de Patrick CINTAS
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Texte intégral
La tour n'est pas tout ce qui reste des anciennes fortifications. La maison de Constance révèle un angle démesuré. Mon enfance se rappelle un bloc rouge. L'inscription est apocryphe. Je suivais la rivière pour la voir, la surprendre plutôt, car elle finissait toujours par me reconnaître. Le pont était animé de vibrations. Je ne veux plus la voir. Je colle mon oreille à l'endroit que j'ai marqué d'une croix gravée à la pointe du couteau. Si je ne ferme pas les yeux, l'eau glissant entre les joncs finit par me fasciner. L'ombre s'étend sur l'autre berge. Il fait peut-être froid. Je n'aime pas cette France. Je préfère le sommeil de l'été. Quelquefois, elle me faisait signe pour que je descendisse avec elle au bord de la rivière. J'hésitais toujours. Du haut de la tour, mon père la guettait. Il ne se séparait jamais de sa longue vue. La nuit, il savait que je l'écoutais délirer. Il ne prononçait jamais son nom sans se le reprocher. Les draps volaient dans l'air sinistre de cette chambre où il aurait voulu que j'accompagnasse ses rêves. Je n'y ai dormi qu'une fois. Je ne conserve de cette nuit que le souvenir d'une insomnie tenace. Le jour s'est levé pendant que je pensais mourir. J'en ai profité pour retrouver le chemin de ma propre chambre. Il y faisait un froid lancinant. Je ne suis pas entré dans le lit que j'ai imaginé humide et rebelle. J'ai ouvert la fenêtre. Le même jour m'étourdit une seconde fois, j'entendis ses pas dans le couloir. Il ne prie pas dans son lit. Il profite de ce passage noir et de la descente des escaliers pour s'adonner à des rites dont le sens me pétrifie. C'est une religion peuplée de personnages. Mille histoires traversent cette durée qui m'éternise dans l'enfance au moment de la vivre. Il y a un dieu, unique et total. Sa croix me condamne au silence.
À la table du petit déjeuner, je voudrais prier. J'ai le souvenir exact de ces prières matinales. Elles émerveillaient ma mère. Elle aimait ces cadences parfaites, et le sens qui s'y perd pour devenir la vérité du jour qui commence et qui n'annonce rien. Mon père fumait sa première cigarette sur le seuil. Nous sommes dans la tour. J'ai une sœur. Je l'oublie. Elle est dans l'ombre de mon père, les volutes descendent sur elle, elle ne les chasse pas comme je m'applique à le faire quand le vent léger du matin tourne de ce côté des terres et entre dans la maison pour satisfaire les désirs clairs et faciles de ma mère. Sa race lui donne un avantage. Elle est éblouissante, rapide, précise. Mon père caresse la chevelure rebelle d'une fille qui lui ressemble. Elle n'a pas faim. Elle mangera plus tard, du bout des lèvres. Ces caprices agacent ma mère. La blancheur de sa peau est une offense, je le sais. Sa fille est noire comme une hirondelle. Petit à petit, elle devient l'épouse de son propre père parce qu'elle lui ressemble. Ma peau est moins révélatrice de mes tourments. Je la fouette sous les arbres en retenant mon cri. Gisèle m'a surpris dans cette ombre. Elle venait cueillir les pommes de notre jardin, une corbeille sur la hanche, coiffée d'un foulard qui lui donne l'air d'une de ces paysannes que je n'ai jamais approchées d'aussi près. Elle retient ma main. Elle ne dit rien. Elle défait le foulard. Ses cheveux effleurent ma peau. Elle s'est penchée pour observer les traces de la badine. Puis elle reboutonne lentement ma chemise. Elle ne confisque pas la badine. Elle ne veut pas comprendre. Elle m'entraîne jusqu'aux pommiers. Je grimperai dans l'arbre pour atteindre les plus hautes branches où mûrissent les meilleures pommes, celles qui sont à la portée du soleil. La première est brûlante en effet, puis mes mains s'accoutument à cette chaleur.
— Descends, dit-elle.
J'obéis. Je dois lui promettre de ne plus recommencer.
— Pense plutôt aux filles, dit-elle en riant.
Seule ma sœur a la couleur de ma peau. Toutes les autres sont blanches et rouges. Mon père a eu tort de s'amouracher de l'une d'entre elles. Mais on raconte que c'est elle qui l'a détourné du chemin qu'il s'était tracé depuis les terres jusqu'à l'horizon. Il voulait oublier le bonheur. Elle le lui promettait. Les filles la plaisantaient. Elle les haïssait. Elle épousait un valet. Il recevait en héritage cette étrange tour qui n'appartenait plus au village. J'y suis né. Je la possède aujourd'hui.
Ma sœur est morte un jour de fête. Je reviens sur les lieux d'une enfance que j'ai voulu oublier. Je ne suis pas devenu ce que j'ai rêvé d'être. Mais je me suis raisonné. La porte n'avait pas été ouverte depuis longtemps. Un ami d'enfance parlait dans mon dos. Il parlait de la mort et des disparitions. Il voulait boire un verre avant de s'en aller. Il savait où trouver une bouteille de gnôle. Elle était entamée.
— Elle n'a pas fini celle-là, dit-il en grimaçant pour imiter ma mère.
Sa femme ouvrait les fenêtres et les portes. Elle ne se souvenait pas de cette lumière. À la fin du printemps, la pluie avait fini par trouver une brèche. L'eau ruisselait sous le bahut. Ma mère était assise dans ce fauteuil d’osier. Elle avait l'air tranquille. Elle ne voulait pas penser au mal, disait-elle. Mon père haussait les épaules pour ne pas répondre à ces provocations. Le feu rougissait son grand visage. Encore une fois, il était revenu nu du village où il avait été boire un verre. Personne ne le provoquait plus mais il finissait toujours par se déshabiller et il rentrait chez nous sans ses habits. Gisèle voulait le menacer. Elle devint sa maîtresse.
Le compte passa un jour pour récupérer son fusil que je finissais justement de graisser. Il reluqua ma peau et effaça une goutte de sueur qui perlait sur mon épaule. Ma mère frémit. Elle referma la boîte de cartouches qu'elle venait de sertir. Le comte lui tendit un billet. Elle l'empocha sans le remercier. Il l'appelait, disait-il, par son petit nom parce qu'ils avaient tout appris sur le même banc à l'école. Ma sœur rêvait de cette école. On avait beau lui expliquer qu'elle n'avait pas changé, elle ne voulait pas croire à l'ancienneté des cartes de géographie dont elle collectionnait secrètement les œillets. C'est une vieille boîte à bijou incrustée d'ivoire et de fer. On la retrouve facilement si on cherche. Rien n'a changé, c'est vrai.
— C'était donc elle, fait mon ami en mélangeant les œillets du bout d'un doigt tremblant.
Sa femme l'accompagne toujours. Elle aime ses infidélités. Elle ne le surprend plus. Il a des regards vicieux sur les jambes des filles. Il les aime fortes et bavardes. Il en parle souvent. Et elle l'écoute sans rien dire. Elle a simplement ce sourire au coin des lèvres. On ne la regarde pas. La fille qui passe s'éloigne définitivement. La couleur de ses jambes est absorbée par l'ombre qu'il se met à décrire pour la traverser. Elle connaît tous les mots. C'est une fille serpent, au regard immobile, avec des mains qui veulent attirer l'attention. Maintenant elle se souvient de ma sœur. Elle portait des robes chargées de plis. Quelquefois un bijou cristallisait un tombé. Ma mère l'avait agrafé en lui reprochant sa légèreté. C'étaient des robes blanches accrocheuses d'ombres transparentes. Le bijou était rarement une pierre. Souvenons-nous ensemble de ses coiffures géométriques. Mon ami l'aurait épousée mais il ne se sentait pas à la hauteur des reproches. Il avait préféré cette coquette imitation de la paresse. Il dormait entre ses jambes et rêvait de batailles. Il referma le coffret en promettant de se taire. Je ne le rangeai pas dans le tiroir du chiffonnier. La femme reviendrait fermer les fenêtres avant le coucher du soleil. Ce matin, la lumière entrerait dans la cuisine et dans le cellier. À l'étage, la chambre de ma mère chercherait cette lumière à travers le feuillage d'un tilleul vieux comme le monde. Puis le soleil entrerait dans le salon et dans les chambres qui donnent sur la vallée. Nous sortîmes sous le porche. Nous n'avions plus grand-chose à nous dire. Je touchai du bout des lèvres la chair molle de cette femme que je ne désirais pas. Mon ami avait ma préférence. Aucune fille ne passa pour troubler mon attente. J'aime cette chaleur. Elle me ressemble. Mais sa femme est profonde, douce et lente comme la caresse de l'eau qui dort. Il allume une cigarette. Il rit en se souvenant des chiens du comte. L'un d'eux portait mon nom. Mon père voulait m'imposer ce supplice. Le compte s'amusait. Nous étions dans la cuisine, ma mère et moi. Elle pesait les plombs. Je n'avais pas le droit de toucher à ce matériel et elle révisait scrupuleusement le fusil avant de me le confier. La graisse me donnait de l'urticaire. Puis j'ai contracté un eczéma. Je me dégoûtais. Les plombs qu'elle oubliait par terre, je les fendais sous la lame d'un couteau et ils me servaient à équilibrer mes bas de ligne. Je préférais cette attente. L'eau dormante calmait mes douleurs. Et je regardais sous l'eau. Aucune bête n'est jamais venue se prendre à mes pièges sous mon regard. J'ai perdu toutes les lignes dans cette eau. Et le plomb qui empoisonne la vie. Les berges me semblaient intouchables. Seul le temps qu'il fait pouvait les changer. Je reconnaissais cette fidélité. Mais l'enfance s'achève sur une révélation. Et c'en est fini de cataloguer les choses pour mieux les connaître. Mon ami me soutient dans la descente du chemin. Sa femme nous suit. Elle ne perd rien de notre dialogue.
— Oui, affirme mon ami, j'étais amoureux de la seule noire du pays. Tu te rends compte?
Il se retourne pour lui poser cette question à laquelle elle ne peut évidemment rien répondre. En bas du chemin, il lâcha mon bras. Je me laisse aller encore. L'écorce d'un acacia s'interpose. J'ai perdu le souffle. Elle s'est arrêtée sur le talus pour m'observer. Il n'explique rien. Elle attend que j'ai repris mes couleurs pour me demander ce que je suis venu chercher. Elle reviendra avec un panier de provisions. Elle adore s'occuper des autres. Sa mère était une sorcière bien connue. Elle s'est pendue au-dessus d'un bûcher qui n'a pas pris feu à cause d'une averse inattendue. Les gendarmes ont torturé l'époux malheureux pendant toute une nuit. Elle avait pansé ses blessures en exprimant tous les détails de la haine que le monde des hommes lui inspirait. La pluie s'était remise à tomber dans l'après-midi, à la même heure que la sorcière avait choisie la veille pour mettre fin à ses jours. Elle était sortie pour se mettre sous la pluie. Son père pleurait de rage dans la cuisine. La mort de sa femme ne l'avait pas encore affecté. Il n'avait pas fini de souffrir. La pluie dura jusqu'à la nuit. Elle rentra et se pelotonna près du feu qu'il avait allumé. Maintenant, sa femme lui manquait. Il ressentait une petite douleur derrière les yeux, dit-il. Elle explora ce regard pour ne pas s'y perdre. Et il monta se coucher sans avoir versé la première larme du malheur. Elle passa la nuit sur un divan, feuilletant un livre qui lui parlait des grandes inventions. Elle ne se souvenait pas d'avoir pleuré elle-même. Son esprit refusait encore de se prêter à ce jeu. Son imagination reconstruisait, à force de répétition, toute la scène: sa mère grimpait dans l'arbre pour nouer la corde à la fois à son cou et à une branche. En bas, elle avait accumulé du bois sec et des feuilles. L'odeur du pétrole l'étourdissait. Elle frotta plusieurs allumettes avant de réussir à en allumer une. Elle tira de sa ceinture une boule de chiffon qu'elle enflamma. Elle la jeta sur le bûcher. Elle attendit qu'il eut pris avant de se jeter dans l'air. En même temps, la pluie s'est mise à tomber. Le feu se mit à fumer. Elle étendit ses bras en croix.
C'est mon père qui découvrit le cadavre, au cours d'une battue. On rabattait deux sangliers du côté du moulin. À cet endroit, tous les chemins se rejoignent au bord de la rivière, à l'entrée d'un pont dont il ne reste plus qu'un pilier au milieu du lit. Sur l'autre rive, le bois a brouillé les pistes. Je m'y suis aventuré plus d'une fois, seul et fou. Mais je n'ai jamais atteint que le sommet de la colline, au-dessus d'un abrupt de granit dont les saules bleus semblent des hachures nerveuses à la recherche d'une forme qui n'apparaît pas. De là-haut, je dominais la vallée. La rivière était verte et rose. Après l'orage, le gris du ciel révélait des zones d'une lumière insensée; c'était les feuillages des frênes, hauts et difformes, recroquevillés au moment de se confondre avec ce ciel approximatif. La grotte inévitable s'ouvrait sur une forte odeur de rouille et d'eau croupie. Un wagon pourrissait encore dans une flaque alimentée par un ruisselet qui sortait de la pierre comme d'une statue. Ce ruissellement incessant m'hallucinait. Et de temps en temps, un tintement métallique venait en s'intensifiant du fin fond de l'abîme. La voûte s'était écroulée à l'entrée de ce couloir. Les poutres mélangées annonçaient un monde chaotique. J'avais foi en cette impossibilité d'exercer un quelconque contrôle sur ce qui allait arriver. La courbe d'un rail noir indiquait la fin du voyage. Je m'y accrochais pour me pencher mais je ne devinais rien. Il n'y avait peut-être rien, sinon une tombe qui pouvait être la mienne si j'avais choisi de mourir. Ma mère n'aimait pas cette boue. C'était une boue tenace. Elle en brisait les hasards en me reprochant mon inconscience. Près du feu, ma sœur tissait d'étranges toiles. Elle prétendait comprendre le sens de ces géométries de fil d'or. Je voyais des astres, des regards, une certaine logique m'apparaissait pour me fuir aussitôt parce qu'elle ne me laissait pas le temps d'aller au bout de ma réflexion. Elle détestait me voir nu, et particulièrement dans le baquet d'eau froide où ma mère voulait encore me raisonner. J'étais fou, disait-elle. Je me sentais ivre. Ses mains traduisaient mon angoisse. Je pouvais être obscène. Ma sœur détournait alors son regard et ses yeux s'approchaient de la toile pour en pénétrer le secret, nous invitant au silence. Je racontais tout cela au sujet de cette sorcière que j'ai peut-être connue. Mais la mémoire n'a pas retenu son regard. Je me rappelle d'avoir entendu mon père en parler. Nous étions à table. Ma sœur vomissait dans l'évier. Je ne comprenais pas. Mon père était passé devant la gendarmerie en revenant du château. On entendait les cris du bonhomme qu'on torturait pour le faire avouer son crime. Le cadavre glougloutait dans la camionnette. Ce linceul avait épouvanté mon père. Il ne s'était pas attendu à cette sinistre rencontre. La nuit tombait et il connaissait ses démons. Il rentra par un chemin de traverse, redoutant les fantômes de sa connaissance. Il mit moins de temps à lutter contre ceux-là. Il arriva à la maison dans un état second. Il demanda à boire et raconta toute l'histoire. Ma sœur avait suspendu le fil d'Ariane. L'aiguille visitait ses ongles. Elle aimait les récits parce qu'ils lui semblaient commencer ce qu'elle avait envie de vivre. Mais elle finissait toujours par s'ennuyer. On la voyait arracher des douleurs aiguës à ces doigts de fée. Puis l'aiguille revenait à l'ouvrage. Une lune d'argent jouait à se refléter dans ce qui était peut-être un lac. Je m'approchai. Le paysage se peuplait d'objets qui n'avaient plus de relation entre eux. Je comprenais les arbres, leurs pommes d'or, le jet d'eau qui atteignait les étoiles, la lune en trois exemplaires, l'horizon habité par des montagnes qui étaient peut-être l'ébauche d'une phrase.
— C'est atroce, dit-elle.
Ma mère ne voulait plus y penser. Elle avait préparé le repas pour alimenter notre désir de vivre.
— Nous pourrions mourir proprement, dit ma sœur.
Elle nous faisait don maintenant de son innocence. Sur un signe de ma mère, elle quitta son ouvrage qui retomba en désordre sur l'accoudoir du fauteuil. La dentelle du dossier glissa lentement pour se perdre dans ce lac d'intentions. Mon père brisa le pain sans ménagement, comme s'il s'agissait d'une motte de terre.
— De là-haut, dis-je, j'ai vu au moins un des deux sangliers.
Il approuvait mon impatience, mais ne l'encourageait jamais. Je dus me taire. Ma mère cherchait un sujet de conversation. Elle se mit à parler de tout, sauf de la mine qui serait un jour ma tombe, ni des sangliers qui détruisaient ses tulipes et encore moins de la sorcière que mon père avait initiée à d'autres rites.
Le sexe de mon père était un mythe indiscutable. Les femmes souriaient à mon père mais il ne leur rendait jamais leur politesse. Il me tendit un morceau de pain déchiré. Les fantômes l'avaient épargné parce qu'il était mon père mais il prétendait qu'il avait simplement couru plus vite qu'eux. Ma sœur ne mangeait pas. Elle semblait se voir à la surface de la soupe. J'en fis autant. J'avais l'air malade. Puis j'ai eu l'air honteux. Mon reflet traduisait ma haine. Les croûtons avaient transformé la soupe en une horrible pâtée.
— C'est tous les soirs la même chose, dit ma mère.
Mais il n'y avait plus de bouillon dans la soupière. J'avais besoin d'une bonne heure pour mastiquer cette bouillie. Ma mère aillait exagérément tous ses plats. Le cadavre de la sorcière revint dans la conversation, peut-être à cause de moi. Mon père évoqua d'autres fantômes. Et ma sœur se mit à hoqueter. Elle courut se pencher au-dessus de l'évier pour laisser couler cette substance étrangère au plaisir que personne ne pouvait lui donner. Les caresses de mon père ne pouvaient rien changer à cette manie d'exhiber les sécrétions de ses entrailles à la place des mots qu'il m'arrivait de lui souffler dans l'espoir qu'elle les jouerait pour moi sur les tréteaux de l'angoisse. Je la vis sourire dans sa grimace. À ce moment-là, elle me regardait. J'en fus terrorisé. C'est ce qu'elle cherchait au fond, cette terreur que j'étais peut-être le seul à pouvoir exprimer, malgré le sentiment de honte que je partageais avec elle. Je me mis à pleurer. Ma mère répandait son amour dans ma tignasse. Que pensait le chien de ses accouplements? Il regagna le coin du feu où un chenet brisé sert d'obstacle à l'aventure de mes véhicules. Les maillons d'une chaîne qui a servi la soupe forment l'horizon de ce pays où convergent toutes mes passions. À la place de la boue de la mine, qui est rouille et fidèle, le sable noir de la cheminée que mes mains séparent à volonté depuis que je sais que c'est le temps.
Mon père m'a expliqué cet écoulement. Il en connaît le calcul. Mais son hypothèse me semble déjà artificielle et même inutile. Il avait plongé sa main dans la cendre froide que ma mère n'avait pas encore emporté dans le jardin. Je devais regarder et me taire, car la réflexion est incompatible avec la parole et le regard est nécessaire à ce silence d'or du temps. Le sable fuyait les phalanges noires et blanches. Il ne parlait que pour former le commentaire du phénomène qu'il provoquait pour éduquer ma perception du temps. Il restait encore de la poussière dans les rides de sa paume quand il déclara que quelque chose venait de s'achever autant pour lui que pour moi. Avais-je compris ce qui venait de se passer? Sans les mots, il m'était difficile d'aller au-delà de l'inquiétude qu'avait provoqué le premier geste de son expérience. Il s'est levé, lent et massif, n'attendant rien de ma pensée que ce silence stupide qui précède toujours mes larmes. Son impatience me détruisait un peu plus chaque jour. Derrière moi, le temps cherchait à fixer son origine. Je ne percevais clairement cette activité secrète que le matin en me réveillant. Je ne souhaitais pas ce sommeil. Les rêves avaient un sens que j'ai oublié. Ils m'effrayaient la plupart du temps. Je me réveillais avec cette angoisse que je venais à peine d'expliquer. Le temps alors changeait de menus détails auxquels je n'avais jusque-là prêté aucune attention. Je m'en souvenais comme des détails sans importance. Je n'apprenais pas la leçon et le temps passé me la répétait à satiété. Quelque chose a changé, susurrait-il près de mon oreille, et tu ne veux pas le savoir? Il me suffisait pourtant de savoir que c'était arrivé. L'objet touché par le temps avait un nom. Je ne le prononçais jamais sans craindre le cri souterrain qui animait ce mot. Ma mère me trouvait pétrifié dans des draps qui voulaient traduire mon angoisse. J'avais la bouche ouverte comme si j'étais sur le point de crier. C'est ce qu'elle croyait. Jamais elle ne devina ce que je venais de découvrir. Et si je lui en avais parlé, elle m'aurait doucement demandé de ne plus y penser. Les livres, elle les ouvrait dans ce futur qui devait avoir quelque chose de merveilleux sous peine de ne plus garantir le bonheur. Mon père compléta mon éducation relative au temps en m'amenant avec lui à la chasse. Ce fut pour ma mère l'occasion d'alimenter mon imagination avec des récits dont j'étais sensé trouver le sens dans les bois et dans les fougères et les ronces qui reculaient infiniment la berge de la rivière où clapotaient des sarcelles délicieuses. Je me souviens d'un sillon profond et gelé où je m'étais aplati pour manœuvrer le miroir aux alouettes. Cette supercherie me fascina. Mon père était posté à la lisière d'un bois de peupliers obliques et décharnés. Derrière lui, le village s'extrayait d'une brume qui descendait du ciel. Le ciel m'environnait. Les alouettes virevoltaient. J'entendais les sifflements la girouette. Le fil avait l'air d'un rayon de lumière gravé d'un trait dans le métal de la terre géométrisée par le labour. Le premier coup de feu me rendit sourd. En levant la tête, j'ai extrait mon cou de l'écharpe de laine. La gelée cristallisait ma suée. Le ciel devenait incompréhensible. Je compris que le silence détruisait mon effort de comprendre ce qui se passait. Les miroitements m'affectaient maintenant et je finis par m'embrouiller. La girouette sauta en l'air et s'immobilisa au sommet d'un sillon. En tirant sur le fil, j'ai provoqué sa chute et les mottes de terre se sont mises à dégringoler sur les pans de sa lumière. C'était fini. Le sol était couvert de cadavres noirs. Les chiens jappaient en regardant les yeux des hommes. Une crosse tapota mon épaule. C'était mon père. Je me relevai. Je pleurais déjà, mais je n'avais pas attendu ses reproches pour commencer à enrouler le fil autour de la poignée que je n'avais lâchée à aucun moment de cette terrible expérience du mal. J'étais parmi les chiens, peut-être heureux de retrouver cette chaleur animale que la nuit éloignait de moi. Des hommes riaient. L'un d'eux me mit sous le nez le cadavre déchiqueté d'une alouette sans regard. La mort n'est rien sans ce regard. Que peut-il arriver à ses yeux? Qu'ils vous reprochent votre ignorance? Mais un chien frétillait entre nous et l'homme trouva plus amusant de l'agacer, car je n'avais pas bougé, redoutant ce sang qu'il ne voulait plus mais décidé à ne rien donner en échange de ma peur et de mon écœurement. Plus tard, j'étais dans la cuisine. L'arrangement des plumes, obscène et suave, était ponctué par le tintement atroce des plombs dans le fond d'une assiette. Mon père vidait une bouteille. J'avais refusé de répondre à ses questions et les autres hommes s'étaient moqué de son impatience. Son regard les avait réduits au silence. Je l'aimais. J'ai conservé longtemps l'oreille poilue d'un sanglier qui m'avait effrayé en traversant la route tandis que je remontais vers la tour. Il était encore dans le fourré quand il s'est aperçu de ma timide présence. Son immobilité était une ombre entourée de feuilles frémissantes de sa propre inquiétude et je ne pouvais pas savoir qu'il était furieux contre moi. De l'autre côté de la route étroite, le talus montait presque verticalement et à gauche, la pente était interrompue par un virage en épingle à la tangente duquel un bois d'acacias cultivait l'ombre et la lumière qui venait de captiver mon attention. J'ai deviné le buisson de ronces après coup, après qu'il en fût sorti pour d'abord prendre le temps de me menacer. Il me parut petit et inoffensif. Je m'arrêtais parce que j'espérais qu'il se passait quelque chose en faveur de mon imagination. Je ne savais rien du vocabulaire de son apparence. Sa mort fut une occasion de me documenter sur son existence. J'ouvris des livres qui le décrivaient et qui le racontaient. Le souvenir de ces nuits ne serait pas complet sans les gémissements de ma sœur qui ne dormait plus. L'été nous étouffait. Une seule averse rompit ce silence. Et la visite des chasseurs venus récupérer leur bien. J'avais eu droit à une oreille mais personne n'avait crû à mon histoire. Le sanglier qu'il avait sacrifié à leur plaisir avait été une bête féroce. Ils en témoignaient en buvant le vin que ma sœur leur servait en baissant la tête pour cacher sa tristesse. Yeux d'ivoire et de sang. L'un d'eux lui prit le menton pour l'égailler. Elle ne dit rien, fermant les yeux, désirant ne pas le voir. J'étais assis sur une chaise près de la cheminée. Le sanglier n'était plus qu'une carcasse sanglante. La tête avait été maladroitement fracassée par un tir malheureux de chevrotine. L'oreille, dans ma main, était intacte. Je pressais le mouchoir dans la chair vive que le couteau de mon père venait de trancher. Le mauvais tireur n'était pas venu. Il avait tiré deux fois et deux fois la charge de plomb avait atteint la tête de l'animal. Il avait eu peur. C'était tout. Mais personne n'en parlait. Mon père me tendit l'oreille. Elle ne saignait pas. Je m'exerçais, dans sa propre main, au contact hallucinant de la soie. Je croyais à ce silence. Même ma sœur s'était rapprochée. Elle tenait la cruche comme un enfant. Pourquoi s'habillait-elle de blanc été comme hiver? Il n'était pas midi. Elle avait renversé la première cruche sur la table et un des chasseurs s'était mis à laper la flaque dans laquelle elle avait trempé ses propres mains pour tenter d'en arrêter l'épanchement. Il lui avait baisé la main. Il jappait comme un jeune chien maintenant. Elle avait levé la main dans l'air saturé de sang et de tripailles, comme pour le punir de son insolence, mais elle préféra lui ordonner de continuer laper le vin maintenant qu'il se répandait sur le carrelage. Il s'agenouilla et menaça de lui mordre les mollets qu'il venait de caresser. Doux viol. Il n'alla pas au bout de son désir. Il devina la mort qu'elle lui destinait. Ma mère arrivait avec une serpillière. Elle effaça toute l'histoire en se moquant de ma sœur qui, accroupie au bord de la flaque, ramassait les morceaux de la cruche brisée. Je cherchais son regard, en espérant y trouver encore une trace de ce qui avait réveillé le chasseur de son rêve d'enfant. Je me sentis tourmenté par ce sentiment. Sa robe blanche avait été tachée. Elle sortit pour aller jeter ce qui restait de la cruche et de son aventure au pays des hommes. Elle tardait à rentrer. Les chasseurs se mirent à chanter pour la faire revenir, scandant exagérément un refrain qui allait lui valoir son surnom. Mon père n'était pas intervenu. Il avait ri avec les autres.
Le lendemain, elle avait menacé d'aller se noyer dans la rivière si on ne la laissait pas en paix et en effet, elle était allée jusqu'à la rivière. L'eau dormait sous les saules. Je la vis pleurer, puis se ressaisir et essuyer toutes les larmes en nous maudissant. Elle s'apaisa doucement. Sa peau paraissait cuivrée. Le soleil, rouge et vert, s'éparpillait à la surface des feuillages. Elle ne pouvait pas voir le ciel. La surface de l'eau était agitée d'étoiles comme la cendre s'anime de brandons délicieux. Elle s'étendit dans l'herbe noire. J'entendis les appels de ma mère. Elle était dans le pré avec les vaches. Elle me chercha sous le cerisier où j'avais laissé mon bâton, puis elle descendit encore jusqu'au ruisseau qui murmure sous le cresson. Cette fois, ma sœur entendit sa voix répercutée dans les hêtres qui surplombent la berge. Je m'enfouis encore un peu dans les fougères. Elles eurent une discussion violente. Ma sœur levait la main et elle paraissait stupide et incrédule chaque fois que celle de ma mère atteignait sa joue. Elle finit par se rendre à la raison de ma mère. Elles remontèrent ensemble le pré au cerisier, mais sans se tenir, et ma mère s'arrêta deux fois pour retrouver son souffle. Passant sous le cerisier, elle récupéra mon bâton. Ma sœur avait disparu derrière les ronciers. Elle était sur la route. Elle pleurait encore et je la suivais à distance. Ma mère m'appela. Je m'arrêtai. Elle s'appuyait sur mon bâton.
— Je te cherchais, dit-elle.
Je soupirai, ce qui l'agaçait toujours. Il ne lui arrivait jamais de me chercher sans raison. Elle me confiait des tâches désagréables pour économiser son temps. Il s'agissait presque toujours de porter quelque chose à quelqu'un. Je redoutais ces rencontres. J'aurais donné beaucoup pour éviter ces conversations. Je remettais l'objet en question, je me faisais payer, et l'interrogatoire commençait. Cette idée d'alimenter la rumeur populaire me rendait taciturne mais je m'avouais sans vergogne le plaisir que me procurerait la seule sensation de ces bruits pourvu qu'ils me révélassent un commencement de sens. C'est ainsi que j'entrai pour la première fois chez Constance.
Je lui portais des fleurs que ma mère avait semble-t-il cultivées pour elle. Le bouquet me parut harmonieux. C'était peut-être le printemps et ma mère avait parlé de cette harmonie pour tenter de nous émerveiller. Ma sœur étrennait sa première robe blanche. Elle redoutait la semence des lys mais elle avait consenti à participer à cette harmonie. J'élevai le bouquet parfait dans l'air étonné de mes dix ans peut-être. Ma sœur nous avait tourné le dos. Elle était revenue à son livre. Constance se chargeait de sa curiosité. Le bouquet était pour elle. Je descendis vers la route à travers le pré. L'herbe fouettait mes jambes nues. Un dernier cri de ma mère m'avait averti de ma folie mais je ne voulais plus en tenir compte maintenant que j'étais libre de penser d'elle ce que je voulais. Je me suis arrêté sur le pont. Je me regarde souvent dans l'eau tranquille. J'aime cette distance, le ciel qui passe. Cette fois le bouquet me rapproche de la profondeur. Ma mère exagère toujours le sens à donner aux couleurs. Constance n'aimera pas ce bouquet, me dis-je en reprenant mon chemin. Un bois de peupliers se penche à mon passage, impression d'exister. Le chemin jaune qui monte dans les vignes est peuplé de rochers blancs auxquels j'ai donné un nom pour ne pas oublier la fiction où je les enferme. L'allée des saules est triste et mouillée. Le moulin n'en finit pas de s'écrouler. Son arbre est couché dans les herbes, sa porte fait de l'ombre à un roncier. Dans la pente, un vol de papillons blancs, entre l'ombre et le néant. Pas de personnages cette fois. La terre du chemin est noire, traversée de ronces. Le barbelé emprisonne un portail. Ce côté de la rivière est un pays lointain. On n'y habite pas. On y voyage peut-être. Peut-être moi, un jour, si je sors de ma coquille.
Constance se penche pour embrasser le bouquet. Elle regrette l'absence de ces roses jaunes qu'elle a vu dans le jardin de mon père. Une expérience manquée et la promesse de ne plus recommencer. Mais je me tais. Le bouquet est dans l'évier. Elle revient dans le salon. Elle sculpte des assiettes en bois. Elle les peuple de petits personnages nus qui habitent une végétation hallucinée. Le vaisselier est un balcon où ce peuple miniature s'immobilise pour observer la vie de Constance. Elle utilise trois gouges et deux ciseaux. Ces outils sont soigneusement rangés dans un étui de cuivre. La pierre est encastrée dans un socle de bois, les copeaux enfermés dans un bocal de verre. Une lampe à col de cygne éclaire la scène. Elle raconte son histoire. Je pousse sur la gouge en tirant la langue. Le fer s'enfonce comme un clou. Mon dessin l'a séduit. Elle aime la légèreté du trait. Je n'ai pas le sens des proportions. Je laisse trop rêver mon imagination. Et mon œil n'est que le témoin de ce que je désire créer dans ce bois impossible. Elle rit de mon impatience. Elle s'est blessée une fois en cassant l'acier d'un ciseau. Le sang avait formé l'ébauche d'une végétation. C'est ce qui arrive avec la terre que je projette contre les murs de la grange. Reste à identifier la nature de cette apparition. Elle est soucieuse de botanique depuis. Et de géographie, à cause des forêts, des jungles, des fonds sous-marins. Les personnages nus sont une invention de l'esprit. Ils se ressemblent tous. Un seul visage. Il devient idéal à force de répétition. Mais elle n'a jamais été capable d'en concevoir un autre. Le corps de ses femmes est plus dynamique que celui des hommes qui ont l'air occupé à d'autres pensées.
Le vaisselier cache un tiroir où elle accumule les projets. Elle ne respecte pas cette matière. Elle plonge ses bras dans cette apparence de lettres reçues et elle envoie tout dans le ciel du salon, qui est bas, poussiéreux, rebelle au regard qui veut le soumettre aux lois de la perspective, incohérent. J'ai le sentiment d'être sur le point de comprendre ce qu'elle veut m'enseigner. J'ai observé sa main dans une toile d'araignée. L'araignée n'avait plus d'importance. Les cadavres non plus. Je suivais cette lumière. Elle jouait avec la fenêtre pour me démontrer sa théorie. Je crayonnais sur les murs pendant ce temps. J'aimais moins cependant le passage à la pratique. Le morceau de bois bridé me paraissait mort pour toujours. Mon dessin n'effleurait que la surface de mon rêve. Mais c'était la clé, selon elle. La poignée de la gouge s'adaptait mal à la paume de ma main. Je souffrais de ne pas pouvoir contrôler cette poussée. Après la tranquillité, elle m'imposait cet exercice de la réalité. Elle était assise de l'autre côté de la table, les bras croisés et fumant ce cigare long et maigre qui avait l'air d'une branche d'épine. Elle respectait le silence entre les raclements désespérés qui étaient tout ce que j'arrivais à imposer au fer. Le végétal des coups de crayons devenait une molle vision de ce qui ne pouvait plus être un paysage. Mais le regard de Constance avait l'habitude de ces errances. Elle ne perdait jamais de vue le dessin préliminaire. Au bout d'une semaine d'une pratique cruelle, j'ai cru rêver en me retrouvant sur le seuil de ce que j'avais espéré en commençant cette œuvre sous sa houlette. Elle ne perdit rien de ce moment de vertige. J'eus la tentation de remettre au lendemain la poursuite de ces travaux esthétiques. Son regard me l'interdit. J'achevais l'ouvrage.
Il était plus de minuit. Le temps avait passé sans moi. J'étais seul. Elle était montée dans sa chambre. Mon père m'attendait dans la cour. Il avait amené son vélo et une provision de cigarettes. J'éteignis la lampe sur le mur et je fermai la porte sans appeler le chat. Nous nous arrêtâmes sur le pont où il m'avait vu plus d'une fois immobile et maussade. Il croyait que je perdais la tête, lui qui avait rêvé dans son enfance de poser une couronne sur sa tête crépue. Il aimait le rêve des enfants. Il ne prétendait pas acheter mon silence par ces confidences qui d'ailleurs me flattaient. L'amour des femmes le maintenait à la surface de la boue de la vie. Il n'aimait pas ce rêve. Mais Constance n'en avait pas d'autres depuis que la mort d'Antoine la hantait toutes les nuits qu'elle passait sans l'amour de mon père. Ce soir, elle s'était couchée tranquille. Elle avait reçu le plaisir comme un soulagement. Elle devait dormir à cette heure. La douceur de sa peau me paraissait évidente. La chaleur de sa chair m'attirait comme un papillon. J'inventais peut-être les récits de mon père. J'en distillais à haute voix la substance vénéneuse en présence de ma mère. Mes dessins voulaient atteindre cet horizon, mais je n'avais pas la force nécessaire pour m'arracher à son influence. Si je m'arrêtais sur le pont pour méditer ma prochaine aventure, je prenais soin de me montrer fidèle à l'image de moi que mon père épiait, mal dissimulé par un arbre qui trahissait son silence. J'allais voir ces oiseaux. Il y avait une distance à calculer pour les forcer au chant. Je connaissais ces bois mieux que mon âme d'enfant tour à tour pervers et mélancolique. Des alouettes penchaient leurs têtes grises dans les feuilles. L'insecte ne sortait pas de son silence. Mon père avait dérangé l'ordre des herbes et des fleurs. Les bêtes ne montaient pas dans cette lande jaune et noire. Les fleurs d'acacia avaient le goût de l'attente. Je ne m'arrêtais jamais longtemps à la lisière du bois. De l'autre côté de cette étroite vallée, le verger de ma mère avait des reflets d'or. Les draps blancs séchaient au-dessus d'une murette qui descendait jusqu'au moulin. Du moulin au pont, le chemin traversait une ombre transparente. Mon père revenait du château. Il pédalait sans effort. Un croissant étincelant, comme une lune tombée, changeait les courbes du guidon. Elle était sur le pont. Elle m'attendait. Je n'étais pas venu ce soir pour recevoir ma leçon. Mon père avait posé un pied à terre. Le verre de ses lunettes rondes lui donnait un regard, tandis qu'elle n'en avait pas et que j'étais forcé d'imaginer ce qu'elle lui disait de moi. Je ne faisais plus de progrès. J'avais l'esprit occupé à des broutilles qui m'obsédaient. Elle avait dénoncé ma paresse plus d'une fois. Mon père caressa ses cheveux. Elle se laissa faire pendant une bonne minute puis, la minute écoulée d'un bout à l'autre de mon silence recueilli, elle recula lentement vers le parapet. Il n'avait pas cessé de lui parler. Quelqu'un venait, chargé d'un panier. Un enfant l'accompagnait. C'était les jambes d'une fille, ses bras fragiles, sa tête penchée comme celle des alouettes. Constance changea de discours. Personne ne venait jamais la voir chez elle, à part les enfants qu'on envoyait aux nouvelles, intermédiaires bavards de la cour de l'école. Mais sur la route, et quelquefois dans les rues, elle semblait plus disponible à écouter les doléances. Car il ne s'agissait que de cela. Et elle savait trouver les mots de la réponse.
La petite fille était Agnès. Constance parla à sa mère sans regarder une seule fois l'enfant qui se dandinait sur le pavé. Je connais la sensation de ces reliefs sous la semelle d'une espadrille. Je regrettais de ne pas avoir emporté avec moi cette lunette d'approche que le comte avait confiée à mon père. Cette femme était une sorcière. Constance le savait.
— Les feux-follets de la nuit sont l'œuvre de cette femme que le jour dérange jusqu'à l'écœurement.
Mon père n'en parlait jamais autrement mais j'ai eu vite fait le tour de son imagination. Ma sœur allumait une bougie au coucher du soleil et elle l'installait avec des fleurs sur le rebord de la fenêtre de sa chambre. Au matin, ou bien la bougie n'était plus qu'une flaque blanche, ou bien un coup de vent l'avait soufflée. Elle en tirait les conclusions avant de se soumettre aux exigences du jour. Je ne l'ai jamais vue arriver dans la cuisine, où je prenais mon petit déjeuner, avec cet air enfariné qui était le mien jusqu'à une heure avancée de la matinée. Elle était claire parce qu'elle savait ou croyait savoir de quoi serait fait le jour mis en question par la petite cérémonie de la fenêtre. Je claquais paresseusement la langue dans la bouche en y pensant. Le pain beurré et le café au lait ne jouaient pas en faveur des dispositions artistiques que Constance s'efforçait de révéler à un père réticent à toute manifestation d'une individualité qui me différenciait encore du reste de l'humanité. La beauté de ma mère avait contribué à m'éloigner de cette race maudite, mais mon ombre était celle d'un nègre. Ma sœur pouvait s'appeler Lucile, sa mort ne trompera personne. Les lueurs de sa bougie ne s'ajoutaient pas aux feux-follets de la sorcière. Un écran de feuillages denses et bavards nous assurait une certaine discrétion. Je m'attendais à la rencontrer, débarrassée de sa robe blanche et libérée de ses silences obstinés, dans un de ces sabbats que mon père présidait en hôte insatiable où ma mère apparaissait en servante soumise, blanche comme mes désirs, prête à tout pour me tirer de cet enfer. Les cris de ma sœur, qui se plaignait de maux de tête, brisaient comme du verre ces hallucinations par quoi je comptais bien, avant de m'endormir pour toujours, conditionner l'infini de mon pouvoir de rêver la vie à la hauteur de ma critique.
C'était le début de la vie. Je commençais à comprendre. J'avais la sensation de pouvoir continuer. Il suffisait de se livrer à ces indiscrétions systématiques. Un sentiment de bonheur intense me réduisait tous les jours à l'angoisse. Seule la mort achèverait cette œuvre démentielle. Je ne dormais plus. Le jour, je sommeillais. J'avais chassé le sommeil de ma vie. Entrait le désir. J'étais la proie du rêve. La lumière devant le principal objet de mes observations. Les mots étaient utiles et je m'en servais savamment. Je devins bavard, volubile, ennuyeux. On me croyait superficiel mais personne ne tenta de crever cette surface protectrice de mes désirs. La nature, celle qui demeurait à portée de mon regard, était une compagne rebelle. Elle n'aimait pas mes personnages. Je me souviens de ces dessins. Je devais posséder la plus grande collection de crayons de couleurs de toute la contrée. Le bout de ma langue était marqué à jamais par ces salivations intenses. J'exagérais la perspective. J'aimais ces trous. Ennemi de la surface, je passais des heures à chercher des solutions que mes livres ne m'enseignaient pas. La nature avait un horizon. J'en ai exploré systématiquement tous les points de fuite, ce qui réduisait ma pensée à l'infini. Prisonnier des gouttes d'eau... perpétuel... j'affirmais ma lenteur au moment où les autres se laissaient aller à l'inévitable accélération des jours. Constance ne comprenait pas mes caprices. Ce n'était plus des caprices d'enfant, sinon elle y aurait remédié. Elle m'enseigna la peinture. Elle vida mes poches des crayons de couleurs que j'accumulais avec les échantillons fanés cueillis au hasard de mes promenades. La peinture avait une odeur. Elle me sidéra. Pendant plus d'une semaine, j'ai fait le tour des mots qu'elle m'inspirait. Tout commence toujours par ce vocabulaire. Il me paraissait utile à la conversation que je voulais entretenir avec la seule personne de ma connaissance capable de comprendre le sens que mes désirs imposaient à la vie. Mais elle se méfiait visiblement de cette science. Elle me traita plusieurs fois de charlatan. Le mot s'enfla, soumettant les autres à son influence définitive. Le silence manquait à ma déroute. À la place, j'inventai le cri. Ma mère surprit une fois cette nouvelle passion. Je venais de crier dans un arbre creux que je savais habité par une chouette. La chouette ne broncha pas. Ma mère, qui étendait le linge à l'orée de son verger, s'étonna de la voir tranquillement arpenter une branche à la recherche du feuillage. Je renouvelais mon cri de guerre, sans savoir que j'étais observé. Elle l'associa alors au comportement étrange de la chouette et s'approcha de l'arbre. J'étais blotti dans la fente noire. Elle ne pouvait pas ne pas me reconnaître. Elle me tira par les cheveux et me demanda si je devenais fou parce que je ne travaillais plus à l'école. La réponse était facile. Elle jeta un œil égaré dans l'arbre foudroyé. J'avais l'odeur de cette cendre. Mais surtout, j'avais follement adoré le vert tendre des feuilles du printemps qui s'extrayaient du feu éteint. L'arbre était une légende. Je voulais en peindre l'abstraction. Je savais déjà supprimer le ciel des paysages.
Ma mère mit un point final à ces insolences. Elle me gifla avant de me pousser sans ménagement vers la tour. Je haïssais la tour parce que c'était une tour. Je transportais mon atelier de peintre dans ma poche. J'en perdis une bonne partie dans l'escalier de pierre. J'étais condamné au silence et à l'isolement, à la faim aussi, et elle posa ostensiblement une cruche d'eau à portée de mes lèvres tremblantes. Ces murs portaient la trace de ces tristes et injustes condamnations. J'y crayonnais mon bonheur. Le peu de lumière qui entrait par une lucarne haute et inaccessible, m'inspirait une lente intranquillité. Mon père, mis au courant par la seule relation de ma mère mais peut-être aussi par le regard égaré de ma sœur qui n'avait jamais eu à souffrir de pareilles humiliations, viendrait à la tombée de la nuit, une bougie à la main, pour me donner la leçon de morale que la paresse lui inspirerait le temps de gravir les étages. Je regagnerais ma chambre aussitôt après qu'il aurait mis un point final à son délire et je retrouverais avec joie la lumière électrique de mon chevet d'enfant. Ma sœur se mettait à gémir un peu après minuit. Ma mère ne se levait plus depuis longtemps. Je n'avais aucune idée de ce temps mais je savais qu'il expliquait tout. Ma pensée était ponctuée par les gémissements, puis par les plaintes (en supposant que la plainte est une octave au-dessus du gémissement), et enfin par les cris, d'abord courts et puissants, ensuite gagnés par leur propre substance qui est un mélange de voix et de temps qui passe. Elle luttait contre le silence. Le sommeil était le pire des silences. Elle ne rêvait pas. C'était peut-être la mort. Mais elle ne couchait plus à l'étage des chambres. Ma mère avait aménagé une pièce pour l'oublier. C'était la seule porte d'origine. Elle s'ouvrait dans l'escalier, à l'angle d'une marche qui tournait presque à angle droit. L'escalier se réduisait à un passage d'homme à partir de cet angle. Ma sœur n'aimait pas ces rencontres. Elle oubliait tout le temps de refermer la porte d'en haut. Sa robe était soumise à ces courants d'air qui entraient dans sa chambre pour s'y épuiser car il n'y avait pas de fenêtre. Il suffisait de fermer la porte à clé. Elle pouvait se cogner la tête contre les murs. On ne l'entendait plus. Mais je l'ai croisée plus d'une fois dans cette voie étroite qu'elle redescendait parce qu'elle avait trouvé le moyen de s'évader de sa chambre pour aller se détruire entre les créneaux. Elle ne détruisait que l'âme de ce corps à la dérive. Maintenant qu'elle ne se coiffait plus, elle portait un foulard noué sous le menton. Elle ne brisa pas le miroir et ma mère renonça à le lui enlever. Je l'ai vue prostrée devant son image, blanche et terrible, prononçant des paroles définitives que mon père eût condamnées s'il en avait eu vent. Mais je ne soufflais pas dans cette direction. Le secret des femmes ne pouvait pas se réduire au silence de leur nudité. Je retournai à l'entrée du verger qui s'ouvre sur la route, juste en face de la grille du château.
Le vélo de mon père était couché dans le talus au milieu des primevères. Le plaisir que lui donnaient les femmes expliquait les caprices de ma mère qui en parlait aux femmes de sa connaissance pour les démasquer. J'ai servi le café à ces hôtesses déroutées par des révélations lentes et précises, ciselées dans le cœur même que mon père ne pouvait plus blesser comme il avait pris plaisir à le faire une première fois. Elles sirotaient des tasses d'infamies. Je grignotais des biscuits avec elles, rejetant sans vergogne les raisins secs qui m'écœuraient et m'écœurent toujours d'ailleurs, mais elles ne prêtaient guère attention à mes petites provocations. Ma mère exultait. Il y avait belle lurette qu'il ne l'avait plus caressée et elle avait cessé de lui reprocher ses infidélités. Il y avait un bouquet de fleurs des champs accroché au guidon du vélo. Je traversai la route et enjambai la clôture derrière le pilier de la grille, où j'ai mes habitudes. L'air y est saturé d'une infime acidité. La même araignée tisse les toiles que je détruis pour qu'elle en renaisse infiniment. Je crois que cet arbuste est un prunier délicat. L'idée d'un empoisonnement a fait son chemin. Des rosacées rutilent en plein soleil. Leurs fragrances m'étourdissent, puis la pente est couverte d'un regain semé de petites fleurs rouges que je n'ai pas identifiées. Je revois le vélo et son bouquet d'amour. Mon père ne peut pas être loin. Je voudrais surprendre cet abandon. Les filles sont blanches et elles paraissent tellement délicates que j'ai du mal à les imaginer en posture d'amour. J'imagine aussi le cri qu'on attend d'elles. Le discret jasmin boit l'eau de soleil dans les coupes d'or. On aperçoit dans les branches d'un hêtre qui pousse tout seul en contrebas, la toiture pointue du clocher du château. La fille traverse cette oblique. Le foulard est noué autour de son bras nu et le gilet à sa taille. Le bouquet n'était pas pour elle. Je me sens frustré. Je reviens à la grille par l'allée où je croise la fille qui s'étonne pour me questionner à son aise. Je ne réponds à aucune de ses questions. Mon père arrive à l'autre bout de l'allée, poussant le vélo qui sautille. Au passage, elle reluque le petit bouquet qu'il destine à une autre femme. Elle s'enfuit avant qu'il arrive à ma hauteur. Elle coupe par le jardin. On entend son pas pressé sur le sentier au pied de la muraille. Je plonge mon nez dans le bouquet.
Mon père n'est pas mon ennemi. Il a ses entrées au château. Sa porte est si basse que je dois moi-même me plier pour traverser la muraille. De l'autre côté, un jardin exotique qui paraît malade parce que sa végétation penche ses feuilles vers un sol noir où pas une herbe ne pousse. Nous entrons dans l'atelier où mon père restaure de vieux objets qu'on ne peut plus oublier maintenant que leur temps est un mythe. L'or en feuille m'épate. Le vérin paraît infini, mes yeux s'évertuent à la comprendre mais il faut toujours renoncer à la recherche de cet équilibre. L'établi trahit des pratiques douteuses. Je recueille ces plombs de chevrotine. Un bocal de poussière blanche m'intrigue. La colle sent le poisson. Je n'ai jamais le temps de construire une explication indestructible. La comtesse vient chercher le bouquet. Elle s'extasie un moment en parlant des couleurs. Ce sont exactement celles dont elle rêvait.
— Elle y pensait plutôt, me dit mon père sur le chemin du retour.
Il fait presque nuit. Je n'ai plus le temps d'aller prendre ma leçon chez Constance qui m'a attendu jusqu'à l'heure de souper.
Le temps est la clé de ces allers et venues entre les sommets de cette géométrie que ni le peintre ni le trait ne peuvent représenter pour satisfaire mon regard de revenant. Agnès et Pierre viennent de disparaître ensemble dans l'ombre des acacias. Je prends encore le temps de me retourner pour faire face à la tour. Elle n'a rien perdu de sa triste immobilité. Même le ciel participe à cette paralysie monumentale. Agnès a laissé la porte ouverte en me recommandant de ne pas la fermer avant la fin de l'après-midi. Roberte m'aura rejoint avec les filles à cette heure-là. Elles arriveront entre midi et une. Filles gracieuses, papillons. Depuis que nous avons projeté ce voyage insensé, elles m'ont harcelé dans l'intention de relativiser leur étonnement au moment de se trouver confrontées à la réalité d'une tour dont le loup n'a pas d'explication raisonnable. J'ai promis cette tranquillité. Nous profiterons d'une veillée. Nous allumerons un feu de printemps. Je me souviens des chenets à tête de bourgeois. Au fond de la cheminée, un cerf s'extrayait de la fonte au fur et à mesure que la cendre blanche se déposait sur ses reliefs. L'esprit était à la chasse. Mes genoux devenaient douloureux, puis mon visage tentait de résister à l'approche du feu. Je ne mangeais pas les châtaignes noires que mon père décortiquait avec une dextérité qui me laissait pantois. Ma sœur s'émerveillait plutôt de nos ombres sur les rideaux. Je ne lui avais pas raconté l'histoire du petit bouquet de fleurs des champs accroché au guidon du vélo de notre père. Elle ne voulait plus être violée, mais elle se souvenait clairement de l'avoir désiré. Elle veut expliquer sa folie. Elle écrivait un journal intime qui serait son seul héritage. Ma mère haïssait cette habitude. Le cahier se peuplait lentement de la fine écriture qu'elle ne pouvait déchiffrer sans lunettes. Elle en portait d'élégantes qui changeaient même son apparence entière quand elle était assise au pied du lit tandis que Lucile allait et venait entre la fenêtre et le guéridon où elle écrivait.
— Bien, disait sa mère, je ne comprends pas mais il me semble que c'est bien écrit, et elle posait le cahier refermé sur le lit où elle l'abandonnait pour tenter d'en oublier le sens qu'elle avait à mon avis parfaitement entendu.
Je n'avais pas droit d'assister à ces rencontres mais la porte de la chambre restait ouverte et le corridor favorisait mes indiscrétions. J'aimais cette ombre. J'en traversais tous les jours les miroirs révélateurs de mon humanité. Le cercle était presque parfait, entre un nombre incalculable de fenêtres ou de meurtrières comme les appelait ma mère et les intervalles de portes qu'elle s'appliquait à ne jamais refermer. Sa chambre interrompait donc cette amère circularité. La porte était nouvelle, rectangle noire aux angles parfaitement droit. Elle était ouverte mais un rideau à peine transparent luttait contre une lumière qu'elle voulait à la fois discrète et fidèle. L'escalier étroit qui montait à la terrasse commençait avec cette porte. Ma sœur ne gravissait jamais ces marches sans nous avoir averti qu'elle ne redescendrait peut-être plus. Une femme s'était déjà jetée du haut de la tour mais c'était du temps passé à perdre la raison, disait ma mère en frémissant. Le veuf s'était lui-même donné la mort, éclaboussant les murs de son sang. J'en cherchais les traces dans l'ombre des solives, car le coup avait été tiré vers le plafond où la tête presque toute entière était montée pour s'y répandre. La tour était maudite. Des berbères y avaient péri sous le fer des insurgés. On y avait enfermé les fous qui avaient touché à des filles. Un troupeau de moutons et de chèvres s'y perpétua longtemps. Puis le premier domestique s'y installa avec sa femme et ses enfants. Il viola un enfant et fut pendu dans la cour du château où le peuple était venu réclamer du pain. Un chêne témoignait de l'événement. Le gland avait été trouvé dans la poche de l'enfant qui était peut-être morte, l'histoire ne le dit pas et personne ne s'en souvient. La tour n'était pas encore celle du loup.
— Qui est le loup? demandais-je à ma mère chaque fois qu'elle le maudissait parce que le malheur venait encore de frapper à notre porte.
Elle ne répondait pas. J'imaginais le loup. J'eus bientôt les moyens de le recréer. Il naquit dans l'aubier d'un noyer et me coûta une année de travail. Je m'acharnais à cette seule tâche, négligeant le reste de mes obligations. Constance veillait. Elle affûtait les gouges et je gagnais ce temps sans la remercier. Mon père me jugea inutile. Tout le monde avait eu dans l'idée de donner un corps de loup à ce loup légendaire et nombreux furent ceux qui avaient espéré aller plus loin en lui donnant un sens ou plus exactement, comme il disait, une âme. Ma sœur intitula son journal: Journal de la Tour du Loup, puis elle ratura le titre et le changea: La Tour du Loup, journal de Lucile. C'était plus exact. Mon loup de noyer lui sembla fidèle à la nature des loups, qui est de vivre en société et de tuer pour vivre. Nous nous disputions fréquemment sur des questions de principes. Notre père nous raconta la légende du loup dans la tour. Il n'avait pas d'autre intention que de détruire notre imaginaire. Nous écoutâmes sans broncher. Les mots n'avaient pas d'autres sens que celui de la surface qu'il s'évertuait à nous faire passer pour la réalité. Ma sœur s'enfuit avant la fin. J'étais plus sensible aux conclusions de mon père parce que c'était le seul moment de le démasquer. Sa phrase même ne pouvait rien contre cette attention. Il s'y épuisait, puis renonçait et enfin il me maudissait en retournant à des occupations que je venais à peine d'interrompre. Il luttait contre le loup que j'avais imaginé avant de lui donner une existence. Sa bête n'était qu'un héritage populaire. Il ne l'interprétait même pas. Tandis que Lucile la jouait à merveille. Ma mère ne pouvait pas rester étrangère à cette géométrie. Elle intervenait toujours dans les mêmes termes, variant peu le choix des mots et encore moins leur débit. Après tout, le loup appartenait à mon père plus qu'à tout autre puisque c'était son propre père qui l'avait tué de ses propres mains. Cette lutte pouvait désormais avoir un sens nouveau. Je n'en trouvais pas l'application esthétique et je rongeais mon frein dans l'atelier de Constance où je passais le plus clair de mon temps. Par contre, ma sœur prétendait détenir la clé de ce qui ne pouvait être à son avis qu'une allégorie propice à ses vœux.
Nous fîmes silence tous les trois. Elle s'avançait lentement dans la demi-lumière de la cuisine. Mon père curait sa pipe au-dessus de l'assiette. Ma mère ne le regardait plus. En m'asseyant maintenant à cette même table qu'Agnès a recouverte d'une nappe rose et blanche, j'inaugure mes mémoires par le souvenir de cette scène. J'étais en train de pleurer de rage à cause d'une interdiction dont je ne me souviens pas mais qui pouvait avoir trait à ma passion de promenades lointaines. Ma sœur s'était coiffée. Elle avait soigné l'aspect de ses mains. Même sa bouche me parut plus grande. J'eus la tentation de critiquer sa poitrine. Elle posa le cahier sur la table après avoir repoussé son assiette. Elle s'assit enfin. Comme elle ne disait toujours rien, mon père se remit à gratouiller le fond de sa pipe avec la pointe d'un couteau. J'essayais de penser de toutes mes forces à cette promenade qu'on m'interdisait de revivre pour des raisons absurdes. Le loup hantait la forêt. Je savais, par des indiscrétions qui m'étaient destinées si c'était là le sens à donner à ces conversations, que mon grand-père était entré dans la légende un peu par hasard. Son père était une légende parce qu'il avait été le fils adoptif du comte de Vermort et son grand-père avait lui-même tué la lionne que le même comte prétendait avoir liquidée d'un fameux coup de fusil. Ce chasseur trop bavard et trop fier est mort sous les roues d'un train qu'il entretenait et qu'il conduisait entre la mine et la gare de triage. Le comte, magnanime, adopta l'unique orphelin de ce héros attrapé par la queue et il lui donna un prénom arabe pour remplacer un nom d'arbre ou de fruit dont la diphtongue était à son avis imprononçable. Le nègre n'aima pas le voyage. Il était vêtu de blanc et portait un chapeau de paille orné d'un ruban aux couleurs des Vermort, chape de sable sur fond de sinople, une rose d'argent est en son abîme.
— Bien, dit le comte sur le quai de la gare, la volonté de ton père est accomplie quant à son commencement.
Il voulait dire que le vieux mécanicien, sorcier à ses heures et chasseur réputé, avait de son vivant exprimé le vœu que son fils fut un fils de comte ou de prince pourvu que cette nouvelle origine l'emportât au diable! Le nègre, nouvellement adopté, n'aimait pas son nouveau père. La légende ne dit rien à propos de son âge. Était-ce un enfant ou un tout jeune homme? Il emportait avec lui la Bible de son grand-père que son propre père avait renoncé à lire à cause du comportement des blancs, silence auquel il réduisait sa révolte, dont le fils hérita. Son arrivée au château dérouta les domestiques en place, mais comme nous ne savons pas s'il était enfant en âge de plaire, la légende du nègre Bortek passe sous silence le meilleur sans doute de ses années. Nous savons à peu près tout de sa vie africaine, fût-elle courte, conforme à une enfance qu'il faut comprendre sur cette terre lointaine, ou à peine un peu plus longue et mettant en jeu une sexualité dont il sera beaucoup question dans un troisième épisode: Bortek et le loup et donc: La Tour du Loup qu'il reçut en héritage malgré les récriminations de l'héritier légitime. Tout ce temps converge vers le cœur de mon père, qu'il n'a jamais ouvert à personne, pas même à cette fille un peu délurée qui s'était jurée de l'épouser avant de devenir ma mère, ou plutôt celle de ma sœur. Mon père a refusé de se transformer en source du bonheur, comme dit ma mère. Il a étranglé la résurgence de la légende et n'a plus mis les pieds au château qu'en domestique soumis. Les femmes sont sa seule conquête. Il ne s'en vante pas. Il préfère les secrets qu'elles dévoilent toujours avant de se remettre au lit pour voyager avec lui au pays des mangeuses d'hommes. La légende s'arrête peut-être là, avant que mon père ne meure, me laissant pour compte parce que j'ai fini par m'en aller pour ne plus revenir, avais-je déclaré à qui voulait m'entendre. Du mécano tué par sa propre machine au don juan pris à son propre piège, la légende a fait son chemin. Nous sommes au mois d'avril.
Je reviens après de longues années qui ne furent pas des années d'absence. J'ai vécu ce que j'avais voulu vivre. Il manque une goutte pour faire déborder le vase de ma mémoire. L'une de mes filles m'a soufflé ce qui est peut-être une solution. Et je reviens. Agnès et Pierre m'ont laissé à mes émotions. Je les ai regardés s'éloigner, disparaître dans le bois d'acacias, puis j'ai attendu qu'ils atteignissent l'échine étrangement ressemblante de cette colline au nom de fleur. Leur maison est au village. Il faut redescendre le chemin et perdre son temps en conversations rituelles. Le temps était clair, je crois. Les cerisiers étaient en fleurs, mais de ce côté de la vallée, on ne peut pas contempler à son aise cette floraison qui éclaircit les pentes jusqu'à une bonne hauteur. Je n'étais entré que pour remercier Agnès d'avoir rendu la tour habitable, mais j'avais presque fermé les yeux. Maintenant, j'entrerai pour de bon. Il me faudrait une bonne heure d'errance pour me remettre de mes émotions. J'essayais de leur donner un nom mais je n'étais pas disposé à en observer tranquillement les effets. Mon esprit se craquelait, ma chair, sous ce vernis ancien, voulait s'exprimer en toute liberté. J'eus une de ces suées qui me surprennent toujours au détour d'une émotion que je n'attendais plus. J'étais sur le seuil, en habit de ville, comme surgi de mes propres bagages, terreau fertile en aventures. Le soleil donnait des signes d'abandon. Il n'y avait pas de nuages à l'entrée des Seigneurs dont j'ai oublié le nombre. J'en ai peint une seule fois la grisaille immobile avant que le vent, en tornades destructrices, n'en répande les averses avec une force qui me laissait toujours pantois. Je me promis de descendre jusqu'au ruisseau. Le pont de bois, dont la chaussée est un gazon toujours vert, doit être encore debout. Je pensais: en usage, mais je ne m'attardais pas à rechercher tous les sens de cette pensée. L'enseigne est en piteux état. Elle témoigne peut-être de mon désir d'appartenir à cette terre, mais cette "économie" a précipité les choses et je me suis promis de ne pas revenir. Pour retrouver la légende? Et la triste conclusion que mon père s'est efforcé d'évacuer du texte. Je n'ai jamais vraiment parlé avec les gens. Je les ai peut-être écoutés mais je ne me souviens plus quand. Les pluies ont délavé les choses et surtout elles ont effacé les traces qui donnaient un sens à ces choses. L'enseigne est un bon exemple. J'en ai sculpté le bois étrange. Le fer est un emprunt qui a aussi son histoire. Ce forgeron est un artiste brouillon. Bon artisan, il n'a jamais trompé personne. Il était aussi un peu fondeur. Le loup sculpté dans le fond d'une assiette du temps de mon enfance l'inspira. Il inventa une fonte aux reflets verts et rouges. L'œil de la bête est incrusté, ainsi que les griffes de la patte qui s'avance pour menacer un ennemi invisible. Le poil est par endroits représenté par des sortes d'éraflures parallèles et croisées selon la tension du muscle. Mon loup était moins bête. Je l'avais créé à l'écoute d'une approche non encore identifiée. Il était seul et peut-être désespéré. Il était à mon image. J'avais utilisé un vernis transparent pour ne rien perdre de ce que la fibre m'avait inspiré et rehaussais des profondeurs qu'un ponçage excessif mais nécessaire avait quelque peu estompé. Tandis que le loup de l'enseigne, figé dans la même posture, avait tout simplement l'air d'être réel. J'accrochai cette enseigne à une vieille potence qui a servi au découpage d'autres bêtes sur la place publique les jours de foire. Le vent se plaisait à en animer les impossibles intentions d'un artiste qui avait cherché à tout mettre dans son œuvre mais qui avait en même temps oublié que j'en étais l'auteur. Ce plagiaire, qui ne cachait pas sa satisfaction, m'invita à recommencer. Nous sommes les auteurs de cet ajout insensé au monument aux morts. Nous avons voulu cette dichotomie lunaire. J'avais pétri un être et un fusil dans une terre à peine tamisée. Il changea le fusil en masque à gaz et j'ajoutai le cadran d'un compteur dynamométrique qui pouvait signifier n'importe quoi. Nous avons été plus d'un mois à la recherche de l'allégorie, chacun entretenant la sienne et surtout l'un s'inspirant de l'autre pour le démasquer une bonne fois pour toute. Notre projet a enthousiasmé le maire et ses acolytes. La population exprima vainement ses doutes. Un autre projet ajoutait une femme nue au soldat en armes qui présidait au souvenir. On pensa à des animaux domestiques. Un enfant proposa, peut-être sous l'influence de sa mère, sa frimousse et sa confiance dans le futur. Le forgeron explosait tous les jours en colères que les coups de marteau ne pouvaient pas réduire au morceau de métal qui s'étirait sur l'enclume. Un soc lui échappa des mains et se planta comme un couteau dans la terre battue de la forge. Un apprenti répandait le mâchefer avec nonchalance Je m'emparai de sa main pour la mouler dans un plâtre rebelle. À la fin, on me fit l'honneur de me laisser lustrer l'œuvre métallique dressée dans la perspective du soldat qui ressemblait à quelqu'un dont on voulait me parler. Je redoutais toujours ces préliminaires. Ils annonçaient une sentence et j'étais la victime parfaite. On m'entraîna au café. Que savais-je de la vérité? Je répondis sans hésiter: mon grand père a été mangé par un loup, ce qui explique qu'il n'est pas mort à la guerre. C'était vrai. Mais je ne m'étais jamais posé la question de savoir comment un nègre de douze ans mort comme je le pensais pouvait avoir engendré un nègre qui deviendrait un jour mon père.
Ma généalogie était incertaine, reconnaissons-le. Je ne voulais pas admettre les complications qui l'expliquaient pourtant clairement. On n'en parla pas vraiment ce soir-là. Le dernier client était étranger à cette conversation qui finissait de se conclure dans la pente vertigineuse du moulin de la Croix-des-Bouquets. En sortant, il salua l'enseigne de la Tour du Loup. Il s'était trompé d'endroit, mais il n'y avait rien pour satisfaire ses désirs aux alentours du monument aux morts. Il s'agissait peut-être de l'auteur outré qui n'avait pas réussi à donner une épouse à la victime de notre devoir. Sinon, il aurait passé les heures de son temps libre à rêver avec elle à la tangente du malheur qui frappe les autres dans les champs. Ironie du sort. Sa voiture pétarade dans la descente. Les promeneurs l'enguirlandaient parce qu'il troublait l'ombre et le silence. J'éteignis la petite lampe qui éclaire l'enseigne. L'œil du loup me regardait maintenant. Je me reprochais un instant le gothique des lettres. Mon chien revenait d'une grande vadrouille. Il me surprenait dans l'attente. Son imagination m'attira. Je me penchai pour le caresser et découvrir la blessure le long de l'échine. Il gémit longuement. Je le transportai sur la table de la cuisine. J'ai passé des heures à le soigner. Je ne parlais pas. Il lui arrivait de se plaindre mais son œil ne s'attarda jamais à me deviner. Il le fermait plutôt. L'autre est fermé depuis longtemps. Le coup de croissant a bien failli le tuer. Nous irons revoir le monument aux morts demain matin, avant le lever du soleil, sous le réverbère qui s'extraie des troènes, assis sur le seul banc, gelé peut-être et face au mur publicitaire qu'on n'a plus repeint depuis longtemps.
Cette vie me fascinait parce qu'elle me proposait l'existence en échange d'une confusion savamment entretenue par la communauté des mœurs. Mais je n'avais jamais souhaité que son achèvement. Il était prévisible et même exprimable. Il suffisait d'attendre, d'avoir cette patience, et le feu s'éteindrait sans autre explication que le froid qu'il inspire. La tour était à moi. J'étais le propriétaire de son histoire. On me reconnaissait même le droit d'exercer des influences définitives sur les légendes qui la déconstruisaient. Mais le temps n'était plus au rêve qui n'en finit pas. On pouvait penser qu'en aménageant une auberge dans la tour, je m'étais résigné à un sort qu'à haute voix je ne souhaitais à personne. La circularité de ces murs était un symbole de ma défaite. On ne se priva pas de me le faire savoir. Mais les tableaux que j'y accrochais ne pouvaient être que de ma main. J'étais seul. La tour existait pour le démontrer. Je peignis une femme nue pour faire la paix avec le monde. Tout le monde connaissait cette femme. Je l'avais embellie et elle m'en voulait elle aussi de l'avoir trahie. Je plaçai le tableau qui n'était plus un portrait depuis l'intervention critique du modèle, sur un chevalet devant une fenêtre condamnée. Tout le monde pouvait en admirer la lumière hallucinée. La femme abstraite fascine l'homme. Il ne la trouve plus et cesse bientôt de la rechercher. Mais elle existe en toute femme.
— J'ai peint, dis-je au modèle, celle que tu ne vois pas.
— Elle ne peut pas être plus belle que moi, dit-elle.
À cette heure de l'après-midi, n'ayant presque rien mangé et surtout venant à peine de se lever d'un lit où elle avait passé la nuit seule et triste comme une veuve, elle était toujours passablement ivre de l'alcool qu'elle ne payait pas. Je tentais vainement de lui faire boire le mauvais vin que je servais d'habitude en fin de repas, quand le moment est passé d'avoir au moins une petite pensée pour ce qu'on est en train de déguster. Sa main repoussait alors le verre mauvais dont je versais tristement le contenu dans l'évier en lui recommandant de cesser de boire et d'aller se coucher plutôt que de chercher à écœurer les hommes qui pensaient doucement à passer un bon moment en sa compagnie. Elle voulait toujours me parler de cette enfance qui s'était envolée pour ne plus revenir que sous la forme de conversation où elle voulait avoir raison contre le sentiment que les autres se partageaient sans elle.
Seul Pierre était sensible à ses charmes. Elle avait admiré ses épaules d'athlète dans le soleil qui fanait lentement le regain coupé. Il commandait une théorie de paresseux qu'on avait vu se traîner depuis la route, où s'alignaient les charrettes, jusqu'aux fourches que Pierre avait planté dans la terre meuble d'un talus. Agnès, couchée sous un arbre, jouait à fermer les yeux et se régalait toute seule de ce pouvoir d'abstraction. Le feuillage devenait rouge, le ciel disparaissait, les nuages n'avaient plus d'importance, les branches principales passaient du rouge au blanc et plus rapidement encore le blanc s'intensifiait au point de l'obliger à rouvrir les yeux. Pierre l'avait observée une minute parce qu'elle montrait ses jambes et qu'il n'en avait jamais vu d'aussi belles. Ou bien il luttait simplement contre le désir de posséder une femme, ce qui ne lui était jamais arrivé, sauf dans des rêves qui le laissaient pantois au bord du sommeil, prêt à basculer dans l'infini du réveil. Une autre fille, qui passait pour aller au champ où l'on nouait des gerbes pour la fête, l'excita à ce point qu'il oublia Agnès. Les tâcherons en profitèrent pour commencer une conversation qui ne s'achèverait pas avant la fin de la moisson. La bonne chère et le boire à volonté expliquaient leur lenteur mais Pierre continuait de penser à leur paresse comme à une réalité contre laquelle il aurait à lutter pendant presque une semaine. La fille était trop loin maintenant pour satisfaire son regard. Il marcha tranquillement vers Agnès. Les ouvriers avaient commencé à faucher. Elle ne l'entendit pas à cause de la pétarade du moteur qui peinait dans la pente et retrouvait des accents presque guillerets quand il s'agissait de revenir au bord du ruisseau pour virevolter comme un oiseau et se remettre à coucher l'herbe sur le côté jusqu'en haut de la pente où les filles jasaient.
Agnès ne travaillait plus aux champs. Elle aidait à l'école et l'institutrice du village, qui n'était plus Constance, n'appréciait pas beaucoup son travail. Elle ne trouva même jamais le désir d'encourager les efforts qu'Agnès faisait sur elle-même dans l'espoir de devenir la femme qu'elle savait être. Les deux femmes se disputaient souvent. Elles s'insultaient sans vergogne. Les enfants se renseignaient. Pierre, qui ne reconnaissait pas en Agnès l'enfant qu'il avait aimé pour peupler son imagination avec elle, s'assit sur une racine. Agnès avait couvert ses jambes. Il s'intéressa aux bras, aux épaules qu'elle ne cachait pas et elle dut élever la voix pour le réveiller du rêve que le cou étroit venait à peine de commencer. C'était une fille agréable et facile. On ne l'approchait pas. Elle vous tenait à distance par je ne sais quel charme hérité de sa mère. L'arbre était le même et elle était couchée à l'endroit où sa mère avait dressé le bûcher qui n'avait pas pris feu à cause de la pluie. Il n'y avait plus de traces ni sur la branche ni dans l'herbe. Agnès avait cherché ces secondes d'angoisse. Elle ne trouva rien. Elle buvait chez elle. Elle fermait les volets et elle buvait jusqu'au délire. Elle buvait pour ne plus exister. Les enfants recherchaient ses explications, qui étaient claires et faciles à retenir, mais ils ne se plaisaient pas en sa compagnie. Pendant les six premiers mois de leur mariage, Pierre s'épuisa en fornications désespérées, mais il dut se rendre à l'évidence: jamais ils n'auraient d'enfant. Elle cessa de faire l'amour et peut-être même de l'aimer. À l'époque de la Tour du Loup, elle buvait pour en finir avec une vie dont les incohérences l'abrutissaient. Pierre faisait irruption dans le salon, ayant peut-être ouvert la porte d'un coup de pied. Il venait la chercher avant qu'elle se perde dans la nuit sur un chemin du retour où elle perdrait un jour la tête. J'étais derrière le comptoir et j'écoutais sans y croire le flux verbal de l'amie d'enfance qui avait épousé un autre ami d'enfance pour finalement ne donner ni à l'un ni à l'autre l'enfant jumeau qui était son seul rêve de femme.
Pierre s'approchait du comptoir en me regardant. Bien sûr, je baissais les yeux et je rangeais dans son cageot la bouteille de vin mauvais et peut-être frelaté que je destinais à ce bonheur circulaire. Je me souviens d'un 11 novembre pacotillé aux récits d'un revenant qui prétendait ne pas prolonger son séjour au-delà de l'automne qui avait presque fait la moitié de son chemin. Il se trompait. L'hiver est toujours sur le point d'arriver. Il n'y a qu'en été que le soleil environne le monument aux morts et son jardin de pierres grises. Des oiseaux roupillent sur les branches et dans les brèches on reconnaît toujours l'insecte séculaire. Le soleil est vertical à toute heure. Les noms gravés s'allongent d'une ombre qui donne à penser. Les vieilles font pisser leurs matous si elles ont acquis cette patience, sinon elles jacassent dans un coin d'ombre qu'elles éclairent de leurs rires destructeurs. À la fenêtre, un blessé de guerre grimaçait pour se moquer d'elles. Agnès le raisonnait d'en bas. Elle était appuyée nonchalamment contre le mur de la boulangerie, participant à distance à la conversation sans queue ni tête que Pierre, revenu de la guerre avec ce qu'il appelait la peur bleue, s'évertuait à singer parce qu'elles avaient l'âge de sa grand-mère et qu'elle n'était plus là pour leur donner des leçons de tranquillité. Sa jambe le faisait souffrir. Des oiseaux avaient tenté de la manger et puis elle avait été si mal soigné que le mal semblait s'y être installé pour toujours. Il ne hurlait plus. Il ne se droguait plus. Ce matin, on l'avait obligé à assister à la cérémonie parce qu'il jouait de la clarinette. Il détestait ce fauteuil qu'on transportait à deux pour l'installer sur le trottoir où les enfants le taquinaient sans croire à leur méchanceté. Dans l'escalier étroit, il avait exprimé son désir de ne plus rien désirer. Il avait connu ce sentiment pendant toute une après-midi qu'il avait passé à plat ventre sur un rocher en plein soleil. Les oiseaux attendaient. Il y avait un homme parmi eux. Il paraissait nu. Il ne bougeait pas. Puis il disparut d'un coup. Pierre eut alors la douloureuse sensation que son agonie commençait. Dans un premier temps, comme pour introduire cette fin lamentable, il regretta en pleurant l'absence d'humanité que les oiseaux exagéraient par leur silence et leur immobilité. Ils étaient peut-être tranquilles. Le pain me rendrait tranquille comme un oiseau si je n'étais pas devenu un oiseau rare, pensa-t-il et son petit rire augmenta doucement la douleur.
Il y avait un autre corps étendu dans le sable. Pierre l'observa pendant des heures, guettant un signe de vie. Les oiseaux le dépeçaient. La chair n'en finissait pas. Il regarda le ciel à travers des lunettes noires et il trouva le repos. La douleur s'éloignait à chaque changement de position sur la roche qui ne pouvait pas lui servir de lit. Il aurait préféré mourir dans le sable. Il en devinait les insectes qu'il connaissait parce qu'il les avait étudiés. Puis il se mit à penser à la légende du loup. Il pensa à moi. Il me haïssait. Il s'imaginait que j'étais cet homme nu qui était allé chercher du secours.
— J'ai passé l'âge de la guerre, avais-je déclaré avant de m'enfermer croyais-je pour toujours dans la tour où le loup n'avait vécu que sa triste agonie.
Nous portâmes le fauteuil devant le monument aux morts. Il était tôt. Il faisait à peine froid. Pierre exerçait ses doigts sur les accoudoirs. Un seul être assistait à la scène. À la fin de la cérémonie, elle était encore là. Pierre avait accumulé les couacs.
— Mais ce n'est pas le dernier, ironisait-il.
Elle était assise dans une ombre qui pouvait être celle d'un décor végétal. Elle montrait ses jambes par habitude. La cérémonie terminée, les vieux flattèrent l'épaule de Pierre. Il les regardait. Il n'attendait rien d'eux. Ils espéraient qu'il le comprenait mais Pierre n'avoua jamais sa révolte. Le mal s'estompa peu à peu. Elle voulut le voir marcher dans sa chambre. On la vit entrer dans la maison. Elle n'en sortit que pour annoncer qu'il marchait d'une manière atroce. On voulut en savoir plus. Elle l'imita. Elle était avec les autres dans la rue. Ses pas résonnaient entre les murs. Il ferma la fenêtre mais il renonça à l'idée d'une raillerie de la part de cette fille qui avait hérité la magie de sa mère. Il en vint (nous étions dans sa chambre qu'elle venait de quitter après lui avoir exprimé son bonheur: il s'était cristallisé) à me confier que le désir de la mort est une expérience à recommencer. Mais il n'en trouvait plus la raison. Il était à la tangente de ce désir circulaire. Je pensai à mes murs comme à leur bonheur futur. S'il l'épousait, elle ne croirait jamais à ce bonheur. Lucile eût compris le désastre. Mais Lucile n'était plus là pour le remettre à la place qu'elle lui avait destiné.
Il avait cru voir le loup. Il pensait à Lucile. Il ne se souvenait plus d'Agnès. Elle revenait à lui. Elle rendait nécessaire cette agonie qui n'en était pas une. Ce matin, il l'avait simplement trouvée belle mais ses larmes de crocodile accaparaient toute son énergie. Un vieillard tremblant en recueillit une pour l'observer dans un rayon de soleil. On l'amena tandis qu'il radotait. Le vent jouait avec notre patience. Agnès se leva, disparut, reparut et enfin il la trouva près de lui. Elle venait de me trouver très beau et très inutile. Je ne pensais plus à ce plaisir. Le clairon mit un point final à l'attente. Le gravier crissait. Mon père n'attendait jamais trop longtemps pour le ratisser, mais il n'était plus là pour nous contraindre à la cohérence que des rites païens ne suffisaient pas à entretenir pour nous permettre de vivre en paix. Pierre évoqua avec tendresse ce jardinier méticuleux qui ne supportait pas nos négligences d'enfant. Il se souvenait du regard ascendant et de la main qui l'arrêtait au passage d'un oiseau. Avant de mourir, il s'était efforcé de se souvenir de l'homme qui en réalité n'était pas le fils de l'enfant que la loi avait dévoré. Si nous commencions par-là? dit Pierre. Nous avons trop bu. En ouvrant le carnet dans lequel il compte inaugurer notre entreprise de démolition de toute idée de futur, il a parcouru de plus en plus lentement les notes anciennes qui concernaient déjà notre projet. Il faut toujours qu'il commence par un "tu te souviens?" qui n'a qu'une vertu: m'immobiliser à la limite de ce temps qu'il veut évoquer avec moi. En quoi lui suis-je utile? J'ai proposé d'illustrer son récit. Il me demande de l'écrire avec lui. Et à la fin, je prétends l'écrire seul parce qu'il est mort et que j'ai oublié le son de sa voix. Parallèlement à cette évocation (n'est-ce pas un roman parce que ce n'est rien d'autre? disait bêtement Agnès en songeant à l'œuvre que nous nous promettions d'écrire malgré tout), j'écris le journal des choses à ne pas dire. Et depuis que j'écris, je ne peins plus.
— Le premier chapitre initierait le lecteur à la légende de la Tour du Loup, dit Pierre qui écrivait depuis toujours.
— N'est-ce pas une bonne idée? dit Agnès, désolée qu'on la réduisît au rôle ingrat de la matière.
— Le second chapitre imiterait le Journal de Lucile, continue Pierre, puisque nous ne l'avons pas, nous pouvons l'inventer. Il aurait un troisième chapitre, un chapitre d'attente, parce qu'il n'y a plus de sujet et qu'il s'agit d'écrire encore.
Agnès soupira.
— Depuis le temps, commença-t-elle. Si nous te laissions seul avec toi-même? dit-elle en s'éloignant.
— Je ne prétendais rien d'autre, dit Pierre.
Elle le regarde comme si elle attendait qu'il achève une phrase qui ne la satisfait pas. Elle a toujours ce regard quand il ne lui dit plus la vérité. Il se dérobe, et elle l'abandonne à son désespoir. Jeu facile, étourdissant malgré les années, destructeur des surfaces, mise à nu d'une profondeur qui n'existe plus en réalité. Elle rêve avec lui.
— Qu'en penses-tu? dit Pierre.
Il commence:
— Je ne voudrais pas t'avoir fait venir pour rien.
Nous sommes dans l'ombre de la tour, incapables de nous en extraire par un effort d'imagination. Agnès nous a promis des veillées merveilleuses.
— Vous pourrez reconstruire le château de sable, dit-elle.
Elle jette un regard mélancolique sur la zone de lumière qui éclaire la mauvaise herbe et les graviers de l'allée.
— Avec moi-même? dis-je pour me libérer de cette influence.
— Vous n'aurez pas besoin de descendre au village, dit Pierre. Nous ferons le chemin tous les jours si c'est nécessaire.
Combien de jours? Que pensais-je de son idée? Pourquoi partir avant l'été?
— Les choses ont changé au château, dit-il, mais tu ne voudras peut-être pas t'en informer. Tel que je te connais!
Agnès soupire encore. Elle semble répéter cette dernière affirmation et Pierre a sans doute tout compris des intonations de la répétition.
— Je ne dis plus rien depuis qu'on me demande de tout dire. Nous avons le temps! dit encore Pierre.
— Drôle de thérapie! fait Agnès qui s'éloigne toujours, nous entraînant dans la pente avec elle.
Elle cueille les fleurs du talus, supprimant les références du vert et du brun que j'y voyais. Pierre aurait préféré redescendre par le chemin qui est inondé de soleil mais Agnès lui rappelle tranquillement que l'humidité de la rivière réveille toujours les vieilles douleurs qui le rendent ennuyeux et qui l'empêchent de trouver le sommeil quand la nuit est arrivée. L'ubac est triste et pentu, mais il n'y fera pas de mauvaises rencontres.
— Elle prévient le malheur, dit Pierre.
Et il rit. Sa grimace est celle de l'enfant qu'il a été. Elle déteste ces pitreries qu'il lui réserve toujours, parce qu'il ne les joue jamais devant les enfants, dit-elle.
— Je leur fais un peu peur, dit-il.
— J'ai hâte de connaître les filles, dit Agnès.
Il l'a rejointe et elle lui offre son bras. J'attends qu'ils aient disparu dans le bois. Pierre s'est retourné pour me dire quelque chose. Je fais semblant de comprendre et je secoue la main.
Est-il heureux? Il écrit des livres depuis si longtemps. Qu'est-ce qu'un livre? Un recueil de croquis, une galerie de tableaux? Je n'ai jamais écrit de livres et je suis loin de me douter que j'en écrirai un pour continuer de ne rien écrire (dénoncer). Mais est-ce bien celui que j'écris? Et puis, où est la parodie? Je n'ai pas écrit dans mon journal ce matin. J'ai commencé à mettre en forme un souvenir sans queue ni tête. En vérité, je ne me souviens plus très bien de ce qui s'est passé ce jour-là. Je brode autour de la perte d'une clé. Le propriétaire de la clé est le père de Pierre et c'est Pierre qui perd la clé. Qu'est-ce que je cherche? Une conclusion? Je n'en sais rien. Pierre n'est plus là pour confirmer l'histoire. Il en changerait le sens. Son talent consiste à être clair. Il est précis, profond et sincère. Adepte de l'image jusqu'à un certain point et bavard à la surface de l'ennui. Il n'invente rien. Il ne continue pas. Il s'installe et avec lui le texte des jours. Non je ne sais plus qui a eu l'idée de ce livre, si c'est lui qui m'a demandé de l'illustrer ou si c'est moi qui désirais ce commentaire. Agnès voudrait savoir. Elle s'est armée de patience. Elle sera fidèle à tous les rendez-vous. Elle sait tout de ce silence. Page blanche.
Ils sont entrés dans le bois. Le soleil est nécessaire, me dis-je en pensant m'étendre dans l'herbe maintenant que je suis à l'abri des regards. Je me dirige vers cette lumière. Pierre a raison. Nous évoquerons d'abord la légende du loup et nous ne chercherons pas à en arrondir les angles. L'ombre ne se changera pas en lumière et la lumière n'éclairera pas ce que tout le monde sait. Ce sera une bonne entrée en matière, une série de croquis noirs et blancs, la tour géométrique, le loup immobilisé, la teneur tranquille des arbres et le ciel transparent jusqu'à l'indifférence. Je comprends ces préliminaires. Il n'a jamais été question de s'en passer. Nous avons toujours existé dans leur ombre. Et je suis encore capable d'inspirer cette angoisse. Peut-être est-ce là tout le livre. Une fois la généalogie expliquée et ouvertes les portes du doute, que reste-t-il à écrire? Le Journal de Lucile est une invention de Pierre. C'est peut-être d'ailleurs tout ce qu'il veut écrire, car ensuite, il n'a plus d'idée et me laisse le soin de mettre de l'ordre dans nos souvenirs. Je n'ai pas l'intention de me retrouver seul sur le chemin de la confidence, sachant que tout se passe entre ce triste vagabondage et les inventions désespérées d'une légende qui n'a rien à voir avec la vérité. Je ne veux pas être cet amant infidèle. Mais enfin je suis pris au piège. Je ne lui ai pas révélé les vraies raisons de ma visite. Elle était décidée bien avant les premières manifestations de son désir de recréer avec moi le passé qui l'obsède. Il profite de notre passage pour parfaire l'enfoncement. Agnès est agacée, non pas parce qu'elle sait qu'il nous ennuiera, ni même parce qu'elle craint notre révolte, mais parce qu'elle n'est plus maîtresse de leur image et que cette victoire le rend heureux. Elle est jalouse de ce bonheur. Ce matin, elle a bu plus que de raison. Cette captivité nous met à l'abri de sa violence, croit-elle. Pierre était gêné, mais c'était une gêne à ne pas commenter, ni même à évoquer entre deux silences nés du silence inspiré par un hoquet ou la chute d'un bibelot bousculé au passage d'une hallucination. Elle nous a rejoint à la hauteur du vieux moulin que je désirais ne pas reconnaître à la surface des mots que Pierre voulait imposer à mon imagination. Elle interrompit savamment cette tentative de destruction.
Pierre est mon seul ennemi, elle le sait. Elle l'a toujours su. L'idée d'écrire le journal de Lucile n'était pas nouvelle mais je doute que Pierre n'en ait jamais écrit les premiers mots. Ce fut d'abord une confidence. Il s'agissait d'exprimer ce désespoir. Il prenait la plume chaque matin et pendant une heure, quelquefois deux, il entrait dans la peau d'un personnage en train d'écrire. Il me disait combien c'était fascinant, cette interprétation d'un esprit qui non seulement n'était pas le sien mais lui semblait appartenir à ce corps qu'il n'avait peut-être pas "aimé" comme il le prétendait. Je me souviens d'avoir vu ma sœur gigoter sur le ventre d'un intrus. J'en parlerai. Elle me sembla folle. Sa laideur était évidente. J'ouvrais la porte au moment où elle attachait ses cheveux. L'homme fermait les yeux et se plaignait doucement. Une de ses mains était posée sur la cuisse de Lucile et la caressait lentement. Elle était sa maîtresse. Je pouvais en témoigner. Je me promis de le harceler. Je ne demandais rien en échange. Je prenais le plaisir comme il arrivait. Et je surpris Pierre à deux doigts de la mort. La mort était si proche que j'ai pris tout le temps d'entrer dans cette intimité, la première à portée de mon jugement. Il avait affûté la lame tout exprès. Elle était noire, longue et pouvait paraître fragile à cause de sa minceur. Il exerçait cette oppression sur une veine qui finit par saigner. Il sembla soulagé. Je m'approchai enfin. Je lui ai posé la question. Il me regarda d'un air tranquille. Je l'étonnai. Il saignait peu. Il me montra l'artère. Il m'expliqua cette mort. C'était celle de Pétrone. Il avait toujours eu cette préférence pour la satire. Je ne comprenais plus. Il me montra ses mains. C'étaient celles d'un apprenti. Elles étaient propres, mais la pâte Arma ne pouvait rien contre la crasse des ongles et des pores au niveau des articulations. Une paillette avait failli le rendre aveugle. Le matin, les vapeurs de la gnôle l'étourdissaient. Il se promettait de ne jamais s'y mettre. Il en avait parlé à sa mère et elle lui avait répondu qu'elle n'avait jamais vu un homme s'en tenir à ses rêves de jeunesse et encore moins aux désirs dont elle savait à peu près tout. Cette approximation agaçait Pierre. Sa mère ne l'aimait pas. Elle n'aimait aucun de ses enfants. C'est que son rêve de jeune fille ne s'était pas encore achevé. Cela arriverait un jour et alors elle serait la mère des autres.
— Encore une révélation, se dit Pierre en descendant.
L'escalier est étroit, sans lumière, il sent la pisse de chat et l'encaustique. Le couloir est étrangement long, sans fenêtres, la lumière vient de la porte qui est percée d'un regard vitré. Toutes les portes sont ouvertes. Ce sont des pièces vides aux fenêtres fermées. L'huissier est passé le mois dernier. Il a presque tout emporté. Il rouspétait et se confiait à un gendarme immobile qui gardait la porte d'entrée. Le chauffeur du camion s'en prenait amèrement à la justice. Il était assis sur une borne et fumait une cigarette jaune pendant que les manus allaient et venaient entre la porte et le camion. Quand ils sont partis, le père a montré aux voisins la poussière sur la chaussée.
— Ils ont même fait le ménage! dit-il en riant.
L'outrage était trop grand. Il n'y avait plus de place pour la colère. Il jurait seulement de prendre le temps. Ce sacré temps, il le prendrait! Pierre pensait maintenant à ce temps et il m'en parlait. Il n'avait plus rien à espérer de ce côté de la vie.
Il me montra ses mains.
— Pas même la douceur, dit-il.
Il renonçait pour aujourd'hui. Il regrettait que je fusse au courant de ses désirs. Il n'avait pas recherché ce témoignage. Mais puisque je savais tout de lui, dit-il, j'avais désormais le devoir d'être son ami. Je lui racontai ce que j'avais vu. C'était un simple rapport. Il n'était pas question de décrire le plaisir. J'agrémentai mon récit de tout ce que je savais du vocabulaire de l'érotisme. Il me semblait ainsi ne pas prendre part au débat que je provoquais. Je ne le regardais pas. Seule la lame m'inquiétait. Il en jouait avec l'ombre inhabitée qui nous entourait. J'augmentai mon récit de celui de mon désespoir. La lame noire disparaissait dans l'ombre, revenait, exactement comme un papillon aux ailes noires que les murs semblent capturer et qui revient toujours au point de départ. Il m'avait peut-être demandé de me taire maintenant que j'en savais autant que lui sur le comportement de Lucile, sur le nôtre, et sur l'environnement qui nous emprisonnait encore au moment de parler. La lame voltigeait maintenant dans l'air. Que se passait-il ? Je regrettais d'en avoir trop dit. J'avais peut-être tout dit de ce que je savais du plaisir. Il gémissait et la lame tournait, se vissait, revenait. Il se sentait vaincu et il me l'avoua. Je garderais le secret de cet aveu. La lame se posa sur ma paupière. Elle me sembla légère, ce qu'elle n'était pas. Sa main compensait cette masse étrange qui commençait à ciseler la surface d'une peau dont je n'avais pas idée. M'était-il arrivé d'y frotter les larmes amères de l'enfance? Je me souvenais de ces effondrements.
— Continue! dit-il. L'outrage n'est rien. C'est l'humiliation. Les voisins ricanaient et mon père était dupe. Tu bavardes et je sais exactement de quoi tu n'as pas parlé.
La lame s'éleva et disparut encore. Elle toucha le feu d'une lampe éteinte. Elle allait s'abattre sur moi. Elle entrerait dans l'épaule, derrière la clavicule, et elle pénètrerait jusqu'au cœur qui se mettrait à saigner. Il n'y aurait pas de douleur. Je n'aurais même pas l'impression de mourir. Et puis je me mettrais à mourir comme dans un film. On ne meurt plus comme dans les gravures. On sait tout de la comédie. Et pourtant on ne la joue pas quand c'est le moment d'être le personnage de ses désirs. Je levai la tête pour tenter de deviner la lame. L'abat-jour de la lampe tintait comme une horloge dont il imitait le mécanisme perpétuel. La porte s'ouvrit. La main revint dans la lumière sans la lame. Elle s'était plantée pendant deux secondes entre mon œil et la surface de l'os.
C'était le père. Il nous cherchait. La lampe s'alluma. Sa lueur me parut étrange, peut-être bleue, limitée par une ombre sans profondeur. La lame pivota sous l'effet de l'effort que Pierre lui avait initialement appliqué en la lâchant. La lampe était animée d'un mouvement circulaire. La lame était irréelle. Je la voyais continuer sa trajectoire. La lampe s'éloignait. Elle était maintenant réduite à un point d'une blancheur extrême. La lame venait de pénétrer dans l'œil. Elle pivota encore et je la saisis. Le père se penchait pour examiner la blessure. Pierre boutonna la manche de sa chemise par-dessus la sienne. Il avait noué son mouchoir et serré le nœud en s'aidant de ses dents. La lampe n'éclairait plus rien. On me transportait. Nous étions dans la rue. Je reconnus l'odeur du couloir. Le père jouait. Le lit était tiède. Une soie électrique se posa sur moi. C'était fini. Je me souvenais de tous les détails, mais le sommeil me proposait déjà un rêve à partager avec le temps. L'œil de verre me fut présenté dans son écrin. La lumière de l'été le rendait peut-être profond. Ce n'était qu'une agate. Pierre l'extraie avec précaution du velours. La sphère était parfaite. J'avais froid à cause d'une averse, de la fenêtre qu'on avait oublié de fermer et parce que j'étais nu sous un drap défait au cours d'un trop long sommeil. La pluie m'avait réveillé. Pierre jouait déjà avec l'œil. La pluie l'avait angoissé. Il s'était senti terriblement seul et il avait ouvert la fenêtre. L'horizon était bouché, sinon il aurait perdu la tête. L'œil le fascinait. Il le promena lentement sur ma joue. Il avait raison. Cette douceur me rendit à la surface des choses.
— Laisse-toi faire, dit-il.
Il souleva le bandeau. Ses doigts manipulaient les paupières encore insensibles. L'œi1 pénétra d'un coup. J'ai craint une douleur. Il prit le temps d'ajuster le regard. C'était une question d'habitude.
— Non! Non! fit-il pour me donner une première leçon.
J'étais désespéré. Lucile avait simplement ricané.
Mon père avait torturé Pierre dans un pré derrière la forge. Ma mère était restée à mon chevet. À mon réveil, elle m'avait quelque peu inquiété en me décrivant la perfection de l'œil de verre qu'on me destinait. On lui en avait montré un semblable tout en lui expliquant les avantages et les inconvénients de la prothèse. Elle s'attacha pendant une heure à ne me démontrer que les avantages. C'était sinistre. Pierre eut droit à une seule visite. Après que mon père l'eut laissé pour mort dans le pré (en pleine nuit, je me souvenais de la lampe, lame, lampe, lame), son propre père lui avait fait subir d'autres tortures et il avait cette fois perdu connaissance. Le lendemain, le gendarme, en le voyant tuméfié et à peine tenant sur ses jambes, lui avait demandé si je l'avais frappé avant ou après. Pierre ne se souvenait plus de la leçon. Sa mère lui pinça la peau dans le dos. Encore une douleur aiguë et si profonde que son cri parut une réponse.
— Bien, fit le gendarme. C'est toi qui l'a forgée? dit-il.
Il tenait la lame noire qui avait l'air d'un oiseau mort dans la paume de sa main.
— Oui, dit Pierre. Je l'ai trempée.
Il montra ses mains. Le gendarme grimaça imperceptiblement. La lame disparut dans une sacoche de cuir noir. Il flatta la joue de l'enfant. Il ne rencontra qu'une extrême tension. Une seconde, il eut le désir de lutter contre cette révolte. Il sentait le musc et le cigare à la fois. Des gouttes de sueur descendaient le long de son cou. Pierre le regarda bien en face.
— Ni avant, ni après! dit-il enfin.
Sa mère s'écria:
— Mais tu viens de dire le contraire!
Le gendarme s'adoucit:
— Il n'a pas dit le contraire, madame, il a dit avant, je l'ai parfaitement entendu.
— Ni avant, ni après, répéta Pierre.
Mais ce n'était plus une révolte. Le gendarme s'en rendit compte.
— Et comment tu expliques ces blessures? demanda-t-il.
— Je ne les explique pas, répondit Pierre qui se sentait désarmé malgré tout.
— Ce n'est pas une réponse, dit le gendarme.
Sa grande main serrait l'épaule de Pierre qui attendait la douleur pour se laisser aller à tout dire.
— Mais il n'y a pas eu de douleur! me dit-il.
L'œil était ajusté à la mesure exacte. Cette précision l'émerveillait. Je n'ai rien dit, je n'ai pas trahi ton père. Il attendit un moment pour conclure:
— J'ai cru mourir, tu sais?
Moi, je m'étais endormi et je m'étais réveillé. C'était tout. En quelques jours, le pansement a diminué de volume. Dès le premier jour, on me promit un œil de verre. Ma mère vint m'expliquer les règles du jeu.
— C'est ta faute au fond, dit-elle.
Je réclamai un miroir. Comme il n'y en avait aucun dans la chambre, et rien surtout qui pût en faire office, pas même un tube d'acier chromé ou la poignée d'une brosse, je m'étais attendu à une réponse négative. Les paupières semblaient cousues. L'œil valide pouvait paraître disproportionné ou en tout cas gonflé par quelque infection, mais non, il fallait que je m'habituasse à cette différence exactement comme l'édenté s'ajuste tous les jours à sa prothèse rose et blanche. Je ne trouvais pas le cri qui convenait à ce désastre. Ce n'était pas une tragédie. C'était ce genre d'anecdote dont le contenu ne change rien à l'histoire mais qu'on raconte tout de même à la fin d'une époque pour en introduire une autre.
— Je l'aurais tué, dit mon père.
Sa rage n'était pas feinte, mais comment expliquer ce qui venait de m'arriver s'il ne jouait pas ce rôle? Je promis de ne jamais ouvrir l'écrin en présence de Lucile. Je ne voyais plus Pierre à qui l'on venait d'interdire les mauvaises fréquentations. Je suis passé mille fois devant la forge. Le père me tournait le dos sitôt qu'il m'apercevait dans la descente de l'église. Je crois que c'est à cette époque-là qu'il faut situer l'arrivée au village du poète Nicolas Carvajal.
C'était un Espagnol dont la famille avait été entièrement suppliciée par les hommes de Franco. Ou bien il avait été lui-même de ces hommes et il était en pénitence. Il logea d'abord au-dessus de la remise. La chambre lui plaisait. Elle donnait sur la place et il adorait ces bruits, surtout quand c'était le vent qui trahissait les conversations. Il traduisait instantanément ces reconnaissances. Sinon, il courtisait les femmes sans bouger de la table qu'il occupait sur la terrasse du café. Il était habillé de blanc et de noir et n'allait jamais sans un livre qu'il ouvrait comme un éventail. Il fumait des cigares dont il n'écrasait plus le mégot sous le talon de sa bottine depuis qu'un fada les ramassait pour bourrer sa pipe. Il n'avait jamais parlé à cet idiot mais s'était promis de le faire. Dans le cendrier, il prenait soin de séparer la cendre du mégot. C'était maintenant le mégot d'un cigare à peine fumé. Le fada attendait que le poète eût refermé la porte de la remise. Il n'avait alors que le temps de marcher d'un pas pressé vers la terrasse, longer le mur le long des cageots de bouteilles vides et, en passant, saisir dans la pince du pouce et de l'index le mégot encore chaud et humide que l'Espagnol avait la bonté d'abandonner à sa misère. Il n'était plus sur la terrasse quand le poète ouvrait toute grande la fenêtre de sa chambre. On le voyait ajuster la barre des volets et il respirait longuement les parfums d'un pied de lilas qu'il avait acheté un jour de marché. Le fada sortait la pipe du fond de sa culotte, il prenait le temps d'une prière pour bourrer la pipe, déchirant le tabac entre les dents, et puis il demandait du feu au passant qui n'en avait pas. Les enfants allumaient des briquets en s'enfuyant aux quatre coins de la place.
Un jour, le poète poussa un cri à sa fenêtre. Les gosses frottaient le briquet contre le mur de la remise. Ils entendirent l'Espagnol descendre l'escalier. Il les admonestait durement. La porte s'ouvrit. Ils avaient disparu. Il jura dans sa langue et passa une main experte sur le crépi où la roulette du briquet avait laissé de longues traces parallèles. À côté, dans la forge, le feu ronflait en même temps que l'apprenti chargé d'activer le soufflet contenait une toux que le maître surveillait d'un œil irrité. Le poète s'approcha. Le fada était encore sur la place. Il tirait sur sa pipe éteinte. Il savait ce que le poète allait lui proposer et en effet, il le vit entrer dans la forge et en sortir avec une braise blanche qu'il tenait dans les mors d'une pince. Le mieux était de s'en tenir à un silence révélateur de la terreur que lui inspirait la matière en fusion. Mais le poète n'avait pas de bonnes intentions. Il n'avait pas d'autre prétention que de lui enseigner le feu. Le fada était paralysé. Pierre était sorti sur le seuil de la forge.
— Il cherche de la compagnie, avait dit le père à un client hilare.
Mais le fada ne s'était pas enfui. Il n'avait pas la force de regarder le morceau de métal qui rougeoyait dans les courants d'air. Le poète lui expliquait le sens à donner au feu.
— Si tu veux fumer le tabac de ta pipe, dit-il, il faut que tu connaisses le feu. Tu ne peux pas accepter d'en avoir peur.
Le fada se mit à rire.
— Il a trouvé quelque chose à lui dire, dit le client qui était sorti.
Il sentait la châtaigne. Pierre demanda la permission à son père de s'approcher de la scène parce qu'il ne voulait plus en perdre l'essentiel. Le père se renfrogna.
— Tu es curieux comme une fille, dit-il.
Pierre s'éloigna. Il se posta sous les mûriers.
— Je ne cherche pas à te donner une leçon, disait le poète, mais tu pourras posséder un briquet.
Le fada riait de plus belle. Il sortit de sa poche une mèche d'amadou et une pierre contenue dans un étui transparent.
— Il en avait un, dit Pierre.
Le poète se retourna. Il avait l'air furieux.
— Tu me déranges, morveux, dit-il.
Le fada en profita pour s'éclipser. Le morceau de fonte tomba sur le pavé. Le poète fit un petit saut en arrière pour éviter les étincelles. Il souriait maintenant. Il tendit la pince à Pierre qui se contorsionnait pour en saisir les anneaux tandis que le poète lui présentait les morts fumants.
— Dis à ton père que je n'ai plus d'argent pour lui payer le loyer, dit-il.
Pierre retrouvait ses esprits sous l'influence de cet aveu inattendu. La pince lui chauffa un peu la paume de la main. Il se montrait insolent maintenant et ça le rendait heureux. Le poète haussa les épaules.
— Dis-le lui avant que je ne devienne complètement fou.
Et il s'en alla derrière l'église où il avait des habitudes de méditation. Pierre entra dans la forge. Le père était occupé à refaire les calculs d'un abaque sur la colonne d'une fraiseuse. Il avait de toute façon décidé de ne pas se mêler de l'histoire que l'Espagnol lui avait demandé de commencer sans lui. Le père n'avait pas voulu louer cette chambre. C'est l'Espagnol qui, une fois dans les lieux, lui avait démontré qu'il avait tort. Le père ne se laissait pas facilement convaincre. Il mesurait ce temps perdu à bavarder avec un étranger lunatique qui promettait de ne pas lui faire d'ennuis. Le loyer était dérisoire, presque symbolique. Si nous devenons amis, avait dit le poète, je vous inviterai à un festin que vous ne pourrez plus oublier. Le père le toisa. Il tendit enfin la main pour recevoir le montant du premier loyer. Je revis Pierre sur les entrefaites.
— Je t'en prie, ne parlons plus de l'œil! me dit-il tandis que le poète nous observait, tranquillement accoudé à la fenêtre.
Il avait l'air heureux de n'avoir rien d'autre à faire. Le père nous avait à peine aperçu et il n'était pas sûr de m'avoir reconnu. Il se remit au travail en pensant à autre chose.
Dès le deuxième jour de sa résidence, l'Espagnol avait donné des signes d'étrangeté. On l'avait vu parler avec Agnès, la mère d'Agnès. Il lui avait donné une branche de laurier qu'elle avait fourré dans ses jupes en jetant autour d'elle des regards désespérés parce qu'elle se sentait surveillée, ce qui était un peu vrai. Le père fumait une cigarette à la porte de la forge. Il était peut-être le seul témoin. Le poète revenait en sifflotant.
— C'est un rameau béni, dit-il.
Et il cligna de l'œil avant de pousser la porte de la remise. Pierre était en train de balayer la terre battue autour de la forge.
— Tu la vois toujours, cette Agnès? dit le père en rentrant.
Pierre ne répondit pas tout de suite. Il prenait toujours le temps d'examiner avec soin les angles des questions que lui faisait son père. Ces questions étaient toujours le début d'une conversation qui tournait mal ou à l'avantage de l'autorité à laquelle il se soumettait d'ailleurs assez facilement. Et le temps lui manquait toujours pour aller au bout de son analyse. Le père répétait la question dans les mêmes termes, ajoutant qu'il n'avait pas besoin de réfléchir pour répondre à une question qui ne mettait pas en jeu la validité de ses connaissances mais seulement sa sincérité d'enfant. Il ne parlait pas d'amour. Il disait seulement que le temps de l'attente était achevé et que la réponse ne pouvait plus tarder sous peine de cruelles souffrances. Il les administrait avec une patience exemplaire. Pierre préférait s'en tenir à l'abandon et c'était d'autant plus facile que ses prétentions analytiques lui avaient justement évité la révolte.
— Elle redouble, dit-il enfin.
Le père parut étonné par la nouvelle.
— Ah? fit-il seulement.
— Ensuite, dit Pierre, il (le poète) est sorti en pleine nuit pour aller Dieu sait où. Il était pieds nus et portait sa chemise à la main. Il avait laissé la lumière dans sa chambre et comme il n'avait pas fermé les volets, il y avait ce rectangle jaune qu'il a soigneusement évité de franchir, préférant l'ombre lunaire des mûriers.
— Je l'ai suivi, dit Pierre.
Il se griffait les joues comme un enterré vivant.
— Je suis fou, dit-il.
Il allait me raconter une histoire assez longue pour nous mener au beau milieu de la nuit.
— Où trouver le sommeil sinon? dis-je en entrant tout entier sous la bâche.
Notre chaleur s'installa doucement. Nous n'avions laissé qu'une fente du côté de la lune. Pierre devenait un fantôme. Il voulait d'abord m'assurer de sa parfaite santé mentale.
— On ne m'enfermera plus, dit-il.
Et j'étais sur le point de le croire. Il ne lui restait plus qu'à commencer une histoire avec laquelle il me faudrait désormais compter pour parfaire l'opinion que j'avais de lui. La bâche était accrochée au mur de l'église par des pitons vieux comme le monde. Elle s'était déchirée à l'angle du tas de bois. Et c'est à travers cette fente que je regardais tristement l'extérieur d'un monde que Pierre voulait que j'explorasse avec lui.
Le poète nous surprit un soir. Il promenait son chien. Pierre était assis sur le bûcher. J'exerçais mon œil dans la fente. Le museau du chien m'avait à peine effrayé. Je m'attendais à d'autres rencontres dans le blanc de la lune.
— Qui est là-dessous? demanda le poète en forçant le chien à se coucher.
Je me montrai.
— Ta mère te cherche, me dit-il. Elle te cherche tous les soirs. Vous habitez dans la tour?
Pierre se mit à siffloter. Le poète leva la tête mais il ne dit rien. Il attendait ma réponse. Je lui dis que c'était la Tour du Loup.
— Je sais bien que c'est la Tour du Loup ! J'écrirai ce que la légende m'inspire. Mais qu'est-ce que vous savez, vous, de la légende?
Je dis un peu vite que mon grand père était le héros de cette légende et que je me sentais l'héritier de ce droit sur la nature (un mot de mon père que je répétais parce qu'il me semblait insuffisant de "descendre" du héros comme le singe descend d'un arbre pour ressembler à un homme...). Le poète sourit.
— Je vois, dit-il.
— Vous ne voyez rien, dit Pierre. Vous voyez ce que les gens veulent vous faire voir.
— Ah? fit le poète. Et qu'est-ce que je vois?
— Mais rien, dis-je dans la fente, il vient de vous dire que vous ne voyez rien. Sauf ce que les gens veulent que je voie?
— Exactement, dit Pierre.
Il jetait des bouts d'écorce dans l'ombre. Le chien gémissait.
— C'est un trouillard, n'est-ce pas, monsieur? fit-il en jetant cette fois le bout d'écorce sur le crâne du chien qui fit un écart malgré la main du poète qui empoignait son cou de bête soumise.
— Vous me raconterez la légende si je vous le demande? dit-il.
— Les gens vous en ont tout dit, dit Pierre, sauf la vérité. Nous on se contentera de vous dire la vérité.
Le poète vit qu'il avait affaire à deux malins. Il secoua un peu les boucles que je cultivais sur mes tempes, puis la même main flatta la cheville de Pierre. J'entendis une troisième fois l'appel de ma mère. Le poète examinait mon visage. Pierre était descendu du bûcher et il se tenait maintenant dans le dos du poète qui était accroupi et tentait, sur les indications de Pierre, de déchiffrer mon regard. Le doigt de Pierre se posa doucement à la surface de mon œil.
— La pression se répartit à l'intérieur de la cavité, comme la lumière, dit Pierre.
— Ce n'est pas ton grand-père qui a été mangé par le loup, dit le poète.
Pierre fouilla dans ma poche pour en extraire l'écrin. Il manœuvra lentement le petit crochet de laiton. Il aimait cette impatience. Le poète, qui n'avait pas osé toucher l'œil malgré les conseils éclairés de Pierre, caressa du bout du doigt le velours concave que Pierre lui proposait de mémoriser.
— Ce que vous voulez savoir, dit Pierre, c'est d'où vient son père si ce n'est pas le loup qui a mangé le sien.
Le poète rit.
— Oui, c'est ça! dit-il, qui donc a mangé le père de ton père?
J'ouvris toute grande la fente. Il me regarda sortir de là comme un enfant du ventre de sa mère.
— Mais c'est le loup, dis-je.
Pierre ricanait. Le doigt du poète quitta l'écrin pour aller se poser sur ma joue. C'est une expérience fascinante, dit-il. Pierre haletait. Il était fou de penser que j'avais compris. Je regardais plutôt les effets de la lune dans ses cheveux.
— Vous habitez vraiment la tour? dit le poète.
Pierre s'appuyait sur son épaule. Il avait repris le cours de son discours. Le poète tourna la tête pour lui dire qu'il lui trouvait beaucoup de vocabulaire pour un mioche qui n'avait même pas l'air de savoir se moucher. Le visage de Pierre souffrit une grimace de courte durée.
— Ce qui m'arrive, dit-il, c'est que je suis le seul à comprendre.
Je sortis de dessous la bâche pour aller jeter un coup d'œil dans la rue. Ma mère parlait avec la mère de Pierre.
— Mon père ne voudra pas vous voir, dis-je doucement, surtout si vous prétendez écrire ce que pensent les gens. Mais le matin, continuai-je, il travaille dans les jardins du château, et le soir, il aime une autre femme, vous comprenez?
Le poète fit oui de la tête. Si ma mère s'absentait à ces heures-là, il pourrait visiter la tour, était-ce ce que je voulais lui dire.
— Bah! dit Pierre, il vous dit qu'à ces heures-là, si ça arrive, et ce n'est pas forcément tous les jours, de toute façon sa sœur ne vous laissera pas entrer.
Le poète cessa de caresser ma joue.
— Il a une sœur? fit Pierre en singeant le poète. Mais oui, m'sieur! Et belle avec ça! Mais belle! belle! belle!
Il se pencha sur le poète pour lui parler dans l'oreille.
— Mais vous n'en saurez pas plus, dit-il tranquillement.
— Tu ne te sens pas insulté, me dit le poète.
Il me rendit l'écrin qu'il venait d'arracher à Pierre. J'y déposai l'œil de cristal. Il y avait deux cavités. Pierre expliqua:
— C'est pour l'œil de rechange.
— Ah? fit le poète.
La lune paraissait toujours plus proche.
— Je vais rentrer, dis-je.
Le poète m'aida à franchir les bûches éparpillées dans l'herbe haute.
— Je t'accompagnerai jusqu'à la tour, dit-il.
Pierre nous suivait en sifflotant.
— Des mots, dit-il, j'en apprends tous les jours. Ce n'est pas le plus difficile.
Le poète ne l'écoutait plus. Je lui montrai la maison de la prostituée.
— Des fois que, dit Pierre en riant.
Il se tenait à l'écart, presque de l'autre côté de la rue. Le vélo de mon père était enchaîné au portail de Constance.
— L'amante? dit le poète doucement.
Pierre s'accrocha à la lune (un truc):
— La maîtresse, précisa-t-il, et il montra la façade sinistre de l'école.
— Oh! Oh! fit le poète.
Et la voix de ma mère:
— C'est toi, Pierre? c'est toi, Pierre?
Le poète entra avec moi dans l'ombre des peupliers. Pierre s'était arrêté pour attendre ma mère. De là où ils étaient, elle ne pouvait pas voir le vélo. Elle se garderait bien de s'en approcher. Pierre avait commencé à marcher vers la place.
— C'est un bavard, dit le poète, un peu halluciné, non?
Ils atteignaient la fontaine publique. Pierre se pencha pour se rafraîchir le visage.
— Continuons, dit le poète.
Je sortis de l'ombre.
— Non, dis-je, j'attends mon père.
— Ah? fit le poète. Ah? Ah?
Il s'éloigna. Pierre l'attendait. Ma mère était revenue à la porte de la forge éclairée par une lampe tremblante. Je pouvais les voir tous les quatre. J'entendais le père qui rangeait des poutres dans l'allée le long du mur. Ce bruit de ferraille tous les soirs, les gens s'en plaignaient, mais le sommeil sort vainqueur de ces combats. Constance apparut sur le seuil. Elle était seule. J'attendis une bonne minute mais il était couché dans l'herbe. Je ne pouvais pas le voir. Elle sembla s'accroupir et comme je ne savais pas qu'elle se préparait à se coucher près de lui dans la même herbe qui m'inspirait les mêmes désirs, j'eus la sensation de n'être au fond que le voyeur que je ne voulais pas être. La voix de mon père me rassura. Elle disparut dans cette ombre.
Sur la place, Pierre et le poète étaient en grande conversation. Ma mère était partie. La mère de Pierre semblait s'activer derrière les rideaux de la cuisine. Et son père fumait sous la lampe en observant le jeu du poète qui enseignait le castillan à Pierre depuis deux jours. Maintenant ils étaient tous les deux assis à califourchon sur le banc de pierre et ils parlaient tranquillement et s'écoutaient aussi patiemment. Il ne pouvait pas entendre ce qu'ils se disaient. Pierre grandissait vite depuis un an. Une seule idée le tourmentait et le vieux savait trop de quoi il s'agissait. Il était sur le point de renoncer à lui enseigner le métier. Pierre travaillait bien. Il apprenait vite, plus vite, beaucoup plus vite, pensa le vieux en secouant la pipe dans le caniveau. Il partirait pour ne plus revenir, ou bien il reviendrait pour prendre le temps de s'en aller. Un oiseau, pensait le vieux. Et il regardait le ciel de son village en se disant qu'il n'y en avait pas d'autre. Pierre avait perdu cette sale habitude de le contredire même à propos d'un rien. C'est que le poète savait s'y prendre avec lui. Un matin, peu après mon séjour à l'hôpital, nous nous rencontrâmes lui et moi sur un chemin qui pouvait être celui de l'école.
— Ils me l'ont enfermé, dit-il sans s'arrêter. Un jour ils enfermeront ton père!
Il m'avait terrorisé. Je suis arrivé à l'école sans pouvoir maîtriser au moins un peu ce tremblement. Agnès dit:
— Il est malade, il a de la fièvre!
Elle était désespérée et j'étais presque aveugle. On entendait les coups de marteau, les glissements de la ferraille, la porte qui battait à cause du vent qui se levait, et je ne savais rien de Pierre parce que j'étais seul.
— Il a de la fièvre, dit Agnès qui se tranquillisait au fur et à mesure de mon effondrement.
J'entrais lentement dans la sapinette. Je pensais que c'était l'hiver. La résine me procurait une sensation d'éternité. Mais les branches brisées m'écorchèrent le visage. J'étais ancré pour toujours de ce côté du monde.
— Il s'évanouit! criait Agnès.
La terre entra dans ma bouche. Je ne fis aucun effort. Je souhaitais cet enterrement. Mais le froid me retenait étrangement (injustement) à la surface de cette terre. Quelqu'un manipula mes paupières pour en extraire l'œil et le ranger dans l'écrin. La même main mouilla mon front et mes joues d'une eau si froide que je redoutais de ne jamais trouver le moyen de mourir autrement qu'après avoir subi toutes sortes d'épreuves qui seraient comme méritées suite à une vie exemplaire. Ou bien c'est Pierre qui me plaisantait. Il revenait à mon chevet pour me faire promettre de ne plus perdre la tête. Est-ce qu'il la perdait lui?
— C'était donc possible, dis-je.
Il me regarda sans comprendre.
— C'est mon père, dis-je pour tout expliquer.
Il y eut un tremblement imperceptible dans ses mains.
— Oui, ton père, dit-il pensivement. J'ai promis de lui parler, dit-il encore. Il me tuera peut-être pour de bon cette fois!
Il y avait aussi la douceur d'Agnès, sa magie.
— Le problème, expliquait Pierre à Constance, c'est l'œil, un seul vous comprenez, du côté qu'il n'a pas choisi.
— C'est horrible, dit Constance. Je ne m'imaginais pas.
Agnès était douce et patiente, je me souviens. L'œil en effet manquait à mes recherches d'un équilibre. L'horizon me paraissait incliné. La terre venait en pente jusqu'à moi. Le ciel disparaissait dans une ombre impossible à pénétrer autrement que par les moyens de l'imagination. On me fit boire une tisane.
— Il fait si froid dans la tour, dis-je, depuis que ma sœur ne s'occupe plus du feu.
C'était un aveu d'impuissance. Constance eut un haut le cœur en voyant l'œil dans son écrin. Pierre lisait à haute voix le prospectus vert et noir. Il était agité de tremblements peut-être douloureux. La feuille semblait clignoter entre ses doigts.
— Je n'ai pas vu Lucile depuis, dit Pierre en marquant un temps d'arrêt à cet endroit, depuis si longtemps, continua-t-il à mi-voix.
La nausée devenait acide.
— Il y a des enfants qui jouent à regarder passer le poète, dit quelqu'un dans le dos de Constance.
Elle posa la compresse chaude sur mes paupières. La gaze sentait le clou de girofle. J'eus un haut le cœur au moment où Agnès versait la tisane entre mes lèvres à l'aide de cette petite cuillère qui venait de produire un son inexplicable contre ses incisives. Je regardais les dents. Celles d'Agnès sont blanches et presque pointues. Elle déteste ce sourire. L'autre, invisible, répétait sa plainte à propos du poète que Constance semblait regarder à son tour. Pierre attendait un jugement pour commencer de lutter. Je sais tout de ces attentes et même de ce silence. Le front de Pierre prend alors de l'importance. On ne voit que le dessus de sa paupière. La peau est jaune et bleue, parfaitement convexe, et ne bouge pas. Ses joues tremblotent. On dirait qu'il va se mettre à pleurer mais non, il attend une pensée, il la réduira à une sensation d'impossible découverte, ce qu'il appelle la chance, Constance ne comprend pas. L'amour le réduit à cette poussière d'intelligence. Il ne redoute que le vent. C'est une citation. Constance regarde passer le poète. Le fayot se met à la fenêtre, entre le rideau et l'angle du mur, mince, gris, peut-être fille, les jambes nues serrées l'une contre l'autre. C'est passé. Agnès est dans la cour. Pierre a abandonné l'écrin sur le bureau de Constance et Constance m'oublie. Le poète fait les cent pas au milieu de la place. Il allait à confesse. Le curé est sur la route. Le poète tue le temps. Lucile ne veut pas le connaître. Elle regarde mourir le feu. Mon père est revenu de Paris avec un bocal de poussière. La vie n'a plus de sens. Je ne pense qu'à dormir. Je crois en cette attente. Le soir, je prends le chemin du château et je le fais durer. J'ai dessiné les feuille d'un linteau sur une vieille planche. Mon père m'a montré le buffet. Il manque encore les portes. Constance est penchée sur l'établi, un ciseau à la main, un maillet dans l'autre, la cadence est trouvée, le fer creuse les nervures, fausses ombres, dans le style qu'il s'agit d'imiter à la perfection. Mon père ajuste des tenons, lustre des fermetures, vernit, reponce, vieillit encore. Le comte est toujours satisfait, critique mais heureux de ne pas trouver grand-chose à redire. Il falsifie de vieux documents qu'il faut plier et déplier des milliers de fois dans une ambiance de travail qui donne un sens à mon infirmité. Je m'explique. L'œil est rangé dans son écrin. Je noue le bandeau et je me mets à regarder dans la lunette. Je suis allongé sous le télescope. Je passe des heures à regarder le ciel pendant qu'ils trichent du mieux qu'ils peuvent. Je voyage sur le fil vertical d'une abstraction que les calculs n'expliqueront jamais. Quelle angoisse, cette angoisse qui m'oblige à sortir de moi pour m'aventurer dans cet espace sans horizon! L'observatoire est fermé depuis longtemps.
— On fermera le musée l'année prochaine, dit le comte. Que feront-ils de l'atelier s'ils ne trouvent pas le moyen de s'arrêter?
Constance examine les poussières dans le microscope qui est de construction plus récente que la lunette. Cette fois, l'horizon est derrière soi. J'ai l'impression d'avoir franchi cette limite qui est le fil tendu entre la vie et la mort. Constance redoute ces vertiges. Elle ne me laisse pas longtemps l'usage du microscope, prétextant que je lui fais perdre un temps précieux. Régions mixtilignes de l'existence. J'ai mon rôle à jouer. J'ai étudié l'usage de la plume et du racloir. Je me rends utile, surtout quand il s'agit de géométriser les perspectives. Pierre a écrit un texte hermétique sur le sujet. Je n'ai pas trouvé d'équivalent graphique. Je passe le meilleur de mon temps à m'interroger sur le sens à donner à ma vision oblique. Autre hermétisme. Nous prêchons la fertilité, déroutés par des plaisirs fascinants. Constance observe notre proximité en savante et n'intervient que pour nous montrer la pauvreté du décor. Elle n'entreprend rien sans cet acharnement qui met à jour sa nudité. Nous mesurons la sueur, la lenteur, les colorations de la peau, l'irritation des yeux ou le tremblement des lèvres, par exemple. Pierre m'attendait sur le chemin du retour.
— Alors?
Je racontai. Mon père m'aurait tué s'il avait su. Constance s'en doutait peut-être. Elle savait tout de ma passion. Et presque rien du malheur de Pierre qui ne vivait que dans l'espoir d'être entièrement digéré par l'instinct de conservation de Lucile. Il n'aimait pas cette image mais il la cultivait en attendant d'en trouver une meilleure. Cette idée de faux insecte n'était que le préliminaire d'un suicide par quoi devait s'achever une vie dont il se sentait le maître à défaut de la soumettre à ses désirs. Nous prenions le temps de ces échanges. Il était clair, ayant sans doute beaucoup travaillé l'expression. Je redoutais cette influence, ce travail, cette patience. Mon regard préférait le tremblement des feuilles, le passage des oiseaux, inexplicables, ou le croisement des chemins où l'infini se multiplie, ce qui ne résout rien. Je pourrais vivre l'éternité sans jamais rien changer à ce plaisir. Je n'attends rien. Je sais que j'existe. Demain, nous irions au château. Le peintre avait proposé un Gauguin. Le comte s'en tint à son idée d'un Rembrandt. C'était une vieille idée. Il voyait la femme à genoux dans son lit, presque nue, avait-il précisé, et la lumière venait d'en haut, oblique, l'angle s'initiant à l'extérieur du tableau. Il avait rassemblé les meubles, les bibelots et une lampe. Le peintre demanda un ciel de lit. Le comte ne trouva pas l'idée mauvaise.
— Il n'y a pas de peinture, me dit le peintre, il n'y a que des coups de pinceaux, et il me montra toutes les manières de le tenir pour conditionner le mouvement et "par conséquent", la couleur.
Constance avait achevé un encadrement que mon père s'était chargé de vieillir. Le comte écrasa le corps d'un capricorne dans l'épaulement. Il était heureux chaque fois que l'objet ressemblait à son rêve. Bonheur de courte durée, car il se rappelait soudain qu'il avait des complices. Il posa la chair molle de ses mains sur mes épaules. Nous regardions ensemble le tableau. La femme avait été peinte sans ombre ni lumière. Les draps jouaient ce rôle à sa place. L'homme avait l'air d'un enfant. Sa tête était penchée de profil dans un angle parfaitement incohérent. Il était vêtu à la mode du jour. Dans le ciel de lit, un angle apparaissait plus précisément sculpté que les autres qui pouvaient être des bergers. Au-dessus de leurs têtes, le soleil, sans ciel, était à l'origine de ces sillons creusés dans le bois. Étrange tableau où le soleil n'éclaire rien, tandis que la lumière qui vient du dehors ne peut être, compte tenu de la divergence des rayons, que celle d'une lampe.
— Oui, dis-je, et j'étais sans doute d'accord avec cette description.
Mon père construisit la caisse dans l'après-midi même qui précéda notre voyage.
Nous entrâmes dans la nuit en parlant d'autre chose. La camionnette empruntait des routes étroites. Nous traversions des tunnels d'arbres, des ponts tendus entre le rêve et la réalité, les courbes achevaient des lignes droites menaçantes d'infini. Beau voyage. Mes mains sentaient encore la térébenthine. Ongles sales. Une tâche de fer derrière l'oreille. J'aime ces comparaisons. La nuit nous environnait. Pas de ciel. Les platanes se ressemblent tous. Les croix surgissent, inattendues. Défilement de grands murs blancs sans fenêtres. Mon père avait réduit au minimum l'intensité de l'éclairage du tableau de bord et je cherchais à lire l'heure. Le sommeil menace toujours ces états. Il remplace l'hallucination par le rêve. D'où l'angoisse. Cette sensation de n'être plus soi-même, d'avoir donné malgré soi. D'être perdu. Je me réveillai dans une station service. Mon père grignotait des galettes qu'il extrayait d'un paquet posé sur ses genoux.
— J'ai dormi, dit-il.
Nous arriverions avant la fin de la nuit. Un autre château. Nous n'avons jamais rien fait d'autre. Je comprends. Je comprends ma facilité, ce qui m'attend, ce que je risque. Plus tard, j'ai peint les prisons des autres à l'image de celles qui menaçaient d'en finir avec ma jeunesse. En attendant, je me laissai griser par l'essence qui glougloutait dans le tuyau. Le pompiste avait collé son nez à la vitrine de son guichet. Il était éclairé par une lampe posée sur son bureau. Fond noir. La pompe claqua et le flux s'interrompit. Mon père éprouva cette flaccidité. Une dernière goutte. La clé joua dans le bouchon. Il salua le pompiste qui secoua son menton sans ouvrir la bouche.
— Sais-tu où nous sommes?
Le jour semblait se lever. Les boulevards me procuraient une sensation de bien-être. Ils étaient déserts, géométriques, je comptais les vitrines éclairées, oubliant leur nombre avec l'ombre qui succède aux villes. La radio émettait depuis toujours un dialogue chargé de silences. Qui parle? Qui écoute? Qui sait et qui veut savoir? Qui s'en va pour toujours? Qui revient pour recommencer? La publicité introduisit une musique basque. Le jour se levait. Nous entrions dans Paris. Mon père tenait ses promesses.
La Seine me parut immobile et tranquille, sans profondeur à explorer, comme la suite du voyage. Des rues s'amincissaient, grises et inachevées. Le ciel avait disparu. D'ailleurs lève-t-on jamais la tête quand on habite Paris? Un nègre nous indiqua le chemin. La rue était pavée. Nous passâmes devant une boulangerie qui éveilla mes désirs. Je surveillais les volets. Ici, on pend le linge à la fenêtre. On écrit sur les murs. Les vitrines sont éclairées, les poubelles renversées. Le nègre nous avait mis sur la voie. Mon père ne s'était pas attardé comme l'autre le souhaitait. Le nom de la rue m'était révélé à la suite d'autres noms de rues où je crus reconnaître un personnage. Mon père arrêta la camionnette devant la porte d'un garage. Elle était rouge et noire, sale. Il appuya sur le bouton de la sonnette. Il s'empêchait de regarder autour de lui. Il eut un geste d'impatience et il sonna de nouveau. On n'entendait pas la sonnerie. Nous étions attendus avant la fin de la nuit. Mon père expliquait le retard à travers le bois de la porte qui se fendait lentement. Ce regard m'observait. C'était celui d'une femme. Le crayon avait redessiné les bords des paupières. Regard bleu. Une mèche de cheveux s'entortillait à des doigts aux ongles rouges. Mon père se retourna pour me faire signe d'attendre et il entra.
Il avait éteint le moteur et un vieillard me demanda si on allait entrer dans le garage ou bien si la femme nous en empêchait. Il m'avait coupé le souffle. Il m'envoya la fumée de son cigare en plein visage. Il regardait à l'intérieur de la camionnette. Il reposait ses questions sans me reprocher de ne pas y répondre. Je me sentais violé. Maintenant il voulait savoir ce qu'on transportait. Je le lui dis. Il se frotta le bout du nez, comme un magicien. Pourquoi répondais-je à cette question et pas aux autres dont les réponses étaient pour lui d'un plus grand intérêt, à vrai dire elles étaient les seules choses qu'il avait envie de savoir ce matin?
— Un Rembrandt, hein? dit-il.
J'étais perdu s'il me croyait. Mon père me sauva de la noyade. La femme le suivait. Le vieux demanda si on avait besoin de lui.
— Sinon j'ai soif, dit-il.
La femme ouvrit la portière et se mit à tirer sur la manche de ma veste pour m'obliger à sortir. Elle me demandait si j'avais sommeil, si j'avais faim, si ma mère ne me manquait pas, si j'avais d'autres nostalgies, des angoisses, un passé, des rêves, et ce que je pensais de la mort qui arrive à tout le monde. Elle ne pouvait pas savoir qu'à cette époque de mon enfance, j'aurais tout donné pour rencontrer la mort juste le temps qu'il faut pour ne pas en mourir.
Mon père relança le moteur.
— Viens, dit la femme.
Je la suivis et on ouvrit ensemble toutes grandes les portes du garage.
— Elle chine, dit le vieux, et pourtant elle a pas les yeux bridés!
Et il se mit à rire. La femme lui pinça tendrement la joue en le traitant de chien. La camionnette entrait lentement en marche arrière. Je croisai une seconde le regard de mon père dans le rétroviseur.
— Il aime son papa, dit la femme qui surveillait le passage d'une aile à la tangente d'une console, ou alors il se raccroche à ce qui lui reste en attendant de retrouver sa maman.
Le vieux s'esclaffa de nouveau. Le rire l'épuisait facilement et puis il n'avait pas l'habitude de se marrer sans se pousser un peu dans un verre ou mieux dans une bouteille. Mais pour l'heure, il ne désirait qu'un café, une fois le travail fini, précisa-t-il.
— C'est ça, dit la femme, travaille une minute pour être payé, et fais durer le plaisir jusqu'au sommeil, faute d'amour!
Elle me regarda comme si elle était en train de me donner une leçon.
— Une minute de plaisir et tout le reste du temps à m'échiner pour la gagner, tu crois ça?
Mon père refermait les portes du garage. Maintenant l'odeur de vieillerie (bois pourri, cire, déchets d'insectes, traces sans nom) me rendait morose. La lumière éclaira l'intérieur de la camionnette.
— Merde! fit le vieux, c'est un Rembrandt.
Il ne pouvait pas voir la toile qui était empaquetée dans une couverture et ficelée comme un cadeau. Il me trahissait. La femme tourna la clé dans la serrure. Mon père était entré dans un silence obstiné. Le vieux s'était assis sur un ballot, pour fumer, dit-il, et pour bavarder, enfin pour pas s'ennuyer. La femme parlait à mon père. Il ne répondait pas. J'imaginais les questions, capable d'y répondre à la place de mon père dont le regard assassin semblait amuser le vieil homme qui adorait Rembrandt et la peinture en général.
— Ça fait du bien de mettre le doigt sur les vraies questions, dit-il.
Il était sur le point de me trahir.
— Bien, dit la femme, assez bavardé, au travail!
Le vieux se leva pour ouvrir une porte et éclairer la pièce. Elle était vide, propre et le blanc des murs était à peine saturé par l'humidité. Le plafond me sembla soutenir un ciel impénétrable. J'y cherchai l'araignée, le chagrin, mais je ne m'abandonne jamais longtemps à ces vertiges. Mon père ajusta les chevalets contre le mur et le vieux l'aida à y installer la toile.
— J'ai connu des faussaires, dit-il, ils fabriquaient de l'argent.
Il demeura un moment immobile, une main encore crispée dans la couverture.
— Le petit apprend le métier, dit la femme.
Il me regarda. Il y avait de l'admiration dans ce regard. Il n'avait pas réussi, lui. Il avait seulement appris à aimer la peinture. C'était un beau sentiment facile à expliquer, il suffisait de prendre le temps d'en parler. Il me suppliait. Il n'avait pas l'intention de me trahir. Il me souhaitait seulement d'arriver à aimer la peinture (autant que lui la désirait encore malgré les années passées à se lamenter parce que le rêve perdait du terrain à force de menacer la réalité à laquelle il faut s'attendre à voir les gens s'accrocher comme des bêtes incapables de vivre autrement qu'en critiques du quotidien) juste ce qu'il faut pour laisser toute la place à une activité de faussaire choisie comme seul gagne-pain. Il me montra les bagues à ses mains.
— Je ne les ai pas volées, dit-il. Elles sont aussi fausses que mon profil, mais il n'y a pas de mal si j'en suis l'auteur et si le prix est celui d'une bonne copie, tu comprends?
Mon père explorait la broussaille de mes cheveux pendant ce temps. Le vieux n'était pas facile à tuer. Il avait trop vécu. Ce qui expliquait sa longévité. Je pouvais l'écouter. Aimer un peu, falsifier beaucoup (on ne dit pas: fausser et on a tort). La femme me sortit de ce piège. Elle me conduisait dans ce qu'elle appelait ses appartements. Le petit déjeuner était prêt. La table était mise pour deux. Le vieux se servit un verre au-dessus de l'évier. Mon père commença sans m'attendre. La femme me servit le lait chaud et elle rompit le pain dans la corbeille. Elle beurrait les croûtons et me les donnait pour que je les trempasse dans le lait. Un verre d'eau rafraîchissait ces bouchées. C'était agréable d'être à Paris. Un air peuplé d'aiguilles de froid entrait par la fenêtre. Elle attendait le soleil. Il entrait à neuf heures. Alors c'était un plaisir de s'abandonner une seule minute à l'envie de vivre encore. Puis elle arrosait les fleurs et disait un mot aimable au voisin qui passait sa tête par la fenêtre étroite du cabinet pour recevoir et apprécier la courtoisie de sa voisine de palier. Cela arriverait. Le chat grifferait le carreau d'une autre fenêtre.
— C'est par là qu'il fait son entrée. Par contre, on ne sait pas par où il sort. C'est son secret. Il faut un secret pour entrer dans la nuit sans son lit.
Je souris. J'avais fini de déjeuner. Je me sentais capable d'entreprendre toutes les promenades. Le vieux me guiderait. En tout cas au début.
— Le temps lui manque, dit la femme, sinon les fantômes remplacent les heures, puis les minutes, les secondes et ce qui reste de seconde quand on se met à les diviser pour multiplier le temps à l'infini. Crois-tu que ça ne me fait rien, dit-elle à mon père, de leur dire que mon seul fils, c'est le chat?
Elle me montra mon lit. Mon père dormirait dans le sien. Le vieux habitait dans la cour. Sa porte était garnie de carreaux de couleurs. Il laissait la lumière pendant toute la nuit, à cause des fantômes. Il n'allait jamais se coucher sans une bouteille. Elle ouvrit toute grande la fenêtre. L'armoire apparut, formidable. Belle clé alambiquée, miroir de courbes dorées, les pieds sortaient des angles, grotesques et inutiles. Ma valise vola dans le chapiteau. Un fronton avec un animal de la forêt, gueule apprivoisée. Des nains se déshabillaient autour d'une fontaine. Verges réduites, comme les mains des saintes. La tapisserie portait les traces d'autres meubles. Un autre miroir, entre l'armoire et l'angle des murs près de la fenêtre, plutôt qu'un tableau. Je devinais le fauteuil pissé des chats. Le chevet était double. Je dormirais seul. La lampe imitait un corps de femme. Le crucifix contemplait la scène, oblique, à côté d'une déchirure qui révélait la brique et le mortier. Je pisserais dans un pot. Il me fit rougir. Nous sortîmes de la chambre pour revenir au bout du couloir où elle ouvrit la porte des gogues. Un escalier de ferraille, à prendre tel quel, s'agrippait à la façade. En bas, le bois de chauffage, les tuiles tombées, le zinc troué, le cadavre d'un cheval et des plantes tropicales. La distance, et le poids du ciel, me donnent le vertige. Elle rit. Elle espère que je trouverai le sommeil. Ne pas le perdre. L'angoisse n'est pas viable.
Nous revenons dans la chambre. Je n'avais pas vu la bicyclette. Je ne dormirais pas seul. Elle fait fuir un oiseau et tire les rideaux. Nous n'oublierons pas de fermer la fenêtre sur le coup de quatre heures. Je ne me sens pas dépaysé. J'avais compté sur des changements. La rue est un cadavre. Je suis sorti dans une autre rue, n'ayant pas retrouvé le chemin du garage. Le vieux parle à ses fantômes. Ses mains achèvent toutes ses phrases. Il articule les liaisons, rehausse les points et enjambe les virgules. Je ne me montre pas. La conversation en finirait avec la tranquillité que je suis venu chercher loin de la tour. J'explore le couloir creusé dans la chair de la ville ou bien c'est elle qui s'est construite autour de ce paysage obligé. Je n'irai pas loin. L'atelier d'un artiste est rempli d'une boue jaune et cristalline. La porte barre le trottoir, ombre triangulaire, le caniveau est mouillé, rouge, tranquille. La vigne est morte au niveau du linteau, mais le pied fleurit sur la façade voisine. Dos de l'artiste. Il a les pieds dans cette boue qui sort de ses mains pour augmenter la statue qui ressemble à ce que nous sommes quand nous cessons de penser, trou de mémoire, instant propice au regard. Je m'exerce. Je ne pose aucune question. L'éclairage est mobile, c'est une ampoule fixée au bout d'un roseau. La couleur, ce qui reste de cette lumière, se transforme en boue. Les doigts n'agissent pas. La main verse cette ombre secrète. L'œuvre est verticale. Comment pourrait-elle être couchée, ou même penchée, conditionnée par une ligne d'horizon? Je reviendrai avec cette sensation de gravité, de soumission, d'élévation, d'effacement. Un arbre naît de la terre. Cet être s'écoule. Entre l'homme et la terre, il y a cet écoulement lent. J'en ai toujours eu l'intuition. Supprimer le ciel sous peine de n'exister qu'avec lui, bain de soleil, prière rituelle, calcul des vitesses, charlatanisme des succédanés. Un cafetier a consenti à me servir un ballon de limonade à condition que je ne m'assois pas à sa terrasse. Je suis resté debout près du comptoir, oubliant la rue, à l'étroit dans cette brèche pratiquée dans la réalité des autres, geste et matière prenant un sens, par hasard? Ou bien c'est un long chemin, à la mesure de la vie, et il s'agit de ne pas se tromper?
L'odeur poivrée d'un saucisson tranché sur le comptoir réveille mon appétit pantagruélique au moment où l'artiste sort pour revenir parmi nous. Il fume une cigarette qui semble lui brûler les doigts. Façade d'un homme, porte d'entrée pour recevoir les visiteurs, fenêtres pour répondre à des appels, épaules capables d'imaginer, les pieds ancrés, sourire provoqué par un peu de bonheur, il me voit mordre dans le pain et passer un ongle entre l'incisive et la canine pour extraire un grain de poivre, l'autre main prête à supprimer la larme qu'une contraction des paupières est sensée empêcher. Salut d'une main jaune. Il a l'air d'un clochard. Il est misérable dans son personnage. Le costume (c'en est un) traversé par la trace de ses mains. Une gorgée de limonade me rend digne de ce regard, mais je n'explique pas cette peur d'en être l'objet. Après ça, la boue aura un sens. La statue sera un enfant dont il ne sait rien et il ne cherchera pas savoir. Il la réduira peut-être. Socle démesuré. J'ai pris le temps de comprendre. D'ailleurs, il suffit de me dire qu'on est un artiste et je voyage facilement dans ce temps en espérant qu'il est infini. J'ai besoin de ce chemin, comme tout le monde me semble-t-il, mais je refuse de lui donner un nom. J'ai payé, comptant les pièces dans la paume, l'autre doigt agité par ces calculs d'un autre monde. Le commerçant s'enrichit de cette manière, luttant contre les impôts et les investissements. En face, la boue n'était que de la boue. C'est l'idée qui me fascinait. Je rentrerai chez moi avec cette verticalité surmontée d'une tête, marchant ou avançant, pour devenir.
Le lendemain, la distance entre la tête et le sol de l'atelier avait réduit de moitié. La boue tombait maintenant de cette différence. Je ne comprenais plus. Le cafetier me demanda d'où je sortais tout cet argent. J'abandonnai le ballon sur le comptoir et je me mis à courir, le casse-croûte entre les dents et ce qui me restait de mon argent dans l'autre. L'artiste me regarda passer. J'allais trop vite. Quant au cafetier, il gesticulait.
— Mais, dit l'artiste, puisqu'il vous a payé!
Le cafetier l'invita à s'asseoir tranquillement à la meilleure table de sa terrasse.
— Vous au moins, dit-il, vous n'avez pas l'ambition de ces marchands d'idées!
L'artiste me faisait signe de le rejoindre.
— Des idées! fit le cafetier, celles des autres!
Son personnage, le mien, les idées, la rue, l'atelier, la boue qui menaçait d'occuper notre esprit à des dissertations sans fin sur le commencement d'une nouvelle étape de la même civilisation qui explique le temps. Je m'approchai. J'avais fourré le pain dans ma poche et je finissais lentement une bouchée qui elle, expliquerait mon silence. S'il me posait la question de ma préférence, quelle réponse le maintiendrait à distance: son dos, la lucarne, l'être debout, la boue, le sol, symétrie de ce qu'il cherche à construire dans l'espace que nous respirons, suis-je capable de dénicher une seule pensée dans cette anarchie de sensations?
Le ballon de limonade posé sur le guéridon était pour moi. Je pouvais même m'asseoir. Le cafetier avança une main poilue vers ma poche. Je souriais comme un saint, un peu oblique et le regard effleurant un coin de ciel que je réussis à créer pour la circonstance. Il touchait ma joue. Le pain passa devant mon nez, chaud et poivré. Le cafetier me demandait pourquoi je ne mangeais pas d'abord toutes les tranches de saucisson. Tous les enfants font ça. Ensuite ils lèchent le beurre, grignotent la mie, se réservant la croûte pour l'attente, attente du jeu. Connaissait-il la différence entre la croûte du dessus, qui craque sous la dent, et celle du dessous, qui fond sous la langue? Il fourragea en riant dans mes cheveux. Il avait été un enfant. Cela, je le savais depuis peu, ce futur à imaginer à tous les instants de la vie passée à exister avec un temps de retard incalculable. Ne pas confondre le présent de l'indicatif, temps de la littérature, et le futur immédiat, temps de la réalité. La leçon de Constance. Preuve que je fréquentais l'école et qu'il était inutile d'appeler les gendarmes.
— Il n'y a pas de gendarmes ici, dit l'artiste, il n'y a rien que des policiers.
Un jour, il verserait la boue d'un policier sur celle d'un gendarme, ou inversement, cela dépendrait de l'endroit où il se trouverait quand il serait victime de ce coup de folie imprévisible mais pas inattendu. Il pouvait d'ailleurs aussi bien mourir sur cette chaise, avec l'odeur d'anisette et l'odeur du cendrier.
— Qui es-tu, p'tit père? me demanda le cafetier, et je le lui dis, mon père, la tour, Lucile, le château, les Vermort, ma mère, les montagnes à l'horizon, la terre sous les arbres, les fruits, le dos des truites, le ciel, les hauteurs, Constance, la littérature, les travaux manuels, mon savoir-faire, et je dessinais du bout du doigt un oiseau de ma connaissance dans la poussière du guéridon.
— Le plan, dit l'artiste, ton œil voit-il des plans?
Il marchait tous les jours dans cette boue parce que ce n'était pas une œuvre d'art. Elle n'était rien dans les touques. Elle devenait quelque chose entre-temps. Puis elle retournait au plan parce qu'il n'avait aucune envie de se creuser la tête pour qu'elle revînt plutôt dans la touque d'où il l'avait extraite avec une louche ou une boîte de conserve. Étais-je capable de mesurer ce temps? Rien ne m'arriverait tant que j'en ignorerais la nécessité. Les touques, le sol, et entre-temps, l'être, vertical, tourné vers son futur, que les mains peuvent réduire encore avec ou sans l'aide du regard. Il m'offrit une minute le spectacle de ses yeux.
Silence d'or. Je voyageais avec lui. Le coucou dans la salle du bar me réveilla. Il était midi.
— Tu n'auras pas faim! me cria-t-il pendant que je courais vers le bout de la rue.
Je bifurquai. Au passage, un gosse me fit un croche-patte. Maintenant j'étais à la recherche de cet équilibre sans quoi je ne ressemble plus à rien. La porte était ouverte. M'étais-je battu? Ma chemise était déchirée. La femme aux yeux bleus en choisit une autre dans ma valise. Elle en profita pour entrer un peu dans mon intimité. Le livre que m'avait donné Lucile n'était que la plainte d'un homme qui se résignait. Une femme languissait. Le ciel était sinistre. Un enfant révélait des secrets de polichinelle. Un vieillard contemplait la fente d'une jeune fille en fleur. Les barreaux de la prison pouvaient servir d'instrument de musique. La femme aux yeux bleus emporta le livre dans sa chambre. Je finis de boutonner une chemise propre en descendant dans la salle à manger où mon père écoutait stoïquement la conversation du vieux avec lui-même. Je m'assis en face d'eux. La femme s'assiérait à côté de moi.
— Je t'ai vu! me dit le vieux en pointant son doigt accusateur sur mon front docile.
Je n'avais pas faim, l'artiste avait raison, mais le vieux n'avait pas l'intention d'aller au bout de mes égarements matinaux dont il savait peut-être tout. Il n'avait même pas réussi à éveiller l'intérêt de mon père qui rousiquait une côtelette avec un plaisir évident. Le vieux cligna de l'œil en signe d'avertissement. La femme revenait pendant ce temps. Elle s'était coiffée et elle avait noué ses cheveux dans son dos. Mon père la désirait encore. Elle caressa la main que j'avais immobilisée sur la table.
— Les enfants préfèrent le dessert, dit-elle doucement.
— Mais ils choisissent de recevoir des coups, dit mon père.
Elle se mit à rire. Chair d'où l'on extrait ce que nous sommes finalement.
— Tu disais? fit-elle en direction du vieux qui barbotait dans un verre.
Il parut surpris qu'elle lui adressa la parole.
— Je l'ai vu fricoter avec l'artiste, finit-il pas dire, comme si elle avait le pouvoir de lui arracher les vers du nez sans plus d'efforts ni de manières.
— L'artiste? fit mon père.
Il posa l'os dans l'assiette. Mes yeux y cherchaient des traces de viande.
— Il lui a offert un casse-croûte, dit le vieux sans me regarder, mais je compris qu'il était sous le charme de la femme, incapable de me sauver maintenant.
— Ce qui explique qu'il n'a pas faim, dit-elle.
Ainsi, je n'avais plus besoin d'expliquer d'où je sortais l'argent.
— Je ne l'ai pas mangé, dis-je en m'emparant à pleines mains de ma côtelette encore fumante. Papa a dit à Lucile de ne jamais rien accepter des inconnus parce qu'on ne sait jamais.
— Oh! Oh! le gentil garçon!
Mon père examinait la chair rôtie d'une côtelette. J'attendais qu'il y mordît. Le vieux ouvrait une bouche démesurée, haletant pour s'empêcher de rire. Je vomirais comme Lucile. Je me jetterais dans le lit pour mordre les draps. La fenêtre serait ouverte sur un Paris impénétrable autrement que par les moyens du désir. Mais que m'arrivait-il au seuil de la vraie vie? J'étais cohérent, docile (je l'ai déjà dit), exemplaire peut-être, et je n'avais pas encore perdu l'œil qui manquerait à jamais à mes visions.
Je retrouvai le gosse qui m'avait fait valser dans les portes cochères. Je lui cassai la gueule. Une dent saignait. J'avais perdu haleine. Il regrettait à haute voix d'avoir cherché à utiliser contre moi le bout de bois qu'il ciselait depuis des mois. Il mordit le mouchoir pour ne pas crier. Je n'étais pas blessé. Il n'avait pas eu le temps de mesurer ma force au fil de la sienne. Je l'ai désarçonné et maintenant il gisait au pied du mur, me parlant pour me tranquilliser, je ne le reconnaissais plus. Il se releva en se plaignant d'une douleur dans le dos. Je lui rendis sa canne. Ma main venait de caresser ces incisions. Il prenait soin d'en patiner les effets. Il se servait de sa propre main. Il cracha dans la paume et commença la patine. Je voyais maintenant les objets de son imagination.
— Je m'hallucine avec du pinard, me dit-il, mais pas trop souvent.
Nous entrâmes dans la cour. Il désigna la fenêtre où l'artiste se penchait, jeune et attentif. Pour l'heure, un bocal de poisson rouge prenait le soleil entre les géraniums. L'ampoule était allumée. Il ne se met à la fenêtre qu'à l'occasion d'un bavardage des femmes, dont il veut saisir l'importance, ou bien si des enfants se chamaillent, et dans ce cas il les raisonne.
Nous montons. L'escalier est étroit, sale, peu éclairé, ou mal. Nous croisons des portes, il énonce les noms ou dit: chiotte, jusqu'au grenier. Là, c'est lui qui gagne. Vaincu, je n'ai plus qu'à me taire. Comment justifier cette lèvre fendue? Il m'étend sur des ballots, m'offre son mouchoir, allume une cigarette. Il est accroupi dans une lucarne sans carreaux. D'ici, on voit même le plancher de l'appartement où l'artiste dessine. La plupart du temps, il range les objets d'une table simplement posée sur des tréteaux. Puis il revient au désordre, dessinant, même tard dans la nuit. L'enfant avec qui je sommeille est maître de la cachette. Nous rêvons presque. Je m'obstine dans la pensée de le vaincre encore ou bien je ne désire que cela, je ne sais plus. Il connaît la femme aux yeux bleus. Le nègre est déjà venu. Il reconnaît la camionnette. Qu'est-ce que je veux voir encore? On ne peut pas passer son temps à trahir l'intimité d'un artiste, d'autant qu'il m'a invité à le visiter. Mettre les pieds dans cette boue, lever la tête à la tangente de la verticale qu'il est en train de peupler, assister à des écoulements parallèles au regard. Mon ennemi ne comprend pas. Il préfère les femmes. Le corps explique tout, ce qu'on glande sur la terre, ce pour quoi on la quitte et comment tout arrive. Ityphalle géant encore, nécessaire, par quoi la femme n'est plus pénétrable. Il cultive cette distance. Il faudrait se rendre maître de ces déshabillages. À distance. Il n'est pas obscène. C'est un réaliste qui s'accroche à des rêves pour les partager à la limite de son intimité. Il veut me détruire parce qu'il s'est délivré d'un poids. Haine facile. Il ira chercher du vin. Il sait où en trouver. J'attendrai. Il reviendra peut-être avec un gaillard de son espèce, un rêveur qui devient homme pour être père et amant.
L'autre descend. Il m'a à peine prévenu du danger de se faire surprendre par le propriétaire de ces fripes. L'artiste vu de dos, presque droit, le coude animé d'un mouvement circulaire. Il est à la recherche d'un regard. Facile le regard, s'il est sentimental, impossible s'il s'agit de tout dire. Nous monterons peut-être dans cet appartement. Un poêle rougeoie au fond, tremblant. Il sirote le contenu d'un verre haut sur pied, migrateur. La fermeture de ma blessure est encore fragile. Patience, me dis-je. Mais je suis prisonnier. Je m'en rends compte maintenant. Il va revenir avec un mercenaire qui me détruira. Le fripier m'achèvera peut-être. À travers les planches de la porte, je peux voir le cadenas, les pitons, la chaîne. Je pose mon oreille sur le plancher. J'entends des craquements lointains, et ce qui ressemble à un cri soutenu, comme une note essayée à fleur d'un piano. Voix de femme. Elle ne me sera d'aucun secours. On me demandera de m'expliquer clairement, m'interrompant à chaque fois que le sens prendra le chemin des écoliers. J'ai exploré tout le grenier, même l'ombre. J'ai exploré la brèche d'une cloison, jeté un œil entre les voliges et même remercié le ciel de n'être pas encore mort. Je suis à la merci d'un bruit qui pourrait être celui de ses pas. Je suis recroquevillé dans l'encadrement de la lucarne, comme un cadavre trop grand. Il n'y a rien que je puisse tenter. Ils me voleront le peu d'argent qui me reste et donc je ne pourrai pas acheter le livre que Lucile veut lire avec moi, je n'irai pas sur les quais, elle mangeait des marrons chauds pendant que son amant tentait de rompre le silence dans lequel un pêcheur venait de le plonger. Elle ne révélait pas le nom de celui qui l'avait enlevée à la monotonie de nos hivers. Et c'était absurde d'y penser maintenant comme à une réalité. Je pris le temps de recompter l'argent. En plus du livre, dont je connaissais le prix, je ferai l'acquisition d'une gravure dans son encadrement de pacotille. Je n'avais personne à qui l'offrir, je veux dire que si j'avais été Pierre par exemple, j'aurais hésité entre Agnès et Lucile et je me serais tu plutôt que de blesser ma préférence. Je remis l'argent dans mon mouchoir. Ils le trouveraient facilement, secouant le mouchoir pour me le reprocher. Je redoutais ces coups. La solitude surtout. Et les jours à venir, passés à reconstruire une réalité sur laquelle j'aurais menti forcément. Mais je n'avais plus le temps de mesurer cette mémoire. Oublier la vénus du musée de l'homme. J'avais dit à l'artiste, entre deux coups de dents, que j'étais venu pour ça. Mon père parlait le nama. On dit que les mots sont trouvés dans la chair de l'homme.
— Dans ce cas, dit l'artiste, je n'ai plus rien à dire.
Et il m'a invité à comprendre la surface des choses qu'il devait au hasard. J'ai dit, non, pas tout de suite, je reviendrai et je suis parti comme si je répondais à un appel qui aurait été celui d'une biche inquiète à cause de l'opacité d'un feuillage.
— J'ai pensé à des arbres, dit l'artiste, mais finalement j'ai renoncé à cette lutte. Tu verras, avait-il conclu et je disparus de sa vue.
Maintenant, le dessin continuait ce que la boue avait commencé et achevé. Quelle révélation! Au moment de tomber entre les mains d'au moins deux apaches qui avaient l'intention de me réduire à mon insolence. Je tremblais. La peur à la place de l'attente qui préfère l'ennui. La lumière déclinait. Dans la cour, une femme parlait à une poubelle ou au chat qui la reluquait parce qu'elle en manœuvrait le couvercle noir. L'artiste avait jeté un œil dans cette direction mais sans s'attarder à reconnaître la langue qu'elle parlait. Lucile l'eut disséquée. Un mot par ligne, multipliant la ponctuation jusqu'au silence inexplicable de la part d'un interprète que je jouais fort mal si elle devenait exigeante et injuste. La femme finit par refermer le couvercle. Le chat la suivit dans l'escalier. Elle avait peut-être renoncé à se débarrasser d'un reste encore juteux et il comptait y trouver du plaisir. L'artiste avait craqué une allumette qui me sembla illuminer tout le patio. Il éclairait son visage. Sur la table, les objets avaient retrouvé leurs places. Je m'étais déjà habitué à cet ordre. Il m'attendait peut-être. Ne jetez rien si c'est encore mangeable, avait-il dit finalement à la femme. C'était une femme belle et usée. Elle paraissait souffrir si elle marchait, sinon elle rayonnait. Je miaulai à la place du chat. Il parut frustré. Elle s'arrêta, éblouissante. L'artiste ne dessinait pas les femmes. Il ne dessinait rien qui ressemble à quelque chose. Il revenait de son atelier et comme il avait passé l'après-midi juché sur un cageot pour parfaire une tête, le corps s'était mis à ressembler à une colonne et il n'avait pas résisté à la tentation d'en arracher à pleines mains la substance dure et douloureuse dans l'espoir d'y retrouver le corps qui avait précédé cette existence de patachon. C'était une crise passagère, mais il aimait le vertige et l'angoisse s'il avait une bouteille de vin à portée de la main. Il m'invita seulement à siroter de l'eau sucrée, médecine suprême que sa mère lui administrait encore quand il lui rendait visite dans la petite maison familiale de Cremona.
— Je t'ai pris pour un chat, me confia-t-il en riant.
Le gosse de la rue en avait été quitte pour une morose frustration. Il l'avait vu aller et venir dans la rue en serrant les poings. L'autre gaillard cherchait encore à s'informer. C'était une brute imberbe et rouge, un peu grasse, soucieuse de plaire. Il les avait fait fuir en brandissant le combiné d'un téléphone à travers un carreau de la porte de l'atelier. Ils s'en étaient allés d'un pas nonchalant, balançant des bras déçus et raides et ils s'étaient installés au bout de la rue pour fumer des cigarettes. Il m'avoua n'avoir jamais remarqué cette lucarne. J'imitais à la perfection le miaulement du chat de la voisine. Avais-je remarqué les signes de tendresse qui la faisaient passer pour une coquette? Il faut aimer le reflet des miroirs. Il y en avait un, de très rustique et même très ancien, au-dessus d'une cheminée où s'introduisait le tuyau noir du mirus. Il nous regarda. J'étais assis à la table où il travaillait quand le personnage qui habitait l'atelier, "en attendant d'être fondu", n'avait plus rien à gagner au jeu qu'ils avaient joué ensemble. Il aimait lui aussi le vocabulaire de la forge et ne s'étonna pas que je cherchasse doucement à lui mettre la puce à l'oreille.
— Mon père était luthier, dit-il, un maître, ajouta-t-il comme si la différence pouvait avoir un sens pour moi qui ignorait tout de la lutherie et rien de la manière de se rendre maître d'une parcelle de réalité. Je t'accompagnerai jusqu'à la maison (celle de la femme aux yeux bleus).
Le sirop était tiède et écœurant. Je haïssais l'idée d'un rapport étroit (significatif) entre le sucre et l'enfance. Ma mère savait provoquer ces colères. Entre ses doigts, l'eau paraissait facile. Le sucre de mon enfance s'associe à cette mémoire. Je préférerais toujours l'amertume du froid, ou l'acidité du vent.
— Tu ne regarderas pas les gens dans un miroir!
Il rit. Il m'avait sauvé d'une bonne leçon. J'avais déchiré ma chemise. Et il en trouva une à ma taille dans un ballot qu'il creva d'un coup de canif. Mon père n'y verrait que du feu. Je connais mon père. Il mentira à ma mère pour tout expliquer. L'artiste me regardait d'un air désolé.
— Il n'y a rien à inventer, dit-il, nous expliquerons tout nous-mêmes.
Et nous nous mîmes en chemin. Nous descendîmes d'abord dans l'atelier où il éteignit. J'eus le temps de voir le dos de la statue, qui me parut monumental. Il recréait la pierre. Il avait ce pouvoir. Sur le chemin de l'homme. De la chair au fond. Il ferma la porte et en ouvrit une qui donnait sur la cour. Il était nuit. J'eus un frisson mais il prétendait pouvoir tout expliquer. Il connaissait la femme aux yeux bleus, pas aussi bien qu'il aurait voulu, mais bien assez pour qu'elle acceptât d'entendre ce qu'il avait à lui dire à propos de mon aventure au pays des gosses et comment il y avait mis fin. Il y avait de la lumière sous la porte du garage et la voix de mon père décrivait un autre Rembrandt.
— Rembrandt? fit l'artiste. Et moi alors?
Il rit. Je tentais de l'attirer vers l'autre porte, celle par laquelle on entrait et sortait à volonté, tandis que la porte du garage ne s'ouvrait que pour laisser le passage à de furtives camionnettes conduites par des nègres. L'artiste ferma son poing pour cogner le rideau de la porte. Mon père se tut. Il ne nous restait plus qu'à attendre que la femme aux yeux bleus fît le tour par le patio pour ouvrir la petite porte. Elle ne s'étonna pas de me trouver dans la rue en compagnie d'un artiste qu'elle ne reconnut pas.
— Je travaille là, fit l'artiste en montrant l'autre rue.
— Rentre, toi, dit la femme.
L'artiste me siffla comme un chien.
— Au revoir, dit-il.
J'étais dans la cour. Le vieux avait allumé le porche et il buvait une coupe dont les arômes m'étourdirent au passage.
— Où étais-tu, p'tit père?
Je grimpai sur l'évier pour regarder par la fenêtre. La femme riait pendant que l'artiste lui racontait toute l'histoire. Le vieux entra dans la cuisine, à la recherche de la bouteille. Cette attente le rendait fou.
— C'est pas dans ce monde que je veux vivre, dit-il en passant. Mais elle ne veut rien comprendre.
Qui était-il pour elle? Elle entra. L'artiste était resté sur le seuil, sous la lampe.
— Descend de là, fit-elle en passant.
Je m'exécutai. Mon père parut en habit de soirée. Il avait un rendez-vous galant. L'artiste apprécia la pointe.
— Je t'expliquerai, dit la femme.
Mon père me regarda.
— Il n'explique rien, lui, quand on lui demande? fit-il.
L'artiste caressait ma joue. Il avait trouvé le ton.
— La chemise est un cadeau, bien sûr.
— Ces gosses! fit la femme.
Je me sentais nu. Le vieux reluquait la bouteille au lieu de la surveiller. Maintenant l'artiste était assis à table, jambes croisées, et il parlait de son art. La femme disait à mon père qu'il n'avait plus le temps et mon père rajustait le nœud papillon. Elle aimait la blancheur des chemises.
— Beau noir, fit l'artiste, et je m'y connais.
Elle pétillait. Un taxi vint chercher mon père. Ensuite le vieux s'est couché sous le porche et il s'est mis à ronfler. L'artiste appréciait le passage du temps à cheval sur des femmes. Elle rit. Elle le trouvait informe et aussi peu désirable qu'un enfant. Il lui montrait des dents jaunies par le tabac. L'alcool le rendait bavard. Il revoyait son père penché sur la table d'une guitare. Enfant, il se disait que c'était une manière de tuer le temps, cette recherche absurde d'une hauteur sur laquelle tout le monde s'entend! J'ai souffert à cause de cette attente, dit-il. La femme s'ennuyait. Elle ne m'avait pas demandé d'aller me coucher et il me laissa entendre, tandis qu'elle préparait un café corsé, qu'il avait envie de coucher avec elle. Mon père ne rentrerait pas avant l'aube. Elle lui servit la dose de café qu'il avait demandé. Il ne dormirait plus. Elle me prit sur ses genoux. Le contact de ses jambes nues me déconcerta. Je bandai. Elle parlait de moi. Il commençait à lutter contre la jalousie et cherchait à l'interrompre.
— Est-ce que tu aurais lutter de toutes tes forces? me demandait-elle.
Elle me jetait aux yeux la poudre d'un grenier où je n'avais pas vécu et lui attendait que je perdisse tous mes moyens dans la description d'un combat qui n'avait pas eu lieu. Il savait tout de l'enfance, leçon après leçon, l'enfance lente et désespérée des artistes qui ne le deviennent pas malgré les œuvres. Il se mit à espérer ma déroute, non par parce qu'elle s'accrochait à moi pour le vaincre, mais parce que je lui ressemblais enfin. Il se limitait à des corps, n'en connaissant que la surface. Que savais-je moi-même, si j'étais un artiste? Ou bien il me prenait pour un enfant comme les autres et pensait que je voulais me faire cajoler à sa place par une femme qui lui était apparue en déshabillé, presque nue.
Il se leva. Elle lui tendit une main qu'il baisa à peine et il sortit sans se retourner pour apprécier les mots qu'elle mélangeait aux miens.
— Maintenant, va te coucher, dit-elle, tu me raconteras tout demain.
Je me sentais des ailes. J'exposai mon sexe à l'air de la fenêtre pour ne pas le caresser et pendant ce temps, elle traversait la cour en habit de soirée, ivoire et rouge, pour rejoindre le taxi qui l'attendait au coin de la rue que je me mis à disséquer pour y trouver les yeux mélancoliques de l'artiste que je n'avais pas su aimer. Le vieux mit fin à mon délire en m'engueulant. Il était assis au milieu de la cour, réclamant un verre, et me conseillait vertement de me branler.
"Il faut acheter en plein jour la bouteille avec laquelle tu vas passer la nuit. Et travailler le matin pour la gagner. Mon Dieu pourquoi ne suis-je rien que cette impression de ne pas mourir? Couche-toi dans le même lit que la bouteille, tu ne rêveras pas. Elle te montrera le chemin de la réalité. Là par exemple tu n'existes plus, tu crois. L'amour d'une femme est un prétexte. Son corps est une affiche publicitaire, son nom, celui des femmes. Je n'ai rendu visite à la prostituée que pour vaincre le désir d'autre chose que moi-même. Bouteille gagnée, j'ai rangé les bagages des immigrés dans l'ordre alphabétique, sur le trottoir de la police. J'aurais aimé violer cette enfant. Il m'arrive de passer à la brosse à cirage les pneus de leurs chevaux. La solitude réduit le champ des possibilités. La bouteille gagnée aujourd'hui vaut plus d'une bouteille de ce sacré vin auquel elle veut me résumer pour que tout le monde comprenne sa souffrance. Tu piges? Je porte des plateaux sur la tête, comme les négresses chargées de linge dans les chemins étroits de l'Afrique. Cafés brûlants, gnôles vivifiantes, croissants fourrés de crème au poivre, ils se nourrissent pour faire durer un plaisir qui n'intéresse pas les femmes. La bouteille m'attendait et je savais que j'allais coucher avec elle. Délire d'ivrogne? Mais je ne l'ai pas encore bue! Je suis à peine couché. J'ai oublié l'édredon. Je volerai celui du chien. Il n'y a plus de chien. Je suis jaloux. Mais tu n'es qu'un enfant. Tu n'expliques pas le plaisir. Simplement il t'ouvre les portes de la maturité. C'est du moins ce que tu crois. Et tu le crois! Le soleil éclaire mon achat. Pluie d'yeux. Commentaires. On me connaît. Je suis violent si on s'avise de me contredire. Mais qu'est-ce que j'ai dit? Il vaut mieux se taire. C'est la moindre des contradictions. Bouteille couchée, toute nue, presque froide, comme une morte, parce que je n'ai rien bu de ta substance. Putain. Le matin, je rends service à des flics qui se prennent pour des chevaliers. Ils ne sont rien sans l'autorité qui les paye. Ils savent ce que je viens gagner. Ils ont pitié de moi. Tu la gagneras, ta bouteille. Ils ont aligné les fraudeurs le long d'un mur qu'il ne faut pas toucher sous peine de se faire engueuler. Crasse humaine. Partout la même. Tu m'écoutes, petit? On n'ose pas broncher. L'un d'eux tente de parfaire son refrain: mais puisque je vous dis que je ne suis pas un arabe! JE SUIS UN RMI! On verra plus tard. Je gagne la bouteille en lavant les carreaux de la porte d'entrée. Dix-huit petits carreaux que rien n'épargne. La bouteille me gagne. Je suis ardent. Cette fièvre me donnera faim sur le coup de midi. Je ne supporte plus de m'alimenter. Je vomis une heure plus tard. J'achète la bouteille à deux. Je lui fais la cour jusqu'à quatre. Enfin je la suce. Je commence par cette surface circulaire. Miroir où je ne me vois pas encore. Si je me voyais, j'aurais pitié de moi. Je n'ai pas faim à l'heure de manger et soif à l'heure d'aller se coucher parce que le jour n'a été qu'une journée de travail. Je n'ai pas toute ma raison. Qui ne le sait pas je me charge de lui faire savoir. Tout s'explique. Mon Dieu tout s'explique. Voyez comme je m'améliore. Ma science est celle des serviteurs. À ton service!"
Le vieux avait fini. Il avait trouvé l'édredon du chien au fond de la cour. Il n'aime pas cette odeur.
— Un homme sent l'homme, me dit-il, même les femmes sentent l'homme, les enfants, les personnages, les héros sentent l'homme, tandis que ce chien me vole mon sommeil!
La bouteille était vide. Il était couché sur le dos et parlait de Rembrandt au ciel étoilé qu'il était le seul à voir. Est-il possible d'avoir connu l'amour pour ensuite ne plus savoir ce que c'était? Ses yeux, deux étoiles par-terre, et la bouteille couchée qui a l'air d'un bras de femme.
De la fenêtre, je pouvais voir la rue. Je n'avais pas sommeil. Demain, je décrirais les bords de la Seine à mon âme étonnée de tant de vocabulaire. Je serais fidèle à mes ambitions. Je ne manquerais pas d'interroger le regard des passants, au risque d'y trouver la réponse à ma curiosité. Le passant parisien est au bord de la faillite. Mais le vieux s'était tu avant de m'éclairer. Je serais seul dans la ville, collectionneur de tickets de métro, seul et patient, méticuleux. La "vague" du vieux ne m'avait pas emporté dans son ressac. Je pouvais m'accrocher à ce sable. Nuit tranquille. Mon père était à la fête avec une femme qu'il me présentait sans me dire son nom. Le vieux avait voulu me donner une leçon mais j'étais trop fidèle pour en désirer encore les conclusions. L'artiste avait peut-être rêvé de caresser mes fesses tranquilles. Que penser de son intimité avec les statues?
— Mais rien, avait dit mon père, s'il ne te demande pas de poser pour l'inspirer.
— L'inspiration, avait murmuré la femme aux yeux bleus, ce mot me fait rêver.
Le vieux la regardait en attendant la suite mais elle n'en dit pas plus. Il secoua la tête. Me souvenais-je de sa déception? Étais-je capable d'en rendre compte à fleur de sa peau si je le portraiturais? Ce matin (quel matin?) il avait croisé l'artiste dans un couloir du commissariat de police. L'artiste portait une cravate et il avait fermé le col de sa chemise. Même la veste était boutonnée. Il ne l'avait pas reconnu. Il est vrai qu'il ne se ressemblait plus ce matin. Il ne buvait plus depuis deux jours et il avait faim. Ses ongles se brisaient lamentablement sur le panneau de liège où il décollait des punaises. Les punaises, il les fourrait dans sa poche en attendant d'en faire des petits tas, par couleurs, sur le bureau qu'on lui avait indiqué. Les bouts de papiers dans l'autre poche. On lui avait aussi montré la corbeille près du porte-manteau. L'artiste cherchait une porte. Il allait de l'une à l'autre pour lire les cartons. Le vieux avait été sur le point de lui rendre service. Il connaissait les lieux comme sa poche. Mais l'artiste s'était mis à parler de Rembrandt, ayant inséré sa tête dans l'entrebâillement d'une porte que quelqu'un ne voulait pas ouvrir entièrement avant d'être certain de son affaire. Le vieux avait eu une douleur au cœur, comme une brûlure. J'étais sur les quais à Paris, enquiquinant les boutiquiers à propos d'un livre dont le titre s'était perdu en chemin, depuis Lucile jusqu'à la Seine, peut-être perdu à jamais. Je me désespérais. Elle exercerait cette violence sur moi. Et je me condamnerais à ce silence. L'après-midi semblait se terminer. Je lisais le nom des monuments sur les cartes postales, certain de les oublier ou de les confondre au moment de répondre à des questions qu'on ne manquerait pas de me poser. Le bleu de la Seine, le vert des Tuileries, le blanc du Sacré-cœur, le gris du ciel, la fête sur la butte, ils connaissaient tout cela mieux que moi mais ils voudraient profiter de ma proximité, et de ma chaleur, pour s'en souvenir. Et puis je n'avais plus le temps de me faire une idée des fesses de la vénus hottentote. Le comte m'avait seulement mis sur la voie et il avait soupiré pour évoquer simplement un empire. J'étais loin de mon rêve. Je rentrai.
Le chemin du retour me parut familier. Un marchand me salua même et je reconnus la tranquillité d'un salon à travers une fenêtre ouverte. Je redoutais surtout d'avoir encore à faire au gosse de la rue qui avait toutes les raisons de m'en vouloir tandis que je lui pardonnais ses coups, fort peu troublants, et le mensonge qui avait bel et bien inspiré l'artiste puisqu'il m'en avait évité les conséquences. J'arpentais donc des rues gravées dans ma mémoire au dépens de Paris et surtout de Lucile. L'atelier était fermé. Il y avait un peu de boue sur le trottoir. Je reconnus la semelle de l'artiste. Mais à qui parler de cette claire attirance qui pouvait m'aider à traverser noblement la dernière nuit de ce séjour brouillon? Un policier en uniforme était resté en faction devant la porte du garage. Je cessais de respirer. Le gosse de la rue me poussait dans cette direction. Il riait. Son semblable n'était pas le mercenaire que je m'étais imaginé. Il me retenait par le col de la chemise et reprochait à l'autre de trahir le code pour lequel ils avaient saigné plus d'une fois. Nous nous réfugiâmes dans l'ombre d'une porte cochère.
— Tu as une mère? dit l'un.
Je fis signe que oui.
— Alors, hein? dit-il à l'autre qui haussa les épaules:
— Qu'il y aille seul alors, s'il a une mère.
Ils étaient d'accord.
— C'est le mieux, dit celui-là, ils te feront pas de mal, ils te ramèneront chez toi. C'est loin?
Ils avaient vu la femme. Elle avait demandé au policier de l'aider à refermer la porte du garage. Jusque-là, elle s'était tenue assise près de la camionnette dont les portières étaient ouvertes. Elle avait l'air patiente et ponctuelle. Elle montrait de jolies jambes qu'elle croisait sous la lumière d'une lampe.
— Non, finalement, dit-elle, il vaut mieux fermer la porte.
— Faudrait savoir, bougonna le flic et il referma la porte en se disant qu'il allait se retrouver seul dans la rue, entre deux réverbères, à la merci des regards.
Il avait l'air tarte. On pouvait juste le regarder. Il avait prévenu les voyeurs qu'il ne répondrait à aucune question et il s'était mis lui-même à les regarder, ce qui en découragea plus d'un. À l'intérieur, la femme s'impatientait. Elle se rongeait l'ongle de l'index. Elle n'était plus assise. Cette attente la désespérait. Une fois, le flic s'avisa et entrouvrit la porte pour lui demander si elle allait bien. Il avait compté la surprendre mais elle était tranquillement debout sur le seuil d'une porte qui donnait dans la cour. Ils n'avaient pas arrêté le vieux. Ils l'avaient laissé achever sa bouteille qui ce jour-là n'était qu'une bouteille de vin et en effet il la pleurait maintenant, amer et violent, assis sur un banc de ciment dont il avait lui-même dessiné la vigne aux ceps prémonitoires. Elle n'avait pas réussi à lui arracher une seule larme.
— Vous pouvez faire ce que vous voulez, lui avait-elle dit. Vous êtes chez vous et pour l'instant on n'a rien à vous reprocher.
La bouteille était vide. Il entra dans la cuisine et ouvrit la porte du placard. Il était en train de vider un fond de gnôle quand je suis entré avec la femme. Il parut heureux de me revoir. Il me demanda si j'avais mangé.
— Je m'en occupe, dit la femme.
Elle quitta la veste de son tailleur et il alla la suspendre sur un cintre derrière la porte, avec les clés.
— Tu nous quittes? dit-il.
Il cracha dans la cheminée.
— J'étais sûr que c'était pas un Rembrandt, mais vous n'avez pas l'œil, vous.
Elle sourit. J'étais à table, avec la serviette nouée autour du cou et j'avais faim. L'huile pétillait dans la poêle. Elle y jeta deux œufs et une tranche de jambon. Le vieux s'absenta pendant ce temps mais il revint avec une pomme rouge et verte qu'il posa à côté du verre qu'elle avait rempli de lait.
— Tu as faim? me demanda le vieux.
Il partagea la tarte en quatre et disposa les morceaux sur les bords de l'assiette. La femme observa un instant l'assiette et ses morceaux de pain et enfin elle se décida à y déposer les œufs et la tranche de jambon qui pétillaient encore. Le vieux sortit un canif de sa poche et il entreprit d'éplucher la pomme. Il s'appliquait, me surveillant du coin de l'œil, sachant que je guettais moi-même le moment où l'épluchure se romprait pour mettre fin à sa patience. Mais il alla au bout de son entreprise et maintenant il faisait le tour de la queue, l'épluchure s'amincissait dangereusement, on aurait dit qu'il tentait le diable, espèce d'infini. La femme s'amusait. Elle s'était assise un peu à l'écart, les mains jointes entre ses genoux, et elle ne disait plus rien. J'avais fini les œufs, avalé la tranche de jambon et je mâchais le dernier morceau de pain. Le vieux me tendait une pomme nue. Je la saisis par la queue.
— Bois, dit la femme.
On entendit le flic éternuer. Les sourcils du vieux sursautèrent. Le regard de la femme, moqueur et définitif, l'empêcha de commenter un autre éternuement.
— Ils n'ont pas le droit de fumer, me dit-il.
Je remarquai alors ma valise et mon baluchon par terre près de la porte. Lucile ne m'avait pas interrompu mais je ne pouvais pas aller plus loin. Elle attendit une bonne minute avant de se retourner dans le lit où j'avais eu la permission de coucher parce que je me sentais détruit par ce qui nous arrivait. Elle m'avait tourné le dos pendant tout le temps de mon récit qui n'avait pas d'autre raison d'être une explication claire et circonstanciée de la faute que j'avais commise en oubliant le titre du livre qui devait la faire rêver d'un bout de l'hiver à l'autre. Maintenant elle me regardait et me demandait plutôt de continuer. Il manquait à mon récit tout ce qui s'était passé entre le moment où j'avais pris conscience que la femme était l'accompagnatrice d'un voyage que je désirais plus que tout autre chose au monde et celui où, sur le quai de la gare, elle s'était adressée à Lucile pour lui demander le chemin de la tour. Lucile n'avait rien répondu. Elle s'était approchée de moi pour m'embrasser sur le front. J'étais de retour dans son pays. Elle me communiquait le premier rêve depuis si longtemps.
Le comte nous attendait. Il était au volant de sa voiture. La femme le salua à peine. Il l'invita au château. Je frémis. Elle refusa. Elle finissait de vérifier les papiers qu'elle avait extraits de son sac à main.
— Vous êtes son employeur? dit-elle.
Le comte pâlit.
— Comme homme à tout faire seulement, dit-il, et non pas ce qu'on lui reproche bien sûr.
La femme eut une petite crispation au niveau de la joue. Elle me pinça une oreille.
— Adieu! fit-elle.
C'était tout. Dans la voiture, Lucile me posa la première question. Celle-ci me ramenait en plein milieu de mon histoire. J'aurais préféré commencer par le début. Mais maintenant elle savait tout, excepté la nuit que je venais de passer dans le train avec cette femme avare en explication qui ne m'avait jamais refusé son appui sentimental. Elle m'avait simplement menotté dans ma couchette. J'aurais pu me plaindre. Nous étions seuls dans le compartiment. Je croyais ne m'être pas endormi. Elle a lu le même livre à la lumière de la veilleuse, immobile, peut-être tranquille. J'évitais de bouger à cause du bruit des menottes qui la ramenait invariablement à la même surface. Une seule fois j'ai croisé son regard. C'était tout ce que je pouvais dire.
Lucile me harcelait. Elle s'était rapprochée de moi et me posait d'autres questions. Les menottes étaient une confession digne de son imagination. Elle n'aurait pas aimé le sein ou la cuisse qu'elle s'attendait à m'entendre évoquer. Elle embrassait encore mon front.
— Continue, dit-elle.
Ses yeux violaient mon regard. Je tentai de lui tourner le dos mais sa main me tenait fermement. Je ne luttai pas.
— Que veux-tu? dis-je.
Son visage s'éclaira. Elle parut se tranquilliser. Elle me libéra. Sa main glissa sur mon corps et tomba comme morte à la surface du drap. J'eus le sentiment d'avoir posé la bonne question. Elle regardait le plafond traversé d'araignées à l'œuvre.
— Continue, dit-elle enfin.
J'alimentais des désirs secrets. Une trame à l'image du plafond qui obsédait son regard au moment de ne pas trouver le sommeil nécessaire. Je revins aux menottes avec les mêmes mots. Je te crois, dit-elle. Lucile savait tout du Désir mais elle n'avait pas alors trouvé le sujet qui la transporterait, avec ce qu'elle savait encore de l'écriture, au bout de cette nuit insensée où nous voyagions sans nous connaître. Je redoutais sa solitude. Comment peut-on parler d'une sœur artiste quand il ne reste rien de cette œuvre fugace et qu'on est soi-même en situation d'abandon au même art? Je veux parler de cette calligraphie qu'elle a laissé en suspens au moment où je découvrais le sens du paysage. J'entrais dans l'obsession tandis qu'elle se libérait d'un trop long plaisir. Elle ne m'a jamais rien donné. Si j'ai affirmé le contraire, c'est pure vérité. Elle me fuyait. Nous ne sommes jamais entrés ensemble dans ce bois pour échanger nos impressions. Nous n'ignorions rien de nos intentions réciproques relatives à l'expression future du désir qui influerait tous les jours sur notre comportement. Je la suivais de loin. Elle me guettait, assise derrière une fenêtre ou debout derrière les créneaux de la tour, jouant avec sa chevelure, à une distance nécessaire au silence qu'elle entretenait pour ne pas céder à la pression d'une crise qui finissait d'ailleurs toujours par l'emporter.
Elle écrivait dans un cahier et ce cahier me fascinait. Sa calligraphie m'était inconnue. Elle ne regardait jamais un de mes dessin plus du temps nécessaire à augmenter ma douleur. Hier, en pensant à ce que j'allais écrire ce matin au sujet de Lucile, je me remémorais lentement les anecdotes susceptibles de soutenir mon récit jusqu'à cette conclusion qui est la seule raison d'écrire à propos de Lucile. On n'entre pas dans la peau des personnages quand on ne les joue pas et pas plus profondément quand on les crée. Je me disais que Lucile n'avait jamais existée dans mon imagination. Les mots ne reviennent pas dans ces conditions. Je la vois sur le chemin du château où elle se rendait toutes les après-midi parce que la comtesse lui avait ouvert les portes de sa bibliothèque. Le comte avait hérité de la bibliothèque familiale mais il ne permettait à personne d'y mettre les pieds. La comtesse s'était donc aménagé un espace littéraire dans un salon oublié qu'elle avait fait tapisser de livres achetés d'occasion à des librairies en faillite. Une petite table basse était en son milieu. Et il prenait le café et les rogatons qu'elle offrait sans y penser comme elle disait. Elle occupait de préférence un sofa de velours émeraude sur lequel il lui était arrivé de faire l'amour avec un valet mais plus souvent avec des femmes. Elle ne lisait pas le livre ouvert sur ses genoux. Elle détestait marcher à cause de la canne qui lui était utile. Le pommeau était une tête d'homme d'un autre siècle. Son jabot descendait en disparaissant progressivement le long de la première partie de la canne qui paraissait taillée dans de l'ivoire. Le bois ensuite s'arrondissait simplement jusqu'à une pointe qu'elle prenait soin de planter dans le tapis. Elle prétendait n'avoir plus de force mais elle voyageait plusieurs fois par an.
Un jour, elle emmena Lucile dans un pays étranger. Ma mère prépara ce voyage pendant plus d'une semaine où elle négligea son foyer sans provoquer les reproches de mon père. Lucile jubilait. Elle avait enfermé le cahier dans le secrétaire aux cent tiroirs, se promettant de tout écrire dès le premier jour de son retour et jusqu'à celui de sa mort dont elle se sentait maintenant capable de reculer les limites. Je ne comprenais pas. Je venais d'acquérir de nouveaux outils grâce à la prévoyance de Constance et il m'était difficile et même douloureux de me détacher de mes préoccupations pour tenter de comprendre ce qui faisait le bonheur de ma sœur. La comtesse amenait dans ses bagages une canne plus courte et plus souple, sorte de grande cravache, avec laquelle elle comptait se faire respecter. Mon père referma la valise sur cet objet intime. Son puissant genoux écrasait le cuir. Les boucles d'or émirent un claquement qui brouilla d'un coup les pistes du rêve que je poursuivais en attendant d'être seul pour la première fois. La comtesse prenait des leçons de couture chez ma mère. On les entendait se disputer à propos d'un point. Ma mère aimait la légèreté à la condition de ne pas la mettre en évidence. La comtesse préférait les abstractions révélatrices de ce que la chair ne peut plus cacher. Elles habillèrent ma sœur en comédienne. Il ne lui manquait plus que le masque dévoreur des feux de la rampe. Je riais comme un fou. On m'expulsait sans ménagement et je revenais pour mentir. On me croyait toujours. Ma sœur redoutait cette patience. Je la suivais jusqu'à l'entrée du château où elle m'abandonnait en me recommandant de me tenir tranquille. Je haïssais ces vitraux. J'y lançais les graviers de l'allée, mais c'était la comtesse qui apparaissait dans l'encadrement. Elle me cherchait. Son bonhomme de canne me menaçait en s'agitant dans l'air trembleur, puis elle refermait le vitrail doucement.
J'ai dessiné cette architecture sous tous les angles. Le comte me surprenait à la recherche d'une perspective que je voulais comprendre pour en détruire les effets. Un arbre me servait d'infini. Je peuplais le ciel de ses branches. L'allée était un plan vertical visité par les ombres. Le comte murmurait:
— Voilà, maintenant c'est bien, il ne faut pas aller plus loin!
Mais je venais de rencontrer le mal. Il était trop tard pour me raisonner. À moins que Lucile ne sortît à ce moment-là, et je rangeais précipitamment mes affaires dans la gibecière qui me servait d'exutoire, je saluais le comte au passage, il me répondait pour exprimer sa déception et je retrouvais Lucile sur la route qu'elle arpentait en récitant les vers qu'elle venait d'apprendre par cœur pour me les répéter si c'était ce que j'attendais d'elle avant de trouver le sommeil.
La date du départ approchait au rythme de ces journées immobiles. Les vacances avaient trop duré. Je me sentais inutile. Notre cousine nous avait montré une photographie de la maison où elles passeraient ensemble un séjour sans autre objet que la paresse et les bavardages. Cette perspective enchantait Lucile. Chaque jour, elle recommençait la liste des livres à emporter.
— Je n'en amène aucun, disait la comtesse en feuilletant ces volumes d'un air étrangement railleur.
Elle se souvenait d'y avoir oublié des livres qui l'avaient sans doute passionnée puisqu'elle les avait lus. Mais les domestiques étaient faux comme les tableaux accrochés aux murs de la salle commune où elle s'attendait toujours à être surprise en flagrant délit de rêverie par des voyageurs de commerce avec lesquels le comte entretenait d'obscures affaires qu'on n'évoquait généralement que par le moyen d'ellipses, lesquelles avaient la vertu de ne rien éveiller et surtout pas les soupçons. D'ailleurs le comte faisait ce qu'il voulait de sa liberté. Il trafiquait avec des marchands de bois qu'il saluait bas parce qu'ils étaient rois et qu'il se proposait d'être leur vassal. La comtesse avait longtemps redouté ces serments. Il était arrivé plusieurs fois qu'elle dût le suivre précipitamment, donc non seulement en oubliant les choses essentielles entre ces quatre murs entourés d'une végétation aussi épaisse qu'indéchiffrable, mais surtout en en sacrifiant d'autres qui avaient reçu la part de son amour qu'elle réservait aux objets inutiles. De toute façon, on revenait toujours, et presque chaque année.
Mon père ne fut jamais du voyage. Il n'avait jamais rien demandé. Le comte lui avait ramené un morceau de ferraille qu'il avait fait découper au chalumeau dans la carcasse rouillée d'une vieille locomotive à vapeur. Cette relique avait disparu de la vitrine où ma mère avait préféré exposer une poupée de porcelaine. Cela s'était passé sans dispute, le plus simplement du monde. Lucile se souvenait de tous ces silences. Elle en parlait pour en détruire l'influence sur son propre silence. Mais l'idée d'un voyage de l'autre côté de la terre l'enchantait plutôt. Elle se montra câline avec la comtesse qui ne voulait pas jouer ce rôle. Je passais pour patient. Ma générosité ne faisait pas de doute. Je donnais ma tranquillité en échange d'une promesse de souvenirs de voyage dont la collecte était sensée pallier mon envie de m'en aller moi aussi dans la même direction. Une seule larme me trahit. J'évoquai aussitôt la savane et l'arbre peuplé de singes. La comtesse se souvenait d'un bois assez tranquille et coloré d'oiseaux criards, puis la jungle où elle n'avait jamais mis les pieds parce que le comte lui avait interdit d'aller plus loin que les limites de leur propriété. Elle allait au village pour prendre sa ration de lait de chèvre et écouter les sonorités des présages qui sortaient de la bouche d'un musicien. Il ne traduisait pas la langue des morts, il l'interprétait. Il refusait l'argent qu'on lui donnait, le laissant dans la poussière où l'on finissait toujours par se le disputer. De loin, il se retournait et disait en langage clair qu'il avait honte d'être un homme. La comtesse le suivit souvent à distance, afin qu'il n'exerçât pas sur elle un pouvoir qu'elle était bien incapable de définir. Elle pensait simplement que la honte est le masque du désir et elle voulait savoir si le sorcier était en réalité un dieu ou une femme. Il n'y avait pas d'autre alternative. À la fête du village, il avait l'air d'une femme, mais quand il priait sur la colline, on se plaisait à croire qu'il était plutôt un dieu au pays des hommes. Cette anecdote inachevable enchantait Lucile qui posait des questions. Les réponses me rattrapaient sur le chemin de mon imagination.
Je peignis un nègre nu assis sur les marches de l'entrée du château. L'allégorie plut à la comtesse. L'homme avait l'air d'un homme. Au-dessus de lui, le blason exhibait une coquille qui ne lui appartenait pas. Le comte me demanda la signification de ce rébus dont il appréciait la poétique crispée. Je n'avais rien à dire et ma sœur dévoila sans vergogne ce secret de polichinelle. On me promit vaguement un autre voyage. Ma mère m'accompagnerait. Ce serait l'hiver. Paris serait pluvieux. Le Musée de l'homme infini. Et le ciel de la nuit me serait donné à la fenêtre d'un hôtel sans nom. Tout le monde s'amusa de ma grimace. La conversation était terminée.
Le jour du départ était fixé une bonne fois pour toutes. Le comte avait longtemps hésité entre une fin et un début de mois qui n'avaient aucun sens pour les autres. Ma sœur cacha la date sur le calendrier de la cuisine. Un seul regard pour compter les jours. Je dépérissais. Je pris l'habitude d'une autre promenade. Ce changement d'initiative intrigua Lucile. Je ne la suivais plus sur le chemin du château et même, il m'arrivait d'oublier ma gibecière. Je n'emportais jamais le livre qu'elle avait laissé traîner à mon attention. Elle le récupérerait pour ne pas le perdre dans le désordre que notre mère semblait entretenir à plaisir dans nos affaires de cœur. Je l'attendais toujours à l'angle particulièrement douloureux d'une crise dont je n'étais jamais que le prétexte. La comtesse avait promis de se montrer à la hauteur mais elle doutait sincèrement que cela leur arrivât. Le comte était d'accord avec elle. Ce voyage ferait le plus grand bien à cette âme tourmentée par on ne savait quelle obsession qu'il était d'ailleurs peut-être préférable d'oublier. Le griot connaissait peut-être le secret de ces conversations. On lui en parlerait.
Les gens du village détestaient qu'on s'adressât à leur sorcier pour lui demander de s'humilier lui-même devant les puissances de la nature qui sont peut-être des dieux, mais ils se gardaient bien d'exprimer leur opinion en public, ce qui leur eût sans doute coûté la dernière parcelle de liberté qui est tout ce qui reste de l'enfance. Cette fois, Lucile ne chercha pas à élucider l'énigme que le comte proposait à sa perspicacité en jeu. Elle était réduite au silence. Mon imagination battait la campagne. Le griot griotait. Je le voyais en dieu définitif et penché sur une maladie qu'il avait le pouvoir de guérir. Lucile revenait avec un autre visage et bien sûr je refusais de la reconnaître. Le cauchemar devenait incompréhensible juste au moment où l'avion entrait dans le ciel. Je me réveillais avec un lourd désir de mourir. Si la mort avait été à portée de mon désir, je me serais étranglé avec un plaisir infini. Mais je demeurais immobile, réduit à mes draps défaits, incapable de trouver le mot qui me tirerait enfin de cet épanchement assassin.
La dernière nuit ne précéda pas immédiatement le voyage de Lucile au pays de nos ancêtres véritables. Il fallut traverser toute une journée d'attente et de sourires. La voiture ne démarra qu'en fin d'après-midi. Ce serait un vol de nuit. J'étais halluciné. Je me levai tôt. La cuisine était déserte. J'ouvris la porte au chien. Mon père avait laissé les restes de son petit déjeuner dans l'évier mais il avait pris soin de nettoyer la table. Il avait oublié son tabac, comme presque tous les jours. Il avait entrebâillé la porte sur le nez du chien qui ne l'avait pas suivi. Il avait renoncé à le siffler en atteignant le chemin. Cet éloignement me pétrifiait. J'en observais la lenteur à travers les rideaux. L'été trahissait la trajectoire que l'hiver transformait à nouveau en énigme intraduisible autrement que par le cri que je retenais pour ne pas ressembler à Lucile. J'entrepris une promenade rapide autour de la tour. À l'ubac, l'herbe courte est couchée par le vent et la rosée. Ce sera le regain si les bêtes ont faim. Petit refrain qui trotte dans ma tête à cette époque de l'année. L'ombre est si profonde qu'elle met à nu le moindre de mes désirs. Je prolonge ce corps. Des oiseaux s'extraient de la lumière en voletant silencieusement. Plus bas, mon père traverse un pré, enjambe une clôture, cueille une baguette de sureau en prévision du pipeau quotidien, et je le retrouve sur la pente jaune qui s'avance en ligne droite sur le château noir et gris à cette heure. Le chien m'accompagne trottinant comme une chèvre. La paille de la remise irrite son cuir mais il n'ose pas coucher ailleurs, ce qui provoque toujours la fureur de mon père. Nous brisons ensemble des perles de soleil, jusque sous la fenêtre de Lucile et dans l'attente que la lumière du matin y révèle la géométrie inquiétante des rideaux qu'elle n'a pas tiré. Hier au soir, elle a avalé son somnifère sans en critiquer les effets. Elle était tranquille et presque rêveuse. Elle est montée sans faire le commentaire des sensations que cette chimie lui procure tous les soirs. Nous étions intrigués mais gagnés par la même tranquillité où nous ne voulions rien savoir du ralentissement, des étirements et des flottements dont nous savions peut-être tout à force de leçons. Mon père se surprit à somnoler tandis que sa pipe mettait le feu au cuir de son fauteuil. Ma mère sirotait un alcool interdit, ce qui n'était pas le moindre de ses défauts.
— Nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble, disait-elle si elle avait trop bu et elle chassait ce fantôme d'un beau geste de la main qui retombait sur son front de comédienne frustrée.
On nous avait si peu éclairé à propos de ce rêve de jeunesse qui s'est achevé avec elle. Mon père n'évoquait jamais ces tréteaux sans les retrouver tels qu'ils lui étaient apparus la première fois que ma mère eut à interpréter un personnage qui pouvait être, à cause des serpents qu'il imitait entre deux bouffées de sa pipe, une princesse de Troie doublée d'une prêtresse dont elle s'était contentée d'agiter le voile volé au lieu de dire le texte attendu en jouant sa liberté sur les imprécisions relevées d'une ponctuation traversée de rimes et d'autres cadences. L'amertume de mon père avait été profonde et sincère. Le rideau tombé, elle avait pleuré à cause d'un trou de mémoire qui avait laissé muet son partenaire et un autre personnage avait fini par entrer inexplicablement. Ces machineries, qu'il faut se contenter de répéter sous peine de se ridiculiser si l'on en est l'interprète, n'étaient rien d'autre que le piège dans lequel il avait deviné qu'elle s'apprêterait toujours à tomber. Ce soir-là, il ne l'attendit pas à la sortie du théâtre. Il la guetta pourtant et quand elle descendit les marches de l'entrée des artistes, il eut un pincement au cœur parce qu'il l'aimait. Elle entra avec d'autres comédiens de la troupe dans la cafétéria où ils mangeaient après le spectacle. Elle portait encore le maillot et les bas de la jongleuse qu'elle jouait à l'entracte. Elle avait simplement jeté sur ses épaules le manteau qu'elle usait depuis ses quinze ans. Le voile était resté accroché au mur de la loge qu'elle partageait avec une interprète moins heureuse. L'assiette était posée devant elle avec la cuillère dedans. Elle fumait une cigarette, mélangeant ses volutes à la vapeur de la soupe. D'habitude, ils allaient manger ensemble dans un quartier moins fréquenté. Elle l'attendait et n'avait commandé cette soupe que pour tromper son attente. Un bouffon encore maquillé semblait relativiser l'échec de la représentation. Il avait l'air étrangement grave. Il avait raclé d'un ongle précis les fausses commissures d'une bouche qui ne souriait plus. Il semblait parler pour lui-même. Les autres soupaient silencieusement. Seule ma mère voulait s'extraire de ce dernier acte.
Mon père saisit le moment où elle renonça à l'attendre. Elle écrasa le mégot dans un cendrier puis elle se retourna pour regarder dans la rue. Il lui avait promis d'être là. Elle n'avait pas douté un seul instant qu'il l'attendrait pour l'éloigner des autres surtout depuis la fin ratée d'un acte qui n'annonçait plus le dernier comme c'était prévu par le texte. On avait dû relever le rideau avant que les gens ne perdissent ce qu'il leur restait de patience. L'action avait repris sur un jeu de lumière qui n'avait eu d'autre effet que d'occulter l'entrée en scène du personnage que ma mère interprétait encore. Cela ne dura pas. Une réplique la dérouta. Elle contenait la critique de ce qu'elle ne pouvait pas être. On la vit tenter de se hisser à cette hauteur mais il était trop tard pour les convaincre. Elle ne se souvenait plus si la coupe qu'elle élevait dans les cintres contenait ou non le poison qui devait la détruire et elle souhaita plutôt mourir par le fer, ce qui l'eût sauvée du ridicule. Elle attendit, dès lors, que le rideau tombât pour mettre fin à la tragédie dont elle était la seule victime. Mon père avait maudit le public du haut du poulailler mais son insulte n'avait crevé que le cœur du metteur en scène qu'on éventait derrière le seul arbre du décor. Il la regarda sortir de la cafétéria où elle n'avait rien mangé. Le groupe s'éparpilla en silence. Elle se retrouva seule. Il eut pitié d'elle.
Il était assis derrière la rampe d'un escalier qui le dissimulait à peine. Elle hésitait sur le chemin à prendre. Il la vit tourner en rond à la tangente des trottoirs. Qui était-elle? Il ferma les yeux pour tenter de répondre à cette question. Maintenant il se disait qu'elle n'avait su être que le terreau où il avait cultivé son propre malheur. Il se souvenait mal de cette attirance. Il l'avait évitée pendant plusieurs jours et finalement il l'avait rencontrée par hasard dans la rue où elle ne l'attendait plus. Il remarqua l'affiche sur le mur. Son nom avait été rayé. Elle était désolée, mais beaucoup moins malheureuse. Elle croyait encore au bonheur. Elle en profita pour lui annoncer qu'elle était enceinte. Il souhaita tout haut le bonheur de cet enfant et elle commença à l'aimer. Il était peut-être fou d'elle. Lucile naquit dans ces circonstances.
C'était l'hiver. Il ramena les fleurs d'un buisson d'une de ses promenades et les éparpilla sur le lit où elle souffrait. Elle le remerciait dans les moments d'apaisement et elle maudissait l'enfant quand il la faisait souffrir. De longues ballades dans le parc de l'hôpital, forcément circulaires et vite mémorables, l'étourdissaient facilement. Il remontait à l'étage parce qu'il l'avait entendue crier. L'enfant avait un nom qui pouvait servir aussi bien à une fille qu'à un garçon. Il avait l'espoir de le changer car il détestait cette ambiguïté. La nuit, il dormait dans un fauteuil près du radiateur à peine tiède qui devenait brûlant à la première heure du jour. Elle était assise dans le lit et regardait par la fenêtre. S'il pleuvait, les réverbères étaient la cause de sa tristesse, les passants étaient trop pressés, elle n'avait pas le temps de leur donner un nom et il lui semblait qu'on était déjà midi. Le soleil l'indisposait et elle faisait fermer le volet pour ne plus voir personne. Il parlait peu, évitant de la contredire mais n'abondant jamais dans le sens auquel elle voulait le réduire. Il redoutait ces silences. Elle jouait mieux la vie que la comédie, mais il pensait trop à l'enfant pour lui en vouloir au point de l'abandonner à ses manies. Quand il prononça le nom de Lucile (elle tenait l'enfant sur son sein), elle parut séduite par la proposition et frappée par sa maturité. Ainsi, il y songeait depuis le début et il ne lui avait rien dit. Il s'excusa. Il n'avait ménagé que le peu de tranquillité à laquelle elle avait semblé s'accrocher pour ne pas sombrer dans l'angoisse. Il redoutait ce peu de temps. Il lui avoua son désir de la posséder encore une fois.
Elle étreignit l'enfant. C'était une fille noire et étrangement longue. Ses membres étaient agités de petites crispations accompagnées de grimaces qui ouvraient grands des yeux remplis d'une terreur inexplicable. Mon père se pencha pour frotter son nez dans ce visage nouveau. Il était presque soulagé qu'il fût noir. Il n'aurait su dire si c'était la cause de son bonheur. Il se sentait aérien malgré les résistances de ma mère qui lui refusait les baisers qu'il demandait pour croire encore en elle.
— Lucile? dit-elle, et il crut qu'elle allait refuser ce nom parce que c'était celui de sa propre mère.
Elle soutenait ce silence en maîtresse des lieux. L'enfant caressait son visage pour en explorer la tendresse. Il redouta qu'elle ne l'y rencontrât pas. Il vit encore cette lueur à la surface des yeux et il s'approcha pour sonder ce regard qui le fuyait. L'enfant eut une convulsion et il montra le blanc de ses yeux. Mon père reconnut ce fantôme.
Il ne dit rien, d'autant que ma mère somnolait. Bientôt, l'enfant s'endormit lui aussi. Mon père se souvenait de tous les détails de cette attente mais il n'en parlait jamais dans le même style. Réduite au silence qu'il avait fini par lui découvrir, ma mère se contentait de nuancer des imprécisions qu'elle se gardait bien de qualifier. Le départ de Lucile pour un temps que pour ma part j'étais bien incapable de mesurer, était une bonne occasion de remettre en jeu les actes fondateurs de notre existence familiale. Mon père avait été un étudiant fantasque et Paris avait encore bien des secrets à lui révéler, mais sa curiosité était à la mesure de son savoir, et il ne se souciait plus de ce passé malgré ma demande et le désir qu'il me forçait ainsi à mettre à nu. Ma mère conservait les livres fins des comédies qu'elle prétendait avoir mémorisé pour toujours. Cette mémoire circulaire et cet infini entretenu dans les confusions d'une éternité sans cesse remise en question par le désir d'une mort tranquille; cette paix des profondeurs de l'esprit pour qui le corps n'est qu'une expérience au moment de ne rien savoir de la nature des autres expériences possibles; ce pouvoir d'expérimenter le temps chronologique et le temps mosaïque avec la même facilité malgré le poids du futur; ce plan transformé en miroir et en jeu pour servir d'attente et de merveilleux; ce glissement à plaisir à la surface des autres parce que la mémoire est un répertoire d'une qualité indiscutable; et de nouveau la possibilité de n'en jamais finir avec les chefs-d'œuvre, je croyais tout savoir de ma mère. Lucile défiait mon regard parce que j'y cherchais ces lueurs que mon père dénonçait pour ne pas avoir à les vaincre. Ma mère redoutait ces recherches mais elle ne voyait plus d'inconvénients à les entreprendre avec moi si Lucile n'était plus là pour y cultiver des influences révélatrices du pouvoir qu'elle exerçait sur nous. Le matin du jour où elle nous quittait (et je ne voulais rien savoir de cette durée, je me bouchais les oreilles en hurlant mon bonheur), il est sorti comme c'était son habitude. Peut-être se disait-il qu'il avait bien du temps devant lui avant le départ qui était fixé en fin d'après-midi. J'étais curieux de savoir à quoi il allait consacrer ce temps indésirable. Je crois que je l'ai suivi. Pendant combien de temps, je l'ignore encore. Ce n'est pas faute d'y penser. Je venais de renoncer à l'idée d'assister au réveil de Lucile et je me mettais en route sur les traces d'un père que je n'aimais plus pour ce qu'il était. Je le haïssais pour les mêmes raisons.
Il ratissait une allée secondaire. La brouette est remplie des feuilles mortes de la veille. Il a pris le temps de mesurer le travail qui reste à faire pour que cette allée donne envie de s'y promener plutôt que de faire le tour par le jardin d'hiver. Mais l'ombre est humide et peu propice au repos. Il a épousseté les moisissures d'un banc de pierre, se souvenant qu'un autre banc doit exister, peut-être dans les églantiers que la comtesse interdit de tailler. Ils ont déjà envahi la pelouse avec des sauvageons tombés des hêtres et d'un noyer à la blancheur éteinte. Il travaille lentement, il retrouve les objets de son regard, les raclements du râteau ne parviennent pas aux fenêtres du château, sinon elle lui demanderait gentiment de remettre ce travail à une autre heure de la journée, une de ces heures inutiles, superficielles, peut-être de trop, qu'elle consacre au bavardage et à l'analyse du temps perdu. Je crayonne cette lenteur. Le corps et l'outil ne font qu'un être rectangulaire. Les allées et venues entre la brouette et les tas mornes et gris m'inspirent l'histoire sans queue ni tête de la domesticité. Plus tard, j'aquarellerai des fleurs jaunes dans la perspective de l'allée et je créerai un ciel tranquille, peut-être blanc, clairement mesuré sous la voûte d'une charmille sans histoire. L'ouvrier se repose. Il a une pipe dans la bouche et un briquet dans la main. Un oiseau lui inspire le bonheur. Et je peins. Je m'isole. Je réduis notre réalité à l'expression de la couleur et du trait. En devenant comédienne, ma mère avait simplement désiré ce spectacle. Elle se donnait pour exister. Elle était étrangère au texte. Comme l'oiseau. Mon père se reprochait maintenant d'en avoir parlé sans avoir tout dit. Que savait-il de ce qu'il avait semé dans mon esprit? Ces allusions, ces photographies, ces reproches, ces silences, ce style, ne faisaient pas partie d'un calcul qui aurait pour résultat notre parfaite entente sur tous les sujets qui avaient quelques chances de nous séparer ou en tout cas d'éveiller la méfiance et pourquoi pas le mépris? D'ailleurs, ma mère n'avait rien confirmé. Elle s'était contentée de ne pas le contredire. Oui, elle avait été comédienne dans sa jeunesse, mais, dit-elle en caressant mes cheveux, je ne m'en souviens pas. Et regardant mon père parce qu'il ne la regardait plus, elle ajouta:
— Toi aussi tu as tout oublié, n'est-ce pas?
Il ne répondit pas tout de suite. La phrase existait depuis longtemps. Il hésitait simplement à la répéter. Finalement, il prit le temps de lui dire, ou de nous dire, que nous avions tous eu des rêves.
— Le diable si je rêve encore! avait-il conclu, et il était allé se coucher sans nous souhaiter la bonne nuit.
— Monte, toi, me dit ma mère.
Je n'avais pas sommeil, pas même le désir de m'endormir sur ces lauriers. Ma sœur frémissait en répétant dans la conque de ses mains:
— Il me laissera tranquille, ce soir.
Maintenant, l'humidité d'un buisson était en train de réveiller mes douleurs. Mon père était assis sur le banc qu'il venait de débarrasser des lichens qu'il n'avait même pas eu besoin de réunir en tas comme les feuilles car toute cette pourriture tranquille semblait s'être éparpillée dans l'air à la faveur d'un coup de vent qui n'avait pas duré le temps de se retourner pour voir le nuage noir et la crête lumineuse des arbres. Il fumait cette pipe que ma sœur se plaisait à bourrer pour lui être agréable. Il y avait cette étrange amitié, l'angoisse, l'oubli, le secret des moments passés à se caresser en silence. Le vent tournoyait dans l'allée. Gisèle apparut à l'angle du jardin d'hiver. Elle avait simplement noué ses cheveux dans un foulard. Sa robe se soumettait aux caprices d'un vent qui l'avait surprise au bout de l'allée. Mon père se leva. Il la saluait et elle ne répondait pas. Ce silence m'hallucinait. Je revins à la tour. Ma mère préparait le petit déjeuner. Elle ne s'étonna pas de me trouver debout à une heure si matinale. Ma chemise était couverte de rosée, sans en être imprégnée. Elle effleura ces gouttes, disant:
— On dirait que tu as dormi à la belle étoile.
Elle pinça ma joue. Elle était à la recherche de cette crispation. Elle la trouva.
— Pourquoi cette jalousie? dit-elle.
Nous irions à Paris à la fin de l'été. Sa main caressait ma joue. Peut-être réussirait-elle à m'apaiser. Le chien se tenait à l'écart.
Ce matin, le lait ne produisit aucun effet sur mon esprit. Ma sœur ne se levait pas. Il me semblait qu'un infini de sensations indicibles me séparait déjà des premiers rayons de soleil, mais le temps n'avait pas ce pouvoir et je devais toujours finir par m'en rendre compte au changement de l'humeur de ma mère si elle avait avalé le premier verre. Je grignotai un morceau de pain que le chien avait lorgné avant d'y renoncer à s'en régaler.
— Tu es sorti, dit ma mère, je le vois bien.
Elle craignait ces rosées où mon père cherchait encore l'or du temps. Pratiques insensées, perte de temps, usure des biens, ma mère ne tarissait pas de reproches, mais elle préférait le harceler après les longues heures qu'il passait au château à redorer l'extérieur d'un blason qui ne représentait plus rien. Elle se brûla légèrement en manipulant la porte de la chaudière. Elle était soucieuse de cette eau où ma sœur retrouvait sa pureté. Je la vis tapoter le cadran du détendeur, approcher son visage pour croire à la mesure qui était indiquée en haut d'une aiguille tremblante, et passer une main lente et imprécise dans cette tignasse qu'elle entreprendrait de coiffer si elle en trouvait le temps. Je lui avais demandé ce qu'elle avait été avant d'être une comédienne. Y avait-il un théâtre qui précéda cette passion? Il n'y eut pas de réponse. Ma naïveté la laissait songeuse.
— La jalousie te rend laid, finit-elle pas dire sans me regarder.
— Est-ce parce que je te ressemble? dis-je, cette préférence? ce qui arrive? ce qui nous sépare? cette Afrique? la terre que nous partageons? le bonheur des autres?
Je délirais, mais cette boue ne sortit pas de ma bouche. Nous irions à Paris. Je reverrais la vénus hottentote, Avion, les morts du père Lachaise, la librairie polonaise où j'avais trouvé un Christ nu et pathétique, le jardin secret, l'atelier de Giaccometti fermé par une planche, la femme qui pleure, qui me communique sa tristesse, qui finit par me ressembler et les petits seins des statues qui regardent passer les voitures. Lucile reviendrait avec un conte pour m'émerveiller à jamais et me condamner au silence. Je redoutais ces années de captivité. Paris n'est que Paris. Le monde s'y retrouve pour être chanté, ou dénoncé, ou détruit. Lucile connaîtrait le secret de notre malheur. Il contiendrait dans une amulette accrochée à son foulard. Amulette d'argent ciselé, payée au prix de l'or gagné sur le temps monolithe, pendant que je m'évade dans le temps mosaïque et que le bonheur n'épuise pas le futur.
— Tu ne gagneras rien, dit ma mère, si tu joues seul.
À quel jeu jouait-elle? Combien avait-elle payé ce silence infini? Ma tête me tournait. Le vertige clarifiait ce silence sans en trahir la source. Elle secoua ma chemise sur le seuil de la porte. Les gouttes de rosée n'existaient plus. Elles avaient disparu sans laisser de traces. Je n'avais même pas assisté à cet éparpillement dans l'air tranquille du matin. Ma sœur, qui descendait à ce moment, surprit ma nudité tremblante.
— Il est entré dans un buisson, dit ma mère pour expliquer mon silence.
— Je vois, dit ma sœur.
Elle savait tout. Je devenais fou. Elle était heureuse, ce matin. Elle se servit le lait en commentant son dernier rêve qui pouvait d'ailleurs être le seul car elle ne conservait jamais aucun souvenir de ceux qui l'avaient précédé, excepté cette impression lancinante de les avoir vécus malgré tout. Elle nous laissa une bonne minute dans l'attente d'une révélation, mais elle n'avait plus rien à dire et nous l'avoua sans plus de mystère. Elle s'en allait. C'était la première fois. Elle ne nous avait jamais accompagnés à Paris. Combien de fois avions-nous fait ce voyage inutile? Elle réfléchit ou plutôt, c'était tout réfléchi: nous revenions toujours.
— Mais, dit ma mère qui étendait ma chemise au soleil, tu reviendras toi aussi et nous, nous reviendrons à Paris.
Mais le soleil est aussi infidèle que le vent qui agite la treille où ma chemise est un chiffon.
— Oui, je reviendrai, dit Lucile.
Elle renonçait à nous convaincre et nous étions bien aise qu'elle sacrifiât à notre impatience.
Les valises étaient prêtes. Gisèle en avait limité le nombre et il était interdit d'amener trop de livres, à cause du poids insensé du papier. Les toilettes seraient légères et faciles, un seul parfum pour être reconnue et on s'en tiendrait à des conversations entièrement soumises au présent qui est la seule manière d'exister. Ma sœur répétait ces paroles pour ne pas les oublier. Elle se promettait de ne rien chercher au-delà de ce repos mais qui pouvait croire aux bonnes résolutions de cette aventurière de la tranquillité? Gisèle s'était mordue les lèvres pour ne pas la trahir. J'étais nu, infantile, caressé malgré moi par cette brise matinale, les froissements de la treille me maintenaient à la surface de cette réalité que je ne réussissais pas à marquer de mon empreinte. Lucile déjeunait debout sur le seuil de la porte, buvant à petites gorgées le café d'un bol qui lui brûlait les doigts. Les toitures du château lui inspiraient toujours une mélancolie trouble. Elle se laissait aller à cette accélération verticale. Il était inutile de lui parler comme le faisait notre mère occupée à trier le linge sale sous la treille. Des abeilles visitaient ma chemise. Chercheuses de l'or du matin. Mon érection ne me procurait que de la honte mais il y avait belle lurette qu'elle ne contenait plus dans mes mains. Ma mère m'avait simplement reproché ma nudité sous une chemise qu'elle-même ne portait que pour dormir. J'étais sur le point de lui avouer que j'avais suivi le père jusqu'au château pour le surprendre en flagrant délit d'amour ou de travail, mais elle me tendait une culotte en me recommandant de ne pas me laisser aller à mes désirs. Elle s'activait depuis l'arrivée de Lucile qui finissait son petit déjeuner au beau milieu de la cour, ayant abandonné le bol sur le rebord d'une fenêtre où ma mère, attentive au moindre de ses désirs, arrosait fébrilement la terre noire d'un rosier en fleurs. Je chassai les abeilles pour récupérer ma chemise. Je l'enfilai en les surveillant. Elles tournaient autour d'un piège que ma mère destinait plutôt à des guêpes. Des cadavres noirs gisaient dans le sirop traversé d'algues. Le vent pouvait tirer des sonorités inépuisables de cet appareil. La fenêtre de ma chambre donnait sur cette treille. Les abeilles et les papillons montaient à cette hauteur, attirés par les reflets des carreaux ou par le rideau animé de tremblements et de balancements qui étaient tout ce qui restait du vent entré par la fenêtre. À travers cette grille, j'apercevais le guéridon blanc percé d'un trou parfaitement noir en son milieu. Ma sœur était assise devant un livre qu'elle tenait ouvert dans un carré de soleil. Ma mère cousait. Les toitures du château, ardoises noires ou miroirs, ne me fascinaient que par rapport à ce que Lucile me semblait en extraire d'hallucinant et de facile. Ces visions m'enchantaient à mon tour. La facilité était liée aux retours de ces voyages que je n'entreprenais pas. Je n'en vivais que l'évocation verbale, quelquefois l'interprétation donnait un sens au corps qu'elle cherchait à l'intérieur de son apparence, Lucile savait me montrer le chemin de ses désirs.
Ce matin, elle était tranquille et ma mère pouvait supposer que c'était là tout ce qu'on pouvait souhaiter d'une attente qu'elle-même vivait mal parce que c'était du temps perdu. Lucile n'avait pas dit un mot du voyage qui allait commencer dans quelques heures à peine. Ma mère attendait ces déclarations. Elle s'était préparée à ne rien répondre. Je ne dirais pas qu'elle n'accordait aucune importance à la certitude, que Lucile avait plusieurs fois exprimée, peut-être dans tous les styles possibles (ah! que ne suis-je écrivain pour en traduire les vérités définitives), que ce voyage était sans retour. La tête de Lucile contenait cette idée. Je ne voyais plus, en la regardant, ni sa beauté ni son éternité. Ne plus revenir, écrire des lettres, collectionner des objets, cultiver la science des bagages et des itinéraires, s'absenter pour de bon, cultiver ce qui reste d'une mémoire que le temps réduit au souvenir lui-même fragmenté en autant d'unités de temps qu'on a connu de plaisirs et de déplaisirs, le voyage s'augmentait d'un mythe, il pouvait durer ce que de j'allais moi-même durer et dont je n'avais qu'une idée inexacte ou incomplète. Le château ensevelissait d'autres voyages qui n'avaient peut-être pas eu lieu. La lionne couchée entre deux valets en habits de cérémonie, parfaitement immobiles, fidèles, irremplaçables, avait le pouvoir de m'inspirer la durée du désir. Je ne m'asseyais pas dans le fauteuil parce que c'était interdit. Elle sentait ce qu'inspirent encore les vieilleries d'un autre temps à un jeune esprit qui se sert du passé pour entreprendre des voyages, des visites, des aventures, des rendez-vous. Mon propre passé ne me servait pas. Le comte m'avait évité un vertige dangereux sur la rampe de l'escalier tendu entre le blason d'un parterre sans ombre où nos pas se confondaient lorsque nous nous contentions de le traverser pour nous rejoindre dans tel ou tel salon ou simplement pour nous retrouver à la tangente du rond-point où mon père cultivait d'autres couleurs, géométriques et claires, et la statue de bois de notre ancêtre dont le fils avait été dévoré par un loup inattendu et fidèle, paraît-il, à tous ses rendez-vous. On attendait sa prochaine visite. C'était peut-être moi qu'il dévorerait. Cette mort me fascinait. Un martyr véritable en remplacement de la monotonie et des lendemains sans surprise que nous réservaient nos allées et venues entre la tour et le château, à peu de distance d'un village qui ne nous appartenait plus. Le comte saisit ma jambe, puis il empoigna mon épaule et je poussai ce qui me sembla être un cri de fille. Ma sœur avait été le témoin de cette tentative désespérée de ressembler au funambule qui était peint sur le linteau de la cheminée. Le comte avait rampé sur les marches. Un seul mot m'aurait fait perdre l'équilibre, d'autant que j'avais pris soin de fermer les yeux pour parfaire la ressemblance à l'objet que je venais de découvrir dans le commentaire de Lucile qui prétendait raconter son histoire, avec le peu de mots d'une nouvelle dont elle détenait le secret. J'avais singé son orgueil et parcouru toute l'oblique de la rampe sur la pointe des pieds. J'étais passé sous la torche que le nègre de bois élevait dans la voûte, j'avais enjambé une sphère, un glaive noir et la jambe d'une déesse nue, j'avais continué mon imitation sur l'horizontale que plus rien n'interrompait, excepté l'angle d'une robe que portait, entre les barreaux, un avocat du diable qui souriait à un miroir. Le comte m'avait enlevé à ce décor et je me sentais humilié. Il me demandait maintenant de mesurer avec lui, en se penchant dans le vide que je venais de tenter, la distance qui m'avait séparé un moment d'une mort qu'aucun mot ne pouvait décrire.
Lucile était remontée. Elle caressa ma joue humide. Le comte me tenait prisonnier de son propre corps. Il riait maintenant. Il aimait ces rébellions d'enfant. Il ne me lâcherait pas sans la promesse d'une heure au moins de réflexion avant de recommencer. Ma sœur formula cette promesse à ma place. Pouvais-je la croire si elle mentait? Nous redescendîmes l'escalier et elle me conduisit dans le jardin où le père travaillait encore. Le comte, debout sous le porche, nous observait. Je ne me souviens pas des paroles de Lucile. Je sais seulement qu'elles m'ont transporté dans son pays. Ce fut une minute d'extase. Je m'endormis. Se souvenait-elle de ce sommeil et de ce qu'elle en fit pour ne pas me réveiller? Telle était la question que je voulais lui poser avant qu'elle s'en allât comme elle le désirait, c'est-à-dire pour toujours. Je m'attendais à une réponse évasive et quelque peu affectée par la perspective d'un voyage qui promettait d'être l'image fidèle du reflet qu'elle entrevoyait tous les jours dans le miroir de son attente. Mais peut-être lui ai-je demandé autre chose, pour ne pas l'importuner, parce qu'elle me paraissait occupée dans cet ailleurs dont je n'avais pas la clé. Elle a lentement relevé la tête, ce qui l'introduisait dans l'ombre transparente de la treille, et elle m'a simplement avoué qu'elle ne s'était jamais sentie aussi heureuse. Ma mère soupira pour ne pas avoir à commenter ce bonheur dans la perspective d'une attente qui promettait d'être longue à force d'inquiétude. Je ne dis rien. J'aurais pu approuver ce bonheur, ce qui l'eût sans doute augmenté d'un cran correspondant à l'amorce d'une douleur qu'elle aurait peut-être accepté de partager un moment avec moi. Ses yeux avaient pleuré toute la nuit mais elle avait fini par trouver le sommeil et elle ne se souvenait plus du moindre rêve. J'imaginai un instant ce vide parfait, le réveil comme une nouveauté et les apparences réduites à la possibilité d'une existence parallèle qui servirait cette fois de repaire pour ne plus tomber dans les pièges de l'aurore.
Pouvait-elle me consacrer cette dernière journée? Ma demande était absurde. On ne pense plus aux autres s'il s'agit de les quitter. L'esprit se tourne du côté de ce futur enfin doté d'un sens qui l'éloigne des tentatives du présent et des impressions d'un passé qui finira justement par ne plus rien signifier. Elle se projetait. Elle était une idée. Ces heures, qui étaient pour nous celles des prémices de l'attente, n'étaient plus des heures pour elle qui allait désormais compter le temps à la mesure du temps et non plus mécaniquement comme nous étions condamnés à le faire jusqu'à la fin de notre vie. Le silence de ma mère m'écœurait. L'absence de mon père, verge sacrée, me déroutait plutôt. Je me sentais laminé, réduit à ce plan, incapable de me soustraire à la forge qui faisait déjà de moi un petit homme sain, équilibré, intelligent, sociable, vigoureux, prometteur. Ma sœur n'était que l'envers de cette personnalité. Je pouvais regarder, poser des questions, je pouvais même donner des signes de désespoir, mais ce qu'on n'attendait plus de moi depuis que j'étais en âge de procréer peut-être, c'était que je m'abandonnasse sans réflexion à ce désordre mental qu'il était en effet préférable d'éloigner de moi et de mon avenir de nègre blanc. Pour l'heure, je surprenais Lucile au beau milieu d'une tentative de description de ce qu'elle était désormais en droit d'appeler les lieux de son enfance. Le porte-mine de ferraille dorée courait sur la double page d'un carnet qu'elle appuyait sur son genou. Elle était assise sur la margelle du puits. Ses lèvres cherchaient des mots que nous n'entendions pas. Le comte, qui revenait de la chasse, la surprit dans cette attitude. Son chien l'avait abandonné en chemin. Il exhiba la poule noire et sanglante. Ma mère s'était déjà levée pour s'en saisir. Sous la treille, le mur portait les traces de ces sacrifices. Le sang nourrissait un rosier aux roses noires qui était une invention de mon père. J'avais vu ces semences jaunes et noires dans une ampoule avec les autres trophées d'une vitrine fermée à clé. Un bouton éclatait lentement depuis la veille. Une autre fleur vieillissait depuis toujours. La tige s'enroulait autour du poteau, se multipliant au niveau d'une panne où ma mère accrochait les lampes qu'on lui amenait du château. Elle les briquait avec une lenteur exaspérante. L'odeur du pétrole l'étourdissait. Le comte lui avait fait respirer une huile aromatisée qu'il lui avait plu. Elle en avait adapté la lumière dansante dans un coin de sa chambre. Ces parfums lui inspiraient des désirs clairs et faciles. Suivant toujours l'architecture de la véranda, depuis la treille et la tonnelle, mon regard retrouvait la cage aux oiseaux, vide d'oiseaux, habitée seulement par des insectes dorés, rouges ou verts, cuivres et noirs. Lucile aimait la visiter avec moi. Les insectes se nourrissaient des plumes des oiseaux dont nous ne nous souvenions plus des existences. L'eau était verte, parfaitement transparente, immobile dans le cul de bouteille qu'une gouttière alimentait les jours de pluie. Ici, le soleil se divisait. Les planches portaient les traces de cette géométrie. Une couleuvre avait vécu longtemps sous une ondulation de tôle. Nous l'avions trouvée morte dans le carré d'herbe de l'étendoir. Les draps claquaient parce que le vent annonçait une pluie noire qui détruisait la pente verte du regain. Lucile voulait évoquer cette mort inexplicable. Elle n'était pas convaincue par les explications de ma mère. La couleuvre, que je n'avais jamais vue d'aussi prés, m'écœura seulement. Ensuite la treille reprenait de la vigueur et descendait le long d'un poteau où l'on suspendait, à des clous carrés et obliques, toutes sortes de choses comme du fil de fer, des anneaux, des boîtes de conserve, des ficelles, des bouts de planches, une autre cage défoncée et triste, de vieux journaux, une roue passablement rouillée, c'était un coin de saleté où ma mère faisait régulièrement de la place pour y retrouver des pots de terre qui manquaient aux fenêtres.
Lucile m'entraîna dans l'ombre de ce débarras pour me montrer la porte d'un vieux buffet. Je devais deviner son histoire. Ou l'inventer si j'avais la force de traverser le miroir. Le comte s'était assis sous la tonnelle pour avouer son crime. Il avait l'air tranquille. Il montra le fusil pour tout expliquer. Ma mère avait reculé dans la cuisine. Lucile et moi nous étions déjà en route pour voir les cadavres. Nous trouvâmes mon père dans l'allée principale où il semblait dormir. Il était couché sur le dos et regardait le ciel. Une main était posée sur la poitrine à l'endroit d'une blessure qui ne saignait plus. L'autre main avait arraché un peu d'herbe. Il était pieds nus. La comtesse était morte sur les marches de l'escalier qu'elle avait peut-être cherché à franchir pour échapper aux coups de feu. La mitraille avait déchiré sa robe bleue. Son dos était mis à nu. La chevelure était figée en mèches noires dans le cou. Le nain vomissait entre ses jambes. Il était accroupi en haut de l'escalier. Lucile l'appela doucement. Il tendit les mains pour lui montrer la carte du trésor qu'il était en train de déchiffrer quand tout est arrivé, si vite qu'il n'avait pas eu le temps de crier. Puis il s'était laissé aller à des vomissements douloureux et il n'avait plus pensé à rien. Il déplia la carte et posa un doigt immonde sur une croix. C'était une de ces hallucinations que Lucile concluait par un cri déroutant.
— Rien ne m'empêchera de vous quitter tous, dit-elle enfin. Ni la mort des uns, ni la vie des autres, rien!
Le nain se laissa conduire à l'intérieur du château. Elle avait attendu qu'il repliât soigneusement la carte et qu'il l'empochât. Il savait tout de cette tendresse.
— Si tu veux bien, dit-elle, nous n'en parlerons pas. Reprenons les choses où nous les avons laissées.
Le nain appréciait la flatterie. Le cadavre lui sembla impossible et il se mit à en nier l'existence dans une langue qui n'était que l'effort désespéré de croire le contraire.
— Que se passe-t-il si tu te mets à mentir? dit ma sœur.
Le nain était interloqué. Ma sœur avait gagné cette minute de silence. Elle en profita pour le soustraire à la vision du cadavre. J'étais seul. Pendant ce temps, le comte était tranquillement assis sous la tonnelle et ma mère était pétrifiée. Il racontait son crime, la préméditation, les premiers soupçons, l'innocence.
— Pourquoi ne serais-je pas encore cet innocent? disait-il à ma mère qui pensait à la mort. Où sont les enfants? demanda-t-il soudain.
Elle aurait voulu répondre à cette question pour gagner le temps qui nous était nécessaire, mais elle n'avait plus de voix, la pauvre vieille. Lucile revint.
— Il dort, dit-elle. J'ai ce pouvoir sur ce pauvre esprit. Mais quel pauvre, pauvre esprit!
Je ne devrais pas me raconter tout cela, et surtout pas l'écrire comme je l'écris. Mais je n'y peux rien. Je revois Lucile qui tourne en rond sous le porche en maudissant notre existence et l'inaccompli qui n'est que la répétition quotidienne de la mort qui nous attend.
— Tu ne comprendras jamais! disait-elle sans me regarder.
Est-ce que le comte avait projeté de tous nous assassiner de cette manière atroce? Ma mère fabriquait ces cartouches. Avait-il l'intention de s'en servir contre elle?
— Ce n'est qu'un coup de folie, dit-il.
Il cherchait à l'apaiser. Elle redouta cet espoir. Sa chair devait conserver cette extrême tension. Plus tard, elle confessa n'avoir pensé qu'à nous. Le comte chargea le fusil.
— Personne ne veut mourir, dit-il. Les suicidés ne veulent plus vivre. Moi, je veux revivre, comprenez-vous?
Il la regardait en attendant sa réponse.
Nous, nous nous disputions à propos du voyage qui n'aurait pas lieu. Lucile me confiait son projet. J'hésitais à la suivre. Le nain, à la fenêtre, se moquait de mes tremblements. Lucile s'interposait entre le cadavre et lui, étendant sa robe.
— Tu devrais dormir, disait-elle.
— Dormir avec cette idée dans la tête? dit le nain.
Je croyais devenir fou. Le nain ricana.
— C'est parce que tu ne l'es pas, fit-il.
Lucile éclata de rire. Le nain aimait la faire rire. Il se sentait heureux maintenant. Il la convaincrait peut-être de l'emmener avec elle. Elle faisait non de la tête mais ne pouvait pas s'empêcher de rire.
Le comte avait peut-être l'intention de se tuer. Ma mère se raccrochait à cette idée absurde. Elle en déduisait notre survie. Elle souhaita ce suicide. Mais il prenait le temps d'une confession incohérente qui démontrait son innocence. Elle devina qu'il n'attendait qu'un mot d'elle pour continuer ce qu'il avait entrepris ce matin après mûre réflexion. Il y pensait depuis plusieurs jours. Combien de jours? Il ne s'en souvenait plus. Il ne les avait jamais surpris. Il avait interrogé le nain sans succès. Il ne pouvait plus attendre. C'était arrivé ce matin parce qu'elle partait. Il aurait pu la tuer là-bas et jeter son cadavre aux hyènes bavardes. Cette seule mort l'aurait tranquillisé.
— Et le temps? dit-il, le temps passé à me souvenir?
Elle fit semblant de comprendre. Elle ne lui demandait pas ce qui allait arriver maintenant et il s'en étonnait, sachant que de cette manière il la terrifiait. Elle suait. Il aima ces bras humides, le tremblement du menton, l'œil sur le point de se fermer, mais ce n'était pas le moment de prendre le plaisir qui arrivait presque grâce à elle. Il fallait se sauver maintenant. Il avait besoin de son témoignage. Les enfants faisaient ce qu'on leur demanderait. Il redoutait les caprices de Lucile qu'il soupçonnait de prendre elle aussi plaisir quand ça arrivait. Je serais plus docile. Il connaissait ma fragilité. Je lui ressemblais. Que m'était-il passé par la tête en voyant le cadavre de mon père, si je l'avais vu. Ma mère secoua la tête comme pour dire le contraire. Il se leva et s'approcha d'elle. Elle se mit à pleurer.
Nous revenions du château. Le nain nous suivait. Le comte se rasséréna. Il nous héla. Lucile le défiait. Elle allait déjouer ses plans comme il avait déjoué les siens. Ma mère trouva enfin la force de crier. Le comte se retourna et en même temps, le fusil lança un éclair. La chevrotine éparpilla le crépi sur le beau visage de ma mère. Elle savait qu'elle n'était pas encore morte. Le comte avait l'air triste de l'avoir manquée. Il dit:
— Je ne tuerai plus personne aujourd'hui.
Lucile lui arracha le fusil des mains. Elle savait s'en servir. Il l'avait vu tirer des alouettes allongée dans un sillon, le fusil à l'épaule et les lunettes sur le bout du nez. Je n'ai jamais raconté tout cela. C'était la parole du nain contre la mienne. Et j'ai menti pour le détruire. Que me restait-il à détruire encore? Je me repose la question à l'endroit même où il me semble avoir vu Lucile pour la dernière fois. Et je dois me demander aussi ce que je suis venu chercher, ou retrouver, dans cette tour et dans ce qu'elle ne contient plus.
L'autocar rouge du musée s'est dérouté, il s'est engagé dans la sente. Les visiteurs sont pressés. La Tour du Loup est fermée depuis des années. Il est presque midi. La visite sera rapide. On ne prendra pas le temps de s'imprégner. On secouera cette poussière dans la grande allée avant de remonter dans l'autocar. Le repas aura lieu autre part. Nous jouons mal la carte de cette fin de siècle. Nous avons été chercher ailleurs et nous avons sans doute trouvé, puisque nous revenons, nostalgiques et patients, lorgnant le cimetière, l'église penchée, le ciel. Je ne connais pas le gérant du château. On m'en a dit beaucoup de bien. Il a créé quelques emplois qu'on s'est chamaillé sans conviction. Mais le chauffeur s'est engagé dans le chemin de la tour. Les passagers sont vieux et colorés, bavards, pressés d'en finir avec l'heure qui vient de commencer, obstinés, avares. Ils regrettent pour la tour. L'enseigne est un signe. Ils ne monteront pas. Ils ne me saluent même pas. J'aime cette distance, la hauteur, l'oblique, le rouge, l'or des cous et des bras, les montres rutilantes. L'autocar recule sous les saules. Ils ont tous mis pied à terre à cause des ornières que le chauffeur a foulées en leur expliquant. Petite promenade de cent mètres jusqu'à la route. Temps perdu. Nous ne nous angoissons que pour ce qui se perd. Ce qu'on peut retrouver nous engage à mesurer nos efforts. Ce n'est peut-être que cela, la vie, ces efforts, cet effort fragmenté, ce style. Et non pas ce qu'il finit par contenir. Le crabot grince dans la pente. La grille est ouverte. Elle est maintenant commandée de l'intérieur du château. Elle s'ouvre à huit heures le matin et se referme sur le coup de sept heures du soir. Les employés entrent par la petite porte. On ne les voit pas dans les jardins et à peine à l'intérieur. Mais le musée n'occupe en réalité qu'une partie du château. On se laisse conduire.
J'ai promis aux filles cette visite récréative. Roberte nous suivra. L'histoire l'ennuie, peut-être parce qu'elle est incrédule. Il est vrai que nous ne prenons plus le temps d'en parler. Nous n'y pensons même plus. J'écrirai peut-être ce que je suis venu écrire. Les filles respecteront ce recueillement. Roberte l'entretiendra. Il y aura une fin, un feu de joie, je leur ai promis de ne rien achever sans elle. Mais je viens de consommer les heures les plus précieuses de ce temps. C'est que je lui reconnais, sinon une fin, du moins une conclusion et Roberte est d'accord avec moi à ce propos, peut-être parce qu'elle est l'inspiratrice du désir qui m'a conduit jusqu'ici. Une lettre du gérant du château est à l'origine de tout. La Tour ne peut plus rester fermée, écrit-il.
— Il se moque de nous, commente Roberte.
Elle a pris l'affaire en main. Elle s'est renseignée. Le gérant n'a qu'à bien se tenir. Elle ne lui fera aucun cadeau. Moi, je m'étais imaginé que mon alter ego finissait par foutre le feu à cette charpente et à ces planchers d'un autre temps. Il ne restait plus rien du mobilier. Et les murs commençaient à s'écrouler lentement sous la pluie tandis que je m'éloignais pour toujours, certain de ne rien avoir oublié, du moins dans les limites d'un récit.
Roberte avait d'autres projets. L'argent nous servirait à améliorer notre intérieur. Elle en était la maîtresse et la servante, précise comme les mots, infinie comme le texte, intarissable, renouvelée, presque agréable. Elle ne m'avait pas concédé ces quelques heures. Son emploi du temps ne lui permettait pas de me rejoindre avant midi. J'avais pris le train de nuit, rencontré Claire, revu Agnès et commencé à mettre de l'ordre dans le décor de mon enfance. J'allais au puits quand le rouge de l'autocar m'a tiré de ma rêverie. Puis j'ai perçu les voix et le bruit du moteur. Je croyais que c'était fini. Notre voiture est du même rouge. Je cherchais les filles, leurs robes blanches et leurs colliers de perles bleues. Un oiseau traversa ce vertige, noir et vert. Est-ce bien le château qu'on aperçoit derrière les arbres? Je répondis que de mon point de vue, je pouvais compter les cheminées sans me tromper. La Tour devait leur paraître inaccessible maintenant que je jouais au propriétaire. Avec l'âge, ma négritude est plus apparente. On les renseignera mieux au château. D'ailleurs le gérant nous a demandé de nous montrer discrets. Nous avions fixé un rendez-vous presque nocturne. Roberte tenait à cet entretien. Elle n'avait pas perdu l'espoir de revoir à la hausse un prix sur le point d'être convenu. Elle attendrait le juste temps. La Tour valait ce prix. Sans la Tour, le château finissait par ne plus avoir de sens, bien qu'une moquette servît de décor à un récit parfaitement circonstancié. Bien sûr, on aurait préféré revivre cette histoire sur les lieux mêmes du crime. Les gens ne donnent rien, avait précisé le gérant dans une lettre que Roberte avait su retourner comme un gant. Un scénario, qui était en fait le développement dramatique du récit débité par le gérant lui-même juché sur un tabouret à la tangente de la moquette en question, était joint à cette tentative de fixer le prix de ce qui, selon Roberte, n'en avait pas encore.
— Il y a loin de votre moquette à la Tour, avait-elle conclu, précisant qu'on en reparlerait de vive voix car elle n'était pas une femme d'affaire et qu'elle espérait qu'il en tiendrait compte pour ne pas la rouler.
En même temps, elle m'obligeait à lire cette imitation pour que je lui donne mon opinion et que j'y mette mon grain de sel. Ces tableaux, inspirés par les coupures de presse et par la rumeur, n'avaient que peu de rapport avec la réalité. Je les ai lus pour en approuver la justesse. J'en ai modifié deux ou trois didascalies en arguant que le dialogue me paraissait très véritable et si proche de ce que je ressentais moi-même que je me l'étais joué sans une seule interruption. La fin déplaisait à Roberte. Elle n'y voyait pas une conclusion. Quelque chose n'avait pas été dit. Elle me chargea de rompre ce silence. Et j'avais prononcé cette promesse sous les baisers. Il ne me restait plus qu'à réinventer ce théâtre. C'était à prendre ou à laisser. Le gérant, en connaisseur des ressorts du théâtre, acceptait l'idée avec une joie apparente destinée à dérouter une Roberte qui ne perdait pas la boussole. Dire que dans le train j'ai rencontré Claire.
Cette pensée me maintenait à la surface des choses que j'étais venu revisiter pour leur donner un sens à partager avec un public qui me semblait cependant en savoir plus que moi. Les vieux avaient éprouvé une étrange sensation en me voyant sur le même horizon que la Tour où, leur avait-on précisé, on ne mange plus depuis que le fils de l'assassin a déserté les lieux. L'âge, je l'ai dit, ou plutôt les os sont en train de remodeler mon visage. Je cultive ces changements. Mon nez s'est élargi. Mes cheveux sont bouclés. Je surveille les progrès de ma bouche. Je serais, je n'en doute pas, un vieux nègre savant.
— Vous reviendrez l'année prochaine, leur dit le gérant avant de commencer le récit de notre malheur.
Il est perché sur un tabouret. Il appartient au vitrail qui les éblouit. Ils ne savent pas que cette lumière est artificielle. Ils sont désorientés. Presque morts. L'année prochaine est un vœu. La Tour sera de nouveau le vrai décor de notre attente. Ils sont émerveillés. Oui, le nègre que vous avez vu est le fils de l'assassin. Il n'a pas menti longtemps. Si vous l'aviez vu s'effondrer en plein tribunal. Ah! ces larmes, cette voix, ce regard! Il vit aujourd'hui comme un bourgeois. Comme un bourgeois! Vous vous rendez compte? Ils reviendront l'année prochaine. Ce que j'aimerais rejouer mon propre rôle! Et finir par reconnaître, beau comme l'Aiglon, que le comte de Vermort avait fait justice. Il n'y a pas de mystère, mesdames, messieurs, pas de mystère! Rien que du sang, de la douleur, et le plaisir secret d'exister pour le reconnaître. L'année prochaine, la Tour véritable, la seule capable de nous émouvoir jusqu'au vertige, la Tour redeviendra propriété des Vermort et c'est dans ces murs immuables que nous continuerons de jouer une tragédie que l'esprit n'a pas inventé. Doit-il se contenter de ce décor de carton? Vous reviendrez, et vous ne serez pas déçus! Vous reviendrez... c'était presque un vœu.
— Si tu ne te montres pas, avait dit Roberte, ils réussiront à baisser le prix.
Les filles ne comprenaient pas. À leurs yeux, leur grand-père n'avait tué que l'objet de sa folie. Elles dissertaient. Je ne comprenais pas cette légèreté. Je ne les distinguais pas encore. Elles étaient les filles. Je ne les avais pas désirées. Même le fils que Roberte se reprochait tous les jours de ne pas m'avoir donné, m'eût importuné. Je suis jaloux de ma solitude au moment de m'en servir. C'est une servante discrète. Une amante facile. Maîtresse de mes sentiments mais soumise à mes caprices. Carré blanc sur fond blanc. L'autocar redescendait. J'étais revenu sous la treille. Combien de temps avait duré la visite? C'était le temps que je venais de perdre. Je rentrais pour ouvrir mes bagages. Je transportais mon atelier dans tous les coins du monde depuis tant d'années. Roberte est le chroniqueur de notre errance. Il faudra compter sur elle quand le temps sera venu de révéler le territoire de nos amours. Les filles ne seront pas jalouses. Elles comprennent déjà que nous n'avons rien à nous faire pardonner.
Violence de l'instant. Où es-tu? Car je sais qui tu es. Je veux dire que je suis le seul capable de te poser cette question. Sifflet.
Notre vie à Paris passe pour un enchantement. L'appartement, la galerie, l'atelier, les préférences. Il ne s'agit jamais que de circuler en évitant de perdre le temps qu'on aurait pu gagner autrement. Même l'atelier a changé. Il y a des rideaux aux fenêtres, le sofa se cache sous un tapis, les lampes désignent les centres d'intérêts, le plafond paraît céleste avec ses suspensions indéchiffrables, une table basse montre sous son verre mes dernières lectures, on se renseigne facilement sur des goûts qui régentent ma vie quotidienne, le travail semble naître de la blancheur dont la fine poussière incruste ma peau. Je suis pris d'un vertige. Je pense que c'est le désir. L'hallucination n'a pas de sens, quel que soit le mode de lecture que j'adopte au moment de retrouver mon équilibre sur les toits où l'on m'a aménagé une terrasse propice à la réflexion. J'y bois des sirops d'angoisse.
— Où es-tu?
La voix se fait à peine entendre. Ce pourrait être la voix d'une femme, mais je suis fidèle comme une huître. La cheminée est un caprice. Le linteau est sorti de mon imagination. J'avais besoin de cette symétrie. J'ai imité la panne abandonnée d'une autre toiture rencontrée au cours d'une de ces innombrables ballades qui nous ont menés, Roberte et moi, au bord de la réalité. J'ai cru à un miroir. Je n'ai pas cru à notre sincérité. Nous étions peut-être dans un musée. À fleur d'une vision. Épris l'un de l'autre. Nous étions aussi dans le miroir. Ce n'est peut-être que cela, la réalité. Un miroir dont la traversée n'est qu'une idée de l'aventure, la surface étant fidèle et parfaitement reproductible.
Pinceaux en main, je revois les lieux. C'était un musée. La panne, tombée d'une toiture qui n'avait plus de raison d'être, nous inspira des commentaires volubiles. Nous nous sentions libérés parce que nous nous comprenions. L'instant ne pouvait pas durer. À la porte, j'eus la sensation d'avoir perdu le sens que les mots avaient semblé cristalliser pour toujours. Elle renoua l'écharpe autour de mon cou, ajusta les moufles dans les manches et me donna à respirer la surface d'un bonbon qui m'irrita les yeux. Le taxi nous ramena chez nous. Elle eut idée de la cheminée en pensant avec moi à l'atelier que je ne possédais pas encore. Nous étions bavards, brouillons, pressés d'en finir avec la conversation, heureux de ne pas avoir à chercher le bonheur dans les poubelles de la vie sociale, et la conversation s'achevait sur ces conclusions. Arriverait-elle à l'heure prévue? Je consultai ma montre. Le temps ne passait pas. Pierre m'avait prévenu. Le temps s'arrête. La mémoire a ce pouvoir. Il était revenu pour répondre à des plaintes relatives à la forge dont il ne restait plus qu'un amas de gravats et de cendres. L'odeur gênait le voisinage, sans compter la poussière qui salissait le linge. La pluie aurait fini par transformer cette destruction en ruine. Les ruines ont un charme. Il est si facile de les rendre visitables, de les raconter au fil d'un itinéraire, de les trouver nécessaires. Mais le voisinage n'avait pas cette patience. Il répondit d'abord aux lettres par d'autres lettres, sans trouver le ton qui les aurait convaincus. Il laissa la dernière lettre sur le lit de l'hôtel où il couchait et il prit le train sans se douter qu'il venait de donner un tour d'écrou à son destin. Il en parlait parce que je me plaignais du désordre de mes sensations. Nous étions ce matin sur le chemin de la tour. Agnès nous suivait en silence.
— Le temps s'arrête, dit Pierre, et tout devrait s'achever de cette manière.
— Où es-tu? dit la voix, et le chemin se remet en même temps à exister, interminable et absurde.
Entendais-je la voix? Elle s'était manifestée à la descente du train. Il luttait contre la mécanique de sa jambe. Agnès était apparue, furtive et nécessaire, sur l'autre quai, entre les herbes hautes et grises de l'été. Il lui avait souri. Il étreignait une canne de frêne. Son bagage était muni d'une roulette qui l'accompagna jusqu'à l'entrée du souterrain. L'escalier lui parut sordide. Elle montait. Les gens étaient furieux depuis qu'un gosse s'était blessé au cours d'une exploration dans les cendres. Non, ce n'était rien, une éraflure, le cri d'une mère et une assemblée qui cherchait le moyen de se débarrasser de ce souvenir. Lui-même n'avait pas oublié, les flammes, le ciel noir, les écroulements, les explosions. Agnès souleva l'autre côté du bagage, ayant saisi la fourche de la roulette. Il aimait cette robustesse, la décision, le charme discret. Le temps venait de reprendre un sens. Elle ne lui laissait pas le temps de regretter ce qui n'avait été qu'un moment de vertige. Mais il avait voulu s'y perdre. Il désirait encore cette fin. Elle le tirait hors du souterrain. Elle vivait encore chez son père. Elle coucherait chez elle. Le vieux n'y voyait pas d'inconvénient. Le mieux était de vendre le terrain. Qu'en pensait-il?
— Vendre la maison de mon père? dit-il.
— Mais, dit-elle doucement, ce n'est plus une maison. Les gens se plaignent.
Il connaissait la chanson. Elle lui avait peut-être écrit. Il ne s'en souvenait pas. Si elle en parlait, il la remercierait, il se contenterait de ce mensonge pour la tenir à distance. C'était encore possible. Il n'était pas si loin de l'anéantissement qu'il avait cru possible en revoyant la vallée à travers la vitre du train. Avais-je vécu la même impression? Pouvait-on partagé ce seul sentiment? Je sombrai dans le silence. Noyade nécessaire.
Il parlait lentement, cherchait les mots, vérifiait leur influence, n'avais-je rien à dire? L'attente, le vide, le glissement, l'éternité.
— Je n'en pouvais plus, m'avoua-t-il.
Il croyait se sauver. Elle ne désirait que sa présence. De quoi pouvait-il se passer? Il n'y avait jamais songé. Il ne lui restait plus qu'à briser le verre de mon silence. Il me regarda simplement pour m'offrir ce sourire qui m'a toujours vaincu.
— Nous prendrons le temps de parler, dit-il en escaladant le talus.
Il n'avait pas d'autres raisons de m'aimer. Agnès releva ses jupes pour franchir le ruisseau.
— Mon Dieu, quelle confusion! dit Constance.
Il y a dix bonnes minutes qu'elle m'écoute. Elle s'est assise au soleil du côté du château. Tout à l'heure, elle a vu l'autocar redescendre. Elle est allée sur la place interroger les touristes. Il y avait bien quelqu'un à la Tour. Ce ne pouvait être que moi. Elle avait pris le temps de déjeuner tranquillement en pensant à ce qu'elle me dirait pour recommencer ce que nous n'avions jamais achevé ensemble. Un rhumatisme déformant la contraint tous les jours à des soins exorbitants. Elle veut dire qu'ils lui coûtent le temps qu'elle pourrait passer à rêver. Une pronation exagérée de l'avant-bras contribue à cacher la main dans les plis de la jupe. Les touristes lui ont demandé pourquoi on ne visitait pas la Tour.
— Cela viendra, lui avait-elle répondu, puisque vous le demandez.
Ils n'avaient pas aimé cette sensation d'appartenir à l'attente qu'ils provoquent pourtant, me dit Constance. J'avais aperçu sa tête grise après que l'autocar fût redescendu. Elle montait lentement, s'aidant de la canne. Si elle avait levé la tête pour mesurer la distance, elle m'aurait surpris sur cet horizon, triste, paralysé, surpris dans l'effort d'échapper aux conséquences de son retour à la surface de ce que j'imaginais être ma mémoire d'elle et de ce que je savais d'elle. Elle avait tourné le dos au groupe de touristes qui étaient descendus de l'autocar pour respirer ensemble une dernière bouffée d'air pur. Cette éternité les grisait. Elle avait dérangé leur transe, peut être critiqué leur abandon, sans le vouloir. Elle se reconnaissait cette manie de persécuter la paresse mais elle n'y mettait plus toute son âme. Elle ne leur avait pas demandé une description fidèle. Si elle s'était levée plus tôt, elle m'aurait rencontré dans la rue en compagnie de Pierre et d'Agnès. Mais depuis des années, le sommeil l'abandonne bien au-delà de l'aurore et elle se réveille en plein jour, affamée, insatisfaite, rancunière. Ce mauvais poil l'éloigne des autres. Ce sont des évitements discrètement agacés, car on la respecte. On ne recherche plus son opinion. Elle s'en prend à la paresse comme à son seul ennemi. La tristesse de son regard rappelle son ancienne beauté. Les vieux lui ont confié tous leurs enfants. Elle est le témoin de leur recommencement. Elle vieillit plus lentement que la société qu'elle a contribué à recréer à l'image d'un passé dont elle a su entretenir le mythe. Le buste de Jean Jaurès sur le linteau de la cheminée, elle le trouve "splendide". Mais elle est discrète, attentive, toujours amoureuse des parcelles d'esprit que la paresse n'a pas gangrenées. Le dernier rêve a une fin tragique, insupportable, et elle se réveille pour ne pas mourir. L'air est moite. La maison est rarement aérée. Elle ouvre la fenêtre du salon et la porte du patio, été comme hiver. Elle pose le pied sur l'escabeau, s'appuie sur un coude et se cambre. Elle est assise au bord du lit et regarde la rue à travers la fenêtre dont elle n'a pas fermé les volets. Il pleut, ou le ciel resplendit, ou bien la grisaille lui donne le vertige. Elle a encore les pieds sur l'escabeau, nus et joints, comme ses genoux, et elle s'étire en s'arc-boutant, soulevant les coudes, commençant déjà à souffrir de la main dont la difformité s'appuie sur sa hanche nue. Constance dort nue. Elle préfère l'édredon à la chemise de nuit. Elle se lève nue et un jour elle tombera nue pour ne plus se relever.
Il tire le rideau. L'autocar rouge s'est arrêté sur la place. Les touristes occupent toute la terrasse du café. Maintenant elle entend le bruit de leurs conversations. Elle enfile une chemise qu'elle maudit doucement et entre dans une robe moins austère. Un regard dans le miroir de l'armoire, maudissant la chevelure en broussaille, blanche et terrible. L'escalier est étroit, presque vertical, elle cherche l'appui du mur, pivotant toujours sur le même pied. L'autocar démarre au moment où elle pose le pied sur la dernière marche. La cheminée est éteinte. Elle secoue la cendre du bout d'un tison. Elle s'est agenouillée parce que la braise lui paraissait propice. Elle s'est penchée pour rassembler les brindilles, les éclats de bois, les morceaux d'écorce, et elle a entrepris de rallumer le feu. Les cloches du campanile l'ont tiré de ce rêve étrange. Le feu prenait. Elle arrangea deux bûches sur les chenets. Le carillon répéta deux fois sa mélodie. Ces superstitions la désespéraient encore. Elle chercha la canne. Elle se traîna sur les genoux pour l'atteindre. Le feu se mit à crépiter.
— Bon feu, dit-elle, plus fidèle que la terre, ennemi de l'eau et grand buveur de l'air de rien.
Elle se souvenait de ces vers tremblants. Je les avais peut-être oubliés. Elle s'était assise près du feu en attendant le retour de l'autocar. La visite ne durait jamais plus d'une heure, aller et retour compris. Elle avait cette patience. Et je me confiais déjà, me reprochant cet effort, mais ne l'exigeait-elle pas de moi?
— Tu vas trop vite, me dit-elle, tu as toujours voulu dépasser ton interlocuteur et il t'a abandonné à tes raisons, n'est-ce pas?
Elle n'était pas mécontente d'avoir l'occasion de se retremper un peu dans un passé où elle avait eu son rôle à jouer. Il y avait d'ailleurs des années qu'elle ne rendait plus visite à Lucile dans cet autre château où elle semblait heureuse. Pouvait-on croire à ce bonheur? Il fallait seulement trouver la force d'y croire juste le temps de la visite. Elle adorait prendre le train. Elle aimait les taxis. Elle n'a jamais traversé la mer pour en savoir plus. Des livres à la place de la mer, et le rêve pour jouer le rôle de l'eau. Il n'y avait pas loin. La ville était charmante et le château en question ne lui coûtait pas cher en courses. De quoi parlaient elles? Leurs conversations n'avaient pas de sens. Il n'y était question que des visions de Lucile. Elle se souvenait de ces recherches verbales. Elle tentait de lui faire absorber les violettes sucrées qu'elle avait acheté à la gare. Lucile n'était jamais tombée dans le piège. On ne pouvait faire son portrait qu'à travers l'eau dormante. Constance n'effleura jamais cette surface. À la fin de la visite, Lucile lui confiait sa poupée nue et s'éloignait de quelques pas pour évoluer devant elle et lui montrer qu'elle n'avait rien perdu de sa beauté. Le taxi arrivait dans l'allée. Il était temps d'en finir avec cette comédie du non-retour. Constance se promettait alors ne plus revenir et elle m'écrivait des lettres qu'elle jetait au feu parce qu'elle ne pouvait pas m'avouer que ce désir, à force d'importance, était devenu le seul et qu'elle en crevait.
Mais Lucile semblait éternelle. La folie avait commencé à déformer une joue, mais si imperceptiblement que Constance s'en tenait encore à la théorie d'une vague mélancolie que l'amour ou l'argent finirait un jour par vaincre définitivement. Elle montait. Elle avait emprunté le chemin le plus court, peut-être pour me surprendre, à coup sûr pour gagner du temps. Sa tête grise était animée d'un étrange mouvement de rotation. La canne se plantait régulièrement dans l'herbe rase, car elle marchait en marge du chemin à cause de la boue et surtout des pierres qu'elle ne voyait plus. Elle m'avait vu avec Pierre, ayant deviné la présence d'Agnès à la distance qui me séparait de lui. Elle s'était arrêtée pour prendre le temps de nous observer ou simplement pour nous laisser le temps d'en finir avec ce que nous avions à nous dire, qu'Agnès n'écoutait pas, qu'elle fuyait. Elle s'impatientait, assise sur la murette, sous les pommiers en fleurs, regardant tour à tour le fil de la canne oblique et l'horizon sur lequel nous avions l'air de funambules, immobiles ou à peine animés par les nuances d'une conversation crispée qui ne pouvait pas avoir de conclusion. Agnès se chargerait finalement de nous séparer. Constance attendait ce moment, le ciel s'éclaircissait, guillotine. Cette impression la fit frémir. Elle n'avait pas trouvé l'hôtel de Casque d'Or. Commence cela aurait-il pu arriver? Elle pleura, amère sans doute, mais surtout s'abandonnant à l'espoir d'une mort tranquille, la mort ne tuant que le sommeil et le rêve n'inspirant cette fois aucun réveil, même tardif.
De loin, le visage d'Agnès lui parut masqué d'un loup. Ou bien elle m'a vu, pensa-t-elle, cette garce a les yeux d'un animal à défaut d'en posséder l'instinct de plaisir. Elle n'aimait pas se surprendre à penser en phrase construite pour être soumise à la voix ou à l'écriture. Cette surface la rendait amère et violente. Elle se fit souffrir en cessant de respirer, le cœur palpitant à la limite de la douleur. Mais Agnès n'avait rien dit, sinon qu'il était temps de rentrer, et Pierre était resté sur sa faim, ne comprenant pas où je voulais en venir, parlant d'une Roberte qu'il n'avait pas connu et qu'il redoutait. La main d'Agnès, surprise en visière (il faut bien expliquer le loup par l'ombre) sembla tournoyer dans l'air jaune et gris d'une matinée de printemps que je n'avais pas désiré, loin s'en faut. Le foulard s'était dénoué, une mèche, magnifique, avait coulé sur son visage et j'étais demeuré un instant, l'instant de cet écoulement, dans l'attente de la main, des mains, des bras, de l'étirement de la poitrine, de la cambrure, de la pointe des pieds que je connaissais si bien, du sourire qui ne donne rien, qui éloigne, qui condamne. Le foulard était sur l'épaule. Le chignon, austère, avait fait une apparition, mais elle ne voulait pas m'offrir ce profil, elle se rapprochait de moi en me demandant de l'aider. L'anse du panier toucha la main que je destinais au foulard. Il vola dans l'air, couleur de nuit et d'étoiles. Que me disait-elle?
Constance revenait à des phrases. Sa patience était mise à rude épreuve. Il ne me dira rien, pensa-t-elle, se reprochant aussitôt de rechercher des subordonnées dont le rôle eût consisté à limiter sa pensée à ce qu'elle savait de moi. Pierre nouait le foulard dans le cou d'Agnès. Elle a toujours eu l'air très belle, pensa Constance, ou désirable, je ne sais plus. S'ils redescendaient par le chemin, elle les rencontrerait au niveau de la cascade dont le cresson expliquerait sa présence à deux pas de la Tour. Ils lui parleraient de moi, s'excusant lamentablement de ne pas l'avoir fait plus tôt. Elle n'avait pas emporté sa serpette. Elle exhiberait des mains vertes et mouillées, se plaignant du dos et réclamant la canne qu'elle oublierait sur le chemin, obligeant Pierre à s'éloigner d'Agnès, ce qui lui laissait le temps de la dévisager, Agnès tentant de dissimuler ce regard obscène, hérité d'une mère dont les pratiques érotiques ont épouvanté la conscience des femmes durant de longues années que Constance, perverse à souhait, se charge d'évoquer si besoin est. Elle relèverait ce menton absurde, luttant contre les muscles du cou, cherchant cette blancheur obstinée dans les plis du foulard. Elle gagnerait. Elle a toujours gagné. Mais elle n'a jamais mordu cette bouche, malgré le désir de recommencer. S'était-on étonné de cette même morsure dans les lèvres bleues de la mère d'Agnès qu'on ramenait sur un brancard? Je ne désire rien, pensa Constance, luttant contre les phrases, contre la surface, contre le reflet des autres, contre cette infime infinie distance qui la sépare des autres, de ce que les autres doivent être si elle ne se trompe pas de vie. Mais ses phrases n'effleurent même pas la vulgarité qui la sauverait de cette attente. Un seul mot, obscène, infini comme un œuf, propre, clair. Elle prend le chemin des écoliers, levant la jambe au-dessus d'un fil de clôture, gobant l'escargot au passage. Le pré est infini. Des ruissellements ont crevassé sa surface tranquille, les bêtes se tenant à l'écart, lentes, passagères, intemporelles même. Il n'y a pas si longtemps, elle était encore facilement excitée par ces odeurs. Aujourd'hui, elle cherche plutôt à en identifier les fragances, prenant le temps de regarder, de déchiffrer, d'interroger. De l'autre côté du pré, elle se retourne pour saluer Pierre et Agnès qui redescendent l'un derrière l'autre. Agnès fait semblant de ne pas la voir. Pierre n'a pas appris à lutter contre la sincérité qui explique la lenteur de sa destruction. Pierre ne mourra pas, pense Constance, il ne sera pas détruit non plus comme la fleur que je piétine parce que je la jalouse. Pierre s'efface depuis si longtemps, vaincu par la transparence, par la qualité de ses sentiments. Il a l'air joyeux et il tapote l'épaule d'Agnès qui soulève le masque. Constance frémit. À cette distance, elle n'est plus capable d'influence. Agnès sourit peut-être. Elle a cette manie idiote de dire son salut à voix haute malgré la distance. Il faut se contenter de ce mouvement des lèvres. Et le lui rendre. Constance reprend son chemin en se reprochant d'avoir prononcé les mêmes mots avec le même effet. La voix de Pierre parle de champignons. Constance lève sa canne pour confirmer. Champignons à la place de cresson, pense-t-elle, qu'est-ce que ça change? On passe son temps à mettre des mots à la place des mots, absurde? cruel? hypocrite? fou? Elle disparaît dans le bois d'acacia.
— C'est son coin, dit Pierre, personne ne le revendique.
Agnès hausse les épaules. Pierre ne change pas les mots. Il respecte le verbe. Pure superstition. Coq à l'âne. Cocaïne. Sujets des conversations. Ils ne se sont rien dit, pense Agnès, toujours ce temps perdu, ce cri, et ce qui arrive aux autres parce que j'existe. Elle entend le souffle de Pierre, les claquements de sa jambe, la pipe et le briquet dans le fond de sa poche. Morsure des lèvres. Je ne me souviens pas. Expliquons-nous. Et elle reprenait le cours de sa pensée.
Il avait fait le tour par l'orée, redescendant un chemin plus, moins. Constance la voyait encore. Elle suait légèrement. Une main caressait les herbes folles. Le blé était en herbe. Le ruban d'herbe rase était propice (le mot qu'elle cherchait) à sa lenteur. En levant la tête, elle vit le monolithe, noir, transparente surface, le lierre y formait une figure, une sorte de pantin animé par le vent, en surface, et la surface du ciel comme un couperet, glissement, elle ne criait plus comme une enfant. Ensuite il fallait emprunter un sentier de bête, lever haut le genou, souffrir, une douleur réveillée pour la journée, entre la dernière dorsale et la première lombaire, difficulté de rotation, elle tourne plutôt la tête, ne fait plus face. La première marche blanche et verte l'épuisa. Les bêtes y avaient laissé la trace de leurs sabots, verticale. Elle planta la canne en terre et se hissa.
— Je suis ce que je suis, chantonna-t-elle sans être entendue.
Seul un oiseau se taisait, l'insecte étant muet par nature, elle observait cette gueule au lieu des ailes, étant enfant. Une bonne explication, un sans faute, l'idéal, le style, en finir avec la mémoire, ou la transformer par l'action d'une littérature exemplaire. Lucile avait lu ces mémoires sous son influence. Accident ou suicide? Dieu le sait. Dieu, du brouillon musical à la musique du texte. Quelle aventure que je n'ai pas vécue! Elle passa sous les épines. Quel parfum! Quelle fête pour mes yeux fermés! Je serais presque heureuse. Je ne le serai pas. L'ombre la fit frissonner. Sa jupe noire s'accrochait. Elle montra la chemise, la dentelle blanche. Elle n'entrait jamais dans la soie noire qu'on lui destinait. La culotte soutenait un ventre mou, les viscères à fleur de peau, vieille paresse, elle n'avait pas enfanté. Elle se hissa sur l'oblique du schiste. Les forces lui manquaient déjà. Elle se retourna pour retrouver Agnès qui batifolait sur la route.
Pierre entrait dans le bourg. Il allait bon train. Amateur de froidure, mais il ne se réveille plus. Elle soupira, sa voix fila et elle ferma encore les yeux pour aller à la recherche de l'odeur de la terre. Les bêtes ne passent plus par là. Qu'iraient-elles chercher là-haut? Le pré de sa mémoire avait disparu sous la broussaille, le taillis naissant en bordure du chemin. Agnès la regardait. Elle voyait le corps noir, géométrique, devinant les mains, la tête grise et la buée dans l'air. Elle ne s'étonnait pas de la voir vaincue par la pente. Elle n'avançait plus. Un roncier avait effacé toutes les traces d'un récent passé. Elle jeta un œil agacé dans ce mélange. Faux chemin, fausse existence des choses, la mémoire tente d'exercer un pouvoir lyrique sur ce qui continue d'exister, elle n'ira pas plus loin, elle était vaincue et Agnès s'était arrêtée sur la route, elle avait sifflé Pierre qui s'était retourné, un peu éberlué par le sifflet qu'il n'attendait pas de sa part. Elle lui montrait l'ubac de la colline qu'ils venaient de redescendre à l'adret. Constance avait abandonné. Il n'avait jamais vu ce carré noir entre la broussaille et la dernière marche. Elle l'avait franchi cependant et se tenait maintenant debout dans un angle, méditant la descente, la glissade, elle va se rompre le cou, dit-il en même temps.
— Elle a perdu la tête, dit Agnès.
Pierre était dans le pré adjacent mais elle l'avait arrêté. Constance ne répondait pas aux signes. Que cherchait-elle? Elle entrait à demi dans les ronces, s'immobilisait, puis on la voyait en sortir lentement et prendre le temps d'arranger la jupe noire sur la dentelle blanche. Pierre cria son nom mais la voix prenait toujours le chemin de l'adret. Il renonça. Constance reconnut cette paresse. Agnès semblait l'articuler. Ces fils à la place de l'amour. Constance cracha. Puis elle les salua, prenant le risque de les attirer. Elle ne se souvenait plus si la voix portait jusqu'à la route. Ils entendraient peut-être un cri de détresse à la place des mots destinés à les tranquilliser. Excellente occasion de mettre à l'épreuve tout le fourbi des théories qu'elle n'avait plus le désir de vérifier. Les mots volèrent. Sa voix lui parut étrange. Elle avait aussi oublié l'influence du ciel inaccessible par essence. Les mots tendaient toujours à s'élever dans l'air, à la limite du ciel. Enfant, elle se sauvait. Dans l'eau, elle n'avait crié qu'une fois et son père avait cru qu'elle se noyait. Étrange paralysie, les vaguelettes clapotaient à ses pieds, et elle attendait qu'il allât au bout de sa peur. Il ne lui reprocha pas cette attente. Elle prit appui sur le sable. Le bon l'extraie jusqu'à la hauteur des cuisses. Il vit ce corps comme il ne l'avait jamais vu. Elle lui assura qu'elle n'avait pas crié. Elle avait simplement voulu exprimer son bonheur. Elle était désolée. Elle se laissa enfouir dans le sable chaud. Il l'enterra presque tout entière, ne laissant à l'air libre que le visage enfant, la confiance, l'amour peut-être. Et il continuait de lui dire qu'il ne lui en voulait pas, que la seconde de paralysie n'avait pas duré autant de temps qu'elle l'affirmait et que son propre bonheur dépendait du sien. Minutes d'amour intense, la mer dans un coquillage. Elle ne voulait pas promettre de ne pas recommencer. Il s'acharnait, réduisant le visage, déposant les pincées de sable sur ses paupières fermées. L'avait-il torturé? Était-elle le prix à payer? Elle avait été le témoin de sa transe. Elle lui devait ces minutes d'amour. Il se pencha sur elle pour embrasser le bout de son nez. Elle ne pouvait plus ouvrir les yeux à cause du sable et maintenant le sable dégoulinait sur ses joues. Le chien cherchait à la déterrer. Elle reconnaissait cette obstination. Il jappait à cause de la main qui le menaçait. Mais ses griffes atteignaient ses orteils sans la blesser. Combien de temps avaient-ils lutté? Elle sous terre, et eux sous un ciel éclatant. Elle ne pourrait jamais tenir cette promesse insensée, si jamais elle la prononçait parce qu'elle ne voulait plus jouer. Une passante lui reprocha sa cruauté. Il bafouilla. Le chien jappait, sautillant dans l'eau. Constance se souvenait d'avoir désiré cette lutte. Ils étaient presque nus, ennemis, incapables d'aller au bout de leur désir. Le chien en profita pour dégager les jambes. Il renifla le ventre, ce qui la chatouilla. Elle rit et le sable sauta en l'air. Cette fois elle surgissait de la terre, toute nue et parfaite. Ils la regardèrent retourner dans l'eau. Elle plongea dans la première vague. Le chien n'avait pas osé franchir l'écume. Il jappait. Cette fois, elle avait utilisé tout son corps et il s'était docilement appliqué à la surface du sable. C'était agréable. Il remonta. Le soleil l'éblouit.
— Petite salope! dit son père au-dessus d'elle.
Il riait. La femme s'était assise dans les vaguelettes. Elle riait aussi. Ils mangeaient dans une gargote. La table était installée sur le sable. Elle aimait surtout le repas du soir. Les passants les regardaient et elle pelait les fruits avec la fourchette et le couteau. La femme s'était maquillée et elle portait une robe transparente. Elle avait toujours l'intention de danser et refusait de parler des choses de la vie comme elle les appelait. Constance aimait ce silence. Elle les oubliait. Il s'ennuyait. Il regardait la piste de danse, encore déserte à cette heure, à moins qu'un enfant, qu'elle ne connaissait pas, en utilisât l'extrême périphérie pour éprouver l'esthétique des bolides qu'il amenait dans sa poche. Un lampion éclairait la table. Les moustiques étaient agressifs mais rares. Elle ne s'en souciait plus. Elle avait eu horreur de ce sang. Le sang des autres.
— Les insectes, lui expliqua son père, n'ont pas de sang, pas d'os, ils ne "respirent"pas.
Mais ils étaient rares et leur taille les trahissait. Le silence l'émerveillait. C'était un achèvement agréable. Elle pouvait encore rester éveillée deux bonnes heures qu'elle consacrerait à une promenade suivie d'une lecture. Elle révisait le matin les leçons de l'année qui venait de passer. Le temps était agréable. On pouvait se servir de sa lenteur pour approcher le bonheur. Les livres avaient un sens, la parole du maître était inoubliable, ses yeux, le nez aquilin, les mains qui accompagnaient l'explication, le texte réduit à la matière, et la matière objet du désir. Ensuite un bossu, qui avait l'air jeune et qui marchait comme un vieux, se mettait à balayer la piste de danse. L'enfant avait fui. Le bossu empochait le bolide rouge. Constance l'épiait. Elle ne rencontra qu'une fois ce regard désespéré et, à partir de ce moment, elle se mit à redouter de le retrouver sur la promenade, ce qui l'eût désespérée à son tour. N'y pensons plus, pensait-elle. Ne pensons plus à l'ennui, au désir, ne pensons qu'au bonheur. Elle écrivait le bonheur sur des cartes postales, double collection dont elle ne fit jamais rien d'ailleurs. Elle ne se souvenait même plus de l'endroit où elle les avait abandonnées. Peut-être la virginité, ou la révolte, elle ne sait plus. Elle eut d'autres passions. Elle ne dansa qu'une fois mais la femme n'était plus là pour apprécier sa récente beauté. Le bossu avait vieilli. L'enfant avait disparu. La table était encore agréable. La lumière paraissait plus descriptive. Le silence était troublé par les conversations. Elle était sur le fil d'une de ces conversations et son père exprimait un ennui douloureux. Le monde devenait intangible. C'était sa consistance qui était mise en jeu. La musique avait changé. Petite fille, elle troublait vaguement sa recherche du sommeil. Il lui était arrivé de se pencher à sa fenêtre pour les regarder danser. Ils perdaient un temps précieux. Elle se promettait tous les jours de ne jamais sombrer dans la facilité. D'où la nécessité d'un secret avec lequel elle mourrait. Elle chercha longtemps ce secret. Peut-être une goutte de la rosée de l'or du temps. Peut-être. Les mots devenaient inutiles. Le bossu était accroupi à l'écart de la foule, perché sur le parapet. La règle était de ne pas rencontrer son regard.
— Je n'aimerais pas le connaître, dit-elle tout haut, il m'a suffi d'une fois!
Elle parlait dans les branches du bougainvillier. Elle croyait reconnaître la robe de la femme. Si c'était elle, elle s'en donnait à cœur joie. Son père perdait le reste du temps en marge de la fête, fumant et buvant, opinant même, car il n'aimait pas qu'on le crût indifférent, ce qui lui arrivait quand même, bonnet distrait par le passage de la beauté qui ne pouvait être que celle d'une femme, celle des autres. Les matins étaient presque tristes. Constance ne voyait personne à part le personnel de l'hôtel. Elle descendait dans la salle à manger et déjeunait seule en maudissant cette solitude propice à l'épanchement des irréalités nocturnes. Le serveur caressait ses cheveux. Il la flattait. Elle avait posé le livre sur la table, ouvert sur une illustration qui, introduite dans le quotidien auquel tout le monde appartenait, inaugurait la métaphore du jour. Le serveur y voyait plutôt un message d'amour. Il caressa ses épaules. Elle soupirait et refermait le livre, récupérant dans le même geste son foulard, son étui à lunettes et sa serviette de bain dont un angle était noué pour ne pas perdre une bourse de cuir vert et rouge où elle avait accumulé des commencements de secrets. Cette fragmentation était une bonne raison de se désespérer. Le serveur frôla sa poitrine. Il la respirait. Elle était enchantée par la propreté de cette peau. Elle avait tendance à suer et luttait fébrilement contre le duvet. Cette différence enfermait son cœur. Elle n'avait plus l'âge de se baigner nue et il ne pensait qu'à la déshabiller. Troublante curiosité. À midi, il les servait sur le sable sous un parasol de palmes où devaient dormir les moustiques du soir. Elle n'aimait pas cette lumière. Son père lui reprochait clairement, mais sans insistance, des toilettes vicieuses. Il associait ce mot à des cercles incompréhensibles qui lui donnaient le tournis. Mais cela ne durait pas. Une femme, toujours plus belle, s'asseyait et demandait un apéritif qu'il commandait sans oublier d'en nuancer au moins une des composantes qui était tout ce qu'il savait des secrets de la femme en question. Elle s'ébrouait, facile et heureuse, polichinelle à souhait, en tout cas filante comme les étoiles auxquelles elle s'efforçait de ressembler pour lui plaire. Ces perfections agaçaient Constance, quand elles ne l'irritaient pas carrément. Le corps des autres ne pouvait pas être le lieu de la découverte. Elle pensait avoir le temps, enfin: cette pensée lui donnait le temps. L'après-midi, ils allaient sur la plage. Elle se laissait courtiser et repoussait aimablement les propositions de rendez-vous sur la piste de danse où elle ne voulait pas perdre son temps. Elle était claire, incisive, pénétrante, définitive. Ces érections à peine dissimulées l'enchantaient. Il était clair qu'on ne la désirait pas. Elle n'était que la représentante d'une idée de la nature qu'elle n'avait pas la moindre intention de partager avec des inconnus qui devaient le rester à jamais sous peine de désespoir. Elle luttait tous les jours contre cet enfoncement du sens. Son père disparaissait sous les vagues qui portaient la femme du moment. Aveuglette sinistre. Constance pissait doucement dans le sable. Le chien était interloqué. Elle avait oublié le livre. Il manquait toujours quelque chose à son attirail parce qu'autre chose avait détourné son attention. Le livre au serveur, les lunettes au marchand de glaces, la serviette avec tous ses secrets, au bossu qui la lui ramenait, prévenu qu'il ne devait pas la regarder, ni même lui parler. Il était à genoux dans le sable et semblait prier. Les bavardages de Constance l'humiliaient.
— Il m'a manqué une mère, dit-elle, et un père au fond puisque j'ai cru que je pouvais atteindre son cœur.
Elle avait fini par trouver un chemin à sa mesure.
Pierre la vit s'enfoncer dans le roncier.
— Ne regarde plus, dit Agnès.
Elle était passée devant lui sur le chemin et elle pressait le pas. Pierre jeta un œil docile sur les mollets tremblants, puis son regard chercha Constance dans l'ombre du roncier. Il vit sa robe noire dans le taillis. Il marchait vite. L'air devint acide. Il se plaignit, mais Agnès ne se retourna pas. Elle se signa à l'approche de l'église, passant dans l'ombre du clocher qu'il contourna, entrant dans la vigne ensoleillée. Constance surgit dans mon dos. Je l'attendais à l'orée du bois, elle arrivait de choisir la remise et le chien n'avait pas aboyé.
— Le chien? fit-elle.
Je l'embrassai. Elle me pinça la joue. Ces proximités la déroutent. Elle préfère la distance d'une table ou d'un feu. Elle évoqua d'abord ses nuits tranquilles, l'accélération de l'aube, cette lutte contre la mort qui est un personnage de la chronique plutôt que de la fable. Je l'invitai à entrer. Elle préférait le soleil, feu pâle. La chaise était restée dans l'herbe. Elle en vérifia l'assise, me parlant de sa jambe et d'une douleur qui affectait son épaule.
— Tu redescendras un peu, me dit-elle, je te montrerai le chemin.
La canne avait glissé dans la pente du taillis et avait disparu dans les fourrés. Elle avait fait le reste du chemin sans cette aide précieuse. Elle cherchait la clairière. Elle se souvenait de cette lumière. Elle reconnut le talus de fougères, les frênes penchés, les aubépines, mais l'ombre habitait les lieux en maîtresse. Elle avait laissé échapper la canne au moment de deviner le mur de la tour dans les feuillages bleus des frênes. L'humidité de ce coin d'ombre l'avait suffoquée, sans compter qu'elle avait dû enjamber l'écroulement d'un portail fait de vieilles planches et de barbelés. Le liseron marquait la fin de la pente. Elle reconnut le toit jaune de la remise, la cour avec sa roche blanche et l'amorce du chemin vertical, dur et terreux, qui semble s'écouler du château comme d'une blessure pratiquée dans le ciel. Ces émotions la pétrifient et elle se laisse aller si elle n'est pas en présence des autres. La douleur s'installe dans sa gorge, elle ne pense plus à lutter, elle désire cet abandon qui n'est pas dans sa nature. Ses souliers sont crottés. J'aurais pu la voir danser dans l'herbe humide pour y frotter le cuir de ses souliers, mais je l'attendais du côté du château, indécis, prêt au silence, à l'attente. La canne perdue était un prétexte. Elle secoua la chaise, éprouvant l'assise de chaque pied.
— Tu as dormi dans le train? dit-elle.
Je fis oui de la tête, puis je précisai que je m'étais payé le luxe d'une couchette.
— Dans ces voyages en Orient, dit-elle, on couche dans des lits.
Je connaissais cela aussi.
— Je n'aime plus la pluie, dit-elle en regardant le ciel, et le ciel me déroute maintenant. Cette enfance est le seul moyen, il n'y en a pas d'autres, je veux dire: pas l'amour, tu comprends?
Elle ne me regardait plus. Je pouvais me mettre à la recherche de la canne avant que l'humidité. L'humidité est une sensation. Elle me recommandait de ne pas perdre mon temps à la chercher dans le taillis. Elle l'avait vue entrer dans le fourré. Elle ne pouvait pas aller plus loin.
— Ce n'est pas un voyage, n'est-ce pas? dit-elle.
Paris, ce train, la couchette et cette demie obscurité. Elle se souvenait vaguement d'un de ces déplacements.
— Le mot voyage appartient à l'aventure de nos personnages, dit-elle. Le chien?
Elle me regardait de nouveau. J'entrerai tout à l'heure. Roberte arriverait avec les filles sur le coup d'une heure.
— Et le fils? dit-elle.
Je rougis. Elle reconnut ce feu. La colère. Le désir. Mais il fut de courte durée.
— Dans les fourrés? dis-je.
Elle était chaussée de solides souliers. Le cuir était propre et l'herbe avait coloré les lacets.
— Je n'ai jamais voyagé seule, dit-elle.
C'était la nuit. Nous ne voyagions pas. Nous nous déplacions. Nous pensions changer le décor de l'amour. Nous ne dormions pas. Il n'y avait rien de définitif. Pierre m'avait prévenu. Elle ne délire pas. Elle est en équilibre sur le fil d'une conversation. Et j'avais renoncé à lui rendre visite. J'avouais ma félonie. Je n'arracherai pas cette larme. Elle m'offrait le spectacle de son visage.
— Tu ne m'as jamais regardée dans les yeux depuis.
Elle me retenait par la manche. Son autre main caressait mon poignet.
— J'aurais tellement aimé t'avoir créé, mais tu n'existes pas.
Pierre n'avait pas cherché à me convaincre. Il pensait que je n'aimerais pas perdre un temps que Roberte pouvait trouver précieux.
— Ainsi tu as un fils? dit-elle. Je le sais de la bouche de Pierre.
La trace de ses pas dans le taillis, presque linéaire, et une diagonale glissante en direction des fourrés, c'était là que je retrouverais la canne perdue à cause d'un vertige, mais elle me retenait, elle avait tant de choses à me dire, tant de choses à extraire de mon silence et surtout de cette attente. Elle se souvenait de ces voyages, si c'étaient des voyages. Elle n'était jamais seule. La règle était de ne pas dormir. Ne pas se laisser bercer par le temps qui prend corps, de ne pas s'abandonner parce qu'il s'incarne. Chair des choses. Il y avait si longtemps qu'elle ne montait plus à la tour, en tout cas pas par ce chemin, si c'est un chemin, c'est peut-être un voyage. Elle préférait des plages ensoleillées, les galets du bonheur, la nudité facile, inutile, l'espoir. Le train lui révélait des soleils conformes à son désir de dépaysement. Chronique des géants.
— Nous descendions sur le sable, dit-elle, pour rien, pour ne rien dire, ne rien tenter, ne rien abandonner au désir des autres.
La femme lui paraissait seulement belle, savante en matière d'habillement, experte en exhibition, pendant que son père s'éloignait d'elle et de toutes les femmes qu'il désirait, ne les aimant pas comme il aurait pu aimer une seule d'entre elles si elle avait consenti à devenir la créatrice de sa propre existence.
— Un père incréé, dit-elle, les femmes qui n'ont pas leur mot à dire, et l'enfance comme seule chronique.
Elle revoyait le bossu chaque année. Il perfectionnait sa diction, les pieds dans l'eau, quand la plage était déserte. Ce fut un long voyage, ces années d'approche, depuis la fenêtre où elle l'avait aperçu dans cette attitude jusqu'aux premières vagues où elle l'avait surpris dans les instances d'un Cid, qui pouvaient être des stances, à la voix de rocaille et d'écume. Ses joues étaient gonflées et les lèvres soulevées par les galets. Elle le surprenait à la tangente de l'effort auquel il ne soumettait que son apparence monstrueuse. Le corps est le seul ennemi. Il connaissait sa fin avant tout le monde. Elle devinait la nécessité de cette souffrance. Il cracha les galets, s'étant retourné par discrétion. Ils retournaient à l'onde et s'enfonçaient dans le sable. Elle cita le nom du philosophe. Il sourit.
— Tout le monde connaît cette histoire, dit-elle.
Le sourire se transforma en crispation. Il attendait. Il était sur le fil. Et elle se mit à courir dans les vaguelettes en l'appelant. Il n'aima pas ce surnom. Il la détesta. Mais il fallait que ça arrive. Il avait toujours su que ça arriverait. Il savait déjà tout de la cruauté qu'elle jouait si le public était à la hauteur de son angoisse. Le plaisir était de la suivre sans lui demander où elle allait. Ce furent là de vrais voyages. La promenade aboutissait au portail d'un phare. Elle s'adossait à ce portail limite de ce qu'il pouvait espérer d'elle. Elle se sentait prisonnière. Les promeneurs s'arrêtaient plutôt au bout du parapet. Le bossu était assis sur cette roche, le regard immobile, peut-être à l'horizon, il semblait méditer ou se plaindre, il n'était pas possible de le savoir. À ses pieds, le sable descendait jusqu'aux galets blancs et gris. Il l'attendait de ce côté de la plage, car elle avait franchi le portail. Cela pouvait durer des heures. Cette attente. Ces pages jetées au feu de la chronique. Les chiens le reniflaient en passant. Encore une journée perdue, une raison de ne pas s'aimer en jeune singe. Elle n'arrivait pas. Ou elle le surprenait, véloce à la surface des galets et elle revenait sur la promenade après avoir couru dans l'escalier où elle avait bousculé des enfants de son âge. Les cris le déroutaient. Ce que je suis, pensait-il, uniquement ce que je suis. Et il la perdait de vue. À l'hôtel, sa mère lui avait recommandé le silence. Il devait aussi surveiller le temps de ses mouvements. Cette attention l'épuisait. Dans la nuit, toute l'énergie s'évacuait comme un rêve. À table, sa lenteur exaspérait sa mère qui lui pinçait la peau dans le dos. Il renversait le contenu de la cuillère et se mettait à pleurer. Elle le traitait d'insecte et lui parlait des insectes pour préciser le sens de sa pensée. Il désespérait de jamais arriver à trouver le juste milieu de chaque chose qui avait de l'importance. Le milieu des filles était une de ces choses. Il ne voyait que la ligne de ses yeux. Elle ne le regardait pas. Elle savait déjà tout de lui. Son père lui reprocha cependant son manque de discrétion. Elle se trouva belle en indiscrète. Le mot convenait à sa beauté. Évidemment la femme ne disait rien. C'était une femme soucieuse de ses lignes et de la fleur de sa peau. Elle mangeait comme une poule et Constance examinait en experte cette gorge soignée que des doigts délicats caressaient quelquefois quand elle se sentait importante. Constance imita ce geste devant le miroir. Le miroir est toujours le premier double et c'est le seul véridique. Elle ne pouvait pas en parler avec la femme qui avait d'autres soucis en tête. Constance pensa aussi à un insecte en voyant le bossu manger. Elle le haïssait. Fuyait-il les miroirs? Il y en avait un au plafond. Le bossu n'y avait plus l'air d'un bossu mais il continuait de ressembler à un insecte. Sa mère le réprimandait. Il avait toujours cette rougeur des pommettes. Était-elle honteuse ou seulement désespérée? Si tout était à refaire, y aurait-il un bossu dans sa vie? Cette seule pensée était épouvantable. Le pauvre bossu n'existait qu'à la faveur du fil qui le reliait encore à la réalité. Elle avait le pouvoir de le rompre par la seule expression de ce désir que personne ne songerait à lui reprocher. Mais voyons, expliquerait-on au bossu éberlué, si c'était à refaire, tu ne serais plus le même, voilà tout. Ne désires-tu pas cet autre? C'est tout ce qu'elle te souhaite. Au lieu que le père de Constance pouvait s'enorgueillir de posséder encore une fille dont la beauté était une chance à ne pas rejouer. Elle était aspirée par ce futur fabuleux que lui promettait sa beauté, tandis que le petit bossu était voué à une existence seulement marquée par l'absence de miroir. Un portraitiste avait un jour enjolivé cette seule apparence. Le pire, c'est qu'il se reconnut. Il était encore lui-même, malgré l'ombre où le peintre avait tenté de dissimuler ce qui lui avait semblé raisonnable d'oublier à la faveur d'un regard qui exprimait peut-être la reconnaissance. C'était là toute l'influence d'une mère qui avait eu d'autres amants moins propices à l'élévation de son désir. Le ralentissement était autrement destructeur. Il ne comprenait pas les évidences de ce style et s'abandonnait aux célérités de son organisme dès qu'elle ne pensait plus à lui, ce qui arrivait si un homme occupait sa place juste le temps d'un plaisir pointu et comme à la surface de ce qu'elle voulait être aux yeux du monde. Le monde se réduisait à ce cri et la femme qui naissait de cette intimité ne pouvait pas avoir de réalité. Notre bossu s'inventa donc une fiction à sa mesure. Constance n'en remettait pas en question le bien-fondé. Elle n'en avait peut-être pas conscience. Elle n'était que le revers de cette surface. Il en était réduit à tout imaginer d'elle. Ses progrès en matière de ralentissement étaient prometteurs. Cette victoire sur la chair, et il s'agissait d'une chair anormale et inacceptable, ne lui procura aucun plaisir. Sa mère voulait douter. Quand serait-il de leurs rapports sans ce doute quotidien qui pouvait passer pour de l'amour? La cuillère entrait dans sa bouche sans se cogner aux dents démesurées qui déformaient son sourire jusqu'à la grimace qui était sa seule offrande à la beauté, Constance savait cela, elle commençait même à s'en nourrir. Pure curiosité. Elle n'avait pas l'âge de céder aux avances du serveur qui se serait régalé sans doute. Erreur de jeunesse. Tout souvenir a un commencement et un but. Récit facile et au fond tout le contraire de la nouvelle. Il ne lui restait plus qu'à en savoir un peu plus sur la personne de ce bossu. Avec discrétion. Elle n'était pas curieuse des tremblements du serveur. Elle les expliquait parfaitement, sans cette erreur qui se glissait entre les pages déjà composées à propos du bossu et qui les rendait illisibles et en tout cas impropres à des travaux d'approche plus définitifs, durables, importants même. La femme n'était d'aucune utilité. D'ailleurs, elle quittait la table avant la fin du repas, qui était borné par un café corsé et un commentaire sur le sujet du jour, lequel était né quelque part dans cette zone incertaine et véridique qui succède au réveil. S'en souvenait-il? Constance lui rafraîchissait la mémoire en ne cachant rien de sa déception. La femme n'était plus là pour la contredire ou la traiter de menteuse. Son père prenait alors d'infinies précautions en abordant le sujet par ses aspects les plus triviaux. Elle ne l'interrompait que pour le forcer à gravir cette pente toujours un peu obscène. Sisyphe n'agit pas seul. C'est là tout le secret. Il n'est que l'ouvrier du mythe. Elle aimait ces cadences, cette recherche du point où la pensée reprend haleine. Son père se prêtait au jeu de bonne grâce au fond. Il ne demandait qu'à lui plaire. Il avait peut-être le sentiment de l'aider. En tout cas il ne semblait pas avoir l'intention de l'abandonner. Il finissait par avouer qu'elle avait raison et il se promettait de se montrer plus attentif à ces réveils que Constance explorait à fond pour donner un sens au reste de la journée, surtout pour que ces heures, dont il ne savait à peu près rien, ne servissent pas de prétexte au commencement d'une nuit sans fin. Ces commentaires éblouissaient le bossu, surtout parce que Constance en était l'égérie. La question était de savoir si elle apprécierait ses propres efforts d'imitation. Elle lui tournait le dos pour ne rien perdre de ce que son père tentait d'enfermer. Elle serait un jour la geôlière de cet héritage. Jalouse (sans doute ou peut-être), fidèle (une bonne question), obstinée (elle s'en croyait capable). Mais pourquoi cette confession à une vie de distance?
J'avais posé ma main sur le dossier de la chaise et je sentais la chaleur de son dos. Elle avait sué. Les derniers mètres lui avaient paru infranchissables. Elle avait pensé au mot calvaire (tête de mort) comme chaque fois qu'elle avait une raison de ne pas se laisser absorber par cette matière verbale, purement verbale, éternellement verbale. Des verbes et non pas des idées. Un langage et non pas une pensée. Écriture au lieu du style. Je lui servis le verre d'eau qu'elle demandait.
— Ensuite tu iras chercher ma canne.
Cette recherche m'hallucinait déjà. Revenir sur ces lieux. Aujourd'hui le taillis ne produit plus les arbres de mon enfance. Le sauvageon est une herbe sans lendemain. Même la clôture a disparu. Le Massey massif, rouge et vert, dans les ronces. Sa main me retient.
— Plus tard, dit-elle, ou jamais, peu importe, tu en tailleras une autre dans le noisetier, tout à l'heure.
L'ombre des frênes se rapprochait. Elle fit mine de se lever. Elle ne renonçait pas. La lumière-temps pouvait suffire. Du coup, la limite de l'ombre dans l'herbe me sembla animée de la même vie. La lumière réduite à une ligne. Ce qui reste. Représentation.
— Tu te souviens?
Les leçons. Les choses. Tout à l'heure l'ombre semblera chasser la lumière à la surface de son corps. Elle aura la sensation de déplaire. L'ombre continuera jusqu'à la tour puis elle l'enveloppera dans une autre immobilité, temps de préparer le feu, la cuisine, la conversation. Tu te souviens? Ou bien il se mettrait à pleuvoir, la porte resterait ouverte à cause de l'influence du vent sur la cheminée. Après la pluie, elle aimait dénicher les escargots. Elle ne les mangeait pas. Elle les amenait chez elle et les lâchait dans le jardin qu'ils repeuplaient aussitôt. Cette croissance l'émerveillait. Le jardin n'était plus cultivé depuis longtemps. Tout y était abandonné, détruit, irréparable. Seule l'allée entre les sols avait conservé un peu de sa couleur. Elle ne menait nulle part, sinon au pied du mur qui appartenait au voisin et qu'elle utilisait sans sa permission pour y suspendre des pots de fleurs qui pouvaient être selon la saison des géraniums, des rosiers, du lilas ou cette fleur des champs qu'on appelle la pimprenelle et qui a à voir avec les forces occultes qui nous environnent sans agir sur nous autrement que par l'influence de leur présence possible. Il est vrai qu'elle avait refusé au voisin le permis de pratiquer une ouverture dans le mur. Il avait peut-être parlé de fenêtre. Il avait promis de la barreauder parce qu'elle l'exigeait, craignant que des voleurs traversent ce jardin, pourquoi le traverseraient-ils et quelle importance ce passage, non, cette complicité, cette impossibilité de ne pas en rêver. Le mur resta sans fenêtre, ou sans porte s'il s'était agi d'une porte qui eût donné un sens à l'allée triste, triste, triste. Le vent, s'il était mauvais, rabattait la fumée de toutes les cheminées environnantes dans ce jardin dont elle était la seule propriétaire parce qu'elle ne voulait le partager avec personne. Personne de sa connaissance. Les voisins sont tristes et profiteurs à la faveur de ces fautes d'attention dont elle n'a pas le moindre souvenir. Elle a condamné le petit portail de fer rouillé qui donne sur la rue. Un ouvrier a planté des chevilles sur l'arête des deux murs et elle a monté le barbelé comme un tricot. C'est triste et désagréable. De la rue, cette brèche semble ne pas s'ouvrir sur un monde parfaitement circulaire, centripète, réducteur. La façade de la maison n'a pas été repeinte depuis des années. La cour est envahie d'herbes tenaces. Une autre allée, pavée de pierres rouges, s'achève dans le bloc noir du seuil où elle abandonne ses bottes, son bâton (et non pas la canne) et le panier où pataugent les escargots. Il n'y a rien de plus douloureux que cette attente (est-ce elle qui parle?). Quelquefois elle oublie d'allumer la lampe de dehors et elle est saisie d'une épouvante atroce en entrant dans la nuit. Mais elle sort rarement à cette heure, sinon pour aller fermer le portail, si elle a subitement pensé qu'il est peut-être resté ouvert quant elle est revenue des bois qu'elle a voulu hanter pour se jouer d'elle-même. Elle lâche les escargots. Ils forment une masse écœurante et flasque. Ils mettent des heures à se libérer de leur bave structurée en prison. Mais le lendemain matin, ils ont disparu sans laisser de traces, ou bien elle les devine à la faveur d'un soleil qui ne dure pas. Travailler pour gagner, croire pour ne pas penser, aimer pour oublier, tuer pour être tué, la vie n'a pas changé. Elle allait me reprocher des paysages menteurs et des corps égériques. Vendre pour travailler, mentir pour croire, violer pour aimer, rêver pour tuer. Mais le temps des conseils était passé depuis si longtemps qu'on ne se souvenait même plus de ces leçons. Elles ont marqué la fable et la chronique s'en est finalement pris à notre imagination pour lui montrer le chemin de la mémoire, fantastique trajectoire, finie comme la réalité, et infinie comme son expression. Rien n'est plus atroce que d'être abandonnée. Souffrir pour mentir, devenir fou pour violer, dormir pour rêver, et voyager pour vendre.
— Je n'aime plus la vie comme je l'ai aimée, dit-elle. Je ne me suis amourachée que du temps sans m'efforcer de lui donner un sens, dit-elle encore.
Je revenais avec la canne. Je l'avais frottée sur mon pantalon. J'avais trempé le pommeau dans une flaque. Pourquoi ne pas reconnaître cette œuvre? Elle sourit et son sourire se transforma en grimace quand elle s'appuya sur la canne pour se lever. La chaise bascula.
— Raccompagne-moi jusqu'au chemin. Je descendrai tranquillement.
Nous avons bavardé. Voilà ce qui me manque: le bavardage et ne plus me soumettre aux argumentaires, aux commentaires, aux discours, aux conseils! Ne rien conclure. La vie se charge de ces hypothèses. Et l'histoire, et non pas la mémoire. Je lui reprochai de ne pas être entrée mais nous atteignions le chemin. Elle soupira. Encore du temps. Elle me remerciait pour la canne. Elle pensait l'avoir perdue pour toujours. Ces fourrés lui avaient paru impénétrables et ils l'étaient peut-être, malgré ma perspicacité. Il ne lui restait plus qu'à m'inviter à lui rendre sa politesse puisque je ne me décidais pas à en parler moi-même. Je bredouillais un oui. Accompagne-moi jusqu'aux acacias. Lentement. Prenant ce temps au lieu de l'anatomiser. Le plaisir est infini. Je veux dire qu'un infime infini nous sauve de l'équilibre qui est la pire des sensations. Elle préfère l'espace, l'éclatement lent, cette impossibilité.
Le bossu avait fini par lui adresser la parole. Elle s'était attendue à la parole d'un fou. Il raisonnait. Il lui apporta un livre parce qu'il l'avait écrit. Ces trente pages l'émurent. Elle soupçonna un plagiat. Mais il n'était plus un enfant. Il était capable de parler à l'esprit. Elle lut le livre alors que la fin des vacances approchait. Son père était devenu nerveux. C'était toujours ce qui arrivait à son apparente tranquillité ou indifférence du débat. Étranger, il finissait par se révolter. Et le cœur de Constance pensait être seul à en souffrir. La femme coquette et superficielle avait pris ses distances. Elle soignait son apparence pour en exagérer l'influence sur ceux qui révoltaient son amant sans qu'il n’y eût d'ailleurs de sa part le moindre signe de violence. Il continuait de se comporter avec les autres comme cela lui était toujours arrivé. Seule Constance pouvait imaginer les conséquences d'une telle intériorisation des sentiments que son père ne lui cachait plus si la fin des vacances annonçait le recommencement de cette quotidienneté dont elle n'avait pas la moindre idée puisqu'elle ne vivait pas avec lui. La femme prétendait l'accompagner. Elle avait son travail et se vantait de le connaître à fond. Le bossu était aussi pensionnaire dans un collège. Son père en était la cause. Il ne lui en voulait pas, confia-t-il à Constance qui ne comprenait pas qu'on pût pardonner facilement, elle voulait dire: sans contrepartie, mais elle se garda d'en parler au bossu qui avait peut-être deviné son propre malheur. Depuis quelques jours, son père courtisait la mère du bossu. C'était une cour discrète et qui ne semblait pas pouvoir dépasser le plan des conversations que la femme n'inventait pas, ne pouvait pas inventer, tant le silence du père de Constance était significatif. Elle lui reprochait une infidélité sans lendemain. Elle prenait Constance à témoin et Constance rougissait. Que le bossu fût aussi au courant de ce qui se tramait dans leur dos et qu'elle en fut informée par lui, déconcertait Constance. À peu près en même temps, la femme se mit à en parler. Le père de Constance se contenta de répondre qu'il aimait la compagnie des femmes. Il ne fréquentait les hommes que pour des raisons professionnelles et ne s'aventurait jamais avec eux dans ces tentatives de surpassement de soi qui n'avaient aucune chance d'améliorer sa relation à la femme. Constance écoutait, reconstruisait, ne comprenait plus. La femme apparaissait presque nue, provocante et bavarde. Constance admirait ce corps surgi d'une enfance dont elle ne savait rien et aussitôt après elle assistait à sa putréfaction et elle se dégoûtait de ne plus être capable de penser à autre chose. Elle guettait l'apparition moins probable de la mère du bossu. C'était une femme discrète et silencieuse. Elle répétait toujours les mêmes phrases qui s'adressaient à son fils. Constance les connaissait par cœur. Elle en connaissait même l'ordre. Et c'était tout ce que cette femme concédait aux autres, à part sa beauté déroutante parce qu'elle était plus conforme à ce que Constance savait de cette circonstance de la vie quotidienne que son père s'était quelquefois amusé à disséquer avec elle, avec les mots de l'enfance parce qu'elle n'en entendait pas d'autres pour l'instant et que, sans être consciente du chemin qui lui restait à faire, elle n'était pas encore dérangée par l'existence de ce chemin, et peu intéressée par les chemins de traverse, dont celui que le bossu lui proposait d'emprunter avec lui pour peut-être la violer, c'est-à-dire l'aimer à sa manière. La femme n'éclairait pas le drame d'une jalousie que Constance se surprit à souhaiter. Qui lui donnerait la clé de ce jardin des délices? Son père ne retrouvait son calme que dans la conversation de sa future amante. La femme se préparait à changer de vie, ce qui ne semblait pas la troubler, à moins qu'elle fût secrète comme le désirait Constance. Le bossu se confiait, imprécis, mettant en jeu sa cohérence de bavard pour gagner la confiance de Constance. Ils escaladèrent ensemble les rochers du phare de Sainte-Barbe. Il était agile comme un singe et devenait exubérant. Constance gravissait la pente sans y penser. Elle craignait les éraflures, le choc, les glissades, l'air, l'instabilité, mais elle n'y pensait plus. Elle s'arrêtait de temps en temps pour regarder le bossu qui redescendait, heureux d'être dans son élément, il le lui disait depuis plusieurs jours et maintenant il lui démontrait qu'il pouvait aussi lui dire la vérité sur sa personne. Cette vérité paraissait s'imposer pour la première fois, à moins qu'elle eût cru à la sincérité de ses vers. Mais l'effort l'empêchait de penser. Elle se sentait fragile, enjambant le présent comme une épreuve, l'épreuve au mille facettes du même miroir étiré depuis ce qu'elle pouvait appeler le premier temps de l'enfance qui, elle le savait, n'avait rien à voir avec les origines de sa propre vie. Cette biologie (mais n'était-ce vraiment que cela, comme le prétendait son père) n'était qu'une science, c'est-à-dire (continuait son père sur le même ton définitif) que le savoir y trouvait toutes les raisons d'exister et de s'accroître. Il ne savait rien d'autre.
— Tout le reste est une longue suite de balivernes impropres même à l'expression, avait-il affirmé comme s'il s'apprêtait à condamner quelqu'un en particulier.
Constance avait promis de se conformer à ces découvertes. Il lui avait d'ailleurs démontré qu'elle en possédait les outils en germe. Elle s'étonnait elle-même de prendre plaisir à des calculs qu'il compliquait pour la mettre sur la voie. Ces cahiers existent encore. Que s'est-il passé ensuite? Elle est tombée, croit-elle, parce qu'elle ne pensait plus à la roche que le bossu franchissait avec une facilité peut-être explicable, comme le prétendait son père, mais en tout cas, savait Constance, parfaitement ressemblante au pouvoir qu'elle exerçait elle-même sur les nombres. Le cri du bossu ne prévint pas cette chute interminable. Elle s'abandonna. L'accélération en fut la cause et non les chocs qui détruisaient son intégrité. Elle ne trouva pas le sommeil comme elle s'y attendait, peut-être parce que sa tête avait par miracle échappé à la rupture, à l'écrasement, au déchirement, à la déformation à laquelle l'une de ses jambes eût particulièrement à souffrir. Elle conserverait ce boitillement et jamais elle n'expliquerait sa présence dans les roches de Sainte-Barbe. Le bossu s'était éclipsé. Elle ne le trahit pas. Elle inventa ce premier conte qui n'expliquait rien. Elle ne relatait que des faits. Son père la trouva cruelle. La femme était partie depuis la veille. La mère du bossu avait pris sa place et le bossu ne voulait plus sortir de sa chambre. Constance était heureuse d'avoir cherché à l'imiter. Désormais, elle consacrerait le meilleur de son temps à imiter les animaux de sa connaissance. Elle en inventerait d'autres pour parfaire son imagination. La douleur était infinie, irremplaçable et elle ne désirait rien de ce qu'on se mettait à souhaiter à sa place parce qu'elle criait. Ces cris étaient destinés au bossu ou plutôt, elle espérait qu'il les entendit. Elle ne le revit qu'aux vacances suivantes. La vallée était enneigée et le train était resté immobile pendant de longues heures que le froid mit à profit pour s'installer dans le compartiment. Le jour venait à peine de se lever. Elle avait dormi assise entre un curé espagnol et son propre père. Leur conversation, qui tournait autour des mœurs du temps et de ce qu'il fallait en penser selon que l'on était à droite ou à gauche, fut la cause principale de ce sommeil de plomb. Le froid l'avait réveillée et non pas l'immobilité du train. Elle partageait sa couverture avec le curé, ne possédant qu'un coussin froid et humide qui l'empêchait de retourner dans ce cœur de la nuit qu'est le sommeil d'une petite-fille en proie à des rêves inexplicables. Dans sa dernière lettre, Jean lui expliquait qu'elle reconnaîtrait le château à la tour qui semble comme détachée de son architecture mille fois révisée par les modes du temps. Les modes ou les nécessités. Elle effaça la buée et ne vit que la nuit. Le jour commençait à peine. Le rail formait une courbe luisante qui ne semblait plus se terminer. La neige s'amoncelait sur les côtés du ballast. Le cliquètement des chenilles d'une machine au travail à la surface de cette réalité encore imaginée. Elle se frotta les yeux. Le curé arrangea la couverture en grognant. Il dormait. Elle observa les narines poilues, le menton gras, les paupières fanées, le cheveu rare. Cette laideur l'inquiétait. Les phares de la machine fouillaient les feuillages. Elle devinait un horizon oriental. La lumière rasait le sol, révélant des monticules, des toits, des arbres triangulaires, les routes désertes et bleues, les croisements illuminés, des façades grises. Son père l'aida à enfiler les gants de laine doublés de soie. Elle en aimait le graphisme serein, l'oiseau jaune, géométrique, le cercle de son œil. Sur le quai de la gare, Jean l'attendait. Sa mère s'impatientait. Elle n'avait pas encore exprimé ses sentiments à propos de ce retard incompréhensible. Elle s'était contentée de chercher à comprendre. La neige, la tempête, l'électricité, la nuit. Elle arpentait son attente. Jean s'était adossé contre une conduite verticale d'où émanait une imperceptible chaleur. Les mains caressaient ce tube. Il ne se souvenait plus de quel côté arrivait le train. Le brouillard faussait les perspectives. Derrière lui, dans le bureau douceteux, le téléphone n'arrêtait pas de sonner et à chaque fois, sa mère tapotait la vitre avec sa bague. L'employé approchait une bouche gourmande de cette vitre impeccable et prononçait les mots qui augmentaient le désespoir de la dame qui ne prétendait pas l'ennuyer. Il l'avait plusieurs fois invitée à se tenir au chaud dans le bureau douceteux, les pieds sur un parquet soigneusement entretenu par des frottements quotidiens à la cire d'abeille. Jean préférait attendre dehors et elle cédait à son caprice d'enfant. L'employé, en bras de chemise, gesticulait son désaccord derrière la porte vitrée. Le temps passait. Jean le mesurait. De l'autre côté de la voie, la halle s'anima. Des bêtes piétinaient l'herbe blanche. Il avait l'habitude de ces attentes. Il savait par expérience qu'elle avait une fin et que c'était toujours celle qu'il attendait. Il y avait ce temps à accepter, incalculable ou simplement difficile à apprécier. L'employé fumait la pipe derrière la porte. Il les regardait. Sa peau était lisse et luisante. Il soufflait la fumée contre la vitre. Il attendait que le téléphone sonnât. Cette attente ne l'affectait pas. C'était son travail. Il ne faisait rien d'autre. En tout cas pas à cette heure. Le train arriva en même temps que le brouillard se dissipait. Jean ne l'attendait plus. Constance lui tendit une main gantée de laine et elle offrit sa joue à la mère de Jean. Le père de Constance était dérouté par ce qui venait de lui arriver. On monta tout de suite au château. Constance n'avait pas vu la tour à cause du brouillard ou de la nuit, expliquait-elle à Jean. Il était déçu que les choses n'eussent pas eu lieu comme il l'avait souhaité, mais l'important était qu'elle fût là, presque à l'heure prévue, disponible et agréable. Le comte ouvrit lui-même la grille. Il suivit la voiture en trottinant. Constance lui souriait à travers la lunette. Il aimait ce prénom et espérait que ce fût sa seule qualité. Il avait l'air d'un cheval de bois. Son cache-nez lui donnait aussi l'air d'un bonhomme. Son air était celui... mais Jean ne jouait plus à ces jeux. Maintenant, il attendait chaque jour avec une impatience douloureuse la séance de kinésithérapie qui devait le sauver de sa seule laideur. Rien ne sauverait Constance de la sienne. Elle boiterait toute la vie. Il n'y avait pas de remède à cela. Tandis que la bosse, il en jugeait tous les jours dans le miroir, avait quelque chance de ne plus exister. Cette inexistence l'hallucinait pour le moment.
— Jusqu'à quand? dit seulement Constance.
Le château l'accapara toute cette première journée, d'autant que le comte ne la lâchait plus. Il lui parla des pèlerins de Saint Jacques, de Nicolas, de Pernelle, du ciel, des étoiles, des amours, il ne tarissait pas. Jean les suivait. Il connaissait ces couloirs par cœur. La tempête avait brisé le carreau d'une fenêtre. Le comte appela le nègre. Constance s'approcha de la fenêtre. Le nègre était dans l'allée, pelletant lentement. Il se retourna et dit d'une voix grave qu'il savait ce qu'il avait à faire. Le comte ravala sa réponse. Il était devenu rouge. Il referma la fenêtre. Le nez de Constance était froid. Elle le frotta énergiquement. Elle portait encore ses gants de laine doublés de soie.
— Finissons-en! dit le comte.
Elle le suivit. Maintenant il ne prenait plus le temps des détails qui s'imposaient à l'esprit de Constance qui se laissa entraîner au bout de ces couloirs interminables. Jean les abandonna. Il rejoignit le nègre dans l'allée et le nègre bourra sa pipe. Jean adorait l'allumer. Cette fumée le rassérénait toujours. Le nègre n'avait pas envie de fumer. Il se remit au travail tandis que Jean tirait de longues bouffées de la pipe qui lui brûlait les doigts. Le nègre lui conseillait la modération mais Jean ne pouvait rien contre l'excitation dont il était le sujet paresseux depuis que Constance avait accepté l'idée de ces secondes vacances. Elle n'avait encore rien prononcé qui ressemblât à un pardon. Mais il était peut-être déjà pardonné. Du seuil de la Tour, mon père enfant le héla.
Les filles arrivèrent à pied peu après midi. La voiture était tombée en panne en traversant le village où Roberte ne comptait pas s'arrêter. La voiture a heurté une borne sous la potence du marché. Roberte ne se souvenait plus de cet angle. La borne a cassé quelque chose et le moteur s'est mis à fumer. Les filles n'ont pas attendu que leur mère retrouve son calme. Elles ont été manger un beignet au miel sur la place. Elles se montraient. Après tout, elles l'avaient gagné, ce petit moment de bonheur à ne pas partager. La borne (on y grimpait pour atteindre la carcasse de l'animal; le crochet avait disparu on ne se souvient plus à quelle occasion) avait été un complice inattendu. Elles étaient entrées dans la boulangerie pour dire bonjour et elles en ressortaient avec le beignet qui dégoulinait sur les doigts. Sous les mûriers, elles marchèrent sur la pointe des pieds à cause des mûres qui formaient sur le sol une dégoûtante confiture. Elles se juchèrent sur le banc de pierre, se tenant d'une main à la croix noire où quelqu'un avait accroché un mouchoir égaré. Elles papotaient pour se donner l'air d'avoir toujours été là. Dans la descente noire qui longe les vieux bâtiments de l'école, Roberte enguirlandait tout le monde. Un homme s'évertuait à pousser le cul de la voiture tandis qu'on lui expliquait en riant que le frein était mis. Il était rouge et taciturne. Il ne répondait pas aux moqueries. Ses mains cherchaient quelque chose à agripper sur la carrosserie. Un gosse montrait à Roberte comment il fallait se servir d'un parapluie contre ce genre d'importun. Roberte lui répliqua que c'était plutôt un galant et elle éclata de rire avec les autres. Les filles étaient désolées. Elles sont délicates et superficielles. Elles ne donneront jamais leur amour. Des hommes voyageront à la surface de ces corps sans jamais en découvrir le secret et la clé. L'une se plaignait de l'instabilité de la croix, l'autre léchait son poignet à l'endroit où le miel continuait de s'écouler avec une lenteur qui étonna le passant. Il leur dit quelque chose qui les figea. Roberte voyait l'homme de dos. Il portait une veste de travail et s'appuyait sur une canne. L'autre main le protégeait des rayons de soleil qui traversaient le campanile. Elles ne bougeaient plus. La voiture venait de toucher le mur de l'école malgré les efforts du volontaire qui continuait d'exercer son corps sur l'acier immobile. Roberte marcha jusqu'au bout de la rue pour se rapprocher des filles. L'homme parlait comme s'il les connaissait. Elles ne se souvenaient plus de lui. Roberte dit:
— Pierre! Il ne se retourna pas de suite. Il attendit de voir tout l'effet que produisait cet appel sur les joues des filles qui ne voulaient pas s'étonner. Roberte répéta le nom de Pierre. Il virevolta sur sa jambe unique. Les filles sautèrent au pied du crucifix. Elles firent le tour pour rejoindre leur mère.
L'homme avait été beau. Il paraissait inquiet. Il avait cette manie de cogner sa jambe artificielle avec la canne. Roberte l'embrassa sur les deux joues et elle lui présenta les filles. Elles rougirent sans le regarder.
— J'ai failli tomber, dit l'une d'elles.
L'autre parut embrasser son poignet. Pierre aperçut la goutte de miel sur la lèvre. Il sourit. Il ne savait pas parler aux filles de cet âge mais il parlait clairement et elles étaient tombées sous son charme. Roberte les secoua pour les réveiller de ce rêve. Elles rêvaient toujours ensemble. C'est du moins ce que Roberte s'imaginait. Elle montra la voiture. Les badauds s'étaient éloignés mais ils n'avaient pas cessé de concentrer toute leur attention sur ce qui se passait. Pierre s'approcha de la voiture. L'homme était accroupi, appuyé au mur et il secouait la tête en montrant l'éraflure sur l'aile de la voiture. Pierre caressa longuement cette blessure en avouant son impuissance à conduire des voitures. L'homme parla pour la première fois pour s'humilier. Les filles le trouvèrent désuet. Elles ne reconnaissaient pas son comique profond. Pierre leur indiqua le chemin. Elles ne pouvaient pas se perdre.
Après l'église, on voit la tour qui paraît irréelle. On ne s'y habitue pas. On ne la désire pas. Sans elle, le ciel serait plus clair et sans doute moins tragique. La tour n'y est pour rien. Mais tout s'explique. On n'en parle pas. On sait. Il faut savoir pour se taire. Je suis arrivé ce matin, je suis monté à la tour et je ne suis pas redescendu. Elles se sentent heureuses sous les acacias en fleurs, puis la route devient grise et humide et le pont déçoit le regard dans cette perspective qu'il contrarie. Elles traversent le pont. Pierre leur a décrit le chemin qu'il faut prendre pour éviter le long détour de la route. Elles jacassent. Il y avait à peine dix minutes que le carillon avait égrené sa mélodie. Le soleil faiblissait. Je regardais leurs robes blanches. Elles se tenaient par la main. Roberte redoute cette complicité. J'ai peint ce double portrait. Il ne provoque que leur tristesse. Qu'est-ce que j'ai recherché dans ces profils qui se font face pour situer le point de rencontre de leurs regards? J'ai longtemps travaillé cette zone cruciale sans toutefois arriver à lui donner un sens. J'ai mélangé des tons à défaut des couleurs que leurs chevelures d'enfants m'inspiraient. Roberte déteste ce tableau qu'elle voue à la destruction. Personne n'en héritera. Mais qui héritera de ma richesse? Il y a plus d'un an que je ne peins plus. Même le croquis est rebelle à mon imagination. Quelque chose s'est brisé en moi il y a longtemps et je n'ai plus la force d'empêcher la résurgence de ce flux destructeur de ma tranquillité. Je l'appellerais "intranquillité" si ce pouvoir destructeur n'était pas une certitude. Regarde! me dit l'une des filles avant de m'embrasser. Un oiseau entrait dans la muraille. Nous fîmes silence pour écouter les piaillements de la portée qui pouvait maintenant devenir le seul intérêt d'un séjour qui s'annonçait ennuyeux et terriblement dévoreur de ce temps qui leur était plus cher que mon amour. Le loup métallique de l'enseigne n'attira pas leur attention. Elles savaient tout ce qu'elles étaient en âge de savoir à propos de la tour. La légende du loup ne signifiait rien pour elles. Cette négritude était loin de les fasciner. J'avais peint la tour en meule de Monet et elles avaient pu admirer la fraîcheur de mes mensonges. Maintenant l'une d'elles croquait une pomme qui la faisait pleurer tandis qu'elle en riait et l'autre se moquait d'un arbre qui ressemblait à un professeur. Elles venaient de faire le tour du propriétaire mais elles n'en ramenaient rien qui satisfît leur gourmandise. La cuisine leur paraissait froide, les chambres avaient une odeur et le grenier, à peine plus enchanteur, était vide. Un portrait de Lucile, dont je n'étais pas l'auteur, les avait quelque peu émoustillées à cause d'un regard qui pouvait être le leur. La ressemblance s'arrêtait là. Elles aimaient la robe blanche et la dentelle qui s'évanouissait lentement dans la grisaille d'un fond qui voulait tout dire de l'infini où Lucile a bel et bien disparu, emportée par un vent de folie. J'étais cette pluie. Le chapeau de paille et le foulard qu'elle tenait sur ses genoux ne lui appartenaient pas. Le peintre était à la recherche d'une abstraction digne de son désir. Ces objets ajoutaient à la perspective, au plus.
Nous remontâmes l'escalier jusqu'à l'entresol dont la porte était fermée à clé. Lucile prétendait y reposer pour l'éternité. Elle était romantique à souhait et très peu pénétrée par la réalité de tous les jours. Sa mélancolie, sa révolte, qui se traduisait par une angoisse démesurée, ne figuraient pas dans le tableau où elle n'était qu'une jeune fille aux promesses reconnaissables. La toile avait souffert mais elle n'avait pas perdu son charme coloré pour le plaisir d'en rêver. Les filles l'avaient époussetée à l'endroit du visage. Je passai un pouce tremblant sur la signature. Ce geste les intrigua comme je le voulais peut-être. Il fallait l'expliquer. J'en bredouillais le conte à dormir debout tout en continuant de les entraîner vers la terrasse qu'elles n'avaient pas visitée parce que la porte en était barrée par une chaîne dont elles n'avaient pas trouvé le cadenas. Je le cherchai moi aussi. La chaîne était bouclée. Je reconnus le style de la soudure mais je poussai plutôt un soupir pour me reprocher les infidélités d'une mémoire dont je venais justement d'affirmer l'infaillibilité. Elles redescendirent l'escalier en poussant des hurlements lugubres. En passant, j'actionnai la poignée de la porte de l'entresol. Elle émit un grincement et le pêne claqua. Elle ne s'ouvrit cependant pas. Les filles me surveillaient. J'évoquai encore la fragilité de mes souvenirs. Elles se consultaient du regard mais je n'eus pas droit pour l'instant à leur commentaire éclairé. La porte céda. Le réduit n'a pas de fenêtre. Le filet d'air qui vous arrive sur le visage est un défaut de la muraille. Nous n'en avons jamais percé le mystère. Ce n'est pas faute d'avoir exploré toutes les brèches. Lucile voulait mourir dans cette obscurité. Elle s'y endormit souvent. Je prenais d'étranges précautions pour la réveiller. Mon père était moins prudent. Il la suffoquait à l'angle d'un rêve qu'elle refusait de traduire, ce qui l'eût agacé mais il s'imaginait qu'il était en mesure d'apprécier les épanchements qu'elle secrétait sans lui. Je les revois dans l'escalier, face à face, elle encore tremblante dans l'embrasure de la porte et lui un peu plus bas, appuyant une épaule sur le mur, un pied posé deux marches plus haut, et tapotant la cuisse en attendant qu'elle veuille bien lui adresser la parole. Il semblait lui barrer le passage, qui était celui de la cuisine où ma mère et moi l'attendions simplement pour ne pas avoir à l'écouter, mais elle s'obstinait, au lieu de remonter tranquillement l'escalier pour regagner sa chambre et mettre fin à cette comédie du bonheur travesti. Il n'y a plus rien là-dedans, sinon la poussière qu'on y a laissé, ou celle de la pierre si cette obscurité l'usure comme je le pense. Cette idée d'érosion est une idée d'enfant. La patine me valait des réflexions que je me croyais capable d'enlever à mon silence cérébral père de toutes mes infortunes. Un arrachement m'inspirait des plaintes indicibles. Je rêvais de poussière à la surface de la vie. Jamais les vers n'ont infecté mon imagination.
Les filles s'impatientaient. Je renonçai à les éclairer. Elles étaient habituées à ces immobilités mais elles n'avaient pas de patience. Elles pensaient de nouveau à l'oiseau dans la muraille. En sortant, elles surprirent son vol circulaire au-dessus du bois. Elles voulaient rejoindre ce centre parce que c'était une énigme.
Je les suivis cette fois. Je savais que j'irai au bout de cette recherche. Elles connaissaient ma rigueur. J'entrai dans le bois pour y perdre haleine. Un tapis de girolles m'inspira un repas que personne ne cuisinerait à ma place. Elles avaient atteint le pivot de la circonférence décrite par l'oiseau mais elles n'osèrent pas traverser les fougères qu'un insecte semblait défendre. Je fis voler l'insecte. Il ne volait peut-être pas. Elles venaient à peine d'oublier leur cruauté d'hier. Elles découvraient celle qui ne m'avait pas vraiment abandonné. Je foulai les fougères, les couchant en aplatissant la base des tiges. L'humus était noir et cendre. Une fleur rouge y poussait. Je ne la reconnus pas. Je l'arrachai sans vergogne. Elle n'avait pas de nom et je m'en moquais. L'oiseau se rapprocha. J'élevai la fleur sans rien dire. Le hasard voulut qu'il s'enfuît. Elles en tirèrent des conclusions hâtives. Roberte, qui arrivait enfin, les écouta sans les interrompre pour que j'eusse le temps de me rendre compte de l'influence que j'exerçais sur elles. La plus exigeante demanda:
— Qui est Pauline?
Roberte répondit que c'était Agnès et Pierre ajouta doucement:
— Agnès était le nom de sa mère.
Il croyait tout expliquer. La jeune fille se sentit tout d'un coup étrangère à ces rites. Elle avait plongé le nez dans le panier de victuailles. Elle mordit la queue d'une cerise pour montrer ses dents. La plus belle lui reprochait tous les jours ces provocations. Roberte se refusait à tout commentaire. Elle emporta le panier loin du regard.
Les filles lisaient maintenant par-dessus l'épaule de Pierre. Ce n'était qu'une publicité. La Tour du Loup figurait parmi les attractions. On n'y entrait plus depuis que j'avais interdit d'en pénétrer le charme déroutant. Le panneau indicateur était renversé dans la broussaille. Je me souviens de ce coup de pied rageur et de la douleur mentale d'avoir à me battre avec ce fantôme de bois peint. La lutte se termina dans le roncier. Le châtaignier était en fleurs. Le poteau avait fini par casser mais la fibre n'était pas rompue et j'avais abandonné l'idée de la vaincre aussi totalement qu'elle m'avait épuisé. Les filles n'avaient pas vu ce qui restait de cet épisode tremblant de ma vie champêtre. De l'autre côté de la route, après le fossé qu'elles enjambèrent en criant, des primevères tapissaient agréablement la bordure d'un pacage. Elles s'approchèrent pour observer les bêtes. Un morceau de ciel les épouvanta à cause d'un nuage noir qui s'épanchait vite dans un bleu si profond qu'elles en perdirent la tête. Elles aiment l'ivresse. Elles savent toujours se procurer les prémices du bonheur qui les sépare. La clôture était électrifiée. Elles descendirent, se reprochant cette incartade, mais le ruisseau paraissait si proche vu d'en haut. Les bêtes avaient transformé ses rebords en marécages. Elles s'y embourbèrent en pleurant.
— Mais l'herbe du pré a lavé nos souliers, dit l'une d'elles. Il n'y paraît plus n'est-ce pas? Elle montrait sa jambe à Pierre. Elle avoua ne jamais l'exposer directement au soleil. Elle savait tout de l'ombre, à la condition de ne pas y être seule, sinon elle retrouvait le goût de ses peurs d'enfant, elle qui n'en était plus une. Pierre avait soulevé le torchon qui couvrait le panier. Les cerises rutilaient. L'autre fille, belle et indifférente, plus noire, moins facile, peut-être sauvage, s'éloigna pour me rejoindre sur l'aire de battage. Il ne restait presque plus rien de ce cercle tranquille. La murette avait disparu, sans doute que ses pierres avaient depuis trouvé un meilleur usage que celui de la mémoire. Heureux celui qui peut commettre ces entorses. Il dissipe le mal qui à la fin est tout ce qui reste du passé. Elle dansait sur les pavés, évitant les joints d'herbe dense où son pied se fût blessé.
Pierre nous regardait. Il voulait partir. Il avait promis à Agnès de ne pas prendre de retard par rapport à un repas dont elle fixait l'heure elle-même pour ne pas avoir à l'attendre, parce que l'imagination d'Agnès est un enfer, elle est circulaire, elle n'y entre jamais par plaisir, elle en rejaillit plus triste et plus fragile, et le temps, qui est figuré par Pierre, devient l'insomnie, la névralgie, le rhumatisme, la migraine, qui lui donnent une bonne raison de chercher à oublier ce qu'elle est venue chercher dans les parages de la vie. Les enfants se suicident, ou ils consentent. Ils ne sont jamais heureux. Ou ils sont rebelles. Agnès avait pourtant choisi le bonheur. Elle en revenait comme s'il existait et qu'il n'avait pas voulu d'elle. Pierre entra dans la cuisine pour laisser la brochure que Roberte s'était promis de lire. Elle avait oublié tant de choses, peut-être cette plaquette lui rafraîchirait-elle la mémoire. Pierre tiqua. Il ne pouvait pas se souvenir de l'enfant qu'avait été Roberte avant de devenir ma seule femme. Il bourra sa pipe pour ne pas perdre patience. Il avait l'habitude d'économiser ses nerfs. Les fille resplendissaient. Celle qui dansait avait l'air de ne pas avoir encore choisi sa vie. L'autre avait ce désir inexplicable de se faire aimer. Roberte se reprochait tous les jours cette distance mais elle ne pouvait rien contre la nature ni l'humanité. Sa science s'arrêtait à la survie. Elle était malheureuse et ne riait que pour paraître agréable. Elle se reprochait une gentille laideur dont avait hérité la plus facile de ses filles, la plus proche. L'autre se regardait dans les miroirs sans poser de questions. Elle venait de la surprendre devant le portrait de Lucile à qui elle ressemblait. Comme elle portait le même nom, elle m'avait fait promettre de lui raconter toute l'histoire. C'est peut-être pour elle que j'écris. Je n'ai rien promis. Ses doigts sur mes lèvres n'ont rien provoqué. J'ai murmuré quelque chose qui pouvait passer pour une promesse, à cause des points de suspension. Elle s'est envolée comme un papillon et depuis elle danse, ce qui trouble Pierre, ce qui agace Roberte, ce qui intrigue l'autre sœur qui porte le nom de ma mère (elle ne le savait pas jusqu'à ce que Pierre lui en parlât).
Agnès (puisqu'on en parle) est toujours plus lucide après la sieste. Elle a digéré le repas du dimanche et il a pris soin de ne pas la réveiller en bricolant dans le jardin. Il lui proposera une promenade. Ils monteront à la tour. Nous serons assis sous le porche, à l'abri d'une bruine qui trouble notre entente. Peut-être, dit Pierre. Sur l'aire de battage, il esquisse un pas de deux avec Lucile qui ne sait rien de vrai au sujet de la sœur dont elle porte le nom mélancolique à jamais. Il lui parlera. Je ferai tout pour éviter ces révélations. Roberte se taira pour ne pas se montrer malheureuse. Pierre entraîna la fille à la tangente du cercle. Il lui parlait des pierres de la murette. L'absence de traces intriguait l'enfant. Elle s'accroupit pour toucher le sol. Il voyait son cou délicat et un segment de la chaîne d'or qu'il n'avait pas volé parce qu'elle lui appartenait. La claque que sa mère lui avait administrée résonnait encore dans sa pauvre tête. Les enfants ne possèdent rien. Ils donnent pourtant. C'est ce qui était arrivé. Il y pensa, presque à la surface de son monologue, avec cette nostalgie qui lui inspirait un facile désir d'en finir avec ce que la vie lui avait réservé pour l'empêcher de grandir. La guerre, ou plus exactement un seul combat où il avait perdu la tête à jamais, haïssant l'homme qui était en lui et ne voulant rien savoir de ce qui restait de l'enfance, était le seul mot qui modifiait sa vision des choses quand elles se présentaient au hasard comme cette chaîne, le cou noir, la chevelure crépue à la base et les longs cheveux dont la douceur le déroutait, car Lucile n'en était pas jalouse comme le sont les filles à l'âge de se faire à l'idée, démesurée et insensée, de donner. Il claudiqua jusqu'à l'entrée du chemin. Il nous avait déjà salués. Il ne se retourna pas. À peine entendit-il la voix de l'adolescente qui lui demandait des explications au sujet du centre et de la circonférence. Elle voyait la scène. Il pouvait encore l'aider. Mais il s'enfonçait dans le bois. Elle n'avait pas su le retenir auprès d'elle. Il s'engagea dans le taillis. L'odeur du bois mort est envahissante. On entend le ruisseau qui descend en cascade entre les hêtres. Le sentier devient une échelle de pierre. Les bêtes empruntent plutôt les bas-côtés où l'herbe pousse sur une terre noire qu'elles mélangent.
Pierre est sous les châtaigniers. L'ombre le tranquillise toujours. Il voit le village et les champs, les collines, la rivière verticale. Il ne monte pas souvent sur ce promontoire. Il ne reconnaît pas le talus où il fabriquait des pipeaux. Les preuves d'amour ont disparu. L'écorce du châtaignier a changé. Il caresse cette surface léthargique. Il n'a jamais eu cette vitalité. Le ruisseau environne sa voix. Il y a longtemps qu'il ne veut plus vivre, mais il vit pour ne pas croire à l'abandon de sa personne. Il reste encore quelque chose, se dit-il. Il cherche les mots. Il herborisait savamment dans le temps. Il aimait les noms de fleurs, la géométrie des fleurs et l'espace décrit par le sous-bois. Courir était le maître mot. Fendre l'air. Il était un peu fou. Il n'avait aucune envie de devenir forgeron. L'atelier de son père était exubérant. Aucune fenêtre n'en éclairait le fond infini où il ne pénétrait jamais sans le désir de ne plus en revenir. Le fer noir a une odeur acide, la fonte est poussiéreuse et irrite les yeux, l'acier le fascinait et il tombait en extase devant des surfaces de rouille où il finissait par tracer les lignes que le chalumeau de son imagination commençait à suivre dans le sens de l'objet qu'il venait (peut-être) de découvrir simplement en regardant la matière première. Lucile l'écoutait sans comprendre. Elle ne rêvait pas de futur et ne s'y voyait pas y jouer un rôle. Elle n'écrivait que pour en démontrer les incohérences. Il ne comprenait pas à son tour. Elle lisait. C'était le lit de sa pensée. Sur la poutre finement rouillée, elle traçait la ligne de vie et situait le présent comme un point évident. Le passé n'était que mémoire, c'était à dire matière à discussion et pourquoi pas à dispute. Elle jubilait. Seul le présent était en mouvement, destructeur du réel qui devenait mémoire et donc littérature, tandis que le futur, infiniment réductible à l'impuissance d'en finir avec la réalité, démontrait son inexistence. C'était pourtant dans le futur qu'on le projetait. Il héritait de la forge et s'en montrait digne. Elle ne l'épousait pas. Elle partait. Elle lui écrivait des lettres sur le présent dévoreur de temps. Les lieux étaient des lieux de visite. Elle ne s'arrêtait que pour écrire. Et c'était à lui que cela arrivait, cependant qu'au village, Agnès, héritière du même passé, lui demandait de l'épouser et de la rendre heureuse. Rien de tout ceci n'était arrivé, non pas qu'un jour, dont on se souvient généralement avec amertume, le cœur eût finalement achevé le cours de l'enfance, mais tout simplement parce que Lucile n'était plus là pour donner du fil à retordre à une Agnès qui savait ce qu'elle voulait.
Quand il est revenu de cette Algérie qu'il ne connaissait toujours pas, elle n'a pas voulu voir le moignon et faire l'effort avec lui d'imaginer la jambe arrachée et enfin détruite. Ils se déshabillaient dans la pénombre. Il n'eût pas même droit à un semblant de lumière. Elle se taisait pour qu'il n'en parlât pas. Il pleurait en silence. Il prit le temps d'observer les changements qui affectaient son pénis. Une angoisse, comme un être à l'intérieur de soi, menaçait de le changer en statue. Il ne sortait presque plus mais dehors, elle était intarissable et les gens l'écoutaient s'ils avaient à entendre la pure vérité. Il ne se souvenait plus très bien de l'annonce qu'elle leur fit de leur proche mariage. Elle lui demanda de se laisser pousser la moustache de son propre père et de se coiffer avec une raie sur le côté droit au lieu du gauche qui lui donnait l'air d'une fille. Il ne tarda pas à se soumettre à ces désirs en se disant qu'elle était en train de leur préparer le terrain de la vie future. Il pensa vaguement à Lucile. Il y avait pensé douloureusement sur le rocher où l'obus l'avait couché sans doute pour toujours. Il avait vu l'homme et l'image de Lucile s'était estompée sans toutefois disparaître. L'homme s'avançait pour l'achever. Il souhaitait cette douleur atroce plutôt que l'attente, la fièvre, le froid et cette étrange fatigue qui n'en finissait pas de donner un sens à ce qui lui restait de vie au détriment d'une mort qui ne s'expliquerait plus. L'homme ne prit pas le temps de s'assurer qu'il ne pouvait plus se défendre. Il détala comme un lièvre et disparut dans ce qui restait du village blanc où il venait à peine de retrouver la sérénité. Tout s'était passé tellement vite. Mais que s'était-il passé exactement? Il se souvenait que l'homme buvait à la table voisine. Le ciel était d'un bleu matinal. L'homme n'avait pas de visage. Il parlait du ciel, le bleu, le matin. Ses mains s'animaient comme des oiseaux. La fenêtre était un rectangle blanc, le mur bleu, une autre lumière vacillait au plafond qui était habité par des femmes, le drap avait un goût de terre, son propre sang. Il connaissait l'homme. L'homme au pseudonyme. Il s'était attendu à le revoir. Il n'y pensait plus depuis longtemps. L'attente n'avait plus de sens. L'homme buvait en regardant le ciel à travers la tonnelle, une lumière bleue éclairait son visage, ses mains. Il parlait à une femme qui était peut-être descendue de ce plafond encore peuplé de désirs inassouvis. La femme parlait peu. Elle semblait poser les questions. Profil dur, obscène, rebelle. Les cheveux noirs dans la nuque. Elle agitait ses jambes, les talons claquaient sur les tomettes. Les mouches voltigeaient derrière le rideau. Sur la table, l'homme examinait les boîtes de médicaments. Le plafond s'estompait. La rue apparaissait dans la fenêtre. Une autre fenêtre au rideau agité par le vent. Les passants étaient en armes. Silencieux. Occupés par la mort qu'on traverse pour gagner le pouvoir de tuer. Cet écran est tendu entre soi et les autres. La mort est un accident. Une hémorragie met fin à l'attention. Ou un éclatement le prolonge. Ou il ne se passe rien, la blessure est purement imaginaire, commencement du mal, du mal en équilibre, de l'équilibre sur le fil entre deux points de l'espace où l'existence n'a rien à voir avec le funambulisme des condamnés. Il oubliait la gangrène, les feux-follets de la pourriture, la surface rayée de ce sommeil immobile. L'odeur d'une terre reconnue. Le drap l'isolait encore. Le plafond le renseignait sur cette distance. Le ralentissement était obsédant.
La femme se leva. Une baïonnette était assujettie à sa jambe. Il n'avait pas remarqué la chevelure rouge. Elle disparaissait dans la casquette. Les mèches rebelles inspiraient ce rouge démesuré, l'abondance des cheveux, l'importance du regard quand elle est coiffée, paisible et digne. L'homme la suivit jusqu'au seuil. La porte était ouverte sur une rue peuplée de moutons. L'explosion avait crevé ses tympans. Il regarda ces gueules. La femme entra dans le troupeau qui se divisait lentement et l'homme referma la porte. La tonnelle multipliait les ombres. L'homme se mit à lire à haute voix ce qui était écrit sur les boîtes de médicaments. Au plafond, les femmes revenaient, chargées de corbeilles. Elles allaient dispenser les dernières minutes d'une vie qui n'avait pas de sens. Pourquoi avait-il vécu? S'il se sauvait de cette impasse, si l'homme l'aidait à revenir sur le chemin, cette question aurait enfin de l'importance. Répondre par le passé, à tout moment. Le futur n'inspire que des remplissages pressés. Je n'ai plus de futur, pensa-t-il. Ce n'était pas la première fois qu'il se le disait. Il avait usé de cette affirmation dans des circonstances qu'il pouvait encore préciser. Cette lutte contre le futur. La manière, les moyens. Lendemains désenchantés, braises inutiles, il n'y avait jamais rien eu à faire contre cet épuisement. À la fin, il se demandait s'il avait vécu pour quelque chose qui pouvait être un don ou simplement un fait. L'homme le sauverait peut-être. Il ne paraissait pas maîtriser la question. La femme lui avait apporté les médicaments qu'il avait demandé. Elle avait agi contre ses sentiments, ou en accord avec le seul sentiment qu'il lui inspirait. Une fois sauvé, une fois admises la mutilation et toutes les autres reconnaissances, il se souviendrait avec angoisse de cette soumission dont elle avait peut-être fixé la durée. L'homme était inquiet. Seul ce temps pouvait expliquer cette agitation. Il semblait calculer les doses. Une poudre blanchissait ses doigts. Il referma ce flacon. Peut-être valait-il mieux mourir? La jambe était un fantôme. Il n'y avait pas de doute à ce sujet. Cette odeur émanait d'un moignon. Son imagination le déroutait. Les femmes aussi étaient des fantômes. Si c'était le cas, il pouvait les reconnaître, ou plutôt prendre le temps de se souvenir d'elles. Il se rappela qu'il était vierge. Cette pensée le rapprocha de la mort, à la surface de ce désir, de ce futur immédiat, à portée de l'esprit, une seconde de cette passion absurde. L'homme découvrit une paire de ciseaux dans la boite métallique qu'il visitait. Il en avait extrait plusieurs objets difficilement identifiables. Il éleva cette symétrie dans l'air, la soumettant à la lumière d'une ampoule qui paraissait nécessaire maintenant. J'ai dormi, pensa Pierre. Cette constatation le renseignait sur le comment des choses qu'il possédait encore. L'endormissement serait inattendu et il n'y aurait pas de réveil. Entre-temps, le sommeil n'aura pas eu lieu. C'était tout. Le plafond était une ironie. Les femmes étaient indifférentes. À quoi vouent-elles leur existence? pensa-t-il. Nous serions si heureux ensemble. L'ironie était la plus forte. Il aurait voulu le crier. La jambe revenait. Son fantôme avait parcouru cette distance. Il fallait supposer qu'elle était restée sur le terrain où il avait vécu cet arrachement. Des heures de marche, des jours peut-être ou bien il verrait cette colline si l'homme consentait à tirer le lit sous la tonnelle. On n'entendait plus les moutons.
— Nous étions entrés dans la nuit, dit Pierre.
L'homme s'affairait. Il n'interrompait ses recherches que pour siroter le contenu de son verre qui semblait ne pas se vider. La femme reviendrait peut-être. Ou peut-être avait-elle péri dans un combat pendant qu'il dormait. C'était une éventreuse, la baïonnette en témoignait. Pierre préférait le tir posté. Il occupait le même trou depuis des mois. Les obus le terrorisaient. Il se concentrait sur la lunette. La terre pleurait. Mais il ne tremblait pas. Il était précis, blessant rarement, obtenant presque toujours cette mort inacceptable qui n'est d'abord que la pénétration d'un morceau de métal à l'endroit exact où se trouve la vie. Il avait peut-être tué des femmes. Il ne s'intéressait pas aux visages et souhaitait ne pas atteindre les ventres. Seul le cœur faisait l'objet de toute son attention au moment de viser. La baïonnette sur la cuisse de la femme lui avait rappelé qu'il avait craint cette mort plus que celle que les obus lui inspiraient. Mais il n'avait plus de raisons de penser à se mettre à l'abri des bombardements et des corps à corps. Il l'aurait tuée de la même façon. Il tuait plutôt des serveurs. Il n'avait jamais eu l'occasion de se rapprocher du combat et aucun combat ne l'avait encerclé à ce point qu'il eût à se servir de sa baïonnette. Les obus finissaient par tomber du ciel qui était le seul ennemi. Il connaissait toutes les manières de se mettre à l'abri de ce ciel d'un autre pays. L'explosion l'avait surpris en plein repas. Le fusil était dans son étui. Il s'était habitué à l'odeur de la graisse dont il ne débarrassait jamais vraiment ses doigts. Il aimait ce silence, le goût des aliments, croire à cette tranquillité, quitter l'œil de la lunette et écouter les conversations qui animaient le fond du trou. Il passait la majeure partie de son temps à la surface de ce trou, assis contre la paroi, ne voyant que le ciel, redoutant les obus, appréciant le silence, attentif aux changements, guettant le moment favorable. Il pouvait alors viser juste, ayant repéré l'ombre triangulaire, ne comptant que sur elle pour parfaire le tir, et il était alors possible de recommencer sans penser à autre chose. Sa rigueur l'éloignait des autres. Il ne cherchait pas leur compagnie. Il mangeait à l'écart, profitait de ce moment de détente pour réclamer les cigarettes qu'on lui devait, en offrait d'autres et se lamentait à voix haute de ne plus savoir où il en était en la matière.
Le carnet était resté dans la poche de la jambe du pantalon. Il regrettait cette perte. Ce n'était que cela, une chose perdue à jamais et sans doute difficile à oublier, s'il vivait encore assez longtemps pour continuer de la regretter. Dans la poche, il y avait aussi un appareil photographique miniature qui lui aurait coûté une fortune s'il ne l'avait pas volé à un mort. Il n'aurait pas aimé payer ce prix, même à une veuve, mais personne ne s'en souciait. Les dernières prises de vue, encore latentes, cadraient des nuages roses que le gris pouvait traduire fidèlement si c'était sa fidélité aux choses de ce monde qui était en jeu. Il se souvenait de ces poses. Il avait réservé la fin de la pellicule à des instantanés lunaires. Non, ce ne pouvait pas être des instantanés. Il faut du temps, et de l'immobilité, pour capter cette lumière qui est la couleur de la nuit. La vérité est qu'il ne s'intéressait à la photographie que depuis qu'on lui avait expliqué la géométrie de la lunette dont il se servait pour tuer. Ces angles, ces proportions, la symétrie, l'équation, le nombre des équations possibles, tout cela l'avait émerveillé. Avant la guerre, avant d'en être la marionnette docile, il n'avait jamais entretenu ses visions qu'au contact des mots qu'il trouvait comme tout le monde non pas dans le dictionnaire mais dans les livres qui s'en servent. Le maniement du fusil l'avait presque halluciné. Il connaissait cette fonte, l'usinage, reconnaissait les assemblages, leur variété. Il s'était montré un élève attentif et doué. Il s'était habitué au champ de tir. Il devint serviable, sympathique même.
Cet emploi du temps lui revenait à l'esprit maintenant qu'il allait mourir. L'homme connaissait le moyen de calmer la douleur. Il avait presque réussi à la vaincre. C'était presque agréable de mourir tranquillement. Le corps entrait dans la mort parce que l'esprit était sur le point d'accepter cette fin sans chercher à lui donner un sens. Mais si la douleur revenait, il se remettait à l'ouvrage d'une révolte qui n'avait aucune chance de lui donner raison et il se reprochait de préférer cette surface à la profondeur promise au moment de la désirer. Il était alors agité par cette présence intérieure qui était tout ce qui restait de sa personnalité. L'homme ouvrait la boîte de métal où il rangeait les médicaments et il en extrayait la seringue. La giclée dans l'écran de l'ampoule inaugurait une nouvelle phase de tranquillité. Il ne sentait pas la piqûre. Il ne ressentait même pas les effets de la drogue. Il se tranquillisait. C'était tout ce qui lui arrivait. Puis le sommeil, la confusion des jours qui passaient, les réveils en pleine nuit et l'étrange sensation d'avoir atteint le cœur du labyrinthe et non pas l'unique sortie. Ce cœur était maintenant entouré de parois blanches et presque lisses qui pouvaient être les rideaux tirés d'un paravent. Il n'y avait pas d'ampoule au plafond. Les femmes étaient affectées d'une étrange lenteur qui pouvait s'expliquer par le ralentissement de ses fonctions vitales. Le rêve n'était plus accrocheur. Il se fixait quelque part à la surface de ce corps mutilé. Il imagina ce personnage, faute de l'avoir créé. Il se demanda ce qui le séparait de l'enfant affecté du même mal. Cet autre personnage prenait corps. On ne lui avait jamais demandé de tuer un enfant mais il savait que cela pouvait lui arriver et qu'il ne prendrait pas le risque de refuser d'obéir. Maintenant il ne tuerait plus cet enfant. D'autres enfants mourraient de la même mort, devenant ses personnages, ceux qui peuplent la fin à la place des femmes qui n'ont plus d'importance. L'homme savait-il où il en était par rapport à cette agitation littéraire? Il ne voyait plus la table à cause du paravent. L'homme était masqué quand il entrait dans cette chambre provisoire. Il était quelquefois accompagné de la femme en armes. Elle ne disait rien. Elle le regardait dans les yeux, peut-être parce qu'elle ne voulait pas regarder le moignon, l'éventration, ce qui restait du pénis, toute la peau en cours de régénérescence. Elle avait un regard dur, insistant, en proie à une impatience qui le condamnait au silence et il s'étonnait de n'avoir encore rien dit pour exprimer ses dernières volontés. Qu'est-ce qu'il pouvait désirer maintenant? À quoi penser avant de s'en aller pour toujours? Aux autres, à leur mémoire qui pouvait être la sienne? Elle sentait la graisse et la sueur. Elle le haïssait. Donc elle aime passionnément quelqu'un, pensa-t-il, ou quelque chose. Ou la mémoire de quelqu'un ou de cette chose qui avait un corps. Elle parlait à l'homme derrière le rideau. Son coude enflait le rideau, ou son épaule, la masse de ses cheveux enflait le rideau, le rideau épousait ses formes, le dos que le treillis dénaturait, la pointe de ses doigts. Il la voyait peut-être tous les jours. Peut-être à la même heure. Mais comment mesurer ces nuits? Étaient-ce des nuits? N'étaient-ce pas plutôt des traversées à l'aventure d'une mort qui serait non pas tranquille mais invisible? Elle marquait cette aube de sa présence. Ce quotidien était à sa mesure. Maîtresse du nécessaire découpage du temps en unités fidèles à l'unité. Il vécut cette nouvelle vie comme une autre durée. La fièvre semblait s'apaiser. Chaque matin (les matins qu'elle rendait possibles), il appréciait l'amélioration de ses sensations qui tendaient à se séparer, le temps nécessaire à cette prise de conscience, pour ne plus former l'amalgame, la cohérence qui donne la mort comme seule hypothèse et l'agonie comme solution.
Le matin devint le moment le plus important de cette journée que la nuit n'était plus seule à expliquer. Il avait le temps de reconnaître la tessiture d'un glissement qu'il ne cherchait d'ailleurs pas à identifier, l'important étant de se concentrer ensuite sur l'infinie division de ce bruit qui n'avait pas duré et qui pouvait avoir un sens. Ou bien il s'agissait des variations de l'ombre à la surface du plafond. Les femmes étaient immobiles, réduites à des taches traversées de toiles d'araignées que l'homme détruisait en commentant les sentiments que lui inspirait ce travail nocturne qu'il ne pouvait empêcher parce que l'araignée qu'il écrasait n'était jamais celle qui le hantait. Ce monologue avait un autre sens. Demain, le premier mot compris changerait ce sens. Cette petite comédie matinale finirait par s'extraire de l'imagination qui l'entretenait. La douleur changea de nature. Il se plaignit moins pour aller au bout de cette souffrance. C'étaient des voyages sans retour. Il finissait toujours par réclamer la drogue que l'homme lui administrait sans commentaires. Alors il croyait qu'il était perdu et il refusait les sollicitations de la douleur qui s'enfonçait pour occuper la profondeur à la place de la mort. Vivre avec cette douleur était bien plus atroce que d'accepter l'idée de mourir. Il ne concevait pas encore la vie sans le bonheur. Le bonheur était de ne pas penser. Ou de ne pas raisonner. D'oublier? Qu'est-ce qui pouvait faire l'objet de cet oubli s'il prenait maintenant le chemin de la vie? Atteindre le seuil de cette conscience était une question d'attente. Le corps déciderait. C'est le corps qui meurt. Il vit si c'est décidé. Qui décide à ma place? pensa-t-il. Cet homme qui travaille? Cette femme? L'enfant personnage? Jamais il n'avait pensé à Dieu en ces termes. Mais c'était des termes et il travailla avec l'homme pour en retrouver les sonorités.
Ce fut un long apprentissage. Ce n'était peut-être d'ailleurs plus le même homme. On lui expliquerait. Il avait droit à ces explications mais ce n'était pas le moment, son esprit n'était pas préparé, eux-mêmes ne se sentaient pas prêts à ouvrir avec lui les portes de la vie. Ils lui promettaient de ne pas ménager leurs efforts. Il devait s'en tenir à ce qu'il savait parce qu'ils avaient agi sur lui et non pas parce qu'il se sentait capable de penser à leur place. Sur le mur de la nouvelle chambre (il n'y eut pas de transition comme dans le récit qu'il était en train d'éprouver comme le fil de sa pensée), l'homme, qui avait troqué le treillis pour un tablier, traça une ligne verticale qui descendait jusqu'au dossier d'une chaise où s'empilaient les livres dont on lui conseillait la lecture, puis, presque en haut de cette ligne séparatrice d'un contenu qui restait encore à deviner, il traça une autre ligne, horizontale celle-là, perpendiculaire, croix, et il recula vers le lit pour se rendre compte de l'effet que cette figure, préparatrice d'une nouvelle zone à habiter en pensée, faisait sur l'esprit de Pierre qui n'y voyait qu'une croix, lui qui n'était à ce moment préoccupé que par des questions de miracles, dont le sien propre, celui dont il venait d'être l'objet, celui qui expliquait la vie, le futur même de cette graine d'espoir. Il ne s'exprimait pas autrement. L'homme l'écoutait en clignant des yeux. Il ne voyait pas la croix. La zone en question lui paraissait parfaitement décrite. Au-dessus d'un des bras de la croix que Pierre voyait, il inscrivit le titre du contenu qu'il allait détailler sous ce même bras. Symétriquement, il répéta les mêmes gestes, ne changeant que le titre et parlant de ce qu'il impliquait. Ensuite il donna la craie à Pierre qui la posa sur la table de chevet. S'il lui venait une idée, il n'avait qu'à la noter du bon côté sans se soucier ni de l'expression ni de la cohérence. Le mur se remplirait d'annotations. On avait tout le temps devant soi. On pouvait même sombrer ensemble dans le dualisme le plus sommaire.
— Pourquoi pas? dit-il maintenant qu'il avait tendance au bavardage.
Pierre se souvenait de ces silences, il n'y avait pas si longtemps. Il considéra la croix sans dire ce qu'il en pensait. On ne prétendait pas tant résoudre le problème de la perte de mémoire que celui posé par le dégoût d'une vie marquée par la peur. Le personnage de l'enfant revenait. Il grandirait. Qu'arrive-t-il aux personnages avec lesquels on ne dialogue pas? Il ne pouvait évidemment pas poser la question. Pas avant d'avoir reconstruit tout le récit qui serait comme une zone d'ombre entre un passé dont il avait tout retenu et un avenir qui ne pouvait pas avoir de sens. Jamais il n'accepterait de le réduire à un trait séparateur que la patience rendrait finalement perméable.
Le fantôme de la jambe le hantait tous les jours. Il s'habitua à d'autres hallucinations. Il put bientôt déambuler dans un corridor où il aurait pu retrouver la parole s'il n'avait pas craint les confidences des autres. Il préféra un coin de fenêtre, le radiateur brûlant, la vision en plongée d'un jardin qui pouvait être le sien s'il consentait à en nommer les objets. L'homme cachait mal son impatience.
— Vous n'avez rien écrit aujourd'hui, disait-il.
Et c'était vrai. Il s'était seulement levé sans regarder le mur. Des passants en pyjama ou en robe de chambre le saluaient parce que la porte était ouverte ou plutôt parce qu'il était impossible de la fermer. Il songeait tout le temps à ce qu'il appelait maintenant une soudure. L'homme n'aimait pas cette idée. On ne reconstruit pas la vie comme un miroir parce qu'il s'est brisé. Les miroirs ont une fonction précise.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, nous ne sommes pas des miroirs. Et s'ils se brisent, on devient superstitieux. Vous n'êtes pas superstitieux au moins? demanda-t-il. Je veux dire: depuis toujours?
Le radiateur brûlait les fesses, brûlait les couilles, la queue, la virginité. L'homme en éprouva la surface d'une paume prudente qui sembla rebondir.
— Vous ne pouvez pas supporter cette douleur, dit-il.
Le jardin était enneigé. On s'y promènerait au printemps, on s'y reposerait en été et l'automne serait le confident recherché avant les logorrhées de l'hiver. Il se plaignait. Ce n'est qu'un travail, finissait-il par dire et Pierre redoutait le retour à cette vie circulaire, utile aux autres, passable. S'il en était le centre, la circonférence pouvait se multiplier à l'infini et les autres n'avaient plus d'importance. Et s'il était un de ces cercles, même réduit à un seul segment, le point en question était un anéantissement.
— Il n'y a pas de secret, disait l'homme, tout est approximation.
Il disait cela parce qu'il s'occupait des mécanismes de l'esprit. Sinon, il aurait pensé exactement le contraire et il s'en serait tenu à cette discipline, quitte à s'en remettre aux mythes dans les moments de dépression. Avait-il pensé à cette alternative? Que choisissait-il maintenant qu'il ne mourait plus?
— Car ce que vous appelez une "zone d'ombre", ce n'est que cette mort en chemin, une accélération du processus, insupportable il faut bien le reconnaître, mais dont vous vous êtes définitivement sorti! Vous n'y êtes plus! On vous demande seulement de ne pas mettre les pieds dans la merde!
Pierre agita ses cinq orteils au-dessus de la mule. Il souriait. Les habitants du corridor ricanaient avec lui. L'un d'eux animait ses oreilles. Il n'avait plus de dents. Ses yeux pétillaient. Mais était-ce le feu de la vie? Pierre renonça à les amuser.
— On ne vous raisonnera pas, dit l'homme.
Pierre regagna sa chambre. Au passage, il avait constaté tout l'effet de ces mots sur le comportement des autres qui s'étaient un instant amusés parce qu'ils ne se sentaient pas concernés par son enfer. Il s'arrêta au bord du lit. Il pleurait. La veille, il avait patiemment écouté les raisonnements patriotiques d'un officier impeccable qui avait lui-même été blessé et mutilé après avoir été torturé. Ainsi la guerre n'est qu'un moment du passé. Elle appartient à l'histoire. Le futur, c'est le travail, cet équilibre, ce chemin, ce sens. L'homme continuait de parler sur le seuil de la porte. Il ne cachait pas sa déception. C'était peut-être le même homme qui l'avait sauvé. Il aurait pu s'en tenir à cette prouesse. La femme désirait sa mort. Elle l'aurait obtenue s'il l'avait laissé lui arracher le renseignement qu'elle espérait de lui. Elle avait dû renoncer à cette victoire. Elle renonçait tous les jours aux victoires possibles. L'homme savait la vaincre si elle s'en prenait à la vie. Sur le terrain, elle se battait comme un homme. L'enfant-personnage en était le témoin. Il n'avait jamais pris parti. Il avait seulement cru que l'amour le sauverait mais la blessure était si profonde qu'il n'avait plus aucune chance de changer de peau. En lui, l'acteur était mort. Il n'écrivait rien de cela sur le mur. Il n'écrivait plus rien sur le mur. L'homme lui avait reproché décrire n'importe quoi pour avoir la paix. L'officier manchot avait parlé aussi de la paix. L'enfant rêvait de la paix. La paix est un bon prétexte. Même la femme se surprenait à la désirer. Tous les personnages font la paix. La fiction naît de la paix. La réalité est celle de la paix. Tout le reste est un cauchemar. Un mauvais moment à passer.
— Pourquoi n'écrivez-vous pas ce qui vous passe par la tête? disait l'homme. Même la littérature est passée par là. Il y a une thérapie à la place de l'histoire. L'histoire, c'est de l'histoire ancienne. N'y revenez plus!
L'homme était sur le seuil de la porte. Il n'entrait pas. Il était désespéré. Il regrettait de s'être montré menaçant mais cela lui arrivait chaque fois qu'il tentait de raisonner ce que la thérapie n'avait pas même effleuré. La paix était à ce prix. Un jour, il eut l'idée, perverse et mélancolique, de l'amener voir l'enfant.
Cette annonce dérouta Pierre. Il se redressa dans le lit où il était nu parce qu'on l'examinait sous toutes les coutures. L'infirmière recula, belle et revêche. Un garçon de salle fermait la fenêtre. Le volet descendit. On tira les rideaux. Le plafonnier était réglé sur la veilleuse. La lumière papillottait. Il entra dans une robe de chambre que quelqu'un venait de porter. Il aima cette chaleur. Il enfila ses bottines et, sur le seuil de la porte, il se retourna comme s'il s'en allait pour toujours. Il avait très peu d'effets personnels mais il était très attaché à un bibelot représentant un penseur aux yeux fermés, nu au moment de penser, assez proche des autres, ressemblant à un berger ou à un soldat sur le point de prendre un bain dans la dentelle jaune de la table de chevet, excellente occasion d'en parler, de chercher à avoir raison contre la réalité, glisser ce mot qui n'étonnait plus personne, tout le reste de la parole n'étant qu'une tentative de l'expliquer, de le justifier, de le changer, et finalement de le détruire. On emporta l'objet en question mais on ne lui permit pas de le fourrer dans sa poche comme il l'avait demandé. À qui appartenait ce bibelot? Dans quelle matière était-il forgé? Usiné? Il ne l'avait jamais tenu dans les mains. Il s'était contenté de le regarder et il s'était habitué à cette présence. Le garçon de salle le trimbalait maintenant comme un crucifix, devant soi, sous le regard des autres. L'infirmière avait arraché la dentelle à la surface blanche du chevet. Elle ouvrit une porte et jeta la dentelle dans cette ombre. L'homme marchait devant, luttant contre la raillerie des autres. Il descendit l'escalier le premier.
— Dépêchez-vous! dit-il, on n'a pas tout le temps.
Pierre s'appuyait sur la chair molle de l'infirmière. Elle l'écœurait un peu. L'essentiel était qu'elle fût propre. Elle sentait le savon. Elle était assez forte cependant. Elle lui expliquait l'usage des béquilles. L'homme s'impatientait.
— J'ai oublié ma fève des rois, s'écria-t-il soudain.
— Votre fève? fit mollement l'infirmière.
L'homme remonta. Il parcourut toute la longueur du couloir et revint dans la chambre. L'infirmière ne cachait pas son admiration.
— Il ne la trouvera pas, dit Pierre.
Il se trompait. L'homme la tenait entre le pouce et l'index. C'était un mouton de la crèche. Il avait pu le conserver parce qu'on avait trouvé une grande quantité de moutons dans les galettes. Mais les autres personnages étaient uniques. On eut beaucoup de mal à les rassembler d'autant que ceux qui avaient des moutons ne voulaient pas les échanger contre un personnage qu'on leur enlèverait à coup sûr puisque c'était la règle du jeu. Pierre ne savait pas ce qu'il avait dans la bouche, un mouton ou autre chose. Il prétendit avoir avalé ce qui n'était qu'une fève. Quelqu'un prononça le mot caca mais sans s'identifier. On ouvrit la bouche de Pierre. On trouva le mouton. On compta les moutons. Il y en avait de reste. C'était tous les ans la même chose. On montait la crèche minuscule et on la mettait devant le miroir grossissant. Il était interdit d'y toucher. Elle était étroitement surveillée, d'autant que certains de ceux qui avaient eu le droit de rester en possession de leur mouton voulaient maintenant qu'il eût sa place sur le tendre gazon de mousse et de gouache. Ils avaient le pouvoir de convaincre les autres qu'on appelait des bergers tandis que ceux qui avaient joui si peu de temps de la possession d'un personnage unique étaient les dépossédés. On était plus souvent berger, ce qui ne voulait pas dire qu'on n'était pas dépossédé, car il était décidé arbitrairement d'en déposséder quelques-uns pour former le maigre troupeau qui entourait le seul véritable berger de l'histoire. Le tout apparaissait dans le miroir grossissant, les personnages, les animaux, la lanterne, la paille, le berger, les bergers, les dépossédés, les révoltés qui étaient tous des bergers mais il arrivait que ce fût aussi un dépossédé qui avait pu être un berger ou seulement un sans-nom qui n'avait rien pu tenter pour ne pas être réduit à la dépossession.
Pierre s'embrouillait. Il descendait l'escalier en y pensant. On ne l'avait pas dépossédé et il s'était finalement montré négligent par rapport à l'objet qui était encore pour certains celui du désir. L'homme l'éleva dans l'air, le mouton.
— Je l'ai trouvé, dit-il, et il ajouta à l'adresse des autres: par terre.
Pierre perçut le frémissement des portes. L'une d'elles s'entrouvrit au moment où il rentrait en possession de son bien. Il songea à d'autres biens mais les circonstances ne se prêtaient guère à cette nostalgie.
— Dépêchons-nous, dit l'homme.
Il était en bas, dans le hall d'entrée. Il tenait la porte ouverte avec un pied et de l'autre il maîtrisait son impatience.
— Quelle heure est-il? demanda Pierre.
Il atteignait la dernière marche. S'il avait chaussé ses mules, il les aurait perdues en cours de route. Heureusement, les bottines étaient bien lacées. Il laissa tomber une larme dans le cou de l'infirmière. Elle n'aimait pas qu'on évoquât ces fantômes. C'eût été un autre théâtre. Le miroir serait déformant sans avoir besoin d'exister. Ces bras, ces jambes, ces yeux, ces tripes, le pénis, les langues, les dents, la peau, infinie la peau, grise ondulation au ras de la terre, il avait eu cette vision en son temps.
Mais maintenant il n'y pensait plus. Personne ne songea à lui reprocher cette autre négligence. Il s'était seulement promis de ne pas oublier l'enfant qu'il allait voir.
— Un enfant, dit l'une des filles, c'est une idée absurde.
Elles étaient descendues au village et avaient retrouvé Pierre sur la place à l'ombre des mûriers. Il ne pouvait plus interrompre son récit pour ne plus jamais le reprendre qu'au début et recommencer jusqu'à ce que l'angoisse l'empêchât d'aller plus loin. Elles étaient charmantes, exigeantes et superficielles. Il ne savait pas inventer des fins provisoires. S'en contenteraient-elles? Accepteraient-elles seulement qu'il continuât de se raconter sans jamais achever ce récit peut-être insensé? Choisiraient-elles entre l'interruption et l'interminable? Préféraient-elles le silence et le bavardage à la place du silence? Elles prétendaient ne se satisfaire que d'une fin à la hauteur du temps qu'elles perdaient avec lui. C'était le moins qu'il pût faire pour elles.
— Vous alliez voir l'enfant? dit celle que j'avais appelé Lucile.
— Ou on vous le faisait croire, dit l'autre dont il avait oublié le nom.
Elle était vive et précise. Sa petite laideur entretenait une distance qu'elle passait son temps à arpenter, sachant qu'elle la franchirait un jour ou l'autre.
— Léopoldine, dit-elle pour répondre à la question que Pierre venait du lui poser d'une voix qui mesurait cette distance.
— Cet autre soi-même, commença Pierre.
— Qu'est-ce que je te disais? fit Lucile en donnant un coup de coude à sa sœur.
— Mais tu n'as rien dit! rétorque l'autre qui veut se retrouver sur le chemin, soucieuse de n'avoir rien perdu.
— Notre père n'aimerait peut-être pas que ce soit justement à nous que vous la consentiez, cette fin, dit-elle.
— Il n'y a jamais eu d'enfant, dit l'autre, n'est-ce pas?
Il y en eut un. Un seul. C'était le personnage principal. Il allait le rencontrer parce qu'on cédait enfin à son cri. Il passa la porte sans l'aide de l'infirmière. Il descendit les marches du perron.
— Où suis-je? demanda-t-il.
L'homme se rasséréna. Pierre lui promettait depuis longtemps cette question essentielle. L'homme avait respecté cette attente. Il avait seulement dit:
— Vous pouvez le savoir puisque vous savez qui vous êtes.
Il s'en était tenu à ces mots qui étaient le début d'une promesse puis il avait tristement ressenti le poids de la promesse et il était devenu impatient, se surveillant quand il était en présence de Pierre parce qu'il se sentait sur le point de rompre ce fil d'Ariane, au risque de dérouter définitivement son malade. Il descendit lui aussi les marches du perron. Pierre remercia l'infirmière molle et patiente, écœurante, nécessaire.
— Ne faites pas cette tête, lui dit-elle sans descendre les marches du perron, vous n'allez pas au bout du monde!
Qu'est-ce qu'elle en savait? Pourquoi le savait-elle? Il la désirait parce que c'était une femme. Que savait-elle de sa virginité? Elle qui n'aimait pas les fantômes? Que savait-il d'ailleurs de ses rêves? Les personnages finissent par s'absenter? S'agit-il d'attendre leur retour? Maintenant il allait voir l'enfant et sur le chemin il se demanda s'il n'était pas en train de tomber dans un piège que l'homme lui tendait avec la complicité de tous les autres. L'ambulance traversait des territoires aux toits crevés. C'était tout ce qui restait de la guerre, ces toits, les sentiers déserts, les ruelles où l'on ne jouait plus, le passage centrifuge des oiseaux, cet infini circulaire, circulairement infini, jusqu'à l'éternité myope. L'homme lui montra plusieurs enfants qui n'étaient pas les siens. Les enfants étaient inquiets. Ils paraissaient bien nourris. Ils ne jouaient pas. Ils ne tenaient aucune conversation. Leurs réponses trahissaient un effondrement intérieur qu'il n'eut pas de mal à mesurer. L'homme lui dit:
— Ce n'est pas cet enfant que je veux vous montrer.
L'enfant que Pierre tenait sur ses genoux dans l'espoir de l'amuser, parut déçu. Il s'enfuit. Les autres s'engagèrent à la queue leu leu dans la même direction. L'homme était en marche. Pierre le suivit. Le chauffeur marchait derrière lui en sifflotant. Cette surveillance l'agaçait. Il dit à l'homme qu'il n'avait pas l'intention d'échapper à sa vigilance. Il avait dit cela sans y penser, sans penser à tourner en rond, tournant en rond malgré tout, avec la nostalgie d'une ligne droite qu'il assimilait à une enfance en voie de condensation verbale, éphémère buée sur le carreau de la vie menacée par le vent. L'homme avançait vite.
— Si vous voulez, dit-il sans s'arrêter, il est encore temps.
Pierre trouva les mots pour le remercier, mais il ne pouvait rien contre ses désirs. Ou bien ils étaient satisfaits, et il était malheureux comme un chien, parce qu'il ne se sentait pas à la hauteur du plaisir, ou bien il devait renoncer à lutter, il était soulagé, et simplement honteux. S'il renonçait maintenant à voir l'enfant, il ne se reprocherait pas cette faiblesse. Il retrouverait même une certaine tranquillité qui l'avait quitté il y avait déjà plusieurs semaines quand il s'était mis à penser à l'enfant. L'homme s'était écrié:
— Mais à quel enfant DIABLE pensez-vous? Diable n'était pas une épithète. Ce n'était qu'une exclamation intraduite dans le corps de la pensée sans penser à l'effet qu'elle aurait sur le destinataire de la question qui n'en était pas une puisque c'était une tentative très claire de s'en débarrasser pour ne pas avoir à y répondre. Mais l'homme n'était pas sans ressources. Il n'avait pas attendu une minute pour lui proposer de voir l'enfant. Pierre pensait rêver. Les rêves ont une fin. Il suffisait d'attendre. Il s'endormit.
L'homme était encore à son chevet. Il dit:
— Vous n'avez pas répondu à ma proposition.
— Je ne sais pas, dit Pierre, et il eut en suivant une crise de nerfs.
Les jours passèrent. Il était drogué et se sentait passablement bien.
— Vous vous en sortirez, dit l'homme. Vous vous en sortez tous!
Il n'était pas en colère. Peut-être désespéré. Et maintenant il lui demandait de renoncer en arguant du fait qu'il en avait encore le choix.
— Vous n'avez pas l'habitude de marcher avec ça! dit l'homme sans se retourner.
Pierre ne répondit pas à cette nouvelle provocation. Il ne pensait plus aux béquilles.
— C'est le cinéma qui nourrit notre savoir, se dit-il.
Et il marchait avec des béquilles comme s'il avait toujours marché avec des béquilles n'ayant jamais rien su de cet apprentissage.
— Je mourrai fusillé de la même manière, cita-t-il.
L'homme ne comprenait pas. Il exprimait nonchalamment son impuissance. Il n'avait plus le temps de penser et encore moins celui de se souvenir. Comment rêver dans ces conditions?
— Nous sommes arrivés, dit-il.
Pierre frémit. Tout avait été logique jusque-là, le désir de voir l'enfant, la minute de réflexion de l'homme, les béquilles, le voyage, les villages abandonnés, les enfants en vadrouille.
— Je comprends, dit l'homme, c'est pour ça que je vous demande de réfléchir encore.
La porte s'ouvrait sur un moment d'incohérence qui pouvait durer assez de temps pour le détruire définitivement. L'enfant était-il dans un lit? Ou dans un fauteuil près de la fenêtre? Lisait-il des livres ou bien passait-il son temps à rêvasser? Pratiquait-il la conversation depuis suffisamment de temps pour être clair et facile comme il le désirait? L'homme refusa de lui ouvrir la porte.
— Ouvrez-la vous-même si c'est ce que vous voulez! déclara-t-il.
— Et il m'a laissé seul, dit Pierre. C'était la première fois qu'il se sentait seul. Sur le rocher, il s'était senti seulement abandonné et cela avait suffi pour qu'il se mît à désirer la mort pourvu qu'elle fût prompte à l'anéantir. Mais la solitude est une affaire de vie seulement. C'était la vie qui le menaçait.
— C'est atroce! s'exclama l'une des filles.
Il ne leva pas la tête pour l'identifier. Il ne connaissait pas leurs voix. Il avait une préférence pour le corps de Léopoldine peut-être parce qu'il était plus accessible, ou plus souple, ou simplement généreux. Lucile avait le regard inquisiteur de sa tante.
— Vous ne raconterez pas la fin de cette histoire, n'est ce pas? Vous vous êtes un peu aventuré, je crois.
Était-ce un début de confession? L'autre ne disait rien. Elle s'était éloignée pour caresser un chat.
La place n'a guère changé. Les filles s'y arrêtent pour caresser des chats, propices à l'ennui. Les vieux ne vivent plus. Ils ne meurent pas non plus. Des femmes solides cherchent de l'ouvrage, ou bien elles l'ont trouvé et elles marchent vite pour ne pas se laisser arrêter par l'ombre si c'est l'été, ou par la lumière, ou simplement parce que c'est l'heure. Je préférais la rivière, peut-être parce qu'il n'était pas question d'y jouer. Je m'y aventurais plutôt. L'enfance connaît ces différences. Elle y prépare le jour suivant, sans plus d'effort. La nature est une bonne raison de peupler les lieux qu'elle habite. Les poissons dans l'eau, les insectes dans l'air, dans la matière, les animaux à la surface, l'homme à la proximité d'un feu qui l'invente, l'enfant derrière les portes, magique et improbable. Je n'inventoriais pas. Je me baladais. Pour trouver. Ou pour trahir. Un intrus pouvait occuper les lieux. Un chasseur. Un pêcheur. Un amant. Une cloche. Celui-là mettait du vert là où je voyais des ocres et des bleus. Le ciel occupait toute la place au-dessus d'un horizon rassembleur de points de fuite. Il prétendait loger au château où la comtesse l'avait chargé d'exécuter son portrait. J'en parlai à mon père. Il se montra évasif. Giselle, comme il disait, était imprévisible. Il avait à peine aperçu le portraitiste tremblant dans les allées du jardin arabe. Il s'intéressait aux poissons rouges ou aux reflets du soleil à la surface du bassin. Il croquait des abstractions passagères. Et il parlait au chien. Giselle buvait du thé dans son parthénon aux carreaux cassés. La pose lui avait brisé les reins. De plus, la robe qu'elle portait lui labourait les côtes. Et elle rougissait un peu des seins que la dentelle extrayait d'un corps non moins désirable. Le peintre déambulait dans un monde qui lui était parfaitement étranger, tandis que mon père en connaissait tous les secrets. Dommage qu'il fût si peu bavard. J'aurais adoré ces développements verbaux au coin du feu où Lucile exagérait ses souffrances. Le peintre, dont elle ignorait le nom, la trouverait peut-être parfaite. J'étais toujours sidéré par ses mains précises comme des oiseaux. Je ne lui parlais pas ce soir-là du peintre que j'avais rencontré dans l'après-midi sur les bords de l'Arize, non loin du vieux moulin qu'il supprimait de la toile parce qu'il le trouvait "retapé". Cet aveu d'impuissance me dérouta. Après tout, je ne lui avais rien demandé. Je m'étais approché pour confirmer mes doutes. Le tube de vert était éventré au milieu de la palette. Il y puisait l'incohérence de son dessin, de sa vision plutôt, où il ne mettait rien que ce qu'il croyait voir.
— Le moulin est de trop, commença-il, comme si c'était ce que j'étais venu chercher à quelques pas de l'œuvre en formation, dans son dos.
Il s'était à peine retourné. Il ne craignait pas le jugement des enfants.
— Un moulin de plus ou de moins, dit-il en riant.
Des traces de terre et d'ocre démentaient sa confidence. Il avait peut-être passé une bonne heure à tenter d'inclure le moulin dans le paysage auquel il appartenait. À la place, une broussaille bleue laissait présager un repoussoir peu conforme à la réalité mais il en espérait une vision. Il me demanda de me laisser fasciner par la tranquillité de l'eau qu'il n'avait pas encore ébauché. À la place, la toile écrue lançait des avertissements blancs. La peinture, toute la peinture s'arrêtait exactement au bord des traces du fusain. Le ciel semblait sur le point de se déverser dans cette absence mais il n'osait pas ce coup de brosse encore imprégné du même bleu. Ce que j'en pensais, si j'étais du pays, que faisait mon père, il n'avait vu aucun nègre au château, Giselle était charmante et d'une patience à toute épreuve, le comte lui plaisait moins à cause de son goût exagéré pour les petits garçons, le château ne manquait pas d'allure, il avait le temps qu'on lui donnait et seulement l'argent qu'on lui prêtait. Les pommes d'un vert feuillage (elles étaient rouges et jaunes) le réduisirent au silence pendant cinq bonnes minutes. Il regardait trop la toile. Il avait oublié la perspective d'un chemin. Le soleil l'avait trahi, il n'y avait pas de doute, sinon il aurait vu cette merveilleuse occasion d'augmenter la perspective du vert qui est la couleur du plan.
— Je sais, dit-il.
Il me regarda. Il venait de découvrir mon visage.
— Une tache noire, dit-il.
Il avait songé à un mouchoir mais elle ne possédait pas le mouchoir de cette absence de couleur. Un chat finirait par perdre patience. De plus, il était un mauvais peintre animalier. Les yeux de verre l'angoissaient plus que le pelage. La courbe était facile, surtout parallèlement à un corps de femme qu'il prenait la patience de découvrir pose après pose, ce à quoi elle ne semblait pas voir d'inconvénient.
— Tu seras le petit esclave noir, dit-il en éclatant de rire.
Sa découverte l'enchantait. Je n'étais pas venu me promener par hasard ou plutôt, il ne devait rien au hasard d'avoir éprouvé le besoin de peindre la rivière, le moulin (à l'origine), le bois indéfinissable et le ciel de partout.
— Tu seras cet objet, à la place du chat, à la place de la robe, à la place de toute la lumière que je vais peindre!
L'idée de m'immobiliser à côté d'une comtesse nue me fit frissonner plusieurs fois avant qu'il ne refermât la boîte de couleurs, me confiant la palette que je choppais du bout des doigts, ayant à supporter sinon le poids du moins la géométrie irréductible d'un chevalet de campagne qui en avait vu de toutes les couleurs.
Nous nous dirigeâmes vers le château sans la permission de ma mère. Il parlait sans arrêt. Il ne m'avait même pas demandé mon nom. Il marchait devant moi et la toile passait d'une main à l'autre tandis que le chemin se verticalisait. Nous aurions pu passer par la rivière et remonter doucement à travers bois. Ce sentier l'intriguait comme tout ce qui commençait par échapper à son attention. Au passage, il se promit de revenir pour entrer dans la grotte où j'avais oublié ma fronde. Il retrouverait peut-être la fronde. Je savais que je ne retrouverais plus le courage de pénétrer dans ces entrailles. Je passais mon chemin. Il me retrouva à l'entrée du château où j'hésitais toujours à entrer sans la permission de ma mère. Le vélo de mon père était accroché à la grille à un mètre au-dessus du sol. Le peintre s'étonna et il rit mais il n'avait pas de temps à perdre. Puisque la comtesse me connaissait et que mon père était son employé, elle ne verrait pas d'inconvénient à me supporter le temps d'une pose et moyennant une petite somme d'argent dont je ferais ce que je voudrais sans l'avis de ma mère. Il se frotta le pouce et l'index devant mon nez.
— Ni vu, ni connu! dit-il encore en me poussant devant lui.
Il me débarrassa du chevalet dans lequel je m'étais empêtré. La palette quitta mes doigts crispés. Il retourna la toile contre le mur en se promettant de penser à autre chose. Avais-je les moyens de le suivre sur le chemin de l'oubli?
La comtesse l'attendait à deux heures dans le salon des éléphants où il avait lui-même installé l'estrade sur laquelle elle se voulait lascive et profonde comme une rivière.
— Peignez la rivière pour mieux me comprendre, avait-elle déclaré en parcourant le lit d'une ébauche où elle ne se reconnaissait pas.
Elle lui donna le nom de la rivière, des fois qu'il s'égarât dans les bois. Elle se plaisait toujours à blesser sa sensibilité après la séance de pose alors qu'elle s'était montrée charmeuse de serpents au moment d'ajuster la pose à ses conseils. Car il ne lui imposait rien. Elle réfléchissait peu. Elle était torturée par l'idée de ne finalement pas appartenir au tableau qui serait celui d'une robe et d'un fond tendu de peaux d'éléphants. Une chaise portait les derniers plis d'une tenture aux abstractions d'or et d'argent. Le rouge d'un tapis agaçait son regard mais il ne faisait pas partie du tableau, elle était simplement obligée, à cause de la lumière, de le regarder pour satisfaire à ses exigences de miroir. Il supportait d'ailleurs tous ses caprices avec une patience qui l'étourdissait elle-même.
Ce matin, elle s'était étonnée de le rencontrer dans l'allée avec tout son attirail. Il allait peindre la rivière. Elle le plaignit doucement. Il lui parla à peine. Il tombait amoureux de toutes les femmes qui lui demandaient de les peindre et il mettait fin à ces excès sentimentaux en tirant de leur chair tout le plaisir qu'il se connaissait. La comtesse était de ce point de vue, inaccessible. Elle le sortait de l'enfer de plusieurs mois d'hiver, d'automne, de printemps et peut-être d'été vécus avec l'argent des autres. Il mangeait à sa faim. Il se baignerait dans la rivière si elle ne l'inspirait pas. Il aimait peindre le paysage pour ne pas l'oublier. Il avait des souvenirs précis comme des horloges. Leurs mécaniques l'étouffaient quelquefois au moment de les revisiter. Il ne s'égara pas. Elle lui avait parlé du pont, du houx et des restes d'un vieux moulin qu'on appelait simplement le vieux moulin parce qu'il y eut un temps où on n'aima plus se rappeler son nom. Il déplia le chevalet et prit le temps de lui trouver une horizontale proche de ce qu'il savait de l'horizon. Les arbres formeraient la gamme des tons dans une oblique qui irait du pont à droite jusqu'au ciel à gauche. Il ne peignait plus le soleil depuis qu'on raillait les siens. Il n'avait jamais voulu traduire que le côté infantile de la nature. Sa profondeur lui importait peu d'autant qu'il n'en saisissait pas les couleurs. Il préférait rester à la surface du tableau, d'où son amour véritable pour les plans, les murs, l'eau, le visage. Il avait réduit l'objet à cette sensation. Horizontales et obliques, il ne voyait rien d'autre pour satisfaire son désir d'aller au bout du plan. L'eau clapotait à ses pieds dans un mélange de terre et d'herbes hautes. Le pont provoquait une onde incessante. Il en saisit les variations entre les fougères. Le ciel cherchait sa surface. Il le traversa d'une branche, il peupla la branche de feuilles, trouva le jaune et fit chanter un oiseau. Il mélangea l'oiseau à la branche, racla le bec noir qui laissait un triangle noir, chercha à l'oublier dans l'épaisseur d'une feuille trop verte dont il ne pouvait plus, dans ces conditions, trouver la transparence.
Le gosse était sur le pont. Il portait une toque rouge avec des gris-gris dorés. Il s'efforçait de ne pas le regarder. Évidemment l'idée de le mettre à la place du chat était née à ce moment-là. Le chat était joué par un coussin. Il avait longuement insisté pour que le coussin fût montré à l'envers qui était fait de toile noire et grossière, tandis que la comtesse s'émerveillait des arabesques de l'endroit, se demandant si cette géométrie ne convenait pas mieux à son inspiration que le chat imaginaire que le peintre ne pouvait pas avoir trouvé dans la profondeur de son regard. Le peintre avait tracé un cercle noir pour figurer le chat et il l'avait rempli d'une grisaille en espérant y découvrir une anatomie. La plus proche possible de ce qu'il savait des chats. Maintenant, l'enfant lui montrait sa nuque. C'était l'endroit le plus noir de sa peau, sinon il préférait ressembler à sa mère qui était une femme du pays. Le peintre tiqua. À deux heures, nous entrâmes dans le salon. En passant sous les défenses, je levai la tête pour m'étourdir de leur rencontre au niveau du plafond où elles provoquaient une dépression chargée d'arabesques noir et or. Le peintre m'éleva à la hauteur de l'estrade. Je tournerais le dos à la toile. Je regarderais le corps de la comtesse pendant des heures. Je jouerais avec son immobilité. Il découvrit mes épaules. Je serais une fille.
— La comtesse aimera cette idée, dit le peintre en flanquant un coup de pied au coussin qui ne l'inspirait plus.
La comtesse entra. Le petit garçon que j'étais ne comprit pas les feux de son regard. Le peintre rougit. Il s'expliqua aussi clairement qu'elle lui en laissait le temps. Elle ne paraissait pas convaincue. J'étais à genoux sur l'estrade et elle voulait entrer dans la robe. C'est une idée sans lendemain. Elle m'embrassa sur le front.
— Je ne vois vraiment pas où vous voulez en venir.
La robe bougeait.
— Je vous croyais plus intelligent.
Elle prit la pose, ce qui l'éloignait de moi. Le peintre manœuvra le rideau. La lumière s'installa exactement comme il avait prévu. La comtesse ne pouvait pas s'imaginer à quel point il avait raison. Elle haussa les épaules et me fit un clin d'œil. Je souris. Je me sentais nu. Elle le savait. Elle me pinça la joue, ce qui provoqua un grognement du peintre. J'entendais les grattements du fusain. Il n'y allait pas de main morte.
— Vous ne savez pas que votre petit ami est un peintre ou quelque chose de très ressemblant, dit la comtesse sans changer l'expression de son visage. Dis-lui ce que tu es ou plutôt ce que tu veux devenir.
Le peintre s'était arrêté de patouiller sa toile. Il attendait ma réponse à ce qui n'était plus une question. La comtesse voulait rire. Elle ressemblait à une marionnette.
— N'est ce pas, mon cousin! dit-elle finalement, détruisant la pose et tout ce qu'elle ne voulait plus y mettre parce qu'elle n'y croyait plus maintenant que le hasard me remettait sur sa route.
Le peintre jubilait. La comtesse voulait s'expliquer mais elle voulait d'abord prendre le temps d'une préface qui portait mon nom. Elle était devant la toile, triomphante. La grisaille l'intriguait.
— Je cherche, dit le peintre avant de se mordre la langue.
J'étais resté sur l'estrade, assis en tailleur dans les plis de la robe d'où je l'avais vue s'extraire nue tandis que j'étais sensé avoir fermé les yeux. Les avait-il fermé, lui, comme elle le lui avait demandé? Il s'était mis à parler du corps de la femme, laissant à l'homme, qu'il n'était peut-être pas au fond, le soin de s'abandonner aux autres corps si c'était au désir de précéder l'esprit. La comtesse était en salopette. Elle avait trempé un doigt dans la peinture et se renseignait lentement sur la couleur de sa chair. C'était un rose de poupée, opaque et clair. Il lui en révéla la composition. Elle s'étonna. Elle ne le payait pas pour qui lui donnât des cours de peinture.
— Qu'à cela ne tienne! dit le comte en entrant.
Il palpait l'étoffe où je m'engourdissais. Une fois, j'ai entendu la comtesse lui dire (tu es en âge, je crois, d'entendre ce genre d'anecdote):
— Vous m'aviez pourtant promis de ne plus toucher aux enfants!
Elle ne le tutoyait plus dans les moments de désespoir et il se plaisait à la chatouiller sous les bras s'il avait un public pour le soutenir. Elle jouait son rôle à merveille. Et il ne cédait pas aux applaudissements qui pouvaient être ceux de leurs propres enfants.
— Apprendre, dit-elle, je n'y avais pas songé.
Elle virevolta entre les chaises et se posa sur la table.
— Et que saurais-je de plus si je vous écoute? demanda-t-elle sans s'attendre à une réponse satisfaisant la résurgence de ses désirs.
— Mais rien, dit-il pour la surprendre, que vous ne sachiez déjà.
Il la laissait muette d'étonnement et d'indignation.
— Simplement, continua-t-il, vous vous exprimerez, ce qui peut être un changement exorbitant.
Il créait le silence. Le comte lui-même avait cessé de caresser mon mollet.
— Oui, finit-il par dire, d'ordinaire on n'affuble d'exorbitance que le prix qu'on attache aux choses de la vie. J'aime assez l'appliquer aux changements. J'y songerai, maître.
Il se moquait. Je voulais m'en aller. Je sautai au pied de l'estrade, dans l'ombre qu'il portait sur le carrelage noir et or.
— Nous perdons du temps, dit la comtesse, il est déjà quatre heures.
Le peintre sursauta. Il avait à faire à cette heure pile.
— Quelque amourette rurale, dit le comte en le regardant sortir du salon. Est-ce que tu es amoureux, toi? me dit-il.
— Il est amoureux de Constance, dit la comtesse.
Je ne l'étais pas. Je lui racontai la scène. Je haletais. Elle me fit asseoir dans le sofa où elle se couchait pour penser à ce qu'elle appelait autre chose. Elle avait l'air heureux de me retrouver en objet du regard. Elle connaissait ma lumière, m'avoua-t-elle. Rien d'étrange à ce qu'un autre peintre s'en aperçût. Elle devinait cette acuité. Elle n'en avait jamais usé elle-même. Elle le regrettait maintenant qu'un autre peintre s'en servait à sa place. Sur la toile grisaillée, je n'avais reconnu aucun signe de moi cependant. Il me cherchait encore, m'expliqua Constance. Je n'avais pas assez de patience. Je ne devais pas m'attendre à me retrouver à la fin de chaque séance. Cela arriverait au dernier moment. Le tableau serait déjà bien avancé. Il découvrirait l'exacte valeur de ma présence juste au moment d'oublier que c'était elle qui désirait être peinte. Constance était curieuse de cette reconnaissance. Giselle s'en contenterait peut-être à défaut d'une ressemblance qui n'était qu'une obsession de femme traquée par l'amour. Je ne comprenais pas. La nuit allait tomber.
Mon père nous attendait. Il avait ouvert le portail mais il n'était pas entré. Son vélo rutilait dans la lumière électrique. Constance lui raconta toute l'histoire. Il se mit en marche sans l'embrasser. Je le suivis. Constance m'avait pincé l'épaule pour la marquer. Cette petite douleur était-elle plutôt destinée à crever l'abcès de mon rêve? Je rattrapai mon père à la hauteur du pont où il s'était arrêté pour observer la pointe phosphorescente d'une canne à pêche plantée au bord de l'eau. Il me parla des lucioles de son enfance. Le pécheur nous écoutait dans l'ombre. Je voyais nettement le blanc de ses yeux. Il portait un couteau à la ceinture. Il mordait les plombs avec application.
— Bonne pêche! lança mon père à l'ombre qui épaississait.
— C'est ça! répondit la voix qui pouvait être celle de notre cousin.
Mon père reprit son chemin. Je voulais rompre ce silence en dérangeant les feuillages que la nuit mettait à ma portée. Nous nous engageâmes dans une obscurité favorable aux ruptures dont je rêvais. Je suivais les feux de la bicyclette qui cliquetait. Les branches brisées semblaient tomber mortes dans le fossé. Nous atteignîmes la tour sous la lumière de la lune. Mon père fit le tour pour aller ranger le vélo dans la remise. J'entrai.
Ma mère était en pleine conversation avec la comtesse. Le peintre les écoutait, immobile, observant des détails révélateurs de son génie dans la poignée dorée du tison. Je rompis le pain posé sur la table. J'avais faim. On entendit la voix de mon père qui réprimandait le chien. À l'étage, ma sœur faisait le tour de sa chambre comme tous les soirs. Le peintre avait de temps en temps levé la tête mais sans poser la question qui d'ailleurs ne lui brûlait pas les lèvres. Il me regardait manger maintenant. Il n'aimait pas se mêler à la conversation des femmes, m'avoua-t-il. Je haussai les épaules en pensant à ce que Constance aurait répondu à cette confession insensée.
Le pain était frais du matin. Dimanche arrivait. Mon père interrompit cette autre tentative d'évasion. Il entrait en enguirlandant ma sœur qui se coiffait à la fenêtre alors que le vent se levait. C'était un vent avant-coureur mais elle n'avait pas voulu écouter la suite de son avertissement et elle avait éteint pour se déshabiller et se coucher sans fermer cette maudite fenêtre qu'il se sentait capable de condamner si elle continuait de déraisonner.
— Je monte, dit-il, ne m'attends pas.
Le peintre jeta à la comtesse un regard désespéré. Je ne lui étais d'aucune utilité. Ses sourires, je pouvais en faire ce que je voulais pourvu que la comtesse n'eût pas à s'en soucier. Elle vint s'asseoir entre nous, sur la chaise où il avait posé son chapeau.
— Quelle étrange idée! dit ma mère qui ne savait plus ce qu'il fallait penser non pas de mon image, où l'on ne me reconnaîtrait forcément pas, mais de ma présence sur l'estrade pendant des heures que je ne consacrerais donc plus à l'étude de la langue où je me noyais tous les jours pour des raisons qu'elle se garda toujours d'éclairer avec moi.
Elle n'a jamais été la complice de mes jeux. Elle a toujours entretenu ma propreté. En parler à mon père était inutile. Il avait, dans sa jeunesse, servi de modèle à la statue de son grand-père dont la tête était restée inachevée. On se servit de ses mains aussi, dont l'une descendait la rampe du grand escalier, l'autre portant le chandelier et des ombres traîtresses, ce qui n'avait été prévu par personne, sur les marches où l'on prenait toujours le risque de se casser le nez. Mon père était un tout jeune homme. Le charpentier, sculpteur à ses heures, avait pris le temps de la ressemblance. Il était précis comme un insecte, lent comme une pluie d'automne et décidé à aller au bout de son imagination.
— Confidences d'alcôve, dit ma mère dans l'oreille de la comtesse, de mon côté pour que j'entendisse ce que le peintre devait ignorer.
Nouveau clin d'œil de la comtesse dans ma direction. Le peintre s'impatientait. Ma mère posa une de ses mains délicates sur le genou tremblant de l'artiste.
— Mon mari n'aura pas d'opinion à ce sujet, dit-elle.
Elle allait continuer par une de ces explications qui mettait à vif et ma patience et ma volonté (c'est-à-dire mon désir, j'en était presque conscient - j'en suis sûr), quand un éclat de la voix de mon père nous figea dans une attente inquiète. Seul le peintre frémissait. Ma sœur s'était tue. Mon père redescendait.
— Elle ne veut rien entendre, disait-il en se servant à boire. Qui êtes-vous? demanda-t-il brusquement.
— Ce que je suis... commença le peintre en soulevant ses fesses d'un centimètre qui le fit rougir, mais...
Giselle s'expliqua en peu de mots. Mon père hochait la tête à chaque signe de ponctuation. Je l'ai toujours vu agir ainsi dans la phrase des autres, semblant éprouver des difficultés à en saisir le sens et dans l'attente d'une conclusion qui résumât en même temps sa pensée. Je ne lui ai jamais parlé autrement. Il est vrai qu'il regrettait ses questions au moment où il les posait et il se nourrissait au fond de cette attente. Je ne l'ai jamais surpris en flagrant délit de condensation. Il allait au bout de sa curiosité, choisissant même les mots, et les répétant lorsque leur sonorité plus que leur sens, soulevait d'autres questions auxquelles il ne pouvait évidemment plus répondre. Giselle savait tout cela. Je le tiens peut-être d'elle. Le peintre se rassérénait au fur et à mesure de l'argumentation. Je voyais son visage se dégéométriser à la faveur des silences que mon père ménageait pour plaire à Giselle. Ma mère préférait s'en tenir au doute. Mon père vida le verre d'un trait. Son haleine nous étourdit un peu. Il se mit à dévisager l'intrus, le demandeur, le rêveur peut-être.
— J'aime les idées, dit-il. N'est-ce pas?
La question m'était destinée. Je bredouillais une réponse qu'il acheva d'un rire puissant. Le peintre s'agitait.
— J'ai toujours tort de vous demander votre avis, mon cousin, dit Gisèle en se levant.
— Notre avis... commença ma mère.
Mais Giselle était déjà sur le seuil, nouant le foulard sous son menton. Le peintre se réfugia dans son giron.
— Demain matin, dit-il, je retournerai au vieux moulin pour ne pas le peindre.
Il frotta ma joue du dos de sa main.
— Ce jeune homme est un critique, fit-il pour flatter l'orgueil d'un père qui avait d'autres chats à fouetter et qui grogna pour manifester son humeur.
J'avais quelque chose à dire mais ma gorge était nouée par la prudence extrême dont j'entourais toujours ma présence entre les adultes.
— Le vieux moulin mérite d'être peint, bafouillai-je.
— Puisque tu le dis, fit mon père.
La porte était refermée. La voiture de Giselle toussa.
— Il leur plaît, fit encore mon père en s'asseyant dans son fauteuil.
Il craqua une allumette définitive. Ma mère retourna dans le silence où il l'aimait sans doute. Je jouais avec des miettes. Le plancher raisonnait à peine des sanglots de ma sœur. Je ne suis jamais entré dans sa chambre dans ces conditions. J'ai toujours été tenté de le faire. Qui m'en aurait empêché? Mais pourquoi n'en ai-je jamais trouvé la force? Nous attendions peut-être qu'elle provoquât sa propre fin un de ces soirs comme celui-ci. Ma mère avait envie de reprocher à mon père sa manie de fermer la porte au nez des gens qui se remettaient à peine d'une visite sur laquelle il avait une fois de plus exercé une influence sinistre et en tout cas contraire au dialogue qu'elle-même avait cherché à engager avant son irruption. Tout à l'heure, penchée sur l'évier, elle en parlerait, sachant qu'il ne l'écouterait plus. J'occupe un angle de la table. Je me suis habitué à cette perpendicularité. C'est une manie de la première enfance. Mon père fait le roi à un bout de la table, tournant le dos à la porte d'entrée. Ma mère expose le sien aux feux de la cheminée, qui peuvent être intenses si ma sœur s'est levée de table en proie à son imagination, car c'est là tout l'effet de la nourriture sur son esprit, si elle est dans une période de boulimie, ce qui m'écœure toujours, sinon elle vomit ses verres d'eau dans l'évier et déclare qu'elle ne veut plus vivre dans cet enfer. Mon père la renvoie brusquement à des bordels qui me déroutent, car je n'ai jamais voyagé. Mais nous sommes peut-être les victimes de son imagination. Il me semble qu'il n'a jamais quitté cette terre. Au village, dans la rue où Constance est une référence, une femme ouvre sa porte à des hommes furtifs. Nous sommes des enfants. Une femme à hommes, c'est facile à imaginer, mais je ne vois pas Lucile dans ce rôle. La femme est une putain de toute beauté. Que savons-nous de la beauté, nous qui n'avons goûté qu'à la discipline et aux études? Elle ne sortait que pour se rendre à la gare de chemin de fer. J'ai longuement observé son attente sur le quai. Je me postais derrière un pilier de la halle. Des cageots de pommes pourrissaient derrière le portail métallique. C'est l'odeur de ces moments transis. Elle n'offrait que son profil. Elle était immobile et regardait le ballast avec nostalgie. Elle s'absentait deux ou trois jours, puis revenait avec une nouvelle robe qu'elle n'avait pas pu emporter dans ses bagages puisqu'elle était partie avec un sac à main et en effet, on ne lui voyait plus la robe de ses départs. J'étais jaloux de ces changements. J'oubliais Lucile et les bordels que mon père continuait d'évoquer pour l'humilier.
Un soir, à dîner, j'ai parlé de la voyageuse comme si je l'avais vue de prés. Ma mère laissa sur ma peau la trace d'un pincement atroce. Mon père n'avait pas bronché. Sa tête noire semblait hésiter entre le rire destructeur et la colère inventeuse de nouvelles angoisses. Ma sœur ricanait. Elle se tortilla devant la cheminée en montrant ses jambes pour imiter celle dont je voulais parler. Ses fesses étaient animées du même mouvement. Elle a toujours été la parfaite imitatrice de mes questions. Ma mère l'interpellait doucement pendant qu'elle se donnait en spectacle. Elle souleva ses cheveux pour brouiller les pistes de son regard qui ne pouvait pas être celui de la putain dont je rêvais maintenant tous les jours. Le chemin de l'école est borné par des découvertes qui finissent par se toucher. Il y avait belle lurette que ces bords me fascinaient. En passant devant la maison de Constance, je cherchais son ombre dans la fenêtre et la trouvais quelquefois si le ralentissement avait été sincère. La maison de la putain était moins transparente. Mes compagnons se nourrissaient des mots que j'en extrayais parallèlement à un dictionnaire dont ils ignoraient bien sûr l'existence. Si le cou et le profil de la putain, peut-être son épaule et le bras fascinant, apparaissaient malgré la géométrie des reflets sur le carreau de sa fenêtre, j'imposais le silence. Mon érection était un secret. Ma sœur leva pourtant son petit doigt en l'air. Le feu la rendait irréelle. Je souffrais. Je sentais ces contrastes à la surface de ma peau. Le feu était alimenté par l'air qui venait de la porte un peu entrouverte sinon la cheminée fumait, ce qui irritait fort mon père. Ma mère se plaignait de ces courants d'air en gémissant, redoutant ces morsures dans une chair qu'elle se connaissait maladive et presque finissante malgré une extrême beauté, une beauté blanche, languissante, impénétrable, si secrète que mon père était désespéré de n'en avoir jamais percé le mystère. C'était au fond son seul problème et il expliquait toute sa destruction.
Il n'était que cela: un homme détruit. Ma mère sans doute ne s'offrait qu'à la surface de ce miroir. Ma sœur le traversait avec épouvante mais consciente de mal faire. J'étais brisé par des retards du sens à donner à ces choses de la vie. Je me sentais informe et inachevable. La distance que j'imposais à mes visions me sauvait du désespoir. La femme sur le quai de la gare (était-ce une putain comme je me l'imaginais?) n'épuisait pas l'infini de ses apparences. Ma sœur cessa d'un coup ces singeries. La tristesse est au bout des comédies qu'elle joue à la réalité comme des tours. Elle s'agenouilla près du feu pour en activer l'inexplicable combustion. Car je n'expliquais rien et aucune explication ne me convainquait. Elle renoua ses cheveux en chignon et frotta les larmes sur ses joues.
— Elle était la plus malheureuse des femmes, murmurait-elle. Tu as bien le temps, soupirait ma mère. Quant à toi... mais elle ne finissait pas si c'était un reproche.
Elle caressait du bout du doigt l'hématome qu'elle avait causé plus loin que la surface de ma peau. J'en conserverais la trace plusieurs jours. Constance m'interrogera en dispensant un onguent illusoire. Ma précision s'en trouverait affectée. Elle chercherait à m'aider. Il y aurait toujours ces tentatives de visiter mes secrets d'enfant. Je lui proposais des énigmes pour la duper. Elle en souriait, prétextant que la vie n'est pas un mystère. Le seul mystère est d'avoir un nom et de ne pas parvenir à lui donner un sens. Les choses ont le nom qu'on leur donne et le sens qu'on finit par leur trouver. Elle ouvrait des portes pour interdire à jamais qu'on les refermât. La putain (qui était une femme après tout) lui ressemblait peut-être. Ma mère aurait été une putain sans cette beauté qui appartenait depuis toujours à mon père. Et ma sœur, qui jouait tous les rôles, même celui du chien que mon père semblait se plaire à martyriser, ma sœur était encore rebelle à cette idée qui était tout ce que je pouvais exprimer à propos des femmes et de ce qu'elles me réservaient. Elle ne parlait jamais d'amour, mais de bonheur, pour nier sa possibilité.
— L'amour sans bonheur est le contraire de l'existence, concluait-elle.
Mon père monta se coucher. Il s'abandonna à une toux grasse avant de nous imposer un silence que ses ronflements finissaient par troubler. Le feu faiblissait. Ma mère ne se coucherait pas avant de s'être assurée de notre sommeil. Ma sœur prolongeait l'attente. J'étais visité par le rêve. Le tableau était accroché au mur d'une vaste salle. Tout ce que je désirais maintenant, c'était trouver la force de m'en extraire dans les moments où il n'avait plus aucune espèce d'importance pour les autres. Mais Giselle veillait. Elle ne voulait rien perdre de l'idée que le peintre se faisait de moi. Maintenant j'étais dans la lumière reflétée par le jardin d'hiver entre les branches des saules, à genoux sur le socle de la statue tombée dont je n'ai pas raconté l'histoire, et Giselle s'exerçait au croquis, caressée par le regard critique du peintre qui prétendait m'aimer d'un amour si fragile qu'une femme pouvait en briser l'harmonie de verre et d'horizon. Giselle était mécontente de ses personnages. Ils ne me ressemblaient pas. Mes cheveux devenaient une broussaille incompréhensible et j'avais un dos de géant en proie à la scoliose. Tantôt mes mains disparaissaient dans un drapé géométrique et faux, tantôt elles occupaient deux fois la surface de mon visage toujours rebelle. Pendant ce temps, qu'elle jetait joliment par la fenêtre de son imagination, le peintre avançait. Mon corps, ou plus exactement le revers de ce corps qui semblait ne plus m'appartenir à force de multiplication, avait un rôle à jouer à un endroit précis de la toile qui devait être le point de départ de toute la lumière. Giselle tiqua. Je ne comprenais pas. Il lui expliqua les lignes et les hachures. Elle demeurait le centre du tableau mais j'en étais la lumière.
— Lumière noire, dit-il, et donc reflets d'ombre.
Elle trouvait tout cela parfaitement pensé puisqu'elle n'avait rien à redire mais il fallait maintenant qu'il lui démontrât la véracité de ses dons. On me renvoya. J'errai une heure dans le bois.
C'était un jour de printemps ou d'été. Je m'intéressai à des insectes. Infini des races. Des ailes bleues me conduisirent au bord de la rivière. On y dansait. Bonheur en couple. Je bus une tisane froide. Les pommes d'un beignet m'endormirent près de l'orchestre. Je rêvai. J'ai toujours su peupler ma solitude. Le feu d'artifice était peut-être un rêve. Je m'éveillai. Des moissonneurs fauchaient la chaussée au ras des confettis. D'autres masques me surprirent au bord d'un autre sommeil. Une femme montrait des cuisses prometteuses dans la fente d'une robe qu'elle maîtrisait à merveille. Une jeune fille en promettait autant, mais à sa manière et je m'attardais plus longtemps à son jeu. C'était une jongleuse de fruits qu'elle extrayait de son tablier. On levait le verre à son passage et elle s'inclinait comme une poupée, refusant la goutte sur sa langue et tournoyant encore en direction d'une ombre qui semblait l'attirer dans l'ombre véritable où je n'avais pas droit de séjour. Je me postai à cette limite. Elle sentait la terre. Une main invisible venait de voler l'épingle de ses cheveux. Elle était étourdie. Elle disparut. Ma mère me retrouva dans la ruelle où je parlais tout seul. J'étais assis sur la murette le long de laquelle s'alignent les cageots du café et les barils rutilants. Ma sœur déchiquetait tranquillement une barbe à papa, ignorant les commentaires sexuels. Mon père jouait du pipeau en fermant les yeux. On parlait de sa virtuosité. Il avait enchaîné son vélo aux poutres métalliques du kiosque et le surveillait du coin de l'œil parce que des gosses s'étaient juré d'y accrocher un pompon obscène. J'avais ri comme un fou. Ma sœur m'avait griffé. J'avais l'air d'un indien sur le pied de guerre. Ma mère me tendit l'autre barbe à papa.
— Je n'aime pas que tu manques au repas (elle faisait la liaison), dit-elle en me tirebouchonnant l'oreille.
Constance passa. Ces douleurs l'obsèdent. Elle m'en veut de ne pas me révolter. Mais un homme la fait danser et elle virevolte avec lui dans l'oubli. Elle a eu le temps de me donner son mouchoir en me conseillant de frotter ma joue jusqu'à ce que le sang se coagule. Coagulation. Ma sœur a entendu ce mot. Tous les sens se rapportent au sang. Le bruit de la fête couvre le son de sa voix. Elle ne veut pas sombrer dans la mélancolie. Elle m'arrache le mouchoir et le jette dans l'ombre. Elle s'immobilise en le cherchant des yeux. Le peintre la surprend dans cette attitude. Il est charmé. Il accompagne Giselle qui passe son temps à répondre aux saluts qu'on lui adresse à leur passage, tangente révélatrice de la mémoire à laquelle elle se sent condamnée depuis belle lurette.
— Je regrette, avait commencé Lucile avant de rencontrer le regard du peintre.
— Tu n'es pas amoureux au moins? m'avait demandé Giselle.
Amoureux de quoi? De tout? D'un peu? De ce que j'ai choisi ou de ce qui n'existera plus? Constance revient.
— Je regrette, lui confie Lucile à propos du mouchoir que personne ne voit, mais personne n'entre dans cette ombre qui sent la pisse de chat, entre le mur pourrissant du cabaret et l'alignement infini des cageots et des barils.
— Peu importe, dit Constance, mais je n'aime pas ce goût pour la douleur... Ma mère hait Constance. Elle la sert en paysanne rebelle. Ce corps est un ennemi.
— Je ne connaissais pas votre sœur, dit le peintre. Gisèle (Giselle) ne m'en avait pas parlé.
Je rougis.
— C'est moi qui l'ai occultée, c'est tout. J'apprends le dessin, dit Giselle à Constance qui sourit pour ne pas répondre. Avez-vous retrouvé le mouchoir?
Le peintre est encore visible. Il n'est entré qu'à moitié dans l'ombre. Il a levé la tête pour surprendre le profil de Lucile mais elle le regardait.
— J'aime les enfants, avait-il confié à Giselle qui s'était esclaffée.
L'enfant de Giselle est un nain. Sa laideur nous tourmente mais il parle si vrai qu'on est forcé de reconnaître son existence. Maintenant, Lucile se laisse éclairer par la lumière dansante des lampions. Elle montre du doigt l'endroit où elle croit avoir jeté le mouchoir de Constance qui dit:
— Mais je n'y tiens pas. On le retrouvera demain matin et ça n'aura plus aucune espèce d'importance. J'exhibe ma joue griffée mais comment pourrait-il comprendre ce qui est arrivé?
— Vous aimez les enfants, s'était esclaffée Giselle en crayonnant son bonheur dans le ciel qui l'éblouissait.
Il se confiait trop facilement. Ses confidentes étaient toujours des femmes. Celle-là était particulièrement réceptive. On alluma le feu de joie. Il s'embrasa d'un coup et se mit à danser sur les murs. On avait fermé les volets à cause des braises. Les paillasses n'osaient pas s'approcher. Ils secouaient leurs perruques pour indiquer que le feu pourrait y prendre. La foule trépignait. Le poteau disparut dans l'embrasement. Le ciel était noir, sans étoile. Je surpris le peintre en flagrant délit de croquis. Le visage de Lucile était saisi dans un clair-obscur hallucinant. Le feu était tangent à son regard. Giselle occupait son esprit dans la contemplation du bûcher qui s'effondrait maintenant. Les fils de fer du paillasse sacrifié n'avaient plus de forme. Ils cernaient l'impossible, presque blancs, noirs à l'endroit des nœuds et des torsades. En haut du piquet, la boîte de conserve gigotait à contretemps. Mon père se plaisait à en suivre la sinistre cadence. On lui tapa dans le dos en le traitant de nègre. Lucile était assise sur la balustrade et elle écoutait les commentaires de notre mère qui haïssait ces fins de printemps qu'aucun souvenir de son crû n'avait le pouvoir de rasséréner. Elle trouvait le dessin original mais un peu triste. Le peintre tendit une oreille augmentée d'une main qui tenait encore la mine de graphite.
— Triste, répéta ma mère. Et puis, ajouta-t-elle, elle est rebelle.
— Rebelle? fit le peintre sans oser regarder l'objet de ses récentes découvertes que ma mère tentait de détruire avec les mots de sa connaissance de la douleur:
— Triste, rebelle, ça ne va pas ensemble, conclut-elle.
Giselle dit:
— Vous avez raison, et elle pinça le mollet de Lucile qui ne broncha pas.
Le feu l'hallucinait encore. Giselle acheva de noyer le peintre dans une foule qui avait un peu perdu le nord. Lucile flottait comme un esprit. Je la vis se laisser glisser sur les planches de la balustrade et lentement faire le tour de ce qui était devenu pour elle un rituel impénétrable et peut-être même interdit. Elle passa devant l'orchestre. Les gosses reculèrent. Ils craignaient ses menaces. Mais elle ne s'en prit pas cette fois à leur ignorance. Elle passa son chemin. Un beau garçon tenta de l'entraîner dans le cercle où l'on dansait, tangent à celui décrit par le feu qui n'en finissait pas de mourir. Elle s'arrêta et il lâcha la main qui se laissait faire pourtant. Il ne l'avait pas reconnue. Il s'éloigna. Le peintre avait vu la scène mais Giselle avait planté ses ongles dans la chair un peu molle de son cou et sa vision s'éteignit comme une enseigne après l'heure. Je rencontrai le comte qui buvait de la bière. Il m'arrêta pour me demander si le peintre m'avait proposé de poser nu en présence de la comtesse. Je rougis mais ne répondis pas.
— Je ne vous écoute plus! dit le comte à un homme qui parlait du monde où l'on vit.
L'homme parut étonné. Il cherchait les mots pour répondre à cette interruption et le comte le regardait fixement pour l'en empêcher. J'en profitai pour m'éclipser. Lucile avait disparu. Je m'attendais à la retrouver à l'extérieur du cercle formé par la foule. Je la voyais mal entrer dans ce désert où elle ne rencontrerait que le désespoir de la danse, la déception du feu et l'inutilité de l'ivresse et des bavardages. Elle ne s'éloignerait pas non plus au-delà des limites de la place. Elle tournerait dans ce couloir circulaire jusqu'à épuisement de son imagination. Je la retrouverais couchée sous le noyer de la mairie, seule et folle.
Mais le peintre m'avait devancé. Elle était assise dans l'ombre et voulait qu'on lui donne son avis sur l'expression de son profil. Il avait du mal à crayonner et à parler en même temps mais il ne perdait pas pour l'instant le fil de son désir de la convaincre. Elle riait de temps en temps et il le lui reprochait. Elle pouvait aimer être la proie si c'était le premier acte de la tragédie. Ensuite (il ne le savait pas), elle devenait folle et il était impossible de la raisonner pour qu'elle allât au bout de ce qu'elle s'était proposée d'être. Il en était à la décrire et les mots commençaient à donner des preuves d'infidélité. Comme il les arrachait aux lignes et aux surfaces de son dessin, celui-ci était en train de perdre la vigueur et le charme qu'il se connaissait en matière de ressemblance. Il nota, mais sans y accorder toute l'importance que le fait méritait compte tenu qu'il avait affaire à une malade (il le savait, la comtesse lui avait tout dit à ce sujet), les premiers signes d'un changement contre lequel il ne pouvait pas ignorer qu'il ne trouverait rien pour l'empêcher d'aller au bout de son désir de destruction.
— Mais je ne détruirai rien cette fois, dit Lucile dans un éclair de lucidité.
— Rien, vraiment? dit-il, et il attendit qu'elle continuât le cours de sa pensée pour éclairer un peu sa lanterne d'artiste pris au dépourvu dans une ambiance de fête.
Elle l'avait regardé. Il s'était étonné de la trouver belle et plus encore de désirer la posséder. Il n'avait jamais bien accepté ce désir qui le tourmentait jusqu'à la douleur. La comtesse reparut. Cette fois, il s'agissait d'un portrait. Le profil de Lucile sur un fond de lampions et de toitures noires. Le charme était évident. Lucile paraissait avoir trouvé les moyens d'une patience qu'elle ne lui connaissait pas. Le peintre s'acharnait. Il ne parlait plus maintenant qu'elle n'exigeait que son silence. Il fouilla dans sa poche pour extraire les crayons de couleurs. Le graphite disparut presque instantanément au profit des couleurs.
— Bien, finit par dire la comtesse.
Il sursauta à peine.
— Je vois que vous avez fini par faire connaissance. Ma présence ne s'impose donc plus.
Je vis la tête de Lucile pivoter lentement. Giselle s'attendait à une réplique. Elle n'eut droit qu'au silence. Le peintre lui sourit. Les crayons cliquetaient dans sa main gauche, tandis que la droite achevait la dernière boucle d'une chevelure qu'il avait idéalisée au point que Giselle crut y voir une signification définitive, comment dites-vous: une définition?
Le feu craqua. On en répandait les braises sur le pavé. Les filles déliraient. Les garçons s'apprêtaient. Giselle déclara ne pas vouloir assister à cette destruction de la tranquillité. Le peintre était trop absorbé par l'achèvement que Lucile surveillait du coin de l'œil. Il lui avait promis de lire avec elle les poèmes qu'elle écrivait pour elle-même. Elle devait déjà lui paraître ennuyeuse et vaine. Mais il savait sacrifier les écailles du temps à la patience qui devenait sienne quand il était sur le point de vaincre ses démons. Description du combat: j'étais en retard à cause d'une vaine discussion avec ma mère à propos des études que plus personne ne pouvait m'imposer maintenant que je savais clairement ce qui arrivait à mon cœur d'artiste. J'avais une conscience aussi claire de ces minutes que Giselle ne manquerait pas de me reprocher sous le prétexte que je les prenais sur son temps. Elle haïssait l'oisiveté et ne voyait dans mes promenades que le temps perdu ailleurs. Cet ailleurs n'avait pas l'attrait de sa conversation. Avec elle, au moins, je pouvais me risquer à exprimer mes doutes. Ma mère était pointilleuse et ne sacrifiait rien à son impatience. Je commençais à peine à comprendre les silences obstinés de mon père à l'heure des décisions importantes. Le corps des femmes, que je dessinais selon lui à merveille, demeurait irrésistible et nécessaire, par contre il avait pris l'habitude de ne plus se mêler à leurs désirs qu'il jugeait froids et sans solution de plaisir. Mais cette fois, il n'avait pas soutenu ma révolte d'enfant et m'avait laissé seul avec une femme qui voulait parler avec lui de mon obscénité, qu'elle prétendait comprendre et dont elle connaissait le remède, mais surtout de ma fragilité, que je lui devais et contre laquelle elle savait, par expérience, qu'il n'y avait rien à faire sinon se résoudre à des blessures toujours plus profondes et plus douloureuses. Coups de couteau dans l'être. L'intérieur est cette profondeur (s'était-elle "perdue" maintenant - le maintenant "recommencé" - que je n'avais plus l'âge des caprices infranchissables de la première enfance?) et l'extérieur joue tous les rôles de la douleur. J'en parlerais à ma cousine pour l'empêcher de m'enguirlander parce que j'arrivais en retard. Le peintre n'avait pas encore exploré tous les avantages de ma peau qu'il traduisait en nuances cuivrées. J'avais jeté un œil distrait sur ce vernis qui était sensé représenter mon dos. Ma main semblait fermer le livre que la comtesse, portraiturée dans le cadre d'un réalisme pompier, venait de refermer pour s'abandonner au regard auquel je tournais un dos utile qui ne me définissait plus. En arrivant dans l'allée principale, j'ai aperçu la robe blanche de Lucile. La charmille s'en trouva cristallisée. Le ciel au-dessus me parut immobile. Le jardin d'hiver lançait des reflets verts. L'allée d'aubépines qui conduit à la source sacrée était réduite à la dimension d'une ombre verticale. Je montai. Je me suis toujours senti plus grand que cette construction éphémère qui traverse les siècles pour exhiber la lente blessure de l'érosion. Les statues ont le regard oblique. Les sexes ne s'inventent pas. Les draperies définissent des angles. Les miroirs italiens sont des copies volées au siècle des lumières. Le peintre est en extase devant une madone. Il tue l'attente. Giselle l'écoute car il commente la composition. Sur la toile, il a posé franchement les premières couleurs inspirées par la rencontre de Lucile. Elle a accepté de me remplacer. Giselle n'y voit pas d'inconvénient. Mon dos nu et circulaire a disparu. Il a ébauché le regard de Lucile, ce qui intrigue Giselle. Le livre n'existe plus. Le peintre s'explique:
— Non, non! vous ne lisez plus, c'est elle qui vient de lire la lettre! (Il montre l'endroit où il compte peindre la lettre.) Elle a peut-être compris ce qu'elle a lu mais vous ne songez pas à le lui reprocher! Votre regard...
Giselle hausse les épaules.
— Tiens, te voilà! dit-elle.
Il était de toute façon trop tard. Et tu ne te demandes pas ce qui est arrivé? Elle est venue ce matin pour poser. Je suppose que c'était entendu. Il prétend le contraire. Il évoque un je ne sais quoi d'inspiration. Elle était presque achevée quand je suis arrivée. Elle s'est éclipsée. Elle ne veut pas savoir ce que j'en pense. Les couleurs me fascinent. Le corps de Lucile paraît si proche, si docile. Je souris. Giselle s'abandonne à l'idée que j'ai l'air de partager avec le peintre. Elle a pris la pause. Le regard a changé. Il veut peindre ce menton désespéré. Et entre la femme et lui, cette fille qui réduit toute la toile à un silence infini. Je m'en vais. C'est fini. Je retourne d'où je viens. Un moment, j'ai cru être désespéré moi aussi. La substitution m'a sidéré. Je retrouverais Lucile au bord de l'eau sur fond de nymphéas. La pierre du pont en perspective. Et le visage penché de Lucile qui confesse à l'onde qu'elle a couché avec un homme pour la première fois de sa vie.
— Si j'avais une amie, me dit-elle en cherchant le regard que je lui refuse, tu ne saurais rien et maintenant je serais tranquille et fausse comme les femmes qui te font rêver.
Nous rentrâmes presque à la fin de l'après-midi. Je ne me souviens plus de nos conversations ni de nos silences.
— Coucher avec un homme, avait-elle dit, c'est comme coucher avec toi, avec le père, avec les hommes que je connais et que je n'aime pas. La tour nous parut sinistre. J'évoquai le gibet de Fabrice pendu par les pieds au-dessus des cadavres de son épouse et de ses filles. Nous descendons du fils, un seul fils pour repeupler cette terre. La potence s'élevait sur la ligne d'horizon et la tour semblait émerger de la profondeur d'une ombre qui était en réalité tout ce qui restait d'une terre violée jusqu'à l'inculte. On ne cultive plus cette pente où le sang s'est multiplié. Des noyers y ont poussé. On ne dort pas à l'ombre de ces arbres maudits de crainte de ne plus savoir se réveiller. Lucile entretient ces légendes. Elle en a compilé l'essentiel dans un volume secret.
— Peut-être plus tard, dit-elle en s'enfuyant parce que je me suis approché d'elle pour en savoir plus.
J'ai foulé la terre où l'on a justement répandu les tripes de cette part de sang. La nuit tombait. J'aurais pu me sentir habité par d'autres fantômes moins faciles à réduire aux dimensions d'un texte que Lucile cherchait à relire avant tout le monde. Elle se donnait le temps d'en finir avec ce chef-d'œuvre. Je ne pensais plus au portrait de Giselle. Je me couchais pour dormir. Il n'y avait plus de place pour les conclusions. Je me souvenais d'avoir menti à propos de mes sentiments mais il était trop tard pour tenter de changer le cours que ma sœur venait de détourner simplement parce qu'elle existait plus que moi. Cela dit, il convient d'en venir à la conclusion de cette histoire du portrait de Lucile. Il y a deux versions. La première, la plus partagée parce qu'elle est sans doute la plus crédible (les gens sont simples au fond) met en cause l'extrême jalousie de Giselle vis-à-vis de Lucile qui était, je la crois, une concurrente insurpassable sur le plan de la beauté et des choses de l'amour. Mettons. Peu d'esprits pensent comme moi que c'est tout simplement la déception de Giselle devant un portrait qui ne lui ressemble guère, qui a provoqué la destruction de ce miroir infidèle, il est tout de même étonnant que le portrait de Lucile, qui était secondaire et à ce titre figurait en marge de la composition, n'ait pas souffert de cet attentat. La toile était achevée. Le peintre s'amena au beau milieu d'un repas auquel il n'avait pas eu droit. On lui fit discrètement remarquer qu'il dérangeait la digestion. Il ne pouvait pas ignorer qu'elle était déjà en cours.
— Cela commence, fit le comte, dès la première bouchée.
Les invités se mirent à se regarder sans comprendre. Ils riaient doucement en ajustant les couverts sur les bords de l'assiette ou caressant d'un index songeur le cristal d'un verre qui leur inspirait le silence. Le peintre déclara enfin qu'il venait d'achever le portrait de Madame. Elle se leva.
— Ce n'est pas une heure... commença-t-elle, mais déjà les invités étaient prêts à se rendre en ordre serré dans le salon qui servait d'atelier à la beauté passagère de Madame.
Mon père, qui avait été invité comme représentant de la seule branche annexe de la famille, regretta l'absence de son épouse dans l'oreille étonnée de sa voisine qui ne voyait pas le rapport entre les deux femmes. On se rendit à l'atelier. Le long corridor s'anima. On alluma le lustre principal dont la lumière tombait sur les fronts salis des ancêtres qui avaient tous ôté leurs chapeaux pour être portraiturés. L'alignement de la part féminine était moins respectueux des convenances. Ce sont les épaules qu'on découvrait, respectivement à des poitrines sur quoi les émeraudes et les diamants avaient l'air de petits bateaux à la dérive. On passa outre et on s'engouffra d'un seul bloc dans l'atelier devenu étroit et pratiquement inconfortable. Les dames purent s'asseoir sur des chaises, les jeunes filles utilisèrent les tapis et les hommes se collèrent aux murs comme des mouches.
Giselle s'avança comme à la messe. Le comte s'était mélangé pour ne pas paraître. Et le peintre arrangeait des flots de lumière en direction d'une toile qui parut, dès le premier regard, trop fraîche, trop proche, trop dispersée. On discuta le sens des épithètes que le peintre reçut comme des compliments, hésitant entre le nominal et l'adverbe destinés de toute façon à renverser le sens de ses vapeurs esthétiques.
— Bien, bien, dit la comtesse, qui donc avez-vous peint?
Le peintre voulait trop comprendre. Il précisa qu'il ne s'agissait pas d'un double portrait à l'anglaise.
— Cela se voit, dit sèchement Giselle.
— Ce que je ne comprends pas, dit le comte au moment de comprendre.
On le regarda. Il se sentit obligé d'exprimer sa candeur devant les toiles de l'esprit.
— Je n'y peux rien, déclara-il.
Il sortait de l'ombre. Le peintre se rapprocha de lui comme si ce geste pouvait lui gagner ce qui restait de sympathie. Il s'était attendu à une extase, on ne lui retournait que l'attente d'en savoir plus.
— Cela n'a rien à voir avec Lucile, dit Giselle.
Elle supposait, à juste titre ajouta le peintre, que cette présence était nécessaire à la compréhension du tableau.
— Je ne dis pas non, fit-elle, comprenez-moi!
Cette beauté n'est pas la mienne. Il l'avait idéalisée. Il avait oublié une rougeur sur la tempe. Le sein était presque visible alors qu'elle ne l'avait pas montré. Bref, elle avait mille reproches à lui faire, dit-elle aussi lentement qu'elle le pouvait, avant qu'il ne terminât la toile. Il quitta le comte et se posta dans l'aire d'influence de son modèle. Elle s'était toujours montrée réticente. La lumière jamais ne lui avait paru aussi jaune et même elle n'avait jamais vu de jaune dans la lumière. On parla du blanc. La conversation penchait pour des théories d'un autre temps. Le peintre se laissa observer. Il peinait s'il parlait et il avait l'air de disparaître s'il s'obstinait dans le silence que lui destinait Giselle sans cet amour que Lucile lui avait donné l'après-midi même pour la douzième fois. Il se laissa taquiner jusqu'à minuit. Enfin, il lassa. Giselle s'absenta pour satisfaire un besoin, mon père but le dernier verre avant qu'on le bût à sa place et, par petits groupes bavards, on redescendit le corridor éclairé cette fois par des lampes murales.
Jean n'était pas loin. Il avait été le témoin anxieux de ce long bavardage à propos d'un tableau qu'il haïssait. Il ne se montra pas. Il avait le nez à peine apparent dans l'entrebâillement de la porte derrière laquelle il avait conservé son calme. Il ne tenait pas à provoquer leur sens de la beauté. Mon père pourtant remarqua l'œil immobile. Il aimait bien le nain. Il en parlait quelquefois. Lucile l'avait aperçu un jour dans le fauteuil roulant où il se remettait lentement d'une chute. La chute n'avait pas d'importance selon elle. Elle avait pris le temps de détailler le visage et les mains, car le reste du corps était caché par une couverture. Il lisait en marmonnant. Un verre d'eau tremblait sur l'accoudoir. Elle demeura plus d'une heure derrière la fenêtre, puis il s'endormit et disparut lentement sous la couverture. Le livre tomba dans l'herbe. Le verre était vide. Elle souhaita ne plus se laisser aller à ce genre d'observation. Elle était tranquille et même sereine. Comme la galerie des ancêtres était en travaux, elle fit le tour par les chambres qui communiquaient toutes entre elles. Il était interdit de se coucher dans les lits et d'ouvrir les armoires ou de toucher aux rideaux et même aux bibelots, statuettes, horlogeries transparentes, miniatures d'ivoire et autres babioles qui étaient selon Giselle les seules véritables minutes d'un temps qu'elle ne souhaitait à personne pour la raison qu'il témoignait de la nécessité de la mort. Giselle était perverse si Lucile traversait, en naufragée perdue d'avance, une mer de mélancolie qui nous éloignait tous de ce rivage où la tour n'était plus qu'un repère commode. Faut-il en parler pour être bien compris? Lucile avait joué avec le feu. Elle devait bien s'attendre à s'y brûler un peu. Et si cela lui arrivait, elle ne manquerait pas d'exhiber la blessure, profitant d'un moment de tranquillité pour nous fasciner encore. Nous ne sûmes donc jamais si Giselle avait détruit la partie de la toile qui ne lui ressemblait effectivement pas, laissant au peintre le soin d'arranger le portrait de Lucile pour qu'il eût l'air d'un portrait, ou si c'est le nain qui, à coups de rasoir, avait en même temps lacéré le reflet infidèle de sa mère et adroitement découpé le corps léger d'une Lucile qui le faisait rêver lui aussi. Le peintre en perdit connaissance. Il s'effondra sur sa palette et, quand il revint à lui, ce fut pour pleurer sur son sort dont il se mit à dénoncer les incohérences avec une lucidité qui ne tombait pas dans l'oreille d'une sourde. Giselle refusa d'avouer un crime qu'elle n'avait d'ailleurs peut-être pas commis comme il l'en accusait. Jean s'éclipsa pour ne pas se soumettre au jugement plus juste de celle à laquelle il avait rendu un hommage inoubliable. Gisèle souffrait peut-être de savoir où en était l'amour que lui devait son propre fils. Elle haïssait Lucile sans lui vouloir du mal. Lucile était l'explication de la douleur. Elle en était sans doute parfaitement consciente. Le peintre n'avait pas besoin d'être mis au courant. Elle le renvoya sans ménagement. À la grille du château, il s'arrêta encore pour réclamer ses pinceaux. Mon père les transforma en oiseaux imprévisibles. Ils s'envolèrent dans les branches des saules qui bordent le mur de la clôture. Des carnets tombèrent du ciel en imitant les mêmes oiseaux. Je riais comme un fou.
J'ignorais encore ce qui venait de se passer. Je m'étais plutôt imaginé que mon père avait surpris l'artiste dans le lit de Lucile, ou inversement, ou dans l'un de ces lits historiques qui n'avaient plus rien à dire depuis qu'il ne s'y passait plus rien. Je rentrais chez nous pour ne pas assister aux conclusions que mon père était en train de chercher selon moi. Je courus presque dans le pré. Ma mère m'attendait. Dans la cuisine, Giselle se plaignait d'une migraine tenace qu'elle devait à cette aventure inexplicable. Sur la table, elle avait déroulé le portrait de Lucile en précisant qu'il ne s'agissait en fait que d'un morceau de son propre portrait, ce qui expliquait assez bien l'inachèvement apparent et les négligences qui ne gâchaient pas de toute façon une beauté indiscutable. Le lendemain, alors que j'étais dans l'ignorance de presque tout, je vis mon père tendre la toile sur un châssis qu'il venait de menuiser dans l'appentis ce matin. La toile avait un léger défaut de perpendicularité. Était-ce le nain qui avait exécuté ce rectangle ou était-il le résultat du désespoir de Giselle qui s'était retenue d'exprimer à fond sa jalousie? Le châssis s'ajusta dans un encadrement quelque peu amoché mais l'ensemble faisait son effet. Il fallut ensuite planter cette cheville entre deux pierres et y visser le piton que j'avais moi-même déniché dans la boîte à outils que j'adorais renverser sur le plancher pour y trouver la solution d'un problème que me posait mon père à l'heure de bricoler un peu.
Lucile détesta tout de suite l'idée de se rencontrer chaque fois qu'elle monterait se coucher, sachant que cela nous arriverait avec la même absurdité. Mon père s'obstinait à nier l'évidence. Le tableau n'était pas sa place, mais nous l'y avons conservé. Maintenant ma fille préférée pouvait le contempler pour entrer doucement dans sa propre ressemblance. Elle frotta du bout du doigt la plaque de cuivre que j'avais moi-même fixé sur l'encadrement le jour de mes douze ans. Elle lut un titre sans rapport avec le sujet du tableau et une date qui ne pouvait pas être celle de sa création. Cette médaille est une trouvaille, non, un arrachement au passage des ancêtres qui ont précédé notre propre branche. Ou bien j'ai pris la patience de dévisser ou de déclouer cette merveille parce qu'y était gravé le nom d'une Lucile qui avait bien vécu un obsédant désir d'être aimée. J'avais fait le compte des Lucile. Les plus vieilles paraissaient mortes au moment d'être peintes. D'autres m'intriguèrent parce qu'au contraire elles semblaient vouloir vivre encore ce qui reste de temps au vivant qui les contemple et les redoute. L'une d'entre elles posait si négligemment qu'un vernis obscur dissimulait les audaces finalement attribuées au peintre lui-même. J'imagine.
Mon autre fille nous a rejoints dans l'escalier. Elle appuie sa petite tête laideronne sur l'épaule de sa sœur, sans prétendre toutefois rêver avec elle. Elle ne connaît pas l'histoire du portrait de Lucile que j'ai voulu conclure par un ajout fascinant. Elle n'est pas curieuse. Elle lit la plaque et rougit. La mort de sa tante l'a toujours un peu épouvantée, avoue-t-elle et elle regrette aussitôt de ne l'avoir pas connue avant que ça arrive quand même.
— Ne sois pas bête, dit l'autre, personne ne meurt de cette manière. Il faut que ça arrive par hasard. Ce qui met fin à cette instance sur les marches d'un escalier sans mémoire.
Roberte est dehors pour profiter d'un rayon de soleil. L'arrangement d'un fauteuil pliant l'a quelque peu énervée.
— Tout le monde est mort, dit-elle d'un coup.
Et elle me regarde comme si j'allais lui reprocher d'aller trop vite en besogne. Mais elle vient de jeter l'eau de notre mémoire sur le feu d'un présent dont mes filles sont les seules reines maintenant. La plus belle ne durera pas parce qu'elle est belle. L'autre est agacée par d'incessants trous de mémoire. Elle compte sur sa sœur pour ne rien oublier. À Polopos, elle imitait les mouettes, les pieds dans l'eau où elle désirait nager avec les autres pour ne plus être le sujet des conversations qu'elle avait quand même l'art d'interrompre. J'étais sous le parasol. Lucile (ma fille) étourdissait des garçons après les vagues. Roberte était plongée dans un roman. Elle n'en sortirait pas avant la fin de l'après-midi. Le soutien gorge de Lucile clapotait avec les vagues où Léopoldine l'avait abandonné. Les garçons formaient une ligne qu'aucun autre garçon ne pouvait franchir sans en payer le prix. Lucile se retournait à peine pour applaudir à ces noyades. Le rebelle jaunissait sous l'eau avant de reparaître, bleu, le souffle coupé, éberlué, l'œil morne. Elle ne répondait pas à leurs cris. Son dos resplendissait à la surface. Elle ne leur offrit pas une seconde le spectacle d'une poitrine qu'ils étaient venus voir. Elle sortit de l'eau les mains sur les seins et se réfugia sous le parasol pour réclamer à Léopoldine le soutien gorge qui s'éloignait dans les vaguelettes. Les garçons lui parlaient et elle leur répondait mais ni Lucile ni moi n'entendions ce qu'ils se disaient. Léopoldine avait l'air de s'amuser. Elle courut à quatre pattes dans les vaguelettes à la poursuite du soutien gorge. Les garçons s'éloignaient. Elle revint avec le soutien gorge sur une épaule. La jupette de son maillot gouttait sur ses cuisses. Elle s'agenouilla pour ajuster le soutien gorge sur la poitrine de Lucile. Roberte grogna. Une goutte de sable avait atteint sa joue. Elle l'écrasa comme un insecte.
Dans l'ombre, les yeux de Lucile déconcertent le regard. On ne peut pas soutenir longtemps cette intimité. Elle veut détruire les sentiments. Elle le dit. Elle préfère la mer à des garçon chahuteurs, le ciel, ses oiseaux, le sable désert à l'aube, ces longues promenades auxquelles je mets fin pour ne pas la perdre. Au réveil, Léopoldine prétend ne pas avoir rêvé. Les garçons l'attirent. Elle aime ces peaux mouillées, le sel des lèvres, les cris qui se perdent, la mer non pas infinie mais énorme, le vent qui menace d'emporter le peu de choses qu'on amène avec soi sur une plage où l'on a l'intention de ne passer que le temps. L'eau la paralyse. Elle n'y entre pas. Elle mouille ses épaules, se recroqueville dans la boue de sable et d'écume, cache ses pieds dans cette flaque, évite les gouttes, ne respire plus dans la gerbe, désire cet étouffement pour ne plus avoir à le désirer. Lucile est entrée dans l'eau sans se soucier de l'effet qu'elle produit, ce désir qui n'est pas le sien, qu'elle néglige parce qu'elle sait qu'il ne peut pas l'atteindre, qu'elle détruirait ces constructions s'il arrivait qu'on tentât de l'emprisonner pour la posséder, elle nage comme un poisson, dos miroir, étincelant, géant. Léopoldine lâche le soutien gorge. Une onde l'emporte en cercles, le dénoue sur le sable, l'arrache à ce sable et l'éloigne. Le corps de Léopoldine est lourd, lent, immobilisé dans l'extase, c'est un obstacle.
— Reviens! dit Roberte.
La page éclaire son visage. Je m'ennuie. Je ne trouve pas le repos. Une cohérence bleue coule à la place de mon sang.
— C'est mauvais pour les yeux, dit Roberte.
Le roman l'a déroutée. Un effet qu'elle n'attendait pas, ou une cause invraisemblable, ou seulement le décor, impénétrable ou étranger. Une longueur l'aurait agacée. Elle paraît fatiguée. Elle referme le livre. Un regard la renseigne sur la situation de Lucile. Elle appelle Léopoldine qui se retourne. Beau profil au fond. Ce regard suppliant. Cet abandon. Elle ne demande rien. Elle veut qu'on l'anéantisse. Elle veut disparaître sans laisser de traces.
— Reviens! dit Roberte.
Et l'autre demande pourquoi. Roberte montre du doigt le soutien gorge qui a l'air d'une algue. Léopoldine à quatre pattes. Ces fesses que la jupette ne cache plus. Les beaux cheveux qui s'éparpillent. Elle joue avec l'écume, certaine de ne pas s'y noyer. Elle finit pourtant par perdre haleine. Elle revient avec le soutien gorge. Elle est suffoquée. Roberte lui arrache des mains le soutien gorge maculé d'écume et de sable et elle se lève pour aller le rincer dans les premières vagues. Lucile ne l'entend pas. Elle a atteint la première bouée. Elle tente de s'extraire de l'eau mais la bouée se penche, le drapeau se mouille, les garçons ont trouvé un objet qu'ils se lancent au visage en poussant des cris de bêtes.
— Sais-tu ce qui m'arrive? Je ne veux plus grandir. Jamais tu n'aimeras cette femme. Ce sera une femme impossible. À cause de ce temps perdu à le devenir le plus vite possible. Combien de temps faut-il pour se faire à cette idée absurde?
Léopoldine ne parle jamais en présence de sa mère. Elle met à profit la moindre de ses absences. Elle s'exprime clairement. Elle ne ment pas. Elle veut jouer le jeu. Mais pas à ce prix. Je réponds rarement à ses questions. Je néglige ses silences. Elle mouille son visage, l'enfouit une seconde dans le sable chaud et ne veut plus quitter ce masque. Lucile finit d'ajuster le soutien gorge.
— Où en es-tu? demande-t-elle. Elle a lu le livre. Roberte ne sait plus. Ces généalogies la désespèrent. Lucile rit. Un regard en coin la renseigne sur les garçons qui prennent le soleil sur les rochers.
— Ne regarde pas! dit Léopoldine.
Son masque est une grimace. De ce jeu que je lui ai enseigné, elle n'a retenu que le masque. Les chaussettes ne l'amusent plus, ni les gants, ni le soleil sur le ventre et encore moins les deux lunes. Obscènes les deux lunes. Et risibles. Lucile ne riait pas. Je m'accroupissais en vitesse. On avait à peine le temps. Une fois dans l'eau, effleurant sa surface tremblante, et une autre à fleur du sable blanc, élevant les deux lunes à la hauteur du regard. Roberte s'impatientait.
— Quand vous aurez fini!
Quatre lunes pour nous amuser. Lucile ne jouait pas. Elle ne jouait pas avec le corps. Et à la fin, il ne restait que ce masque, ce théâtre, ce rôle et le personnage que Léopoldine ne pouvait pas jouer. Mais le sable finissait par sécher et le masque s'écroulait aussi facilement que les châteaux de Lucile qui était jalouse de son art. Doigts de fée. Son corps appartenait à ces constructions. De loin, car elle travaillait à l'ombre des eucalyptus, elle expliquait une généalogie compliquée par le jeu des désirs. Roberte répliquait en lui demandant mollement comment il se faisait qu'elle en sût autant à son âge. Le corps de Lucile, noir et blanc, s'arc-boutait encore.
— Cela n'a rien à voir avec la jeunesse, concluait-elle. C'est une question de raisonnement, rien de plus.
Le masque de Léopoldine dégoulinait. Elle l'exposait au soleil, éprouvant de temps en temps la surface du bout du doigt. Elle n'ouvrirait les yeux qu'au moment où ce mélange formerait une croûte favorable à la grimace. En attendant, elle écoute et ne dit rien. Les garçons se chamaillent. Ils s'éclaboussent, s'empoignent, se mesurent. Quand elle ouvrira les yeux, le château aura l'air d'un château. Ces ébauches l'émerveillent. Le corps de Lucile est entouré par la muraille. Roberte tourne une page pour jeter un œil dans le texte futur. Que cherche-t-elle? Un nom? Une réponse? Lucile l'a mise sur la piste mais elle est encore perdue. À cause d'un bâtard. Elle hait ce naturel. Les yeux de Léopoldine s'ouvrent enfin. Première grimace. Elle montre ses dents. Petit monstre. Et l'enfouissement commence. Roberte rouspète mollement. Un grain de sable sur la langue. Je m'abandonne. Le sable coule sur moi. Il formera une pyramide que je détruirai pour effrayer l'architecte hilare qui ne retrouve plus le masque dans le sable où il est retourné. Tandis que le château de Lucile est un château. Elle a enjambé la muraille. Son corps creuse le fossé. Tout à l'heure, elle ira chercher l'eau. Elle a cette patience. La pyramide est un tas de sable entrouvert où je ne trouve pas le repos. Léopoldine est assise près du château. Lucile a encore refusé son aide. Petits personnages. Je ne vous ai pas inventés. Je vous raconte. Mais vous n'avez peut-être jamais existé. Pourvu que ce soit le cas si je suis en train d'écrire. Cette plage est un chapitre de votre vie. Je ne l'écrirai pas. Un chapitre de moins. Il a passé tant de temps entre la pyramide et le château. Puis l'architecture a abandonné la géométrie pour d'autres spatialités. Pointes et faces remplacées par des jeux plus complexes. C'est ce qui est arrivé. La dernière fois que j'ai vu Lucile, je l'ai suppliée de devenir une femme. Pas de réponse. Ce silence auquel Roberte nous a habitués. À la longue.
— Nous avons rendez-vous avec le gérant à quatre heures cet après-midi, dit-elle.
Il lui semble qu'une goutte de pluie est tombée sur l'aile de son nez. Ce n'est qu'un avertissement. S'il pleut, il y aura la boue du chemin, les vêtements mouillés, le parapluie maltraité par le vent, la course l'un derrière l'autre, les filles qui s'égarent, Roberte qui connaît le chemin, ma lenteur.
— Nous mangerons sur le pouce, dit Roberte.
— Quatre heures! dit l'une des filles, nous avons le temps!
— Le temps de quoi? s'écrie Roberte.
— Pierre nous a promis...
les écouter se chamailler, se disputer le temps, se jalouser les objets de notre vie. Les filles ont le nez dans le panier que Roberte transporte en rouspétant. Elle a débouché la bouteille. Le bouchon est entre ses dents. Ch ch ch ch... rires des filles, une cerise a sauté en l'air.
— Tu mangeras du fromage, me dit Roberte.
Petit poème-conversation. Un par jour. Un volume par an. L'œuvre des années. Elle espérait cette accumulation.
— Ne nous arrêtons pas en chemin!
Négations péremptoires, affirmations à sens unique. Nous avons laissé notre fils bien-aimé dans les bras de ses grands-parents. Roberte lui parlait dans l'oreille. Il sait que les mots existent. Poétiquement. Si la poésie est tout ce qui reste de la littérature. Baisers des filles protectrices.
— Il n'a pas eu le temps de me comprendre.
Elles occupaient ses joies. Jardin nécessaire pour cultiver leur éternité. Sinon que sommes-nous? Des conquérants de l'inutile? Pendant qu'elles repeuplent le monde.
— Je mange trop de fromage.
— Mange du pain.
— Gare au vin!
— Il n'y a plus de cerises.
Le seul quignon est vidé de sa mie.
— Qu'est-ce que ceci?
— Pierre nous attend!
Quatre heures.
Le gérant est un homme en qui on peut "confier". Je me tairais. Vous serez rentrées pour quatre heures. Non, trois. Le temps de vous faire belles. Cette beauté luciole. Elles promettent de ne pas nous mettre en retard. Le corps musclé de Léopoldine s'engage dans le bois. Lucile fait le tour, empruntant le chemin.
Tu n'es pas assez exigeant, me dit Roberte.
Je termine le fromage, un fond de vin, la croûte rousiquée. On ne voit plus les filles. On entend leurs cris. Elles arriveront au village pour secouer sa léthargie. Le gérant a promis à Roberte de lui épargner les questions de paperasse.
— Il s'y connaît, dit Roberte, on peut avoir confiance. Tu ne va pas faire la tête maintenant!
Elle allume ma pipe.
— Nous avons le temps, dit-elle.
— Si elles ne reviennent pas à trois heures, je descends.
Elle consulte la montre qu'elle porte en collier. Je préfère les horloges, celles des rues, les horloges des couloirs, des films, les clochers obliques, les parquets infinis, les linteaux en approche. Je ne lui connais qu'un amant. Et encore. Il dépense notre argent. Il a des idées. Par exemple celle de vendre la tour. Pourquoi lui avoir parlé de la tour? Parce qu'il doit tout savoir de mes biens. Cette chronique le passionne. Elle n'expliquait rien. Roberte n'expliquait pas cette passion et la passion n'expliquait pas Roberte.
Il examinait un tableau dans le couloir. J'étais assis dans le fumoir. La porte était entrouverte. On ne réussit plus à fermer cette porte depuis que ses gonds résistent obstinément à cette fermeture. La fumée prend le chemin de l'entrebâillement et s'insinue dans le couloir où les visiteurs attendent en regardant les tableaux, ou les miroirs. Il agitait dans son dos une canne qu'il préférait au parapluie. S'il pleut? Mais il s'abrite! Le parapluie des femmes est un prétexte. Il a aimé sa robustesse, ses mains larges, le regard ennemi. On peut regarder aussi le dos des livres dans une vitrine. La tête se penche sur le côté pour lire les filigranes d'or. La fumée l'intrigue. Cette présence dans son dos l'agace un peu. Il visite les murs à la recherche d'une brèche qui expliquerait ma présence. Il me trouve pitoyable. Il s'excuse. La porte a cédé à une pression si légère, enfin peu importe si elle a cédé, il me connaît maintenant.
— Je n'espérais plus vous voir, dit-il.
Je n'ai pas quitté le fauteuil.
— Vous n'en parlerez pas à Roberte, n'est-ce pas? dis-je.
Il ne comprend pas.
— La fumée, expliquai-je.
Le couloir. La porte. Les charnières contre le pêne. Il passe un doigt expert sur la gâche.
— Vous pouvez compter sur moi, fit-il en riant.
Je lui demandai alors de patienter.
— Roberte s'était absentée. Sans elle...
Il se servit lui-même le porto que je lui offrais en secouant la main pour dire non à celui qu'il prétendait me servir.
— Je boirai donc à votre santé, dit-il.
Il lampa le verre. Une rougeur encercla son regard. La langue claqua. Roberte ne tardera pas. Il ne sait plus s'il doit l'attendre ou renoncer à la voir et s'en aller.
— Ces filles sont charmantes, dit-il.
Il aimait les profils. Ce face-à-face n'était pas une nouveauté. Mais l'art n'était-il pas aussi celui des recommencements? Je les nommais. Que pouvait-il dire de ces noms maintenant qu'il les connaissait? Il se contenta de me féliciter. Pour la toile ou pour les noms, il ne précisait pas sa pensée. Deux profils, deux yeux, un seul regard, observa-t-il à mi-voix. Il saisissait l'idée. Restait à identifier le regard. Difficile, conclut-il, en l'absence des modèles. Roberte les ramènerait du collège tout à l'heure. Il comprendrait la différence dont le tableau ne rendait pas compte parce que ce n'était pas le sujet que j'avais choisi de peindre. Il comprenait encore. Mais c'était difficile. Un autre verre le mettrait sur la voie. Il se laissa convaincre.
— Je ne dirais rien à Roberte.
Il rougit. Il promettait de se taire au sujet de la fumée. Il avait hâte de connaître les filles. Ces profils. Il les ravirait s'il leur demandait de retrouver la pause. Elles ne s'en souvenaient peut-être pas.
— En effet, dit-il, c'est entièrement votre idée.
Malgré l'imitation, voulait-il dire. Roberte n'aimait pas ce portrait. Fallait-il lui parler de cette crise? Il s'était assis en face de moi et il avait croisé ses jambes pour donner à ses bras, symétriquement posés sur les accoudoirs, l'ampleur d'une assurance qu'il opposait à mes pénétrations. Une main tenait la canne, l'autre le verre, et il jouait à me regarder fumer.
— Je n'ai pas de talent, avoua-t-il.
Il le regrettait. Cette impossibilité de pouvoir s'exprimer le rendait mélancolique quelquefois.
— Vous ne vous rendez pas compte, dit-il, c'est comme être muet, ou aveugle, ou simplement manchot!
Il m'enviait sans toutefois me jalouser.
— Le talent ne peut rien contre la vérité, dit-il.
Je ne disais toujours rien.
— Mais pourquoi désirer ce pouvoir? dit-il encore. Je me trompe peut-être. Vous me le direz, si vous pensez que je peux comprendre.
La pipe s'éteignait. Il aimait aussi les paysages du couloir. Il préférait l'abstraction à l'analyse. Il s'excusait de ne rien pouvoir contre cette préférence qu'il se gardait bien de chercher à expliquer.
— Les éléments, dit-il, le choix des éléments à la place de cette... compréhension que le portrait propose à l'esprit.
Je n'imposais rien en effet. Que faut-il attendre des artistes? Ce qu'on n'attend plus de soi? Mais ce serait un pur plagiat? Qu'en pensais-je? La pipe était éteinte. Je lui indiquai la pince. Il cueillit une braise dans la cheminée et il la déposa dans le foyer. L'eau glouglouta. Voulait-il tâter cette saveur? Il préférait un autre verre. Se reconnaissent-elles au moins? dit-il. Le fond n'explique rien. Les eaux semblent indiquer une nudité que je n'ai pas peinte. L'absence des mains interdit les interprétations. Les cheveux sont peignés en chignon, comme pour ne plus exister. L'horizontale est créée par la symétrie. La verticale par la séparation. Impossible de savoir de quel côté se trouve le miroir!
— Mais c'est qu'elles ne se ressemblent pas! s'écrie-t-il, se rendant compte en même temps qu'il exprimait la vérité en jeu dans cette tentative de ne plus les aimer.
Voulait-il que je lui expliquasse pourquoi Roberte haïssait cette peinture? Se menacent-elles? Se cherchent-elles? Se comparent-elles?
— Il semble, dit-il, qu'elles viennent de lire le même livre. Qu'en pensez-vous?
Il ajuste sa moutonne en un éclair.
— Ainsi, dis-je, vous enseignez.
Une boucle rebelle, voilà ce que c'est.
— Le programme, commence-t-il.
Il envoie ses mains en l'air.
— Roberte enseignait une technique, dis-je.
Mais je ne me rappelais plus laquelle.
— Oui, dit-il. La technique. Heureusement nous avons les vacances pour mettre à profit les effets du progrès sur leurs esprits.
Sa tête hochait en même temps. Rebelle ou nécessaire.
— Nous nous sommes connus sur une plage, dis-je, nostalgique.
La même plage. C'était l'été. Le corps sortait de l'eau. Elle jouait avec un enfant. L'enfant jouait à se noyer. Elle le conseillait. Méthodique. Patiente. Sourde à ses appels. La blonde qui m'accompagnait était une sorcière bretonne, maîtresse du feu, possédant ce verbe, s'en servant contre moi à l'occasion. J'avais été planter un clou d'argent dans l'écorce d'un chêne situé à la croisée des chemins. L'expérience m'avait appris la foi. Ensuite j'avais noué le ruban filé d'or à la tête de la pointe d'argent et j'avais fait le tour de l'arbre en récitant un quatrain maléfique. Le rite voulait que j'allasse nu d'un point à un autre de la cérémonie. Je sortis de la maison peu après minuit. Mon corps est entré dans la nuit. Je suivais le fossé. Je me savais seul. La lumière de la maison disparut derrière les premiers arbres de la forêt. Je tenais le clou d'argent dans mon poing serré. Le ruban était noué autour de ma verge. Le fantasme qu'elle m'inculquait depuis des jours devait m'aider à maintenir l'érection nécessaire. Le fossé semblait éclairé de l'intérieur. J'en suivais la frange obscure, en proie au plaisir. Je reconnus le chêne. Je cherchai la pierre. Ma main semblait l'avoir pétrie. L'oblique du clou avait son importance. Je frappai les sept coups. Il s'enfonça solidement. J'enfilai le ruban, je fis le tour, je récitai, je tremblai. Une lampe s'alluma. C'était elle. Elle était vêtue d'une robe blanche qui traînait dans l'herbe. La lampe agitait les plis. Le plaisir prenait fin. Je la suppliais de ne pas m'abandonner maintenant que j'étais sûr de l'aimer. Elle soufflait la lampe. En même temps, la nuit m'arrachait ma semence. Et je me réveillais. Elle dormait. Son immobilité me fascinait. Nous n'avions jamais eu que des conversations de circonstances et les circonstances naissaient plutôt de son agitation diurne. Sur la plage, elle observait les femmes et me demandait de les décrire. Je ne sus jamais si mes descriptions avaient quelque chose à voir avec ce que ces femmes lui inspiraient. La conversation portait alors sur d'autres femmes. C'était le moment de rompre le fil d'Ariane.
Roberte n'avait pas attiré son attention parce qu'elle était l'objet d'un enfant. Les femmes soumises à cette condition n'avaient pas la faveur de son regard. Roberte venait de planter ses ongles dans l'air pour s'empêcher de tomber. L'enfant riait. Elle tomba lourdement dans l'écume de sable d'eau. Bras en croix. Lapée par les vaguelettes. C'était une géante, au moment où ma dernière sorcière me décrivait un endormissement exigeant ma participation. Je caressai son épaule crispée.
— Qui? Roberte? dit-elle. Roberte! appela-t-elle.
— J'étais sidéré, dis-je. Mon homme me regardait comme si je venais de le situer au bord d'un roman et qu'il craignait déjà de s'y perdre.
— En effet, dit-il.
Il reconnaissait là le style de Roberte. Elle était assise dans l'eau et l'enfant jouait nu entre ses jambes. Elle secoua la main pour nous saluer. L'enfant éleva le ballon pour tenter de le situer sur la tête de Roberte. Elle semblait lui expliquer que c'était impossible. Avec quelle patience! Elle nous montra du doigt. L'enfant se tourna. Petite fille grassouillette. Boucles blondes et ruban mouillé, dénoué, qui lui tombait sur l'épaule. Le ballon, lui, dérivait. Quand elle s'en aperçut, il était trop loin. Il semblait s'abandonner aux turbulences de l'eau. Un vieillard en X le regardait passer. Elle tenta de l'atteindre. Elle sortit d'abord de l'eau et prit son élan sur le sable mouillé, dur, entre les vaguelettes et le sable blanc et brûlant. Ce ruban s'amincissait. Elle y courait sans peine, sans douleur, sans crainte. Elle dépassa le vieillard. Le ballon était loin. Il y avait d'autres ballons, les cris de Roberte qui courait lourdement au bord de l'eau. Elle aspergea le vieillard. Il rouspétait encore quand elles revinrent. Mais il évita le regard de Roberte. Elle l'eût remis à sa place, lui qui n'avait rien fait pour empêcher l'enfant de s'éloigner. Il regarda en passant le petit corps agité de cris. Roberte la tenait sur son ventre. Le ballon était sur la hanche, solidement immobilisé par une main puissante. Il fit un écart pour éviter l'écume qu'elle déplaçait. J'arrivais.
— Si j'avais su, dis-je maladroitement.
L'enfant se calma. Elle cherchait mon regard et je l'évitais.
— Elle est impossible, me dit Roberte.
Et en même temps, elle me confiait le ballon. L'enfant paraissait me guetter maintenant. Je pensai à ces jeux qu'elle exigeait de moi sans me connaître. Ne rien savoir de mon adresse dans l'air, ma rapidité, ma satisfaction, l'œil clair de Roberte me visitait. Elle déposa l'enfant sur le sable chaud. L'enfant sautillait en se plaignant.
— Non, dit Roberte, pas de caprices!
Il s'agissait donc de cela. Je tendis le ballon à l'enfant.
— Pas question! dit Roberte.
— Nous arrivons, dit ma sorcière qui s'extrayait de l'ombre du parasol.
Roberte pinça doucement cette peau blanche. L'enfant s'était réfugiée dans mes jambes.
— Je peux monter sur tes pieds? dit-elle.
— À cause du sable?
— Marche! dit-elle.
J'obéis.
— Ne vous laissez pas faire! grogna Roberte.
Nous avancions entre les corps couchés. Elle n'était plus à la portée de Roberte dont seule la voix nous atteignait, nous recommandant de ne rien manger et de ne rien boire qui fût sucré comme elle aimait. L'enfant me montra cette langue. Elle savait presque tout des papilles. Son doigt traçait savamment les limites de l'acide et de l'amer. Des corps de femmes se retournaient à notre passage.
— Tu es curieux, dit l'enfant.
— Tu es bien gourmande, toi! dis-je au passage d'une femme nue.
Nous atteignions le parapet. C'est là qu'elle voulait aller. Le marbre était brûlant. Elle se réfugia encore sur mes pieds. Elle ne demandait rien mais elle acceptait tout, résumerais-je maintenant. Elle était bavarde ou elle voulait tout dire.
Le voyage avec l'enfant. Il commencerait avec Roberte. Mon visiteur m'avait écouté sans m'interrompre. Je lui demandai un commentaire. Il bredouilla: je n'y avais pas pensé. Il gargouilla.
— C'est la fumée, dit-il.
Mais peut importait si je dérangeais son bien-être, l'eau de sa tranquillité relative.
— Oui, dit-il, il faut se souvenir de tout. Ce voyage. Je comprends.
De Roberte à Roberte. L'enfant était la trajectoire. Ou plus exactement sa petite sœur.
— Petite, oui, dit-elle, parce qu'elle est grande.
Elle marchait à reculons sur le parapet malgré mes protestations. Un vieillard se leva pour la laisser passer. Il caressa la joue au passage. Ce désir. Posséder. S'abandonner. Éternel et tranquille. Comment expliquer les différences? Elle cherchait l'ombre d'un tamaris où couchait un chien facile.
— Facile? dis-je.
Ce mot l'étourdissait. Si je me retournais (mais elle me conseillait de n'en rien faire), j'assisterais à l'inquiétude de Roberte, ce qui ne manquerait pas de m'inspirer ce trouble désir de la facilité. Je traduis. Voulait-elle que je lui paye une boisson, une douceur, une image, un jouet, un texte?
— Rien, dit-elle, Roberte serait furieuse.
Si nous marchions jusqu'au phare, et à condition de nous en tenir strictement à la vitesse qu'elle inculquait à notre allure, nous reviendrions par la plage, le sable aurait eu le temps de refroidir un peu, il serait tiède comme de la nourriture, on aurait encore le temps, évitant de regarder en direction de Roberte qui ne pouvait pas écouter les bavardages de la sorcière.
— Une sorcière, sans blague! dit l'enfant.
Elle s'arrêta pour s'asseoir sur la murette.
— C'est une vilaine manière de traiter les femmes, disait-elle, empruntant les chemins de traverse de sa pensée en formation.
Je la décevais. Elle avait aperçu le corps de cette femme. À vrai dire, elle l'avait entendu appeler Roberte. C'était donc la voix d'une sorcière?
— Oui, précisais-je, et le corps, le corps merveilleux, son amitié, sa tendresse.
Sorcellerie. Pendant qu'un policier nous expliquait qu'elle devait s'habiller si elle avait l'intention d'emprunter le trottoir pour atteindre les baraques foraines. L'odeur du caramel et de la vanille nous arrivait par bouffées.
— Le vent se lève, dit-elle.
C'était peut-être vrai. Ou bien elle se sentait nu depuis que le policier lui avait fait la morale.
— C'est votre fille?
— Non, répondis-je. Mais...
— Mais quoi? dit-il.
Elle courait déjà dans le sable brûlant. Il commença à enjamber la murette.
— Êtes-vous fou? lui dis-je en l'arrêtant.
Il se ravisait. Elle avait atteint le sable mouillé, sautillant encore. Me voyait-elle? Je jetais un regard désespéré en direction de notre parasol. Le dos de Roberte, nu et grandiose, me captiva un moment. Elle parlait. Ma sorcière avait disparu dans l'ombre. Je cherchai l'enfant. Il revenait, ayant enfilé une chemise et portant la mienne sur l'épaule.
— Vous êtes content? dit-elle au policier et en même temps elle me tendait ma chemise.
Je l'enfilai pendant qu'elle parlait. Nous n'atteindrions pas le phare ce soir. Le policier s'éloigna en bougonnant.
— Les sorcières ont un regard différent des autres femmes, dit l'enfant.
Elle avait chaussé des claquettes rutilantes. Que m'arriverait-il si je ne vantais pas ces pieds?
— Mais rien, dit-elle. Elle m'a demandé de vous dire de ne pas vous éloigner dans ce sens, ajouta-t-elle.
— Ah! oui?
Les baraques foraines formaient un V de l'autre côté du boulevard. Le voyage avec l'enfant continuait par une fête. Elle aimait les lampions. Dans la cacophonie, elle cherchait le bruit des mécaniques et pensait même le deviner quelquefois. La joie des autres enfants l'émerveillait. Elle voulait être comme eux. Elle le pouvait, affirmait-elle. Qu'est-ce que ce pouvoir? Cette approche de l'objet qui vous ressemble, qui s'intéresse à vous parce qu'il vous reconnaît, cette possibilité de jeu. La gourmandise était le seul moyen de ne rien laisser paraître de ces tourments. La gourmandise et la vitesse. L'échappée, la surprise de la disparition, les retrouvailles dans la foule. Elle se perdait. Je la suivais.
Sous une bâche agitée par le vent, Roberte raccommodait le passé. La sorcière semblait s'ennuyer. Elle buvait plus que de raison. On la regardait. Elle avait le sourire facile.
— Alors nous avons eu l'idée de ces vacances, commençait Roberte.
La sœur tenait du papillon. La nuit, des lampions, et le jour, les fleurs amères de la réalité. Elle devinait ce futur et c'est effectivement ce qui arriva. L'enfant ne trouvait pas le sommeil et les berceuses n'avaient plus de pouvoir sur elle. Roberte trouvait le sommeil par "moments". Elle en sortait éberluée. Mais l'enfant était à sa portée. Elle n'avait pas bougé. Elle avouait même aimer ces attentes. Roberte consultait alors sa montre et s'étonnait qu'il fût si tard. On se précipitait sur la plage. Le parasol était loué. On lui apportait des verres étourdissants. On lui en réclamait le prix en fin de semaine. Payer, ouvrir le sac à main, en extraire les billets, chercher l'appoint. Que voulais-je savoir encore de Roberte? Pourquoi cette curiosité? Elle n'entendit pas ma réponse. Le temps lui manquait. Derrière la balustrade, le taureau de feu gisait sur le côté. Il avait blessé une personne il y avait deux ou trois soirs. Brûlures, piétinements, panique? Elle ne se souvenait plus. Elle n'avait entendu que les cris. Les fusées l'avaient assourdie. Les cris étaient un avertissement. La foule s'était concentrée au point de chute de ce corps (brûlé, piétiné, terrorisé?) pendant que le taureau de feu s'éloignait vers la périphérie. La dernière fusée était un disque qui s'éleva dans la nuit. Maintenant l'animal semblait impropre à ce feu. Les tubes étaient vides. Elle ramena un peu de cendre sur le bout de son doigt. J'en respirai, à sa demande, le feu pâle.
— Te souviens-tu?
La nuit semblait s'achever. Nous irions jusqu'au phare au lever du soleil. La plage se peuple lentement.
— Il faut prendre ce temps, dit-elle, les voir de loin, ne pas agir, attendre que quelque chose arrive.
Elle gesticulait devant une enceinte acoustique. La musique et la danse. L'œil et le rêve. Pas de place pour les mots. Je l'abandonnai.
Je retrouvai Roberte sous la bâche. La conversation l'avait épuisée. Elle se plaignait d'une migraine qu'elle situait derrière l'œil droit un peu au-dessus de l'oreille. Ma sorcière s'était endormie.
— Nous nous sommes connues, commença Roberte.
Qu'y avait-il de vrai dans ce qu'elle me racontait? La sorcière souleva une paupière prudente. Il y avait tant de choses dont je ne me souvenais même plus, m'avouera-t-elle avant de se mettre au lit. Ces aventures l'avaient cependant découragée. Il n'y avait pas de conclusion. Simplement, Roberte tentait de refaire le chemin qui les avait séparées. L'enfant m'avait entraîné loin de ce théâtre.
— L'enfant?
Oui, je l'ai perdue aux alentours d'un manège qui lui avait donné le vertige. Elle m'avait confié cette sensation. Des mots. Une danse à peine ébauchée. Les contretemps qui venaient du kiosque d'où les ballons s'envolaient. On les retrouvait dans le ciel à la lumière incohérente des fusées. Il fallait que je lui expliquasse ce feu, les particules métalliques, la couleur, et surtout la géométrie, le calcul, cette habitude, l'imagination en panne, les simplifications modernes, le chemin qui retrouve les traces de cette enfance vite émerveillée par ce qui touche ses sens pour les mettre en danger de ne plus exister. Je devenais bavard. Roberte était bavarde aussi, me dit-elle, je m'en rendrais compte. Elle dormait peu et paraissait toujours dérangée par des choses dont il était difficile de se faire une idée. Même endormie, elle semblait lutter entre ces transparences. On ne lui connaissait pas d'amant. Elle parlait aux hommes pour les décourager. Ils étaient toujours un peu blessés. Le prix était cette solitude bavarde. Ces mots pour rien. L'ennui qui en résultait.
— Je ne sais plus ce que je dis, dit l'enfant en s'éloignant.
Elle bouscula un couple d'amoureux qui se caressaient. Je m'excusai. Le collier de perles sucrées s'éparpilla. Ses dents en avaient coupé le fil. Les perles se fondirent dans l'ombre. Elle ne regretterait que les saveurs. Elle trouva une perle dans un pli de sa chemise.
— Revenez! criait Roberte.
La sorcière se réveilla. Elle aperçut l'enfant sur la murette. Elle était entourée d'hommes et l'un d'eux la retenait par la chemise pour l'empêcher de tomber dans le corral. Nous entendîmes son cri lorsque le taureau franchit le portail.
— Je n'aime pas ces jeux, dit la sorcière.
Elle frémissait. Roberte suçait des olives qu'elle recrachait dans la soucoupe. L'enfant se retournait de temps en temps pour nous regarder. Qu'attendait-elle de nous? Son cri avait un temps de retard sur le cri de la foule. Elle les imitait. Du corral, on ne voyait que la poussière soulevée et les rayons des lampes qui gigotaient au bout des perches.
— Ne restons pas là, dit Roberte.
Elle avait l'expérience d'un taureau.
— Toi? dit la sorcière.
Je m'étais approché du mur.
— Nous rentrons, dis-je.
L'homme qui tenait l'enfant me demanda en riant s'il m'appartenait. Je dus répondre que oui. Il l'envoya dans mes bras.
— Ce n'est pas prudent, dit-il.
La poussière s'était déposée sur son visage. Il n'avait pas l'air heureux. Ou il cherchait le bonheur. Il avait eu le temps de montrer à l'enfant la cicatrice sur son ventre. Il voulait l'effrayer. En même temps, il la désirait. Pour la sauver, m'expliquait-elle.
Mais le taureau avait dans l'idée de déserter le corral du côté de l'ombre. Cette diagonale l'angoissait. Elle imaginait encore le temps de cette géométrie absurde. Comment trouver le sommeil dans ces conditions? Je me couchai près d'elle. La sorcière roupillait dans le salon de l'hôtel, sous un mouchoir. Roberte lisait. Elle avait laissé la porte entrouverte en me recommandant de ne pas aller au bout du conte que l'enfant exigeait de moi. Les portes-fenêtres, qui donnaient sur une terrasse éclairée par des lampions de papier, étaient grandes ouvertes. La pointe et le phare s'y reflétaient. Peu après minuit, mais jamais exactement à minuit comme le prétendaient les affiches dans les rues, le feu d'artifice éclairait pendant trois bonnes minutes ce côté du rivage. Les explosions étaient à peine perceptibles, peut-être à cause de la distance, plus sûrement de la différence de niveau (l'hôtel était inondé chaque année au moment des marées de la Saint-Michel). Mais il était impossible de mesurer la durée entre les lueurs et les pétarades. Elle existait bien sûr. C'était seulement impossible. Angoissant aussi. De n'être pas là. Et d'être le témoin de cette absence. On ne dort pas dans ces conditions. Insomnie facile, désirable, sans doute fertile. Les hallucinations sans masque, l'imagination transparente, et la réalité à la place du temps. Roberte ne lisait pas. Elle feuilletait une critique circulaire. Elle aurait aimé m'en commenter la proie. Son ombre était étrangement nette, à peine troublée par les mouvements de la page, et je le soupçonnais de m'épier. J'étais jaloux de ces sonorités. Que pensait-elle de ma voix en marge du conte que j'inculquais à l'enfant? Il n'était pas minuit. De temps en temps, l'enfant éternuait en évoquant aussitôt le jésus d'une autre enfance, mots appris, mais dans ce cas particulier ils changeaient le sens à donner à passion. Elle m'avait enseigné cette religion en peu de mots, l'évidence étant qu'on ne pouvait crucifier un enfant mais qu'on avait bel et bien cherché à le sacrifier quand c'était encore possible. Roberte était-elle responsable de ces idées? Ou au contraire était-elle à la recherche d'un moyen de les anéantir. Je voyageais à la surface de ces rapports entre sœurs dont l'une avait l'âge des femmes et l'autre un rêve d'enfant à traverser. Je n'avais pas eu l'intention d'approfondir des impressions qui, faute de les définir une bonne fois pour toutes, me ramèneraient à la surface de ma propre existence. J'avais une expérience croissante de ces rencontres. Je m'en nourrissais quelquefois. La distance entre le personnage qui agit et celui qui sait est à l'origine de tous les romans.
— Mais comment cela se termine-t-il? me demanda l'homme qui prétendait visiter Roberte et qui agissait en conquérant dans mon propre salon.
Il était gris. Une lueur d'angoisse animait son regard. J'étais sur le point de perdre le fil de la conversation.
— Ainsi il y eut une sorcière avant Roberte? dit-il un peu amusé par mon impatience.
— N'oubliez pas l'enfant! dis-je.
Le voyage. Ce coup d'épée dans l'eau de ma nostalgie. Le conte n'en finissait pas. Aventure parallèle, vous comprenez. L'enfant était couchée sur le dos et elle regardait le carreau de la porte-fenêtre parce qu'il était un peu plus de minuit. J'avais ralenti le débit des événements et je m'apprêtais à lui imposer une description qui aurait été comme l'échappée belle d'un texte prétexte. Le feu d'artifice commencerait par une fusée bleue. Elle disparaîtrait à jamais dans le ciel, sans produire aucune lumière, aucune géométrie, aucun point d'étoile. Effet de perspective. Ou de relativité comme disent les littérateurs de notre temps. Elle avait l'habitude de cette attente. Connaissance des effets propre à l'enfance. Observatrice frémissante. Elle me tenait la main. Mes héros faiblissaient.
— C'est toujours ce qui arrive avec elle, me dit Roberte un jour de pluie particulièrement favorable à l'inaction.
L'enfant venait de dérober un bibelot dans une vitrine. Posséder. Déposséder.
— Vous qui êtes artiste... dit Roberte.
Mais je n'expliquais rien. La moue de l'enfant m'avait seulement désespéré. Irait-elle un jour au bout de sa certitude? La fessée l'avait humiliée. Je regrettais d'y avoir assisté.
— Je ne comprends pas... répétait Roberte en arpentant sa chambre.
Elle s'humiliait. Elles s'humiliaient. Conjugaison secrète.
— Ce n'est qu'une enfant, dit la sorcière que j'avais un peu oubliée.
Et en même temps elle l'embrassait dans le cou. Mais l'enfant était ailleurs. Encore une habitude. Un cran. Horlogerie de l'être en recherche. La recherche à la place du bonheur.
— Vous délirez! me dit Roberte.
Elle me ferma la porte au nez.
— Pouvons-nous au moins l'amener au théâtre? demandait la sorcière.
Les sanglots de Roberte prenaient de l'importance.
Tu l'as mérité! dit la sorcière à l'enfant.
La porte s'ouvrit d'un coup. Roberte était folle. Elle avait embroussaillé ses cheveux et un peu griffé ses yeux.
— Amenez-la si ça vous chante!
La porte se referma. La sorcière se mit à la recherche d'une robe pour habiller l'enfant. Nous allions au théâtre. Je regrettais de n'avoir jamais été avec elle jusqu'au phare où je l'aurais comprise. Ou seulement en avoir fini avec ce conte qui m'étourdissait dans le même lit presque tous les soirs. Une mauvaise habitude. Sa robe jetée en l'air avec les autres jouets qui inspiraient mon imagination. Son exigence devait me détruire un jour. Ces ressemblances avaient commencé par me dérouter. Coïncidences, ces faits dont je ne pouvais pas être le provocateur? La pluie tranquillisa Roberte. Elle arrivait à propos. Le fil des confidences était tendu. Mon expérience de funambule me conseillait la lenteur, mais comment contraindre Roberte à distiller ses aveux? Fastidieuse, et moi qui craignais de succomber à des délires agoraphobiques. Elle réduisait la distance, savamment sans doute. Elle marginalisait l'enfant maintenant que son tour était arrivé de coucher avec moi. Ce lit me sembla infini. Je n'ai pas médité longtemps à son chevet. Le même livre y était ouvert. Maintenant l'enfant se contentait de paraître si le moment était favorable à sa beauté. La sorcière n'eut d'autre ressource que de s'en aller sans laisser de traces. Je me suis surpris quelquefois à sa recherche. Ces étourdissements n'échappaient pas à Roberte. Que désirais-je encore? Le bonheur? Elle n'y croyait plus depuis longtemps mais elle était prête à toutes les illusions pourvu qu'elle n'y perdît pas la raison. Tandis que l'enfant dépérissait. Comme si nous venions de la déraciner.
— Je ne savais pas que Roberte avait une sœur, dit l'homme qui attendait que Roberte fût de retour. Je comblais cette attente comme je pouvais. La maladie me donnait des ailes. Il remarqua l'humidité de mon front. Ses propres mains étaient moites. Elle ne tarderait plus maintenant. Il avait cette patience. Et peut-être le temps d'aller avec moi au bout de cette aventure de la conversation. Par curiosité? Pour satisfaire un désir qui n'a pas encore de sens mais qui a de l'importance parce qu'il promet? Il me priait de continuer. Ce qui nous était arrivé à Roberte et à moi, elle avait dû tout lui dire et il était peut-être curieux de m'entendre. Le jeu des comparaisons ne l'intéressait pas. Il était plutôt attiré par le spectacle de mes efforts. J'étais le seul acteur. Ces extériorisations le fascinaient. Je racontais la même histoire, forcément dans une langue différente mais la confusion venait des parenthèses où je me mesurais, dans un silence presque total, avec la femme qui me quittait pour ne pas m'abandonner. Heureux climax. Il se retourna pour regarder la photographie que je montrais du doigt tout en parlant. L'enfant avait grandi. Elle avait perdu sa beauté, et de son charme, il restait peut-être le regard, à condition de s'en souvenir. Mais comment l'évoquer? Elle passait nonchalamment près d'un torrent, en robe d'été, un peu décoiffée par le vent, et le ciel semblait peser sur ses épaules. Le chapeau gisait dans l'herbe. Une branche de châtaignier en fleurs illustrait naïvement le premier plan. Elle avait voulu dissimuler ses mains d'ouvrière, soustraire son visage à une lumière trop crue, tourner la tête au lieu de fermer les yeux, et s'abandonner à cette captivité. Roberte ne lui en avait pas laissé le temps et elle le lui reprochait doucement, descendant du rocher en montrant ses jambes, puis s'éloignant vers le bois où je dessinais à fleur d'une écorce qui m'avait semblé être l'essence d'une abstraction encore mal définie. Les filles, encore petites et sans influence, jouaient près du torrent sans s'y aventurer.
— J'ai toujours été amoureux de toi, dis-je.
Elle rougissait. Pourquoi ces profondeurs à la place de la perspective? Elle caressa l'écorce comme si ce simple geste eût suffi à lui donner une réalité.
— J'existe, dit-elle.
Elle se souvenait de la sorcière. Elle se souvenait toujours des belles femmes, même éphémères ou inutiles.
— Ce sont mes petits personnages de pacotille, dit-elle.
La voix de Roberte traversait de temps en temps le chahut du torrent. Les filles étaient assises de chaque côté d'un petit tas de galets blancs qu'elles manipulaient obscurément, les choquant, y déposant des pincées de terre, arrangeant les herbes en croix ou en cercle, énigmatiques à cette distance si je prenais plaisir à les observer parce qu'elles m'appartenaient encore. Le soleil changeait lentement. Elle jouait avec ces différences, s'interposant entre l'arbre et le dessin que je tentais d'en extraire, autre plaisir dont elle savait parler. Elle a toujours eu ce don de la voix, cette clarté, cette fidélité au silence. Je pensais à elle comme à une perfection errante. La suivre m'eût anéanti. Je ne lui demandais que de venir à moi pour se soumettre à mes désirs. Venir et s'en aller sans laisser de traces.
— Mais ce n'est pas le bonheur, dit-elle, prétention qui la différenciait de ses mains avec lesquelles elle eût pétri toutes les autres satisfactions. Je n'aime plus tes ombres, dit-elle, cette absence de reconnaissance, la sensation de devoir s'arrêter pour regarder. Les voyageurs fondent leurs visions sur des perspectives infinies. Les talus, les tunnels, les quais leur donnent le vertige. Mais je vivais cette aventure.
— Voyez-vous, dis-je à l'homme qui m'écoutait, je n'en ai jamais parlé aussi clairement.
— Vous devriez vous demander pourquoi, dit-il en montrant les dents de son sourire.
— Je suis malade, dis-je, oh! pas pour longtemps. Le temps d'un bavardage qui vous renseigne sur mes intentions.
Il frémit.
— Je n'ai peut-être plus le temps d'attendre, fit-il en se levant.
Ces dents n'avaient jamais mangé personne. Je le lui dis. Il rit.
— Elle ne viendra plus maintenant, dit-il. Je vous ai fait perdre votre temps.
Je désirais le raccompagner. Une fois la porte ouverte, le couloir est froid.
— Nous avons peut-être le temps de regarder les lithographies que je viens d'acquérir, proposai-je.
— Vous croyez?
Il consultait encore sa montre.
— Pourquoi pas? Nous expliquerons le pourquoi du comment! Entre-temps, Roberte arrivera. Et le tour sera joué. Vous ne terminez jamais vos histoires, dit-il.
Elles ne se terminent pas. J'arrive toujours à en retrouver le début. Je suis toujours clair sur ce plan, un premier plan qui est comme un avertissement. Elle comprenait. Elle pouvait reproduire les mêmes sensations, par imitation, toujours à la surface de ce que j'avais cru approfondir sans elle.
— Roberte se réveillera d'un cauchemar, dit-elle en s'éloignant encore.
Je la suivis sur le chemin. Toujours ces chemins. J'en ai imité des centaines. Horizontaux, imparfaitement obliques, ou étrangement verticaux, se multipliant quelquefois, toujours dans un cadre champêtre.
— Mais les personnages n'y sont plus, dit-il, je comprends votre vertige, ces absences exigées par la cohérence des lieux. Beaux paysages, dit-il, traversées des murs et non pas des miroirs.
Il devenait lyrique. Et il la voyait exactement à l'endroit où elle se trouvait quand je lui déclarais mon amour. Roberte lui avait caché l'essentiel. L'autorisais-je à le lui reprocher? Ou bien devait-il considérer qu'il était devenu mon confident et qu'à ce titre, il devait se taire. Ce silence l'épouvantait. Roberte et ce silence! Pouvais-je m'imaginer les conséquences de ce que j'exigeais de lui? Moi, entre Roberte et lui. Tant qu'il respecterait ce silence. Tant que je trouverais les raisons de le réduire à ce silence.
— Vous me direz une prochaine fois où vous en êtes, n'est-ce pas?
Je le lui promettais. La porte refermée, je pris le temps d'entendre les cliquetis et les grincements de la porte de l'ascenseur. Puis le froid me pénétra d'un coup. Je regagnai le salon. J'activai le feu. J'étais fiévreux, lent, inutile. Un domestique m'eût épargné ces travaux. Ces minutes me manquaient parce que je venais de les perdre. Je n'avais peut-être pas tout dit. Mais ce qu'il savait maintenant ne jouerait pas en faveur de Roberte. Cette manie de perdre, de ne pas jouer et de revenir sur les lieux du hasard. Une toux m'immobilisa sur le seuil d'une autre conversation intérieure. Il était plus de sept heures et Roberte n'était pas encore rentrée. Ils s'étaient peut-être rencontrés dans le jardin public qui agrémente notre quartier des cris des enfants et du passage des voitures où d'autres enfants regardent passer les arbres dans le ciel et les nuages dans les regards des assis.
Ces rencontres ennuyaient les filles. Léopoldine s'aventurait au bord du bassin pour déranger des garçons qui finissaient toujours par la chahuter. Ces larmes étaient secrètes. Lucile n'évoquait pas cet intérieur sans le même frémissement. L'homme était galant, chic et bavard. Il les entretenait toutes les trois de sa passion pour le temps qui passe. Roberte se taisait. Ces pas la déconcertaient. L'allée lui semblait circulaire. Elle luttait contre l'étouffement. Il s'en rendait compte. Et il cherchait les mots. Sans poser de question. Elle appréciait peut-être. Derrière eux, Lucile suivait un autre cours, celui de sa pensée. On s'éloignait du bassin. Léopoldine avait mouillé sa robe. Elle répondait aux railleries. Fleur fanée avant même d'appartenir au bouquet qu'on évoque plus tard pour se donner une existence. Roberte l'appelait d'une voix tranquille. Au début, le désespoir, que j'avais fait naître, n'était qu'un point assimilable à la douleur. Elle avait encore le pouvoir de s'en accommoder. Elle avait convoqué la sœur infidèle qui n'était pas venue. La lettre était entre mes mains.
— Je n'irai pas, dit l'enfant qui avait grandi avec mon désir, jusqu'au plaisir qui la déroutait encore malgré mon abandon à sa chair immense.
La lettre ne parlait pas de moi. Elle évoquait l'enfant qui allait naître. Je caressai ce ventre.
— Pour expliquer quoi? dit-elle.
Elle se mit à pleurer.
— Elle cherche à me détruire, dis-je.
Et j'ajoutai, tragique:
— Qu'en penseront les filles maintenant qu'elles ont l'âge de penser.
Elle me regarda en secouant la tête.
— Penser? dit-elle. Tu imagines...
Mais elle pleurait au lieu d'éclairer ma lanterne.
— Cet enfant qui n'est pas le mien, écrivait Roberte.
Je lisais à haute voix. Elle me fit répéter chaque phrase. Roberte exprimait à la fin son affection et son chagrin. Pas un mot sur ma confession. Rien sur cette minute d'extérieur. Quand j'eus terminé le court récit de mes relations avec sa sœur (je l'avais commencé en déclarant le plus simplement du monde que j'étais le père de l'enfant et elle avait interrompu le serment qui s'ensuivait logiquement), elle se recroquevilla seulement dans le lit où elle était assise parce que je venais à peine de lui demander de m'écouter. Elle aurait pu s'indigner, ce qui m'aurait statufié. Elle préféra y croire sans poser de questions. Cette surface lui paraissait à peine réelle mais elle était disposée à en accepter la réalité sans chercher à en parfaire les apparences qui étaient tout ce que je pouvais lui confier pour l'instant. Elle dénouait savamment le nœud qui réduisait ma voix à un filet d'eau de regret. Elle attendit plusieurs jours avant d'écrire à sa sœur. Il lui était difficile de me reprocher mes infidélités. Je savais maintenant qu'elle n'en avait même pas parlé à son amant. Notre conversation n'aurait-elle pas suivi un autre cours s'il avait été au courant de ce que je prétendais lui apprendre? La toux cessa. Elle me laissait au bord d'une douleur qu'un simple sirop avait le pouvoir de calmer. J'en avalai deux bonnes cuillères. La perspective d'une colique était la seule profondeur maintenant. Je m'approchai du feu. Ces désordres me fascinaient. Roberte me trompait parce que je l'ennuyais. Mon infidélité (elle préféra parler de mes infidélités, compte tenu des "âges" que j'avais traversé avec ma jeune amante) ne lui devait rien. Le désir expliquait tout. L'incapacité d'aimer l'autre parce qu'il est différent. Le désirer parce qu'il me ressemble. Étrange sens de la possession. Sans partage. Posséder un seul être parce qu'il est impossible de les posséder tous. Ou s'imaginer qu'ils sont le fruit de la nécessité. Roberte n'entra pas dans cette conversation qui m'eût sauvé de l'existence. Elle se coucha et éteignit la lumière. Je demeurai dans le noir. C'était tout ce qui nous séparait. Je ne bronchai pas. Je m'étonnais seulement de désirer connaître son amant. Elle ne le cachait pas vraiment. Elle le protégeait plutôt. Sa première visite fut pour moi l'occasion d'une intense et croyais-je définitive satisfaction. Je me trompais un peu. Elle entretenait mon vertige.
— Ne montez pas, disait-elle au téléphone, nous nous retrouverons... etc.
J'en oubliai même de dresser la liste de ces lieux. Elle m'eût renseigné sur ses goûts. Ne leur avais-je jamais prêté l'attention qu'elle avait cru pouvoir attendre de moi en m'épousant? Les goûts de Roberte. Ses installations. Des allers-retours à la place des voyages qu'on désire parce qu'on n'est plus seul. La sœur me semblait plus inaccessible encore. Elle avait l'avantage de se laisser faire. Cette facilité m'eût comblé si elle avait été la source de mon imagination. Il fallait que quelque chose arrivât pour mettre fin à cet équilibre sur le fil de l'oubli.
— Fatalité, avait dit l'homme en pensant me flatter, quel ignoble prénom!
Mais il était plutôt curieux de la suite de mon récit. J'attendis quelques jours avant de revoir ma maîtresse.
— J'aime assez cette soumission, avait-il ironisé.
Elle ne voulait plus se désespérer. La lettre de Roberte était arrivée. Elle ne l'avait pas encore lue. N'était-ce pas ce que j'attendais depuis?
— Elle vous recrée, dit l'homme si je me souviens bien.
Cette re-création commençait par la lenteur de ses gestes, je crois. Elle fit le tour de la table pour aller cueillir la lettre qui était adossée à un bibelot.
— Pas un mot sur moi, dis-je enfin.
J'étais déconcerté, prêt à m'effondrer pour exprimer le malheur auquel ce silence me condamnait.
— Elle cherche ma complicité, dit-elle, je connais Roberte.
Elle avait cet avantage sur moi, je devais le reconnaître.
— Elle vous sauvera, avait dit l'homme en se levant.
Il ne savait évidemment rien de leur rencontre. Avait-elle eu lieu comme je le soupçonnais? À quoi devais-je m'attendre maintenant qu'il en savait autant que moi? Il avait l'avantage d'aimer Roberte. Comment expliquer sa sérénité?
Il était huit heures. La rue était noire. Je frottai le carreau. Un passant longeait le trottoir en suivant le halo de sa lampe électrique. Mon initiation à la solitude remontait à loin. J'ai le souvenir d'une tempête. Le bois semblait vivant. À l'entrée de la grotte, la flaque s'épanchait, nourrissant des rus. J'avais perdu ma chemise dans les ronces. Il m'avait semblé être au cœur de l'orage. La lumière descendait sur les troncs dégoulinants. Je m'étais perdu. Je voulais être sur le chemin d'une découverte. La pluie rageait dans les feuillages. La foudre éclaira plusieurs fois la clairière où je m'étais abandonné. Je retrouvai le sentier. Il était inondé maintenant. Ses ancolies étaient couchées. J'en avais cueilli un bouquet tout à l'heure. Je l'avais oublié dans la clairière où je m'étais couché, harcelé par l'ennui. Le ciel s'obscurcissait au fur et à mesure que j'avançais dans cette boue oblique. Je ne reconnaissais pas les lieux. Le mauvais temps me jouait un mauvais tour. La vie serait plus facile, m'imaginais-je. La pluie pouvait durer des jours. Tout devenait alors plus facile. Le chemin de l'école, le regard mélancolique derrière la vitre, la table servie, le lit immobile, les recherches dans la remise, pendant que la terre sent la terre, le ciel sent la terre, ma peau, mes sentiments, sommeil de terre, boue du réveil, eau trouble du lendemain, je le savais par expérience. Le bonheur était à ce prix. Un bonheur rentré, plié, réduit à cela, facile et intemporel. La solitude crée les hommes d'expérience, seuls personnages de l'existence, véritable matière, pétrissement lent du non-savoir, mort-limite de la mort. Le conte continuait. J'aperçus la grotte au-dessus du chemin. Je grelottais. Le schiste était vert. Je montai. Que tenter pour échapper à la vigilance des autres? Je haïssais la mort. Elle m'était apparue plusieurs fois sous des masques grotesques. C'était une mort-statue, qui se tient à distance, qui inspire ce bond en avant, elle paraît définitive, elle attend, elle existe. Et autant de fois j'ai fermé la fenêtre pour retourner me coucher avec la mort transparente, la mort impatiente, irréelle, presque vraie. La grotte me parut sans profondeur. Je n'allai pas au-delà du visible. Une pierre rouge, comme un gros galet, marquait l'entrée de ce passage. Y jeter le feu de l'expérience avant de s'avancer. Précaution inutile mais beau moment d'écriture. On ne l'écrit pas, évidemment. Des bourrasques secouaient les nœuds du lierre coupe-vent. À travers cet écran, le bois s'épaississait. Des lueurs soulevaient l'ombre à l'horizon. Qu'est-ce que j'attendais pour en finir? Aller au fond de cette solitude pour ne plus s'en souvenir? Un confident m'eût dérouté. J'arrachai ce masque à l'air trembleur. Ma voix s'adressait à l'infini, j'en ai été la seule source, ma voix et ma langue, cette langue que je ne comprenais plus parce qu'elle parlait aux autres. Ma foi dans le dessin. Cette foi qui s'achevait parce que j'étais désespéré. La grotte avait un sens. Mais c'était encore un récit. Le récit à la place du désir. Récit-chemin entre mon être et les signes de son existence.
La pluie cessa. Le vent tomba. La nuit revenait. Je sortis de la grotte. Je n'étais pas bien sûr d'avoir été vraiment seul cette fois-ci. C'était peut-être arrivé. Je vis la Tour dans le ciel lunaire. La remise était éclairée.
— Il fera beau demain, dit mon père à mon passage.
Il rangeait le bois sous l'appentis.
— Ta chemise? dit ma mère.
Ma sœur me conduisit près du feu.
— Je ne recommencerais pas, dis-je tristement.
Mais j'étais heureux de ne plus avoir à recommencer. Je transpirais maintenant sous la serviette.
— Tu recommenceras toujours, dit ma sœur.
— Recommencer quoi? dit ma mère.
Donner la vie, c'est donner la mort. Donner la mort, ce n'est plus donner la vie, sinon l'existence n'a plus de sens. Dit ma sœur. Le plus court chemin. C'est ce qu'elle voulait m'enseigner. Reflets de la surface, carottage des profondeurs. Aller au bout de chaque histoire. Tisser le sens.
— Qu'est-ce que tu vas recommencer? disait ma mère.
Dehors, il semblait jouer avec les bûches qui résonnaient comme des quilles. Ma sœur ricanait. Mon père apparut sur le seuil de la porte. Il apportait du bois. Ma sœur allait et venait entre la brassée qu'il lui tendait et la cage du mur où elle rangeait les bûches.
— Tu recommenceras, me dit-elle en passant.
Je recommence toujours. Pourquoi pas toi? Pourquoi pas les autres? Pourquoi cette solitude si tu existes, si les autres existent? Je n'avais pas encore la réponse à ces questions. Mon père attendit d'être débarrassé du bois. Ensuite il secoua les manches et le devant de sa chemise et il ferma la porte.
— De quoi parlez-vous? demanda-t-il.
Mais ma sœur lui fourrait déjà la pipe dans la gueule, elle l'allumait et il caressait ses cheveux en aspirant la fumée qui ressortait par ses narines.
— Tu n'as pas honte? dit ma mère en me frottant le dos plus énergiquement.
Mon père caressait les cheveux. Il dit:
— Honte de quoi?
Il ne me regardait pas. Lucile ne fuyait pas. Ma mère répondait autre chose mais j'étais toujours le sujet de cette chose.
— Tais-toi! me dit-elle.
Elle ne regardait pas. Elle était énergique et précise. Mon père avait fermé les yeux. Il caressait le cou.
— Raconte-nous, dit-il.
Raconter la pluie, l'orage, le vent, le bois en miettes, le chemin multiplié par le ciel, la grotte insensée, incontrôlable, le schiste vert et les nœuds du lierre, la limite rouge de l'ombre. Il ouvrit les yeux.
— Si quelqu'un t'a coupé la langue, dit-il, ne le dénonce pas, préfère toujours le silence, laisse courir les charbonniers!
Il caressait. Elle recommençait à souffrir. Elle retenait le cri. La pipe fumait, fumait.
— Je voulais savoir l'heure qu'il était! dis-je pour intituler mon récit.
— L'heure? fit ma mère.
— Je ne connaissais pas ce chemin, expliquai-je.
Connaître les chemins, c'est les avoir vécus. Les revivre prend toujours le même temps.
— Exactement, dit mon père.
— C'est le chemin du moulin, dit tristement ma sœur.
— Du moulin? fit ma mère qui s'étonnait que je ne le connusse pas.
— Le moulin d'en haut, dit mon père, je le connais.
— Je ne savais pas que c'était le chemin du moulin d'en haut, continuai-je.
— L'orage a éclaté de l'autre côté de la vallée. J'ai couru. Je ne peux rien dire du moulin.
— Rien? dit ma mère.
— Je ne savais pas qu'il existait, dis-je.
— Qu'est-ce que tu cherchais? dit ma sœur.
— Mais rien! Je ne cherchais pas. Rien ne changeait d'ailleurs.
— Et tu l'as perdue où, ta chemise? dit enfin mon père.
— Je la retrouverai (c'était ma conclusion), je te le promets.
— Il promet! dit ma mère.
Elle m'abandonna.
— Mais il recommencera! dit ma sœur. Charbonnier!
Cette anecdote revenait en mémoire parce que le passant (celui que j'observais, celui qui semblait chercher quelque chose sur le trottoir qu'il éclairait de sa lampe torche) venait de s'agenouiller au pied du mur et qu'il dirigeait maintenant le faisceau lumineux dans une cave à travers le carreau sale de la lucarne. Il ne bougeait plus. Seul le cône de lumière était animé d'un mouvement à peine circulaire. Le carreau paraissait, à distance, un miroir. Si je descendais pour lui demander ce qu'il cherchait (malgré le froid, malgré la nuit, le peu de chance), il me répondrait le chat, le chien peut-être, mon enfant c'est peu probable, le charbonnier, ma femme.
Neuf heures. Dix heures. Roberte n'était toujours pas rentrée. Le passant se releva. Il éteignit la lampe. Il disparut. La porte de l'immeuble sembla s'ouvrir sans lui. Elle claqua. Toute la rue se plaint de cette porte. Elle dérange la tranquillité. Nous mettons le nez à la fenêtre chaque fois qu'elle nous surprend. Nous avons rarement l'occasion de la voir ouverte. Elle coïncide avec notre attente. Les chats reviennent. Les enfants écrivent. L'hiver n'en finit pas. Le charbonnier et ma femme. Les filles se tairont, fidèles à la leçon. Nous vendrons la Tour. Il y a une explication.
— Ma sœur, dit Roberte.
L'enfant. Aliments. Toit. Études. Lutter contre la nudité, contre le temps.
— Ma sœur, dit Roberte, le prendra sur elle. Tu ne la reverras pas. Nous vendrons la Tour.
Mon fils bien-aimé, bouteille à la mer. Minuit. Je dormais. Les filles étaient entrées en catimini. J'ai entendu leurs robes tomber sur le tapis de leur chambre, les voix secrètes, le drap tiré, le peigne en équilibre, la chute des cheveux dans les coussins. Roberte tapotait sur la porte. Son œil me cherchait. Pouvait-elle entrer? Sa sœur venait d'accoucher. J'avais promis de ne jamais chercher à voir l'enfant. Sinon, elle avortait. Maintenant ils pouvaient menacer de réduire à néant mes chances de le voir un jour. Ils m'arrachaient la Tour, les racines profondes de notre alliance.
— Tais-toi! dit Roberte.
Mais les filles ne dormaient pas. Elles écoutaient. Demain, elles se montreraient douces et compréhensives. Je guérirais, lentement.
— Nous partirons la semaine prochaine, dit Roberte.
Je serais guéri. Voyager, descendre, aller et revenir. Mes filles gardiennes du secret. Non, je n'avais pas mangé. J'avais attendu. Oui, il était venu. Pourquoi? Je ne savais pas. Il ne m'a rien dit. Rien demandé non plus je n'ai.
— Réveille-toi.
Ma sœur vient de donner le jour à un garçon qui te ressemble. Ce masque. La vie masquée. Secrète et continue. Nous voyagerons jusqu'à la Tour. Mère de mon enfant secret.
— Tu ne pourras jamais te faire à cette idée, dit Roberte.
— Mais, dis-je, ce n'est plus une idée!
La douleur? Je n'avais pas pensé à la douleur. Ce qu'on doit aux enfants. Le plaisir et la douleur. Une croix sur le désir. Pour le situer. Dire oui. À la vie. Aux sécrétions. Aventure glandulaire.
— Réveille-toi!
La cheminée s'était un peu assoupie. Elle s'accroupit pour la ranimer, soufflet en main, ardente, travailleuse, précise comme le temps, impatiente, injuste, infidèle, raisonnable.
— Cette maladie ne peut pas durer, dit-elle en me tendant le verre de tisane où elle avait trempé un bâton de réglisse.
— Il est venu? Il ne t'a rien dit? Il m'attendait?
La douleur (elle disait, comme tout le monde, les douleurs) avait commencé dans l'après-midi. Le feu venait d'humidifier son front. Elle se releva pour me parler de la douleur. L'imaginer. Les hommes condamnés à l'état de demoiselles.
— Je ne sais pas pourquoi je t'en parle! dit-elle.
Tu n'as jamais compris. Attendre que l'enfant grandisse pour lui faire un enfant.
— Nous n'avons pas besoin de ta sœur, dit Roberte.
— Ma sœur? Ah! oui — celle à qui je n'ai pas fait l'enfant que j'attendais d'elle. Nous récupérerons les vieux souvenirs. S'il en reste. Et puis nous n'avons plus aucune raison de revenir.
— Réveille-toi!
Le feu ronflait allégrement. Une bouffée de chaleur me dispersa dans l'air de la lampe. Je n'avais rien mangé. Elle agita encore le bâton de réglisse. Les filles n'avaient pas posé de question. Elles avaient attendu dans le parc. On y promenait des enfants. Elles se tenaient par la main et elles marchaient vite, sans se parler, se regardant de temps en temps et s'immobilisant ensuite l'espace des quelques secondes qui les condamnaient au silence. On les regardait passer. Leurs robes blanches étincelaient. Elles aiment ces dentelles. Sous le couvert, elles jouaient à la marelle sur les dalles, se tenant toujours par la main, et le ballon surgissait du taillis pour les surprendre. Jeux d'enfant. Roberte était sur le point de suffoquer. Elle avait noué une écharpe autour de son cou. Elle y cachait des lèvres tremblantes.
— Nous attendons, oui, dit-elle à des gens qu'elle connaissait.
Ils ne s'arrêtaient pas. Ils n'avaient peut-être rien demandé. Elle s'adressait à eux pour introduire cette attente qui n'en finissait pas, mais ils n'avaient plus le temps d'en parler avec elle, condamnés à la même attente, parallèlement. Elle se sentait seule. Les filles s'éloignaient. Elle ne les rappela pas. Elles n'iraient pas au-delà de la grille de l'hôpital. Elles aimaient la rue anarchique. Elles la retrouveraient à travers le feuillage de la clôture, pour s'émerveiller ensemble, se préparer à cette fuite, s'imaginer que c'est facile, qu'on en revient et que c'est une expérience inoubliable, la vie.
Roberte ne voulait pas pleurer. Son frère faisait les cent pas en surveillant du coin de l'œil les petites-filles qui le chagrinaient au fond même s'il prétendait le contraire. C'était lui qui avait eu l'idée de vendre la Tour. Il en connaissait l'existence et, renseignement pris, il en avait parfaitement mesuré la valeur. Le gérant du château était aux anges. Le père de Roberte lui avait assuré qu'il était en possession de moyens de pression auxquels il n'était pas pensable que je résistasse longtemps. Il connaissait ma sagesse. Le gérant avait poussé un cri de joie. C'était une conversation téléphonique. Roberte paraissait désespérée. Son père raccrocha le téléphone.
— Le convaincre? dit-il tandis qu'elle lui parlait de moi.
Il l'embrassa sur le front. Il était encore le maître. Il jouissait de ce pouvoir qui le promettait à une vie éternelle.
— C'est une bonne affaire, dit-il.
Et elle posa son front humide sur le dos de ces mains. À l'autre bout du salon, sa sœur se soumettait tranquillement aux rêves d'une mère qu'elles n'avaient pas partagée. Carré parfait. Diagonale inexplicable. J'étais loin d'en menacer la circularité. Je n'atteindrais jamais le pivot de leur éternité. La mère me connaissait peu. Elle n'avait jamais cherché à m'identifier, peut-être parce qu'elle ignorait tout des rapports ambigus que j'entretenais avec la seconde de ses filles. Je ne me souviens pas de ses questions. Elle me paraissait simplement douce, indifférente, paresseuse. Le père n'avait pas réussi à secouer cette léthargie. Il doutait de mon talent mais en exagérait le prix dans les conversations qu'il provoquait pour ne pas les subir. Sa main flattait ma nuque crispée, elle m'humiliait mais on le trouvait bon compagnon, bon juge et père excellent. Il avait l'art des avertissements tempérés, c'était un devin patient, un calculateur déroutant, un savant mélange de prudence et d'obscénité. Nous nous voyions peu, mais il tenait à la régularité de ces rencontres qu'il organisait dans notre propre foyer pour en demeurer le seul inspirateur. Cette influence me minait. Je maudissais ces jours de pluie, ces dimanches clos, l'intimité relative à laquelle il nous condamnait. Il me trouvait silencieux et expliquait à son épouse immobile que j'avais choisi le silence particulier de l'expression artistique parce que c'était le plus ressemblant. Elle ne comprenait pas. Elle ouvrait la bouche, semblant être sur le point d'exiger la vérité, mais son désir de me connaître subissait cet ascendance et il s'anéantissait encore dans une réplique sans importance à laquelle il n'était plus possible de répondre, elle le savait. Le père me regardait alors. Il attendait la suite. Elle m'appartenait. Si elle venait de parler des fleurs que je n'avais jamais peintes, je me contentais d'en refleurir les noms. Ces adjectifs lui faisaient tourner la tête.
— Il se réfère à des couleurs, disait le père en lui prenant la main, tu ne peux pas comprendre.
Cette misérable était daltonienne, c'est une des premières choses que je sus d'elle, ou plutôt qu'on m'apprit, car je la subissais, et elle s'abandonnait sans pudeur.
— Vous comprenez maintenant à quoi elle réduit vos perspectives, disait-il.
Pauvres adjectifs de peintre, je ne les avais jamais écrits, ils étaient toujours apparus et je me souvenais mal de ces conversations. Entre moi et les autres, il y a le rideau d'un théâtre. Nous jouons tous. L'interprète du sort et non pas de la peau, voilà ce que nous sommes. Et pendant ce temps, Roberte prenait son mal en patience. C'était un mal secret, une surface miroitante de petites patiences qui éclataient comme des bulles dans l'air chargé de la fumée que son père dispensait à nos écarts de langage. Ses fureurs nous paralysaient. Il en profitait pour allumer l'exécrable cigare. Ses dents jaunes nous menaçaient. Il avait la lèvre infidèle des personnages limités par le trait dominant de leur caractère. Je servais un vin imparfaitement chambré. Il m'indiquait d'un doigt définitif l'endroit où il convenait d'en dresser les bouteilles, si elles avaient jamais été couchées, ce dont il doutait passablement. Ma seule possession était une ancienne Tour de guet transformée en habitation. Ma mère y vivait encore. Elle avait fait une apparition inversement proportionnelle aux commentaires qu'elle inspira sitôt qu'elle eut disparu comme elle était venue.
C'était deux jours après la cérémonie du mariage. Elle était restée dans la rue parce que le taxi l'attendait. Ils se penchèrent à la fenêtre pour la saluer et l'inviter à monter. Elle dut crier pour se faire entendre.
— Alberto m'a promis un portrait, me dit-elle, tu leur expliqueras.
Elle leva la tête pour leur sourire. Ils la trouvèrent charmante. Elle remonta dans le taxi et elle les salua encore en secouant la main à travers la portière. J'avais à peine eu le temps de lui dire qu'ils ne comprendraient pas, qu'ils étaient loin de nous, que j'avais moi-même de la peine à les atteindre, que je ne les aimais pas. Alberto avait besoin de son regard, mais elle ne savait pas si elle reviendrait.
— Explique-leur, me dit-elle une fois installée dans le taxi et elle chuchota dans l'oreille du chauffeur: Hippolyte... le taxi s'éloigna.
Dans l'escalier, Roberte me dit:
— Elle s'en va?
Je descendais... L'explication commençait avec elle. Je touchai son corps herculéen, une main sur l'épaule, un frôlement de joue, ou sa main, les bagues qui bornent son existence. Sur le palier, son père nous attendait. Il se tourna vers sa femme et dit:
— Tu avais raison!
Elle soupira. Une dentelle voyageait dans ses doigts experts.
— Je ne l'ai pas vue remonter dans le taxi, dit-il en se rasseyant dans le fauteuil qui avait été le sien, tu avais raison!
Roberte referma la porte en me demandant l'explication que je venais de promettre. Je me souviens que sa sœur parlait déjà de la beauté de ma mère. Elle s'étonnait de ne pas en trouver le portrait sur les murs du salon. Je posai un doigt sur le profil de Lucile.
— Elles ne se ressemblent pas, dis-je, je n'ai jamais pu peindre cette différence, vous comprenez?
Cela n'expliquait rien. Roberte rougit. Nous aurions été heureux de la connaître, dit son père qui ne se souvenait plus des excuses que ma mère avait gribouillées sur un carton pour expliquer son absence à la cérémonie du mariage.
— De quoi s'agissait-il? dit-il, et de quoi s'agit-il maintenant? S'il nous est permis de nous le demander.
— Elle reviendra, dis-je, elle me l'a promis.
— Promis? dit la sœur de Roberte. Et différentes? continua-t-elle. Nous ne saurons rien de plus. Changeons de sujet!
Elle était rebelle. Roberte redoutait ces pavois. Elle s'inclina pour se mettre à la portée du regard de son père.
— Et il ne vous est rien venu à l'esprit, me dit-il, que ces... comparaisons! ces... promesses! Il repoussa Roberte pour me regarder. C'était le premier dimanche de la longue vie que nous nous étions jurés de ne pas trahir. Il imposait son ironie.
— Ce sera pour une autre fois, dit-il.
Roberte perdait l'équilibre sur l'accoudoir. Elle s'appuya sur l'épaule qu'il lui offrait.
— Les belles femmes sont infidèles, dit-il. Infidèles aux rendez-vous, veux-je dire!
— Mais, beau papa, dis-je, nous ne l'attendions pas!
— Elle n'avait rien promis! dit la sœur de Roberte en éclatant de rire.
— Alberto... commençai-je.
— Alberto! s'écrièrent-ils tous ensemble.
— Pourquoi pas Alberto? dis-je. Elle m'a peut-être menti. Elle n'a jamais été claire sur ce sujet!
Roberte s'avançait. Je les avais réduits au silence.
— Chéri, me dit-elle, tu divagues.
Dans son dos, son père s'agitait.
— Vous avez raison, dit-il. Rien n'explique l'amour. Et surtout pas les enfants!
Le rire de sa femme s'ajouta à celui de la plus jeune de ses filles. Roberte luttait contre cette euphorie.
— Chéri! répétait-elle sans réussir à contenir le bonheur inexplicable qu'elle partageait avec les siens.
Son père la pelotait gentiment et sa sœur s'était enveloppée dans le rideau. La cantonnière branlait.
— Dimanche prochain... commença la mère. Je m'étais approché d'elle pour l'écouter. Elle agrandissait la dentelle d'un bibelot.
— Jouer avec cette différence, dit-elle, je ne sais pas, étirant le fil en diagonale et inclinant l'ouvrage dans la lumière.
Que fallait-il en penser? Depuis la mort de mon père, ma mère voyage. Nous nous croisons. Elle arrive à l'improviste. Elle disparaît. Écrit des lettres incompréhensibles. De Grèce, d'Amérique, de n'importe où où je n'ai pas été. Je collectionne les lettres. C'est un roman illustré de cartes postales. Il commence avec le désir. La Tour est à l'abandon. Elle y revient une fois l'an pour vérifier l'état de la serrure.
— Je n'entre pas, dit-elle. Je ne tourne pas la clé.
La clé? Elle l'emportait dans tous ses voyages. Elle en parlait dans toutes ses lettres. Elle a rencontré Alberto sur une plage en Italie. Il jouait avec le sable. Ces enfantillages l'avaient séduite. Elle s'était approchée.
— La terre, dit-il, l'eau, et, versant cette boue, il dit: l'air.
Il attendait sa réponse.
— Le feu? demanda-t-elle.
Il sourit.
— Moi, dit-il, vous, ce qui nous sépare.
Elle s'était assise au bord de l'eau. Une jeune fille aux seins nus les dérouta. Mais il préféra son corps de femme facile. Là, sur la plage. À peine l'eau, le sel, le cri des mouettes et le jour qui se finissait. Mais je ne pouvais pas leur raconter de pareilles sornettes! Les amours d'été comme le sable dans les dents.
Ils ne riaient plus. Roberte luttait contre une crise nerveuse. Sa mère radotait dans la dentelle. Le bibelot était dans la poche de son époux. Il l'en avait extrait en même temps que le mouchoir, un peu étonné de ne pas se souvenir de l'avoir empoché et même entortillé dans le mouchoir pour ne pas l'oublier. La petite sœur s'était endormie sur un canapé avec un coussin à pompons de fils d'or. Charmant visage. Enveloppe nécessaire. Elle sursautait avec les bonds du rêve et le sourcil de son père se soulevait pour dégager l'œil glauque.
— Cesse de gambader! fit Roberte.
J'étais sur le tapis à la recherche d'une aiguille. Je cherchais anxieusement dans les parages des bouts de fils tombés d'en haut, au-dessus des genoux de la mère qui commentait son vertige. Elle avait ce désir insensé de rompre la monotonie des symétries et des circularités qui l'obligeaient à réviser son ouvrage toujours dans le même sens. Je levai une tête étonnée. Elle en sût autant de la géométrie du plan qu'elle destinait seulement aux pieds nus d'une bergère en haillons. Elle m'appelait son fils. Je ne rêvais pas. Roberte ouvrit un livre et tomba sur une larme versée. Elle se mit à tourner les pages sans les lire. Enfant, j'avais bien compris que les larmes de crocodiles étaient le nectar de leurs yeux-fleurs et que des papillons venaient s'y saouler sans vergogne. Ne pas pleurer. Prendre son mal en patience. Attendre la tranquillité promise par les paroles. En silence. Douleur bavarde capable de multiplier la douleur. Ma mère voulait que je comprisse la nature contenue dans une image où l'œil et le papillon étaient un jeu nécessaire à l'imagination. C'était tout? Regarder l'image et imaginer. L'œil et le papillon, l'oiseau et le ciel, le cri et la forêt, la vague et le sable, le vent et les arbres, la main et l'ouvrage, copulations mentales, citait-elle, sans quoi nous n'avons plus rien à nous dire. Pendant ce temps, que je passais à élucider avec elle des énigmes sans lendemain, Constance m'enseignait les contrastes, seul moyen de description à son avis.
— La ligne raconte, la couleur décrit, nous ne sommes pas, nous aimons l'existence, la mort des autres est un exemple, nous mourons parce que nous avons vécu.
Ces deux femmes étaient les artisans de mon chemin. Roberte une passante. Une conversation sans importance. Du temps perdu pour exister avec les autres et ne pas les perdre de vue. Nourrisseurs génitaux, ils changent les apparences contre ma volonté de m'en tenir à ce que je suis. Vaches dans le pré. Leur existence est un poison. Roberte dans le champ, en moissonneuse nue, incomparable et distraite par la géométrie des oiseaux, prometteuse et bavarde, hystérique dans les moments d'irréalité et cohérente dans les miroirs qui nous multiplient. Une sœur qui rêve, qui expose cette surface, se limitant toutefois au cercle familial dont je suis la seule extension à ma connaissance. Comment ne pas tomber sous le charme? Nous avions eu des aventures à fleur du désir. Merveilleux désaccords, dents de scie d'une éternité révélée. Elle était entrée dans le temple en demoiselle d'honneur. À son bras nu, pendait un dérisoire représentant de mon sexe. Il était habillé de bleu et portait le bouquet parce qu'il attirait les abeilles. Il se moquait d'elle pour ne pas tomber sous son charme. Il ne voyait pas les abeilles da