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L'ÉTRANGER

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/television

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

©Patrick Cintas

 

 

 

Fragments d'une conversation fragile

i2 = -1

 

 

Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

 

Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

 

Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.

 

Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée.

 

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

 

Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez des nations policées, est d'une si grande conséquence.

 

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

 

De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié?

Montesquieu - L'esprit des lois - XV,V

 

 

Vous êtes tranquillement assis sur votre terrasse. Le ciel, les oiseaux, la route devant chez vous. Un homme passe — ç'aurait pu être une femme ou un enfant, mais c'était un homme. S'il vous ressemble, c'est un inconnu. S'il ne vous ressemble pas, c'est un étranger. L'étranger ne vous est donc pas inconnu. C'est cette différence qui en impose à l'esprit lorsqu'il s'agit de s'exprimer sur ce sujet délicat: l'étranger bien connu comparé à l'inconnu non étranger. Et chaque fois qu'une rencontre a lieu, c'est le fond de la question: qui est-ce? Et la réponse tient à ce qu'on en sait plutôt qu'à ce qu'on ignore de lui, comme il serait raisonnable de le penser.

On peut en rechercher la cause. Je ne conseille pas cette dissertation. Ne vaut-il pas mieux continuer d'interroger le récit?

 

 

Cet inconnu était bel et bien un étranger. Tout de suite, il s'adressa à moi en mauvais français, un français dénué de toute trace commune sans rien de reconnaissable. Je souhaitai alors ne l'avoir jamais rencontré et je ne me posai même pas la question de savoir pourquoi. Fallait-il répondre à sa question? Le chemin? Quel chemin? me demandai-je presque simultanément à sa prière de lui indiquer le sien. Demeure-t-on longtemps sans réponse dans ces circonstances? Il disparut. Mais j'étais toujours là. Ne l'avais-je pas vu s'éloigner? À pied? En voiture? Je ne me souviens d'aucune voiture. Je me souviendrais de cette perspective dans l'intrication des lignes de fuites que je connais bien, depuis ma porte.

 

 

Je le retrouvai le lendemain, mort. Déjà? me dis-je en m'approchant du cordon de sécurité.

— Sommes-nous loin de chez moi? Je ne vois pas ma maison. Que s'est-il passé?

— Vous êtes malade, me dit quelqu'un comme dans un roman de Pinget.

Cette fois, il ne s'agissait pas d'une question. On changeait de sujet. N'était-ce pas ce que je souhaitais depuis hier?

 

 

Malheureusement, tous les étrangers que l'on rencontre ne finissent pas leurs jours aussi facilement. Quelle phrase! Qui commence par le malheur et se finit dans la facilité! Vous ne me croirez pas si je vous dis que je ne l'ai pas fait exprès.

 

 

Le contraire d'étranger, n'est-ce pas ami?

 

 

Peut-on vivre en société avec des étrangers?

 

 

Une société d'étrangers est-elle concevable?

 

 

Un ensemble d'étrangers est un pays. Cela va de soi. Mais pourquoi serais-je étranger ailleurs si je ne le suis pas ici? La question inverse n'a pas de sens.

 

 

— Vous buvez?

Tout le monde boit, marche, parle, fait ceci ou cela. Cela ne nous rapproche pas. Surtout si nous sommes différents.

 

 

Mettons que la terre soit à tout le monde et qu'on ne pose plus la question de savoir pourquoi c'est le genre humain qui possède tout. Voilà les principes posés. Ce ne sont pas des hypothèses. On sent bien que la terre est à tout le monde et que ce monde est uniquement humain.

 

 

Bien.

 

 

Maintenant, comment cela appartient-il à tout le monde mais pas à chacun forcément et pas forcément de manière équitable? Voilà qui décrit les espèces d'hommes que nous sommes ou que nous ne sommes pas: ceux qui possèdent ont acquis, d'une manière ou d'une autre. Certains peuples ont le génie du Droit. Mais que peut posséder un étranger que je ne possède pas? Quel est SON droit?

 

 

On a bon coeur. On reçoit l'étranger comme on reçoit n'importe lequel d'entre nous. Seulement voilà: il signale sa différence, ne s'assoit pas à côté de votre femme, ne boit pas ce que vous buvez, il ferme les yeux sur les spectacles qui font notre joie... bref, il marque le terrain de sa différence. Reconnaissons que nous avons marqué le nôtre (relation de cause à effet? dans quel sens?) Mais serait-on différent, et contraint de commencer par là, si l'étranger demeurait chez lui où c'est nous qui sommes les étrangers? On est sans cesse confronté à ces questions de territoire. Sans étrangers, il n'y aurait que des inconnus. L'inconnu ne demande qu'à être connu. Croyez-vous que l'étranger ne demande qu'à être assimilé?

 

 

Est étranger celui qui survit à son étrangeté, celui qui s'accroche à ses particularités, celui qui ne cesse pas d'être un étranger, même mort!

 

 

La race n'est pas qu'un problème de pigmentation. Regardez les yeux des Asiatiques et le nez des Africains. Ce n'est pas parce qu'on parle, qu'on fait du commerce et qu'on se reproduit qu'on est ressemblant, je dirais, goutte à goutte. La race est le plus déterminant des facteurs d'étrangeté. Cela dit en dehors de toute pensée érotique. Nous sommes humains, à la fin.

 

 

L'étranger ne frappe pas à la porte. Il apparaît, entier, tel qu'il est. Et pour lui, nous ne sommes pas des étrangers. Nous sommes les propriétaires du territoire où il entre. Reconnaissons-lui cette fragilité. Mais n'est-ce pas sa force, ce secret qui le rend impénétrable alors qu'il sait tout de nous?

 

 

Il sait tout de nous parce que nous ne sommes pas des étrangers. Et nous ne savons rien de lui parce qu'il est étranger. Nous ne le connaissons pas, mais il sait à qui il a à faire; il connaît donc nos faiblesses, ce qui excuse nos brutalités quelquefois...

 

 

L'étrangeté ne fait pas l'étranger. Il est étranger du fait du flou qui l'accompagne. Quand vous croisez un inconnu, vous ne cherchez pas à savoir pourquoi il vous est inconnu. Vous reconnaissez simplement que vous ne le connaissez pas. Tandis que l'étranger vous inspire tout de suite le calcul. Avec lui, ce n'est pas pourquoi, mais comment. On en vient tout de suite à se poser des questions qui n'ont aucune chance de se résoudre en réponse connue. Même un objet peut parfaitement tenir lieu d'étranger.

 

 

Imaginez. Vous entrez dans une pièce. Un objet y est étranger. Il ne s'explique pas. Il soustrait donc quelque chose à ce que cette pièce signifie, a toujours signifié pour vous. Cet objet, à moins d'être un cadeau qu'on vous fait pour augmenter votre connaissance des objets, demeurera non pas une énigme mais quelque chose de trop. Quelque chose de trop qui enlève quelque chose à ce que vous savez de la pièce. Incroyable! Un étranger (revenons à l'humain) est à ce point incroyable qu'on ne l'envisage jamais de face. On le contourne, exactement comme vous le faites avec l'objet dont vous vous demandez si c'est un cadeau ou un cheveu dans la soupe.

 

 

Le philosophe-chien promenait sa lanterne dans les rues en plein jour et affirmait ne pas voir des hommes. Promenez votre lanterne dans la même rue par les temps qui courent et vous verrez l'étranger, le nombre des étrangers et leur capacité à se reproduire en pleine lumière! Mais de qui avez-vous ainsi éclairé la lanterne? Nous sommes bien nombreux à ne pas souhaiter la présence de l'étranger et bien peu à faire la différence entre un homme qu'on ne voit pas pour des raisons de pédagogie philosophique et un homme qu'on voit parce qu'il échappe à notre connaissance.

 

 

Évidemment, vous qui ne possédez rien, vous donnez facilement.

 

 

Qui dit étranger, dit voyage. Vous voyagez en étranger. Je suppose que la réciproque est aussi vraie. Bien. Mais alors, qui dit la vérité? Eux ou nous? C'est presque se demander qui a le droit de voyager. Eux chez nous, en émigrés, ou nous chez eux, en touristes pacifiques porteurs de devises?

 

 

L'idéal, c'est beau. Les actes, c'est nécessaire. Si c'était possible, on passerait notre temps à rêver et il ne se passerait rien entre nous. Seulement voilà, ils agissent. C'est une véritable menace. Donc, nous agissons. Ils nous privent de la meilleure part du rêve.

 

 

Qui a commencé? Nous, pris la main dans le sac, ou eux, qui ne pensent qu'à se servir à notre place? Soyons justes. Nous sommes les inventeurs, ils ne sont pas l'invention.

 

 

Qui sait soigner les maladies? Et qui se multiplie tellement qu'on ne sait plus où donner de la tête?

 

 

Et s'il n'y avait qu'eux et nous? Nous, ici et partout. Et eux, à la place qui est la leur.

 

 

Eux, c'est vous si on s'adresse à eux. Mais nous, c'est nous. Voilà qui montre à quel point nous avons l'avantage de la propriété.

 

 

Aimer l'étranger. Si vous voulez parler d'un territoire qui ne nous appartient pas (pas encore), oui, c'est possible. On peut même éprouver de la sympathie pour les habitants. On ne les connaît jamais assez pour les aimer vraiment. On préfère leur terre et on sait pourquoi on l'aime.

 

 

Nous ne possédons pas tout parce qu'en nous s'agite le ver qui ne veut pas tout posséder. Sans ce ver...

 

 

L'étrangère, c'est autre chose. Sitôt qu'on évoque le sexe, on capitule devant les difficultés géographiques. On se rejoint dans un lit.

 

 

Il faut limiter l'étranger à l'ailleurs. Vous ne dites pas: j'habite ailleurs. Vous habitez ici ou là, quelque part.  Ailleurs, c'est nulle part en ce qui nous concerne. Et quelque part, c'est où ils vont. Ils viennent de nulle part et ils arrivent chez nous! Comment est-ce possible? Non, il faut mettre des bornes là où on s'attend à en trouver, pas ailleurs.

 

 

Le droit au bonheur est inscrit dans la Loi de ceux que le bonheur intéresse. Voilà ce qu'ils viennent chercher.

 

 

Mourir de faim n'est pas une excuse. Vous ne venez pas manger. On se débrouille toujours. Vous avez d'autres idées dans la tête. Ne nous prenez pas pour ce que nous ne sommes pas!

 

 

Penser à l'inconnu, chercher à résoudre l'inconnu, savourer l'instant de la découverte, le bonheur heuristique. Ainsi, nous savons ce que nous faisons. Mais perdre du temps à modifier notre espace et les conditions de nos déplacements pour soi-disant accepter l'étranger, n'est-ce pas là faire exactement ce que nous ne savons pas faire?

 

 

 Je m'imagine très bien dans la peau de l'étranger. J'y suis. Et alors? Qu'est-ce que je joue? Ce qu'il prétend me faire jouer quand je ne pense plus à lui?

 

 

Il y a les ghettos. Nous y pensons. Nous sommes même allés jusqu'à les mettre en pratique, à l'épreuve somme toute. Nous exerçons notre pouvoir de propriétaire sur ce qui garantit la pérennité de notre propriété. Sans étranger, la propriété serait un bien commun. Et ce n'est pas du tout ce que nous souhaitons. Nous souhaitons demeurer inégaux pour entretenir le désir de possession. Voyez comme ils se mettent naturellement du côté où l'on possède le plus. Comme s'ils espéraient sortir du ghetto. Il y a un lien ontologique entre ceux d'entre nous qui ne possèdent rien et ces étrangers qu'on montre du doigt: tous rêvent de posséder ce que nous possédons. Le pouvoir par la main mise sur l'Imagination et l'Imaginaire! Divisons-les. Et favorisons l'immigration des races inférieures. Retour au ghetto et à l'assistanat. Quelle science!

 

 

Le soldat qui envahit votre quotidien n'est pas un étranger. C'est vous qui finissez en étrangers sur votre propre terre. Et vous savez pourquoi? Parce que vous avez fini par le connaître mieux que vous-même. C'est... poétique.

 

 

Se laver les pieds au lieu de prier, permettez-moi de n'en penser que du mal. Mais prier au lieu de se laver les pieds, voilà qui est bien.

 

 

L'étranger est rusé. Il le faut bien. Nous ne sommes pas bêtes non plus.

 

 

Nous ne sommes pas vraiment blancs. D'ailleurs, beaucoup d'entre nous sont noirs. Mais nous ne sommes pas des étrangers. On se connaît bien et on sait qu'il ne faut pas se mélanger. On se mélange beaucoup plus et beaucoup moins pertinemment chez les étrangers. Voyez le résultat.

 

 

Tout le monde meurt, on n'y peut rien. Alors pourquoi demander plus que la terre que nous possédons pour enterrer nos morts? Ils veulent posséder ce qu'ailleurs nous leur refusons: un regard vers la Mecque.

 

 

Voilons nos femmes nous aussi et vivons avec elles sous ce voile impénétrable. Ça leur inspirera peut-être un peu le respect dû à la femme qui est ce que nous possédons de plus cher, pute ou soumise.

 

 

Nous gagnons toutes les guerres, même quand nous nous entretuons. Ils perdent la paix, eux. Même quand ils n'ont aucune raison de s'entretuer.

 

 

On dit que rien ne sert de posséder puisque nous serons dépossédés. C'est faux. Nous donnons en héritage. Devons-nous accepter l'idée que l'étranger figure dans nos successions ab intestat? Accepter le fait que le sang ne soit plus la seule filiation? Il y aurait alors des parentés étrangères à la famille que nous sommes? Impensable!

 

 

Nous n'avons pas mauvaise conscience, mais si nous avons commis des crimes au cours de nos voyages civilisateurs, qu'ils nous soient reprochés par d'autres que les descendants des supposées victimes. Prétendent-ils être juges et partie?

 

 

Les oiseaux migrateurs nous émerveillent. Ils obéissent à un système qui traverse le nôtre sans le perturber. Tandis que l'étranger, même de passage, laisse sa trace et sa continuité. Il ne revient pas vraiment, il retrouve ses traces et ses raisons de demeurer parmi nous. Il n'agit pas par système mais par nature. Plus proche de la bête que l'oiseau.

 

 

Il n'y a rien à apprendre d'un étranger. Ce qu'on sait de lui suffit à le désigner.

 

 

Constatez avec moi qu'ils s'assemblent. Ils forment le cercle, s'entretiennent du même pivot. Nous nous reflétons dans leurs yeux parce que nos regards se croisent. Nous sommes la périphérie de leur croissance. Nous nous voyons en eux mais ils ne voient que nous. Cercle parfait.

 

 

Nos lois ne sont pas discutables avec l'étranger. Pouvons-nous discuter les leurs dans leurs territoires? Sans réciproque, pas question de leur donner le droit souverain de changer nos lois. Et s'ils veulent qu'on change un peu les leurs, qu'ils commencent par changer ce qui les fonde. On ne peut pas entretenir de rapport législatif avec un système qui ne s'accorde pas au nôtre. Chez eux, comme chez nous!

 

 

Il y a l'étranger utile et celui qui ne sert à rien. Et bien, ils s'unissent! Comme l'utile à l'agréable.

 

 

Videz nos rues et remplissez nos poches. On ne vous demande pas plus. Au lieu de ça, vous videz nos poches et remplissez nos rues de ces étrangers qui reluquent nos biens. Et si ce n'était que nos biens! Ils s'en prennent à ce que nous sommes avec le même esprit de système. Rues-poches, villes-habits, histoire-tradition. Ils veulent tout.

 

 

Qu'ils retournent chez eux ne suffit pas. Il faut aussi revenir chez eux et veiller au grain. Pas de retour au pays sans néocolonisation.

 

 

Il y a des étrangers qui ne sont plus des étrangers. Ils l'ont gagné. Ils ont gagné ce que nous avons reçu en héritage.

 

 

Nous sommes tous des étrangers au fond. Comment savoir? On le saura. Aujourd'hui, nous avons les moyens de conserver intacte la mémoire des racines. On ne se coiffera plus sans preuve indiscutable! Oeuvrons dans ce sens et il y aura moins de suspicion, en tout cas plus de clarté. Nous avons besoin d'un éclairage franc.

 

 

Pas d'égalité entre l'étranger et nous. Sinon, ils gagneront du terrain. Je ne veux pas dire par là qu'ils sont plus intelligents que nous, mais on sait bien qu'ils sont plus motivés. Nous ne tenons pas à être victimes de notre paresse.

 

 

Tu veux épouser un étranger? Par amour? Mais quand ce serait par intérêt, à quoi ressembleront tes fils?

 

 

Il n'y a pas de solution. S'il y en avait, on l'aurait trouvée. Quand il n'y a pas de poisson dans la rivière, on ne pêche pas de poissons. Et quand il n'y a pas de rivière, on ne pêche pas. Et quand il n'y a pas d'étrangers, on ne perd pas son temps et son argent à chercher la solution d'une cohabitation équitable ou d'une assimilation intégrale. Quand il n'y a pas d'étrangers, on va à la conquête de l'étranger et on s'enrichit ensemble. Voilà la solution qu'on avait trouvée avant de penser que ce n'était pas une solution. Sinon, on perd. Et c'est ce qui est arrivé. Texto!

 

 

Qu'ils vivent à la surface de la terre, comme tout le monde. Désormais, nous ne coloniserons que le sous-sol. Et comme ils ne sont pas capables de voler, nous leur prêterons nos jouets.

 

 

Chacun chez soi. Et que le meilleur gagne.

 

 

Si on veut gagner, il faut qu'ils perdent. Ce qu'ils perdent, nous ne le gagnons pas. Prenons-le! Il n'y a pas d'autre victoire.

 

 

Il y a étrangers et étrangers. Il y a l'étranger qui ne le reste pas et celui qui reste. Le premier doit oublier. Le second n'oublie pas. C'est beaucoup plus facile de ne pas se forcer à oublier. Ce qui explique le peu d'étrangers qui s'intègrent. Il y a cet effort constant pour oublier et les enfants qui posent la question qu'on ne veut pas se poser. Étrangers qui voulez oublier pour être des nôtres, ne faites pas des enfants; ainsi, personne n'héritera de votre problème.

 

 

Heureusement, le voisin n'est pas un étranger et l'étranger est rarement voisin. Un étranger, ça vient de loin, ou on est venu de loin pour en faire un indigène. Il faut que ça vienne du plus loin possible sinon on se sent voisin et on finit par ne plus savoir qui est étranger.

 

 

Donnez-lui un toit. Donnez-lui de quoi manger. Donnez-lui même un emploi. Il reste ce qu'il est. Par contre, enlevez-nous le pain de la bouche, mettez-nous au chômage, ne soignez plus nos maladies, et nous devenons des étrangers dans notre propre pays. Voilà ce qui arrive.

 

 

On a beau dire, tout quitter, pour de bonnes raisons, ça ne fait pas de vous un étranger. On comprend le malheur comme s'il nous était arrivé à nous-mêmes. Ce que nous ne comprenons pas, c'est cette prétention à partager notre bonheur. Voilà l'étranger.

 

 

On peut se croiser. Rien n'interdit la politesse. Chacun chez soi. Nos rues deviendraient des croisements d'indifférence. Inimaginable. On préfère ne pas se croiser et se réserver le droit de changer de trottoir. Complexité des parcours au quotidien. Et on reste poli.

 

 

Je sors. Je ne reconnais personne. Je ne suis plus chez moi. Ils ne sont pas chez eux. On appelle ça comment?

 

 

On ne possède pas les autres. C'est normal. L'autre n'a pas de valeur. On n'hérite que de ses biens. C'est la Loi. Arrive un étranger. Il se vend. Et on nous demande de ne pas penser à  monnayer sa descendance!

 

 

Ils ne nous aiment pas. Nous sommes ceux qu'ils prétendent déposséder. Si nous résistons, nous sommes des Occidentaux. Et si nous avons perdu d'avance, nous sommes les étrangers des Occidentaux.  Nous savons toujours ce que nous sommes et qui nous n'aimons pas. Mais nous ne savons rien de ce qu'ils sont et nous préfèrerions pouvoir les aimer.

 

 

Mettons que nous soyons biologiquement égaux. Une hypothèse. Ça explique quoi? Que l'un est inférieur à l'autre? Ça ne tient pas. On ne peut pas non plus évoquer la chance ou la vergogne. Et il faut expliquer la différence. Ou à défaut de l'expliquer, il faut constater que nous avons l'avantage. Ils sont étrangers par nature, même chez eux.

 

 

On peut les détruire. On préfère s'en servir. Où est le mal?

 

 

La démocratie va de pair avec le bonheur. Qui peut le nier? Et que viendraient-ils chercher chez nous? Ils cesseront d'être des étrangers quand ils seront démocrates. (François Mitterand?)

 

 

Nous avons semé la terreur pour créer le monde moderne. Ils sèment la leur pour nous obliger à retourner à l'état sauvage. Et ils s'étonnent qu'on se défende! Nous préfèrerons toujours le sacrifice de l'étranger sur l'autel du bonheur à celui de nos découvertes dans l'antichambre de l'ignorance.

 

 

Nous nous organiserons en meute. Et ils seront désorganisés. Nous ne leur ferons que des guerres limitées à la prise de pouvoir. Ils se battront pour conserver leur existence tandis que nos posséderons l'essentiel.

 

 

Ils ont des princes. Nous avons des entreprises. Ils deviennent étrangers au bout du voyage. Voyageant nous aussi, nous nous reconnaissons et nous les démasquons. Ils n'ont pas le sens de l'Histoire. Nous sommes capables de tout. Entreprenants, justiciers, volontaires. Ils sont profiteurs, voyous et impuissants. La balance penche de notre côté.

 

 

Invitons l'étranger à notre table. Il se distingue par un usage distant de nos couverts et de nos mets. Invitons-nous à sa table, il tente de nous empoisonner. Il est constant.

 

 

En nos pays, les plus pauvres ne sont pas les étrangers, il faut bien le reconnaître. Que les pauvres comprennent que nous sommes aussi désolés qu'eux. Mais ils seraient encore plus pauvres s'il n'y avait pas d'étrangers pour ajouter de la valeur à nos spéculations, surtout dans les moments où l'innovation se porte mal. La pauvreté est une fatalité que l'étranger n'explique pas. On explique la pauvreté par la pauvreté. Et la richesse par l'étranger. Qu'est-ce qui explique l'étranger?

 

 

L'étranger alimente la superficie des conversations quand il s'agit de le trouver charmant, et leur profondeur si nous le jugeons coupable.

 

 

Est-ce bien le bonheur qu'ils cherchent? Ne le leur offririons-nous pas s'il s'agissait de cela? Notre méfiance est bien inspirée par leur appât du gain. Pas de bonheur s'ils prétendent gagner.

 

 

Le peuple est souverain de son royaume. Il en possède toutes les richesses. Mais il y a loin entre posséder et valoriser. Et nous pouvons aussi bien déposséder que dévaloriser. Nous sommes maîtres des vagues d'immigration. Beaucoup plus qu'on ne croit.

 

 

Pourquoi considère-t-on que l'étranger est comme l'amanite tue-mouche au milieu des cèpes? Parce que nous savons que certains cèpes sont déjà vénéneux et que les autres le sont peut-être. On craint de devoir jeter tout le panier.

 

 

Quand nous parlons de frères, de fraternité, nous évoquons avec grâce une utopie du bonheur. Quand ils en parlent, ils mettent en évidence leur sectarisme. Voilà en quoi ils sont d'abord des étrangers et ensuite des hommes.

 

 

Je me sens étranger chez les étrangers. Qu'est-ce que je fais parmi eux? Un sentiment et une question, il n'en faut pas plus pour affiner ma détermination. Je colonise ou je me révolte. Choix occidental.

 

 

Les uns possèdent les clés du bonheur, les autres s'en remettent à la facilité. Pas tous les autres. Leurs princes investissent chez nous. Ils veulent nous déposséder. Et leurs peuples les soutiennent comme s'ils préféraient recevoir les clés de leurs propres dictateurs. Mais la porte est bien celle du bonheur. Étranger celui qui demeure sur le seuil.

 

 

Est étranger celui qui se croit étranger. Nous n'y verrions pas un étranger s'il se croyait des nôtres. Nous serions trompés par les apparences.

 

 

Nous ne nous connaissons pas, mais nous savons que nous pouvons vivre ensemble. Nous ne pouvons pas vivre avec lui parce que nous le connaissons. Et nous continuons de vivre, nous, quand nous nous connaissons. Nous ne le connaîtrions pas s'il n'était pas venu.

 

 

Même quand il n'y a pas d'étranger parmi nous, nous ressentons sa présence à une distance qui témoigne proportionnellement de notre inquiétude. Il y a bien un espace pour contenir cette fonction qui ne demande qu'à se laisser décrire et représenter.

 

 

Le blanc, couleur du deuil? C'est absurde. Le blanc, c'est la pureté. Le noir rassemble toutes les couleurs. C'est la négation du blanc. C'est la seule synthèse.

 

 

Notre Christ témoigne du miracle en guérissant l'infirme. Il est bon. Leur prophète coupe la lune en deux pour manifester un transfert de puissance. Jamais notre Christ n'eût osé menacer ainsi l'humanité. Il est humain, fait homme de l'être comme l'homme vient de la terre et la femme de l'homme et l'enfant de la femme, tandis que leur prophète est un homme (un commerçant!) qui devient Dieu par délégation. Vous appelez ça une révélation? Ce ne serait pas la première du genre en tout cas! Le Christ, lui, est le premier et le dernier.

 

 

Ne confondons pas l'étranger et le différent. Pas plus que l'étrange et l'indifférent. L'étranger vient d'ailleurs, un ailleurs qui bien souvent nous a appartenu. L'étranger n'est pas l'autre. Entre lui et nous, il y a une relation territoriale, une géométrie (et non pas une géographie), une prescription acquisitive.

 

 

Leur duplicité est bien connue. Et leur cruauté. Leur lâcheté aussi. Nous ne tombons dans leurs pièges que par inadvertance.

 

 

Il y a une grande différence entre faire sauter une bombe dans un endroit public et envoyer un missile dans le même endroit, mais chez eux. La différence, c'est que nous ne cachons pas nos arsenaux dans les hôpitaux et les établissements scolaires. Et tant que cela durera, ils seront des criminels et nous des guerriers de la paix.

 

 

"Quel voisinage! Quel bruit! Et je ne vous parle pas de l'odeur!" Jacques Chirac.

 

 

Les Anglais ne sont pas des étrangers. Ils ont été nos ennemis. Il reste quelque chose de ce passé commun. Un doute, peut-être. Au pire.

 

 

L'exotisme a du bon. Nous n'en demandons pas plus. Limitons la présence de l'étranger aux vitrines de sa différence. Et installons les nôtres au seuil de son insuffisance.

 

 

Quand il s'agit de sauver une vie, on ne regarde pas les détails. On sauve d'instinct, jamais par calcul. La guerre...

 

 

Ils n'évoluent pas. Ils ramassent les miettes de leurs princes et si ça ne suffit pas, ils viennent manger notre pain. Mettons-nous à leur place!

 

 

Quand un étranger vous reçoit chez lui dans son propre pays, on parle d'hospitalité. Quand vous le recevez chez nous loin de chez lui, il est alors question d'immigration. Et en effet: chez lui, vous aviez perdu votre chemin; chez nous, il a retrouvé votre trace.

 

 

Bien. Le voici mort. Comment allons-nous l'enterrer? Et où? Il va falloir se renseigner. La famille, elle, semble bien renseignée sur les limites à ne pas dépasser en cas d'usage.

 

 

Le policier (derrière le cordon):

— C'est un mort. Reculez! Rien qu'un mort.

Il en parlait comme si cette mort n'avait pas un sens précis.

 

 

Je ne sais plus qui m'accompagnait. Je le connaissais peut-être. Nous parlions de la mort. Y avait-il du sang? Une trace de violence? Qui nous le disait maintenant que nous n'étions plus rien par rapport à cet évènement? Nous avions été, un instant, si proches de savoir vraiment ce que nous savions au fond. On nous contraint à cet écart entre la profondeur et la vérité dès qu'il s'agit de l'étranger.

 

 

Vous en pensez toujours quelque chose. Vous ne pouvez pas éviter ces effleurements distants. Mais y a-t-il un seul endroit de notre vie quotidienne que l'étranger n'a pas investi de sa lenteur?

 

 

La légion quoi? Mais il paraît que c'est notre aristocratie qui l'a en main. Ils n'ont pas tous émigré. Ils se rendent utiles. Ils sont encore un peu des nôtres, non? Ne me dites pas que je ne sais pas tout!

 

 

Imaginez quelqu'un qui n'est nulle part chez lui. C'est un personnage de roman.

 

 

Nous ne voyageons pas assez. Nos gouvernements devraient songer à aider nos déplacements dans le monde. Nous gagnerions en profondeur ce qu'ici l'étranger nous fait perdre en surface.

 

 

Un jour, vous rencontrez un étranger. Le lendemain, vous le trouvez mort. Que s'est-il passé entre-temps? Imagination ou réalité?

 

 

L'étranger est celui qui s'installe chez vous. S'il ne fait que passer, c'est un touriste. Mais cela n'est valable que de notre point de vue. Quand on s'installe chez eux, c'est pour leur bien, et quand on en revient, c'est pour témoigner. Nous ne sommes étrangers nulle part et ils le sont partout.

 

 

Quel dommage, toutes ces richesses qu'il faut négocier, quelquefois au péril de notre vie! Ils ne risquent rien, eux, quand ils envahissent notre tranquillité.

 

 

En limitant le nombre d'étrangers dans notre société de non-étrangers, vous ne réduisez pas la peur qu'ils inspirent. Vous ne pouvez pas nous faire croire que ce nombre ne s'accroîtra d'aucun peuplement incontrôlable. L'étranger est en croissance constante, ce qui défie nos lois d'équilibre.

 

 

S'il n'y avait pas eu d'esclaves en Afrique, il n'y en aurait pas eu chez nous. Nous avons été tentés. On ne peut nous reprocher que notre faiblesse devant, c'est vrai, une solution facile et rentable, une spéculation à la place de l'invention qui pourtant fonde notre économie. Si leurs descendants veulent que la justice soit entière à leur égard, qu'ils reconnaissent d'abord qu'ils ont été esclaves des leurs avant de l'être de nous-mêmes. Nous n'avons pas pensé à les libérer au moment où ils n'étaient pas encore nos esclaves. Une fois qu'ils l'ont été, nous étions pris au piège d'un système dont nous ne maîtrisions pas tous les paramètres. Il a fallu lutter contre un mal acquis et non pas intrinsèque, ce que nous ne souhaitons à personne. Nous étions contaminés en quelque sorte. Maintenant, ils sont libres chez nous et esclaves de leurs princes chez eux. Qu'ils reconnaissent au moins cela.

 

 

Quand il s'agit de se divertir, il n'y a plus d'étranger. Nous jouissons alors d'une même liberté. À la condition de s'amuser chez nous, bien sûr. Et qu'ils retournent chez eux quand la fête est finie.

 

 

Donnez-leur leur propre terre, ils y crèvent. Cultivons-la à leur place et ils se plaignent d'être nos esclaves. Ils ne savent pas ce qu'ils veulent: être propriétaires et incapables d'en vivre ou travailler et se prendre pour nos esclaves. Leurs princes sont-ils nos esclaves?

 

 

L'étranger connaît les moyens d'entrer sans frapper. Considérez l'adoption de ces enfants qui viennent d'on ne sait où et que les caprices des couples incapables de procréer nous contraignent à accepter comme nos propres enfants. Quel meilleur moyen de devenir ce que nous sommes sans cesser d'être ce qu'on est?

 

 

On voit tous les jours des gens appartenant à nos sociétés qui, comme suite à une malencontreuse recherche généalogique, se trouvent confrontés à des origines difficilement avouables. Voilà un bon moyen de mesurer la véritable influence de l'étranger sur notre comportement ordinaire. Quelques gouttes de sang suffisent à modifier notre trajectoire.

 

 

On peut être fier de ses origines étrangères et peu enclin à en tirer toutes les conclusions que le citoyen bien de chez nous vérifie tous les jours sans faire étalage de sa pureté.

 

 

Parce qu'ils survivent, ils s'imaginent que nous vivons. Il faut bien expliquer leur envie et notre satisfaction.

 

 

Ce sont les souterrains de l'existence les lieux les plus fragiles de notre territoire. Nous nous nourrissons trop de lumière et pas assez de l'ombre où notre avenir se joue.

 

 

Quand quelque chose disparaît, les regards désignent l'étranger. Et presque toujours, c'est chez lui qu'on retrouve ce qui avait disparu. Ce sont nos traces qu'ils tentent d'effacer. Avec un peu de perspicacité cependant, on s'y retrouvera.

 

 

Mettons qu'il y ait trois maisons et quatre familles. Deux de ces familles sont des familles d'étrangers. Laquelle occupera le logement vacant?

 

 

Les poissons de la rivière nous appartiennent comme la rivière. Nous sommes propriétaires, pas esclavagistes.

 

 

Franchir une frontière pour ne plus revenir, c'est se poser en étranger sur les branches de l'arbre voisin. Revenir dès que c'est possible, c'est un arbre de moins pour les autres oiseaux.

 

 

La pauvreté n'explique pas tout. Nous avons aussi nos pauvres. Où iraient-ils s'ils trouvaient les moyens de s'en aller?

 

 

On ne peut pas couper les racines. On peut seulement mentir à ses enfants. Qui leur dira la vérité?

 

 

Pour l'étranger, nous sommes inconnus. Ce qui le rapproche de nous. Toujours plus près, jusqu'à l'indiscrétion. Inversement, nous sommes les investigateurs de ses intentions.

 

 

Il y a de la satisfaction dans leur regard. Ils ne sont pas heureux, ils sont contents. Nous pourrions être heureux, nous sommes en attente. Voilà où est le problème: nous attendons et ils profitent de l'instant.

 

 

Ce n'est pas une question de peau mais de principe. Nos lois sont justes si on les applique chez eux; les leurs sont iniques chez nous. Et la réciproque n'est pas vraie.

 

 

Je venais aux nouvelles deux jours après la mort de l'étranger. On avait vu passer sa femme. Il n'était donc pas tout à fait mort! Nous sommes très attentifs aux détails des évènements sitôt que la mort se double d'une possibilité de résurrection.

 

 

Nous étions donc réunis pour l'occasion, des connaissances et quelques inconnus. On sentait bien à quel point nous étions de la même essence. On s'amusait à jeter une lumière crue sur les détails de nos différences. Pas une ombre au tableau.

 

 

Je me souviens que l'étranger réclamait justice au sujet des branches d'un oranger qui jouxtait sa propriété (ou sa jouissance). Les fruits tombés dans son jardin lui appartenaient, mais avait-il le droit de couper les branches qui les portaient? Il prétendait faire les deux choses à la fois. Je ne sais plus qui a coupé l'arbre pour mettre fin à la polémique. Nous en riions en évoquant les circonstances de sa mort.

 

 

J'ai quelquefois le désir d'être seul et surtout de ne plus revenir à aucun prix à la vie communautaire. Je rentre en moi et j'ignore les autres. Mais qu'un étranger vienne à passer et je sors de ma coquille pour la défendre. Je ne crains pas les autres pourvu qu'ils me ressemblent.

 

 

Il était aimable avec les enfants... et nous leur expliquions pourquoi.

 

 

On ne lutte pas vraiment. On entretient le risque.

 

 

On s'imagine mal en maître, mais l'esclave n'imagine plus.

 

 

Un instant d'amour et le coeur sort de la poitrine (c'est une image) pour se donner en spectacle. La minute de haine applaudit à tout rompre.

 

 

Nous ne sommes pas assez riches et ils sont trop pauvres. Nous devons donc nous opposer à un système de vases communicants. Préférons les interventions chirurgicales: ablation, greffe, soudure, etc.

 

 

— Vous le connaissiez? Vous avez plus de chance que nous. Mais que penser de celui qui reçoit les confidences de l'étranger?

 

 

Vient-il pour rester ou s'en va-t-il pour ne plus revenir? Questions aux autorités.

 

 

Un étranger remplace l'autre. Sommes-nous irremplaçables? Ce ne serait pas un mince avantage.

 

 

Ils résistent à nos pénétrations, mais nous n'opposons rien à leurs envahissements. Il est plus difficile de coloniser que d'émigrer. Et pourtant, on voudrait nous faire croire le contraire: qu'il est plus facile de partir que de rester.

 

 

Il y a les biens communs à tous les hommes et ceux qui peuvent faire l'objet de la propriété privée ou publique. Il y a aussi ce qui n'appartient à personne tant que personne ne trouve les moyens de l'acquérir. Il y a enfin l'invisible, l'impalpable, l'inconcevable, peut-être même l'impossible, toutes les nourritures que la probabilité réserve à des spéculations mentales. Le tout forme notre environnement, à la fois l'unité et la dimension de notre existence. — À quel moment et à quel endroit apparaît l'étranger? Impossible de le savoir. On dirait qu'il surgit de nulle part et pourtant, on s'attend toujours à lui quand on pense à nous. Il est la conclusion provisoire de nos errances métaphysiques.

 

 

Heureusement, le commerce lance des ponts par-dessus les différences. Il faut les concevoir et les construire à l'épreuve des tempêtes que la lucidité fait naître des grands écarts.

 

 

L'argent est le même partout, mais ses flux sont comme des fleuves, plus ou moins porteurs de nos voyages centrifuges (ils se jettent quelque part). À l'inverse, la guerre produit un effet centripète (on est à la source du mal). Ne recherchons pas l'équilibre de ces deux forces vives, mais avec elles formons le fil de notre Histoire.

 

 

Les anticolonialistes sont des propriétaires en guerre. Ils opposent la prescription acquisitive à l'acquisition contractuelle. On ne verrait là qu'une querelle de Droit si prescrire consistait aussi à civiliser. Mais nous savons par expérience que la colonisation, qui n'est pas une invasion, est seule porteuse du droit au bonheur que ni les coutumes ni l'Histoire ne garantissent aux indigènes fondés à croire au bonheur.

 

 

De quoi sommes-nous riches? De matières? D'industries? Ils ont la matière et nous leur fournissons l'industrie. Nous les enrichissons et ils s'appauvrissent. À qui la faute? Au donateur ou à celui qui reçoit (le donataire, vous savez, comme il y a un narrateur et un narrataire)? À la générosité ou à la corruption? Pourquoi sont-ils pauvres?

 

 

Un étranger n'est qu'un reflet du miroir qu'on oppose à notre bonheur. Une image se forme sur la nôtre au fur et à mesure de notre prise de conscience de la gravité du problème. Nous ne nous voyons plus qu'à travers cette transparence, comme s'il devenait possible de traverser le miroir par un artifice indigne de notre imagination.

 

 

Nous ne reculerons pas devant la terreur. Celle-ci ne pèse rien à côté de nos arsenaux. L'étranger est témoin de notre capacité à résister à la tentation de mettre fin à son monde.Il est porteur de cette parole, étranger en son propre pays, sinon de paix du moins d'apaisement. Nous n'irons pas jusqu'au bout mais nous irons loin. Que vaut l'imagination dans ces conditions?

 

 

Trois jours! Je comptais les jours. Deux quotidiens témoignaient de mon intérêt pour cette mort sans intérêt. J'avais souligné les propositions les plus significatives de mon désarroi. Je commençais ainsi le récit d'un reflet prometteur de la traversée du miroir.

 

 

Au soir du troisième jour, je ne tenais plus en place. Il fallait que j'exprimasse mes sentiments. Je savais d'avance qu'on leur opposerait des idées, mais il avait suffi de trois jours pour consolider mes défenses contre l'étranger encore vivace, à défaut d'être vivant, dans les esprits auxquels j'adresserais ma supplique.

 

 

Des bougies éclairaient le mur et le trottoir, perpendicularité des deux plans, l'un presque noir, l'autre agité de lueurs ascendantes. Un portrait reposait sur un lit de fleurs. L'étranger aurait-il enfin un visage à présenter à mes questions sur le voyage et la chance?

 

 

Je ne souhaitais pas être surpris en flagrant délit d'observation de ces traits et de ce regard qui répondaient à mon attente. J'utilisais le rétroviseur d'une motocyclette. Je dus l'orienter un peu! On me taquinerait longtemps à ce propos si on venait à s'en apercevoir. Je me sentais ridicule mais pas à l'abri de la curiosité que je ne pouvais pas éveiller à la place du mort.

 

 

Des passants s'inclinaient comme s'il s'était agi de la victime d'un acte terroriste. Les bougies s'additionnaient aux ex-voto. Les fleurs finirent par exhaler leurs parfums mélangés. Encore une nuit agitée à couper avec un couteau de lumière.

 

 

Il fallait que le sujet me tînt vraiment à coeur pour que je me crusse obsédé par lui. J'imagine que c'est dans de semblables circonstances que l'écrivain se met à écrire le texte de son funambulisme opératoire. On ne parlait plus de l'étranger assassiné ni dans les journaux, ni dans cette rue où il serait vite remplacé dans la perspective de circonstances tout aussi prometteuses d'ennui et de légère anxiété.

 

 

Revisitant les lieux, je me dis que l'étranger n'a aucune chance de les habiter un jour comme nous les perpétuons depuis si longtemps. Ces lieux d'où il vient, en conquérant ou en bâtard de la liberté, ont acquis la permanence et la profondeur à défaut de l'éternité et du sens. On n'y revient pas sans y refaire l'Histoire.

 

 

Je me couchais enfin pour dormir et non plus pour tenter d'oublier. La vie appartient au rêve avant de se donner à l'homme.

 

 

 

P.S. - Je voudrais un bottin pour la messe un bottin avec une corde à noeuds pour marquer les pages. Tu m'apportes aussi un drapeau franco-allemand que je le plante sur le terrain vague. Et une livre de chocolat Menier avec la petite fille qui colle les affiches (je ne me rappelle plus). Et puis encore neuf de ces petites filles avec leurs avocats et leurs juges et tu viens dans le train spécial avec la vitesse de la lumière et les brigands du Far-West qui me distrairont une minute qui saute ici malheureusement comme les bouchons de champagne. Et un patin. Ma bretelle gauche vient de casser je soulevais le monde comme une plume. Peux-tu me faire une commission achète un tank je veux te voir venir comme les fées.

Breton &Éluard - L'immaculée Conception (Les possessions: Essai de simulation de la paralysie générale)

 

 

*

*   *

 

 

Nous savons trop bien ce qu'il convient de penser de pareils propos. Que j'aie pris un malin plaisir à les cerner de noir comme sujets de vitrail n'est pas la question. Cartésien dans l'âme, comme l'est tout esprit qui s'apprête à croire à l'intérêt de penser plutôt que de ne rien faire pour exister au moins sur le papier, ce serait en principe sur des considérations critiques des sciences que je devrais commencer à élever mon petit monument (une stèle?) cogitatif. On voit mal en effet comment extraire de la méthode de cette cueillette réaliste et il faut bien constater, autre effet, que ces fragments d'une conversation fragile n'en promettent aucune. C'est qu'il ne s'agit pas de considérer et moins encore de critiquer.

 

 

Si toute philosophie consiste à concevoir les commencements d'une éthique, en cela provisoire, et en cela seulement et non pas à cause du caractère ironique qui en forme le murmure, alors il est impératif de n'avoir pour objet critique que ce qui a l'air d'être scientifique en attendant de l'être vraiment ou de rejoindre l'ensemble des irrationnels fantasmagoriques. Il faudrait ne s'intéresser qu'à la matière des expériences et non pas à des choses aussi superficielles et éphémères que les éclats de verre à boire de la conversation courante.

 

 

De la critique à la méthode et de celle-ci à une éthique prometteuse, les pas seraient ceux de la patience aiguë, des avancements minutieux, de la colère rentrée et de l'indifférence opératoire. Or, ce sont les conversations qui me parviennent d'abord, avant que ne me touchent (je songe ici à Thomas l'obscur) leurs personnages porteurs des feux de la langue et des angles de leurs lieux patronymiques et mythiques. Je saisis d'abord cette présence que j'ai tort de concevoir comme une fragmentation là où c'est ma perception qui est prise en défaut d'attention et de compétence. Je reçois le monde comme un antireflet, comme une agitation de fond d'éprouvette qui n'est pas renvoyée par une surface (mentale) qui laisserait présager des possibilités ontologiques de l'imagination.

 

 

Ce qui m'arrive n'a rien de commun avec le chant ni avec le récit. C'est une plongée dans les liquides de la société. Et que je me sente ainsi étranger ou pas n'entre pas en ligne de compte. Je n'oppose que la résistance modérée de celui qui s'installe dans la réception pour ne pas sombrer dans le sentiment d'être persécuté (avec ou sans raison). Si ce n'est pas une méthode qui s'en déduit, et si en effet faute de méthode il faut s'en remettre à l'esthétique plutôt qu'à l'éthique, cette esthétique, tout aussi provisoire, n'est pas un objectif à atteindre sous peine de n'être pas philosophe ou... qu'est-ce que je tends à être si je ne suis pas le philosophe d'un provisoire systématique?

 

 

Le monde qui vient, qui ne revient pas, qui vient, est d'abord ce monde des conversations fragiles. Il y en a d'autres, peut-être inutiles, mais elles n'arrivent pas, elles ne sont pas le récit, elles peuplent le chant et c'est une affaire de poètes.

 

 

Tandis que le provisoire est un arrêt, la fragilité est une attente. On pourrait alors penser que je me suis simplement arrêté pour écouter, pour saisir comme avec les mains, par curiosité, par intérêt, par jalousie, poussé en somme par ma structure sentimentale (j'ose à peine parler de psychologie), pour finalement fragmenter ce qui n'apparaît pas tout de suite comme une possession mais bien plutôt comme une idée de la vie et des hommes qui s'en nourrissent.

— Voyez comme les thèmes de cette sous-conversation s'emboîtent non pas logiquement mais géométriquement.

 

 

On est loin ici des considérations (critique — de la science —, méthode, morale provisoire et non précaire fleurie ou pas sur la langue). Je ne considère pas. Je ne critique pas. Au mieux, je décris. En tout cas, je me sers de l'expérience du texte pour revenir à ma préoccupation majeure qu'est la poésie (laquelle au fond ne vaut pas plus cher qu'une pratique consciencieuse d'une croyance religieuse). Oh! pas de cette poésie qui grandit l'âme par l'exercice distant de la beauté, mais de celle qui se désire elle-même comme l'escargot semble tout attendre de sa trace, du moins au sein de mon observatoire symbolique.

 

 

Ce que j'ai décrit ici est un état obsessionnel et non pas ce que trace le portrait du fasciste dans la polymérisation lente de notre vernis occidental. Je crois au fond que j'ai seulement mis le doigt sur une zone à risque que je circonscris au quotidien parce qu'elle est en moi et pas ailleurs comme pourrait le laisser penser l'abus de personnage, ruse d'écrivain en proie à la malignité de ses douleurs secrètes.

 

 

Bien sûr, comme tout le monde, je souhaite une éthique à la hauteur de nos attentes et une esthétique à notre immobilité, un peu à l'inverse, me semble-t-il, de ce que le surréalisme, porté par Breton, a promu dans ce monde si peu fait pour l'éclairage et si pratique en matière de feu. Mais je le souhaite sans méthode, sans critique des sciences, sans considérer le bonheur d'aussi près que Descartes.

 

 

La joie conviendrait mieux aux circonstances imaginaires de ma description. Et l'esthétique serait celle de la bribe qui se dépose sur la page comme un mot, comme partie du sens et non comme fragment de ce qui n'est pas compris dans la figure ainsi produite par extension crispée. Ce n'est pas nouveau. Certes. Et c'est peut-être trop profondément mental, comme me l'écrivait Patrick Grainville. Qui sait?

 

 

Je pense donc je sais. Je sais que je pense et que si je ne pensais pas, je ne saurais pas, je ne possèderais pas, je n'accroîtrais pas ma richesse, je ne serais pas un homme parmi les hommes. Mais ce que je sais ne m'empêcherait pas d'être une existence finie. Le rêve scientifique se heurte à la vitre de l'existence, il ne frappe pas à la porte de l'être. Une critique, dans ces conditions, ne serait que purement pragmatique, donc payante si l'on accepte de ne pas se placer à tous les points de vue. Or, il y a loin de la pratique à la méthode. Et si tout ce que j'en pense n'est pas une méthode, alors cette éthique déduite (ne vaudrait-il pas mieux l'induire?) se trouverait du coup privée de sens.

 

 

Il me semble que la perception circonstancielle, même si au fond elle ne sert que la mise en jeu des moyens littéraires, par les effets novateurs de son esthétique finalement renvoie mieux le "sujet" de la conversation. On est là au coeur du débat qui agite les contacts de surface, souvent conversationnels mais aussi simplement descriptifs, entre le scientifique et le poète. Notons qu'un scientifique qui se prend pour un poète ne court que le risque du ridicule (qui ne tue pas) alors que le poète qui pose au savant, s'il n'est pas taxé d'obscurité, finit rarement son existence ailleurs que dans la poubelle de l'ironie du sort. C'est que le scientifique a des facilités de prophéties et que le poète n'est facile que dans la beauté. Dichotomie qu'on a aussi constatée en littérature même: Hemingway, l'homme d'action et l'esthète ("Est moral ce qui fait qu'on se sent bien et immoral ce qui fait qu'on se sent mal"; ce qui pourrait se traduire par: est moral ce qui me donne du plaisir et immoral ce qui ne m'en procure aucun); et Faulkner, écrivain de la connaissance (du terrain)  et moraliste à l'épi de maïs. L'un s'en prend aux Sirènes (quelquefois des rhinocéros; plus grande est la bête...), l'autre à un reflet dont il s'agit d'extraire le foyer (Hélène ou pire... de Gaulle). Le temps de la poursuite (ce bonheur) et celui de la confusion narrative et de la pertinence romanesque. Le projet contre la chronologie. Etc. Un étranger et un... invité.

 

 

Si le (ou les) personnage que je mets en scène dans ce fragment d'une conversation fragile, par ironie dialectique renvoie à de plus purs instincts,  que cela ne suffise donc pas au provisoire qu'on installe à la fin du texte, sans doute à la place et au moment de cet autre texte qui le prolonge et lui succède. Je ne veux pas me laisser enfermer dans la bouteille à la mer des bons sentiments, même si j'adhère à l'écoeurement général qui inaugure la pensée en ce début de siècle.

 

 

Mais je ne voudrais pas non plus qu'on ne voie là qu'un simple exercice sur la figure du personnage en conversation fragile. La fragmentation ne serait pas plus douée de sens tragique que de sentiment spatial. Je pense, donc (c'est beaucoup dire et peu écrire) je donne au récit une géométrie de sens et de sentiments que ne remplacera pas la méthode tant rêvée par les philosophes.

 

 

Les éthiques tirées par les cheveux (Sartre, Camus, Descartes lui-même) ont toutes une origine philosophique. Les esthétiques discutables sont rarement le fait de l'acte (d'écrire par exemple). Agir est un moment. Le texte (par exemple) serait parfaitement étranger à toutes ces considérations, ce qui ne nous surprend pas dans les circonstances particulières de la description. Je disais en commençant que le plaisir n'est pas à prendre en considération, considérant alors, sans poser au savant, que j'en connaissais les hypothèses. Ce qu'on pourra toujours prendre pour les prémisses du récit.

 

 

Car si je crains à juste titre les intrusions de la morale dans le domaine esthétique, j'attends l'instant où l'esthétique change le détail d'une éthique toujours trop portée à juger l'homme au lieu de s'en prendre aux faits. Explication de mon immobilité, de l'ironie qui lui donne un ton et de la fragmentation, pour ne pas dire de l'éparpillement qui m'inspire une impossible reconstitution des faits.

 

 

Émule de Roussel, je suis allé de l'ironie constructive et libératoire de Montesquieu à l'humour noir des Possessions décrites par Breton et Éluard dans l'Immaculée Conception. Que j'aie montré en même temps mon visage humain n'enlève rien à cette tentative d'une prosodie indifférente à ce qu'elle met en jeu. Si le moi qui écrit est un autre moi, celui-ci ne peut pas être moins complexe et plus saisissable que le moi qui touche les autres comme s'il y avait une chance qu'ils n'existassent pas. Réduire l'homme à sa pensée, aussi vaste et aussi profonde soit-elle, ne résout pas les questions essentielles posées par l'existence elle-même: sa durée, dont la constante échappe à toute analyse et à tout projet de recherche, et sa joie dont la mesure unitaire, par applications complexes, contient et ne contient pas ou plus. Ce qui n'exclut pas, de ma part, le combat.

 

 

Pas plus que le combat, donc, ne réduit la poétique au rôle de consolatrice des pires moments et de propagandiste des meilleures dates ou occurrences. À ce train où nous vivons, la science va finir par considérer la poésie comme un agrément, rejoignant ainsi la sagesse populaire. Et la poésie, comme tran-tran, ne proposera plus que ses antiméthodes, ses alternatives. Jouant ici avec ce feu pâle, je saisis l'occasion de dire ce que je pense et d'être ce que je crois être (dans un sens duchampien). C'est en tout cas ainsi que je conçois la mondanité, au sein de l'étrange, de l'étrangeté et des peuplements étrangers.

 

 

*

 

 

Étrangers au texte, à ma pratique constante du blocage, à mon exclusion qui me hisse cependant bien au-dessus du premier d'entre eux. L'étranger n'est pas, ne peut pas être occidental. S'il n'écrit pas, il n'est tout simplement pas écrivain. Et s'il écrit, il applique son commentaire à des réalités qui lui servent d'exutoire, au mieux. En cela, la conversation est fragile. Ce qui ajoute en superfluité à la fragmentation constatée comme, on l'a vu, une évidence. Le glissement vers des solutions imaginaires est inévitable. Il suffit, pour cela, d'admettre non pas une absurdité hypothétique (i2 = -1) mais d'en établir la pertinence. Y parviendrons-nous si l'urgence nous contraint à rejoindre illico presto l'autre côté du monde où l'on survit à l'existence au lieu de chercher à en expliquer la complexité conceptuelle et opératoire? Les Philosophes promettaient un monde: ils construisaient leurs projections sur la langue revisitée par Spinoza (le non nommé) contre celle de Malherbe et des conservateurs (qu'on appelle quelquefois des classiques, bien à tort). Bien loin de là, nous construisons nos propositions sur des observations indiscutables d'un point de vue moral et stériles au plan de l'esthétique. Mais que savons-nous de la douleur éprouvée par l'étranger (si on veut bien l'appeler comme ça) et pourquoi manque-t-il à ce point d'une voix capable d'universaliser au lieu de la porter comme un drapeau de la reconnaissance du ventre?  Parler de l'étranger confine forcément à la mise en forme du texte. Être étranger ouvre le droit à le dire, ce qui surpasse le texte sans le réduire à l'utilité. Force est de constater que la race, concept faux, cède le pas à cette autre différence: l'Étranger moins l'Occidental (-1). Une science s'y crée. Schizoïdie de la pensée qui, ne promettant plus guère l'enfer des miroirs et autres jeux de l'abîme, construit de plus en plus de formes et de moins en moins de contenus. Une paralysie s'ensuivra, sans doute. Mais qu'y gagnera donc cette autre partie du monde, l'étranger, qui semble définitivement localisée. L'un se nourrit de l'autre et le nourrit, produisant des chefs-d'oeuvre. L'autre sombre dans le désespoir ou l'imitation (l'assimilation), n'étant au fond ni l'un ni ce que sera l'autre. Jusqu'à quand?

 

 

Ici commencent de nouvelles considérations sur une science de l'étranger et une épistémologie du territoire. Mais peut-on prévoir que la méthode qui s'en déduira aura d'autres perspectives que la domination et la possession? On surgirait alors dans un monde occidental sans éthique, ni esthétique, sans générosité ni beauté, un monde parfaitement adapté au monde, un système définitif dont l'Histoire ne serait plus illustrée que par les anecdotes relatives aux révoltes assassines, aux massacres ciblés et aux catastrophes naturelles. Devant une telle exigence de futur, mon esprit s'adonne à la rhéologie de la forme textuelle et s'y complaît quelquefois. Je voudrais, en tant que texte, ressembler à cet effort d'écartement, d'éloignement, d'étirement. mais sans me résoudre à devenir un bonhomme (réponse du bourgeois au gentilhomme de l'ancien régime) simplement capable à la fois de générosité et de beauté, somme toute exemplaire en matière de joies mises à la place du bonheur —  et de trouvailles (instants) comme produit de remplacement, comme doublure, de la perfection. Comme si l'étranger pouvait alors s'en trouver mieux et l'Occident, par applications et preuves (évidences) de beauté, plus acceptable. Ces prophéties ne m'intéressent pas.

 

 

Je choisis plutôt le déclin de la matière descriptive et celui des contenants cogitatifs. J'aurais vite fait de passer aux oubliettes et personne ne s'attardera à en donner les raisons. Ce monde futur ne pratiquera pas la critique littéraire, trop occupé à réduire les angles de la cruauté, d'une part, et les secousses humanitaires, de l'autre. L'Historien fera figure de nouveau romancier, le Géographe sera le précepteur du politicien et l'Économiste éclaircira ses semailles cognitives. Aucun poète ne survivra à cette croissance de l'exigence (quand nous serions plus inspirés de nous laisser-aller), ni d'un côté, où l'on consentira à l'extinction, ni de l'autre, où la voix ne convaincra personne. Écrire, ce sera pour donner des nouvelles pour instruire les prétendants aux trônes et pour parfaire la pertinence, la légitimité des éliminations nécessaires à la survie.

 

 

Si je me couche maintenant, mon cher personnage imaginaire/complexe, pour dormir et non pas pour oublier, c'est que la vie est sur le point d'être violée par l'homme détenteur de l'expérience du risque. À quel moment de ce processus historique- grammatical refusera-t-elle de se donner et à qui le rêve l'aura-t-il finalement cédée?

 

 

Et bien sûr, comme mon illustre prédécesseur, je propose ici d'établir un rapport entre les deux parties nettement distinctes de ces fragments d'une conversation fragile. Ce troisième type (de texte) est encore ce qui convient le mieux à notre entreprise de résistance. Pour un temps encore, l'écrivain ne serait que ce provocateur, état qu'il ne lui sera jamais difficile d'atteindre, et le lecteur ce prometteur d'un texte si secret et si influent que des courants souterrains finiraient par avoir quelque importance provisoire. Le cri viendrait de ce réseau mis à la place des poètes. Un retour aux origines peut-être (est-ce bien nécessaire de démentir maintenant?), juste avant de ne vivre sa vie que devant soi, en rameur fataliste.

 

 


Dix mille milliards de cités pour rien

 

 

 

I

 

Un robot entra. Depuis quelques années, on ne se souciait plus de ressemblance. On avait tellement poussé loin la perfection que la mode en était passée, semblait-il, définitivement. Même les greffons avaient perdu leur apparence de moignons. Le sexe de Fabrice, appartenant à des temps plus anciens, relevait encore de l'imitation. Il n'avait aucune idée de ce que Constance pensait de cet anachronisme. Ce n'était pas là le genre de conversation qu'il entretenait avec elle. On se limitait généralement à l'exploitation systématique du plaisir sans en tirer des conclusions jugées hâtives par avance.

Le robot se dirigea d'abord vers le comptoir dont il heurta légèrement le repose-pied semi-circulaire. C'était un robot de métal et de cuir, de ceux qu'on trouve dans les boutiques de prêt-à-porter où ils assurent les contraintes de la caisse enregistreuse. On les achète par un pur effet du caprice qui envenime votre relation à l'autre. Fabrice avait assisté en spectateur blasé à la transaction. Ils étaient entrés dans la boutique pour essayer des chaussures aperçues dans les reflets et les éclairs de la vitrine. Fabrice avait nonchalamment examiné les siennes sans se déchausser. Constance, plus perspicace, contemplait ses chevilles dans un miroir oblique posé par terre. Une vendeuse, un robot sans doute, vantait le cuir et son vernis. Le côté ancien de la chose ravissait Constance qui s'exclamait, donnant la désagréable impression qu'elle parlait de ses pieds. Fabrice s'était éloigné entre les rayons et feignait de s'intéresser à des patins à roulettes arrachés aux mains douteuses d'une enfant. Le robot, assis derrière la caisse, calculait la remise proposée par la vendeuse. C'était pour une soirée, précisait Constance. L'enfant déguerpit sous le regard concupiscent de Fabrice. La vendeuse, à l'affût des désirs, proclama que les patins à roulettes étaient très appréciés dans les soirées.

— Ah! Oui? dit Fabrice. Et par qui?

— Tu ne vas tout de même pas te distinguer! fit Constance qui trouvait ses nouvelles chaussures moins attractives depuis que la vendeuse calculait mentalement la remise possible sur le prix des patins.

— Je ne veux pas les acheter, dit Fabrice. J'ai cru que cette enfant était une voleuse. Je ne sais pas pourquoi j'ai agi aussi bêtement.

L'enfant traversait la rue à travers la vitrine.

— Nous avons aussi des bottes de cheval, dit la vendeuse.

Le visage de Fabrice s'éclaira. Elle avait visé juste.

— Un cheval? s'écria Constance. Tu ne m'en avais pas parlé!

La vendeuse échangea un sourire avec Fabrice. C'est drôle ce qu'elles sont attirantes quand nous ne les possédons pas encore, pensa-t-il négligemment. Le robot manoeuvra le levier de la caisse:

— Nous faisons dix pour cent sur les accessoires équestres, prononça-t-il.

Il déploya un foulard aux couleurs du derby d'Aston, pensant peut-être émerveiller Constance par l'étalage de ses connaissances hippiques. Fabrice se rapprocha pour tâter la soie.

— Un foulard de circonstance, dit-il obscurément.

Le robot, incapable de deviner de quelles circonstances il s'agissait, risqua une proposition de prix:

— S'il s'agit d'une cérémonie, dit-il, nous offrons le peigne.

Il exhiba le peigne, une corne espagnole surmontée d'un scarabée vert et or.

— Nous sommes invités à l'ambassade d'Ologique, susurra Constance qui adorait surprendre à son avantage.

En général, les robots détestaient l'idée même d'Ologique. Elle se comportait en perverse capricieuse, ce qui n'était peut-être pas le meilleur moyen d'obtenir la remise maximum autorisée par le service de gestion comptable de la boutique. Fabrice s'interposa:

— J'ai écrit quelque chose là-dessus sous l'influence des robots, dit-il comme s'il comblait une lacune de l'article en question.

Le robot, qui ressemblait à la caisse enregistreuse, en referma le tiroir musical. Des chiffres s'affichèrent sur le cadran. On était loin de ce qu'on pouvait raisonnablement obtenir de son impatience.

— C'est sans compter le foulard, précisa-t-il.

La vendeuse, moins sensible aux perspectives d'Ologique, se hissa sur la pointe des pieds pour attraper ce qui semblait être la queue d'une souris habitant le plafond.

— Je n'y avais pas pensé, dit le robot précipitamment.

Le bras d'ivoire de la vendeuse, très ressemblant s'il ressemblait à quelque chose, se plia tandis qu'un écran descendait sur elle. Aussitôt, la lumière baissa et un faisceau lumineux inonda à la fois l'écran et la chair soudain évidente de la vendeuse. Un cheval traversa le rectangle de lumière.

— Nous sommes sur Ologique, récita la vendeuse, en un jour particulièrement réussi de reproduction d'un évènement terrestre que personne ne veut rater sous aucun prétexte. Voici le vainqueur de la course.

On distinguait bien le robot sur l'échine du cheval. L'enthousiasme de Constance monta de plusieurs crans. Elle atteignait le sommet de l'émotion. Fabrice, subjugué par cette apparition inattendue, lança un prix qui fit tinter la caisse enregistreuse.

— Après tout, pourquoi pas? dit le robot en sautant par-dessus la caisse dont le tiroir bâillait.

— Je suis... hésita Constance.

— Aux anges! clama Fabrice qui se laissait envahir par le même bonheur.

Le soir même, à l'ambassade d'Ologique, on admira la nouvelle acquisition de Constance qui dissimulait ses pieds dans les volants d'une robe exagérément longue. Fabrice, qu'on questionnait, n'envisageait plus le voyage sans cet excédent de bagage. On arriva à l'ambassade sous une pluie de confetti destinés à de plus communicatives personnalités. On agissait dans les marges de mondanités auxquelles Constance était habituée depuis son enfance passée dans le giron d'un couple de fonctionnaires zélés et malades des nerfs. Fabrice, qui n'avait jamais pénétré les cercles restreints de la haute société, ne s'en était jamais tenu qu'au cliché fugace et à l'attente d'un entretien dont le contenu était dicté par une bienséance venue d'en haut. Les passagers de Friendship VII se rassemblèrent, sous la poussée câline des cerbères, derrière les grilles que l'étiquette réservait à leur curiosité. Partant définitivement pour l'infini à défaut de conquérir ou de simplement rencontrer l'éternité, ils étaient encore animés par la curiosité et le goût des échos qui retombaient régulièrement des sphères les mieux informées et les plus satisfaites de cette société pour laquelle Fabrice n'éprouvait plus que de l'indifférence. Elle était encore agitée par les liens du sang. Elle avait consulté une devineresse pour lui arracher ce qu'elle considérait comme un aveu. Elle avait utilisé le robot pour analyser les contenus de sa recherche. Fabrice, vêtu du complet de circonstance, saluait les bustes des femmes surgis d'un amoncellement de voiles et de plis. On entra finalement dans la salle de réception où on eut tout loisir de se mélanger. Constance dansa avec un militaire et reprocha à Fabrice de se laisser entraîner par une politicienne aux allures de cocotte. On toucha au buffet avec une croissante angoisse. Les boissons perdaient peu à peu leur identité. On assista bruyamment à la projection d'un court-métrage où le précédent exemplaire de Friendship VII emportait des moribonds dans une verticale qui entrerait en circularité après leur mort certaine. La précision de l'ouvrage laissait pantois un Fabrice qui s'attendait aux pires circonstances mais certainement pas au spectacle d'un calcul aussi inutile que vulgaire. Constance était enchantée par le raccourci et en discutait avec des ministres du gouvernement d'elle ne savait plus quelle nation du monde. L'ambassadeur d'Ologique, juché sur une estrade comme un maître d'école, distribuait des reconnaissances dorées ou des petits écrins scintillant ne contenant probablement rien de bien sérieux. Fabrice traînait le robot et l'empêchait de croiser les autres chiens. Il agissait d'une main pour se goinfrer et conduire des corps faciles. Constance lui fut confiée par un secrétaire osseux qui dinguait sur une patte. Il enleva des négresses géantes à de scrupuleux musulmans qui le photographiaient en riant. L'étourdissement se prolongea au bord d'une piscine remplie de statues. Le robot le soutenait nonchalamment.

— Ils n'apprécieront pas votre comportement, dit celui-ci en arrondissant son échine sous la pression du corps de Fabrice qui se liquéfiait à l'approche de l'eau.

— Ils savent parfaitement que j'ai toujours fait mon travail, balbutia Fabrice en cherchant le robot qui avait disparu de son champ de vision.

— Vous n'avez pas choisi la femme qui convient à ce genre de mission.

— Je n'ai jamais choisi. J'ai toujours eu beaucoup de chance et on s'est imaginé que j'avais choisi la femme convenant parfaitement à la mission qui m'était confiée. Constance ne convient pas parce que je n'ai pas de chance cette fois-ci. Dommage que ce soit la dernière!

— Vous ne parlez pas sérieusement.

— Je n'ai jamais parlé à un robot ni de femmes ni de dernière chance!

— Vous vous ridiculisez ce soir. L'ambassadeur lui-même a demandé si vous étiez du voyage.

— Répondez-lui que je me demande ce que nous fabriquons dans l'ambassade d'une planète qui ne figure pas sur notre plan de voyage.

— Les explications vous seront fournies en temps utile.

— Dites-lui aussi qu'il arrête de reluquer la femme que j'aime.

— Je vais vous faire vomir...

— Sans café?

Quelqu'un alluma l'intérieur de la piscine. Les baies vitrées de la salle de réception s'ouvrirent en grand. Constance était en maillot de bain!

— Vous n'avez pas choisi la femme qui convient... dit le robot dont la voix se perdit dans la foule.

Constance plongea dans le bleu électrique. Les statues s'agitèrent pour éviter l'éclaboussement.

— Qui est-ce? demandait l'ambassadeur en considérant les déformations optiques que l'eau exerçait sur le corps de Constance qui touchait le fond pour y cueillir une pièce d'or.

— J'ignorais la conservation de ces reliques de l'envie, fit l'ambassadeur à l'adresse de ses proches.

On lui montra un autre maravédis. Il se moqua du profil qui apparaissait dans les reflets verts.

— Il vous ressemble, dit-il à Fabrice.

Sa voix avait imperceptiblement tremblé, comme s'il s'adressait à son successeur légitime. Le robot s'efforça de contenir l'effondrement physique de son maître. Constance jaillit. Elle lança la pièce en direction de l'ambassadeur qui sauta en l'air pour l'attraper.

— Et de deux! fit-il et il les empocha.

Fabrice fut le premier à en rire. Tandis que Constance entreprenait de sécher son corps dégoulinant, l'ambassadeur toucha Fabrice du bout des doigts.

— Nous agissons bizarrement, ce soir, constata-t-il. Je vous souhaite un bon voyage et tout le bonheur qu'on peut imaginer dans les circonstances de l'infini.

Il s'éloigna avec sa cour.

— Il te les a données? demanda Constance qui grelottait.

La main de Fabrice s'ouvrit. Elle ne contenait rien.

— La voilà! dit le chien.

Elle arrivait sur la piste. Une navette venait de la déposer. Un caddy la suivait. Elle luttait contre le vent qui poussait contre elle la fumée de la fusée en partance. Le chien commanda une fine à l'eau et la déposa sur le guéridon où Fabrice s'était accoudé pour observer sa compagne.

— C'est ce qu'elle préfère, précisa-t-il.

— Une fine à l'eau? demanda Fabrice en posant un oeil maussade sur le verre rempli de lumière.

Elle entra. Le caddy fit le tour des tables et se posta contre la balustrade où fleurissaient des rosiers artificiels.

— Mon ami, dit-elle, j'ai bien cru que nous n'arriverions jamais!

Le chien la débarassait de sa cape en reniflant. Elle allait raconter son aventure avec le chauffeur de taxi ou bien avec un agent de la paix. Elle avait souvent des histoires avec les hommes rencontrés sur la route. Elle s'enfonçait dans les complications si on s'avisait de la contredire. Les joues étaient à peine marquées par l'impatience. Elle utilisait un soulignement discret du regard mais la lèvre inférieure, naturellement étroite, était augmentée d'une virgule qui surmontait un menton en galoche. Fabrice, habitué à des observations plus fertiles en réflexions sur la nature de la femme, lui fit remarquer qu'elle avait oublié un peu de crème sur le lobe de l'oreille. Le chien frémit.

— Vous ne devinerez jamais ce qui nous arrive! s'écria enfin Constance.

Fabrice relationnait lentement l'absence d'autres voyageurs en partance avec l'excitation de Constance. Il redoutait vaguement une entourloupette de dernière heure. En général, il vivait assez bien les petites imperfections qui inaugurent les projets de longue date. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour concevoir celui-ci. S'agissait-il d'un effet de la douce précipitation qui avait présidé aux derniers jours? L'ambassadeur d'Ologique s'était-il plaint de leur comportement? On l'accusait peut-être d'avoir volé les maravédis sans la permission de leur propriétaire légitime. Qu'en pensait le chien qui était doté d'un pouvoir de prémonition?

— Le vol est retardé? demanda-t-il négligemment.

— Vous ne remarquez rien? fit Constance en sifflotant dans son verre.

— Ils servent des olives d'Aragon, dit Fabrice.

Non, il n'avait rien remarqué à part l'absence des autres voyageurs. Ils attendaient dans le hall, sans doute. Voulait-elle qu'on les rejoignît? Avait-elle pensé au billet du chien? Les robots voyageaient en cabine comme les êtres humains. D'ailleurs, il ne connaissait pas de véritable chien. Avait-elle possédé un de ces toutous dans son enfance? Il se souvenait des bêtes empaillées, notamment des oiseaux et une lionne qui empestait discrètement...

— Nous ne voyageons plus avec nos amis! déclara Constance que la fine empourprait passablement.

Elle considérait depuis la soirée chez l'ambassadeur que c'étaient leurs nouveaux amis, arguant qu'ils n'en auraient plus d'autres. Il les envisageait plutôt dans la perspective des mondanités sommaires à quoi il se soumettrait à date fixe. Il ne lui avait pas encore proposé de limiter leur sociabilité aux vendredis qu'il jeûnait irrégulièrement mais qu'il se promettait de respecter désormais avec la fidélité silencieuse du croyant peu enclin aux abus de la fidélité.

— Je ne comprends pas, finit-il par dire.

— Vous ne comprenez pas! répéta-t-elle pour constater qu'il n'avait pas l'intention de changer comme il l'avait promis. Ils ont chamboulé tout le projet!

— En quel sens, ma mie?

— Nous ne voyageons plus avec ceux que j'avais préparé à cette épreuve!

Elle ironisait.

— Nous accompagnerons des enfants jusqu'à la fin de nos jours! conclut elle en achevant sa fine.

— Oh! fit-il. Ils grandiront si ce sont des enfants.

Il la désespérait à dessein. Qu'est-ce que c'était que cette histoire d'enfants? Il allait se renseigner lui-même. Le chien n'avait pas l'air instruit de l'affaire.

— Voulez-vous consommer un autre verre? proposa-t-il.

— Mesurez-vous la gravité des faits? articula-t-elle en le regardant au fond des yeux.

Il ne mesurait rien. Il craignait simplement que des enfants fussent de trop dans leur vie. Il ne savait pas. Il n'avait jamais eu d'enfants.

— Vous aurez trop parlé, lui reprocha-t-elle.

Il avait plutôt eu l'impression que l'ambassadeur avait apprécié sa conversation. De quoi avait-il parlé?

— Quelqu'un a cru qu'il ne pouvait rien te refuser.

Elle le tutoyait. Il la voussoya.

— Je vous assure...

— Vous savez quelque chose, vous? demanda-t-elle au chien.

Celui-ci clignota.

— Si j'avais su... vous pensez bien... des enfants...

Les enfants aiment les joujoux. Le chien pouvait se rassurer sur ce point particulier de sa relation à l'enfance. Il ne risquait qu'une curiosité malsaine, peu de chose en regard de ce qu'ils exigeraient de leurs aînés. Il fallait se le dire.

— Mais qu'avez-vous prévu? demanda Constance.

— Prévoir? fit Fabrice comme si ce verbe entrait dans son vocabulaire par la grande porte.

— Vous ne pouvez tout de même pas demeurer indifférent!

— Tranquille, dit Fabrice, tranquille, mon amour.

Il avait déjà soutenu avec elle ce genre de conversation sur à peu près le même sujet. Il croyait l'avoir renseignée sur sa philosophie. Il n'avait pas consenti à y adhérer sans discussion mais elle avait promis de ne plus chercher à le convaincre de son égoïsme. Il avait inventé pour elle le mot tranquillité.

— Allons nous renseigner, dit-il fermement.

Le chien, surpris par la célérité du mouvement amorcé par son maître, les suivit hors du buffet qu'il quittait à regret. L'abondance des reflets n'y était pas innocente.

On se dirigeait vers les bureaux de l'Agence de voyages. Sur le Pas de tir, le vaisseau avait l'air d'une araignée avec ses huit fusées et la toile tissée par l'enroulement des fumées. Fabrice ne put réprimer un geste d'impatience en se retrouvant sur le chemin de la salle des pas perdus. Un garde vérifia leurs papiers d'identité et leurs billets. Le chien et le caddy suivaient en se concertant.

— Où sont les enfants? dit Fabrice en jetant un regard dans la salle où personne n'attendait.

Constance prit les devants. Les guichets commençaient à s'allumer. On reconnaissait l'Agence de voyages à son logo agité de spasmes. Ses couleurs d'arc-en-ciel rebondissaient sur le dallage comme des gouttes de pluie. La chemise d'un employé venait de se refermer dans l'obliquité d'un miroir. Fabrice s'accouda sur le bord glissant du comptoir et attendit que l'employé eût achevé de se coiffer. Constance avala le contenu d'un tube avec la précipitation d'un suicidé de la dernière heure.

— Vous exagérez, dit Fabrice.

— Vous voyez une autre solution?

— Une solution à quel problème? demanda l'employé en s'approchant.

Il sentait la fraise. Il rajusta ses lorgnons et contempla le couple qui s'adressait à lui.

— Nous sommes... commença Fabrice, comment dire?

— Nous ne comprenons pas! fit Constance.

L'employé se gonfla comme un dindon.

— Si vous voulez parler de ce qui arrive aux enfants... dit-il.

— Aux enfants? dit Constance. Mais il s'agit de nous!

— Nous voulons dire que nous ignorons ce qui est arrivé à nos compagnons de route, dit Fabrice.

— Ils doivent bien le savoir, eux! gloussa Constance en s'adressant à une multiplicité dont Fabrice redoutait les explications.

— Soyons clairs, dit l'employé.

Il alluma un écran. Le chien était en arrêt.

— Nous avons tout prévu, dit l'employé qui ne prétendait rien d'autre que rassurer les passagers tremblants que le destin poussait devant sa porte.

Fabrice observa le rétrécissement de la bouche de Constance. Elle commençait toujours par cette contraction. Ses yeux s'étaient remplis de larmes.

— Nous ne contestons pas, précisa Fabrice. Nous sommes un peu décontenancés par la perspective d'un tel changement dont nous ne pouvons pour l'instant mesurer la portée, débita-t-il tandis que l'employé réglait le contraste de l'écran.

— Dites au chien de se connecter, dit-il.

Les codes défilèrent comme les chiffres du Loto.

— C'est exact, dit l'employé.

— Qu'est-ce qui est exact? demanda Constance comme si aucune opération d'importance ne venait d'être effectuée.

— Ce ne sont pas des enfants, dit l'employé.

— On m'a pourtant dit... grogna Constance.

— On vous a mal renseignée, continua l'employé.

— Ou tu as mal compris, ajouta Fabrice sans intention polémique.

Le chien couina.

— Faut-il que je vous explique en quoi consiste le changement de programme? proposa l'employé.

— Le programme? fit Constance.

La colocaïne perturbait son jugement. Fabrice ne pouvait évidemment rien tenter pour la tranquilliser. Si la colocaïne, qu'on appelle le Lotho parce que c'est sa meilleure marque de distribution sur le marché libre, ne réussit pas à vous calmer, on ne peut plus rien tenter pour vous convaincre du contraire de ce qui fait de vous un consommateur de colocaïne. Ce type de message s'inscrivait sur les transparences pour vous avertir que vous filiez du mauvais coton mais vous étiez seul à pouvoir les lire, le chien se chargeant de vous connecter à la couche de réalité correspondant à votre existence. Fabrice, de son côté, relisait des conseils de prudence inspirés de l'expérience.

— Je ne sais pas si nous avons le temps de discuter de tout ça, proposa-t-il au silence imposé par la crispation de Constance.

Recherchait-il maintenant l'approbation de l'employé? Constance se pencha pour regarder l'écran qui venait de se figer sur les données de son projet.

— Vous devriez embarquer, conseilla l'employé. Les enfants ne peuvent pas partir sans vous. Ce serait inimaginable.

— Les enfants sont à bord? demanda Fabrice avec son air triste de consommateur qui commence à mesurer la portée de son achat. C'est pour ça que nous ne les avons pas trouvés, dit-il à Constance comme s'il lui fournissait enfin l'explication qu'elle attendait de lui.

— Oui, dit l'employé, la régression a toujours lieu à l'intérieur du vaisseau. Ils ont embarqué hier au soir, comme d'habitude.

— Après la soirée chez l'ambassadeur? susurra Constance.

— Vous jouiez à la nymphe, pendant ce temps!

— Pendant quel temps?

— Je veux dire que nous nous sommes attardés dans le salon privé de l'ambassadeur. Ils ont dû nous quitter à ce moment-là. Nous ne savions pas...

— Vous ne vous souvenez de rien! cracha Constance pour couper court à la conversation.

— Voulez-vous embarquer? dit l'employé en éteignant l'écran. Comme je vous l'ai dit, vous ne pouvez plus renoncer. Les termes du contrat...

— Tu as signé un contrat, toi? grinça Constance.

— Je ne me souviens plus!

La conversation devenait hermétique. Le chien s'approcha pour récupérer sa connexion perdue avec les entrailles de l'Agence. Il n'avait pas de conseil à donner mais sa montre-bracelet indiquait qu'on avait tout juste le temps d'embarquer. On avait bien le loisir de mettre de l'ordre dans un récit qu'aucune conversation, à sa connaissance, ne réussirait à éclairer.

— Nous allons encore perdre du temps à nous expliquer! grimaça Constance.

— Il ne s'agit pas de nous! s'écria Fabrice.

— De qui alors, s'il vous plaît? Je commence à comprendre.

— Comprendre?

— Il vous a bel et bien payé pendant que je me trompais sur vos intentions.

— Madame! Monsieur! Le moment est mal choisi...

— Vous choisissez, vous? râla Constance au bord de l'effondrement.

— Par pitié! gémit Fabrice.

Les brancards automatiques surgirent des placards.

— Il y a encore une autre solution! cria le chien en s'interposant entre les corps humains qui luttaient avec les mains et les brancards qui se positionnaient pour effectuer une manoeuvre compliquée par l'intrication des transparences correspondant aux antagonismes mis en jeu.

Le premier pétard explosa à ce moment-là. On utilisait les feux d'artifices pour signaler le départ imminent. Les bombes s'élevaient verticalement au-dessus du Pas de tir puis leur trajectoire s'arrondissait dans la direction de la ville toujours ravie de pouvoir s'extasier comme au beau temps de l'enfance. Les brancards automatiques marquèrent le pas. L'employé était au téléphone. Les gouttes de sueur sautillaient sur ses joues.

— Un problème — oui — quel genre de problème? — vous voulez-dire quel code? — comment voulez-vous que je mémorise le code de tous les incidents possibles? — oui j'ai dit incident — comment ce n'est rien! — une femme oui — quel type de femme? — l'homme n'est pas en état de me le dire — il est avec le chien — je ne sais pas — le chien tente une injection directement dans la thyroïde — elle se défend la bougresse — je ne dispose pas de moyens suffisants — les brancards reculent devant la difficulté — à moins que le chien ne les contrôle — le caddy se tient tranquille — oui c'est un rapport! — je suis en train de vous dicter un rapport! — appuyez sur le bouton "enregistrement des conversations extérieures relatives au service" — ne me dites pas que je dois recommencer!

L'aiguille atteignit le tissu crispé de la glande. Fabrice ferma les yeux devant le spectacle d'une douleur incommensurable. À quel endroit de la souffrance retrouverait-il la femme qui l'accompagnait? Le chien tirait la langue pour verser les gouttes d'une deuxième substance destinée à brouiller les pistes.

— Comme ça, dit-il, ils n'auront pas les moyens de retrouver le fil de la conversation.

De qui parlait-il? Le corps de Constance se ramollit. Fabrice se tourna vers les brancards pour leur adresser une dernière semonce. Ils étaient immobiles comme les éléments d'un décor. L'employé reposa le combiné dans son logement. La vie était constituée de gestes précis. Fabrice se demanda si le chien avait le pouvoir de changer les détails d'un historique des faits. Le chien s'arc-bouta pour achever la course du piston qu'il poussait de l'intérieur. L'aiguille réapparut dans la lumière holographique. Une goutte glissa rapidement le long de cette verticale.

— Nous pouvons embarquer, dit-il. Elle ne se souviendra de rien.

— Elle tenait tant à mémoriser ces derniers instants passés sur la Terre, pleurnicha Fabrice en constatant que les brancards regagnaient leurs glissières.

— Nous lui inventerons ce bonheur, dit le chien.

— Je n'ai pas parlé de bonheur! fit Fabrice.

L'employé ricana.

— Vous n'avez rien résolu, constata-t-il.

Une chaise roulante se présenta. Elle était équipée d'un porte-bagages. Le caddy s'activa et disparut.

— Si vous voulez, dit le chien, je peux encore la réveiller.

— Qui êtes-vous? demanda Fabrice sur le ton de quelqu'un qui n'attend pas de réponse.

Ils suivirent les flèches. La chaise roulait devant eux, les contraignant à une marche forcée. Le chien tirait sa langue bleue.

— Elle n'acceptera jamais les faits, ânonnait Fabrice. Je ne l'ai jamais vue se soumettre à l'opinion générale.

— Il ne s'agit pas d'opinion, dit le chien, mais d'un endroit précis du cerveau sur lequel je peux exercer mon influence. Je ne vois pas d'autres solutions.

— Il n'y aura plus de réalité pour elle, dit Fabrice.

Il attendit une seconde de désespoir avant de soupirer:

— Je suis le seul témoin!

— Exact! dit le chien.

L'air vif du Pas de tir contenait en outre tous les éléments nécessaires à un contrôle raisonnable des sentiments. Fabrice se mit à respirer comme dans la chambre à gaz d'un supplicié.

— Si vous ne venez pas, prévint le chien, elle vous manquera tôt ou tard.

Le vaisseau cracha un escalier.

— C'est beau! dit Fabrice.

Les huit fusées s'allumèrent.

— Il est encore temps, dit le chien.

Le corps de Constance montait sur l'escalator. Le chien laissait glisser la rampe dans sa main. Ils étaient environnés d'une fumée lente et bleue. Fabrice toucha le chien comme pour s'assurer que son existence n'était pas le fruit de son imagination.

— Elle ne sera jamais heureuse, dit-il.

Le chien referma sa main. Il montait.

— Comme vous voulez, disait-il.

Il montait rapidement.

— Hé! fit Fabrice. Il vous en reste encore?

Le chien fit gicler une goutte cristalline dans l'air saturé. En haut, sur la passerelle, des enfants tiraient le corps de Constance à l'intérieur.


II

 

 

À défaut de jours et de nuits, il fallait se fier à l'horloge du salon principal, seul endroit du vaisseau où l'heure pouvait être consultée en toute discrétion. Les parois latérales étaient percées d'un alignement de hublots près desquels il était de bon ton d'apporter sa chaise. La Compagnie offrait les binoculaires avec une capacité de mémoire réduite à une centaine de clichés. On découvrait ses approches visuelles de l'espace en connectant l'appareil à des machines à sous qui proposaient des agrandissements à des prix que Fabrice trouva exagéré sans toutefois chercher à en discuter. D'ailleurs un enfant comprendrait-il de quoi il était question? Constance n'avait pas de soucis pécuniaires. Sa pension alimentaire couvrait toutes ses petites folies. Depuis deux jours, sa passion pour la photographie avait diminué au point qu'elle oubliait d'apporter son appareil. Elle calait sa chaise contre celle de Fabrice et croyait se plonger avec lui dans un infini passablement assimilé à l'inconnu. Comme elle croyait aussi partager avec lui sa nouvelle sensation de néant inspiré par le disque parfaitement noir du hublot, elle parlait peu, n'exigeant que la caresse de ses cheveux ou la confirmation verbale de sa beauté. Il collait ses chewing-gums sur le carreau pour briser l'absence de perspective. Au-dessus de la cheminée, un panneau promettait la rencontre prochaine d'une planète solitaire. À cette occasion, et parce qu'on voguait depuis plusieurs semaines dans ce que l'esprit avait fini par confondre avec le vide, on lancerait des bouteilles remplies de petits messages destinés à d'autres voyageurs. Constance avait rédigé le sien sans en révéler la substance à un Fabrice qui commençait à souffrir de ces enfantillages. L'interdiction de fumer devenait intolérable. Il mastiquait toute la journée des chewing-gums qu'on lui reprochait de coller n'importe où. Il détestait que ce fût un enfant qui lui adressât ces remontrances. On le menaça même de bloquer sa carte de crédit. Son pécule, limité à une indemnité pour service rendu à la Presse, le condamnait à des calculs incessants qu'il reportait sur un carnet. Cette habitude du crayon intriguait mais les dessins retenaient l'attention même des plus ludopathes. Au rythme qu'il s'était imposé, sa consommation de carnets s'interromprait dans un an. Les douaniers du Pas de tir les avaient comptés sans trop savoir à quoi diable pouvaient bien conduire ces calculs. Prévenu que cet objet ne figurait pas dans le stock des marchandises emportées par le vaisseau à des fins commerciales, Fabrice avait demandé à doubler la quantité. Une discussion s'en était suivie entre les douaniers et leur directeur. La gérante du kiosque, pendant ce temps, inventoriait son arrière boutique pour y dénicher les carnets manquants. Il n'en fallait pas plus à Constance pour sombrer dans la mélancolie. Le spectacle de l'absurdité la détruisait facilement. Volant à son secours alors qu'il était lui-même en difficulté, ce qui ajoutait à l'absurde de la situation, Fabrice déclara que le doublement était une exigence peu raisonnable compte tenu du temps qui restait à égrener jusqu'au moment du départ. Constance avait éclaté en sanglots à l'annonce, par la gérante, du nombre de carnets encore disponible à cette heure précise de son exploitation comptable. Sur le Pas de tir, les fusées, accrochées au vaisseau comme de gros insectes à une branche, entraient dans la phase de réchauffement. Fabrice avait alors éprouvé un vertige et Constance, alarmée par ce fin déséquilibre, avait cessé de pleurer.

Le front contre le hublot glacial, Fabrice tenta une impossible mise au point sur le chewing-gum. Ce fut sans doute le petit vertige causé par l'effort des orbiculaires qui ramena son esprit au moment du départ. Il n'aimait pas se souvenir de ces circonstances. Constance savait bien à quel point le ridicule pouvait ruiner cet homme encore secret. La petite planète rose formée par le chewing-gum fut, l'espace d'une seconde, leur seul point commun puis elle se détacha de lui et se réfugia dans l'antre d'une machine à sous qui proposait sa musique.

Il y avait longtemps qu'on ne l'avait conduite au rythme d'une valse. Fabrice était plutôt gauche en la matière. De plus, il n'aurait pas aimé l'idée de la voir danser avec un enfant. Elle ne s'aperçut de cette aversion qu'au deuxième jour du voyage. L'espace était encore peuplé d'objets. L'esprit pouvait s'exercer à la géométrie. On ne se doutait pas que ce nécessaire recours aux lois du plan serait bientôt annulé par la traversée du néant et de la densité. Un enfant avait émit une théorie du hasard. Fabrice, qui avait professé le contraire, avait demandé à l'enfant de cesser d'influencer les autres. Constance avait voulu s'en mêler, ce qui aggrava le cas de l'enfant terrifié par une agression apparemment sans rapport avec le contenu de sa conférence sur le pouce. Le visage de Fabrice s'était dangereusement coloré. Son poing écrasa un chewing-gum sur la vitre du hublot dont il avait pris possession.

— C'est insensé! dit l'enfant dans une tentative de réagir à sa propre inertie.

Constance s'élança. En dehors des situations absurdes, elle savait se montrer efficace. Elle n'avait évidemment rien compris aux théories de l'enfant et n'entendait pas plus la réaction inattendue de Fabrice qui s'en prenait maintenant aux boutons de son appareil photographique pour leur reprocher une obscure ergonomie. Constance souleva l'enfant.

— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, lui dit-elle en caressant ses boucles.

L'enfant lui opposa un visage étonné. Elle cligna d'un oeil complice. Rassis sur sa chaise, Fabrice vitupérait en contemplant les entrailles noires de son appareil.

— Il est fichu, dit l'enfant.

— Qu'est-ce qui est fichu? fit Fabrice brusquement.

— Vous avez perdu les photos du jour, dit Constance qui croyait tout expliquer.

— De quel diable de jour me parlez-vous! dit Fabrice avant de se replonger dans l'observation de l'espace.

Le soir, dans le lit, il lui confia qu'il avait peur de la disparition des objets dans l'espace.

— Sans eux, nous n'aurons d'autre choix que de regarder à l'intérieur.

Ce projet ravissait Constance. Elle appela son chien. Il habitait maintenant derrière le radiateur. La proximité de la chaleur le rendait nonchalant. Il répondait rarement au premier appel. On entendait les pulsions hydrauliques pendant une bonne minute qui agaçait passablement la patiente Constance. Fabrice, peu loquace en la matière, se contentait de l'entretien de la mécanique qui se limitait à la vérification quotidienne des niveaux de liquides. Il ignorait parfaitement le rôle joué par ces liquides dont le nom de code figurait sur des étiquettes rivées à l'intérieur de la carapace. Il se livrait à cette obligation sans en discuter, avec Constance, la triste nécessité. Le robot, conscient de l'importance que l'homme avait acquise sans la rechercher, émettait en échange toutes les hypothèses d'amour que lui inspirait la promiscuité du vaisseau. Fabrice ne répondait pas à ces provocations. Le chien entrait dans le lit pour servir sa maîtresse et l'homme, proche du sommeil, se demandait si un enfant occuperait la même place.

— Le monde s'est sacrément réduit, dit Constance après avoir appelé le chien dont la carcasse tirait des éléments du radiateur une série presque harmonique.

— Le monde a disparu, dit Fabrice en claquant la langue.

— Bientôt, dit-elle en ôtant sa chemise, il n'y aura plus rien au-delà des murs.

— Vous oubliez la croissance des enfants.

— Ils ont si peu grandi depuis que nous sommes partis! Vous ne les aimez pas.

— Je ne les ai pas comptés!

Le chien se gratta contre le tuyau du robinet qui arrachait un grincement intolérable aux écailles de sa carcasse. Son regard de caméra sondait les draps.

— Si vous voulez, proposa Constance, nous déjeunerons avec eux demain. Ils seront ravis de faire votre connaissance.

Il savait bien qu'elle les connaissait et qu'il n'avait pas la moindre idée de leur futur de voyageurs sur cette portion de l'infini qui s'achevait avec lui. Il caressa le sein que Constance pointait dans sa direction. Le chien, attentif aux détails de leurs rapports intimes, cliqueta comme une boîte à musique.

— Il ne vous restera plus qu'eux quand je serais vieille, dit Constance.

— Nous ne pouvons pas vivre si nous ne savons pas ce qui se trouve derrière les murs. Les hublots se transformeront en miroir. Les instruments renverront des fonctions chiffrées que nous ne saurons pas interpréter.

— D'où l'importance des enfants et la nécessité de se faire aimer d'eux.

Le chien cogna le radiateur avec la queue. Son regard le renseignait en ce moment sur la difficulté de traverser le tapis.

— Vous avez adopté un corniaud, murmura Fabrice en enfonçant sa tête dans le coussin. Pour le même prix, je vous aurais trouvé un modèle plus récent. Cet animal va me rendre fou!

— Vous n'avez plus que moi, dit Constance tristement.

Le chien se verticalisa pour observer la surface du lit.

— Quelle différence? demanda Constance.

— Entre quoi et quoi? dit Fabrice dans le coussin.

— Entre un robot et un véritable chien?

— La même qu'entre moi-même et un de ces maudits enfants qui vont assister à notre vieillissement.

— Vous êtes amer...

Elle aimait bien, Constance, lui décerner des adjectifs. Il les collectionnait.

— Montez, vous! dit-elle au chien.

Celui-ci prit son élan avant de bondir. Elle le reçut sur les genoux. Immédiatement, elle déclencha le mécanisme du sommeil. Le chien attendit qu'elle glissât entre lui et l'homme qui reniflait dans l'espoir de détecter l'odeur de la drogue. Elle eut le temps de lui confier qu'elle sombrait dans un plaisir facile. Le chien se pelotonna dans le creux de ses reins.

— Lumière! fit Fabrice.

Et tout s'éteignit. Il garda les yeux ouverts pour se remplir de ce néant. Il constatait que la lumière était tout ce qui leur restait depuis que les étoiles menaçaient de disparaître des hublots.

Il rencontra les enfants finalement. Ils l'attendaient dans le salon principal, celui qu'on réservait aux conversations et aux échanges. Constance les avait préparés à une rencontre peut-être déroutante.

— Mon ami, avait-elle expliqué, n'est pas un homme comme les autres.

Il n'y avait là aucune allusion à la greffe sexuelle qui la dérangeait pourtant dans ses rapports charnels. Il n'était pas question non plus de l'aspect physique de Fabrice qui portait un chapeau démodé et mâchait des chewing-gums à saveur fruitée quand le commun des mortels préférait les effets dévastateurs du Lotho. Il se servait des mains pour exprimer les nuances de son discours aux hommes. Les fragrances du chewing-gum se mêlaient à celle de son après-rasage. Il n'était pas vraiment imberbe mais le rasoir n'effleurait qu'une peau assez peu rebelle aux soins négligés qu'il accordait à son apparence. Ses bottes avaient appartenu à un officier nègre dont il était le légataire universel. En Afrique, un château de bambou portait les armes des Vermort et Fabrice ne voyait pas d'inconvénient à en exhiber la photographie craquelée.

— Sinon, dit Constance, c'est un homme tout ce qu'il y a de charmant et de compréhensif.

Satisfaite de la présentation, elle inspira les questions les mieux adaptées aux circonstances telles qu'elle croyait que Fabrice les vivait. L'homme fit son apparition au beau milieu d'un silence gêné. Cerné par des regards fuyants, il prit place au centre de l'assemblée. Constance se leva et caressa le cuir chevelu mis à nu par un récent rasage. Le chapeau de conquérant, posé sur le genou encore pointu à cette époque de la vie de Fabrice, exhibait un ruban aux couleurs de l'Empire d'Afrique. On s'extasia doucement.

— Voici les enfants, dit simplement Constance. Ce n'est pas un effet du hasard (elle lorgna le petit amateur des produits du hasard pour qu'il se tût sagement pour l'instant) si nous sommes réunis tous ici dans ce salon qui est notre bien commun. Fabrice, je te présente les enfants qui vont grandir tandis que nous vieillirons.

Ils ne bougeaient pas. Fabrice commença même à les compter. Constance l'interrompit:

— Ils ont sans doute des questions à poser à leur... père de circonstance.

Fabrice s'ébroua. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas fait le cheval devant les autres. Elle s'attendait toujours à le voir ruer pour se séparer de la foule à quoi elle prétendait l'associer. Un enfant brandit un sextant et demanda ce que c'était. La question était naturellement pour Fabrice qui renâclait et montrait sa dentition d'initié. Le sextant changea de main plusieurs fois avant de s'immobiliser dans les mains de Fabrice.

— Où diable l'avaient-vous trouvé? s'écria-t-il.

La réponse était à la hauteur du personnage. Constance, qui était à l'origine de ce prétexte, tenta de relativiser l'importance de l'objet.

— Je ne savais pas, dit-elle, qu'il y avait une histoire entre cet objet et vous. Avez-vous voyagé sur les mers?

Les enfants s'accoudèrent sur leurs genoux. Fabrice avait fréquenté des pirates mais s'agissait-il des flibustiers de la légende ou des obscurs adeptes du cyberespace? Il mit son oeil dans le viseur et dirigea l'instrument vers une hypothétique étoile dans un ciel qu'il donnait à imaginer.

— Leur avez-vous raconté, dit-il, comment vous vous êtes baignée toute nue dans la piscine de l'ambassadeur?

Constance rougit. Il sortit les doublons de sa poche. Les yeux des enfants se remplirent de cet or.

— Nous ne savons pas grand chose de Constance, votre... mère. Nous connaissons son adolescence agitée mais nous n'avons rien découvert sur son enfance. Elle a été l'épouse, successivement, d'un luthier de la Cour, d'un secrétaire d'État aux affaires étrangères et du directeur de l'Hôpital Saint-Patrick. Je ne l'ai pas épousée. Nous vivons dans la "constance" du péché de mauvaise chair.

— Fabrice! Ce ne sont pas des choses à raconter aux enfants!

Elle rougissait lentement, exactement comme si elle était capable de lutter contre la montée de la pression artérielle. Cette nuit encore, les deux pièces, bourrées d'électronique, avaient roulé sur son petit corps rondelet. Le chien commandait une partie du graphe mais Fabrice pouvait prétendre à une maîtrise totale du plaisir.

— Il n'y a qu'un enfant dans mon existence, dit Fabrice. Je l'ai à peine vu grandir tant j'étais petit moi-même. Ce fragment de l'autre m'obsède et m'angoisse au point que je ne suis plus en mesure de m'intéresser à l'existence des enfants qui fascinent ma compagne parce qu'elle ne les possède pas vraiment. Merci pour le sextant. Il est la reproduction exacte de celui que j'utilisais à la fenêtre de ma chambre transformée en vaisseau d'un autre temps. Je voyageais par-dessus les arbres du parc, des chênes centenaires qui portaient les blessures de l'histoire. Je ne connaissais pas encore l'existence des femmes. Je m'imaginais que l'enfance était celle d'un animal en voie de disparition. Des oiseaux témoignaient de mon avance sur mon temps. Malheureusement pour vous, nous ne sommes pas dans un château et il n'y a pas de fenêtre pour s'avancer hors de soi. Les sextants ont disparu de notre existence mais vous connaissez parfaitement le produit de remplacement. Je vous conseille la pratique de la masturbation et l'usage de la force dans les rapports verbaux. Les maravédis seront exposés pendant une semaine dans la vitrine blindée du salon dit des Idées reçues. Une participation de dix centimes sera demandée au visiteur et versée au profit des chiens qu'on nous réserve en haut lieu.

L'humour de Fabrice était rarement du goût de Constance mais elle n'attendait rien d'autre de son désespoir. Les maravédis furent exposés comme l'avait proposé Fabrice. Le salon n'était pas celui des "Idées reçues". Il n'y avait aucun salon de ce nom dans le vaisseau. De plus, le règlement intérieur stipulait que toute activité commerciale de la part des passagers était rigoureusement interdite. Craignant le bris plus que le vol, Fabrice se contenta de mettre son trésor sous clé dans une vitrine que personne n'oserait briser. On se limitait à laisser la trace humide de sa main sur le carreau. Pendant ce temps, Fabrice manipulait le sextant aux yeux de tous. Il n'avait pas l'intention d'entrer en communication avec les enfants. Rien ne l'y obligeait. Constance fournissait aux enfants des explications fleuves. On se réunissait dans les couloirs, par petits groupes, pour en discuter presque silencieusement tant Fabrice inspirait de la crainte. On venait de franchir le Point de non-retour, moment toujours difficile à expliquer et qui plongeait certains passagers de l'infini dans une mélancolie communicative. Apparemment, Fabrice était le seul concerné. Les capteurs signalaient sa présence sur les écrans, ce qui l'agaçait. Il avait cessé sa recherche d'un équipage de pilotes et de techniciens. Cette folie avait présidé à tous ses discours depuis le départ. Il avait fini par soupçonner les enfants eux-mêmes de fournir l'énergie et les compétences nécessaires pour l'évaluation physique du voyage. Ces fréquentes injustices n'entamèrent pas le moral des enfants que Constance couvait méticuleusement, autre sujet de discorde. Les secousses magnétiques, fréquentes dans les environs du Point de non-retour, répandaient des terreurs prémonitoires. Maintenant, on avait la sensation de s'être immobilisé et par conséquent celle, moins facile à vivre, d'attendre un évènement dont Fabrice changeait la nature au gré de son inspiration.

— J'ai déjà vécu cette attente, débitait-il dans les haut-parleurs (ce n'était pas interdit). Nous attendons par crainte d'oublier. Au début, sans doute par mimétisme, nous sommes postés comme des guetteurs. On nous dérange sans cesse pour savoir ce qui nous arrive. On craint le pire à votre cerveau d'enfant. On s'approche comme des prédateurs. On prend le risque de détruire le silence imposé à l'attente par l'équivalent en mesure de temps. Imaginez l'enfant au point de rencontre parfaitement géométrique d'une fenêtre que la pluie agite de petits cris de gouttes et du prolongement abstrait de ce corps à l'essai du plaisir et du néant. Le plaisir et le néant. Ce serait le titre, non pas du recueil de toutes les imbécilités que j'ai écrites pour entrer en communication avec mon époque, mais d'un livre commencé le matin et achevé le soir, entre l'aubade et la sérénade, simplement en prévision de la nuit que nous sommes en train de traverser. Je ne devrais parler que de moi, pas de vous ni de celle qui vous crée malgré moi. Nous ne sommes plus capables de calculer l'équidistance, moment prévisible et redouté en son temps mais jamais estimé avec autant de précision. C'est fini! Je voudrais ne plus entendre parler d'elle ni de vous mais les leçons du chien m'enseignent l'évidence de votre présence future. Vous ferez tout désormais pour me couper du passé qui me fonde. Je ne sais pas de quoi vous nourrissez votre originalité.

On entendait le léger sifflement des becs de gaz ouverts dans la chaudière. D'habitude, les flammes bleues se projetaient en grand sur les murs et le plafond. Ce soir-là, il avait éteint la veilleuse de sécurité et le gaz envahissait lentement ses poumons. Il jouait avec le fil tendu entre les deux réalités de son existence, sur le point de choisir mais paralysé par cette perspective.  Jean promenait sa solitude de célibataire dans les rues de Castelpu ou de Vermort. Il y avait une rivière entre les deux villages et un pont que les crues emportaient régulièrement. "Quand résoudrons-nous la question de ce pont?" avait proposé Jean pendant la campagne électorale. Il y avait d'autres questions cruciales et Fabrice les avait répertoriées pour y réfléchir. Jean briguait le poste de conseiller général. Le comte de Vermort avait assumé la fonction de sénateur. Le maire, en général, était un métayer, rarement un notable. Tout s'organisait sans cesse dans la même optique. Il suffisait d'en comprendre le principe. Mais ce n'était plus aussi important après l'expérience de l'angoisse. La mort remplaçait avantageusement le futur. Elle commençait par un voyage dans l'espace. Plus rien ne la remplaçait et personne ne s'apercevait que quelque chose avait changé dans le cerveau de l'enfant. Il guettait la seconde d'inadvertance, posté près de la fenêtre, sentant la vie comme on devine la mort, par les mêmes pores, sous la même influence.

— Et vous avez renoncé à la mort, demanda un enfant sur qui ces explications tombaient comme la neige au printemps.

Fabrice virevolta dans un effort pour s'extraire de ce dialogue insensé. Il reçut le reflet des maravédis.

— Nous ne sommes peut-être pas seuls, dit un autre enfant.

Était-il important que ce fût un autre et pas le même? Il les compta et une fois de plus Constance interrompit son calcul:

— Nous ne saurons jamais si nous avons eu raison d'entreprendre ce voyage, dit-elle comme si elle professait une nouvelle religion.

— Nous n'avons rien entrepris, dit Fabrice. Vous n'étiez pas des enfants. Il n'était pas encore question de vous. Nous avions le cerveau rempli de mythes vous concernant, dont le premier n'est pas flatteur. Nous n'avons pas eu le temps de reconsidérer notre engagement.

— Vous avez usé de la force pour ne pas partir seul! dit Constance entre les dents.

— Seul avec qui? s'écria Fabrice.

— Oui, avec qui? demandèrent les enfants d'une seule voix.

Constance eût été bien incapable de répondre à une pareille exigence d'amour. Elle limitait ses rapports à l'enfance à des caresses et autres attentions qui procurent des plaisirs de surface. Ils s'en rendraient compte tôt ou tard.

— Quelle force? répétèrent les enfants.

Fabrice inspira longuement cet air saturé de bonnes résolutions.

— Nous perdrons notre temps sur le fil des énigmes, proclama-t-il obscurément.

— C'est tout ce que vous avez à dire à des enfants qui vous demandent de vous exprimer sur votre propre enfance? dit Constance agacée par le contenu de l'attente.

— Nous avons exploré tout le vaisseau, dit-il, ne laissant rien au hasard. Nous n'avons rien trouvé pour étayer la thèse d'un automatisme intégral. Les codes sont déchiffrables. Nous suivons un trajet rectiligne et il n'y a rien de prévu sur notre route. Nous décrivons le néant par le temps passé à ne pas changer les données du voyage. Les enfants sont arrivés à la même conclusion que moi. N'est-ce pas les néfants?

— Oooooooouuuuuuuuuuiiiiiiiii!

— Papa! cria Constance.

Les enfants dévalèrent les escalators. À leur passage, les lampes faiblissaient comme s'ils avaient le pouvoir de compenser la perte d'énergie causée par leur agitation. Constance les avait suivis jusqu'au bord du premier escalator. Elle renonçait toujours à aller plus loin avec eux. Elle revenait vers Fabrice en lui reprochant son inconséquence et il se haussait sur la pointe des pieds comme s'il craignait qu'elle le dépassât dans ces moments de confrontation lente.

— Nous ne consultons plus le calendrier, murmura-t-elle.

Ils regagnèrent leur cabine. Le chien somnolait. Ils leur injecta une dose de colocaïne en leur conseillant de cesser leur agitation. Ils se rapprochèrent. Le sexe de Fabrice émit la petite sonorité qui indiquait que la préparation était insuffisante. Cette option avait perdu sa saveur des premiers jours. Constance avait même pris l'habitude de presser elle-même le bouton qui mettait fin à l'alarme. Fabrice se tranquillisait aussitôt. Le chien plongea la sonde dans un anus béant. Il ne rencontra que l'apathie des tissus et de la matière fécale. Les données furent immédiatement transmises à Constance.

— Vous ne vous comprendrez jamais, observa le chien.

— D'après vous, lequel de nous deux existe et lequel est le produit de l'imagination de l'autre?

— Doux Jésus! s'écria le chien. Nous n'en sommes pas là! Vous anticipez. Il y a loin de l'existence à l'imagination. On ne franchit pas ces distances à cheval. La qasida est un art, ma chère Constance.

— Êtes-vous l'ambassadeur d'Ologique?

— Je suis le chien du Chausseur, vous le savez.

— Qui est le Chausseur?

— Nous parlions d'autre chose.

— Je veux parler du Chausseur, de l'Ambassadeur, de vous.

— Vous allez compliquer le récit.

— Je veux profiter de tous ses sommeils pour prendre de l'avance.

— Vous êtes étrangère à ce temps.

— De quel temps ne le suis-je plus?

Les codes continuaient d'affluer par paquets. Aucune trace de cette incohérence qu'on leur avait reprochée quand ils avaient rempli le formulaire de sollicitude de voyage. L'employée de l'Agence leur avait demandé s'ils avaient conscience de la différence qui sépare la sensation de l'infini de sa réalité physique. Fabrice avait pris la parole pour condamner Constance au silence. Que craignait-il de son ignorance? Le chien ne répondait pas à cette question. Il augmentait à la fois la dose et la durée. On avait éprouvé les conditions du voyage dans un simulateur. Des miroirs figuraient la présence des autres passagers. On ne distinguait pas leurs visages. Le glissement durait le temps de vous convaincre de la difficulté d'exister loin de chez soi. Fabrice était ravi de renouer avec d'anciennes satisfactions. Il évoqua la brousse et des lacs interminables, des chutes d'eau, des nuits bruyantes comme des ailes, les tentatives d'atteindre le soleil avec des flèches. Ils avaient subi avec succès toutes les épreuves. Ils formaient désormais un couple presque légitime. Il renonça cependant à l'épouser au dernier moment. Elle venait d'obtenir le divorce et versait ses larmes dans l'arrêt qui l'autorisait à se remarier. Il demeura sourd à une demande non exprimée avec la clarté et la précision qu'elle s'était souhaitées en ouvrant la discussion judiciaire. Il ne s'était même pas intéressé à la personnalité du défendeur. Elle pouvait compter sur lui pour franchir les obstacles inventés par l'Agence de voyages dans la discutable intention de limiter l'aventure aux dimensions du possible et de la certitude. Il connaissait toutes les ficelles de la conversation. Elle devait maintenant reconnaître qu'il avait tenu ses promesses.

— Contentez-vous de cette approximation du bonheur, conseillait le chien en injectant la matière nécessaire.

Au matin, en prévision de la rencontre spatiale avec O, Fabrice se rendit dans la Salle des gravités pour vérifier la préparation de l'évènement. Les flacons flottaient dans l'air bleu. Il franchit le sas et traversa la masse cliquetante des flacons en direction du canon d'éjection. Un coup d'oeil dans le collimateur lui indiqua qu'on ne tarderait pas à entrer dans la ligne de mire de la planète. Pour l'heure, l'espace était noir et sans aucune profondeur. Cette sensation de néant continuait de le harceler. Il lança un flacon vide. Le jet atteignit une distance impossible à apprécier. Le flacon tournoyait dans tous les sens. Avec la focale variable du hublot derrière lequel il tentait de se concentrer, il s'en rapprocha, pénétra même à l'intérieur de ce contenu contenant tout. Tout à l'heure, le canon cracherait le nombre de flacons correspondant à celui des enfants, plus deux. Le chien ne jouait pas selon le principe non vérifié que ce genre de distraction ne peut avoir aucun sens pour un être issu de l'industrie. Fabrice bénéficiait du sceau de l'artisanat hospitalier, d'autant que sa création remontait à plus de quarante ans, à une époque où on était loin de se douter que les clones finiraient dans l'oubli une vie commencée dans l'espoir. Il actionna plusieurs fois, à vide, la manette du canon. Des bulles d'un air passant du bleu au vert éclataient dans le vide. Il n'était pas possible de vérifier la composition de ce qu'on respirait dans ces vaisseaux. C'était bleu, avec du jaune et de l'orange dans l'ombre. Le regard souffrait au début puis le cerveau envoyait des signaux positifs et on retrouvait sa bonne humeur du départ. Il n'avait pas eu la chance d'exprimer son bonheur dans la bouche de Constance au moment où la poussée était devenue la seule force agissante. Le chien avait inversé la structure de la colocaïne et le cerveau de Constance en avait conçu un autre bonheur. Il y a des bonheurs incompatibles, c'est absurde à dire mais c'est pourtant la vérité. Fabrice vérifiait tous les jours cette hypothèse rebelle à l'analyse. Depuis, elle cultivait cette prudence de l'expression et il s'efforçait de ne pas l'interrompre. Chacun son tour. Ils se côtoyaient à défaut de s'aimer. Il avait seulement pris le temps d'accepter la présence des enfants. Elle avait oeuvré chaque jour pour les mettre sur son chemin sans le surprendre au beau milieu d'une partie d'angoisse. La structure de l'anticolocaïne avait atteint un point de perfection qui remplissait le chien d'une satisfaction spectaculaire. Elle ne savait rien de la nature de ce bonheur et lançait les os dans les corridors où la précipitation du chien en disait long sur le plaisir qu'il éprouvait à jouer avec elle. Fabrice mesurait scrupuleusement la dose de colocaïne qui lui était destinée. Il n'était pas possible de s'en passer. Le chien modifiait rarement la composition, consacrant toute son énergie créatrice aux questions de structure auxquelles Fabrice ne comprenait pas grand chose.

Les enfants adoreraient la sensation d'apesanteur. On jouerait avec l'abondance de flacons en attendant de les remplir de ces petits papiers qui émoustillaient la pensée de Constance. Le compte devait être exact. Le chien arriverait le premier pour contrôler les données. Fabrice avait le temps de se consacrer à la première prise. Il préférait s'en occuper lui-même mais dans les moments de grande angoisse, c'était le chien qui intervenait et alors il n'était pas possible de discuter des questions de composition et de structure. Le chien agissait en automate de l'instant tandis que Fabrice savait s'appliquer à retrouver la durée. Il se colla à la paroi, repoussant les flacons qui voltigeaient devant lui. La sonde était incorporée à son système génital. Il calcula la dose en fonction du temps qui restait à soustraire avant de retrouver le sommeil. La tête forait la matière vivante. La vitesse d'exécution était relative au facteur "âge de l'individu encore adepte de ces pratiques révolues". L'unique constante avait quelque chose à voir avec l'enfance. Il glissa. Les flacons renvoyaient des reflets verts. Le chien penserait-il à apporter les paperoles? Il était inconcevable de confier cette tâche à quelqu'un d'autre. Les petits crayons s'agitaient dans un pli de la carapace. On avait l'habitude de ce concert de petits bruits secs. Le rire de Constance s'accroîtrait à chaque lancement. Elle ne procédait pas autrement. L'espace se remplirait de flacons bleus environnés de bulles d'air se multipliant. Rien n'aurait lieu avant l'apparition de la planète signalée par les calculateurs. Elle en parlait depuis des jours. Quand avaient-ils vécu le même bonheur? Il ne la privait jamais de ces petits détails de la vie quotidienne. Le chien d'abord, puis Constance en habit de soirée suivie des enfants alignés comme des perles sur le fil du bonheur. Fabrice allait-il jouir d'une attente interminable? Il perdait toute notion de travail à accomplir quand le moment était venu de se consacrer à l'emploi des autres.


III

 

 

On avait l'impression de revenir chez soi. Seule, la couleur du ciel indiquait qu'on était trompé par les apparences. Comme on n'avait pas pu modifier les reliefs environnants, le regard était attiré par l'étrangeté de ces présences minérales et l'esprit s'attardait malgré soi dans l'observation de ces premières différences. On traversait alors l'épaisse fumée crachée par les fusées. L'intensité du bruit était telle que toute conversation, portant forcément sur l'étonnement éprouvé au contact de cette espèce de réminiscence, se terminait par un geste d'impatience. Une plate-forme se présenta de flanc. Un escalier se déplia. Fabrice offrit son coude à Constance qui toussait. Elle était moins médusée. Son foulard venait de s'accrocher au rancher. Fabrice avait lutté à la fois contre la résistance du foulard et contre l'envahissement de la fumée. Un employé rassurait les passagers:

— 1) La fumée n'était pas toxique.

— 2) On était bien à Ologique et non pas chez soi (il montrait les collines rouges et le ciel passablement jaune au-dessus de la ville).

— 3) L'étape durerait le temps de réparer une avarie sans importance.

— 4) Tout serait mis en oeuvre pour rendre leur séjour forcé à Ologique aussi agréable que possible.

Fabrice laissa le mot "possible" se diluer dans un esprit qu'il aurait voulu à la hauteur de l'évènement.

— Une avarie? dit-il. Il n'a jamais été question d'une avarie!

— Voyons, dit l'employé, vous êtes les parents ou les accompagnateurs?

— Nous n'avons rien à voir avec ces enfants! s'écria Fabrice.

L'employé porta un sifflet à sa bouche.

— Comment voulez-vous que je le sache? dit-il. Je ne m'occupe pas des papiers.

Constance commençait à entrer dans ce monde parallèle. Une convulsion ravagea son visage.

— Ologique? dit-elle. Nous avons changé de route?

Elle se mit à fouiller dans son sac à main. Le dépliant de l'Agence de voyages ne mentionnait pas Ologique dans ses plans de route.

— Était-il prévu qu'on s'y arrêtât? fit Fabrice dans une tentative désespérée d'accepter les faits.

Les enfants s'étaient alignés sur les bancs. On n'emportait rien avec soi que sa trousse de toilette et le portefeuille contenant l'argent du voyage et la documentation civile. Constance, repoussant les volutes blanches qui s'interposaient entre elle et Fabrice, s'assit enfin.

— Vous n'avez pas répondu à ma question, dit Fabrice à l'employé qui gonflait ses joues.

— Je ne viens pas avec vous, dit celui-ci. Le pilote est automatique. En cas de déviation, tirez sur le cordon de la sonnette d'alarme.

La plate-forme s'ébranla au son du sifflet. Avant de disparaître dans la fumée, Fabrice eut le temps de crier:

— Comment saurons-nous que nous nous sommes déviés?

— Où allons-nous? demanda Constance.

— Que personne ne touche à ce cordon, dit Fabrice aux enfants.

La plate-forme cahotait dans la fumée. De temps en temps, un signal lumineux se mettait à clignoter au passage. Fabrice cherchait des explications et exprimait à haute voix sa déconvenue.

— Méfiez-vous de ne pas dépenser tout votre argent, dit-il aux enfants. Ces étapes sont prévues pour nous arracher le peu qu'on possède. Attendez-vous à être sollicités par des marchands sans scrupules.

Un ralentissement l'intrigua.

— On va prendre votre foulard pour un drapeau, dit-il à Constance.

Deux coups de sifflet provoquèrent une nouvelle accélération. Il n'avait pas vu l'employé responsable de ce qui était aussi bien un croisement qu'une bifurcation.

— Nous ne savons rien, dit-il amèrement.

Constance vit la lumière avant lui. Le halo, secoué par la fumée, révéla le train arrière d'une autre plate-forme On distinguait parfaitement les casquettes des enfants. Fabrice se souleva un peu sur un coude pour apercevoir son homologue.

— Nous aurons de la conversation, dit-il, soudain réjoui par cette perspective.

— Si c'est pour parler de la même chose... fit Constance distraite par l'annonce d'une rencontre qu'elle ne souhaitait pas.

— Vous n'êtes jamais contente! dit Fabrice.

— Nous allons au même endroit, dit-elle.

On entra sous terre. Le tunnel s'annonçait par des feux giratoires. Les enfants, tancés par Fabrice, retenaient leur émerveillement.

— Ça les endurcit, dit Fabrice.

Le tunnel était éclairé. On découvrit le contenu de la plate-forme qu'on suivait. La tentation était grande de leur demander s'ils savaient où on allait.

— Ils ont peut-être l'habitude, risqua Constance.

Des affiches publicitaires défilaient sur les parois. Les enfants levaient des yeux coutumiers de cette pratique abusive de l'information. Une musique commença à pénétrer leur imagination.

— Vous connaissiez ce tunnel? demanda Constance.

Fabrice soupira:

— Nous ne sommes pas chez nous, ma chère! dit-il.

— Oh! Où avais-je la tête?

Il ne connaissait pas le tunnel pour la bonne raison qu'il n'avait jamais voyagé dans l'espace.

— Mes voyages, dit-il comme si on ne l'écoutait pas, ont refait tous les chemins de la surface de la terre. Il faudra que je raconte ça dans un livre. L'Afrique surtout. Nous sommes des nègres dénaturés.

— Quelle horreur! dit Constance.

Le tunnel s'acheva par le tournoiement des affiches livrées à une combinatoire fascinante pour le moment. La plate-forme ralentit jusqu'à l'arrêt sur l'image. Une crème coula dans une abondance virtuelle de couleurs, réduisant les enfants au silence. Puis de nouveau la nuit.

La route était bordée de platanes et de réverbères en alternance. La façade de la spaciogare apparut dans le balayage des projecteurs. Une fusée était couchée sur le talus, secouée de spasmes.

— C'est peut-être la nôtre, dit Constance.

La plate-forme avançait maintenant dans un flot de plates-formes. La circulation était fluide. Fabrice eut même la sensation qu'on avait augmenté la vitesse.

— Tout est calculé, dit-il sans chercher à dissimuler son admiration pour la performance technologique qu'on leur offrait en prime.

Il ne s'intéressait pas aux calculs. Seul l'aspect des choses motivait son intérêt. Il aimait assister en spectateur critique aux changements visibles de la matière et des objets. Il était facilement fasciné par les lois rhéologiques qu'il pensait retrouver malgré son défaut de connaissances scientifiques. Il s'estimait à la hauteur de ses découvertes. On pouvait alors le surprendre dans un silence et une immobilité de mortifié. Le chien de Constance était sans doute le plus attentif à ces contemplations intérieures. D'ailleurs Constance le consultait régulièrement sur le sujet. Les masques de Fabrice ne l'inquiétaient plus depuis longtemps mais elle continuait de leur accorder l'importance des premiers temps de leur aventure sentimentale. Bien sûr, songea Fabrice en traversant la fumée secouée par le flot des véhicules, elle n'a pas oublié son chien. Il n'y avait plus de vie commune sans cette mécanique élevée au rang de l'humain. La bête agitait ce qu'il fallait bien considérer comme un oeil électronique. Une espèce de paupière en iris métallique clignotait régulièrement dans un jet de liquide aux cristaux miroitants. La main de Constance caressait un dos d'écailles, ses bijoux y rencontrant la dureté des transparences qui la fascinaient. Fabrice ne luttait pas contre la jalousie. Il se tenait à distance dès que la femme et la machine entraient en communication. Devant lui, les têtes des enfants, parfaitement alignées en carré, formaient un potager dont il avait l'habitude d'observer la croissance.

— Quel manque de chance! dit-il au robot.

— Vous ne lui parliez plus depuis le bris de votre bouteille d'eau-de-vie, constata Constance.

— Je me demande à quoi il peut bien servir, dit Fabrice qui recherchait l'approbation des enfants.

Il n'avait fait aucun effort pour les acquérir à sa cause, aussi se montraient-ils le plus souvent indifférents, quelquefois critiques, jamais obscènes comme il l'avait été lui-même dans les pires moments de son enfance. Il avait rêvé de voyages tout en parcourant les cercles et les vis sans fin d'une sédentarité éprouvante. Personne ne lui avait jamais proposé l'aventure des départs, hormis quelques coups de rames dans le canal et les approches prudentes du lit de la rivière où les joncs étaient agités par des poissons invisibles. Sa ligne ramenait de petits êtres hystériques. Il n'avait jamais trouvé aucun plaisir à ces fritures, d'autant qu'elles le retenaient jusqu'à la tombée de la nuit dans une herbe soigneusement fauchée par ce qu'il convenait d'appeler des domestiques.

— Nous arrivons, dit une voix dans la fumée.

Les enfants se mirent aussitôt à piailler. Leurs chevelures, rouges et noires, brouillaient la surface géométrique que Fabrice venait à peine d'inventer pour se raisonner.

— On se calme! dit-il sans espoir d'influencer la légitime agitation du groupe.

Le chien leva un membre et le pointa en direction d'une tour qui s'extrayait de la fumée.

— Il y aura des sucettes! lança Fabrice désespérément.

Un cahot lui coupa les jambes. Le chien veillait sur lui en permanence. On le vit proposer sa bosse au corps de Fabrice qui s'écroulait sur le siège. La plate-forme vira de bord.

— J'ai cru qu'il vous mordait! dit Constance en riant.

Les enfants préféraient toujours s'amuser de Fabrice quand elle se moquait de lui. Le chien examinait la cheville de Fabrice qui s'en plaignait.

— Ça commence bien! dit Fabrice.

— Pour vous, peut-être! continua Constance dont le rire gagnait les enfants.

La plate-forme s'arrêta.

— Nous ne descendons pas avant d'y avoir été invités, précisa Fabrice.

— Je ne sais pas ce que j'ai oublié, dit Constance.

Le chien se redressa. Ses écailles frémissaient.

— Qu'avez-vous deviné, mon ami? lui demandait Constance.

On s'élevait, comme au partage des eaux entre Castelpu et Vermort. Fabrice n'avait jamais parlé aux enfants du temps passé sur le canal. Il connaissait précisément la mécanique des écluses et des ascenseurs. L'utilisation des eaux était au moins aussi géniale que celle de la roue, pensait-il. Il n'avait évoqué pour eux que l'hélice ancestrale et les poussées incalculables avec les moyens ordinaires de la multiplication.

— Je ne sais toujours pas ce que j'ai oublié, répéta Constance.

Les plates-formes défilèrent pendant ces longues minutes d'attentes. Aucun employé n'apparut. La tour traversait une obscurité coupée horizontalement par les fumées. Une lampe semblait flotter à une distance impossible à apprécier.

— Nous sommes seuls, dit un enfant.

— Il va peut-être falloir, ma chère, que nous prenions l'initiative, proposa Fabrice.

— Et par quoi commencerons-nous? demanda Constance qui ne riait plus.

On entendit nettement le rideau métallique s'enrouler autour de son axe, glisser dans les rails, communiquant sa vibration à des parois qui entraient en phase. La plate-forme reprit un chemin semé d'incertitudes.

— On veut nous impressionner, dit Fabrice.

Le chien examinait sa cheville. Constance retenait la chaussure sur le banc. La plate-forme venait de s'incliner de son côté.

— On ne s'inquiète pas, dit la voix d'un employé, voix standard des fonctionnaires du régime en place à cette époque de tranquillité relative.

C'était cette relativité qui avait essentiellement motivé la partance (voyage définitif) de Fabrice en compagnie d'une Constance qui fuyait les effets pervers d'une fin d'aventure conjugale qu'elle avait provoquée elle-même. La plate-forme continua de s'incliner sans explication. À quelle force centrifuge était-on soumis? La question était tombée lamentablement de la bouche de Fabrice qui subissait les assauts affectifs du robot.

— Vous êtes horizontaux, dit la voix publique, et malgré votre sensation de chute, vous n'avez pas quitté vos sièges. Le système évolue maintenant vers la verticalité contraire. On n'a même pas besoin de se concentrer. Tout le système est automatisé. L'impression de marcher sur la tête sera compensée par l'absorption d'un comprimé de Lotho.

— Adsorption? demanda Constance qui avait envie de vomir. De quel liquide s'agit-il? De quel gaz? Sommes-nous encore des êtres humains?

Elle décontenançait toujours Fabrice dans les moments délicats. Facilement verticalisé dans la position du yogi à la recherche de l'équilibre fondamental, il repoussa le chien qui injectait des liquides dans sa cheville. La plate-forme s'immobilisa. On entendit le bruit des pièces sur un sol qui prenait logiquement la place du plafond.

— Qu'est-ce que ceci? fit la voix publique. Des maravédis appartenant à l'histoire de notre mère patrie! Il faut en informer la hiérarchie!

— Sapristi! s'écria Fabrice presque en même temps.

— Que vous arrive-t-il? gloussa Constance occupée à remettre le chien à l'endroit.

— Mes pièces! gueulait Fabrice. Les pièces de l'ambassadeur! La vôtre!

— Et bien?

Il y eut un bruit de bottes. On se rassemblait sous le véhicule agité par les enfants.

— Vos pièces? fit une voix guère différente de la première.

Fabrice se mordit la langue. Il parlait toujours trop vite quand on lui arrachait un bien. Sa chronique du bien était criblée d'évènements qu'un peu de jugeote eût épargné à son esprit.

— Descendez! fit la voix.

— Par quelle voie? demanda Fabrice qui s'amadouait en prévision de la conversation à tenir.

— Ne réfléchissez plus, conseilla la voix. Déployez l'escabeau et descendez comme si vous étiez chez vous.

Fabrice actionna le mécanisme agissant sur l'escabeau. Le chien s'était approché pour aider à la manoeuvre.

— Laissez-le faire! ordonna la voix.

Fabrice rencontra un homme qui pouvait être humain ou pas. Il le salua comme s'il s'agissait d'une personnalité importante pour la suite de son aventure extraterrestre. Il tenait sa documentation civile dans une main et tendait l'autre pour recevoir son bien en retour mais la main ouverte du fonctionnaire continua d'exhiber les doublons.

— Quel prix est-ce là? demanda celui-ci.

— Je suis ravi que vous ne m'en contestiez pas la propriété, s'empressa de préciser Fabrice. Je les ai reçues de Monsieur l'ambassadeur au cours de la réception donnée aux voyageurs en partance. Je ne savais pas à ce moment-là que nous serions seuls, Constance et moi, au milieu d'un nombre incalculable d'enfants en croissance.

— Le nombre a été fixé à trente-trois comme dans La divine comédie, dit le fonctionnaire.

— Il m'a pourtant semblé que ce nombre pouvait être dépassé par la réalité.

— Quel rapport avec ces deux pièces, s'il vous plaît?

— L'ambassadeur... recommença Fabrice.

La main se referma.

— Vous avez une justification? Facture, titre de propriété, diplôme, article de presse, extrait de l'arbre généalogique? Je vois que vous appartenez aux Vermort. Nous avons tous un ancêtre ayant servi une de ces vieilles familles de France. Madame doit avoir des traces de cette roture dans son dossier de position, n'est-ce pas?

Le visage de Constance découpa un ovale dans la fumée horizontale.

— La piscine... s'apprêtait-elle à raconter de nouveau.

Le fonctionnaire claqua des doigts pour qu'on lui apportât un sachet hermétique et la pince à plomber.

— Je n'aurais pas la clé? demanda timidement Fabrice.

Les enfants l'observaient à travers la fumée.

— On ne descend que sur indication expresse d'un accompagnateur! lança-t-il à leur adresse.

Ils cessèrent d'impliquer au véhicule l'oscillation caractéristique provoquée par ce mélange de doute et de curiosité qui est en quelque sorte la justification patente du temps consacré à l'enfance.

— Voici le récépissé, dit le fonctionnaire en remettant une puce noire à Fabrice qui la colla avec les autres sur la carte poisseuse de sa mémoire.

— La prunelle de mes yeux, susurra Fabrice en conduisant Constance sur l'oblique de l'escabeau.

— Vous orientez l'esprit en direction de notre intimité, murmura-t-elle dans son oreille. Vous oubliez légèrement la présence des enfants. Ce n'est pas ainsi que nous les éduquerons.

— Savez-vous au moins à quoi est destinée cette éducation?

Elle ne répondait jamais à cette question, tant et si bien qu'il se demandait légitimement si elle n'en savait pas plus que lui sur la finalité de ce voyage.

Il marcha en tête du cortège qui se dirigeait inconsciemment vers l'hôtel. Constance clapotait dans les flaques d'une pluie verte. Des plaques d'égouts miroitaient dans les nuances bleu inox, comme à la maison, pensa Fabrice. Son esprit semblait se satisfaire des rencontres oiseuses qu'ils firent sur le trottoir. On traversait des vitrines convexes. Des arbres clignotaient dans l'air sirupeux saturé d'étincelles. Un véhicule les frôla en klaxonnant, la tête du chauffeur jaillit un moment de cette matière accélérée au fil des feux balisant la chaussée. Fabrice portait le sextant en sautoir. Des passants l'interrogeaient et il leur répondait qu'il était étranger à la ville. Constance en doutait maintenant tant la ressemblance était parfaite. C'était les mêmes boutiques, le même croisement hurlant, le même morceau de ciel tournoyant autour de la flèche d'une église. Les enfants venaient d'ailleurs. Ils découvraient la ville, feuilletant la plaquette aux pages cristallines. Fabrice ne voulait pas reconnaître qu'il savait exactement où il allait. Il tirait du tuyau de sa pipe des bouffées noires qui le transfiguraient dans les reflets des vitrines. L'hôpital Saint-Patrick dominait cette partie de la ville. Les trottoirs, envahis par une incohérence de vélos, montaient tous vers la colline que l'Hôpital couronnait comme un décor pâtissier.

— Dites-moi que je rêve! fit-elle dans le dos de Fabrice.

— N'avez-vous jamais rien lu de tel? lui demanda Fabrice qui connaissait les goûts littéraires de sa compagne.

— Imaginez un moment qu'il descende de là-haut dans son automobile verte et noire?

— Ils n'ont reproduit que les murs, dit Fabrice. Regardez dans les boutiques. Reconnaissez-vous vos commerçants? Non, n'est-ce pas? Nous sommes en milieu touristique. Il n'y a rien à craindre de notre imagination.

— Vous n'expliquez pas la nécessité d'une telle expérience. Je vous répète que j'ai peur de tomber sur lui à n'importe quel moment!

— Je croyais que vous l'aviez oublié.

— Oublier vingt ans de vie commune!

— Qu'est-ce que la vie quand elle n'est pas commune?

— Donnez-moi une explication plus convaincante!

— Par ici, les enfants! cria Fabrice par-dessus le chapeau de Constance.

On entra dans un hôtel pyramidal, ce qui encouragea les spéculations sur l'espèce de hiérarchie qui promettait de régir les prochains jours. Les enfants dormiraient dans un dortoir équipé du sommeil automatique, solution facile que Constance reprocha à Fabrice sans toutefois en discuter l'opportunité. Elle choisit une chambre où elle avait déjà couché. Fabrice consulta les horaires des repas et se plaignit de l'abondance des sauces. Il enferma les enfants dans le dortoir et actionna la manette du Distributeur de Nuits Tranquilles.

— Avec les enfants, expliqua-t-il au maître d'hôtel qui les accompagnait, il faut tout le temps savoir quelle heure il est!

— Vous exagérez, dit Constance.

— Monsieur saura ce qui convient aux enfants, susurra le maître d'hôtel, et Madame se chargera de corriger les défauts d'une éducation destinée à compliquer l'humanité d'un accroissement inexplicable autrement que par l'existence d'un réel à la portée de tous.

— Les enfants n'ont pas d'avenir si nous régressons nous-mêmes, dit Fabrice tout en continuant à réfléchir aux propos abscons du maître d'hôtel. Nous ne savons même pas ce qu'on attend de nous.

— Madame doit bien le savoir, dit le maître d'hôtel.

Il souriait dans les lueurs des veilleuses. Fabrice réfléchissait toujours.

— Les dames, renchérit le maître d'hôtel, en savent plus que nous sur ce sujet.

Constance se frotta le nez. Il l'agaçait. Elle s'arrêta devant la porte.

— Ouvrez! dit-elle.

Il se plia pour atteindre le paillasson. La clé était dessous.

— C'est provisoire, dit-il.

Un oeil électronique descendit à la hauteur du chien pour le renifler.

— Les chiens couchent sur les tapis, dit le maître d'hôtel.

La porte céda. Il empocha la clé. Il était déjà au pied du lit et secouait une bouteille de champagne.

— La Maison vous souhaite un agréable séjour parmi nous.

De qui parlait-il? Le goulot fusa. Constance penchait un verre aux ciselures arabesques.

— Buvez! dit-elle à Fabrice qui examinait le programme de la fenêtre.

— Vous ne vous ennuierez pas, certifia le maître d'hôtel. Nous en avons pour tous les goûts. Notre clientèle est essentiellement composées de claustrophobes et d'agoraphobes. Les programmes se partagent cette population hétérogène.

— C'est ravissant, fit Constance en pelotant les courbes d'un vase rempli de fleurs rouges qui saignaient sur un napperon de dentelle.

Fabrice trempa sa langue dans le verre qu'elle lui tendait.

— Champagne de France! dit le maître d'hôtel.

— Nous sommes français, dit Fabrice toujours réfléchissant aux reproductions qui l'entouraient.

— Souvenez-vous! dit Constance dans le verre.

Il avait oublié. Elle ne pouvait pas le confondre avec un autre. Elle lui mentait rarement.

— Le lit est fait pour toutes sortes d'occupations, précisa le maître d'hôtel.

— Dans ma jeunesse, dit Fabrice avec un petit air de nostalgie qui flatta le maître d'hôtel, la technologie promettait, sinon un monde meilleur, du moins des facilités pour le traverser avec un minimum de difficultés. On s'imaginait les désastres d'une application erronée ou même frauduleuse des nouvelles règles qui s'imposaient désormais à la vie avec autant de rigueur qu'à notre imagination. Nous avons oublié toute cette littérature de l'angoisse. Nos petits malheurs psychosomatiques ne sont rien à côté des dimensions prises par cette fertilité romanesque qui n'appartient plus à notre culture miroitante.

— Je vous assure, répéta le maître d'hôtel, que le lit ne vous décevra pas! Nous l'avons conçu pour les couples complémentaires. Est-ce Madame, l'agoraphobe, ou bien Monsieur? Il est important d'entrer les données exactes. Je ne voudrais pas vous décevoir à cause d'une erreur d'appréciation.

Le lit entra en phase. Un liquide jaune surmontait l'expérience d'un sommeil donné en exemple. Le maître d'hôtel agita une fiole contenant l'antidote.

— Notre expérience en la matière est reconnue dans tout l'univers, continua-t-il.

En doutaient-ils, ces voyageurs de la croissance imposée aux enfants? Le chien examina la fiole sans la toucher. Des cristaux voltigeaient dans une huile gazeuse.

— Êtes-vous sûr que les enfants dormiront jusqu'à demain? s'inquiéta Constance.

Ses yeux trahissaient un retour à la lubricité. Elle plongea un oeil maussade à l'intérieur de la bouteille.

— Notre Livre d'Or est vierge de tout reproche! s'exclama le maître d'hôtel.

Elle le caressa sans cesser de lorgner dans le fond de la bouteille. Le chien préparait une solution compatible avec l'antidote. Les données étaient puisées directement dans l'oreille du maître d'hôtel, ce qui lui arrachait des grimaces de douleurs, d'où son nom, expliquait-il en retenant des gémissements simulés par les yeux: Muescas.

— Je m'appelle Muescas (en espagnol: moscas + muecas), une idée du Cinquième Laboratoire. Nous sommes tous des énigmes pour ceux qui se souviennent de nous en commençant par le nom.

Il les quitta sur cette espèce de devinette. Constance en riait sans cesser d'explorer l'espace clos de la bouteille.

— Lui avez-vous parlé de nous? demanda-t-elle comme si cette question cruciale l'avait abandonnée un moment au profit de l'envahissement croissant des liquides et qu'elle revenait avec une force désormais inimaginable.

— Que savez-vous du Cinquième Laboratoire?

Elle se coucha, peu soucieuse de ce peu de tenue qu'il exigeait d'elle même dans l'intimité. Il se retourna pour ne pas la voir. Le contenu de la fenêtre ne correspondait pas non plus à ce qu'il attendait du repos. Pourquoi avaient-ils interrompu ce voyage? L'avarie était un prétexte à une analyse approfondie de l'être qu'il était en train de devenir malgré lui. On ne peut pas changer à ce point, pensa-t-il. Le chien était sur elle, agité par l'action simultanée des pistons et des sondes. La bouteille avait roulé sur un tapis représentant une scène de combat avec des chevaux noirs et des nuages verts. Des hommes nus surgissaient de cet accroissement interminable de l'ombre. Il devina les épées dans l'abondance des lignes coupant la perspective en fragments d'histoire. Elle avait raison. Il était déjà venu ici mais pas avec elle, ni même avec une autre. Il était seul, à fleur d'un pourrissement qu'il héritait de sa croissance. À cette époque, la cheminée était réelle et son feu répandait une chaleur tournoyante. Comment savaient-ils pour le feu? Ils avaient préparé les bûches mais ne l'avaient pas allumé. Il restait des cendres de l'embrasement précédent. Ils amenaient ici les types ayant un rapport anormal avec le feu. Que savaient-ils de cette tentative d'élimination du temps? Il ne s'était jamais confié à elle. Elle disposait de tous les liquides capables d'arracher la vérité même au plus obstiné des obsédés. Il toucha la cendre bleue sous les bûches. Elle le voyait à travers la géométrie des visions contrôlées par le chien. Comment imaginer une pareille ascension de ce qui vous obsède à ce point? L'amour consistait à profiter de la fertilité de l'autre. Le nombre des enfants n'était d'ailleurs pas exact comme il le lui prouvait chaque jour sur le tableau noir de leurs différences. Elle hurlait pour ne plus l'entendre débiter des certitudes qui n'avaient plus aucun rapport avec le voyage. Les fusées avaient cessé d'agir sur la parabole inachevée des écrans de contrôles. Elle n'en avait conçu aucune angoisse alors qu'il se morfondait même en présence des enfants. Elle lui reprocha mollement la honte qu'il lui inspirait maintenant parce qu'il se comportait en enfant devant des enfants qui attendaient de lui l'exemple incontestable de la maturité. Il avait ensuite changé d'attitude et elle l'avait félicité. C'était une heure avant l'arrivée à Ologique. Il n'avait jamais été question d'Ologique mais il devait reconnaître que son esprit se demandait encore ce que l'ambassadeur d'Ologique lui avait confié avant de quitter ses invités.

"— Je l'ai aimée, avait dit l'ambassadeur. Promettez-moi de ne jamais l'aimer vous-même et le voyage vous sera entièrement consacré.

"— Nous n'allons pas à Ologique, avait grincé Fabrice.

"— Vous n'irez nulle part si vous l'aimez.

"— Que peut bien valoir cet or aujourd'hui? avait demandé Fabrice et l'ambassadeur l'avait quitté sans lui donner la réponse."

— De quoi vous souciez-vous? dit enfin Constance.

Elle croisait des jambes obscènes. Il ne put s'empêcher de lui dire:

— J'y tiens, moi, à ces doublons!

Ce serait l'obsession des prochains jours. Tous les mots y étaient: je, moi, doublons, tenir, posséder! Rien sur moi! Sur ce qui nous arrive! Il entrait encore en circularité, cherchait à se mordre la queue en public, se crucifierait avant toute tentative de leur part de le raisonner. Il n'avait jamais agi autrement. Elle se confia à Muescas qui portait un costume médiéval et participait à un cortège. On la trouva assez jolie pour l'inviter sous la tente. Elle goûta à des plats et se laissa embobiner par des beaux parleurs. Muescas promettait de se taire. Il fumait des cigares et buvait des vins épais. Elle voyait le ciel traversé de guirlandes. Des lampions se balançaient comme des morts. D'autres femmes bavardaient avec des hommes en armes. Un char de fleurs versa dans la rigole un flot de pétales que le vent souleva comme à l'automne les feuilles rousses de son enfance. Fabrice n'était pas là pour expliquer aux autres qu'elle souffrait chaque fois que le temps se répétait. Elle collectionnait les blessures et abusait de la patience des autres. Elle parlait de lui, de son hypocrisie, de son égoïsme, mais les autres ne voyaient pas apparaître le personnage et ils doutaient de son existence. On fouillait sous sa robe pour savoir si elle était encore vierge. On lui proposait le sang des chiens.

Pendant ce temps, il la cherchait. Il avait appris la disparition de Muescas. Passant devant le dortoir des enfants, il contrôla les instruments du sommeil.

— Vous ne pouvez pas les condamner au sommeil, dit le chien qui avait perdu un peu de sang dans une lutte sans merci sur le trottoir d'en face.

Ils entendaient les bruits de la fête et de temps en temps une fusée explosait dans le ciel aux rideaux tirés. Une pluie d'étincelles retombait sur la foule immobile à cette distance. Il constata qu'elle avait emporté son sac à main.

— Vous ne l'avez pas vu sortir? demandait-il encore au chien.

— Les chiens ne sortent pas dans cette ville, dit le chien en montrant ses dents.

Ses plaies giclaient. Il avait rencontré un autre chien et des voyous les avaient attaqués pour leur pomper le sang. Il voulait dire que les chiens ne sortent pas la nuit dans cette ville extravagante.

— Si vous voulez, dit-il, je peux contacter le système.

— Je ne veux pas laisser ma trace, dit Fabrice.

— Vous la laisserez de toute façon.

— Elle ne saura pas que je l'ai cherchée parce que j'ai l'impression d'être dépossédé.

— J'aime bien l'expression, dit le chien qui glougloutait.

Ils étaient assis sur le balcon de chaque côté d'un guéridon aux torsades blanches.

— L'ambassadeur aussi s'appelait Muescas, dit Fabrice.

Le chien connaissait un chien qui s'appelait lui aussi Muescas. Tous les chiens du dog-boom s'appellent Muescas. Le baby-boom a donné des millions de Fabrice et de Constance. Ologique n'a pas toujours été une copie de la Terre. Les Ologs ont survécu à la colonisation. Ils se battent dans l'ombre pour sauver leur culture. La conversation subissait l'influence du sang que le chien acceptait de partager avec l'homme en crise. Celui-ci utilisait une longue-vue pour tenter de la distinguer du reste de la foule en liesse. La musique des bandas montait jusqu'à eux. Le chien lança un jet de sang qui atteignit le promontoire où les officiels se consultaient pour la distribution des prix.

— Vous allez nous faire remarquer, lui reprocha Fabrice.

En même temps, il aperçut Constance qui dinguait sur un fil. Deux nains en uniformes de gendarmes pendaient par le cou aux extrémités de la barre d'équilibre. Des oiseaux suçaient leur semence et des petites filles déguisées en mandragores ouvraient des gueules de piafs affamés. On s'égosillait pour encourager la funambule qui agissait sous l'influence d'une goutte de sang injecté sous les yeux, le meilleur moyen d'en finir avec la réalité peut-être définitivement. Fabrice se dressa:

— Elle est folle! s'écria-t-il.

Le chien le suivit dans l'air. On descendait le long d'un fil intermittent. Aux intervalles, surgissaient des banderoles avec des slogans publicitaires.

— Si vous voulez, proposait le chien, je peux encore vous injecter l'antidote.

Il vit Muescas entouré de filles qui le nourrissaient. Elles agissaient directement dans la matière cérébrale. Des poupées étaient lancées dans l'air trembleur.

— Les enfants dormiront tant qu'elle s'obstinera à leur survivre! déclara Fabrice à Muescas qui venait de reconnaître que lui et l'ambassadeur ne faisaient qu'une seule et même personne.

— Vous avez les doublons? demanda Fabrice qui refusait les propositions de matières.

— Je vais vous signer un habeas corpus, dit l'ambassadeur.

Le chien offrait l'encre.

— Vous avez vu Constance? demanda Fabrice.

— Elle est inquiète pour les enfants, dit Muescas. Elle veut porter plainte contre vous pour abus de sommeil. Vous savez ce qu'on pense du sommeil en temps de guerre.

— Nous sommes en guerre?

Première nouvelle! Il retourna à l'hôtel. Le chien avait renoncé à le suivre, attiré dans un traquenard peut-être. L'horloge du sommeil indiquait que les enfants avaient dépassé la limite autorisée. Le chien n'était plus là pour trafiquer les chiffres. L'alarme se déclencherait dans une demi-heure. C'était tout le temps qu'il lui donnait pour revenir dans le giron familial. Dans le lit, il eut une suée qui l'obligea à se lever pour se rafraîchir sous le robinet. Il n'aimait pas la solitude, haïssait sa propre nudité et ne parvenait plus à penser dans ces circonstances. Il relut le writ. Il n'avait aucune valeur si Muescas n'était plus l'ambassadeur au moment de présenter le document aux autorités compétentes. Le chien avait émis des doutes en dernières instances, juste avant de disparaître dans la complexité d'un groupe hétérogène.

— Constance! hurla-t-il à la surface du miroir.

Il prenait le risque d'ameuter les cerbères mais sa voix était diminuée par l'abus des matières qu'il avait dû accepter pour tranquilliser les distributeurs sur lesquels le chien avouait n'exercer aucune influence. L'alarme du dortoir n'allait pas tarder à rassembler en pleine nuit tous les esprits susceptibles de s'interroger sur le dépassement de la dose de sommeil autorisée dans le cadre d'une éducation conforme aux règles de base.

— Constance, dit Fabrice à son image dans le miroir.

Le robinet coulait dans l'infinie blancheur de la céramique, sans éclaboussure de sang ni crachat porteur des germes de la peste schizoïde. La nuit s'achèverait en explications aux autorités. Constance reviendrait de la fête avec un autre embryon. Ils hésiteraient à jeter en prison le facteur d'une telle multiplication.

— Au diable les hallucinations! jeta-t-il au miroir dégoulinant.


IV

 

 

Fabrice porta la nouvelle à une Constance déjà déprimée par les incertitudes de l'attente: le départ était prévu dans la soirée, la circulaire ne précisait pas l'heure exacte de l'arrachement, aucun passager n'était autorisé à demeurer sur Ologique. Constance finit de s'effondrer sur le sofa que la direction de l'hôtel avait exceptionnellement et gracieusement mis à sa disposition. Fabrice arrangea les coussins sans ajouter à sa gaucherie, effleurant le visage comme si la caresse retournait à ses premiers instants. Leurs projets tombaient à l'eau.

Ayant lu la circulaire punaisée sur le panneau d'affichage de la réception, il avait tout de suite demandé des explications à un maître d'hôtel médusé qui fouilla un moment dans un classeur avant d'en extraire une fiche de réclamation. Fabrice parcourut le tableau de questions et de cases à cocher, désespéré de ne pas y trouver les données de son cas particulier. Le maître d'hôtel, cérémonieusement penché sur le comptoir, lorgnait la descente du liquide dans le verre que Fabrice étreignait comme une main. Une lampe verte éclairait ce visage sommaire d'intermédiaire des puissances souterraines de la démocratie en vigueur.

— Rien qui nous concerne, dit Fabrice.

— S'il s'agit d'une communauté, dit le maître d'hôtel, l'imprimé est différent.

Il se replongea dans les désordres parallèles du tiroir resté ouvert.

— Constance ne renonce pas à l'éternité, expliqua Fabrice. Elle ne désire que cet allongement d'un séjour que moi-même je ne peux lui refuser.

— Vous voilà bien à l'aise, dit le maître d'hôtel, puisque la contrainte ne vient pas de vous.

— Elle s'attendait à une certaine souplesse du règlement. Je ne sais pas ce qui la retient ici.

— Votre réclamation sera examinée avant ce soir.

— Je n'ai pas réclamé! Il faut d'abord que je la consulte. Il ne s'agit peut-être que d'un caprice. Nous n'avons pas choisi de voyager avec des enfants. Nous avions plutôt pensé à une expédition de retraités.

— Les enfants grandiront, dit le maître d'hôtel en se redressant. De quelle communauté s'agit-il?

Il exhibait plusieurs formulaires en éventail comme une main. Fabrice n'avait aucun désir de jouer avec le hasard. Il secoua la tête pour exprimer son retour à des idées plus conforme à son statut de voyageur en partance.

— Dans ce cas, dit le maître d'hôtel et il referma le tiroir.

Il était agacé par les atermoiements de Fabrice. Le temps perdu clignotait à son poignet. Un coup d'éponge effaça les bavures, rendant à la surface du comptoir ses projets de miroir.

— Il y a bien une manière de lui annoncer la nouvelle, continua-t-il.

— Ce matin encore... commença Fabrice.

Il sombrait de nouveau dans la mélancolie comme chaque fois que les heures futures se mettaient à dépendre de la psychologie d'un autre que lui-même. Les évènements avaient moins de prise sur sa complexion. Il les subissait comme si leur influence demeurait sans véritable profondeur. Mais n'y avait-il pas toujours quelqu'un pour contrecarrer ses dispositions à la tranquillité? Il n'envisageait plus de la quitter.

— À ma connaissance, dit le maître d'hôtel, aucune dérogation n'a jamais été accordée à un voyageur. Nous avons eu le cas d'un assassin qu'il a fallu juger in extremis avant de le condamner à séjourner dans nos prisons. Mais je ne crois pas que cet individu avait projeté de demeurer parmi nous. En tout cas pas dans les conditions d'un enfermement. La vie humaine est sacrée, autant que les conditions d'existence. En principe donc, les voyageurs en partance se tiennent tranquilles. Les Croisières sont plus riches en anecdotes mais elles sont en général au-dessus de nos moyens. C'est presque absurde de se sentir plus libres de ses actes simplement parce qu'on possède plus que la moyenne des mortels. Notez qu'on en revient moins riche et quelquefois plus pauvre. Voulez-vous que je vous raconte MA croisière?

À quel moment de ce récit Fabrice avait-il pris la poudre d'escampette? Comment imaginer qu'une croisière fût interminable à ce point? Dans l'ascenseur, il lutta contre une puce et eut le temps de l'écraser entre les ongles de ses pouces. Les puces investissaient les corps humains en été si la Terre vous concernait encore d'aussi près. Ailleurs, à l'intérieur de ces immenses reproductions qui flirtaient avec la perfection, les saisons suivaient les caprices de la mémoire emmagasinée dans les circuits sans cesse alimentés par une électricité produite au détriment du silence et de la transparence. Toute la matière, tous les objets subissaient cette électrisation nécessaire au déroulement cohérent du temps. Fabrice recherchait ce contact dans l'intention de brouiller un peu les repères de sa propre mémoire. L'ascenseur, au bout de sa course, le cracha dans un couloir orange où clignotaient des lampes vertes. Les portes s'ouvraient à son passage, petit disfonctionnement qu'on avait signalé à la direction dans la soirée d'hier. Des techniciens aux visages endurcis par l'expérience de la contradiction avaient passé une partie de la nuit à examiner les boîtiers vissés aux murs au-dessus des portes. Les couloirs se remplissaient des grincements des yeux électroniques. Dans leur chambre, Fabrice et Constance n'avaient pas trouvé le sommeil, du moins quand l'un veillait, il lui semblait que l'autre ne dormait pas.

La porte s'ouvrit donc sans nécessité d'introduire le passe dans la fente. Elle coulissa presque sans bruit. La lumière de l'entrée forma un demi-cercle dans le corridor. Il s'avança, surpris de ne pas se trouver en présence du chien de Constance. La lumière orange de la salle de bain, réduite à une raie sous la porte, irisait la surface de la moquette. Il buta contre le pied du miroir. Elle l'appela. Elle était sous la douche. Il entendit alors le jet languissant. Entrant dans la chambre, il ne reconnut pas les lieux. La fenêtre montrait un vieux film qui se passait pour le moment à l'intérieur d'une vieille voiture automobile. Elle se nourrissait des fantasmes des autres. Elle appréciait particulièrement les feuilletons inachevables. Que s'était-il donc passé ici? Il s'approcha du lit pour constater qu'elle n'avait pas oublié d'y répandre son odeur de fruit ouvert. Le sofa avait disparu. Avait-elle changé d'idée? Où est le chien? pensa-t-il. Il s'attendait à une apparition précédant le bruit des rotations et des translations expliquant cette mécanique inouïe. Le moteur ronflait sur l'écran de la fenêtre. Un personnage brandissait un revolver et s'en servait contre un ennemi invisible qui lui arrachait des grimaces. Le jet fouettait le carrelage.

— Alors? demanda-t-elle derrière la porte.

Il ôta son chapeau et le jeta sur le lit.

— Je crains, dit-il, que nous ne soyons obligés de continuer notre voyage. Je suis désolé pour vous, mon amie.

Elle se plaignit. Le jet cessa. Il entendit les glissements de la serviette, la rotation du miroir, les frottements.

— Nous reprenons ce soir ce voyage insensé, dit-il. Nous n'avons plus le choix.

— Ne l'avons-nous jamais eu? dit-elle.

— Ils n'ont rien dit sur l'heure du départ. C'est inquiétant.

— Avez-vous précisé que je suis atteinte de mélancolie?

— Il y aura peut-être un autre arrêt technique.

— Il y a 1014 cités dans cet espace maudit!

— Vous ne savez même pas ce que cela veut dire!

— Je sais que nous jouons avec la chance et que nous n'en aurons peut-être plus. Réfléchissez.

Ces dialogues le fatiguaient. Elle sortit de la salle de bain. C'était bien elle. Pourquoi craignait-il une autre femme à la place de celle qu'il n'aimait plus? La chambre n'avait peut-être pas changé. Il n'avait rien consommé pour expliquer son hallucination. Il lui demanda si elle percevait le même changement.

— Fermez la fenêtre! ordonna-t-elle.

Un dernier coup de feu l'ébranla puis le moteur s'éteignit. Les meneaux réapparurent sur fond de neige.

— Ouvrez la fenêtre!

Il manoeuvra l'espagnolette et tira les vantaux. Une brise tiède passa au-dessus des géraniums. La lumière tournoyait dans le ciel. Il était étonné, peut-être déçu, qu'elle renonçât à voir la fin du film. Le lit, surmonté d'une estampe champêtre, s'ouvrit dès qu'elle l'eut touché.

— Toby a disparu, dit-elle comme si cet évènement ne pouvait pas la toucher.

— Avez-vous regardé derrière le radiateur? proposa-t-il.

— J'ai regardé partout.

Sans le chien, il s'ennuierait. Il regarda sous le lit, couché entre les jambes de cette femme qui n'était peut-être plus la sienne.

— Nous ne le trouverons pas si nous perdons notre calme, dit-elle.

Elle expliquait son apparente indifférence. Il se recroquevilla sur le tapis. Il vit les jambes se croiser et disparaître sous le drap.

— Vous vous couchez? demanda-t-il.

— Il faudra bien qu'ils acceptent les faits, dit-elle comme si elle se défendait déjà devant la Commission. Je suis mélancolique et vous n'avez pas réussi à les convaincre.

— Chérie... supplia-t-il.

Il continua de chercher le chien.

— Vous ne le trouverez pas, dit-elle.

Où l'avait-elle caché? Qu'espérait-elle de cette ruse désespérée? Il était lui-même à la recherche d'un moyen de les contraindre à accepter le fait qu'il n'avait plus le désir de voyager, qu'il prétendait revenir tranquillement à une vie de sédentaire, avec ou sans elle. Son esprit était en marche depuis qu'il s'était extrait du récit du maître d'hôtel. Il trouva une écaille sous une chaise et s'imagina qu'elle avait lutté avec lui avant de le faire disparaître.

— Les enfants sont enchantés, dit-il. Ils ont mal vécu ce séjour forcé. Ils les ont emmenés dans l'atelier et ils ont constaté que les réparations ont été effectuées. Je les voyais tournoyer devant le hangar entre les flaques de ciel, vous savez?

Il trouva une autre écaille. Il l'examina pour tenter d'y déceler des traces de lutte. Combien d'écailles lui avait-elle arrachées avant de le réduire? L'avait-elle réduit ou détruit? Elle n'avait peut-être jamais aimé ce chien de pacotille. Lui-même n'avait jamais avoué sa légitime jalousie à l'égard d'un objet qui pouvait passer pour un être.

— Retournez les voir, dit-elle. Dites-leur que je suis alitée. Décrivez-leur une crise de mélancolie. Vous savez être convaincant dans vos bons moments. Ne partez pas sans fermer la fenêtre. Et ne tirez pas le rideau. Je veux voir la fin du film.

— Vous la verrez, promit-il en s'en allant.

Il n'errait pas, contrairement à ce qu'elle pensait de lui en praticienne des procédures. En arrivant dans le vestibule de l'hôtel où son maître s'étonnait encore de le revoir, il trouva le changement presque visible. Il n'était pas inquiet. Aucune question ne traversait son esprit pour exiger des réponses précises et contraignantes. Il salua le maître d'hôtel qui balayait derrière son comptoir. Un client était accoudé et parlait à une entraîneuse qui feignait une douce paresse. Les verres scintillaient dans les fuseaux de laser bleu. Le changement n'avait rien à voir avec l'aspect habituel des choses. Il plongea la main dans sa poche pour y chercher les pièces de l'ambassadeur, fétiche double qu'il invoquait régulièrement du bout des doigts quand le temps menaçait de s'inverser. Les troubles temporels avaient commencé au fond de l'enfance au cours d'une crise d'agoraphobie. Il remplaçait l'écoulement par des histoires et les aiguilles par des personnages. Dans le vaisseau, elle lui avait même transmis sa claustrophobie. Les changements étaient purement abstraits. La présence des objets demeurait la même mais quelque chose changeait à leur surface. Il se méfiait particulièrement des miroirs.

En tous cas, sa décision était prise: elle pouvait bien consacrer les dernières heures de la journée à tenter de les convaincre qu'elle n'était plus en état de continuer le voyage et que par conséquent on ne pouvait plus envisager qu'il continuât sans elle (que devenaient les enfants dans ces conditions? qui étaient-ils en vérité?), il était décidé à tout mettre en oeuvre pour en finir par ses propres moyens avec cette idée absurde du temps qui reste à vivre et peu importait qu'ils ne crussent finalement pas opportun de l'associer à ses bonnes raisons de s'arrêter à Ologique pour une période correspondant sans doute au temps dont il disposait raisonnablement.

Les maravédis glissaient entre ses doigts au fond de la poche. Il rencontra la fillette au milieu des présentoirs d'une librairie. La devanture renvoyait l'image d'une créature en proie au désir de connaissance et d'action. Il évita de s'intéresser à son aspect physique. On a vite fait de les trouver belles et d'en tenir compte, pensa-t-il rapidement tandis qu'il s'approchait d'elle. Il l'aida à atteindre un livre sur le tourniquet. Elle était légère comme un cadavre d'oiseau. Il la déposa tandis qu'elle le remerciait en rougissant. Il sortit vivement la main de sa poche. Elle vit les doublons et s'émerveilla aussitôt.

— Vous ne nous en aviez jamais parlé! dit-elle en tentant de ne pas extérioriser les sentiments que lui inspiraient les pièces glissantes.

— Je ne m'en sépare plus, dit Fabrice sur un ton doctoral. Vous ne vous souvenez plus de l'épisode de la spaciogare?

Il eut un moment de doute:

— Ne faites-vous donc pas partie du voyage?

— Je ne sais vraiment pas de quoi vous prétendez m'entretenir.

— Êtes-vous Alice?

— Non! Évidemment!

Elle lisait Alice mais ne l'était pas! Comme c'était étrange! Elle intégrait peut-être le changement perceptible depuis tout à l'heure. Quelle heure était-il justement? Il se renfrogna pour y réfléchir. Elle se pencha sur sa main pour y observer les pièces qu'il lui montrait ostensiblement.

— Vous possédez deux bien beaux objets, déclara-t-elle.

Il comprenait "de bien beaux..." sans se douter qu'il existât une autre possibilité.

— L'adverbe... l'adjectif... continua-t-elle pour le dérouter encore.

Il rougit à son tour. De quoi parlait-elle? Il entra avec elle dans la librairie. Elle le conduisit dans le rayon des nouveautés.

— Vous ne lisez plus? demanda-t-elle.

Elle avait bien dû s'en apercevoir depuis qu'ils voyageaient! Il s'ébroua pour la confondre.

— Ni oui, ni non, fit-elle en ouvrant un livre.

Elle pratique la lecture verticale, pensa-t-il et il se pencha à son tour sur le livre.

— Vous ne portez pas de lunettes? demanda-t-il.

Elle ne parut pas étonnée de la question et referma le livre sans y être autorisée. Il ébaucha un geste de révolte.

— Vous n'avez jamais rien acheté avec ces pièces, constata-t-elle.

Il voulait lui affirmer le contraire mais ne possédait plus aucune preuve de ces acquisitions frauduleuses.

— Je m'en sers, finit-il par dire.

Et il envoya en l'air les deux pièces successivement. Il jonglait d'une main depuis la cour de l'école.

— Il y avait une cour et un préau pour les jours de pluie, observa-t-il.

— Ce devait être merveilleux! s'écria-t-elle.

Il la fascinait. Il acheta le livre avec des bons de ravitaillement. Il venait de perdre une petite fortune. Le marchand le considérait mollement derrière des lorgnons d'une autre époque. Il le singea en sortant, portant les pièces en lorgnons et ne voyant plus où elle le conduisait.

— Nous repartons ce soir, dit-il tristement.

Elle savait. Elle se dépêchait d'acheter les livres et des parfums qui manquaient à ses bagages.

— Vous pourriez acheter tous les livres! s'exclama-t-elle, jugeant sans doute assez opportunément qu'il s'intéressait moins aux parfums.

— Je n'achète jamais rien avec ces pièces, fit-il brusquement. Je les possède sans avoir le moindre désir de m'en séparer!

Il la clouait sur sa propre croix et lui arrachait maintenant une grimace de douleur.

— Vous ne trouvez pas que quelque chose a changé? demanda-t-il pour ne plus parler de la même chose.

— Rien ne change, dit-elle doctement. Une chose est remplacée par une autre et ainsi de suite. On ne vous l'a pas enseigné dans votre école de village?

Il était moins sûr de son propre futur d'enfant. Le gaz avait-il finalement eu raison de son impatience? Il se souvenait mal de cette tentative. Peut-être même n'était-ce jamais arrivé. Que savait-elle de ce village qu'il ne reverrait plus? Il saisit la main qu'elle lui tendait et la guida dans un coin obscur que des plantes vertes soustrayaient au regard. L'endroit était humide et tiède. Les maravédis lançaient leurs éclats.

— On raconte que vous ne voulez plus continuer ce voyage, dit-elle.

— Qui ça, "on"? fit-il.

Il pouvait voir ses yeux de chatte.

— "On", poursuivit-elle, c'est-à-dire nous et eux!

Elle le sidérait. Il ferma la main pour mettre fin au scintillement.

— J'ai parlé trop vite, ou trop facilement... murmura-t-il tandis qu'elle pénétrait à l'intérieur de lui-même.

Il eût préféré la rencontrer dans une fête foraine. Le bruit de la foule et des machines à sous les eût isolés de la curiosité légitime du passant qui se demande si c'est le père et si c'est la fille. Il s'ébroua, indifférent à l'effet qu'il produisait sur elle en redevenant le cheval de Jean. Elle était à l'intérieur, dans la région la plus profonde de ce corps en désuétude. Elle explorait en attendant de devenir la voyageuse que laissait deviner son regard de chatte-chienne-tourterelle.

— Je tiens à ces doublons, dit-il presque fermement. Ce sont des souvenirs-fétiches. Par contre, je possède une fortune en bons de ravitaillement.

— J'ai quelque chose à vendre, à part ce petit corps?

Elle le décontenançait.

— Il ne s'agit pas de votre corps, s'empressa-t-il de préciser.

Elle en doutait. Son expérience était purement livresque.

— De quoi s'agit-il alors? dit-elle en commençant la perforation des organes.

— Comme vous l'avez deviné, vous et eux, je n'ai pas l'intention de reprendre le cours de ce voyage insensé.

— Vous l'abandonnez?

— Elle prétend demeurer avec moi. Je ne sais plus si je désire prolonger ce séjour jusqu'à me dégoûter d'elle ou si j'ai besoin de ces lieux où j'ai déjà vécu ce qui m'obsède.

Il débitait un discours.

— Voulez-vous que nous recherchions le chien ensemble?

— Comment savez-vous que je le cherche?

— D'ailleurs s'est-il perdu?

Elle avait trouvé une écaille tout à l'heure en descendant. Elle la montra.

— Vous me parlerez en marchant, dit-elle. Nous allons sans doute parcourir une distance appréciable.

— Nous ne pouvons pas dépasser l'horaire prévu pour le départ. Il n'est pas question que vous vous joigniez à nous.

— Vous en parlez comme si vous aviez vraiment l'intention de continuer avec elle. Nous savons tous que c'est elle qui ne veut plus voyager. Nous ne savons pas pourquoi.

— Il faut une bonne excuse pour interrompre ce qui a été programmé malgré nous!

— Elle n'a aucune excuse ni même aucune chance d'en trouver une aussi facilement que vous.

— De quoi parlez-vous?

Ils traversaient des corridors de lumière. Elle se métamorphosait en chienne de chasse. Sa main glissait sur les parois, produisant un sifflement continu.

— De quoi parlez-vous? répéta-t-il.

— Vous connaissiez ce couloir? demanda-t-elle comme si elle le jugeait incapable de répondre à cette question.

— Jean souffrait derrière cette maudite porte! s'écria-t-il.

— Jean avait oublié votre existence, ajouta-t-elle à ce cri de désespoir.

— Comment pouvez-vous affirmer une pareille monstruosité?

Il la tenait par les épaules et la rapprochait de lui. Il entendait cliqueter les petits flacons de parfums. Les livres étaient suspendus à la ceinture comme des oiseaux morts. Elle appliquait sa dose d'acide au métal de ses organes. L'hydrogène le grisait.

— Nous savons presque tout, dit-elle, mais ils ne se doutent de rien.

Le chien demeurait introuvable. De qui parlait-elle? Des enfants qui savaient? Mais que savaient-ils exactement? Les autres étaient-ils si étrangers aux faits? Constance les avait embobinés. Il étreignait les maravédis dans sa poche.

— Je ne peux plus rien pour elle, avoua-t-il.

Elle sourit.

— Vous l'abandonnez, dit-elle en reprenant la marche forcée à travers le labyrinthe.

Il le reconnaissait. Il avait réfléchi et sa décision était prise. Il l'abandonnait parce qu'il ne pouvait plus rien pour elle. Il se le reprocherait peut-être un jour mais quelle importance prendrait-elle s'il refaisait sa vie avec ou sans une autre?

— Ils vous enfermeront, n'est-ce pas? demanda-t-elle comme si cette perspective la terrorisait déjà.

— Vous voyez une autre solution?

Elle secoua la tête au lieu de répondre clairement.

— Il faut une bonne raison pour les convaincre, continua-t-il. Jamais ils n'accepteront l'excuse d'une recherche du temps perdu. Ils sont étrangers au temps. Je dois commettre l'irréparable.

— La tuer?

— Je suis incapable d'une telle abomination! Et puis, n'est-il pas important qu'elle continue sans moi?

— Que me voulez-vous? dit la fillette en enlevant son masque.

Il considéra la chair rose des joues.

— Vous pourriez leur mentir, proposa-t-il.

— Me déshonorer? Et les autres? Et elle? Ce qui me reste d'enfance? Mon futur de femme? La fin du voyage?

Il n'avait pas pensé à tout mais ces questions lui semblaient anodines. Il n'avait jamais entendu parler de pareilles complications. Elle pouvait mentir sans redouter d'en payer le prix. De son côté, il avait prévu la triste traversée d'un procès qui se conclurait par une condamnation aussi humiliante que définitive.

— Je ne sais pas si je pourrais mentir aussi facilement, déclara-t-elle. Et s'ils exigent ma présence au procès?

— Il y aura un autre voyage!

— Et si leur perspicacité met à jour la fausseté de mon témoignage? Ils me condamneront.

Allait-il devoir la violer pour de bon? Elle lui échappait.

— J'ai pensé à tout, dit-il en la ralentissant. Mes aveux suffiront à ouvrir l'instance qui me condamnera. Votre témoignage ne constituera qu'une confirmation. Je connais les pratiques judiciaires.

Il lui demandait d'avoir confiance en lui. Sans cette confiance, il la violait et peut-être même la tuait pour aller au bout de son raisonnement.

— Je ne peux pas aider quelqu'un d'aussi... commença-t-elle.

— D'aussi calculateur, proposa-t-il.

Elle le désespérait.

— Imaginez le coeur de Constance en apprenant la nouvelle, dit-elle.

Il se fichait du coeur de Constance. Il avait de bonnes raisons de finir sa vie à Ologique et aucune procédure administrative ne l'y autoriserait. Il n'avait pas besoin de Constance. Il ne la trahissait pas. Il ne la désirait pas à ce point. La fillette comprenait-elle qu'il ne se laisserait pas enfermer dans un voyage?

— Suivez-moi, fit-elle.

Était-elle sur la piste du chien ou l'entraînait-elle sur les lieux supposés de l'agression? Il se laissa guider dans le dédale métallique, suffoqué par les bouffées d'hydrogène qui envahissaient son environnement immédiat. Elle brisa un flacon de violette derrière eux, premier indice d'une lutte dont il ne savait plus si elle devait avoir lieu ou pas. Des cheveux voletèrent un moment autour de lui puis se déposèrent sur l'épaulement d'une glissière. Ils avançaient dans un décor parfaitement géométrique. Les reflets étaient tempérés par le polissage circulaire des concavités. Elle lança un livre vers les linteaux supportant les feux qui les éclairaient. Il entendit la chute glissante dans les vapeurs toxiques puis le glissement le long des plinthes. Le chien n'apparaissait pas. Ils ne rencontrèrent personne. Il la vit coller sa bouche sur la paroi et répandre sa trace sur une longueur correspondant à la durée de l'acte sexuel qu'il n'avait pas l'intention de perpétrer dans ces conditions imaginaires. Il ne l'arrêterait plus. Il sentit à quel point il n'y avait plus rien à faire pour revenir à un comportement arbitraire, condition des voyages en couple. Elle savait exactement ce qu'il convenait de créer à la surface des lieux normalement voués au passage. Exigerait-elle qu'il répandît sa semence et dans quelles circonstances? Le chien n'était plus là pour injecter ses liquides. Il l'appela comme s'il le cherchait avec elle. Ses organes se liquéfiaient sous l'action des acides. Quelle composition insinuait-elle en lui? Il ne savait rien de cette science imaginaire. Il avait toujours vécu après les faits. Il n'avait rien inventé, pas même le château sis au partage des eaux ni le village de bambou où se continuerait toujours sa trace de contemplateur des évènements.

— Ne regardez pas! cria-t-elle comme s'il était en train d'agir sur elle.

Il appela le chien. Sa voix ne portait pas. Les flacons de parfums roulèrent sur le dallage. On entendit les pas des curieux qui se métamorphosaient lentement en témoins de l'irréparable. Le chien était parmi eux, brandissant un doigt accusateur qui giclait. Fabrice se coucha. "Que recherchent-ils dans la fabrication des miroirs? pensa-t-il en subissant les morsures du chien. Ils polissent jusqu'à se voir parfaitement. L'abîme les conforte dans leur appréciation verbale de la masse mise en perspective. Ils redoutent seulement d'avoir à enfermer l'autre dans leur propre prison. C'est ainsi que le fou sort de chez lui et constate qu'il n'est pas seul en cause."

— Où est-elle? gémit-il tandis qu'on le transportait loin des lieux de l'agression.

Une poire d'angoisse le condamna au silence. À l'intérieur, ses acides continuaient d'agir sur le métal. Le chien injectait les antidotes, à cheval sur le brancard qui valsait entre les parois rapides des corridors. Ils suivaient le fil d'un tube au néon clignotant aux interruptions. Des visages préoccupés se penchaient sans exprimer leurs sentiments, comme si maintenant il était plus important de ramener l'agresseur à un niveau de conscience compatible avec la procédure judiciaire envisagée dès la découverte du mannequin ayant servi au simulacre. Il l'avait un moment tenue par les cheveux et il leur expliquait que ce n'était qu'un mannequin. Ils l'avaient douloureusement contraint à lâcher cette chevelure trop abondante pour être fausse comme le reste du corps qui continuait d'exister par intermittences bleues. Le bleu était la couleur de sa chance. Il avait trouvé cette révélation au fond d'un cornet de berlingots. Jean entretenait des superstitions fondées sur l'interprétation des couleurs et des transparences. Ils augmentaient progressivement le volume de la poire d'angoisse. Muescas s'amena.

— Monsieur de Vermort! gloussait-il aux environs du brancard en mouvement.

Fabrice ouvrit les yeux. Il pouvait voir le masque de Muescas, son entaille verticale qui figurait une blessure de guerre ou d'honneur, les trous triangulaires au fond desquels les yeux subissaient un tournoiement rapide comme les doigts à la surface du verre, les lèvres apparaissaient dans une fente surmontée d'une moustache exagérément touffue. Muescas lui étreignit la main comme s'il allait pleurer au chevet.

— Vous n'avez pas mesuré la portée de votre geste, psalmodiait-il tandis qu'on ajustait un train de roulettes au brancard toujours en translation.

— D'où venez-vous? Où allez-vous? Qui êtes-vous? grognait le chien en s'activant aux commandes des seringues.

— Le départ est prévu pour dans une demi-heure, dit Muescas.

— Mon Dieu! s'écria Fabrice. Comme le temps ne passe pas!

— Normal, dit le chien à Muescas, la dose est extrême.

On glissait sur le Pas de tir. Les fumées devenaient obsédantes. Fabrice considéra l'escalator qui élevait des enfants à la hauteur des miroirs.

— Ce n'était qu'un mannequin, confirmait Muescas en signant les décharges que lui présentaient des huissiers gambadant autour du brancard.

— Poupée! Parodie! Faux-semblant! Rien n'a eu lieu en dehors de moi-même! hurlait Fabrice en s'accrochant au soubassement de l'escalator.

On s'acharnait dans les noeuds de ses mains avec le métal pénétrant malgré l'abondance d'acide. Des clercs agitaient des rasoirs. Un peu plus loin, sur la butte où se formaient les feux de position, des carabins remontaient le robot qui avait servi à réduire Fabrice à ce néant de l'expression où il continuait d'émettre.

— Taisez-vous! conseillait Muescas en caressant la surface crevassée de Fabrice. N'aggravez pas votre cas!

L'escalator appliquait sa poussée oblique au brancard sans toutefois l'arracher aux forces qui le retenaient. Quelle était la contribution de Muescas et du chien à cette tentative de s'opposer à l'embarquement? Constance n'apparaissait pas comme on l'avait annoncé en arrivant sur le Pas de tir.

— A-t-il conscience de la gravité de son acte? questionnait un instructeur parallèle au brancard.

Muescas répondait par des signes.

— Nous ne pouvons pas retarder le départ, précisait un employé de la spaciogare.

— Vous me donnez une demi-heure pour décider du sort de cet homme! gueulait l'instructeur aux huissiers qui poussaient leurs clercs devant eux.

— Était-ce une poupée, oui ou non, répondez?

Les carabins remontaient une horlogerie complexe. Les feux barbouillaient leurs visages inquiets.

— J'ai atteint l'hypophyse! s'exclama le chien.

Un liquide fusa. Muescas se nourrissait quelquefois des gouttes entropiques qui coulaient sur sa bedaine.

— Prenez vous-même la décision! menaçait l'instructeur en considérant la reconstitution du corps de la victime.

Le visage portait les stigmates de l'horreur. Les carabins vissaient des esquilles d'os dans les plaies. Les huissiers alignaient des colonnes de chiffres sur des écrans palpitant comme des organes. Un clerc recueillit un cristal dont il proposa l'examen attentif.

— Vous avez une décision à prendre! rappelait Muescas sans se couper du brancard où Fabrice se contorsionnait sous l'effet d'une douleur inexplicable autrement que par son expression verbale.

La poire d'angoisse continuait d'écarter les mâchoires, brisant des dents et meurtrissant la langue.

— Je ne sais pas, déclarait un carabin. Il nous faudrait plus de temps.

— Mais nous n'avons pas le temps! prévenait l'employé dont le sifflet roucoulait.

— Dites au chien de sonder la rétine! s'écria Muescas.

Fabrice se sentit perdu. S'il s'agissait d'un mannequin, Constance le lui reprocherait jusqu'au jour de leur séparation définitive quelque part à l'autre bout de cet espace interminable. Muescas lui suggérait qu'il avait peut-être violé Constance dans un moment de désespoir.

— Demandez-lui ce qu'elle en pense! cria Fabrice dans l'oreille d'un huissier qui se penchait sur lui pour  constater qu'il n'avait pas souffert physiquement de l'agression.

Ils lui arrachaient des poils et des écailles pour les mettre dans des bocaux. Les grattements de sa surface devenaient intolérables.

— N'y pensez plus, conseilla Muescas qui devenait doux comme une femme.

Les feux des buttes se mirent à tracer des routes dans le ciel. Les carabins revenaient avec des morceaux de mannequins. Les clercs taillaient dans cette chair artificielle.

— Où est-elle? beugla l'instructeur en enfonçant son crayon dans le sein de Fabrice. Comment expliquez-vous à la fois la présence de ce mannequin sur les lieux de l'agression et la disparition simultanée de votre compagne de voyage? Nous n'avons plus le temps d'instruire cette affaire, dit-il aux huissiers. Embarquez-le et qu'il aille au diable!

Muescas s'interposa, tiède comme la guimauve.

— Lui et les enfants? Vous n'y pensez pas? gémit-il en se caressant le menton.

— À quoi voulez-vous donc que je pense? crissa l'instructeur qui s'éloignait.

— C'est inconcevable! Inconcevable, vous comprenez? Vous ne pouvez pas fonder cette instruction sur les morceaux d'un mannequin et la constatation que Constance a disparu.

— Il n'y a plus d'instruction, dit un clerc qui brandissait un rasoir. Embarquez ce minus habens et dégagez la piste!

— Vous ne prétendez tout de même pas abandonner les enfants à leur sort d'orphelin? interrogeait un huissier qui s'épanchait comme une tache d'huile.

— Ce n'est qu'un mannequin! geignit Muescas. Donnez-vous le temps de la trouver, elle! Elle est sur le point de le vaincre.

— Nous ne connaissons rien à ce genre de victoire, dit le clerc qui cisaillait la fumée.

— Je vous assure qu'il n'est pas en état de continuer ce voyage dans ces conditions insensées, continuait Muescas comme s'il n'avait pas perdu l'espoir de sauver Fabrice du sort terrible qui lui était réservé.

Une sirène se déclencha. Une première bombe s'éleva dans le ciel. Les clameurs de la foule parvenaient dans le cerveau épuisé de Fabrice toujours accroché à la structure de l'escalator. Le clerc menaçait de lui couper les mains. Le rasoir l'effleura.

— Dix minutes, fit l'employé en allumant ses feux giratoires.

Il décrivit le graphe réglementaire. La foule adorait ce genre de démonstration, autant que les défilés militaires.

— Je suis perdu, dit Fabrice qui sentait le rasoir pénétrer à la rencontre des acides qui gicleraient au dernier moment.

— Je suis désolé, dit Muescas. Constance est introuvable. Ils la trouveront tôt ou tard. Elle embarquera pour un autre voyage. Vous et les enfants...

Il s'interrompit pour essuyer une larme qui roulait sur son masque.

— Moi et les enfants, dit Fabrice rêveusement.

L'employé atteignit le paroxysme de la procédure préludant à l'allumage des fusées. Le brancard s'élevait. Fabrice venait de renoncer à lutter. Muescas déposa ses lourdes lèvres sur les siennes. En même temps, le chien se retira du cerveau.

— Nous n'avons plus le temps, prévint l'employé.

Derrière les barrières et sous les lampions, la foule se demandait ce qui se passait. Ni la poupée démontée ni le brancard n'étaient prévus dans les programmes agités par les enfants.

— Pauvres bougres, dit Fabrice. Ils ne savent pas ce qu'ils font.

— Le mot exact était: Ils ne savent pas ce qui les attend, corrigea Muescas.

On ne pouvait plus guère compter que sur les cinq minutes restantes pour inverser le processus. Muescas écarquilla ses yeux pour considérer à la fois le mannequin éparpillé sur le sol crasseux du Pas de tir et le brancard dans lequel Fabrice semblait avoir retrouvé la paix intérieure.

 


Psychologie de l'injection causale

 

"Je n'ai pas vu les casolomes!" dit Angèle (car je lui montrai cette phrase).

"Moi non plus, chère Angèle, — ni les chenilles. — Du reste, ce n'est pas la saison; mais cette phrase, n'est-il pas vrai — rend excellemment l'impression de notre voyage...

André GIDE - Paludes.

 

 

 

I

 

 

Les nations pédagogues l'emportent toujours sur les courants doctrinaux qui la traversent ou tentent de l'atteindre depuis d'autres territoires. Il n'est pas difficile de comprendre sur quoi reposent ces courants vectoriels: leurs tentations, leurs convoitises, leurs aspirations, leurs exigences, etc., ne sont pas en cause ici. Pas plus que leurs moyens doublés le plus souvent de cruauté, d'actes désespérés, d'abus inacceptables et de pratiques algiques aux masques rituels; la littérature quotidienne, dont les fins sont prospères et promises à plus de triomphes encore, ne se prive pas d'en dramatiser, selon d'ailleurs des règles toutes goebbelsiennes, les évènements croissants et la constance délétère. Les nations pédagogues, dont les visées ne sont pas, en comparaison, forcément respectables, suivent plutôt le fil des convictions conçues commes les échelons d'une croissance logique rigoureuse; et quand la rigueur vient à manquer, on fait alors appel à des intentions difficilement contestables.

 

 

II

 

 

Une illustration flagrante de la méthode occidentale consiste par exemple à revenir sans cesse à la religion chrétienne par le détour d'une justification des miracles. Cette protestation est une tentative adroite et très documentée de moderniser une religion qui sent le moisi depuis longtemps. Depuis Luther, on n'a pas cessé, de ce côté de la contestation, de trouver, en quelque sorte, d'autres raisons de croire. Du coup, le miracle est un mythe, là où l'athée en nie tout vertement l'existence. Si le miracle est quelque chose, alors il est. Et comme il n'existe pas, parce qu'il n'est pas "croyable", il —  j'abrège — faut le démythologiser. Ainsi la foi demeure ce qu'elle est, inébranlable, et la crédibilité des Écritures s'en trouve augmentée, du moins d'un point de vue moderne, c'est-à-dire à partir d'un monde où Dieu est remplacé par l'abstraction mathématique ou le plaisir immédiat, selon les espèces et les moments. La modernisation des religions passe par une critique constructive des conneries écrites en un temps où elles ne devaient d'ailleurs pas être beaucoup plus crédibles mais où la menace était plus tangible et plus proche. La justice inquisitoriale ne s'exerce plus chez nous, mais elle est encore efficace dans les territoires d'où nous vient la meilleure contestation de notre genre de vie. Celui-ci, par démythologisation plus ou moins consciente et intentionnelle, est devenu le meilleur garant des libertés individuelles et de la vie tranquille qui s'ensuit. Qu'on soit des citoyens responsables comme les Américains ou des sujets assistés comme les Français n'est qu'une question de détail, de doctrine secondaire qui ne remet pas en cause les fondements de l'édifice occidental (qui est la seule supernation  actuelle).

 

 

III

 

 

 

À ce genre de nation, il suffit de dire "non" pour s'en exclure. Ce dépouillement, qui ne va pas toujours sans difficultés, — mais que sont les difficultés comparées au danger? —  est d'ailleurs assez peu pratiqué par des ressortissants plus soucieux peut-être de confort que de raison. Par contre, une fois exclu, on n'appartient plus à rien puisque ce "non" équivaut aussi à un refus des dictatures de l'esprit. L'habeas corpus ne concerne que les signataires réguliers, les baptisés de la Constitution, les spectateurs du boulevard national. Si on peut légitimement espérer changer les dictatures quand on y est inclus, rien n'autorise l'esprit occidental à croire qu'il peut, par le simple exercice de sa pertinence, changer quoi que ce soit à la progression lente et précise de la société où il a vu le jour ou qu'il a adoptée pour ne pas paraître trop étranger aux filiations héréditaires. De là à dire "oui", en accompagnant sa déclaration de réserves réputées non écrites, on a vite fait en somme. Car au fond, ne visons-nous pas plutôt l'amélioration sensible que l'anéantissement pur et simple? Nous ne construisons plus depuis longtemps, nous édifions autant par habitude que par incapacité à imaginer autre chose. Le commerce du rêve s'installe à l'endroit exact où nous sommes impuissants à ne pas rêver. Ces plongées dans le sommeil cathartique ont l'avantage de nous régénérer, nous réservant aux moments de reproduction que nous avons aussi améliorés puisque nous pouvons dès maintenant envisager de nous reproduire sans y prendre du plaisir. On s'accroche encore à des principes de droit civil qui ne recouvrent plus rien de véritablement important, mais le dialogue est engagé. L'accroissement de nos possibilités prend un virage géométrique. Nous accusons les effets d'une accélération prometteuse. Mais comme nous sommes encore en guerre, cette fois économique mais toujours fratricide, les territoires étrangers en payent les frais, ce qui leur donne à penser qu'ils sont aussi sur le pied de guerre, et ce n'est évidemment pas le cas. Le monde s'est organisé autour de notre impossibilité matérielle de dire "non" et le "non" des étrangers n'y figure même pas comme paramètre: au mieux, c'est une anecdote, au pire, un prétexte.

 

 

IV

 

 

 

Pour vivre, donc, en Occidental, qu'on le soit ou non, par conviction, filiation ou erreur congénitale, il faut accepter les injections de substance; on s'en nourrit tous les jours, plus ou moins consciemment, à peine révolté par la quantité et la diversité des solutions. Parmi ces solutions, les imaginaires ne sont pas les moins dangereuses tant elles apparaissent finalement comme de purs produits de divertissement. Une psychotechnie est donc mise en oeuvre, mais sur quels fondements à ce point apodictiques? Traquer la drogue, la substance paralysante et exutoire, va devenir l'objet incessant, pour ne pas dire obsessionnel, de toute réflexion qui prendra pour sujet les raisons de vivre ou de continuer d'exister. Si ce "non" imprononçable est tout ce qui reste de l'intention de se révolter, c'est bel et bien le suicide qui marque les prolégomènes à l'intention de vivre. Injecter, c'est paralyser l'acte suicidaire ou en préparer le terrain sacrificiel. Si le Droit est la partie visible de la nation constituée, le Suicide en est la vie cachée, d'autant que l'attente lui donne finalement raison.

 

 

V

 

 

 

De la nécessité du rêve comme système alimentaire à une  pratique somme toute eugénique de la disparition, la vie est conçue comme partie d'un tout, comme pièce non dotée du pouvoir de mettre en échec les pièces plus efficaces et plus propères d'un système qui peut jouer à n'importe quel jeu pourvu qu'il soit démonstratif, démythologisant, inhibiteur et palliatif. Conditions qui exigent la plus grande rigueur dans le traitement des révoltes et des maladies internes au système et plus encore vis à vis de tout ce qui se fomente dans cet ailleurs nourricier dont les poisons agissent comme des catalyseurs du moindre défaut de la cuirasse.

 

 

VI

 

 

 

En Occident, et c'est une constante, la croissance est fonction de la modernisation des concepts vieux comme le monde, de la démocratisation des aspects flagrants de la vie communautaire et sans doute de la culture des moyens d'exister pour espérer. Moderniser, démocratiser, espérer. La leçon est la plus efficace qui n’ait jamais été donnée à l'humanité, à la diversité qui la donne à son tour à l'esprit en proie à des velléités d'uniformisation. Leçon qui ne s'arrête sans doute pas là, tant va la cruche à l'eau. Politiciens, commerçants et religieux, comme larrons en foire, décrivent des graphes facilement résolus par le rêve et le silence des landiers que nous sommes. Comme il n'y a pas d'Orient, comme cet Orient n'est pas l'Orient mais ce qui reste après que les lois se sont appliquées à ces ensembles conquis à la fois par le même rêve et un silence toutefois moins docile, la géographie du monde ne se dessine plus sur une carte mais dans un espace complexe où le transport et la communication sont vecteurs tandis que les flux économiques et les courants d'idées forment les territoires de tous les conflits.

 

 

VII

 

 

 

On n'en finirait pas de décrire cette nouvelle aventure de l'homme dans la propriété de l'homme qui ne laisse rien aux animaux et peu à ses semblables. La même douleur existentielle marque le front de ceux qui ne sont pas assez fatigués pour s'arrêter enfin, en marge d'un luxe qui apparaît comme le meilleur moyen, face aux propositions miraculeuses et sanctifiées, de calmer la douleur et de tranquilliser l'embroussaillement neurologique qui nous guette. Le corps entre en phase aqueuse à la dernière seconde d'existence et au premier instant d'anéantissement. On voit bien que si nos seigneurs occidentaux et les princes de l'ailleurs vivent au-dessus de nos moyens, nous avons quelque rapport avec la masse gluante des animaux et des hommes qui en sont réduits à les imiter pour survivre. Le traitement n'est pas le même, pourtant, selon le degré de modernisation, selon l'ampleur de la démocratisation et selon la teneur en air libre de cette espérance qui fait les beaux jours des prophètes, des saints et des exemples de probité spirituelle.

 

 

VIII

 

 

 

La vie comme maladie de l'esprit. Et la mort comme angoisse. C'est tout ce qui nous reste à un moment donné de cette existence caractérisée par les conditions qu'imposent la liberté surveillée, le peu de chance d'établir un lien d'égalité entre deux êtres dont l'un se sert de l'autre, et la dose d'humour ou d'abandon qu'il faut avaler pour croire un seul instant que la fraternité est possible en dehors d'un combat. À quoi correspondent presque parallèlement la modernisation (liberté), la démocratisation (égalité) et l'espérance (fraternité).

 

 

IX

 

 

 

Ces rencontres de contenus significatifs et signifiants ne sont pas dues au hasard. Il ne s'agit pas de rencontres objectives. La leçon occidentale s'établit sur une recherche dense et précise qui a déjà affûté ses couteaux dans sa propre chair. Les applications se déplacent simplement vers d'autres ensembles, elles concernent maintenant la totalité de l'humanité. Rien n'est plus possible en dehors de ces calculs savants. Pas un seul territoire n'esquive ni n'a les moyens d'esquiver ces compositions infaillibles. Autrement dit, toute guerre du pauvre est vouée à l'échec. Peut-on, en cas de pauvreté, d'étouffement, de maladie incurable, attendre que ces crises de désespoir finissent par changer le cours d'une Histoire qui n'est plus la nôtre mais celle qui est prévue? La puissance de destruction de l'Occident est telle et la menace de l'Ailleurs est si probable, que notre "oui" l'emportera toujours sur les "non" dont la somme n'atteindra jamais la hauteur humanitaire d'un "non" capable de tout changer, et pas seulement l'Histoire.

 

 

X

 

 

 

On s'attend en général à un effet de vases communicants. On accepte le martyre de populations entières sans trop se mobiliser contre nos propres armées et nos contingents entrepreneuriaux. Petit à petit, songe-t-on, il y aura moins de morts injustes et plus de compréhension mutuelle. On y arrivera, à cet équilibre... Mais rêve-t-on vraiment d'un équilibre entre la force et le droit d'exister, ou d'une stabilisation de l'épreuve endurée au profit de la tranquillité de l'esprit, du corps, des oeuvres, des institutions, des souvenirs, de l'attente même que nous promettent nos actes aujourd'hui comme si demain n'était pas possible autrement? Détordre un fer à cheval est une épreuve de force, mais le remettre à l'endroit relève de l'interprétation abusive de ce qu'on peut attendre de la précision et de la clarté.

 

 

XI

 

 

 

Mais la question, s'il s'agit d'en affiner les chances de réponse claire et précise, n'est-elle pas plutôt: que se passerait-il si leurs princes ne nous ressemblaient pas au point quelquefois d'en avoir honte ou du moins de s'en cacher par tous les moyens que la coutume et la tradition proposent à leur esprit en déroute? Leurs princes, pourquoi ne sont-ils pas nos alliés dans ce que nous attendons de nous-mêmes? Saura-t-on jamais, pour répondre pertinemment à cette question, qui sont-ils avant d'être des princes? On en reviendrait sans doute à penser qu'ils sont eux aussi de notre côté du monde, fabriqués et conditionnés comme nous naissons. Au bout de ce compte de l'exercice humain, il se pourrait bien que leurs sujets soient infiniment isolés, parfaitement en marge de l'humanité à laquelle ils n'appartiendraient plus que par un fil biologique facile à rompre à l'issue d'une habitude nonchalante de la vérité scientifique agissant à l'endroit même où s'est exercée la complexité inachevable de la philosophie un peu vite reléguée aux oubliettes comme moyen d'attente.

 

 

XII

 

 

 

Notre crédulité, sur laquelle repose nos achats, pourrait bien servir un jour de moyen d'entreprendre la division de l'humanité à l'avantage de la tranquillité des consciences. Les plus grands crimes humanitaires ont été commis par l'Occident. Les Arabes avaient le sens d'un commerce bienveillant. La leçon ne les a pas servis finalement eux-mêmes et notre complexité apparaît maintenant plus proche de la nature humaine. Nous avons gagné dialectiquement avant de nous imposer. La religion révise ses conneries avec des réticences d'enfant gâté, l'état s'empare du domaine humanitaire pour accroître sa crédibilité, et la masse incroyablement passive dont nous sommes l'explication promet de ne pas attenter à son existence parallèle à des misères franchement indiscutables, elles.

 

 

XIII

 

 

 

Évidemment, on pourrait remonter aux origines pour chercher puis trouver les premières ébauches de ce monde trinitaire. Les sciences dites humaines (comme s'il pouvait y en avoir d'autres) fourmillent d'explications qui, une fois vidées de leur substance molle, n'expliquent pas ou en tout cas ne suffisent pas à convaincre tout le monde, même après avoir éliminé, comme à l'encan, le monde trop enclin à l'ignorance des connaissances fondamentales. —Qu'on s'évertue à établir des chronologies toujours mises à l'épreuve d'un temps spatialisé pour les besoins de la cause, ―qu'on trace les cartes colorisées par le temps malgré les efforts de spatialisation, ―qu'on trouve ce qui se savait intuitivement, ―qu'on retrouve ce qu'on avait perdu de vue ou de temps, ―que la trouvaille surgisse du néant ou de l'emploi méthodique des ressources rassemblées à grands frais, etc.― au bout du compte ce qui est dicible peut à la rigueur servir d'exemple, de point d'appui, de ruse ou de procédé pour continuer comme si la connaissance, peu conforme au savoir en dépit des efforts de coïncidences où l'analogie reprend ses droits, contenait aussi les complexes jubilatoires qui ont tant d'importance au moment de choisir.

 

 

XIV

 

 

 

Trop de sciences finit par limiter la science comme on clôture un pré aux vaches. Elles finissent seulement par être bien gardées. On n'explique pas ainsi leur existence. Qu'il s'agisse de garantir à l'humanité toute l'énergie dont elle ne dispose pas, de mettre sur pied les moyens du voyage extragalactique, d'assurer le bien-être par le soulagement des douleurs et le remplacement cybernétique qui vaut toujours mieux qu'une jambe de bois, qu'on enfreigne les simples règles du respect dû à l'être et à l'existence dans des intentions louables au fond, après réflexion, ou vu l'impossibilité de faire autrement, que certains se sentent même du coup plus proche de Dieu et de tout ce qu'on fourre dans cette pâtisserie nourricière d'espoir, ―ce fatras de sciences plus ou moins exactes ne rejoint pas, même en allant au plus simple, le plus enfantin des graphes donnant satisfaction de graphe à l'esprit qui le contemple comme un pur produit de l'esprit pour une fois certain d'avoir atteint quelque chose.

 

 

XV

 

 

 

Mais sont-ce là des raisons suffisantes pour s'en remettre maintenant, comme je vais tenter de le faire, à une psychologie dite littéraire dont les usages quelquefois désuets ne font pas florès chez les ouailles trop occupées à balayer le dallage de leur temple, ni en terrain voué comme par fatalité joyeuse à l'observation et l'expérimentation objectives des faits? Pourtant, il suffit d'un peu d'humanité pour ne pas prendre le risque de se déshumaniser, c'est-à-dire de trop donner à ce qui existe peut-être et pas assez à ce qui pourrait avoir un sens. Ici, la psychologie littéraire ne donne rien à l'allégresse religieuse et peu à la jubilation scientifique. C'est que le bonheur tourne le dos, par définition semble-t-il, et que les cris de joie de la philosophie sont aussi, par esprit dialectique, des silences d'angoisse.

 

 

XVI

 

 

 

Réfléchir (se tourner vers l'objet en question), sinon penser (en concevoir le verbe), c'est d'abord se débarrasser des carcans de son époque. Or, le plus évident, c'est la science. Je n'ai pas dit la théorie, qui n'est pas forcément scientifique ni ipso facto d'origine scientifique. Je n'exclus donc pas les positionnements philosophiques. Par contre, les croyances de toutes espèces, de par le caractère naïf voire niais de leurs conceptions, et à cause des pratiques qui en entretiennent la survivance, ou pire la persistance, ne sont pas invitées à modérer le cheminement conséquent de l'esprit au travail d'un peu de clarté jetée non pas sur l'ombre mais sur l'objet lui-même.

 

 

XVII

 

 

 

La modernisation, dont les sciences, aussi peu organisées que possible, sont le fer de lance, est empreinte d'une religiosité chargée sans doute de boucher les trous ou de mettre de la lumière à la place de l'ombre. La rigueur dite scientifique s'aplatit devant les nécessités contingentes. Ce jeu n'a pas de règle et pas de spectacle. C'est un jeu mécanique, un mouvement interne, c'est la fragilité conceptuelle d'une activité dont le champ d'application est trop stratégique et pas assez humain pour être crédible, pour inspirer une confiance telle qu'elle se confonde avec la croyance qui l'appelle. À tout prendre, l'Occidental choisit le bien-être.

 

 

XVIII

 

 

 

Comment concevoir le bien-être sans en moderniser le lit conjectural? Et comment faire table rase sans risquer d'y perdre la langue? La fragmentation qui s'ensuit est un concours de circonstances. La poésie demeure ce qu'après tout elle a toujours été; mais les sciences se créent, se transforment, disparaissent ou résistent à l'épreuve des applications. L'Histoire s'en trouve chamboulée périodiquement et le partage des terres continue d'alimenter la chronique. La modernisation consiste essentiellement à calmer la douleur et à pallier les mutilations et autres problèmes fonctionnels. Comme elle n'a aucun pouvoir sur l'esprit autrement que par la joie d'acquérir et de posséder, la religion joue le rôle de dame de compagnie, attentive aux détails qui finiront par avoir de l'importance. On n'a pas pu concevoir un Occident sans religion parce que la science ne produit que des instants de bonheur, un ravissement qui ne tient pas devant l'exigence de réponse que pose la question d'une existence finie dans un monde infiniment concevable.

 

 

XIX

 

 

 

La démocratisation, qui échoue chaque fois qu'elle pousse un peu loin le bouchon égalitaire, joue avec l'homme cisaillé par l'optique des facilités et la promesse des utilités. L'empêchement, qu'il soit d'origine juridique ou religieuse, réserve la contrainte aux résistances trop documentées. Comme l'homme est d'abord un survivant, il s'approche plus vite de la facilité que de ce qui menace son horreur des situations complexes ailleurs qu'au spectacle où il a aussi son rôle à jouer. Démocratiser, c'est commencer par garantir cet accès rapide et modique. On n'envisage pas de démocratiser dans une complexité intrinsèquement croissante, ce qui satisferait les tenants d'une poésie radicale, par exemple. Se couler dans un lit est tout de même plus agréable que d'en creuser les apparences à deux doigts du rêve qui attend que le sommeil reprenne ses droits.

 

 

XX

 

 

 

De même, on ne comprendrait pas que quelque chose d'aussi facilement acquis n'ait pas quelque utilité immédiate. On ne consent jamais à attendre dans ces conditions. Or, l'attente est le principe qui rend possible la démocratisation. D'autant que cette attente est en grande partie occupée par le travail ou ce qui est une conséquence du travail, les loisirs ou le chômage. La démocratisation n'est pas autre chose que la pacification des moeurs. De nos jours, les troubles viennent de l'extérieur, sous forme d'attentats qu'il est difficile de prendre pour des actes de guerres (ce qu'ils sont). On a aussi affaire avec l'avarice de ceux qui possèdent l'essentiel. L'esprit alors coule facilement vers des horizons moins démocratiques qui d'ailleurs ne déplairaient pas aux puissants. Comme quoi le terrorisme de l'étranger pourrait bien servir une contre-démocratisation. Car la démocratisation n'est pas, comme la modernisation, une nécessité existentielle pour l'Occident. Elle n'est peut-être qu'un accident de l'Histoire. Le peuple demeure l'objet de toutes les attentions, qu'il s'agisse de lui faciliter la vie, ou de la lui prendre, ce qui la complique toujours. Des décisions planent au-dessus de ce débat presque secret.

 

 

XXI

 

 

 

À moins de se mortifier carrément, je ne vois pas comment un être humain normalement constitué pourrait se satisfaire des propositions religieuses, évangéliques en ce qui nous concerne, pour faire face à la réalité qui fait de nous des instants d'une humanité impossible à dire. L'espoir ne naît pas de la prière, au contraire il la prête à tous les remaniements rituels dans une espèce de quête de la perfection qui ne peut que s'achever en délire. La proximité de l'oubli rend les manipulations délicates. On a vite fait de sombrer dans l'abus des substances non symboliques. Avaler ce qui est ou n'est pas le corps divin n'atteint pas le coeur même de la question qui est physique. À ce stade, une évaluation des substances est inévitable. Et à ce train, la prise en main des moyens de l'espoir par l'état est une nécessité. La justifier relèvera du discours juridique tant que la pratique de l'injection causale ne sera pas devenue d'un usage courant. De la maîtrise opératoire dépendra le sentiment d'appartenir à la fraternité promise par les affiches...

 

 

XXII

 

 

 

Science-fiction? Aujourd'hui, on veut nous faire croire que boire de l'alcool est mauvais pour la santé et qu'en n'en buvant plus du tout, on ruine tout un secteur de l'activité économique. Autrement dit, en buvant l'alcool sans y chercher l'ivresse mais seulement un plaisir n'ayant rien à voir avec le plaisir tel qu'il se conçoit par exemple dans un lit, on essaie de procurer ce qui n'a aucune chance de pallier l'espoir ni de condamner à un oubli qui se traduit par des frais hospitaliers inacceptables par la fraternité. Alors on boit pour oublier. Ce qui alimente le système hospitalier en charges supplémentaires et consolide carrément une activité économique qui ne demande qu'à continuer de se nourrir de la différence. L'Occident, comme on le voit, est à la recherche de l'espoir, d'un espoir à la mesure de ses ambitions évangéliques. Mais ni l'hostie ni aucune drogue n'y participent, au contraire on pourvoit à l'oubli. Ce qui détruit dangereusement la construction sociale. Sans atteindre l'enrichissement de fabricants de drogue difficilement surimposables au-delà d'un raisonnable qui impose du coup sa pertinence. Quand ils sont imposables.

 

 

XXIII

 

 

 

C'est sur ce terrain glissant qu'un peu de psychologie littéraire peut éclairer, sans prétention cognitive mais simplement comme moyen d'action, ―c'est philosophiquement défendable―, ce que l'Occident met à la merci d'un étranger qui n'a pas dit son dernier mot: la religion, le fascisme et l'oubli. La thématique ici en jeu se complète:

— modernisation /liberté /religion;

— démocratisation /égalité /fascisme;

— espérance /fraternité /oubli.

 

 

XXIV

 

 

 

Dans ce tableau synoptique, on croise ce qui me semble représenter les trois divagations, pour reprendre un terme mallarméen, qui précarisent clairement l'Occident, lequel d'ailleurs ne se prive pas d'en jouer, à titre romanesque, quand c'est de l'intérieur qu'arrive le vague à l'âme. Il n'est pas un roman, un drame, écrit ou projeté, qui ne s'en inspire de près pour gagner du terrain sur la banalité et l'anonymat. Des croissances narratives emplissent les dialogues de personnages de plus en plus porteurs d'idées sous le prétexte qu'ils sont représentatifs des sentiments coureurs de l'aventure quotidienne. Ces fictions se vident de tout contenu proprement artistique pour laisser le champ à une esthétique de l'éthique qui a remplacé l'élan peut-être naturel de l'homme vers tout ce qui sort de l'ordinaire, le merveilleux par exemple, ou la complexité chatoyante de la diction forcée par le verbe lui-même.

 

 

XXV

 

 

 

Comme il s'agit non pas de réfléchir, et moins encore de penser, mais de choisir entre plusieurs idées dont les unes sont bonnes et les autres mauvaises, on a vite fait de s'exhiber avec les siens ou au contraire de plonger dans les épanchements d'une solitude qui, de nécessaire par instant, devient la commande de l'instant. À ce jeu (de hasard), le gagnant ne gagne rien (Hemingway) d'autre que l'équanimité ou le râle, loin des vociférations du pamphlet et des brisures de mots échappées d'un dernier moment qui n'en finit pas. L'atténuation des pratiques et des conventions procède d'une méthode d'ordinaire appliquée à l'enfant dans les moments choisis pour son éducation: la menace de privations se précise avec l'âge, toutefois, et on ne manque pas d'en vérifier l'infaillibilité, surtout que l'entourage, prêt à beaucoup, ne l'est pas à tout. L'enfance se conclut par une trahison et non pas par la perte d'une innocence trop liée à des considérations palliatives du mystique (avec ou sans Dieu — religion ou poésie).

 

 

XXVI

 

 

 

La première divagation touche à la liberté, au droit d'exister et de se constituer si ce n'est déjà fait: c'est la foi. La rigueur des raisonnements théologiques est à ce point perverse que, reconnaissant par exemple que le Christ est objet de la science au même titre que l'homme (parce qu'il s'est fait homme), il n'est cependant point démythologisable. Chaque fois que la religion semble avancer, autrement dit améliorer ses moyens de communication, un arrêt est finalement prononcé au moment où le doute pourrait légitimement s'appliquer à la proposition en cours. Et quand la religion s'arrête de penser, elle impose la foi comme seul recours désormais.

 

 

XXVII

 

 

 

Ces raisonnements se déroulent comme un spectacle. Ils sont soumis à une dramatisation, insoutenable en ce qui concerne les christianismes. Cette durée qu'on interrompt dès l'instant où l'esprit se sent inspiré par le doute systématique, est la contremarche de la foi, le butoir qui impose sa hauteur, l'explication de l'ascendance dont ces démonstrations se remplissent par seul souci d'écrasement. Apportant de l'eau au moulin de ceux qui s'inquiètent pour l'avenir de leurs croyances, sans toutefois convaincre l'ensemble des ministres qui considèrent que la tradition a fait ses preuves, cette facilité rejoint l'utile et pourquoi pas l'agréable quand elle tombe dans l'oreille des suiveurs dont on ne saura pas s'ils sont sincères ou si, sur ce terrain essentiel à la survie, ils ne sont que le portrait de leurs mentors.

 

 

XXVIII

 

 

 

Car à la foi qui est incroyable, s'oppose la symétrie du doute. Seulement voilà, ce n'est pas la place du doute, ce n'est pas en s'exerçant à cet endroit de la pensée qu'il a des chances d'atteindre le coeur de la question posée par la divinité, à laquelle la foi répond pour empêcher les autres de répondre. La religion agit par prolifération. Si son influence a diminué, loin de tomber en désuétude, elle a gagné en densité, d'autant que l'Islam, éternellement nouveau, principe même de la nouveauté en matière religieuse, propose une autre influence dont la pauvreté et le désarroi pourraient bien s'accomoder finalement. La question n'étant pas de savoir ce qu'on gagne au change (ou ce qu'on y perd), la foi comme loi de composition se porte bien. Ses applications sont nombreuses, tant son efficacité est spectaculaire. Elle a sans doute (mais comment le savoir si...) gagné d'autres domaines de la passion, même des passions les moins méritoires (nous n'en manquons pas).

 

 

XXIX

 

 

 

La foi est un outil dialectique puissant avant d'être une tradition, c'est-à-dire l'abscisse de la tranquilité. Elle s'en prend aux fondements même de la liberté. On la retrouve jusque dans les intimes convictions que la justice assène quotidiennement à l'innocence et à la raison. Priver l'esprit du droit à poursuivre sa pensée, non seulement fait le lit de la religion et des institutions qui s'en inspirent, mais surtout pose la question des limites à ne pas dépasser sur le terrain des modernisations en tout genre. Les religions occidentales ne sont plus les ennemis majeurs de la liberté, mais la foi, qui les instaure dialectiquement comme psychologiquement, est le cancer de la modernisation. On n'a pas fini, malgré la beauté moderne de nos laboratoires, de ménager ce moment sensible et périlleux de nos raisonnements. D'autant que la foi se pose aussi en combattant des risques que la modernisation annonce au détour de ses inventions. La foi serait perverse (elle pervertit le raisonnement) et menteuse (elle entretient une chimère), ce qui l'éloigne de la narration, de l'imagination, du rêve, de la fantaisie, de tout ce qui fonde l'activité artistique toujours visée par des considérations morales nettement abusives.

 

 

XXX

 

 

 

Coincé entre la nécessité d'inventer sans cesse pour alimenter le moteur même de l'Occident et le risque que le doute fait courir à la foi, il n'est pas étonnant que l'Occident ait choisi d'associer le commerce à la liberté. La connaissance est ainsi laminée soigneusement par ses applications et le pouvoir ne change pas de mains. La puissance militaire est un des produits de cette activité minutieuse. Le spectacle continue, avec la différence infime que la parole n'est plus l'apanage des grands. Mais c'est une parole brisée qui nous parvient, quand elle arrive à se faire une place au soleil qui finalement n'éclaire que la profondeur de ses blessures, autre spectacle dont la foi se nourrit religieusement.

 

 

XXXI

 

 

 

Ce qui revient sur le tapis, en ces temps de guerre économique entre les états de l'Europe et les états européens unis d'Amérique (l'Occident, ne serait-ce pas tout simplement l'Europe?), ce sont ces "réticences" historiques au "commerce et liberté" qui prévaut sur toute autre posture. L'éventail de ces divergences fraternelles va assez naturellement, comme dans une conversation chargée de l'approfondissement et de l'épuisement du sujet, de l'étatisme mercantiliste (colbertien) français aux ressources toujours vives du totalitarisme allemand, en passant par la législation "organique" de l'Espagne, toujours un peu catholisante et roublarde, et le goût du Pouvoir qui acoquine l'Italie avec le Vatican. Les nations européennes concernées par ces réticences, qui n'en sont pas moins soumises à des efforts d'adaptation, sont les anciennes dictatures de l'Europe, toutes responsables, à des titres et degrés divers, du massacre généralisé qui a marqué à jamais l'Europe sans possibilité d'oubli majeur: la France, l'Allemagne, l'Autriche, l'Espagne, l'Italie, et j'en passe. La résistance au libéralisme d'inspiration essentiellement anglo-saxonne prend sa source dans ce qu'il y a de moins exemplaire d'un point de vue humaniste: le fascisme et ses variantes nationales. Le communisme, à la fois humaniste et totalitaire, n'a pas résisté à l'épreuve du temps historique ou aux flagrances de la critique, et n'a joué que le rôle de résistant (efficace et héroïque) et d'opposant (rarement judicieux et franchement douteux).

 

 

XXXII

 

 

 

Si le rêve de la jeunesse a été violé par les fascismes, il a été brisé par le communisme. En ces temps d'adaptation et d'urgence, les "deux partis" sont imprégnés de ces ignominies, sans parler du passé bonapartiste qui figure toujours au Panthéon comme une amélioration notable du système mis au point par les monarchies. L'Histoire, plus que les données géographiques, parcourt la pensée européenne comme si elle était chargée de l'innerver dans le cadre d'une irrigation conçue pour faire exister l'Europe en dépit de la réussite libérale qui préfère inonder le monde de ses produits et de sa mentalité "protestante".

 

 

XXXIII

 

 

 

De l'autre côté de l'Atlantique, on s'est déjà amusé à imaginer ce que serait devenu le "monde" si les puissances de l'Axe avaient gagné la Seconde Guerre mondiale. Si l'on en croit Philip K. Dick, il se serait alors trouvé un romancier pour imaginer le contraire et toute la machine policière se serait mise à la poursuite de ce manuscrit iconoclaste. Alors que jamais les puissances "alliées" n'ont cherché à réduire l'influence de Dick sur la pensée de ses contemporains. Imagerie sans doute, spéculation philosophique ou méditation sur l'action au détriment de la connaissance. Le Maître du Haut-Château n'aurait alors qu'une valeur esthétique que le lecteur pourrait estimer en fonction d'une idiosyncrasie plus marquée par les problèmes personnels que par l'influence de l'Histoire sur les comportements électoraux.

 

 

XXXIV

 

 

 

Le fascisme ne commence pas par le mépris mais par l'idée qu'une partie de l'humanité est réellement inférieure et donc utilisable et destructible. Le mépris naît de l'échec de la pensée fasciste. C'est un recours appliqué à une haine inassouvie et à l'offense causée par la survivance qu'on désire anéantir ou soumettre sans réelle possibilité de se mettre à l'oeuvre maintenant que l'Histoire a parlé. Il est vain d'attribuer à cette posture politique les qualités d'un sentiment qu'on peut toujours espérer raisonner par l'éducation ou l'explication. Une idée se combat. Mais quand elle a pris racine dans son propre échec, il devient nécessaire de négocier avec le mépris. Sale boulot qui revient au politique par délégation. Car on s'en lave les mains.

 

 

XXXV

 

 

 

Toute société abrite des moeurs pacifiques et d'autres qui le sont moins ou pas du tout. On ne légifère jamais, ou du bout de la langue, sur ce qui touche aux domaines paisibles de la vie sociale. Par exemple, on ne s'attarde pas trop à réformer le droit sur l'héritage parce que cette pratique n'inspire pas le désordre: elle est respectée par ceux qui héritent et ignorée par les autres. La paix s'ensuit, à ce niveau en tout cas. Et quand il est impossible de légiférer sur des droits sensibles ou carrément belliqueux, l'exécutif envoie la troupe et bastonne. Par exemple, il paraît improbable de laisser le citoyen dire ses quatre vérités au magistrat qui possède non seulement le droit de ne pas les entendre (dans un sens judiciaire) mais encore celui d'appeler à la rescousse les forces de l'ordre et du pouvoir. Le combat est inégal et peu suivi d'ailleurs.

 

 

XXXVI

 

 

 

Par contre, bien des domaines du droit sentent la poudre et, si l'on se garde de légiférer à leur propos parce qu'on risquerait un chamboulement non souhaité, on est prêt à faire des concessions, à passer l'éponge, à arrondir les angles. Certaines communautés, étrangères le plus souvent, savent jouer de cet instrument pour obtenir ce que la loi ne leur donne pas, ce qui est une espèce de victoire. Mais le pouvoir demeure entre les mains qui ont donné, il n'y a pas d'autre conclusion possible, sinon on imagine assez bien le massacre (Haro sur le baudet!).

 

 

XXXVII

 

 

 

Au fond, les revendications d'ordre philosophique sont traitées comme des cas d'individus et les contraintes exercées par les communautés sont considérés comme des phénomènes sociaux. À l'individu, on imposera un magistrat au front buté; la communauté se verra adjoindre les services de spécialistes, quelquefois des maîtres en matière d'analyse sociale un peu poussés à devenir au moins momentanément des inventeurs de solutions pacifiques. Du coup, les questions les moins intéressantes font la une à l'avantage de l'intérêt national qui est tout quand l'individu n'est plus rien, ce qui est le cas le plus probable si le débat est national. Quand l'individu est tout, il est seul et donc dénué d'intérêt. Plus sociable, il compromet sa pureté mais gagne en influence, celle-ci pouvant aller jusqu'au vote. Fou ou mort, on a vite fait de le caser. Brrr...

 

 

XXXVIII

 

 

 

Selon que l'on s'en prend à l'Ordre en individu posté (guetteur tranquille ou franc-tireur tendu) malgré l'universalité de la demande, ou en communauté disséminée en dépit de la relativité de l'exigence, on est traité de vaurien ou de partenaire social. Il n'est donc pas étonnant que le mépris prenne sa source chez l'individu et qu'il soit si bien maîtrisé par les communautés qui peuvent alors utiliser l'individu pour les opérations secrètes ou plus banalement marginales. Les marques de mépris sont les signaux qui bornent l'entreprise de démocratisation.

 

 

XXXIX

 

 

 

La société, au lieu de chercher à les éliminer, sauf dans le cas d'un individualisme patent, y négocie les tenants et les aboutissants de sa moralité, comme une fable qui érecte sa petite leçon au bout de sa démonstration. L'égalité n'est plus conçue comme partage équitable mais comme répartition intendante, et seule la légitimité de cette péréquation peut-être discutée, principe qui s'accorde mal au discours individuel même s'il est le plus parfaitement rationnel. Les penchants communautaires y cultivent les abus d'inégalité dans le cadre d'une impunité somme toute assez bien définie par la pratique exécutive et juridique. Le risque de fascisme étant ainsi écarté, l'expression totalitaire devient pure littérature et banalité événementielle.

 

 

XL

 

 

 

Et le mépris devient un spectacle nourrissant à la fois la révolte qu'il inspire et la sympathie qu'il entretient. Tandis que la foi menace sérieusement la modernisation et donc l'existence de l'Occident, le mépris ne remet pas en cause les principes fondateurs de la démocratisation. Au contraire, il en assure les réactions salutaires et les apaisements exutoires. La morale est sauve par l'individu (action) et la leçon conserve ses prérogatives grâce aux communautés menaçantes. Bien géré, le mépris garantit une démocratisation tranquille à défaut d'être juste.

 

 

XLI

 

 

 

Seul l'individu intransigeant souffre de cet état de fait. Mais il n'a pas de prise sur ce phénomène ou c'est le phénomène qui le maîtrise. Il n'y a pas d'autre alternative à l'isolement de l'individu. Seuls ses droits sont reconnus. Jamais sa raison. À lui de choisir de mépriser ou d'être méprisé, petite aventure personnelle sans conséquences universelles ni même sociales, ni influence sur les avancées démocratiques. Le mépris sert le politique, il ne peut qu'arranger l'individu (amélioration) ou le desservir (exclusion). Cette calamité n'agit pas comme une maladie qu'on peut guérir ou qui peut détruire. C'est un mal nécessaire et la démocratisation, entreprise occidentale, y nourrit sa constance de guerrière.

 

 

XLII

 

 

 

Si nous nous entendions universellement sur l'essentiel, et peut-être aussi un peu sur l'existence, les guerres se limiteraient à des luttes intestines, — la mort en serait d'ailleurs changée, et n'auraient qu'une influence limitée sur la marche de l'humanité vers on ne sait dire aujourd'hui quel devenir qu'on aurait alors imaginé ou sciemment découvert. Cette entente globale paraît primordiale; sans elle, on ne conçoit plus rien d'universellement entrepris mais comme nous n'en avons pour l'instant aucune idée, force est de nous rabattre sur ce temps présent fourbi d'Histoire qui sert de marbre à nos éclaboussures et nos titillations.

 

 

XLIII

 

 

 

Sur quoi porterait cette globalisation? L'internationalisme a lamentablement échoué, mais il ne s'en prenait pas aux nations. L'Islam, d'abord bon comme le pain, continue de prêcher la conquête de l'homme et il crée le païen qu'on égorge comme un cochon. La mondialisation promet la diffusion mais ne s'oblige pas à garantir un minimum vital à ses travailleurs. La philosophie elle-même ne trouve plus le chemin des conceptions et se cantonne dans le désir. La culture a remplacé le faux concept de race. Tout semble fausser les vases communicants qui apparaissent si naturellement au fil de la découverte et de l'aventure. Même le mal entre dans la complexité logique des choix pragmatiques. Comment ne pas se satisfaire quand on est sur le point de l'être totalement (consommateur)? Et pourquoi ne pas se révolter quand il ne s'agit plus que de se venger (injustice)?

 

 

XLIV

 

 

 

À la place des ententes qui se profilent sans se donner, les négociations se multiplient, provoquant la pire des fragmentations jamais vécues par le vortex des civilisations. La terre (Géo), comme lieu, devient une proposition froidement économique et politique. L'éthique est un dogme et l'esthétique un profit. L'action bute sur des frontières inacceptables en cas de voyage et durement ressenties par le voyageur condamné à l'attente. La connaissance se complique de conditions dont on ne sait rien puisqu'elles ne nous concernent pas. Nous sommes devenus étrangers au temps, c'est-à-dire que nous nous sommes définitivement éloignés de l'idée même d'Orient. Le monde s'est occidentalisé en profondeur. D'où son image diabolique entretenue fébrilement par les derniers combattants d'un dieu encore inexplicable que le dieu incompréhensible a détrôné. Qu'espère le diable de cette lutte qui n'a plus rien à voir avec la tentation mais avec le désir? Il se trompe, comme tous ceux qui sont aimantés.

 

 

XLV

 

 

 

Nous ne savons même pas dire avec plus ou moins de certitude si l'étranger est une conséquence de l'Occident, si celui-ci saisit simplement, comme cela arrive de temps en temps aux empires, une opportunité qui risque de ne pas se présenter deux fois, ou si au contraire l'Occident est né de l'humanité qui le désire. Aussi peu renseignés que possible sur ce terrain comme de la chose divine, il nous faut bien éprouver le sentiment qui nous impose la théorie axiomatique comme si elle était le fruit de l'intuition ou de l'évidence. L'Occidental s'installe comme il peut dans son Occident, en fonction des recommandations et des privilèges qui le déterminent, et l'étranger y profile des jetées qui l'occidentalisent sans lui donner les clés.

 

 

XLVI

 

 

 

Et s'il il est clair que le christianisme oecuménique est bel et bien (esthétiquement comme moralement) la religion de l'Occident, le prosélytisme religieux n'a pas fini, entre évangélisation, islamisation, brahmanisation, etc., de secouer jusqu'au trouble les eaux pauvres en idées de cette terre riche seulement en matière première et en main-d'oeuvre. L'Occident y mesure avec une précision d'enfer la croissance industrielle et la qualification des personnels. Sans compter qu'il est en train de mettre la main sur une consommation de pauvre vérifiée par une simple application arithmétique: un rien multiplié par beaucoup, c'est beaucoup. Ce qui donne d'ailleurs à réfléchir sur notre propre technique infinitésimale: beaucoup divisé par le rapport du peu à beaucoup, c'est peu pour les uns et beaucoup pour les autres. C'est d'ailleurs la seule vérité occidentale qui fait rêver les princes de l'étranger. Que n'échangeraient-ils pas contre cet avantage appréciable? L'esclavagisme est une entente qui n'a rien à voir avec la foi ou le mépris mais que la foi et le mépris entretiennent au détriment du simple droit à une vie décente.

 

 

XVLII

 

 

 

Quoi qu'il en soit, et au-delà des découpages géoéconomiques et géopolitiques, nous sommes en présence d'une humanité qui semble cultiver son Occident. Elle laisse à imaginer ce que pourrait être l'Orient avec assez de marge pour que tout le monde l'y trouve à sa manière. Elle complique jusqu'à la tragédie la vie de tous ceux qui y vivent en étrangers. Elle est une au fond, désirante et désirée, incapable de conceptualiser mais habile à mythifier et à démythologiser. Elle insinue la foi comme finalement le seul ducroire de la liberté tributaire de la modernisation. Elle entretient le mépris à la surface des luttes égalitaires agissant comme le fumier de la démocratisation. Qu'en est-il de l'espoir?

 

 

XLVIII

 

 

 

La poussée modernisante élève son élite dans la foi et le mépris, assurant ainsi des airs de liberté qui n'ont jamais été vécus avec cette intensité dans les temps historiques tels que nous les connaissons. Ménageant des espaces où l'égalité joue le rôle de milieu de culture, elle favorise les émergences scientifiques et technologiques (la technologie étant de plus en plus l'ensemble des applications scientifiques à l'invention et de moins en moins le corps des métiers qui ont constitué pendant longtemps la substance même du savoir encyclopédique). Accessoirement, elle fait le lit des philosophies pourvu que celles-ci n'envisagent plus l'universalité des idées comme condition de leur validité. On préfère aujourd'hui une philosophie axée qui a peu de chance de toucher l'esprit s'il n'est pas concerné par des détails aussi peu quotidiens que possible. Mais sur le terrain de la fraternité, on est dans le brouillard relationnel. Un spectacle s'impose.

 

 

XLIX

 

 

 

Si l'espoir et l'oubli complètent l'attente légitime des foules et de l'individu, l'autre arrive comme la seule réponse à soi-même ("Me ressembles-tu vraiment? J'ai peine à le croire."). Et pourtant, il s'esquive, ne prend pas de sens, sert de lit ou d'exutoire, de confesseur ou de conseiller. Le païen (foi) et le sous-homme (mépris) rejoignent ici l'Occidental dans le cadre d'une sélection visant à l'élitisme. Les moyens naturels y côtoient les ressources légitimes dans un discours prolixe en contradictions et en authenticités. Le Droit superpose l'espoir comme la Religion conditionne la modernisation et comme l'Ordre s'impose à l'esprit en cas de démocratisation et d'égalitarisme.

 

 

L

 

 

 

Là encore, les vieilles nations européennes se distinguent par leurs réticences. La perspective d'une intégration de l'étranger à ce niveau de l'action et de la connaissance n'y fait pas l'unanimité. La part réservée aux héritiers de haut sang est majoritaire par principe, augmentée d'une marge de sécurité qui réduit encore l'espace où l'étranger peut encore espérer ne pas sombrer dans les succédanés de l'oubli. Le conservatisme des foules consolide cette construction. Le sang est associé sans contestation à l'élite. Peu d'entre nous y voient vraiment d'inconvénients au moment de voter secrètement. En Occident, il faut toujours tenir compte que l'idée exprimée à haute voix a peu de chance de s'exprimer dans le secret de l'isoloir. Les étrangers votant rarement sur l'essentiel...

 

 

LI

 

 

 

Ici, on ne rejette pas forcément les théories eugénistes pour les bonnes raisons. On contourne plutôt les éléments de réponse pour n'en retenir que la conclusion. L'élitisme, qui n'interdit pas en soi l'égalité autant des chances que de survie, est mâtiné d'héritage, de sang, de lignée. Certes, on ne se chapeaute pas comme en terre mahométane. Mais on a nos signes distinctifs. On semble d'ailleurs y tenir comme à nos organes vitaux. Le principe est donc fortement dénaturé. Nous n'hésitons pas: choisir les plus naturellement forts, les fabriquer dans des éprouvettes, non. Ni la nature ni la science ne nous inspirent au moment de choisir ceux qui vont tenir les rênes de notre voyage existentiel. Mais l'enseignement de la nature et les réussites officinales ne manquent pas de fournir les arguments collatéraux.

 

 

LII

 

 

 

Les successions sont préférées aux accessions. On se méfie des nouveaux riches comme des nouvelles idées. Nous appartenons à un royaume flanqué de leçons de choses et d'expériences floues. Nous végétons entre l'air pur, de plus en plus rare, et la fiction de l'air pur, en croissance. Et c'est dans cette marge étroite, entre la justice proposée par l'eugénisme et le droit imposé par les moeurs (mettons), que l'élitisme occidental promeut ses recrutements nécessaires. On comprend mieux dès lors de quoi sont chargés les enseignements de la foi et du mépris: l'oubli se distingue maintenant par la doctrine qui l'éloigne de toute théorie trop juste et de toute contestation aussitôt considérée comme spoliation, du droit d'hériter.

 

 

LIII

 

 

 

La part de l'étranger dans cet exercice de la citoyenneté est négligeable, tout juste bonne à modérer la critique dans le sens d'une reconnaissance plus proche de l'abandon que de l'acquisition. L'idée de communauté y trouve un sens, certes, mais l'individu, fondé à croire d'abord en lui-même, est condamné à l'examen à la fois de ses origines et de ses capacités productives. D'où une production de plus en plus consommable, donc marquée par la reproductibilité, et une création en voie de disparition constante comme exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Le modèle n'apparaît pas clairement mais la modélisation est établie avant même la mise en hypothèse des courants à explorer.

 

 

LIV

 

 

 

Gare, donc, à celui qui ne partage pas la foi en vigueur; gare à celui qui devient l'objet du mépris; gare à l'exclusion par manque de privilège, de recommandation ou de niveau intellectuel. Il n'est pas difficile, dans ces conditions, de mesurer la menace qui pèse sur soi et sur les siens — activité de pur topographe de la vie quotidienne en danger d'exclusion; ce voyageur de surface n'a pas droit à la profondeur, droit fondamental soigneusement omis dans les rêves de charte communautaire. Si l'on se sent assez étranger à ce système, il ne reste plus qu'à en contourner les limites qu'il nous impose alors avec la force de la loi et des moeurs, quitte à user de moyens parfaitement inadmissibles — dont la poésie. Il faut s'attendre à des signes de rejet, s'y préparer d'abord, en approfondir la portée réelle, trouver la martingale comme moyen de bord à user jusqu'à la corde.

 

 

LV

 

 

 

Mais la lutte entre l'étranger et ce qu'on suppose être le non étranger (notion qu'on dégage par comparaison et non pas par calcul ni exercice de la logique) n'est pas aussi claire ni aussi définitive qu'une Saint Barthélemy. Dans un monde qui à la fois recherche le succès et s'efforce de s'adapter à toutes les attentes qui sont autant de contradictions, les limites ne sont jamais tracées comme on géométrise un ghetto.

 

 

LVI

 

 

 

Si l'étranger ruse pour passer entre les gouttes de l'amertume existentielle, son hôte (en admettant que ce soit l'hôte qui fait office de non étranger) n'en sait pas moins mettre le moins d'énergie possible à combattre les inconvénients qui découlent de cette présence certes indésirable mais contenue dans les limites du raisonnable. Là est la pierre de touche, ce désir qu'on raisonne, cette adolescence d'une maturité qui devrait trouver ses fondements ailleurs que dans une jeunesse marquée par les coups de pieds au cul et le bourrage de crâne.

 

 

LVII

 

 

 

Quand l'étranger ne peut guère qu'adresser les formulaires dont la teneur décide de son avenir, ce qui l'éloigne de sa supplique, l'hôte prend l'initiative d'un dialogue dont il possède les clés, même s'il consent à examiner l'à propos et la convenance des comportements que l'étranger rapproche comme l'expression d'un désir. L'Occident est le seul endroit de l'humanité où l'on peut encore discuter. On évitera alors de se trouver dans la situation de l'individu aux prises avec sa propre alternative, situation au sens où l'emploie les tragédies du théâtre en comparaison avec celles, moins dicibles, de la vie telle qu'elle se compte en unités de temps.

 

 

LVIII

 

 

 

Ces situations sont bien connues. Chacun les joue quotidiennement. Il s'agit de ne pas dépasser les limites, certes, mais c'est plus facile à dire pour l'étranger qu'à faire pour l'hôte qu'il envahit d'occupations coûteuses. Ce dernier est d'autant plus intransigeant que sa situation économique se rapproche de celle de l'étranger (cela exclut-il l'étranger riche, l'investisseur, l'apporteur de quelque chose?). Plus on descend dans l'échelle sociale et plus âpres sont les luttes de proximités, plus argumentées aussi comme j'ai tenté de le montrer dans les "Fragments d'une conversation fragile". Plus haut, on se soucie sérieusement de ces échauffourées qui ternissent l'image "droit de l'homme" (droit à la vie en fait) dont l'Occident s'est affublé sans discours préalable sur son droit à s'exprimer au nom de l'humanité, des peuples et de l'individu.

 

 

LIX

 

 

 

Rien ne vaut alors ces montées aux créneaux de ceux qui se croient investis d'une mission pour faire tomber une fièvre qui en effet ne crève jamais l'écran au-delà du massacre anecdotique. Que contiennent en substance ces discours fragmentaires renvoyés par le son et l'image (ce qui limite la perception, idée fondamentale on le verra dans l'essai suivant, et rend possible justement ces discours de la philosophie ordinaire)? Voici un petit tableau pour aider à la compréhension:

 

INTÉGRISME

FOI

OECUMÉNISME

TEMPLE

SCIENCES

LABORATOIRES

VIOLENCE

MÉPRIS

NÉGOCIATION

VOTE

POLITIQUE

ARMES

EUGÉNISME

ÉLITISME

PRIVILÈGES

PRODUCTION

ÉDUCATION

UNIVERSITÉS

 

 

 

LX

 

 

 

Certes, il est toujours un peu vain, surtout en matière littéraire, de dresser des cartes pour tenter de mieux expliquer. Littérairement, expliquer cela revient toujours à poser clairement les hypothèses de lieu, de temps, de personnage et d'écriture. Est-il bien utile de commenter, je suppose par voisinage de côtés et d'angles, par graphes accomplis d'un bord à l'autre, cette grille où l'Occident est circonscrit à la manière d'un pot au feu mis sur le papier (recette)? Qu'il suffise ici d'en dégager quelques traits, quelques caractères, quelques essais, sachant que la littérature est un mélange savoureux, explosif, obscène, délicat, etc., entre une dose de merveilleux qui étonne et une part de psychologie qui réclame l'identification.

 

 

LXI

 

 

 

Cette construction en dallage n'est pas satisfaisante. Elle reprend tout ce qui vient d'être dit sans en donner la géométrie. Elle limite les possibilités de dissertation. Et surtout elle ne rend pas compte de la psychologie occidentale dont les applications ont bouleversé le monde et les conceptions du monde. Je veux dire que cette grille ne suffirait pas, par exemple, à écrire le roman qui se pointe à cet horizon de personnages déjà nommés, déjà vécus, entièrement situés dans le fracas des dénouements.

 

 

LXII

 

 

 

Est-ce la foi qui a tué la civilisation arabe, fleuron de la modernité, ou son expansion par arabisation qui trouve encore des adeptes dans cette géographie de l'étranger exemplaire?

 

Est-ce le mépris qui a tempéré les perspectives racistes de l'Europe confrontée à ses propres étrangers?

 

La démocratie raciste et élitiste, parfaitement égalitaire, garante de la liberté et source de fraternité, est-elle encore possible aux USA et quels hasards historiques en favoriseraient l'application?

 

 

LXIII

 

 

 

L'Occident est aussi le lieu des pires questions. Certes, son pouvoir d'adaptation au monde, qui est peut-être celui du capitalisme, témoigne de l'ampleur des discours possibles à tout moment. Qu'une situation militaire pose clairement ses hypothèses de résolution, et l'Occident peut choisir la plus grande violence (il en a les moyens) comme les plus longues négociations. Mépris reflété par le discours politique qui s'apaise dans la pratique électorale et s'accomplit dans l'action militaire.

 

 

LXIV

 

 

 

Partant du petit tableau ci-dessus (qu'il faudrait calculer, raisonner et poétiser pour en donner, du moins à ceux qui sont capables d'abstraire, d'exemplariser et de dramatiser, une "meilleure idée"), on peut résoudre littérairement toutes les situations individuelles et collectives qui appellent une solution réelle, naturelle ou imaginaire. On gagnera ici un peu de place et de temps à laisser l'imagination et l'intelligence (j'allais écrire le temps) en user comme bon leur semble. On se prendra peut-être alors à rêver d'annexes uniquement ou majoritairement constituées de textes littéraires.

 

 

LXV

 

 

 

 

 

 

 

 

LXVI

 

 

 

Finalement, j'en resterai là pour l'instant. Diagramme ou mandala, cet encerclement littéraire de l'étranger figuré comme point central (qu'on pourrait retourner comme un gant) satisfait assez mes désirs de discours et de narration. Je me laisserai bien aller, comme au début dans les "Fragments d'une conversation fragile" (que j'ai eue avec un facho, m'effaçant, dit le personnage, a contrario de La chute) à explorer encore une dramaturgie donnée par la parole quotidienne comme réponse à la confrontation avec l'étranger et son destin de thème littéraire.

 

 

LXVII

 

 

 

Peu enclin à enfermer le temps dans une explication du temps, ni l'espace dans la sensation de déplacement, je conçois que le "roman de l'étranger" n'est pas si facile à écrire. Pourtant, c'est souvent lui qui inspire le narrateur (ou le poète quand il narre) un moment poussé hors de lui par la véhémence des reproches faits à son nombril. Dehors, le style se frotte à des personnages dont l'un au moins est étranger, sinon il ne se passe rien. Et surtout, s'il n'existait pas, nous n'aurions plus à saisir au vol de l'inspiration la possibilité d'y rencontrer l'"universalité" dont sont pétris les héros.

 

 

LXVIII

 

 

 

La leçon ne s'arrête pas là sans doute. Elle n'épuise pas le sujet, que celui-ci soit un SDF, une passante, une rencontre fortuite, le plaisir trouvé dans une obscurité à ce point parfaite qu'on est incapable d'en désigner le précurseur une fois la lumière faite sur les ébats. Sont-ce des variations sur un même thème ou des thèmes dont le mode est le même? La plupart du temps, quand on gratte le récit, il reste l'histoire, rarement un langage. Et les histoires s'accumulent. Quand on pense que le langage pourrait être le seul au fond! Que dire alors des idées, de ce qu'elles rendent possible à dire, de ce qui reste une fois qu'on n'y pense plus? On n'a pas fini d'inventer ce que le savoir suppose, ni de contempler ce que la la fiction interpose entre le rêve et la réalité. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit bien des personnages de l'étranger.

 

 

LXIX

 

 

 

L'Occident ayant procédé depuis belle lurette, — avec quelle efficacité! — à la colonisation du monde, cette invention du savoir et cette fiction spéculative ne sont rien d'autre que les outils littéraires d'un empire sur l'existence des hommes. Il n'y a qu'à jeter un oeil sur la production littéraire contemporaine: quand le texte ne nous donne pas une leçon comparative (la comparaison est tout de même plus facile à communiquer que le calcul ou la logique) chargée de donner un sens à nos engagements (politiques et contractuels: mariage, achat, héritage, etc.), on ne nous livre guère que le spectacle de la souffrance intérieure où c'est plutôt le narrateur qui est aux prises avec les éléments de son autodestruction. L'image même de l'Occident ne ressort pas de cette activité fébrile et monumentale. Il faut la chercher ailleurs. L'étranger qui nous la donne volontiers est alors taxé d'insuffisances telles que la religion, le retard historique, l'étroitesse de vue. Ce qui est assez juste puisque l'Occident demeure un modèle, et vain toutefois si la conversation, cette fois vaste et profonde, n'a pas lieu. Que le roman finisse par devenir ce lieu où la rencontre a quelque chance de garantir l'inachevable qui est le propre des chefs-d'oeuvre, est une utopie.

 

 

LXX

 

 

 

Il ne nous reste qu'à évoquer d'autres possibilités que l'invention du savoir et la fiction spéculative. J'imagine que ce roman, aiguillonné par tout ce qui résiste à l'Occident, ne produira pas les chefs-d'oeuvre attendus de la part des meilleurs poètes, mais qu'une existence de poisson dans l'eau s'installe toujours à la place de la modernité chaque fois qu'on souhaite nager en eaux profondes et rapides. Thomas l'obscur n'atteindrait pas le rocher dans la mer et de là, il ne pourrait encore éviter les attouchements de reconnaissance sectaire.

 

 

LXXI

 

 

 

Le feu ou la lumière. Brûler sur place ou ne plus voir... venir. Ce serait donc le sens à accorder à ces injections causales qui modèlent notre psychologie. Au lieu de lutter contre la folie ou les défauts de caractère, le personnage, au-delà de sa disparition de voyelle, serait le texte d'une révélation de soi au sein d'une communauté peu préparée à des consécrations parallèles et aussi peu prometteuses d'y consacrer l'essentiel de son temps dans un avenir flambant neuf. Et si l'avenir de la littérature consiste dès maintenant en bûchers exutoires et en torches vivantes, si aucune chance n'est accordée au dialogue de l'inquiétude avec l'étrange, — est-on au moins en droit d'en diffuser les nouvelles à défaut de la poésie véritable?


La mort d’Ulysse

 

 

...des efforts insensés furent faits pour établir une Démocratie universelle. Ce mal surgit nécessairement du mal premier : la Science. L’homme ne pouvait pas en même temps devenir savant et se soumettre.
Colloque entre Monos et Una - Edgar Poe.


- Tu f’ras pas ça si j’peux t’en empêcher, que j’lui dis.
Le baladin du monde occidental - John Millington Synge.

 

 

Un jardin d'arbres fruitiers: des mandariniers, un citronnier, on aperçoit les scintillements des oliviers au loin. Une jarre est posée sur la murette d'une aire de battage qui forme l'orée du côté jardin. Côté cour, un chemin descend vite. La nuit tombe. Le ciel est rose.  Monos est debout. Una est couchée sur une jarapa.

 

 

MONOS  — Ah! Migraine...

 

UNA  —  Mon pauvre Monos! Juste au moment où...

 

MONOS  — ...où j'allais répondre à vos objections. De quoi était-il question?

 

UNA  —  Si votre migraine le permet...

 

MONOS  — La douleur s'assoit dans ma pensée comme si elle était chez elle.

 

UNA  — Nous nous éloignons de notre sujet.

 

MONOS  — Soyons sérieux.

 

UNA  — Vous ne pourrez pas oublier cette douleur. Allons nous coucher.

 

MONOS  — Une si belle soirée...

 

UNA  — ...gâchée par mon attente.

 

MONOS  — Vous m'attendiez?

 

UNA  — J'attendais! Oh! Partons. J'ai sommeil.

 

MONOS  — Vous dormirez malgré moi.

 

oOo

 

 

Nuit. La chambre d'un hôtel moyen, éclairée par la lune et par une chandelle. Au fond, une fenêtre: on aperçoit les toits de la ville et les collines environnantes. Côté jardin, oblique et dosseret vers la scène, le lit; un tapis au milieu; un fauteuil confortable côté cour, tourné comme le lit vers l'intérieur, dos oblique au public; ces deux lignes de force désignent le centre de la chambre, seul point où les personnages se croisent. Una est couchée sur le lit; Monos se dirige vers la fenêtre.

 

 

UNA  — Que faites-vous?

 

MONOS  — Chaque fois que j'ouvre une fenêtre sur Brindisi...

 

UNA  — ...vous pensez à Virgile et...

 

MONOS  — Je m'en veux de relire sa mort sans pouvoir en faire autant.

 

UNA  — Vous êtes jaloux?

 

MONOS  — En un sens, qu'il faudrait préciser. Mais qu'y puis-je? Il y aura toujours ce que j'écris et ce que j'ai voulu écrire.

 

UNA  — Nous nous éloignons de notre sujet.

 

MONOS  — J'aime votre obstination, ma mie.

 

UNA  — Mon pain! Venez vous recoucher. Laissez la fenêtre ouverte. Oh! non, pas pour l'air de la ville qui est saturé de fragilités mentales. Pour les rideaux, que j'aime voir bouger.

 

MONOS  — Vous parlez si bien de nos ambiances!

 

UNA  — Mais nous ne parlons plus de notre sujet...

 

MONOS  — ...depuis que cette migraine...

 

UNA  — ...vous en empêche.

 

oOo

 

 

 

MONOS  — Je ne dors pas.

 

UNA  — Moi non plus.

 

MONOS  — Si nous en profitions...

 

UNA  — ...pour revenir à notre sujet.

 

MONOS  — Ce qui fonde l'Occident à croire que...

 

UNA  — ...qu'il détient la vérité et qu'il est donc investi d'une mission. Qui dit mission, dit commandement.

 

MONOS  — Vous y croyez, vous, à cette mission? En quoi consiste-t-elle au juste?

 

UNA  — Nous avons déjà parlé de cela. Est-il bien utile d'y revenir? Vous avez oublié votre mal de tête?

 

MONOS  — Oh! L'image de ces capillaires qui s'obstruent ou refusent leur élasticité à mon sort. Je n'en dors plus. Si j'étais seul...

 

UNA  — ...comme Virgile à Brindisi...

 

MONOS  — ...comme je l'ai déjà été avant de vous connaître. Avant de savoir que vous finiriez par compter plus que...

 

UNA  — ...la ville?

 

MONOS  — La ville, oui, où je suis connu pour la rigueur de mes raisonnements. Elle vous reproche de me distraire. Elle ne me comprendra plus quand vous aurez fini votre oeuvre.

 

UNA  — Elle comprendra que j'existe. Parlons d'autre chose. Nous parlions de...

 

MONOS  — ...cette après-midi. Vous adorez les kakis et les nèfles. Vous êtes une enfant quelquefois.

 

UNA  — Ne parlons pas de moi.

 

MONOS  — Des autres?

 

UNA  — De cet autre qui est entré dans la ville.

 

MONOS  — Nous l'avons suivi, vous et moi.

 

UNA  — Quelle honte quand j'y pense!

 

MONOS  — Vous êtes douce où les autres ne le sont plus.

 

UNA  — Vous revenez sans cesse à moi et nous avons à parler de...

 

MONOS  — Comme il était nécessaire de parler de...! Sans cette conversation, nous ne sommes plus nous-mêmes et vous demeurez ce que vous êtes: une belle femme.

 

UNA  — Pensez à votre migraine si elle ne pense plus à vous!

 

MONOS  — Mes anévrismes! L'indescriptible réseau de ma résistance à l'immobilité. La paralysie nous guette tous. Ne devrions-nous pas fermer la fenêtre et tout oublier?

 

UNA  — Pour attendre quoi? Vous m'éloignez de nos conversations comme si j'en étais le personnage nécessaire!

 

MONOS  — Soit! Gardons la fenêtre ouverte. Nous y ferons peut-être des observations. Il se passe toujours quelque chose dans la rue quand il ne s'y passe plus rien.

 

UNA  — Nous nous aimons.

 

MONOS  — C'est ce que vous dites toujours quand la douleur vous remplace. Vous pensez me ramener à vous en invoquant notre possible désir l'un de l'autre.

 

UNA  — Vous n'avez jamais rien trouvé à y redire. On vous surprend plutôt à la fenêtre en train d'essayer de distinguer l'ombre de ce qui s'y cache. Il ne se passera rien.

 

MONOS  — Est-il possible que ce que vous pensez n'ait pas d'importance à mes yeux?

 

UNA  — Est-ce moi qui pose la question?

 

MONOS  — Ou bien me la retournez-vous. Si je pouvais dormir, là, en ce moment...

 

UNA  — ...Vous dormiriez et je ne dormirais plus. Il faut que l'un veille sur l'autre, tant ce que l'un pense de l'autre n'a aucune importance à ses yeux. On devient aveugle dans la dernière seconde d'existence.

 

MONOS  — Il fallait donc que...

 

UNA  — ...vous fussiez mort.

 

MONOS  — Ma mie!

 

UNA  — La mie, ce doit être la chair, je suppose. On dit "ma mie" comme on ne dit pas "mon amour".

 

MONOS  — On ne dit pas assez qu'on s'aime.

 

UNA  — Ou on dit trop ce qu'on n'aime pas. Vous vous êtes levé pour aller à la fenêtre. Vous ne vous en approchez plus.

 

MONOS  — Nous sommes seuls, vous et moi. Cette chambre, sa porte, son couloir perpendiculaire, sa possibilité d'escalier, de vestibule. Nous sommes dans un hôtel.

 

UNA  — Ou nous sommes chez nous et Brindisi nous a vus naître.

 

MONOS  — Ainsi, celui qui est entré dans la ville et que nous supposions...

 

UNA  — ...n'en être jamais sorti. Ainsi?

 

MONOS  — Si nous l'avions interrogé au lieu de le suivre comme si nous ne le suivions pas...

 

UNA  — C'était parfait!

 

MONOS  — Et inutile.

 

UNA  — Il avançait non pas plus vite mais mieux que nous.

 

MONOS  — Nous ne l'avons pas perdu de vue, toutefois. Nous savons où il crèche, comme dirait...

 

UNA  — ...ces amis que vous trouvez dans la rue après les avoir repérés depuis la fenêtre.

 

MONOS  — Ma mie! Je suis romancier.

 

UNA  — Je vous voulais poète.

 

MONOS  — Vous êtes bien ce que je craignais que vous devinssiez! Une...

 

UNA  — Un...

 

MONOS  — Ne nous disputons pas!

 

oOo

 

 

 

MONOS  — De loin, nous ne lui donnions pas d'âge. Il pouvait ressembler à n'importe qui.

 

UNA  — Vous voulez dire: à n'importe lequel d'entre nous.

 

MONOS  — Pourquoi lui? Nous ne nous sommes même pas posé la question. Ce fut une belle après-midi. On ne sait rien de l'après-midi si on s'éloigne de la Méditerranée. Porte de l'Orient! Où en étions-nous restés?

 

UNA  — Vous vouliez mesurer avec exactitude.

 

MONOS  — Avec la plus grande exactitude possible. Je ne suis pas curieux de connaître ce reste! Il me suffit de savoir que la quantité s'approche du nombre donné par la raison.

 

UNA  — Vous avez d'abord raisonné?

 

MONOS  — J'ai d'abord comparé. Nous sortons tous pour explorer le réel. Nous appelons cela l'expérience. Il s'agit le plus souvent d'un voyage. Un rapport du temps à la distance. Nous ne saurons jamais ce que nous avons franchi mais nous connaissons assez le temps qu'on a perdu. Nous avons perdu de vue notre sujet. Nous y étions en plein quand il est apparu.

 

UNA  — Resplendissant de soleil!

 

MONOS  — Comme un arbre qui porte ses fruits. Vous vous intéressez aux hommes. Ils vous perdront, ma mie. Vous et moi...

 

UNA  — Nous parlions de lui! Il soulevait la poussière du chemin et on le regardait passer. Nous étions trop loin pour mesurer cette minute d'attention portée sur celui qu'on ne connaît pas. Nous parlions justement de lui. Nous l'avons peut-être inventé.

 

MONOS  — Une hallucination collective à deux! Je n'y crois pas. Nous étions plutôt...

 

UNA  — ...sur le point de conclure quand le soleil nous l'a donné d'abord comme une lenteur trop persistante pour passer inaperçu. Vous veniez de me parler de la fragmentation. Je ne me souviens plus de votre introduction. En même temps, vous cueilliez les kakis et j'évoquais pour vous l'éclatement des fruits.

 

MONOS  — C'est pourtant simple! Dire, je dis bien "dire" que l'infini n'est pas un produit imaginaire ne veut pas mieux dire que le fini n'en est pas moins complexe.

 

UNA  — Vous devenez abstrait. Il n'y avait pas de fenêtre et vous vous serviez des branches d'un mandarinier où des abeilles vous agaçaient. Bien, admettons que j'étais disposée à vous comprendre.

 

MONOS  — Commençons par cette naïveté: si cet espace que je perçois et dont je ne doute pas de l'existence ni de la physique, si cet espace se finit, alors se pose la question de savoir ce qui "se trouve" (notez l'intention poétique) au-delà de cette limite extrême. S'il y a autre chose, cette chose, c'est sans doute la même chose et il nous faut alors reconnaître que nous n'avons pas atteint la limite. Mais s'il s'agit vraiment de la limite, alors ce qui se trouve "derrière" ne peut être que rien.

 

UNA  — Mais rien, c'est encore quelque chose!

 

MONOS  — Non, justement! Rien, ce n'est rien. Rien, ce n'est pas "quelque chose", sinon ce n'est plus rien. Tout s'achève "quand" il n'y a plus rien. Notez les circonstances de l'expérience: la question est de savoir ce qui " se trouve" LÀ; la réponse se réfère au temps. Cette immobilité de l'homme devant la limite témoigne de la complexité de son Chant poétique. Celui-ci n'est pas encore allégorique ou simplement exemplaire. Il est, comme on a déjà dit. Il est toujours et à l'instant. Vérité et évidence. Cette zone est un fragment. Elle touche aux limites, ou plutôt elle prépare le terrain de nos attouchements.

 

UNA  — Et les autres fragments?

 

MONOS  — Vous n'avez rien compris!

 

UNA  — Je comprends que le fragment en question est relatif à notre perception!

 

MONOS  — Il n'est fragment que d'être approximatif et donc fragmentaire.

 

UNA  — Le néant, c'est la mort. Nous serions plongés dans la mort si la mort était quelque chose. La circonstance de lieu demeure et c'est chacun de nous qui donne un sens au temps. Comme si le temps n'était qu'un tournoiement et que le fait de l'arrêter instaurait le lieu de notre existence. Heureusement, nous oublions.

 

MONOS  — L'oubli est le creuset de la foi! Nous croyons aussi, beaucoup plus qu'on ne croit! Nous sommes construits dans la croyance et déconstruits dans l'oubli. D'où ce jeu incessant et tragique entre l'espoir et le désespoir. Où finit l'angoisse?

 

UNA  — C'est à ce jeu que l'Occident excelle en réponse. On ne croit plus aux vieilles recettes. Nous sommes le spectacle d'un autre paramétrage du bonheur. Il ne suffit plus de croire. Nous acceptons la possibilité d'une existence approximative. Ce que nous conservons de la religion, c'est sa nécessaire palliation. Nous pallions les plus hautes douleurs par l'exercice d'une espèce de tranquillité qui offense la fragilité de l'étranger.

 

MONOS  — Comme vous revenez à notre sujet, ma bonne Una! Je vous reconnais.

 

UNA  — Il n'est peut-être pas trop tard pour lui parler. Par quoi commencerions-nous?

 

MONOS  — Il ne peut pas comprendre. Il ne saisit que le détail et l'accumulation de ces recherches. On ne détruit pas l'étranger par assimilation.

 

UNA  — Vous voulez donc le détruire! Je mangeais les fruits de vos arbres cette après-midi. Le soleil n'en finissait pas de redescendre. Ce monde circulaire se présente comme un haut qui promet ou menace de ne jamais se finir et un bas qui est notre horizon. Nous savons reconnaître ces crépuscules. La nuit est le jour et le jour est la nuit. Nous avons choisi de dormir la nuit ou quelque rythme biologique nous l'impose, peu importe après tout. J'adore penser en votre compagnie quand nous ne faisons pas autre chose. Mais nous sommes rarement seuls. Un témoin nous importune ou bien c'est nous qui crevons la surface de notre propriété quand quelque chose ou quelqu'un se signale à proximité. Vous me parliez de l'Occident, de sa leçon, de sa promesse.  Je vous écoutais en mangeant les fruits de votre jardin. Ils illustraient, je crois, votre propos. Ma bouche...

 

MONOS  — Taisez-vous! Excusez ma brusquerie, mais quelqu'un vient de passer!

 

UNA  — En pleine nuit?

 

MONOS  — Là, dans l'ombre du promontoire.

 

UNA  — On distingue des feuillages. Quelle immobilité! On croirait que le monde vient de s'achever comme on abandonne la toile au regard. Il semble qu'on ne peut pas aller plus loin.

 

MONOS  — Vous ne regardez pas! Ce pourrait être lui.

 

UNA  — Ou un chat.

 

MONOS  — Il nous a encore fait perdre le fil. Je n'ose imaginer où nous en serions s'il n'était pas intervenu.

 

UNA  — Il serait plus juste de dire que nous étions sur le point d'intervenir dans son existence, remettant ainsi à plus tard des conclusions provisoires toujours moins incertaines. Je ne vois rien.

 

MONOS  — Vous ne regardez pas assez!

 

UNA  — Pas assez?

 

MONOS  — Si j'appelais un domestique, il verrait ce que je vois. Vous ne voyez rien parce que vous ne voulez rien voir. Il vous a troublée quand il s'est approché de nous. Vous vous comportiez comme une adolescente qui découvre ce que les autres savent d'elle.

 

UNA  — Ou bien c'est la nuit qui m'indispose. Je préfère l'après-midi. Le sommeil n'y est plus le sommeil. Si je ne craignais pas le ridicule, je dirais que c'est le soleil. Mais toutes les langues...

 

MONOS  — Je le vois! Il porte la même chemise. Il n'a pas trouvé l'endroit qu'il cherchait. Il nous a déroutés plus d'une fois. Cette même manière de regarder de bas en haut.

 

UNA  — Comment voyez-vous ce que je ne vois pas? Vous inventez!

 

MONOS  — Il est là, vous dis-je! Si je l'appelais...

 

UNA  — N'importe qui répondrait à votre appel. Les péripatéticiennes...

 

MONOS  — Il ne comprendrait pas. J'aurais beau lui expliquer, prendre le temps, mettre les formes, rien n'y ferait. Il demeurerait fermé à mes calculs, à mes raisonnements, à mes comparaisons. Il n'en percevrait que la rigueur, dans le mauvais sens du terme, l'incohérence et les métamorphoses résiduelles. J'ai déjà vécu...

 

UNA  — Vous me l'apprenez!

 

MONOS  — Vous ne savez pas tout. Nous nous rencontrons quand tout est déjà joué. Vous êtes alors le facteur de la précipitation ou de l'attente. Je ne sais pas encore...

 

UNA  — Je n'en saurais pas plus moi non plus. Vous le voyez toujours?

 

MONOS  — Comme vous ne le voyez toujours pas. Je m'étonne que vous ne m'aidiez pas un peu. Comme je prépare vos fruits, les pelant, les épépinant, les coupant, en retenant les saveurs et les coulures.

 

UNA  — Nous ne retrouverons plus le sommeil cette nuit.

 

MONOS  — Nous trouverons le soleil cette après-midi.

 

UNA  — Dans notre langue. Pas dans la sienne.

 

MONOS  — Encore lui!

 

UNA  — Mais vous voyez ce que je ne vois pas!

 

MONOS  — Je désire tellement ne pas voir ce que vous voyez!

 

UNA  — Comme si je ne voyais pas tout ce que vous voyez!

 

MONOS  — N'épuisons pas le sujet. Pas si vite!

 

UNA  — L'aube nous révélera un massif de fleurs.

 

MONOS  — Ou l'homme que nous recherchons.

 

UNA  — Je ne le recherche pas! Je ne désire plus l'approcher. Nous nous sommes presque touchés...

 

MONOS  — Dans ces cas, les habits n'ont plus d'épaisseur, plus d'existence.

 

UNA  — Vous êtes jaloux.

 

MONOS  — Non. Mais je consacre de plus en plus de temps à mesurer ce qui nous sépare parce que vous me tenez à distance. Il pourrait bien servir vos projets.

 

UNA  — À quoi pensez-vous? Vous feriez mieux de reconnaître que vous ne voyez rien parce que je ne vois rien. Laissez votre domestique à son sommeil de pacotille!

 

MONOS  — Vous vous emportez encore une fois, ma chère Una. Je ne voudrais pas...

 

UNA  — ...dépasser les bornes au-delà desquelles le rien n'est pas quelque chose. Je comprends mieux l'impossibilité de diviser le zéro. Je m'imagine assez avec mon petit couteau cherchant le fruit à couper et ne le trouvant pas. Je ne couperai rien tant que je n'aurai pas mis la main dessus. Par contre, ne pas pouvoir percer cette paroi qui me sépare du néant, je ne comprends plus. Et je ne trouve même pas la force de la peupler de mythes. Je reste avec mon petit couteau en l'air, comme s'il n'y avait plus personne pour assister à mon caprice d'enfant. Je m'en souviens encore, tellement c'est proche de moi, ce moment fragmenté d'instants que je ne reconnais pas au son de votre voix. Vous préférez les leçons d'éthique à mes tourments d'oiseau blessé. La chair devient... inconsommable.

 

MONOS  — Vous allez oublier la leçon...

 

UNA  — Cet étranger sur la route, maintenant cette ombre que vous prenez pour lui! On n'en finira jamais. Le monde serait donc une sphère plus ou moins exacte plongée (c'est une image) dans le néant qui n'a pas, par définition, d'infini. On comprend que la totalité de nos étrangers soient de fervents croyants!

 

MONOS  — Croire, c'est croire que l'infini...

 

UNA  — ...existe?

 

MONOS  — Que l'infini est probable alors qu'il est imaginaire. Quand je pense par où nous sommes passés pour concevoir ce que nous concevons!  Sans l'infini, pas de calcul. Mais comme on ne peut rien lui comparer, la métaphore impose ses niaiseries. Il n'y a guère que la logique qui ne s'en laisse pas compter.

 

UNA  — Brindisi... une logique de logicien.

 

MONOS  — Une logique de... penseur.

 

UNA  — Nous excluons le poète?

 

MONOS  — C'est le poète qui pense!

 

UNA  — Que pense-t-il de l'étranger? Que lui destine-t-il pour perdurer dans sa mémoire d'homme de passage ou d'immigration? Vous ne répondez plus. Notre conversation s'épuise en inachèvement ou en inaccomplissement.

 

MONOS  — Dites que c'est de ma faute si...

 

UNA  — Je n'ai rien dit. Je ne vois rien, du moins pas ce que vous voyez. Et je ne perçois pas dans les limites que vous cherchez à...

 

MONOS  — Je ne vous impose rien! D'ailleurs, je suis un spéculateur, pas un inventeur comme tous les écrivains...

 

UNA  — ...secondaires.

 

MONOS  — Si vous voulez...

 

UNA  — ...être cruelle.

 

MONOS  — Votre cruauté...

 

UNA  — ...mon théâtre féminin.

 

MONOS  — Vos rencontres fortuites...

 

UNA  — ...la préparation de leur terrain.

 

MONOS  — Si j'avais su...

 

UNA  — ...vous lui auriez adressé la parole. Au lieu de cela, vous avez ralenti jusqu'à le perdre de vue.

 

MONOS  — Encore une relation lieu/temps. Je m'y attendais.

 

UNA  — Vous êtes si...

 

MONOS  — ...attendu? Prévisible?

 

UNA  — Non: égal, inchangé, comme s'il fallait maintenant s'attendre à ce que vous ne teniez plus vos promesses.

 

MONOS  — Je n'ai rien promis depuis...

 

UNA  — ...que je ne promets plus moi-même. Mais j'avais l'excuse de la douleur...

 

MONOS  — La douleur! Vous n'aviez que l'expérience du chagrin. On ne peut pas passer sa vie à s'amouracher du premier venu.

 

UNA  — Il venait. D'où? Nous ne le saurons plus.

 

MONOS  — À qui la faute?

 

UNA  — Quand? Nous ne l'oublierons plus.

 

MONOS  — Vous me plagiez!

 

UNA  — Non. je m'identifie. Comme si vous étiez le texte de ma propre aventure et que j'étais moi-même l'auteur de cette possibilité.

 

MONOS  — Je ne le vois plus. Je ne l'ai peut-être jamais vu.

 

UNA  — Vous l'avez vu cette après-midi. J'en témoigne.

 

MONOS  — Vous n'en parlerez qu'à moi-même.

 

UNA  — Et vous ne vous en prendrez qu'à moi.

 

oOo

 

 

 

MONOS  — Ma mie, à cette heure, il est trop tard ou trop tôt.

 

UNA  — Trop tard pour espérer et trop tôt pour recommencer. Que voyez-vous?

 

MONOS  — Un profil hanté par la différence.

 

UNA  — Vous insistez!

 

MONOS  — Ce monde doit avoir un sens! Comment imaginer qu'il n'en ait pas un? Ou bien c'est au-dessus de mes forces ou bien nous nous égarons. L'impuissance et la déroute. C'est finalement ce qui nous arrive. Si la vie ne s'achevait pas aussi...

 

UNA  — ...aussi bêtement...

 

MONOS  — ...non! Aussi vite, aussi tôt, aussi... exagérément!

 

UNA  — Alors vous ne trouveriez plus le temps mais le chemin. Nous savons déjà cela!

 

MONOS  — À un moment donné, nous passons du corps à quelque chose qui a toutes les chances de n'être rien. Donc, nous ne passons pas.

 

UNA  — Quel pauvre jeu de mots!

 

MONOS  — Je ne joue pas! Le temps s'arrête à deux doigts de notre mort. Toute l'explication doit être là.

 

UNA  — Pourquoi pas dans un de ces fruits que j'ai tant de plaisir à renouveler?

 

MONOS  — Imaginez mon impuissance. Et la mesure de ma déroute. Que vous reste-t-il alors?

 

UNA  — Le veuvage! Vous ne cessez vraiment d'exister qu'avec ma propre disparition.

 

MONOS  — Comment se peut-il que le non étranger ne laisse pas sa trace dans la mémoire de l'étranger qui se nourrit de ce nombre croissant de disparitions? Il...

 

UNA  — ...l'étranger...

 

MONOS  — ...nous devance d'un rien. Si vous pouviez voir ce visage qui croit se cacher dans l'ombre de la nuit, vous comprendriez de qui je veux parler.

 

UNA  — Seulement, mon bon Monos, je n'ai pas votre acuité... visuelle. Vos yeux dans la nuit y trouvent ce que votre imagination refuse à votre pensée.

 

MONOS  — Ce n'est qu'une sensation. Comme si je réduisais le champ de ma perception pour toucher également les bords où tout finit, s'achève, recommence par reflets et rebonds, par itération.

 

UNA  — Vous décrivez un cas de folie circulaire!

 

MONOS  — Description. Vous avez lâché le mot. Si je n'étais pas tant obsédé par les conversations, c'est-à-dire par ce qu'on sait, je n'attacherais ma personne qu'au train des choses. Pourquoi ne trouvons-nous pas la force de nous contenter de la surface des choses? Nous avons inventé la profondeur et les choses n'en ont pas. Elles ne demandent qu'à se laisser décrire et nous nous en servons pour les expliquer. Nous n'avons qu'une seule véritable idée: la vie éternelle. et il nous semble qu'en approfondissant, on pourrait répondre à cette attente peuplée par les choses. Jusqu'où irons-nous pour conserver cette propriété? Nous irons loin, mais pas assez longtemps.

 

UNA  — Oh! la belle définition de la vie.

 

MONOS  — Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Cette après-midi, quand il est apparu, les circonstances...

 

UNA  — Vous ne saurez plus rien de cette complexité. Nous ne nous souvenons que du récit. L'apparition, comme vous dites, au beau milieu de notre conversation. Puis ce temps que nous n'avons pas mesuré, qui ne ressemble plus à du temps maintenant qu'on en parle. Enfin, nous revenons sur nos pas et, sans nous égarer, nous retrouvons notre bonne habitude de ne jamais nous coucher sans avoir cherché à reformer nos idées. À une heure, vous ouvrez la fenêtre, où que nous nous trouvions et quel que soit le temps.

 

MONOS  — Je vous l'ai déjà dit: pour dormir, il faut trouver le soleil.

 

UNA  — Ça ne marche pas dans toutes les langues.

 

MONOS  — On ne perdait pas de temps à rechercher toutes les équivalences.

 

UNA  — Un livre des Concordances! Vous en avez toujours rêvé. Vous avez toujours eu ce besoin de retrouver le fil chronologique.

 

MONOS  — Temps!

 

oOo

 

 

 

 

MONOS  — J'ai bien peur, ma mie, que notre oiseau se soit envolé.

 

UNA  — Aurait-il profité de... (elle rit)

 

MONOS  — Ne vous amusez plus! Il fait encore nuit à cette heure. L'été, on rencontre des promeneurs. L'été se passe entre l'insomnie et la sieste.

 

UNA  — Sommes-nous au printemps? Ces fruits...

 

MONOS  — Je me demande où l'on va quand on ne sait pas où. Sans doute jusqu'au quai. On s'engage dans l'obscurité de la digue, franchissant cette dorsale de béton et de roches. L'après-midi...

 

UNA  — ...des pêcheurs à la ligne apparaissent où on ne pensait pas les trouver. Vous déconseillez toujours ces croquis où le temps surgit en chapeaux de paille. Il n'y a pas d'araignées au bout de ces fils qui scintillent verticalement.

 

MONOS  — Des bouchons flotteurs. Médiocres symboles non pas de l'attente mais de ce qu'on attend de l'attente. Nous n'y sommes pas. Nous nous arrêtons toujours au milieu des filets qu'on ravaude.

 

UNA  — Nous n'avons pas d'histoire.

 

MONOS  — Nous SOMMES l'Histoire. Il en serait la contradiction alors que nous voulons le réduire à l'anecdote. Il a traversé le jour, écrasé de soleil, puis la nuit l'a dissous.

 

UNA  — Et vous ne vous demandez plus où il est passé. Recouchons-nous, sans rien faire cette fois!

 

MONOS  — Nous ne nous désirons plus. Nous avons seulement besoin l'un de l'autre.

 

UNA  — N'est-ce pas plus...

 

MONOS  — ...nécessaire!

 

UNA  — Ce n'est pas ce que j'allais dire!

 

MONOS  — Vous auriez cherché à changer la vérité en évidence. L'évidence d'une trouvaille, je vous connais. Que la nuit paraît...

 

UNA  — ...interminable.

 

MONOS  — Non. Je sais trop qu'elle se termine quand commence le jour! Deuxième évidence. Tout à l'heure, je disais: Je me demande où l'on va quand on ne sait pas où. En quoi consiste ma naïveté! La nuit, interminable? Non. Je voulais dire: impensable, sans mesurer les effets d'une pareille hypothèse. Je sais seulement qu'elle se propose à la pensée en attendant de s'achever, promettant d'exister encore avec les mêmes personnages indistincts. Je pèse alors toute l'importance d'un nom, s'il était prononcé. Mais nous réduisons au silence même nos tentatives de nommer l'étranger. Ressemble-t-il assez à quelqu'un pour être pris pour un autre?

 

UNA  — Interminable. Dans ces conditions, on ne construit plus, on cède à l'improvisation. Nous avons fini par nous mettre à courir.

 

MONOS  — Vous êtes si insaisissable dans ces moments-là! J'ai cru vous perdre.

 

UNA  — Ah! Vous et votre vue! La distance amenuise le corps qui continue de s'éloigner. On ressent le temps, non plus comme l'attente ou le désespoir, mais comme la question de savoir s'il est encore temps. Oui, je courais à sa rencontre. Je me disais que cette conversation m'appartenait, qu'il me suffisait de le toucher pour me croire propriétaire de ses réponses et que votre stupeur portait déjà les fruits de ma fugue. Le chemin montait. Il redescendait...

 

MONOS  — ...l'étranger, je suppose...

 

UNA  — ...l'étranger. Il redescendait et son corps retrouvait le temps perdu à demander son chemin. Une dernière fois, il s'adressa à un passant pour lui demander si le numéro qu'il cherchait était aussi éloigné que le laissait entendre le numéro du porche où ils s'abritaient.

 

MONOS  — Tiens? Cette séquence ne me revient pas.

 

UNA  — Votre vigilance, mon cher Monos...

 

MONOS  — Je suis rarement vigilant. J'ai plutôt de la chance mais je passe pour un militant.

 

UNA  — Vous? Militant?

 

MONOS  — Vous ne comprenez pas, bien sûr. Il faut posséder les outils de la création pour comprendre. Un simple crayon...

 

UNA  — ...et une feuille de papier...

 

MONOS  — ...posée à plat devant soi...

 

UNA  — ...comme s'il s'agissait...

 

MONOS  — ...de continuer. J'ai toujours cette impression d'avoir interrompu ma relation à l'objet pour cause de contingence. Je m'y remets avec d'autant plus d'ardeur que...

 

UNA  — ...que la contingence en question est lourde de conséquences. Je vous envie.

 

MONOS  — Vous? Una?

 

UNA  — Votre facilité.

 

MONOS  — Parlons-en. On en viendrait à évoquer votre influence sur mes travaux.

 

UNA  — Je ne vous interdis pas les fenêtres, celle-ci en particulier, que je reconnais quand j'y découvre les traces de la ville.

 

MONOS  — Nous ne revenons pas assez souvent.

 

UNA  — Vous rêvez de revenir seul.

 

MONOS  — Détrompez-vous! J'ai besoin...

 

UNA  — ...d'un reflet. Je suis l'exactitude même quand je ne suis plus moi.

 

MONOS  — Nous avons tant besoin...

 

UNA  — ...de ne ressembler qu'à soi...

 

MONOS  — ...l'espace d'un matin. Le voyez-vous poindre? On le reconnaît à la disparition de toute trace de découragement.

 

UNA  — Une aubade...

 

MONOS  — ...est toujours un chant d'adieu. Nul ne sait s'il reviendra. Et s'il revient, à la nuit tombée, sa sérénade recommence ce qui a à peine commencé. Nous n'en finirons jamais. C'est moi qui vous envie de prendre plaisir à la morsure des fruits. Les gens vous regardaient.

 

UNA  — Ils me voyaient?

 

MONOS  — Ils vous regardaient parce qu'ils vous voyaient. Ils ne me regardaient pas parce que je les voyais.

 

UNA  — Comment traduire cette double posture: regarder et ne pas regarder?

 

MONOS  — Mais en personnages, ma mie! Il n'y a pas d'autres moyens. Vous ne prêtez pas assez attention aux regards qui vous déshabillent. Vous ne voyez que l'insecte qui ne voit pas votre bouche et sa gourmandise. Ils (les insectes) finissent déconcertés par votre voracité. Je les voyais tournoyer dans l'ombre où ils se ressemblaient tous. Les gens ne comprenaient pas. Ils attendaient votre beauté, sans connaître les raisons profondes de cette attente. L'étranger passa à ce moment-là.

 

UNA  — Ils durent lui en vouloir!

 

MONOS  — D'abord, ils ne répondirent pas à sa question. Ils reculèrent sous les arbres. Ils pouvaient reconnaître chaque détail de leur apparence.

 

UNA  — Je n'ai pas vu cela.

 

MONOS  — Vous l'avez vu ensuite. Il se passa une bonne minute. Vous étiez aux prises avec l'insecte.

 

UNA  — L'hyménoptère strident. Vous vous souvenez de cette nouvelle?

 

MONOS  — Un récit tout au plus. Je ne l'ai pas retenu.

 

UNA  — Vous l'aviez écrit en pensant que jamais vous ne vous approcheriez plus près que la moindre de mes confidentes. Les moyens de la séduction occupaient votre temps consacré aux recherches nominales.

 

MONOS  — Vous n'avez jamais vu ceux qui vous voyaient. Maintenant, vous voyez le moindre changement. Il suffit d'une minute plus longue que les autres. Ils prononcèrent le premier mot et il parut déçu.

 

UNA  — Je finissais de tourmenter l'insecte avant de poser ma langue exactement à l'endroit qu'il venait d'explorer pour atteindre la pulpe. Je fermai les yeux.

 

MONOS  — Ils trouvèrent d'autres mots. Il ne paraissait pas convaincu. Vous avez eu ce désir inexplicable de le rencontrer.

 

UNA  — Je voulais le toucher comme on touche un rehaut sur la toile pour s'assurer que c'est de la peinture et non pas un artifice mécanique. La vue avec la vue et la mécanique avec les autres!

 

MONOS  — Étrange étranger en effet. Il en est de moins bizarre. On les voit moins mais ils intéressent moins aussi. Il suffit d'un de ces riens qui modifient l'attitude au point de la rendre inconvenante ou simplement déplacée. Il semblait se moquer de leur retenue. Il portait un chapeau de cuir et désignait les choses et les êtres avec un bâton si noueux qu'on ne pouvait s'empêcher de le prendre pour un pèlerin. Mais quelle eût été sa destination rituelle? Il ne paraissait pas pouvoir supporter la comparaison. Quelque chose le distinguait, peut-être un signe qu'ils voyaient et que la distance et le soleil nous interdisaient de reconnaître. Le fruit finissait son existence dans votre bouche, dernière bouchée.

 

UNA  — Je l'ai suivi sans le désirer, j'en suis sûre. Il entra dans le porche pour interroger un habitant. Je ne vois pas d'autre mot pour le désigner celui-là!

 

MONOS  — C'est que votre pensée se précise à l'approche de cette chair. Je comprends.

 

UNA  — Vous ne comprenez rien! Je suis passée...

 

MONOS  — ...à un cheveu!

 

UNA  (elle rit) Vous vous souvenez de ce détail! Vous sembliez courir après moi!

 

MONOS  — Je voulais...

 

UNA  — ...vous désiriez...

 

MONOS  — ...vous prévenir.

 

UNA  — Me prévenir? Mais de quoi? De quelle possibilité qui m'eût encore rapprochée de ce que je voulais...

 

MONOS  — ...désirais...

 

UNA  — ...attendre en lui? Nous nous sommes retrouvés chez nous!

 

MONOS  — Nous ne sommes pas sortis depuis. Nous avons attendu la nuit.

 

UNA  — VOUS avez attendu la nuit. Toujours ce terrain préparatoire aux sérénades.

 

MONOS  — Propitiatoire.

 

UNA  — Comme vous voulez! Nous avons oublié de dîner.

 

MONOS  — Je ne comprends pas. D'habitude, quelqu'un frappe à la porte et entre sans attendre la réponse qui est toujours la même.

 

UNA  — Personne n'est entré cette fois. Un oubli?

 

MONOS  — Nous avons payé la semaine.

 

UNA  — Je voulais dire: Qu'ont-ils oublié?

 

MONOS  — Qu'ont-ils changé dans leur mode opératoire? Personne ne nous a prévenus. Mais vous n'y songiez pas, nourrie de fruits et d'aventures...

 

UNA  — ...extraconjugales, je sais. Je ne regrette rien. Je reviens toujours.

 

MONOS  — Pardi! Je n'ai pas bougé, moi!

 

UNA  — Mais vous ne m'attendiez pas. Je ne vous surprends jamais.

 

MONOS  — Je vous revois sans cesse. Mes arbres, le lit, la rue où je vous rejoins finalement. Ma vie circulaire. Mon effort circonstanciel pour retrouver le point de rencontre. Cette incroyable douleur une fois par jour.

 

UNA  — Je vous plains tous les jours mais vous n’écoutez pas.

 

MONOS  — Je voulais...

 

UNA  — ...vous désiriez...

 

MONOS  — ...que vous me vissiez au lieu de...

 

UNA  — ...vous reconnaître, je sais. D'ailleurs, j'entre en catimini. Vous êtes déjà couché...

 

MONOS  — ...et vous sentez... la poule!

 

oOo

 

 

 

La terrasse devant la chambre. La ville par-dessus un bougainvillier. Una est assise à un guéridon, en peignoir. Elle sirote pensivement un café au lait. Monos arrive dans les feux de la rampe, avec sa canne et son chapeau à la main.

 

 

UNA  — Vous en venez!

 

MONOS  — On ne peut rien vous cacher. J'aime ces matins où on ne rencontre que des chiens.

 

UNA  — Vous ne l'avez donc pas trouvé. Des traces?

 

MONOS  — Même pas. Mieux vaut ne plus y penser.

 

UNA  — Je me lève à peine. Un dernier rêve m'a réveillée. Je ne sais ce qu'il faut en penser.

 

MONOS  — Ne me racontez rien! Je veux d'abord vous entretenir de ma promenade matinale.

 

UNA  — Vous n'avez rencontré personne! Et je connais les lieux. Il ne s'est rien passé, je le sais.

 

MONOS  — En effet. Il faisait encore nuit quand je suis sorti. Je guettais le jour pendant que vous feigniez de dormir. Et je voulais arriver le premier.

 

UNA  — Le premier? Vous, mon Monos?

 

MONOS  — Oui, le premier. Là-bas. Le plus près possible de nulle part. J'ai quelquefois ce besoin d'anéantissement. Je suis sorti pour ne pas vous réveiller.

 

UNA  — Vous m'avez tenue éveillée toute la nuit!

 

MONOS  — Vous dormiez quand c'est arrivé. Je crois...

 

UNA  — Mais que vous est-il arrivé? Vous semblez encore sous le coup de cet...

 

MONOS  — ...de cette improvisation.

 

UNA  — Vous improvisiez?

 

MONOS  — Mon esprit exigeait cette improvisation. Je venais d'admettre que mon existence n'avait plus aucun sens, conséquence inévitable du non-sens que j'accorde au monde depuis que je ne le reconnais plus comme monde mais comme séjour provisoire. D'habitude, quand cela arrive, je songe à des aventures...

 

UNA  — ...amoureuses?

 

MONOS  — Non! L'aventure des voyages. Les traversées horizontales. Les rencontres décisives. Les recherches verticales. Vous connaissez mes passions. Je ne vous cache plus mes découvertes.

 

UNA  — Vous avez commencé par là.

 

MONOS  — Puis nous nous sommes aimés. Et je vous ai raconté mon premier voyage. Avec quelle fidélité! Les mots...

 

UNA  — Les personnages agissaient comme si le désir venait de je ne sais quelle volonté au détriment des besoins naturels. Jeune littérature de l'idée. Je me souviens.

 

MONOS  — Oh! Jeune... puis nous avons voyagé ensemble.

 

UNA  — Moi avec vos bagages et vous avec les invités de la première heure. On les retrouvait dans d'autres circonstances. Je m'épuisais facilement en argumentation. Ils étaient...

 

MONOS  — Vous étiez impatiente en ce temps-là.

 

UNA  — Ce n'était pas faute de chercher à comprendre. Vous paraissiez joyeux quelquefois, je ne me souviens pas en quelles circonstances. Mon esprit aurait dû en retenir les répétitions. Je joue si mal quand je joue!

 

MONOS  — Je l'étais, joyeux! Souvenez-vous. Je revenais à vous. Et il vous est arrivé de m'accompagner.

 

UNA  — Où voulez-vous en venir ce matin? Oui, je feignais...

 

MONOS  — Je m'en doutais sans désirer le savoir...

 

UNA  — Partiez-vous pour ne plus revenir? Si près?

 

MONOS  — Il y a peut-être des choses que je ne veux pas revivre.

 

UNA  — Mais avec moi, vous ne revivez que ces choses! Il vous faudrait inventer une autre femme. Je ne le supporterais pas!

 

MONOS  — C'est la raison pour laquelle je me suis longtemps contenté des personnages que je dois à votre exigence et à vos passions. On ne compose pas des personnages avec des fragments de corps. On les trouve tels qu'ils sont. Ils sont tout de suite doués de la parole.

 

UNA  — Je n'y suis pour rien! Vous partez et vous revenez. C'est encore le matin. Mon rêve...

 

MONOS  — Ne m'en parlez pas! Je voulais vous revoir.

 

UNA  — Vous repartez?

 

MONOS  — Partir? Sortir? Je ne sais plus...

 

UNA  — Vous revenez plus souvent, en effet.

 

MONOS  — Vous m'avez rarement surpris en flagrant délit d'éloignement. Je vous ai plutôt donné des voyages.

 

UNA  — J'évitais de vous rappeler.

 

MONOS  — On ne siffle que son chien.

 

UNA  — Je souhaitais votre bonheur, même avec une autre, pourvu que vous revinssiez sans elle.

 

MONOS  — Je ne suis jamais allé aussi loin!

 

UNA  — Nos personnages...

 

MONOS  — ...ne m'accompagnaient pas. Je craignais trop qu'ils vous inventassent.

 

UNA  — J'ai souvent été seule. Il fallait que je connusse la joie à défaut du bonheur. J'ai toujours souhaité être appréciée, laisser une bonne impression de moi-même. Et je n'ai jamais cherché à prendre la place de ces souvenirs, s'ils n'ont jamais existé. On me l'a confirmé quelquefois et chaque fois j'ai connu la joie d'une retrouvaille avec moi-même. On se perd de vue si on ne revient pas de loin pour se retrouver.

 

MONOS  — J'y songeais en marchant plus vite que d'habitude. Je voulais arriver avant moi. Vous savez comme on se retrouve. L'être que nous serons est déjà une conscience. Nous sommes tellement habitués à converser avec les reflets de nos apparences qu'une pareille aventure nous éternise... un moment.

 

UNA  — J'appellerais cela le bonheur.

 

MONOS  — Mais ce n'était qu'un instant de connaissance pure. Du moins, je le crois. J'étais ce que je serai, ce que je ne suis pas encore, pas si vite. Cela ne dure pas.

 

UNA  — Et vous revenez par le même chemin.

 

MONOS  — Je vous retrouve.

 

UNA  — Comme si vous m'aviez perdue.

 

MONOS  — Je ne savais pas que vous seriez éveillée et prête à recommencer ce que vous n'avez pas achevé hier. La minutie et la patience vous honorent de petites satisfactions dont le spectacle prend quelquefois toute la place.

 

UNA  — Les fruits?

 

MONOS  — Les fruits, les hommes, les nuits passées avec vous, les jours où je vous perds en route. Le recueil inachevable de mes aubades et de mes sérénades.

 

UNA  — Vous êtes l'écriture même.

 

MONOS  — N'exagérons rien. J'ai failli même me résoudre à ne plus rien écrire, ce qui chez moi équivaut...

 

UNA  — ...au suicide...

 

MONOS  — ...à la disparition. Je disparaissais comme j'étais venu: sans la langue.

 

UNA  — Et vous revenez me demander si je la parle encore. Je vous rassure: je la comprends pour vous lire.

 

MONOS  — Je ne souhaite pas que vous me lisiez. Je ne désire rien d'autre que votre...

 

UNA  — ...disparition.

 

MONOS  — Rien n'est possible sans vous. À part la promenade du matin dont je reviens toujours parce que vous l'expliquez. Votre présence est une explication. Je ne vais jamais plus loin que...

 

UNA  — J'aimerais connaître ce lieu.

 

MONOS  — Ou l'instant qu'il promeut.

 

UNA  — Nous ne sommes jamais allés plus loin que l'écume. Mes pieds...

 

MONOS  — Vos jambes...

 

UNA  — Ma noyade!

 

MONOS  — Mon attente!

 

UNA  — Vous êtes déjà passé par là. Vous reconnaissez je ne sais quel détail de sable ou de coquillage. Vous paraissez indécis. Je lutte contre cette présence!

 

MONOS  — Nous en revenons comme si rien ne s'était passé. Et je vous interroge sur vos goûts. Je n'ai pas honte de vous mentir. Nous croisons d'anciennes connaissances. Tout ce qui n'a servi à rien remonte à la surface et nous plongeons ensemble dans ce silence. Parfait ensemble pour une fois. À midi...

 

UNA  — Il est trop tôt pour en parler. Je me réveille à peine. Vous êtes revenu. Et nous ne connaissons personne. Pas de traces?

 

MONOS  — Ni de ce que je voulais savoir ni de ce qu'il a rendu possible. J'ai vite fait le tour. Je suis descendu dans la nuit. Je vous laissais à vos affectations de dormeuse. Le vestibule était peuplé des conséquences de ma dernière aventure avec l'existence des autres. Puis la nuit, dès le seuil que j'hésitais à franchir, toisant les marches qui descendaient dans l'inconsistance du gravier. Mes pas vous eussent réveillée si je n'avais pas eu l'impression de légèreté qui accompagne toutes mes rencontres avec le premier mot. Je ne sais pas jusqu'où je suis allé. Des oiseaux apparaissaient dans l'ombre, déjà criards. Ils me révélaient ainsi au monde que je voulais dépasser sans le quitter.

 

UNA  — J'étais loin de soupçonner votre tourment ce matin en me réveillant.

 

MONOS  — Je ne me tourmentais pas. Rien ne me forçait à ne pas aller plus loin et je ne souffrais pas d'y parvenir sans peine. Je me sentais...

 

UNA  — ...inutile. Tandis qu'une espèce de joie m'envahissait, promesse vite envolée avec la vision globale de la chambre réduite à l'inventaire de ses objets. Je me suis sentie impatiente pendant une seconde, et prête à n'importe quel désordre. Mais vous n'étiez pas là pour me le dire.

 

MONOS  — C'est peut-être ce que je cherche en lui.

 

UNA  — Je ne comprends pas...

 

MONOS  — Je cherche à le dire avec son corps!

 

UNA  — Mais vous ne le connaissez pas.

 

MONOS  — Pas aussi bien que vous, c'est entendu. Je n'ai pas vécu ce premier instant de la découverte. J'étais trop occupé à relever les détails de votre présence. Je voyais de près ce qu'ils regardaient de loin. J'ai mon idée...

 

UNA  — Vos idées confinent l'être au personnage. Vous n'allez jamais plus loin que...

 

MONOS  — ...que vous-même!

 

UNA  — ...que ce que je vous inspire! Je ne suis pas un personnage! J'existe.

 

MONOS  — Donc, nous existons. Ce qui n'implique pas que j'existe moi-même. Je suis peut-être votre personnage.

 

UNA  — Mais je ne sais pas écrire!

 

MONOS  — Ce qui complique tout...

 

UNA  — ...et fragilise vos observations...

 

MONOS  — ...surtout quand vous vous en prenez à un fruit...

 

UNA  — ...et qu'un étranger me séduit d'assez loin pour ne pas exister...

 

MONOS  — ...comme je voudrais qu'il existât.

 

oOo

 

 

 

UNA  — Mais enfin, Monos, en quoi consiste votre philosophie? Je vous connais depuis assez longtemps pour savoir que l'apparent désordre de vos pensées ni l'abondance des hypothèses contradictoires ne constituent chez vous un paravent de la misère intellectuelle. Ce n'est pas seulement par amour que je m'interdis le soupçon; mon expérience de notre conversation m'enseigne tous les jours la plus grande attention à l'égard de vos... propos. Vous abondez dans ce qu'il convient je crois d'appeler le chantier, et toutes vos allégations sont autant de pierres apportées à un édifice qui n'est pas la forme qu'on attend d'abord du penseur, ni surtout ce fond indiscutable ou difficilement aporétique que les inventeurs de tous crins proposent à l'esprit dès les prolégomènes. Il semble que vous enrichissiez votre laboratoire à tel point qu'on ne s'y retrouve pas sans s'y perdre vraiment. Vous invitez à la réflexion uniquement dans votre jardin. Je ne vous ai jamais vu ailleurs quand il s'agit de se mettre à l'ouvrage.

 

MONOS  — Vous voulez dire: quand il est temps de le faire. Après, on ne peut plus rien envisager de franchement fertile ("arable", dit Saint-John Perse). Mes fruits et votre bouche, ma douce Una (douce à ma pensée) sont la parabole de mon destin. Je ne suis ni ne possède ni l'un ni l'autre. J'assiste en spectateur médusé à une rencontre que mon désir a préparé tout en reconnaissant que je ne m'y attendais plus. Je cultive les fruits, j'en entretiens les saisons et vous êtes l'approche de ce qui leur convient le mieux: le plaisir de les mordre, d'en savourer la chair et de savoir que c'est encore possible.

 

UNA  — La philosophie a connu deux rencontres décisives: la chose, avec Descartes, et l'homme, avec Nietszche. Il fallait que l'homme s'imposât à Dieu pour que la chose prît tout son sens. Mais vous ne prenez pas la chose. Vous attendez l'évènement. ce pouvait être autre chose que ma bouche et si ce n'était pas moi, ce serait une autre. Qui est cette autre, Monos? En quoi reconnaissez-vous que ce n'est pas moi?

 

UNA  — Je sais toujours que c'est vous sinon je ne suis plus sûr de rien, ni même s'il s'agit de quelqu'un ou du produit de mon imagination. Cette autre dont vous parlez avec une pointe de jalousie qui me flatte, mon Una, n'existe que parce que vous existez. Vous la rendez possible comme la persistance des fruits que j'offre à votre attente en dépit sans doute des saisons.

 

UNA  — Vous ne répondez pas à ma question, Monos. Qui est-ce?

 

MONOS  — C'est une autre question. Qui est-ce si ce n'est pas vous?  me suggérez-vous. L'autre serait cette personne que je distingue parfaitement, ou du moins clairement, de moi-même et de ce que vous êtes pour moi. Je ne l'invite pas alors que je vous attendais.

 

UNA  — Elle entre dans le jardin. Vous la voyez m'observer. Elle s'enrichit en même temps que votre pensée...

 

MONOS  — ...pensée est ici pris dans son acception la plus large...

 

UNA  — Est-ce le premier personnage?

 

MONOS  — Comment voulez-vous l'être si elle arrive en second?

 

UNA  — Elle se distingue nettement. Elle ne m'imite pas. À quoi la destinez-vous?

 

MONOS  — Mais je n'en suis pas le maître! Vous en parlez comme si je la connaissais depuis longtemps.

 

UNA  — Elle existait avant moi, je le sais...

 

MONOS  — Vous ne savez rien! Avant vous...

 

UNA  — ...les fruits existaient...

 

MONOS  — J'existais moi aussi. Je suppose que vous existiez. On me prendrait pour un fou si j'affirmais le contraire.

 

UNA  — Et elle?

 

MONOS  — Je ne la vois pas. Non! J'ai beau tenter de me souvenir...

 

UNA  — Mais qui vous parle de la mémoire?

 

MONOS  — Les Muses...

 

UNA  — Les Muses? Ces femmes qui n'en sont pas? Il y a bien un moment où elle n'est plus la seule...

 

MONOS  — ...parce que vous vous mettez à exister dans la même proximité. J'ignore à quoi on doit les hasards de la vie ni même si on les doit...

 

UNA  — Nous avons exclu le bon Dieu et augmenté la chose!

 

MONOS  — Il est inutile de me le rappeler. Mais maintenant, sans Dieu pour chapeauter et avec cette chose qui a pris des proportions...

 

UNA  — ...inimaginables.

 

MONOS  — Je les imagine très bien! Je veux dire que j'en imagine la portée.

 

UNA  — Mais pas les limites qu'il faudrait calculer et qu'aucun raisonnement, si parfait soit-il, ne réussit à représenter un tant soit peu... visiblement.

 

MONOS  — Comme vous y allez! Nous avons déjà dit qu'en la matière nous manquons des ressources de la comparaison. Comme si...

 

UNA  — ...elle était la première et que le désir ne pouvait arriver que par moi. Dans ce jardin, vous n'avez jamais été seul, ce qui explique votre passion.

 

MONOS  — Ma passion?

 

UNA  — Vos fruits! Vos saisons! Ma bouche!

 

MONOS  — Je n'oublie pas!

 

UNA  — Vous entrez cependant à une date certaine mais sans le moindre souvenir d'avoir frappé à la porte.

 

MONOS  — La myélinisation a fait une oeuvre dont j'aurais tort de me plaindre!

 

UNA  — Vous vous... comparez à la médiocrité!... Effet de contraste plutôt facile.

 

MONOS  — Facile et momentané. je cloue ainsi le bec à mes doutes... redondants.

 

UNA  — Ceux que vous n'avez pas choisi d'exercer sur les tenants de la chose.

 

MONOS  — Et sur ses aboutissants. La chose implique l'existence, donc l'évènement. C'est trop simple! Un peu comme cette constatation que l'être vivant est cerveau, digestion et appréhension; autrement dit: tête, tronc et membres. La chose existe, donc le temps est histoire. La chose inspire la possession donc le temps c'est de l'argent! Que de conclusions que je ne tire pas de ma propre activité cogitative, mais de ce que l'on convient d'appeler la lecture. Je ne lis plus.

 

UNA  — Vous ne pouvez pas ne pas lire! Tout est prétexte à déchiffrement. La moindre babiole que la nature...

 

MONOS  — ...la chose. Le monde ne peut être à la fois centrifuge et centripète. J'ai songé à l'immobilité comme clinique de la complexité.

 

UNA  — Je m'en souviens: vous parliez alors de tranquillité. Vos vers...

 

MONOS  — Des essais de jeunesse! Prenons-les pour ce qu'ils sont: des essais d'existence quand c'était l'être qui me réclamait tout entier.

 

UNA  — Vous croyiez... donc.

 

MONOS  — Je tentais de voir plus loin que les fruits que je devais au hasard. Comment imaginer alors que je les devais à l'Histoire? Moi qui n'héritais de rien...

 

UNA  — Vos livres témoignent du contraire.

 

MONOS  — Ceux que j'ai écrits, oui.

 

UNA  — Vous les avez écrits sans moi.

 

MONOS  — J'ai écrit le premier quand j'ai commencé à vous voir.

 

UNA  — Elle me surveillait.

 

MONOS  — Qui voulez-vous que ce fût?

 

UNA  — Je ne veux rien. La place était déjà prise. Je me sentais comme une comédienne...

 

MONOS  — Vous m'emmenez au théâtre maintenant!

 

UNA  — C'en est un, pour le spectateur.

 

MONOS  — Qui est-il?

 

UNA  — N'importe qui?

 

MONOS  — Vous créez le nombre.

 

UNA  — Si vous y tenez.... Nous allons y venir, car il nous faut achever notre conversation d'hier, avant...

 

MONOS  — Oh! Oui, celui-là!

 

UNA  — Vous ne pouvez pas l'oublier. Ce matin, vous marchiez dans ses pas.

 

MONOS  — Vous m'en attribuez, des personnages! Elle, lui... eux!

 

UNA  — J'essaie de comprendre. Ce n'est pas si facile. Avec un...

 

MONOS  — Oh! Avec moi...

 

UNA  — Sans vous, je suis une autre. J'imagine les autres autres.

 

MONOS  — Vos peuplements vous éloignent de moi.

 

UNA  — Mais pas de votre jardin. Vous êtes ce que vous êtes dans le jardin. Ailleurs...

 

MONOS  — ...je ne suis pas chez moi, je sais!

 

oOo

 

 

UNA  — Vous ne pensez plus à la ville.

 

MONOS  — Vous me parlez trop de mon jardin.

 

UNA  — Vous ne me parlez pas de l'été.

 

MONOS  — C'est le printemps.

 

UNA  — Du printemps, on dit que c'est encore l'hiver ou que c'est déjà l'été.

 

MONOS  — Vous écoutez trop les gens. Leur conversation vous perdra, ma bonne Una. Vous deviendrez une commère si vous perdez votre temps avec ces...

 

UNA  — Monos! Est-il bien nécessaire d'en reparler? Il y a en vous... une voix qui n'est pas la vôtre. Je n'aime pas l'entendre. Les gens sont merveilleux et vous le savez. Sans eux...

 

MONOS  — Sans eux, ma douce Una, nous serions heureux. Je veux le croire.

 

UNA  — Trois personnages dans un jardin. C'est tout ce que vous exigez de l'imagination pour vous mettre à l'ouvrage!

 

MONOS  — Euh!

 

UNA  — Midi approche. Nous n'avons pas mangé ce matin. Nous mangerons...

 

MONOS  — Vous mangerez les fruits de mon jardin, en plein après-midi, sur le lent et solennel déclin de notre soleil, le lent et solitaire soleil qui décline tandis que notre après-midi se remplit de sa solennité.

 

UNA  — Des vers!

 

MONOS  — Que de biens communs quand ils sont inaccessibles! Mais il suffit que la chose se trouve à portée de la main pour qu'elle fasse l'objet d'une requête en propriété légitime. Le Droit est une ignominie, plus que la guerre. Au fond de nous, nous le savons pertinemment. Nous nous organisons pour posséder et non pas pour connaître. Or, le bonheur est dans la connaissance. Propriété égale ignorance. Mais la propriété donne sur le jardin de la connaissance où croît l'éternité. On pousse alors le savant à s'y aventurer alors que sa seule aventure est l'instant. Personne n'est à sa place dans ce monde: les savants dans les jardins d'agrément, les riches dans leurs palais, les pauvres dans la rue et l'ignorance dans le travail. Concevez-vous un seul instant de bonheur quand la propriété nous est enfin acquise?

 

UNA  — Votre amertume, Monos...

 

MONOS  — Vous avez raison! Il n'y a guère que le pardon pour pallier l'effet de ces appréciations sur l'esprit. Et non pas l'oubli comme vous le préconisez quelquefois, je ne sais pas à quel moment de votre silence, je n'ai jamais su cueillir la fleur de vos attentes et je ne le saurais sans doute jamais. Pardonnons à ceux dont la présence même nous offense!

 

UNA  — Oh! Monos!

 

MONOS  — Midi! Écoutons. Je ne me pose plus la question de savoir si l'erreur a quelque conséquence sur notre destin de promeneurs de l'après-midi.

 

UNA  — Je ne comprends pas...

 

MONOS  — Cet écart différentiel entre la seconde de temps et celle de l'horloge. L'enfant que j'étais y trouvait une peur inexplicable.

 

UNA  — Vous auriez dû en parler.

 

MONOS  — À qui? L'enfant qui s'écarte du chemin passe ce temps à revenir à la place qu'on lui a assignée. Il ne prend pas ce temps pour en découvrir les aventures. C'est plutôt l'imagination qui s'invite et tout est à recommencer. L'oeil s'exerce. Il n'y a guère que cette alternative: l'aguet et la mire. On ne m'enseigna rien d'autre. Comme tout le monde, j'ai perdu la majeure partie de mon temps à me "préparer" au lieu d'"apprendre" à connaître. On nous réduit ainsi à l'attente et au projet. Comment voulez-vous que je leur pardonne?

 

UNA  — Je ne suis donc pas dans l'erreur quand je vous demande sur "quoi" vous fondez votre philosophie?

 

MONOS  — Mais vous êtes impertinente, ce qui vaut mieux que l'injure à l'enfance, je le reconnais volontiers. Oui, c'est la première question "ordinaire" que je pose au premier venu: "Fondez-vous votre doctrine sur quelque chose?"

 

UNA  — La question prend rarement au dépourvu.

 

MONOS  — On commence par mentir au lieu de répondre. L'idée même de cette chose qui fait le lit de la pensée est difficilement discutable. On peut mettre fin à l'interrogatoire en répondant non. C'est prendre le risque d'avoir à s'expliquer là où un oui eût emporté la sympathie de la question suivante. Non, c'est aussi interdire cette seconde chance. C'est se mettre à la place du questionneur alors qu'un oui affecte la soumission. "Oui, ma pensée s'assoit sur quelque chose. Vous voulez maintenant savoir ce qu'est cette chose?"

 

UNA  — Il n'y a pas d'autre question.

 

MONOS  — Et bien je ne la pose pas. Je ne propose pas non plus une variante. Je demande alors si l'on est "conscient" de cette chose.

 

UNA  — On ne répond pas tout de suite. On veut d'abord s'expliquer, justifier la question de savoir ce qu'est cette chose.

 

MONOS  — Moment de pur comique. Il s'agit d'interrompre, de forcer à s'exprimer sur cette "conscience"!

 

UNA  — Pourquoi ne pas tout simplement admettre que, oui, on est "conscient" de la chose qui précède la pensée?

 

MONOS  — On se pose plutôt la question de savoir ce qu'il faut entendre par "conscience". Chose. Conscience. On vient d'installer les conditions du débat philosophique (je devrais dire "procès" mais le mot, à cet endroit de ma réflexion, est encore trop entaché de polémique).

 

UNA  — Pure dialectique! On n'en finira plus de s'expliquer. La chose c'est ceci, cela, je ne sais pas, j'en sais trop! Tandis que le degré de conscience prend des allures de barreau sur l'échelle de la considération. On ne peut pas mieux tourner en rond.

 

MONOS  — Ni en bourrique! D'où le peu d'attrait éprouvé par les gens pour la philosophie qui demeure le fait et la science des philosophes. Une philosophie pour philosophes. Une philosophie qui ne sert pas à quelque chose!

 

UNA  — Comment en sortir?

 

MONOS  — En posant la bonne question.

 

UNA  — Suicide?

 

MONOS  — Non. Le suicide se tire de l'absurde comme la sardine de sa boîte. L'un ne va pas sans l'autre. Si c'est absurde, la mort prend un sens considérable. On connaît la suite.

 

UNA  — L'abandon?

 

MONOS  — Trop religieux.

 

UNA  — L'indifférence?

 

MONOS  — Pour s'imposer l'intérêt? À quoi bon? On finirait mal.

 

UNA  — Ma langue au chat.

 

MONOS  — Vous ne croyez pas si bien dire! Je demande alors jusqu'à quel point on est prêt à aller pour augmenter cette conscience de la chose quelconque qui fonde la pensée. Jusqu'où? Le temps n'a plus alors d'importance. On mesure des distances, des portées, des encablures, des probabilités. Jusqu'où suis-je prêt à aller pour en savoir plus long sur le degré de conscience que j'ai de la chose? Une philosophie préparatoire aux grands examens. C'est tout ce que j'ai pu concevoir dans le genre. C'est peu, mais je m'en nourris jusqu'au personnage.

 

UNA  — Ce qui pourrait vous faire passer pour un romancier traditionnel.

 

MONOS  — Avec le coup décisif que prend alors l'histoire? On m'en veut plutôt de ne pas conclure.

 

UNA  — Servez ou disparaissez!

 

MONOS  — Le salut au drapeau. On s'enveloppe de rituels. Le coeur y est, remarquez bien! Il faut faire partie de l'équipe. Si c'est possible, on atteindra l'élite pour y implanter son influence ou plus tragiquement pour ne plus avoir à vivre avec les siens! Que d'ambitions vaines et nocives!

 

UNA  — Revenons à notre "degré de conscience".

 

MONOS  — Ou plus exactement, ma bonne Una, à ce qu'on est prêt à faire, à sacrifier peut-être, pour l'atteindre.

 

UNA  — Il faut l'avoir fixé comme but, avoir déjà conscience de son importance et des relations à l'importance. Inextricable réseau d'intrications complexe! Comment cela commence-t-il? Il semble que l'influence des autres est décisive, déterminante, essentielle...

 

MONOS  — Vous n'épuiserez aucun sujet avec des adjectifs. Leçon romanesque. Reprenons. Je vous ai d'abord demandé si votre pensée repose sur "quelque chose" et nous avons admis l'hypothèse d'un oui. Quel meilleur début au roman! "Oui, je sais quelque chose."

 

UNA  — C'est le valet de Pinget!

 

MONOS  — Pourquoi pas? Avec le temps, il rattrape les modifications et autres jalousies. Il fut, en son temps, plus radical, moins séducteur. Il sera (pour reprendre encore une constatation intranquille sur les temps de l'indicatif).

 

UNA  — Il n'était plus!

 

MONOS  — Una! Reprenons.

 

UNA  — Oui, mon bon Monos.

 

MONOS  — On sait ici à quoi il faut répondre oui ou non., en admettant que l'une ou l'autre réponse finisse par composer une suite. Sans conséquences, pas de roman. Le personnage qui s'esquive n'en est pas un. "Oui ou non répondez". — Vous forcez ensuite le personnage à exister, ce qui confirme votre propre existence.

 

UNA  — Bien. Je réponds oui et je m'attends un peu à une deuxième question dont la nature ne m'est pas tout à fait inconnue...

 

MONOS  — Parce que vous y avez déjà réfléchi. On ne se surprend jamais comme on souhaite dissimuler la chose à l'interlocuteur dont on attend autre chose.

 

UNA  — En effet, je ne me suis jamais posé la question du degré de conscience. C'est la noix de la chanson. Mais je vais plus loin que le chansonnier: une fois ouverte, le cerneau a bien l'air d'un cerveau exactement comme l'après-midi le soleil et le sommeil se confondent l'instant de la sieste...

 

MONOS  — ...réparatrice. C'est que ce questionnement, tout anodin qu'il a l'air, vous a contrainte à passer de l'intégrité à la mesure. Passage délicat que ne franchit aucune dialectique.

 

UNA  — Ça se complique! Ce n'est plus... naturel. Devons-nous prendre le temps d'en parler avant d'examiner la troisième question qui, je n'en doute plus, contient toute votre philosophie?

 

MONOS  — Tout à l'heure, ma mie.

Mangeons et sortons.

Restons ensemble

Et ne partons pas.

 

 

 

 

 

UNA  — Nous sommes en plein jour. On n'a aucun moyen de reconnaître la pleine nuit, sauf cette horloge qui fascine encore votre attente de guetteur et de franc-tireur.

 

MONOS  — Demandez à ce serviteur de nous servir.

 

UNA  — Monos, soyez patient avec lui.

 

MONOS  — Patient avec les lents! Vous m'en demandez trop! Hep! Ragazzo!

 

oOo

 

Le jardin. Entrent Monos et Una, un peu à distance l'un de l'autre. Una étend la jarapa et se couche sur le côté. Monos choisit de s'asseoir sur la murette de l'aire de battage.

 

UNA  — Personne.

 

MONOS  — Qui voulez-vous...

 

UNA  — Personne. Et pourtant, tout est à recommencer.

 

MONOS  — De ce côté, on aperçoit la ville.

 

UNA  — Et donc la mer. Les touristes...

 

MONOS  — Là, le chemin que les femmes remontent jusqu'au lavoir. Des roses dans les feuillages.

 

UNA  — Le bouquet d'arbres et son ombre où les hommes s'assoient pour bavarder.

 

MONOS  — La croisée où apparaît quelquefois l'étranger qui vient d'on ne sait où.

 

UNA  — La première maison dont on aperçoit le toit bleu.

 

MONOS  — Carte postale cylindrique. Il m'arrive d'utiliser une Hulcher.

 

UNA  — Je préfère ma boîte de couleurs mais je l'oublie pour ne pas oublier que je suis avec vous.

 

MONOS  — Nous attendrons le coucher du soleil.

 

UNA  — Comme hier. Nous avons attendu...

 

MONOS  — ...six longues heures...

 

UNA  — ...nous attendrons...

 

MONOS  — ...six autres heures...

 

UNA  — ...longues et solennelles.

 

MONOS  — Vous souvenez-vous...

 

UNA  — ...d'avoir évoqué notre jeunesse...

 

MONOS  — Il n'y avait pas encore de personnages. Je me souviens des croissances. Je me comparais avec les herbes du jardin où dormaient...

 

UNA  — ...les lents lézards verts qui bornaient votre imagination. J'imagine.

 

MONOS  — Je voulais pénétrer dans l'impénétrable au lieu de m'éloigner avec les autres vers les lieux de l'invention romanesque. Je touchais à des objets insoupçonnables autrement. Ces carcasses et ces masques m'observaient à travers l'herbe folle, m'interdisant d'aller plus loin. Alors je pénétrais les yeux fermés et...

 

UNA  — ...il ne se passait rien.

 

MONOS  — Rien que le cri de ma mère ou celui de ma petite voisine dont la blondeur d'épi apparaissait au-dessus d'un mur envahi de lierre et de liserons. Ses yeux en disaient long sur l'admiration...

 

UNA  — ...ou l'attente...

 

MONOS  — Nous n'en parlions pas!

 

UNA  — Future femme pénétrable.

 

MONOS  — Elle ne le savait pas mais je m'en doutais.

 

UNA  — Un an d'avance tout au plus.

 

MONOS  — Pourquoi commencer toujours nos conversations de l'après-midi par ces cristallisations de la mémoire? Vos yeux se ferment sous l'effet conjugué de l'ombre et de la chaleur. Vous ne m'écoutez peut-être plus...

 

UNA  — ... le sommeil...

 

MONOS  — ...vous rend disponible mais c'est le soleil qui caresse vos cheveux, par langues de lumière interposée, agitée de feuillages et d'insectes.

 

UNA  — Qu'il me caresse... je dors peut-être...

 

MONOS  — ...ou votre corps s'éveille.

 

oOo

 

 

UNA  — Expliquez-moi!

 

MONOS  — Un exemple?

 

UNA  — Concret si ce n'est pas trop vous demander.

 

MONOS  — Qu'est-ce, à votre avis?

 

UNA  — Un rond. Un rond tracé dans le sable. Vous avez tracé un rond avec votre bâton!

 

MONOS  — C'est un rond. Voici deux ronds.

 

UNA  — Il est déjà difficile d'admettre qu'ils sont semblables.

 

MONOS  — Ils sont égaux par hypothèse.

 

UNA  — Un rond est un rond.

 

MONOS  — Définition même de l'intégrité.

 

UNA  — Il n'y a rien de plus précis, de plus net...

 

MONOS  — De plus individuel.

 

UNA  — Et rond et rond...

 

MONOS  — Una! Je tente d'approcher ma pensée pour que vous en saisissiez au moins le sens...

 

UNA  — Je suis... disponible. Continuez, mon Monos.

 

MONOS  — La vie est ainsi faite que la nature l'emporte sur toute autre espèce de spéculation. Un rond, un personnage, un objet, une rencontre...

 

UNA  — On finit alors dans le plus strict dualisme. Ou le pire. Quel est le rapport entre le cercle compris et celui qui comprend? Vous m'aviez promis cette démonstration. Sans métaphore. Votre rond a l'air d'un triangle de jeu de billes!

 

MONOS  — Encore l'enfance, ô jardin! Si nous nous en éloignions enfin? Je pourrais vous expliquer...

 

UNA  — ...alors...

 

MONOS  — Oui, alors... là, plus tard, ainsi... Le moment est-il bien choisi pour... Oh! Una, vous paraissez distraite. Par quoi?

 

UNA  — Je m'éveille. Examinons ce rond. Que faut-il en dire? Vous tracez des ronds parfaitement circulaires.

 

MONOS  — Oubliez le carré, ma bonne Una! Je ne prétends vous entretenir que de la mesure.

 

UNA  — Un rond n'est plus un rond? Évènement fictif...

 

MONOS  — On peut encore l'appeler un rond. Mais nous en sommes à examiner sa surface.

 

UNA  — Surface de rond.

 

MONOS  — Vous connaissez la formule.

 

UNA  — Il n'y a pas deux ronds qui se ressemblent.

 

MONOS  — Ou alors tout à fait par hasard.

 

UNA  — De naturel qu'il était, il devient complexe. Voici un rond. C'est un rond. Quelle est sa surface? C'est une question... En quoi consiste le procédé?

 

MONOS  — Mais il n'y a pas de procédé! C'est un fait. Nous avions un rond, pour jouer aux billes si vous voulez. Voici, ou plutôt ne voilà pas la surface. Son calcul est tellement exact que l'application à ce rond particulier est d'une imprécision remarquable. En passant dialectiquement de l'intégrité à la mesure, nous avons résolu la difficulté même du naturel exprimé par le rond qui est un rond. Le résultat est une approximation concrète d'une exactitude tout abstraite. Si nous nous contentions  de vivre avec des ronds...

 

UNA  — Oh! Monos... Vous?

 

MONOS  — Eh bien nous jouerions aux billes comme les enfants que nous avons été. Tandis que le calcul nous force à penser ou du moins à commencer à le faire.

 

UNA  — En quoi consiste la leçon?

 

MONOS  — Elle nous ramène en Occident.

 

UNA  — Avec Virgile? À Brindisi?

 

MONOS  — Nous voyagerons si notre amour y trouve le bonheur. Nous en parlerons cette nuit. Pour l'heure...

 

UNA  — Si le rond est un objet, je suis. Si c'est un résultat, je doute.

 

MONOS  — Vous doutez mais vous savez. Vous ne savez rien de l'objet mais vous avez découvert le résultat.

 

UNA  — Je ne peux être que l'un de ces deux personnages. Le premier est philosophe, comme vous, mon Monos. Le second est...

 

MONOS  — ...un Occidental, ce que vous n'êtes pas, ma belle Orientale!

 

UNA  — Expliquez-vous!

 

oOo

 

 

MONOS  — Una! Una! Je deviens fou!

 

UNA  — Monos! Vous m'aviez promis...

 

MONOS  — ...l'amour, je sais. Mais le désespoir...

 

UNA  — Vous revenez encore à votre jeunesse...

 

MONOS  — ...à mes vers! Oh! Que ce mot est mal choisi! ¡Versos! Verses! Vers de terre!... Vers quoi?... Vers du poème... C'est un récit! Ah! Una, tout est récit. Il n'y a pas de temps, pas d'espace. Effets d'illusions, erreurs de jugement. Il n'y a que le récit, les récits, le récit des récits. Retrouvez-moi ce livre!

 

UNA  — Je préfère manger vos fruits. Ils sont délicieux. Vous devriez les partager avec...

 

MONOS  — ...l'étranger?

 

UNA  — Oui! D'ailleurs, le voilà.

 

MONOS  — Il faut recommencer.

 

UNA  — Il monte.

 

MONOS  — Le chemin? Il connaît le chemin?

 

UNA  — Non. Il nous a vus et souhaite nous demander quelque chose. Cette nuit...

 

MONOS  — Ne parlons pas de cette nuit!

 

UNA  — Il s'en souviendra.

 

MONOS  — Ne lui posons pas la question.

 

UNA  — S'il évoque...

 

MONOS  — Mon regard? Cette facilité que je dois à l'expérience?

 

UNA  — À l'habitude, mon cher Monos, à vos petites manies qui font de vous le personnage que nous connaissons.

 

MONOS  — Nous?

 

UNA  — Oui. Moi et... l'étranger.

 

MONOS  — Pourquoi lui? Il vous reconnaît? Cette facilité...

 

UNA  — Nous ne parlerons ni de cette nuit ni d'hier après-midi. De quoi voulez-vous parler?

 

MONOS  — Laissez-le d'abord poser la question qui l'amène ici.

 

UNA  — Quoi, par exemple?

 

MONOS  — Je ne sais pas... son chemin, l'auberge la plus proche, un de ces fruits, votre...

 

UNA  — Le voilà!

 

MONOS  — Scène courte! Mauvais signe!

 

oOo

 

 

MONOS  — Il n'a pas insisté.

 

UNA  — Vous n'avez pas été aussi aimable...

 

MONOS  — ...que lui? J'étais ravi.

 

UNA  — Vous n'avez pas cessé d'insinuer...

 

MONOS  — Il a refusé de goûter à mes fruits! Il n'a même pas parlé du chemin. Nous entretenir pendant une heure de Brindisi et de son économie touristique!

 

UNA  — Il aurait volontiers évoqué avec vous ce livre qui vous empêche d'écrire...

 

MONOS  — ...un roman. Vous êtes cruelle quelquefois de me le rappeler. J'écris des polars dans un pur esprit de rhétorique. Nous avons cette nostalgie de la cohérence, de la clarté et de... l'intérêt. Attention. Curiosité. Affinité. Utilité. Dit le dictionnaire. Révélateur, n'est-ce pas, de notre... coutume.

 

UNA  — Nous n'avons guère le temps d'en parler.

 

MONOS  — Je vous sens... ennemie. Comme si vous n'étiez pas là quand nous construisons les fossés de notre mythologie. Enfants, on pousse des goélettes de papier ou de feuilles d'automne. Se concentrer mentalement. Ce désir de connaître l'autre. L'évidence de la parenté, de l'analogie. La cohérence de la conception. Oh! Una , tout y est! Le récit se continue dans toutes nos adductions. Si j'avais réussi à placer un mot dans cette conversation avec l'étranger...

 

UNA  — ...vous n'auriez rien dit de ce que vous vouliez dire, évidemment. Mais vous ne vous êtes pas privé de dire ce qu'il ne souhaitait pas entendre! Virgile...

 

MONOS  — Ce n'est jamais ainsi que j'en finis avec la douleur, vous le savez, mon Una. Nous avons même perdu le fil de notre conversation.

 

UNA  — Ce n'est pas ce qu'il vous demandait!

 

MONOS  — Il ne demandait pas vraiment quelque chose! Il...

 

UNA  — Vous ne l'écoutiez pas! Avec vos fossés, vos paraboles, votre...

 

MONOS  — Allez! Una, dites-le!

 

UNA  — Votre lenteur, Monos. Vous êtes...

 

MONOS  — Lent? Vous voulez dire patient.

 

UNA  — Patient? Vous? Même l'impatience ne vous retient pas.

 

MONOS  — Vous n'avez pas dit grand-chose.

 

UNA  — Dire? Moi qui voulais sentir...

 

MONOS  — Encore votre peau! L'art n'utilise pas la peau. L'oeil et l'oreille sont seuls invités au festin. Tout le reste est imitation, spéculation, incertitude, temps perdu sans espoir de le retrouver. L'oeil, mon Una, et son oreille!

 

UNA  — Oh! L'oreille et son oeil. Quelle réciprocité! Quelle dialectique! Quelle intimité! C'est le lit de la modernité ou le tombeau de l'intelligence. En voilà un être parfait! S'il faut se réduire à cette apagogie pour comprendre un peu ce qui se passe dans votre tête...

 

MONOS  — Eh bien?

 

UNA  — Eh bien on a envie de manger, de boire, de respirer, de...

 

MONOS  — De?

 

UNA  — De nager, de courir, de...

 

MONOS  — Etc. On voit ça au cinéma. Navrante réussite de l'industrie et de l'investissement. Chacun y choisit son créneau. Il s'agit de s'extasier. L'oeil et l'oreille au service de la peau! Je ne vous reconnais plus, Una. Ou plutôt oui, je reconnais votre goût immodéré de la fugue, petit voyage pas plus loin que le piano.

 

UNA  — Vous en jouez à merveille quand vous daignez perdre un peu de votre sacré temps avec... nous.

 

MONOS  — Je joue... pour vous plaire, pour exister avec vous, pour vous montrer le chemin.

 

UNA  — Mon petit animal domestique!

 

MONOS  — Vous pouvez vous moquer. Vous lui avez tapé dans l'oeil!

 

UNA  — Vous savez bien que je tape dans l'oeil de tous les hommes.

 

MONOS  — Mais vous ne le saviez pas aussi facilement.

 

UNA  — Une heure d'absence et...

 

MONOS  — Une heure d'angoisse. Mais que peut-on attendre après une scène courte ou écourtée, sinon l'attente de votre retour? Il est toujours possible que vous ne reveniez pas.

 

UNA  — Il voulait me montrer l'endroit où on loue des barques. Nous n'avons jamais ramé plus loin que vos coquillages.

 

MONOS  — Mes coquillages! Vos fugues! Une heure pour voir des barques!

 

UNA  — Une heure pour prendre le temps. Vous n'avez pas voulu nous accompagner.

 

MONOS  — Vous suivre. J'attendais quelqu'un.

 

UNA  — Qui donc?

 

MONOS  — Vous.

 

UNA  — Moi?

 

MONOS  — Qui d'autre?

 

UNA  — Comment m'attendiez-vous s'il est encore possible...

 

MONOS  — Ah! Cette angoisse qui me tourneboule! Je ne vous conseille pas l'angoisse.

 

UNA  — Vous ne voulez pas savoir...

 

MONOS  — Je ne veux rien savoir. Vous ne me demandez rien sur cette attente?

 

UNA  — Situation absurde.

 

MONOS  — Non, baroque. Je ne me suicide pas. Je me donne en spectacle.

 

UNA  — On vous regardait?

 

MONOS  — Ici, nous sommes aux loges et sur la scène, comme à la foire et au moulin!

 

UNA  — Vous me l'apprenez. Je ne reviendrai plus dans ce jardin sans me sentir regardée alors que j'y reviendrai pour voir. Vous me plongez dans votre attente.

 

MONOS  — Dans quelle attente vous plonge-t-il, si ce n'est pas indiscret de vous le demander?

 

UNA  — Il voulait savoir si vous étiez sincère.

 

MONOS  — De quoi voulait-il parler dont il ne parla pas devant moi?

 

UNA  — Votre idée d'un Occident prêt mentalement à tout détruire l'a séduit.

 

MONOS  — Il ne m'a pourtant pas donné le temps de développer ma thèse. L'Occident détruit la nature et les conservatoires de l'humanité au seul profit de sa jouissance. En voilà une idée capable de séduire l'étranger! Il se sent solidaire, ce qui le sauve de l'exclusion. Mais vous êtes là, ma bonne Una, pour recueillir les fragments de sa déconfiture. De ma fenêtre, je vois le monde tel que l'Occident le forge. Si vous n'aviez pas eu cette curiosité pour ces barques désuètes...

 

UNA  — Je reconnais que j'ai mis fin à la conversation...

 

MONOS  — ...au moment où j'en venais à l'essentiel, à des idées autrement profondes que ces pauvres gnosies sur le pouvoir destructeur de l'Occident, représentations exactes en un sens, mais totalement dénuées de...

 

UNA  — ...de poésie?

 

MONOS  — Mon amour d'Una! Vous ne m'avez pas quitté! Ne parlons plus de cette escapade.

 

UNA  — Une escapade? Les barques...

 

MONOS  — Chchchchchchut! Achevons le jour juste un instant avant qu'il ne s'achève.

 

UNA  — Un instant, c'est un tant...

 

MONOS  — ...suffisant. Une éternité si nous y pensons exclusivement.

 

UNA  — Mais je ne veux pas mourir, mon Monos!

 

MONOS  — Qui vous parle de mourir? Je vous propose de conclure notre conversation. Demain sera un nouveau jour!

 

UNA  — Et cette nuit?

 

MONOS  — Je n'irai pas à la fenêtre. Pas une seconde!

 

oOo

 

 

De nouveau la nuit, la chambre, le lit où ils sont couchés. La fenêtre est fermée.

 

 

UNA  — Monos, mon ami, vous ne dormez pas.

 

MONOS  — Je n'ai plus sommeil. Tout à l'heure, après cet abus, peut-être, de viande cuite sur la braise...

 

UNA  — ...et peut-être un peu après ce vin qui vous a fait chanter avec les autres.

 

MONOS  — Comment ne pas chanter quand tout vous y invite? La viande saignait sous le couteau et je vous regardais chipoter des feuilles de salade.

 

UNA  — Vous vous moquiez de moi dans l'oreille de votre voisine. Le vin vous avait communiqué la rougeur de ses joues. Le bleu de ses yeux voyageait dans votre regard et le cuivre de ses épaules effleurait vos lèvres pour en dénaturer le discours.

 

MONOS  — Je ne sais pas ce qui m'a pris d'absorber ainsi tout ce qui s'offrait à ma curiosité. Je reconnais vous avoir un peu abandonnée. L'étranger revenait en habit de serveur. Il vous proposait ses liquides et renonçait à visiter les miens. Vous n'avez pas accepté de danser avec lui.

 

UNA  — Mais je n'ai pas refusé sa conversation. Il s'est assis pour me regarder.

 

MONOS  — Et je me suis levé pour ne plus vous voir!

 

UNA  — Le vin commençait à trouver la douleur où vous savez la dissimuler. Vous chanceliez parmi ces marionnettes agitées de rythmes faciles.

 

MONOS  — C'est alors que le sommeil m'a ralenti à la limite du ridicule et je vous ai demandé de rentrer avec moi.

 

UNA  — Vous l'avez demandé par-dessus les têtes, les mains en porte-voix! Il s'est levé et vous a salué. Nous ne le reverrons peut-être jamais plus.

 

MONOS  — Raven! Vous m'en voulez d'être le témoin de vos recherches.

 

UNA  — Je suis la spectatrice des vôtres.

 

MONOS  — Mais vous ne témoignez pas! En rentrant, j'ai cru être capable de tout écrire sans un seul instant de cette obscurité qui se cherche un style.

 

UNA  — Mais vous n'avez rien écrit.

 

MONOS  — Le sommeil...

 

UNA  — La nuit. Seulement la nuit. On s'agite dans la lumière artificielle, exactement comme ces insectes dont on se sent tellement différent. Les visages sont masqués, les jambes rapides, les regards fuyants.

 

MONOS  — Il vaut mieux être seul quand la nuit s'installe. Un bon lit...

 

UNA  — ...une fenêtre sur la ville en cas d'insomnie.

 

MONOS  — Scène courte, Mauvais, mauvais signe!

 

oOo

 

 

UNA  — Chaleur? Quelle chaleur? Voulez-vous que j'ouvre la fenêtre? Le vin vous travaille maintenant de l'intérieur. Et tout ce sang que vous avez avalé!

 

Elle se lève et ouvre la fenêtre, y demeurant.

 

MONOS  — Les rideaux bougent, mais je tiens ma promesse.

 

UNA  — Ne la tenez pas, je n'y tiens pas moi-même. On devine des passants. ce pourrait être leurs ombres. Même effet de glissement, d'apparition et de dissolution. Une telle économie de bruit m'inquiète...

 

MONOS  — L'économie touristique de Brindisi, l'influence de Broch...

 

UNA  — J'ai envie de crier.

 

MONOS  — J'ai envie de crier moi aussi!

 

UNA  — Mais nous ne crions pas. C'est ainsi. Vous trempez le lit de vos suées et je reçois l'air de la nuit comme une nouvelle venue de loin.

 

MONOS  — Quand partons-nous?

 

UNA  — Partons-nous ensemble?

 

MONOS  — Imaginez-vous deux voyages?

 

UNA  — Seraient-ils différents? Complémentaires? Contradictoires?

 

MONOS  — Pourquoi rechercher la comparaison?

 

UNA  — Qui comparera si nous ne nous retrouvons pas?

 

MONOS  — Ma mie! Votre imagination...

 

UNA  — ..ne traverse pas la nuit sans souci de visages, de mots, de relations peut-être...

 

MONOS  — Vous n'imaginez rien. Vous n'êtes même pas inspirée. Vous... vous extrapolez. On ne part pas sans horaires, sans séjours, sans incidents de parcours, et que dire des trouvailles, des coups de foudre et des abandons à l'autre? Je ne ferai plus rien sans vous.

 

UNA  — Vous écrirez. Je n'écrirai pas. Deux voyages. Vous agissez, à votre manière, et je me déplace, toujours à votre manière. Venez à la fenêtre.

 

Elle revient au lit et tire Monos par les mains qu'il a tendues. Il résiste.

 

 

UNA  — Vous êtes fiévreux.

 

MONOS  — Trop de calories! Je bous. Je ne veux pas me frotter à la nuit. Pas maintenant.

 

UNA  — Plus tard, j'aurai trouvé le sommeil. En attendant, je passe entre la nuit et votre agitation. Je ne suis plus moi-même. Cette femme qui coulisse sur le fil narratif, ce n'est pas moi. Je sens bien à quel point on est votre personnage dès qu'on ouvre la bouche pour répondre à vos invitations à exister. De quoi avons-nous parlé pour ne pas en parler?

 

MONOS  — Nous cherchions le repos. Nous avons trouvé une espèce de tranquillité. Équanimité, disais-je.

 

UNA  — Quelle différence? Vous voulez être le baladin occidental. Je vous ai suivi pour ne pas m'ennuyer de vous. Nous n'allons jamais bien loin.

 

MONOS  — Oui, je sais, vos fugues, mes coquillages!

 

UNA  — Finalement, vous n'avez rien écrit pour en témoigner.

 

MONOS  — Qui donc lirait le témoignage du chemin le plus court d'un point à un autre? Qui perdrait ce temps précieux? Vous ne connaissez pas les hommes comme je les connais. Je suis un pragmatique et un faussaire.

 

UNA  — Vous? Le baladin occidental? Pragmatique et faussaire, comme l'araignée? Pragmatique comme l'animal domestique et faussaire comme l'enfant qu'on n'accompagne pas? Vous changez de personnage!

 

MONOS  — Non, non. Je l'ai toujours été, pragmatique et faussaire. Pragmatique parce que j'obtiens des résultats et faussaire parce que ces résultats ne sont pas tout à fait justes. Cependant, j'avance, avec mon temps, avec les autres. Au fond, je suis un pédagogue. On en retient quelque chose. C'est même clair et utile. On en conçoit d'autres opérations. L'Occident est une application de lui-même sur l'ensemble du monde.

 

UNA  — Oh! Oh! Vous ne dormez vraiment pas. C'est la fièvre qui vous retient dans cette démesure.

 

MONOS  — J'essayais de mettre au point mon intervention de demain à la Faculté de médecine.

 

UNA  — Vous avez pris un acompte avec le vin et cette fille goulue qui...

 

MONOS  — Oublions-la! Je l'ai à peine envisagée...

 

UNA  — Envisagée?

 

MONOS  — Je n'y pensais plus. J'ai oublié ses détails. Vous savez comme je tiens aux détails d'ordinaire.

 

UNA  — Mais ce n'était pas ordinaire! Vous pensiez vraiment à votre discours aux carabins? Je vous connais moins préoccupé par l'effet à produire.

 

MONOS  — Raven! Vous ne connaissez pas mes extrêmes. Vous n'avez jamais pratiqué que l'homme du milieu.

 

UNA  — Vous allez vous expliquer, dites-moi?

 

MONOS  — Laissez la fenêtre ouverte et venez vous coucher. Vous vous êtes mise à ma place!

 

UNA  — Sans le vouloir. Vous avez peut-être raison. mais ne nous précipitons pas. Je suis à votre place, je ne suis pas moi-même, mais de là à penser que je tente de vous remplacer, il y a loin. Par quoi allez-vous commencer votre discours aux carabins? Par quelque chose de moins... romanesque?

 

MONOS (ravi)Dites-moi l'effet que ça fera: "Je possède 1,40..."

 

UNA  — Un quarante quoi?

 

MONOS  — 1,40 de la monnaie courante.

 

UNA  — Il faudra le préciser. Ces pauvres carabins...

 

MONOS  — "Or, un pain vaut 1,40. Donc, je peux posséder un pain."

 

UNA  — Vous pouvez aussi en être dépossédé!

 

MONOS  — "Je peux le manger ou le partager. Je peux perdre 1,40 avant de l'acheter."

 

UNA  — Je vous suis. Vous me tenez éveillée.

 

MONOS  — "Ce simple récit avec son commentaire recoupe la réalité:

 

— le flux économique;

— le délit de vol;

— les nécessités vitales,

— la générosité, la vie sociale;

— la malchance, sa possibilité."

 

UNA  — Cette histoire est aussi vraie en Occident qu'ailleurs:

 

— le flux économique existe aussi ailleurs, il est même fournisseur de l'Occident;

— le vol est une constante humaine, animale même;

— les besoins vitaux aussi;

— la vie sociale, bien que franchement différente d'un côté et de l'autre, mais seulement par le spectacle qu'elle donne, rend possible le partage ou toute autre participation à l'existence de l'autre;

— perdre est une constante.

 

Perd-on de la même manière? Sans doute. Partage-t-on dans les mêmes conditions? Oui. Les corps sont-ils différents? Non. Peut-on être volé? Oui. S'il y a une différence, elle consiste dans la manière d'acquérir 1,40. C'est le Code qui détermine les droits d'acquérir. On n'acquiert jamais "légalement" par vol ni par trouvaille.

 

MONOS  — Je n'irai peut-être pas jusqu'à mettre le vol et la trouvaille sur le même plan.

 

UNA  — Vous? Un poète?

 

MONOS  — Pas devant une assemblée de carabins qui souhaitent me connaître un peu mieux. Mes livres ne me livrent pas assez. J'ai des chaînes à rompre. Voyez l'effet.

 

UNA  — Et s'ils essaient de comprendre?

 

MONOS  — Vous voulez dire: d'aller plus loin?

 

UNA  — Le baladin occidental est un pragmatique et un faussaire qui prétend que l'Occident et le monde ne se différencient que dans la manière d'acquérir. Partout, on acquiert par contrat: de vente, de mariage, de succession. Quand on ne vole pas et si on n'écrit rien de méritoire. Vous avez pourtant affirmé, dans le cours d'une autre conversation (je ne suis pas votre seule interlocutrice) que l'étranger, ce n'est pas l'Occidental. Cette idée prend toute son ampleur quand l'Occidental devient capable de détruire ce qui n'a plus à ses yeux aucun intérêt et ce qui s'oppose à ses résolutions de propriétaire. Maintenant, vous dites que l'étranger et l'Occidental fondent leurs désirs réciproques sur une ressemblance presque parfaite. Vous voulez dire qu'un homme est un homme, qu'il n'y a que des gagnants et des perdants, qu'il n'y a rien de plus proche du désir que le désir lui-même? J'y voyais, moi, la différence, dans ce désir de posséder. J'espérais la révélation de deux rites à ce point différents que l'un est étranger à l'autre, et que l'autre est le propriétaire potentiel de ce que l'un possède encore. L'un désir se consumerait tandis que l'autre promettrait.

 

MONOS  — Je comprends mieux votre curiosité à l'égard de cet inconnu que nous n'avons d'ailleurs pas réussi à connaître. À moins que les barques...

 

UNA  — L'Occident voit juste. Il ne détient pas l'exactitude ni la perfection, mais il sait voir juste. Tout le reste, vos conservatoires de l'humanité comme vous les appelez,  ces traditions du pouvoir et de la foi, tout le reste est...

 

MONOS  — ...littérature. Mais il faudrait raisonner un peu avant de proposer cette conclusion imminente et ...étrange.

 

UNA  — Oh! Non, je vous en prie! Assez de démonstrations pour ce soir! La littérature...

 

MONOS  — ...serait celle de l'étranger. Avez-vous lu, ma bonne Una, ce que l'Occident propose à l'humanité comme... littérature?

 

UNA  — J'ai lu tout ce que...

 

MONOS  — Que croyez-vous qu'il restera de notre... temps? Nos recherches impériales, y compris l'expression d'une douleur qui témoigne du temps incommensurable qui préside à l'accomplissement de notre identité? Ou les chants de l'ailleurs, qui nous paraissent quelquefois enfantins tant ils nous sont étrangers, exotiques ou cacophoniques, ces chants qui reviennent de loin et qui promettent longtemps, menace de décadence, d'étouffement, mais que la lenteur retient à la surface de l'existence? Pensez-vous vraiment, ma bonne Una, que nos romans grammatiques et dramatiques formeront le recours au chant dans un temps où l'ailleurs aura rejoint l'infiniment petit? Nous n'aurons pas la chance d'ailleurs donnée aux mythologies par nous-mêmes. C'est en cela que les imitateurs se trompent et mystifient. Mais ils ont si peur de l'anonymat, ces poètes dont la voix est déjà celle du chant des chants! Ulysse, il le faudra bien, laissera toute la place à l'étranger. À la place de personne, symboliquement personne, l'étranger, tragiquement. Je donnerais cher pour en savoir un peu sur ces moyens prosodiques et narratifs, moyens que mon impuissance à concevoir autrement réduit à la prosodie et au conte. L'Occident impose une impasse. Ailleurs, ailleurs qu'en Orient sans doute et ailleurs que dans l'aventure désespérée de l'émigration, on pense déjà autrement et nous n'en savons rien. Il suffira d'un geste court, pourtant, pour basculer dans l'oubli et donc dans cette attente qui ne peut être que celle d'un chant à venir. La littérature sera ce manquement aux convenances alors qu'elle aura été pour nous la pédagogie de l'égalité et de la propreté à la fois. Nos livres auront le charme des nostalgies de l'enfance tandis que la littérature, moins consommable, plus rare et moins appréciable, conservera le peu qui n'aura pas pu être détruit ou approprié. Espérons que cette fois, nul prophète ne viendra changer le cours de l'Histoire. Una?... Elle dort. Ce jeune corps se repose, ayant trouvé naturellement les points d'appui qui garantissent son immobilité. Respiration tranquille qu'un peu de littérature détourne des traces qu'on suit par habitude de la proie. J'ai envie de la prendre dans mes bras et ainsi de la donner à ma propre peau, mais la vision de cet équilibre parfait de corps humain et de soie volatile me contraint moi-même, non pas à l'immobilité, mais à l'arrêt, à l'interruption, à l'attente forcée sans objet nommable. Je ne peux pas dire que je l'aime bien que toutes les apparences disent et redisent le contraire. Elle est le hasard qui me reconduit sans cesse à la source de mon inspiration. Rien de moins étranger à mon habitude du retour. Rien d'aussi nécessaire que ces tournoiements de la pensée au sein de ce que la pensée décrit comme le vin crée le verre où il attend d'être bu. Ce contenant ne se laisse pas décrire autrement. Il faut à la fois être sage et réaliste. Sage en n'allant pas plus loin et réaliste en reconnaissant qu'aller plus loin est encore possible. Mais rien sans elle. J'ai beau la réduire à ses parfums, elle contient ce que je sais, comme le vin, comme le verre, comme le vin épouse et comme le verre se laisse épouser. Quand elle s'éveillera à la faveur d'une brise, elle murmurera:

 

UNA  — J'ai rêvé.