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LE COUP DE DÉS DE MALLARMÉ, PIERRE D'ANGLE

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/television

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

©Patrick Cintas

 

 

 

Première partie

 

 

I

 

Le roman est la cause d'un nombre considérable d'effets tant sur l'esprit que sur la communauté des esprits où il prend parfois racine jusqu'au mythe ou jusqu'à l'exemple. Jamais comme au siècle passé on avait tant réfléchi à la fois à sa raison d'être, à ses conditions d'existence et à ses structures. La production, suivant les fils d'Ariane de la mode, des excès, des contraintes et quelquefois des personnalités propres à en inventer la nouveauté, — pyramidale et titanique, a alimenté l'esprit jusqu'au besoin et peut-être même est-il question aujourd'hui de désir. Qui sait?

 

Ce fut en tout cas un remarquable festin. Où en est-on? Encore à table, certainement pas. Dans les antichambres de l'amour, doutons-en: trop d'hypothèses, pas assez de démonstrations. Et puis quelles différences entre les sociétés qui composent les entités civilisatrices ou qui se croient telles! Il y a peu, l'Espagne publiait le remarquable "Madera de Boj", de Cela, un roman impensable en France. On découvre bien que Jelinek est franchement supérieure aux narrateurs éthiques du creuset parisien. Occasion d'ailleurs à ne pas manquer pour renaître littérairement avec la géniale Djuna Barnes. On se doute aussi qu'il est fort probable que le roman français est ailleurs et tout autre que ces piteuses tentatives de maquiller la pauvreté intellectuelle et les déficiences sentimentales en enquête policière ou en saga du terroir. Exercice retardataire de la rhétorique et nostalgie  infantilisante des chronologies et autres généalogies explicatives des temps présents: barbarismes d'un langage qui mérite mieux que ces approximations un tantinet bonimenteuses. Faulkner avait pourtant résolu le problème des faits à évoquer afin de  construire en toute cohérence l'idée même du roman à écrire et continuer d'exister avec son "explanation". Au fond, il n'y a qu'un problème, et c'est toujours le même: le goût, et ses prémices. D'ailleurs, plus on veut témoigner, dada des contemporains, moins on atteint l'expression romanesque — "Heureusement!" s'écrierait un magistrat. La poésie, par chance, mais aussi parce qu'elle est tellement différente de ses soeurs lamentables (ces chansons qui racontent comme des romans), la poésie tient le coup. Mais qu'en reste-t-il quand elle vient tout droit d'un roman sans prétention?

 

De laboratoire du récit qu'il ne pouvait qu'être sous peine de n'être rien relativement à la littérature, le roman est devenu ce qu'il n'aurait jamais dû cessé d'être: une foire d'empoigne. Le problème, c'est qu'on ne s'empoigne plus avec talent. On glisse comme les ombres du marché qui fait exister au pignon de la rue le peu de littérature qu'on attend de soi et surtout des autres. Nous en sommes donc à des considérations structurelles qui n'ont plus rien à voir ni avec les récits ni avec les autres données du laboratoire ou de l'athanor secret des gens que nous sommes. Les lettres ont cédé le peu de place au livre et à son industrie. Le glissement s'opère donc vers les marges. On multiplie les occasions de le faire savoir, — qu'on glisse et dans le sens de la sortie, et il semble bien que ces soupapes de sécurité jouent leur rôle à merveille: jamais on a été aussi attaché à son emploi rendu précaire ou sécurisé au gré l'état et de ses entreprises nationales et privées. Dans ces conditions, le roman devient une babiole, pas une exigence littéraire.

 

Aussi est-on, chaque fois que le malheur frappe à notre porte pour nous pousser dans le jardin, en droit de penser qu'on est peut-être le martyr d'une cause. Pas de cause sans martyrs et pas de martyrs sans passé trouble. On écrit, disais-je, pour empêcher les autres d'écrire ou on écrit pour les oiseaux des branches. Je n'ignore pas quel langage sort de ces becs ni par quel artifice on les contraint à nous écouter un peu aussi. Question de technique. Mais il me semble que le peu de temps dont nous disposons avec tant de doctrine ne peut pas être gaspillé, même contre argent comptant ou à l'apparition féérique des indices flagrants de gloriole, avec des oiseaux au vocabulaire forcément limité. Quand on écrit, Messieurs les oiseaux, on écrit à des hommes et à des femmes, jamais à des enfants et on a prévenu les vieillards tremblants que leur époque est révolue. Bien entendu, les chefs-d'oeuvre demeurent et on n'en finit jamais avec eux parce qu'on n'a pas perdu la tête. "L'adieu aux armes" et "Absalom! Absalom!" sont des histoires normales transformées en romans et ce n'est pas le contraire qui donnera raison aux charlatans en goguette!

 

II

 

Évidemment, de tels propos invitent à la démonstration. C'est qu'il ne faut pas confondre la colère et ses effets. Au moment d'avancer son propre jeu, on est plus mesuré, d'autant que ce jeu ne vaut peut-être pas la chandelle. Et c'est bien la question.

 

Il ne fait aucun doute que le faussaire en littérature est parfaitement conscient des données, des lois qui les composent et des figures fantasmagoriques qui en résultent comme la fumée de la pipe. Par contre, la sincérité, en mettant tout en oeuvre pour échapper à son silence (à son mutisme), prend un risque aux entournures: n'est-ce pas de l'opium qu'on est en train de fumer soi aussi? C'est à cet endroit particulièrement délicat de sa peau de rhinocéros que le véritable romancier (écrivain) doit son éloignement, sa prudence, ses circonspections humides, ses coups de gueule, ses désirs ou mieux: son désir. Zone humaine en remplacement de cette galvaudée "condition humaine" qui fait long feu parce que c'est une ambulance et non pas une monture.

 

Car au fond, quelle aventure vivons-nous si nous ne la vivons pas avec les autres? Est-ce vivre que de s'aventurer seul? Les solitaires ont coutume de s'assembler sans constituer de sectes. C'est là leur défaut, leur fragilité, leur commencement de la fin. Se lisent-ils les uns les autres comme d'autres prétendent s'aimer? J'en doute. On ne fait que passer et les autres continuent d'écrire parce que le désir est le même et qu'il n'y a peut-être qu'un seul désir à partager. On ne se nourrit guère de ces fragments d'un repas pris en commun, certes, mais sans perspective d'antichambre pour achever ce qu'on a commencé ou continuer ce qui n'a pas de fin. Et le goût règne en maître; les classiques français, si loin de nous maintenant que la langue est fixée semble-t-il pour toujours, ne s'y sont guère trompés. Ils avaient accepté leur époque, leurs tyrans, leurs protecteurs diligents. Le poison coule dans nos veines, librement, depuis les philosophes. Et nous sommes restés des philosophes. Nous n'avons même pas la nostalgie de nos racines classiques. Quel classicisme en effet que celui qui ne concerna que les courtisans! Notre belle nature de contemporain éclairé par les tubes cathodiques et les éclairages flous de nos centrales d'énergie nous confère toutefois une espèce de vraisemblance, sans doute parce que nous ne sommes pas convaincus par les convenances. D'où notre marginalisation tranquille, tranquillisée plutôt par des conditions d'existence de moins en moins précaires, menacé de suicide peut-être, ou de déroute mentale, mais écrivant à défaut d'apparaître comme des auteurs et, pourquoi pas, comme les auteurs de la littérature de notre temps (beau titre inaugurateur de la parabole d'Hemingway).

 

III

 

Eh bien le RENDEZ-VOUS DES FÉES est à la fois une enquête policière, avec son privé chapeauté et solitaire, et une saga des terroirs jumelés par les circonstances maritales ou au mieux conjugales (les Vermort à Castelpu en Pyrénées et les Alamos de Polopos dans la Sierra de Gador). Contrairement à CARABIN CARABAS qui est une espèce de brouillon monumental digne du XXe siècle considéré comme le promoteur du tout nouveau intérêt littéraire pour les documents de la vie, et qui limite sa résurgence mentale à un seul personnage qui se multiplie au lieu d'être le point centrifuge de l'écriture, le RENDEZ-VOUS DES FÉES semble plus achevé, plus propice aux personnages et par là à toutes les instances qui finissent par romancer ce qui au début n'était qu'une intention. Sa structure presque linéaire, les facilités de la langue qui cherche encore à couler de source car elle appartient (comment n'appartiendrait-elle pas à quelqu'un dans un de mes romans?) aux personnages qui promeuvent l'action, la diversité de la documentation limitée à l'expression, le respect immobile des instances du récit, immobile et bavard, et enfin tout le gisement verbal découlant de ce qui a, historiquement, précédé le désir où nous sommes encore en cette fin de XXe siècle (eh oui!) — tout y est soigneusement, à rebours, imaginé pour ramener l'esprit aux conditions d'existence d'une époque qu'il faut bien considérer comme la première de celles que nous n'avons pas encore vécues jusqu'au bout.

 

Cette perspective historique qui construit ALIÈNE DU TEMPS, dont le RENDEZ-VOUS DES FÉES est le second volume, n'échappe pas aux personnages et il en est sans cesse question dans leur manière d'aborder le récit de leur présence au sein d'un roman. Certes, cette fois la narration ne se permet plus le montage abrupt qu'autorise notre époque aux auteurs des CARABIN CARABAS qui se proposent à l'esprit — plus, d'ailleurs, comme des mythes probables, à essayer avant d'en venir à des choses plus sérieuses, que comme des oeuvres dignes de figurer au cloaque des exemples à suivre. C'est à peine si des interruptions signalent des inachèvements plutôt inacceptables dans le cours d'un roman qui soit dit en passant (on s'en doute) n'appartient pas au siècle qu'il tente de subjuguer comme si c'était un personnage. Lecture relativement facile, ce qui est plus difficile à saisir, pour ceux que le saisissement mobilise aux dépens de tout ravissement, est l'ensemble, les relations de cause à effet, on sent la leçon de Cortázar, comme si elle était possible en un temps où elle n'eut pas lieu. Et ainsi, d'anecdotes en nouvelles, de tableaux en portraits, d'intrigues en aventures, le RENDEZ-VOUS DES FÉES s'installe dans un débat littéraire qui est effectivement le nôtre, ou plutôt celui qui devrait être le nôtre ou mieux encore, celui que je désire pour mon époque qui ignore, sachant ce qui a précédé et peut-être fondé le désir, ce qu'il en résultera à la fois pour l'esprit et pour l'existence à la fin de notre vie de patachons (pataches des fermes) ou de turlupins (nom de farce que prit un comédien).

 

IV

 

Mais je voulais en venir au roman lui-même. Avant les fées du XIXe siècle, et donc à une grande distance des carabins fous du XXe, le roman, malgré des dynamiques quelquefois déroutantes (Diderot) et des créations mythiques définitives (Rabelais et Cervantes), malgré les annonciations (Lafayette) et les protubérences (Scarron, Sorel), — le roman n'offrit jamais son flanc aux définitions lexicales. Il semble que les nouveaux maîtres de l'existence commune (les bourgeois), de Staël à Flaubert et de Flaubert à Huysmann (mais celui-ci annonçait déjà le fonctionnaire accroupi des temps à venir), — il semble qu'il leur est apparu essentiel, ou évident (choisissez votre temps philosophique), que le roman trouvât enfin ses lettres de noblesse, autrement dit son accomplissement littéraire incontestable. Quel labeur! Et depuis, on a tout essayé. Certains même pensent aujourd'hui que le moment est venu de choisir. La panoplie semble complète. Il n'y aurait, dit-on en haut lieu, plus rien à découvrir et tout à parfaire, ou presque. Les maîtres des lieux seraient-ils sur le point de donner une conclusion à leurs recherches fébriles? Serait-il vraiment devenu improbable, sinon impossible (la nuance doit avoir une importance), de soumettre sa propre vison des choses et du monde, pour tout dire de l'homme, à cette partie de l'humanité qui est la nôtre et pourquoi pas à ce reste qui en en est comme le résultat et qui, par reflet, laisse présager le pire? Est-ce suicidaire de ne pas participer au perfectionnement au profit de l'invention qui gît, visiblement et non pas sans douleur, au fond de soi?

 

À ces questions, on objectera qu'on a bien le droit de choisir et qu'il n'y a rien de vraiment blâmable à choisir judicieusement. La leçon commerciale, diffusée y compris dans les rangs des chômeurs, enseigne que le client est roi. Ce que le Roi veut, je le veux (et même je le donne à acheter). On est bel et bien dans l'antichambre du désir. Antichambre des créneaux à peupler d'oeuvrettes qui se donnent pour capter non pas l'héritage d'un lecteur qui mourra de toute façon ab intestat, laissant son humanité dans l'expectative (résurrection ou connerie des religions) mais pour plus prosaïquement détourner ses fonds. On en arrive à cette conclusion: il est toujours aussi difficile d'être écrivain que de chercher à le devenir.

 

V

 

Aux politiques commerciales conçues sur la base d'une doctrine toute échappée de la réalité des besoins réels et imaginaires, il faut bien, si l'on veut vivre, opposer des raisonnements susceptibles de donner lieu à la littérature. Un prix réel, un produit exactement décrit ou enveloppé dans sa substance fantasmagorique, des moyens de distribution équivalents à un rackett, et des outils de communication dont personne d'autre ne peut disposer, voilà ce qui fonde la force de vente. Avec de pareils moyens d'entreprise, on ne risque guère d'échouer dans sa tentative de capter les trésors enfouis ou plus exactement, la probabilité de dépasser le seuil de rentabilité est si proche de l'unité qu'on ne risque pas de passer son temps à se faire du mourron. — Le romancier ne dispose pas de cet arsenal. Sa vie est ailleurs. Et pourtant, c'est sur terre qu'il faut redescendre au moment de se livrer à une réflexion tangente sur le roman.

 

VI

 

Dès l'aurore du siècle passé, il est apparu évident que la fantaisie par exemple de Paul-Jean Toulet ne pourrait pas suffire aux exigences du moindre romancier capable de se nourrir de l'homme. C'est avec Jules Romain que les directives du roman (on pourrait les appeler aussi alternatives si elle se résumaient à un choix binaire) sont apparues avec toute la netteté, peut-être même la clarté, qu'on attend de l'inventeur ou du prévenu avant-gardiste qui promet et semble capable de tenir ses promesses. Le roman ne naissant à ce moment-là que du choix entre la société et l'individu, entre la mosaïque de Balzac et le héros romantique (romantique il l'est forcément à une ou deux nuances près), la proposition de reconstituer le monde par ses simultanéités pouvaient apparaître comme aussi pertinente que celle qui consiste, parallèlement, à préférer la doublure au personnage biographique. Que ce fût une caméra ou un autre moi qui écrivît, on innovait à coup sûr. Bien sûr, il y a loin entre la réussite de La recherche du temps perdu et les impiétés intellectuelles des Hommes de bonne volonté. Mais le ton était donné: on s'extrayait de la gangue romanesque tissée naguère par les documentations et les intropections, d'autant que lesdites documentations allaient être vite remplacées par des comparaisons et les introspections par des analyses plus délicates. Mieux, ou pire, la langue allait subir des outrages autrement efficaces, d'un point de vue romanesque, que les jeux de mots auxquels l'enfance avait habitué l'esprit. Et finalement, on toucha aux structures de toutes les compositions et de toutes les instances qui se présentait au jour de l'écriture. Le désordre qui en résulta faillit bien se terminer en tentative à mon avis avortée (mais c'est discutable) de devenir aussi classique que les Classiques, ce qui motive beaucoup mieux les probables inventeurs et les maîtres du style que les véritables fondements du récit, du dialogue, de la phrase et de tout ce qui peut servir à écrire des romans.

 

VII

 

Le plus souvent, celui ou celle qui veut écrire un roman est d'abord le créateur d'un personnage qui sert de fil conducteur et donc d'histoire. On voit à quel point on est ici éloigné autant de Romain que de Proust. Les variantes consistant à multiplier le personnage pour simuler un environnement n'ajoutent rien au principe. Je m'appelle Ismaël. Mettons. Suivent les péripéties de l'aventure coloniale ou conjugale, peu importe. La littérature est bourrée de pareils individus comme les organes de l'oeuvre taxidermiste sont remplacés par de la paille. — Quelques auteurs doués de plus de souffle ont animés des représentations du monde non pas en se contentant de multiplier le personnage-héros, mais en amenant le lecteur à traverser avec eux les lieux de ce monde en perpétuelle métamorphose. Ici, la documentation est celle de l'oeil. Il semble bien, à constater la perdition nautique de Sartre, que Dos Passos ait atteint les limites du procédé. Une variante probable de ce concert d'observations est la saga mais personne n'a trouvé ni le ton ni le mode avec la maîtrise que William Faulkner a imaginée dès ses premiers pas de nourrisson. — On ne voit plus guère de monde en mosaïque dans les romans du siècle, sauf dans les séries policières, encore qu'ici les croisements relèvent plutôt de la nécessité que de l'objectivité. Ce n'est pas que le modèle est insurpassable mais ni l'effort d'imagination ni la cécité du voyage n'attire les prétendants à la réalité faite texte. — Comme on le voit maintenant, le choix est difficile, pour ne pas dire périlleux. Quoi qu'on choisisse comme méthode d'illustration de sa capacité à écrire des romans, on se heurte à des maîtrises, et même quelquefois à des manisfestations du génie telles que le découragement est le premier symptôme de la maladie qui nous guette si nous n'avons rien, ni au mental ni en amour, pour pallier nos défauts de cuirasse. Or, il est bien connu que l'écrivain est rarement aussi dans son assiette que le commun des mortels (si on peut appeler ça comme ça) et que sa vie sentimentale est plus souvent un désastre que la base du bonheur de ses enfants. C'est donc ailleurs que dans ce choix gordien qu'il faut exercer sa perspicacité.

 

VIII

 

Il y a les instances du texte. Les jeux possibles sont infinis mais si limités en évidences esthétiques que la réflexion nécessaire à une résolution du problème peut coûter cher en temps et donc en croissance sociale. On peut jouer avec l'existence même du personnage, aller jusqu'à le supprimer ou au contraire le multiplier jusqu'à l'incohérence. On peut mettre des choses à la place du personnage ou des personnages à la place de ce qui n'existe pas encore. De cette expérimentation, on l'a lu, il ne ressort que l'arbitraire et, au fond, l'amertume de n'être pas aussi créateur que le créateur lui-même. — Les jeux avec le temps, au fond de je ne sais quel vortex aux expressions mathématiques, compliquent à ce point la patience (et non la lecture comme l'affirment certains) que le fer est trop vite porté au blanc et son trempage aussi illusoire que celui de l'épée Excalibur. Ce genre d'expérience n'est pas à conseiller à ceux qui, par nature, craignent les lendemains qui ne chantent pas. L'épreuve est finalement à la hauteur de la même chronologie soigneusement reconstituée dans sa linéarité et sa durée. Vanité. — Ah! les lieux. Venise! E tutti quanti. Toujours reconnaissable, on s'y exerce à la magie de l'évocation et de ce qu'elle est capable de trouer dans l'imagination ou la mémoire. Les mots de l'architecture, de la langue étrangère, des moeurs qu'on essaye sur le fil de son propre tranchant, les équivoques qui sont comme les tabulations du texte écrit, les rencontres fortuites, les explications historiques, etc. On n'en finirait pas d'explorer ces voyages de l'immobilité et du bruit. Et d'ailleurs rien ne s'achève jamais dans ce genre si particulier de la description et de l'inattendu. — Quant à l'écriture, si ce n'est d'ailleurs pas par elle que tout commence mais par ce qu'elle promet distraitement de contenir avec un peu d'exercice et beaucoup de chance, on y a tellement touché que la lassitude a remplacé l'enthousiasme des premières rencontres engageantes. Ici, on essaye plutôt de se faciliter les passages de l'idée à l'acte et on finit par se trouver un style reconnaissable ou en tout cas probablement en concordance avec ce qu'on attend, soi et les autres, de soi et des autres. Le style achève son existence dans l'imitation du ton qu'on prend quand on adresse aux autres sa supplique. Il ne survit guère longtemps à l'existence de ces autres pour qui on s'est, toute une vie, ou le temps d'un succès, décarcassé en état peut-être de sous-alimentation sentimentale. Brrrr...

 

IX

 

Les grands romans, ceux qui sont restés malgré l'outrage aux apparences qui semble constituer notre seule exigence d'actualité, se détachent nettement du chyle historique et demeurent non plus des points de référence mais l'occasion de contempler de véritables réussites de l'exercice littéraire. On les lit rarement mais on en connaît la substance, souvent par l'épisode particulièrement bien dessiné ou par la rencontre savamment fortuite d'un personnage porteur de toutes les illusions. Ils se sont incrustés dans les méthodes d'éducation des enfants et servent de garde-fous à des  prétentions pédagogiques malmenées entre la nécessité d'instruire (science) et celle de discipliner (société). On connaît certes moins l'oison merdeux de Gargantua que les moulins de don Quijote mais le retour d'Ulysse s'empreint enfin de sueurs sexuelles et Lolita n'est même plus évoqué dans les procès faits aux pédophiles. C'est par une maîtrise crispée de l'enseignement et de la divulgation que, petit à petit, une culture s'incise prudemment pour s'incruster les joyaux élémentaires de ses activités marginales et apparaître finalement comme le chaton idéal, ce qui ne manque pas de donner lieu aux prémices de la guerre (USA), à l'esquive de l'égalité (France) ou au meurtre des bouffons (pauvre Arabie).

 

Les premiers de ces romans (écrits en vers ou en prose, là n'est plus heureusement la question), sans être eux-mêmes des allégories, en sont le lit rapide et l'alluvion définitif. C'est à l'occasion de pures pratiques littéraires que naissent quelquefois les mythes qu'on accroche à nos sensibles extrémités et à nos profondeurs indécises. Ici, le mythe arrive plus souvent par le biais du désir que sur les rails de l'intention. On ne connaît pas d'exemple d'un texte créé tout exprès pour mythifier qui ait réussi à franchir la mort de sa génération. Nos sociétés, débarrassées des dieux en faveur d'un seul choisi au hasard des disputes historiques et des combats politiques (Jésus, Allah), range les mythes dans les casiers de sa conscience et non pas dans ceux de sa mémoire. Une espèce de perfectionnement, sans acharnement, procède aux derniers réglages et corrige les sécrétions indésirables pour en orienter le jet de sang vers d'autres horizons, comme ceux proposés par la solitude. À l'heure de s'approcher de ces quarantenaires censés habiter des tours d'ivoire, le réceptacle des sensations et des facilités intellectuelles se remplit de nouvelles versions de la maladie mentale et le débat des psychoses reprend toute son ampleur et ses couleurs d'enfer. Ceci pour dire que la mythification des oeuvres dénature l'écriture au profit des usages éducatifs et judiciaires.  Mais enfin, l'oeuvre demeure en principe intacte et rien n'interdit de s'y plonger si on en trouve le temps. Encore heureux!

 

La deuxième catégorie de romans qui perdurent malgré les changements en tous genres est réservée à l'élite (qui n'est pas dispensée de l'exercice du mythe). En effet, on ne désosse pas Dominique aussi facilement qu'Ubu. D'ailleurs, ce genre de travail au texte ne se répand pas et ne sert pas à expliquer et à diriger les pas. Le roman-photo ne descend pas du roman d'analyse mais des marges du mythe où la vie continue. Le cadre du roman d'analyse, quand il est réussi, est à ce point étroit qu'on ne peut guère envisager d'y voyager et d'en revenir avec un excédent de bagage. Les tragédies de Racine, dont l'ensemble forme d'ailleurs le plus remarquable "roman" écrit en cette période de l'humanité, ne tolère aucune mise en scène parallèle et renvoie sans cesse ses interprètes à l'école de la diction et de l'expression corporelle. Les approximations du music-hall n'y changeront rien. Bien sûr, Dominique et Adolphe sont plus proches de nous, non pas sur le segment de temps où nous apparaissons nous aussi, mais mentalement, à côté de nos propres personnages, souvent des proches, dont nous dressons quotidiennement la caricature pour la frotter à ces exemples croissants de perfection analytique. C'est ici que le mot personnage prend son sens en regard de l'entité qui agit à notre place dans les mythes.

 

X

 

Et puis, plus rien. Il y a bien l'écriture, les objets-textes, les chansons qui trottinent, les ressources des graphes, etc. Mais tout ceci n'est plus de la littérature et l'exercice ne tente pas forcément les générations futures soumises à leur fatalité de choses du passé. Si l'on veut bien imaginer que le temps présent n'est qu'une facilité de langage (nous n'en possédons pas l'instrument de mesure ni les moyens de calcul), que le passé est une possibilité imperfectible autrement que par des solutions imaginaires et le futur une autre possibilité sur quoi on peut espérer exercer une influence (question du désir posée à l'encan), alors on est capable de mesurer la fragilité de nos raisonnements, de nos intrigues, de nos peintures livresques et de notre peu de chance de trouver du nouveau, sombre désir de chrétien aux prises avec son sexe, pauvre sexe voué à la poussière des futures édifications de la cité ou au cuir muséal des momifications. Dans l'attente, nous proposons des imitations, des approches, des exercices, des impostures et des abstractions. Et nous n'avons aucun moyen d'y clairement discerner ce qui fera l'objet d'un culte et ce qui continuera d'alimenter le désir. Par contre, nous sommes parfaitement en mesure de distinguer, dans le fatras des illusions narratives, ce qui a quelque chance de nous approcher sensiblement des terrains favorables à des suppléments de durée et à des reconnaissances claires.

 

Ce qui équivaut à affirmer qu'aucune oeuvre romanesque n'a de chance d'atteindre un point considérable du futur si elle a, en son temps, fait un usage abusif du témoignage, de la mode, de l'intrigue et même d'une doctrine destinée à donner une leçon de comportement par son explication des données et par les ornements de son style. Il y a peu de chance en effet pour que les affres de l'inceste pédophile ou les conséquences traumatiques de l'abus d'alcool, par exemple, impressionnent à ce point nos descendants que le caquet leur en serait coupé et que du coup, les sujets prometteurs en seraient diminués d'autant, prenant par la main ce futur hypothétique pour le conduire dans les zones passives d'un silence définitif. Ils continueront au contraire de s'exprimer sur ces mêmes sujets sans même chercher à comparer leurs sensations avec celles qui occupent aujourd'hui les récits circonstanciés et le babil de nos victimes de la nature humaine en proie à ses combats d'insertion sociale et métaphysique. Après tout, que peuvent valoir ces textes quand on est finalement mieux renseignés par le moindre rapport de police ou la pire des sentences judiciaires, au fond par le professionnalisme et non pas par ces tentatives piteuses et mélodramatiques qui relèvent du spectacle et non pas de la lecture proprement dite? Les émigrations historiques, les étouffements familiaux, les actes de funambulisme, les croisements intempestifs, s'ils nourrissent quelquefois l'aventure de leurs péripéties, n'en font pas ni l'histoire, ni l'éthnologie sociale, ni la psychologie du comportement ni la théorie des graphes. Chaque fois que la littérature se prend pour le lit des prophéties et des commandements de la vie, elle renseigne peut-être la passivité recherchée des utilisateurs du livre et de ses promesses d'éducation et de savoir, mais elle n'atteint pas cette fraîcheur constante qui promeut le texte dans toutes les langues et par tous les temps qu'il fait. Il y a destin et destin.

 

XI

 

Il y a le destin des constantes et celui des connaissances. Autant dire que les constantes de la nature humaine, si mal partagées que toutes les tentations de l'éthique se résument au combat fratricide du bien et du mal, sont connues depuis longtemps et qu'on n'a pas l'espoir d'y remédier autrement que par le resserrement périodique des conditions d'existence. L'Histoire pourrait bien être d'ailleurs celle des pressions et des relachements successifs que ses personnages et ses ombres supportent avec plus ou moins de patience. L'inertie de l'argent et du pouvoir tempère les durées de cette patience avec une habileté qui n'a rien de scientifique mais qui tient plutôt de la tactique législative et administrative, tactique des gouvernements ou pire des régimes. Il n'y a pas là matière à littérature ou en tout cas, cette matière qui colle forcément à la peau est un détail de l'ensemble, une écaille de bonheur ou de malchance, une présence accessoire des extases qui agissent sur notre durée comme la ponctuation sur le débit de la phrase ou de la boisson, au choix. Et il va sans dire que ce choix n'est pas celui de l'écrivain, romancier de surcroit.

 

Il en va autrement de la connaissance et de ses abouchements avec le terrain de l'action. Les relations à l'éthique et à l'esthétique sont clairenment provisoires. Les caresses à la langue, si chères aux patriotes, ressemblent à toutes les caresses prodiguées à la surface de la langue et dans ses replis prometteurs d'autres profondeurs comme l'étoile signale des possibilités de divination. On ne va jamais bien loin avec la langue, on ne va pas plus loin que son existence réelle, on finit par s'adresser à des conservateurs dont la mémoire est destinée à flancher un de ces jours, ne nous illusionnons pas sur la capacité de ces ouailles à retarder l'échéance de l'oubli au-delà du raisonnable. Par contre, ce qui est fait est fait et les résurgences le démontrent à intervalles non pas d'histoire, ni de régimes politiques, mais de littérature pure et simple. Et contrairement à ce qui arrive aux dieux promus à une existence monothéiste et dialectique, on n'en doute pas, on n'en remet pas en question ni la probabilité d'existence ni la pertinence spirituelle. La mythologie grecque, qui amuse encore les enfants pris aux pièges des jeux et de l'optique de la victoire, est une imbécillité de la pensée humaine, une scorie mentale à renouveler avec les moyens du bord, alors que l'Odyssée est un grand texte, même traduit et en dehors de sa langue-gangue (Gilgamesh). Il faudrait une destruction physique et une contrainte inouïe pour procéder à la disparition de ce texte. De plus, il précède toujours à la fois ses commentaires, ses adaptations et ses imitations.

 

XII

 

Alors, quel est le projet dont il est question ici? On en revient au problème des solutions (ou à la solution des problèmes) et à la validité de ses deux principes:

— Il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des solutions;

— Il n'y a pas de solutions parce qu'il n'y a pas de problèmes.

 

Il n'est plus question d'hésiter, plume en main, devant l'alternative du romantisme, et de ses corollaires le réalisme et le surréalisme — avec son personnage central doué d'une force centrifuge fragmentaire et fragmentant —, et l'immobilité croissante d'un symbolisme que les choses secrètent comme si elles étaient les glandes de l'organisme qui nous encercle. Entre les personnifications exemplaires et les sécrétions glandulaires, la différence de ton et de contenu est telle que la comparaison est un simple moyen de l'alternative et non plus une exigence de la raison. On penche d'un côté ou de l'autre, avec plus ou moins de bonheur et d'angoisse, mais on penche comme le platane de Valéry, c'est-à-dire comme une image et non pas comme un principe indiscutable.

 

Quant aux simultanéités et aux intermittences, ce sont elles, à coup sûr, qui conduisent encore de nos jours nos actions sur le roman et sur la langue. Un langage n'est jamais loin dans ces conditions de survie aux tentations académiques. Mais cet autre moi qui écrit en chassé a-t-il quelque chance de pallier la disparition inévitable des textes comme la biographie, vraie ou fausse, de Diogène de Sinope nous concerne encore aujourd'hui et sans doute définitivement en remplacement des oeuvres, désormais perdues, qui contribuèrent peut-être à sa renommée de philosophe-chien? Les mythes se passent aisément de l'enrobage littéraire; la lecture semble s'allier au plaisir pour finalement n'exister que par son exercice limite. Le texte du roman, tout empreint de sa beauté sonore plus que textuelle d'ailleurs, ne se croise plus par épanchement des désirs réciproques mais par rencontre préparée au fil d'une éducation qui ne doit pas toujours ses lettres de noblesse ni à la finesse d'esprit ni à l'à-propos des interventions mondaines. Et si les grandes reconstitutions livresque ne convainquent pas le lecteur peu outillé pour suivre le fil de l'oeil et des présupposées marées de l'inconscient, c'est parce que la patience elle aussi à ses limites, surtout que l'abondance d'objets provisoires finit par mettre fin à l'incessant recours aux dictionnaires d'époque et que la filmographie des lieux et des temps, que des personnages traversent en aveugles de leur bonheur et en principe de leur propre malheur, est au moins aussi parlante (mais on revient là au combat illusoire du démotique et de l'écrit) que l'écrit en proie aux techniques primitives du conte et de ses effets secondaires. Conter ou ne pas conter, telle est la question.

 

XIII

 

Or, le roman conte. C'est même peut-être tout ce qu'il sait faire. Le roman a longtemps été un arrangement de contes et, si l'on y regarde de plus près, il n'a pas changé d'un iota. Il s'est peut-être rempli de variations exemplaires c'est-à-dire qu'il n'a hésité, au fond, qu'entre sa fonction évidente de moyen d'évasion (fantasmagorie-santé) et ses possibles relations avec l'éducation (science-sociabilité). Le choix est donc celui du lecteur: faffer ou se mettre du plomb dans la tête. Quant au romancier, il se donne en spectacle comme un artiste de music-hall (prestidigitateur, danseuse nue, acrobate, chanteur) ou il préfère communiquer sa connaissance des lieux et du temps pour dresser des personnages sur leurs pieds et, sinon leur donner la parole, du moins en décrire la parabole ou l'arrêt. On est tout près de l'art de la performance à ceci près que le romancier-chien, muni de sa lampe en plein jour et sur la place publique fréquentée par le "plus grand nombre" (dénominateur commun), ne rencontre que des hommes et non pas leur absence ni la question de l'homme posée à des hommes appartenant à la même secte philosophique. Et il n'y a pas plus de misanthropie là dedans que de beurre en broche. Il n'y a que la vérité qu'on écrit pour ne pas la dénaturer en la disant. Mais ceci n'enlève pas au roman son caractère démotique, sa propulsion périodique aux antipodes de la littérature, avec des rétablissements lombaires aussi pharamineux que l'expérience célinienne de l'humanité en guerre. Le lecteur, imaginaire dans l'attente de l'écoute, est regardé comme l'acteur envisage les yeux du parterre et des balcons. Il n'en faut pas plus pour chercher à se mettre à sa place, comme si l'un pouvait remplacer l'autre, comme s'il n'était pas clairement établi une bonne fois pour toutes que les rôles ne sont pas interchangeables et que l'usage des doublures et des souffleurs n'impliquent pas l'existence caché d'un concert de lois autres que grammaticales et syntaxiques. Le conte tue le roman à un moment donné, seul temps qui l'occupe et non pas celui d'une mémoire qui s'ajoute au texte comme la mouche au miel.

 

Difficile de conter si l'on soupçonne, à l'instar du juge qui se mue en silence quand un rapport de gendarmerie comporte des traces évidentes d'incompétence ou de malversation. Le romancier n'est pas un homme de loi. Il n'est même pas juge. Il n'y a pas de tribunal dans son oeuvre. L'oeuvre est dans un tribunal et, bien sûr, on peut toujours rêver qu'on en est à la fois le législateur et l'inquisiteur (le réquisiteur). Tout ceci dans un esprit de géométrie qui confine à des démonstration d'écriture-parole dont la rigueur reste à démontrer. Tout ce qu'on savait déjà peut servir à quelque chose et ce qu'on peut en penser après tout n'est pas le meilleur moyen d'en venir au fait. En s'arrachant à son carcan démotique pour écrire, en renouant des liens d'auteur à personnage avec la parole donnée, en donnant la parole et l'écrit à des sensations apparemment en concordance avec l'époque, en contraignant le roman à se mordre la queue pour remplacer les effets soporifiques de l'intrigue, en coupant le lecteur de ses racines, en l'arrachant à son jardin des mythes et des frissons, trop de formalisme revient à expliquer au lieu de raconter. Explication par l'illustration à plat, par les figures d'un possible nouveau style qui appartiendrait à plusieurs pour former école. Ces délires éditoriaux seront bientôt regardés comme les preuves de la fragilité de l'esprit quand celui-ci domine l'autre par la simple imposition de sa capacité à raisonner, à équilibrer les facteurs et les membres de sa supposition jusqu'à l'apparence de la cohérence et pourquoi pas d'un nouveau modèle de la logique universelle. Une géométrie pour pallier des latences mystiques n'est pas la définition du désir. Elle ne concourt pas à la persistance du roman. Elle n'est qu'un accident de la pensée au travail de l'écriture. À ce train, on va finir par croire (textuellement) que le monde est constitué par un haut et un bas, comme en religion, ou par un dedans et un dehors, ou par je ne sais quel applatissement en diagramme d'un univers dont la complexité (l'imaginaire) est chaque jour mieux mise en évidence par des sectarismes autrement favorables aux véritables découvertes. Ah! l'antinomie kantienne!

 

XIV

 

Enfin, est-ce cohérent de ne retenir que la langue du langage pour effectivement écrire un roman? Est-ce même raisonnable de limiter l'oeuvre au roman? N'est-ce pas ainsi croire un peu vite à l'existence des genres comme les petits dieux de l'espace littéraire? Ne procède-t-on pas plutôt par multiplication cellulaire comme au sein de la chair et des chimies de la chair? N'en revient-on pas finalement à se satisfaire ou à satisfaire — ce qui est quelquefois la même chose — (de) ce que le roman offre de diversité et de chance de plaire au plus petit dénominateur commun? — Questions que je me pose et auxquelles je répondrais directement si je ne pouvais être que l'investigateur de ma propre existence textuelle et peut-être littéraire (sait-on?). Mais je n'y réponds que par l'existence et par la croissance évidente de mon ombre portée à la surface des choses dont nous héritons tous même si nous ne les possédons pas toutes et si, le plus souvent, nous n'en possédons que les moins faciles à mettre dans le jeu des autres. Malgré les aléas de la vie, malgré le peu de fortune et les emmerdements croissants, j'ai appris à me servir des outils du langage: musique face au bruit, représentation graphique en deux ou trois dimensions face à l'approximation des points de fuite sur l'horizon, mais ne sais-je pas aussi sourciller dans les circonstances du sourcil, baver un peu aux commissures dans celles de la concupiscence, trainer sur les syllabes si la conversation exige une ornementation, être le comédien de mes grignotements de temps pour me donner des apparences, etc., somme toute que ne sait-on pas faire peu ou prou pour résister à la tentation du sommeil ou de l'extase chimique? Ceci pour dire que le fatras sentimental et intellectuel est le même pour tous, l'écrivain, poète soit-il, n'y coupe pas lui non plus. Un choix devrait n'engager à rien mais pourquoi ne pas reconnaître qu'il n'y a aucune raison pour qu'il demeure sans conséquences sur la question posée? Je ne saurais jamais pourquoi c'est le roman qui prend le pas sur le chant ou la réflexion littérale. Il (le roman) s'immisce partout où je prétends donner de la voix ou du texte — ne soyons pas chien au moment de donner et donnons sans y revenir. Je n'ai donc pas d'explication. C'est peut-être un coup sérieux porté à ma nature hypothétique de poète du roman auteur du roman du poète (et de son entourage). Mais qu'y faire? Continuer d'écrire en espérant trouver un jour la force nécessaire aux resserrements du style et de l'expression ou me planter tout seul dans les poubelles minérales de mon jardin et questionner mes arracheurs de fibres? Tel est le destin de la pensée qui installe les conditions de l'alternative: il arrive un moment, et on vérifie par l'expérience que c'est bien un moment et non pas un fragment de l'espace qui se concrétise, où la suite à donner dépend d'un choix arbitraire que le plus souvent on abandonne aux sensations de surface avec le sentiment qu'elles sont capables de donner une certaine profondeur à ce qu'on désire plus que tout exprimer, voire écrire, se soumettant une fois de plus aux mises à plat de la philosophie. Les diagrammes n'ont jamais sauvé l'esprit de la dérive mais ils ramènent à l'éducation, à la formation, à ces petits agenouillements, ces prosternations infimes, ces mortifications sommaires dont nous nous nourrissons plus facilement que de nourritures terrestres. Mettons.

 

XV

 

C'est en boitillant un peu que je vais essayer d'achever cette réflexion, en commençant par la question de l'oeuvre totale qui vient donc d'être posée supra, avec cette petite différence qui doit avoir son importance, que le roman du XIXe siècle n'eut pas à subir les assauts des prétentions à l'oeuvre totale alors que le roman contemporain est aux prises avec les oeuvres multimedias qui viennent tout juste d'améliorer les conditions d'existence et de profit de ce qui s'annonçait en son temps comme le futur des supports: l'audio-visuel, une espèce de cinoche mais en plus resserré, moins amusant aussi mais nécessaire et finalement obligatoire. Il y a de fortes chances pour que, dans un avenir désormais proche et certain, construit de proximités et de certitudes — définition exacte de la foi qui abrutit nos semblables —, le roman ne devienne, avec les autres genres, le laboratoire du multimedia, après en avoir été le fournisseur pointilleux. Déjà soumis à des comparaisons cruelles avec le simple scénario, il ne lui reste plus qu'à lorgner du côté de ses adaptations possibles, au mieux, et de ses participations secondaires au pire, pour tenter d'échapper à ce destin morose en inventant les procédés de son échappement. C'est-à-dire qu'il a maintenant besoin ou de disparaître en tant que tel, ne proposant plus désormais que son passé glorieux, ou bien de s'inventer cette fois totalement, comme s'il n'existait plus ou comme s'il n'existait pas encore, comme s'il était sur le point de tenir ses promesses. La lutte, puisqu'il s'agit de survivre, est inégale. On ne se bat pas avec la passivité de son adversaire. On aurait pu se battre avec la nature du multimedia mais il n'y a aucune chance de gagner du terrain dans les conditions de passivité que le multimedia exige de soi et surtout des autres. Le temps n'est pas loin où il suffira de pénétrer, en vrai ou virtuellement, dans les lieux et le temps de ces distributeurs de l'art pour gagner en humanités ce qu'on a peut-être perdu en maturité à l'école même. La prostitution a ses adeptes et le vol ses défenseurs, et les nations une politique cultuelle.

 

XVI

 

Parvenu à ce point tangible de ma réflexion sur le roman, il ne me reste plus qu'à en résumer les prémisses majeures et à en tirer les conséquences ou plutôt à revenir à la publication du RENDEZ-VOUS DES FÉES pour peut-être en justifier l'immaturité et pourquoi pas l'étrangeté. Il m'a donc semblé que le romancier qui aujourd'hui prétend dépasser ne serait-ce que d'un iota les productions romanesques de notre temps devrait se poser la question de savoir sur quoi il finit toujours par asseoir les excroissances de son art. Éliminant une bonne fois pour toutes les [auto]biographies du romantisme et les désincarnations du symbolisme, au fond les retours à soi, les dématérialisations fugaces, les opiniâtretés des surfaces, les profondeurs exutoires, les prières d'insérer, les possessions, les rêves, les cris, les automatismes, les nouvelles figures de style ou se donnant comme telles, les rencontres nettement extérieures, les enclouures des mots, les existences transparentes et je ne sais encore (pour les avoir pratiquées et en trouver encore la trace nerveuse dans mes écrits) quelles contingences favorables plus aux variations du savoir qu'à l'invention véritable, — éliminant la litière pour se poser lourdement sur la terre battue, il n'y a plus guère que deux voix à éclairer pour suivre les chemins à la fois fragiles et dotés de pouvoirs de conviction que le roman continue de tracer en nous comme une maladie de l'esprit au travail de la réalité.

 

La réalité est une proie pour l'homme. Ses simultanéités, bulles des voix qui sourdent d'une complexité due à l'épanchement croissant des existences dans les milieux les plus divers, ne sont que le moyen d'accéder au tourbillon de la vie. On sort de soi mais à partir de soi et non plus dans l'ombre propre des objets du symbolisme. Le vertige est propice plus au plaisir par étouffement, accompagné ou non d'autres pratiques du ravissement qui laissent présager, par leur prépondérance, un bel avenir aux usages multimedias de l'attente, qu'à ce halètement qu'on attend peut-être des soins apportés aux détails. Se perdre pour se perdre, même à la faveur d'un frisson véritable, c'est remplacer l'arbitraire des fluctuations modernes sur le roman par l'imposture d'une vision projetée à grands cris sur les murs environnants notre détresse.

 

Par contre, les intermittences me paraissent, soit parce qu'elles créent un autre type de personnage franchement nouveau et surtout différent de tout ce qui a peuplé le roman depuis ses origines connues, soit parce qu'elles facilitent vraisemblablement le passage de la perception à l'écrit, plus définitives comme moyen, plus transmissibles de génération en génération, solutions imaginaires, complexes donc, mais la question reste toujours de savoir si, à l'instar des carrés d'un nombre négatif, elles sont vraiment capables d'extraire de la réalité et non pas de la jouer sans ce minimum de maturité qu'on est en droit d'exiger du romancier au travail de notre mémoire. La littérature est une métaphysique et non pas une science, encore que sans ses intuitions, la pertinence de l'expérience scientifique relève aussi de la perception et non pas de l'abstraction de quintessence. Mais si la littérature est le laboratoire de la langue, alors à quoi peuvent bien servir ces autres moi qui écrivent peut-être à notre place au lieu de nous laisser la place et le temps d'écrire?

 

Ou alors la littérature n'est pas une métaphysique, on sait bien que ce n'est pas une science, et c'est tout simplement de l'art. Dans ce cas, nous n'avons nul besoin ni de méthode, ni de certitudes, mais de techniques mille fois soumises au feu de l'action qui consiste à écrire au lieu de ne pas écrire. Évidemment, ce serait là à la fois limiter les enjeux possibles et raccourcir impunément le chemin qui conduit à la première page des romans. Le mieux n'est-il pas, au fond, de ne jamais questionner l'esprit et de s'en remettre à la chair ou à ce qui en fait figure? Dans ce cas, ne prend-on pas le risque d'épuiser, peut-être pas le sujet, mais sa continuité narrative? Glisser de la littérature au spectacle, c'est se soumettre à des impositions simplificatrices tout simplement parce que le temps de lire n'est pas le même que celui dont fait usage le spectateur, encore que le multimedia, ses enregistrements, ses tables de contenu, ses procédés de mémorisation, semblent donner au spectacle un temps peut-être compatible, à défaut de lui ressembler, au temps des écrivains.

 

XVII

 

Quelle que soit la primauté accordée à telle ou telle prémice pour des raisons bien difficiles à éclairer quand la lanterne du lecteur perspicace s'en approche de près (on se sent plus romantique qu'autre chose par exemple, ou moins enclin à se satisfaire des coulures du réel sur la vitre du rêve, autre exemple), il n'en reste pas moins, et on semble ici revenir à de philosophiques procrastinations, que les romans durables sont soit des allégories définitives soit des analyses réussies. Les décorums s'étiolent toujours plus vite qu'on avait espéré, les objets suivent leurs usages dans la tombe où ne les retrouvent que des archéoloques minutieux, le caractère philosophique des oeuvres littéraires n'apparaît plus aussi clairement qu'au moment de leur mode, les concepts ne s'appliquent plus à la réalité avec autant de pertinence qu'à l'époque où on avait éprouvé la résistance de leurs objets, il est rare qu'un texte ne finisse pas sa vie sommaire dans les conservatoires obscurs où les langues s'amoncellent elles aussi. Ces peuplades souterraines ne servent même plus d'exemples, on les consulte pour d'autres raisons que la curiosité littéraire, elles rejoignent la chair mais ne pourrissent pas, elles ont une durée minérale. Ce sont les momies de notre mémoire. Mais il faut un couronnement à mon attente.

 

XVIII

 

Le roman est donc une hypothèse, à ceci près que l'expérience qu'il est aussi est trop encline à l'intuition, au goût, à des hésitations éthiques, pour avoir quelque valeur incontestable. Il ne fait jamais l'unanimité et, n'était l'opiniâtreté des institutions, il y a belle lurette que les meilleurs textes auraient fini aux oubliettes. Quelles catastrophes, naturelles sans doute, nous ont déjà privés de trésors qui doivent bien nous manquer, à moins que la persistance de l'esprit ne les aient déjà remplacés? Le roman a au moins cet avantage de nous placer physiquement au bord du néant où se trouvent d'autres réalités. Il pêche. Des petits poissons et des gros, tout dépend de l'appétit et de la chance, du temps aussi, celui qui reste à vivre, tant est délicate la question du temps qu'il faut pour se pointer à l'heure précise où commence l'oeuvre et où s'achèvent les apprentissages. Cueillir un écrivain vivant n'est pas aussi facile qu'on croit. L'arracher un moment à sa branche, à sa terre, à son lit et à ses tables innombrables, peut toutefois nous renseigner sur l'état de sa connaissance. Il n'est jamais question de lui mais de ce qu'on sait de lui, c'est-à-dire de ce qui est lisible, à la limite intelligible. Sa question nous interroge nous aussi ou pas. Réduit à la pâture, il a quelque chance de trouver des semblables, des frères. Ce n'est pas qu'il jette l'encre par les fenêtres, mais il attend tellement, si profondément, que sa solitude est le paravent de ses réponses. Il a choisi, ce qui ne nous est pas arrivé et ne nous arrivera jamais si nous n'avons pas appris à écrire.

 

Encore que cette hypothèse du néant laisse à désirer par son côté analogique. C'est Tytire. Mais je préfère Sade, sa philosophie antiphilosophique. Le néant, c'est ce qui reste de la nature quand on l'a comprise dans un système de phénomènes, d'actes, de personnalités, d'intentions, de désirs, de puissances, de tout ce qui alimente le propos incessant des philosophes. Les philosophies sont surmontées d'un seul mot qui, sans les résumer, les caractérise. Il arrive aux philosophies ce qui arrive aux romans: on n'en conserve par devers soi que le principe fondateur ou l'anecdote réductrice. Le mot "néant" ne surmonte jamais ces piliers de la sagesse et de l'exemple. On le rencontre en dessous, porteur de sens si différents et d'implications si diverses qu'on peut légitimement se demander si ce n'est pas avec lui que commence l'imaginaire et que s'achève la vie tranquille de l'imagination. Il est, dès les premiers signes de continuité des commencements, le reliquat de la chose physique mais il n'en est pas la relation à l'infime quantité qui dénonce les erreurs de calculs et les approximations instrumentales (voir ma Lettre à Alain Robbe-Grillet). Pour qu'il existe, il faut le créer mais à l'instar de la division par zéro, qui n'est pas un produit imaginaire mais une intuition remarquable, il ne sert à rien de le créer si on n'a pas une idée derrière la tête, une idée de l'homme et de son exploitation systématique en vue d'en tirer un profit personnel ou à partager uniquement avec les membres de la secte ou de la tribu.

 

On se pose quelquefois la question de savoir comment on en est arrivé là, à ce point qui n'est pas une rencontre, détail significatif de ce doux métier qu'est la vie quand on la prend du bon côté et un enfer si c'est le mauvais côté qui se donne à réfléchir. Une intuition douloureuse, un doute pour tout dire, nous pousse à penser que le néant est une question de temps et non pas de situation dans l'espace. — N'est-ce pas cet oubli qui gît dans les ressources de l'unité, sa facilité à dériver de l'infini et à donner la mesure de toute chose? La probabilité de se retrouver au présent à tout moment de cette éternité est réduite à zéro. Nous avons existé et pourtant, nous n'existions pas, pas que nous sachions et puis nous nous sommes mis à exister de moins en moins, fauchés une fois par la mort et réduit au silence et à l'absence faute de témoins de cette existence, eux aussi emportés par le même tourment. Mais le néant n'est pas ce manque d'explications satisfaisantes puisqu'elles réussissent encore à le remplir d'anonymes ressemblances. Ce n'est pas non plus ce qui arriverait si Dieu n'existait pas. Le néant ne se nourrit pas plus de menaces que d'approximations telluriques. Il aurait quelque chance d'exister (métaphysiquement) si nous appliquions tout notre effort de recherche à ce qui n'a aucune chance d'exister une fois de plus. Le néant n'admet pas cet absurde. Il n'en soutient même pas l'hypothèse. Il n'est donc pas ce que je ne suis plus s'il n'est pas. Le néant est au mieux un instant de la pensée: "Il m'a effleuré l'esprit". Comme il ne sert à rien, on s'en sert dans les cérémonies et si le roman en est une, alors il apparaît dans les pires moments pour donner à penser au lieu de signifier quelque chose qui ait quelque relation avec les objets environnants le romanesque. Le néant, c'est de l'instant. Insaisissable, il peut prendre toute la place: d'où la nécessité d'un être dont il n'est pas la composante primitive.

 

XIX

 

On peut résoudre un nombre considérable de problèmes en se mettant subitement à croire en Dieu et même pousser le bouchon jusqu'à adhérer aux dogmes d'une religion. Débarrassé des questions sans réponses, il ne reste plus alors qu'à se concentrer sur son travail qui consiste quelquefois à écrire des romans. Ici, Dieu existant, le néant serait un espace compris entre la pratique des cérémonies et la probabilité de finir bien. Le temps, non content de le ramener à de plus justes proportions, on le renouvelle autant de fois que c'est nécessaire et on établit des échelles de proportions dont les sommets nous étourdissent de festivités traditionnelles. Dès lors, on peut tout imaginer, du moins en théorie, et construire des textes romanesques sans se limiter à la question du texte romanesque. Une pareille liberté est contrecarrée par des exigences de comportement d'abord prophétisées puis stigmatisées. Rien ne vaut une bonne marque de reconnaissance. On se demande même pourquoi continuer d'écrire des romans puisque le roman est unique (Passion de J.C., biographie de Mohammad, et autres Bouddha de l'hallucination collective et de la constance des recherches mystiques). Écrire des romans devient un art, clairement. Un art de convaincre, essentiellement, que Dieu est tout et le néant un endroit détestable. Mais pour pallier la tentation du suicide, celui-ci étant perçu comme la liberté de choisir d'être ou de ne pas être, prérogative divine sinon les peuples se suicident en masse sans attendre les génocides de l'Histoire, c'est l'enfer qui menace et le néant est plutôt ce que seul Dieu est capable de transformer en chose existante. Expliquant l'existence par le néant, les religions restructurent le temps en avenir prometteur, exactement ce qu'il s'agit de faire par exemple quand on écrit un roman policier. Imitation grandiloquente de ce pouvoir de créer que l'être humain possède à un haut degré de "civilisation". Dieu, c'est l'empêcheur imaginaire d'imaginer. Peut-on, dans nos civilisations religieuses, écrire librement des romans sans cette mutilation inacceptable? Pas si sûr.

 

Si le sexe ne pose plus vraiment de problème, c'est qu'il a toujours fait l'objet d'un commerce. Les sociétés modernes s'attachent d'ailleurs assez sérieusement à légiférer encore sur la question pour limiter les débordements notamment sur l'enfance et les faibles. Le sexe, contre toute attente, n'a pas remplacé la religion ni interdit les regards obliques sur la nature. Les cultes s'imposent de plus en plus aux pratiques de l'existence. Réduits à la passivité de l'observateur mais pas au silence, comme tout un chacun, ils tentent de s'élever dans la hiérarchie du pouvoir, en commençant par exiger d'être informés directement et même consultés avant toute divulgation de la décision. Certes, ils ne décident de rien mais le simple fait de la consultation, comme si de sages il s'agissait, laisse augurer un bel avenir à ces excroissances du pouvoir. Va pour le sexe, dans certaines limites qui restent toujours à reconsidérer mais en va-t-il de même pour les objets du récit et les aléas du dialogue dès lors que ceux-ci agissent directement sur la complexité des questions existentielles? Un Dieu philosophique est une attente, entre l'hypothèse et la certitude, mais le Dieu des religions est le signe d'une impatience rudimentaire et dangereuse. Personnage pour les uns, entité pour les autres, toute approche textuelle de la déraison en impose la stature historique et universelle. Heureusement, on nous en promet de belles question reproduction de l'espèce et pourquoi pas extase. Le roman doit en tenir compte et participer à l'équarrissage de Dieu comme au positionnement des tentations du vide.

 

XX

 

Ces considérations pourraient paraître inutiles en cas de prétentions artistiques mais en écrivant des romans, si je ne moralise jamais, je ne donne rien non plus à caresser. Et peu m'importe si on se pâme quand même dans les passages les moins périlleux (pour moi) de mon écriture et de mes inventions dramatiques. Il me semble important de prévenir le lecteur: ni le néant ni Dieu n'agissent librement dans mes aventures avec l'aventure des personnages. J'en critique ouvertement le contenu dans l'espoir que le lecteur, désormais informé, en gros, que je ne crois pas en Dieu, que pour moi les religions relèvent de l'ignominie comme la guerre et le viol, que les approches scientifiques me paraissent, malgré les approximations du calcul, pertinentes alors que les considérations métaphysiques et rhétoriques ne servent que de lit à mon étude de la folie et de la déraison, — que le lecteur apprécie à leur juste valeur ces autres dilemmes organisé en dilemme que j'appelle, à tort ou à raison mais faute de temps pour en vérifier l'à-propos, un roman. Il y sera question, comme on va le lire, de destin et d'instant.

 

XXI

 

À la mesure de l'homme, de ce qu'il est instantanément et de ce qu'il devient pour peu de temps, c'est l'arpentage qui prévaut contre la géométrie. Personnellement, je n'ai jamais vu ni connu l'espace et ma notion du temps s'apparente plutôt à la vue courte et aux hâtes désespérées du quidam. Mes personnages témoignent de cette mise à niveau. Notre vision du monde est arrêtée par les vitrines de nos usages et les portillons de nos attentes. Les personnages suivent les mêmes fils sans risquer de ne plus ressembler à rien. On a beau se creuser, comme pratiquants de l'apnée, il faut une certaine dose de croyance ou de jeu (mais qu'est-ce qui inspire le jeu plutôt que la croyance?) pour se plonger dans la réflexion jusqu'à une certaine obscurité qui témoigne à la fois de la complexité de la situation et du peu d'importance que peuvent avoir sur nous les raisonnements appartenant au passé de notre propre raisonnement, ce que nous prenons pour des racines, exactement comme s'il était clair que nous sommes cultivés et produits de la culture et que l'obscurité est une affaire de temps.

 

Les cordes à noeuds des théories, modèles et autres règles de trois, traversées de ce que le mathématicien moderne préfère appeler des complexes plutôt que de retenir le mot qui vint d'abord à l'esprit de leurs inventeurs: des imaginaires (par rapport aux réels bien sûr), ne tiennent pas longtemps à l'usage. Mais un point commun remarquable de ces outils de l'arpenteur consiste en leur part de réussite, donc de vérité et de soulagement au moins partiels (allez donc savoir ce que cela peut bien vouloir dire) et il se trouve que des outils (thérapeutiques par exemple mais aussi politiques, publicitaires, éducatifs) fonctionnent assez bien, permettant l'exhibition spectaculaire des résultats pour aussitôt à la fois entrer dans la légende et devenir sujet à caution. On ne joue plus, on se met à croire, avec ou sans Dieu, croire c'est résister au néant, à sa tentation facile. S'il s'agit de donner un sens au désir, c'est-à-dire des réalités, on ne joue pas plus loin que l'enfance ni plus vite que l'âge. La mesure de l'homme ne permet pas de jouer sans un suicide au bout du jeu. L'homme croit ou n'est plus.

 

Dans ces sinistres conditions, l'entreprise d'un roman est une épreuve de force. Le texte, pas plus explicable qu'un caillou ou un brin d'herbe, mais pas plus prometteur de découvertes, fait florès quand le jeu semble en valoir la chandelle et là, les époques divergent tellement (en fonction me dit-on de l'état des connaissances et par conséquent de la capacité d'affronter les tenants de la conservation sans risquer d'embraser en soi les bûchers des places publiques) que la simple compréhension d'un mot ou d'une attitude finit par relever du casse-tête et de la bonne volonté. Écrire, c'est construire en dehors du temps mais lire est une activité temporaire. Ces passages de l'autre à la surface de ce qui est une profondeur déterminent la durée du texte sans jamais tenir compte du moi qui l'écrivit ou est en train de l'écrire. L'autre, en bon voisin, et selon des règles de proximité prévues par l'usage, finit par écrire ce qui n'est peut-être pas écrit et le moi devient une biographie à ajouter à l'oeuvre comme c'est l'usage en religion où les biographies et les commentaires se donnent des allures de pratiques scientifiques, rêve caressé des philosophes qui verraient bien la métaphysique comme science, au moins petit à petit, par grignotement expérimental.

 

XXII

 

Le corpus de la critique fait office, ce n'est pas peu dire, de littérature par l'exemple. Ainsi, le roman de l'humanité prendrait ses formes aux jeux de l'individu doué pour l'expression romanesque; il serait à prendre en considération au moment d'écrire ce qui nous passe par la tête quand il pourrait plutôt ne plus rien se passer. Par suite, il ne s'agirait pas de donner aux mots tous les sens qu'ils peuvent contenir sans perdre le sens, mais de donner un sens à nos compositions via les pratiques de la langue mise à la place du langage pour faire bonne figure. Des vocations naissent parce qu'on les a semées. L'homme n'est pas à ce point opiniâtre (encore une idée jetée par impression d'avoir raison) qu'il est capable de génie. Sournoisement, Cortázar explique que le génie, c'est parier qu'on est génial, et gagner son pari. Ceci serait une simple boutade si Cortázar n'avait pas consacré dix ans de sa vie à reconstruire le roman à la mesure de l'homme et obtenu un résultat difficilement contestable avec des arguments d'écrivain. Heureusement, le marché de la littérature générale permet de distinguer les oeuvres importantes de celles qui rapportent à leurs auteurs les lauriers provisoires de la reconnaissance du ventre. Certes, la différence ne saute pas toujours aux yeux de tout le monde pour le plus grand bien des résultats d'exploitation et, cela va sans dire, toutes les oeuvres de qualité ne sont pas invitées au festin de l'immédiat et de la perspective des vacances. Le concert se limite pour demeurer musical sinon les chaises se vident dans un incessant raclement du parterre et les repliements des strapontins doués de souffle court mais intempestif. À la question du roman de l'humanité en cours (selon Sartre), s'ajouterait celle du génie à mettre en jeu sous peine ne n'être pas jugé. Un écrivain aussi secret et modeste que Paul Gadenne, malgré sa ténacité d'homme et d'écrivain, restera malconnu jusqu'à ce que la voix de ses admirateurs se fasse entendre. Gare au suicide par inadvertance (négligence dans le style).

 

Là (ou à l'heure) où les philosophes proposent inlassablement des expériences inacceptables dans les conditions de laboratoire qu'on exige des scientifiques (dont la plupart ne sont d'ailleurs que des ingénieurs, une chose expliquant l'autre), le romancier (pas plus que l'ingénieur) n'est en mesure d'apporter ne serait-ce qu'une goutte au moulin philosophique réduit à la peau de chagrin métaphysique. L'échantillonnage philosophique, capricieux ou fugace (propriété ajoutée ou intrinsèque, voire), est moins docile (ou facile, même jeu) que les jus utilisés dans la recherche scientifique (et technologique, autre jeu). Le travail de l'écrivain est mis sur le même plan que celui des bavards que nous sommes dans la vie de tous les jours. L'homme, c'est l'homme, un point c'est tout. Comme si c'était de la rigueur, cette affirmation. Or l'homme, aussi bien ce n'est pas l'homme et l'écrivain moins que les autres. Dès l'entrée en matière, on est sollicité par de pareilles démonstrations de perspicacité. Du coup, le jeu des philosophes apparaît de moins en moins scientifique, donc de moins en moins utile, de plus en plus agaçant. Comme il n'existe pas une communauté des écrivains, c'est l'écrivain en personne qui fait entrer l'écrivain (lui-même en principe, c'est plus facile, moins cher) dans ce qui n'a rien à voir avec un laboratoire, à tel point qu'on est déjà censé y perdre son temps. Pourtant, c'est à ce prix, nous le savons bien, au prix d'une perte de temps incalculable et donc incompatible avec l'économie de moyens qu'exige la production de biens comptables, que la littérature devient une littérature et non pas un document d'époque sur les gens de l'époque en question. Qui, d'ailleurs, se posera des questions sur toutes les époques avec la même attention de chercheur pointilleux?

 

Un roman de l'humanité (désir); le pari du génie (puissance), pari à lancer soi-même sans attendre l'approbation de la tribu; et l'athanor (plutôt que le laboratoire) des oeuvres, — il n'en faut sans doute pas plus à l'homme générique pour inspirer à l'homme écrivant des particularités littéraires. Tout ceci est bien discutable et mériterait un approfondissement par le partage et la mise en commun. Mais ne suffit-il pas de brosser le tableau avec un minimum de couleur plutôt que d'essayer toute la gamme chimique où les réactions au gris et au pituite menacent de s'enchaîner les unes aux autres pour finalement ne rien décrire? Le croquis est une attente et une fin à la fois, qu'est-ce qu'on y peut? En tout cas, le lit est fait pour continuer cette petite réflexion sur les grandes perspectives du roman qui, n'en déplaise aux marchands de sommeil, ne meurt pas dans l'obscurité pas plus que les morts ne renaissent dans la lumière. Le commerce, qui est en effet une forme légale de voler son prochain mais dont les États, puissantes sectes, ne peuvent pas se passer pour alimenter leurs luttes intestines et parallèles, ne crée pas la littérature qui le vomit tous les jours parce qu'elle s'en nourrit elle aussi. Revenons à la mesure du roman.

 

XXIII

 

Les instances du roman commnunément admises sont: le personnage, le temps, le lieu et l'écriture (voir VIII). Cette approche structurelle peut réduire n'importe quel roman à un discours sur le roman. Très pratique en cas d'enseignement et même de recherche, elle ne vaut plus grand chose au moment d'écrire mais un écrivain peut raisonnablement évaluer son oeuvre en constatant les valeurs ajoutées à chacune de ces variables. Un simple regard sur ce repère indispensable lui permet de constater les manques, d'équilibre par exemple ou de pertinence. Il peut aussi doser les importances accordées, pour des raisons doctrinales ou autres, à ces paramètres de la constance romanesque. Il est toujours agréable de disposer d'un outil capable à la fois d'évaluer ce qu'on cherche en effet à mesurer et efficace une fois les corrections apportées, c'est-à-dire tout aussi capable de vérifier le poids des changements sur l'ensemble. De plus, c'est en manipulant savamment ces données que le romancier donne une formulation aisée (et publicitaire) de sa théorie du roman. L'accent sera le plus souvent mis sur une de ces instances, rarement sur plusieurs. Les variations, tout aussi à l'origine des doctrines, caractériseront des pratiques indubitablement différentielles. Ce paramètrage musical, avec sa verticalité (personnage, lieu) et son horizontalité (temps, écriture), se donne, sinon pour une science, du moins pour un art du roman, de la partition du roman comme lit du roman. On conçoit mal d'écrire des romans dans d'autres conditions préalables ou alors ce ne sont pas des romans, déclare-t-on s'ils sont écrits et une fois seulement qu'ils sont écrits. Cette manie de superposer les transparences des arts pour en constater les coïncidences est équivalente à la persistance rétinienne et, en entretenant la circulation linéaire des oeuvres, dans une anthologie par exemple, le film se déroule sur l'écran de nos perceptions comme si la réalité s'y trouvait éclairée.

 

Il n'est pas facile de se soustraire à ce jeu du miroir aux alouettes tournoyant à portée de fusil. Et les règles ne sont pas clairement établies. On sent bien toutefois que la sensibilité acquise à force de présence parmi les siens n'est pas universelle et la perception d'autres systèmes d'approche paraît du coup tellement différente, tellement porteuse de dénonciations et de nouveautés, que l'engagement devient nécessaire et la défense organisée sur la base d'un mélange savant de communication courtoise et de moyens de destruction. (L'"art moderne" n'est rien d'autre qu'un emprunt au Japon et à l'Afrique doublé d'une remise en question purement théorique de l'art.) Le combat engagé contre la contreculture se poursuit à l'extérieur avec la même audace. On peut légitimement se demander si les instances bien pratiques dont je parlais plus haut ne servent pas plus la lutte entreprise contre la différence que le roman lui-même quelquefois si essentiel dans la question de la survie personnelle. Tout se passe en circuit fermé, rien ne se réduit à la personne, comme si le cercle n'avait pas de centre mais que sa géométrie demeurait toutefois parfaitement acceptable. Ne pas se poser ces questions à l'intérieur d'un roman relève de l'aveuglement, de la soumission et de la nette intention de remplacer la perspective du bonheur par autre chose. Quant l'appétit va, tout va, semblent nous dire ces romanciers méthodiques dont les négligences de style font partie de l'attirail des apparences destinées à remplacer les prémices du bonheur. Ajoutons qu'emprunter à l'extérieur du cercle tracé ne revient qu'à introduire les éléments d'une autre façon de soumettre la pensée aux nécessités vitales. Les relativités, au lieu d'inspirer la pensée, aggravent sa tendance à revenir sur les lieux de sa naissance. Sans parler des pèlerinages mis en place justement dans la perspective d'universaliser les principes y compris au sein des universités conçues par les États, les religions ou les intérêts privés (du pareil au même, malgré les petits détails de principes). Le tournoiement ne peut aboutir qu'à l'immobilité ou au consentement.

 

Si donc on enfreint les lois, il faut prévoir d'entrer dans un système de jugement des valeurs ni contradictoire ni égalitaire. Ce qui n'équivaut pas à une renonciation. Et puis ne pas confondre la plaidoirie adressée à son propre monde, qui contient la critique et ses faillites, et la réduction aux principes, qui est le passage du constat (un tableau) à sa représentation graphique.

 

XXIV

 

 

 

I-1 - Repère pour représenter le roman et ses variations possibles.

 

 

 

 

I-2 - Schéma pour donner une idée de ce qui est ici autrement conçu.

 

 

 

 

 

 

I-3 - Tentative de mise à plat de la transformation obtenue.

 

 

Cette mise à plat ne remplace pas le roman lui-même (Aliène du temps et ses (a)tomes). Ce n'est qu'un croquis commode de ce qui arrive au roman quand, à la suite d'une hallucination ou d'une vision plus tranquille, on applique la transformation à un état du roman qui lui ne se prive pas de schématiser pour mieux pratiquer ses perforations filetées. Quand je peins, je commence par décider de la méthode que je vais employer, en fonction du liant, de l'agglutinant (gomme, huile, résine), de l'importance accordée (peut-être théoriquement) aux contrastes de couleur et de matière, je commence par le foncé ou par le clair, je sais si ça sèche ou si ça se polymérise, je dispose de deux ou trois couches, c'est à voir, j'utilise la transparence, l'opacité, la brillance, la matité, je commence par une grisaille, par des empâtements, par doucement teinter le blanc d'un jus ou gravement tracer les ombres ou les contours, jamais je ne me lance dans cette aventure sans en mesurer la physique et le temps d'attente nécessaire par exemple entre les couches. Idem pour la composition musicale, notant au passage que la musique est le seul art où l'idée de composition fait partie de la désignation. Tout art, par sa mise en pratique, réclame un atelier. Mais au lieu de préciser si avant d'écrire je me vide ou pas de mes excréments, anecdote facile proposée par Duras pour éviter de parler du fond de la question avec un interlocuteur qui ne l'aurait alors pas comprise (alors que le détail physiologique le réclamait), je choisis délibérément de m'expliquer en toute modestie, prenant le risque de n'être plus tout à fait dans mon élément et de paraître tenter de combler des vides avec autre chose qu'une matière romanesque non trouvée en écrivant. Il n'est pas interdit d'appliquer la méthode traditionnelle, ou une de ses variantes, au texte qui prétend échapper à son contrôle. Le résultat conclura immanquablement à l'obscurité, à des défaillances logiques, à un tournoiement insupportable, regrettant qu'un écrivain aussi doué pour l'écriture (j'en suis conscient) perde son temps (et celui des autres) à écrire des choses qui refusent d'entrer dans le carcan. Je propose donc une autre méthode d'évaluation. Il va sans dire que cette méthode, qui est le commentaire du roman en soi, n'entretient peut-être aucune relation avec le roman en question (celui que j'écris) et que la parodie n'est pas loin. Cependant, un simple exercice démontrera vite la pertinence du propos. Notons que je ne me révolte pas et que je n'applique pas cette méthode à des romans qui n'ont pas été conçus pour l'éclairer. Jeux compliqués de tous les théâtres du plaisir dont un homme ou une femme peut être l'apparence surprise sur le fait.


Deuxième partie

 

I

 

Les récentes décennies ont clairement montré que l'écrivain est double. On a beau, régulièrement, poser des pièges pour attrapper la soi-disant imposture de la pensée moderne, de l'âne peintre à Sokal, traquenard posé le plus souvent par des individualités de formation scientifique au service de la technologie ou par des adeptes de l'indiscutable en religion comme ailleurs, autres formes d'imposture plus perverses encore, et dans ce cas trouver les médiocres éditeurs de la farce, médiocres mais agencés pour améliorer le compte d'exploitation de leur entreprise, l'écrivain véritable ne se prend pas au collet où ses zélateurs sont quelquefois contraints d'exprimer leur insuffisance intellectuelle. En ne prouvant rien, mais en attirant l'attention sur les failles possibles de ce qui est, philosophiquement, une méthode de pensée, on ne réussit pas à condamner définitivement. L'imposture des religions est partagée par le plus grand nombre, quant à l'imposture scientifique, ballotée entre les ambitions personnelles et les services rendues à l'industrie, elle s'est installée en pratique, exactement sur le modèle de l'imposture commerciale à quoi la justice ne trouve rien à redire, au contraire le mensonge commercial, comme en religion d'ailleurs, n'y est point un "péché capital", de ceux qui conduisent leurs auteurs en prison. Dans un monde où la permission, le privilège et la recommandation sont des principes reconnus et dans la mesure où l'application de ces principes ne trouble pas les conceptions communes de l'échange et des flux, c'est encore l'art qui commet le moins d'impairs, et c'est l'artiste qui endure les vicissitudes de ses prémonitions. Malgré tout le sang (de boeuf) répandu sur les planchers  de je ne sais plus quel musée à New York, dans ce beau pays que sont les Usa, l'artiste a plus facilement conquis ses lettres de prolétaire que cette espèce d'accès à la noblese qui consiste à être un homme de loi, un politicien, un journaliste, un homme d'affaire, un ingénieur et même un scientifique (a lawyer, a preacher etc.). Il n'est donc pas étonnant que l'artiste, s'il n'est pas au service de cette noblesse de la démocratie américaine, éprouve quelque difficulté à se faire entendre et surtout à être pris au sérieux. Que dire alors des ex-dictatures européennes qui n'ont pas rompu avec leur passé criminel, que dire du vide proposé à la place de l'abstraction (des bandes, des ronds), que dire du populisme joyeusement entretenu par l'État et de la vogue du fonctionnaire promu au plus hautes charges nationales, de cette outrecuidance qui consiste à confier à un fonctionnaire des impôts, déjà promu au titre d'économiste, le dur labeur d'une constitution qui réclamait des juristes conformes au précepte, jamais appliqué dans ce triste empire qu'est la France, de Diderot: il vaut mieux de bons juges que de bonnes lois? À côté de ces délits contre l'humanité, les erreurs de l'écrivain, y compris ses errements compensatoires, ne sont que des babioles de l'anecdote littéraire, des écailles d'une surface en constante rénovation. Mais quelle distance entre le châtiment appliqué à Céline et le silence accordé aux pourvoyeurs du mur de l'Atlantique, quelle injustice flagrante, quelle ignominie.

 

II

 

Il est communément admis que celui qui ne répond pas à l'attente est soit un fou soit un brigand. Tout le droit se fonde sur ce qui est une perception des autres et non pas sur les faits qui se structurent en circonstances. Le droit ne pardonne pas, il tranche. L'enfermement et l'exclusion découlent de cette activité à la fois lucrative et ordonnatrice des moeurs (primordiale, elle a tendance à abuser de ces distinctions sans proposer d'autres choix, — accessoire, elle ne croit plus au malheur d'être moins que celui qui hérite ou acquiert par un autre moyen défini par la loi). L'écrivain, considéré comme une espèce de délinquant si personne ne l'introduit dans le cercle des pouvoirs exercés sur l'autre sans son consentement (dont le vice, en droit, ne peut être que contractuel), n'échappe pas à cette pratique. Nous avons donc à proposer à l'humanité que nous sommes en ce moment précis de notre existence, un écrivain-fou et un écrivain-charlatan. Tous les écrivains, y compris ceux qui servent à quelque chose, sont inclus dans l'une ou l'autre de ces catégories. Il n'y a pas de place pour autre chose que la folie et le charlatanisme, entre un état physiologique et un comportement coupable. Mythomanie (à établir) ou imposture (civisme ou incivisme). Les guérisseurs se pressent au portillon avec leurs f(ph)iltres (mesurer l'importance que ce mot a prise dans les technologies de l'informatique, lieu sensible de la communication possible sans échange). Et on assiste alors encore à l'invention d'un jargon à la place du langage (Quine, si cher au coeur des hommes de science, les Classiques, Racine à la place de Rabelais, n'importe quel écrivain à la mode en lieu et place de celui qui menace de persister, etc.), ce qui ruine toutes les espérances que l'écrivain a placées dans le recours à la poésie. C'est la langue des biographies et, si l'écrivain en question jouit d'une certaine, bonne ou mauvaise, réputation, on n'attend pas les conclusions de son agonie pour le pétrifier. La langue qui sert de language n'est jamais la nôtre, lapalissade qui en dit long non pas sur le destin qui nous "donne" la vie à tel ou tel endroit de la croûte terrestre et à telle ou telle époque de son évolution historique, mais sur les limites à ne pas dépasser sous peine d'être considéré comme un écrivain et non plus comme ce que nous souhaitons paraître aux yeux des autres. L'usage de la langue est déterminant. La littérature est un usage déterminant.

 

III

 

Alain soupçonne "que Balzac a porté à une perfection incroyable l'art d'inventer en écrivant", ce qui laisse supposer que cet art existait depuis longtemps avant Balzac et même, Alain ne le précise pas, que cet art a toujours existé, qu'il est partie de l'écriture, qu'il n'y a pas d'écriture sans cet art. En voilà une question. Ailleurs, Jouhandeau nous apprend que "l'oeuvre que j'avais rêvé de construire, je n'en aperçus les grandes lignes que beaucoup plus tard, comme il se devait, je veux dire la chose faite". Ce qui est supposé être, par les surréalistes, un mécanisme psychique pur, ne serait pas à l'intérieur de l'écriture, mais à portée de l'écriture. Voilà le genre de chose qu'on peut supposer, dont on peut avoir une intuition claire, mais qu'il est impossible de prouver, de rendre indubitable, par les faits, c'est-à-dire au moins par la lecture. Est-il raisonnable d'y attacher de l'importance, c'est au fond la question qui se pose chaque fois qu'on s'apprête à débiter de la théorie en tranches maintenant que les dissertations euclidiennes ne sont plus possibles et que même la dissertation euclidienne laisse franchement apparaître ses insuffisances logiques (elle n'aurait plus qu'une valeur "historique", en dehors de ses résultats indubitables). Ces constats ne relèvent pas de la pensée mais du désir ou de la paresse. Ils servent à écrire, ils proposent des méthodes pour écrire ou pour se prélasser ou plus sérieusement pour influencer les autres, mais ils sont extérieurs à l'écriture, ils font partie de la Révélation et non pas de la Découverte. Or, il est précisément nécessaire de donner aux hypothèses plutôt le lit de l'aventure que celui des prophéties, si l'on veut aller plus loin que la dernière nouvelle. La question serait alors de savoir par quoi, par quels signes francs l'aventure commence. Se poster en coin ne semble pas servir à grand-chose, demander son chemin aux autres peut finalement ne démontrer que leur déloyauté dès qu'il s'agit d'être sincère, et, comme on l'a vu, croire ou ne pas croire est une activité stérile malgré les apparences de flux.

 

Si l'écrivain-fou ne se pose pas ce genre de questions, c'est qu'il suit un fil dont nous ne connaissons pas plus que lui le point zéro. Il surgit de l'amalgame des mensonges et des illusions comme une seul fleur subsiste dans le jardin de Rykiu. Un support théorique peut même être dégagé par lui-même de l'amas de fleurs qu'il a coupées et portées ailleurs que dans son jardin, un ailleurs à la visibilité d'étoile, visible pendant le temps de sa lente agonie, de son passage de la fraîcheur à la pourriture et de la pourriture à la poussière, et enfin de la poussière à la disparition. C'est ainsi qu'Artaud a construit un théâtre à l'endroit où il n'existait pas encore. Tout cela se passe à l'extérieur du jardin, la fleur continue d'exister en son milieu malgré son évidente existence biologique. L'oeuvre s'est construite en effet par l'action mais cette fois, l'écriture n'y est pour rien, ce qui rejette en marge de la pensée la douce constatation du philosophe Alain. La remarque de Jouhandeau aurait de l'importance si le fait d'apercevoir une lueur cohérente dans l'obscurité du texte était immanquablement une trace d'oeuvre et non pas d'existence. Mais c'est le contraire. Ce qui est valable dans ce cas pour un texte l'est aussi pour toutes les oeuvres dont l'humain peut présenter les spectacles avec une certaine cohérence à partir d'un certain âge. Au contraire, l'oeuvre de l'écrivain-fou, et peut-être du fou tout court (à vérifier), s'inscrit dans l'écriture avec l'influence maligne des étymologies assertoriques. Le fou remplace avantageusement la duplicité des prophètes.

 

L'écrivain-hypothèse, s'il est plus solide face à la tentation du suicide et aux facilités de la drogue, n'en demeure pas moins intimement lié, par son espèce de serment pédagogique, aux succès obtenus par les fous. C'est une constance, cette fascination pour le fou qui ne peut plus, en tant qu'écrivain, être pris pour un fou. À partir de là, toutes les hypothèses sont permises, même si l'écrivain-hypothèse ne prend pas toujours la précaution d'avertir ses disciples du caractère provisoire de sa pensée. Si le prophète s'approprie le langage pour le placer au-dessus de tout (sinon comment sa révélation écrite — dans ce cas c'est la parole unique qui est écrite mais ne devrait-on pas alors dire transcrite? — aurait quelque valeur d'inévitable?), l'écrivain-hypothèse, face au même spectacle d'une humanité en proie à ses vertiges cognitifs, soumet les variations de sa pensée à toutes les épreuves imposées par les faits et les supposés mis à sa disposition par le compendium des Lettres. Le texte flagrant de l'écrivain-hypothèse devient circonvolutions inadmissibles, gyrus textuel, interminable croissance, expansion préfacière qui remet à plus tard l'entrée en matière, laissant alors le doute s'emparer du lecteur qui ne parvient pas à franchir cette incessante introduction au discours de la méthode. L'écrivain-hypothèse a pris le risque de lasser, ce qui au fond ne concerne que ceux qui se lassent, mais surtout il a laissé la porte ouverte à toutes les simplifications, à toutes les tentatives de transformation de sa grammatologie en abc de tout ce qui pose problème et demande à être résolu sous peine de mal-être, de baisse de profit, d'érosion de clientèle.

 

IV

 

Au fond, le texte de l'écrivain-hypothèse est le commentaire de l'oeuvre de l'écrivain-fou sans qu'il soit possible, feu pâle, de maintenir longtemps la réalité même de cette relation de texte à texte. D'un côté le doute naît de l'incohérence (Pour en finir avec le jugement de Dieu), de l'autre c'est l'attente infinie (De la grammatologie) qui provoque les démissions et les récupérations par d'autres pratiques moins côtées qui ont besoin de réconfort, de preuve de solidité, de résultats tangibles. On se prend alors à songer à un milieu littéraire (qui existe comme le benthique ou le tellurique par exemple) sans fous ni poseurs d'hypothèses, à des écrivains plus proches, plus faciles, plus humains. Ils existent. Ils écrivent même. Et ils sont publiés pour le bonheur de tous ceux que d'autres aventures fatiguent ou irritent. Ce sont les donneurs de la leçon euphorique que la sagesse des peuples, bien connue pour ses efficiences, place minutieusement dans les niches de ses colombaires. Cette cendre littéraire, comme la poudre aux yeux et le sable du marchand, envahit notre enfance et tous les prémices de nos apprentissages. Atteindre le texte du fou ou celui du supposé charlatan à travers ces brouillards de principes est un effort aussi pénible que celui qui coûte si cher à nos écrivains-fous et rapporte quelquefois des fortunes à ceux qui savent manier l'hypothèse comme le pêcheur sa godille. Le monde des hommes ne montrera jamais clairement le tissu inachevable de ses intentions.

 

Mais n'éludons pas ce début de réponse qui consiste à retrouver dans l'usage les formes simplifiées, efficaces, des fulgurations des écrivains-fous (ou presque) et des écrivains-hypothèse. Activité scientifique dont le Verbe (l'épistémologie) est insuffisant à empêcher la multiplication par division de la tâche primitive. C'est ici que renaissent les passions de l'homme pour la vie et ses possibles continuations, ici, et non pas en poésie et en philosophie (mais on n'est plus comme Virgile clairement poète et plus obscurément philosophe), que la recherche reprend le cours interrompu par les oeuvres qui ont tenté, et tenteront encore, d'être le langage de tout ce qui se sert du langage pour se donner une existence partagée de sens et de spectacle. L'art, clame Artaud, doit servir à quelque chose. Et ce sont les balbutiements du philosophe qui servent effectivement à quelque chose d'aussi clair, par exemple, que la publicité ou le moral des troupes (quoique, constatait Picasso, les camouflages militaires doivent tout au cubisme, inconsciemment si on souhaite ne pas trop alimenter les cerveaux des militaires ou consciemment si l'on préfère supposer qu'ils sont entre de bonnes mains...). On se gardera toujours de trop en dire du fou et de trop en faire sur sa dépouille enfin silencieuse par incapacité à rajouter de la matière à ses évidences. Le malheur résout les difficultés d'explication du phénomème. Et le mélodrame atteint l'âme plus facilement que le texte ne saurait le faire dans ces circonstances précises de flux et de reflux, jamais d'explication, que le commentateur fignole pour peut-être finalement trouver, à défaut d'un peu de réalité, un public à son propre spectacle de l'écrivain au travail de son texte.

 

V

 

Nous en sommes à l'heure des interprétations et non pas de la lecture pure et simple. On nous fait le lit, on nous borde et nous sentons à quel point nous sommes alors capables de rêver sans en devenir fous ou sans nous transformer en auteurs d'interminables préambules en bout de tunnel avec perspective cavalière de l'autre bout du tunnel. L'adhésion, qui nous ramène à notre inexplicable présence parmi les autres, même si nous expliquons parfaitement cette présence parmi nos parents, est un moyen de se soustraire à la curiosité et d'avoir un oeil sur les activités secrètes des scientifiques qui font trembler le monde à chaque nouvelle guerre plutôt qu'à l'occasion des mises sur le marché des ingrédients de l'euphorie et du soulagement des douleurs. Ce qui manque à l'écriture, c'est encore une lapalissade, c'est la lecture, ce qui ne veut pas dire que la lecture n'existe pas ou qu'elle a changé de nature. L'angoisse de ne plus rire et la douleur prémonitoire provoquée par l'idée seule de privation des moyens de ne plus souffrir ni charnellement ni mentalement, sont si fortes, si réelles, si facilement compréhensibles que le choix d'une lecture juste et justement appropriée nous apparaît comme une menace dès lors que nous n'avons pas les moyens intellectuels de la lecture savante, obscure seulement parce qu'elle n'est pas compréhensible. Nous avons besoin d'être rassurés, ce que réussissent parfaitement les artistes de music-hall, de plus en plus présents d'ailleurs aux panthéons nationaux et dans les distributions de prix les plus prestigieux, et les savants que les institutions apportent au moulin de nos doutes pour nous éviter de ne broyer que du noir. En somme, nous faisons le choix du pain contre celui de l'enfermement ou de l'exclusion. Nous ferons tout pour échapper à ces condamnations au pire, et même nous ne volerons pas notre prochain aussi facilement que c'est permis à ceux qui en savent un peu plus sur la perversité de l'homme. Le prochain, on le tuera à la guerre ou dans la cour des prisons si c'est la meilleure façon de se garantir contre la menace de révolte croissante et contre les abus de pouvoir. Révoltez-vous mais sans influencer nos enfants, volez, tuez, torturez, faites ce que vous voulez, mais sans abuser. Dans un pareil milieu de cultures, on voit bien que la littérature est plus une curiosité de la nature humaine qu'une activité prometteuse de lendemains qui chantent sur le même ton, d'où les modulations à quoi nous soumettent incessamment les procédés de télécommunication, ces condensateurs de la parole.

 

L'ignorance a changé de sens en changeant d'objet, certes, mais surtout parce que le corpus des sciences n'agit plus sous la houlette du langage.

 

VI

 

On entretient les gens dans l'ignorance d'un tas de choses qui n'ont plus rien à voir avec le savoir. Nous ne sommes condamnés qu'à l'ignorance des secrets bien gardés. Pour le reste, seule notre curiosité prend la mesure de ce que nous sommes capables de comprendre du monde qui nous entoure et que nous ne peuplons pas de notre influence et encore moins de ce qui demeure intransigeant dans notre désir que les satisfactions restreignent à l'expression de ce que nous sommes enclins, par nature sans doute, à concéder aux autorités qui nous gouvernent. Nos perceptions suivent la complexité d'un statut qui n'est plus celui du citoyen mais du naufragé qui s'installe pour le meilleur et pour le pire. En retour, l'objet de nos perceptions finit par nous ressembler tellement qu'on peut penser, si c'est le mot, avoir trouvé le bonheur pourtant réputé innaccessible, purement rhétorique qu'il était le bonheur du temps où la poésie était admissible. Avec le temps, les démocraties reviennent à l'appropriation de la pensée par la classe politique. On voit sans arrêt des portraits de politiciens proclamer une pensée, pensée de faussaire certainement mais nous préférons penser nous-mêmes qu'il s'agit là de ruse et de bonne guerre. Ce glissement de propriété s'opère en douceur par la simple élimination des penseurs véritables qu'on ne voit pas à la télé, qu'on n'entend pas et dont les livres, ô félicité, sont incompréhensibles. Quelle distance en effet entre les syndicalistes du XIXe siècle, analphabètes et lettrés (Jules Vallès en trace magistralement le portrait sans tomber dans la légende), et nos défenseurs des droits de l'homme, de la femme, de l'enfant, de la nature, du progrès etc., qui s'érigent, par élection aristocratique, en conseillers y compris des gouvernements trop contents de n'avoir plus à crier pour se faire entendre. À la place de l'ignorance, les petits plaisirs grouillent jusqu'à devenir de mauvaises habitudes contre lesquelles les gouvernements engagent des luttes de principe. La grande connaissance est en effet celle du vin, ou de l'opium. On connaît par médiation. La vie n'a plus de sens, ce qui est recherché, mais elle peut avoir des saveurs. Est-ce un art, ce qui sourd de cette attente non reconnue comme attente? Est-ce de l'amour, ce que produisent les corps? Mais surtout, est-ce le plaisir ce plaisir que nous ne pouvons pas prendre quand ça nous chante? On a un peu résolu la question de savoir avec qui on le prend, la manière de le prendre relève en principe de l'intimité, mais d'une intimité contrainte à la discrétion, à la clandestinité, ou condamnée pour outrage, certes. L'humanité s'est chargée depuis longtemps de réduire l'homme à l'humain. Les techniques de réduction, pure technologie de l'ordre et du pouvoir, font mieux que se teinter d'apparences philosophiques ou religieuses. On est aux antipodes de la science, dans un rapport d'ignorant à connaissant les ficelles. Pas étonnant que la lutte pour la survie des langues nationales ait pris des proportions hallucinantes et hallucinatoires. L'illétré, à peine alphabétisé, en est le plus fervent défenseur, et il sait bien pourquoi, il sait aussi sans doute qu'une conquête trop dangereuse pour sa survie le fera changer d'avis comme il a déjà troqué ses petites fiertés contre l'argent nécessaire à ses suppléments d'existence. Les princes, qu'on n'appelle plus des princes pour ne pas réveiller les vieux démons de la Révolution, se livrent à des batailles intestines sans courir d'autres risques que la mise à l'écart dans les conditions qu'un prince peut exiger de la société, c'est-à-dire dans le confort de ses propriétés légitimement acquises par les moyens prévus par la Loi, et ils sont nombreux quand on est un prince. Ce qui ne s'en prend pas à la question de la légitimité des religions, sans doute est-ce là une réserve de provision en cas de disette socio-économique. On a plutôt l'impression d'une attente et les moyens de répression semblent avoir fait l'objet d'une mise en place soignée. Le feu a beau couver, il ne produira désormais que les brandons de l'impatience et les suppressions de soi inexplicables et bien entendu inexpliquées. Mais la consommation de satisfactions résistera-t-elle longtemps aux poussées mystiques qui remplacent avantageusement les insatisfactions ou plutôt animent les écarts que la vie creuse entre les consommateurs que nous sommes devenus au lieu d'être les promoteurs de notre désir? L'exercice de la pensée, à ce niveau de l'homme, ne vaut pas plus dans le sens de la libre-pensée que dans celui des soumissions aux croyances religieuses. Il ne garantit pas la pérennité de nos découvertes. Nous avons condamné notre quotidien à la stérilité, à l'inculte, à l'immobilité, à un point, lui interdisant la figure, les aventures autres que les voyages, les nouveautés de la croissance, le corps de l'autre aux prises avec sa grossesse.

 

VII

 

C'est par foisonnement végétal plus que par division cellulaire que le corpus scientifique, informe jusqu'à l'impossibilité d'en décrire l'extension, envisage sa progression cognitive. Le langage revient au jargon, à l'utilitaire de la parole capable à la fois de décrire pour transmettre intégralement le segment de connaissance auquel elle s'associe, et de débusquer les erreurs attachées aux pratiques de l'expérience. Le langage est la loi et la critique des fragments. Le problème se pose alors de rejoindre cette promesse d'infinité ou en tout cas de très grand nombre de langages particuliers et particulièrement difficiles à comprendre. Ce lien est-il un langage? Est-il l'affaire des philosophes, des poètes ou des scientifiques eux-mêmes? A-t-on raison d'exclure de cette hypothèse les paroles innombrables mais concordantes qui s'accumulent ailleurs que dans le domaine scientifique? Si tout langage est la marque d'une compréhension capable de donner une idée de l'ensemble, comment répondre à ces questions sans exister à l'intérieur de ce langage inconnu pour l'instant? La croissance du corpus scientifique, par multiplication (dont la loi ne nous est qu'imparfaitement connue) et par augmentation des connaissances fragmentaires (autre loi de composition qui reste à définir), ne s'opère plus dans le cerveau mais à l'extérieur de ce cerveau, dans le besoin de produits industriels, dans la fabrication, pour cause de saturation des marchés, des désirs qui, par le même phénomène, ne conduisent pas littéralement au désir lui-même, lequel n'est peut-être d'ailleurs qu'une "facilité" de langage. Autant on arrête bien vite de se poser trop de questions quand il s'agit de "parler" des consommateurs et de leurs princes, autant ici on a tendance à multiplier les questions relatives aux conditions préalables à toute réflexion un tant soit peu crédible. Et toute la crédibilité de ce discours ne peut pas, comme antan, reposer sur le simple fait que nous sommes capables de penser. Il semble bien que le "brain-storming" ne présente que des avantages par rapport à la dissertation. Pas étonnant alors que la question de la méthode, en acceptant les zones floues de la méthode, se heurte sans cesse à des poussées théoriques qui viennent contredire, par démonstration logique ou plus simplement cohérente, les soi-disant acquis des déconstructions données non plus comme hypothèses mais comme probabilités. Ce jeu des miroirs de l'esprit au travail de la pensée ne plaide pas en faveur d'une clarté absolue sous peine d'exclusion du débat. Autant on conçoit difficilement que le débat judiciaire soit entaché d'obscurités, même si on accepte les principes discutables de la Loi indiscutable justement à cet endroit précis des réglements de compte entre hommes, autant il apparaît nécessaire de laisser la place aux incertitudes dès qu'il s'agit de peaufiner le langage qui conditionne les attentes des laborantins de l'expérience. Mais qu'il soit question d'incertitudes clairement exprimées et établies et non pas d'obscurités dues à une pratique fautive de la langue ou plus généralement de la grammaire.

 

VIII

 

Le romancier a-t-il sa place au pays des consommateurs et des princes ou dans l'antichambre des chercheurs de vérités scientifiques à valeur hautement technologiques? Pour bien faire, il devrait se situer au-dessus de tout ça, dans une zone qu'il ne serait pas difficile alors de qualifier de "philologique". Mais est-ce bien sérieux, à la fois de ne pas s'adresser au commun des mortels et de proposer aux inventeurs des conditions de vie un projet qui les placerait d'emblée au pied d'un langage que leur pratique du quotidien les pousse à prendre pour des sornettes? Comment penser, ou croire, que le roman a le pouvoir, et la puissance nécessaire, de créer l'incréé en dehors, presque, de toute contingence humaine? Le roman de la science à la place de sa Philologie est une fiction. Le roman distribué dans les kiosques de la vie quotidienne est une illusion. Existe-t-il autre chose, pour éclairer l'esprit au moins momentanément, que la fiction et l'illusion? Ce qui existe alors est-il invention dans toute la pureté de l'invention? Qui lira un roman que personne ne peut lire? Un autre romancier? Mais celui-ci a-t-il fait ce choix pour les mêmes raisons? Pour les scientifiques, le romancier serait un sorcier et pour les autres un amuseur. On se rapproche là de la personne du comédien ou plus exactement de sa capacité à interpréter des personnages. Le roman est un masque propre comme l'ombre. Sous quelle lumière? Et pour quelle portée? Quel plan? Quelle éternité ajoutée à la surface? En se matérialisant, les rêves que l'homme a pu porter à bout de bras durant une autre éternité se sont transformés en question de savoir si le rêve a encore une existence.

 

IX

 

Il est probable que les pouvoirs constitués (et quelquefois limités, par concentration, comme par la Constitution de la République française) pèsent de tout leur poids sur les évolutions qui affectent l'homme dans le cadre peut-être d'une transformation, avec gain ou perte d'énergie, dont le moteur est dans l'homme et non pas ailleurs sinon plus vraisemblablement dans la communauté des hommes qui domine les autres rassemblements appelés quelquefois "civilisations", "Orient", "Islam" etc. Le rêve, phénomène individuel mais suffisamment proche des surfaces biologiques pour qu'on puisse penser le maîtriser, est à la fois un bien commun (tous les hommes rêvent par exemple un jour ou l'autre de l'effritement de leurs dents) et un lien avec les autres (chacun a sa manière à lui de rêver dans le cadre étroit de son aventure humaine). Pour l'instant, nous n'avons pas le choix du rêve, ou de ce que nous croyons être le rêve, malgré l'efficacité évidente des substances et des manipulations chirurgicales des profondeurs de notre être physique. On nous interdit de pratiquer le rêve. C'était une des grandes revendications il y a trente ou quarante ans. On ne parle plus guère du rêve que pour évoquer le sommeil dans lequel il nous plonge, le sommeil étant dans ce cas toujours assimilé à une mort non pas provisoire mais plus facile d'accès. La main qui tremble se saisit plus facilement d'une seringue que d'un pistolet. Les pouvoirs, constitués en triangle de l'ordre parfait sans illusion sur le degré de perfection atteint par leur pratique constante et surtout vigilante, se contentent de limiter les abus mais s'en prennent farouchement à toute autre espèce de dépassement. Il n'y a pas d'hôpital ni de prison pour ceux qui parviennent, par leur influence, à dérègler les instances supérieures. Une lutte farouche oppose les chercheurs de la vérité aux praticiens du savoir mais ce qui les différencie nettement n'est pas le contenu de leurs codages respectifs: c'est le moyen qui donne le ton. Réfléchissons: certes, avec ses circonvolutions interminables et ses flèches empoisonnées, le rêveur atteint à la fois le coeur de l'homme déjà sensibilisé par l'étude et la patience des autorités peu enclines à tolérer que le provisoire de la découverte onirique remplace aussi momentanément la rigueur de la loi. (Vous entendrez tous les jours le cri du magistrat si vous allez au tribunal comme au théâtre: "C'est intolérable! Je ne tolère pas que...!"; comme si l'intolérance avait sa place au moment de juger; ce que le magistrat tolère le moins, ce sont les cris de vengeance ou de désespoir des victimes.) De son côté, le partisan des faits se trahit allègrement: il n'est pas à la recherche de la vérité (ce sont encore ces magistrats que Frédéric Pottecher, grand chroniqueur judiciaire, appelle des "crocodiles" — à cause des larmes; d'où la manie un peu ridicule de certains juges de s'émouvoir jusqu'aux larmes en évoquant le cadavre d'un enfant — jamais celui d'une pute qui appartient pourtant à la même humanité — à l'occasion d'un programme de télé par exemple où ils sont délégués par leur syndicat "ministériel") mais d'une résolution admissible des désordres causés par le fauteur, lequel n'est pas forcément un rêveur, d'ailleurs. Faut-il parler alors du rêveur et de son double ou du partisan et de son traître?

 

Selon son point de vue, selon son hypothèse inexplicable, selon des intuitions propres à sa sensibilité, etc., on penchera pour un romancier-rêveur en proie aux affres de sa critique externe ou pour un romancier-partisan chargé surtout de détruire le rêve obtenu par des voies interdites. S'agit-il là du combat spectaculaire de l'aventurier en quête d'une esthétique propre à révéler aux autres ses tendances scandaleuses contre le moralisateur brandissant l'épis de maïs de l'état des connaissances dont un État peut raisonnablement faire son enseignement? Sans doute. L'Odyssée et l'Iliade de Queneau. À ceci près que le rêveur prend un risque considérable si le public ne vient pas à lui et que le partisan ne risque pas moins de tomber sous les balles s'il s'est trompé sur la solidité du régime qui lui a donné la possibilité d'exhiber ses talents. Tout ceci se passe en marge des rassemblements, un peu comme si, les taureaux finissant leur vie dans l'ombre et la lumière de l'arène, c'est dans les environs que le rêveur et le partisan se livrent à leurs acharnements réciproques, en annexe, en vitrine, ou plus piteusement dans la cage d'escalier de leur immeuble.

 

X

 

Si je croque à grand traits cette réalité de tous les jours, sans chercher d'ailleurs à en donner la description intégrale ni même essentielle, c'est, on s'en doute, par précaution. Je ne voudrais pas commencer à exprimer mes choix (littéraires) sans en avoir au préalable défini l'environnement, c'est-à-dire les limites à ne pas dépasser sous peine de manquer de sincérité. Ce sentiment plutôt vague qui me donne à penser, sous l'influence des pré-romantismes qui ont évacué la machinerie classique, que nous sommes prisonniers des vitres à travers lesquelles le monde nous apparaît tel qu'il n'est pas, ce qui ne nous empêche pas d'en partager les visions et l'usage courant, ce sentiment qui perfore la moindre de mes pensées pour jeter le doute à la fois sur ma santé mentale et sur ma capacité à penser et surtout à écrire ce que je pense, ce sentiment n'est-il pas à l'origine de la question lancinante, comme une douleur ou comme la promesse d'une satisfaction, de savoir pourquoi je suis écrivain, avec ce que cela implique de choix visibles et de contraintes cachées, et pourquoi, somme toute, les autres ne le sont pas, particulièrement ceux dont je connais, imparfaitement mais clairement, la présence parmi les objets qu'ils possèdent comme je ne les possède pas? Pourquoi ne partagent-ils pas les coulures de ma pensée comme je partage leur pain? Pourquoi exigent-ils qu'au préalable j'apporte les confirmations de ce que je donne trop, trop vite et trop gratuitement? Il faudrait que je fasse le lit de ma pensée avant de m'adresser à eux et, en attendant, partager le pain que je gagne moi aussi avec le même type d'effort, partagé entre l'intérêt de mes employeurs (si je ne chôme pas) et les exigences de contribution que l'État m'impose au nom de tous (si je gagne suffisamment), comme si ce monde était nécessaire à ma survie, comme si la menace d'exclusion était aussi réelle que les privations qui pèsent sur les malfaiteurs, comme s'il était inévitable qu'aucune parcelle de ce monde ne fasse l'objet d'un contrat et que j'étais destiné à servir plutôt qu'à me servir. Cette naïveté, ce raisonnement précis mais idéaliste, révèle la candeur ou la psychose de l'être que je tends à devenir mais ne dit rien de cette sincérité qui prélude à l'action dont je suis le promoteur unique et identifié. Dès lors, la question qui se pose est celle d'un choix non pas annexe, non pas aléatoire, ni imaginaire pas plus que naturel, mais imposé comme prémisse, comme origine des conséquences dont je dois alors reconnaître que je ne suis plus le maître incontesté. Ce choix, comme tous les choix imposés par la rigueur des dogmes, est une alternative, un choix entre deux options clairement opposées, un choix déterminant alors que je désirais que seule ma production littéraire eût cette prérogative: Êtes-vous un relateur, un suiveur, ou un asserteur, un prétendu nouveau guide?

 

Comment voulez-vous répondre à cette question sans faire acte de soumission, et donc d'adhésion, ou sans éviter cette autre forme de jugement qui se conclut par une sentence tirée non pas de votre invention ou de vos promesses mais de la loi et des usages en partage? Vous ne pouvez pourtant pas éviter ce passage à l'acte, l'insoumission, partielle ou intégrale, qui vous rejette en marge ou vous exclut totalement. Votre réussite dépend d'une soumission préalable, ruse peut-être mais avec des conséquences de soumission, c'est-à-dire d'éloignement croissant de ce qu'on a été un moment et qu'on ne "risque" pas de redevenir. Choix de l'enfance, malheureusement, car c'est à l'enfant que cette question est posée, au sein même d'un apprentissage qui exclut d'emblée la possibilité raisonnable du choix. La ruse qui consiste à "jouer le je(u)", comme on dit en marge de l'enseignement national, peut sauver du naufrage mental mais elle n'évite pas l'écueil sur quoi notre fragile embarcation, corps et âme, exerce, en guise de maturité, sa résistance à l'emploi. Il faut espérer qu'à force de frottements, l'épaisseur qui nous sépare symboliquement des autres ne se fragilise pas au point de nous pousser à commettre au lieu de participer comme les autres. En réduisant notre rayon d'action, nous sauvons un peu notre ancienne sincérité, nous en préservons les indulgences au fil des approximations acquises et de la relative tranquillité qui nous permet au moins de mourir dans un endroit propre si rien ne vient troubler cette fête pour en démentir les joies et les promesses, au moins le temps de la nouvelle, qui vieillit vite. Ainsi s'expliquent les vieillissements prématurés.

 

XI

 

Alors de quoi va parler le roman? Autrement dit, quelle est sa place dans l'organisation (plus que la structure) des sciences cognitives, si sa place n'est est pas contestable, si elle est admise au moins comme satellite des racines de la pensée placées sous un univers mathématique qui remplace Dieu et ses ouailles? Le langage a changé d'identité. Sans Dieu, sans Philologie, avec les Mathématiques (considérées peut-être comme la meilleure part du néant), la littérature est-elle encore possible? Ou plus exactement, qu'est-ce qui la rend possible? On a un peu résolu le problème en donnant à la littérature une place moins soumise aux exigences de calcul mais cette place est un lot de consolation, pas plus. D'ailleurs aucune organisation claire, clairement utilisable, ne la soutient dans son effort de concurrence. La philosophie elle-même a changé de camp, on ne l'enseigne plus aux "littéraires", du moins pas comme on l'enseigne aux "matheux", ce qui n'est pas sans satisfaire les prétentions impériales de l'État qui ne demande pas mieux que de réduire la portée des philosophie à leur utilité (aider à penser en définissant clairement les moyens rhétoriques, retour aux universités du Moyen-Âge mais sans Dieu, ce qui ne manque pas d'alerter les croyants fatalement confrontés à des adaptations) dans les domaines qui cloisonnent la connaissance et l'enseignement scientifique. La littérature n'est plus que prétexte à bien écrire, à écrire correctement, pratique des fonctionnaires qui rapportent, des rapporteurs qui trahissent et des traîtres (voir plus haut) qui font le spectacle, la satire ou le boniment. Ce domaine des sciences "humaines" est si peu organisés que tout y est possible pour peu qu'on trouve les moyens de se faire entendre. C'est le terrain propice aux croissances pécuniaires et aux attentats à la vie, notre petit univers de la télévision où des présentateurs de la chose officielle se font passer pour des enquêteurs pointilleux et où l'artiste de variétés reçoit les attributs nationaux des arts et des lettres, univers de nos bureaux où notre santé, nos apparences et notre intellect sont sauvés du naufrage, univers de nos vitrines qu'on traverse, comme dans un roman de Dick, à l'aide d'une carte de crédit etc. Que de sujets pour servir de tissu à nos romans! Que de tissus pour habiller la réalité et non pas la mettre à nu. Que d'habits à endosser pour paraître lisible. Et quel déclin de la lecture au profit des interprétations. On voit clairement que ce n'est ni en tant que science cognitive ni en tant que parangon (agissant) du bonheur que la littérature a quelque chance d'utiliser ses outils de perforation à bon escient (pertinemment et non pas en toute connaissance de cause, notez le glissement sémantique, toute la distance qui nous sépare de l'ancienne rhétorique). Mais alors quoi? Quel roman (voir première partie, XIV pour le choix du roman)? L'O.S.C. (Organisation des Sciences Cognitives, faut-il ajouter un M pour mondiale?) oppose une exigence heuristique à la proposition de don total (Camus au sujet de Kafka) que le roman propose à l'esprit (tout donner et ne rien confirmer). On comprend. La L.G. (littérature générale, organisation informelle mais reconnue) restreint le champ de l'analyse en imposant des interprétations favorables à l'expansion de ses choix politiques (dogmes), du livre (économie), et du ménagement attentif de tout ce qui bout sans menacer vraiment. Où jeter sa bouteille à la mer? Quelle mer? C'est la première question, et si on n'y a pas répondu en s'asseyant avec les autres autour du feu de bivouac, on n'y répond jamais. Alors, quelle bouteille, comment la bouteille, et puis pourquoi?

 

XII

 

Dans ce monde où la religion est tantôt une affaire personnelle tantôt non, et où le sexe ne l'est jamais, sauf question intimité si cela veut dire qu'on n'y pratique pas les interdits et que la place accordée à la femme demeure au moins en retrait par rapport à ce que l'homme peut espérer des rendements, la méfiance à l'égard de tout ce qui est construit de la main de l'homme doit faire l'objet d'une enquête minutieuse. À partir du moment où un rassemblement trouve les moyens de sa reconnaissance par la majorité ou l'aristocratie (qui se passe de majorité), il est pertinent de chercher à trouver les tenants et les aboutissants de ce qu'on nous propose pour trouver notre place exacte. On ne sera d'ailleurs jamais surpris d'y rencontrer les évidences d'un complot, si ce mot veut encore dire quelque chose, d'une structure parfaitement organisée pour atteindre ses objectifs ou mieux, pour en atteindre deux à la fois, l'objectif proposé aux hommes du commun et celui qui intéresse plus particulièrement les fondateurs éclairés, ceux qui détiennent les clés, ceux dont le code secret ne peut pas être déchiffré sans donner à penser qu'on affabule ou qu'on ment (là encore: deux visées supposées). La complexité de ces organismes est au mieux un graphe des relations recherchées, au pire il s'y crée d'autres relations qu'il faut alors combattre de l'intérieur, lutte incessante des "polices secrètes" et des "mouchards" qui donne le monde et une autre complexité pour terrain des affrontements. Au mieux, l'intervention de la critique est en réalité une excroissance des laboratoires de recherches, du moins dans certains domaines comme la création de programmes informatiques. La nature exacte de cette différence qu'il y aurait entre l'invention industrielle et la découverte scientifique, entre le brevet et ce qui n'est pas brevetable selon des accords anciens doucement remis en cause (brevet industriel, propriété intellectuelle et patrimoine de l'humanité), n'est pas claire en droit et encore moins dans la tête du commun des mortels qui cultive lui aussi ses partitions secrètes. Sans compter que la part secrète des découvertes n'est pas mesurable et que par conséquent la connaissance acquise n'est pas le bien le mieux partagé du monde.

 

XIII

 

Qui croira qu'un monde aussi complexement organisé ne l'est pas sur les bons vieux principes rhétoriques où l'on finit par devenir le simple interprète d'un discours appris par coeur (memoria, action)? Les constructions trinitaires, vaguement perçues comme une espèce de perfection entre les dualités à usage moral et les pôles à conséquences esthétiques, ont la faveur de ceux qu'on a (ou non) chargé d'organiser le monde en nations et en empires (Nous n'avons pas l'intention de participer à la mise en place de structures plus secrètement organisées encore mais nous savons bien qu'on ne se prive pas de nous arracher ce silence). Le triangle rhétorique n'est pas une construction imaginaire mais l'image même du carcan de nos actes quotidiens les plus ordinaires. On commence toujours par rassembler les matériaux (briques, poutres, cables, tubes, tuiles etc.), ensuite on les assemble pour que ça resemble à une maison et enfin on arrondit un peu les angles — sinon, personne ne comprend ce qu'on veut lui dire en lui proposant la construction d'une maison. Tenter d'échapper à la rhétorique, c'est essayer de se soustraire à la vulgarité évidente de nos actes et par là, espérer atteindre une lucidité autrement prometteuse que nos métiers. Évidemment, la construction des maisons demeurent soumises à des principes rhétoriques qui garantissent que ce que nous avons construit est une maison et non pas autre chose qui échapperait du coup à notre entendement. Toute construction qui ne va pas plus loin que la construction est un triangle:

 

 

II-1

 

1 - Je fais l'inventaire des objets qui participent à ma construction, stade d'une réflexion intense qui propose des choix quelquefois douloureux en matière littéraire.

2 - Je décide de l'arrangement, stade où la construction apparaît dans ses grandes formes et est donc capable d'imposer, selon le bon sens ou tout autre critère, les conditions du stade suivant qui peut-être le dernier si l'on n'a pas l'intention de communiquer aux autres son "invention" ou sa "réalisation".

3 - Stade de la finition où se révèle en fait pour la première fois les talents de l'auteur pourtant déjà déclaré dans les deux premiers stades où la complexité des choix peut atteindre l'art et même le dépasser.

 

XIV

 

On ne va presque jamais plus loin que ce travail sommaire mais efficace puisqu'il garantit autant la pérennité des objets que leur invention et qu'il fait la preuve de son évidence. Mise entre les mains du commun des mortel, cette rhétorique peut aussi bien servir à se laver les dents qu'à préparer le repas familial, entre les mains de l'artisan c'est alors toute la complexité de sa matière de prédilection qui devient le secret de la transmission, et si c'est un fort en thèmes qui s'exprime, alors on est facilement en mesure de déceler les défauts de cette pratique et son incapacité à rendre compte le plus fidèlement possible de la pensée, de sa formation, de son milieu de croissance, de tout ce qui intéresse la curiosité scientifique, esthétique etc. Ce qui dénonce cette "méthode", c'est qu'elle ne rend pas possible les appronfondissements qui sont le propre de l'intelligence. Elle est aujourd'hui à ranger avec les encyclopédies: tout cela est bien utile, on peut même y fonder une pédagogie primaire mais ce ne sont pas les moyens de cultiver ce niveau minimum de capacité de penser qui décrit l'intelligence en opposition à l'ignorance (décrite supra). Un autre triangle est alors de rigueur:

 

 

II-2

 

Comme toutes les schématisations, cette mise à plat ne prétend rien d'autre que de paraître une visualisation plutôt qu'une représentation. On n'y trouvera donc pas l'expression d'une fonction démontrée avant toute interprétation. Mais le cadre de cet essai permet tout de même une certaine liberté de manoeuvre. Comme il n'est pas non plus question pour l'instant (cela viendra avec l'ajout d'une section de notes et d'un glossaire) de citer toutes les sources ni de suivre les fils sans en interrompre l'étirement, qu'il me suffise maintenant de constater que les régimes qui nous gouvernent ne se fondent pas sur le choix à faire, avec ce que cela suppose d'hésitation et de cruauté, entre les systèmes démocratiques et ceux qui ne le sont pas. Pour paraphraser Camus, je dirais que la seule question philosophique importante, c'est l'alternative qui est laissée aux hommes de pouvoir entre favoriser peu ou prou (limites obscènes) l'amélioration de la race ou "au contraire" assurer la continuité du pouvoir par filiation de droit (divin ou autre). Autrement dit, c'est notre disposition à la révolte, et la connaissance de ses techniques, qui nous préservent de cet avenir humiliant.

 

XV

 

Dans le premier cas, on peut enfin affirmer que la race humaine n'entre pas dans le calcul, ni a fortiori l'appartenance à une haute couche de la société. Cela paraît juste et ne l'est pas mais c'est utile au discours politique.  Par contre, tout ce qui n'est pas doué, sans doute de façon innée, du minimum d'intelligence requis pour accéder à la connaissance, est versé au dossier de la pauvreté, de la chair à canon et des sujets d'expérience scientifique. Un clivage net s'opère dans la société, retour à des pratiques barbares mais cette fois avec un visage humain à la place des masques. Mais l'eugénisme ne condamne pas l'aristocratisme au silence. Au sein même de la société gérant ses choix avec méthode, la réaction vient des héritiers que la pratique sexuelle a transformés en géniteurs de ce qui est alors soumis au choix sans qu'il soit question d'accorder à ces nouveaux venus d'en haut une préférence qui mettrait en péril tout le système. L'équité consiste d'abord à parler de chance, pour préparer le terrain du discours égalitaire, et ensuite à donner cette chance à tous ceux qui arrivent d'en haut, d'en bas, et des marges. L'éducation primaire est donc donnée à tous sans distinction d'origine, à cela près que la réaction aristocratiste possède ses propres moyens et, sans les imposer à la majorité, elle en dispose en tout cas pour servir la chance de ses créatures, ce qui explique les retours provisoires au pouvoir des familles qui ont exercé ce pouvoir au moins une fois dans leur histoire généalogique. L'équilibre entre la grande force démocratique et eugéniste et la petite force aristocratiste et légaliste n'est peut-être pas trouvé mais il tend à l'être, il existe donc dans les actes qui se décident de part et d'autre. Enfin, la force de l'argent est telle que des accords tacites, sous le couvert de la transparence, tempère les exigences de chacun des camps mis en présence par ce qu'on attendait depuis longtemps en matière d'histoire. On ne redoute pas les conflits internes, par contre des guerres durables s'engagent entre ces deux types de sociétes pour nourrir à la fois les pratiques minutieuses des uns et les héritages solides des autres dont l'expérience de l'humain est aussi vieille que l'humain sur lequel elle s'exerce avec une connaissance croissante de l'humain. C'est dire si ces sociétés "retardataires" sont capables d'assimiler le savoir et la technologie des sociétés "avancées", tant l'intelligence n'est pas en relation avec la vérité mais peut tout aussi bien s'exercer efficacement sur le mensonge ou l'illusion. Il est donc pensable que l'intelligence forme la base de tout édifice social. C'est ce qui figure dans la représentation ci-dessus: le cerveau et les sciences du cerveau font l'objet de toutes les attentions et l'exploration de l'intelligence artificielle en est la meilleure promesse d'amélioration. Je ne pense pas qu'aucun démocrate ni aucun aristocrate se passera de favoriser la connaissance et l'usage de ce cyberespace. À ce niveau de ces deux systèmes pyramidaux, seules les sciences du cerveau ont droit de cité, étant entendu que la part des sciences humaines y décroît ou y est désormais totalement interdite de séjour. La cohabitation de l'homme avec l'ordinateur est universelle et c'est la base de la croissance de l'homme, qu'on cherche plutôt à donner le maximum de chance aux pratiques eugénistes ou qu'on s'échine à en réserver les résultats à un segment de la société qui hérite du pouvoir, ou qui le conquiert au lieu de laisser au futur la décision incalculable des choix à faire pour améliorer la race humaine au détriment des races et des familles. Vision d'Enfer.

 

À partir de là, plus aucun être humain autres que ceux qui ont été choisis sur des critères eugéniques ou selon ce que le droit leur donne, n'est invité à participer à l'aventure de la connaissance absolue ou à celle, si c'est encore une aventure, de la conservation ou de la conquête du pouvoir. Les sociétés eugénistes financeront plutôt la recherche fondamentale, les sociétés aristocratiques chercheront à s'accaparer les technologies leur permettant de faire face au danger de disparition qui les guettent depuis que leurs adversaires paraissent plus justement informés de ce qui est bon pour le peuple et de ce qui est mauvais. Le discours théocratique ne tient plus devant la théorie démocratique si l'auditeur connaît cette théorie etc., — je laisse au lecteur le soin d'achever cette invective.

 

XVI

 

Mais alors, et tout ce qui n'est pas considéré comme intelligent (pas suffisamment intelligent), tout ce qui, par filiation, ne reçoit pas le sceptre du pouvoir, tout ce qui ne possède pas la force de s'accaparer d'une miette si précieuse de ce pouvoir? N'est-ce pas là un public tout trouvé à l'activité romanesque? Quel besoin a-t-on de posséder un cerveau surdimensionné par la nature, la durée des études et des connexions fibreuses au cyberespace pour lire des romans qui servent à autre chose qu'à se hisser au (ou vers) le sommet de la pyramide idolâtrée? Nous n'idolâtrons pas la pyramide, nous. Nous participons à son élévation spatiale et temporelle avec la même intelligence mais une intelligence moins poussée, moins précise, moins capable d'atteindre le but qu'on a fixé comme le seul valable pour l'existence. Nous lisons des romans si ça nous chante. Nous ne les lisons plus s'il est plus facile, et plus stimulant, de s'adonner à d'autres activités qui nous rapprochent sensiblement de nos modèles, par la technologie ou par la profondeur mystique. Nous voyons bien que l'avenir est soit dans les greffes payées par les systèmes d'assurance sociale ou bien dans l'observance des rites qui ont fait la preuve de leur capacité à soulager l'âme en proie à ses désirs. Ne peut-on espérer une coexistence de la greffe et de la prière? Nous promet-on une nouvelle religion qui serait un compromis en attendant d'être jugés? Le roman veut-il bien avoir l'obligeance de communiquer ce souffle à nos succédanés? Nous ne sommes pas dans les hauts-lieux mais nous avons aussi notre hiérarchie. Parlez à nos hiérarques. Que le roman, s'il se veut difficile, s'adresse à nos dignitaires, à nos meneurs, à nos grosses légumes. Nous ne savons pas faire, nous, la différence entre ceux qui appartiennent à la base de la pyramide et ceux qui ne lui appartiennent pas d'un cheveu. Comme l'existence est complexe quand on y réfléchit. Mettons un roman imitant parfaitement les bruits de l'existence (T.S. Eliot à propos de Djuna Barnes — nous avons des Lettres quelquefois) avec un peu de poésie aux entournures, de cette poésie des "maisons qui marchent" dont vous parle Jacques Bens. Nous ne sommes pas des chiens et nous avons encore le pouvoir de lire ou de ne pas lire pour verser nos oboles dans vos tiroirs à saucisses. — Non, décidément non, ce n'est pas à cet endroit de l'humanité que le roman peut se donner à l'existence avec toute la fraîcheur extatique de l'enfant que nous avons été avant d'être définitivement jugés. Nous sommes trop révolutionnaires pour ça.

 

XVII

 

Le deuxième étage de la pyramide, c'est l'homme ou plus exactement la présence de l'homme, l'homme constitué autour de son cerveau et surpris, ou observé, dans sa relation aux autres et avec les autres. Si vous demandez à n'importe qui ce qu'est un homme, il vous répond immanquablement que l'homme a un cerveau plus "développé" que les autres êtres vivants (il ne sait pas exactement pourquoi) et que ce qui le caractérise de façon incomparable, c'est sa langue, l'histoire de sa langue, les usages de sa langue et tout ce qu'on peut savoir, quand on n'est pas vraiment informé, de la langue qu'on parle, de celles dont on connaît l'existence et de celles qui peuvent exister malgré leur rareté. La langue sert à soi-même, pour mettre de l'ordre dans ses prores idées, elle sert à communiquer les idées et à comprendre les idées des autres, leurs états d'âmes, leurs désirs. La langue est vraiment le propre de l'homme, — le rire, on ne sait pas parce que des fois le chien familial a tellement l'air de s'amuser qu'on perçoit nettement les vibrations de son rire. Par contre, il est beaucoup plus clair que le chien a son caratère et, si l'on est un peu informé de la chose, il n'y a guère que les théories religieuses et l'existence de l'insconcient qui font la différence de l'homme avec le reste des créatures. Bien assis sur ce cerveau et sur ses excroissances prometteuses, l'homme apparaît ensuite avec sa langue et son langage (si l'on exclut Dieu de cette réflexion). Mais n'est-ce pas le cerveau lui même, tel qu'il est recherché dans la foule des cerveaux, qui appelle la langue et le langage? Dans d'autres séjours plus tranquilles de l'humanité aux prises avec la vie quotidienne, la langue est le lieu des joliesses et des insultes, de la platitude et des fulgurations, et l'inconscient un autre monde auquel on se sent quelquefois appartenir en toute inquiétude. Ce qui se passe dans la pyramide n'a pas valeur universelle: c'est l'universalité des conditions optimums de la recherche cognitive. Ne nous y trompons pas.

 

À ce niveau de la pyramide, on n'est pas plus avancé que Platon et ses contemporains. Nous connaissons plus de langues, plus de détails sur les langues et les autres langages. Tout ce que nous savons en plus ou mieux de l'esprit et de ses à-côtés, nous ne le prouvons pas car à l'origine de toutes nos démonstrations, il y a un principe indiscutable, une conviction que la rhétorique passe sous silence, une intuition pas toujours facile à partager avec tout le monde sauf par l'abus de rites, abus dans le sens où la pensée n'abuse pas, elle demande. On se targue de faire sentir la distance, à défaut de la différence, qu'il y a de l'intuition à la foi, ou inversement. Nous nous remplissons des plans-masse des discours qui nous sont tombés dans l'oreille parce que nous appartenons au royaume que nous servons sous peine d'exclusion (et non pas de bannisement — encore une distance mise à la place des trop précises et trop exigentes différences qui se présentent à l'esprit quand on commet un moment de réflexion sinon pure du moins intense: extase dialectique...). Nous ne connaissons pas les unités, théoriques et provisoires, qui dimensionnent la langue et l'esprit dont elle est un produit. Nous tremblons à l'approche d'un moment métaphysique non pas seulement à cause de la complexité qu'il annonce d'emblée, mais parce que nous sommes sans cesse capables d'en dénoncer les insuffisances. Un monde fait d'insaisissable et d'indicible surmonte l'usage prévu de nos meilleurs cerveaux. Nous ne sommes pas vraiment concernés par le spectacle qu'il ne nous est guère possible de reproduire que dans la farce et la parodie (appel du pied au romancier). Mais est-il vraiment si important que ça qu'un cerveau de cette qualité si particulière ne s'encombre pas de fantasmagories apparemment si nuisibles au bon déroulement de la recherche? — Un pragmatisme tolérant prévaut au discours qui va suivre. C'est ici qu'on l'installe et non pas un cran plus haut, à l'heure d'en venir au discours cohérent sur la physique. Il est imprudent de qualifier de "philosophie" un pragmatisme qui n'est que la préparation mentale et mythique (la langue est chargée de tous les mythes) du cerveau qui va plonger dans l'homogénéité du discours à donner (élocution) ou à inventer (terrain préparatoire des dispositions). Ce qui se passe à ce niveau pyramidal, c'est à la fois la poudre aux yeux jetée sur le public gourmant de nouvelles scientifiques et le conditionnement des cerveaux qui commencent alors à surnager la matière, car il n'est question que de matière au troisième niveau, de la matière et de son discours, du discours et de sa cohérence. Il n'y a pas vraiment de recherches dans les sciences aussi peu mesurables que la psychologie et la linguistique. On s'y livre plutôt à des travaux propédeutiques. C'est le lieu des diplômes, d'un premier état de la reconnaissance et d'un avenir livré aux nécessités découlant de l'objectif à atteindre.

 

XVIII

 

On peut ouvrir ici une courte parenthèse sur la méthode idéogrammatique. — L'homme communique par signes et il ne sait pas d'où lui viennent ces signes. L'étymologie ne lui est d'aucun secours pour donner un sens à l'apparence des mots. La rhétorique est trop arbitrairement conçue pour éclairer plus loin que le doute. La déconstruction déconstruit sans atteindre à aucun moment l'unité de mesure, tirée du calcul ou de l'expérience, qui fonde une science. Nous n'avons pour l'instant rien trouvé pour donner une explication convaincante. Seule cette partie ingrate de la science qui consiste à répertorier et à classer (et non pas à disposer) y trouve son pain quotidien. Nos langues perdent-elles en efficacité si c'est la rhétorique qui en assure la croissance? Que gagnent-elles quand c'est l'analogie qui garantit sa pérennité, en admettant que la Tradition n'impose pas un contenu intouchable? La question, au fond, est de savoir pourquoi nous ne réussisons pas à créer une langue artificielle. Qu'est-ce qui nous en empêche? La grammaire? La syntaxe? L'impossibilité mentale de sortir d'un moule qui serait le nôtre définitivement? La physique apparente du monde appelle une fragmentation au journal de bord soigneusement tenu par des capitaines vite dépassés par l'ampleur de la tâche mais la multiplication des sciences ne menace pas la compréhension qui s'acharne à réduire les extensions d'une immensité admise. Mais à l'inverse, dirions-nous, en profondeur comme disent les poètes, qu'est-ce qui s'annonce exactement? Quelles sont toutes les raisons qui interposent le magma linguistico-psychologique entre la netteté des cerveaux recueillis à grands frais éducatifs et le discours qu'on attend de la science où l'esprit est réduit à une contrainte, celle qui lui coûte le moins en termes de sévices mentaux, la logique? Là encore, le romancier un peu attaché à la poésie se détourne de cette nouvelle Tour de Babel et la méthode idéogrammatique est peut-être le meilleur moyen de ne pas s'enferrer dans les filets tendus pas les religions, les Églises.

 

XIX

 

C'est que chaque fois que l'homme s'organise en secte au lieu d'organiser la société toute entière, avec un but avoué qui propose et promet l'amélioration du genre de vie (un concept réputé aujourd'hui caduque mais dont il suffirait de revoir les fondements pour le remettre à flot) et un autre plus secrètement enfoui dans la complexité apparente de ses structures (amélioration du genre d'homme), des nécessités stratégiques et tactiques imposent des conduites fermement imposées à leur tour aux manouvriers dotés d'un cerveau remarquable et remarquablement connectés aux excroissances informatiques. Dans le feu de l'action (de la recherche ou de l'enseignement), il est toujours difficile de se rendre compte à quel point on n'est que le pion d'un autre pion. Le pragmatisme est toujours perçu comme la première des sagesses. C'est une sagesse d'ordre moral. Il est en effet nécessaire de moraliser l'homme cybernétique, ce moyen terme entre le robot impossible à fabriquer (sinon qu'adviendrait-il de l'homme face à un concurrent capable de s'améliorer à chaque génération?) et l'homme tout aussi impossible à comprendre dans les méandres de la philosophie et des littératures. Moraliser ce cerveau greffé, c'est l'amener à croire que pour accéder au discours supérieur, il est d'abord nécessaire d'arrondir les angles de la découverte, ce qui revient à procéder par palier, sans aventures, et avec tout ce que cela suppose de relais avec les générations futures en instance de choix au moment où on s'efforce d'aller le plus loin possible, c'est-à-dire plus loin que la majorité des autres. Le principe fondateur de cette moralisation des cerveaux, c'est la clarté, autre principe pour le moins douteux, aussi frelaté que le sacré et la sainteté. Rien à voir avec l'évidence du champion qui, dopage ou pas, gagne ce qu'il gagne. Tout ce qui n'est pas clair, dans la langue et les langages, est soigneusement rangé avec les autres inconnues du cerveau qu'on a choisi selon d'autres critères provisoires et un tantinet empreints de la tremblante religiosité qui est le propre de l'homme pratique.

 

Encore plus haut, un cran de plus, presque au sommet, c'est le discours cognitif dont les vulgarisations font les choux gras des conversations. Ici, la clarté étant acquise à condition d'en connaître le jargon, c'est la profondeur qui prime.  Les obscurités frappent le béotien mais ne font pas sourciller le connaisseur, ce qui est une preuve, s'il en faut, qu'on est en territoire cohérent, pour ne pas dire dans la cohérence même qui est comme une récompense de l'effort produit avant, plus bas, quand c'était encore possible. Chaque fois qu'on pense, et que les autres le confirment, avoir atteint une certaine cohérence et qu'on a fait la démonstration que les phénomènes mis à jour ont une existence réelle, qu'ils ne sont pas issus de la rêverie ou de la fantasmagorie, le sentiment le mieux partagé est alors celui d'une satisfaction facilement maîtrisée par les récompenses officielles dont le rôle modérateur n'est plus à démontrer. Les théoristes du discours cognitif assureraient en quelque sorte l'esthétique de la recherche alors que le pragmatiste en assumerait les erreurs, les abus, les détournements, les approximations, les errances, pour tout dire l'éthique. Et tandis que le pragmatiste est inspiré par les meilleures intentions qui soient en matière d'honnêteté intellectuelle, le théoriste en serait l'aventurier contraint à des stratégies du moment pour que le temps se mette enfin à exister quotidiennement et non plus dans l'espace étroit où l'exploration de la vie n'a pas de limites à observer.

 

XX

 

Un autre facteur important à prendre en considération à ce niveau de la pyramide, c'est qu'il n'y est plus question de métaphysique, comme cela pouvait encore être le cas dans l'espace intermédiaire où se joue le caractère et le langage de l'homme. Seule la physique est admise à alimenter le discours cognitif. Flanqué de l'autre côté de tous les principes logiques imaginables, le discours ne risque pas d'insuffler d'autres synthèses moins soumises aux exigences de la logique. Les choses, puisqu'ici ne subsistent que les choses, s'imposent à l'esprit sans l'homme qui les a découvertes. La langue, avec ses petites excroissances graphiques et ses raccourcis symboliques, trouve une espèce de pureté à devenir celle de la certitude et des bonnes questions sans réponses. De quoi rendre jaloux les juristes les plus fins ou leur servir d'exemple à la place de tout autre littérature aux ambitions universelles. Le discours cognitif est organisé en sonate, promoteur d'une triangulation nouvelle par le jeu des deux thèmes à ne pas dépasser sous peine de traces d'incohérence. Car deux faits sont avérés depuis longtemps:

— On ne peut communiquer que dans la cohérence ou l'équilibre (nuance à éclaircir).

— Seuls les phénomènes physiques sont vérifiables.

De cette axiomatique (il serait en effet intéressant de savoir ce que signifient ces axiomes) on tire deux corollaires:

— Les phénomènes psychiques ne sont que le spectacle d'une réalité qui ne laisse aucune place à la certitude. C'est le domaine de la clinique à exercer au premier étage de la pyramide.

— L'incohérence est avec le phénomène psychique dans un rapport impossible à exprimer clairement (condition pour sortir du pragmatisme en voix de résolution théoriste). On est ici en territoire poétique. La poésie est admise comme échantillon à observer, comme pratique exutoire et chaque fois qu'elle tend à devenir claire, on la salue sans se faire d'illusion sur sa capacité à aller au bout de cet effort incompatible avec sa profondeur. On assiste même à des cas de cohabitation, comme celui d'Aimée, chez Lacan (De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité). L'anecdote du praticien commentant, à la fois comme praticien et amateur des Lettres, les romans d'Aimée, qui fait preuve d'un réel talent de poétesse, nous renseignerait peut-être mieux, si ce n'est déjà fait, sur ce que le roman peut-être au fond. Il s'agit-là du premier cas de nouveau-roman avant Le cas Dominique. Du roman brut, pas involontairement inséré dans la matière d'une thèse, mais proposé à la réalité quotidienne, ce qui change l'internement en rencontre d'une manière qu'il n'est pas abusif de qualifier de romanesque. L'intrusion du roman dans le discours cybernétique (clinique) commence par ces atermoiements ou ces attentes. Et comme le discours se fonde sur des doctrines "que les travaux déjà entrepris permettent de hasarder sur ce sujet", ce n'est qu'en se passant des examens pragmatiques du deuxième étage qu'il influence le discours cognitif jusqu'à le rendre quelquefois peu compréhensible, en tout cas entaché d'un manque de cohérence. C'est à ce moment-là que l'équilibre du texte est proposé à la place de la cohérence exigée face à la primauté de la matière. La théorie perd en clarté ce qu'elle gagne, non pas en profondeur, mais en intégrité, nouvelle exigence venue non pas d'en bas, où l'on étudie le moteur de l'être et où l'homme savant est choisi dans l'homme intégral, mais du contact avec l'humanité elle-même, financière, lectrice, artiste, etc.

 

Le discours cognitif se heurte aux questions qui ne se posent plus pour lui. L'introduction, et la maîtrise, d'un peu de cette métaphysique du physique est une opération de communication. Elle marque aussi le retour des philosphes au plus haut degré accessible de la pyramide. Et avec les philosophes, toute cette part d'humanité qui signifie plus ou plus facilement que les autres, cette humanité en proie au langage et à ses mythes, mythes poseurs de questions qui, si elles ne remettent pas en cause la discours cognitif lui-même, en dénonce les conditions d'existence, la part trop gourmande d'existence au détriment de tout ce qui n'est pas propriétaire d'un cerveau à la hauteur de l'aventure cognitive. Cette activité purement sectaire, qui nourrit la technologie pour se financer, fait preuve de prudence quand elle reconsidère, à ce niveau de la pyramide, le cerveau humain pour le croire capable de penser efficacement sans les moyens de raisonnement ni les aptitudes à la recherche qui la fondent. Le partage consiste à améliorer le genre de vie des uns pour continuer d'améliorer le genre d'homme nécessaire à la poursuite des recherches. Un pacte qui se signe au détriment de ce qui n'y participe pas, nations des pauvres, espaces naturels, etc. Si la mesure du progrès ne tient pas compte ni du contenu de ce pacte ni de ses conséquences sur l'humanité, le progrès en question est un moyen de domination. L'Histoire ne se passe donc pas dans la lutte qui oppose les deux ou trois parties de l'Occident, ni dans ce que l'Orient retient de la leçon historique pour consolider ses structures sociales, mais dans la disparition des cultures qui ne jouent plus aucun rôle dans la croissance des connaisances. Car tout le discours résiduel est renvoyé, non pas sur cet écran des annexes de l'histoire, mais aux sciences du cerveau chargées de régler au moins cliniquement le problème posé par la folie considérée comme le miroir déformant de notre réalité. Moins il y aurait de folie pour confirmer les parasitages philosophiques et moins on aurait à se préoccuper de ce qui disparaît dans le néant de l'Histoire comme choses inutiles au but poursuivi. Mais de quel but s'agit-il? Quelle intention s'annonce ici? Quel désir menace encore la claire profondeur du discours tavelé des clignotements poétiques? Car enfin, tous les meilleurs cerveaux ne servent pas la cause du discours cognitif. Il en est qui recherchent leur amélioration par d'autres voies sans doute moins secrètes mais tellement anonymes si elles ne servent réellement pas à tempérer, à humaniser la constance marmoréenne du discours cognitif.

 

XXI

 

Le sommet de cette pyramide forme un triangle qui vient bien à-propos pour achever notre démonstration, si c'est achever quelque chose que d'en trouver une nouvelle voix d'exploration. La question était, depuis le début: Alors, quoi, au-dessus du discours cognitif, quoi pour chapeauter ce discours qui ne tient qu'au fil de la révolte, ce discours au fond si complaisant avec les uns et les autres?

 

II-3

 

N'est-ce pas là une manière à la fois jolie et exacte de représenter ce qui paraît constituer l'univers des Nombres? Ce qui pourrait se traduire par le théorème suivant:

— Dieu existe parce que c'est une solution imaginaire, donc un problème bien réel.

C'est qu'à ce niveau de ce qui est organisé à partir du cerveau et de ses annexions, on n'est plus libre de penser comme on veut, c'est-à-dire qu'il est temps de tirer les conséquences de nos actes, si nous sommes concernés par l'inertie cognitive qui s'ensuit. N'importe quel concept peut-il être mis à la place de ce sommet tant convoité? On voit bien que la base est mathématique mais ce n'est que la base. En voilà un enseignement qui ne prête pas à discussion. Tout ce qui se passe en-dessous, tous ces discours sérieux, attentifs, tolérants, aboutissent à cette exactitude tirée à la fois du réel et de l'imaginaire. L'abstraction la moins constestable est à l'origine, par influence descendante, de toutes les figurations connues et soupçonnées. Il faudrait accepter que notre plate pyramide (un triangle pour le géomètre) soit tronquée pour ressembler à un trapèze qui n'est peut-être qu'un vain rectangle. Et en effet, à l'endroit même où les représentations graphiques démontrent leur fragilité démonstratives, il n'est sans doute pas nécessaire d'aller plus loin. Mais se priver d'une ascencion supplémentaire est-il bien raisonnable? N'est-ce pas un peu vite oublier ce qu'on est venu chercher? Pouvons-nous croire une seule seconde que l'Occident croyant comme pas deux, en Dieu (le Bien et le Mal), en Jésus-Christ (les Riches et les Pauvres, n'en déplaise aux commentateurs un peu trop pressés de sauver l'âme des Riches: Sermon sur la Montagne) ou en Marx (En avoir ou pas), que l'Occident ait conçu une pareille organisation du savoir et de son discours continu pour simplement couronner ce fantastique artifice par cet univers si difficilement accessible qui englobe les nombres, leurs relations et leurs rhéologies compliquées de différences inconcevables avec un cerveau moyen ou inadapté? Une couronne est surmontée par une pierre, un symbole. Quelque chose de si haut placé que c'est est une question, un abandon à la question, une foi sans limites.

 

Quel humanisme en effet ne couronne pas les bienfaiteurs de l'humanité? Mon Dieu! s'écrie-t-on alors: Le capitalisme est-il un humanisme? Question qui revient à ne pas se demander ce qu'un humanisme peut apporter d'humanité à l'évolution. Nous savons trop retenir nos ardeurs au travail de la pensée dès qu'il s'agit de la partager ou de la mettre au service des autres, sans trop savoir d'ailleurs ce que c'est qu'un autre, on nous l'a bien expliqué mais de tant de façons que notre propension à en savoir plus finit par s'étioler, se contentant de la présence de l'autre et de son influence sur notre genre de vie plutôt que sur notre comportement. Un fait conclut à l'apparence: l'autre me ressemble, ce qui ne signifie pas que je suis ce qu'il est ni qu'il tend à le devenir. Tout discours extérieur au discours pyramidal est un discours pour rien relativement à la connaissance: c'est un discours adressé aux choix que nous avons faits pour survivre, un discours sur le destin, un instant du discours plus général qui limite notre existence à l'apparition et à la disparition, avec des promesses de prospérité qui ne retombent jamais sur nous quand elles prennent corps.

                                                              

II-4

 

Nous placerons donc dans la formation de ce haut-triangle ce qu'il convient d'appeler le discours abstrait: théologie le plus souvent, ou plus prosaïquement l'analyse non pas des axiomes mais de ce que la pensée est capable d'en conclure. N'est-ce pas un chaos, cette réduction contrainte au point zéro? Ou bien n'est-ce qu'une habile façon de débarrasser le discours cognitif des résidus imaginaires qui persistent à la surface de ses démonstrations? Comment savoir où nous en sommes? Question sans solution, mais si l'on considère que cette surface du possible est le terrain privé des cerveaux choisis pour alimenter le discours cognitif, alors nous n'en comprenons pas le secret, nous ne disposons pas des clés qui nous permettrait de vraiment comprendre le discours cognitif au lieu de n'en saisir que les aspects les plus visibles. Par la base ou par le sommet, nous ne réussissons pas à pénétrer cet enclos dont dépend pourtant notre existence et son devenir si flagrant. Si, comme nous le disions plus haut, ce ne sont pas tous les cerveaux les mieux dotés qui entrent dans l'enclos pour faire la bête, ces cerveaux extérieurs ont-ils quelque chance de renseigner ceux qui s'inquiètent de la présence d'un pareil titan au sein même de nos sociétés déjà percluses de spectacles sectaires? Ces confréries aux rites de passage si ardus, alors qu'il est beaucoup plus simple de déclarer sa foi à n'importe quelle église, ne représentent-elles pas le seul danger crédible de sombrer dans l'ignorance la plus totale? Prendre les armes contre l'intelligence ne paraît plus guère possible (messieurs les fascistes). Montrer patte blanche ne résout pas le problème de ne posséder que les défauts du cerveau au lieu d'être capable d'en affiner les qualités jusqu'à la découverte (messieurs les libéraux). Vivre quand même condamne à l'injustice affectant les moyens (messieurs les croyants).

 

II-5

 

Le discours physique est limité par l'impossible, limite de l'univers lui-même; le métaphysique ne paraît pas avoir d'autres limites que le compréhensible et le crédible, limite que l'homme semble capable de dépasser par des techniques que les uns prétendent avoir acquises, d'en haut ou d'en bas, et que les autres recherchent avec des traces de fulgurations littéraires. Vous serez fou ou sage selon le choix que votre conscience ou le paroxisme de votre désir imposent à l'outrecuidance de vos jours. Envisager la pyramide selon cette élévation vous en exclut et vous condamne à ce choix ou à cette fatalité. Vous ne serez ni scientifique ni philosophe mais poète ou technicien. Votre existence ne sera pas changée d'un iota si vous n'avez pas cette espèce de prescience qui prélude à la recherche. Vous trouverez peut-être mais vous ne comprendrez pas. Vous perdrez votre temps à mémoriser au lieu de comprendre. On dit même que vous deviendrez vieux avant l'âge. Rien n'interdit de scinder ainsi le triangle voué à d'autres activités plus calculées, plus facile à mémoriser, si efficace en retombées autant internes qu'externes (à la pyramide) mais il est conseillé, en cas de fin de non-recevoir, de se contenter de la vie elle-même et de ses sectes moins exigentes en condition d'admissibilité. Vous serez admis au roman, à sa poésie, à sa dramaturgie innommable si vous acceptez l'inadmissibilité de votre candidature. Mais étiez-vous vraiment candidat? N'avez-vous pas plutôt été attiré, vous ne savez plus dans quelles circonstances, par les possibilités cognitives d'un roman hors-cadre? Il semble que l'exigence de matière grise est de moins en moins contextuelle face à la croissance de l'intelligence artificielle dont nous connaissons les limites. Des cerveaux moins probants seront-ils invités un jour à entrer dans le Saint des Saints? C'est peut-être déja le cas. Il ne serait finalement plus question de capacité mais de quiddité. Vivrez-vous ce moment extrême qui définira la limite finissante d'une protohistoire? Entrerez-vous dans cette nouvelle promesse d'Histoire avec la ferme certitude qu'il s'agit bien cette fois de l'Histoire et non plus de cette attente qui vous condamne au roman de l'Histoire au hasard des rencontres si limitées en termes de probabilité?

 


Troisième partie

 

 

I

 

Quand Picasso lance à l'esprit son fameux "Je ne cherche pas, je trouve", il ne se contente pas de jeter une lumière cognitive sur son oeuvre, il installe les limites de la conversation qu'il est encore possible d'avoir avec lui. Chercher, c'est laisser aux autres une place telle qu'ils en deviennent les principaux habitants. Passé l'enthousiasme des premiers instants de recherche, vient le temps des contraintes, des sentiments flous et des sautes d'humeur, rien pour alimenter le moindre roman en angoisse sèche. La pyramide des discours nous exclut ou nous réduit à des critallisations précipitées au fond des éprouvettes pour peut-être des expériences dont nous n'avons en principe pas la moindre idée. Vivre à la périphérie, je l'ai montré sans déjà me plonger dans cette matière plus proche et plus indicible pour cause d'une complexité déduite et non pas induite ni conduite, c'est le destin de la plupart d'entre nous et nous nous acquittons plus ou moins bien de ce qui semble être un labeur et non pas une vie. Ici, ou , la vie nous est arrachée en venant au monde et nous sommes rendus au souvenir et aux crises d'affection dès que la mort nous frappe. Périphérie marquée, à la tangente du discours métaphysique, par la présence obsédante des religions dont le choix nous est limité par l'ascendance et les soumissions à l'État, marquée en-dessous par ce cyberespace qui nous répare au lieu de nous prolonger comme ce serait le cas si nous faisions partie de ce que la France, toujours impériale dans ces distributions, appelle l'Élite (mais comment savoir que nous en faisons partie si les moyens de le vérifier ne nous sont pas donnés avec les connexions?) Enfin, l'ascension de l'homme au Pinacle est un spectacle distribué sur nos écrans à grand renfort de technologie ou plutôt de ce que la technologie est capable de produire pour récupérer, au profit de nos habiles marchands, ce que nous croyons avoir gagné. Ces promesses de capitalisation, quand elles sont tenues, se limitent toutefois au bas de laine, ne nous illusionnons pas plus longtemps sur nos chances d'accession à la couronne et à ses cours. Ce nouveau triangle, bien à plat dans les marges, est un arrêt d'existence, une quiddité difficile à envisager quand nous en sommes le siège mortel.

 

 

III-1 - Périphérie des discours

 

Nous ne pouvons évidemment pas appeler "discours" ce qui s'y tient de parole. Et nous n'en sommes pas encore au "texte". Sermons, chansons, argumentations que par décence on réduit à l'"argu", conseils, pédagogies du bien et du mal etc. Le Droit promeut les réformes et maîtrise les allégations. La Force ne s'embarrasse pas de principes ou alors du bout des lèvres quand ce sont les mains qui officient. Nous procédons alors par "sociétés" et par "nations". Inutile d'aller plus loin dans cette description: il suffit de mettre le nez dehors pour se rendre compte de ce qui s'y passe et si on ne s'en rend pas bien compte, on est toujours amené à en penser quelque chose. Ce n'est pas que nous soyons la périphérie mais le discours cognitif nous a contraint à la périphérie. Mais avons-nous jamais été le centre de quoi que ce soit? La science pousse dans notre jardin comme une fleur impossible à cueillir. Inspiratrice des meilleurs moyens de défense qui soient contre cet autre rejeté aux frontières, elle est le bien commun des hommes sans appartenir aux hommes. N'appartient-elle donc à personne, comme le Dieu des hommes est à la fois celui des religions et de chacun? Réduits, simplifiés à l'état de poète ou de technicien, quand ce n'est pas de marchand aux yeux un peu plus ouverts que les autres, nous n'avons pas droit à cette parole. C'est donc ailleurs que l'inspiration trouve les nouvelles de nos conversations et les chroniques de nos solitudes. Pointe l'idée d'un nouveau triangle:

 

III-2

 

C'est par jactance d'écrivain que nous plaçons les textes au sommet, rien de plus. Faites pivoter autour de l'axe et vous ne créerez aucune dramaturgie pour alimenter au moins les contes à dormir debout de nos entretiens télécommuniqués. Ce triangle ne fonctionne pas, comme la pyramide est construite pour tourner rond et comme sa périphérie est crevée pour avoir un sens et pas de périmètre, pas d'allure de figure, elle est périphérie et ne contient pas ce qu'elle contourne.

 

II

 

Mais les journaux, comme je les appelle, suffisent-ils à donner une idée, même schématique, de ce que le monde nous réserve à cet endroit si partagé de l'humanité? — Cette chronique incessante nous éloigne du roman. Elle ne sert pas notre désir d'en savoir plus. Elle nous entretient dans la croyance, dans la publicité et dans le divertissement. Nous en connaissons les médias, plus ou moins. Comme nous sommes les plus riches, globalement, c'est ici qu'on vient au crédit comme nous allons aux emplettes. L'écrivain affine ses droits en retour et le savant y promulgue des promesses qu'il ne tient pas. Les discours s'y vulgarisent et les textes perdent en littérature ce qu'ils gagnent en crédibilité. Nous sommes le lieu de tous les instants. Le romancier y devine le déclin des ressources perdues au fond d'on ne sait quel abîme qui nous multiplie à l'infini par simple jeu. Le savant y rencontre ses éprouvettes et des promesses de rhéologies. Jeux et contraintes nous déterminent à ce point que nous en rêvons. Chronique du Bien qui par mise à niveau nous renseigne sur ce que nous ne sommes pas, la chronique est une ontologie. est le bien, semble nous dire le souffleur qui est peut-être aussi notre seul spectateur. Ailleurs, le mal nécessaire, sciences abstruses et sujettes à caution, littératures des voyages sans preuve de voyage. C'est d'ici que nous vivons, comme si la vie se projetait sans cesse sans trouver d'écran pour en arrêter l'apparence d'homme. Arrivés au seuil, nous ne prétendons plus savoir ce que la peur supprime par comparaison. Sommes-nous au coeur de la vie quand nous en parlons quotidiennement? Quel glissement subtil, ni littérature, ni science, nous approche d'un instant de désir nettement entrevu? Certainement pas la religion, qui commente l'improbable avec une insolence inadmissible, ni les spectacles trop minutés pour être sincères, peut-être un peu l'amélioration du genre de vie qui passe par l'organisation aventureuse des remboursements de frais médicaux et esthétiques. Peut-être le métal parcouru des frissons binaires qui retrouvent à la fois la mémoire et le calcul. Peut-être cette possibilité de cyberniser l'homme au lieu de l'améliorer comme cela paraît impossible autrement. Nous combattrons les religions sur le terrain de la laïcité républicaine, nous deviendrons tristes de ne pas aller aux théâtres, mais nous donnerons cher pour nous prêter corps et âme aux incrustations cybériennes. L'espoir deviendra notre seule raison de vivre si nous ne croyons plus aux théologies de l'existence et si l'acteur ne nous remplace plus comme nous avons rêvé à tort d'être subsitués à notre morosité d'être en question. Notre monde, qui est le monde si l'on en croit sa persistance géométrique plutôt que son évidence apodictique, procède à ce glissement en pleine conscience de ce qu'il implique de renoncements aux anciennes raisons de vivre qui passent maintenant pour des abus de conscience collective. Et ce faisant, l'autre acquiert toute son importance. Faut-il le démontrer par autrechose que la confiance judiciaire que nous lui accordons? C'est l'autre qui introduit le métal vivant de connexions croisées jusqu'au tissu de remplacement. C'est l'autre qui agit quand il se met à notre place et nous agissons de même si rien ne nous a condamnés à d'autres mortifications moins prometteuses de renouvellement à défaut de nouveauté. Nous entrons de plein pied dans l'anti-poésie et nous en connaissons la prosodie binaire. Contre-culture? Certainement pas. Nous n'avons rien contre la culture et toute les raisons de la transformer dans le sens que nous impliquons au temps, celui qui passe et dont nous ne retenons que l'échelle de progrès, à l'exclusion de toute expression de l'immobilité, mauvais souvenir qui ne franchit pas les filtres interposés comme des garanties de fonctionnement. Prosaïsme? Pas plus. Notre langage réduit l'impasse à une expérience, donc nous sommes, ce que n'est pas, ne peut être l'expression prosaïque. Nous avons l'avantage de comprendre ce que nous voulons, même si le désir ne transparaît pas nettement dans les moments de plaisir. Nous voulons, sans référence au besoin ni au désir. Serions-nous revenus à de plus sages prédispositions à l'existence? Jeunesse fascinante par sa crédibilité exhaustive. Nos vieux arpions n'en reviennent pas et n'en reviendront pas. Par contre, nous avons trouvé le moyen d'extraire l'homme de son invention, substance d'une nouvelle rhétorique qui n'a de rhétorique que le nom. Règne de l'oxymore et des mélanges moins contradictoires de la réalité avec son imaginaire associé. Abondance des chiasmes en remplacement des constructions grammaticales. Vitesse acquise définitivement dans l'optique du pouvoir. Nous ne devenons pas fous, nous changeons de nature sans avoir pris le temps de comprendre la nature. L'étau se resserre autour du discours cognitif et ce n'est pas pour le presser de rendre ses secrets à ceux auxquels ils appartiennent de droit: nous ne sommes pas en guerre, ce qui nous différencie passablement; nous sommes, de promêtre. Vos intuitions ne remplaceront pas nos flux verticaux qui remplacerons les frissons du commun des mortels.

 

Ces cybériens de l'assurance sociale et des équités acquisitives forment le gros de la troupe. On y distingue seulement des caractères. Le romancier est un caractère. Dans un monde où le choix est limité aux cooptations, je tente de savoir à quoi je ressemble et non pas qui je suis. À qui je ressemble, à qui je suis, qui me considère comme étant, comme possession, comme possédé? Qui s'associe tout en demeurant différent jusqu'à une ressemblance presque parfaite? Qui ne me ressemble pas au point d'être moi-même? Jeux de miroirs encore. C'est trop facile, c'est-à-dire trop éloigné de l'exercice abstrait et pas assez proche de la surface même du miroir que j'observe comme si ce n'était pas un miroir. Ces nouvelles me concernent parce que je suis l'autre, parce que le romancier est forcément un cybérien. Passage de ce que je suis à ce que je ne suis pas sans sortir de la périphérie, possibilité réservée aux cerveaux recherchés en haut lieu. Le romancier serait-il un cybérien qui choisit de l'être pour ne pas perdre son sens dans les dédales de la formation scientifique? N'y aurait-il pas d'autres romanciers pour affirmer l'irrégularité de cette conception élististe du romancier? Dans ce cas, de quel roman est capable le cybérien ordinaire? Nous ne le savons que trop, hélas.

 

III

 

Le savoir organise son discours recruteur en pénétrant les journaux de son autorité difficilement contestable autrement que par des arguments éthiques que le religieux n'a pas les moyens de contester au point de l'abolir. Il est aussi capable de dénoncer les errances du texte (littéraire). En effet, nul acteur ne va jamais plus loin que sa peau. Cette double action dans la périphérie de l'espace-temps est un chef-d'oeuvre de rhétorique. On y revient, à la rhétorique où le rouge est une couleur et la couleur une vibration etc., au lieu de n'être que la plume à laquelle on l'a arraché pour s'exprimer le plus poétiquement possible. Les raisonnements erronés envahissent notre quotidien et la littérature (ses textes) ne résiste pas longtemps à ces assauts de sens.

 

III-3

 

Observez le sourire triomphant du savant exhibant les allégations du romancier et soutenez le regard soumis du lecteur de journaux qui n'a pas les moyens de lire ce que l'aiguille de la balance propose à son esprit véritablement. Quelle est alors la jactance de ce lecteur cybérien? Toute pédagogie jette le doute sur le texte (littéraire) et renvoie à l'efficacité des sciences en matière de retombées existentielles. Ses moyens de lecture sont une acquisition de l'enfance. Pas question de revenir sur un effort le plus souvent mal vécu, loin de tout acharnement qui signale le poète futur, et inversement proche de l'analyse qui servira à l'insertion sociale avec toutes les chances de son côté. Il faut alors reconnaître les emplois indiscutables de la chose vulgarisée jusqu'à la compréhension sans effort d'approche de ce qu'elle suppose d'extension. La mémoire est à peine sollicitée, l'imagination ne déborde pas le cadre de la fantasmagorie, la personnalité ne présente pas ces différences qui annoncent une douleur trop vive pour être longtemps vécue. Cultiver le cybérien, c'est aussi l'éloigner de l'idée de suicide, sans contrainte, avec science. Car le cybérien est un produit de culture. Mais si la vulgarisation, la mise à la portée est efficace dans la majorité des cas soumis à l'éducation, c'est le doute lui-même qui se retourne contre cette machination du discours cognitif. Le doute redescend pour condamner les acquis au frisson. Certes, un frisson ne garantit pas au texte l'homogéité de l'angoisse qui l'atteste mais c'est une perturbation suffisante pour claquemurer la lecture dans l'espace de la lecture et non pas dans les lieux hantés par les prétextes multimédias. On revient à la lecture comme à une nécessité, même si on ne lit pas, comme on peut croire en Dieu, même si le discours abstrait ne désigne pas clairement une pareille existence. Le texte (littéraire) laisse présager une ontologie du romancier, dans l'espace cybérien auquel il appartient mais aussi au sein de la pyramide cognitive qui s'intéresse de près à l'écriture, en quoi d'ailleurs, on le verra plus loin, elle se gourre. La question, au fond, c'est de savoir à quoi on destine ses propres enfants. De quoi doit-on les protéger? Du vent d'imbécillité que nous produisons dans nos déplacements intellectuels? Des égarements que la littérature soumet à l'approbation? Des restrictions du plaisir dont la science afflige ses chercheurs? Au fond, nous sommes tous destinés au travail, non pas au labeur dont s'honore tout être humain qui décide de vivre, mais au travail qu'on trouve sans avoir à le chercher ou qu'on ne trouve pas parce qu'il n'y a plus de travail à chercher. L'enfant ne peut pas être perçu comme un prolongement de soi. Il ne nous appartient pas assez pour que cette tentative un peu sommaire de se donner du temps soit couronnée de succès. L'enfant, nous ne le retirons pas de sa solitude. Il est destiné au travail ou à la paresse et aux conséquences de la paresse si durement châtiées par la justice des hommes quand le travail est aussi peu récompensé. Condamné à la reconnaissance des rémunérations et à la faiblesse des revendications, aussi éloignés que possible de l'idée d'un partage des outils de production, nous errons dans la solitude de nos enfants comme si elle nous appartenait. Facile alors de lutter contre le désir si le choix se porte sur le texte (littéraire) avec autre chose qu'un bagage scientifique. Sinon, lire les succédanés du texte et être définitivement un cybérien tranquille ou du moins conforme à l'idée de cybérien. Et quel bonheur quand le cerveau de votre enfant fait l'objet d'une attention de la part des recruteurs de cerveaux capables de ce degré d'abstraction qui demeure pour nous une énigme plus qu'un fait. Je vous dis qu'une ontologie du romancier (de ce que j'appelle un romancier) est possible. C'est à cet endroit particulier de l'homme que l'être se trouverait le plus accessible au langage qui conditionne nos discours. Les paravents de l'existence ne remplaceront pas les hypothèses, que ce soit l'argent, l'extase, la joie, la reconnaissance, le pouvoir, l'espérance de vie etc. La présence du romancier est un signal d'imperfection du système périphérique imposé par une recherche scientifique impossible à désorganiser. Tout cet appui sur le succès, sur les évidences de la pratique, ne soutient pas l'édifice humanitaire à ce point qu'on saurait se passer de toute autre intervention. Le doute demeure la donnée pratique de l'existence y compris quand c'est l'imaginaire qui annonce des solutions. Le doute n'est pas réservé au cerveau en attente de solution. Il est la condition des problèmes, le noeud d'une action promise à l'allégorie ou à l'analyse. On se rapproche du roman chaque fois qu'on doute hors de la pyramide discursive qui affecte la jactance des journaux sans réussir à démontrer l'outrecuidance des romans.

 

III-4

 

IV

 

La position du romancier (de l'écrivain écrivant de la littérature: on pourrait simplement l'appeler un poète) est intenable si ses attendus ne consentent pas à la flatterie. Nous sommes au coeur d'un procès dont la procédure n'est pas littéraire mais vaguement scientifique, quelques-uns diraient cohérente, d'autres relativement équilibrée compte tenu de nos aléas cognitifs question éthique. Le romancier est exclu du débat s'il continue d'utiliser les moyens de sa langue. Il ne dispose plus de ses ressources. Il est perdu. On ne le retrouve que dans les catalogues et dans les biographies du malheur et de la malédiction. On ne perçoit même pas le philosophe à travers la rumeur poétique et les chuchotements aphoristiques. On n'accepte pas la variation de sens auquel le texte soumet les mots les plus porteurs d'objets. Pourtant, c'est dans cette pratique du "glissement", de la "modification" que le texte rencontre sa littérature, plus que dans les modulations de la voix et les persistances physiques de l'image, plus encore que dans les énoncés circulaires où c'est le moraliste qui se donne à penser plutôt que le poète y trouverait sa voix. Glissement, modification, métamorphose, pour dire mieux, mais non pas allégorique ou simplement relative à des analogies. Et puis ce ne sont pas tous les mots que cette prescience affecte de son pouvoir oscillatoire. Les mots sont choisis aussi peut-être pour leur capacité à vouloir dire le sens commun et son contraire. C'est ainsi qu'on touche à l'imagination sans en être la paresse incantatoire. Alors, à qui s'adresse cette jactance de romancier?

 

III-5

 

Le peu de chance consisterait à échouer dans sa tentative de communication (de séduction) malgré les compromis. Le poète qui renoncerait à cet exercice de la caresse dans le sens du poil se condamnerait à l'objet sur quoi ne s'appliquerait pas forcément l'effort de signifiance (il invoque alors des divinités pour servir de doublures au public, il en crée le rituel fortuit et intentionnel, il se noit dans l'incompréhensibilité que l'autre lui affecte). Pourvu que cet objet séduise par autre chose que sa valeur littéraire (intrinsèque)! Nous demandons au roman d'être lisible et cohérent, voilà ce que nous pensons d'abord de la lecture. La cohérence n'étant pas un gage de lisibilité, nous la limitons à l'équilibre (allégorie de la chaise: sur quatre pieds, elle risque de boîter; sur trois, elle ne peut boîter mais son assise est peu claire; sur deux, non seulement elle nous force à l'effort d'équilibre lui-même, mais ce n'est plus une chaise; un seul pied trahirait notre goût pour les performances inutiles et nous éloignerait de la lecture proprement dite pour d'autres conquêtes — Daumal), un équilibre porteur de sa théorie de la raison qui fait de nous des valétudinaires de l'esprit (âge cassant), des soupçonneux de l'angoisse (âge cassé) ou des jongleurs d'approximations (âge casseur). Appréhension, désespoir, agressivité nous déterminent ainsi plus précisément qu'aucune condamnation. Notre logique, limitée au vrai et au faux, peut-être un peu à l'hésitation ou au droit de ne pas décider, est une jugeote portant à plein poids sur l'existence. Les phénomènes n'arrivent que sur le fil d'une dramaturgie réduite à l'intrigue ou à l'étonnement. Le roman ne se laisse pas pénétrer par ce qui menace sa sinuosité d'horloge. On ne lit que pour se détendre ou pour apprendre à ne pas se détendre bêtement. Des reconnaissances alimentent les ruisseaux et les fleuves de cette pratique du repos et de l'étude dont la fréquence est une affaire de sensation et non pas de rélexion. Il suffit au roman, pour qu'il nous séduise, qu'il soit ce que nous ne sommes pas sans devenir ce que nous sommes. Le moraliste devra donc prendre le pas sur l'analyste si ce romancier souhaite encore nous convaincre de sa capacité à écrire des romans. Un brin d'aphorisme et de poésie ne nous tracassera pas si la mélodie est facile à retenir et surtout à siffler avec les autres adjuvants de notre résistance au monde et à son principe de suicide immédiat. Nous ne désirons rien d'autre que la survie, nous remplaçons l'espoir par l'attente d'une amélioration de notre genre de vie qui, pensons-nous, passe par celle du genre d'homme que nous sommes. Techniques alimentaires avec quoi le roman n'est pas à l'aise. Il en vieillit. Une lisibilité plus exigeante accroîtrait-elle les chances d'avoir écrit un bon roman?

 

V

 

Il faudrait faire entrer de force un jargon étranger à la langue. Certes, il s'agirait toujours d'un langage mais la langue se croit seule. Elle n'accepte pas les traductions qui s'accroissent de mythes étrangers à son histoire et  perd une bonne partie de ceux qui inspirent le choix des mots. Elle repousse les intrusions des patois stylistiques sans doute plus propices à la clarté pourvu qu'on sache de quelle clarté il est question. Ce n'est alors plus l'illisibilité qui nous condamne à cesser de lire ce qui est pourtant parfaitement cohérent. C'est l'hermétisme du flux gagné sur d'autres langues et sur une technique de la proposition que nous ne connaissons pas faute d'en posséder les clés. Le roman savant nous échappe et nous le rejetons avec autant de force que le roman poétique. Là où le poète revient, nous n'agissons pas différemment que le lecteur savant face aux apparitions impromptues du philosophe. La langue force le respect. Elle revient à la nation. Nous rendons la pareille à des intellos en leur retournant leurs cachoteries, ne sachant pas distinguer le vrai du faux sinon nous ne serions pas voués à l'amateurisme. Nous ne nous reconnaissons mutuellement que sur le terrain des préoccupations. Indifférence, oubli, tranquillité, nous nous opposons aux arithmomanies des connaisseurs qui trouvent que nos romans préférés manquent de profondeur. Sentimentaux par nature, nous limitons l'obscurité à l'inconnu sans en faire l'historique. Ces plongées de la logique dans notre quotidien ne modifient pas notre comportement ni nos successions. Ils n'écrivent pas des romans de l'éducation, ils jonglent avec leurs propres connaissances. Ils jouent autrement mais ils jouent. Nous sommes différents à ce point. Mais que cherchent-ils en nous quand ils nous proposent les complexités de la cohérence? À nous convaincre de leur supériorité intellectuelle? Sans doute un peu. À réveiller en nous des dispositions dont nous n'avons pas la moindre idée? Pourquoi? À provoquer le poète qui se cache derrière le moraliste? À dénoncer la philosophie (elle n'est plus que cela) qui couve sous les prétentions à une métaphilosophie? Que nous disent-ils du poète que nous ne sachions déjà? Notre documentation nationale est la même. Qu'en connaissent-ils plus profondément, plus facilement? Au nom de quoi agissent-ils dans cette ombre pénétrable mais dont le sens demeure aussi caché que les différences d'adaptation au discours cognitif sont inexplicables? Surtout, pourquoi nous rejoignons-nous si différemment à l'heure de condamner le poète à l'aphorisme? Nos romans, les faciles comme les savants, connaissent ces mordications (des titillations) constantes qu'il est si difficile d'oublier, auxquelles nous ne sommes pas vraiment indifférents, qui nous menacent d'intranquillité, et auxquelles il nous arrive d'accorder toute notre attention pour nous la reprocher ensuite comme si un moment d'absence ne valait pas tout ce que le moment peut donner à exécuter. En celà, nous nous ressemblons, amateurs et apprentis, juges et sorciers. Nous-mêmes, que sommes-nous pour ces reflets d'ignorance? Qu'en pense le poète qui se cache en nous et hors de nous? Réussir à lire la cohérence illisible ne revient-il pas à ne pas lire la lisibilité cohérente? Qu'en dit le poète quand il annonce une trouvaille? Il faut bien que la découverte nous change puisque nous n'avons pas d'influence sur la découverte. Notre ignorance ne consiste-t-elle pas à ne pas avoir les moyens de savoir ce que le poète injecte dans les cerveaux capables de découverte? Au fond, le roman savant n'est-il pas moins anti-poétique que le nôtre? S'il l'est, ce sera sans nous. Mais est-ce avec le poète? Qui est-il? N'est-ce pas lui, cet autre qui n'est jamais personne et qui est tout ce que nous pouvons percevoir dans les passages de miroirs à la surface du monde? Les savants n'utilisent pas de miroirs pour savoir et pour augmenter la connaissance. Ils ont la mémoire de l'expérience. Ne sont-ils pas au seuil de la poésie? Les poètes sont-ils savants à ce point? Ne sont-ils pas les envoyés de cet autre côté où nos fils menacent de vivre si nous ne réussissons pas à leur inculquer notre ignorance? Ici, tout devient obscur chaque fois que nous persistons dans la réflexion. Parle! disons-nous au savant. Que sais-tu exactement? Mais quelle question essentielle nous pose-t-il, lui? Nous n'en savons rien. Aussi nos romans ne sont plus le récit. Chroniques, ils sont à la mode ou ne sont pas. Ils se vendent, comme le serpent se mord la queue sans rien changer à son destin de serpent qui se mord la queue. Entretenus (sans doute) dans la bêtise et reproduisant sans cesse la bêtise acquise par on ne sait quel dénouement biologicoculturel dont le récit n'est pas le roman, nous alimentons sans nous abreuver nous-mêmes. Nous sommes l'emploi et ils possèdent les ressources. Pour quel profit qui n'apparaîtrait plus aussi clairement que quand on y réfléchit? Impossible de franchir la barrière du sens caché en se mettant à notre place, hein? Mais alors, quel jeu joues-tu, poète, entre nous que tu connais parce que tu nous appartiens comme fils et eux qui sont nos autres fils et qui ne reconnaissent pas ton utilité comme nous l'accepterions les yeux fermés si tu consentais à être compris et non pas reconnu?

 

Parle. Peu importe qui parle et moins encore de se poser la question en plein coeur d'un roman ou de ce qui veut y ressembler. Une application d'infini ne décrit pas plus que la déposition de lumière sur l'objet du regard, pas plus que la disposition exacte de la statue dans sa lumière inévitable. Si je rature toute cette écriture, tout ce que j'ai consacré à l'autre pour le surprendre en flagrant délit de présence, tout ce que l'apparence de ses gouttes a multiplié au sein même du texte qui le trouve toujours où on s'attend à le trouver, immobile et consentant, cet effacement condamnerait le texte à un crachotement aphoristique, à une décrépitation d'écailles de mots, à des points de rupture où le visage demeurerait persistant pour signaler le personnage, à tout un arsenal de bonnes intentions, bonnes à refaire le texte selon une classification méthodique, un moyen de soutenir le regard sans ciller, la propriété intellectuelle prolongeant le Droit comme l'épouvantail provoque une panique médusée chez les oiseaux du jardin. Cette tendance minimaliste affecte la critique avec le même effet de trou percé dans la perspective que la biographie née du désir de revenir sur les lieux en visiteur connaissant l'air qu'on y respire encore longtemps après que l'auteur a rejoint la poussière, s'il survit à son abondance, à ses circonlocutions, à sa prudence de vis dans la fibre même de son sujet. Parler, c'est écrire.

 

VI

 

Que nous propose donc ce premier des cybériens qu'est le poète? On pourrait aussi évoquer les vaticinations de cet autre cybérien qu'est le philosophe toujours un peu moins philosophe mais philosophe au bout du compte. Combien de cybériens exogènes s'interposent encore entre moi et le romancier? Où en est l'endogénéité de l'autre dans ces cas de différence infime? Limitée à l'action, la possibilité d'existence (le renoncement au suicide) tient peut-être au plaisir, au récit, à l'infini, à tout ce qui permet de tirer un fil conducteur entre la vie et la mort, par accoutumance aux apparitions du rêve et de la réalité qu'il semble désigner, avec ce que cela suppose d'obscurité, d'obscurité relative à on ne sait quel mouvement qui serait le périple et la bataille. Croire ou ne pas croire, c'est la seule question à poser en réponse à celle des améliorations existencielles qui justifient et fondent nos recherches. Mais ici, à la périphérie, nous ne cherchons pas: nous agissons ou nous trouvons, selon qu'on est poète ou lunatique. C'est la seule différence. Et c'est la pratique de l'écriture qui rencontre du nouveau, parce ce qu'elle est la parole et la nature de la parole, qu'elle ne s'éloigne jamais trop de la conversation, qu'elle est capable de jouer tous les rôles pour arriver à ses fins, et si rien ne nous propose une identification sensible, nous nous sentons volés par vice du consentement. Notre immobilité de cybériens de base a son explication dans la rupture de ce contrat tacite entre l'écrivain et le lecteur.

 

L'écrivain ne dénoncera pas les agissements du lecteur autrement qu'en se sentant incompris ou mis en demeure de changer de texte sous peine d'une réduction au silence, comble de l'enfermement à vie. L'écrivain (poète) n'a pas la vision du contrat, elle est le fait du lecteur en proie à des fantasmes de fatalité. Ce que signe le poète n'est pas un échange de bons procédés. Capable d'approcher la parole aussi près que possible du désir qui la soulage de la perfection, il n'engage pas la conversation, il en donne le spectacle commode c'est-à-dire lisible jusqu'à un certain point qu'il n'est pas si difficile de situer. Point qui n'est pas pivot mais limite. Rien n'est totalement illisible pour nous désigner clairement ce qui pourrait l'être, rien n'atteint l'incohérence qui pose la question de la cohérence. Nous n'atteignons pas les extrêmes ni de la raison ni de la déraison. Nous sommes circulaires, quelquefois (rarement) jusqu'à la folie. Le texte est porteur de ces approches et de ces approximations. Il n'est pas possible de n'y rien trouver à son goût, de même que les abstractions dominantes du discours cognitif ont quelque chose de ce que nous connaissons sans les comprendre ni surtout les pratiquer. Cette lutte du cybérien de base avec ses poètes ne repose pas sur la raison, c'est donc qu'elle annonce une dérive du sens vers son oubli. Mais le poète ne veut pas oublier. En cela, il est historien. L'Histoire tient à sa place dans le texte poétique, avec ce que cela suppose d'interprétation, de fragilité émotionnelle, de recours à l'ambivalence des anecdotes. Le poète moderne écrit comme un philosophe, au jour le jour, ne raturant pas, reprenant, perdant le fil de l'oeuvre d'art qu'il se proposait de mettre en lumière vu sa connaissance du sujet. Réduire le texte à des proportions raisonnables, c'est en proposer les ratures comme on va à la pêche des moments indiscutablement poétiques et des traces aphoristiques qui en constituent peut-être les vivants piliers. Si la philosophie perle de l'espace cognitif comme les gouttes d'un fruit qu'on presse pour n'en conserver, à titre cognitif, que la structure, c'est sur la poétique qu'elle laisse sa trace d'escargot. Et si l'oeuvre poétique n'apparaît toujours pas malgré l'attente légitime de ses détracteurs, ce sont des gouttes de philosophie qui changent sa destination en imposant le travail des jours à la place de celui de l'art. Il n'est pas difficile de trouver au moins un instant de bonheur intellectuel dans ce vortex lent qui affecte les endroits les moins tranquilles de la périphérie cybérienne, c'est à dire de l'autre. Ce qui provoque la rupture du contrat, ici, ce n'est pas que la poésie est porteuse du vice, mais que le lecteur potentiel ne prend pas le temps d'y déceler la goutte de sens qui concerne son incompétence et sa pose. Aux questions du connaisseur: Que voulez-vous dire? et: Comment nous y prenons-nous pour connaître?, le cybérien, qui les retourne au poéte, ne perçoit pas la pertinence des questions qui lui sont proposées en réponse: De quoi parles-vous? et: Comment parlez-vous? Toute l'ambiguïté vient de ce que le cybérien se prend pour un savant et qu'il exige que le poète ne soit pas autre chose. Or, le poète, espèce agissante même dans les pires mortifications, est avant tout le siège de la manière et du sujet et non pas le parangon des raisons et de l'objet. En se prenant pour un savant inadmissible, le cybérien de base condamne la poésie à la poésie, c'est-à-dire à l'intégralité de l'écriture qui a été mise en jeu pour en arriver à cette profusion qui passe pour de la débauche. Arrivé tout droit des centres de recherche, le philosophe est responsable de la manière poétique, pour ne pas dire de la poétique elle-même, et des tournoiements d'objet qui environnent le texte poétique non pas pour le rendre flou mais le rendant flou parce que le travail est visible. Mais qui peut distinguer le sujet de l'objet avec toute la clarté que l'esprit commun voudrait imposer à ses enfants? La poésie n'est pas un bon entrainement à l'admissibilité. Sans être l'inspiratrice du suicide en réponse à la candidature, elle n'existe que comme autre choix d'existence. Elle explique trop la liberté et pas assez le dévouement. Elle est la quantité inamissible.

VII

 

S'il s'agit maintenant de distinguer, dans cette périphérie cybérienne (Cybérie), les satires des leçons de choses, trois types de discours semblent participer à sa lente cinétique:

— le poème (qui deviendra, on le verra plus loin, roman);

— la leçon de choses données

             — aux poètes;

             — aux autres;

— le texte philosophique:

             — son axiomatique;

             — ses descriptions sujettes à caution;

             — ses conclusions indiscutables.

Une quatrième option semble toutefois se détacher de l'ensemble: le texte des fausses sciences:

             — comme pratique des scientifiques eux-mêmes quand ils sont en quête de financement;

             — comme argumentaire commercial plus ou moins sincère participant à la force de vente des produits et des pratiques miracle.

 

VIII

 

En constatant, sincèrement, que les sciences ne reposent pas sur l'exactitude de leurs principes, ce qui peut vouloir dire que leurs principes fondateurs sont douteux (action philosophique), Freud, savant incontestable dans d'autres domaines que la psychanalyse, tente de nous faire croire que nous sommes dans l'obligation morale et pragmatique d'admettre qu'une science peut exister et se développer sur ce qui n'est plus une intuition mais une sensation, une appréhension de la réalité. Une science qui aurait pour origine soi, qui ne serait pas renvoyée par l'objet mais qui émanerait du sujet. Ce confortable après-positivisme, en jetant le doute sur une vérité, en constitue une autre apparemment tout aussi valable, mais c'est là le domaine des phénoménologies, ce que n'est pas la psychanalyse. Cette stratégie de la pensée ne diffère en rien des maïeutiques religieuses mais la sincérité du propos n'est pas véritablement mise en cause par cette ruse de guerre. Par contre, quand on opère un glissement calculé de l'interprétation à la science, avec le plein accord de Freud qui sait, par expérience, que son discours n'est pas recevable en milieu scientifique, pour toucher le marché beaucoup plus prometteur des pratiques alternatives, ce n'est pas tant pour le pénétrer que pour s'en assurer les revenus nécessaires à la poursuite des recherches. Cette fois la ruse est un calcul inspiré par les circonstances et non plus par la situation. Cette double postulation est le propre d'une philosophie; ce n'est pas la psychanalyse qui est une philosophie, c'est le fait de trouver les moyens de lui assurer un avenir et par là un devenir d'être. Le texte philosophique paraît exercer son influence dans les deux sens qui lui sont proposés. Participant à la périphérie du discours cognitif, il n'en est pas moins tributaire de l'économie que le monde cybérien fait peser sur tout ce qui existe, y compris d'ailleurs la recherche scientifique. Je ne connais pas (pas encore) le moyen de tempérer ce jugement mais son imprécision ne remet pas en cause ce qui s'en déduit. Le texte philosophique s'adresse, et c'est là son peu d'universalité, autant au cybérien qu'au savant:

             — Au cybérien il demande d'agir, ce qui revient à un effort éthique, à une philosophie-conseil en passe de devenir philosophie-droit; les faits, les apparences sont jugés sous l'éclairage des appels à l'ordre, ce qui trahit une certaine sagesse; il s'agit à la fois d'une critique de la conduite et d'une pratique anticipée de ce qu'elle devrait être pour calmer les jeux en présence, jeux dangereux, immoraux, passibles de reproches judiciaires etc.; dans ce sens, le texte philosophique tend à devenir une promesse de bonheur imitée de l'ordre; siège des fausses sciences, et promoteur de leurs effets placebo, ce texte particulièrement audible et de plus en plus compréhensible, s'est dégagé de ses tendances à la poésie et à la construction aphoristique; il est un exemple de douce rhétorique.

             — Au savant, le texte philosophique propose sa critique des logiques d'une part, et de l'expression écrite d'autre part; en surface, le philosophe agit en conseil dès que le savant prétend, lui aussi, s'adresser au cybérien pour le convaincre de financer encore; cet effort linguistique est récompensé par la clarté littéraire qu'un savant est en principe incapable de jeter sur ce qui est pourtant cohérent et parfaitement expérimenté; en profondeur, et comme fruit de l'expérience littéraire, c'est dans le domaine des logiques que le philosophe s'installe, aux antipodes de la physique sans doute, malgré des efforts pour participer aussi à l'exploration de la physique, mais parfaitement ancré à l'élaboration constante du discours cognitif dont il contrôle à la fois la vulgarisation et l'exactitude logique.

 

IX

 

La philosophie ne discourt plus sur l'action, sauf pour la moraliser, ni sur la connaissance, sauf pour lui donner la parole. Elle apparaît désormais comme cet espace des transmissions nécessaires entre le monde cybérien, royaume de l'ordre, et celui des sciences, c'est-à-dire du pouvoir. Est-il possible de séquestrer le savant, ses apprentis et ses pédagogues pour s'emparer du pouvoir? Mais bien sûr. Et la philosophie, débarrassée définitivement de ses postures scientifiques et métaphysiques, réussit au moins à nous convaincre, privilège encore en usage naguère dans les pratiques littéraires et satellites du texte (littéraire). Plutôt qu'une fausse sciences, ce serait une science de l'approche de tout ce qui concerne le sujet, un moyen purement rhétorique de d'inventer les phénomènes échappant à la curiosité scientifique, d'en disposer le plus librement possible, nuance peu rhétorique mais décisive, et d'en fabriquer, à défaut d'un discours ni même d'un texte, l'élocution qui prélude aux innovations esthétiques tirées autant des sources scientifiques par l'application technologique que de la bêtise humaine mise au spectacle de la vie quotidienne. De coupure épistémologique il n'y a pas eu, on s'est plutôt, sous la houlette des apôtres de la modernité comme fin et début, contenté d'un retour aux constatations dualistes:

             — On a trouvé le point commun du malade mental et de l'homme sain; dans cette limite floue de la distinction, il est question d'un Inconscient qui devrait l'évidence de son existence à l'examen clinique et non pas à des spéculations pas toujours faciles à débrouiller. Ce que nous savons de cette découverte coupante est discutable seulement par la référence à une physique totale, critique justement qui met la physique en demeure de se justifier dans ce domaine invisible. La physique est tellement liée au visible que l'invention de ses outils ne concerne que les moyens de voir et nous ne disposons pour cela que d'obscures vibrations soumises aux caprices du probable. Plus adéquate, mais sans fin, une métaphysique, qui voit le visible donc sans le montrer, se condamne à l'invisibilité parce qu'elle manque d'outils, tous verbaux, tous propositionnels, pour atteindre le seuil de la cohérence. L'Inconcient ne craint donc pas grand-chose. Peut-il craindre l'ironie? Elle viendrait de l'homme sain en proie aux manifestations de la folie, panique inexplicable aux retombées philosophiques. Comme l'idée de Dieu, cette idée, qui repose sur la découverte, qui échappa à Charcot et à Breuler, de ce qu'on a fini par appeler le transfert, ruse des insconscient mis en présence dans les psychothérapies. Gare à la psychothérapie qui n'en tiendrait pas compte au moins un peu, au moins de temps en temps. Idée, cependant, qui marque sa date et ses circonstances, alors que celle de Dieu semble appartenir à tous les temps et à tous les lieux de la présence de l'homme, pour ne pas dire de son existence, de son voyage.

             — Autre distinction polarisée, celle du riche et du pauvre, résolue en son temps par le porte-parole le plus durable, à cheval sur le dos de saint Jean, de la pensée messianique: Jésus. En entrant dans la modernité, ce distingo s'éclaire d'une idée peut-être moins durable, une idée peut-être essentiellement pragmatique, en s'attaquant au bien commun du riche et du pauvre: l'outil de production de la richesse, laquelle produit aussi la pauvreté si l'on ne partage pas son outil. Idée séduisante plus que définitive, elle n'a pas trouvé le moyen de ruser avec l'existence. C'est qu'on peut s'entendre assez facilement sur les moyens de l'ordre auquel tout être humain aspire naturellement; tout aussi naturellement, le pouvoir lui vient à l'esprit, soit par soumission, par tactique du désespoir, par empêchement du suicide, soit parce que l'occasion se présente, par héritage, par droit, par conquête. Comme il n'est guère possible d'imposer le partage du bien simplement en mettant de l'ordre dans les affaires publiques, c'est au pouvoir que revient la charge et on conçoit alors difficilement qu'un tel pouvoir puisse respecter les règles démocratiques. On sera donc difficilement marxiste sans être aussi léniniste ou autre chose dans ce goût. Si coupure il y a eu, c'est dans l'écrasement de l'homme et non pas dans sa "participation" (idée goguenarde) au bien commun mais inéquitablement partagé. Tout tournée vers l'État, tournant le dos à l'homme, cette idée n'a finalement touché qu'à l'Histoire, en la rendant invivable au jour le jour.

             — À l'opposé, n'en déplaise à ceux à qui le personnage de Nietzsche inspire le respect ou la pitié, on ne partage plus grand-chose. Le fort est fort, mais non content de l'être, ce qui lui assure le pain quotidien en âme et conscience, il est pur. C'est qu'il est créateur. Il n'atteindrait pas la pureté s'il n'était pas créateur. Et comme la créativité est une affaire de goût, on peut alors imaginer, clés en main, ce que cela finit par imposer à l'homme faible, de souffrances certes, mais surtout de ressentiment contre quoi l'homme fort devra employer toute sa pureté pour lutter efficacement. Car l'homme fort n'est pas tranquille. Son extase est ailleurs. Ici, le pouvoir n'est pas une conséquence mais un droit naturel. Cet entretien délirant de la différence non seulement chez l'homme fort, qui paraît alors plus facilement convaincu, que chez l'homme faible qui ne possède pas les moyens de révolte, est la description d'un combat ou plus exactement le portrait d'un héros aux prises avec, non pas le malheur, mais l'infériorité. Le discours cognitif trouverait là le décorum de ses vulgarisations, que ça ne nous étonnerait qu'à peine. Avec un peu de pitié, ou de condescendance, pour nuancer les circonstances héroïques du combat symbolique entre le fort et le faible, on a mieux fait de convaincre l'homme du commun qu'avec des promesses d'équité, d'autant que la preuve de l'outrecuidance de ce prétendu partage est faite par l'Histoire. L'Histoire montre aussi, par le même effet de sang et de fumée, qu'il ne faut pas exagérer non plus du côté de Nietzsche.

 

X

 

Au bout du compte, et passée la tourmente sans toucher à l'universel, la question est de savoir ce qui reste de cette idée de coupure épistémologique, idée séduisante par sa simplicité et par ses promesses textuelles. Le sectionnement de l'Histoire en siècles plus ou moins exacts ne vaut pas tripette et ne fait pas long feu même en territoire pédagogique. Comme on tronçonne la vie en périodes pour l'éclairer de la géométrie de sa parabole, il est tentant d'offrir à l'esprit des segments qui, à défaut de s'emboîter les uns dans les autres comme les fils conducteurs d'un circuit linéaire (une transporteuse) qui fait l'objet de notre observation crispée, des coupures, sans rien expliquer de la coupure ni des dérivations qui y plongent on ne sait le plus souvent quelles destinations occultes ou occultées, des coupures divisent la quantité et mettent de l'ordre dans ce récit compliqué d'effets de suppositions et de désirs de convaincre. Pratiques, les coupures, surtout si on ne possède pas les moyens de couper à volonté. Des prophètes, des visionnaires ne se laissent pas leurrer par ce présent, par cette durée impossible à comparer avec la durée cognitive. Et du coup, nous appartenons à notre époque comme si nous en étions les acteurs et les clercs ou seulement les cybériens de base, ces autres qui sont peut-être tout ce qui reste de l'autre quand nous avons fini de penser pour nous livrer pieds et poings liés aux vortex de l'existence. Pas étonnant que les Mathématiques aient fini par se hisser au sommet de toute réflexion un peu élaborée ou simplement profonde. La réduction, en gros, de l'extension à la compréhension, non seulement satisfait à la plupart des besoins (titre que j'aurais aimé poser en tête d'un de mes livres pour en étirer la matière vers cette Plupart du temps qui revient comme le meilleur de la poésie) mais encore et surtout elle assoit la pensée avant de la développer, sinon le foisonnement devient matière et non plus idée. La tentation est de faire au plus simple (limite du texte) et au plus vite (limite de l'existence). La formation d'un système en collier de perles demeure alors la seule raisonnablement possible, étant entendu que tout dérèglement de l'effort ne favorise pas la compréhension ni la contemporéanité. Un système peut toujours se résumer à un pointillé ou à tout ce qui peut se représenter comme pointillé (déchiquetage des bords, trous de la surface, côtés du miroir, séquence, frittage, ricochet etc.). De pareilles représentations, car au fond il ne s'agit que de cela, sont bien pratiques mais ce ne sont que des pratiques et non pas des expériences. On ne peut donc en vérifier la pertinence. Fonder une organisation (un ordre) des sciences sur une pareille improbabilité relève de l'aventure et non pas de la recherche. Il n'est donc pas étonnant qu'en haut-lieu scientifique, on ne se préoccupe pas de savoir si l'Histoire se coupe ou s'il est préférable de la raconter comme une intrigue. On voit là tout ce qui relie la littérature à la réflexion philosophique, et plus particulièrement le roman à la curiosité extra-scientifique. La poésie moderne, qui doit tout à Vigny et peu à Rimbaud (qui influence plutôt la chanson), est un désordre et par conséquent il n'en est même pas question, dommage: car c'est peut-être là qu'on dérive ou qu'on peut se faire, sinon une idée, du moins une sensation aussi nette qu'une idée et aussi facile à transporter. Notre époque, mais c'est le cas de toutes les périodes, est religieuse, profondément religieuse, ignominieusement religieuse quand plus d'un homme lui confie sa destinée, sa postérité génitale, les objets de son art et/ou de sa science et le concours extravagant de ses doctrines durables. Elle aurait pu être théâtrale s'il n'était pas si difficile et surtout si douloureux d'en être metteur en scène sans passer pour un poète, comble de la mise en scène. Elle eût été populaire sans la peur et le désir du lendemain, sans cette poignante réserve de vie quotidienne qui propose ses refuges mentaux en guise de centres de traitement des maladies mentales.

 

C'est plutôt la permanence des faits qui doit fonder la philosophie et non pas ce lent et rapide grignotement joffrien qui détruit la vie par soustraction de l'identité. Le textualisme des philosophes alimente ses hypothèses, il ne se prononce pas sur la vie. Facile alors de plonger l'homme dans un bain de substances et de lui demander, quand on ne l'y force pas, de respirer l'air d'une surface surmontée de la voûte céleste et de ce que Dieu seul sait ce qu'elle contient et ce qu'elle signifie pour nous, pour notre croissance et notre multiplication. Débarrasser le texte, et donc la parole, de cette fragmentation en apnée et en halètement, est la priorité des philosophies un tant soit peu soucieuses de préserver à la fois leur enrobage de la chose scientifique et leur pouvoir de transparence dans un sens comme dans l'autre entre le cybérien et le savant. Nouvelle dichotomie, en remplacement du malade et de l'homme sain (Inconscient), du fort et du faible (Puissance) et du riche et du pauvre (Production), plutôt ramification que division, et en tout cas peu favorable à l'dée de coupure: le cybérien (nous) et le savant (l'autre) et inversement. Le point de rencontre se situe dans le discours philosophique sans être toutefois le discours philosophique. Et au lieu de provoquer une lutte des classes, des guérisons problématiques et des concentrations à éliminer, on revient à la philosophie, tout simplement, sachant qu'elle n'est plus la dominante mais la médiante. Philosophie non-textuelle, qui appelle le texte mais sans être le texte. Faire joujou avec les outils du poète n'était pas une bonne idée philosophique. On s'est peut-être laissé posséder pour mieux fragmenter les objets du désir, mais il n'y a eu ni texte philosophique ni poème, pas même un récit circonstancié de ce qui est arrivé, un moment, au langage. Imitation des impasses dont le phénomène est bien connu en littérature. Il fallait le tenter, sans doute. Il faudra désormais interroger les tentations car c'est à cet endroit de notre nature humaine que nous perdons du temps sans en connaître l'unité alors que nous éprouvons en même temps le désir de le mesurer. Joujoux de l'Inutile et non pas de la Poésie qui est terre-à-terre, j'allais dire: prosaïque.

 

XI

 

Il faudra lire CARABIN CARABAS non pas comme une démonstration romanesque de ce monde tripolaire où le savant (Carabin, on l'aura compris) et le cybérien (Carabas) communiquent à travers les philtres d'amour et d'autres augures que le texte philosophique promet lui-même au romancier en mal d'inspiration. Ce mal est sidérant, suite peut-être à un anéantissement de certaines données vitales qui restent à découvrir mais qui ne révèlent à la fin que l'empressement qu'on peut mettre à accepter la dernière douleur: le vieillissement, et non pas leur historique de croissance biologique. Quand une impasse littéraire ne se conclut pas par l'attente tranquille ou par l'éblouissement des reflets renvoyés par le regard des autres, d'impasse elle devient oubli, même ayant été à la mode. L'expérience littéraire ne trouve ses compléments de durée que dans le regard porté sur le bonheur, thème qui devient vite la principale sinon la seule question philosophique pertinente. On en revient donc à la question de l'eugénisme, on se rapproche de Nietzsche plutôt que de Freud, l'amélioration de la race devient l'objet de toutes les caresses aux mots, Carabas est le faible plutôt que le malade et Carabin, qui recueille les mots, est le fort que la haine du malade menace de destruction. L'objet du désir est destruction, par les mots ou par l'enfermement. On assiste alors à un combat, comme dans un rêve où le corps n'est plus soumis aux contingences physiques. On est dans un lieu métaphysique où la métaphysique est impossible. Impossible à comprendre ou impossible à accepter comme métaphysique. Le texte devient littéraire, visiblement parce qu'il ne ressemble à aucun autre, et clairement parce qu'il est effectivement porteur des données du combat et non pas de son épopée, ni de ses chants, ni de la maturité qui marque le pas devant les premiers signes de vieillesse.

 

 

III-6 - Expansion du roman

 

XII

 

Dans une de ses innombrables conversations accordées aux médias de l'information, Ana María Matute présente le roman comme l'accession à une maturité recherchée dans l'adolescence où c'est la poésie (elle voulait peut-être dire le lyrisme en poésie) qui réveille en quelque sorte la vocation, admettant d'emblée que la pratique de l'écriture est autre chose qu'un simple penchant. Cette accumulation d'impressions au soleil levant et couchant ne remplit pas sa fonction d'explication et n'en marque peut-être même pas l'intention mais elle est symptomatique de notre époque où la philosophie, réduite à un conseil en éthique, ne promeut pas le texte littéraire au-delà de son seuil. Je ne sais pas si elle pensait à l'enfant en évoquant ce qui demeure une expérience personnelle et non pas une loi fondamentale de la littérature. Existe-t-il un enfant-hypothèse qui ne serait justement pas l'enfant-certitude des analyses psychologiques, un enfant hors-normes impossible à reconsidérer sous l'angle du ressentiment, pour ne pas dire de la haine, un enfant-homme de l'équité en matière de chance sociale? Un enfant pré-poète qui laisserait une chance inouïe à l'homme-romancier (il ne peut s'agir dans ce cas que d'un homme-femme)? L'adolescent y trouverait sa continuité morale ou la fin de sa tragédie. Ainsi s'expliquerait le suicide à quinze ou dix-sept ans. Je n'exagère que peu. L'amélioration ne serait proposée qu'à titre individuel, comme exemple à suivre en cas de crise. Aucune perspective institutionnelle n'affectait le propos aimable de cette grande romancière. S'agissait-il de simplifier un peu pour donner une leçon ou de préparer le terrain de la lecture pour en aplanir la difficulté? La conversation des écrivains avec les autres n'est pas fiable au point de lui octroyer la justesse du texte lui-même. La parole, pourtant maîtresse en toute manifestation du langage hors du commun, a de ces glissements sentimentaux qui divisent pour permettre de mieux régner sur cette vie un peu à l'étroit dans le carré magique du roman. Un enfant transparent comme une vitre, impossible à fixer comme reflet de l'accouplement, un adolescent qui risque sa vie soit en la perdant, soit en ne devenant pas finalement le romancier promis à la secrète profondeur de soi, soit en demeurant le poète qu'il réussit à être, sorte de romancier raté: on en arrive à une conclusion presque à l'opposé de ce que le génie moins contestable de Faulkner a imposé au roman comme portail de la découverte romanesque: le romancier est une espèce de poète raté.

 

XIII

 

Une vision plus professorale, plus apte à la leçon, préfère installer l'épopée au moment de l'enfance. Un enfant-instantané d'on ne sait quel enracinement dans la culture environnante, cerveau plein d'aventures héroïques qui seraient comme la maturité des jeux ordinairement proposés à l'enfance pour meubler ses moments de vacances. L'idée de héros serait enfantine mais d'une enfance favorisée par telle ou telle entité qui demeure, tout de même, un mystère ou un choix. Puis, sans transition (on aime bien les coupures en milieu pédagogique), l'enfant-épopée apparaît en adolescent-lyrique à la recherche de sa moitié perdue dans des lieux non moins étranges, voire bizarres. Un peu comme si le héros, fatigué ou arrêté en cours de route par une vision de l'autre, s'agenouillait au pied de la figure-apparition qui reçoit les expressions de sa sentimentalité en état d'attente tremblante. Enfin, passée cette espèce d'initiation destinée à tuer l'enfant en attendant d'être le père ou la mère, une lumière est jetée plus ou moins nettement sur les choses de la vie et c'est alors une prosodie impeccable qui balaie toute velléité de cris de guerre et de soupirs. Encore un modèle plat, un applatissement d'une idée aussi bien exprimée qu'incertaine: 

 

III-7

La théorie littéraire est pleine de ce genre de niaiseries destinées non pas à nous renseigner, en tant que géniteurs, sur les promesses de la littérature, mais à en tracer un cursus destiné à séduire:

— le sentiment du temps, douleur immense si rien n'est fait pour en atténuer les effets dans le cerveau de l'enfant;

— le sentiment de la vie qui doit impérativement recommencer, à l'âge adulte, par le sentiment d'avoir atteint en même temps la maturité;

— le sentiment de la littérature qui doit présenter une évolution maintenant garantie à la fois par l'exigence de maturité et par l'oubli des conditions d'attente les plus périlleuses, familialement parlant. Famille, honneur, patrie, comme on dit dans les démocraties conservatrices (de quoi justement?): mon oeil! Héritage direct du bien, privilèges de la parole, terre prometteuse de possessions. Notons au passage que presque toutes les impasses littéraires du XXe siècle reposent sur une idée du temps jamais trop loin de cette vision de la chose sociale. D'où l'intérêt, peut-être, de s'intéresser à autre chose que le temps, en tout cas pas au temps de Proust par exemple. C'est en étranger au temps, pour commencer, que nous envisageons notre révolte relative à ces questions primordiales et détestables de l'amélioration de la race humaine. Une ontologie carabin/carabas suppose, une fois résolue la question de la pertinence d'une coupure épistémologique ou non, la conservation des découvertes utiles quand bien même elles ne seraient pas fondées à participer à une ontologie raisonnablement vraie: la conquête du pouvoir, l'hygiène mentale et la possession par dépossession ou invention demeurent les thèmes préférés de la conversation dont j'ai tenté de donner une idée pratique en écrivant CARABIN CARABAS.

 

XIV

 

Le personnage en prend de la graine, certes, et ne dispose plus de cette liberté que la friction des faits avec sa psychologie, pimentée d'imagination et de références, ne parvient plus à alimenter comme on nourrit le produit de sa propre chair. Quelle importance, les géniteurs (je parle du personnage qui a peu de chance de nous ressembler pour bénéficier de nos propres explications)? Chaque fois qu'on se réfère au temps pour décrire ou simplement mettre en présence, on provoque une hâte bien compréhensible. Le personnage court. Le lecteur le ratrappe-t-il? Le temps, linéaire ou recomposé selon des moyens somme toute assez précaires (qui exigent toutefois un talent hors-pair pour aller aussi loin), agit par capillarité, comme n'importe quel objet plongé dans un liquide: ce défi à la gravitation des immobiles dépend encore de la surface, de ce qu'on lui attribue de qualité c'est-à-dire de ce qu'on lui donne de sens. Acte d'écrire éminemment différent de la plongée du pinceau dans les magmas de la palette qui est comme le double essentiel du tableau. Avec le temps, tout s'en va, et n'en déplaise au poète de laboratoire, c'est encore le chansonnier qui a raison (sans doute parce que son inspiration est mieux nourrie que la crispation aléatoire du chercheur). Le pinceau agglutine le sens plus facilement que la langue posée comme un pied sur la littérature. Cette part de description, si elle n'entre pas dans le texte là où le personnage ne suffit plus à esquisser le roman, complique la lecture de celui qui sait lire la littérature et rend impossible la lecture à celui qui ne possède pas cet exercice de la statique mentale. Je ne sais pas en quoi la musique du texte contribue à sa compréhension et à son enrichissement. Il me semble que cette musique, par ses rythmes et ses dominantes, ne sert guère qu'à mémoriser le texte ou à rechercher les terrains sentimentaux destinés à former le lit de la lecture. Je ne pense pas que ce soit là ce qu'il convient d'emprunter à la musique pour complémenter un texte que les descriptions ne rendent pas à la réalité dont ils naissent. Or, c'est à la musique qu'on se réfère quand on prétend évaluer le style, quand bien même il ne s'agirait ni d'une musique sautillante (syncope) ni d'une musique militaire (cadence). Est-il si important que ça de bien écrire, c'est-à-dire d'écrire pour l'oreille, vieux fonds de rhétorique ou plus précisément d'une époque où on lisait à haute voix les textes proposés à l'esprit et où le discours, cadencé et gesticulant, empruntait les voix du monologue pour exercer son influence dans un auditoire privé du recours à l'intimité, condamné à poser des questions pertinentes. Le bien-écrire, l'écrire-style est une disposition d'acteur et non pas d'écrivain. Plus intéressant est le recours au vocabulaire, à sa connaissance (acte cognitif) comme à son invention (rhétorique), ce qui nous place dans le futur, dans ce qui va arriver aux mots pour influencer la phrase qui proposera des cristallisations claires à l'esprit en position d'écriture. On sent bien alors comment le héros n'est plus aussi facile à saisir que le voisin de palier surpris en flagrant délit d'existence quotidienne. Le chant, puisque c'en est un, est une question de mot et non pas d'éloquence. La maturité du savoir-faire-un-roman ne s'embarrasserait plus de l'effort de bien écrire, qui n'est pas donné à tout le monde, ni de bien recevoir ce qui est bien écrit, en connaissance de cause, en toute honnêteté, fût-elle le meilleur du romantisme. Un roman n'est pas un opéra. La maturité, s'il est bien question de cela en remplacement de la mort de l'enfant (qui la niera?), est à ce prix.

 

XV

 

La révolte dont je parlais plus haut, qui s'en prend aux tentatives d'amélioration de l'homme, se nourrit (quel verbe et quelle action décisive!) d'un sentiment spatial du roman. La résultante est une enfance. Elle résulte, cette enfance, de ce futur rendu probable par sa promesse de textes et par l'instant si décisif, aliment de toute la vie, qui menace de tomber dans l'oubli, de ne pas signaler son importance au moment où le texte s'en approche, ou pire de ne rien laisser penser de son inévitable occurence. Si les liens de cause à effet ont leur importance dans la vie quotidienne (mon tiroir est vide: quelqu'un l'a vidé, moi ou un autre, anesthésie ou complot etc.), ce sont plutôt les ligatures d'effet à cause qui tracent le roman: le roman est une enquête; ce n'est pas une intrigue bonne à mettre de l'animation dans l'ennui et non pas des raisons dans la révolte. Quel bonheur se serait de se surprendre soi-même en position de repos, loin de toute idée d'oscillation ou de translation! Mais le bonheur, s'il doit exister dans ces conditions de combat incessant contre soi et les autres, serait plutôt relatif à la tranquillité. Bonheur des tranquilles (tranquillisés) et bonheur des immobiles (immobilisés par quoi?). On voit bien là comment la substance tranquillisante prend le pas sur un effort nettement spirituel (auquel des religions nous convie dans un autre effort, celui de l'imitation). Substance devient le maître mot du présent à vivre sans pouvoir en mesurer l'instant ni en garantir la permanence, terrible fatalité du poète que ni l'éloquence ni la connaissance ne tireront de cet achoppement. L'entrée de la langue dans cet interstice est si proche d'un usage fétichiste de l'instant que les géniteurs, si c'est là leur importance, s'en émeuvent toujours à grands renforts de démonstrations de normalité tirées du répertoire des exemples à suivre. On ne s'étonnera donc pas que la querelle familiale, avec ses variations d'aventures sentimentales et ses emprunts à un éternel passé, prenne de l'importance dans la fabrication d'un roman. L'homme-enfant, qui appartient au passé, voyage dans l'homme-futur, qui est probablement (mais comment l'affirmer si l'enfant meurt?) ce qu'il faut maintenant penser du passé.

 

 

III-8 - Le temps n'est plus qu'un espace romanesque.

Ce qui est écrit, c'est le futur.

 

Voilà comment s'opère le passage du vieux schéma où la vie est un "éveil" qui installe à leurs places respectives l'ignorant et le savant, celui-ci étant quelquefois chargé de "sauver" l'humanité d'on sait trop quelle faute sans laquelle il n'y a plus de religion ni d'approche philosophique de la religion, quand il est plus simple, mais c'est une autre histoire, de ne pas interposer entre les hommes les questions aux réponses tirées par les cheveux (Confucius), passage entre cette vieille figuration et la représentation romanesque qui, ne s'embarrassant pas de contraintes et ne contraignant personne à la lecture, suppose la vie comme une statique des forces en présence dans la relation humaine avec des savants contenus dans ce qui n'est plus une croyance mais une histoire et des cybériens contenant la science sans la connaître plus parfaitement que vulgarisée (jeu de hasard); Dieu non pas mort, car les idées ne disparaissent pas aussi facilement surtout quand les religions en assurent la persistance, mais réduit à ses prêtres, à la limite, à un filet de voix qu'il est bien inutile d'opposer aux poétiques et que les gesticulations d'acteurs n'améliorent que dans le jeu proposé au spectateur et non pas au lecteur. Le roman est une donnée qui participe avec le futur de l'homme encore enfant à cette enfance même qui finit comme s'achève le jour et la question du jour suivant n'est pas une question d'homme mais de maturité considérée comme la prémisse de la mort-retour à l'éveil qui sauva l'humanité de la vie pour la sauver encore jusqu'à ce que ce récit de l'enfantillage se termine en queue de poisson. Je préfère l'enfance, quand bien même il paraît impossible au premier abord de la distinguer de l'enfantillage et de sortir de soi un roman au lieu des babillages qui bornent l'esprit de nostalgies suggestives, de phobies théâtrales et de la leçon donnée aux enfants pour les sauver de la croissance au nom de Dieu ou du non-Dieu (qui quelquefois est tout simplement le Néant ou le non-Néant: chiasme).

 

XVI

 

Pensant moi aussi à sauver l'adulte de son histoire toute faite, il m'est arrivé, justement au sortir de l'enfance, alors que je me croyais un adolescent et qu'on me prenait déjà pour un adulte (tout avait parfaitement fonctionné), il m'est arrivé de me sauver de cette angoisse par le récit, ne sachant pas où il me menait une fois que je l'avais livré à l'écriture mais au fond assez confiant sur mes possibilités d'ouvrager quelque chose de lisible. Ce fut la Parabole du Festin. Je la livre ici dans sa division schématique, sans les articulations qui en définissent les nuances, sans les phases qui l'innervent dans les moments de doute traduit immédiatement par le garrotage de l'écriture:

 

            1) X, de nuit de préférence pour ajouter au drame, se perd dans des rues vides de sens; il rencontre l'impossible passant qui confirme sa folie d'X aux prises avec sa révolte; la fuite se traduit par des vertiges d'ombres et de mots au sens difficilement explicable; le poème est en lui, net comme l'eau, aimanté comme la fusion; des fragments sortent de cette bouche livrée aux hasards de l'existence, aux rencontres d'un double qu'il s'agit de distinguer de l'original par le détail significatif; l'entrée d'un patio se présente pour le sauver; belle lumière d'une soirée entre amis; le Gardien le conduit vers les tables surchargées de mets tous plus délicats les uns que les autres; on ne lui demande pas: "Qui êtes-vous?" et il ne s'en inquiète pas; il se sent déjà appartenir à cette lumière, à ces visages, au ciel carré-noir-sur-fond-blanc qui limite les murs du patio; il se nourrit lentement, au bord d'un bonheur rapide qui cisaille son angoisse; on le frôle sans exiger l'existence; il participe sans être de ce monde; le poème continue de couler, sans douleur cette fois, comme s'il était possible, comme s'il fallait revenir ici chaque fois qu'il est question de trouver le repos, un repos immédiatement ressenti comme relatif, mais réel, presque omniprésent.

 

            2) Les invités, dont on ne distingue pas encore l'hôte, l'hôtesse, les hôtes (comment savoir?), se divertissent maintenant en racontant des histoires, chacun son tour méritant l'attention des autres qu'on voit agglutinés autour du conteur; X se divertit lui aussi, passablement mais c'est là encore une réalité, la nième, qu'il convient de reconnaître pour ne pas se distinguer par une différence aussi indicible, si peu compatible avec la narration qui est de règle, on le rappelle entre chaque intervention: pas de rhétorique, pas de démonstrations abstraites, du récit, rien que du récit; le poème, lui, continue sa croissance, comme s'il devenait urgent d'en parler et comme il est interdit d'en parler, il est nécessaire de le dire; X s'approche comme un animal; on le caresse comme s'il était effectivement un animal domestique; il devine le plaisir dans ces distances non pas prudentes mais distraites; les récits s'enchaînent sans interruptions autres que celles de Y qui secoue son index pour interdire l'abstraction; "Pas d'explications, dit-il, nous ne voulons pas expliquer mais seulement raconter"; Y n'est pas perçu comme étant l'hôte de cette soirée qui ne présente aucun signe d'étrangeté à part le fait qu'on peut y participer sans décliner son identité, sans avoir été invité, ce qui ne manque pas d'inquiéter X.

 

            3) Voici X sur les trétaux; il s'est inséré dans la file d'attente des narrateurs; il s'est à peine excusé; on ne lui même pas demandé d'attendre son tour; récitant son poème, il ne cesse de penser à cette facilité; il tente de se souvenir des visages au moment où il a pénétré cette attente joyeuse; de temps en temps, le poème disparaît dans cette réflexion, absence presque douloureuse quand elle se signale par les chuchotements qui se superposent à l'annonce de la douleur; revenu au poème, X retrouve le fil trop facilement; il redoute de n'être plus lui-même; il a vécu d'innombrables expériences de ce genre, où il s'est vu en représentant d'un autre jamais identifié; peut-être ne s'agissait-il, comme dans les romans, que d'un effet de miroir; mais ce n'est pas un miroir qui agit maintenant; la timidité peut-être, l'inconstance des visages qui ne rient plus, semble-t-il, que pour se moquer; où est Y?

 

            4) Là. Parmi eux. La pointe de son pied s'agite sur la dallage; "Monsieur, finit-il par dire, j'avais dit pas de poésie!" Pas de poésie? X s'interrompt à cette nouvelle; il s'explique, n'ayant pas entendu que la poésie était hors jeu; il dit aussi que son erreur est peut-être due au fait que c'est un poème qu'il avait en tête en entrant, un poème d'une influence telle qu'il n'a pas entendu les préceptes; "Ce n'est pas grave," dit X. "Ça l'est, dit Y, en tout cas pour nous". Et tout le monde de l'approuver; X descend du piédestal; il se confond en excuses mais personne ne l'écoute; quelqu'un a déjà pris sa place et l'assemblée ne prête plus attention au poète; Y même se confond avec les autres; "Ce pourrait-être n'importe lequel d'entre eux, pense X, sauf moi"; désormais, il se tient à l'écart et de temps en temps il a l'impression qu'on s'intéresse à la courte distance qu'il impose aux autres comme s'il était chez lui et non pas ailleurs, dans le même monde, mais la nuit, au sein d'un festin dont il ne connaît même pas les raisons; "Faut-il une raison pour être ensemble?" etc.

 

            5) Prêtant maintenant un peu plus d'attention à ce qui se raconte, X en perçoit la cohérence; "Les autres, se dit-il, ce sont mes personnages. Non. Facile. Trop facile!" Le voilà en plein coeur de ce que les autres lui donnent à recomposer intimement pour comprendre parfaitement de quoi il est question; tant de récits qui s'assemblent sans perdre la cohérence de leur ensemble trahit une nette volonté d'en faire le roman; même Y s'est intégré à ce texte que sa présence ne fragmente plus; X le cherche en pénétrant dans le cercle des auditeurs; il sourit comme s'il était encore question d'excuser son importunité; on lui sourit comme si on ne comprenait plus; il ne leur demande pas: "De quoi parlez-vous? Pourquoi un roman?"; Y est l'un d'entre eux; "Ne craignent-ils plus la poésie à ce point?"; des serviteurs distribuent la nourriture compte tenu qu'on est tellement occupé à écouter qu'on ne s'approche plus des dessertes où la nourriture s'accumule, preuve qu'on mange beaucoup, "Que le roman donne faim!" se dit X en riant un peu trop visiblement.

 

            6) Cette fois, c'est décidé, X entre dans le roman; il n'envisage même pas une autre participation; il entre comme il est entré dans le patio; il s'y prend aussi impoliment, écartant la file d'attente sans ménagement; une fois sur les tréteaux, il s'intègre à une cohérence dont il ne connaît pas les détails; les visages semblent paisibles, comme s'il avait maintenant le pouvoir de passer du poème au roman sans susciter l'impatience; il a la tentation de leur dire: "Si maintenant j'écris des romans, c'est parce que je continue avec vous ce que j'ai commencé tout seul!"; mais bien sûr il ignore les raisons de cette intégration; il ne réfléchit même pas aux conséquences de son acte; il écrit des romans; mieux, il écrit avec les autres, avec ces autres, sans connaissance du terrain, ne pensant pas au jour qui va se lever tôt ou tard, rien ne trouble sa nuit magique, son infraction aussi inexplicable que gratifiante; il sait que pas plus tard que tout à l'heure, il sera encore question du désir et de ce que cela implique de perturbations au fil des jours; entrer dans ce cycle des jours, ce n'est pas folichon peut-être, mais en attendant "Je prends mon pied en compagnie!", ce qui peut être considéré comme un net progrès, en tout cas comme une rémission.

 

            7) C'est l'hôte qui l'interrompt cette fois; il est accompagné du Gardien rencontré tout à l'heure sur le seuil; "Je désire vous parler," dit l'hôte. "Vous désirez?" "Il désire," dit le Gardien. L'hôte l'entraîne à l'écart: "Vous avez mangé?" Comment dire le contraire, oui, X a mangé, peut-être même un peu plus que les autres; et l'hôte lui propose d'avaler un antidote; "La nourriture est empoisonnée?" "Elle l'est, dit le Gardien, ils seront tous morts avant le lever du soleil"; "Un assassinat, précise l'hôte, auquel vous n'étiez pas convié; il ne faut pas se laisser attraper par les mots; festin, assassinat, ça ne veut pas dire la même chose; je sais de quoi je parle et vous saurez bientôt ce qu'il faut penser de cette anecdote, je veux dire de l'anecdote qui contient le roman."

 

XVII

 

Évidemment, il serait intéressant de comparer cette "version" avec l'originale écrite à 14 ou 15 ans et plus intéressant encore d'en suivre la parabole tout au long d'une vie bornée par les exercices littéraires et les démonstrations de savoir-faire. Les petits détails intentionnels nous renseigneraient sur le type de variation mis en jeu chaque fois qu'un peu d'âge a ajouté les nouveaux fruits de l'expérience. Je ne sais pas, et ne saurai sans doute jamais, à moins de le tenter et peut-être d'y perdre un temps précieux, si c'est là le moyen de re-construire une vie sans les moyens ordinaires de l'autobiographie, les moyens dérivés de la confession et ceux qui la protègent de trop d'indiscrétion et de conclusions contradictoires. Pousser l'oeuvre vers un aveu (J'avoue ou je confesse que j'ai vécu) me paraît être et devoir demeurer une espèce de trahison (Djuna Barnes à la parution posthume de ce qui est encore présenté comme les mémoires d'Hemingway). Le commentaire autobiographique ne peut pas servir de démonstration, pas plus que l'usage d'un temps littéraire, fervent de chronologie (et peu importe comment elle est rendue à la lecture), ne peut espérer autre chose qu'un sentiment de nostalgie conclu un peu vite par des traces de bonheur sur le visage maintenant mort. Ces impasses ont beau se présenter en conquérantes du style, elles ne vont pas plus loin que la conversation qu'on peut tenir avec l'autre ou avec les autres dans des circonstances d'analyse conjecturale, d'approche amoureuse ou de défense de soi. L'introspection et l'analyse, ce n'est pas nouveau, relèvent de la chanson, de la chose bien construite avec des matériaux qui, considérés isolément, semblent pouvoir appartenir à n'importe qui et au sujet de n'importe quoi. L'enfant du romancier, que ce soit celui qui est mort en lui ou celui dont il témoigne de la mort (qui précède, en scènes pathétiques, l'anecdote du festin), cet enfant est trop porteur de futur pour se laisser saisir au fil de poussées nostalgiques destinées, si l'on peut dire, à en tracer le portrait cinétique. Entre témoigner et romancer, il y va de la différence qui opère un sérieux et inévitable clivage entre l'enfant et l'homme, le premier n'étant plus et le second étant peut-être-mais-quoi. C'est l'absortion de la Drogue (substance qui résout un problème) ou le refus de se droguer qui décident de l'avenir, ce qu'ici on appellera plutôt destin en face de ce hasard qui n'a pas fini (définition de l'infini) de nous interroger du haut d'une prépondérance mathématique qui l'éloigne tout de même un peu de ses usages littéraires. Entre l'Éveil et le Poème, des lois de composition d'une cruauté considérable fondent les circonstances de l'existence sans reconnaître un seul instant les signes annonciateurs d'une ontologie bien fondée en physique. L'Éveil utilise le temps dans d'interminables paraboles (Faulkner, plus profond et somme toute plus savant que Proust, ne s'y est pas trompé) et le Poème, reconstruisant en même temps tout le langage, n'en finit pas de donner une géométrie spatiale à un espace qui est aussi bien le fruit d'une expansion de l'univers compréhensible seulement avec des moyens mathématiques (abstraction) que d'une réflexion recursive qui conduit l'esprit dans les méandres circonstanciels d'une idéalisation porteuse de toutes les solitudes et mère de tous les anéantissements. Une grande capacité d'abstraction vous ouvrira les portes de la pyramide cognitive, trop de facteurs idéalisants vous conduiront tout droit à l'asile ou dans les rangs, en attendant l'asile ou la retraite, de la main-d'oeuvre industrielle et guerrière. Une éthique consisterait à déterminer les conditions du choix et à en dénoncer les inégalités de chance qui sautent aux yeux quand on jette un oeil sur la mentalité des géniteurs, sur les lois qui les composent et sur les constitutions qui en garantissent la meilleure application possible en empruntant sans scrupule les chemins de traverse des différences de statuts: riche, pauvre, bien, fou, fort, faible, mutualisé ou non etc. Encore faudrait-il que le Poème ne promette rien, ce que garantirait sa relation au hasard. Et faudrait-il qu'il ne fasse pas l'Histoire, piédestal des promesses. Au lieu d'ériger le récit de la passion sur la foi sans condition, et de le rédiger proprement, raisonnablement et en toute cohérence, commettant peut-être un chef-d'oeuvre mais traçant toutefois les limites à ne pas dépasser (versets perdus ou sataniques par exemple), il s'agirait assez naïvement de pénétrer le texte pour en retrouver les fondements et pourquoi pas la théorie. Ceci suppose une technique indifférente à l'acte d'écrire. Est-ce concevable? Ce serait de l'analyse, de l'introspection, de la déconstruction... Tout ceci a-t-il déjà donné quelque chose? Pas qu'on sache et nous ne voulons pas croire aux complots des Gardiens de l'humanité au détriment du progrès scientifique. Ce qui place la littérature en posture de science probable, ni exacte ni fausse, probable, ce qui lui va comme un gant. Trouver et non pas chercher, en tout cas en partant de JE. Que reste-t-il alors des autres? Un poème, même en passant par le Festin qui le contraint au roman pour des raisons à la fois très claires et d'autres parfaitement obscures? Nous approfondirons, au plus, et sans doute, ce n'est pas paradoxal, par le moyen des surfaces.

 

III-9