécessaire. De quoi se plaint-elle?
— Je me plains pas! Je dis que quelquefois, tu comprends...
Pas même capable de s'exprimer clairement, de dire une bonne fois pour toutes ce qui voudrait exister et qui n'existe que par gouttes de sang versé au profit de l'existence. L'homme se leva enfin et sortit. Dans la cheminée, le feu en profita pour baisser.
— Ça fait beaucoup, dit la serveuse en remplissant le verre. Pour le même prix, tu pourrais te gaver de pâtisseries!
Elle rit. Le rire d'Anaïs n'était pas une réponse. Il ne l'accompagnait pas au pays du rire. Aucune joie ne venait interrompre l'interminable discours du malheur aux neurones. Les deux dames entrèrent. Il y en avait une troisième, plus digne, apparemment. La serveuse se baissa pour passer sous le comptoir et fusa vers la table où ces dames s'installaient bruyamment.
— Ces hommes ! dit-elle en torchonnant la table.
Elle vida le cendrier dans son tablier. La troisième dame alluma aussitôt une cigarette.
— Pas beaucoup de monde en hiver, dit Anaïs.
Les verres avaient recommencé à se cogner dans l'évier.
— Heureusement qu'on a le château. Le comte voulait en faire un musée des horreurs. Depuis qu'il n'y vient plus ces vieux débris, on a les fous. C'est pas bien non plus.
Alors apparut le jeune homme au cou cassé, éclairé par le carré d'herbe verte sur lequel sa silhouette gracile jouait à regarder à l'intérieur. La serveuse haussa les épaules sans cesser de brasser l'eau savonneuse.
— Encore un qui s'est échappé, dit-elle. C'est pas sérieux, leur histoire.
— Le Bois-Gentil est toujours à vendre?
— Je crois que oui. Mais je ne suis pas au courant de tout. On dirait que ça le fait rire.
Elle riait elle aussi en grimaçant à l'être qui se contorsionnait derrière la fenêtre, insensible au froid, parfaitement circonscrit dans son carré d'herbe verte, cercle parfait.
— Tu veux l'acheter? Tu reviens? Tu es folle. Tu l'as vu? On ne le voit jamais. Il est bien le seul à ne pas se cavaler de temps en temps. Celui-là, c'est une fois par semaine. Il paraît qu'il lui font confiance. Il en profite, pardi!
Ça fait beaucoup pour une seule réplique, ma petite. Anaïs regarda elle aussi. Le visage du fou s'immobilisa derrière le carreau. Point d'interrogation.
Chapitre XXIV
Elle poursuivit le fou au cou cassé. Il était encore très tôt et il lui signalait d'un doigt étrangement long et fin les fenêtres fermées de solides volets gris, couleur du sapin et des intempéries. Elle le poursuivit à travers le couvert devant l'église et plus loin dans les jardins de l'Hôtel de Ville. Enfin, elle admit qu'elle n'était pas à sa poursuite, mais qu'il l'entraînait quelque part, ou que ce circuit avait un sens qu'elle avait maintenant le devoir de deviner et de comprendre. La jeune serveuse était sortie sur le perron du café pour rire et se demander à quoi cela pouvait bien rimer. La tenancière l'appelait du fond de la salle à manger où elle peaufinait les cuivres verts de ses murs. On entendit sa voix rauque et puissante et le fou s'immobilisa pendant cette seconde de silence. Anaïs s'était aussi arrêtée, à mi-chemin entre le couvert et le lavoir, si elle se souvenait de cette topographie lente et vivace comme la rivière qui la traversait, longeant les façades vertes, créant les deux canaux latéraux qui ne servaient plus au transport des barriques d'acide sulfurique, revenant incessamment aux ponts dont l'un était celui du diable même, l'autre croulant sur ses pilotis de bois noir crevé des rouges frondaisons du houx. Arrivé au lavoir, il se retourna vivement et s'appuya contre le mur.
— J'ai perdu! haleta-t-il. Je le reconnais. Je ne perds pas toujours, vous savez?
Elle s'approcha. Il sentait l'urine.
— Non, non! Je ne les ai pas prévenus! riait-il. Ils me courent après. Ils savent que je vais m'arrêter. Vous les connaissez?
— Peut-être, dit Anaïs qui allumait une cigarette.
L'eau évacuait ses glaces savonneuses. Les robinets crachaient une langue blanche que le soleil irisait. Le fou redressa son cou et la tête se dodelina au bout d'un fil.
— Je sais qui vous êtes, dit-il. Vous savez ce qui se passe?
Elle fit non de la tête. Elle savait seulement qu'elle ne pourrait pas le voir avant deux ou trois jours. Elle se renseignerait ce matin.
— Il y a un monde parallèle, dit le fou qui hésitait à s'approcher lui aussi. Muescas vous en parlera. Vous avez vu Muescas? Ils ne veulent rien savoir. Je devrais dire "Monsieur Muescas". Il m'appelle Espigue, ça vous plaît?
Il riait clairement, baigné de soleil et d'herbe verte. En haut de la rue grise qui sortait de cette île de lumière, la jeune serveuse descendait, bras croisés sous les seins, levant la jambe au mollet solide. Anaïs vit les deux hommes qui la suivaient.
— Monsieur Muescas est ici? demanda-t-elle.
— Oh! Il l'est toujours! Il ne bouge pas, vous pensez!
— Il veut me voir ou c'est toi qui t'imagines que j'ai envie d'entendre ce qu'il dit à propos de mon fils?
— C'est... c'est ton fils?
Le fou ouvrait une bouche à la langue tournoyante.
— Il dit... il dit que... non! Il dit ce qu'il veut! Muescas cherche à savoir.
— Il entre quelque part? Il entre et quelque chose se passe?
— C'est ça! Exactement. Le monde parallèle n'est pas une oeuvre d'imagination comme ils le croient toujours. Mais les manifestations les feront changer d'avis.
— Ils y croient peut-être mais ne veulent pas que tu en saches trop.
— C'est ça! Ils savent ce que je ne sais pas. Je vais sombrer dans le doute si Monsieur Muescas ne trouve pas quelque chose de plus crédible. Vous avez des diplômes?
— Quelques-uns.
— J'en ai deux. Antoine dit que j'en aurai bientôt trois si je veux. Mais on ne le voit plus. Ils veulent circonscrire son monde. Ils l'ont mis dans une pièce spécialement conçue à cet effet. Monsieur Muescas dit qu'il est étranger à ces méthodes, qu'il en a d'autres et qu'elles valent mieux. Qu'en pensez-vous?
— Je ne connais pas Monsieur Muescas.
— Vous avez tout à gagner à le connaître. Surtout qu'ils ne vous laisseront pas entrer. Dès qu'ils arrivent, parce qu'ils arriveront, soyez-en sûre, ne leur dites pas que je vous ai parlé d'Antoine. Ils savent qui vous êtes. Ils vous empêcheront d'entrer au château, comme Joseph K.. Vous n'y arriverez jamais. Ils savent comment. Vous ne voulez pas savoir pourquoi?
— Elle veut rien savoir, mon choubidou, dit un des types qui arrivaient.
La jeune serveuse entra dans la lumière.
— Pauvre garçon, fit-elle sincèrement.
Elle avait l'air effrayée, se tenant à distance. Le fou se laissa enfermer dans un tablier trop grand pour lui. Ils nouèrent les manches dans le dos.
— Je n'ai pas le droit de parler, dit le fou à voix basse.
— Il a raison, dit un des types qui empoigna vigoureusement le col sans toutefois faire usage de sa force qui paraissait monumentale.
L'autre remercia la jeune serveuse et ouvrit un chemin dans un petit attroupement d'étrangers qui croquaient silencieusement des petits pains au lait.
— Pauvre garçon, répéta la serveuse. La patronne dit que c'est à cause du cou. La tête est trop loin du coeur. Quelquefois je me demande si ces choses qui ne vont pas bien vont finir par nous rendre fous. Je suis trop courte, à cause des jambes. Ça me montera un jour au cerveau. Vous savez maintenant pourquoi j'aime les femmes.
— Tais-toi! Personne n'est fou. Ou alors tout le monde.
Anaïs scinda plus vivement le groupe d'étrangers et la serveuse se faufila dans cet étau qui se refermait aussi sûrement qu'un piège à rats. Elle avait quelquefois des impressions de piège à éviter. Anaïs venait d'en ouvrir un sans se soucier de ce qui pouvait maintenant arriver aux autres. La rue n'était pas seulement grise, elle était aussi froide et humide. Les soupiraux, éventrés pour la plupart, exhalaient une odeur de tombeau.
— Si tu veux toujours le savoir, dit la serveuse qui s'essoufflait, le Bois-Gentil n'est pas vendu. Même les Anglais n'en veulent pas.
— Pourquoi? Parce que je m'y suis pendue? Je n'en suis pas morte, tu vois?
La serveuse grimaça, mais on ne sut pas si c'était à cause d'Anaïs ou parce que la rue l'épuisait. C'était une grimace d'adulte, à la fois féroce et désespérée. Anaïs ne semblait pas souffrir de l'allure qu'elle imposait à la serveuse. Elle avait toujours été forte et décidée. On pensait que le fou lui avait parlé d'Antoine. C'était en tout cas la réponse que Muescas obtint des quelques témoins qui n'étaient pas encore rentrés dans leurs niches. Il remonta la rue quand elles bifurquèrent plus haut dans une ruelle qu'il découvrit ensoleillée et presque chaude. Il demeura cependant dans l'ombre d'un angle, car elles étaient en train de lécher une vitrine, la seule sans doute de cette jolie rue aux façades rénovées de briques et de crépi jaune. Tous les volets étaient ouverts, soigneusement retenus par des gnomes de fonte patinée.
Où avait-elle emmené Agnès? Celle-ci s'évanouit en chemin. Elle la gifla brutalement. La pauvre Agnès n'avait jamais enduré une pareille douleur. Elle se tenait la joue en ouvrant toute grande une bouche vouée à l'innocence et à la médisance. Anaïs l'empoigna de nouveau et l'entraîna dans un endroit secret qu'Agnès découvrit avec stupeur.
— Fabrice sera là demain soir, annonça-t-elle.
— Comment le sais-tu?
Anaïs n'avait jamais inspiré une grande confiance à la belle Agnès qui préférait s'en tenir aux faits: Anaïs était jalouse et Fabrice affirmait, preuve à l'appui, qu'elle pouvait mordre. Il avait une théorie sur la morsure pratiquée par les femmes. Il l'avait tellement amusée qu'elle n'avait rien compris, pas même retenu une impression, une image quelconque de la mordeuse prise sur le fait, rien. Elle le regrettait maintenant parce que c'était elle qui avait envie de mordre.
— Il sera épouvanté par la mort de Papa, dit-elle entre les dents.
Anaïs fit vibrer ses lèvres.
— Quand je serai belle, dit-elle, je me ferai du souci pour les morts. En attendant, je ne crois pas que Fabrice va annuler le concert.
— Le concert? Ah! Oui, c'est vrai! s'écria Agnès.
Elle était déconcertée par cette idée. Anaïs l'emmena devant une affiche. Le portrait semi-cylindrique de Fabrice les regardait avec cet air de douce velléité qui expliquait, à leurs yeux, ses départs imprévus.
— Demain soir, dit Agnès en retirant ses binocles.
Elle jeta un regard derrière elle, car elle était sensée avoir une bonne vue, surtout de près. Anaïs la poussa encore. Elles traversèrent un parc habité par des enfants. Agnès adorait les enfants et Anaïs les haïssait. Tout le monde le savait. D'ailleurs, Agnès n'eût pas aimé les enfants à ce point si Anaïs les avait un tant soit peu estimés. Agnès considérait les enfants comme une multiplication de l'être aimé. Dans la perspective de Fabrice, selon ce qu'en savait Anaïs, c'était un risque à courir. Celle-ci n'y voyait qu'une misère physiologique de plus, ce qui provoquait chez Fabrice un silence aussi peu éloquent que possible.
— Il va diriger Mazeppa, dit Anaïs.
— Je sais, couina Agnès, j'ai lu moi aussi.
Elle voulait dire qu'elle avait pris le temps de lire, ce dont Anaïs doutait toujours. Les enfants lui parurent moins discrètement nécessaires. Anaïs les interpellait. Elle les connaissait tous. Ils lui renvoyaient des sourires prometteurs, un peu à la manière de Fabrice qui finissait toujours par mentir sur l'usage de sa dernière soirée à Paris ou à Nice. Agnès était furieuse. Si la mort s'était présentée à ce moment-là, elle l'aurait giflée.
— Il comprendra, dit-elle en se mordillant les lèvres, que dans ces conditions, nous ne pourrons pas aller l'écouter. Car je suppose que son contrat lui interdit de remettre Litz à plus tard. Je me trompe?
— Petite imbécile, dit Anaïs en s'éloignant. Il épousera Gisèle. Pas toi. Ni moi.
Agnès fondit en larmes. Son petit sac à main était ridiculement blanc, mais une mèche aux reflets rouges s'y promenait tandis que les mains occultaient un charmant visage à peine changé par la douleur.
— Gisèle a bon espoir en tout cas, continua Anaïs.
Elle adorait toucher la vérité d'aussi près. Gisèle était à la fois ravissante et intelligente, quelque chose comme la somme d'Agnès et d'Anaïs. Fabrice avait succombé à son charme et elle le savait. Comment? À cette question d'Agnès qui montrait de nouveau ses beaux yeux de chatte, Anaïs répondit par le récit circonstancié de ce qu'elle savait. La question de la source s'imposa.
— Ça ne te regarde pas, déclara Anaïs.
— Tu... tu mens!
Elle ne mentait pas. Gisèle avait téléphoné voilà deux jours. Morandelle était encore vivant. Agnès ne pouvait-elle s'imaginer un Morandelle vivant et une Gisèle aux anges? Morandelle et Gisèle ne se connaissaient pas.
— Et bien qu'il le joue, son concert! lança Agnès.
Les enfants, qui en général n'appréciaient pas ses caresses trop directives, levèrent un museau sali de caramel et de sable fin. Anaïs relança un ballon et fit couler un voilier. Elle s'enfuit en riant. Les enfants courraient après le ballon qui s'échappait lui aussi et le voilier perdit sa voile et ses petits drapeaux. Agnès, qui pleurait pour se donner en spectacle, ne vit rien de tout cela. Elle trottinait dans l'allée, à la recherche d'un rayon de soleil. Anaïs la poussa encore dans l'ombre.
— Ce matin, dit-elle, quand Papa m'a apporté la lettre, (je dormais encore...
— Tu dormais! Passons!)
— ...j'ai fait la petite idiote que la nouvelle ravit et rend accessible à la moindre sollicitation. Papa pense toujours que Fabrice ne désire que toi, question mariage. Il me prend pour un objet du désir.
— Bien sûr!
— Comment allons-nous, toi et moi, introduire Gisèle dans ce concert... d'hypothèses? Tu as une idée?
Agnès fit un pas vers une flaque de soleil, mais la main d'Anaïs la retenait.
— Nous l'enterrons demain, dit-elle. Tu t'habilleras de noir. Le noir te va bien. Il me donne des airs de petite vieille.
— Nous ne nous amuserons pas. Ah! Si tu avais aimé ton père...
Agnès crut voir une larme de sang dans son mouchoir.
— Nous l'attendrons à Austerlitz, dit Anaïs. Papa nous accompagnera pour faire bonne mesure. Je te parie qu'il arrive avec sa boniche.
— Sa boniche?
— Gisèle! Celle que ni toi ni moi ne deviendrons pour lui. Une boniche.
— Tu en parles comme s'il t'avait...
— Dis-le.
— Comme s'il avait pu te donner à penser qu'il t'aimait.
Une larme de sang s'ajouta à la première, avec ses petits caillots d'amertume.
— Il n'aime pas Gisèle, dit Anaïs. Elle est plus Bélissens que toi et possède déjà un domaine. Fabrice adore les domaines, d'autant que le sien n'est pas négligeable. Tu veux une glace?
Agnès ne répondit pas. Anaïs s'éloignait dans le soleil.
— À la vanille? Au chocolat?
Au sang! pensa bêtement la douce Agnès. Anaïs ne l'entendit naturellement pas. Elle entendit:
— Tu sais bien que je déteste les glaces.
Anaïs le savait. Les enfants aussi.
La serveuse soupira d'admiration.
— Qu'est-ce que j'aimerais en avoir assez pour me payer quelque chose!
Elle contemplait la photographie du Bois-Gentil dans la vitrine de l'agence immobilière. Anaïs entra une minute et ressortit avec un jeune homme dont le physique témoignait qu'il n'avait aucune racine dans cette terre. La serveuse pensa s'éclipser, mais Anaïs l'invita à les accompagner, et comme la serveuse pensait encore à les suivre, Anaïs lui pris le bras et l'interposa entre elle et l'agent qui rutilait dans son costume-cravate. Il buvait des boissons gazeuses, savait la serveuse, et ne mangeait que de la purée et des côtelettes de mouton. Au dessert, il hésitait entre le flanc et le fruit. Il ne fumait pas et refusait le petit alcool offert par la maison. Il avait la manière pour refuser, un je-ne-sais- quoi de superfétatoire et d'agréable qui lui faisait lever une main de musicien. Il arrivait tôt le matin dans une voiture qui le déposait. La même voiture le reprenait au bord de la même route, dans les mêmes conditions d'effacement de sa secrète personnalité.
— Si ça ne vous dérange pas, dit-il de sa voix sirupeuse, nous irons à pied.
— Ce n'est pas si loin, dit Anaïs à la serveuse.
— Je sais bien, pardi!
Le Bois-gentil se composait d'une maison d'habitation, d'une resserre qui croulait un peu et d'un jardin encore très visiblement anglais. Un pré le jouxtait, descendant le coteau jusqu'à la rivière. Des cerisiers, qui seraient bientôt en fleur, bornaient un paysage fait pour les vaches. Anaïs frémit en y pensant, mais son sourire élargissait sa bouche douloureuse comme si elle était décidée à ne pas refuser l'offre argumentée de l'agent qui arpentait à grands pas. Enfin, il fouilla dans sa poche pour en extraire la fatidique clé. Cette pénétration dans la serrure fit sourire la serveuse. Elle avait souvent des idées de ce genre. Anaïs devina. La clé consentit enfin à tourner et, avec une prudence de chasseur à qui on ne la faisait plus, l'agent poussa la porte. Le ménage était fait.
— C'est beaucoup mieux que d'entrer dans la poussière et la moisissure, commenta Anaïs.
— Pardi! fit la serveuse.
Pour elle qui habitait une chambre quand elle habitait quelque part, cet intérieur représentait un lieu de travail. Elle frissonna et Anaïs lui frotta le dos.
— C'est pas le froid, dit la serveuse un peu agacée par cette familiarité en présence d'un homme. Je pensais à autre chose.
— La chaudière est au ralenti, dit l'agent, mais on sent bien ce qu'elle peut donner en plein hiver.
On n'était pas en plein hiver, en effet. Anaïs n'eût pas accepté cette rencontre avec Antoine, en présence de ses guérisseurs, si l'hiver avait battu son plein, comme disait la jeune serveuse qui souleva ses bras pour figurer l'amoncellement de la neige.
— Vous connaissez les lieux, je crois, hésita l'agent qui connaissait lui-même deux ou trois détails de cette aventure.
— J'y ai habité un temps, dit Anaïs qui regrettait de ne pas se sentir oppressée par la reconnaissance.
La serveuse souleva un drap et un divan vert apparut, resplendissant avec ses coussins d'argent. Un autre drap révéla un cuivre marocain, un autre le dos d'une tortue, une sagaie traversa l'inclinaison d'un mur. La serveuse redoutait ce ménage et ne s'en cachait plus.
— C'est bien, dit Anaïs. Retournons. À pied, parce que si je me souviens bien, la voiture n'est pas en état.
— En effet, dit l'agent. Un modèle ancien. Vous en tirerez peut-être quelque chose, qui sait? Passez devant, mesdames.
— Je veux bien y habiter, dit la serveuse à l'oreille d'Anaïs, mais pas question de m'échiner à faire reluire tes cuivres.
— Tu n'y habiteras pas, répondit Anaïs dans l'oreille que la serveuse lui offrait en partage.
Muescas les vit revenir et entrer dans l'agence. Il alluma une cigarette et contempla les façades inondées de soleil. On eût dit un miracle. La lumière perçait un ciel lourd avec ce qui lui parut être une violence inouïe, puis elle venait se déposer docilement dans cette seule rue, se brisant à peine pour aller éclairer le lavoir qu'il voyait d'en haut maintenant. Le froid l'obligeait à garder les mains dans les poches. La cigarette se dressait dans une bouche mince comme un filet d'eau. Les volutes, rapides et éphémères, agaçaient ses yeux noirs. Un cerne les isolait d'un visage peut-être marqué par la colère. Il agitait ses orteils dans de grosses chaussures de montagne. On voyait les chaussettes rouges.
Elles sortirent au bout d'une heure. Il était gelé, maussade et pressé d'en finir. Il les suivit. Elles retournaient à l'hôtel. La serveuse entra furtivement par la porte de service tandis qu'Anaïs faisait une entrée remarquée dans le café où une poignée de convives attendaient en bavardant bruyamment qu'on les servît. La serveuse apparut en tablier, les manches retroussées. Une acclamation l'accueillit et l'empourpra jusqu'au vertige. Elle s'excusa du retard en recevant les premières platées fumantes. Anaïs reçut la sienne avec un visible avantage qui fit bouger le nez de la tenancière. Elle la remercia d'un petit signe de la fourchette. Muescas entra, trempé de sueur sous sa vareuse au col de fourrure, un détail qui attira l'attention. Sans cette fourrure, il eût passé inaperçu tant il leur ressemblait. Sa table voisinait clairement celle d'Anaïs. Sans doute avait-il payé cet avantage.
— Ce froid me boutonne, dit-il en s'asseyant dans le dos d'Anaïs.
Elle se retourna pour examiner le bouton.
— Fred vous a parlé? demanda-t-il comme s'il était pressé d'expliquer sa présence.
— Fred est fou, dit Anaïs.
La table de Muescas pivota. Il lui faisait face maintenant, triste et résolu. Elle en éprouva un vertige qu'elle eut du mal à réprimer.
— Fred n'est pas fou, dit Muescas. Pas plus qu'Antoine. Ma théorie...
Il se tut. Un plat arrivait. La serveuse se donnait en spectacle. Il la remercia sans s'intéresser à ses bras. Anaïs remarqua une petite paralysie de la lèvre supérieure.
— Vous avez quelqu'un? demanda-t-elle.
Il n'avait personne. Il agissait de l'intérieur. Il communiquait avec Antoine. Fred transportait les substances.
— Je vois, s'indigna Anaïs.
— Non, non! s'exclama-t-il. Ce n'est pas ce que vous pensez. Ces corporalités nous habitent. Nous ne les consommons pas comme une vulgaire drogue.
Anaïs souhaitait en savoir plus, sinon elle l'aurait jeté dehors elle-même. Mais l'homme n'était pas exempt de mystère.
— Vous n'entrez jamais? demanda-t-elle.
— Jamais. Antoine ne sort pas non plus.
— Je paye pour ça.
— Vous ne comprenez pas! Il est enfermé dans un lieu spécial. Ils espèrent que rien ne pourra sortir. Et d'une certaine manière, ils y réussissent. Le monde d'Antoine pousse les murs de cette cage. Ils enregistrent des phénomènes difficilement explicables autrement.
— Vous êtes un peu dingue, non?
Muescas ouvrit la bouche et sourit en même temps que sa fourchette pénétrait dans un abîme sans dent. Anaïs ne put s'empêcher de regarder dedans.
— Vous allez acheter le Bois-Gentil? dit-il en mâchouillant sa pâtée.
— Ça se sait déjà ou vous êtes le seul au courant?
— Un peu les deux.
Il se pencha sur son assiette et sa mâchoire fut alors le siège d'un tremblement extatique, du moins Anaïs le perçut-elle ainsi.
— Vous ne le verrez pas, dit-il.
— Je sais. Fred me l'a déjà dit.
Il se redressa, prêt à enfourner le contenu sa fourchette.
— Vous ne mangez pas? Ça va refroidir.
— Pas faim, dit-elle. Vous habitez ici?
— Je suis au château.
— Vous venez de me dire qu'on ne vous y laisse pas entrer...
— Le château est grand. Fred vous a parlé de K.?
— Ça m'a fait un peu froid dans le dos, oui. Je m'appelle Klingelödemauf...
— Je sais, je sais!
Il acheva sa platée en sauçant scrupuleusement son assiette. Les bouchées de pain enflaient ses joues. Puis il se leva, se pencha encore pour saisir son verre, le vida rapidement et s'en alla. À l'entrée, il récupéra sa vareuse et son bonnet de laine et sortit sans la vêtir ni s'en coiffer. Personne ne l'avait regardé. La serveuse s'approcha, mains souillées de bulles savonneuses.
— Tu le connais? demanda Anaïs.
— Il travaille au château. Il n'a pas l'air d'un toubib.
— Il a l'air d'en savoir beaucoup, dit Anaïs qui se reprocha cette petite intrusion dans un imaginaire auquel elle savait ne pas pouvoir accéder, tant son expérience avait été lamentable.
Elle constata presque tristement que son cassoulet était froid.
— Pour une chose qui se mange chaud, c'est bête, pardi!
La petite serveuse se tenait au bord de la table, les mains sur les hanches, considérant la fourchette plantée ironiquement dans un confit qui revenait à son gras blanc et écoeurant.
— Tu l'achètes alors?
Anaïs se leva. Pourquoi s'essuyait-elle la bouche dans la serviette? Les trois dames l'attendaient près de la porte d'entrée. Elles se montrèrent chaleureuses et obligées quand elle s'engonça dans son manteau, ajustant les jointures, tirant sur les manches, trouvant la toile de qualité et la taille un peu trop juste. Elles sortirent, soudain charmées par l'ensoleillement inattendu de la place qui s'était peuplée pendant leur repas.
— Vous savez, dit l'une d'elles, ce sont des personnes compétentes. Nous leur faisons confiance. Nous ne pouvons pas faire autrement.
Simple dénégation freudienne. Dieu aussi devait leur apparaître sous ce jour favorable à son existence. Il n'y avait plus d'humidité sur le poil de leurs manteaux, constatèrent-elles en se touchant. Leurs gants de laine agitaient leurs petites pattes en désignant les impacts du soleil sur le dallage et sur les murs. Passant sous le couvert, elles eurent froid et faillirent se faire renverser par une voiture en revenant au soleil. Leurs excuses confuses étourdirent le chauffeur qui entra plus loin dans une poubelle. Elles s'excusèrent encore. L'une d'elles moins que les autres. Elle avait bien regardé Muescas pendant qu'Anaïs analysait confusément une situation désespérante devant un cassoulet qui avait lamentablement refroidi.
— Il vous a parlé? demanda-t-elle enfin.
Anaïs adressa une secrète supplique au ciel mitigé qui reviendrait à sa grisaille avant la fin de la matinée.
— Il parle quelquefois, dit la femme. Mais pas à tout le monde.
— Il vous a parlé, à vous?
— Je ne sais pas ce qu'il faut en penser. On le renverrai peut-être. Tout le monde a besoin de travailler. Je m'en voudrais si... Oh! C'est si pénible à entendre!
Les autres filaient devant, jacassant à propos du talus où elles trouvaient des fleurs, mais c'était peut-être des confetti. Anaïs ne voulait pas en penser quelque chose, du moins pas pour l'instant. De quoi souffrent ces malheureux qu'on n'a pas enfermés et qu'on n'enfermera peut-être jamais? La femme transpirait et frottait son visage gris avec un mouchoir soigneusement plié. Elle allait attraper un rhume, à ce rythme. Anaïs héla les deux autres. Elles étaient sous l'emprise d'un ravissement provoqué par le scintillement d'une écorce.
— Moi, je pense que les trois jours, il faut les compter à partir d'hier, dit l'une d'elle que le visage renfrogné d'Anaïs ramenait à la dure réalité d'un hiver simplement interrompu par une attente sans promesses véritables.
Elles rattrapèrent Muescas. Il se traînait. Elles le dépassèrent en silence. Anaïs croisa le regard intelligent de l'homme. Elle dut courir sur une dizaine de mètres pour atteindre les autres qui pressaient le pas. On approchait.
— Ils vous le diront, dit une femme. Ils auraient pu préciser.
Les toitures du château surmontaient un bois qu'on craignit de traverser. Muescas trotta et montra le chemin de traverse. Il avait une expérience terrifiée du petit bois. Elles se caltèrent sans entendre la suite. Anaïs les précédait. Il s'arrêta pour souffler. Le soleil n'était plus si généreux dans ces parages où les chemins ne se signalaient pas de loin. Il reconnaissait que cet effort lui plaisait. Il suivit une vache qui savait où elle allait.
Chapitre XXV
Une mouche écoutait.
— Nous ne le sortirons plus de ce monde où il croit exister. Vous pouvez fumer, si vous voulez. Je comprends votre désir de le retrouver tel qu'il était...
— Je ne l'ai pas connu "tel qu'il était". À vrai dire, on se connaissait à peine.
— Oui. Je... nous le savons. Nous en tenons compte. Nous ne l'approchons jamais sans une bonne connaissance du dossier. Les cas les plus difficiles...
— Qui est Frank Chercos?
— Un personnage. Quelqu'un poste son courrier sans le soumettre à notre censure... une censure purement médicale... et nous n'avons aucun moyen d'empêcher ce... personnage de vous importuner...
— Il ne m'importune pas. Je reçois ses lettres et je les lis. J'ignorais qu'il les écrivait lui-même. L'écriture...
— Il est capable d'en changer! Ce processus d'identification ne nous est pas inconnu...
— Et Omar Lobster?
— Un nom pareil ne peut être que celui d'un...
— Et Janver?
— Là, nous touchons à la complexité de la personne. Outre les personnifications, il pratique le recours au réel. Je suis Janver.
— Tu es Jean?
— Madame... je suis ... je suis étranger à...
— Fabrice décrivait un nabot répugnant. Tu es plutôt mignon.
— Je vous remercie... la question n'est pas de savoir... dans cette famille...
Anaïs regardait les mains du jeune médecin. Ce n'était pas celles d'un Vermort. Elle enfouit les siennes entre ses cuisses.
— Ce qui s'est passé, dit Jean de Vermort, est étranger à mon enfance. Je n'ai pas connu Antoine du temps où il était...
— Le fils de deux domestiques minables, je sais. Et moi j'ai eu tort de lui dire que j'étais sa mère et que son père n'était autre que Monsieur votre père. On se voussoie, hein?
Le jeune homme chassa la mouche. Elle se posa sur l'écran de la lampe.
— Je voudrais le voir, dit Anaïs. Je suppose que de se raconter des histoires sans emmerder les autres, ça ne le rend pas invisible ni infréquentable...
— Vous vous trompez!
— Il est invisible?
— Ni l'un ni l'autre! Je voulais dire qu'en ce moment, une crise particulièrement aiguë...
— En quoi consiste la crise? J'ai moi-même été enfermée deux fois. La première à la suite de ma pendaison manquée. La seconde après cette sale histoire qui a fait de moi une loque. Je sais ce que c'est une crise. On ne construit pas des romans en pleine crise.
— En ce moment, il ne fabule pas.
— Et ça le rend nerveux de ne pas fabuler?
— Ce n'est pas une question de nervosité. Comment vous expliquer?
— Oui, faites simple pour que je puisse comprendre.
Le jeune homme acheva un gribouillis sur son sous-main et envoya valser son crayon aux pieds d'une statuette de Vénus sortant des eaux.
— Il est ailleurs, dit-il. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas ici...
— Je suis gourde, mais pas à ce point.
— Nous le maintenons à distance...
— Chimiquement?
— Vous savez, la technique n'est guère un sujet...
— D'accord. Chimiquement et autrement. Et alors?
— Alors, il serait peut-être dangereux de l'exposer à...
— Ma présence. Mon odeur. Mes sécrétions.
— C'est un peu ça. Nous ne pouvons pas, raisonnablement, prendre ce risque. En général, ces états ne durent guère plus d'une semaine. Au-delà, des risques de...
Anaïs comptait sur ses doigts, tirant un bout de langue bleue.
— Six jours, dit-elle. Et vous croyez qu'il a eu le temps d'en finir, de trouver la fin. Car tout bon roman a une fin, non? C'en est un mauvais?
Le jeune homme pinçait des lèvres trop soumises aux reptations de sa langue pour être belles. Il amenuisait fébrilement un crayon sous la lame d'un canif au manche de nacre.
— Cinq jours, dit.il. Ce qui nous mène à...
— Un de plus, grogna Anaïs. Ce serait jeudi. Si j'avais su.
— Vous allez acheter le Bois-Gentil? Vous croyez que...
— Vous connaissez un autre lieu habitable dans cette bouse qui vous sert de paysage? Le Bois-Gentil est une idée à moi. Je reviens, c'est tout. Je repartirai, soyez-en sûr. Comment est-il quand il n'est pas en crise?
— Il est...
Le jeune homme se recula dans son fauteuil. Ses joues se gonflèrent parce qu'il retenait sa respiration en attendant de trouver une réponse à une question qu'il connaissait de seconde main. Anaïs se demanda à quel moment Fabrice interviendrait pour faire table rase de tous les problèmes. Elle se força à sourire pour décontenancer le jeune homme qui n'avait pas besoin de cet accroissement de la pression exercée sur sa prudence déontologique.
— Il est inconcevable, dit-il enfin. Je cherchais le mot...
— Et vous l'avez trouvé. Ça complique un peu les choses, mais je comprends que ce n'est pas facile. Je le verrai jeudi. Je suis à l'Hôtel des ...
— Je sais. Je viens d'avoir une conversation avec monsieur Muescas qui m'a informé de vos difficultés à accepter une situation pour le moins complexe...
— Pour ne pas dire périlleuse. Mais rassurez-vous, je ne me pends plus. Ce n'est pas devenu une habitude. Et je ne traîne plus avec des gens dangereux.
— Il faut espérer que l'actuel propriétaire du Bois-Gentil acceptera de traiter avec vous. Il serait compréhensible de sa part, vue la...
— Il acceptera le pactole, je le connais. Vous êtes tous des fesse-mathieux. Je vous connais moi aussi, et je n'ai pas besoin de dossier médical pour en parler. Je ne parle pas pour vous, Jean. Vous existiez donc? Armand...
— Laissez la mémoire de mon père en dehors de toute cette...
La main du jeune homme secouait le crayon sous les yeux de la mouche. Anaïs se leva et fit quelques pas vers la fenêtre, comme quelqu'un qui a l'intention de s'attarder pour aller au fond des choses. Le temps, jusqu'à jeudi, lui était donné et elle avait la ferme intention de le mettre à profit pour changer la réalité. Cette même réalité tellement altérée par son imagination de prophète enfermé.
— C'est plus qu'une altération, continuait le jeune homme. Il reconstruit sur de l'imaginaire. Il édifie un monument de l'extrapolation verbale. Ça ne tiendra pas longtemps debout. Et quand ce temple de la fantaisie s'écroulera, il ne restera plus rien de son être, pas une trace à part ces dossiers...
Il posa une lourde main sur les dossiers qui respiraient au bord de son vaste bureau, à proximité de la petite Vénus toute nue. Anaïs atteignait la fenêtre
— Nous ne saurons jamais jusqu'où il a été, n'est-ce pas? dit-elle tristement.
Le jeune homme la rejoignit, semblant retrouver les traces d'un prétexte qu'elle commençait à produire à la surface d'une autre réalité moins tangible déjà. Elle le tutoya de nouveau, mais cette fois sans l'ombre d'un doute:
— Tu ne sais rien, n'est-ce pas? Le dossier est illisible. Je connais les méthodes de ton frère. Au lieu même de cette irréalité qu'Antoine est capable de créer de toutes pièces, Fabrice impose la cohérence d'un jugement qui met habilement en jeu les intérêts familiaux. Tu ne sais rien. Et tu n'as rien compris à ce que Muescas t'a raconté.
— Je vous attends depuis deux semaines, depuis que vous nous avez annoncé votre intention de renouer avec lui ce que vous appelez des liens affectifs. Il est incapable d'affection. Il est à l'intérieur de son calcul et ne sait pas qu'il y est. Il ne s'intéresse qu'aux résultats. Il les déduit avec une telle facilité qu'il se croit doué d'un pouvoir sur les faits et les choses. Ses personnages ont été ces faits et ces choses. Jamais ils n'ont préexisté à des modèles de pure extraction existentielle.
— Pourtant, Janver...
— Ce n'est pas moi, c'est...
— Tu disais il n'y a pas deux minutes que c'était toi!
— Pas le moi que je suis. Pas le moi qui est à ma place comme tout le monde peut le constater tous les jours. Dans sa tête, si je puis appeler cela une tête, j'étais un objet. Par exemple cette potiche. Il en a déduit mon personnage et c'est tout simplement...
— Insupportable, je comprends. Et moi?
— Je ne peux pas trahir...
— Me trahir? Ou en dire trop? Qui suis-je?
— Dans sa tête, vous êtes ce que vous êtes.
— Vous avez vérifié?
— Il vérifie avec des machines, des combinaisons chimiques, des escaliers d'anecdotes, des dialogues remontés par ses soins, des...
— Mais vous, Jean?
— Je n'ai pas le dossier en charge. Fabrice m'a demandé...
— De m'expédier, j'ai l'habitude. Vous n'avez pas l'impression de trahir votre enfance?
— Ça ne vous regarde pas. Cette expérience...
— C'est une expérience pour vous aussi?
— Ce n'en est pas une pour lui, pour Antoine! Nous agissons dans son...
— Comment Fabrice s'y prendra-t-il pour m'empêcher d'acheter le Bois-Gentil?
— Il n'empêchera rien, bien sûr. Vous avez toujours...
— Nous n'y avons pas vécu heureux avec Papa. Pas de bonheur, pas d'existence.
— Monsieur votre père...
— Le baron von Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen...
— ... était un grand savant et je respecte... nous respectons encore...
— Sa mémoire. Je devais dire plutôt: ses mémoires. À quoi vous servent-elles ici? Tout a changé. On n'observe plus le ciel. On n'observe que le silence. Et il est d'or. Combien vous verse l'État pour protéger la société de l'imagination?
— Vous avez tort de le prendre sur ce...
— Ton ton, tontaine! Je connais la chanson. L'imagination fait du tort à l'opium. Avec quelle facilité on circonscrit le mal imaginaire et que de travaux pour ne jamais en finir avec les trafiquants!
— C'est une vision un peu... aléatoire. Il n'est pas question de comploter avec les services secrets de l'occulte et du divin. Nous sommes moins...
— Visibles. Vous parliez de l'invisibilité d'Antoine...
— Je n'en ai pas parlé! VOUS en avez parlé. Ces romans...
— De sa concevabilité. Il est sur le point de ne plus exister.
— Il serait bien temps de vous en préoccuper!
Le jeune homme redoutait depuis le début de cette conversation d'avoir à dépasser les bornes des convenances. Il virevolta, en proie à une sourde colère, lui qui était étranger à tout ce qui pouvait encore paraître, et qui se souciait de la moindre réminiscence, comme si sa propre existence en dépendait. Quelle existence était-il venu chercher, lui qui ne pouvait pas la retrouver? Anaïs trottina derrière lui.
— Tu es comme lui, gloussait-elle. Tu vis à l'intérieur d'une bulle. Vous coexistez et cela te rend indisponible. Fabrice ne t'a-t-il pas déjà reproché cette indisponibilité qui contrecarre ses projets d'agrandissement de son propre univers mental?
Le jeune homme pivota lentement au milieu du tapis. Son visage paraissait tranquille maintenant. Anaïs se sentit piégée.
— Vous en savez trop, dit-il, c'est évident. Mais nous n'y pouvons rien.
— Je ne crois pas à l'ADN, Dieu vivant des magistratures de la généalogie. La chronique ne m'intéresse pas. Ce récit est-il si véritable qu'il vous rend dangereux?
— Vous délirez! Muescas m'avait prévenu. Il a l'art de déceler...
— Muescas, un artiste? Antoine, un fou qu'on ne libérera plus. Anaïs, une égarée qui a la chance de posséder une fortune inavouable, mais tangible.
— Le professeur Klingelödemauf...
— Le professeur K. se morfond dans son petit appartement de la rue Saint-Benoît. Il ne se soucie guère d'Antoine ni de toi, mon petit Jean. Il haïssait Armand...
— Mon père ne méritait certainement pas qu'on le haït!
— K. le haïssait. J'aimais bien sa douce folie...
— Fou, mon père? Il n'était peut-être pas aussi savant que le vôtre, mais...
Anaïs creusait dans son terrier. Elle sentait à quel point cette terre la hantait encore. Elle y trouverait la mort et se jurait de la donner si elle devenait impossible. Une grimace épouvanta le jeune homme qui revint à son bureau pour s'y asseoir dans l'attitude de l'interlocuteur passif. Et Anaïs songea à s'activer.
— Ces dames vont s'impatienter, dit le jeune homme.
Elles attendaient dans le salon, assises comme des petites filles modèles, avec leurs vilains sacs à main sur les genoux et leurs mains croisées sur la fermeture avec une gravité de poules pondeuses. Anaïs n'était pas venue pour leur céder une place qu'elle pensait payer chèrement. Elles verraient leur gâchis conjugal dans l'après-midi, alors qu'on lui demandait d'attendre un impossible jeudi.
— Vous ne partirez pas, dit le jeune homme. Pas maintenant. Je ne vous laisserai pas...
— Partir? Comme vous y allez!
— Je n'ai pas dit ça! Comment pouvez-vous imaginer...
— Vous le savez trop bien, comment je peux, comment il peut, comment nous pouvons quand c'est notre tour de pouvoir. Vous pourrez vous aussi un jour...
— Ça m'étonnerait!
— Mon sang. Agnès parlait souvent du sang. Entre filles...
— Je ne connais pas Agnès. Vous m'ennuyez avec vos allégories.
— Nous n'étions pas amies, malgré les apparences. Non, ce n'était pas des apparences. C'était des convenances.
— Intéressant!
— Mon sang. Toi et Antoine.
— Je vous interdis d'évoquer ici ces inventions de...
— Où alors? Il me semble que je l'entends. Derrière le mur peut-être...
— Le service des soins spéciaux est à l'autre bout de la galerie. Il en sortira quand nous estimerons que c'est le moment. C'est toujours une question de temps, vous savez?
— Tu as raison. J'aime de l'entendre dire. Le temps n'en finit pas parce qu'il contient un atome d'inexplicable. K. pensait que...
— Je sais ce que K. pensait. Ces dames vont se demander...
— Qu'elles se demandent! Elles se demandent depuis que l'existence les a rendues fertiles comme les champs. Elles n'ont pas eu de chance avec l'ADN. Si je voulais...
— Vous pouvez. Je désespère de vous voir un jour consentir à comprendre que notre...
— Intérêt. Mais je m'en désintéresse. Vous le savez.
— Nous ne savons rien. Antoine est entre de bonnes mains.
— Chimiquement et autrement. Les bonnes mains des Vermort promus au rang de psychothérapeutes après avoir échoué dans l'astronomie malgré la dernière volonté d'un ancêtre qui fut roi en Afrique. Ce sang noir qui vous...
— Vous n'en savez rien! Antoine s'imagine...
— Ah? Je croyais qu'Antoine imaginait, et non pas qu'il s'imaginait. Cela change-t-il les conditions de sa détention? Pardon: contention.
— Vous le verrez. Vous ne pouvez pas entrer dans le service spécial. Les conditions d'hygiène...
— Mentales.
— Nous ne laissons jamais les proches entrer dans cet endroit complexe. Nous ne souhaitons pas non plus qu'ils s'imaginent...
— Je n'imagine rien qu'un lit, des courroies et une lampe au-dessus, dont les gouttes de lumière tombent sur le front comme dans un supplice chinois. J'ai vécu cela.
— Les circonstances de votre malheur étaient différentes. Vous n'étiez pas cérébralement atteinte. Vous aviez succombé à une tentation bien compréhensible.
— La corde m'a atrocement fait souffrir et je n'ai pas étouffé comme je l'espérais. J'espérais cette minute d'angoisse. L'inexpérience...
— La chance, madame K., seulement la chance et vous l'avez saisie...
— Pour ensuite me jeter dans la gueule d'un autre loup. Si Armand n'était pas mort...
— Si vous ne l'aviez pas assassiné!
— Prouvez-le!
Anaïs traversa le tapis en sautillant. Son regard était mauvais, aurait dit le jeune homme s'il avait eu à en témoigner. Il s'attendait à une crise, au pire.
— Pourquoi le baron a-t-il acheté le Bois-Gentil? demanda-t-elle.
— Comment voulez-vous que je le sache? Fabrice l'a mis en vente et monsieur de Hautetour s'est proposé de l'acquérir comme... placement. Il souhaite maintenant le vendre. Je ne me suis jamais entretenu de cette question avec lui. Nos rapports sont exactement ceux qu'on attend d'un voisinage qui a toujours existé et qui n'a jamais, de mémoire d'homme, posé de problèmes. Il y eut des alliances matrimoniales entre nos deux familles. Et même quelques échanges moins...
Le jeune homme se laissa secouer par le rire que lui inspirait l'inconfort d'une pareille conversation. Son expérience de la famille ne dépassait pas ses connaissances acquises par l'étude et l'évaluation des textes. Anaïs s'agitait devant lui, tournoyant au bord d'une angoisse qu'il ne parvenait pas à déchiffrer avec les moyens de l'analyste. L'influence d'Antoine le harcelait. Il n'entrait jamais dans ce périmètre soigneusement surveillé sans redouter d'y trouver finalement sa demeure. Anaïs le savait. Elle revenait à la fenêtre. Elle ne lui céderait rien. Il attendrait. Les trois dames du salon attendraient elles aussi, mais elles étaient patientes et même compréhensives. Elles se ressemblaient tellement, du moins n'avait-il pas cherché à leur trouver des différences qui n'eussent rien changé à sa capacité de les tromper pieusement. Il n'écoutait plus vraiment Anaïs. Des mots jaillissaient: imaginer, mort, angoisse, concevable, insupportable, jeudi, jours, attente, désert, substance, mur, eau, sortir, etc. Pas une seule fois elle ne prononça le mot amour. Il était sur la bonne voie. Impuissante et malheureuse, elle le menaçait de faire un scandale si Antoine n'apparaissait pas jeudi. Il la rassura, affirmant que le traitement ne pouvait pas durer plus d'une semaine, et elle recomptait sur ses doigts, lui reprochant de ne pas l'avoir informée de cette nouvelle crise. La précédente l'avait décidée à remettre le voyage à plus tard. Et c'était justement ce que la direction voulait maintenant éviter, cette remise à plus tard qui caractérisait Anaïs, selon ce qu'en savait Fabrice de Vermort qui était mieux informé que son frère, et plus actif aussi devant l'adversité. Jean avait succombé à tellement de combats que sa mémoire était un véritable champ de bataille. Il n'aurait su y retrouver l'instant perdu qui était à l'origine de sa déroute. Il ne promettait rien et n'avait jamais rien promis. Fabrice le considérait comme un raté congénital, ce qui rapprochait Jean de sa mère, l'épuisant alors en partages qu'il était incapable d'assumer. Il n'était pas un Vermort et cela se voyait. Il était un Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen et cela pouvait quelquefois se deviner. Le vieux de Vermort avait ensemencé sa terre et les femmes qui y trouvaient refuge. Fabrice en rageait tous les jours.
— Mettons fin à cet entretien, dit-il. Il n'a pas été inutile. Mais comprenez qu'il est difficile d'approcher maintenant Antoine sans le soumettre...
— À mes glandes, d'accord. Je reviendrai avec l'antidote, la prochaine fois.
— Jeudi, s'il vous plaît. Je dois recevoir ces dames et le temps passe si vite que...
— Jamais je ne te laisserai finir tes phrases, n'est-ce pas? Tu me rends triste.
— Peut-être pourrions-nous éviter de nous tutoyer en présence de ces...
— Elle a compris la leçon. Elle reviendra. Le bonjour à Fabrice et à Gisèle. Qui est encore de ce monde? On n’est point bavarde en ma présence, tu sais?
Elle singeait la femme utile avec une cruauté qui l'amusa. Il la poussait vers la porte, mais elle y avait encore des détails à éclairer, fruits de l'incompréhension. Il aurait moins de mal avec les trois dames qui consentiraient même à se séparer pour entrer dans le service ordinaire. Anaïs le toisa.
— Tu es plus grand qu'Antoine. Plus intelligent aussi. Quel est le point commun?
— Je ne suis qu'un intermédiaire entre vous et...
Cette fois, c'était lui qui n'achevait pas sa phrase. Elle attendit qu'il prononçât le nom de Fabrice au bout d'autre chose que la banalité. Elle le tenait enfin. Il s'ébroua.
— Il acceptera peut-être d'en parler avec vous. Je ne suis pas un spécialiste.
— Il ne t'a pas donné la clé. Il n'y avait que Constance pour s'en emparer. Cette armoire à glace l'impressionnait à ce point qu'il s'en allait en laissant la clé sur place.
— Je ne sais pas. Je n'ai pas connu tante Constance. Elle est partie avant que je...
— C'est fou ce que ça pèse, le passé. On ne devrait vivre que pour l'avenir, mais l'image de soi est derrière. On n'y peut rien. Devant, le reflet et la certitude de ne pas pouvoir en changer. J'ai même essayé de voyager. Tu as voyagé, toi?
— Voyages d'agrément seulement. Les îles, les lointains, la différence.
— L'évidence de la différence. C'est plus facile. J'ai toujours agi comme s'il n'y avait pas d'antipodes à notre existence. La même lumière pour tous et la nuit comme un couvercle. Ça ne tournait déjà pas rond. Tu diras à Antoine...
— On ne peut rien lui dire. Il est plongé dans une léthargie...
— J'avais des crises de somnambulisme. Agnès en riait quand je dormais chez elle.
— Je ne connais pas Agnès. Ces dames...
— Si j'avais pu m'imaginer dans un manteau avec un sac à main... On n'imagine pas ce qu'on ne peut pas devenir. On ne le redoute même pas. C'est le spectacle des autres. Regarde-les. Elles ne donnent rien et pourtant, elles sont utiles.
— Mesdames, je vais vous recevoir...
Jean s'était glissé sur le seuil, la pointe des pieds en appui sur le paillasson où figurait une clé qui ne manqua pas d'attirer l'attention exacerbée d'Anaïs.
— Ne trépignez plus, Mesdames, dit-elle en s'évacuant enfin dans le salon.
Elles se levèrent toutes.
— J'ai été longue et je n'ai rien appris. Je vous souhaite l'économie et la science.
Elle s'éloigna. Dans un miroir, les trois dames se concertaient autour du jeune homme et il s'étreignait les mains en consultant leurs regards furtifs. Pauvre Jean! pensa Anaïs. Elle ne descendit pas. Un panneau indiquait la direction à suivre pour atteindre le service des soins spéciaux. Elle fila contre les murs. Muescas l'arrêta.
— Ils ne vous laisseront pas entrer, madame K.. Inutile de vous fatiguer. L'endroit est bien gardé. Rien n'en sortira et personne n'entrera sans y avoir été autorisé.
Il dressa un index vers le plafond.
— Monsieur a dit! fit-il d'un air entendu. Et ce que Monsieur dit...
Anaïs dénoua la main qu'il avait posée sur elle.
— Je voulais juste jeter un oeil, dit-elle en grimaçant. J'imagine que le seuil est infranchissable. Mais c'est tout ce que je peux imaginer.
— Chimiquement et autrement, gloussa Muescas.
Il se ratatina en s'approchant.
— Vous écoutez aux portes? dit Anaïs.
Elle revint sur ses pas. Elle ne se souvenait pas d'avoir franchi une telle distance. Muescas trottait derrière elle, avide de commentaires, mais elle n'ouvrait pas la bouche.
— J'entre quand je veux, dit Muescas. Avec ou sans clé. Le système est troué.
— C'est vous qui lui faites mal?
— Madame K., soyez raisonnable! Je cherche à vous aider.
— Ou à en savoir plus. Dites à votre maître que je ne m'intéresse pas à son existence de hobereau ni de carabin. J'achète le Bois-Gentil.
— Si le baron accepte. Il n'acceptera pas.
— Il n'a aucune raison de ne pas accepter.
— Monsieur de Vermort lui en fournira une et il ne pourra pas refuser. Il les tient tous.
— Vous êtes sa pelure?
Elle descendit l'escalier avec le pantin collé à ses jupes.
— Ce soir, dit-il. Je vous ferai entrer. Vous le verrez.
— À quoi bon? Il ne peut pas parler. En plus, il n'aimera pas mon odeur.
Elle lui envoya son coude dans le nez et galopa dans le vestibule.
— Je saigne! pleurnicha-t-il.
Elle le vit dans les carreaux du sas. Elle voyait tout ailleurs depuis quelque temps. Elle songea à ces surfaces indivisibles qui peuplaient lentement sa perception des choses. Dehors, le froid revenait, gris et capable de provoquer de petites instabilités, toujours à la surface de ces choses qui renvoyaient des choses et que les choses multipliaient jusqu'au vertige, terrain prémonitoire des néants de l'existence. Un, je me calme. Deux, j'ignore. Trois, je recommence. Le ciel sombrait à l'horizon, emporté par la profondeur.
— Je peux vous ramener si vous voulez.
— Tiens? Chacier. Il ne manquait plus que toi.
Elle n'avait pas entendu le ronron de la moto.
— Je ne savais pas pour Antoine, dit-il. Je ne savais même pas qu'Antoine...
Elle monta à califourchon et tapa sur l'épaule. L'air la paralysa. Elle sentit à quel point elle pouvait être la proie du temps qu'il fait ou qu'il ne fait pas. Le chemin s'obscurcissait. Quand ils arrivèrent devant l'hôtel, un rideau se souleva. Il coupa le moteur.
— Le Bois-Gentil, dit-il en allumant sa pipe, c'est pour les vacances?
— Puisque tu me le demandes, je vais me poser la question.
— Ça ne me regarde pas.
Il la suivit. Elle entra dans la chaleur. Le café était désert. La serveuse s'agitait derrière le comptoir, les bras toujours plongés dans le zinc, immuable. La tenancière lâcha le rideau.
— Une fine à l'eau pour Chacier, fit-elle et elle le servit elle-même.
— Je m'assois pas, dit Anaïs. J'ai mal aux reins.
— C'est le froid. Vous devriez vous couvrir plus chaudement.
Elle monta. La chambre lui parut agréable. Je ne veux plus avoir de conversations courantes. Je ne veux plus m'adresser à des êtres pétris de banalités. Je ne souhaite pas non plus me distinguer ni connaître du nouveau. Je veux me coucher. Elle se déshabilla et contempla le plafond pendant une bonne heure avant d'éteindre. Elle ne dormirait pas. On frappa à la porte.
Chapitre XXVI
K. trottait parmi les badauds de ce petit matin fébrile. Il reconnut cent fois la taille de guêpe d'Anaïs, mais il ne se laissa pas influencer par ces aveux lointains. À bout de souffle, il devançait Hortense Morandelle de quelques enjambées. Elle amblait sous son ombelle, menaçant les yeux qui s'en détournaient promptement. Ses excuses n'y faisaient rien, on la réprimandait, quelquefois durement. Son beau visage de femme mûre ne rencontrait que des faces hâtives et hâtivement préparées aux traversées de la rue. Rattrapant K. de temps en temps, elle s'accrochait à son écharpe, mais il filait comme un insecte, capable d'esquive et de rebond malgré un embonpoint qu'une ceinture de flanelle réduisait dans une étreinte presque douloureuse. Rapide comme un poisson dans l'eau, il rasait des vitrines tièdes qu'elle touchait pour retrouver son équilibre. Elle possédait le souffle, car elle était un peu sportive, amatrice de voile et de plongeons, mais quand il poursuivait quelque chose, il était impossible de l'arrêter ni de le raisonner.
Anaïs prenait toujours le plus long chemin d'un point à un autre. Depuis le séjour écourté de Fabrice, et malgré la mort inattendue de Morandelle, elle était devenue, disait Hortense, une étrangère en quête d'aventure. Hortense connaissait ces sentiments pour les avoir éprouvés dans sa jeunesse un peu folle, disons-le. Elle comprenait. Un homme est une espèce de possession tribale. La femme est un sceau à la fois de dignité et d'extase. Fabrice s'était montré fragile et inconstant. Anaïs l'eût préféré odieux et peut-être même violent. Même Agnès changeait, si rapidement que K. ne pourrait jamais rejoindre une pareille insinuation dans le domaine de la fugue à deux tons: Anaïs jouant sur le mode majeur une colère qui détruirait, sinon sa vie, du moins sa future existence de femme, et Agnès, toujours mineure et difficilement accessible sitôt que le chagrin ou la peur la remplissait d'une angoisse crispée, Agnès ne parvenant pas à devenir la femme qu'elle promettait aux hommes de sa connaissance en minaudant dans leur giron, sans la science de la séduction, mais avec ses outils prospères. Il fallait reconnaître que Fabrice venait de détruire un château de sable. Les deux filles s'en prenaient pour l'instant aux vaguelettes, l'une saoulant l'autre de projets insensés et l'autre ne se voyant pas aller plus loin que le quai d'embarquement. Il n'en restait pas moins que Gisèle était une femme qu'Hortense elle-même eût épousée si elle avait eu le choix en son temps. Belle et active, elle était plutôt fleur que papillon, et plutôt diurne que nocturne. Elle était toujours sur le point de resplendir. On ne valait plus rien en comparaison si elle était savamment éclairée. Fabrice s'y employa pendant les trois jours qui succédèrent au concert. Anaïs s'effaça, signe d'une attente qu'on prit pour un renoncement, et Agnès prit des airs de femme trompée, ne donnant le spectacle que de son immaturité et bien sûr de sa beauté lancinante. Personne n'en profita. Elle repoussa les avances avec une énergie assassine que K. lui-même remarqua et fit remarquer à Hortense qui, en marge de ce qui se préparait sous ses yeux et malgré sa volonté d'apaisement, se prenait quotidiennement le doigt dans la toile qu'elle tissait sur une existence passée que Morandelle emportait pour ne plus jamais la réduire à l'insatisfaction. On en était là quand Anaïs décida de s'en aller, elle ne disait pas où, ni comment, ni surtout avec qui. Il fonça d'abord, sans permission, dans la chambre d'Agnès qui ne s'y trouvait pas:
— Vous voyez! grogna-t-il. Elles se serrent les coudes.
Hortense ne vacilla pas. Au contraire, elle avala un alcool sans sourciller. Elle n'avait aucun projet, mais elle était disposée à examiner ceux qu'on voudrait bien soumettre à sa gourmandise. Elle ne se sentait pas encline à la débauche. La gourmandise la rendait joyeuse devant son miroir. K., ventripotent et peut-être même impuissant, n'y voyait que du feu. Entre ses espaces infinis et la minutie fébrile de la vie quotidienne, la place manquait, tandis qu'entre l'existence de Morandelle et le printemps qui rutilait aux fenêtres, il y avait à la fois un infini et une éternité. Hortense, grisée par la méditation et les petits verres, n'y voyait elle aussi que du feu, mais dans les deux sens de l'expression, au propre comme au figuré. K. referma bruyamment la porte et se précipita sur le balcon, qui était étroit et encombré de plantes vertes et de bouquets en fleur. Qu'espérait-il de cette perspective où les arbres fleurissaient eux aussi? Il se redressa et son ventre disparut.
— La garce est la fille de sa mère, dit-il en posant une lourde main sur la balustrade, entre deux crottes de piaf.
Hortense pouffa.
— Ma chère, prononça-t-il en revenant moins décidément dans le salon, cette gamine n'a pas d'avenir avec nous. Je crains qu'Agnès ne se laisse influencer par des promesses que sa cousine compte faire tenir à des hommes.
Le pauvre K. savait de quoi il était question. Les hommes avaient envahi son existence. Madame K. était friande de leur conversation. En ce temps-là, Hortense se contentait de la jalouser mollement. Morandelle plaignait son ami sans s'exciter. K. consulta sa montre.
— Voyons, dit-il comme s'il était chargé de surveiller un examen. Si je ne me trompe pas... une heure d'avance, ce serait impossible à résoudre. Cinq minutes! Croyez-vous, ma bonne Hortense, que nous ayons le temps?
— Vous et moi?
— Anaïs est une sotte malgré les apparences. Et puis Agnès la retient encore dans notre monde. Courons.
— Mais où, Albert?
Albert von Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen portait le prénom de son modèle. Hortense avait du mal à le prononcer sans éprouver aussitôt l'envie d'en rire, mais ce n'était pas le moment.
— Je vais confier la boutique à Josèphe, dit-elle en secouant un trousseau de clés.
Ce n'était pas de gaîté de coeur. Hortense abandonnait rarement son commerce. Il fallait lui opposer une raison claire et constante. Le porto et le petit nom de K. l'y incitèrent, ce qui la plongea dans un joyeux désespoir. Descendant l'escalier pentu du service, elle pensait prendre l'initiative. Il la bouscula sans ménagement, ce qui faillit la dégriser. Il se mit à trotter obstinément. Elle perdit du terrain. Il évitait les passants avec une précision qui la laissa pantoise tandis qu'elle se traînait dans la rigole. Il ne lui avait pas laissé le temps d'appeler un taxi. Il en passa trois pendant qu'elle le rejoignait. Heureusement, elle avait bon pied.
— Mais enfin, Albert! Vous ne savez pas où vous allez. Réfléchissons.
Elle pensait à la boutique et à Josèphe.
— Ne me dites pas que vous avez une idée? haleta-t-elle.
Il ne pouvait en être autrement. K. avait des idées, c'était indéniable. Elle connaissait des idées, mais ne les possédait pas. Qu'en eût-elle fait d'ailleurs?
— Je vous suis! dit-elle en remontant sur le trottoir.
L'enfance lui avait appris que le plus court chemin passe par la rigole. Elle ouvrit alors son ombelle. Le soleil inondait la rue à cause ou grâce à son orientation, laquelle avait emporté la décision de Morandelle quand il s'était agi d'acquérir du bien. Il ne s'agissait pas pour lui d'acquérir, car le pauvre était démuni, mais de transférer une partie de ce qu'Hortense coltinait pour sauver le couple de l'aventure. L'ombelle heurta l'oeil d'un monsieur qui poussa heureusement un juron, sinon Hortense eût accepté la conversation.
— Je connais un endroit... ruminait K. en balançant ses bras comme à la parade.
Elle n'en connaissait pas. Elle eût rougi d'en savoir plus avant d'être mise devant le fait accompli. L'ombelle lui fut reprochée par une dame qui en portait une comme un étendard, presque comme un pavois. On atteignit la rivière. K. hésita.
— Vous savez où vous allez? demanda Hortense.
L'ombre bleue de l'ombelle la plongeait dans un musée que K. reconnut en s'ébrouant.
— Vous savez, dit-il, moi, les bordels...
— Albert!
Il se remit en route comme une locomotive. L'ombelle ne se justifiant plus, car ils marchaient sous les arbres, il la trouva moins appétissante et allongea le pas. Cette démesure irrita Hortense.
— Mais enfin, Albert! Savez-vous bien de quoi vous parlez?
— Ma chère Hortense, ce matin vous êtes belle comme une femme de Renoir.
La comparaison n'était pas flatteuse, car Hortense était svelte, bien cambrée, il en eût fallu au moins deux pour satisfaire une seule femme du peintre en question. Mais l'optique d'une pose la réjouissait. Elle se dandina.
— Êtes-vous sûr de savoir ce que vous faites, Albert?
Il s'arrêta. Il n'en pouvait plus. Avait-il couru pour courir? Que signifiait cette recherche de l'épuisement. Il lui tendit la lettre d'Anaïs.
— Je l'ai trouvée sur mon oreiller. Je prends des somnifères. Nous n'avons aucune chance de la trouver ici. Ni ailleurs.
— Là où vous comptiez aller?
— Là où j'espérais vous emmener.
Anaïs n'y allait pas de main morte. Après une critique obscène de la société qui l'avait nourrie et éduquée, elle s'en prenait à la nation et au monde.
— Elle est folle, dit Hortense. Pauvre Agnès.
K. comprit enfin la situation dans laquelle il se sentit entraîné comme un débris sur les eaux grises de la Seine. Il ne trouva rien pour s'asseoir et se plia au-dessus d'une plate-bande peuplée de petites fleurs violettes, des violettes peut-être.
— Ce qu'elle pense de nous! s'écria Hortense.
— Ce qu'elle pense de moi! Ce qu'elle aurait pu en penser si j'avais pris le temps. Sa mère m'a tellement humilié. Je ne sais plus ce qu'il faut en penser.
La robe d'Hortense était déchirée. Il pensa à des roses.
— Il faut avertir la police, dit Hortense. Ils sauront la remettre à sa place.
— Dans ce bordel, dit K. sombrement, j'ai erré comme un puceau en quête de bonheur.
— Albert!
Il avait besoin de s'asseoir. Il franchit la clôture et se posa dans l'herbe.
— Les filles sont nécessaires, dit-il en sortant un grand mouchoir blanc.
Hortense haussa les épaules et referma la lettre qu'elle empocha.
— Agnès va se recevoir un de ces savons! grommela-t-elle.
Après tout, elle était encore responsable de cette petite idiote qui se laissait influencer par une petite garce qui n'avait pas les moyens d'une luxure esthétiquement acceptable.
— Albert, dit-elle, vous avez besoin de vous reposer. Vous n'êtes plus tout jeune...
— J'ai le même âge que vous! Moran était plus âgé que moi. Il ne s'en vantait pas et je n'ai jamais trahi cette petite coquetterie de la part d'un homme qui n'avait plus l'intention de conquérir pour se rendre heureux.
— Vous n'êtes pas bien. Je vais appeler un taxi.
— Allons au bordel. En taxi si vous voulez.
Le taxi les déposa dans une rue sereine. Trois minutes plus tard, Hortense apprit que K. avait ses habitudes. Ils montèrent, se déshabillèrent, K. n'eut pas d'érection, Hortense refusa de danser sur le lit, et ils se rhabillèrent. Hortense se sentait joyeuse en dépit de la défaillance de K. qui se la reprochait en se maudissant. Ils rentrèrent se coucher. Il n'était pas midi et le lit sentait encore le cierge et le cirage qui avait taché les draps. K. ne sentit pas l'odeur des cierges qui avait consommé religieusement l'oxygène de l'air, et n'identifia pas l'odeur du cirage qui ne le préoccupa qu'une seconde consacrée à l'oubli.
— Nous sommes responsables, dit Hortense en se redressant.
— Certes, dit K. en se grattant le ventre. Il va falloir se décider.
Il pensa furtivement à ce qu'il venait de commettre. Hortense se leva et courut toute nue dans la salle de bain. Il regarda le plafond. Les cierges y avaient imprimé leur combustion, mais il ne chercha pas de raisons à ces défauts de surface. Il ne parvenait pas à se sentir désespéré. Hortense paraissait elle aussi indifférente, autant au sort des filles qu'à l'échec auquel le pénis de K. avait condamné un obscur désir de s'appartenir ou de se posséder. K. ne trouvait pas les moyens d'en rougir. Il y avait quelque chose de commun entre ces deux circonstances. Il ne savait pas de quoi il pouvait bien s'agir, mais il en percevait les ressemblances, ni plus ni moins. Hortense reparut en peignoir, une serviette tortillée sur la tête et chaussée de pompons. Il consentit à laver lui aussi ce qu'il ne pouvait pas considérer comme une souillure. L'eau le laissa indifférent, alors qu’elle avait le don de l'effrayer depuis sa plus tendre enfance. Dix minutes après, il déjeunèrent chez lui. Elle estima l'endroit étrangement ressemblant au bordel où ils avaient trouvé le bonheur à défaut du plaisir. Il s'étonna qu'elle eût à ce point le sens de l'analogie et reconnut qu'il était influençable.
— Ce soir, dit-elle, vous serez tellement amoureux de votre fille que vous m'appellerez au secours.
— Vous croyez?
— Je ne crois jamais, Albert. Moran croyait parce qu'il ne savait pas. Je ne crois pas parce que je ne suis pas convaincue.
— Hortense! s'écria-t-il. Je vous aime!
Elle leva la table et rangea la vaisselle sale sur le potager. Il fuma un cigare et but un alcool. Elle attendit. Elle savait qu'il fallait attendre. Le téléphone sonna enfin.
— C'est Agnès, dit-il en tremblant. Elle veut vous parler.
— Petite salope, dit-elle dans le téléphone. Où es-tu? À la maison! J'arrive.
Elle disparut. K. se recoucha. Il eut enfin une érection et la contempla. Cet organe l'avait toujours fasciné, mais il ne s'en était jamais senti le propriétaire. Il lui semblait être en location. Que s'était-il passé entre Fabrice et Anaïs? Si elle revenait, et il ne pouvait en être autrement, elle ne lui en parlerait pas. Hortense reviendrait-elle? On frappa à la porte. C'était Josèphe qui avait une commission de la part de madame Morandelle.
— Donnez voir!
Josèphe entra pendant qu'il lisait.
— C'est gentil, chez vous, dit-elle en entrant dans la cuisine.
Aussitôt, la vaisselle s'anima et l'eau clapota. "Albert, je suis désolé de vous apprendre (je le tiens de la bouche de cette sotte d'Agnès que j'ai giflée pour la première fois de ma vie — oh! mon amour vient me consoler) qu'Anaïs est en route pour Nice où elle compte s'amouracher d'un idiot qui n'attend que ça. Josèphe vous donnera les clés des "Azalées". Je ne vous accompagne pas. Je vais mettre Agnès en pension. Mais que pourrait bien étudier cette idiote qui n'est pas la fille de son père et qui ne tient rien de moi, je vous l'assure. Laissez Josèphe préparer votre valise et faire un peu le propre dans votre désordre. Anaïs n'est pas une femme d'intérieur. Votre Hortense qui ne pense qu'à vous et à votre queue." Il replia la lettre et se mit à tourner en rond. Que faire? Cette queue l'épouvantait, il le reconnaissait à voix basse. Qui était cet idiot qui ne l'était peut-être pas, quoiqu'il fallût l'être un peu pour s'embarrasser d'Anaïs. Mais n'en était-il pas lui-même follement épris. Il n'aurait pas usé du mot amour pour définir cette situation intenable, le verbe éprendre convenant mieux à la passion qui n'est pas de l'amour, il l'avait toujours su. La taille de Josèphe était menue.
— Madame me l'a dit, psalmodiait-elle face à l'évier qui bouillonnait. Donnez-moi une petite heure. Vous avez du linge sale?
Il avait un slip crotté et des chaussettes moisies. Il fila dans la chambre pour les mettre en lieu sûr. Josèphe y entrait.
— Vous me donnerez aussi l'ordonnance, dit-elle en arrachant les draps.
Il lui donna l'ordonnance, précisant toutefois qu'il avait des médicaments de réserve pour une bonne semaine. Josèphe obéissait à Hortense. Elle descendit cinq minutes, qu'il consacra à une toilette rapide, et remonta avec un mois de médicaments. La valise tomba sur le lit et s'ouvrit. Il assista à un remplissage savant avec une admiration non feinte. Josèphe faillit le soulever quand il s'avisa de l'aider à refermer une valise bien remplie.
— Je croyais que vous tombiez, dit-elle sans se formaliser outre mesure. Voici les clés.
Elle lui remit un trousseau de cuir sans doute mis à reluire entre ses rudes mains.
— Je m'en vais et je vous souhaite bon voyage.
— Mais enfin, dit-il dans le téléphone, non! Je ne pars pas. Je ne me vois pas entreprendre un tel voyage. Vous rendez-vous compte? Moran, Moran! Je vous crois, mais tout de même! C'est un peu précipité. Hortense, je veux que vous le sachiez: je ne suis pas l'homme de la précipitation. Oh! Hortense! N'en parlez plus! Vous allez me rendre fou!
Il raccrocha. Le trousseau de clés tinta dans sa poche, comme pour lui intimer de se mettre en route. Il ne se décidait pas. Sa queue, comme l'appelait Hortense, le retenait à Paris. Son cerveau s'en allait à Nice. Il fila à Austerlitz. Et dès qu'il eut embarqué dans le taxi, les deux filles, suivies d'Hortense, pénétrèrent dans l'appartement que Josèphe avait laissé impeccable.
— Vous me faites faire des bêtises, gloussait Hortense. Il ne restera pas longtemps à Nice. Il se découragera. Il n'arrivera peut-être même pas à Limoges.
— Ne t'inquiète pas, Maman!
— Si on nous a vues!
— On ne nous pas pas reconnues, dit Anaïs.
Elles étaient grimées comme au théâtre. Hortense se débarrassa d'un chapeau qui se cognait aux lampes.
— Le pauvre homme n'y verra que du feu, triomphait Anaïs en ouvrant les tiroirs.
— Ne volez rien, je vous en supplie! couina Hortense. Quand je pense que je me suis donnée...
Et qu'il ne m'a pas prise... Elle se jeta sur le divan et s'y abandonna pendant que les filles s'activaient comme des monte-en-l'air. Quelle honte! En arriver là parce que ces messieurs nous cachent des choses. Hortense pensait revivre ce qu'elle s'était promis de ne plus recommencer, mais Anaïs était une forte tête. Elle savait ce qu'elle voulait et l'obtiendrait à la force du poignet. Petite garce!
— J'ai trouvé! s'écria Agnès.
— Déjà!
— Montre!
Anaïs ouvrit la chemise de carton et mordit la ficelle pour la couper. Hortense admira cette férocité. Elle aimait l'animalité chez la femme en proie à la jalousie. La petite Anaïs allait tenir Fabrice et son terroir dans une main désormais ferme comme un devoir de séminariste. Agnès exultait en battant des mains, pauvre petite enfant déçue que rien ne décevrait plus parce qu'elle ne s'y frotterait plus jamais.
— C'est le titre de propriété, dit Anaïs, dure et pâle.
— Fais voir! dit Hortense.
— Ma petite Maman possédait le Bois-Gentil!
— Aaaaaaaaaaaaah! cria Agnès qui devenait visiblement folle.
Anaïs mesura l'intensité de cette folie. Agnès ne savait pas où elle mettait ses petits pieds de poupée de chiffon chiffonné.
— Le Bois-Gentil est à toi, dit Hortense qui était une experte. Margot m'en avait parlé. Il a fallu que tu me remettes sur cette piste.
Moi, Hortense Chasseresse des Biens, dit:
— Ce vieux croupion voulait t'en déposséder, oui. Il y a un accord entre les Vermort et lui. Margot n'est pas morte pour rien!
Hortense était de nouveau grisée. Les petits verres n'y étaient plus pour quelque chose. Encore moins la trompette d'Albert von Klingelödemauf... qui ne savait pas en jouer. Anaïs n'était pas non plus la fille de son Papa. Quel monde de femmes! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!
— Il perdra un temps fou à Nice et Jean-Loup le rendra fou! exulta Agnès.
— S'il arrive à Nice, craignait encore Hortense qui n'avait plus l'âge de se laisser endormir par des promesses. J'aurais dû l'accompagner à la gare, le mettre dans le train et...
— Nous avons ce que nous cherchions, Maman, gémit Agnès.
Elle était encore trop fragile, cette poupée, pensa Anaïs. Hortense serra le titre de propriété dans une serviette.
— Maître Bouju nous attend, dit-elle. En route.
Le notaire souffrait de l'hiver. Il lui fallait maintenant tellement de temps pour s'en remettre que l'hiver suivant arrivait avant la guérison complète. Il avait ainsi vu ses printemps, ses étés puis ses automnes sombrer dans les aléas de la maladie d'hiver. Et depuis déjà de longues années, celle-ci accumulait une énergie menaçante qui suait avec la peau grisâtre et poussiéreuse de son visage. Il lui arrivait de céder sa place à un fils qui, sans être une promesse de bonheur, n'en était pas moins jeune et vivace. Par chance, ce jour-là, maître Bouju était au lit avec de la fièvre et des boutons qui purulaient. Le jeune Bouju se picota le visage avec ses doigts joints comme ceux qu'on tend à la règle punitive. Il n'était pas mécontent de recevoir trois femmes à la fois. Anaïs avait toujours eu sa préférence.
— Je le savais, dit-il en se frottant les mains. Bien joué, Madame, Mesdemoiselles. Vous comprenez, les Vermort ont des yeux aux Hypothèques de Foux et comme je vous l'expliquais la semaine dernière, je ne peux risquer l'avenir de notre étude...
— Venons-en au fait, dit Hortense.
— Votre robe est déchirée, Madame, dit le jeune Bouju en se penchant.
— Cet Albert est une bête!
Les filles pouffèrent.
— Je vais donc me charger des formalités, continua le jeune homme. Nous délogerons les Chacier facilement. Ils ne sont pas chez eux puisqu'ils croient être chez les Vermort. Situation facile, comme vous voyez. Pour les frais de voyage...
Hortense posa un paquet de biffetons sur le bureau.
— Castelpu, ce n'est pas la porte à côté, dit le jeune Bouju. Nous y possédons une maison et quelques biens acquis au fil des générations.
— Pour la majorité d'Anaïs?
— Monsieur Klingelödemauf...
— Etc.
— Peut-être verra-t-il un inconvénient à se séparer si tôt d'un être si...
— Je suis pas une propriété! beugla Anaïs. Qu'on en finisse, merde!
— Ce n'est pas si facile, bégaya le jeune Bouju. La Loi...
— Je l'épouserais, dit Anaïs. Qu'il le veuille ou non.
— Cependant, Mademoiselle Anaïs, son consentement est...
— Dites à Giscard de se manier le cul!
— Anaïs est impétueuse, reconnut Hortense.
La porte claqua.
— Quand il va s'apercevoir qu'on s'est foutu de sa gueule... dit Agnès en se mordillant un ongle déjà en piteux état.
— Agnès! Ce langage!
C'était celui d'Anaïs. Hortense se leva. Le jeune Bouju se redressa comme s'il n'avait pas été assis. Il regrettait que Mademoiselle Anaïs le prît aussi mal, mais le consentement du père était nécessaire, il fallait d'abord comprendre cette nécessaire étape de la procédure.
— Jean-Loup saura y faire pour l'embobiner, dit Agnès qui embrassa le rouge et jeune Bouju. Maintenant qu'on sait tout et qu'on n'est plus les dindonnes de la farce...
Hortense cligna ses grands yeux de conquérante de l'inutile. Le jeune Bouju reçut sa main comme une aumône. Son costume bien taillé craquait un peu.
— C'est une affaire délicate, dit-il sur le seuil.
— Transmettez mes voeux de prompt rétablissement à Monsieur votre père.
La rue s'égaillait. Il ne fallut que le visage inquiet d'Agnès pour la rendre moins attrayante. Hortense s'y risqua avec une prudence qui la contraignait à serrer les fesses au passage des inconnus. Anaïs les attendait à l'ombre d'un kiosque.
— C'est pas joué, dit Agnès. Jules voudra pas épouser une garce.
— Il épousera une propriétaire, dit Anaïs.
— Vous êtes folles, se contenta de murmurer Hortense.
Elle s'attendait à voir surgir le pauvre K. complètement épuisé par un voyage écourté pour cause de lâcheté. De paresse, corrigerait-il. Anaïs s'était déjà renseignée sur ce qui motivait Hortense à l'aider. Hortense se fichait qu'Agnès souffrît. Fabrice était une cible de remplacement. Que d'histoires! avait soupiré Anaïs en étirant son petit corps de fille de garce.
— N'en parlons plus jusqu'à ce qu'il revienne, proposa Anaïs.
— Et s'il revient maintenant?
— Et s'il ne revient pas! siffla Agnès qui savait elle aussi grimper aux arbres.
Les deux filles se trottèrent en gloussant. Hortense vit le blanc de sa cuisse à travers la déchirure. Elle entra dans une boutique et en sortit avec une autre robe. Comme c'était simple! Dire que je ne connais pas un seul homme digne de mon imagination. Ce sont toujours les mêmes. On a beau se faire des infidélités, ils se ressemblent tous. Et quand nous voyageons, nous revenons avec du sang impur parce que la beauté noire ou la poésie jaune nous a émoustillés. Cela ne nous change pas. Nous nous perpétuons et les femmes se fatiguent. Comment ne pas rêver à une infidélité purement sexuelle? Les hommes qui passaient ne méritaient certainement pas de partager ce désir avec elle. Elle accéléra pour arriver avant les filles. Josèphe l'attendait avec de mauvaises nouvelles. Et les filles étaient déjà au courant.
— Ne me dites pas...?
— Hélas! firent les filles.
Chapitre XXVII
C'était Pierre de Hautetour.
— Je passe quelque chose! fit-elle.
Elle se trotta vers la salle de bain. Il entra. Elle attendait une femme. Des pas dans le couloir l'incitèrent à refermer la porte derrière lui. Elle reparut dans une robe de chambre, coiffée d'un foulard noué sur le sommet de la tête.
— Je me couche tôt, dit-elle.
Sa main indiquait un fauteuil que l'autre débarrassait de linges volatils comme une essence qui laissa ses fragrances dans l'air. Il s'assit et s'appuya sur sa canne.
— Je voudrais racheter le Bois-Gentil, dit-elle.
— Je ne dis pas non.
Il y avait des conditions. Pierre imposait toujours des conditions.
— Il n'y en a pas, Anaïs. J'ai changé.
Il la regarda des pieds à la tête, n'osant pas lui dire qu'elle aussi avait changé, pas seulement à cause du visage qui était perdu, elle ne possédait plus le charme de l'adolescente rebelle qui l'avait affriolé alors qu'il perdait déjà la raison. Ils s'étaient revus à la maison de repos et elle était sortie avant lui. Il y était demeuré encore une éternité. Il n'allait pas lui en parler. Sa canne traça un cercle sur le tapis et se posa au le centre, exactement.
— Tu vas me demander pourquoi je l'ai acheté.
Elle sembla se poser au bord du lit. Il avait toujours aimé cette façon de recueillir tout le corps dans l'attente de l'instant suivant.
— J'ai attendu, dit-il. Tout le monde a attendu.
— Célibataire?
— Comme tu vois.
Il montra sa main gauche. Seul l'index était orné d'une émeraude. Il avait envie de lui dire qu'il l'avait achetée pour elle. Il avait aussi acheté le Bois-Gentil dans la même intention. Puis il était devenu amer et irritable. Il avait étudié le Droit. Les Vermort étudiaient la médecine, quelquefois l'astronomie. Les Bélissens étaient ingénieurs agricoles ou n'étaient pas. Il sourit.
— Les Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen ne sont plus astronomes? demanda-t-il.
Elle croisa ses jambes pour se faire encore plus petite. Dans la demi-lumière de la lampe de chevet, les traces d'histoire s'effaçaient sur son visage et sa beauté dure revenait à l'ombre, comme si son existence ne pouvait plus avoir lieu qu'en dehors de toute lumière. Il chassa cette pensée trop pathétiquement exprimée. Il ne vivait plus dans le passé.
— Le prix sera le tien, dit-il.
Il montra les clés dans la paume de sa main. Elles étaient si chaudes qu'elle se contenta de les effleurer. Surpris qu'elle ne les prît pas comme elle s'était toujours emparée des choses faciles à posséder, il referma la main et sentit alors à quel point elles étaient chaudes et moites. Anaïs glissa encore dans l'ombre, comme si elle l'y attirait. La canne décrivit un autre cercle, patiente et précise.
— Tu peux y aménager demain, dit-il.
Il lança les clés sur le lit.
— La maison est propre...
— Je sais.
Nous n'avons plus le temps. Il se leva. Elle ne bougea pas. Elle a renoncé à me tuer. Ils seront déçus. Pourquoi n'en parle-t-elle pas?
— Tout le monde a oublié, dit-il.
— Ça m'étonnerait.
— Ceux qui se souviennent ont d'autres chats à fouetter. La terre est ingrate. Les autres travaillent à l'usine ou dans l'Administration. Ils n'existent pas encore. Entre nous...
— Je détruirai le Bois-Gentil.
— Je sais, dit-il en ouvrant la porte.
Il sortit. Elle l'avait encore humilié. La porte se referma. Elle n'écouta pas le glissement sur le tapis, la canne qui cognait le plancher en marge du tapis, le grincement de la balustrade. Elle se recoucha. Elle savait maintenant pourquoi elle était seule. C'était arrivé sans signes annonciateurs, comme tout arrivait. La lampe clignota puis s'éteignit. Une minute plus tard, le bas de la porte s'illumina et la voix de la tenancière chuchota: Vous avez les bougies dans le tiroir du chevet. Un orage... Éclair, long comme l'attente, puis elle compta dans le noir. De nouveau seule, elle se leva. La cire coula sur ses doigts. Elle s'habilla.
Dehors, en l'absence de l'éclairage, la nuit était d'une profondeur vertigineuse. Des volets scintillaient à peine. L'orage grondait, lointain et paisible. L'averse cessa d'un coup. Elle n'attendit pas une minute. Plus loin, le vent se leva et l'immobilisa un moment sous le couvert. À l'abri d'un pilier, elle perçut les odeurs de la pierre et du bois. Au-dessus d'elle, le plancher craquait. Elle continua. Sur le chemin, elle crut mourir de froid. L'obscurité ne se peuplait pas, au contraire. Elle pensa, et y crut peut-être, à une aspiration au vide, xénélasie. Elle n'avait pas emporté sa valise, car elle avait l'intention de revenir à l'hôtel. Mais maintenant qu'elle était au chaud dans le salon, couchée dans le divan vert aux coussins d'or, elle ne se sentait plus la force de traverser cette nuit peut-être redoutable. Elle avait allumé toutes les bougies d'un chandelier si lourd qu'elle avait renoncé à le transporter près du divan. Il s'agitait de l'autre côté de la pièce, créant l'ombre et la peuplant, comme s'il était une expression de cette nuit plongée dans l'absence d'électricité. Le visage taillé à coup de serpe de Jules apparut au carreau.
— Si tu n'avais pas ouvert les volets, dit-il, j'aurais dû frapper et tu te serais inquiétée.
— Alors tu n'aurais pas frappé, je te connais. Je t'ouvre!
Il se déchaussa. Il venait de traverser la même nuit, mais à travers champs. Il sentait la boue et le feuillage, peut-être la noisette. Il ne pouvait pas non plus s'asseoir sur le divan.
— Tu ne vas pas rester debout!
Il rit. Nu, il était presque fantomatique. Il toucha le velours du divan où elle s'abandonnait déjà. Elle avait refermé les volets et soufflé la moitié des bougies. La clé était restée sur la porte. Il entendit ce cliquètement infime. Ici, tout bougeait. Il y avait toujours une raison pour que les choses fussent animées d'une infime vibration. Elle percevait tranquillement ce qui l'avait toujours inquiété. Enfant, il dormait seul.
— Faudrait pousser un peu la chaudière, dit-il en se frottant la poitrine.
— On ne va pas faire du bois maintenant!
— Qué bois! Il y a le gaz de ville ici!
Il était de nouveau dans ses habits. Comme elle boudait, il caressa ce visage meurtri à jamais. Puis il disparut dans l'ombre. Elle l'entendit descendre à la cave. La chaudière n'avait plus de porte, sinon elle aurait entendu son triste son de cloche. Un radiateur glouglouta, puis le plancher émit un craquement sinistre. Il remontait, si lentement qu'elle crut qu'il se préparait à la surprendre malgré l'attente. Il apparut enfin, reniflant comme un chien, touchant les objets pour en mesurer la chaleur, cherchant l'interstice trahi par une coulée d'air froid. Elle avait mal refermé la fenêtre. Il secoua des vantaux gonflés d'humidité.
— Tu l'as acheté? demanda-t-il.
Il ne se déshabillait plus.
— Pas encore, dit-elle. Mais j'ai les clés.
— Tu as su pour Hautetour?
— Est-ce que j'ai oublié?
— Il est devenu fou. J'ai toujours entendu dire que la folie, ça ne se soigne pas. On peut ruser avec elle, ou trouver un terrain d'entente, mais jamais elle ne renonce à ses projets.
— Tu parles pour Antoine?
— Je parle de la folie. Je ne l'ai pas dans le sang, comme toi. La Margot était folle. Regarde-toi. Qu'est devenu ton petit Papa?
— Il s'ennuie à Paris.
— Il n'est pas fou, lui. Ils savent ce que c'est, le sang, en Allemagne. Les Klingelödemauf...
— Ça va!
— Demain on fera du feu dans la cheminée, pour le plaisir.
Il adorait donner le spectacle de son corps à demi nu au travail des bûches qui n'avaient aucune chance devant tant d'ardeur et de précision. Elle était tournée vers le dossier pour ne plus se soumettre à son regard inquisiteur. Il voulait savoir, le Jules. Et bien il ne saurait rien!
— Je ne peux pas te laisser seule, dit-il.
Elle sentait qu'il s'éloignait.
— Il n'y aura pas d'électricité avant demain matin. Le ciel est si lourd qu'on ne voit plus rien. J'ai même peur de retourner chez moi.
Il nuançait le spectacle. Cette panique n'était pas feinte. Comment, dans quelles conditions avait-il traversé la nuit? Comment avait-il su qu'elle était au Bois-gentil qu'on ne voit pas de loin, de quelque endroit qu'on se place pour le surprendre en flagrant délit d'occupation précaire? Attendait-il lui aussi? Depuis quand? Elle ne posa aucune question. Et le désir s'évapora comme l'eau qui bout.
— Retourne chez toi, dit-elle.
Elle aperçut le visage terrifié, mais ne le regarda pas.
— C'est bien, le gaz, dit-il. On ne se soucie pas. Tu vas être à ton aise. Je veux dire si tu reviens en hiver.
Il y tenait, à son feu de bois! Elle se leva, fragile et impétueuse. Il toucha en même temps la pointe des seins. Il ne les avait jamais pris à pleine main. Et il avait toujours cet air de fascination réduite au silence. Elle s'enveloppa dans le drap qui avait servi à couvrir le divan.
— Chez moi, dit-il, le feu est de bois.
Elle l'imagina dans la nuit. Il avait dû laisser la lampe-tempête allumée sur le perron. Il la voyait de loin. Elle n'éclairait que la pierre du seuil si le vent n'emportait pas sa lumière. Or, le vent commençait à arracher des branches. Il passait sous des arbres mutilés en se protégeant la tête avec les bras. Un parapluie était perdu d'avance. Il y renonça et pénétra dans la nuit. Elle écouta le bruit de succion des bottes qui s'alourdissaient, ralentissant sensiblement le pas. Le chemin, si elle se souvenait bien, montait durement dans le bois. On n'y rencontrait jamais personne et on ne s'y perdait pas tant il était facile à suivre. Plus loin, une croisée des chemins proposait son calvaire de fer noir. Elle haïssait ces croix débarrassées de leur corps. Elle secoua le parapluie qui n'avait pas été loin et s'avança un peu dans le vent. Il ne gèlerait pas cette nuit. Dedans, la lumière révélait l'imperceptible oscillation des choses.
Pourquoi revenait-elle? Pour Antoine? Certainement pas. Elle n'avait pas changé à ce point. Et pourquoi aurait-elle changé? Elle ne tenait pas à cette créature sortie de ses entrailles. Il ne témoignait que de son propre malheur et elle y était étrangère. Elle ne lui avait donné que la vie ou elle était en droit de penser qu'il la lui avait arrachée. Prétexte, voilà ce qu'il était. Elle voulait entrer au château, comme K., et rêvait de n'y jamais réussir. La chronologie n'avait plus aucune importance. Il était arrivé ce qui était arrivé et il arriverait ce qui arriverait. Il n'arrivait rien pour l'instant parce qu'elle n'appartenait plus à ces lieux. Le chandelier, posé à distance sur ce qui pouvait être une table, ne révélait aucun changement. Demain, quand elle retirerait les draps protecteurs, les meubles prendraient toute leur importance d'éléments d'une géographie des circonstances. Elle redoutait cette mise à nue, mais elle en connaissait l'enchantement parce que ce n'était pas la première fois qu'elle revenait. Elle recommençait ce qui n'avait pas pu s'achever autrement que par une nouvelle fuite. La différence, c'était Antoine. La première fois, il était dans son ventre et elle avait fini par l'en chasser. Plus de vingt ans avaient passé. Pierre ni Jules ne pouvaient mesurer ce temps qui n'appartenait pas au récit de leur attente, s'ils avaient attendu au lieu de reconstruire de qu'elle avait détruit. Le Bois-Gentil avait-il vraiment résisté à la ruine, ou n'était-il que l'illusion entretenue par Pierre de Hautetour qui n'avait pas dit son dernier mot en lui remettant les clés? La maison semblait se vider, comme la nuit. Les choses n'étaient plus à la portée du regard. De là leur tendance à n'être plus des choses changées par les attouchements, par l'usage et la croissance des désirs. Elles se retiraient comme des mollusques dans leurs coquilles. Il ne restait plus que ces coquilles et elles paraissaient vides de sens parce que la raison ne rencontrait aucune coquille. Il fallait se résoudre à ne plus y penser et c'était parfaitement impossible. Les proximités invitaient à la dérision et les prémonitions aux réminiscences. L'air se chargeait de poussières que le temps reconnaissait. Rien n'avait été enfoui. Il fallait maintenant se coltiner avec des surfaces glissant dans le sens de la mesure.
Le vent augmentait par secousses. Elle avait connu ces puissances telluriques dans des circonstances si dramatiques que l'occulte avait pris des proportions de personnages. On ne s'enferme pas dans la raison sans finir par en trouver la faille. Il peut se passer ce qui se passe, la raison n'y trouve pas son défaut de conception. C'est à l'intérieur, dans les moments les moins circonstanciés, que l'anomalie agite ses clochettes, en dehors de tout secours perceptif, par polymérisme obstiné, croissance sans renouvellement, répétition incessante dont le sens se perd en conjectures, de crispation en détente et d'amnésie en évidence. Rien n'a lieu à l'extérieur et pourtant, lorsqu'il s'agit d'en parler, parce que le temps est venu d'en guérir, les personnages s'accumulent, peut-être par multiplication, et leurs existences s'imposent au récit que la raison n'avait conçu que comme le palliatif de l'explication. Un détail, le plus souvent extrait de la sensation, indique le Nord, comme la mousse sur les arbres. Et dans cette forêt sans symboles, le sens se perd au profit de la reconnaissance. Il pourrait s'ensuivre une espèce de bonheur plus proche du soulagement que de la satisfaction, mais la raison se déduit de la folie et il n'est plus possible alors de vivre ce que les autres imposent à l'existence pour que la vie continue. Pour l'instant, elle ne soulevait pas le drap pour regarder ce que le chandelier faiblissant pouvait encore dénaturer. Elle avait à peine perçu le divan de velours vert aux coussins d'or et d'argent, fils dénoués d'abord avant d'avoir investi les lieux. Le chandelier, par contre, ne semblait pas avoir appartenu à cette mise en place des actes futurs. Son cuivre portait en creux les armes des Hautetour, intrusion dont Pierre ne pouvait pas ignorer l'obscénité et la salissure. Elle le flanqua dehors, en pleine tourmente, et il s'éteignit dans une flaque convulsée.
L'obscurité l'engloutit à la place de la mémoire. Un personnage réduit à la solitude, s'il ne repeuple pas son environnement d'autres personnages dont les objets bavardent, est fatalement destiné à l'inexistence. Un être de chair ne peut pas entrer dans ce personnage. Il le crée peut-être, il en ébauche le principe, mais la difficulté d'identification est telle que ce ne sont plus des personnages qui accourent, ce sont les autres, attirés par l'exemple ou revenus pour modifier le cours des choses, de ces choses si présentes en leur absence. Anaïs rencontrait des personnages et les évitait pour ne pas leur donner l'occasion de lui rappeler que sa vie n'était pas un exemple à suivre. Aussitôt les autres s'immisçaient dans sa théorie et elle avait des histoires avec eux. Le choix la limitait aux circonstances et sa raison voulait qu'elle y renonçât. Elle ne serait jamais seule si la vie présidait à ce choix. Mais la mort n'était pas aussi facile qu'une pièce lancée à pile ou face. Anaïs revenait pour s'acoquiner avec elle, si c'était possible une dernière fois, et pas forcément pour en finir. Ces hommes, qui l'environnaient de jouissances passablement diminuées sous l'emprise du passé, exerçaient toujours sur elle leur pouvoir d'attraction et de complémentarité. Elle ne les comptait plus.
Ensuite, la solitude céda la place au vent qui s'engouffrait sur le perron, secouant la porte et ses clés pendantes comme des fruits. Elle regretta d'avoir chassé Jules qui s'était peut-être perdu dans la nuit. Elle se souvenait en riant de ce dialogue maintes fois rejoué:
— Anaïs, j'ai envie de te prendre!
— Et bien prends-moi!
— Tu me veux toi aussi?
— Pardi!
Pourquoi ce mensonge? Pourquoi n'avoir pas désiré autre chose? Pourquoi n'avoir pas tenté d'aller plus loin que les hommes? Sa raison, sans doute inspirée par la folie, envisageait des déserts de l'amour, des royaumes d'inconstance, mais si loin, si dénué de sens qu'elle n'osa jamais en trouver les mots. Or, sans mot, on n'est plus comprise. On redevient objet. Et les caresses ne cherchent pas la vérité. Voilà pourquoi elle mentait. Sa raison en était tout émoustillée. Et sa folie, passagère. Le "pardi!" qu'elle prononçait ne voulait pas dire "pardieu". Un juron l'eût pourtant ravigotée.
Ris. Tu peux rire dans ton obscurité de pacotille. Le Bois-Gentil te revient toujours et il se trouve toujours quelqu'un pour l'entretenir en ton absence. T'ont-ils demandé une seule fois de leur rendre ce qui pouvait être légitimement considéré comme un prêt? Au contraire, ils se remettaient à peupler ton existence et Jules s'égarait encore dans la nuit, quelquefois les nuits claires et sereines de l'été, et alors il n'expliquait plus ses divergences. L'hiver, avec la tourmente et sans l'électricité, il pouvait paraître moins incompréhensible. Elle le chassait parce qu'il n'expliquait rien. Il pouvait se perdre dans la nuit si la nuit n'était pas celle de sa triste maison. Il faisait nuit chez lui et il ignorait tout de la lumière. Chassé, il se perdait, elle le voyait se perdre, trembler de peur, continuer, mais sans acharnement, seulement poussé par le vent et inspiré par des chemins fallacieux. Elle riait dans le noir et le chandelier s'enfonçait dans la flaque. Il y avait toujours un point de retour. À l'endroit exact d'un acte pouvant être considéré comme violent. Elle avait été douce et soumise en présence de Pierre parce qu'elle l'attendait au tournant d'une existence dérangée par le retour. Verrait-elle Fabrice? Fred Espigue imaginait que non. Elle n'entrerait pas dans le château. Elle n'aurait accès qu'à ses dépendances et aux personnages qui les bornaient dans une parfaite entente. Le temps serait perdu de cette triste manière. Elle ne mourrait pas dans un fossé. Elle se contenterait de revenir au Bois-Gentil pour attendre une occasion favorable, mais comment distinguer le temps de l'attente quand on ne sait plus ce qu'on est venu chercher dans ces lieux peut-être finalement symboliques? Frais d'espigue. Frais du tenon. Elle pensa qu'en espagnol, la muesca est la mortaise et la espiga, le tenon. Pauvre petite dame au sac à main vert! Muescas, qui prétendait que son nom était la coïncidence de mosca et de mueca, la mouche et la grimace, mentait avec elle à propos des mêmes choses. Il portait un nom de personnage et non pas de citoyen. Un personnage envoyé par Antoine à travers les murs du château pour communiquer avec elle. Jean en avait-il parlé comme elle se souvenait? Je vais redevenir folle si je reste. Elle trouva d'autres bougies et en planta une sur l'accoudoir d'ébène. Un peu de lumière me fera du bien. Je ne dois pas me laisser influencer par ce que je vois. Puis tout s'éteignit. Elle dormit. Le vent tomba.
Au matin, une autre lumière sidéra ses yeux à peine ouverts. Il s'agissait de stries l'entourant comme les fins barreaux d'une prison éphémère. La bougie avait creusé une petite tombe dans l'accoudoir et la cire s'était figée sur le velours du coussin. Elle traversa les murs de sa prison et ouvrit les volets. Le jardin était pris sous la gelée. Le mur d'enceinte renvoyait le soleil. Clignant des yeux, elle aperçut Jules qui arpentait l'allée en sautillant.
— J'ai dormi dans la bagnole.
— Dans la bagnole?
Dans la bagnole. Il n'avait pas été plus loin que le portail. Une rafale chargée de neige l'avait paralysé. Il avait dormi dans la bagnole et était réveillé depuis l'aube.
— On n'est pas l'aube?
Non. On était pas loin de midi. Les bêtes devaient avoir la fringale.
— Elle peut encore marcher, tu sais? Le baron l'a mise en route l'été dernier. Tu as les clés?
Sans doute. Il y avait une bonne poignée de clés dans le trousseau.
— Il faudra recharger la batterie. Je reviendrai la chercher.
Il grelottait et elle le revit torse nu avec une hache voltigeant.
— Il n'y a rien à manger. J'ai cherché, dit-il.
Il adorait la regarder dormir. Elle avait souvent été réveillée par sa respiration. Tu te rendormais aussitôt parce que tu te sentais bien avec lui.
— Non, dit-elle. Je ne vais pas manger chez toi. Je retourne à l'hôtel. J'y ai laissé ma précieuse valise. Au revoir.
— Je t'aiderai. Je sais me rendre utile.
— Ne me suis pas!
Elle se mit à trotter sur le chemin au-dessus de la route. Il comprit qu'elle ne voulait rencontrer personne. Les gens seraient moins réticents aujourd'hui. Ils avaient besoin de ce délai pour trouver les mots. Ils les connaissaient maintenant, prêts à en faire usage. Il partit en pensant aux bêtes qui n'avaient pas mangé. Elle n'aurait pas voulu de cette vie ni pour se sauver de l'inexistence. Des bêtes!
La petite serveuse jaillit.
— Et tu n'as pas dormi ici?
— Ça ne te regarde pas.
— J'ai dormi dans ma chambre, moi, si on peut appeler ça une chambre.
— Tu ne trouves pas que tu vas un peu vite?
— Je ne cours pas. Il te le vend, alors?
— Il me le vend.
— Hé bé!
Le café arriva avec sa petite cour de morceaux de sucre et de tartines beurrées. La petite serveuse fit couler une larme de lait. Elle aimait montrer ses bras.
— Vous pouvez rester ici autant de temps que c'est nécessaire, dit la tenancière.
— J'ai les clés.
— Putain tu as les clés! s'écria la serveuse.
La tenancière grommela. La serveuse rougit en riant dans son torchon. Elle était d'une malpropreté agréable, peut-être grâce à ses yeux. Anaïs engouffra les tartines plongées dans le café. La tenancière dit qu'elle était heureuse que tout se passât bien et elle disparut dans la cuisine. Les choses se passaient toujours ainsi. Les gens ne se contentaient finalement pas des mots. Ils recherchaient des raisons de s'étonner. Puis ils se scandalisaient et enfin ils montraient à quel point ils se sentaient frustrés et révoltés. La serveuse maniait les clés sans plus se soucier du tutoiement qui annonçait une nouvelle tentative de différence. Jusqu'où irait-elle finalement? pensa Anaïs.
— Demande la journée, dit-elle. Je te paierai.
Le mercredi, il ne venait pratiquement personne parce que la foire était à Bélissens. La tenancière dit que si c'était pour une bonne cause, elle ne voyait jamais d'inconvénient à se séparer d'une employée à condition qu'on la payât à sa place.
— Elle paye double, dit la serveuse.
— Alors travaille double, dit la tenancière.
Elle disparut de nouveau.
— Je monte, dit la serveuse.
— On achètera le nécessaire, dit Anaïs. Je vais avoir une voiture.
Elle ne parla pas de Jules. La serveuse monta comme elle avait dit et redescendit cinq minutes plus tard avec des ustensiles et un seau qui bringuebalait à sa ceinture. Avait-elle pris le temps de se coiffer? Non. Toujours ces cheveux dans un foulard et cette petite odeur de vieux meuble. Elle traversa la salle à manger comme une vache qui fait sonner sa cloche pour attirer l'attention des autres vaches. Le seau tintait sous les coups d'un balai. Anaïs la suivit.
— Vous oubliez vos clés!
Les clés. On la regardait. La serveuse traversait la place en mugissant après les enfants. Anaïs perçut des rires joyeux venant du lavoir. L'eau coulait, soyeuse et lente. Il y avait toujours un vieux pour faire la conversation à ces femmes bavardes qui montraient leurs bras en action. Il souriait, le menton sur le pommeau de sa canne. Anaïs le salua au passage. Cette grosse vache de serveuse montait l'escalier. Elle produisait maintenant le tintamarre que les enfants tiraient du seau qu'elle ne pouvait soustraire à leur désir de pagaille. Anaïs aimait les enfants quand ils agissaient en volée. Elle n'en concevait pas d'autres. Elle voyait le groupe s'éparpiller sous les coups de balai puis se reformer hors de sa portée. Ces jambes nues ne souffraient pas du froid. Elles s'y revivifiaient. Un enfant se renouvelle chaque jour s'il est un oiseau parmi les autres. Elle avait connu une enfance de petite souris derrière les murs et n'avait pas fréquenté les oiseaux. Agnès était une chienne, à cause du sifflet qui l'égayait. Il n'y avait pas d'explications à cette joie perdue au profit d'une croissance vierge d'explications convaincantes. Et il n'y avait pas d'endroit où se ressourcer pour ne pas vieillir ou ne pas vieillir seule.
— Nous n'y arriverons pas si vous ne leur tirez pas les oreilles! gloussait la serveuse qui butait sur les marches sans parvenir à les gravir.
Les enfants la rendaient heureuse elle aussi, les volées d'enfants à la merci de ce bonheur menacé. Anaïs étreignit l'enfant qui s'époumonait sous elle. Le vieux agita sa canne:
— Tirez-lui les oreilles! beugla-t-il.
L'oreille glissa entre les doigts, si chaude.
Chapitre XXVIII
Le baron Albert von Klingelödemauf... et des poussières n'aimait pas les voyages. Même Margot, née à Toulouse d'un cousin et d'une cousine, ne put jamais le convaincre d'aller plus loin que le nécessaire. Aussi limita-t-il toujours les raisons aux exigences de son travail. Il connaissait par coeur ces lignes de chemin de fer et en suivait les évolutions techniques et commerciales en connaisseur de l'habitude et du bien-être déduit d'une infatuation à l'épreuve de la non moins légitime susceptibilité de son épouse. Marié à une source d'ennuis relatifs à l'adultère et aux jouissances hâtives, il ne voyait jamais d'inconvénient à voyager dans le connu et toutes les raisons de ne pas voyager si l'aventure promettait l'humiliation de l'inconstance et/ou une maladie soignée par un médecin et donc par une médecine étrangère à ses us hygiéniques. On le vit rarement revenir d'un séjour forcé sans au moins une bonne raison de se mettre au lit ou à l'amende, car s'il ne revenait pas mal guéri d'une mauvaise grippe ou d'une entorse, il tenait à se faire pardonner publiquement les crises de jalousie dont la Margot témoignait elle aussi pour donner à mesurer le peu de cas qu'il faisait de sa prétendue fidélité. K. ne la trompa jamais, sauf platoniquement, et il n'eut donc pas d'enfants naturels. Par contre, Margot ne renonça à l'avortement clandestin qu'une fois dans sa vie et Anaïs naquit de cet obscur désir de conserver un souvenir vivant d'une aventure sentimentale qui s'était achevée, comme toujours pour elle, par un épilogue explicatif entièrement conçu, sans doute d'avance, par un amant qui n'avait jamais eu d'autre intention que de passer et de passer bien. Couché dans des draps humides de fièvre ou de confessions, K. se réinstallait lentement dans ses pénates et l'Université, prévoyante et diligente, le reprenait dans son sein sans commentaires qui eussent alors paru au hobereau parfaitement superfétatoires et sujets à caution. À ces voyages lointains qui ne lui enseignaient rien, K. préféra toujours le retour au pays, en dépit de l'affectation républicaine du château familial qui accueillait des pupilles de la nation et des vieillards qui n'avaient pas trouvé preneur. Il allait aussi en banlieue pour éprouver la pertinence de ses conférences et de ses articles. Il lui arrivait même d'aller se tremper dans les eaux normandes si le temps s'y prêtait. Il y allait d'ailleurs seul, car la Margot ne supportait pas, disait-elle, le climat ni le beurre. Elle couchait alors chez une amie et c'était quelquefois la belle Hortense qui faisait encore les beaux jours d'une rêverie sexuelle qui, si K. avait eu le dixième du talent de Jean-Jacques Rousseau, eût défrayé la chronique littéraire de son temps. Il se sentait une âme de poète quand son esprit d'astronome redescendait sur terre pour se livrer aux contingences de la chair. Là encore, il n'alla jamais plus loin que le regard et la concupiscence, car Morandelle était un ami et il n'était pas question de le tromper à ce point. D'ailleurs, la belle Hortense n'avait d'yeux que pour des hommes de papier qu'elle contemplait silencieusement au café, le dimanche, tandis que la télévision rugissait avec la foule à laquelle K. ni Morandelle n'eussent osé appartenir pour ne pas nuire à leur réputation d'hommes intègres sinon sérieusement attachés au principe de réalité. Agnès naquit parallèlement à Anaïs, peut-être du même homme, K. leur trouvait des ressemblances qui amusèrent encore la Margot alors qu'elle était en train d'agoniser sous l'influence de la morphine.
Les déplacements de K. étaient comptés, pas seulement limités. Il n'y avait aucune raison pécuniaire à cette autre limitation, K. profitant des largesses de Margot qu'il aimait faire chanter. Il n'allait jamais loin et jamais ailleurs, mais avec une parcimonie digne de la commination dont il la prévenait, car elle était croyante et terrifiée par sa foi, comme il convient au clergé. On ne le vit qu'une fois dépasser la mesure qu'il s'était imposée comme le rite d'une religion du voyage, et ce fut à l'occasion de la naissance d'Anaïs, car il pensa alors à s'enfuir et il atteignit en nage les territoires volcaniques d'une France où il contracta des amibes dont il admira aussitôt les pseudoévolutions à travers une lentille grossissante. Revenu en piteuse déformation de sa propre constance, car Hortense tint à le consoler, ce qui augmenta les teneurs passablement érotiques de ses foisons confessionnelles, il s'attacha à l'enfant comme à un animal domestique et consentit à lui donner son lait quotidien sans chercher à le lui reprendre. La Margot adorait cette enfant, ignorant que celle-ci ne se souviendrait pas d'elle, ou ne s'en souviendrait que sous l'influence de K., distillateur impénitent qui redoutait de survivre à l'enfer comme Mahomet, le ventre ouvert et les tripes à l'air, si c'est l'air, mais il en doutait, qui alimente cette atroce combustion du mal. K. n'eut jamais la conscience tranquille, mais cela ne datait pas de Margot qui n'ajoutait que les tourments et les similitudes amies d'une dégénérescence chronologique réduite à l'ana des anecdotes et des gloses. Il n'y eut pas d'autres Anaïs pour inspirer le pire à cet homme qui était égoïste sans le savoir et qui savait qu'il n'avait pas la force de lutter contre sa propension à l'hypocrisie. Il veilla douloureusement aux avortements qui ruinaient la santé et le portefeuille de Margot, tenant lui-même la comptabilité de cette symétrie propice aux dédoublements et aux scissions. Margot mourut dans la joie religieuse et dans l'hallucination d'une nouvelle vie construite par la morphine. Elle étreignit pendant des heures un Christ nu, haïssant Mahomet et Bouddha, certaine d'avoir eu raison et ne regrettant rien car, confiait-elle au personnel médical, elle avait épousé un homme indifférent à sa nature de femme et avait tout tenté pour le changer, vainement, mais en conformité avec sa foi féminine. Il se tenait à l'écart, souriant chaque fois qu'elle s'approchait de l'évidence ou que la vérité lui paraissait moins discutable. Un dernier soupir contint une allusion à leurs voyages et le soleil se coucha. Il était huit heures et le printemps se finissait. Il rentra chez lui et oublia l'enfant pendant trois jours. Heureusement, la belle Hortense veillait encore et son sein généreux, qu'il voyait pour la première fois, le poussa à recommencer, cette fois sans Margot. Morandelle, pieux et narquois, lui conseilla le divertissement et K. se rendit aux Folies Bergères pour ne plus penser aux femmes en termes de nécessité. Il lui fallut une bonne année pour revenir à ses études et le comte de Vermort lui proposa d'acheter, pour presque rien, le Bois-Gentil qui avait été la garçonnière des Vermort et qui n'était plus que l'objet d'un délit soulevé comme un lièvre par la comtesse. Ce voyage dans les Pyrénées, en plein été, l'avait enchanté, car il avait connu le plaisir avec une mercière qui s'adonnait au veuvage en dehors des principes, mais avec un talent de garce qu'il crut, à tort, expérimentée. Elle avait simplement de l'inspiration et ne l'avait jamais su avant de perdre ce qui l'empêchait d'en avoir. Mais K. ne se montra pas à la hauteur d'exigences qui dépassaient son imagination et il dut se résoudre à l'abstinence, car il ne rencontra plus jamais aucune femme prête à s'abandonner à lui, condition qu'il subissait comme une punition ou une fatalité, il n'aurait su le dire. Émoustillé une fois par semaine par Hortense et sa cuisine épicée qui ajoutait de la teneur à des érections sous la table, il se contenta de savoureuses masturbations jusqu'à ce qu'Anaïs lui parût à point.
Ce voyage à Nice, auquel l'avait poussé Hortense avec une vigueur inexplicable autrement que par la nécessité de se débarrasser de lui, — pour quelles raisons, il l'ignorait encore, mais ne désespérait pas de la trouver — s'annonçait éprouvant et de surcroît inutile. Il était cependant monté dans le train et non seulement il dépassa Limoges, malgré les prévisions pessimistes d'Hortense, mais il atteignit Nice et sut même se servir des clés pour pénétrer dans Les azalées, la demeure secondaire des Morandelle, où il avait vécu quelquefois, toujours les yeux fermés pour ne pas céder à des tentations que les deux fillettes semblaient cultiver à la place du Diable. Le taxi le déposa devant une grille ouvragée dans le fer. Tiens, se dit-il, il y a de la lumière. Il sonna.
— Je suis Jean-Loup. Appelez-moi Jel. Il y a un malentendu.
Le jeune homme était assez bien mis de sa personne, vêtu sobrement d'un complet jaune citron et chaussé d'escarpins mauves qui lui donnaient l'allure d'un tableau impressionniste. Il montrait des dents soignées, des doigts agiles dans la conversation et un coude assez leste pour le lever plusieurs fois de suite sans sourciller. K. résista moins à cet abus de boissons mirifiques et s'enfonça paisiblement dans un fauteuil qui semblait conçu à la mesure de son attente.
— Anaïs m'a laissé tomber, dit Jean-Loup (appelez-moi Jel). Je la croyais majeure. Elle a de faux papiers. Si je m'attendais...
K. frissonna. La perspective d'une confrontation policière, voire judiciaire, ne l'enchantait pas. Il avait compté sur Jean-Loup (appelez-moi Jel) sans le connaître. Le jeune homme n'aimait pas les femmes. Anaïs était une amie, c'était tout. Avec qui donc convolait-elle? Jean-Loup, Jel si vous voulez, le savait, mais il était si menacé qu'il demandait la permission de n'en rien dire, ce que K. ne pouvait lui accorder.
— C'est inadmissible! s'écria-t-il. Jel (le jeune homme se redressa comme si on venait de le chatouiller), il faut que vous m'aidiez. Puis-je compter sur vous? Je saurais être un ami et je puis vous assurer que jamais je ne me permettrai de vous trahir.
Jean-Loup réfléchit.
— Anaïs ne me trahit pas, dit-il presque joyeux. Elle compte sur moi. Je ne peux rien y faire. Si je comptais sur elle...
— Jel!
Le cri de K. fit trembler les murs. Le jeune homme était terrifié. Dégrisé pour le restant de la nuit, il se jeta néanmoins aux pieds du baron von Klingelödemauf... et quelques. Celui-ci poussa encore son cri, quelque chose comme un cri de guerre hérité des Lézards, et sa face grimaçante se jeta dans un coussin pour pleurer.
— Je suis perdu si Anaïs ne revient pas, bredouillait-il.
Le jeune homme lui caressa le crâne d'une main experte.
— Elle ne reviendra pas et vous ne serez pas perdu pour tout le monde...
— Pour qui alors? s'écria K. dont la face s'immobilisa à un centimètre du visage tranquille et satisfait de Jean-Loup.
K. ne connaissait personne qui eût accepté de ne pas perdre un pédophile incestueux.
— Mais Anaïs n'est pas un garçon! jubila Jean-Loup. Je l'aurais su, vous pensez!
— Qu'est-ce que vous en savez, justement! dit K. en se mouchant. J'aurais aimé qu'elle fût un garçon comme moi.
Si l'occasion était bien choisie pour haïr les filles, K. n'en trouverait plus d'aussi conforme à l'idée qu'on peut s'en faire si on en conteste l'opportunité. Jean-Loup leva son coude étroit en se plaignant obscurément de l'existence. K. n'en voulait pas à l'existence, mais à l'État civil!
— D'abord qui vous a autorisé à pénétrer ici? grogna-t-til.
Jean-Loup cracha une olive.
— Madame Hortense en personne!
— Madame Hortense! Ah! C'est trop fort! De quoi se mêle-t-elle?
— Elle est chez elle!
— Mais je ne vous connais pas aussi bien qu'elle!
La conversation prenait un cours hermétique que K. se mit en devoir de restituer à la clarté d'un discours qu'il ne tenait pas à conclure précipitamment.
— Entendons-nous, Jel.
— Oui, Bébert.
— Je n'ai pas fait tout ce chemin, contre mon gré et au risque de m'en... de m'en...
— De vous enrhumer.
— Oui! De m'enrhumer. De me laisser enrhumer par une petite sss...
— Sotte.
— Par une petite dévergondée dont j'ai, j'y insiste, la charge devant Dieu et devant l'État.
— Je l'entends bien, Bébert. Mais qu'y puis-je?
Ce que c'est que l'amitié, K. l'ignorait. Il avait apprécié Morandelle, mais pas au point de l'aimer. Il n'aurait pas pensé le trahir dans de pareilles circonstances. D'ailleurs, Morandelle, qui le soupçonnait et en parlait quelquefois à demi-mot, l'aurait trahi avant de mourir si l'occasion lui avait été donnée, ou plutôt non: imposée. K. se sentait acculé. Il n'aurait jamais couru après cette petite c...
— Cruche.
... si la nécessité de traiter avec elle ne s'était imposée à son esprit avec tant de vigueur comminatoire. Hortense savait tout, il en était cruellement persuadé. Il adorait ses seins.
— Prenons le temps de nous connaître, proposa Jean-Loup.
L'idée n'était pas mauvaise. Anaïs lui avait dressé un portrait sans doute exact, mais il n'était pas trop tard pour lui apporter quelques corrections de principe. Il ne servait plus à rien de mentir. Il invoquerait la passion, le feu, peut-être même l'amour. Jean-Loup ne semblait pas être homme à s'en formaliser. À l'abri du jugement, K. se sentait pertinent. Un magistrat l'eût abattu comme un lapin.
— Je ne dis pas non, gloussa K. qui ne fréquentait que les personnes de son âge, en dehors d'Anaïs qu'il aimait pour la posséder et d'Agnès qu'il possédait pour l'oublier dans un tiroir.
Jean-Loup s'excita, répandant les gouttes de son verre sur les coussins.
— Ne m'appelez pas Bébert, dit K.. Margot me haïssait et je ne veux pas penser qu'Anaïs vous ait trompé à ce point.
— Bien, Albert.
Jean-Loup prononça Alberte, à l'allemande, ce qui ne déplut pas à K. qui se déplia langoureusement pour retrouver sa position initiale. Maintenant qu'il était debout, il vit que Jean-Loup n'était pas un homme. Il cilla.
— Je me mets quelque chose et j'arrive, dit le jeune homme en filant prestement dans l'escalier.
Cette idée de bâtir des escaliers au milieu du séjour! Cette culture des apparences qui ne trompent personne! Morandelle, qui avait dessiné les plans des Azalées, avait planté là un décor de théâtre où l'escalier sert de prétexte à entrer et sortir au gré d'une intrigue que des répliques censées spirituelles ne sauvent pas du naufrage dramatique. K. acheva un verre qu'il pensait avoir vidé et s'étonna d'avoir oublié sa valise sur le perron. Il sortit un instant pour constater qu'elle n'y était plus. Affolé par cette nouvelle condition préalable, il gravit la moitié de l'escalier pour s'époumoner sans retenue. Jean-Loup apparut sur le palier. Sa nudité coupa le sifflet du baron qui eut un trou de mémoire et ne sut expliquer les raisons de sa tirade tragique au beau milieu d'une comédie joyeuse. Il y avait belle lurette qu'il n'avait assisté au spectacle déroutant du nu masculin. Morandelle louait une cabine sur la plage et passait d'ailleurs après les dames. Jean-Loup avait une belle queue, aurait dit Hortense.
— J'en finis avec ma petite barbe et j'arrive! dit-il en secouant son rasoir.
Belles fesses aussi. Ma valise! K. frappa à la porte de la salle de bain.
— Ma valise...
— Dans votre chambre, la bleue...
Le visage moussu de Jean-Loup apparut dans l'interstice et la vapeur.
— Je me rase deux fois par jour...
K. se trotta. La chambre bleue avait connu les parfums illusoires de la Margot. Il en restait quelque chose, mais c'était peut-être encore de l'illusion. La valise trônait sur le lit, avec sa petite odeur de térébenthine et d'huile de lin. K. avait la passion des cuirs. Il la tenait d'une longue lignée de cavaliers émérites. Il montait lui-même, mais sans se faire d'illusion sur son apparence de céladon. Il fouilla dans sa poche, ne trouva pas les clés et faillit entrer encore en crise. Il finirait par la choper, cette grippe! À moins que ce ne fût le tour de l'entorse. Il avait perdu le compte d'une alternance qui n'avait plus de raison d'être maintenant que Margot ne l'alimentait plus de ses trouvailles, mais l'habitude, la nostalgie, ce bonheur au fond, cette quête de l'indicible qui l'avait approché des seins d'Hortense.
— Je suis prêt! dit Jean-Loup à travers la porte.
— Pas moi! grogna K. qui trouva les clés accrochées à la poignée de la valise.
Cette manie de fouiller dans ses poches chaque fois qu'il cherchait quelque chose! Passons. Jean-Loup respirait derrière la porte. Cet oiseau rare en savait long sur les projets d'Anaïs qui avait tout calculé pour que son petit Papa rond et débonnaire tombât de haut. Mais ton petit Papa rond et débonnaire ne regardera plus la belle queue de Jean-Loup sans la lui reprocher. Dire qu'Hortense adore les queues et que je m'en aperçois maintenant! Je n'ose imaginer ce qu'elle penserait de cette situation vaudevillesque. Sans doute la même chose que moi, allons!
— Vous êtes bien long! dit Jean-Loup. Si j'avais su...
S'il avait su! Ces moumounes! Peut-être uraniste. Sodomite, qui sait? Brr! K. noua une cravate devant un miroir qui ne le flattait pas. Il ne porterait pas le chapeau ces jours-ci. Il portait mieux la calvitie. Il arracha un cil cornu.
— Vous sentez... laissez-moi deviner! Vous sentez la lavande!
Comment le cacher? Il suivit le jeune homme dans l'escalier et, un quart d'heure plus tard, il dépeçait des poissons avec lui sous la bâche d'un bougnat qui lancinait au son d'un tube de l'été. Jean-Loup ne mangeait pas le soir, sinon il avait des cauchemars. Il se contenta d'un vermouth et de quelques olives qu'il suça sans les mâcher.
— Vous n'êtes pas gentil avec moi, dit K. en aspirant le contenu d'une tête.
— Je vous l'ai dit: Anaïs est une amie et je ne tra..
— La la! fit K. qui se sentait joyeux ce soir.
Hortense eût aimé cet entrain à savourer la chair juteuse des poissons sous des jets de citrons qui lui eussent inspiré des éjaculations convulsives à souhait. Il n'avait pas été à la hauteur de la tâche. Hortense était si désirable! Il avait sombré dans une espèce de dépression et sa queue s'était refusée à l'érection. Ces automatismes biologiques le fascinaient, comme c'était normal de la part d'un homme, mais il fallait reconnaître qu'en de certaines occasions, qui font d'ailleurs le larron, un peu de maîtrise n'eût rien gâché. Au contraire.
— Laissez-la filer, dit Jean-Loup.
— Je ne peux pas! éclaboussa K..
— Vous ne pouvez pas quoi? Quand on ne s'aime pas, vous savez?
Le poisson perdit alors sa saveur. K. faillit pleurer. Il se moucha dans sa serviette en papier et eut le temps de s'enfiler un autre poisson avant de déclarer:
— Qui est-il?
Il était devenu sombre comme un arbre qu'on s'apprête à couper. Jean-Loup ravala une salive amère et psalmodia:
— Elle. Il s'agit d'une f...
— Femelle!
Il ne s'en doutait pas. Anaïs avait un joli petit cul. Et aussi un joli petit con. Ah! la fumelle! Mousmée! Morue! C... c... c...
— Créature. Elles ne sont jamais comme elles paraissent, dit Jean-Loup qui montrait là son côté accablé. Sinon, je m'eusse...
— Si je m'attendais! dit K. en giclant du citron.
Il considéra le profil tragique de Jean-Loup qui se livrait à un public d'admirateurs.
— Je ne suis pas son Papa, dégagez! beugla K. qui ne plaisantait pas.
Sa coupe à la Éric von Stroheim en disait long sur ses intentions. Pour une fois, il paraissait féroce. Jean-Loup l'admira.
— Remarquez bien que cela ne me choque pas, dit K. en reprenant du poil à la bête qu'il pouvait devenir si les circonstances s'y prêtaient et c'était le cas. Chacun et chacune est libre de choisir son Dieu sexuel. Il y a un Dieu pour tous nos travers. Le ridicule ne tue pas. J'imagine que vous n'aimez pas les femmes.
Jean-Loup parut offensé par ce jugement impérieux de la part d'un homme qui n'avait pas les moyens de les conquérir. Il se contenta de pouffer.
— Vous ne devriez pas sentir la lavande, siffla-t-il. Du moins, pas autant!
K. en avait vu d'autres. Tranchant la tête d'un poisson, il s'imagina en possession de la queue de Jean-Loup et des seins d'Hortense, en même temps. D'une pierre... Le vin lui montait à la tête. Avec les chauves-souris! riait Hortense le dimanche au café. K. rit lui aussi, à 800 km de Paris! Il eut un vertige.
— Voilà qu'il ne se sent pas bien! hurla Jean-Loup qui ameuta le personnel.
K. cracha une arête et accepta une boulette de mie de pain qu'il avala sur un verre d'eau. Son poing écrasa le dernier poisson qui éclaboussa le chemisier de Jean-Loup. Ils allaient se battre! On s'approcha. Les murettes se peuplèrent. K. toussa encore pour évacuer une autre arête et son coeur s'arrêta.
Il reprit connaissance dans la chambre bleue. Des mains l'examinaient. Il craignit que ce fussent celles de Jean-Loup. Il se sentit nu, en quoi il ne se trompait pas. Le visage inquiet d'un praticien le convainquit qu'il était bon pour la Romaine, comme aurait dit Morandelle. Une aiguille traversait sa chair, il n'aurait su dire à quel endroit de ce corps qui souffrait de ne pas se reconnaître. L'injection l'angoissait au lieu de le tranquilliser.
— Heureusement, dit l'archiatre, vous ne l'avez pas avalé(e?). Dites A.
K. sentit sa gorge s'enfler inutilement. Puis il se dégonfla.
— Ne dites plus rien.
K. se sentit plongé dans un profond silence pendant une atroce minute d'aperception. Il sentait la petite odeur poivrée de Jean-Loup.
— Attention... Hop! On n'en parle plus.
Le sourire du praticien revint dans un champ de vision étrangement étroit.
— D'ailleurs, dit la bouche, vous ne parlerez plus pendant quelques jours.
— Ça ne l'empêchera pas de dire des bêtises, dit Jean-Loup.
— Vous savez, moi, les histoires d'amour, pfff! dit le carabin qui se leva.
Le visage de Jean-Loup se positionna dans l'écran.
— Vous êtes sous l'effet d'une drogue, expliqua-t-il.
— Il y avait de la drogue dans le poisson?
— Dans une heure, si vous souffrez trop, je vous en donnerai un peu.
— Je ne veux plus manger de poisson!
Il se mentait pour se donner du courage. Il adorait la marée et aurait sacrifié sa patience sur l'autel d'un poisson. Il y avait du bon poisson aussi en Normandie.
— Vous m'expliquerez plus tard. Je n'ai pas l'esprit à...
— Quelle idée de s'empiffrer quand on est en colère après quelqu'un! Vous avez failli m'éborgner avec vos idées. La prochaine fois, je vous abandonne.
— Ne partez pas, Jel! Cette maison me file le cafard.
— Quelques jours, c'est combien de jours? Je n'ai pas que ça à faire. Anaïs m'avait parlé de deux jours, au plus. Le temps de réveiller en vous...
Il ricana.
— ... ce qu'elle sait que vous ne savez pas! Ah! Ah! Ah!
— Nous parlerons quand je pourrais vous dire ce que je pense de...
— On aurait dû vous la coudre, cette arête!
Jean-Loup claqua la porte. K. se sentit terriblement seul. Il ne souffrait pas et redoutait d'avoir à réclamer sa petite dose de perlimpinpin. Il n'aimait pas dépendre des autres quand c'était la douleur ou l'angoisse qui le travaillait au corps. Ses combats avec ses doubles fantasmagoriques n'intéressaient personne que lui-même. Les drogues médicales, les seules dont il faisait usage à l'exclusion de toutes les autres qu'il regrettait quelquefois de ne pas avoir pratiquées dans sa jeunesse, avaient toujours été à portée de main. Jamais il n'eût accepté une administration d'une main étrangère, surtout si elle était inconnue. Et celle de Jean-Loup se voulait étrangère. K. ne l'eût pas conçue autrement. Ce n'était pas la première fois qu'il subissait une trachéotomie. Il avait avalé une abeille en présence de la Margot qui en avait ri toute sa vie. Hortense souriait, mais compatissait avec ce jeune marié que Venise épouvantait à cause de la distance qui le séparait de Paris et de l'étrangeté des lieux. Morandelle ne l'avait pas amenée à Venise. Elle s'était contentée de Nice. Nice, toujours Nice, encore Nice! Quel manque d'audace! Morandelle ne s'en fatiguait pas et s'il avait repris connaissance après son attaque, il eût exigé d'y expirer. Heureusement, pensa K., personne n'est mort dans cette maison. Cette idée le réconfortait. Il soupira longuement dans le tube. Une mouche volait, attirée par la perspective d'un voyage intrahumain. Je suis si seul! Tout le monde va m'abandonner parce que je cours après une fille qui n'est pas la mienne. Je prouverai qu'il n'y pas inceste! La porte gémit.
— Vous avez réfléchi à la manière de me nourrir?
— Quelqu'un vous demande. Qu'est-ce que je dis?
— Porte-t-il le noeud papillon?
— Il n'a pas l'air tendre. Boudiou!
— Ce n'est pas le juge d'instruction, ouf!
Qu'est-ce qu'il disait? Ou plutôt, que ne disait-il pas à cause de sa trachée ouverte comme un poisson? Il y eut une espèce de confusion sur le tapis, comme une série de glissements, d'évitements, de lenteurs rapides et minutieusement préparées malgré l'improvisation, puis Jean-Loup quitta les lieux parce qu'une voix grognonne le lui intimait. Un vieillard dans ma vie? La mort peut-être? Je suis en plein délire! Le champ de vision, qui avait tendance à s'ouvrir, se referma comme un oeil. Il ne subsistait qu'un interstice dans lequel apparut un visage en proie à l'incrédulité.
— Inspecteur Frank Chercos. Vous savez où est votre fille, monsieur Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen... Ah! merde! J'y arriverai jamais!
Chapitre XXIX
— Elle?
— Non. Ell. E, deux ailes. Comme ça:

Muescas, qui était lui aussi un personnage, avait peut-être raison. Antoine communiquait à travers le brouillage qu'ils avaient mis en place pour l'isoler et l'empêcher d'exister pour les autres. Son récit parvenait jusqu'à elle et elle en était peut-être la seule réceptrice. La petite serveuse, qui s'appelait Ell, secouait un tapis à la fenêtre. Anaïs K. observa la poussière qui descendait sur la vigne vierge. Leur nom est un nom de personnage, manifestement et indubitablement. Que me veut-il? Elles avaient ouvert toutes les fenêtres, à l'adret comme à l'ubac, et la maison s'était emplie d'un air à la fois glacial et pur.
— On ne peut pas avoir froid si c'est pur, dit Ell. Commençons par les tapis. Ce sont eux qui empoissonnent l'air.
Elle les balança par les fenêtres, joyeuse et musclée. Ses bras nus envahissaient l'ombre. Anaïs les rassembla en un tas près du puits où finissait de pourrir un rosier sauvage. La terre collait à ses bottes. Jamais elle ne retrouverait la vitesse acquise quand il s'était agi de se libérer du carcan familial. Le ciel s'était éclairci et le soleil scintillait comme une étoile dans une nuit de pleine lune. Engoncée dans son manteau humide, elle lançait des jets de fumée, comme un petit dragon qui veut sortir du rêve où la fatalité l'a enfermé pour qu'il ne cesse plus d'être un dragon fantasmagorique. En Chine, il lui avait montré de vrais dragons.
— Qui ça, il?
Ell trouva le battoir en osier et Anaïs le fil entre deux piquets obliques.
— Il, elle, je ne sais plus, dit Anaïs en installant le premier tapis.
Ell se mit à l'oeuvre. La poussière s'accumulait dans la neige, atroce et sale.
— Cet air va leur faire du bien, dit la serveuse qui suait.
Le jardin était moins éclairé. Une grisaille lente le maculait. Au fond, où étaient les serres, le lierre régnait en maître, formant un amoncellement presque menaçant sur le sommet du mur. Un frêne avait froid.
— Il faut les habiter, les maisons, dit Ell qui remontait les tapis après les avoir battus.
Anaïs la voyait apparaître puis disparaître dans la demi-lumière. Après les tapis, qu'elle superposait maintenant sur les meubles encore couverts de leurs draps fantomatiques, Ell promettait une pause café. Elle va un peu vite, la cocotte. La serveuse s'immobilisait chaque fois qu'elle parlait:
— Que lui dis-tu quand tu le vois? demanda-t-elle.
— Je ne sais plus. Des banalités sans doute.
— On a eu un cas de folie chez moi, enfin: quand c'était encore chez moi. Il était concerné par toutes les conversations. Et on en faisait des efforts pour ne rien dire! Qui est le responsable? Le père ou la mère? On n'a jamais fini de ne pas poser la question clairement. Les autres enfants voulaient vivre leur vie et ils ont disparu. Disparu, tu te rends compte? Moi, il a fallu que je m'évade comme d'une prison. Je n'ai jamais pu disparaître. Il faut partir pour disparaître.
— Ce n'est pas la même chose.
— Je veux disparaître ici!
Anaïs luttait contre les petites crispations douloureuses de son visage. Cet effort constant pour déchiffrer les messages d'Antoine la rendaient fébrile. Muescas n'était pas un personnage. Il était fou, tout simplement. Mais Ell se comportait comme un personnage. Elle semblait s'efforcer de paraître vraisemblable. Le café était chaud et agréable. Elles le buvaient près d'une fenêtre ensoleillée, sautillant dans la terre en mottes grises. Anaïs pensa qu'il était inutile de s'acharner à redonner vie à ce qui était définitivement mort. Ce qu'elle avait vécu dans ces lieux ne pouvait pas recommencer. Au contraire, ces évènements, s'il revenaient au jour, interdiraient toute formation d'une récidive réduite à sa littérature. Elle moisirait dans une eau dormante, nourrissant l'eau de sa lente décomposition, et subissant des visites de pure forme, insectes sans conversation, poussières et pollens, particules de soleil, regards d'enfants, voiliers en feuilles mortes. Revenir ne pouvait pas durer plus de temps que ce qu'elle était venue chercher, ou alors elle devenait folle et tout ceci n'était que les prémices d'une hallucination en cercle. Elles refermèrent les fenêtres parce que le vent se levait.
— Il ne va jamais bien loin, dit Ell. Regarde où il va.
Elle montra un bois rouge qui surmontait un mamelon. Une toiture d'ardoise miroitait.
— Je ne l'ai jamais vu aller plus loin.
Elle rit. Jules arriva après un moment de pure absence qu'Anaïs se reprocha comme une faute à ne pas commettre sous peine de perdre le fil. Il avait chargé la batterie et la bagnole roulait assez bien. Il disait assez parce que le moteur fumait noir. Ce n'était pas mauvais signe, mais il avait les doigts gelés et ne pouvait pas le régler.
— Tu n'entres pas dans cette tenue! grogna Ell.
Il était sale. Il entra nu.
— Tu couperas du bois.
Il commença par affiler le fer de la hache sous l'appentis.
— Il en mourra, dit Ell.
Elle balayait. Anaïs déposait les tapis au fur et à mesure que le plancher était débarrassé de sa poussière et de sa poisse. La blancheur de Jules était fascinante. On entendait la pierre filer sur le fer. Ell jetait de temps en temps un coup d'oeil par la fenêtre, mais le bois était toujours sous la bâche. Le soleil déclinait, poussé par le vent dans un ailleurs qui était peut-être la nuit. Anaïs frotta les miroirs un à un. Ell s'en prenait à des cuivres. Puis la hache cogna. Il s'ensuivit un rythme harcelant. Anaïs pensa aux copeaux, à la neige qui revenait en tourmente, au corps blanc de Jules, au fer de la hache, à la cognée brutale et précise. Elle n'entra dans aucun miroir. Elle ne voyait que ce qu'elle pensait. Cela arrivait quand elle se sentait seule et que le temps lui promettait une paralysie mentale à la hauteur de son angoisse. Elle n'avait jamais lutté longtemps. Quelque chose agissait de l'intérieur et ça ne pouvait être qu'une chimie en instance de fusion. Entre ce qu'elle savait pertinemment et ce qu'elle devait ignorer sous peine de complication, entre sa douce conscience des choses et ses ambitions de maîtrise organique, il y avait un fossé que les autres ne comblaient pas comme elle le désirait. Et elle n'avait aucune idée de ce qu'on met en jeu quand on est cet autre pour l'autre, car elle n'avait jamais participé à aucune rédemption de l'être. Le Bois-Gentil ne possédait rien. Il était possédé. Elle entrait chaque fois dans ce qui ne lui appartenait pas. Et elle s'y laissait prendre. Jules revint avec une brassée de fagots gris. Une ficelle de chanvre se balançait. Il alluma un premier feu. La fonte d'acier révéla une scène de chasse, avec un cerf qui agonisait et des chiens qui symbolisaient une force centripète. Les sabots des chevaux s'élevaient dans la suie qui commençait à reluire comme un cuir. Le visage de Jules rougissait comme le fer. Anaïs caressa son petit cul.
— Il y avait un vitrail, jadis, mais je ne sais plus où, dit-elle.
— Il y est toujours, dit Jules et il monta l'escalier.
Elle le suivit. Le vitrail avait besoin d'être nettoyé. Ell le vaporisa et le frotta. Jules admira ses bras. Seuls ses pieds étaient nus, bien sûr. Je vois ce que je pense. C'est une maladie. — Ce que vous voyez n'est pas de la pensée. C'est de la chimie entropique. L'outil indispensable pour mesurer le mal. Servez-vous-en au lieu de vous plaindre.
— On voit bien ce que ça représente maintenant, dit Ell.
Il fallait que ce fût un personnage qui le découvrît avant les créatures vivant dans ce lieu. Une femme jaune jaillissait d'un bleu taché de rouge.
— Ce sont des poissons rouges, dit Jules. Je connais cette fontaine.
— Tu connais aussi la femme, gloussa Ell.
— Hé! Je suis pas à la hauteur de ma réputation.
Trois personnes seules. Un personnage d'Antoire et deux êtres vivants. On frappa au carreau. Ell s'immobilisa. C'était Muescas. Il avait froid.
— Il en vient une de carabinée! dit-il en grelottant.
Deux à deux. Il s'approcha de la cheminée. Le feu de fagot devenait poussif. Jules fusa dehors.
— C'est ma faute, dit Anaïs.
Ell se remit au travail. On entendait le chiffon sur le vitrail. Muescas ouvrit la bouche et sa langue couvrit la dent que ces frottements rendaient douloureuse. Le bruit des bûches qui dinguaient devant la cheminée décomposa d'un coup sa grimace qui se transforma en étonnement discret. Il n'y avait aucune inquiétude sur ce visage de personnage, mais pourquoi y en aurait-il eu? Le café était froid.
— Je rentrais, dit Muescas (il ne disait pas d'où il rentrait) quand une bourrasque m'a surpris. J'ai perdu mon chemin.
— Oh? fit Jules qui arrangeait deux bûches sur les braises.
Muescas secoua sa tête de marionnette. Il cherchait le regard d'Anaïs, mais elle regardait ailleurs, ne voyant que ce qu'elle pensait, comme elle avait dit une fois. Elle se gardait bien aujourd'hui de le répéter.
— J'ai eu soudain si froid que j'ai pensé à la Russie, dit Muescas en lorgnant le café.
Il est froid. Jules actionna le soufflet. La maison respirait.
— C'est malin, dit Ell qui redescendait.
— Qu'est-ce qui est malin? demanda Jules qui se sentait coupable si on ne lui expliquait pas tout.
Muescas souriait. On aurait dit que son visage était peint sur un masque. Jules attendait. La maison retenait son souffle. Muescas souleva le rideau pour regarder dehors. Le soleil avait disparu, abandonnant le temps à la neige noire et au vent bruyant. Le fer de la hache était planté sur le billot. Jules refusa de sortir pour sauver cette patine. Muescas ne comprenait pas qu'on négligeât un outil.
— Il faut du temps pour en former la surface, expliqua-t-il.
Anaïs écouta une longue explication. Jules reconnaissait les faits en regardant ses mains. La hache appartenait à Muescas. Ell supprima le café.
— Ce temps va les rendre nerveux, dit Muescas.
Anaïs pensa au château et le vit dans la tourmente. Il imposait une complexité de façades et de toitures qu'elle n'avait jamais pu mémoriser.
— On n'aura pas froid, dit Jules.
Ell appuya sur un bouton et Chopin se mit à jouer du piano. Jules le singea sur le corps d'une bûche qui faisait la morte dans le foyer.
— Si tu me prêtes la bagnole, dit-il, je rentre chez moi. Et j'accompagnerai monsieur au château. Ça ne craint rien, une bagnole.
— Elle te la prête! s'écria Ell.
Muescas lui tira la langue, laid et mauvais. Elle virevolta dans un rideau.
— C'est noir maintenant, dit-elle.
Jules secoua les clés.
— D'accord, dit Anaïs. Je viens avec toi.
— Elle veut dire que tu nous ramènes, précisa Ell.
Elle avait croisé ses bras sur le ventre. Muescas admira les seins soulevés.
— Il faudra éteindre le feu, dit-il.
Il se tourna vers Anaïs qui contemplait l'ombre, tournant le dos à la cheminée.
— Les jours de tempête, ils sont nerveux et les visites sont alors remises à plus tard.
Anaïs lui tira la langue à son tour. Il parut offensé. Ses yeux n'étaient plus des yeux. Je dis ce que je pense. Donc, ce que je vois est ici. Ell craqua une allumette.
— I struck a match in the dark... scanda Muescas.
— Ce truc? dit Ell.
— Count Basie, dit Jules. Anaïs préfère Chopin.
Les bougies prévenaient une nouvelle panne d'électricité.
— C'est mauvais signe, dit Anaïs. Toutes ces bougies. Le feu suffirait amplement à nous éclairer si par malheur l'électricité s'en allait.
Jules la regarda tristement. Il manoeuvrait le soufflet si délicatement qu'on ne savait plus si c'était la maison qui respirait ou lui qui attendait. Ell s'inquiéta. La poussière avait laissé de petites traces phosphorescentes sur ses joues. Elle les tapota.
— Je vais chercher la hache, dit Muescas.
Il sortit et la hache disparut. Il ne restait que le billot. La neige commença à former un petit monticule à la place de la hache.
— Le soleil agrandit notre monde et le mauvais temps le rapetisse, dit Jules. On a besoin des deux. Car un monde trop grand nous donnerait de l'ambition et une vie trop grise nous désespérerait. J'aime cet équilibre.
— Il ne nous empêche pas de crever comme les bêtes, dit Ell.
— Tu vois Muescas?
La joue de Jules se posa sur le front d'Anaïs.
— Je ne vois rien, dit-elle.
Ell haussa les épaules et remonta. Le chiffon tournoya sur des surfaces qu'on pouvait voir.
— Il a eu une attaque, dit Jules.
La joue se retira.
— On le retrouvera demain, raide comme un passe-lacet.
— Comme la justice! dit la voix joyeuse d'Ell.
— Il sait où il va, dit Anaïs.
Jules souffrait. Il ne voulait plus la regarder. Il voulait la voir, mais la regarder était devenu une souffrance. Il pense à moi.
— Tu es sûr de la bagnole? demanda la voix.
La maison bougea. Des braises montèrent dans la cheminée, blanches et rapides.
— La prochaine fois, dit Ell qui était là de nouveau, tu t'habilleras un peu.
Elle se pinça le nez. Elle aussi portait cette odeur de feu de bois et de fougères. Jules gratta le tissu de son pantalon.
— Partons! dit Anaïs.
— Sans Muescas?
Jules écarta les bûches.
— Le feu couvera cette nuit, dit-il.
Il le couvrit de cendres et une fumée blanche s'éleva. Chaque perception en cache une autre, mais ce n'est plus une perception; pas même une impression; c'est une intelligence. Les personnages existent pour le prouver. Nous ne sommes pas seuls si les fous ne sont pas fous.
— Allons-y! dit Jules.
Count Basie se tut. Les flammes vacillèrent. On entendait le souffle d'Ell qui emprisonnait les flammes dans sa main. Ne regarde pas. Jules courut dans la tourmente.
— Pourvu qu'elle démarre! dit Ell.
Elle démarra. Tout se passe comme Antoine le raconte dans sa prison de verre. Elle grelottait sur le seuil. Les phares embrasèrent la remise. On entendait le moteur. Il y aura ce verre entre lui et moi. Et le récit se montrera parce qu'ils l'empêcheront de traverser intégralement cette limite imposée à la folie. Les phares inondèrent le perron. La voiture avançait dans un tournoiement de photons. Comment fixer ce vertige d'un instant qui dure?
— Muescas n'a qu'à se débrouiller! dit Ell.
Elle referma la porte dans un grand bruit de clés qui s'entrechoquent. La clé vrilla au fond. Elle éteignit le perron.
— Quand on n'a plus besoin d'elle, elle ne s'en va plus! bougonna-t-elle.
Elle parlait de l'électricité. Muescas surgit comme un mort au milieu du rêve.
— Je me suis encore perdu!
Jules éclata de rire. Dire qu'on avait décidé de l'abandonner à son sort! Que devient un personnage qu'on abandonne au récit? Antoine le savait. Elles montèrent en caquetant, bousculant le nain qui s'accrochait à leurs jupes.
— Je vous remercie, bégaya-t-il. Sans vous... J'ai passé une nuit dans la resserre du Bois-Gentil, il y a longtemps. Mauvaise nuit! Elle me hante. Vous ne pouvez pas savoir.
— Mais on la voit! rit Ell qui pinçait le poignet d'Anaïs.
La voiture s'ébranla. Le portail était couché. C'était un moment minimal de l'existence. Rien à voir avec la solitude ni le désespoir. L'existence se recroquevillait pour trouver la forme de l'instant. Plus rien n'est alors laissé au hasard. On est au coeur du récit. Un calvaire effraya Muescas qui se signa. Ell l'imita en riant. Jules écoutait le moteur.
— Putain! S'il s'arrête, ce con!
Quelle lenteur! Et quel vide! Il ne subsistait plus rien de ce qui s'était imposé. La lumière des phares pénétrait une inconsistance croissante.
— Vous avez éteint le feu? demanda Muescas.
— Il couve, dit Jules.
Muescas grimaça. Il n'aimait pas laisser sa maison avec le feu couvant sous la cendre. Il le noyait. Il fallait quelquefois du temps.
— Les forgerons mouillent le feu, dit Jules.
— Il n'y a plus de forgerons, dit Anaïs.
Qu'en savait-elle? Elle se reprocha cette suppression d'un détail appartenant à un ensemble qu'elle percevait de l'extérieur. Ell caressait son poignet.
— Nous sommes perdus, dit Muescas.
Sa voix renonçait. Elle s'écoula comme d'une blessure. Une vitre claqua.
— Un gland, expliqua Jules. Ce n'est qu'un gland.
— Un gland? gémit Muescas. En rase campagne?
Jules rit. Le moteur allait bien, disait-il. Anaïs écoutait elle aussi. Elle allait bien. En rentrant, elle prendrait un peu de perlimpinpin.
— Du quoi? s'étonna Ell.
— De la schnouf, grinça Muescas.
— Du médicament, corrigea Jules.
La grille du château était éclairée par une lampe pendue à une potence. Elle tournoyait.
— Ils vont se demander qui on est, dit Muescas qui avait retrouvé sa contenance.
Les phares éclaboussèrent la façade. Les crocodiles grimaçaient. Travail de l'ombre. Au soleil, ils rutilaient comme des sacs à main. Muescas se fondit dans l'ombre, travaillé lui aussi par la profondeur. Puis la voiture pirouetta et on se retrouva à l'hôtel, nus et joyeux.
— Moins de bruit! fit Jules qui avait pris une douche sinon les filles, comme il les appelait, l'auraient jeté dehors.
Ell redessina l'e avec deux ailes.
— Pourquoi Ell? demanda Anaïs.
— Pourquoi Anaïs? dit Ell. Pourquoi Klingelödemauf etc.? On dirait un nom de personnage!
— Mais c'est un nom de personnage! s'écria Anaïs.
Jules valsa sur le tapis. Il venait de s'endormir.
— À force de ne pas faire l'amour et d'en avoir envie, j'ai sommeillé.
Il regarda l'e deux ailes sur son ventre. Encre indélébile. À quoi jouaient-elles? Il n'avait aucune envie de sortir par la fenêtre. Il enfonça la tête d'Ell dans un coussin.
— Tu la tuerais? demanda Anaïs.
— Pour toi, oui! dit Jules.
Ell émergea.
— Plus de médicaments! dit-elle. Jules est une femme.
— Tout s'explique!
Ce fut le moment choisi par l'électricité pour tomber en panne. Vous avez les bougies dans le tiroir du chevet. La neige... Je ne me suis jamais senti aussi seule. Au Bois-Gentil, elle avait renoué avec l'expérience du minimum. Elle y retournerait seule. Les pas s'éloignèrent et la porte cessa d'exister. Jules craqua une allumette.
— I struck a match in the dark...
— Ce truc?
Le cadavre de Count Basie se coucha lui aussi. Où sommes-nous? Ici.
— Vous vous connaissiez? demanda Ell.
Jules roupillait. Elle compta les vertèbres. Il en manquait une. Elle gratouilla le cucul.
— Antoine racontera tout ça à ma place.
Ell se cacha le visage, mais ses doigts s'écartaient suffisamment pour laisser les yeux voir ce qu'elle voulait comprendre. Anaïs avait pris trop de médicaments. Il était arrivé une fois quelque chose de semblable à un inconnu de passage. Les gendarmes avaient diagnostiqué une overdose et le type était mort une minute après avoir entendu le verdict. Ell en avait conçu une terreur panique pour les voyageurs sans nom. Les gendarmes qui jouaient aux dominos leur posaient une ou deux questions sans cesser de jouer. Ils répondaient et Ell, derrière le comptoir, ne parvenait pas à entrer dans ces fragments d'un récit qui n'avait aucune chance de devenir assez véridique pour faire la une. Il n'y avait eu qu'un voyageur vraiment étranger à tout ce qui pouvait encore exister ici. Anaïs dit qu'elle ne souhaitait pas mourir ni faire parler d'elle. Elle aussi toucha Jules qui dormait. Elle toucha les gros seins d'Ell qui toucha les siens. Puis Jules grogna et elles cessèrent de se toucher.
— Je partirai demain soir, dit Anaïs, après avoir vu Antoine.
— Et le Bois-gentil?
— Je ne l'ai pas encore acheté.
Elle pensa: Je ne l'ai pas encore tué. Ell se couvrit et s'enfonça dans le lit.
— Je croyais... dit-elle.
— Je te l'ai dit: tu vas trop vite. Je ne suis pas pressée, moi, dit Anaïs dont l'esprit devinait une tranquillité assouvie.
Elle pensa: Il mourra. Ell écoutait le vent. Elle ne mécoute plus. Elle n'est déjà plus là. Son rêve se brise. Ell s'endormit et Anaïs réveilla Jules qui sortit d'un puits sans fond, mortifié par ce qu'il venait de voir. Elle l'empêcha de se plaindre.
— Tu la connais? demanda Anaïs.
— Une gigolette, dit Jules.
Il frotta l'e deux ailes, mouilla un doigt, en vain.
— Regarde ce profil, dit-il. Ces filles ne s'en vont pas, ou alors avec un facteur ou un gendarme. Les gars du pays n'en veulent pas. Pas plus que les notaires. Regarde la lèvre dure, la joue qui ne frémit jamais, l'oeil qui ne regarde pas mais qui observe. Ce menton grossièrement taillé à coups de poing.
— Il la frappe? C'est horrible!
— Il n'en veut pas, dit Jules. Il frappe sur ce qu'il ne désire pas.
— Il manque une dent.
— Seins trop lourds, cuisses de vache, le cou résiste. Il la piétine quand il peut.
— Toi?
— Ou un autre. Je ne te frapperai jamais.
— Tu ne tiens pas tes promesses.
— Pars demain, Anaïs. Sinon, il va arriver un malheur.
— Il sait que je vais le tuer. Je veux d'abord voir Antoine, lui en parler.
— Tu n'entreras pas. Antoine ne sortira pas. Tu es indésirable et il est asocial. Pars demain. Le même train, la même vie, ne change rien.
— Tu me suivras?
— Je n'ai jamais suivi personne.
L'hôtel bougea. Le vent secoua les volets.
— Tu sortiras par la fenêtre, dit-elle.
— Non! Je t'en supplie!
— Maintenant!
Il sortit. La vigne se déchira. Elle ne le regarda pas s'enfuir dans le carreau trop vite gelé.
— Anaïs!
Elle se pencha dans la tourmente.
— Tu me prêtes la bagnole?
Elle lui lança les clés. Il disparut. Ell aussi avait disparu. Il y eut une autre pirouette, comme dans la nouvelle d'Ambrose Bierce, et le café fuma sous son nez. Jeudi. Il ne neigeait plus. Il avait fini par pleuvoir, lui expliqua la tenancière. Derrière le comptoir, Ell cognait les verres, cheveux pendant devant le visage, furieuse.
— Le jour s'est levé avec le soleil, dit la tenancière qui avait déjà vécu cela.
Elle fit craquer un croissant dans ses doigts experts puis le posa à côté de la tasse.
— Nous n'avons pas toujours cette chance, dit-elle. Vous aurez une bonne journée.
Elle verrait Antoine. Il n'y aurait pas de pirouettes aujourd'hui. Elle se le promettait. Elle serait attentive au moindre détail. Rien n'échapperait à cette attention joyeuse. La tenancière la félicita de trouver elle aussi le temps clément.
— Tout le monde n'est pas de cet avis, dit-elle. Nous aurons du beau temps!
Elle parla encore de cette clémence que d'autres contestaient. Elle parla des autres, de ceux qui trouvaient le temps long ou instable. Elle se chiffonna le visage et fit encore craquer le croissant comme si Anaïs n'avait pas écouté ce chant la première fois.
— Vous devriez y aller ce matin, dit-elle. Avec le temps, on ne sait jamais.
Au fond. Ell frottait, trempait, cognait, aspergeait. Sa fureur devenait comique.
— Ces dames sont parties, dit la tenancière. J'espère qu'elles vous ont saluée. Elles y tenaient beaucoup. Elles ont appris des choses depuis lundi, vous pensez! Elles vous ont cherchée partout. Je leur ai dit qu'avec la tempête, le Bois-Gentil est...
— Il faut que j'y aille, dit Anaïs en se levant. Excusez-moi. J'y vais.
La tenancière fit un petit écart. Ses sabots claquèrent.
— Allez-y, ma petite, allez-y. Et que Dieu vous...
— Suis-moi, toi, petite idiote! dit Anaïs en passant devant le comptoir.
Ell fit "pouf" et disparut.

Chapitre XXX
À sa sortie de prison, le baron von Klingelödemaufstandunemplinichostblockinbegrifausdrückenbeklagen ne retrouva pas son poste à l'Université. Le doyen Grandin, qui descendait d'une grande famille de chimistes et d'anémiques, le reçut en qualité de vieil ami et ils parlèrent d'abord de Morandelle non sans une larme à l'oeil. Depuis deux ans, K. avait beaucoup pleuré, mais il ne parla pas à Grandin des sévices qu'il avait subis de la part de codétenus, voleurs et assassins, qui se croyaient le devoir de punir un pédophile incestueux sans que l'Administration y vît une entorse au principe de la réinsertion sociale qui, dans le cas de K., était problématique. Grandin évita soigneusement tous les sujets délicats, y compris l'état de la recherche en astronomie. K. en avait été écarté par la justice de l'application des peines qui estimait que les étoiles étaient peu compatibles avec l'enfermement. Il ne vit qu'une fois ce magistrat pour qui l'infini n'était qu'un bon moyen d'évasion. K. l'avait traité d'ignorant et de pervers. L'ignorance fit beaucoup rire le tribun, par contre la perversité le jeta dans un avatar du jugement qui avait condamné K. et deux ans se passèrent avant que le hasard les réunît sur le perron de la prison où ils se saluèrent. Puis K. crut bon d'insulter le feudiste, en termes choisis dans le vocabulaire le plus châtié, mais dont la mise en forme syntaxique ne laissait aucun doute sur le sens à accorder à ces circonlocutions. Le juge leva son parapluie, faillit battre K. qui appela à l'aide, on retint le juge qui le poursuivait sur le trottoir et K. dut prendre un taxi pour échapper à ses poursuiveurs. Aux barreaux des fenêtres, on lui envoyait des baisers dont il s'épousseta ostensiblement, ce qui mit en fureur les plus fervents et le juge trouva la force de déchirer l'uniforme du gardien qui le retenait pour aller donner un coup de parapluie au taxi qui pila. Le chauffeur asséna une gifle sonore à cet énergumène et conseilla à Totor, le chef des gardiens, de fermer sa grande gueule de poivrot sinon il allait s'en charger lui-même. Comme K. se mit au volant du véhicule et s'en servit pour aller de l'avant, et qu'il atteignit ainsi l'Université où l'attendait Grandin, une plainte fut déposée, qui n'aboutit pas, car le doyen était un ami du procureur. Grandin n'évoqua pas non plus cette sortie en fanfare et se refusa à imaginer ce que K. avait vécu dans cette prison dont les murs offensaient les couleurs de la ville, sans parler de l'allure du personnel pénitentiaire et judiciaire qui s'y produisait comme au Music-Hall.
— Ce que je veux vous confirmer, dit Grandin en offrant du tabac à quelqu'un qui en avait cruellement manqué, c'est cette amitié indéfectible qui me liera toujours à votre science.
K. ne parut pas satisfait par cette offre et s'en alla en tenant des propos séditieux à l'encontre de l'Université dont il dénonça les racines religieuses et militaires. Comme il en connaissait un bout sur le sujet, Grandin ferma son caquet et ordonna qu'on servît un repas à l'illustre professeur déchu. K. s'installa dans une cafétéria où les étudiants composaient en mangeant, car Grandin avait dirigé le pédophile vers le département des musiciens où des prétendants à la mélodie et à l'orchestration, sous prétexte d'harmonie et de contrepoint, apprenaient l'histoire de leur art avec un intérêt mitigé. Ils ne connaissaient pas le baron von Klingelödemauf... et celui-ci put prendre un dernier repas dans l'enceinte qui ne le retenait plus et l'invitait à ne pas revenir. Grandin avala une anisette et promit à son ami de ne pas l'oublier. K. acheva son repas, oublia le plateau sur la table, ne salua personne et grommela quelque chose qu'un agent de la circulation prit pour une insulte, ce qui passa inaperçu.
K. possédait encore les clés de son appartement, mais il lui était interdit de s'en approcher à moins de cinq cents mètres. Il acheta un plan et un compas et traça le cercle, avide de savoir ce qui lui était supprimé. Il opérait sur le guéridon d'une terrasse de café, et la Thonet craquait sous lui pour lui rappeler qu'il était de retour à l'existence et que personne ne lui interdisait d'aller visiter la belle Hortense qui devait se morfondre. Ayant laissé un pourboire famélique, il se rendit chez Morandelle, comme il disait encore. La boutique était éclairée, car la nuit ne s'était pas complètement retirée. Il y alla d'un pas décidé, évitant toutefois de faire claquer la pointe de son parapluie sur le trottoir. À l'intérieur, Josèphe alignait des bijoux de pacotille en chantonnant un refrain de son Andalousie natale. Il entra. Josèphe vacilla, mais ne tomba pas.
— C'est Madame qui va être...
Elle sembla prendre la fuite et l'escalier qui montait à l'appartement gronda sous elle. Une minute plus tard, la voix d'Hortense appela le baron à monter. Il croisa Josèphe qui marmonna un salut. La porte était ouverte. Il entra dans la cuisine où la belle veuve se tenait, debout près d'une fenêtre dont il avait déjà admiré le paysage de cour triste et circulaire.
— Passons au salon, dit-elle.
Il ne reconnut pas la voix. Le galbe n'avait pas changé. Il ne s'en étonna pas. Deux ans, ce n'était rien au fond, ce n'eût été rien s'il n'en eût pas souffert. Mais il avait beaucoup, beaucoup souffert. Il avait même été humilié dans sa chair. L'expérience de la sodomie l'avait rendu circonspect. Hortense demeura indifférente à cette confession, ne lui accordant même pas le regard qui l'eût renseigné sur l'avenir de leurs relations. Le portrait d'Agnès trônait à côté de celui de Morandelle. Il y avait aussi une photo d'Anaïs. Mais rien sur lui. Elle avait supprimé cette présence d'un environnement qui avait aussi été le sien et qu'il croyait pouvoir encore pénétrer sans demander la permission.
— Asseyez-vous, Alberte.
Il aima cette germanisation qui lui rappela le témoignage accablant de Jean-Loup pendant le procès. Hortense servit un Porto et lui tendit le verre. Elle avait toujours de belles mains. Il en baisa une. Elle se retira en grognant. Cette bête qui naissait l'épouvanta et il avala le Porto sans le commenter, ce qu'il s'apprêtait à faire avant le grognement.
— Agnès est morte, dit Hortense. Elle s'est suicidée.
K. apprit qu'Agnès s'était jetée du pont Matabiau à Toulouse et qu'un train arrivant d'Hendaye l'avait écrabouillée dans l'indifférence la plus totale, car on ne retrouva son corps, ou ce qu'il en restait de reconnaissable, qu'au matin. K. faillit pleurer, mais Hortense lui demanda s'il aimait toujours le Porto. Elle s'assit en face de lui, belle et désirable comme il l'avait toujours aimée et comme il l'aurait arrachée à la possession si le propriétaire n'avait pas été un ami indiscutable. Les deux mains se croisèrent sur le genou et le grognement reprit. Il aperçut à peine la surface tavelée d'éphélides des seins que le corsage offrait à son attente. La gorge lui parut moins tendre et la bouche, entrouverte pour laisser passer le grognement qui l'affectait d'une crispation déformante, lui communiqua l'horreur du désir qui pourrissait dans cette chair martyrisée. Il regarda les pieds chaussés de pantoufles à pompons.
— Anaïs vit chez les Vermort à Castelpu, dit Hortense. La mort d'Agnès a achevé l'oeuvre de mortification entreprise par votre déconfiture. Je vis seule et tristement. Josèphe ne réussit pas à me sortir de cet enfermement. J'ose parler devant vous d'une prison qui n'a pas de fin, car vous n'avez vécu que deux ans dans la vôtre et ce n'est guère suffisant. Anaïs vous a condamné à mort. Elle m'a condamnée aussi. Je vous aime.
K. eut une érection. Il n'en avait pas connu depuis le procès et avait même été soigné sans résultat. Il bénit Hortense.
— Certes, dit-elle, notre amour est impossible, vous le comprenez, bien sûr.
— Le comte m'a offert un poste dans son observatoire, dit-il précipitamment. Je ne peux me payer le luxe de refuser. L'Université m'a remercié.
— Mais vous ne pouvez plus vous approcher!
Il traça mentalement un autre cercle sur ce qu'il savait du château de Vermort. C'était le troisième cercle. Sa descente aux enfers s'annonçait mal. En revenant à la vie civile et aux civilités qui la fondent, il n'espérait pas y trouver un paradis qui n'avait jamais existé pour lui. Les trois repères de son existence étaient encerclés, anéantis serait plus juste. Cette perspective le réduisait à la mendicité. Si Hortense ne lui offrait pas un toit (il était prêt à devenir garçon de courses), il était perdu.
— Je n'y avais pas pensé, dit-il. Je n'ai plus que vous.
Ce n'était pas gagné. Il omettait de se renseigner sur les raisons qui avaient poussé Agnès au suicide. L'anéantissement de l'Université, le dessaisissement de son appartement parisien et la disparition monumentale du château de Vermort le plongèrent dans un long silence qu'Hortense mit à profit pour le jeter dehors. Ce n'était plus de la solitude, c'était la fin. Il lorgna les roues des camions et s'éloigna. Comme tous les errants des villes, il se dirigea vers une gare de chemin de fer. Il avait de quoi aller en banlieue. Il téléphona à Grandin.
— J'étais loin de me douter que la situation était aussi grave, dit celui-ci.
K. entendit la barbe dure fourragée par les doigts jaunes du doyen.
— Venez, dit celui-ci, mais pas avant huit heures, car mon épouse serait surprise.
Encore un obstacle, pensa K. en reniflant.
— Ne vous mettez pas dans cet état, dit Grandin. Sophie-Ange comprendra.
Une autre belle femme comme K. n'en avait jamais possédé. Elle le reçut à huit heures pétantes. Grandin était en retard. Elle était vêtue d'une robe longue et moulante. Il admira ce dos animal pendant qu'elle le conduisait au bureau de Grandin. Il lorgna dans le salon où deux dames se penchèrent pour le regarder passer. Sophie-Ange lui indiqua un fauteuil et parla des deux dames qui l'attendaient. K. se leva plusieurs fois pour accepter cette attente. Grandin l'avait-il informée de la pénurie qui l'affectait?
— Victor ne me cache rien, dit-elle. Je suis heureuse de vous accueillir.
Il se vit dans un lit et la remercia en multipliant les courbettes.
— Ça alors! s'écria Grandin quand il apparut enfin. Vermort n'est pas homme à se tromper. Nous allons l'appeler.
Grandin appela Vermort.
— Ah! Je me disais aussi! [Le juge est un ami.] Notre ami est désespéré. Vous le sauvez. [Vous partez demain.] Mais je comprends, mon cher Armand. [Vous prendrez le train.] Il passera la nuit ici. Rien ne l'interdit. Ah! je le saurais. Mais non! [Il pense lui aussi que l'Université vous est interdite.] C'est temporaire. Une ou deux années, au plus. Le temps d'oublier. Oui, cela fera quatre. C'est long. Mais que voulez-vous... Un grand, mon cher ami. Un grand! Quel dommage qu'il soit... certes. Ces reproches nous affectent tous. Je vous serre la main, mon cher Armand et je vous dis à la prochaine fois. Dans de meilleures conditions, oui.
Il raccrocha.
— Il n'y a guère que votre appartement qui vous est interdit de fréquentation, expliqua-t-il. Anaïs en a la jouissance. Décision du juge. Nous n'y pouvons rien. Pour notre Université, rien n'est perdu. Je croyais que vous l'aviez compris. Je n'ai pas tenu compte de votre désarroi. Je m'en excuse. C'est une leçon pour moi. Sophie-Ange vous fera préparer un lit. Ces dames seraient d'ailleurs enchantées de connaître un... un...
K. s'empourpra.
— Mais je ne sais pas si c'est opportun, dit Grandin. Je vais les prévenir.
— N'en faites rien, dit K. en se levant. Je vais les recevoir.
— Sophie-Ange vous en saura gré.
Les recevoir? K. se sentait-il chez lui à ce point? Grandin le suivit, car K. avait retenu le chemin qui menait à ces dames. Elles étaient plus âgées ou moins séduisantes que Sophie-Ange. Il caressa leurs mains, mais ne les baisa pas. Sophie-Ange le bouscula dans un fauteuil et prit place sur l'accoudoir.
— Nous savons comme il est difficile d'évoquer le malheur, dit une des dames.
Comme elles se ressemblaient! Sophie-Ange était si différente! Grandin fila pour aller répondre au téléphone. K. répondit à des questions indiscrètes avec un maximum de sincérité. Il avait appris à être sincère en prison. Il n'avait menti qu'à son juge. Vermort avait tout arrangé. Il pouvait compter sur lui.
— Nous connaissons Armand comme si nous l'avions fait! exultèrent les dames.
Sophie-Ange accompagna leurs gloussements d'un rire moins jovial. Elle avait posé sa main sur l'épaule de K. qui sut dès ce moment qu'il ne coucherait pas seul ce soir. Il eut alors une peur douloureuse de ne pas se montrer à la hauteur. Il entendait les glissements de ses cuisses sous la robe. Une des dames se leva pour montrer un pas de danse qui émoustillait Armand de Vermort. L'autre était aux anges et s'esclaffait sans vergogne.
— Nous nous éloignons du sujet, remarqua Sophie-Ange.
Elle lui tortillait une boucle sur la nuque. Il sentit alors l'odeur de naphtaline de ses propres vêtements. Il n'y avait prêté aucune attention depuis ce matin. Il était loin, le matin, et la nuit serait blanche comme la peau élastique de Sophie-Ange. Les schémas explicatifs du psycho de la prison sur les mécanismes de l'érection se mélangèrent à la perception de cette petite réunion impromptue. Il pensa à Hortense et banda enfin. Ce n'est pas trop tôt! Grandin revint avec une mauvaise nouvelle:
— Les cheminots sont en grève!
Sophie-Ange ne broncha pas. K. pensa que c'était à lui de commenter la nouvelle.
— Ce ne sera qu'une nuit, assura-t-il. Demain, j'irai à l'hôtel.
— Vous n'y pensez pas! s'écria Grandin.
Sophie-Ange ne manifesta aucune censure. Les dames attendaient, impatiemment immobiles. Grandin calcula que la grève pouvait durer une semaine.
— La la la! dit-il. Vous êtes mon invité.
Sophie-Ange consentit à s'associer à la noblesse de son époux.
— Vous aurez la compagnie de trois dames, dit-elle, car monsieur Grandin est occupé toute la journée et quelquefois même toute la nuit à l'Université où il a son existence. Nous nous sommes réunies pour trouver un sujet.
K. offrit une tête médusée aux dames qui le toisaient.
— Nous cherchons un thème, plus exactement, dit l'une d'elle. Si vous consentiez à vous prêter à nos questions, vous qui êtes si sincèrement repentant...
Etc. Sincèrement reconnaissant, oui, mais repentant, certainement pas! K. se contenta de secouer sa main à proximité de la cuisse de Sophie-Ange. Il se laissa communiquer une chaleur de promiscuité comme il n'en avait connu qu'au moment de la mort de Morandelle, quand il s'était honteusement senti libéré de toute obligation de réserve à l'endroit (et à l'envers) de la belle Hortense. En prison, il avait intitulé un poème "La belle Hortense" en s'inspirant de Gauguin (La belle Angèle, un grand, très grand portrait) et non pas d'Arthur Rimbaud comme le pensait Totor. C'était fou d'ailleurs, le nombre de poètes qui exerçaient des fonctions pénitentiaires. Il y avait aussi beaucoup de poètes chez les cheminots et il leur devait le don de Sophie-Ange. Enfin... de son corps, ce qui constituait un don appréciable et qu'il ne manquerait pas d'apprécier si Tsoin-Tsoin voulait bien se donner la peine. Son zizi était retourné à la niche en attendant. L'angoisse prenait la place du désespoir, et Tsoin-Tsoin celle d'une justice trop délétère pour être respectable.
— Nous ennuyons Alberte, dit Sophie-Ange.
— C'est ça, dit une dame. Mangeons!
Grandin se précipita. Le repas du soir était le seul de la journée pour lui. Il énivra les dames qui s'abandonnèrent à son bagout. Sophie-Ange servit K. avec une aménité certes conforme aux bienséances, mais plus clairement amoureuse. — Les petites filles vous tentent-elles encore? semblait-elle demander en versant un peu de vin sur la nappe.
Au coucher, K. examina son corps dans un miroir, juché sur le bord de la baignoire, car le miroir était en hauteur et se contentait en général de dévisager le badaud en quête d'hygiène. Sophie-Ange avait fait couler un bain. L'eau était rose et sentait la lavande, petite entorse à une association des couleurs et des odeurs qu'il avait acquise sans la protester ni même tenter de la changer.
— Ce sera mon premier bain depuis deux ans et des poussières, confessa-t-il si sincèrement que les dames en tombèrent leur fourchette.
Car la proposition se fit à table, au beau milieu d'un discours sur la mangeaille et la cochonnaille dont Grandin établissait les principes moraux avec un talent de jouisseur impénitent.
— Nous prenions des douches, toutefois, précisa K. qui remit les dames à l'endroit.
Grandin admira une habileté didactique dont il connaissait les ressorts de longue date. Sa moustache griffue (découvrons un peu le personnage) se hérissa.
— L'eau était froide et le savon de Marseille.
— De Marseille! s'écrièrent les dames.
— Comme le plâtre de Paris, dit Grandin. Ou le nougat de Montélimar. Les bêtises de...
— Un beau roman de Jacques Laurent, dit une dame. Vous connaissez?
K. avoua, au comble de la sincérité, qu'il ne connaissait pas la littérature des librairies. Il avait une âme forgée. On ne le fondait pas facilement. Seule la prison l'avait réduit à la fusion métallique. Il remonta une manche pour faire admirer un tatouage.
— Ça alors! dit Grandin.
Le tatouage représentait une femme nue en position de chienne. Un nom était écrit sur elle: Hortense. Sophie-Ange posa un doigt sur Hortense nue.
— Ça ne s'efface pas? demanda-t-elle.
K. se souleva pour se plonger dans ses yeux.
— Jamais! dit K. qui s'aperçut que le vin était un Madiran.
Pas étonnant qu'il me soit monté à la tête. Chaptaliseurs impunis!
— Nous en reprendrons! chantèrent les dames.
Grandin les soignait en prévision d'une nuit infernale.
— Une semaine! dit K. en se tenant la tête. Une semaine. Je ne sais plus ce que c'est. Je n'ai compté que les jours!
— Incroyable! dit une dame.
Pourquoi les confondait-il? Il s'adressait à elles indifféremment. Certes, elles étaient soeurs jumelles. Mais pourquoi ne pas chercher la petite différence qui fait le larron? Il imagina Grandin à cheval sur ces dos émergents.
— Nous irons au bois! cria Grandin.
On en était au Pinot.
— Ah! Merci pour l'orthographe, dit une dame. C'est les Charente et non pas la Bourgogne!
— Oui, bravo! beugla son reflet dans la nappe qui montait au plafond avec ses ustensiles et toute la maisonnée.
— Soutenez-le! cria Grandin.
Le lit était froid. Il réclama un moine et les dames s'amusèrent à l'imaginer. L'une appuyait sur la tête et l'autre faisait un bras d'honneur. Grandin, revenu dans des limites plus convenables, sourcillait en consultant Sophie-Ange qui donnait des coups de pieds au radiateur.
— Vous ne pouvez pas avoir froid, expliquait-elle. Nous sommes en nage.
Les dames aussi nageaient. Grandin caressa une croupe qui bondit sans dénoncer l'outrage. Sophie-Ange cogna un coussin qui se dégonfla et l'inséra sous la tête de K..
— Deux ans sans alcool, dit Grandin.
— Et sans femmes! précisa K. qui croissait dans l'estime des dames portées sur la sincérité et ses à-côtés picaresques.
Le matin s'interposa. Tout avait changé. Il n'était plus dans sa cellule. Il n'y avait personne sur la selle. Le vent glacé ne secouait pas les carreaux. Personne ne produisait d'étincelles avec les fils électriques. Aucune odeur de tabac ni d'urine. On ne lui demandait pas d'aller jeter les préservatifs dans les waters. La porte chuchota avec la voix de Sophie-Ange.
— Vous n'êtes pas mort?
Il ouvrit. Il était enchanté de la voir et s'exprima mollement sur ce sujet.
— Il y a un télégramme pour vous.
Il l'ouvrit. Si tu reviens, je t'épouse, que tu le veuilles ou non! Tu es Papa.
— Un oubli? demanda Sophie-Ange qui souriait.
— Une mercerie! s'écria K. en levant les bras au ciel dans l'attitude du démiurge qui vient d'apprendre qu'il y a plus haut et plus conséquent que lui.
— C'est beaucoup moins bien que l'Université, dit Sophie-Ange.
Elle lui caressa le dos puis la main descendit sur les fesses, explorant le sillon. Anaïs le sait déjà. À la campagne, tout se sait. Chaque fois qu'il y allait, il apprenait des détails dont la nature témoignait assez clairement qu'il n'avait pas cherché à les connaître. La main fit le tour de l'abdomen et s'empara du pénis.
— Hortense acceptera de me prêter sa voiture!
— Vous n'êtes pas bien avec moi?
— Je ne suis bien avec personne! Oh! ma chère Sophie-Ange! Je suis une pourriture digne de la poubelle. L'enfer ne me mérite pas!
Il se jeta sur le lit et se recroquevilla. Elle tirait sur les jambes du pyjama. Il sentit l'air frais sur ses fesses. Une bouche l'explorait. S'il avait connu cette avidité cette nuit, il n'en conservait aucun souvenir. Elle lut le message à haute voix:
— Si tu reviens, je t'épouse, que tu le veuilles ou non! Tu es Papa. Alberte! Vous êtes un véritable monstre! Grandin m'avait prévenue!
Il éjacula et s'endormit. Puis le tintement d'une tasse et d'une cuiller le sauva d'un naufrage où il était le seul à s'être pris les pieds dans un filin tandis que TOUS les autres sauvaient leur peau dans une eau moins troublante.
— Merci! Merci! Merci! cria-t-il à Sophie-Ange qui le déshabillait encore.
Un croissant s'enfonça dans sa gorge.
— J'ai une voiture, moi, dit Sophie-Ange à l'oreille qu'elle mordait sauvagement.
— Grandin ne sera pas d'accord.
— Je l'emmerde!
Il éjacula et s'endormit. À midi, elle lui arracha un cri de douleur et fit sa valise. Il téléphona à Hortense pour lui dire que tout s'était arrangé pour lui.
— Mais les trains sont en grève! dit Hortense qui confondait souvent l'utile et l'agréable. Je peux vous prêter ma voiture. Je ne m'en sers plus depuis que...
Matabiau. Il écouta ses larmes. Sophie-Ange s'impatientait.
— Un ami a accepté de m'accompagner, mentit-il.
— Il n'y a pas de cheminots, vous dis-je! Pas avant une semaine!
— Mon ami dispose d'une voiture, voyez-vous, ma chère Hortense, et nous avons pensé...
— Ne pensez plus, Alberte, et allez vous placer sous la protection de ce cher Armand. Filez! Ah! Je n'en puis plus!
Il raccrocha. Sa main tremblait comme celle d'un violeur. Sophie-Ange téléphona à Grandin pour lui confirmer son départ avec K.. Grandin apprécia la litote. Les deux dames déjeunaient dans la cuisine.
— Pour le thème, dit l'une d'elle, toujours d'accord, monsieur Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen... Ah! merde! J'y arriverai jamais!
— Solange! Voyons!
Elles riaient. Sophie-Ange les embrassa et K. leur tendit une main moite qu'elles secouèrent en lui prodiguant des voeux. La voiture était une Crevault, mais la route était bonne jusqu'à Castelpu. Elles descendirent dans la rue pour aider à la manoeuvre, car la circulation était dense et susceptible. Sophie-Ange exécuta un demi-tour qui prouvait, si c'était nécessaire, que sa volonté était intacte, sinon impitoyable. K. ne pouvait pas en dire autant de sa volition. Il se sentait abattu, n'incriminant que l'abus d'orgasmes auquel Sophie-Ange avait soumis un prisonnier en manque sans les précautions d'usage. Le psycho, qui était autrement attentionné que le psy, avait prévenu K. de la difficulté qu'éprouve toujours un prisonnier qu'on livre aux femmes sans dispositif social adapté à une biologie qui ne se souvient pas (psycho dixit). La sodomie, que K. avançait comme un exercice avant-coureur de meilleurs moments à passer avec les glandes, était au contraire, toujours selon le psycho, un prodrome du pire.
Les dames s'éloignèrent sur cette pensée morose. Sophie-Ange sortit de Paris avec une maestria qui le laissa pantois et paniqué. Les choses avaient à peine vingt-quatre heures de retour à l'existence et elles l'envahissaient plus judicieusement que les souvenirs. Il se sentait bringuebalé, manutentionné, expédié. Il s'éloignait à la fois de ce qui avait été et de ce qui avait assez duré pour le marquer au fer rouge. Sophie-Ange avait acheté du tabac. Il retrouva une pipe qu'elle lui offrit comme un serment. Il l'avait oubliée après une soirée à l'Université et Grandin avait à son tour oublié de la lui restituer. Il crut se souvenir des moments de la pipe, de cette pipe en particulier. Elle l'avait plongé dans une réflexion si profonde que Sophie-Ange s'en inquiéta. Il firent une halte dans un hôtel charmant où ils mangèrent des écrevisses. Dans la nuit, leurs voisins se plaignirent à la direction qui n'osa pas monter pour tempérer leur passion. Sophie-Ange avait juré d'en faire un homme alors qu'il n'était qu'un amateur de petits corps inachevés. Il lui parla de son péché mignon.
— Pourvu que ce soit un garçon! gémit-il. Pourvu que le Seigneur, dans sa bonté pharaonique, ne m'ait point privé d'un garçon que je voulais être moi aussi!
Sophie-Ange ne dormit pas. Il se réveilla seul. Il était seul. Elle l'avait abandonné. Il fila à l'anglaise et rencontra un chauffeur de poids-lourds qui accepta un échange de bons procédés.
— Un taulard, s'était-il extasié. Toi, un vrai, un dur? Tu m'en diras tant!
K. lui enfonça une lame qui trancha à la fois la carotide et le larynx.
— Un chef-d'oeuvre militaire, constata l'inspecteur Frank Chercos qui avait bon oeil.
— Ouais, fit son adjoint.
Et ils abandonnèrent le cadavre au carabin, histoire d'aller prendre un pot.
— Les conclusions, dit Frank Chercos à son adjoint, ça peut attendre.
— Sûr!
Chapitre XXXI
L'abbé Valisse s'était rendu célèbre dans la région pour avoir accompli deux exorcismes. Deux fois il avait vaincu le Diable. Un cercueil se promenait la nuit dans le cimetière: il le trouva, l'aspergea et le feu détruisit l'antiberceau devant une foule de témoins médusés mais néanmoins incapables d'en penser quelque chose d'intelligible. Une adolescente crachait sur lui: il la contraignit à s'agenouiller devant un crucifix et elle fut libérée du démon qui la rendait hystérique quelquefois. Elle épousa un employé de la Perception et eut un enfant trisomique; ce fut toute sa punition. "Engeance incrédule et pervertie, jusqu’à quand serai-je auprès de vous et vous supporterai-je?" Ces mots tombaient de la bouche de l'eubage à l'office, sorte de prélude à sa mission apostolique et romaine. En ces temps de libre pensée mise à mal par les superstitions et les idéologies humiliantes, l'abbé Valisse se sentait un peu vainqueur et il ne cachait pas sa joie. "Elle retourna dans sa maison et trouva l’enfant étendue sur son lit et le démon parti." À ces mots, Anaïs K. ne put s'empêcher de rire. Ell était moins désinvolte.
— Je te sens fragile, lui dit l'abbé. Tu ne crois plus.
— Credo in unam.
— Garce!
— Soleil et chair!
Il fila comme il avait surgi: par surprise, car Anaïs n'avait pas pensé une seconde qu'on eût pu faire appel aux services extraordinaires de l'ecclésiastique, ni que celui-ci, connu pour ses vindictes, eût accepté d'abandonner une conversation qui la mettait sur la voie d'une explication sinon pertinente, du moins cohérente. Elles le regardèrent s'éloigner dans l'allée enneigée, emmitouflé dans sa cape noire et poussant un vélo tenu par la selle. Il l'enfourcha un peu plus loin et suivit les ornières, ce qui affectait son éloignement d'une lenteur et d'une temporisation presque moroses. Comme elles gravissaient les marches aux crocodiles, la petite dame au sac à main vert apparut. Elle souriait dans les poils d'un renard, promenant une main nue sur la fourrure, les pieds en éventail et le sac à main au bout de l'autre main qui était gantée. Ce n'était pas elle qui avait appelé l'abbé Valisse. D'ailleurs, elle était athée et n'éprouvait qu'un mépris indigné pour les choses de la religion. Fred, le jeune homme au cou cassé qu'elle visitait une fois par trimestre, selon les disponibilités de sa bourse, les regardait à travers un carreau dégoulinant. Il avait l'air très agité.
— La vue de ces charlatans le désespère, dit la petite dame au sac à main vert. Que voulez-vous qu'on devienne dans un monde encadré par la médecine et la superstition? Des fous ou des rebelles. Fred est fou et je suis rebelle.
Elle effaça une larme sur sa joue rose.
— Ils font quelquefois venir ce corbeau, à la demande de la famille, disent-ils, mais je n'en suis pas si sûre. C'est triste, cette tolérance de l'intolérable. Mais il n'y a pas de pouvoir sans cette trahison de la libre pensée. Entrez.
Fred bondit. Ce matin, la neige l'effrayait. Il avait aperçu un écureuil qui avait laissé une trace sur une demi-toiture qui occupait la moitié du paysage quand il regardait à la fenêtre de sa chambre. Il en déduisait que les écureuils portent malheur. La petite dame au sac à main vert sourit et retint la porte avec son pied minuscule. Quelqu'un se plaignit du courant d'air.
— Non, continuait la petite dame au sac à main vert, j'ignore qui a pu imaginer que cette crapule peut sauver son enfant de la folie. Fred l'aime bien, mais Fred aime les images, vous comprenez? L'autre le séduit faute de pouvoir le convaincre. Les fous occupent une place privilégiée à côté du trône divin. On ne leur demande pas leur avis. N'est-ce pas, Fred?
— J'adore les images.
— La mort, dit la petite dame au sac à main vert. Je ne vois rien d'autre.
Elle marchait devant, ayant ouvert son manteau. Le renard voletait sur son épaule. Fred la suivait à grandes enjambées, si lent que l'effort grimaçait sur son visage étrangement asymétrique. Anaïs ne comprenait pas qu'on l'empêchât de voir Antoine. Ell se heurtait à des ombres et s'excusait mollement. Il y avait deux personnes dans le salon d'attente.
— Je suis revenue en catastrophe, dit la petite dame au sac à main vert. Ils m'ont téléphoné hier matin. J'ai encore passé une nuit dans le train. Heureusement que je suis pensionnée! Asseyez-vous.
Les deux personnes qui attendaient elles aussi inclinèrent leurs têtes et tournèrent une page en même temps.
— "Fred n'est pas en cause", m'ont-ils tout de suite rassuré. "Mais voyez-vous, Madame, il ne peut plus rester ici." Il fallait demander pourquoi. "Parce qu'il n'est pas fou." Il fallait encore demander pourquoi. "On ne sait pas pourquoi on n'est pas fou," dit la voix. J'ai raccroché et rappelé une heure plus tard. "J'arrive." Je n'avais pas réfléchi. Impossible de penser quoi que ce soit. J'appelais le bon numéro. Ce n'était pas une farce. Je reconnaissais la voix de Monsieur de Vermort.
Son index montra le plafond. Elle pinçait les lèvres.
— Celui d'en haut, dit-elle. Pas le jeune. Celui-là, il n'y connaît rien.
— Vous avez parlé avec Fabrice? demanda Anaïs qui commençait à s'intéresser aux bavardages de la petite dame au sac à main vert. Vous le voyez quand vous venez?
— Jamais! Vous pensez! On ne le voit pas. Il vous écrit ou vous téléphone. On voit des collaborateurs. Ils sont bien informés.
Elle se pencha et mit sa main sur la bouche.
— Dieu sait tout! rit-elle à travers les doigts.
— Elle est folle, dit Fred.
Il ne s'amusait pas ce matin. Il offrit son regard à Anaïs qui s'y perdit un instant. Ell frottait les carreaux avec un doigt.
— Je ne suis pas plus folle que toi, dit la petite dame au sac à main vert que l'intensité du regard d'Anaïs éprouvait. Pas fou! Qu'est-ce qu'il est alors?
— Normal, dit Fred. Ça devait arriver, dit-il à Anaïs comme si celle-ci était en mesure de comprendre cette fatalité. Fini le bonheur et les châteaux!
La petite dame au sac à main vert pouffa, puis toussa. Ses yeux se remplirent de larmes.
— C'est peut-être parce que je ne peux plus payer, dit-elle. Ils vous demandent beaucoup?
Anaïs n'en savait rien. Qui payait? Elle ne le savait pas. Elle n'avait jamais pensé à payer. Personne ne lui avait demandé de payer. Elle venait le moins souvent possible, mais ces derniers temps, elle avait expérimenté, comme disait Fabrice dans ses lettres, quelque chose qui pouvait être du remords, de la contrition. Fabrice avait écrit le mot repentir en italique. Il y avait une grande quantité d'italiques dans ses écrits.
— Vous le voyez, vous? demanda la petite dame au sac à main vert.
— Il est mort, dit Ell.
Elle rit.
— Quand on ne les voit plus, c'est qu'ils sont morts. Il faut tout expliquer, sinon on devient fou.
— C'est ça! s'écria Fred. (et se tournant vers Anaïs:) Elle sait ce qu'elle dit. C'est la différence.
Sa tête dodelina longuement entre ses mains. La petite dame au sac à main vert effaça une autre larme sur la joue dont les roses s'obscurcissaient.
— Il y a longtemps que je ne l'ai pas vu, dit Anaïs. Je ne vois plus personne. Je ne connaissais pas Jean. On raconte tellement de choses.
Que craignait-elle? sembla se demander la petite dame au sac à main vert.
— Elle se teint les cheveux, dit Fred.
— Qui? grogna la petite dame au sac à main vert.
— Elle!
Qui était Ell? Il le demandait à Anaïs.
— Ne répondez pas, dit la petite dame au sac à main vert.
— Je suis une garce, dit Ell. Demande à Valisse.
Elle mima une masturbation, poing fermé. Fred recula en riant et se cacha dans le rideau. Les deux personnes qui attendaient elles aussi levèrent la tête et observèrent l'entortillement du rideau autour du corps tournoyant de Fred. La porte du cabinet s'ouvrit. Une dame en sortit, buta sur le paillasson et s'enfuit.
— Elle n'a pas payé, dit la petite dame au sac à main vert.
Elle agitait le renard en riant doucement. Jean de Vermort s'avançait en tendant la main.
— S'ils continuent comme ça, dit la petite dame au sac à main vert, il n'y aura plus de Vermort authentiques!
Elle cessa de rire quand le vicomte lui offrit sa main. Elle venait de quitter celle d'Anaïs.
— Je n'ai pas de quoi payer, dit-elle. Il faut comprendre.
— Fred n'est pas fou, dit Jean de Vermort.
— Qui le dit?
— Moi. Je suis...
Ell s'avança en se trémoussant.
— Tu n'es rien, dit-elle. Occupe-toi de ces messieurs.
Il s'empourpra, prêt à bondir. Fred sortit du rideau.
— Si je n'ai jamais été fou, dit-il d'un air menaçant, comment expliquez-vous que j'ai été si longtemps considéré comme tel?
— Je n'ai pas dit cela! s'écria le vicomte. Vous étiez fou, vous ne l'êtes plus.
— Je suis guéri?
Fred abandonna le rideau.
— Je n'y avais pas pensé, dit-il en joignant ses mains.
La petite dame au sac à main vert dit:
— De toute façon, je n'ai pas de quoi payer.
— Je suis guéri, dit Fred. Donc, c'est logique. Ce que j'ai été n'est plus, car dans le cas contraire, il aurait fallu chercher la vérité, une chose que tu as toujours empêchée.
— Il n'est pas trop tard en effet pour... commença le vicomte.
— Pas d'argent, pas d'amour! dit la petite dame au sac à main vert. Ta valise est prête? J'espère qu'il leur reste un billet. Elle est si petite et si abandonnée, cette gare!
— Il faut d'abord que je vous explique...
— N'expliquez plus! Fred, on s'en va.
— Comme ça? dit Fred que la peur taquinait comme un mauvais plaisant.
— Comme ça!
La petite dame au sac à main vert dit à Anaïs:
— Rentrez vous aussi. Quand ils ont décidé quelque chose, il n'y a rien à faire pour en changer. L'abbé vous expliquera.
— En ce qui concerne la présence de cet individu dans notre établissement...
— Ta ta ta! Vous n'avez rien à dire. Savez-vous au moins de quoi vous l'avez guéri?
Fred s'approcha. Enfin une promesse d'explication à la hauteur de son attente. Mais le vicomte secoua sa main. Il n'en savait rien.
— Ça en fait, des cas de figure! lança Ell.
Fred compta sur ses doigts, tirant la langue qui gouttait. Les messieurs qui attendaient ne se signalaient par aucune espèce d'impatience. Le vicomte leur adressa un
— Vous vouliez me voir? Sans rendez-vous...
— Inspecteur Frank Chercos, police judiciaire. Mon adjoint, Février.
— Leuvrier, corrigea l'adjoint.
Il tendit sa petite main poilue. Le vicomte l'étreignit en gloussant.
— Mon frère est absent, dit-il. Je ne sais si je suis qualifié pour...
— Une ou deux questions, dit Frank Chercos. Si ces dames veulent bien patienter. Ce ne sera pas long. Je ne conclus pas aujourd'hui.
Il rit. Il aimait bien les yeux d'Anaïs. Quand la porte se referma sur lui, on entendit la voix du vicomte:
— Je sais bien que ces choses ne sont pas agréables, mais...
La porte coupa la voix. Fred attendait. Ses yeux guettaient la providence.
— Je suppose qu'il y a quelque chose à signer, dit la petite dame au sac à main vert. J'ai l'argent pour le billet. Ensuite, on verra. Rémission ou guérison, on verra.
— On a toujours vu, dit Fred philosophiquement.
Ell consultait maintenant les revues que ces messieurs avaient si précautionneusement effeuillées. Que cherchait-elle? En regardant bien dans la buée du carreau, on voyait l'abbé Valisse sur son vélo. Fred possédait une longue-vue. Il s'en servait pour identifier les gens qui arrivaient. Il n'avait jamais été surpris, sauf par Antoine qui avait renoncé à s'évader. C'était en été. Antoine n'avait pas été plus loin que le fournil.
— Tais-toi! dit la petite dame au sac à main vert. J'espère que ces messieurs n'en ont pas pour longtemps.
— Antoine leur donnait du fil à retordre!
Fred tordit un fil imaginaire, grimaçant dans l'effort.
— Je ne savais pas, dit seulement Anaïs. Antoine et Jean ne se ressemblent pas. Pourtant...
— Que dites-vous!
La main de la petite dame au sac à main vert empêcha la bouche d'Anaïs de dire la vérité. Ell haussa les épaules et dit:
— Petite fille née de la rencontre du désir et de la nécessité, qui suis-je?
— L'abbé Valisse vous l'a dit, ce que vous êtes! grogna la petite dame au sac à main vert.
— Il ne dit jamais tout, fit Fred. Ce n'est pas deux, mais trois. Et ce sera quatre.
Il montra sa main aux doigts dressés en éventail, moins le pouce qui se cachait.
— Le cercueil, la Margot, et... et...
— Tais-toi!
L'abbé Valisse n'était plus sur son vélo.
— Il a crevé, dit Ell.
Il avançait sur le talus au-dessus de la route, luttant contre la bise. Fred pointa sa longue-vue. Les messieurs sortirent et s'en allèrent après avoir dignement salué les dames.
— Madame Lespigue? fit la voix de Jean qui ne se montrait pas.
Le pouce de Fred se dressa .
— Cinq!
La petite dame au sac à main vert se leva et dit:
— Tu entreras quand je te le dirai.
Elle entra et ferma la porte. Fred referma son poing.
— Tu en sais, des choses, dit Ell qui l'aguichait.
Comment rester insensible à ces charmes athlétiques? Fred ouvrit la bouche et recula. On entendit la voix de la petite dame au sac à main vert, mais il n'était pas possible d'écouter ce qu'elle disait. Je ne suis pas venue pour ça, pensa Anaïs.
— Qu'est-ce qu'ils voulaient, ces deux-là? dit Ell.
— Ils veulent, c'est tout, dit Fred. Il y a ceux qui veulent et ceux qui désirent.
Je veux, pensa Anaïs.
Puis la petite dame au sac à main vert revint s'asseoir. Elle n'expliqua rien. Personne ne lui demanda d'expliquer. Fred dit qu'on revenait toujours au point de départ. La petite dame au sac à main vert s'impatienta et Fred se tut.
La neige s'était remise à tomber. Un employé en tablier bleu tourna les robinets des radiateurs. Il agissait seul, sans s'intéresser aux dames qui attendaient en silence. Elles attendirent qu'il fût parti pour continuer de bavarder. Maintenant, elles ne racontaient rien. Elles désignaient des choses et en parlaient: la neige, le plafond, les plantes vertes, le plancher, les rideaux, il n'y avait pas un nombre de choses inépuisable et elles les épuisèrent et retombèrent dans le silence où les avait plongées l'employé qui tournait les robinets des radiateurs sans rien souhaiter ni même s'exprimer au moins un peu sur le temps qu'il ferait demain.
— Voyez-vous, dit la petite dame au sac à main vert, ces gens ne travaillent pas pour participer à l'existence. Ils gagnent leur vie et en profitent comme ils peuvent. Simon...
Fred se crispa. La petite dame au sac à main vert renonça à parler de Simon. Anaïs s'en fichait. Elle attendait. Ell était collée au radiateur.
— Veux-tu que nous nous arrêtions chez tante Ginette? demanda la petite dame au sac à main vert. Tu mangeras ses confitures. Tu aimes la confiture, je le sais.
Fred opina, mais ne dit rien. Simon ne partait pas. La petite dame au sac à main vert se mit à parler de sa famille. Elle oubliait toujours quelqu'un. Qui, cette fois? Fred chercha, mais Simon ne partait pas.
— Nous n'avons pas beaucoup d'argent, mais quelques biens que nous partageons. Ah! J'ai oublié Angèle. Tu te souviens d'Angèle? Vous étiez si petits, si mignons tous les deux...
— Deux! fit Fred.
Cela devait toujours se passer de cette manière. Les choses arrivaient dans la conversation et elles se mettaient à exister comme des personnages. Anaïs ne se souvenait d'aucune conversation avec Antoine. Elle le voyait, mais sa voix ne communiquait plus avec elle. Cette situation était purement métaphorique. La prison de verre était une métaphore et on lui demandait d'en élucider la transparence. On n'avait pas confiance en elle. Antoine était à l'abri de son indifférence. Elle n'était sensible qu'à ses propres reflets. Elle chassait des chimères ressemblantes et étrangères à ce monde.
— Je ne le vois plus, dit Ell.
L'abbé avait disparu dans la tourmente.
— Il connaît son monde, dit la petite dame au sac à main vert.
Qu'est-ce qu'on attend de moi? pensa Anaïs. Ce n'est pas un jeu. Il y a des vies romanesques qui inspirent le jeu, comme celle du pauvre K. qui ne peut pas entrer dans le château et qui meurt dans un fossé. Le jeu consiste à vouloir entrer et on y arrive quelquefois. On ne meurt pas dans le fossé. On s'arrête avant et on recommence. On meurt à l'hôtel.
— Je vous offre une pastille, dit la petite dame au sac à main vert.
Fred se précipita et faillit renverser la petite boîte métallique. Ces mains peuvent tuer et je n'en sais rien. La boîte se referma. Un doigt poussait la pastille entre les lèvres d'Anaïs. Ell suçotait sans cesser de regarder la neige. S'ennuyait-elle maintenant? Elle ne disait rien du temps elle non plus.
— Tu as oublié Sandrine, dit Fred.
— Oh! Celle-là!
La bouche de la petite dame au sac à main vert se forma en cul-de-poule et s'obstina à ne pas commenter cet oubli. Fred rigolait en se tortillant.
— Sandrine se confesse à Dieu, dit-il.
Les pastilles étaient collées à sa langue comme des boutons de fièvre. La petite dame au sac à main vert était rouge comme un coquelicot. Elle s'efforça de changer le sujet d'une conversation dont elle était pourtant l'origine. Son petit nez se fronçait. Il y avait une pâleur morbide sur ses joues, autour des rouges et des roses. Le renard pendait sur sa poitrine, laconique. Anaïs s'impatientait.
— Vous passerez devant moi, dit la petite dame au sac à main vert trop heureuse de trouver là une occasion de ne plus parler de Simon, d'Angèle ni de Sandrine.
— Il a son idée là-dessus, dit Fred dont la langue se retira.
Il redoutait le silence, les recommencements et l'attente, dans l'ordre. Il connaissait bien ses phobies. Il en parlait avec volubilité, ce qui agaçait la petite dame au sac à main vert. Elle ne souhaitait pas expliquer ce qui venait de se passer, c'était tout. Comment expliquer qu'elle entrait dans le cabinet, qu'il s'y passait quelque chose et qu'ensuite elle en sortait pour attendre et non pas pour s'en aller? Fred ne connaissait pas la réponse.
— C'est la même chose pour vous, dit-il à Anaïs. Vous n'entrez jamais alors qu'il y est. Quelque chose n'est pas expliqué et vous vous imaginez un tas d'autres choses, je dis bien: d'autres choses qui vous condamnent au silence, au recommencement et à l'attente. On ne peut pas vivre longtemps comme ça, je vous le dis!
— Fred! hurla la petite dame au sac à main vert.
Anaïs la retint, empoignant le renard qui lui noua la gorge.
— La différence, dit-elle, c'est qu'Antoine est fou et que tu ne l'es pas.
Ce qui rassura la petite dame au sac à main vert qui retrouva sa respiration. Elle secoua le renard et expliqua que Fred avait eu le cou cassé à cause d'une chute de vélo.
— Ce sont des choses qui arrivent, dit Fred. Si elles n'arrivent pas, on n'y pense pas.
— Il avait trois ans, poursuivit la petite dame au sac à main vert. Le vélo du petit voisin.
— Un vélo rouge, dit Fred. Baigné dans mon sang.
— Tu n'as pas saigné! Comment t'en souviendrais-tu? Le cou s'est cassé et on n'a rien pu faire pour le redresser. Ensuite, Fred est devenu fou et Simon et moi on...
Fred se mit à piailler en formant un bec avec sa main.
— Ka ka ka ka ka! caqueta-t-il. C'est des histoires. On ne devient pas fou, on l'est. Si on n'est pas fou, on ne l'a jamais été.
— Je le sais bien! dit la petite dame au sac à main vert.
Elle s'arrêta pour surveiller la porte qui avait frémi.
— Chut! Ça va être votre tour.
Mais rien. La porte ne s'ouvrait pas. Il n'y avait pas d'autre moyen d'arriver jusqu'à la prison de verre d'Antoine.
— Les cous se cassent parce qu'ils sont déjà cassés, dit Fred.
— Chut!
Il écoutait peut-être derrière la porte. Il n'avait rien à dire qu'elle pût entendre et il espérait qu'elle perdît patience. Mais pourquoi revenir demain si rien n'arrive aujourd'hui? Fred l'encouragea à prendre la parole.
— Si Antoine était fou, ils n'auraient pas fait venir l'abbé Valisse.
— L'abbé Valisse n'a rien à voir avec Antoine ni aucun pensionnaire de cette maison!
C'était le vicomte. Il se tenait sur le paillasson, la main sur la poignée de la porte, et il invitait la petite dame au sac à main vert à rependre la conversation où ils l'avaient laissée.
— Non, non! fit-elle. Mademoiselle d'abord. J'ai le temps.
Le vicomte contracta les muscles de ses mâchoires. Anaïs était dans le cabinet. Il referma la porte.
— Je vous avais dit demain, grommela-t-il sans passer derrière le bureau.
— J'avais compris aujourd'hui.
— Vous comprenez ce qui vous arrange.
Il consentit à s'asseoir, mais les doigts de ses mains se croisèrent dans une position si complexe qu'Anaïs se sentit condamnée à les dénouer mentalement.
— Demain, c'est demain, dit-il. Antoine est invisible pour l'instant.
— Même à travers le verre?
Le vicomte soupira. Ses mains se séparèrent enfin.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit-il. Vous n'avez amené que le malheur sur cette maison et vous n'y êtes pas la bienvenue.
— Je n'ai pas demandé qu'on y enferme Antoine.
— Vous ne savez rien de ce qui est arrivé à Antoine. Vous avez été déchue de votre autorité...
— Je reviens comme c'est mon droit.
— Il faudra vous en expliquer. Je n'y peux rien. Je ne savais pas...
— Tu sais. Montre-moi Antoine. Je veux seulement le voir. Pas lui parler. Il ne me verra pas.
— Nous ne disposons pas d'un pareil équipement.
— Il ne me verra pas. Il ne m'entendra pas!
Elle était désespérée et ne le cachait plus.
— Revenez demain, dit-il. Je ne peux rien décider...
— Sans Fabrice, je sais. J'attendrai. J'ai acheté le Bois-Gentil.
— À ce propos...
— Vous ne pourrez pas m'empêcher de l'acheter. Pierre...
— Pierre est malade!
Comme c'est lent, un piège qui se referme, pensa-t-elle. Elle n'entrerait pas et n'achèterait pas non plus. Elle prendrait le train. Comme elle était venue. Elle sortit et croisa la petite dame au sac à main vert qui entrait avec Fred. Ell attendait sur le perron, léchant la neige qui tombait en tourmente. Un taxi ronronnait au bas de l'escalier que Muescas gravissait en maudissant l'hiver.
— Ce sont mes rhumatismes, dit-il.
Ses lèvres tremblaient.
— Ils ne vous ont pas laissée entrer, hein?
Il se mit à l'abri sous la marquise. La neige se décolla de son pardessus.
— Je vous avais prévenue, dit-il. Mais gare à l'imagination d'Antoine! Elle traverse les murs. Vous êtes entourée de personnages sans pouvoir les distinguer des personnes. Un autre récit chamboule vos plans. Vous traverserez les murs. Façon de parler, bien sûr.
— On peut profiter du taxi? demanda la petite dame au sac à main vert qui se penchait à une fenêtre au-dessus d'eux.
La neige fouettait son visage déçu. Elle a perdu, pensa Anaïs. Muescas s'avança dans la tourmente:
— Je vais m'ennuyer sans toi, mon petit Fred, cria-t-il.
La fenêtre se referma. Muescas revint sous la marquise, la bouche gelée.
— Il est fou, ânonna-t-il.
Puis le taxi les emporta. On retrouva l'abbé Valisse sous un calvaire. Il avait perdu son vélo. Il prit place devant, tandis qu'Anaïs, Ell, Fred et la petite dame au sac à main vert se trouvaient à l'arrière.
— Il ne doit pas être loin, dit l'abbé.
Il considéra Anaïs à travers ses cils gelés. Son nez gouttait. Il psalmodia:
— Engeance incrédule et pervertie, jusqu’à quand serai-je auprès de vous et vous supporterai-je?
La petite dame au sac à main vert se moucha.
— Foutez-nous la paix avec vos sornettes! rugit-elle.
L'abbé regardait Anaïs, retournant ses grimaces à Ell qui s'appliquait à effacer la buée sur le carreau, une activité qui l'avait occupée souvent depuis ce matin. Sa main dégoulinait.
— Vous le verrez demain? demanda l'abbé.
— Elle n'entrera pas, dit Fred.
L'abbé lorgna le jeune homme au cou cassé.
— Et toi, lui dit-il, tu n'as pas peur?
Le sac à main vert rencontra son oeil.
— Vous m'avez éborgné!
— Je n'ai éborgné personne, dit calmement la petite dame au sac à main vert.
Le chauffeur se marrait, mâchonnant un papier maïs. Anaïs lui avait demandé de ne pas fumer et le mégot était entré puis ressorti de la bouche. Éteint.
— Ne m'insultez pas! dit la petite dame au sac à main vert.
— Mais je ne l'insulte pas! gémit l'abbé qui se tenait l'oeil.
Le chauffeur éclata de rire. Il ne s'amusait pas souvent. Les phares formaient un halo jaune dans la tourmente.
— J'espère que vous savez où vous allez, dit la petite dame au sac à main vert.
— Il sait où il ne va pas! grogna l'abbé.
Ell se signa. Elle ne s'était jamais sentie aussi seule. À l'hôtel, les deux policiers savouraient une anisette en regardant la télé dans le miroir, ce qui les en éloignait étrangement. Elle plongea ses mains dans l'eau savonneuse et chaude.
— Beaux bras! fit Frank Chercos.
— Bandant, fit Leuvrier.
Anaïs montait, si lentement que Frank Chercos croyait voir un fantôme.
— Vous coucherez ici? demanda la tenancière.
— Ouais, fit Leuvrier.
— Dans la même chambre alors, dit la tenancière en balançant les clés sur le comptoir. Repas à toutes les heures!
— Chouette!
Frank Chercos montait. Il l'entendait avancer dans le couloir.
— La 11! cria Leuvrier.
Il agita les clés.
— Si elle est fermée, il la défoncera, je le connais.
— Qu'il essaye, dit la tenancière.
Ell surveillait le policier qui atteignait le palier. Dans la salle, on s'interrogeait du regard.
— Elle n'a encore tué personne, dit Ell.
— Vous croyez? fit Leuvrier.
Et il éclata de rire. Frank Chercos redescendit.
— La 11, dit Leuvrier en lui tendant les clés. Pas une de plus.
Et il s'esclaffa de nouveau. La salle était retournée à ses cartes et à ses dominos. Un sein apparut dans le chemisier d'Ell.
— Peinard! fit Leuvrier.
Mais Frank Chercos était ailleurs.
Chapitre XXXII
En entrant dans le bureau chatoyant du juge, il éprouva de la joie. C'était de la joie, ce qu'exprimait sa voix qui saluait le magistrat. De la joie, la fenêtre aux rideaux vénitiens. De la joie, la petite chaleur tournoyante du convecteur qui se gondolait lui aussi, de la joie dans la tignasse repeinte de la greffière et dans les verrues de son menton, une joie comme il n'en avait peut-être jamais éprouvé de sa vie. L'avocat le poussa, le plia, le retint, l'adossa, et sa toge se répandit dans l'air avant de se poser sur les genoux délicieux. Il respira à pleins poumons l'air saturé de parfums contradictoires, car ces dames ne s'aimaient pas ou du moins ne donnèrent-elles aucun signe d'accointance ni d'estime. Le juge abusait du rouge à lèvres, la greffière du fond de teint et l'avocat de sa chair. Il songea extatiquement à ces croisements de cuisses, mesura la proximité, son coeur ne désemplissait pas. Dehors, c'était l'été. On entendait la rue, car la fenêtre était entrouverte. Le rideau était parfaitement immobile. Il remarqua l'espagnolette cadenassée, la grille des carreaux, détails d'un enfermement qui ne pesaient rien à côté de la joie qui l'envahissait. Le juge secoua sa crinière tenace, plia une feuille en deux, la cisailla avec un coupe-papier, rangea une moitié sous le sous-main de cuir et disposa l'autre en face de ses yeux tourneboulant. Un gendarme toussa pour rappeler qu'il était un homme et sa compagne émit un petit cri en se coinçant un doigt dans la porte. Impatiente comme un prêtre qui vient de consulter le tronc, le juge adressa quelques reproches à l'avocat qui serra ses genoux nus et les tapota. Elle aussi était impatiente. Cette féminisation des lieux et des instances excitait le baron K. au point qu'on dut lui apporter un verre d'eau. Ils n'en faisaient jamais plus, n'accompagnant jamais cette eau de lavabo du petit morceau de sucre numéro 3 auquel il n'avait pas touché depuis des années. Le verre vidé de sa substance plutôt que de son eau, il écouta. L'avocat s'exprima en termes très durs pour la justice. La greffière précisa qu'on ne pouvait s'en prendre aux personnes et que le système était seul responsable des erreurs, car il n'y avait jamais de fautes, du moins n'en avait-on pas relevé depuis la Révolution. À ce mot prononcé sans reconnaissance historique bien fondée, on consulta le regard du baron qui moucheta l'air d'un air distingué.
— Je comprends votre bonheur, dit le juge. Vous allez être rejugé.
— On me coupera la tête plus tard, alors?
— C'est un peu ça, dit le juge en ravalant sa salive.
Tuer des êtres humains ne se fait jamais de gaîté de coeur, sauf dans le cadre de certaines civilisations conditionnées par des croyances anachroniques. Ici, on assassinait avec dignité, conscient que l'exemple était à suivre, mais que la cruauté du geste demeurait une question morale d'importance, qu'on le voulût ou non.
— Mon client, monsieur le baron von Klingelödemauf...
— Oui, maître? dit le juge en se mouillant les lèvres.
— ... ne souhaite pas s'exprimer sur ce sujet.
K. secoua sa tête pour apprécier la litote. Il n'exprimait que de la joie.
— Nous avons conscience qu'il s'agit là d'un sursis, car le crime fut horrible et les éléments nouveaux n'y changeront rien...
— Si je puis me permettre... commença le baron.
— Laissez parler les professionnels! rugit la greffière.
Le juge se plongea dans sa feuille blanche. Son crayon y traçait des graphes, mais sans toucher la feuille, ce qui ne manquait pas d'agacer la belle avocat qui agitait ses genoux.
— Je ne suis pas responsable de la procédure qui vous a conduit au pied de l'échafaud, dit le juge.
— Pas même par fraternité professionnelle? dit K. qui fit sourire le gendarme.
— Le fait est qu'Anaïs Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen... Ah!mmmmm! J'y arriverai jamais!
— Nous perdons un temps précieux, renâcla l'avocat.
— À qui la faute? fit la greffière.
K. se demanda enfin pourquoi il acceptait la féminisation de la fonction de greffier, au point d'appeler greffière un greffier civilement femelle, et de n'en pouvoir faire autant du juge et de l'avocat que, malgré l'évidence de plus louables attraits féminins, surtout de la part de l'avocat, il n'eût jamais consenti à nommer respectivement jugesse ou avocate sans en souffrir intimement. Il voyait là un des effets de la névrose qui le minait depuis que la perspective de sa tête tombée était devenue pratiquement un postulatum chronologique.
— Le fait est, reprit le juge, qu'Anaïs K. n'est pas votre fille biologique et que vous êtes parfaitement en droit de penser et d'estimer qu'elle ne l'est pas non plus civilement puisque vous ne l'avez, heureusement donc, jamais reconnue comme telle. Vous n'êtes donc plus coupable d'inceste...
— Mais je l'ai été et j'ai adoré ça! s'écria K. dont la joie ne tombait pas aussi évidemment que sa tête.
— Le "heureusement" est de trop, fit l'avocat.
La greffière sembla rayer heureusement. "... vous ne l'avez, DONC, jamais, etc."
— Mettons, dit le juge. Cette circonstance aggravante a influencé la décision des jurés, cela ne fait aucun doute, monsieur K.. Vous voyez là l'absoluité de notre sys...
— Ignominie conviendrait mieux, suggéra K. qui avait envie de fumer.
— Vous serez jugé pour ce que vous avez fait ou vous ne serez pas jugé! s'exclama le juge. Anaïs K. n'en reste pas moins abusée sexuellement, voire violée... Et ce pauvre père de famille a été égorgé par vous!
— Le premier jugement a écarté la thèse du viol! gueula l'avocat qui devenait presque avocate dans l'esprit de K. qui adorait l'entendre gueuler.
— Le second y reviendra peut-être... dit le juge avec un sourire narquois.
— Il reviendra sur tout avec un regard neuf, précisa la greffière.
— Nous entendons mettre en évidence les débilités qui conduisent la justice à réclamer une tête sans avoir combattu dignement! beugla l'avocat.
— Nous ne combattons pas, dit le juge à K. qui s'inclinait pour l'entendre. Vous avez commis l'irréparable sur la jeune personne d'Anaïs K. qui porte votre nom.
— Elle le porte mal, dit K.. Un fils l'eût porté comme un Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen...
— Une expertise psychiatrique s'impose, dit l'avocat. Il est manifeste que mon client est miné par la maladie mentale.
— Je suis heureux, dit K., donc je suis. Et si je suis, je ne suis pas fou. Donc je pense! Et si je pense...
— Monsieur Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstand-unemplinich... Kling... Klein... Klinglagen...
— Qui que vous soyez... ricana la greffière.
(Mais tout ceci est imaginé du point de vue de K. et il n'est peut-être pas nécessaire de préciser que le fonctionnement de la justice et la probité de ses tribuns n'est pas en cause dans ce qui est manifestement un récit, pas même une cosmogonie, et non pas un traité.)
— Voire... conclut l'avocat.
K. ne retourna pas dans son affreux cachot et on ne l'enchaîna pas. La soupe était même meilleure. Il disposa d'une cellule avec les commodités incluses, sauf la douche qu'il prenait toutefois seul sous la surveillance d'un gardien. Après une semaine de tergiversations dont il n'eut pas l'écho, l'article 64 l'envoya en hôpital psychiatrique où il se mit à fréquenter des fous valides et des invalides sains d'esprit. Il y contracta quelques amitiés tenaces et d'autres amibes, dont le schizopyrénide qui s'ajouta à son blason. Les conversations se nouèrent et se compliquèrent jusqu'à l'incompréhensible et il fut quelquefois invité à s'en reposer. Les circonstances de ces cures, assimilées dans son esprit à des désintoxications forcenées, ne firent jamais l'objet de rapports sans équivoques et l'existence se rapetassa comme un fauteuil qui n'en peut plus et qu'on n'utilise plus qu'en cas d'urgence. Les années, moins contraignantes mentalement, ne passèrent pas. K. vit sa tignasse grisonner, mais attribua ce phénomène à un accident dont il ne trouva pas la nature, ce qui le désespéra pendant quelques années, puis on songea à lui teindre les cheveux. La coiffeuse sentait le lait de ses seins et le fromage des pieds. La tête de K. ne tomba donc point. Il la perdit néanmoins.
Ma tête ne tomba donc point,
Mais je la perdis néanmoins.
Les nouvelles ne lui arrivant pas, il eut recours au passé, via le récit qu'on lui arrachait par ruse. Objet d'une expérimentation déguisée en thérapie, il se laissa conduire sur les bords acérés du néant. On lui demandait de regarder en bas et il en vomissait. Et si sa tête était dirigée vers le haut, il étouffait et on le guérissait. Ils guérirent une quantité incroyable de malheurs physiologiques. En la matière, il semblait aussi inépuisable qu'un puits. Par contre, ce qu'ils appelaient sa folie ne pouvait pas disparaître aussi facilement. C'était quelque chose comme le rocher de Sisyphe, à ce détail près que ce n'était pas lui qui le poussait vers le haut et que c'étaient eux qui le poursuivaient quand il se mettait à dévaler la pente. K. se montra toujours plus circonspect et ne courut jamais. Il n'eut d'ailleurs pas consenti à pousser un rocher capable de redescendre sans sa permission expresse. Le rocher existait, il ne pouvait pas le nier, il le suivait jusqu'en haut et laissait faire ceux qui voulaient lui courir après. C'était son rocher, il n'en douta jamais. Par contre, il ne les comprit jamais et se désintéressa même de leur obstination à l'encourager à demeurer dans le voisinage de ce rocher importun au fond. Ce qui manquait à cette existence, ce n'était pas un rocher ni des volontaires pour le poursuivre à sa place quand c'était le moment de se mettre à courir. Il manquait la vie, la vie et ses femmes, les femmes et leurs promesses jamais tenues, mais si agréables à croire. Il se surprit à attendre et ce qu'il attendait, c'était la mort, et non pas que le rocher redescendît avec sa cohorte de poursuivants.
La mort était plus solitaire. Elle l'accompagnait quand il suivait le rocher dans la pente ascendante et se signalait par de petites propositions discrètes quand il assistait au spectacle affligeant de son rocher poursuivi par ceux-là mêmes qui prétendaient le connaître mieux qu'il se connaissait lui-même. Il s'établit un dialogue avec la mort et K. le trouva richissime. La mort devint un personnage, mais sans comédien dedans, un personnage parfaitement vide et silencieux, invisible et succinct, qu'il reconnaissait à son odeur de soupe à l'aïl. Il oublia le rocher. On lui chercha d'autres prétextes cosmogoniques. Il examina toutes les propositions avec une patience et une aménité digne de quelqu'un qui avait été sauvé in extremis de la veuve. Rien ne lui parut aussi ad hoc que la mort et il se la donna. On cessa de parler du rocher et des mythologies. Une chimie composite le visita pour inhiber l'emprise que la mort exerçait sur lui. On trouva d'autres récits. Il se jugea si complexe qu'il se détesta. En lui, il avait toujours apprécié l'homme simple et délicat, l'homme capable de trouvailles et de petits plaisirs. Une extase concluait en général ces épisodes de bonheur tranquille. La mort n'eût rien changé à ces habitus si la justice n'y avait vu une raison d'exercer sa pertinence sociale. Ils réduisirent la mort à un concept. Il se tourna vers le néant et l'interrogea.
Ce voyage n'avait pas de fin. Il ne mourait jamais, continuerait de se méfier des mythes et de l'infantilisme qui les rend inconsistants devant les faits, et le néant, qui ne pouvait pas passer dans ces conditions comme un objet du désir, ne proposait qu'un infini de pacotille et une éternité sans plaisir durable au-delà de la joie. Il s'habitua cependant à l'éprouver, cette joie. Elle était LA joie. Il en avait connu d'autres, qui étaient LES joies de l'existence. Celle-ci était la seule. Et il était seul quand il la connaissait. Elle n'était pas de nature divine, sinon il en eût fréquenté les lieux avec une minutie d'enfer. Il en éprouvait l'instant, car ce n'était finalement que cela, un pléonasme de l'instant.
On le libéra. Comme il avait du bien et que son état mental n'était pas incompatible avec un retour aux pénates, on le plaça sur le seuil de l'hôpital en compagnie d'un cicérone qui portait l'anorak et les espadrilles sans se soucier du qu'en-dira-t-on. Il aima ce visage poupon et le suivit dans ses locaux. Comme c'était, civilement, une femme, il lui demanda de coucher avec lui et elle s'y refusa sous le prétexte que le rapport le concernant signalait qu'il avait contracté une maladie virale. Elle lui conseilla la masturbation en attendant de pouvoir accéder à son compte en banque, ce qui ne saurait tarder. À cette occasion, il s'aperçut que les tuteurs d'Anaïs ne s'étaient pas gênés pour y pratiquer les ponctions généreuses qu'inspire le tutorat. Il possédait encore son appartement parisien et il était même autorisé à y demeurer s'il consentait à payer l'arriéré des frais liés à son entretien depuis vingt ans. Cette quantité vida le compte et l'obligea à accepter de ramasser de la ferraille avec des Gitans qui le prirent en estime. L'aventure continuait.
Il revit Hortense. Elle avait épousé un grossiste. Elle l'embrassa chaleureusement, lui remit quelques objets qu'il lui avait confiés avant de suivre l'inspecteur Frank Chercos dans les locaux de la police judiciaire, et le congédia sans lui présenter l'heureux élu dont il ne vit que le portrait photographique sur une affiche publicitaire qui ornait l'arrière-boutique où elle le recevait. Il s'en alla avec cette trogne en tête et ne put s'empêcher d'en parler au cicérone (pourquoi ne dit-on pas une cicérone?) qui venait de lui trouver un plan. K. la suivit et se livra à la bouche voluptueuse d'une prostituée qui en avait connu d'autres. Il eut une jouissance d'enfer et s'écroula. Retour à l'hôpital psychiatrique, car sa fiche le signalait comme psychotique. Il eut un mal fou à expliquer qu'il était tombé de joie. Le cicérone témoigna qu'il ne s'était rien passé d'autre, du moins en apparence. La prostituée ne fut pas convoquée devant ce tribunal improvisé. L'impromptu dura trois heures au plus. On retourna à l'appartement que le cicérone trouva au-dessus de ses moyens.
— Au début, dit-elle, faut pas t'affoler s'il t'arrive des choses. Prem, je suis là pour te seconder. Deuxe, tu dois t'y remettre. Vingt ans, c'est long. On a oublié de quoi est faite l'existence, complètement oublié les petits détails qui la construisent.
— La bouche de Germaine n'était pas un détail et mon orgasme non plus!
— Te révolte pas, mec! Je te dis que c'est des détails. Je t'ai pas dit que tu devais considérer que c'est des détails. Ça viendra. Et si ça vient pas...
— Pfuit! fit K. en agitant son pouce.
— Tu l'as dit!
Cette question des détails l'empêcha de dormir.
— Normal, mec. On dort pas la première nuit. T'as pris ta chimie?
Elle dormait dans le divan, toute nue dans une couverture qui lui appartenait. Elle n'aurait pas consenti à dormir dans une autre. Cette promiscuité était loin d'être réglementaire, mais Frisou avait ses propres règles et personne ne les lui discutait. Comme elle n'avait pas de vie privée, et donc personne à surveiller, elle se donnait à fond à son métier mal payé et y trouvait parfois de bonnes raisons de continuer sans se soucier de ce qu'on pensait d'elle et de ses méthodes. K. maudit son virus et ne trouva le sommeil qu'au moment choisi par Frisou pour se lever. Le soleil marchait sur les toits.
— Aujourd'hui, dit-elle, tu te passeras de la bagatelle. Tu vas me montrer de quoi tu es capable. Avale-moi ça!
Les médicaments ne tuaient pas le virus. Il avala aussi un café, deux tartines de pains et un mensonge qu'il ne releva pas parce qu'après tout, elle était bien gentille de lui redonner vie. Chez le boulanger, il traita la boulangère avec prudence. Chez le boucher, il eut plus de mal, mais la bouchère ne s'offensa pas et Frisou reconnut que l'impromptu amoureux, s'il est enlevé, ne nuit pas à la société. Il se comporta en gentleman avec la crémière et Frisou lui demanda de ne pas trop en faire quand même. On revint à l'appartement et K. se demanda si le moment était bien choisi pour roupiller. Cependant, Frisou s'activait dans un dossier et il attendit que quelque chose se passât. Au bout d'un moment, elle leva la tête:
— C'est pas bon de rester à rien faire, dit-elle. Tu vas t'ennuyer. L'ennui peut te jouer un mauvais tour. Fais quelque chose.
Elle le prenait au dépourvu.
— Pas de bagatelle, précisa-t-elle.
Elle lui sourit.
— Donne à manger au chat, dit-elle.
Il chercha le chat puis revint en riant.
— La bonne blague! fit-il en se jetant dans le divan qui secoua Frisou.
— Pour moi, c'est bon, dit-elle. Si tu fais une connerie, tu sais ce qui t'attend. On veut te voir tous les jours à l'assoc. À l'heure que tu voudras, mais toujours à la même heure. J'ai un planning, moi. Salut Alberte!
Il se soumit pendant un mois et deux jours. Il ferma l'appartement à double tour et prit le train. Il avait l'aspect d'un brave type qui revient d'une conférence. Il voyagea en première classe. Cette idée d'associer le vert au populaire et le rouge à la classe! Le compartiment se vida à Saint-Pierre-des-Corps, pour une raison qu'il ne réussit pas à élucider malgré une conversation avec un homme d'équipe qui faisait sonner les roues en connaisseur de la tonalité. À huit heures, deux femmes en tablier ouvrirent les couchettes. Il les plaisanta sans succès. Il n'aurait pas vu d'inconvénient à leur refiler son virus. Puis le train s'enfonça dans la nuit. Il dormit, entendit à peine des voyageurs qui montaient dans les autres couchettes. Il ne prenait plus ses médicaments depuis quinze jours. Son corps les réclamait. Ces douleurs motivaient des changements. Le train le cracha sur le quai de Toulouse. Il prit un taxi pour descendre à Castelpu. Il était sept heures du matin quand il arriva. On était vendredi. On ne le reconnut pas. Il avait adopté la moustache de Grandin.
La chambre lui parut familière. Quand il était venu à Castelpu, après la peine accomplie pour le soi-disant inceste qui lui avait coûté deux ans d'existence et l'amitié de Grandin, car Sophie-Ange avait avoué sous la torture (Grandin pouvait se montrer cruel si elle le trompait et étonnamment délicieux si elle avouait), il avait dormi une nuit dans cet hôtel paisible et chaleureux, en attendant que le comte le fît appeler. Au matin, un gaillard coiffé d'un casque de motard vint le chercher et il fit le chemin du bourg au château sur la selle bondissante d'une Terrot qui crachait ses poumons dans les ornières. Le comte l'avait reçu avec une réticence guindée et lui avait alors montré sa chambre, coquettement harnachée de tapisseries d'époque (laquelle, il n'aurait su le dire, mais personne ne lui réclama jamais ce détail). Chacier, le motard, qui exerçait des fonctions de chasseur, comme son nom l'indiquait judicieusement, avait monté les valises et en avait même rangé les contenus hétéroclites dans les tiroirs qui envahissaient les lieux. Le comte poussa alors le baron pour le présenter à l'équipe de chercheurs. Le laboratoire le salua comme un maître, l'observatoire lui soumit une hypothèse et l'archiviste lui permit de toucher le parchemin d'un traité parfaitement obsolète. Le comte profita d'une visite moins formelle pour lui indiquer les limites de son séjour parmi les siens. Anaïs était en pension à Toulouse. Il ne risquait donc pas de la rencontrer. C'était même ce qui avait motivé la décision conjointe du procureur et du préfet. K. avait le vertige. Il but deux verres d'eau en se penchant entre deux créneaux, le comte le retenait pas la manche:
— Il ne manquerait plus que vous valdinguiez maintenant, plaisanta-t-il.
K. se sentit mieux quand on lui servit un petit déjeuner digne d'un roi. Il apprécia la gelée de poulet et les pâtés de divers gibiers qu'un vin consacra comme à l'office. Le comte, qui était un vieil ami, mais avec lequel il n'avait jamais entretenu d'intimité, se montra franc convive et plaisant animateur de la conversation.
— Je ne suis qu'un médecin, dit-il en avalant un flanc à la vanille. Mon domaine confine à l'infiniment petit. Je vous envie d'en savoir autant sur l'infiniment grand.
Ça ne voulait pas dire grand-chose, mais K. leva son verre, car la courtoisie, si malmenée en deux ans d'incarcération et de sodomie, était une promesse prononcée sur l'autel du dieu qui régissait sa pensée brouillonne.
— Nous trouverons bien quelque chose, dit-il.
— Vous avez toujours trouvé, Alberte. Nous comptons sur vous. Oublions le passé. D'autant que...
Le comte se pencha sur la table, le nez dans un bouquet d'herbes folles.
— Je ne vous reproche rien, murmura-t-il, mais que cela reste entre nous. Je suis moi aussi amateur de petits cuculs.
K. sentit l'aile du malheur le frôler. Il ouvrit la bouche pour dire une incongruité, mais renonça à devenir le complice d'un pervers qui ne comprenait pas la perversité comme lui la comprenait encore après deux ans d'humiliations. Il bafouilla.
— Je ne suis plus... commença-t-il.
— Vous êtes! Nous le sommes tous! Cette société nous inflige le châtiment de ses interdits. Mais je suis plus rusé que vous.
— Je dois me tenir tran...
— Vous vous tiendrez, dit le comte. Je me tiens moi aussi.
Il leva les bras et les agita comme deux ailes.
— En équilibre! cria-t-il.
Il éclata de rire et K. ne vit pas comment s'en empêcher lui-même. Il avait l'impression d'être tombé dans la gueule du loup. Au fond, le comte ne s'intéressait pas le moins du monde à l'astronomie, comme d'ailleurs toute la descendance du testateur à qui on devait l'observatoire et ses annexes. Il l'avait fait venir pour accompagner d'une complicité silencieuse et fébrile des frasques inavouables et vouées à la dénonciation. K. eut une sueur froide et vacilla. Le comte lui offrit le secours d'une eau-de-vie.
— C'est à prendre ou à laisser, dit-il.
— Je prends, dit K. qui désirait plus que tout éloigner la malédiction qui pesait sur sa conscience de charlatan sexuel.
— Commençons! dit le comte.
Et ils commencèrent le jour même de l'arrivée de K. qui se demanda si Grandin n'était pas un peu complice de ces atermoiements. Deux ans (Grandin avait estimé que c'était le temps nécessaire à un retour à l'Université) suffiraient sans doute à révéler un nouveau pot aux roses qui le livrerait cette fois beaucoup plus longtemps aux sodomites. Il se vit damné et trébucha dans le feu à cause du tapis que le comte envoya dinguer par-dessus la table. Une domestique l'épousseta, intègre et silencieuse. Il se noya dans ce regard qui en savait long sur l'existence des réprouvés. Il avait besoin d'une confidente. Le virus le titillait, moins toutefois que la quantité phénoménale de spermatozoïdes qui l'attendaient aux portes de l'enfer. Il se sentit tragique, écoeuré, capable du pire. Les braises avaient endommagé son costume Prince de Galles. Il était bon pour la poubelle.
— Comme je vous le disais, continua le comte maintenant que le feu se dispensait de condamner le baron à des chutes inopportunes, Anaïs est en pension chez les dominicaines. Nous ne sommes pas chez nous ici, mais Dominique veille sur nous. Elle termine, je crois, des études poussées. Ne m'en demandez pas la nature, je l'ignore.
— Je n'ai besoin que de deux ans, selon Grandin qui...
— Ah! Sophie-Ange et son petit cucul de bébé!
Le comte se pâma au bord du feu, versant le contenu de son verre dans sa gorge haletante.
— Nous en avons vécu, elle et nous! Je dis nous parce que Grandin se doute. Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!
Bien sûr, il y avait ce chauffeur de poids-lourds bêtement assassiné avec des moyens appris en prison. K. avait bien effacé toutes les traces. Il avait abandonné un cadavre parfaitement muet. Il avait aussi appris cela en prison. Par contre, on lui avait appris à bien motiver l'assassinat. C'était le seul moyen de ne rien laisser au hasard qui se retourne toujours contre ses joueurs. Or, K. avait agi sous le coup d'une impulsion. En tout cas, le motif n'était pas visible pour tout le monde. Une règle impérative de l'assassinat est de s'assurer de la visibilité du motif, le mobile comme le nomme les juristes. Un mobile psychologique est une erreur en soi. Il frémit à l'idée de n'avoir pas conscience du détail qui le désignait comme l'assassin de ce pauvre homme. Il se mordit la langue pour ne pas en parler, autre défaut de la cuirasse. Il avait appris la leçon du crime sans se connaître à fond. Un bon criminel, celui qui sait qu'on ne le prendra jamais la main dans le sac à malices des juges, se connaît en profondeur et n'agit jamais pour des motifs d'ordre psychologique. Il est indépendant de son crime. Il n'y engage que son calcul, jamais sa personne mentale. Pourquoi avez-vous tué ce pauvre homme? Réponse: Je n'en sais rien! Donc, il avait oublié un détail et l'inspecteur Frank Chercos, qui le suivait depuis que la prison l'avait lâché, avait trouvé cet infime retentissement de l'oubli. Frank Chercos était le policier que Jean-Loup avait consulté quand il s'était senti menacé.
Chapitre XXXIII
Cette nuit-là, la petite serveuse ne coucha pas dans le lit d'Anaïs K. et le policier Frank Chercos quitta la chambre 11. La tenancière de l'Hôtel des Trois-Seigneurs, en se levant ce matin de bonne heure, nota ce détail que son oreille avait perçu un peu malgré elle. Elle n'était pas encline au commérage, se disait-elle en descendant l'escalier de service, sinon elle eût alimenté la chronique locale en anecdotes si contradictoires en apparence que l'existence quotidienne en eût été changée en mémorial de l'infidélité. N'ayant jamais épousé personne, ni même fréquenté des messieurs dans la clandestinité ou l'intimité, elle ne connaissait de l'amour que les brisures d'un pacte sentimental mis à mal par la pratique de la chair et l'exercice de la promesse. Le matin et l'hiver la rendaient particulièrement sensible à cet éparpillement d'une activité humaine qu'elle concevait plutôt comme un bon moyen de donner de soi une image exemplaire et pourquoi pas inoubliable. Elle en savait cependant assez sur le comportement des amoureux et des amants pour ne plus se faire d'illusion sur le destin de sa propre chair et surtout des cendres qu'il en resterait quand on l'aurait oubliée dans ce coin du cimetière où les tombes familiales luttaient pour ne pas disparaître. Ces lourdes pierres fendues et ce fer qui rouillait, ces commémorations photographiques, ces noms qui avaient quelquefois prononcé le sien, toute cette ascendance qui l'avait placée dans une chronologie sans histoire, toute cette tristesse cachée ne s'exprimait jamais et ne condamnait plus. Elle jetait sur les autres un regard certes un peu concupiscent, mais la mort était trop présente pour qu'elle se sentît la force d'aller plus loin sur le chemin du plaisir ou plus parcimonieusement de l'amour. Chargeant encore la cuisinière qui se mit aussitôt à ronfler, elle écoutait l'escalier, le couloir du premier, la porte des toilettes, le plancher, peut-être les murs. La nuit remettait à l'aurore les sonorités d'une activité qui avait brisé les rêves pacifiques de cette femme sans homme, sans amour et sans prodigalités. Leuvrier la surprit tandis qu'elle s'accroupissait pour atteindre un morceau d'anthracite qui avait roulé sous l'évier. Les croupes, quelles qu'elles fussent, animales ou plus qu'humaines, le ravissaient. Rose, c'était son nom, l'agitait avec un art qui le déconcerta. Elle trouva le morceau d'anthracite et le jeta dans la gueule de la cuisinière, puis la porte de fonte claqua et le verrou tomba.
— Vous vous levez bien tôt, dit-elle en passant ses mains sous l'eau.
— Le travail, Madame, le travail, je ne sais rien faire d'autre.
— À qui le dites-vous! Vous n'êtes pas en vacances, donc?
— Non. Je travaille.
— Il travaille lui aussi?
— Il me fait travailler.
Leuvrier s'exprimait à voix basse alors que Rose ne dédaignait pas d'user de sa voix forte et quelquefois tonitruante malgré l'heure matinale. Elle traversa la salle à manger et leva le rideau, tournant énergiquement la manivelle. Il s'installa à une table et s'accouda entre deux chaises aux pieds levés.
— Je ne prends pas de café, dit-il.
— Ah, bon. Qu'est-ce que vous prenez?
Elle lui servit le blanc silencieux qu'il réclamait et se remit au travail dans la cuisine.
— Il y a deux trains le matin, non? demanda-t-il.
— Que je sache, oui. À sept et à midi. Vous partez ou vous attendez quelqu'un?
— J'attends, dit négligemment Leuvrier.
Elle se montra dans le guichet, retenant le volet qui coupait son visage à la hauteur des yeux.
— Vous attendez de partir? dit-elle.
Pourquoi cette conversation? se demanda-t-elle. Le guichet se referma. Leuvrier avala la dernière gorgée et noua son cache-nez sous un menton qu'elle trouva trop petit. Elle aimait les hommes décidés, mais celui-ci paraissait subir sa destinée au lieu de la pendre à bras le corps pour effarer les témoins d'une existence rebelle au libre arbitre. Il sortit en se trémoussant. Le froid s'en prit immédiatement à sa petite moustache en guidon dont les pointes émergeaient du cache-nez. Elle le vit traverser rapidement la place et bifurquer dans la rue de la gare. Une fenêtre s'ouvrit, puis les volets, insensiblement. Frank Chercos, nu mais chaussé, car le plancher était glacé, regarda son adjoint s'éloigner. De sa fenêtre, Rose le savait, il verrait Leuvrier arriver dans la cour pavée de la gare et entrer dans la lumière jaune de la salle des pas perdus. Rose attendrait, un oeil sur la cuisinière, agacée par le sifflement de la vapeur qui tournoyait au-dessus de la première casserole. Dans le lit, Anaïs refusait obstinément de parler du rêve qui l'avait réveillée. Frank Chercos se donnait en spectacle. Elle se leva et entra dans la salle de bain. L'eau coula sur ses mains, chaude et lisse.
— Vous ne m'aurez pas deux fois, dit-elle.
Il sourit. Ces phrases à double sens le faisaient toujours sourire. Leuvrier entra comme prévu dans la gare et il le vit même cogner sur le distributeur automatique de friandises.
— Il viendra, dit Frank. Aujourd'hui, demain, plus tard. Il viendra. Il ne peut pas faire autrement. Vous le verrez.
— Mais je ne veux pas le voir!
Anaïs revenait. Il sentit cette chaleur. Les bras s'allongèrent autour de lui pour refermer la fenêtre, puis la robe de chambre glissa et il fut habillé comme elle le souhaitait. Il regarda le campanile dont les niches creusaient encore la nuit.
— Il fera froid aujourd'hui, dit-elle.
— Vous avez rendez-vous?
— Fred m'a dit que je n'y entrerai jamais, comme K..
Frank Chercos s'assit et fuma longuement une cigarette tout en la regardant s'habiller. Elle avait de belles jambes et ses cheveux s'étaient montrés soyeux et délicats.
— Il ne fera plus de mal, dit-elle.
— C'est vous qui le dites. Je n'en suis pas si sûr.
— Ne le provoquez pas.
— Nous ne les provoquons jamais. Ils sont ce qu'ils sont. Des parasites.
— Pauvre petit Papa!
Elle acheva de nouer quelque chose et la robe se déploya. Une brosse entrait dans la chevelure rouge. Il tourna encore la tête pour voir Leuvrier qui suçait des pastilles, assis sur un banc, le dos au quai dont il apercevait la blancheur au ras de la voie parfaitement noire.
— Pourquoi ne vous laissent-ils pas le voir?
— Demandez-leur. Que leur avez-vous demandé?
— Vous auriez dû coucher avec Leuvrier. Il est plus bavard que moi.
— Leuvrier a un petit menton.
Tiens, elle aussi, pensa Rose qui tentait d'arrêter en pensée le robinet qu'Anaïs avait laissé ouvert. Elle sortit pour surveiller le boulanger. Un rossignol se posa sur une cloche. Frank Chercos vit à la fois le rossignol et le fichu. La tenancière avait les épaules carrées d'un homme. Il songea à cette puissance qu'il n'avait jamais possédée. Anaïs se déclara prête pour commencer. Elle commençait toujours quelque chose et s'y préparait avec minutie. Ce souci du détail avait impressionné le policier. Elle commençait, mais n'achevait pas.
— Le monde va se montrer, dit-elle en écartant le rideau. Bonjour, Madame Rose, dit-elle à mi-voix.
Rose savait sourire. Elle agita sa main carrée, une main nue et vigoureuse qu'elle prenait au froid et à la nuit. Rose se nourrissait ainsi. Son corps en témoignait assez. Le fichu formait un triangle dans le dos, avec un pompon au bout, ou une clochette.
— Un pompon, dit Frank.
— Descendons!
Il la suivit. Il aima encore l'odeur de ses cheveux. Que lui avait-elle arraché, en dehors du cri? Il avisa le verre sur un guéridon, entre deux chaises retournées. Anaïs dit:
— Le train va arriver. Quand j'étais petite... et nous l'étions toutes...
Le fichu paraissait plus blanc maintenant. Le profil de Rose promettait le combat.
— On entendait les trains quand ils commençaient à entrer dans le tunnel. Tu sais pourquoi?
Ils étaient assis sous le miroir et il voyait ce couple dans l'autre miroir, celui qui se dressait derrière le comptoir. Il aimait aussi les cafés, avec leurs colonnes d'acier et les vitrages opaques, le plancher en épis, la vitrine et ses rideaux. Il y perdait le temps. Que valait ce temps à côté d'une promesse?
— Le train arrive, dit Anaïs. Je ne suis plus là!
Elle remonta. Il entendit la cloche. Leuvrier avait lancé le caillou. Le baron arrivait. Frank Chercos disparut. La petite serveuse n'eut pas le temps de le servir. Elle aurait empoisonné son café. Elle en avala un de brûlant. Rose finissait de bavarder avec le boulanger. Elle pivota et entra avec la panière qu'elle poussait dans l'allée entre les tables que la petite serveuse débarrassait de leurs chaises. La panière, le matin, faisait un bruit d'enfer. Rose prit le verre en passant et le noya dans l'évier où l'eau fumait. Leuvrier revenait en courant. Il passa entre la petite serveuse et la panière vide que Rose ramenait au boulanger. Un homme traversait la place. Il portait un chapeau et ne semblait pas souffrir du froid. L'absence de cache-nez, de gants et même de manteau stupéfia la petite serveuse. L'homme adressa quelques mots à Rose et le boulanger démarra, laissant la fumée grise s'aplatir dans la neige.
— La douze pour ce monsieur, Ell, dit Rose en entrouvrant la porte.
Le froid entra, puis l'homme ouvrit entièrement la porte. Il n'était pas le père d'Anaïs, la justice l'avait prouvé. Mais qu'est-ce qu'ils se ressemblaient tous les deux! Ell prit la valise et le chapeau. Il agita la canne.
— Je la garde, dit-il. Ma hanche se déhanche.
Il rit. Elle le suivit jusqu'au bar où il s'accouda comme un ouvrier, la tête basse et le dos rond. Il demanda un café et elle le servit.
— Tu es Ell? dit-il. J'ai entendu parler de toi.
Elle versait le café. Il leva un doigt.
— Pas trop de café, dit-il. J'ai le foie qu'est pas droit.
Rose l'approcha avec circonspection.
— Vous n'avez pas changé, dit-elle.
— Est-ce toujours ce qu'on dit quand vingt ans ont passé? Tu ne peux pas le savoir, toi, petite? Vingt ans, c'est encore trop pour toi. Mais je les ai vu passer, oui, si c'est ce que vous voulez savoir, ma bonne Rose qui n'a rien perdu de l'homme qui est en elle.
Rose sourit. Elle souriait rarement en présence du personnel. Ainsi, il suffisait d'évoquer cet homme pour la rendre heureuse? Ell trempa ses mains dans l'eau brûlante de l'évier.
— Je resterai plus longtemps cette fois, dit l'homme. Plus d'une nuit, veux-je dire.
— Vous ne serez pas le bienvenu au château, dit Rose. Mais vous êtes ici chez vous.
Elle admirait l'homme tenace, celui qui revenait et qui reviendrait tant qu'il respirerait. Elle lui tendit la corbeille de croissants.
— Ils ne sont pas meilleurs à Paris, dit-il. Vous avez vu Anaïs?
Rose secoua la tête. Elle ne voyait personne, le baron devait le savoir. Ell non plus ne voyait personne.
— Il est venu deux vaches, dit Rose.
Elle donna un coup de menton vers l'escalier pour signifier qu'ils couchaient à l'hôtel.
— J'ai entendu le petit caillou sur la cloche, dit le baron. Un rossignol s'est envolé.
— Pauvre petit rossignol! dit Rose en pouffant.
Ell rougissait.
— L'eau est trop chaude, bourrique! dit Rose en ouvrant le robinet d'eau froide.
Le baron admira les bras de la jeune fille. Il aimait moins la bouche fine et presque exsangue. Il n'aimait pas le profil rudimentaire.
— On dort bien dans les trains, dit-il. J'ai dormi jusqu'à Toulouse. J'ai pris un taxi jusqu'à Foux. Puis j'ai pensé que ce serait mieux d'arriver en train.
Rose pouffa encore.
— Ils auraient été déçus!
— Je ne veux plus les décevoir, dit le baron.
Il avait des ongles propres et bien taillés. Le noeud de la cravate était légèrement défait. L'or d'une bague séduisait la petite serveuse. Les initiales étaient bien AK. Le baron n'avait jamais volé personne. Aux yeux de Rose, il demeurait un honnête homme.
— Nous n'aurons plus de bon temps, dit-elle en passant derrière le comptoir.
K. s'étonna. Il croyait encore au bon temps.
— Et vous n'avez pas froid? demanda la petite serveuse.
Rose faillit la gourmander, mais K. répondit avec aménité:
— C'est l'été.
Rose rougit à son tour. Il aima ces deux visages empourprés.
— J'espère que vous avez raison, dit Rose. Je ne me sens plus comme avant.
Il aurait pu répondre qu'elle ne s'était jamais sentie et que pour elle rien ne pouvait changer à ce point, mais il n'était pas venu pour s'en prendre aux détails. Il avait imaginé quelque chose de plus vague, de moins charpenté, une espèce de fragilité qu'on ne pourrait pas lui reprocher si les choses tournaient mal, et il y avait beaucoup de chance pour qu'elles tournassent mal. Au lieu de rechercher un coin tranquille, il revenait. Rose ne comprenait pas.
— Vous avez tort, dit-il relativement à la question de savoir comment on se sent après tant de temps passé à ne pas changer les choses.
— C'est vous qui avez tort, dit Ell. C'est l'hiver!
— Il le sait bien que c'est l'hiver! grommela Rose. Tu as fini de les laver, ces verres! Ce n'est pas une question!
Seul avec Rose. Il accepta qu'elle bourrât sa pipe, ce qu'elle faisait bien. Il la regarda curer l'écume et vider ces brisures dans un cendrier. Le premier client entra et prit place bruyamment après avoir salué plus discrètement. Quand j'étais seul avec Rose, pensa K., je pouvais rêver que je n'étais plus seul. Avec elle, nous aurions détruit l'enfance. Elle servit le client et revint se poser de l'autre côté du comptoir. On entendait Ell qui balayait la cuisine.
— Tout ira bien, dit-elle, si vous tenez votre langue.
Elle ne le menaçait pas. Elle n'avait pas témoigné au procès. Elle s'était tenue à l'écart. Il avait apprécié sa voilette et son chapeau fleuri de violettes. On aurait dit une veuve.
— Tout le monde est là, dit-il en tirant la première bouffée. Mais on ne recommencera pas.
— Pourquoi êtes-vous revenu? Ce n'est pas un hasard. Anaïs, vous, les vaches. (elle se retourna:) Ell, je vous ai demandé de balayer, pas de m'écornifler!
— Il faudrait, dit K. qui savourait l'instant, comme vous dites, que tout change au point qu'on ne se sente plus capable de recommencer. Quand vous saurez ce que j'ai vécu...
— Je ne veux pas le savoir! Partez!
Ell monta par l'escalier de service. Elle arriva essoufflée devant la porte d'Anaïs. Frank Chercos ouvrit. Ell se haussa sur la pointe des pieds pour regarder dans la chambre. Anaïs suçait son pouce près de la fenêtre. Le rideau formait des ombres rapides sur son visage.
— On ne peut plus lui parler? demanda Ell. Son Papa est en bas...
— Ce n'est pas son Papa, dit Frank Chercos.
— Il va se passer quelque chose par votre faute, dit Ell.
— Ça ne te regarde pas, dit Anaïs qui se frottait le visage pour se réveiller encore.
On aurait dit que c'était lui qui la retenait dans le sommeil. Il avait l'apparence des mauvais rêves. Ell lutta contre la porte qu'il retenait avec le pied.
— Que se passe-t-il? demanda la petite dame au sac à main vert qui arrivait, suivi de son garnement au cou cassé.
Frank la toisa. Il entendit la voix d'Anaïs:
— Entrez. Toi aussi, Fred. Il faut que je vous explique.
La porte se referma. Ell pesta. Son cucul se trémoussa. K. ne pouvait pas manquer un tel spectacle. Elle s'éloignait au bout du couloir en grognant comme une chatte blessée. Il l'entendit descendre l'escalier de service. Leuvrier lui demanda du feu.
— J'ai perdu mon briquet ce matin, prétexta-t-il.
— Vous le retrouverez dans le nid d'une pie, dit K. en grattant une allumette. I struck a match in the dark...
Leuvrier poursuivit un chemin qu'il n'avait pas vraiment pris. Il avait l'air de s'enfuir. Cette lenteur inspira K. qui s'approcha de la porte. Leuvrier l'épiait sans agir. Frank Chercos défaillit en ouvrant la porte. K. vit le jeune homme au cou cassé.
— Vous vous trompez de chambre, dit Frank Chercos d'une voix mal assurée.
— Frank! s'écria K. en levant les bras pour offrir son accolade.
— Ça va! dit Frank. Cessez de faire le pitre et entrez.
K. n'eut pas droit au baiser d'Anaïs. La petite dame au sac à main vert lui tendit une main moite qu'il secoua. Le jeune homme au cou cassé le regarda d'un air féroce. Frank Chercos fouillait dans une veste qui devait lui appartenir. K. envoya sa fumée dans le visage de la petite dame au sac à main vert:
— Vous le ramenez chez vous? demanda-t-il. Vous ne pouvez pas payer, n'est-ce pas?
La petite dame au sac à main vert bredouilla en étreignant la tête grise d'un renard.
— Personne ne peut payer de pareilles sommes, dit K. qui rallumait sa pipe.
— Vous ne devriez pas être ici, dit Frank Chercos. Je vais appeler...
— Frisou? Je l'ai tuée.
Frank Chercos pâlit.
— Ou je ne l'ai pas tuée, dit K.. Renseignez-vous, condé.
Anaïs caressait la joue du jeune homme au cou cassé.
— Je suis seulement venu voir Antoine, dit K..
Fred bondit.
— Personne n'entre dans le château ces temps-ci!
— Antoine a un pouvoir, dit tranquillement Anaïs.
— Elle mourra dans le fossé si elle continue.
Frank Chercos se gratta la joue. Le rapport en sa possession évoquait des faits moins romanesques. La petite dame au sac à main vert parla du train de midi, celui qu'elle allait prendre avec le jeune homme au cou cassé qui ne voulait pas aller visiter la tante Claudine.
— Finalement, dit la petite dame au sac à main vert, je me suis décidée pour Tante Claudine. Qu'en pensez-vous, monsieur?
Elle s'adressait à K. qui soufflait dans sa pipe.
— Ma foi, dit-il comme s'il oeuvrait en amphithéâtre, je ne connais pas tante Claudine et ne m'y risquerai peut-être pas. Est-elle jolie au moins?
— Elle n'a pas de seins, dit Fred.
— Et son cucul?
Fred avait l'air ravi qu'on évoquât à sa place le cucul de tante Claudine. Il en décrivit les courbes à deux mains. K. lui caressa le cou. La main d'Anaïs s'éloigna lentement.
— Il faut leur parler gentiment, dit K. dans l'oreille frissonnante de la petite dame au sac à main vert.
Mais Fred mit fin à la leçon:
— Monsieur Muescas arrive!
Il se recroquevilla:
— Muescas, mauvaise nouvelle.
— N'est-ce pas Chacier sur sa moto? demanda K. qui tapotait le carreau avec le bec de sa pipe.
Chacier coupa le moteur de son tricycle et chargea sur son dos le sac sur lequel Muescas avait voyagé depuis le château. Ils pénétrèrent ensemble dans l'hôtel. Ils avaient trouvé un enfant mort. On se précipita dans la salle du café où le monde grouillait déjà. Le sac était ouvert sur une table. L'enfant mort souriait en regardant le plafond. Rose le couvrit d'un linge propre.
— Nous sommes sortis tôt ce matin, racontait Muescas. Il faisait encore nuit. Nous sommes allés d'abord au Fournels, à cause des lapins. Tout allait bien. Chacier a tiré deux lapins et on est revenu sur nos pas. Et bien là, dans nos propres pas, il y avait un enfant mort, tout nu et tout raide. Chacier croyait l'avoir tué, mais le marmot n'était pas blessé comme un oiseau. On a pris chacun une main et on est rentré. Pas d'électricité, pas de téléphone. Toute la maisonnée étant au lit, on a gardé l'enfant jusqu'à l'heure du train. Nous avons vu Monsieur en descendre. (Muescas fit une courbette). C'était moins facile pour nous...
— On est tombé en panne, dit Chacier que les pannes rendaient dangereux.
— Tout le monde dehors! dit Rose.
Frank demeura seul avec l'enfant. On le voyait à travers les vitres. Il regardait l'enfant et secouait la tête en grommelant. On voyait aussi Rose qui montait et descendait l'escalier, tantôt avec un balai, tantôt avec un chiffon. Elle semblait être devenue folle. Aux fenêtres, les clients se renseignaient, mais personne n'en savait autant que Muescas et Chacier. Muescas essayait de trouver d'autres détails, mais il s'épuisait. Chacier s'interrogeait près de son tricycle. On ne s'approcha pas de lui parce qu'il était contrarié par cette histoire. Ce n'était pas le premier enfant mort trouvé dans la neige, dans l'eau, dans la terre, et partout où on peut cacher un enfant mort.
— Où allez-vous? dit Frank Chercos brusquement.
Anaïs voulait sortir sinon elle se serait jetée par la fenêtre. On entendit la trompe du train de midi qui sortait du tunnel. La petite dame au sac à main vert passa entre Frank Chercos et Anaïs qui se regardaient en chiens de faïence. La tête de Fred tournoyait dans l'affolement que la trompe avait inspiré à son cerveau sur le départ. Il n'avait plus le temps. Il remonta plusieurs fois pour aller chercher sa valise et l'oublia chaque fois. Finalement, Ell la descendit et la posa dans la neige sur le trottoir.
— Vous êtes sûrs que c'est un enfant? demanda quelqu'un.
— Je sais parfaitement à quoi ressemblent les enfants! grogna Muescas.
La petite dame au sac à main vert trottait avec le jeune homme au cou cassé en direction de la gare. La place était maculée de traces de pas et noir de monde. K. riait à la fenêtre en écoutant le rossignol. Comme une pie jacassait au sommet du campanile, en réponse au chant du rossignol qui n'en pouvait plus, K. fit un signe à Leuvrier qui leva la tête. On vit aussi Chacier donner des coups de pieds à son tricycle.
— Vous ne pouvez pas le voir aujourd'hui, expliquait Frank Chercos à Anaïs qui ne voulait pas comprendre.
— Qu'en savez-vous? dit-elle en tournant ses petits poings dans les mains du policier.
Ell assistait à cette lutte. K. profita de la désagrégation des lieux et des personnes pour s'approcher de l'enfant:
— Je n'en voyais plus depuis vingt ans, dit-il à l'enfant. Et il faut que tu sois mort! Tu ne feras plus jamais risette.
Il se pencha:
— C'est une fille, dit-il. Quelqu'un la connaît?
— Comment voulez-vous qu'on le sache si on ne peut pas la voir! dirent des voix derrière la vitre.
K. souleva le petit cadavre et l'exposa à un rayon de soleil qui traversait le campanile. Les visages s'agglutinèrent. Leuvrier avait retrouvé son briquet:
— Amusant, dit-il.
Et il fit glisser le rideau sur sa tringle. Se juchant sur le rebord de la vitrine, il adressa sa diatribe aux badauds.
— Un chef-d'oeuvre d'authenticité, dit-il à K. quand il eut conclu. Couvrez cet enfant de malheur, fit-il en se bouchant le nez.
K. s'étonna. Il ne percevait aucune odeur. Il referma le linge et s'assit une table plus loin. Anaïs nouait son foulard dans la nuque. Elle s'apprêtait à recommencer ce qui avait échoué depuis lundi, disait K. à Leuvrier qui lissait sa moustache.
— Comment vous savez ça, vous? demanda Leuvrier.
K. arracha sa moustache postiche. Son visage pétillait.
— Je suis le baron Albert von Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödem-aufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen...
Anaïs marchait dans la neige. Son obstination avait vaincu le policier. Il l'avait regardée traverser la place puis était rentré pour observer l'enfant mort. Anaïs s'obstina encore à monter le dur chemin qui traverse les anciennes fortifications. C'était le plus court chemin pour arriver au château. Il était exactement midi et le train était à l'heure. Elle le vit retourner dans le tunnel. La neige tombait sans arrêt. Il n'y avait plus aucune trace sur le chemin. Personne ne se montrerait aussi entêté qu'elle. On ferait ronfler les feux aujourd'hui. Elle suivit exactement la clôture pour ne pas se perdre. Les arbres s'évanouissaient dans la tourmente. Elle atteignit la grille du château dans un état d'excitation que le gardien dénonça au téléphone. Elle monta l'escalier en secouant la neige de ses épaules. Le couloir lui parut interminable, mais ce qu'elle appelait les ondes d'Antoine lui parvenait avec une netteté qui en démontrait la réalité concrète, comme aurait dit Fred. Elle bouscula l'abbé Valisse dans un chariot de linge sale et s'en prit aux yeux d'un cerbère qui hurla de douleur en s'écroulant. La neige continuait de la harceler. Elle ne rencontrait aucune autre résistance. Ce qui se passait n'avait aucune influence sur ce qu'elle entreprenait. Elle crut apercevoir la cage de verre dans laquelle ils avaient confiné Antoine, mais elle lui paraissait vide et même ouverte, comme si elle arrivait trop tard et qu'elle s'efforçait inutilement de l'atteindre. Son corps ne s'épuisait pas. Elle aurait dû s'en étonner. Elle se reprochait de ne jamais s'inquiéter de ce qui pouvait arriver une fois qu'elle avait lancé une pierre au destin. Celle-là ne semblait pas capable de briser ce verre qu'elle n'atteignait d'ailleurs pas. Un escalier encore plus rudimentaire que le précédent la contraignit à un effort dont elle mesura l'ampleur en hurlant d'une douleur qui n'était plus la sienne. La cage était vide. Elle entra dans un néant perfectible et se mit immédiatement à travailler dans ce sens. Vous souffrez, lui disait une voix chaleureuse. Et cette souffrance était le signal qu'il n'était maintenant plus nécessaire ni utile de continuer, comme si Antoine avait finalement réussi à transpercer leur protoplasme pour continuer le voyage en solitaire. Le même monde continuerait d'exister, mais sans la possibilité d'Antoine. Elle brisa quelque chose et sentit une chair la pénétrer. Vous souffrez inexplicablement. Vous ne devriez pas souffrir. La voix était celle de Jean de Vermort:
— Je vous avais dit demain.
— Yurugu, dit-elle, je t'avais pris pour Nommo!
— Et vous croyez tout expliquer avec ce genre d'élucubration?
Il jeta le livre dans le feu d'une cheminée où la neige fondait.
— Il n'y a pas d'empire et pas de fin, dit-il en frappant la table du poing.
L'abbé Valisse se remettait de sa chute. Il parla des microbes du linge et Jean de Vermort le rassura: c'était la bonne poubelle.
— Les poubelles bleues sont les bonnes. Les rouges les mauvaises. Je vous l'ai déjà expliqué!
L'abbé rougit et se frotta le nez qui gouttait.
— Et elle? demanda-t-il.
Elle suça une cerise. L'abbé jeta un oeil ardent sur le livre qui achevait son existence de papier dans la braise.
— J'ai deux fils, dit-elle. Et je les ai confondus pendant toutes ces années. Maintenant je sais qui est qui. Et je sais pourquoi.
— Vous ne savez rien, dit l'abbé.
Il s'enfonça dans un fauteuil, l'oeil éteint.
— Nous ne saurons jamais, dit-il. C'est désespérant.
— Peut-être, dit-elle. Mais je veux savoir. Et j'en sais déjà un peu plus. Ils ont enfermé le bien et libéré le mal.
— Je suis assez d'accord avec vous, dit l'abbé.
Mais il ignorait bien sûr jusqu'où elle avait poussé le raisonnement.
Chapitre XXXIV
K. mit son meilleur costume, se parfuma pour cacher l'odeur du tabac, soigna le détail de sa fausse moustache et se pointa devant la porte principale du château à l'heure prévue. Quelle ne fut pas sa surprise d'y être accueilli
1º) par des cris de bienvenue venant des fenêtres où l'on s'agitait joyeusement;
2º) par Constance de Vermort qui le souleva et l'emporta dans ses bras musclés.
Elle grimpa vivement l'escalier et se retourna pour exhiber la charge déconcertée qui se mit elle aussi à secouer sa main en criant des hallalis comme c'était la coutume à Vermort. Une joie profonde le gagnait, si profonde qu'il regretta de n'y avoir pas pensé plus tôt, car il eût alors envisagé la scène et mérité d'elle, alors qu'il paraissait ou se sentait quelque peu ridicule ainsi soulevé dans ces bras nus ou pressé contre des seins qui ne tenaient plus rien de la glande. La bouche de Constance conservait une certaine immaturité qu'il ne vit pas d'inconvénient, faute de mieux, à considérer comme une marque de féminité. Les yeux étaient moins faciles à concerter tant ils possédaient la capacité de traduire en regard l'égoïsme inviolable qui demeurait la marque de fabrique de Constance. Elle le haussa trois fois. Les vivats enflammèrent les façades. Elle entra dans le vestibule grandiose en poussant un cri de guerre. Elle s'était bien amusée. K. retrouva la position verticale avec la même sensation d'avoir abusé de ses forces.
— Vous êtes à l'heure, dit-elle en épongeant son visage carré devant un miroir.
Il minauda malgré lui et s'épousseta sous le regard du miroir qui le toisait sans difficulté. Son embonpoint avait jailli de la ceinture et la chemise flottait négligemment, formant une pointe qu'il eut du mal à réintégrer. Il suait lui aussi, ce qui le rendit circonspect. Le dos magistral de Constance constituait une architecture qu'elle offrait nue jusqu'à la racine du postérieur. Elle était vêtue d'une robe longue de soirée et portait un collier de perles qu'il ne gâta rien en le trouvant véritable, ce qui dans son esprit voulait dire qu'il lui était agréable. Constance ne comprit pas autre chose et le poussa verticalement dans l'escalier. Gisèle de Vermort, qui les observait depuis un moment et que la clameur avait passablement irritée, tendit sa main étroite à un K. qui la remerciait d'être encore une femme dans ce monde de déséquilibrés et de consommateurs. Elle était d'ailleurs "assez" d'accord avec lui. Les trois parfums se mélangèrent sur ce palier somptueux qui inaugurait par une scène de sang versé la chronologique galerie des portraits à laquelle le comte de Vermort prétendait encore qu'il ne manquait pas un seul détail décisif. La salle à manger s'ouvrit sur le décor pharamineux d'une table fleurie et illuminée par des chandeliers électriques. Le comte, qui sirotait une anisette devant le feu impétueux d'une cheminée gardée par deux Dogons de céramique vêtus à la mode arabe, caressait le crâne vétuste d'une lionne empaillée. Il accueillit K. à bras ouverts, ce qui était rare de sa part, et chacun le nota.
— Fabrice est là, dit-il. Il a réussi à se libérer. Vous savez comme il est occupé. La médecine et l'art n'ont jamais fait bon ménage. Mais il est plus obstiné que son Papa!
K. rit. Un verre valsa. Il l'emboucha comme une trompette. Le visage de Constance l'encourageait à dépasser les limites des convenances. Gisèle, moins encline à abuser du temps qui passe, se contentait de lui demander des nouvelles de sa santé, qu'il avait bonne, disait-il. Le comte approuvait les confidences pourvu qu'on se tint muet sur les questions intimes.
— Voici mes fils, dit-il cérémonieusement. Vous n'allez pas les reconnaître.
Fabrice avait pris du poids et perdu sa crinière d'or. Il tenait à peine debout dans un costume étriqué qui le contraignait à élever un peu les bras de chaque côté de sa personne, tant et si bien qu'il avait l'air de s'y crucifier au lieu de s'y trouver à l'aise. Les rapports de l'homme avec son costume passionnaient K. qui pouvait devenir loquace pour la circonstance, mais le jeune Jean de Vermort lui imposa un silence religieux. Il tendait une main sûre, portait très bien le chandail et le foulard de soie, possédait un regard serein et des mâchoires dignes d'un Klingelödemauf...
— Chacier, l'apéro! commanda le comte en brisant son verre dans la cheminée qui s'enflamma.
Chacier, en costume XVIIIe, mais chaussé de pantoufles au tissu écossais, fendit la foule des fauteuils pour présenter le contenu d'un plateau savoureusement organisé en boissons et bouchées. K. commença par s'empiffrer, car la faim le tenaillait. Le comte retint son bras après la première gorgée et eut une pensée pour la comtesse qui n'était plus et ne pouvait donc pas être là. On se recueillit, verre en main, une bonne minute. Le comte mit fin à la cérémonie en levant l'opacité branlante de son verre.
— Omar ne sera pas là, dit-il en secouant le coude de K., et c'est dommage, car voilà un homme qui mérite d'être connu.
K. intensifia son épatement, travaillé au coeur à la fois par la faim et par la curiosité, car il avait eu deux raisons de répondre favorablement à cette invitation expresse de la part d'un hobereau qui lésinait en principe sur les bouts de chandelles. Mais c'était toujours sans invoquer la dureté des temps, ce qui le rendait de bonne compagnie finalement. Muescas profita de ce moment de repli pour déclarer, dans son costume XVIIIe, que les entrées arrivaient en grandes pompes. Le chariot qu'il poussait en contenait une quantité stupéfiante. Le comte parcouru la longueur de la table par la droite, Chacier recula le siège et attendit que son noble employeur se pliât, et l'invité fut conduit par la gauche afin de se situer à la droite de l'hôte. Gisèle le suivit tandis que Constance, par la droite, prenait place à côté de son père, perpendiculairement. Jean suivit sa soeur Constance, auprès de laquelle même sa beauté d'enfant ne valait plus grand-chose, et Fabrice, presque morose, se colla à Gisèle à une distance toutefois respectable. Chez les Vermort, on ne séparait jamais les femmes de leurs hommes respectifs. Le comte invita K. à se pencher sur une petite flamme symbolisant la comtesse défunte. K. se maîtrisait mal. Ce vacillement dans l'huile parfumée au jasmin lui tourna un peu la tête et il s'excusa de s'asseoir. Le comte comprit que le baron souffrait lui aussi et il changea le sujet d'une conversation incompatible avec le festin. Mais il n'en avait pas d'autres. Cet effort fut admiré par un K. étourdi par la première bouchée de pâté aux truffes.
— Omar, dit le comte, est un chimiste de premier plan.
K., qui était un astronome de premier plan, apprécia le jugement en grognant à travers le contenu de sa bouche. Constance mangeait avec des pincettes et Gisèle ne touchait pas à son assiette. Fabrice approuvait les propos dithyrambiques de son père, relayé par Jean qui avait un bon coup de fourchette. Chacier respirait à la gauche de K., les mains nouées dans le dos. Muescas surveillait dans l'entrebâillement de la porte de service, l'oeil rapide et serein.
— Je déteste ces moments de solitude, dit Constance.
— On comprend pourquoi, siffla Gisèle.
Comme elle était belle, Gisèle. Fabrice évitait de la regarder. Le comte eut une chaleur qui l'empourpra et se frotta le nez avec sa serviette. K. se tamponna la bouche, prêt à répondre si c'était ce qu'on attendait de lui. Gisèle se pencha.
— Nous avons épousé des hommes voyageurs, dit-elle.
— Voyageurs, mais pas volages, précisa Constance.
— Fabrice, comme vous ne l'ignorez pas, fait des concerts, dit Gisèle.
— Omar, des conférences, dit Constance.
— Nous sommes souvent seules, regretta Gisèle en posant une main tranquille sur son sein.
— Plus souvent qu'à notre tour, renchérit Constance.
— Évidemment, ma chère belle-soeur, vous pouvez parler à votre aise, car il n'est pas là pour vous donner la réplique. N'est-ce pas, Fabrice?
Elle l'attendait, cette réplique, mais elle ne vint pas. Fabrice se contenta de planter sa fourchette dans un morceau de pain.
— Ces femmes! dit le comte. Elles se plaignent alors qu'elles n'ont qu'une chose à faire: nous demeurer fidèles!
K. rit de bon coeur. On entendait vaguement le chahut dans les couloirs de l'aile Nord. Muescas roulait des yeux de braise, soulevant les couvercles pour vérifier la chaleur des plats. Un moulin à poivre pendait à sa ceinture comme une épée.
— C'est un sujet que je veux éviter, dit le comte. Les femmes ne sont pas un bon sujet à table. Je préfère la politique. J'évoque rarement mes convictions religieuses et mes conceptions matrimoniales, le tout demeurant d'ailleurs parfaitement conforme aux traditions, vous vous en doutez, mon cher baron. Que pensez-vous du gouvernement?
K. n'en pensait rien. Fabrice sourit sans cesser de découper sa tranche de veau marinée.
— Vous savez, dit K., les gouvernements, les pouvoirs, la séparation, l'étranger, le social... tout cela me semble bien loin de nos préoccupations.
— Vous avez raison d'en penser du mal, conclut le comte.
Sans femmes, sans Dieu et sans gouvernement, la conversation tomba. K. en profita pour savourer ce que Chacier versait dans son assiette quand celle-ci n'était pas changée par un Muescas arachnéen qui laissait sa trace sur la nappe. De temps en temps, le comte l'attirait vers lui en se saisissant de son jabot et lui parlait à l'oreille. Muescas secouait alors sa tête hirsute sur laquelle trônait la blancheur instable d'une perruque.
— Nous regrettons pour Anaïs, dit Gisèle qui ne tenait plus sa fourchette ni son couteau.
Le comte s'ébroua. Fabrice préparait une réplique.
— Elle est bien là où elle est, dit le comte.
Sa main lâcha le jabot de Muescas et se posa sur l'avant-bras de K. qui travaillait dans son assiette avec une ardeur d'affamé ou de glouton. Fabrice crut apporter la note de bonheur qui manquait à la conversation:
— Nous la sauverons, dit-il.
Elle était donc perdue, se dit K. sans perdre de vue la gelée qui s'éparpillait sur les bords de son assiette. L'homme parut déconcertant à Gisèle tandis que Constance le croyait fou. Le comte barbouilla ses légumes.
— Dieu nous donne la vie, dit-il. L'homme nous impose l'existence. L'une est éternelle, dans la joie comme dans le châtiment. L'autre est soumise au temps qui passe, et c'est ce qui nous désespère. Nous avons sans cesse le sentiment de perdre ce temps et cela nous rend fragiles. N'êtes-vous pas de mon avis, Alberte?
— Le temps des révolutions et celui des cerises, dit K. qui suspendit sa faim pour réfléchir à ce qu'il allait dire pour ne pas paraître trop ridicule.
— Le temps de la grossesse, dit Gisèle.
— Le temps nécessaire, dit Constance.
Les deux fils, qui ne se ressemblaient pourtant pas, se taisaient. Le comte bougonna parce qu'un petit pois roulait sous la table.
— Le temps astronomique, risqua K..
Le sujet plut. On parla des étoiles, de l'infini, de la vitesse de la lumière, du silence éternel de l'espace, belle intuition encore, remarqua K. à l'attention des dames, y compris la flamme qui pétillait dans son bain d'huile aromatique. Il décrivit l'espace et le comte en compara la majesté à l'étroitesse théorique du corps humain qui n'est qu'une machine. Fabrice parla de Parménide et Jean de Philip K. Dick. Ces dames demeuraient émerveillées, Gisèle dans sa beauté, tentatrice et possible, Constance dans sa force herculéenne qui fit dire à K. que la différence physique entre l'homme et la femme est une question de détails.
— Des détails qui coïncident, dit le comte. L'homme est une création de l'homme, j'en conviens, quitte à me brouiller avec Valisse et ses paroissiennes. Une création que la femme reproduit avec une constance (Constance rougit) et un ravissement (Gisèle pâlit) qui en disent long sur sa nature et sa fonction.
— L'enfant... commença Gisèle en reprenant des couleurs.
— Le corps... balbutia Constance qui serrait les poings.
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Un vacarme secoua la double porte de la salle à manger, laquelle n'était pas gardée parce que le comte épargnait. Un géant de couleur noire se dressa, les bras croisés sur un ventre auprès duquel, une seconde plus tard, celui de K. parut dérisoire. Le géant contestait l'usage de la salle à manger à des fins privées. K. écouta religieusement, coincé dans un bras fortement replié.
— La jouissance de cette partie du château ne vous appartient plus, disait le grand Noir. Vous auriez pu au moins m'inviter.
Fabrice s'était éclipsé. Jean souriait en opinant. Chacier, dans son dos, trépignait à l'adresse de Muescas que la peur paralysait au pied de son chariot chargé de victuailles brûlantes. K. se signala par un gémissement consécutif à une pression exagérée du biceps sur sa gorge. Le Noir le relâcha et l'invita à filer. K., ne sachant où aller, suivit à la lettre les indications de Constance et se jeta dans le divan le plus proche. Gisèle, ébouriffée, semonça le grand Noir:
— Konrad, ça suffit! Vous n'êtes pas King Kong. Et je ne suis pas

— Hélas! dit Konrad.
Il parut sincèrement abattu pendant une bonne seconde dont K. mesura la croissance au fil d'une angoisse atroce. Gisèle sortit en secouant ses voiles. Constance, qui était la seule à pouvoir se mesurer au géant, ne bronchait pas, triturant les pelures d'un fruit dont le suc marquait encore son menton.
— Fay! Fay! Fay! gueula le géant en brandissant ses poings.
Jean mit Unforgettable. L'atmosphère ne se détendait pas. Le comte soutenait son coeur d'une main et son verre de l'autre.
— That's why... That's why... That's why... chantonnait le Noir. Toi, lou chassur, si tu bouges, je te mange!
Chacier ricana.
— Pas un mot! dit le comte.
K. se rassembla. Il n'était pas de taille à lutter contre le géant, par contre il lui sembla possible de tromper sa vigilance, quitte à ne pas achever un repas qui avait si bien commencé. Le Noir l'avait à l'oeil et lui souriait chaque fois que leurs regards se rencontraient. La voix d'Aretha Franklin n'était pas sans influence sur lui. K. encourageait Jean à monter le son, mais le jeune médecin n'avait d'yeux que pour sa propre peau. Unforgettable menaçait de s'achever. Constance se déplaça sans agir.
— Le Bois-Gentil vous appartient toujours? demanda Konrad
K. se méfia. La question était tellement inattendue qu'il ne disposait pas de tout le temps nécessaire pour y répondre pertinemment. Le Noir aurait adoré cette pertinence d'angoissé. Il accompagnait la musique d'un lent balancement des hanches.
— Je suis fou, dit K..
Konrad se méfia à son tour. Sa bouche s'ouvrit pour cracher.
— Je ne le suis pas, dit-il.
Le comte avait une attaque. Chacier soutenait un paquet de douleur. K. n'eut pas pitié de son hôte et continua de travailler l'esprit de Konrad qui ne paraissait pas hostile à une conversation entre amis.
— Je ne suis pas votre ami, dit Konrad. That's why... That's why... That's why... Je vous ai demandé si le Bois-Gentil vous appartenait. Vous n'avez pas répondu à ma question et ça m'agace souverainement.
Souverainement fut prononcé comme on savoure une menace.
— Je suis fou, répéta K. qui cherchait la bonne réponse dans les yeux de Constance.
— Moi pas, dit Konrad. On n'est pas fou si on sait ce qu'on veut. Pas vrai, docteur?
Jean s'apprêtait à remettre le bras du pick-up en position. Sa main suivait la tête sillonante. Le Noir s'avança et toucha la table en reniflant.
— Vous êtes des porcs, dit-il d'un air dégoûté.
Sa main écrasa un pâté. Constance bouda.
— Je veux pas lécher, dit-elle.
— La dernière fois, tu as léché.
— Je t'aime pus, voilà.
— A m'aime pus? Vous entendez ça les mecs?
Une dizaine de têtes hilares se présenta à la porte.
— Arrêtez de vous frotter les mains, leur dit Konrad. Si elle veut pas lécher, elle lèchera pas. A jamais fait d'mal à une meuf, mé!
Il éclata de rire, mais d'un rire à la mesure de l'angoisse de K. qui s'accrochait au divan alors que rien ne s'en prenait à son corps. Chacier couchait le comte sur le tapis, versant la nitroglycérine dans sa bouche haletante. Fabrice et Gisèle s'en sortaient sans une égratignure, grimaça K. en se tenant le ventre.
— Si tu vomis, dit Konrad, je le mange!
Les têtes rirent. Muescas fit un signe à Chacier qui abandonna le comte.
— Les v'là! dirent les têtes. On va morfler. Et ce s'ra de ta faute, K.K.!
L'hermétisme de la scène confondit K. qu'on arracha à son divan.
— Si t'es fou, tu viens avec nous, dit Konrad.
Au passage, il lécha la bouche de Constance qui tira une langue chauffée à blanc. K. chevauchait le cou grassouillet du Noir qui s'engouffrait dans l'obscurité d'interminables couloirs. Des ombres fusaient, indélébiles. Il aperçut le visage tranquille de Fabrice.
— Ils ont des seringues! hurla une voix stridente.
— A piqu' pas, dit calmement Konrad.
— A piqu' pas mais elles tripent!
K. croyait devenir fou. Il ne voyait plus rien. La vitesse l'obligeait à se mordre la langue pour ne rien dire qui eût offensé l'âme chatouilleuse de Konrad et de ses compagnons. Fabrice avait cligné d'un oeil, mais c'était peut-être un tic.
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La nuit les plongea dans une angoisse sordide comme l'amertume. Le bois les absorba et toute l'équipée, haletante, s'arrêta dans une clairière éclairée par les torches. Le comte n'avait pas suivi. Un dernier effondrement l'avait retenu sur le perron. Il avait levé un bras agité de spasmes et encouragé sa valetaille à poursuivre les trouble-fête. Gisèle était restée auprès de lui. K., qui avait giclé comme un savon et s'était brisé le crâne, pensait-il, sur une pierre du gazon, la vit arranger les plis de la couverture, car le comte voulait assister à la chasse et refusait de regagner un lit où il eût trouvé, malgré le soulagement des draps et la tiédeur des murs, des raisons de se reprocher ce qui se passait cette nuit en dépits du bon sens. K., entraîné malgré lui, protestait vainement. Un peu de sang coulait sur sa joue. Constance le poussait, armée d'un bâton qui fit grande impression sur lui. Jean trottinait en marge de la meute, poussant des cris de guerre qui étaient peut-être des recommandations, mais K. souffrait d'une forte céphalée et Constance, derrière lui, lui conseillait la prudence. Il disparut plusieurs fois dans le fossé et en ressortit comme si cette obscurité boueuse ne voulait pas de sa propreté offensée. Les torches l'aveuglaient. Il se plaignit à Fabrice qui n'écouta pas, tant il était conscient de la gravité des faits si ceux-ci s'achevaient comme il le craignait. Il agitait lui aussi un bâton et frappait les ronces récalcitrantes du chemin. K. ne connaissait le bois que dans le plein jour. La nuit, insatiable, le condamnait à une imagination abracadabrante. Muescas fut le seul à témoigner de charité en lui offrant le bec de sa gourde. K. se vivifiait au contact du vin. Un relent de crème Chantilly le découragea et le vin de Muescas fut désormais sans effet. On était au coeur d'un bois et on tournait en rond, poursuivant des fuyards qui ne s'éclairaient pas et qui donc pouvaient parfaitement devenir invisibles. K. soutenait cette thèse dans l'oreille de Constance qui exerçait son adresse sur les têtes des mauves.
— Nous n'y arriverons pas, crachotait K., ils sont plus forts que nous!
— Qui ça, ils? dit Constance qui ne faiblissait pas. Ce ne sont pas des hommes.
— Il vous a fait tirer la langue, n'empêche! couina K. qui la devançait en se demandant comment c'était possible.
Ils en capturèrent un dix minutes plus tard. Le pauvre fou n'en pouvait plus. Il n'avait jamais été aussi heureux. Muescas lui offrit son vin. Ils retournèrent au château en rigolant. Un deuxième s'était empêtré dans un roncier. Ses cris ameutèrent une poignée de paysans qui veillaient. Il fallut les renseigner et ils se joignirent à la troupe des poursuiveurs. D'après K., qui se confiait à Constance, ils avaient l'intention de s'amuser et non pas de rendre service à la communauté. La géante aux petits seins le pensait aussi. K. redoubla d'efforts.
— On est foutu s'ils arrivent à Castel, glougloutait le mignon Jean.
On voyait les lumières du bourg. Il était temps d'en parler. Moins d'une minute après, tout ce monde surgissait sur la place de Castelpu. Des volets grincèrent, des voix se mélangèrent aux cris, le pavé résonnait d'une quantité de pas multipliée par les esquives et les feintes. K. lorgnait la porte de l'hôtel, mais Constance l'attirait sous le couvert pour lui montrer comment on abat un homme. Elle en démolit deux devant lui et lui confia son bâton pour qu'il démontrât qu'il avait compris la leçon. Il eut l'intelligence de refrapper ce qui avait déjà été frappé, ce qui lui donna bonne conscience, car après tout, il n'ajoutait rien au fait et à peine à la douleur. Il recommença, encouragé par les cris de Constance, et on dut l'arrêter, car l'ennemi était à terre. On les rassembla à la lumière d'une vitrine éclairée pour l'occasion. Ils ne s'étaient jamais autant amusés. Les bleus pavoisaient, quelques bosses semblaient sérieuses mais sans conséquence à long terme, on se rejoignit gaiment à l'Hôtel des Trois-Seigneurs que Rose ouvrait à grand bruit de rideaux de fer. K. accepta le vin, les pâtes feuilletées, les fruits confits et les bouches gourmandes qui venaient le goûter. Il perdit connaissance dans la joie. Constance lui était tombée dessus.
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Ces soirées de Carnaval se terminaient toujours mal. Mais on était peut-être à la Saint-Jean. K. retrouva ses esprits, mais pas forcément à la même époque. Il se traîna au milieu de la place parmi les masques des paillasses et accepta de bonne grâce les coups de vessie sur la tête et les pétards dans les pieds. Il croisa Gisèle qui arrivait sur son alezane. Son visage était si tragiquement défait qu'il s'accrocha au harnais pour la regarder. Elle venait annoncer une mauvaise nouvelle. Le comte était mort.
— Non, dit-elle. Il se remet dans son lit. Fab, poursuivit-elle, viens, j'ai quelque chose à te dire.
Sa voix ne plaisantait pas. Fabrice lâcha une donzelle en haillons et s'approcha de la cavalière. Ses yeux en disait long sur ce qui allait se passer. K. redouta le pire.
— Anaïs s'est pendue, dit Gisèle (c'était comme dans un rêve et il eut lieu deux fois dans la vie de K.). Chacier l'a décrochée, mais...
— Mais quoi! cria Fabrice en frappant la cuisse de son épouse.
— Elle a fait caca, dit Gisèle.
L'esprit de K. se troubla. Fabrice se plaça derrière l'amazone et l'alezane força le passage sur le pavé qui s'éclaircissait. Quelqu'un dit:
— Elle a l'âme d'un trouble-fète. Qu'est-ce qu'elle a dit?
— Le comte est mort.
— Non, non, dit K. qui titubait et qui amusait les filles qui insistaient pour qu'il portât une perruque phosphorescente, — Anaïs a fait caca. Il faut que j'aille voir ça de près.
— Pauvre homme, fit Rose qui appuyait son épaule contre la porte.
K. vit la foule entr'ouverte comme la mer Rouge. Il s'engagea dans ce défilé parcouru de lueurs électriques. Personne ne proposa de l'aider. Seule Rose pensa à sa vieille Crevault. Et c'est à bord de cette relique pétaradante que K. atteignit un château que son état d'ébriété eût autrement rayé de la carte.
— Cet établissement est un foutoir, dit-il à Rose dans l'escalier.
Il régnait un silence de forêt, un silence peuplé de présences cachées, de guets apprivoisés, d'instances crispées, de prévoyance feutrée. Rose l'aida à franchir les vestibules qui paraissaient innombrables. La cervelle du pauvre homme émettait des raisonnements hâtifs. Rose y répondait par des consentements amènes.
— Vous la verrez demain, dit Gisèle qui apparaissait en tablier blanc. Elle dort.
— Et son anus? demanda K.. Son petit cucul. Son popotin? Ses foufounes?
— Vous allez vous coucher dans un bon lit, dit Rose.
— Il n'y a pas de raison, murmura K. qui posait une question.
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Rose erra un moment. Quittant la demeure des fous, comme on appelait l'aîle Nord du château depuis que des fous s'y reproduisaient, elle entra dans la salle à manger désertée. La table n'avait pas été levée. Elle observa longtemps le nourrison de guimauve dont on n'avait mangé que les pieds, le hallali ayant mis fin à ces agapes d'un goût douteux. Elle ne toucha qu'à une bouteille de champagne qu'on n'avait pas vidée jusqu'au cul, pensa-t-elle tristement. De retour à l'hôtel, alors que la nuit se finissait, elle vit le policier en faction près de la Crevault. Il l'attendait. Elle le prévint: elle n'avait rien à lui dire. Il monta dans la Crevault et se tut pendant tout le chemin. À l'hôtel, il continua de se taire et accepta un petit verre accompagné du café de la veille.
— Que cherchez-vous? lui demanda-t-elle.
Il se gratta pensivement la pomme d'Adam et sourit.
— On ne cherche rien, dit-il. On surveille. On attend, quoi.
Rose dit:
— Vous surveilliez aussi il y a vingt ans.
— C'était l'été.
— Ce n'est pas la seule différence.
— Il tuera quelqu'un. Il est venu pour ça.
Rose reboucha la bouteille, en proie à une crise d'hypermnésie.
SAMEDI
Chapitre XXXV
Klaus Panglas avait servi dans l'Africa Corps comme mitrailleur. Prisonnier de l'Armée américaine, il passa trois ans dans l'Arizona où il apprit le métier de boulanger. Quand il fut question de le libérer, il hésita. Il était originaire de Potsdam et son église avait été détruite par les Anglais ou par les Russes. Le mur de Berlin était en construction. Il trouva à s'embaucher comme valet de ferme en France et apprit à élever des oies et des canards. Le hasard le débaucha et il apprit la cuisine chez une paysanne veuve de guerre qui l'épousa. Il n'eut jamais le sentiment de l'avoir épousée. Elle était possessive et avare. Il s'enrichit néanmoins et acheta une ancienne remise qu'il transforma en restaurant. La veuve divorça, lui fit un procès qui faillit le ruiner, puis elle mourut, décapitée par une moissonneuse-batteuse. Il se fit appeler Claude et non pas Nicolas, mais le préposé à l'État civil n'y vit que du feu. Une femme l'appela Kaul, ou Kol, elle était d'origine espagnole et il l'épousa en seconde noce (ou en troisième) car elle avait du bien et une assez jolie allure. Il la réduisit à l'état de servante, ce qui pour lui était une victoire, et le restaurant devint une affaire florissante qui fit de lui presque un notable. Il acheta un peu de terre que le comte de Vermort sacrifia à ses passions. Il reconstruisit une chapelle et l'habita malgré les récriminations de l'abbé Valisse et de ses paroissiennes. Il se présenta sur une liste de droite et occupa le poste de conseiller culturel. Il s'acquitta pendant dix-huit ans de cette tâche et créa diverses activités qui toutes tombèrent à l'eau quand sa liste perdit les élections. Il fut élu président de l'Association Dynamique des Commerçants de Castelpu et mit au point un plat qui promettait de devenir une spécialité locale. On le jalousait peu, car il ne touchait pas à la terre et s'acquittait de ses fonctions sans mettre en péril le droit de succession des fils et des filles du pays. Il n'eut pas d'enfant. Sa femme faisait venir des cousins andalous qui ressemblaient à des Arabes et il en concevait de la honte. Kol Panglas était un pragmatique. Il trahissait avec bonheur et cuisinait divinement. On n'exigea pas de lui qu'il devînt un exemple de probité ni de science. Il se terrait un peu, mais son fin museau, qui avait connu la défaite, reniflait les intentions avant tout le monde. Il se baladait en vélo et se baignait dans la rivière. Il avait sauvé une jeune fille de la noyade et on en parlait encore. C'était la future mercière.
K. fit donc la connaissance de Kol Panglas dans la boutique, devant une panière remplie de boutons et de fermetures que madame Panglas explorait, car monsieur Panglas avait perdu un bouton rarissime. Rolande, qui ne se lassait pas de remercier son sauveur, mais qui le haïssait en secret parce qu'elle avait voulu se suicider, était une experte en trouvaille. Elle trouva le bon bouton et le cousit. K. était en train de frire une côtelette d'agneau. Kol Panglas lui enseigna la manière de jeter les girolles au bon moment. En ce temps-là, K. n'avait encore assassiné personne et le châtiment qui l'avait frappé était considéré par la plupart des gens de bien comme une injustice à cause ou grâce au comportement d'Anaïs qui n'avait pas bonne réputation. Elle aussi préférait "le vin d'ici à l'au-delà"[1]. Cette association hérétique de l'alcoolisme et de l'athéisme avait fait d'elle une personne infréquentable. On plaignit le baron K.. Kol Panglas était un de ses meilleurs défenseurs, surtout du temps où il exerça son autorité pointilleuse de conseiller culturel. K. organisait des conférences de haut niveau sans négliger les vulgarisations qui nourrissent toujours à point la valetaille et la petite bourgeoisie. Il photographiait le ciel indifféremment avec science ou art et Kol Panglas savait apprécier la flexibilité de ce talent. Ils furent bons amis, d'autant que K. aimait la chère si elle était bonne, et celle que Kol Panglas prodiguait l'était particulièrement. Ils chassaient des oiseaux, pêchaient dans la rivière, échangeaient des impressions, déduisaient des idées et en induisaient d'autres. Pepa et Rolande, madame Kol Panglas et la maîtresse de K., sans devenir de véritables amies, se fréquentèrent dans l'attente, car ces messieurs étaient souvent ensemble, au four et au moulin, comme disait Rolande avec une certaine acrimonie. Pepa était moins sensible aux fugues de son maître du feu, comme il s'intitulait, car il se considérait comme un alchimiste du plaisir. Il n'y eut pas d'enfant pour troubler cette tranquille harmonie d'étoiles, de boutons, de fil à plomb et à coudre et de casseroles jetées sur des feux savamment calculés.
Pendant ce temps précieux que K. comptait parce qu'il le perdait, professionnellement et sentimentalement, Anaïs se livrait à ses débauches de sensations et de théories sans parvenir à provoquer le scandale qu'elle en attendait. Quand on vint arrêter K. pour un crime qu'il reconnaissait avoir commis, Kol Panglas eut une attaque et resta au lit jusqu'à la fin du procès. Madame en profita pour détourner une partie des biens au profit de ses ascendants et collatéraux, puis elle disparut, laissant fermée la porte d'un restaurant qui avait fait les beaux jours d'une place publique peu armée pour affronter les défis économiques que le siècle imposait comme la loi à cette terre qui n'avait pas toujours été ingrate pour tout le monde. Kol Panglas sortit de l'hôpital alors qu'il avait été décidé de couper la tête de K.. Il était trop tard pour changer ce destin tragique. Kol Panglas, obsédé par cette impuissance et rongé par la colère ou la douleur, ouvrit la porte déjà humide et écaillée du restaurant. Il se remit à son feu, d'abord sans ambition, puis la colère sortit enfin de sa bouche et il insulta la justice. Dans un pays où l'offense à la religion est un acte privé sans conséquence, ce qui est un bon droit, il n'en est pas de même de l'outrage à magistrat que la justice elle-même considère comme un délit en attendant que le crime finisse par s'y déclarer. Kol Panglas fut grondé par un magistrat, poursuivi par un percepteur et finalement débauché par le plaisir. Il sombra dans une espèce d'attente qui ne promettait rien. Le comte de Vermort le sauva in extremis en lui proposant de s'occuper des fourneaux du château, car ses fils, qui commençaient à raisonner, lui reprochaient l'état d'abandon d'une tradition qui avait fait des Vermort des hôtes de qualité. On avait restauré les murs, reverni les tableaux, lutté contre toutes sortes de chancis et de bestioles. La cuisine était en piteux état. Kol Panglas accepta de donner un coup de main, car le comte était un ami. Il travailla pendant deux semaines et la cuisine retrouva l'éclat de ses cuivres et la perfection tangible de ses émaux. On ferma le restaurant et on y accrocha une pancarte indiquant que l'établissement était en vente. Il l'est toujours.
Ce matin-là, Kol Panglas croisa Rose qui revenait du château au volant de sa Crevault. Kol Panglas chevauchait, comme chaque matin, son vélo réglementaire. Il n'en eût pas possédé d'autre, car il avait une peur cauchemardesque des gendarmes. Il sortit de l'ornière pour laisser le passage à la voiture. Le policier dont tout le monde parlait était assis à côté de Rose et fumait une cigarette dont la fumée tournoyait à la vitre. Kol Panglas frémit. C'était bien Frank Chercos, le policier qui avait arrêté K. vingt ans plus tôt. L'homme n'avait pas changé. Rose ralentit, actionna la trompe et passa son chemin. Frank Chercos s'était contenté de souffler sa fumée et d'incliner sa tête sans cesser de regarder le cycliste dans les yeux. Kol Panglas bredouilla quelque chose qui pouvait passer pour un salut. La voiture s'arrêta un peu plus loin, alors que Kol Panglas donnait le premier coup de pédale. Il reposa le même pied dans l'ornière et pivota sur la selle. La neige fondait sur ses chaussures.
— On se connaît, dit le policier en arrivant.
Kol Panglas, qui avait été riche, froissa ses lèvres et fit non de la tête. Frank Chercos s'approcha encore, dévisageant comme seul peut le faire un envoyé de l'État qui bénéficie de l'impunité accordée aux anges par leur seigneur et maître. Un petit bourgeois ne pèse rien dans cette balance truquée par la Constitution.
— Descendez de votre vélo, dit Frank Chercos. On va parler un peu.
Kol Panglas faillit se rebeller, renonça à s'attirer des ennuis et laissa doucement le vélo s'incliner sur le fil de la clôture. Il se frotta les mains et regarda le policier comme il avait l'habitude d'apprécier les qualités d'un quartier de boeuf ou d'une volaille.
— Me parler? dit-il.
Rose regardait dans le rétroviseur. Elle se mordillait les lèvres parce qu'elle savait que quelque chose allait se passer aux dépens de Kol Panglas qui s'efforçait de deviner en quoi elle l'avait trahi. Il se passa cinq bonnes minutes et Frank Chercos lui fit signe qu'elle pouvait continuer sans lui. Kol Panglas regarda la vieille Crevault s'éloigner. La colère montait en lui, bruyante et impérieuse.
— C'est vous qui levez la table? demanda Frank Chercos.
La poignée du guidon s'était prise dans le grillage.
— La table? dit Kol Panglas qui secouait le vélo.
— Ils ont fait la fête cette nuit, non?
— Comme tout le monde, dit Kol Panglas. Il n'y a que moi qui travaille. Vous savez pourquoi?
— "Le travail est l'opium du peuple et je ne veux pas mourir drogué" [2], cita Frank en crachant un peu de tabac dans la neige.
Kol Panglas remit le vélo dans l'ornière et, prenant soin de ne pas y mettre aussi ses pieds, poussa le vélo. Pourquoi réglait-il son allure sur celle du policier? Il se le reprocha en silence, grognant sous le prétexte que la neige était entrée dans ses chaussures.
— Je déteste marcher là-dedans, dit-il.
— En effet, dit Frank Chercos, à quoi servent les roues?
Ils continuèrent sans échanger autre chose que des impressions sur la neige et ses impostures. Après la grille du château, qu'ils passèrent l'un derrière l'autre, l'allée était déneigée. Chacier s'activait maintenant sur une branche cassée. Il les salua à peine. Kol Panglas fit le tour par les anciennes écuries, évoqua les nouvelles pour expliquer l'odeur et se mit à descendre, cette fois monté sur la selle et les pieds levés au-dessus du pédalier, une pente maçonnée qui donnait sur une porte grise aux carreaux embués. Frank Chercos le suivit prudemment sur une surface glissante. Le cuisinier était déjà entré quand il poussa lui-même la porte. Le feu était allumé, les casseroles prêtes à l'emploi, les victuailles rangées sur le potager. Qui était cette femme? Elle se retourna.
— Rose vous a raconté des bêtises, dit-elle.
— Madame Constance Lobster, née de Vermort, gargouilla le cuisinier qui fit une espèce de révérence à la noix.
Le policier préféra tendre sa main ordinaire, comme il l'appelait, la droite. Elle la secoua énergiquement après avoir frotté les siennes dans un torchon.
— Tout est prêt, dit-elle au cuisinier qui se confondit en remerciements.
Cette montagne de muscle ou de chair était une femme. Frank Chercos reconnaissait les femmes à leur poitrine. Celle-ci était un homme, mais un homme surdimensionné, presque terrifiant, un Barbare né d'une protohistoire imaginaire, taillé à coup de gomme dans le vif de l'obscurité métaphysique, un héros de bande dessinée par un antihéros. Il l'aima.
— Rose raconte beaucoup de bêtises, dit-elle. C'est une femme seule, si vous voyez ce que je veux dire.
Frank était un homme seul. Il n'aurait pas aimé être une femme seule. Dans son dos, le cuisinier actionnait un soufflet de forge. On se serait cru dans l'athanor secret d'un monde parallèle à la raison. Frank était particulièrement sensible aux détails de son aventure. Il voyait ce que son cerveau était incapable d'imaginer.
— Rose serait charmante si elle voulait, réussit-il à dire.
C'était un peu risqué de se mêler d'une vie quotidienne qui n'était pas la sienne, mais la tentation était quelquefois trop forte et il cédait à cette nécessité avec l'énergie du désespoir.
— Claude, dit Constance, vous nous cuisinerez un autre enfant pour ce soir. Nous avons des invités. Avec du chocolat, Claude. J'adore le chocolat, avoua-t-elle en frôlant les lèvres béates du policier.
Elle rit. Il la suivit. Toutefois, avant de quitter la cuisine, il recommanda à Kol Panglas de ne pas s'éloigner. Il avait quelques questions à lui poser. La gorge du cuisinier se noua dans une demande d'explication qui demeura sans suite. Constance ouvrit la grille d'un monte-charge et invita le policier à la suivre. Il assistait en connaisseur médusé au spectacle de ce corps capable d'arracher à la gravité son propre poids additionné de celui de la cage métallique et du poids peut-être négligeable qu'il représentait en tout cas à ses yeux. Il sauta sur un palier au dallage sonore et elle le prit par le coude sans ménager sa susceptibilité. Une porte s'ouvrit heureusement, sinon elle l'eût traversée, et il se retrouva assis dans un fauteuil Louis XV avec un verre de gnôle dans la main, prêt à changer d'avis sur l'utilité de la distillation clandestine. Elle le fascinait.
— Les goujats ne bandent pas, dit-elle.
Donc, il n'était pas un goujat. On baignait dans une ambiance philosophique. Un mur entier était couvert de bouquins et un autre en reflétait les lettres dorées à l'or fin.
— Rose ne veut de mal à personne, continua-t-elle.
— Vous en voulez à quelqu'un, vous?
— Au monde entier! Comme vous voyez, nous sommes au bout du monde. Mais c'est le monde et, heureusement, c'est encore l'Occident. Nous avons eu notre part de royaume en Orient, comme vous voyez...
Il ne voyait rien, à part une lionne déplumée qui souffrait de ne plus pouvoir manger personne maintenant que son ventre était de paille. Les deux nègres qui gardaient la cheminée resplendissaient peut-être, mais il n'était pas venu pour s'émerveiller parce que les Vermort avaient servi les intérêts de la Nation sans oublier les leurs. Cet attirail impérialiste ne ferait pas l'objet de son admiration. Il avoua en subir le charme, mais c'était un aveu de pure forme, car il craignait le combat comme la varicelle qui n'était toujours pas inscrite dans son carnet de santé. Elle jeta une bûche dans la cheminée et provoqua un incendie qui ne parvint pas à l'intimider. Le feu n'avait aucune chance.
— C'est tout de même étrange, dit-il, cet enfant en sussucre et cet autre en chair à pâté. Trouvez pas?
Elle brisa quelque chose et revint vers lui.
— Claude est un pauvre type réduit en bouillie par une femme, dit-elle. Alberte est un homme dont il ne reste pas grand-chose. Mon Papa n'est plus rien depuis que ma Maman l'a quitté. Mes frères sont des minus habens et mon époux un vaurien qui ne trompera jamais une femme à temps.
— On est tous des minables, ricana Frank. J'aime bien la philosophie. Ça me ravigote, je l'avoue. Mais ça n'explique pas vraiment. À un moment donné, il faut se remettre à croire sinon on devient dingue. C'est quoi, ces niños?
— Je peux vous parler de l'enfant en sucre. L'autre, j'ignore. Mais vous n'êtes pas venu pour ça. Vous êtes un fâcheux, pas un enquêteur.
— Ça arrive, reconnut Frank qui s'empourprait. Mais j'aime l'ambivalence. Pas vous?
— Qu'est-ce que vous lui voulez au baron? Il a payé, non?
— Demandez ça à la veuve de sa victime. Elle seule peut dire s'il a payé.
— Ce ne serait pas juste et vous le savez.
Elle se posa sur l'accoudoir, belle comme une colonne.
— Foutez-lui la paix, dit-elle.
Elle dénoua ses cheveux. Il crut voir une forêt tropicale à la fenêtre d'un train tiré par une locomotive à vapeur. Une goutte de sueur l'effleura.
— Vous allez vous mélanger, dit-elle. Claude, c'est fini. Il ne sera plus rien. Il cuit des enfants en sucre comme vous n'en avez jamais mangé. Quant à Alberte, il se dégonflera encore devant l'indifférence du baron de Hautetour qu'il égratignera peut-être, mais pas plus. Ensuite, il s'en ira au diable parce que c'est là qu'il doit aller et il le sait.
— Et l'autre enfant?
— Un fait divers. Vous savez pourquoi Fred les tue?
— Je ne sais pas qui est Fred.
— On ne sait pas comment il les trouve. Il est renseigné, mais par qui? Par quoi? Il en trouve toujours et il les tue.
— Qui est Fred?
— Qui est Fred? Un petit amour au cou cassé. Il est tombé de vélo quand il était petit. On n'a jamais pu redresser ce cou.
— Je le connais, dit Frank.
— Voilà comment on résout une affaire, dit Constance en quittant l'accoudoir.
Elle posa un pied sur la table basse.
— Vous m'éloignez, dit-il en aspirant la dernière gorgée. Si par malheur...
— Rien n'arrivera maintenant qu'Anaïs est de retour dans sa cage. Ce petit oiseau de malheur ne goûte pas longtemps à la liberté. Il revient toujours et se prend les ailes dans le filet que personne n'a tendu à sa place. C'est compliqué.
Autrement dit, Frank n'avait pas droit à cette explication sans procéder à l'effort conséquent. Il se leva et se compara secrètement à ce corps démesuré. Elle le reconduisit sans passer par la cuisine. Dans l'allée, il se retourna pour l'admirer et consentit à son esprit embué qu'une femme qui est un homme est un bel objet pour l'homme et une question pour la femme. Kol Panglas l'observait sur le perron, tenant un couffin par l'anse, comme un cabas. La Crevault de Rose attendait à la grille.
K. put enfin sortir de sa niche. Il avait fait le chien pendant tout ce temps et Kol Panglas lui avait donné des coups de pieds. Un gigot d'agneau embaumait la cuisine. Des pommes de terre patientaient sur le potager. K. se hissa pour regarder dans la lucarne du soupirail. Rose embarquait le policier. La voiture diminua si lentement que K. crut avoir perdu un temps précieux alors que son rendez-vous avec le baron de Hautetour était fixé depuis la veille à une heure qu'il avait imposée lui-même. Il chaussa des bottes que Constance avait usées sur le derrière de ses ennemis et traversa le parc sous un soleil famélique dont les lueurs pendaient aux branches des arbres comme les larmes au bout du nez de saint Pierre. Le chemin commença à prendre forme et le transporta dans un autre temps. Il subissait ces déplacements depuis si longtemps qu'il en connaissait les stratagèmes. C'était l'été et on voyait les bûchers dressés autour d'un poteau pavoisé. Les gosses apportaient du bois et les épiciers fourguaient leurs vieux cageots en échange d'un sourire. K. confisquait les boîtes d'allumettes et se les laissait chouraver au café où il tournait le dos à tout le monde. Il n'avait jamais tué, sauf peut-être à la guerre, mais il ne se souvenait que des ballons météo qui montaient dans le ciel d'argent. Il avait décroché un bon emploi compte tenu de sa disgrâce. Grandin promettait de tenir sa promesse de le reprendre sans conditions à l'Université. Les Vermort l'avaient accueilli sans joie, mais le Bois-Gentil était un endroit facile à habiter. Il ne contenait rien qui rappelât le passé, pas même l'aura de ses propres responsabilités. Il s'y était installé sans rencontrer une trace de remords ou de médisance, et ce n'était pas faute d'avoir cherché à trouver le détail qui l'aurait jeté dehors avec son barda d'astronome à la manque. Anaïs dormait. C'était un sommeil artificiel comme tout ce qu'elle inspirait aux autres. Il y voyait une espèce de châtiment qu'il n'aurait pas osé réclamer si on lui avait laissé la parole. Il dormait lui-même dans le lit de Rolande si elle était d'humeur à le recevoir, sinon il ne dormait pas dans un grand lit à baldaquin qui soufflait ses rêves au demi-sommeil qui lui tenait lieu d'insomnie. Il était atteint de dysmnésie d'évocation et de fixation. En termes clairs, car il s'en expliquait quelquefois, il mélangeait les personnages et les dates et surtout, les faits les plus récents disparaissaient de sa mémoire comme s'ils fuyaient un danger dont il n'avait pas conscience. Mais il demeurait un chercheur de premier plan, un intuitif, un imaginatif, un créateur de raisons, une source de passions récurrentes. Il avait le sentiment qu'on ne pouvait se passer de lui, mais qu'il se passerait des autres s'ils n'avaient la chance d'exister. Cette probabilité l'étouffait. Il n'aurait jamais jeté sa poignée de dés s'il n'y avait été forcé par l'admiration et l'attente. Il ne jouait pas, mais en donnait l'impression. Il était chanceux, disait-on. À ce moment, il était encore celui qui avait violé sa fille mineure. Il l'avait violée, mais elle n'était pas sa fille. Une différence qui lui valut plus tard, à deux doigts d'être coupé en deux, une révision dont il n'apprécia pas l'aubaine. Elle le jeta vingt ans dans les fossés de la psychiatrie conservatrice. Cet esprit de conservation utilitaire le mina en un an de souffrances consécutives à des comportements jugés, et non pas analysés, dangereux pour les autres. Des milliers d'années furent nécessaires pour démontrer qu'il n'avait voulu tuer personne, que le chauffeur de poids-lourd, par exemple, avait rencontré la mort au lieu de la subir. Il en était encore convaincu et se sentait toujours incapable de tuer quelqu'un sans une bonne raison.
Et ce matin-là, c'était justement ce qui le préoccupait. Il avait une bonne raison de tuer Pierre de Hautetour. Il ne voulait rien savoir des détails qui avaient inspiré le suicide à Agnès Morandelle et le sommeil cathartique à Anaïs. Pierre de Hautetour avait en quelque sorte brisé la vie de la belle Hortense, ce qui revenait à réduire en poussière l'existence dont le taulard avait dressé les plans dans sa solitude bornée par la sodomie et l'usage des stupéfiants. Hortense l'avait jeté dehors, il ressentait maintenant vivement cette sortie en fanfare et toute l'humiliation qui s'y attachait. Un homme normalement constitué, il le savait, ne tue pas sans raison. Or, ce qu'il avançait comme argument pour justifier le meurtre de Pierre de Hautetour n'était pas une raison dans le sens propre du terme et du concept hérité au mieux de la morale la plus ordinaire. Il allait tuer un innocent, il en était conscient. Mais cela faisait-il de lui un coupable? Vous n'aviez pas raison, cela ne signifiait pas que ce meurtre fût inévitable. L'argument ne convainquit pas ses juges. Et on le crut fou. Au début, pris au piège d'une révolte impossible à exprimer autrement que par des vociférations peu respectueuses de l'institution psychiatrique et par des actes aux conséquences visiblement inacceptables en l'état, il ne prit pas le temps de réfléchir et le mal imposa sa stature et son statut de phobie incurable autrement que dans le choc des substances et des flux qui le traversaient semblait-il dans une intention de violence, voire de châtiment. Puis il raisonna. Il construisit le discours de sa défaite. Il devint raisonneur à défaut de raisonnable. Ce qui importait, c'était la raison. Qu'elle fût le fait d'un raisonneur ou d'un raisonnable n'entrait pas en ligne de compte. La raison avait la primauté aux dépens de l'argument et on apprécia tellement ce progrès que, dix-neuf ans plus tard, on le relâcha. Pour lui, le monde, c'était la nature. Il s'y jeta à corps perdu. C'était l'hiver et Carnaval.
À vingt ans de distance, il était capable de reproduire les faits avec une exactitude d'horloger suisse. Il descendit jusqu'à la rivière, traversa le pont de rondins qui verdoyait sous le soleil, remonta le chemin de Vermort à Hautetour, contournant Bélissens et Génat, et se retrouva gai comme un pinson à la porte de la grande maison des Hautetour qui n'était plus un château depuis que la Révolution en avait réduit le nombre de toitures.
— Un pinson? fit Pierre de Hautetour qui vivait seul et ouvrait la porte si on frappait dessus. Je ne comprends pas...
— Offrez-moi votre thé qui, si je me souviens bien, a fermenté avec les poules.
Le baron laissa entrer le baron. Deux barons se regardaient dans le salon. Un moineau affamé s'envola avec un noyau de cerise.
— Je suis étonné que la Justice tolère cette promiscuité, dit le baron en pinçant des lèvres déjà pincées. Je me renseignerai.
— Vous ne vous renseignerez pas, dit tranquillement le baron.
Le baron écarquilla ses yeux de convalescent éternel pour voir arriver quelqu'un que rien n'annonçait. Le baron adora cette panique prometteuse. On ne se venge pas sans préliminaires, pas plus que l'amour se passe de préludes, même sous le coup de sang qui justifie le viol et les attentats similaires. K. se montra volubile. Un discours jaillit de son être. Il ne raisonnait plus. Il comprenait!
— J'entends bien, dit le baron, mais vous ne devriez pas être autorisé à vous approcher de moi à moins de... de...
— Un bon fusil peut porter loin, dit K. en allumant sa pipe.
Le baron admit qu'il avait eu une belle peur, mais qu'il n'avait pas l'intention de négocier.
— Sapristi! s'écria K.. Vous pensez négocier votre mort?
— Je vous ai dit le contraire!
— Le contraire du contraire, ce n'est plus le contraire!
— Vous êtes dingue! Comment ont-ils pu croire que...
— Ils n'y ont pas cru, dit K. dont les braises se répandaient sur les coussins.
Et il raconta comment ils avaient pensé que la vieillesse de ses artères pouvait à la limite constituer un facteur réducteur de son pouvoir criminel. Le baron refusa une cerise et se mordit la langue pour ne plus rien dire qui pût déclencher une crise au dénouement tragique.
— Je vais leur téléphoner pour leur demander ce qu'ils pensent de moi, dit-il en se levant.
K. le retint par la manche.
— Ils ne pensent pas, donc ils ne sont pas. Rasseyez-vous, baron, et priez.
On frappa. Le baron ne put s'empêcher de pousser un petit cri. K. ouvrit la porte. C'était l'inspecteur Frank Chercos.
— Je ne vendrai pas le Bois-gentil à cet énergumène! cria le baron.
— Vous n'auriez pas dû l'attacher, dit Frank Chercos. Circonstance aggravante. Vous n'avez rien appris. Aidez-moi.
K. aida le policier à défaire les noeuds.
— Mes intentions sont bonnes, dit-il, et son prix est le mien.
— Qui dit mieux? fit Frank Chercos en écrasant mollement les braises répandues sur le tapis dans une intention criminelle.
DIMANCHE
Chapitre XXXVI
À Paris, une jeune fille en jupe écossaise, qui portait de grosses chaussettes de laine et un bonnet à pompon, perdit connaissance sur le parvis de l'église Saint-Benoît. Fred compta le monde qu'elle attirait, fit une soustraction et constata qu'il y avait plus de femmes que d'hommes. Comme il tentait d'affiner son calcul en excluant les enfants et les vieillards, un policier lui demanda gentiment de le suivre. Fred rendit son chapeau à un vieil homme qui le cherchait et suivit le policier qui lui parlait de la pluie et du beau temps. Le soleil éclairait une moitié du boulevard Saint-Germain, mais le policier traversa la rue et Fred trouva l'ombre aussi peu accueillante que possible. Il s'en plaignit sans parvenir à interrompre le policier qui savait où il allait, il l'avait affirmé en se grattant un menton lisse comme l'écorce d'un citron. Au bout de cinq minutes à peine, temps que Fred jugea incompatible avec son attente, ils entrèrent dans un poste de police et le policier parla de Fred à un autre policier qui parlait dans un téléphone en secouant nerveusement sa tête. Le poste était désert, à part cet homme qui travaillait debout et une femme en habit de lumière qui s'adressait à lui en termes peu amènes, voire vulgaires. Fred aimait les femmes à condition qu'elles n'allassent pas trop loin.
— Qu'est-ce que tu veux dire? demanda le policier.
Fred dit qu'il savait toujours ce qu'il voulait dire et qu'il ne s'adressait jamais qu'à lui-même.
— C'est ça! dit la fille. Allez tous vous faire enculer.
Le policier qui téléphonait dit au policier qui ne téléphonait pas (une manière de les distinguer sans risquer l'erreur fatale qui met fin au jeu) qu'une voiture allait arriver et il posa le combiné du téléphone en s'asseyant. Il y avait donc un policier assis et un autre debout. La fille riait aux éclats.
— Pov' type! fit le policier assis.
Il devait être au courant. Il avait beaucoup de travail ce matin. Il secouait un crayon et le plantait de temps en temps dans une gomme. Le policier qui attendait debout que la voiture arrivât sifflotait en reluquant les jambes de la fille. Il devait s'imaginer qu'elle accepterait de se laisser caresser s'il faisait quelque chose pour elle. Fred demanda la permission de s'asseoir et elle lui fit une place sur la banquette trouée de brûlures de cigarette. Fred commença à raisonner.
— Je ne suis pas ici contre ma volonté, dit-il à la fille.
— C'est pas comme moi alors, dit-elle. On peut fumer?
Le policier qui était assis dit non. Le policier qui était debout sortit fumer dehors et la fille bougonna en regardant les grosses chaussures de montagne de Fred. Il aimait les lacets rouges et la possibilité de rouler les chaussettes comme un alpiniste. La fille ne connaissait pas d'alpiniste, mais elle avait eu des rapports avec quelqu'un de haut placé.
— Tu raconteras ça au juge, dit le policier à la gomme.
Il travaillait sans arrêt, ce qui est rare pour un policier, remarqua l'autre policier qui se tenait sur le seuil, fumant sa cigarette à bout de liège. La fumée entrait.
— C'est mes clopes, fit la fille.
Elle ne se révoltait pas. Fred songea qu'il se serait révolté si on l'avait forcé à entrer dans cet endroit sans intérêt, mais il n'était pas une fille et encore moins une péripatéticienne essentialiste. La voiture arriva. C'était une ambulance.
— Il y a erreur, dit Fred en s'approchant du guichet derrière lequel le policier s'assit pour travailler avec sa gomme et son crayon.
— Ce s'ra pas la première! gloussa la fille.
— Vous vous êtes trompé, continua Fred. Je ne porte pas de jupe écossaise!
Le policier qui fumait baissa ses gros yeux de batraciens. Fred se sentit abandonné. La fille croisa ses jambes et fit comme s'il n'existait pas. Deux types en blouse blanche attendaient sur le seuil.
— C'est le jeune homme dont je vous ai parlé, dit le policier à la gomme.
— Oui, admit Fred, mais vous vouliez parler de cette pauvre fille qui est tombée à Saint-Benoît. Je peux témoigner si vous voulez...
— On y va? demanda une des blouses blanches.
Fred ne demanda pas où. La vie est simple à ce point. Si on ne vous dit pas où, c'est que vous le savez au moins un peu. Deux bras solides le contraignirent à quitter le sol.
— Ça t'apprendra à manger des enfants, dit la blouse.
Fred dit encore qu'il y avait erreur sur la personne. Il ne résista pas vraiment. La blouse n'utilisait pas le dixième de sa capacité à détruire toute velléité de résistance. Fred souhaita alors dormir. Quelque chose se finissait. Ce n'était pas la première fois. Sa vie n'était qu'une suite d'épisodes qui s'achevaient clairement sur une constatation. Elle était loin de ressembler à une odyssée. Ce n'était pas non plus une vie ordinaire, il en avait conscience. Il salua la fille qui fit vibrer ses lèvres peintes. Le policier qui ne fumait plus lui tapota le cou sans se soucier de la cassure. Fred éprouva aussitôt de la reconnaissance pour cet homme qui l'avait trahi. Il se demanda à quel signe il reconnaîtrait qu'il était en train de vivre le dernier épisode de sa vie. La voiture éclaboussa un passant et disparut dans la circulation, sous la neige.
— Je savais pas que les enfants, ça se mangeait, dit la fille.
Elle frissonnait. Le téléphone sonna.
— Pour toi, Leuvrier, dit le policier à la gomme.
Leuvrier écrasa son mégot sur le trottoir. Il se déplaçait si lentement que la fille émit l'hypothèse qu'il n'en pouvait plus. Il souleva le combiné et grogna.
— Ouais... Ouais... Ouais... Ouais... Compris.
De l'autre côté, c'était Frank Chercos qui avait passé la nuit dans un lit alors que Leuvrier s'était tapé le cul dans un compartiment qui sentait les pieds. Rose époussetait une lampe. Elle voulait en savoir plus. Frank considéra ces yeux profonds qui trahissaient une certaine dose d'hypocrisie. Rose vida un cendrier dans son carton à poussière.
— Il ne neige plus, dit-elle.
Frank regardait la rue grise qui s'enfonçait dans la pluie. Le pavé ruisselait. Façades imbibées, noires, aux volets clos. Pas une porte exhibant un paillasson. La chambre numéro 11 donnait sur un passé détruit que personne ne songerait plus à retaper pour redonner un peu de vie à cette existence oubliée. Le radiateur glougloutait.
— Si vous voulez déjeuner... dit Rose en sortant.
Elle referma la porte en douceur. Frank les fermait pour les fermer, jamais plus, jamais trop. Il se débarbouilla vaguement devant un miroir borgne ou qui clignait de l'oeil. L'eau était brûlante. Il manipula les deux robinets sans trouver la bonne température. Dehors, la pluie martelait le pavé avec un acharnement distinct de la morosité qu'elle pouvait inspirer. Frank enfila sa canadienne et descendit. À travers les rideaux de la salle à manger, on pouvait voir le carré de lumière jaune de l'église. Il s'y produisait des ombres. Un café le rendit amer ou nerveux. Il fuma plusieurs cigarettes avant de sortir sans avoir adressé la parole à la petite serveuse qui voulait en savoir davantage. Depuis que ce flic était apparu, trois personnes avaient disparu: Fred, le jeune homme au cou cassé qu'elle ne trahirait plus pour trois sous, Anaïs qui dormait et qui ne se réveillerait peut-être plus, et le baron Alberte von K. qu'une ambulance avait emporté au diable. Seule, la petite dame au sac à main vert était revenue. Elle était arrivée dans la nuit et n'avait pas voulu expliquer par quel moyen. Elle avait réveillé le policier. Ni l'un ni l'autre n'avait dormi. Ell ne trouva le sommeil qu'une demi-heure avant l'aube et il était déjà trop tard. Depuis, elle rattrapait le temps perdu et n'en pouvait plus de s'activer comme quatre. Rose était impitoyable question ouvrage. La petite dame au sac à main vert somnolait à une table devant un chocolat refroidi. L'odeur des croissants lui donna un air étonné ou émerveillé, Ell n'aurait su le dire.
— Mangez, disait Rose qui se sentait d'attaque ce matin, comme chaque fois qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire.
— Vous ne croyez tout de même pas que Freddie est capable de manger des enfants, dit la petite dame au sac à main vert.
Ce que croyait Rose, personne n'aurait mis sa main au feu pour le répéter. On ne l'avait jamais entendue se confier. Ce qu'on savait d'elle reposait sur des faits, comme dans un procès. Elle déposa deux croissants tout chauds dans la corbeille et emporta la tasse de chocolat pour lui donner un coup de vapeur. Le sifflement du percolateur terrorisa la petite dame au sac à main vert. Ell avait pitié d'elle. La petite dame au sac à main vert trempa néanmoins ses lèvres rouges dans le chocolat, sans boire et sans tirer cette langue que Rose voulait délier pour la pendre à son tour.
— S'il se passe quelque chose au château, dit-elle, on finira par le savoir.
Voilà comment elle exprimait son impatience. La petite dame au sac à main vert reposa la tasse et entreprit de mordre un croissant qui se mit à neiger dans le chocolat. Rose était désespérée. Elle posa sa tête obstinée sur une tringle et colla son nez sur la vitre.
— Et Antoine? demanda Ell sans cesser de travailler dans l'évier.
Elle en parlait comme si elle en savait déjà quelque chose. Rose se décolla de la vitre et pivota sur ses sabots feutrés.
— On ne l'a jamais vu, celui-là, dit-elle en fronçant les sourcils.
Et aussitôt elle se souvint de l'avoir vu au moins une fois dans la cour de l'école. Les enfants se ressemblent tellement! On n'en distingue à peine les filles. La petite dame au sac à main vert toussa à cause d'une croûte. Elle tenait sa petite main fermée devant la bouche et ses épaules tressaillaient. Rose réfléchissait.
— On n'est pas de la partie. Qu'est-ce qu'on y peut?
Renonçait-elle? Ell guettait l'instant propice. L'évier était surmonté de vapeur tournoyante. Le visage de la petite serveuse paraissait dur. La petite dame au sac à main vert le regardait sans se soucier d'être surprise en flagrant délit de curiosité.
— Qu'est-ce que nous attendons? dit Rose. Au travail!
Elle n'allait plus s'intéresser, du moins formellement, à ce qui se passait ou ne se passait pas. Elle entra dans la cuisine et on entendit le seau à charbon. Ell la voyait descendre à la cave, dans cette demi-obscurité qui sentait le cercueil et la terre. Ces confinements la désespéraient. Elle rêvait toujours d'un lit soyeux dans un air débarrassé des miasmes de la matière vivante en proie à des décompositions locales. La part d'elle-même qui avait commencé à mourir entrait toujours par inadvertance dans cette autre existence qui ne promettait rien au désir considéré comme l'actant d'une comédie de l'anéantissement. La petite dame au sac à main vert savait cela. Il lui suffisait de la voir.
— Vous me donnerez un autre croissant, dit-elle, la bouche pleine et agitée.
Ell admira cette mâchoire minuscule, devinant sa force secrète. Et la petite dame au sac à main vert savait ce qu'Ell était en train de penser. La petite serveuse se rinça longuement les mains, n'arrivant pas à ne plus y penser, puis elle les torchonna vigoureusement.
— Donnez-m'en deux, dit la petite dame au sac à main vert.
— Deux croissants, dit Ell.
Il n'y avait aucune inquiétude sur cette peau. Ell reconnaissait l'inquiétude à sa peau. C'était une question de perception de l'invisible. Elle n'expliquait pas autrement ces intrusions de la réalité dans sa conscience étroite des choses. Le baron de Hautetour entra au moment où les gris imperceptibles qui émergeaient des joues de la petite dame au sac à main vert commençaient à prendre un sens dont elle savait déjà que c'était le seul. Il salua la petite serveuse en bredouillant un compliment et s'assit à la table de la petite dame au sac à main vert. Il mordit mollement dans le croissant qu'elle lui tendait.
— Ce temps nous rend impropres à la réflexion, dit-il. Nous avons besoin de réfléchir sans nous laisser impressionner par ce déploiement de forces contraires. Le juge va débarquer d'un instant à l'autre. Vous savez pour Fred?
La petite dame au sac à main vert opina de la tête. Sa petite bouche demeura close. On aurait dit une fleur dans la fraîcheur du matin, avec ses pétales repliés et ses gouttes de rosée. Le baron se mit à parler à voix basse. Ell voyait la silhouette de Frank Chercos qui lorgnait les paroissiennes sous le couvert. L'eau se rassemblait au milieu de la place.
— Il attend le juge, dit Rose.
Elle s'était renseignée dans la cave! Ell déboucha l'évier et attendit qu'il se vidât entièrement avant de le frotter énergiquement. Rose dit "Bonjour!" et le baron se retourna pour lui répondre. Ell était d'avis qu'il ne se passerait plus rien. Elle avait une habitude sereine des croissances temporaires de la rumeur.
— Où couchent les oiseaux quand il pleut? demanda la petite dame au sac à main vert.
Ell le savait. Elle savoura cette infime connaissance du dehors où elle ne mettait jamais ses pieds sans savoir ce qui pouvait alors arriver. Rien ne surgissait jamais. Tout arrivait en dessous et ce n'était pas toujours inexplicable. La vie n'a pas de sens sans ces petites sources de l'ennui qui dort et du désir qui ne le réveille pas. Elle ne s'ennuyait pas. Ce n'était pas le mot. L'évier reluisait maintenant.
— J'ai appris pour vous, dit la petite dame au sac à main vert.
Le baron leva une main et la reposa sur l'autre. Il mâchait encore sa bouchée de croissant. À moins que ce ne fût sa langue. Ell jouissait d'une minute d'ataraxie. Si ce n'était pas l'ennui, qu'est-ce que c'était? Une nuance de l'ennui, comme l'insatisfaction? Les jours de pluie, elle redoutait que le sommeil ne la surprît en pleine méditation, entre deux travaux exutoires. Il y avait aussi le dégoût, mais n'était-ce pas se raconter des histoires que de se croire dégoûtée? La petite dame au sac à main vert et le baron formaient un couple. Rose et moi sommes seules. Il n'y avait pas d'autres nuances, peut-être une aberration chromatique quand elle s'attardait et que son visage semblait ne plus lui appartenir. Rose connaissait cette tendance à la disparition. Dématérialisation du plaisir, songea le baron. Il avait eu, disait-il, une peur bleue.
— Il ne le relâcheront plus, dit-il en serrant les poings. Je m'en charge!
— Vous avez deux heures, ma petite, dit Rose d'une voix enjouée.
Ell jeta son tablier sans se soucier de l'impression qu'elle donnait. Le dimanche, elle serait sortie toute nue pour aller à la messe.
— Toute nue! s'étonna la petite dame au sac à main vert.
Rose répéta "toute nue" et retourna derrière le comptoir. Ell s'éloignait dans la direction opposée à l'église.
— Si je comprends bien, dit Rose en alignant des bouteilles sur le zinc, le Bois-Gentil est toujours à vendre.
— Vous êtes intéressée? demanda le baron qui regardait la petite serveuse courir sous la pluie en faisant gicler l'eau des flaques.
— J'ai mon chez-moi, dit Rose.
— Un investissement, proposa le baron.
Rose haussa les épaules et Ell continua de traverser la pluie sans se soucier de son corps qui se donnait, le baron en était certain. Ce qui le convainquait, c'était l'apparente indifférence de Rose qui lui retournait son argument.
— Il y aura toujours du monde, dit-il.
— Oui, dit Rose, mais la question est de savoir si nous aurons toujours les moyens d'entretenir ces toitures qui menacent de s'effondrer et de donner un petit air de fête à nos jardins envahis de ronces et d'orties.
— De ronces et d'orties, chantonna le baron. Nos jardins envahis/de ronces et d'orties. Il y a un poète en vous, Rose. Vous le savez?
Il lui avait déjà posé la question et elle n'y avait pas répondu, ce qui lui donnait une bonne raison de la laisser toujours sans réponse. Elle sourit néanmoins. Ell disparaissait dans la rue qui montait, montait. Où allait-elle? demandait la petite dame au sac à main vert sans susciter la moindre attention de la part de ces deux personnages, Rose et le baron, qui semblaient communiquer par l'entremise de la petite jouisseuse qui s'en allait sous la pluie.
Ell allait au Bois-Gentil. Elle en possédait la clé. Elle avait décidé de se pendre par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Voilà où elle était, ta victoire! Le baron réprima un frisson qui lui eût été désagréable de laisser percevoir.
— Qu'est-ce qu'il tombe! cria Frank Chercos en entrant.
La porte demeura assez longtemps ouverte pour qu'on s'informât que celle de l'église était fermée. Rose tendit une oreille émue à un cantique qui subissait les distorsions de la pluie. Le policier serra la main du baron et déclina une invitation à participer à une relation qui lui paraissait sans doute peu engageante. Il commanda un café. Rose ne souhaitait plus le quitter. Elle se tint debout entre la table qu'il occupait et la vitrine dont elle releva le rideau en le nouant. C'était beau la pluie!
— La route est coupée, dit Frank Chercos. Préparez vos chandeliers.
— Nous finissons toujours par nous sentir seuls et mal-aimés, dit le baron.
Frank ignorait de quoi il parlait. Il s'intéressait rarement aux confidences si elles ne constituaient pas clairement des aveux et à la condition qu'il pût les considérer comme judiciaires. Sinon, il s'en foutait. Rose eût aimé posséder cette technique de l'autre. Elle ne connaissait que son commerce.
— Elle va prendre froid, dit le policier.
Ell marchait maintenant, et l'eau des flaques ne giclait plus sous ses pieds. Elle était engoncée dans son imperméable transparent, pliée comme une virgule au milieu d'une phrase. Frank décida de la rejoindre. Rose n'eut pas le temps de lui dire qu'il s'en allait en oubliant son briquet. Elle actionna plusieurs fois la pierre et la lueur se fixa un moment sur sa rétine, formant une tache dans la rue qui montait derrière Ell qui n'allait pas plus loin que la poterne du boucher. Frank mit longtemps à apparaître et la lueur bleue s'évanouit. Il était en train de parler à la vitre jaune d'une voiture arrêtée au milieu de la place. Il revint en courant et entra avec une femme à son bras. Elle était un peu échevelée. Elle se repompona devant un miroir, inclinant une tête qui surveillait au lieu de regarder. Frank tenait la chaise, prêt à la glisser sous ce popotin qui ne le laissait pas indifférent. Elle couina un bonjour et accepta l'élégance un peu contrainte du policier qui demanda la permission de s'asseoir. Elle ne lui fut pas refusée. Rose s'approcha, traînant sur ses sabots aux semelles de feutre. La femme demanda un thé et Frank fit non ou merci du regard.
— Imaginez que je ne puisse pas rentrer avant demain, dit la femme qui frissonnait en regardant le personnage immobilisé par la pluie.
Frank jeta un oeil sur la petite serveuse qui semblait plutôt avoir perdu une chaussure.
— De toute façon! fit la femme en froissant son foulard.
Son immaturité fascinait Frank. Elle s'adressait à elle-même, peu soucieuse du jugement qui était en train de se former dans la tête du policier.
— J'ai cru y laisser la peau! continua-t-elle.
Elle accueillit le café avec un grand sourire qui découvrit une langue si rouge que Rose crut la voir saigner, mais la femme était si consciente de cette couleur qu'elle en expliqua immédiatement la raison. Frank observa d'un oeil passif la boîte de pastilles au jus de betterave et emboucha une cigarette pour ne pas y goûter.
— Vous n'arrivez pas au bon moment, dit Rose qui voulait se montrer sympathique.
— Ah! Ah! Ah! rit la femme. Je ne suis jamais la bienvenue!
Elle montrait une gorge de poulette qu'on va égorger.
— Merde! dit-elle dans sa main. J'ai oublié ma serviette dans la voiture.
Rose observa Frank qui ouvrit la portière. La pluie le harcelait, martelant son dos imperméable. Il revint avec la serviette et la femme la posa contre le pied de la table, pour qu'elle s'égouttât, expliqua-t-elle. Le baron se décida enfin à présenter ses salutations à la dame.
— Vous remplacez Qand, si j'ai bien compris, dit-il en retenant la main qui se tortillait.
Il ne produisait pas d'autre impression sur les femmes.
— Oui mais, dit.elle, je m'appelle Alice.
Il parut suffoqué.
— Vous ne ferez pas grand-chose aujourd'hui, dit-il d'un air étrangement amusé.
— Pardi! s'exclama Rose. Un dimanche!
Alice plongea une main experte dans la serviette et en sortit un dossier bleu. Le baron se pencha pour en lire l'intitulé.
— Vous savez ce que je penserai de vous si vous m'avez dérangée pour rien, dit-elle au policier.
— Oh! Oh! fit le baron.
Il l'agaçait, mais elle semblait décidée à le supporter. Dans la rue, le personnage luttait contre une difficulté impossible à deviner à cette distance. La pluie battante ajoutait encore à l'incompréhension.
— L'enfant est mort d'un arrêt cardiaque provoqué par une température élevée, dit Alice qui lisait dans le dossier.
— Chaise électrique? demanda le baron.
— Four à micro-ondes, dit-elle. Vous voulez voir?
Le baron examina longuement le dossier. Frank ne voyait plus la petite serveuse.
— Et vous croyez que Fred possède un four à micro-ondes? demanda-t-il comme si rien ne pouvait plus arriver à la pluie.
— Madame nous le dira, siffla Alice.
La petite dame au sac à main vert grimaça de douleur.
— Je me demande où elle va, dit Frank.
Alice regarda la rue qui s'achevait dans la brume.
— Chef, dit Frank en tapotant l'épaule du baron, je vais faire un tour, si vous le permettez.
Il sortit. Et Rose monta dans le grenier. Les tourterelles l'accueillirent par des battements d'ailes. Elle marcha à croupetons jusqu'à l'oeil de boeuf qui était son observatoire. La pluie rageait sur l'avant-toit. Frank courait sous la pluie. Ell attendait sous le linteau de la poterne du boucher. Il ne mit pas longtemps à la rejoindre. Ils semblèrent se disputer. Ell agitait un foulard. Puis ils se mirent en route et atteignirent le réservoir d'eau dont la coupole rutilait. Ils allaient disparaître! Rose dévala l'escalier et traversa la salle du restaurant. Elle marcha résolument contre la pluie. Elle n'avait jamais enquêté aussi délibérément. Il lui était arrivé de se renseigner, quelquefois au prix d'une indiscrétion qui lui valait des reproches agacés, mais cette fois, elle allait trop loin et redoutait d'y perdre la face, ce qui l'eût détruite à jamais. Arrivée au réservoir, elle hésita entre le chemin de terre et le sentier dont l'asphalte se boursouflait lamentablement sous les poussées agissantes des ruissellements. Le jour était enfoui dans la tourmente. Du haut du réservoir, elle ne verrait pas plus loin que le calvaire, du côté du sentier, et de la clôture, côté chemin. Elle les vit cependant, courant l'un derrière l'autre dans le chemin, ayant tout juste dépassé la clôture que Frank écrasait encore du pied tandis qu'Ell était absorbée par la brume. Rose courut sur le talus. Ils allaient au Bois-Gentil. Ell savait quelque chose et le policier le savait aussi. Rose fut prise de vertige à l'idée de savoir. Elle s'égratigna sous des arbres lourds de pluie et de vent. Elles les voyaient, avançant moins vite qu'elle, l'un derrière l'autre, continuant de se disputer à propos de quelque chose qu'il était maintenant nécessaire de savoir. Rose luttait à la fois contre le vertige et la pluie. Elle craignait seulement qu'ils entendissent les crépitations stridentes de la pluie sur son imperméable, mais entendait-elle elle-même le bruit qu'ils produisaient en se chamaillant comme deux gosses qui ne veulent pas partager le même secret? Le portail du Bois-Gentil gisait dans une flaque immonde. Ils sautèrent dans l'eau jusqu'à atteindre l'allée ruisselante. Rose les vit allumer la lampe du perron, puis tout s'éteignit pour elle.
Chapitre XXXVII
La tête saignait dans la neige. Anaïs jeta la branche dans la broussaille et rentra. Jules avait poussé la chaudière et maintenant c'était agréable d'attendre. Il avait aussi allumé le feu dans la cheminée et il le surveillait, car le bois était humide. Elle était allongée sur le divan. Quand Frank Chercos et la petite serveuse passèrent le portail, ils virent la tache de sang dans la neige et les traces d'une lutte qui n'avait pas duré longtemps. Ils se hâtèrent et frappèrent à la porte, car la cheminée fumait. Anaïs ouvrit. Cette fois, elle brandissait le tison. Ell s'avança en souriant. Le tison changea de main et Jules retourna à la cheminée pour tisonner.
— Il fait bon! dit Frank Chercos en se frottant les mains.
Il jeta un oeil déconcerté sur les lances et les boucliers qui décoraient les murs. Une carapace de tortue était posée sur le tapis et un coussin la surmontait. Ell continuait de secouer les imperméables devant la porte.
— Anaïs doit s'en aller, dit Jules sans quitter le feu.
— Le train est à midi, dit Frank.
Jules se rasséréna. Le tison maintenait une bûche à l'oblique. Frank regarda le travail des flammes qui montaient dans la suie. Ell rentra et accrocha les imperméables.
— Il ne fait nuit ni jour, dit-elle, comme si le temps s'était arrêté.
— Il n'y a plus de temps, dit Anaïs et elle entra dans la cuisine pour brancher la cafetière.
Frank pensait au train. Jules se taisait.
— Vous voulez partir? demanda Frank.
Ell revint avec la cafetière et les tasses sur un plateau.
— Elle partira si c'est le mieux, dit-elle.
— Je partirai, dit Anaïs.
Jules toussa. Le jour entrait par la fenêtre nord, tandis que l'autre fenêtre demeurait grise, presque sale. Une écorce jaillit et parcourut la distance qui le séparait d'Anaïs.
— Vous prendrez le train de midi, dit Frank. On peut fumer?
— Elle a un joli appartement à Paris, dit Ell.
— Joli... fit Anaïs.
Les deux femmes étaient assises l'une contre l'autre et Frank les regardait. Jules voulait tourner le dos et ne regardait que le feu. Frank lui tendit une tasse.
— On n'a guère le temps d'en discuter, dit Jules.
L'horloge normande sonna la demie. On aurait dit qu'il avait attendu ce moment précieux.
— Tu reviendras cet été, dit Ell. Avec le soleil...
— J'habite tout près de Saint-Benoît, dit Anaïs. Savez-vous que...
— Je sais, dit Frank. Elle est ici.
— Fred?
Frank ne répondit pas. Ell rêvait de voyager en train. Elle n'était jamais allée plus loin que Toulouse. Elle avait oublié pourquoi.
— Un procès en appel, dit Jules en ricanant.
— C'était plus simple, dit Anaïs. C'était... concevable.
Ell rit. Le rire effaçait toute trace de terre sur son visage finalement ingrat.
— Ma valise est prête, dit Anaïs et elle monta.
On entendit ses pas. Elle referma toutes les portes.
— Il y a du sang dehors, dit Frank.
— Vous n'avez pas entendu le coup de fusil? demanda Jules.
— Non.
Ell vit Anaïs descendre lentement l'escalier et s'arrêter devant les gravures.
— Venez avec moi, dit Anaïs.
— Vous habitez Paris vous aussi? demanda Ell à Frank.
Anaïs posa la valise au pied du divan et s'assit. Jules se leva enfin. Il se contenta de l'embrasser et il s'en alla. On entendit ses pas dans la neige. Le ciel s'éclaircissait peut-être. Ell regarda à la fenêtre et vit Jules traverser un champ en contournant les mottes blanches et noires. Plus tard, ils étaient sur le quai de la gare. Le train attendait. Ell boucha ses oreilles pour ne pas entendre les coups de tampon. Anaïs resta à la fenêtre jusqu'à l'entrée du tunnel, puis on vit la vitre se lever et le train s'engouffra. Frank abandonna la petite serveuse. Elle attendit encore, vit l'homme qui consultait les horaires et s'en alla elle aussi. L'homme tenait son manteau sur le bras. Il portait un béret basque. Il n'avait pas noué son écharpe. Il traversa la salle des pas perdus et attendit dans la cour. Le taxi s'éloignait. L'homme grommela et marcha vers le bourg. Il n'avait pas de valise.
Il arriva sur la place. Il salua quelques personnes de sa connaissance, mais sans s'approcher d'elles. Il ne semblait pas non plus qu'il cherchât à les éviter. Les vitres de l'Hôtel des Trois-Seigneurs étaient éclairées. Devant la porte, la neige s'était transformée en boue. L'homme sautilla et entra. Constance le happa.
— Mon chou! On ne t'attendait plus.
Elle fit les présentations d'usage.
— Ce monsieur est Frank Chercos. Il est venu enquêter sur la mort étrange de cet enfant. Voici Alice Qand...
— Alice Sabat, corrigea Alice en recevant la main moite de celui qui ne pouvait être que l'époux de Constance de Vermort. — Comment l'appelez-vous, déjà? demanda-t-elle à Frank quand ils furent de nouveau seuls, à l'écart de cette réunion impromptue.
— Omar Lobster, dit Frank. Un savant.
Rose continuait de raconter. Sa tête était maintenant couverte d'un pansement que le docteur Verdier ajustait encore en bougonnant parce qu'elle ne tenait pas en place.
— Je saurai qui c'est! grognait-elle. Tu le sais, toi!
Elle brandissait un poing exsangue en direction du comptoir. Ell souriait.
— Elle ne le saura pas, dit Frank à Alice.
Puis il contempla les cheveux de la magistrate. Elle énumérait:
— Armand de Vermort, ses fils Fabrice et Jean dit Janver, Omar Lobster et sa femme Constance, née Vermort, Gisèle de Vermort, épouse de Fabrice, Chacier, K. K. Kronprintz, Roger Russel dit Rog Russel ou Gor Ur, Kol Panglas et sa compagne Rolande, Lucas et Agnès Bégnard, Amanda S., messieurs Jasmin et Romarin, la chatte Pitsy et le chien Médoc, l'abbé Valisse, le baron Pierre de Hautetour, Verdier, Muescas, Rose , Ell...
— Sont absents: Fred Lespigue, Leuvrier, Hortense, Jean-Loup, Grandin et Sophie-Ange, Morandelle est mort, le baron Albert von K. est enfermé, vous ne verrez pas Anaïs K., et Alice Qand est au lit avec une grippe. Vous êtes Alice Sabat et je suis Frank Chercos.
— Appelez-moi Alissalissalissali... Sally!
Le comte conseillait Verdier et celui-ci continuait d'ajuster un pansement que Rose trimbalait comme un chapeau dans le vent. Son récit captivait l'auditoire. Il se finissait par le coup sur la tête et recommençait avec la vision du sang dans la neige. Un gendarme notait, l'autre exigeait des détails en secouant un crayon devant le regard agité de Rose qui recommençait. Verdier finit par perdre patience et le pansement sauta d'une table à l'autre, provoquant chaque fois la rocaille des rires. La petite dame au sac à main vert attendait, les mains posées sur la table, ne cherchant plus à en dissimuler les menottes.
— Le ciel est bleu! cria quelqu'un.
On sortit. le ciel était bleu, mais pas bleu comme un ciel éclairé ni profondément bleu comme la nuit. Le ciel était bleu parce qu'il était traversé par une lueur rouge.
— Curieux raisonnement, fit le comte. Dommage qu'Alberte ne soit pas là pour nous expliquer.
— Je peux expliquer, dit Konrad en cliquetant.
Sa chaîne en or attirait les filles. Alice tenait la main de Frank.
— C'est étrange, non? dit-elle.
— La route est coupée, dit quelqu'un. S'il arrive quelque chose, on ne pourra rien faire.
— Les Martiens, c'est vert, dit un autre.
— Les Martiens, oui, mais pas leurs vaisseaux.
— Les vaisseaux martiens sont rouges?
— Pas les vaisseaux, les flammes!
— On dirait un arc-en-ciel rouge.
— La neige va fondre.
Frank aimait cette main dans la sienne. Il pouvait entendre les verres dans l'évier et les glissements du pansement sur le dallage entre les tables.
— Vous avez des hélicoptères dans la Justice? demanda un homme.
Alice pouffa.
— Si la route est coupée, dit-elle, je suis coincée.
— Et si c'est autre chose qu'un phénomène?
Le comte frémit et tenta de raisonner. Son discours couvrit peu à peu les voix qui s'isolaient dans un recueillement religieux.
— L'abbé! cria quelqu'un. C'est le moment.
Valisse consultait son bréviaire. Ses lèvres remuaient.
— Nous n'avons pas le choix, disait le comte.
— Et cette petite dame? On a peine à croire que...
— Ah! Si cet enfant avait été du pays, elle n'y serait plus, croyez-moi!
— Voulez-vous bien vous taire! s'écria Alice.
Sa main glissa dans celle de Frank.
— Madame, suivez-moi! dit-elle.
— Où? dit la petite dame au sac à main vert.
Alice entra dans la salle du café, traversa celle du restaurant et monta l'escalier. La petite dame au sac à main vert la suivait docilement.
— Je vais vous enfermer, dit Alice. Madame Rose!
Rose grimpa l'escalier avec les clés.
— La 14, haletait-elle. Nous n'avons pas la 13.
— Je ne suis pas superstitieuse, dit Alice.
— Moi oui, dit la petite dame au sac à main vert.
Elle entra en tremblant dans la chambre.
— La 14, en fait, c'est la 13, n'est-ce pas?
Rose ricana. Alice considéra la fenêtre.
— Si vous pensez que je vais passer par là! dit la petite dame au sac à main vert.
— Un gendarme devant la fenêtre! hurla Alice.
Un gendarme se pointa. Il haletait.
— Il fait chaud comme en été, dit-il.
La peur le défigurait. Ou alors, pensa Alice, c'est lui qui fait peur.
— Sortons! dit-elle.
La petite dame au sac à main vert demeura seule avec le grand gendarme qui ouvrit la fenêtre. Il ne voulait pas rater ça. La chambre, qui était jaune, devint rouge. L'arc-en-ciel s'épanchait. Le bleu du ciel périssait. La petite dame au sac à main vert s'agenouilla et pria à haute voix.
— Seigneur, ou qui que tu sois, pardonne-nous!
Le gendarme vit le comte juché sur le piédestal du calvaire, comme en campagne électorale. Il n'entendait pas le discours. La prière de la petite dame au sac à main vert n'en finissait pas. Il regarda l'horizon qui sombrait dans le rouge, puis le tunnel recracha le train qui y été entré. La voix ferrée était coupée!
— Nous sommes seuls! s'écria-t-il.
Mais le ciel demeurait muet. Pas d'hélicoptères ni de vaisseaux martiens. Rose secouait le pansement devant le nez d'un marmot. Il rigolait en donnant des coups de pieds dans le mollet qui le feintait à tous les coups.
— Vous n'avez pas entendu le coup de fusil? demandait Jules.
— Non.
— Coup de fusil, ma tête?
Le pansement vola au-dessus du calvaire et atteignit le campanile. Des voitures, moteur en marche, bloquaient les issues.
— C'est un phénomène naturel, expliquait Janver.
— Comme de péter! renchérit quelqu'un.
Mais personne ne rit. Voilà une habitude de perdue, pensa le gendarme. La sueur dégoulinait sur ses joues glabres. La petite dame au sac à main vert se pencha à la fenêtre. Il se contenta de la retenir par le col. Elle hélait Frank Chercos, mais celui-ci était trop occupé à renifler comme un chien le petit corps savant d'Alice qui perdait la tête. Le pansement était redescendu et amusait les pieds. Elle tordit une oreille. Le cri fit basculer le ciel dans le feu.
— Mon Dieu! s'écria la petite dame au sac à main vert. C'est la fin
— Le téléphone est coupé! On n'a plus Internet!
— Nous n'avons plus besoin de lumière!
Le gendarme poussa la petite dame au sac à main vert à l'intérieur de la chambre qui rougeoyait.
— Sans téléphone, dit-il, il va falloir improviser.
Il s'enchaîna à la petite dame au sac à main vert et ils sortirent dans le couloir. Elle trottinait derrière lui. Son sac à main vert ballottait dans son dos. Alice montait.
— Je ne sais pas ce qui se passe, dit-elle, mais c'est sérieux.
— C'est sérieux parce que vous ne comprenez pas? fit le gendarme en la bousculant.
— Vous allez où?
— À l'église!
La petite dame au sac à main vert envoya un joli sourire à Alice qui les suivit. Il n'y avait presque plus de neige sur la place.
— C'est l'hiver, ça? disait quelqu'un.
— Ça y ressemble encore, expliquait le comte.
Le docteur Verdier ricanait.
— Le ciel est en feu, dit-il. Vous n'y pouvez plus rien, monsieur le Comte.
Janver le mordit au visage. Le docteur s'écroula en hurlant.
— On aurait mieux fait de partir, dit Ell à Frank Chercos.
— Pour aller où? dit le gendarme qui portait la petite dame au sac à main vert dans ses bras. Le train est revenu.
Frank Chercos gicla.
— Attendez-moi! cria Ell.
Anaïs était à la fenêtre, regardant le ciel rouge comme s'il était bleu. Frank monta et rudoya les passagers du couloir.
— Comment vous avez fait? demandait la petite serveuse.
Sur le quai, le mécanicien expliquait pour la trente-deuxième fois que le tunnel était bouché par un éboulement et que ce n'était pas de la neige.
— Oui, pensait le maire à haute voix, mais peut-être qu'avec un chasse-neige, on pourra déblayer.
— Je vous dis que ce n'est pas de la neige!
— Qu'est-ce que c'est, alors?
Frank chassa un passager et ferma la porte du compartiment. Anaïs était docile. Il la trouva absente. Une vache les regardait, abstraite et tranquille.
— Ne lui faites pas de mal, dit Anaïs. Il n'y a pas de mal à manger un enfant de temps en temps.
— Oui, dit Frank, mais si ça devient une habitude...
Elle éclata de rire. Ell grattait à la porte. Frank libéra le rideau qui monta. Ell avait l'air de s'être égarée. La porte coulissa.
— Vous voulez prier? demanda Ell.
Le train bougeait.
— Si nous allions à Barcelone? dit Anaïs d'un air enjoué.
Frank demanda au mécanicien si c'était possible.
— Avec une draisienne, non, dit le mécanicien et il fila sur le quai.
Alice cherchait Frank et interrogeait les voyageurs qui prenaient l'air parce que le train était devenu étouffant. Ils étaient impatients, capables d'une grande violence verbale qui pouvait dégénérer à tout moment. Une femme lui montra le chapeau de Frank.
— Il est peut-être dessous, dit-elle.
Il n'y était pas. Alice emporta le chapeau.
— Vous l'avez vue, s'étonna Ell. Elle est folle!
Frank regarda les gens sans chercher à y trouver Alice. Anaïs se leva et s'étira pour prendre sa valise dans le filet.
— Je ne sais pas, je ne sais rien! répétait le maire en suivant l'équipe de techniciens qu'il avait réussi à dénicher. Ces messieurs nous le diront et JE déciderai.
Les gens ne lui témoignaient aucune confiance.
— Allons à Barcelone, dit Anaïs. Je te nourrirai de cucuruchos.
— Demain, dit Frank, si la voie est libre.
Ell frottait la sueur sur ses bras.
— C'est peut-être un problème atomique, dit-elle. Tu y crois, toi, aux Martiens?
— Credo in unam. Soleil et chair!
— Je ne connais pas Barcelone, dit Frank.
Il fumait tranquillement maintenant. Le temps s'était peut-être arrêté. Pourquoi pas le temps, après tout. Il faut que quelque chose s'arrête. Pourvu que ce soit le temps. On pouvait voir les techniciens à l'entrée du tunnel, examinant l'obscurité à la lumière de puissantes torches électriques.
— Finalement, dit Ell, tu n'es pas morte dans le fossé du château.
— Eh non! fit Anaïs. Je ne suis même pas morte du tout, comme tu vois.
— Nous oublierons, dit Frank.
Il suffisait de patienter. Il avait souvent attendu, le train ou autre chose, toujours avec cette patience qui lui servait de courage. Il n'avait jamais vraiment désiré résoudre des énigmes. Alice disait: Il faut vivre, vivons au-dessus des autres, on en aura toujours sur la tête, mais moins. Elle avait raison: moins il y en a et mieux on se porte. La question, c'est de gagner au bon moment. Il y a des moments favorables à la chance et d'autres qui lui sont fatals ou inutiles. Anaïs traînait sa grosse valise dans le couloir. Sur la passerelle, elle eut envie d'uriner et il surveilla la porte pendant que le pipi s'écoulait dans le ballast. Puis ils descendirent du train, tous les trois. Alice reposa le chapeau sur la tête de Frank.
— Merci, dit-il en l'ajustant.
Ils sortirent de la gare, tous les quatre. Le taxi les attendait, hilare. Il avait ôté son tricot de laine et remonté les manches de sa chemise. Pour lui, c'était l'été.
— Si vous revenez, dit-il, n'oubliez pas ma petite tour Eiffel qui neige.
— On arrive, Papa, dit Ell.
— Et vous n'avez pas pensé à ma petite...
— J'y ai pensé, dit Anaïs.
Le chauffeur souleva la valise et la secoua pour entendre la neige. Il posa une oreille humide sur le cuir parfaitement briqué, comme l'aimait Frank. Il ne concevait pas un voyage sans le cuir d'une valise.
— Ils les font en plastique, maintenant, vous savez?
Ils revenaient à l'hôtel. Rose les attendait. La petite dame au sac à main vert secoua ses menottes et agita ses petits doigts de fée du logis. Sa petite bouche écarlate disait quelque chose, mais Frank parla à sa place et Anaïs chercha la réponse à une question qui la surprenait encore.
— Voyez-vous, dit Rose dans l'escalier, la 14, c'est la 13.
— Il en aurait fallu quatorze, dit Ell justement.
— Quand bien même! dit Rose. Et je la mettrais où, la13?
— C'est juste, reconnut Ell. Il n'y a pas de place pour la 13.
— La place de la 13, c'est la 14, conclut Rose.
Alice entra la première. Elle aimait s'émerveiller avant les autres.
— Quand Qand reviendra... commença-t-elle.
Rose réfléchit. Cancan reviendrait. Elle ouvrit la fenêtre et dit:
— Comme en été!
Mais c'était l'hiver. Sous le couvert, le libraire, qui vendait des piles, n'en avait plus et se faisait engueuler. La radio parlait du phénomène comme s'il était acquis que ce fût un phénomène et non pas un noumène.
— Pas d'expérience, pas d'explication, dit Alice en se vautrant comme une petite fille sur le lit qui valsait avec Ell.
La radio jouait Unforgettable. That's why!... That's why!... That's why!... Puis Léo Ferré se mit à parler de ses dents déjà mortes. Anaïs grelottait.
— Ce n'est tout de même pas l'été, fit Ell. Il ne faut pas exagérer!
Et elle ferma la fenêtre, ce qui diminua le son de la radio.
— That's why!... That's why!... That's why!... chantonna-t-elle.
Frank remercia Rose qui frétilla dans ses sabots.
— Et maintenant, à poil! lança-t-il.
C'était une plaisanterie de mauvais goût. Il ne réussit qu'à envenimer une atmosphère déjà tendue à l'extrême. Alice secoua le petit poste de radio à piles, Anaïs refusa de s'asseoir et Ell brandit un cendrier. Le chasse-neige passa, suivi du vieux Bulldozer des Vermort, conduit par un Chacier conscient de l'enjeu.
— Tu as peut-être raison, au fond, reconnut Ell.
Alice rougit du bout des joues. Elle consultait le dossier de l'enfant micro-ondé en écoutant Léo Ferré. Tes dents déjà mortes. Elle frémissait. Il y a des auteurs qui trouvent l'expression exacte et on les appelle des poètes. Les autres ont beau devenir des classiques, ils n'atteignent jamais le cerveau à l'endroit précis d'un début d'explication. Anaïs tira la langue à la fenêtre et se réfugia dans les toilettes. On entendit l'eau couler, les mains exploraient l'eau. Frank écrasa la radio qui se tut. Alice pleura.
— Ils nous expliqueront, dit Ell. Ils expliquent tout. Ils savent. Tout est religion. PKD dit que la seule religion, c'est la mort.
— Ça va! fit Alice.
Elle se retourna sur le dos pour voir Frank.
— Nous n'aimons que notre vie, dit Ell. Personne d'autre! L'amour, c'est aimer sa vie, rien d'autre! Nous n'avons jamais été enfants.
— Anaïs! appela Frank à travers la porte. Chacier y arrivera.
— C'est trop tard, dit Anaïs.
On entendait le Bulldozer. Des dizaines d'hommes s'activaient pour dégager le tunnel. De l'autre côté, on construisait un pont de fortune capable de supporter un véhicule léger.
— Ah! Si Morandelle avait été là, regrettait le comte.
— Deux statues, fit K. K. Kronprintz. Une en bronze pour le baron et astronome von Klingelmauf... Klingelödemauf... Klingelödemaufstandune... aufstandunemplinich... Kling... Klein... Klinglagen... Et l'autre pour son ami Morandelle, ingénieur polytechnicien et enseignant à qui nous devons la prospérité de nos carrières de marbre.
— Bravo, K. K.! Tu seras maire. Je le dis.
On riait en regardant les hommes au travail. On entendait le Bulldozer. On regardait le ciel.
— Dieu du ciel, fit le comte, qu'il ne se remette pas à neiger avant qu'on en ait fini avec ce pont et ce tunnel.
Muescas remontait du talweg où l'avait jeté l'impatience de ses coreligionnaires.
— Il y en a partout, bégayait-il.
Il en jeta un aux pieds du comte qui recula.
— Ce ne sont pas des enfants, dit Muescas. Ça tombe du ciel. Il y en a partout.
Les hommes s'éparpillèrent pour voir. On entendait leurs cris d'horreur. Le comte examina l'enfant, soulevant un linge dont il ne reconnut pas la consistance.
— Taisez-vous, Muescas, et continuez de chercher. Il y a une explication.
Le monde ne pouvait pas perdre sa cohérence. Pas comme ça, pensa le comte. Et il retourna encourager les hommes qui trimaient pour la logique. C'était enfantin.
Épilogue
L'hiver est arrivé — jours de pluie — jours de neige — ou jours de grand soleil qui s'extrait du gel matinal puis retourne vite dans l'ombre — laissant la place au froid qui s'installe devant la porte — comme un chien de garde — tandis qu'à l'intérieur on hésite toujours à sortir de la cheminée — sirotant la gnôle matin et soir — ou à toute heure — suivant que le moral est au gris ou au contraire au beau fixe — suivant ce qui s'amoncèle contre la fenêtre — sur les feuilles de l'automne qu'on a eu la flemme de balayer et qui pourrissent dans l'humidité et la moisissure — calculant le bois dans la cheminée — dans la perspective de l'hiver qui sans être jamais terrible — n'en reste pas moins l'hiver — les heures du jour ne suffisant pas au travail — et on s'ennuie ferme — gratouillant le verglas sur la vitre de la fenêtre pourtant fermée — chiant sa merde brûlante dans l'eau gelée du chiotte qui glougloute — ne touchant pas à la douche dont le tuyau fait une boucle raide autour du robinet coincé de toute façon — traînant la savate entre la chambre et la cuisine — entre la couette et la cheminée — mangeant sur les genoux près de la cheminée ou carrément dedans — la table demeurant désespérément vide — les miettes poussées du pied dans le feu — avec les os et les restes de patates — les pots de yaourts et les couvercles de pots de confiture — pluies et neiges autour du soleil — comme les limites à ne pas dépasser — sciant du bois pour se réchauffer un bon coup et vite se jeter en boule enfantine sous la couette — vidant le verre de gnôle invisible qui ajoute sa chaleur — et le matin jetant un coup d'oeil sur la fenêtre dont les volets tranquilles et mal jointés font toujours du bruit — analysant le rai de lumière vertical — jugeant de sa couleur — de son intensité — écoutant les chats sur le rebord — miaulant ou simplement silencieux — le chien qui fait le tour de la maison parce qu'il s'impatiente — aboyant un peu — il faut tendre le bras hors de la couette pour arracher au froid la bouteille de gnôle glaciale — et boire au goulot d'un coup une bonne lampée — sentant les brûlures en remplacement de la bonne chaleur de la cheminée — et une fois requinquée — le ventre presque douloureux — se lever d'un coup — tout habillée parce que je ne me déshabille pas pour dormir — j'accumule la chaleur dans mes vêtements — où veux-tu que j'accumule? — la gnôle me brûlant l'intérieur — tandis que je secoue nerveusement les bûches qui crépitent — que je jette du papier — des brindilles — et même de l'essence — le feu éclatant en bouffées calcinantes — jusqu'à ce que la cheminée se remette à ronronner doucement — je peux alors passer un gant d'eau tièdie sur la bûche — sous les bras et sur les seins — entre les jambes — entrouvrant à peine la chemise ou le pantalon que je porte sous ma robe — je me réveille.
La lettre de papa est arrivée ce matin — ou hier — ou bien avant — je n'en sais rien — il était dix heures — onze heures — l'heure où le soleil s'échine dans l'herbe blanche — ne parvenant pas ni derrière les murs ni entre les fourrés où l'herbe reste blanche et gelée toute la journée — j'ai ouvert la boîte aux lettres — ce qui m'arrive quelquefois — j'étais descendue jusqu'à la ferme voisine pour ma petite provision de pinard — et en remontant, j'ai ouvert la boîte aux lettres — et il y avait une lettre de papa dedans — je l'ai ouverte en remontant vers la maison — maman est morte — ça je le savais — je suis seul — je m'en doutais un peu — viens me voir — pas question —
C'était une lettre de papa — une lettre en forme de question parce qu'il ne sait rien écrire d'autre — faut toujours qu'il demande quelque chose —
Ce qui irritait ma mère — il y avait un tas de choses qui l'irritaient, ma mère — et par-dessus tout cette manie qu'avait mon père de tout le temps demander qu'on l'aide — depuis que maman est morte, je réponds de temps en temps à ses questions — mais toujours par écrit — gardant toute la distance à travers cette transparence sentimentale qui existe malgré moi — malgré nous au fond — on s'aime pas — je n'ai que des sentiments sexuels à l'égard de mon papa — on a parfaitement le droit d'avoir ce genre de sentiments — ce qui est interdit, c'est de les cultiver — même de chercher à le faire — moi je ne suis pas de celles qui font un scandale parce que leur papa est venu les visiter dans leur lit — si c'est pas ce qu'elles veulent — et si le papa insiste — bon — faut quand même leur donner raison — mon papa n'est jamais venu dans mon lit — qu'est-ce que j'ai pu souhaiter qu'il le fasse — il n'a jamais compris — ou alors il n'a pas pu traverser le corps de ma mère pour venir à la rencontre du mien — de mon petit corps dejà fou de tout ce qui dépasse l'ordinaire — j'ai même souhaité qu'il me frappe — qu'il me torture — qu'il m'abandonne dans un chemin de traverse nue et tremblante — de lui j'aurais tout accepté — on l'aurait fait et on se serait pas mal foutu de l'opinion de ma mère — mais elle refermait mes cuisses d'un coup chaque fois que, assise dans le sofa — je les écartais un peu trop — ou bien elle arrivait avec un gant humide et dur qui effaçait le sang de mes lèvres — tirant sur les mèches — supprimant les bijoux — adroite à mettre en valeur ce qui me rendait laide et indésirable — je disparaissais des pieds jusqu'aux épaules dans un épouvantable harnachement de plis verticaux et de ceintures perpendiculaires — soutenant mon seul visage — ma seule laideur impossible à cacher comme on cache une cheville trop lourde ou une épaule trop grasse — je promenais mon visage dans le désert — je n'avais aucune chance par rapport à l'homme — n'importe quel homme que je désirais propre et silencieux — mon père se tenant à l'écart de cette tragédie — souriant quand il me voyait passer dans une robe qui soulignait mes narines dilatées — ou qui donnait une profondeur mortelle à l'excavation de mes paupières — autour de mes yeux oranges — mes yeux toujours uniformément oranges — alors je ne sais même pas si mon père voulait de moi — ne serait-ce que comme fille? — Ne me faisant aucune illusion sur notre futur — raturant l'idée de l'inceste d'un rageur coup d'ongle dans la perfection de mes cuisses secrètes —
Je pouvais bien sûr prier pour qu'elle se casse une jambe — ou pire se rompe la colonne vertébrale — songeant aussitôt à l'enfer que ce serait — ma mère paralysée dans un fauteuil qui traverserait les murs avec elle pour me couvrir d'écrans-protecteurs aux endroits de ma secrète et vivante sexualité — non, je ne pouvais pas la projeter ainsi dans une demie mort qui me ferait regretter de ne pas l'avoir tuée moi-même — et je me suis mise à songer à l'assassinat — et à l'impunité bien sûr — ou à la non-culpabilité — mais c'était s'en remettre au jugement des autres — c'était risquer une trop grande déception — et je ne pouvais même pas mesurer le risque qui m'apparaissait comme une entière probabilité —
Je me suis mise à penser à tout ça quand j'ai fini de lire la lettre de papa — il me demandait d'aller le voir — et j'aimais trop l'hiver — j'étais tellement jalouse de ma solitude — voletant comme un oiseau fatigué entre la seringue et la bouteille — entre la cheminée et la couette — entre le garde-manger et l'inévitable chiotte que ma merde mettait en ébullition — j'avais vraiment pas envie d'aller faire un tour du côté de Paris où mon père créchait comme un ermite maintenant qu'elle était crevée — traversée de vers et de petits cailloux — avec d'immenses cheveux qui continuaient de croître dans le vide calculé où son corps reposait — dans l'attente que le bois retourne à la terre — c'était toute la vision que j'avais d'elle — ça faisait un peu savant — encyclopédique même — ça ne faisait pas du tout émue par la perte définitive — mais j'avais bien conscience de n'avoir rien gagné — papa étant maintenant vieux et sans doute éloigné de la chose sexuelle — ou ne l'approchant qu'avec des pincettes — on sait jamais ce qui peut arriver à un vieux qui se met à rêver —
Rêvait-il — mon papa — mon premier et impossible amour — à autre chose que du sexe entre nous? — Qu'est-ce que j'en avais à foutre après tout — j'avais raté ma vie conjugale à cause d'un mari qui voulait me bouffer pour se nourrir — comme pute j'avais fait la preuve de pas mal de talent et j'avais touché le gros lot — bon je l'avais entièrement dépensé dans ce cirque qui n'avait attiré que des fous — parce qu'Eva et moi on pensait qu'à montrer notre cul — ou parce qu'on n'avait pas de talent — ou parce que c'était pas ce qu'il fallait avoir — qu'on savait rien de ce qu'on aurait dû savoir avant de foncer tête baissée dans ce gouffre financier — mais le cirque était fini et bien fini — maintenant je me balançais doucement sur le trapèze — assise confortablement sur la barre qui ne sciait pas les fesses — et pas de projecteurs pour m'éblouir — pas de spectateur pour m'en demander plus — de mordre une bretelle pour la casser — ce qui était facile — ou de recommencer le saut de la mort — ce qui m'enfonçait tout entière dans une peur que je ne partageais avec personne — ravalant ma salive — regardant Eva qui aiguisait sa cruauté en disparaissant dans l'ombre pour qu'il ne soit vraiment plus question de sexe — mais de voltige — de mort approchée — pire que la mort — de la paralysie.
— Recommence! Idiote! disait Eva dans l'ombre —
Et je n'avais même pas la ressource de me foutre à poil pour leur pisser dessus — il fallait que je voltige — mon esprit arrêté avec l'idée de la paralysie — de mes jambes mortes — de mon cul ouvert à vie dans l'intérieur d'un pot amovible que je ne serais même pas capable d'aller jeter aux chiottes — rêvant toujours à ce moment-là d'une biture définitive — ce qui les faisait bien chier!
Mon papa ne pouvait pas avoir une idée exacte de ce qui m'arrivait — est-ce qu'il pouvait avoir une idée de ce dont je rêvais — lui qui était de la génération de Ginsberg et de Kerouac — lui qui n'avait jamais ouvert Le Festin Nu — et qui aurait été choqué par les garçons sauvages — papa traînard qui n'était même pas de sa génération — il n'avait aucune idée un peu voisine de celles qui avaient fait sa génération — il n'était d'aucune génération — il n'avait été généré par rien qui soit une génération — il générait rien — qu'est-ce que je valais moi-même par rapport aux idées que ma génération avait jetées sur le grill de l'expérimentation?
Papa se faisait chier dans son appartement étroit rue Saint-Benoît — moi je tuais le temps sur le chemin de Génat à Layos — dans une maison impossible à chauffer — et qui n'était même pas agréable l'été — l'hiver disparaissant dans ma couette puante — l'été me méfiant des coups de vent à cause de la nudité dans laquelle il m'arrivait de trouver du plaisir — si c'était le moment — ou la bonne compagnie — ce qu'on pouvait se faire chier tous les deux!
Mais l'idée de respirer l'air de Paris — moi qui n'aie pas connu Paname — c'était une mauvaise idée — pas à cause de papa — que je pouvais distraire jusqu'à l'oublier — entre les murs brûlants de son petit appartement un peu bohème — pas à cause de Paris — qui est une ville comme les autres — à traverser de long en large sans jamais s'arrêter quelque part — des fois qu'on y perde le sens de l'orientation — et dans l'obligation de s'adresser à des passants pour le retrouver — ce qui n'est pas une mince affaire — compte tenu de la célérité et de l'indifférence — pas à cause du voyage — pas à cause de la maison fermée et des bêtes qui tournent autour en se demandant si je vais revenir — ni à cause de la gnôle ou du coup de ciseau dans l'imagination! — C'est à cause que c'est quitter un ennui agréable pour un autre qui l'est peut-être aussi — mais qui n'est pas le mien — non mais réfléchis un peu — qu'est-ce qu'on va se dire toi et moi? — De chaque côté de la table — ou de la télé — peut-être même de la bouteille si tu me comprends un peu — est-ce qu'on va s'emmerder chacun de son côté — toi un peu moins seul — certes — revenant des courses chaque matin avec ton filet de plastique vert qui te donne une allure de secrétaire du Mercure — sortant du filet le bout de viande et le poireau prêt à cuire — la crème Mont-Blanc et la bière sans alcool — la baguette craquante — le journal — le paquet de cigarettes — le programme télé — non mais tu m'as regardée!
Moi je me fous pas mal d'arriver toute nue dans mon pardessus étoilé — et d'entrer dans cet appartement — reniflant tes odeurs — et n'y tenant plus à l'envie d'ouvrir les tiroirs du bahut remplis de souvenirs de ma mère — les missels — les lunettes — les briquets à mèche parce qu'elle n'en supportait pas d'autres — les babioles en plastique et celles en alu brillant — les vieux bonbons collants — les petits cailloux de Lourdes et les dentelles inachevées — les photos! — Oh putain les photos — chacune éternisant le moment choisi par son sacré 9,5x11 au viseur implacable qui cadrait toute notre laideur dans son prisme un peu piqué par le temps — et je serais là à me bouffer le dessus des doigts — attendant que ça passe — les yeux rivés sur les poignées dorées pendouillant par paire sur chaque tiroir — pouvant mesurer le temps dans le chien coupé d'horloge — toi pliant et dépliant ce satané journal qui offusque mon silence — et j'ai le cul mouillé à force de transpirer comme une garce dans la dentelle qui fait la propreté du cuir inusable — faisant miauler les accoudoirs sous mes bras parallèles — la tête remplie de ce fatras d'objets qui peuvent animer l'imagination de n'importe qui — n'importe quel étranger à la famille pouvant toucher du doigt la surface au vernis craquelant de notre histoire qui n'a pas pu devenir une histoire d'amour —
Je viens pas à cause de ces tiroirs — ou alors vide-les dans la chaudière — repeint les murs avec de la merde — change la forme des meubles rien qu'en les regardant — fais quelque chose en ma faveur, quoi! — quelque chose pour moi toute seule — entre toi et moi — rien de sexuel — c'est foutu de ce côté-là — et puis je me suis promise — enfin si je passe l'hiver — si je touche le printemps — si je suis la première à gicler mon foutre dans les primevères — l'herbe à la paralysie — tourbillonnant toute nue dans le talus — exactement avec la même force qui m'avait poussée à écraser les colchiques — exactement avec la même rage appliquée à la nature — dans ma maison sans souvenir de nous — dans la maison sans souvenir du tout — ne pas savoir qui a vécu et qui est mort là-dedans — ne pas reconnaître leurs visages dans ceux des gens du pays — ne rien savoir des liens de parenté — des divisions de biens — des récoltes cachées — des cadavres qu'on a peur de déterrer malgré les bijoux — enfin c'est ce qu'on raconte — que la vieille Célestine se serait enterrée toute seule avec tous ses bijoux — et que le curé de la paroisse avait fait de savants calculs pour donner à tous le moyen de vérifier cette thèse délirante — je viens pas à cause des tiroirs — pas à cause de ce qu'il y a dedans — à cause de l'envie de les ouvrir — de me nourrir de la médiocrité des bibelots et des photos — de me tromper encore en construisant toute mon imagination sur aussi peu de profondeur — mais est-ce que c'est la profondeur qui est en cause quand je regarde le tiroir — non — c'est simplement le besoin inexplicable de me raccrocher à notre entente improbable — vous détestant du même amour qui a fait de moi une folle sexuelle —
*
Cette putain de lettre m'a filé le cafard! — Faut que je casse quelque chose — n'importe quoi — les pieds de quelqu'un — la clochette champêtre sur ma porte — le vieux clairon de soldat de mon grand-père dont — je ne sais pas pourquoi — allez savoir! — je conserve pieusement une photo encadrée sur le linteau de la cheminée — entre deux photophores au pied d'argent — faut que je casse quelque chose — faut que je me mette à crier pour remettre de l'ordre dans ma tête que cette sacrée lettre a tourneboulée — la remplissant de cette amertume qui est celle qui s'attache à mon nom — chaque fois que je le lèche comme on lèche son collier — tirant sur la chaîne sans la péter — et je suis là dans mon pantalon de laine sous ma robe de laine et dans mon pardessus étoilé — la lettre dans la bouche pour m'empêcher de me casser les dents — parce que je serre les mâchoires — à chaque fois que j'ai une crise ça commence par là — je serre les dents et elles craquent — elles se mettent à bouger et j'ai envie de tirer la langue — et je bave dans la lettre qui se ramollit — l'encre touchant mes sens — détruisant la lettre de cette manière, pour ne pas avoir à la lire — pour ne plus avoir à en souffrir — mais c'est gravé maintenant — tu parles — je peux chier dessus ou la foutre au feu — c'est gravé là! — Ça veut plus sortir — de la majuscule au point d'interrogation — et je suis là comme une conne à me reposer la question dans d'autres termes parce que je la refuse et que j'ai envie d'y répondre —
Non! — Je peux pas aller à Paris — je sais même pas si j'aurais la force — je vais peut-être crever cet hiver — tu n'as pas vu ce qu'il a fait de mon corps — de ce corps merveilleux qui était tout ce que je possédais — t'as rien vu des blessures superficielles — c'est vrai qu'elles sont superficielles — il avait raison ce charlatan de Dedalus — ce bon vieux vétérinaire qui m'a auscultée comme une vache — constatant que c'était superficiel et qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter — seulement voilà: c'est superficiel et ça se voit — c'est plus commercial! Ça fait peur! J'ai essayé! Ça les dégoûte! C'est superficiel! Ça a pas creusé dans la chair! Mais on voit bien que c'est creusé! — Ça fait sale — ça inspire pas confiance — c'est peut-être des chancres — un nouveau SIDA — c'est un truc qui les empêche de bander — je suis plus bonne à rien —
T'entends ce que je dis! — Patapouf de père! — Et tu désires me voir — et tu verras quoi? — ma gueule — mes cicatrices — mon derrière qui s'est mis à enfler — va savoir pourquoi — et mes deux seins qui n'ont plus l'air des deux bites qui faisaient ma fierté sexuelle — ya que Jules qui s'en fout — il se fout de ma laideur comme je me fous de sa saleté — d'ailleurs sa saleté, c'est comme mes cicatrices — il ne lui est jamais venu à l'idée de la frotter avec du savon, mais s'il le faisait — il l'enlèverait pas — et il s'en fout — il dit qu'il est comme il est — et moi je commence à ressembler à une bouteille de gaz — depuis que j'ai écrasé les colchiques dans les pentes — et peut-être à cause de ça — oui — la graisse s'est fourrée entre moi et ma peau — ça fait de vilains bourrelets qui amusent Jules — il joue avec et ça me fout hors de moi — je ne me ressemble plus — j'ai eu trop peur — quelque chose s'est détraqué au niveau de mes glandes — et je prends le chemin d'une obésité rugueuse — pas l'obésité sympathique de celles qui continuent d'être belles malgré les kilos — non — l'obésité qui ne se laisse pas caresser — l'obésité un peu sonore quand on la touche — qui dégoûte un peu — et gonfle autour de mes cicatrices — qui creuse encore les coups de fourche qui m'ont assassinée — les coups de fourche que je ne peux pas oublier — et je ne m'intéresse pas le moins du monde à Eva, à Bill, à Joan — j'ai oublié Marcel et le comte et son fiston qui doit continuer de procréer à la faveur de mon silence — et Jules qui fait le barbot — Jules la caresse — Jules le compliment — Jules le satisfait — le glouton — le copain — il ne me reste plus vraiment que lui — et j'ai honte de lui inspirer tant d'amour!
Cette lettre — faut que je l'assume — faut que j'arrête de me raconter des histoires — ya pas de raisons de se mettre dans cet état — comme maigre, j'étais à moitié belle — vu ma gueule — comme grosse, je suis entièrement laide — j'avais aucune chance devant la peur — fallait que je fasse une réaction — bon voilà c'est fait — je suis grosse — j'ai une sale gueule bouffie — je peux plus écarter mes cuisses sans faire du bruit — j'ai tout le temps mal aux pieds — manque d'habitude — c'est ça, mon petit père — faut que je m'habitue — il s'est bien habitué le Jules — ça ne le gêne pas aux entournures — il a un peu de mal à trouver la porte d'entrée — mais une fois dedans, il se fait pas prier — et ça me fait chier d'être grosse et pas lui — d'être moche et pas lui — c'qu'il est beau, mon Jules — d'être propre — et pas lui! — ça me fait bien chier aussi — mais qu'est-ce que j'y peux — j'ai promis: si je vois les primevères encore une fois, je t'épouse — et tu pourras faire de moi ce que tu veux.
Voilà ce que je lui ai dit, à Jules — fallait que tu le saches — toi qui n'as jamais rien voulu savoir de ta fille — bon d'accord t'aurais pas pu l'épouser — et après — est-ce qu'on s'épouse quand on s'aime? — Ta putain de lettre m'a filé le cafard — et j'ai envie de te casser la gueule — mon papa que j'adore comme moi-même.
*
Je lèche plusieurs fois le timbre — et je fourre l'enveloppe dans la boîte aux lettres — tournant le disque sur le signal rouge — eh oui c'est comme ça à la campagne — comme ça le facteur saura que j'ai une lettre à expédier — il saura pas que je l'expédie à mon père — il mettra la lettre dans une petite boîte en carton à côté de son siège dans la 4L jaune — et il descendra la lettre dans la vallée et alors elle commencera vraiment son voyage à travers la France — jusqu'à Paris — jusqu'à ce petit appartement de la rue Saint-Benoît où mon père me fait un caprice — et moi qui ne veux rien comprendre — moi qui m'obstine à dire non — sans donner de raison valable par-dessus le marché.
J'ajuste mon cache-nez — et je remonte vers la maison — blottie toute nue dans la laine chaude de mes habits de tous les jours — un Gitan descend en sifflotant — portant sous le bras sa marchandise — on s'approche — on se regarde sans intérêt — on va se croiser — pourquoi ne me propose-t-il pas sa marchandise — c'est quoi ce que vous vendez?
— De la dentelle, dit le Gitan qui m'a à peine dépassée dans la pente.
— C'est quoi comme dentelle? J'adore la dentelle, vous savez!
Toujours le mot pour remettre les gens dans mon chemin! — Son appétit commercial se réinstalle sur son visage qui s'éclaire:
— Vous voulez voir? C'est vraiment de la belle dentelle. Du fait main.
— Faut pas me prendre pour une idiote. Ce qu'on fait à la main, de nos jours, c'est appuyer sur les boutons.
— Faut pas être méchante, madame. Vous voulez voir?
Il a toujours autant envie de me fourguer sa came — il reste souriant — mais je vois bien que je dois arrêter de le faire chier — sinon il va s'en aller et me laisser seule dans mes vêtements soudain devenus froids et humides — j'essaie de cacher mon nez couleur sang — mais je sais pas pourquoi — voilà que c'est tout ce qui attire son attention — il regarde mon nez rouge en se demandant ce que c'est:
— Si on rentrait dans la cuisine, dis-je en tendant le bras pour montrer la maison —
En le tendant, ce bras lourd de femme qui grossit — je m'aperçois que la chair de l'avant-bras s'arrête brusquement au poignet dans un bourrelet qui excite mon désespoir — on peut pas tout cacher — et on entre dans la cuisine — il dit:
— Il fait bon chez vous.
C'est toujours ce qu'on dit quand on entre chez quelqu'un à la campagne — il fait bon ça veut pas dire qu'il fait chaud — si c'est ce qu'on a envie de dire, alors on dit: il fait chaud ici! — Ici et non pas chez vous — ce qui fait une sacrée différence.
— C'est que le froid n'a pas l'air de vous faire peur, dis-je pendant qu'il pose son fardeau sur la table —
Il est vêtu d'un pantalon noir très moulant — et d'une chemise qui s'entrouvre sur sa peau noire.
— Je n'aurai plus jamais froid, dit-il — ouvrant les boîtes et éparpillant les nappes de dentelle qui éclairent soudain la cuisine de leur lumière ciselée —
— Et pourquoi donc que vous n'auriez plus jamais froid? demandai-je.
— Parce qu'une fois dans ma vie — Dieu bénisse tous les jours que j'ai vécus et me pardonne si je les ai mal vécus — une fois dans ma vie, j'ai eu terriblement froid — froid à en crever, madame — et j'ai bien failli mourir de cette façon atroce — et c'était vraiment pas facile de mourir comme ça — parce que je voyais les autres mourir autour de moi — et que je ne voulais pas leur ressembler — je ne voulais pas ressembler à cette grande pitié de regard qui ne demande plus rien — qui attend — je ne voulais pas avoir cette bouche sans cri — avec juste un filet de voix pour dire qu'on avait très mal — et très peur aussi — je ne voulais vraiment pas que ça m'arrive et pourtant — c'était tout ce qui pouvait m'arriver — alors depuis — Dieu me pardonne si je l'offense — c'est comme si l'hiver n'existait pas.
— Mais où donc avez-vous tant souffert?
— Dans les camps, madame — dans les camps! — posant une main noire dans la dentelle — me reprochant peut-être de l'avoir forcé à prononcer ce mot éternellement souillé par l'histoire.
— Elle est belle, votre dentelle, dis-je en ouvrant un peu mon cache-nez — et il put voir à quel point je souffrais d'être moche.
— Est-ce que vous voulez une nappe. Des rideaux! J'ai de très beaux rideaux — on essaye sur la fenêtre?
Pourquoi ne pas essayer? — Moi, tout ce que je voulais — c'était casser les pieds à un pauvre Gitan qui colportait de la merde pour gagner sa vie — et v'là que ce sinistre fantôme me balance un mot rempli de sens — rempli d'humanité — dans le mauvais sens du terme peut-être mais c'est tout ce qui le remplit — l'humanité — et je me mets à penser à ce mot — opinant de la tête tandis qu'il est juché sur une chaise pour ajuster le rideau sur la fenêtre — il a l'air heureux parce qu'il a choisi le bon rideau — la bonne harmonie de couleurs — le dessin qui s'accorde avec tout le reste — je peux pas dire le contraire — j'ai vraiment plus envie de lui casser les pieds — ni à lui — ni à l'humanité.
— J'ai aussi de très belles nappes.
On étire une nappe sur la table qui resplendit d'un coup — il jubile, le Gitan — c'est un homme de goût — il sait exactement ce qui manque — et il l'ajoute avec cette satisfaction qu'on ne lit jamais que dans les yeux des artistes — je souris un peu.
— Est-ce bien utile d'égayer cette maison? dis-je tristement. EST-CE BIEN LE BON MOMENT?
— Vous avez perdu quelqu'un de très cher? dit-il doucement, la main sur le coeur et c'est pas une farce de sa part.
Faudrait modifier un peu sa question — supprimer des mots — pour rendre la réponse possible — je peux vraiment pas répondre à cette question — j'ai des larmes dans les yeux.
— Je reviendrai un autre jour, dit le Gitan qui commence à ranger les nappes et les rideaux dans les boîtes aux couvercles transparents. Si c'est un jour pour pleurer, alors il faut pleurer.
— Non, dis-je en essuyant mes larmes. Je vais prendre les rideaux et la nappe. Et puis il faut des rideaux à la fenêtre de la chambre. J'ai pas fait le ménage. Ne m'en veuillez pas.
Il secoue la tête en souriant — c'est un homme qui aime comprendre — ou alors c'est le plus habile des commerçants — qu'est-ce qu'il ferait à colporter dans la montagne si c'était le plus habile des commerçants? — Il n'est pas habile du tout — ce qu'il arrange, ça lui vient comme ça — il monte sur une chaise — ajuste le rideau — et la chambre du coup redevient vivante — vivable — on a vraiment envie d'y dormir — on a envie de l'ouvrir pour qu'elle respire — de la fermer pour qu'elle inspire le sommeil — le Gitan jette de la dentelle sur le lit — sur le fauteuil à bascule — il ordonne à ses oiseaux de dentelle d'être gais et d'être beaux — et surtout de changer le monde qui est devenu moche à force de me ressembler — Gitan je t'aime — Gitan tu es ma leçon de politesse — j'achète tout — j'achète même le chapeau que tu portes un peu sur l'oeil pour te donner un air crapule qui ne te va pas du tout — j'achète ta chemise — j'achète ton pantalon et tes bottes de chevreau — tu vas t'en aller nu dans les routes d'Aure — par moins quinze au-dessous de zéro — ne craignant ni la honte ni le froid ni la faim ni les quolibets — personne ne t'arrêtera parce que j'ai tout acheté — tout payé — les nappes — le dessus de lit — les rideaux — j'ai acheté ton honnêteté et ton savoir-faire — j'ai acheté toute ta mémoire et les mots que tu changes de sens — Gitan je ne te suivrai pas sur les routes — je ne tiendrai pas compagnie à ta fière nudité — je vais me noyer dans la dentelle — même si tu me crois folle — même si je ne sais plus être nue — à l'écoute des mots qui bougent — dans ma tête — dans les livres que j'ai écrits — dans la lettre qui est encore dans la boîte — avec le signal rouge qui va éveiller l'attention du facteur un peu gris — ayant picolé juste ce qu'il faut pour croiser les Gitans sans prêter la moindre attention à leurs boniments de magiciens.
*
Le Gitan continue son chemin — se retournant de temps en temps pour me saluer de la main — puis il contourne la fontaine qu'il ne regarde pas — l'eau commence à peine à couler le long de la stalactite qui pend au robinet — un chien tranquille tourne la tête —
C'est Jules qui s'amène dans sa 2CV décapotée — un mouton affolé lié solidement aux tubes de la banquette arrière — le chien s'approche en remuant la queue — remontant de la fontaine — tandis que Jules fait glisser la 2CV sur le côté dans le talus — pour l'arrêter — il n'ouvre aucune portière parce qu'il n'y en a pas — il dit:
— Qui c'est ce Gitan? Qu'est-ce qu'il t'a vendu? Tu as encore dépensé tout ton argent!
Il rit — dépose son baiser gluant sur ma bouche — et renoue soigneusement l'écharpe pisseuse sur mes épaules:
— Est-ce qu'il lui reste quelque chose à vendre? Je parie que tu n'as rien laissé aux autres. Tu ne leur laisses jamais rien!
— Il reste un napperon, et puis tout ce qui n'allait vraiment pas. La prochaine fois, il viendra avec des horloges et des baromètres. Une autre fois avec des chaises. Il reviendra toujours avec quelque chose. C'est chouette, non?
— Ce qui est chouette, dit Jules en me poussant vers la maison — C'EST LE PLAISIR QUE TU AS À DÉPENSER DE L'ARGENT POUR DES BABIOLES.
— C'est en souvenir de ma mère.
— Et qu'est-ce que tu fais comme folie en souvenir de ton père?
— Vaut mieux pas en parler. Si j'avais fait les folies que je voulais avec lui, on serait peut-être en prison tous les deux.
— Qu'est-ce que tu me racontes!
Jules et moi on s'installe sous la véranda — ayant déroulé le matelas — installé les coussins — tiré la couette sur nos jambes — ses bottes jaunes et noires sont debout un peu plus loin — dans l'herbe près du chien tranquille qui nous regarde — qui regarde le matelas où il passe ses nuits — rond et chaud dans le matelas — pensant que je ne sais rien — mais sentant son odeur qui est même plus forte que celle de Jules qui ne la quitte jamais — Jules a un drôle d'air ce matin — il a l'air triste — il a même pas caressé la tête du chien qui est pourtant un chien à tête qui se caresse sans qu'on le veuille vraiment — sauf en cas de tristesse —
— C'est ma vieille qui me soucie, dit-il enfin. C'est une vieille qu'a jamais besoin de personne — ni même de mon vieux qui ne l'a pas beaucoup connue — l'ayant mariée aussitôt elle s'est retrouvée en prison — à cause de ce qu'elle a fait — ce qui n'est pas une honte d'ailleurs — ça tout le monde le sait — que c'est pas une honte et qu'elle a eu raison de faire ce que la justice ne voulait pas faire — et puis il est mort à son retour — comme quoi elle ne l'a pas beaucoup fréquenté — mais enfin il lui a laissé du bien — et deux gosses pas très réussis — et maintenant, elle dit qu'elle est fatiguée — elle a fait de longs calculs sur un cahier — et elle dit que c'est possible qu'on l'accepte à la maison de retraite de Castelpu — elle y prendra le Train — qui ne peut pas rester avec moi, dit-elle — et je vais me retrouver seul dans cette grande ferme qui tombe en ruine — sauf BIEN SÛR si tu tiens le coup jusqu'aux primevères — que c'est pas rare qu'on en trouve au mois de février tu sais? — Enfin, maintenant il faut que je devienne un type sérieux — il faut que je m'intéresse aux femmes, quoi! — C'est ce que dit ma mère — moi je me suis jamais intéressé qu'à bien bander et faire ça comme il faut — avec toi quand tu veux bien — ou avec les touristes qui ont vite fait de m'oublier — mais je n'arrive pas à m'intéresser aux femmes — ce n'est pas qu'elles m'ennuient — j'aime bien leur conversation — j'aime bien les regarder et même plus — mais de là à penser que je dois m'y intéresser...
— Tu n'as qu'à fermer les yeux et penser à moi, dis-je en riant de bon coeur.
— Mais toi c'est pas pareil! dit Jules qui devient très sérieux — toi, ce qui est sûr, c'est que si tu passes l'hiver, on se mariera — et je fais confiance au bon dieu pour qu'il en fasse pousser des millions et des millions de primevères — et je me charge de t'engraisser comme il faut pour que tu ne crèves jamais tiens!
— Faudra bien que ça arrive un jour, non?
— Ce qui n'arrivera jamais, va — dit Jules en hochant la tête — c'est que je ne m'intéresserai jamais aux femmes. Tu comprends?
— Alors j'ai de la chance, con! dis-je en riant toujours — moi que les hommes n'ont jamais INTÉRESSÉ — ého!
— Ne badine pas, Anaïs. C'est sérieux. Je t'aime, mais si on s'épouse, faudra que tu t'y fasses. Je ne dis pas que je te tromperai. Ça non, hé! Si je te donne ma parole d'homme — là, devant le maire — devant le buste de la République — ouh! putain tu peux compter sur ma fidélité! Mais tu comprends, ça veut pas dire que je m'intéresserai à toi comme il faut. Ça te suffit la fidélité, hein ANAÏS? Ça te suffit, dis?
Je réponds pas — je sais même pas si j'aurai encore l'occasion de croquer des primevères au printemps — je me sens tellement moche que je n'ai pas le courage de répondre à cette question essentielle —
— Je t'ai apporté un mouton, dit Jules en se levant —
Il marche vers ses bottes et cette fois n'oublie pas de caresser la tête du chien qui reste assis —
— On va le tuer tout de suite — j'ai apporté ce qu'il faut — donne-moi juste un coup de main — celui-là sait qu'il va mourir — on le surprendra pas.
1-11 septembre 1994 - Adra
23 janvier-21 février 2006 - Alfaix
[1] Pierre DAC.
[2] Boris VIAN.