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LIVRE DE KATEB

de Patrick CINTAS

www.lechasseurabstrait.com/television

Texte intégral
work-in-progress
ISBN: 84-930999-6-1

©Patrick Cintas

 

 

 

LE MINISTRE ET LE SECRÉTAIRE

 

 

Il était une fois un royaume

il était une fois un homme

il était une fois Trapouz

Tahar c'est le nom de l'homme

le royaume a un nom

c'est un nom de royaume

lequel on ne sait pas

on ne peut pas tout dire

sinon ça servirait à quoi d'écrire

à rien

à dire des noms de royaumes

autrement dit à ne rien écrire de bon

 

ce qui est important

c'est le nom de l'homme

l'homme qui était une fois

il y a aussi un nom de femme

on s'en doutait un peu

un nom de femme

c'est doux comme la peau d'une femme

et ça s'écrit de la même manière

avec les mêmes mots

et forcément les mêmes lettres

 

l'homme vivait dans ce royaume

il vivait avec une femme

enfin près de la femme

c'est-à-dire à côté

il y a une distance entre l'homme et la femme

ils ne portent pas le même nom

ce qui n'a pas vraiment d'importance

vu qu'il est difficile à un homme

de porter un nom de femme

et le vice est versa

 

il y a des noms qu'on peut porter ensemble

par exemple Dominique

mais on se rencontre rarement de cette manière

il y a toujours un X et un Y

pour embêter le monde

où la femme ressemble à un trou dans une pomme

et l'homme à un ver

avec qui on peut mesurer les arbres

ce qui est bien utile

en temps de guerre.

 

il n'y avait pas de guerre

enfin pas encore

on n'enterrait que les malades et les vieux

et aussi les accidentés de la route

la route était très accidentée

on aurait dit un escalier

avec une rampe pour jouer avec la mort

et un grand nombre de marches

qui ressemblaient à des cercueils

 

Il n'y avait pas de guerre

dans le royaume où vivait l'homme

en question

les enfants faisaient la guerre

à l'aide de jeux vidéo

parce que les panoplies n'aidaient plus personne

à faire la guerre

on se déguisait en pixels multicolores

et on jouait à se déchirer le cœur

à coups de combinaisons aléatoires

sans rien savoir ni des combinaisons

ni même de l'aléatoire

on fait ce qu'on peut quand on est un enfant

et qu'il n'y a pas de guerre pour réveiller

ce qui dort.

 

L'homme travaillait au gouvernement

il était l'arbitre des Élégances

il y avait une grosse production d'élégances

dans ce royaume

et il fallait quelqu'un pour arbitrer

et c'est l'homme qui fut choisi

il dit: j'aurais préféré être gendarme

un gendarme ce n'est pas grand-chose

mais ça en impose

tandis qu'un arbitre c'est tellement noir

dans le stade

ou dans le tribunal

un arbitre c'est noir

et on voit des juges souffler dans leur hermine

et des arbitres de football

chatouiller l'oreille des greffières

qui rigolent quand même

parce qu'il vaut mieux être chatouillées

par un arbitre dans un stade

que par un juge qui applique la loi

quand c'est le cœur qui voudrait s'appliquer

et faire les choses comme il faut

exactement comme il faut

parce que l'amour c'est sérieux

on se caresse parce que c'est sérieux

si ce n'était pas sérieux

on se déchirerait le ventre

et on brancherait des piles électriques

sur les nerfs qui alimentent le sexe

les juges sont capables des pires choses

en matière d'amour

heureusement le sport c'est beaucoup plus chouette

que la justice.

 

— Arbitre des Élégances, dit l'homme

qui venait de recevoir son premier salaire

c'est bien payé

et puis on n'est pas obligé de porter l'uniforme

ce qui est un grand avantage

par rapport au métier de gendarme.

 

— Heureusement que tu n'es pas juge

dit sa femme en se grattant sous les bras

les juges sentent mauvais après l'amour

ce qui est un manque parfait d'élégance.

 

— J'arbitrerai si c'est mon destin

je déteste les comparaisons

mais je ferai ce qu'il faut faire

et je serai jugé pour ce que je ferai

de bon et de mauvais

je ne plairai pas à tout le monde

puisque le monde est divisé par définition

j'élèverai la main pour désigner l'Élégance

et certains s'en trouveront mal

ce qui est bien

puisque l'Élégance est une affaire de contradiction.

 

— Monsieur le Ministre, dit le secrétaire

voici votre bureau votre papier votre stylo

voici mes pieds mes mains et ma machine à écrire

et puis voici de l'aspirine

vous en aurez besoin tous les jours

c'est un sacré travail que vous avez choisi.

 

— Mais c'est que je n'ai pas choisi

dit l'homme en s'énervant un peu

parce qu'il ne voyait pas l'avenir

d'un bon œil

ni d'un bon pied d'ailleurs

le pied c'est important en matière de jugement

il faut se déchausser pour juger

et sentir un peu aussi

pour que tout le monde sache où il en est

 

— Je n'ai pas choisi, dit l'homme au secrétaire

je voulais être gendarme comme tout le monde

encore qu'une partie du monde

rêve de conduire des locomotives

le monde est divisé je vous dis

mais je n'aurai ni pistolet ni locomotive

j'aurai un bâton de pèlerin

et une bassine pour tremper mes pieds

c'est ça l'élégance monsieur

 

— Apportez-moi une serviette, dit l'homme

au secrétaire qui savait tout

du comportement des ministres

et le secrétaire lui apporta une serviette

soit pour ranger des papiers

soit pour s'essuyer les pieds

pieds ou papiers

c'est la question

 

C'était un secrétaire en forme de secrétaire

il avait toujours été secrétaire

ce qui ne l'empêchait pas de vivre avec des femmes

il n'avait jamais rêvé

ni de revolver

ni de locomotive

il avait rêvé chaque fois qu'une femme

l'avait embrassé dans le cou

les lèvres d'une femme dans le cou

ça  le faisait rêver

et chaque fois que ça arrivait

il vivait un rêve

ce qui n'est pas donné à tout le monde

 

Qu'est-ce qui est donné à tout le monde?

c'est l'esprit qui est donné à tout le monde

et le corps pour le ranger

quand on ne s'en sert plus -

 

La preuve, disait le secrétaire

à qui voulait l'entendre

j'écris des poésies que personne ne lit

et quand je fais l'amour à une femme

j'ai l'impression de jouer de la guitare

 

*

Le secrétaire ouvrit la fenêtre

regarda un passant très matinal

il regarda aussi les fenêtres d'en face

les fermées les ouvertes les condamnées

il les regarda toutes

avec le même sentiment d'inutilité que cette nuit

quand il regardait la fenêtre pas vraiment ouverte

et qu'il faisait de son mieux

pour caresser la femme de sa vie

 

— il y avait un grand vide dans sa tête

un vide qui ne se partage pas

il ne savait pas trop

ce que c'était le vide

il en avait entendu parler

le plus vaguement possible

ou alors avec fatalité

mais tout aussi vaguement -

 

Sur le mur blanc qui arrêtait tout

il fit défiler autant de fenêtres

que son imagination le permettait

Et les fenêtres s'ajoutaient aux fenêtres

c'était terrifiant cet objet d'accumulation

cette accumulation du même objet

pour former l'image de son désarroi

 

Sait-elle au moins

le prix que je paye

pensait-il dans sa tête de secrétaire

Si j'ajoute 1 et que je retranche 0

il ne reste rien: voilà ce qui m'arrive

Mais est-ce que ça m'arrive vraiment?

 

Quelle drôle de question! disait-elle

mais elle ne dit rien

et il écrit le poème suivant:

 

Il faut bien s'arrêter quelque part

mais où s'arrête-t-on?

 

Nulle part

se dit-il pour interrompre son inspiration

j'écris deux vers

et ça me fait tellement mal

que je regrette d'être poète

à mes heures perdues

 

Il continua:

 

Nulle part

Je voudrais que ce soit nulle part

c'est quelque chose nulle part

facile à imaginer

facile de l'écrire

la preuve: je l'écris.

 

Qu'est-ce que j'écris?

se demanda le secrétaire

il faut que j'écrive un poème

pour appeler le plaisir

 

Eh! plaisir!

est-ce bien ton nom?

 

Il faut bien s'arrêter quelque part

mais où s'arrête-t-on

Nulle part

je voudrais que ce soit nulle part

c'est quelque chose nulle part

facile à imaginer

facile de l'écrire

la preuve: je l'écris

 

Maintenant il comptait les fenêtres

et il faisait des paquets de dix

pour que ce soit conforme

au système décimal.

 

il fit des paquets de cent

il fit des paquets de mille

il fit des paquets de dix mille

il fit des paquets de cent mille

il fit des paquets d'un million

un million c'est beaucoup

c'est souvent beaucoup trop

mais c'est des millions de quoi?

 

Il suffisait de fermer la fenêtre

pour arrêter le train et la locomotive

et le défilement de verre des fenêtres

et derrière chaque vitre il y a ton visage

et je ne vois pas si tu souris

ou si tu montres tes dents

qu'est-ce que tu fais derrière la fenêtre?

derrière le million de fenêtres

qu'est-ce que tu fais à mon cœur?

 

Quelle drôle de question! disait-elle

mais elle ne dit rien

elle dort dans son corps

son âme est posée à côté

comme un mouchoir

et il pleure dedans

des larmes toutes chaudes d'amour

et de dépit.

 

— Monsieur le Secrétaire! dit le Ministre

un peu brusquement

il donne du coude sur son bureau

le bureau résonne comme une église

Monsieur le Secrétaire, réveillez-vous!

et prenez note de ce que j'ai à vous dire

 

le secrétaire notait ce qu'il avait à lui dire

il notait ce qu'il ne disait pas

on ne sait jamais

s'il aimait à le dire

au lieu de dire ce qu'il a

 

— Monsieur le Ministre! dit le Président

un peu fortement

entrompant l'encrier plein d'encre

et secouant le papier plein d'arbres

Monsieur le Ministre, cessez de rêver!

on ne fait pas d'omelette sans œufs

et pas d'œufs sans poule

cot cot codec Monsieur le Ministre

mettez le feu à votre rêve

de société égalitaire

 

mais le ministre regardait Kateb

Kateb le bel arabe noir et or

Kateb détruit sur la plage

et les oiseaux qui secouaient le ciel

pour faire peur aux poissons

 

— Monsieur le Président! dit Dieu

un peu bêtement

il souffle dans son doigt creux

et son épaule s'augmente d'un plastron

Monsieur le Président, soyons sérieux!

la question n'est pas de savoir

si j'existe

ou si je n'existe pas.

 

La question n'a jamais été là

pour les uns j'existe

et pour les autres je suis l'erreur des uns

qui autrement auraient raison

 

— Dieu ou pas Dieu, dit un enfant

je ferai ce je pourrai

sans doute pas grand-chose

comme la plupart des hommes

qui sont tous des êtres humains

ce qui les rapproche un peu des femmes

 

le Ministre n'écoutait pas les bruits

dans la tête du secrétaire qui composait

une Ode à la joie

il regardait Kateb

il buvait Kateb

il deviendrait Kateb si c'était permis

seulement voilà mes bons amis

ne devient pas Kateb qui veut

il faut avoir de la naissance

et tout le monde n'en a pas

 

— Moi, avait dit le Secrétaire à la femme de sa vie

je ne voudrais pas avoir un enfant

aussi stupide que celui-là

tout le désespoir l'aveugle

je voudrais un enfant qui sache se taire

quand le grand moment est arrivé

qu'il faut se résigner

que rien n'arrêtera la mort

pas même la vie

surtout pas la vie

ni même l'amour

celui qu'on fait et défait toute la vie

pour démêler en même temps

les filins et les chevelures

 

— Moi, dit l'enfant pour s'amuser

parce que c'était sa vocation

je ne voudrais pas qu'un pareil dieu existât

qui fait naître  les secrétaires

dans la chaussure des ministres

uniquement pour que le Président

adresse à Dieu des messages de paix

que personne n'écoute.

 

— Donnez-moi cet enfant, dit Dieu

j'en ferai mon fils éternel

il écrira des livres que tout le monde lira

ce qui est une manière

de dire que j'existe

j'existe j'existe j'existe

cet enfant en témoignera

et j'existerai éternellement

si c'est la volonté des hommes.

 

Kateb souriait

pourquoi souriait-il?

il n'était pas ministre

et donc n'avait pas réussi dans la vie

il faut avoir réussi dans la vie

pour devenir Ministre comme ça d'un coup

comme par miracle

comme si dieu existait vraiment

et qu'il n'y avait qu'à l'en prier

 

— Existe, dieu, existe autant que tu veux

les hommes qui réussissent dans la vie

deviennent ministres du gouvernement

ils font des sourires à tout le monde

et tout le monde croit que dieu existe

ce qui est faux bien entendu

mais tant pis puisqu'il existe quand même

Kateb, pourquoi souris-tu?

tu n'as aucune raison de sourire

tu es complètement détruit

il a suffit d'un livre

et d'une femme pour le lire

et ta destruction a été envisagée

comme un mode d'existence littéraire.

 

qui détruit qui?

 

Je suis un homme, dit le secrétaire

j'écris des poésies pour l'humanité

elle en fera ce qu'elle voudra

que dieu existe ou qu'il n'existe pas

je suis un homme et je souris

je souris parce que je ne suis pas devenu ministre

ce qui prouve que tout peut arriver

quand on a du talent.

 

Je détruis je

 

Je suis une femme, dit le Ministre

en prouvant le contraire

au moyen de sa virilité

qu'il trempe comme un doigt

dans l'encrier trop fin de sa mémoire

enfin j'aurais pu l'être

et je n'aurais pas aimé les hommes

et encore moins les enfants

qui sont comme des vieillards

ou le miroir qui les rapproche de la mort

ou la porte collée avec du chewing-gum

et le vent qui fait des bulles dans la serrure

ma porte est fermée à cette sorte d'amour

comprenne qui pourra

 

tu nous détruis

 

c'est plus exact, pensa le secrétaire

dans un livre farci de monologues intérieurs

comme avec des poignées de riz

on farcit les piments

 

au bout de la plage et au bord du ciel

commençait l'ombre de Kateb

et elle s'étirait jusqu'à nous

et nous en témoignons aujourd'hui

bien après l'avoir écrit

 

Quelle drôle de réponse! disait-elle

mais elle ne disait rien

c'est une femme qui ne parle pas

ce n'est pas qu'elle se taise

il faut parler à sa place

dire ce qu'elle dirait si elle le disait

elle ne dit rien pour expliquer

on comprend que tout est dit

mais que dire après elle?

faut-il parler d'amour

ou de la pluie et du beau temps?

faut-il parler du chant de l'oiseau

ou de l'économie du raton laveur en terre d'Ariège?

faut-il parler avec un peu de poésie?

il arrive que la poésie soit la voix d'une femme

je n'ai jamais entendu cette sorte de poésie

la femme je l'ai rencontrée

mais elle manquait de poésie

parce que c'était une autre poésie

d'ailleurs j'entends très mal ce que je lis

il est vrai que c'est écrit avec l'encre abstraite

de ma mémoire esclave de la mémoire

qu'est-ce que j'ai de commun

avec cet empilement d'arbres dans ma chevelure

d'oiseau recomposé en partant des ailes

puis d'un coup de pinceau rageur

je dessinai le corps blanc et noir

et j'affinai le bec jaune et pointu

avec lequel l'oiseau que j'étais

tentait de tracer  les lettres que ma mémoire

attribuait à la mémoire

 

Quel drôle de rêve que ton rêve!

disait-elle en rêvant la même chose

mais elle ne disait rien

parce qu'elle avait l'habitude de ne rien dire

elle écrivait pour ne pas oublier

elle n'oubliait rien à part le premier rêve

qui servait de décor

à sa nuit de femme fatale.

 

pensait le secrétaire

dans sa tête de secrétaire

tandis que le gouvernement s'interrogeait

sur la manière d'expliquer Kateb

enfin pas Kateb en tant que personne

expliquer la présence de Kateb

Kateb à la télé dans les journaux au cinéma

Kateb aux terrasses à la plage à l'école

à l'épicerie aux W.C. dans les postes de police

Kateb partout où on essaie d'exister

pour que ça se passe le mieux possible.

 

et chaque fois que le Ministre distrait

regardait par la fenêtre sans regarder

il voyait Kateb sur son estrade

Kateb expliquant sa composition

comptant les cellules de sa chair

et les aphorismes de son esprit

Kateb admiré par tous.

à l'œil nu ou dans l'écran

Kateb dont la voix était reconnaissable

 

pas moyen de lui échapper

il levait la tête pour vérifier

la hauteur de l'encre dans l'encrier

et Kateb apparaissait entre deux crayons

 

il secouait sa cigarette dans le cendrier

et tandis qu'il se frottait un œil

avec la jointure sclérosée d'une phalange

de l'index de sa main droite

Kateb clignotait au fond de la paupière

secouant ses innombrables os

et ouvrant la bouche toute grande

pour exprimer son profond étonnement

d' être encore de ce monde

malgré l'épouvantable destruction

qui augmentait son existence

d'un certain mystère

 

il déposait un très doux baiser

quelque part dans les cheveux d'une femme

et l'estrade se profilait avec la mèche

surmontée de l'oscillant Kateb

qui jouait à étonner le monde

en parlant dans une langue

qui n'était pas la sienne

 

Kateb qui lui-même se reconnaissait

dans le reflet télévisuel

qui parvenait sur les lieux mêmes de sa destruction

 

le Ministre arbitre rompit le silence

au moyen d'une feuille de papier

qu'il fit claquer en ses doigts

comme on tire les feuilles des arbres

et le Secrétaire sortit de sa rêverie

et il se mit à écrire sur la feuille sonore

sans doute un très joli poème

on ne doute pas que ce soit un joli poème.

même très joli en y regardant de plus près

qui dira le contraire

maintenant que c'est écrit

et puis qu'est-ce qui est le plus élégant:

écrire un poème qui manque d'élégance

ou l'effacer par manque d'élégance?

 

en fait il n'écrivit pas le poème

pas sur la feuille de papier en question en tout cas

je dis en question en tout cas

comme j'aurais dit madame est-ce que

ou bien je ne sais pas si je dois

ou si j'ai mal fait c'est que

enfin vous voyez ce que je veux dire

la feuille entre les doigts du ministre en question

et le poème dans la tête du secrétaire en tout cas

le tout dans un bureau mitoyen

du bureau du président de la République

qui a d'autres choses à faire

que de se coltiner les histoires d'amour

d'un ministre et de son secrétaire

 

le monde rapetissait à vue d'œil

quelqu'un nourrissait le monde

quelqu'un on ne sait pas qui

et le monde se nourrissait à l'œil

et il se réduisait comme un savon

les lettres s'effaçaient à la surface

on ne voyait plus la marque

on ne savait plus comment s'appelait le monde

Pierre Paul Jean ou Ahmed ou Patrick

le monde n'avait plus de nom

et il diminuait et tout diminuait

et on ne voyait pas que ça diminuait

forcément puisque tout diminuait en même temps

les rapports ne changeaient pas

on ne s'apercevait de rien

on n'avait pas la sensation de l'infini

mais on y allait tout droit

et ça ne faisait pas mal du tout

simplement des doigts se levaient

pour demander des choses simples

comme de manger à sa faim

ou d'être aimé pour soi-même

et tant d'autres choses si simples

qu'on se demandait pourquoi

il y avait tant de doigts levés

sachant que tout le monde

n'avait pas la force de lever le doigt

pour poser la question

qu'il avait envie ou besoin de poser.

 

cela se passait dans le bureau mitoyen

entre un Ministre qui aimait le papier

et un secrétaire qui écrivait dessus

la fenêtre donnait sur la cour

et la cour sur la place

la place sur une autre place

et cette place sur l'avenue

au bout de laquelle il y avait

une marchande de pommes d'amour

et dans les pommes un goût de printemps

et dans le printemps une idée de l'amour

enfin de ce que pourrait être l'amour

si on avait vraiment envie qu'il existât

 

— Je me comprends de moins en moins

expliquait Kateb à un groupe de touristes japonais

qui avaient vu l'Alhambra et la Tour Eiffel

et à qui ça n'avait pas suffit

 

je perds ma forme humaine

en fait je me déforme

j'aurais pu m'abstraire mais non

il a fallu que je me déforme

je ne sais pas ce qui est le plus facile

se déformer ou s'abstraire

je sais que ce n'est pas la même chose

on ne se déforme pas comme on s'abstrait

et le vice est versa

on se déforme en dépit du bon sens

ce qui n'est pas le cas quand on s'abstrait

mais on s'abstrait sûrement sans douleur

ce qui ne manque pas de sens

si on y regarde d'assez prés

dans cette différence de résultat

est-ce que j'ai l'air de ne pas y toucher

à cette nuance qui me redonne la vie?

 

Le Ministre baissa le son du haut-parleur

il diminua le contraste

et supprima toutes les couleurs

comme si le secrétaire allait le répéter

qu'il avait triché avec la réception des images

et que le son laissait à désirer!

 

il ferma les yeux pour ne plus voir

et il vit que c'était impossible d'oublier

quelque chose existait bien avant sa mémoire

et c'était peint sur le mur de la grotte primitive

regarde disait le premier

j'existe et je ne suis pas sûr de ton existence

toi tu ne peux pas douter de la mienne

mais tu ne sais pas ce que j'ai voulu dire

 

quand il rouvrit les yeux

il vit Kateb à la fois dans la télé

et dans l'écran de la fenêtre entre les rideaux

il vit deux Kateb dont un n'était que lumière

et l'autre simplement

un assemblage de couleurs

— dis-moi quelle est la différence

entre la lumière et la couleur

est-ce que tu me parlais de la même chose

quand j'ai appris ton existence?

 

*

 

Donc le secrétaire écrivait des poésies

Et le ministre qui ne voulait pas être ministre

Était ministre quand même

— Mais que faisait Kateb?

il n'était ni ministre ni secrétaire

il n'écrivait pas de poésies

il était simplement détruit

ce n'est pas facile d'être détruit

quand on n'est ni ministre ni poète

mais simplement un pêcheur d'oiseaux

et en plus complètement détruit.

 

Le Président de la République

avait convoqué le Ministre Arbitre des Élégances

suivi de son secrétaire poète à ses heures

et de sa femme qui jouissait d'une grande fortune.

 

— Monsieur l'Arbitre, dit le Président de la République

Kateb n'est qu'un arabe de trop

ce qui n'est pas grand-chose

ayez l'élégance de me l'accorder -

Seulement voilà de trop ou pas de trop

c'est un arabe qui existe

ce qui est vraiment très dur à avaler

quand on a soi-même du mal à exister

est-ce que vous me suivez?

 

— Je vous suis parfaitement, dit l'Arbitre

qui suivait imparfaitement

mais qui mentait parfaitement

dans le but très louable

de parfaire l'imparfait.

 

— Il est très important que vous me suiviez

poursuivit le président de la République

qui était un grand escogriffe un peu poilu

dont la voix semblait sortir d'un haut-parleur.

 

— C'est très important, affirma l'arbitre

et très élégant je dois dire

c'est parfaitement dit

et je vais le noter sur le livre des Élégances

 

— Il y a un livre des Élégances?

demanda le président en allumant un cigare

je n'en avais jamais entendu parler

ni même en Conseil des Ministres.

 

— Il y un Conseil des Ministres? dit l'arbitre

tout étonné qu'il y en eut un et qu'il ne le sût pas

 

— Certes il y un conseil des ministres

expliqua le secrétaire qui se sentait le droit

d'expliquer son métier à son maître de Ministre

dont la mauvaise volonté ne faisait pas de doute

 

— Voilà une bonne nouvelle, dit l'Arbitre

qui pensait que c'en était une mauvaise

vu qu'il y avait plusieurs ministres

et un seul conseil

ce qui est tout de même très embêtant

quand on veut imposer son point de vue.

 

— Ce n'est pas facile d'être ministre, dit le secrétaire

qui rêvait d'être ministre un jour

et qui se désolait que ce soit un rêve

rien qu'un rêve

un sale rêve de secrétaire

c'est-à-dire rien qu'un rêve

et pas autre chose qu'un rêve

autrement dit il ne serait jamais ministre

ce qui est dur à avaler

quand on rêve de l'être

et qu'on est secrétaire.

 

— Je m'en fiche d'être ministre ou cuisinier

dit le secrétaire au président de la République

l'important c'est d'aimer ce qu'on fait

sans vouloir vraiment le faire

je ne serais pas secrétaire si j'avais pu

mais j'ai pu être secrétaire

et poète à mes heures perdues

vu que je gagne mes heures

à faire le secrétaire

 

mon dieu ayez pitié de moi

je ne fais pas ce que je veux

je fais exactement ce que je ne veux pas

mais je le fais

pour l'amour d'une femme

c'est terrible et pas croyable

mais je le fais sans le vouloir

est-ce que c'est du temps perdu

ce que je gagne à ne pas tout perdre?

 

— On ne prie pas dans le cabinet

du président de la République

dit la femme du Ministre

en donnant un coup de coude

dans les côtes du Ministre

 

— C'est vrai quoi, dit le Ministre

si c'est prier que vous voulez

allez prier ailleurs si j'y suis

et si je n'y suis pas

ce qui a de fortes chances d'être

revenez nous casser les oreilles

ce qui vaut mieux que ne rien entendre

 

— On devrait supprimer la poésie

dit le président de la République

on la remplacerait par la tauromachie

une bien belle chose qui manque à notre société

que cette chose incroyablement belle

qui fait figure de poésie quand elle manque

Qu'en pensez-vous monsieur l'Arbitre?

 

— J'en pense, Monsieur le Président,

dit le ministre en se mouchant dans ses doigts

je pense que vous avez parfaitement raison

je ne voulais pas être ministre

je voulais être gendarme

pourquoi donc les poètes

ne deviendraient-ils pas des toreros?

 

— Ou des secrétaires...

 

— Ou des secrétaires, oui, des secrétaires

ce qui ne les empêche pas d'être poètes

il y a des heures favorables à la poésie

entre une tâche bien remplie

et un hommage sexuel

il y a de la place pour la poésie

de la poésie élégante bien sûr

sinon ce n'est pas de la poésie.

 

— Monsieur l'arbitre des Élégances

vous ne serez jamais gendarme

dit le président de la République

moi je voulais être cordonnier

un beau métier la cordonnerie

eh bien je suis devenu président de la République

c'est comme ça je n'y peux rien

et je ne sais même pas si c'est élégant.

 

— Ce qui serait élégant, dit la femme du Ministre

ce serait qu'on m'offre de quoi m'asseoir

cette conversation m'a épuisée

j'espère que je ne suis pas venue pour rien

 

— Il y a, madame, que Kateb est un arabe

on ne s'assoit pas en présence d'un tel problème

et ce n'est pas manquer d'élégance

que de ne pas offrir un siège

je vous avertis que si vous continuez de vous  plaindre

je vous désépouse et je vous donne à n'importe quel secrétaire

par exemple celui-ci

avec lequel vous ne vous ennuierez pas

puisqu'il écrit des poésies

et que ça ne manque pas d'élégances, paraît-il!

 

Écrire des poésies en un pareil moment

un moment où Kateb tente de se reconstruire

est-ce raisonnable, je vous le demande!

 

(ainsi commençait le discours du président).

 

 


 

DISCOURS DU PRÉSIDENT

 

 

Sadat ou sadati

je vous laisse le choix -

je peux dire: trapoutsacaraoulami

ou bien: je sais jouer de la guitare

ce qui ne veut pas dire la même chose

je veux dire que l'une proposition

n'est pas la traduction de l'autre

et le vice est versa

on ne fait pas de discours dans le but

de traduire ce qui ne veut rien dire

ou faire dire ce que ça veut dire

à ce qu'on ne dit pas

mais si vous choisissez

mesurez bien la mesure de votre choix:

ou bien je parle arabe

et personne ne comprend rien

ou bien je parle français

et tout le monde comprend pourquoi -

est-ce que vous me comprenez?

 

Quelle folie de vouloir vivre à tout prix!

Ce qu'il faut payer, vous trouvez ça normal?

Un jour tout va pour le mieux

le monde fait plaisir à vivre

et le lendemain tout va mal

quelqu'un est mort

ou bien un amour s'est achevé

ou on n'a pas trouvé la solution

et on vous condamne à la peine de mort

 

comment qui ça on? nous nous tous vous tous

on se condamne à se casser les pieds

et on se casse les mains au travail

et le dos à faire des enfants

et la tête pour avoir des diplômes

et le cul pour pas grand chose -

 

comment qui ça on!

 

on vit parce que c'est plus facile

et on meurt parce que c'est difficile de faire autrement.

 

Cassons-nous les pieds si c'est notre destin

moi je voulais être cordonnier

mais ce n'était pas écrit

et je suis devenu président par la force des choses

ou par le jeu démocratique si on préfère

j'étais un rêveur en cordonnerie

et me voilà moins rêveur

et pas du tout cordonnier

 

qui veut devenir cordonnier à ma place?

moi je resterai président de la République

je sais très bien faire ce qu'il faut faire

pour diriger le royaume de la République

je ne sais plus très bien ce qui me plaisait

dans la cordonnerie

tant mieux j'y penserai moins

et je serai un fameux président du royaume

— que demande le peuple?

 

tiens un oiseau vole

vous avez vu l'oiseau sur la corde à linge?

on dirait un mouchoir de femme

avec un coin de rouge à lèvres

et un cheveu qui traverse la toile

il vole maintenant que je l'ai dit

je ne regrette pas vraiment ce qui est arrivé

le mouchoir est tombé dans l'herbe verte

et je l'ai ramassé pour le respirer

il sentait la bouche et la tête

un brin d'herbe me chatouilla le nez

c'était son doigt imperceptible

et ma narine un doigt de gant

pourquoi regretterais-je ce qui n'a pas eu lieu?

j'ai marché jusqu'au bout de la rivière

le mouchoir se prenait pour un oiseau

il avait du rouge à lèvres sur son bec

il sentait sa chevelure et son épaule

je me serais jeté à l'eau

mais l'oiseau ne l'a pas voulu

 

— tu seras président de la République ou rien

dit l'oiseau en secouant ses plumes.

 

— Président de la République c'est quoi?

j'ai demandé sans espérer aucune réponse

vu que je parlais en réalité à un mouchoir

j'ai volé le mouchoir

mais c'était par amour

je ne voulais pas être président de la République

je voulais être un oiseau

avec du rouge à lèvres au bout de l'aile

et un cheveu en travers de mon corps

qu'elle aurait transpercé sans rien dire

ayant compris le sens de mon rêve.

 

C'est quoi sident prédela pu réplique?

je voulais être nierdocor

j'aimais une femme plus que toutes les autres

elle avait des cheveux noirs et des épaules blanches

j'écrivais des fantaisies musicales

dans ses cheveux

le vent ne m'a pas aidé à devenir musicien

j'ai écrit la symphonie de l'amour tombé à la renverse

mais je n'avais pas le sens du contrepoint

j'ai tout raté par excès d'instruments

et je suis devenu président de la République

 

— Quelle triste histoire! dit l'oiseau

qui venait de l'inventer

pour faire plaisir à une petite fille

dont l'harmonieux derrière

ressemblait à un cor de chasse

 

moi, poursuivit l'oiseau des mers

je voulais devenir l'amant d'une femme

je me fichais pas mal de tout le reste

et je comptais sur mon charme naturel

 

— ça alors! dit la femme en se réveillant

qu'est-ce que c'est que cet oiseau?

 

— Je ne suis pas un oiseau, dit l'oiseau

je suis un amoureux, chantait-il

et je voudrais vous aimer, picorait-il

entre les cuisses qui jouaient avec l'ombre

que ses ailes portaient au bout du soleil.

 

— Je vois bien que tu es un oiseau

dit la femme en refermant ses cuisses

comme on ferme une porte à l'étranger

moi je n'aime que les présidents de la République

il n'y en a qu'un à la fois

et il ne peut pas aimer toutes les femmes

ce qui est un avantage considérable

quand on veut faire des enfants

 

Si tu connais un président de la République,

donne-moi seulement son adresse

et je lui donnerai tous les enfants du monde

si c'est ce qu'il veut.

 

— Je ne veux rien du tout

dit le président de la République

juste avant de se marier

avec la femme de sa vie

je veux simplement compter le nombre de mes doigts

et le diviser par le nombre de mes mains

pour voir si le résultat est impair

et plus proche de six que de trois

 

— Je ne connaissais pas ce problème

dit l'oiseau soudain intéressé

j'en connais un autre du même genre

mais qui n'a rien avoir avec le mariage

et encore moins avec les femmes

je ne dis pas qu'il n'y est pas question d'amour

parce que l'amour n'a  pas de limite

 

— Voyons voir de quoi il s'agit

fit le président soudain intéressé

parce que l'oiseau soulevait de nouveau

dans la poussière volatile

de ce désert de l'amour et de la parole

que serait la femme

s'il n'y avait pas l'homme pour la fertiliser?

 

— S'il n'y avait pas la femme

dit la femme en plumant l'oiseau

tu mangerais des clopinettes

et non pas de la volaille braisée comme il faut.

 

—  Mince mon oiseau! dit le président

quel dommage un oiseau si intelligent!

il faut être femme pour manger l'oiseau

et je ne suis pas un homme si je te laisse faire.

 

— Bas les pattes! espèce de dictateur!

fit la femme en cherchant ses vêtements

je te donne de l'amour et tu ne le rends pas

tu n'es pas l'homme de ma vie

je te ferai avaler tous les oiseaux du monde

pour t'apprendre à vivre avec les femmes.

 

— Je ne veux pas vivre dans le péché!

dit le président de la République

qui avait beaucoup pêché sans le savoir

et beaucoup aimé cela sans y trouver

à redire ce que redisent les oiseaux

quand la femme pond des œufs.

 

Je veux vivre avec mon oiseau!

Je ne veux pas mourir sans mon oiseau!

 

— Ne fais pas l'enfant et mange

sinon tu rapetisseras comme tout le monde

et il n'y aura plus un seul bulletin de vote

dans l'urne blanche de ta destinée.

 

— Je me fiche de la démocratie!

Je veux vivre de la dictature

il paraît que ça rapporte beaucoup

si on a bien étudié le problème.

Ça rapporte de quoi vivre

plus longtemps que les autres

parce que la vérité elle est là mon vieux

si tu veux vivre vieux

il faut se payer le luxe de la vieillesse

sinon tu vis très jeune

ce qui n'est pas un luxe.

 

non ce n'est pas un luxe

ce n'est vraiment pas un luxe

mais j'aurais peut-être mieux fait

quand je n'étais pas encore assez jeune

c'est si vite fait un coup de couteau

en long en large ou en travers

on a vite fait de devenir un assassin

et pourtant on ne le devient pas

l'excuse c'est qu'on voudrait devenir cordonnier

alors qu'on sait très bien que tout est joué

qu'on deviendra président de la République

par le jeu de la démocratie qui vote

ou par le jeu de celle qui ne vote pas

 

j'étais très jeune en ce temps-là

je rêvais sous des peintures d'un temps passé

il y avait des animaux et des hommes

il y avait des armes pour tuer les animaux

mais on ne disait rien de la guerre

ni du destin des femmes

et je rêvais d'un ventre de femme

je rêvais d'un champ de bataille

et je coupais la gorge à un homme de couleur

et je violais sa femme avec délectation

et le champ de bataille se soulevait sous mes pieds

j'avais l'impression d'un nouveau voyage

et je ne me trompais pas

je voyageais en l'air

je traversais l'espace rond de ma mémoire

je me posais sur les branches

je signais mon nom avec mon aile

je picorais les fruits

et la branche giclait sous moi

et je voyageais encore

l'espace s'étirait en aval

je ne revenais plus

je m'éloignais

il y avait des croûtes de calcaire sous mon front

c'est ma mémoire qui s'écaillait

et je me demandais si la femme voyageait

si elle revenait au même endroit

si elle avait l'air d'un oiseau

quand le plaisir allumait son ventre

la fille des yeux aux yeux de jais

comme j'y tenais à deux mains

et comme je l'aimais sans le savoir

sous la peinture presque murale

il y avait notre lit de calcaire et de fer

notre lit de bauxite de pyrite d'or d'argent

et je rayais quelque chose dans la mémoire

je ne savais ce que c'était la mémoire

mais j'effaçais une ligne sur deux

et personne ne comprenait plus rien

de ce que j'avais à leur dire

 

ce que j'ai à vous dire je le sais

je sais toutes les courbes de son corps

mais c'était une excuse

de vouloir devenir cordonnier

en fait je voulais tuer quelqu'un

avec mes deux mains je l'aurais aimé

et en même temps je l'aurais détruit

première mort la destruction

et puis je l'aurais tué deuxième mort

et tout le monde aurait fini par l'oublier

troisième mort pendant que je finis de vivre

dans une prison d'encre et de papier

j'ai traversé la page avec une aiguille à coudre

 

qui a dit que les présidents n'aiment pas la République?

C'est la République qui n'aime pas les présidents

et j'ai traversé une autre page avec la même aiguille

et puis une autre et puis une autre

c'était un rêve opaque dur lent

je traversais à bord de l'aiguille

je ne contrôlais pas la manœuvre

les arbres se réveillaient

les oiseaux s'éparpillaient

je savais que je n'étais pas loin de tout

au contraire je m'approchais de tout

et il y avait quelque chose de peint

quelque chose de rouge noir jaune

un pays de terre de pierre de sang

et pas une femme pour dire ce qui lui arrive

les animaux meurent sans un cri

on ne peint pas le cri des animaux qu'on tue

les flèches sont comme l'aiguille

elles traversent un champ de blé

il y a le mot "blé" qui s'écrit

elles traversent la poitrine d'un cerf

et le mot "cerf" s'écrit à coté du mot "blé"

cerf blé — blé cerf — ça ne veut rien dire

parce que l'homme ne se demande pas

si son destin est lié à celui de la femme qu'il aime

et le mot "amour" s'écrit aussi

le blé aime le cerf

le cerf aime le blé

l'amour du cerf pour le blé

ou l'amour du blé pour le cerf

le blé de l'amour et le cerf

le blé du cerf celui de l'homme

le blé de la femme

et la femme dans le cerf

il n'y avait rien que je comprisse

il n'y avait pas de mots

et je voulais qu'il y en eut

pour que mon destin ressemble à ma femme

pour que ma femme dise oui ou non

exactement comme ça lui plaît

et non pas comme je l'ai peint

sur le mur de la grotte préhistorique

où je n'ai aucun droit d'aventure.

 

c'est en cachette que je grave mon cœur

dans l'écorce des arbres de ton jardin

 

— mon petit bout de président

on t'a demandé de faire un discours

pas de raconter ta vie sentimentale

qu'on apporte un nouveau micro

celui-là a un défaut de langue!

 

on apporta un nouveau micro

au président qui épongeait son front

dans le revers de la manche de son veston

 

— Ce qu'on peut suer à la télé

dit-il pour tout commentaire

ce que tout le monde accepta de bonne grâce.

 

Le nouveau micro était une sorte de tube

de trois centimètres de diamètre

et vingt centimètres de longueur

il y avait un bout de fil d'un côté

et une espèce de pièce de monnaie de l'autre

la surface était bronzée comme le canon d'un fusil

il le trouva tellement joli

qu'il le montra à tout le monde

ce qui fut du plus bel effet

 

— Ce micro est une œuvre d'art

déclara un marchand de New York

et il acheta l'image télé pour un bon prix

avec quoi le président de la République

offrit à sa femme qui l'aima beaucoup

une limousine molle et verte

un jardin japonais avec un japonais au centre

un japonais avec un jardin dans la tête

une tête de jardin qui se plaignait

de n'avoir pas de jambes pour visiter

un visiteur qui aimait une visiteuse

un amour en carton-pâte

qui ressemblait à Bugs Bunny

un lapin qui se cachait dans les œufs de Pâques

une certaine quantité d'œufs

dont le moins qu'on puisse dire

si l'on a l'esprit bien affûté comme il faut

c'est qu'ils ne manquaient pas d'une certaine allure

qui rappelait à la fois

l'étonnante démarche de l'autruche qui a froid

et le parterre considérablement agrandi

des amateurs d'art sur le déclin

 

la femme du président de la République

acheta un grand sac avec ses économies

et elle mit tous les cadeaux dedans

et tout le monde fut stupéfait

de constater qu'après l'avoir secoué

le sac rempli de cadeaux était redevenu

le micro qu'il aurait dû toujours être

 

Le marchand au paroxysme de la joie

acheta cette deuxième version

pour un prix qui dépassait les limites

d'une imagination peu habituée

à créditer son compte dans la pensée

 

et le président de la République n'acheta rien

il courut au bordel pour tout dépenser

et on le vit à la télé

faisant des choses pas propres du tout

avec des femmes qui sentaient mauvais

le tout en couleur et en relief et en stéréo

et tout le monde sut alors

ce qu'en principe il n'aurait pas dû savoir

 

— j'aurais mieux fait d'acheter

un autobus avec une impériale

et une centaine de citadins

pour les mettre dedans

et jouer à l'autobus

avec l'enfant que je t'ai fait

avec celui que je t'ai donné

et avec celui ou celle dont tu m'as privé

on aurait creusé une route

en travers de l'appartement

une belle route avec des accidents

une route avec des pompiers

une route avec des avions crashés

et des personnages figés dans la mort

ce qui aurait certainement beaucoup amusé

l'enfant que je t'ai fait

celui que je t'ai donné

et celui ou celle dont tu m'as privé

espèce de remède contre l'amour!

dépensière! dégoûtante! culottée!

je t'aime encore parce que l'amour ne meurt pas

mais je n'ai plus envie de coucher avec toi

à quoi ça sert de coucher avec une femme

qui entretient des rapports équivoques

avec un marchand de New York?

 

— Je ne répondrai pas à cette question

dit la femme en suçant le micro

il y a des questions qui ne regardent pas les autres

qu'ils regardent ailleurs s'ils ne veulent pas être surpris

par les visions de ma vie sexuelle.

tu aurais mieux fait de m'acheter

de la cervelle d'oiseaux au fenouil

un carré de terre bien molle et verte

pour cultiver des plantes aromatiques

un livre livrant tous les secrets de l'aromathérapie

une guérison miraculeuse

un sachet de cailloux qui se mangent avec les doigts

et de l'eau de la grotte pour mes pieds

 

— Tu répondras à toutes les questions

qu'on te posera à la télé

sinon je vais passer pour un imbécile

je ne veux pas qu'on raconte n'importe quoi

à propos de ce marchand de micros

 

— Ce micro n'est plus un micro

c'est une parfaite œuvre d'art

mais tu n'as rien vu de sa beauté

et tu as perdu une occasion de te taire

 

quel beau micro! quel minimum!

et quel maximum à lui tout seul!

je ne savais pas que c'était une œuvre d'art

je voulais acheter les quatre pattes d'un cheval

pour changer les pieds de mon bureau

dont le dessus a beaucoup servi

lors des dernières manœuvres de la marine française

en Mandchourie orientale

quel beau bureau j'aurais eu si j'avais su

mais j'avais rien su

j'avais un bureau et pas de pattes de cheval

qui aurait dit que ce sacré micro

aurait changé ma vie du tout au tout?

personne à part quelques connaisseurs

dont un marchand de New York

il y avait aussi un paysan de la région de Moscou

mais le train était trop cher

et il n'y avait plus d'avion

dommage pour le paysan de la région de Moscou

il s'y connaissait vraiment

en matière d'œuvre d'art

il avait moins d'argent que le marchand de New York

mais il était plus sympathique

alors j'ai vendu le micro au marchand de New York

 

— Ce n'est plus un micro , dit le marchand de New York

en fait ça n'a jamais été un micro

ce qui est a toujours été

c'est le principe minimum de l'art

et ce qui sera n'existe pas encore

sinon dieu existerait

ce qui est impensable.

 

— Je ne comprends pas tout à l'art

pas tout à l'art , dit le président

moi je fais des discours électoralistes

ma femme me trompe avec un marchand d'art

ce qui n'a aucune influence

sur mon comportement d'amateur d'art

c'est dommage de ne pas profiter

de ce qui pouvait m'arriver de pire

mais la vie est une ombre qui marche

et le soleil ne sera jamais

dans le regard de la femme qui m'aime

qu'un reflet de la réalité

qu'il faut remettre à l'endroit

si l'on veut commencer à comprendre ce qui arrive

 

qu'elle est belle la femme qu'on aime

ce n'est pas qu'elle soit plus belle que les autres

on ne compare pas la femme qu'on aime

la femme qu'on aime est incomparable

ce n'est pas une œuvre d'art

pas un micro plus artistique que les autres

on ne met pas la femme qu'on aime dans un musée

pas même dans un livre

on ne se prive pas de lui écrire des lettres

de longues lettres qui ressemblent à des livres

tellement elles sont longues et douloureuses

parce que ça fait mal de t'écrire ma chérie

il faut faire attention à t'écrire vraiment

pas écrire "je t'aime" comme on écrit "je t'aime"

écrire "je t'aime"

comme on écrit d'un bout de l'oiseau à l'autre

décrivant le bec si ça s'impose

parsemant les ailes de taches d'encre

et glissant sur les pattes vers la branche

où j'ai vu ton sexe fleurir au bout d'une feuille

oh quel papillonnage avec la feuille!

quel cri de plaisir avec les bras et les mains

quelle lenteur avec les boucles de cheveux

je t'aime mais je ne l'écris pas

il ne vaut mieux pas l'écrire

ça ne sert à rien de l'écrire

il vaut mieux écrire des livres

qui ressemblent à des lettres

des livres en forme de pages d'ailes d'oiseau

avec des couvertures en forme de bec d'oiseau

et des lettres à l'encre de plume et de chant

qu'est-ce que ça peut siffloter dans ma tête

ce que j'ai envie de te dire

et que je ne te dis pas

parce que je ne sais pas écrire

ce que l'amour m'inspire

 

— Tu devrais te coucher, dit la femme

du président au président qui écrit

une lettre d'amour dans son bureau

un peu tard dans la nuit ce n'est pas normal

d'écrire si tard des discours pour le lendemain

pense la femme qui dit "tu devrais te coucher"

simplement pour exprimer son souhait

de ne pas être dérangée dans la nuit

par un président aux doigts tachés d'encre

qui bafouille encore de belles promesses

et des injures carabinées à l'opposition

 

— Me coucher avec qui  dit le président

à la femme du président qui entend

"me coucher dans le lit" et qui répond

"où veux-tu te coucher imbécile"

je n'aime pas qu'on me traite d'imbécile

se dit le président sans rien dire

parce qu'il n'a pas envie de discuter

avec cette femme qui en est vraiment une

mais qu'il n'aime pas comme on aime une femme

quand on l'aime vraiment

 

Le président de la République n'a pas fini

d'écrire la lettre d'amour qu'il adresse

à une femme dont il est très amoureux

— ça me change d'être amoureux

ce que j'aimerais faire l'amour par amour

j'en ai marre de faire l'amour pour l'amour

quand je pense que je n'ai jamais fait l'amour par amour

et si souvent fait l'amour pour l'amour

quand je pense que je suis vraiment sûr

d'aimer une deuxième fois

cette fois je ferai l'amour par amour

ce sera beaucoup mieux que la première fois

quand j'ai beaucoup aimé

et que j'ai été très aimé

mais nous n'avions pas le sens de l'amour sans doute

et chacun est parti de son côté

pour aimer pour l'amour sans doute

mais cette fois je dirai tout

et je lui montrerai ce que je dis

et elle me dira la même chose

 

— La même chose que quoi, dit la femme

du président au président

mais le président ne daigne pas répondre

il se penche sur son écritoire

et il écrit encore une phrase qui veut dire "je t'aime"

et elle croit qu'il n'a pas entendu

la remarque qu'elle lui a faite

simplement pour exprimer sa crainte

d'être dérangée dans son sommeil

par un président qui écrit des discours

jusqu'au milieu de la nuit

et qui n'écoute pas ce que lui dit

la femme qui l'aime par ou pour l'amour

là n'est pas la question elle l'aime

et elle a envie de dormir

mais sans être dérangée dans son sommeil

par un président qui écrit des discours

jusqu'au milieu de la nuit

et qui n'écoute pas ce que lui dit

la femme qui l'aime tiens je me répète

dit la femme du président au président

qui se demande de quoi elle parle

cette femme qu'il n'aime que pour l'amour

 

et il écrit il écrit il écrit sur le papier moite

les mots que l'amour lui inspire

par exemple le mot "mésange"

il ne sait pas ce que c'est une mésange

sauf la mésange à tête noire

parce qu'il a été apiculteur

avant d'être président de la République

mais il aime tellement ce mot "mésange"

qu'il l'écrit aussi souvent que possible

c'est-à-dire aussi souvent qu'elle ne comprendra pas

ce que ce mot lui inspire

 

— et qu'est-ce qu'il t'inspire ce mot?

demande la femme du président

au président qui se demande pourquoi

elle pose cette question intelligente

est-ce que c'est par ou pour l'amour?

il voudrait bien savoir mais il faut répondre

 

ce qu'il m'inspire ce mot je ne sais pas

je ne sais pas c'est une manière de ponctuer

la phrase que je n'ai pas terminée

je ne sais pas ça ne veut pas dire je ne sais pas

c'est je ne sais pas attend un peu que je sache

parce que je sais très bien ce que ça m'inspire

et je sais exactement comment le dire

et je sais pertinemment si je dois le dire ou non

je te dis que je ne sais pas c'est je sais

ou ce n'est pas je sais c'est je ne sais pas

 

elle comprendra que le discours ne s'adresse pas à elle

elle lira la lettre et comprendra

que je fais la différence

entre l'amour qu'elle m'inspire

et celui que je dois à tout le monde

elle comprendra parfaitement ce que je lui dis

je n'aurai pas besoin de m'expliquer

on fera l'amour par amour

et des enfants si ça nous chante

qu'est-ce que ça serait chouette

d'avoir des enfants de président de la République

ce qui est normal quand on est président de la République

et des enfants de l'amour d'une femme

ce qui est le plus grand des bonheurs

même quand on est président de la République

et qu'on n'a pas forcément la chance

de croire à tout ce qui arrive de différent.

 

il me réveillera en plein milieu de la nuit

pas pour me faire l'amour

pour me pousser au bord du lit

prendre sa place de sommeil

parallèlement à l'amour

et j'attendrai la fin de la nuit

en regardant la chambre bouger

le blanc le noir ce qui danse

peut-être au fond de mes paupières

un rêve d'amour interrompu

comme si je ne savais pas qu'il ne m'aime plus

maintenant il écrit des lettres d'amour

au lieu d'écrire des discours

ah elle est belle la République

son président fait le joli cœur

et la présidente se réveille au milieu de la nuit

en se disant "tiens il a fini d'écrire

les cochonneries qu'elle a envie d'entendre"

il a fini d'écrire avec amour

il se couche avec amour

il dort avec amour

et il rêve

il continue d'écrire

les mots se croisent une nouvelle fois

mais n'est pas poète qui veut

les mots ne se décroisent pas

ils s'accumulent sans formes

ils ne déforment même pas

ils existent par absence de génie

que c'est triste de vivre l'amour de cette manière!

quand on est président de la République

et qu'on est amoureux d'une fille de vingt ans

qui n'a peut-être jamais fait l'amour

ni par amour ni pour l'amour

que c'est triste d'écrire des lettres d'amour

parce que rien n'existe encore

et qu'il faut crier l'existence

sous peine de vieillir d'un coup

et de n'avoir plus rien à écrire

que des lettres de mort à la mort

 

mais rêve encore si c'est possible

rêve tout près de moi je ne dors pas

je n'aime personne comme je t'aime

je suis simplement plus prés de la mort

je crois que c'est le sommeil et c'est la mort

comme j'ai cru que c'était l'amour

et c'était la vie de tous les jours

peut être parce que je suis une femme de tous les jours

que c'est moi qui aime la vie de tous les jours

comme j'aime le sommeil qui me ressemble

et le rêve qui s'y forme

impalpable mais si proche de moi

que je pourrais l'aimer s'il existait vraiment

 

mais qu'est-ce que je raconte

à la place de la femme que j'aime

et qui m'aime comme personne ne m'aime?

il faut que je revienne à mon discours

au micro qui n'est pas une œuvre d'art

au lit qui n'est pas un lit de misère

au palais au ministère à la nation

je reviens tout à l'heure mes bons amis

d'abord je finis d'écrire la lettre d'amour

et puis je termine mon discours électoral

et puis je redeviens ce que j'ai toujours été

un président de la République qui aime

la présidente de la République qui aime

le président de la République qui aime

une jeune fille de vingt ans qui aime

un jeune homme de vingt ans qui l'aime

 

encore quelques instants de cette écriture

je dis je t'aime à la fille de mes yeux

je dis je t'aime à Saïda l'Heureuse

et Kateb peut bien aller se faire voir

c'est moi qui épouserai la belle Saïda

même si ça doit faire scandale

un président de la République française

qui épouse une arabe noire et or

qu'un arabe noir et or voulait épouser

avant de se transformer en outre de sable et d'os

 

le président a crié dans son rêve

il a crié: Saïda je t'aime

il a crié: Kateb je te tuerai

et la femme du président de la République

qui ne dormait pas faute de sommeil

s'est dit: mon président est amoureux

elle s'est dit encore: ce n'est pas un assassin

et elle ne trouvait pas la solution

et le président s'est rendormi comme un enfant

ne pensant plus à rien que de très agréable

elle sent sa saucisse chaude contre sa cuisse

elle ne peut pas dormir dans ces conditions.

 

— Garde! crie-t-elle dans la nuit

et aussitôt le garde entre dans la chambre

du président de la République

et de la femme du président de la République

qui a crié Garde! sans le faire vraiment exprès

et elle montre ses seins au garde effarouché

qui gratouille le haut de sa hallebarde

en se disant: il ne se passe rien ici

qu'est-ce que je fais à reluquer ainsi

les nichons d'une femme qui n'est pas la mienne?

et la femme du président de la République

dit: ce n'est rien et elle secoue son poignet

comme font les gens mal très mal éduqués

quand ils demandent qu'on se casse

il fait un demi tour autour de la hallebarde

qui est peut être un fusil automatique

ou même une bombe thermonucléaire

on ne sait jamais ce qui se passe

dans les palais des présidents de la République

surtout quand ceux-ci sont amoureux

d'une belle arabe noire et or

qu'ils ont aperçue au cours d'un meeting

et qui leur a souri pourquoi sourit-elle?

est-ce qu'elle m'aime comme je l'aime?

est-ce qu'elle voudra que je lui fasse des enfants?

et qu'en pensera ma femme?

est-ce qu'elle cafardera dans les ministères?

 

— Vous savez mon mari de président de la République

il s'envoie en l'air avec une arabe noire et or

je sais que vous n'en croyez pas un mot

mais c'est la vérité que je vous dis

 

— Ça alors! dit le peuple interloqué

avec une arabe noire et or

et Kateb qui ne dit rien qui laisse faire

 

— Que voulez-vous qu'il fasse le pauvre?

demande une autre partie du peuple

qui cherche à comprendre ce qui arrive

ce qui ne veut pas dire du tout

qu'elle est prête à comprendre ce qui arrive

 

— Si on me demande mon avis

dit Kateb dans un gargouillement affreux

d'os de sable de salive et de fientes d'oiseaux

mais bien sûr on ne me demande rien

 

— On ne te demande rien

on ne te demande même pas

de continuer d'exister

ta reconstruction n'est pas à l'ordre du jour

d'ailleurs la leçon d'anatomie n'a rien éclairé

on n'a rien compris à cette science

ce qui n'est pas construit est détruit

et ce qui est détruit ne se reconstruit pas

nous ne sortirons pas de cette logique

 

(ici s'interrompit le discours

du président de la République

ce n'était pas une question de micro

ni de galerie d'art à New York

quelque chose avait traversé le ciel

quelque chose comme un oiseau

et tout le monde avait levé la tête

par habitude par habitude

quelle erreur! quelle erreur!).

 

 


DESCRIPTION DE L'OISEAU

 

 

L'oiseau avait un bec jaune

deux plumes rouges des chiffres des lettres

il parlait plusieurs langues

la mort est à tout le monde disait-il

alors je parle à tout le monde

après tout pourquoi pas

c'est si vite fait le tour du monde

quand on est un oiseau de passage

de passage dans le ciel d'Arabie

 

regarde bien cet oiseau avait dit son père

ce n'est pas un oiseau comme les autres

si tu l'entends chanter le matin

c'est que tout va bien dehors

mais s'il chante le soir

c'est dedans que ça se passe

et c'est terrible quand ça se passe dedans

c'est terrible ça sent la mort

toi tu es trop jeune pour savoir

moi j'ai vu la mort de prés

quand je faisais la guerre

de l'autre côté du monde

l'oiseau sifflait dans ma tête

j'ai cru devenir fou

et je l'étais peut être en effet

parce que le monde est comme la lune

il y a un côté qu'on ne voit pas

c'est dieu ou quelque chose d'approchant

c'est une histoire à se rendre fou

que cette histoire de l'autre côté du monde

comme si le monde pivotait

pour faire de la lumière et de l'ombre

dans ma pauvre tête de petit soldat

 

mon dieu qu'est-ce que je dis?

je ne voudrais trahir personne

et surtout pas l'oiseau qui passe

moi aussi j'ai des ailes

mais je ne sais pas encore voler

je suis une espèce d'oiseau

un oiseau qui ne vole pas

un oiseau qui pourrait voler

si le ciel n'appartenait pas à l'éternité

 

mon dieu qu'est-ce que je dis?

je ne suis pas encore marié

c'est l'oiseau qui traverse ma mémoire

je devrais écrire ce que je dis

ce n'est pas tous les jours que ça arrive

et ma mémoire est une bonne branche

et le monde l'arbre qui s'enracine

je suis peut-être un oiseau sur la branche

je regarde passer les trains avec les vaches

j'aime la caténaire infinie

et le rail qui s'étire vers l'horizon

au bout il y a le même arbre

et je suis un avion pour faire le tour du monde

de branche en branche d'aile en aile

c'est à elle que je pense quand je pense

mais je ne pense pas beaucoup en ce moment

ce que j'ai semé n'a pas poussé

c'est la faute de la terre qui est mauvaise

la faute aussi de la vie qui n'est pas facile

j'ai rencontré tellement de médiocrité

quand j'ai posé mon aile immense

sur le monde qui s'étonnait

que cela puisse lui arriver.

 

mon dieu qu'est-ce que je dis?

 

il y avait des lettres rouges et jaunes

les chiffres étaient noirs et il y avait

un message d'amour sur le ventre de l'oiseau

 

l'oiseau a raturé le ciel d'un coup d'aile

il racla le bleu

fit du blanc aux nuages

le désert brûle sous mes pieds

mon dieu qu'est-ce qui m'arrive?

 

qu'est-ce qui m'arrive je ne sais pas

je devrais le savoir vous croyez

je n'ai pas regardé la télé depuis si longtemps!

 

mais on m'a nommé Ministre des Oiseaux

je n'ai rien à voir avec l'Arbitre des Élégances

je ne juge pas je contrôle

est-ce que tous les oiseaux ont volé aujourd'hui?

je réponds oui ou non

ça dépend des jours

et j'écris le chiffre des oiseaux

sur mon calepin de Ministre d'État.

 

c'est important le chiffre

c'est important le nombre d'oiseaux

et je calcule ce qui reste

ce qui vit ce qui est mort

ce qu'on ne mangera pas

ah ce n'est pas facile comme l'Élégance

le Ministère des Oiseaux

 

je n'ai pas toujours volé

enfin pas aussi haut

j'ai été Ministre des Poissons

un obscur ministère sans gloire

— Qu'est-ce que vous faites dans la vie?

 

— dans la vie rien

mais quand je dors

je ne rêve pas que je suis ministre des Poissons

 

— Je ne souhaite pas que ça vous arrive

ni que ça arrive à personne

c'est terrible d'être ministre des Poissons

 

— Et vous comment va la vie?

 

— Je ne suis pas encore président de la République

on m'a mis secrétaire d'état aux Toitures

c'est important les Toitures en temps de guerre

j'ai beaucoup de travail mais je ne me plains pas

il y a tellement de gens qui meurent de faim

faute justement de travailler à leur faim

 

— Moi je travaille pour l'amour d'une femme

dit le ministre des Problèmes Sexuels

c'est chouette pour un ministre des Problèmes Sexuels

de travailler pour la femme qu'on aime

la femme que j'aime me coûte beaucoup de travail

mais ce n'est pas bien grave

puisque je suis ministre des problèmes sexuels.

 

— Remarquez bien, dit l'Arbitre des Élégances

il y a de l'élégance partout où il n'y a pas de laideur

c'est élégant la beauté ou ça n'est pas.

 

— J'aime travailler pour la femme que j'aime

heureusement parce que sinon

ce serait vraiment très difficile

d'occuper un pareil ministère

avec les bruits qui courent de maladies et autres

on parle de crime contre l'humanité

mais enfin quand on est juge et partie

 

— hein? qu'est-ce qu'il dit? je ne comprends pas.

dit le ministre du Sable au bord de la Mer

 

— au bord de la mer — rectifia le ministre

du Nombre de chaussures

je mesure la profondeur des traces de pas

et par un savant calcul

dont je vous fais harmonieusement grâce

je trouve la chaussure

et je lui fais un procès

ce que c'est amusant

d'être ministre du Nombre de Chaussures.

 

— hein? je ne comprends pas

j'ai tout le temps du sable dans les oreilles

je ne peux pas entendre tout ce qu'on me dit

ce n'est pas facile de tout comprendre dans ces conditions

mais qui donc m'a fichu un pareil ministère

 

— je n'étais pas encore président de la République

je ne l'étais vraiment pas encore

je traversais des rues minées en criant:

ne tuez pas le ministre! ne tuez pas le ministre

et les enfants riaient de ma panique

mais c'est tellement difficile

d'être ministre des Toitures

et de ne pas traverser des rues minées par l'ennemi

enfin tout va bien je n'ai jamais sauté

ça ne m'est même pas venu à l'idée

je n'ai jamais eu le goût du suicide

est-ce qu'on se suicide

juste avant de devenir président de la République.

 

— J'aurais pu le devenir si j'avais eu les sous

dit le ministre des Coups de Pied au Cul

est-ce que ce mauvais juge

a mérité un coup de pied au cul?

oui il a mérité ce que vous dites

Monsieur le ministre des Coups de Pied au Cul

mais on ne le lui donnera pas

parce que c'est comme ça et c'est tout

 

je n'ai jamais goûté de l'oiseau

vous en avez goûté vous?

de l'oiseau rouge et jaune

et même du blanc et noir

et de celui couleur de sable

qui s'avance comme un serpent

et qui s'arrête comme un scorpion

je n'ai jamais goûté de l'oiseau

ce ne sont pas les occasions qui m'ont manqué

y a-t-il eu un moment de paix totale

dans ce monde qui nous appartient

parce qu'on n'a pas demandé la permission

de le prendre rien que pour nous?

 

il faut s'accrocher à quelque chose qui dure

qui dure depuis longtemps

et qui durera encore longtemps

par exemple Dieu ou l'Histoire ou l'Art

c'est comme ça qu'on peut vouloir vivre

sinon on ne veut plus

et on se fait tuer à la guerre

ou on se tue tout seul

 

— j'aurais pu devenir président de la République

mais il y avait trop de mauvais juges

la bourgeoisie enfantait mal depuis quelque temps

et les juges n'apprenaient pas comme il faut

et ils devenaient mauvais

c'était comme ça et c'était tout.

 

— Vous avez déjà goûté de l'oiseau?

moi je suis le nouveau ministre des Oiseaux

ah ce n'est pas aussi facile que l'Élégance

mais c'est quand même plus rémunérateur

que d'être ministre des Poissons

ou celui des Coups de Pied au Cul des Juges

 

— mais c'est tellement difficile

d'être juge et méprisable et méprisé

dit un juge qui passait par là

j'ai beaucoup travaillé depuis vingt ans

de secrétariat en secrétariat

maintenant vous pouvez me faire confiance

vous n'aurez pas l'occasion de me botter le cul

 

— qu'est-ce que tu en sais?

et puis d'abord arrête de parler de ton cul

et puis toi arrête de parler de tes pieds

arrêtez tous de parler d'oiseaux de poissons

de cannibales de sable d'alcool de bois

de pigeons voyageurs d'arbres calcinés

arrêtez de parler de n'importe quoi

on n'est pas là pour rigoler

mais pour diriger le pays

pour que tout marche comme sur des roulettes

qu'il y ait de l'ordre dans les rangs

et de l'argent dans la poche de ceux qui aiment l'ordre

 

— mais qui a parlé de cette manière?

celui-là a l'étoffe d'un président

montrez-le du doigt qu'on le voit.

 

— pas la peine je peux me montrer tout seul

est-ce que ma tête vous dit quelque chose?

faut-il que je la change

ou bien va-t-on me la modifier?

faire du neuf avec du vieux?

supprimer ici modifier là

rajouter un peu où ça manque?

ne vous dérangez pas pour moi

je ne suis pas encore ministre

et je ne le serai peut être jamais

oubliez ce que je vous ai dit

c'est que je n'en pouvais plus

il faut bien que ça sorte un jour

 

— mais c'est que ça sort bien et tout et tout!

est-ce que je peux vous inviter à prendre un verre

ISYWYBAD? c'est comme vous voulez

exactement comme qu'est-ce que vous voulez

l'essentiel étant qu'on devienne des amis

et que vous deveniez président de la République

et moi votre ministre préféré

je coucherai dans votre lit

si c'est une chose qui vous convient

je n'ai pas de principes en matière d'amour

le plaisir n'aime pas les principes

il aime exister le plus souvent possible

mais ce n'est pas toujours possible

à moins que vous préfériez les femmes

évidemment c'est beaucoup plus tendre

plus blanc aussi plus parfumé

je ne discuterai pas le sens de vos goûts

tant je mets de l'espoir en vous

tiens pour commencer

je vais voter pour votre loi

 

— ma loi? mais je n'ai pas de loi?

 

— mais si vous en avez une

tous les amoureux ont une loi

dites ce qui vous vient à l'esprit

 

— la mer ricane et ça ne me plaît pas

je sens que si ça continue

je vais lui coudre un blason sur la peau

ce qui lui donnera l'air

d'un gâteau d'anniversaire

j'ai dit tout cela sans y penser

comme vous m'avez demandé de le faire

 

— c'est parce que vous êtes très amoureux

voilà votre loi — je vote pour

 

— vous votez pour ce que je n'ai pas pensé!

mais c'est complètement insensé

moi je vote pour mon retour sur terre

ramenez moi dans mon pays ensoleillé

avant que je ne me fasse entrompiner

par ce magistrat qui porte le nœud papillon

comme d'autres portent une clochette.

 

vous avez vu l'oiseau celui qui vole

je ne l'ai pas touché c'est le ciel

vous voyez ce que je veux dire?

non n'est-ce pas? vous ne voyez pas

mais on n'explique pas l'amour

on n'explique rien en la matière

c'est le ciel je ne sais pas je ne sais plus

 

— Y a t-il un ministre du Culte?

on demande un ministre du Culte?

 

— qui demande?

 

— un mourant monsieur vous demande

 

— je ne suis pas ministre du Culte

mais je suis ravi de l'apprendre

 

— c'est que vous n'êtes pas à l'article de la mort

dit le juge en tournicotant son nœud papillon

je tournicote ajouta t-il en se léchant la moustache

du bout de la langue

parce que je ne peux pas faire autrement

mais qu'on me dise s'il s'agit de la mort

ou simplement d'une menace

exercée par une maladie mortelle

 

— on ne te dira rien du tout

espèce de rastaquouère! dit l'infirmier

en secouant la bouteille d'eau salée

foutez-moi ce juge dehors

et ramenez-moi la femme qu'il a épousé

ce n'est pas la femme de sa vie

il n'y a jamais eu de femme dans sa vie

ce n'est pas maintenant qu'il va commencer

 

— vous ne m'insulteriez pas si j'étais dans mon élément!

 

— vous n'y êtes pas et je vous insulte!

 

— et moi je meurs! et moi je meurs?

ou alors je suis très malade

et c'est peut-être mortel

mais si vous connaissez un moyen

de me sortir de cette douleur

et surtout de la peur qui cogne dans ma tête

bon dieu n'hésitez pas parlez!

 

— je ne connais pas le ministre du Culte

personnellement personnellement

mais je connais très bien personnellement

un proche parent du ministre du Culte

si cela peut vous être d'une quelconque utilité

 

— je ne veux pas mourir

je veux vivre comme tout le monde!

 

— on demande un ministre du culte

et on ne le trouve pas

est-ce qu'il y a un ministre du culte parmi vous?

 

— un ministre du Culte?

je ne savais pas que cela existait

est-ce qu'un gouvernement peut s'en passer?

 

— si on demande un ministre du Culte

c'est qu'il existe pour exister

enfin je suppose que tous les gouvernements

ont compris ce principe de base

qu'est-ce que je vous disais à propos de rues

de pâtés de maisons bien entendu

ah oui les maisons je les aime toutes bien sûr

elles ont voté pour moi

 

— et pendant ce temps je me meurs

je finis mal ma vie

couché par terre sur le froid carrelage

d'un couloir de palais

j'ai froid j'ai mal je vais mourir

ne restez pas là à vous tordre les mains

faites quelque chose pour moi

ne me laissez pas mourir comme ça

 

je n'ai pas toujours été président de la République

pensait le président de la République

en jetant un regard circulaire

dans le couloir où tout le monde parlait

et fumait et se bousculait un peu

 

j'ai aussi été un enfant

je fumais déjà beaucoup à cet âge-là

pas de grosses cigarettes

des petites comme ça

 

— comme ça?

 

— non plus petites que ça comme ça

 

— si petites?

 

— puisque je vous le dis

et je ne mens jamais comme dit le singe.

 

— c'est ce qu'il dit

moi je ne sais pas

je ne dis jamais rien

je m'épouvante un peu

à garder le silence comme ça

 

— comme ça je vous dis pas plus grandes

et je les fumais avec les filles

 

— avec les filles?

 

— les petites filles bien sûr

 

— ah vous m'avez fait peur

c'est que vous étiez très petit

 

— comme les cigarettes comme ça

 

— ah bon? si petit que ça

 

— je vous le dis et je fumais

 

— mince alors! et vous fumiez

 

— des cigarettes pas plus grosses que ça

toutes petites je vous dis!

 

— c'est ce qu'il dit

moi je ne dis rien alors

qu'est-ce que je pourrais dire d'ailleurs

j'aime la démocratie comme ma mère

et elle me le rend bien regardez

c'est ma nouvelle voiture pas mal — hein?

 

— je mourrai si je veux

 

— et si elle ne veut pas

 

— elle voudra la même chose que moi

ce n'est pas comme ça qu'on parle de la mort

 

— on en parle comment

de la mort qui vous intéresse tant

par ces temps de démocratie?

 

— je ne sais pas ce qu'il faut dire

mais je sais que ce n'est pas comme ça

qu'on parle de la mort

il faut un peu d'élégance je crois

pas vrai monsieur le ministre?

 

— mais qu'est-ce que c'est que l'élégance?

est-ce qu'on meurt ou est-ce qu'on en parle?

 

— un ministre du Culte dites-vous

non je ne vois pas attendez non vraiment

 

— mais on parle de quoi à ma place?

est-ce qu'on parle de ce que j'aime

ou ce que je n'aime pas fait parler les autres?

 

— je ne veux pas mourir

je ne sais pas ce que c'est je ne veux pas

je sais ce que vivre veut dire

ce n'est pas tous les jours dimanche

mais je le sais

et je peux même le vouloir

si cela doit m'aider à ne pas mourir

est-ce que vous croyez que ça peut m'aider?

 

— on ne soigne pas la mort

c'est que ce n'est pas une maladie

et puis je ne sais pas tout faire

moi aussi je mourirai un jour

 

— mourrai...

 

— Hein? et puis quoi encore.

 

— non je dis: mourrai...

 

— ce n'est pas mon heure

fichez le camp avant que je me mette en colère

 

— je n'ai pas dit: mourez!

 

— qu'est-ce que je me fiche de ce que vous dites!

mais qu'est-ce que je m'en fiche!

et puis d'abord vous n'êtes pas ministre

cela se voit au nœud papillon

les ministres ne portent pas le nœud papillon

ou alors ils n'ont pas fait exprès d'être ministre

vous êtes un juge ou un balayeur

il n'y a que les juges ou les balayeurs

pour porter un nœud papillon

et bien sûr les faux ministres

dont vous êtes peut être

 

— ni l'un ni l'autre ni l'autre

je suis un photographe et je photographie

j'ai carré ta sale gueule de toubib

je l'ai carrément portraiturée

et ça ne t'est même pas venu à l'esprit

 

— saleté de mouches dans ma tête

ça fait un zinzément je ne vous dis que ça!

c'est bien le palais de la Présidence?

 

— Crac! Crac! Crac! je fais l'oiseau

mais tu sais pas l'oiseau avec un bec jaune

celui avec le bec rouge et bleu

il fait crac crac crac toutes les fois

que je le regarde et que j'ai envie

de l'empailler comme les autres

 

— moi je m'en fiche je grignote

non je ne mange pas je grignote

 

— on fait comment pour grignoter?

comme les écureuils de la campagne?

 

— exactement comme les écureuils

 

— qu'est-ce que c'est un écureuil?

 

— un écureuil c'est ce que tu voudras

dis moi qu'est-ce que tu veux?

 

— je veux un gros baiser dans ma bouche

 

— c'est trop sale je ne veux pas

 

— j'en veux un sur le front

 

— c'est pas assez sale j'en veux pas

 

— un sur le bout du nez?

 

— non plus

 

— un sur la moustache?

 

— d'accord sur la moustache

mais sans tirer les poils d'accord?

 

— d'accord pour ne pas tirer les poils

 

— cochons! non mais regardez-moi ça!

deux pédés sur les bancs de l'assemblée

on devrait interdire ce genre de chose.

 

— mais c'est interdit chère madame

et c'est par conséquent puni

vous savez que tout ce qui est interdit

fait l'objet de punitions

est-ce que vous savez cela madame?

 

— je sais que je suis amoureuse

seulement voilà je suis trop grosse

et il nous faut faire cela perpendiculairement

ce qui fait rire tout le monde

 

— vous n'avez qu'à fermer la fenêtre

quelle idée de se donner en spectacle

dans une pareille position!

 

— je n'ai pas de fenêtre à fermer

c'est juste pour embêter tout le monde

si j'avais une fenêtre à fermer

je l'ouvrirais chaque fois que le monde

se mêlerait de mes affaires non mais!

 

— il est de quelles couleurs l'oiseau?

 

— c'est une bonne question celle-là

quelqu'un a t-il vu les couleurs de l'oiseau?

 

— il est rouge et vert, dit quelqu'un

qui pensait le contraire

mais qui ne songeait qu'au contraire

 

— au contraire, dit un autre quelqu'un

il était bleu et jaune ou jaune et bleu

mais je ne vois pas la différence

entre bleu et jaune et jaune et bleu

 

— au contraire, dit encore un autre

qui avait le sens de la contradiction très poussé

au contraire au contraire

et encore au contraire

voilà ce que je peux dire des couleurs de l'oiseau

 

— est-ce que la réponse te satisfait?

si ce n'est pas le cas...

 

— c'est le cas!

 

— mais laisse-moi terminer!

si ce n'est pas le cas...

 

— je te dis que c'est le cas

je suis entièrement satisfait

 

— mais je ne le sais pas moi!

car si ce n'est pas le cas...

 

— ...tu me ficheras ta main sur la tête je sais

 

— et je te mordrai l'oreille gauche

 

— je sais!

 

— et je te lécherai les narines!

 

— je sais!

 

— mais ce que tu ne sais pas

 

— ce que je ne sais pas...

 

— C'est que je t'aime quand même

je t'aime de tout mon cœur

est-ce que tu crois que j'ai un cœur?

 

— où est le mort? où est le mort?

qu'on me laisse passer!

qu'on laisse passer le ministre du Culte

JE SUIS le ministre du Culte.

Où est le mort qui me réclame?

 

— Par ici, monsieur! par ici!

c'est ici qu'on se meurt de la mauvaise mort

parce que pour ceux qui l'ignorent

il y a une bonne mort

une mort qui n'achève pas la vie

une mort en douceur

mais je sais je sais je sais

c'est un rêve n'en parlons plus.

 

— secrétaire, secrétaire de l'Arbitre des Élégances

voilà ce que je suis

enfin si ça vous plaît.

 

— j'aime les secrétaires

 

— je suis aussi poète à mes heures

 

— j'aime les poètes.

 

— je sais chanter la femme.

 

— j'aime bien qu'on me chante

même si je ne suis pas une femme.

 

— alors c'est une méprise, je vous méprise!

 

— mais non mon petit secrétaire

ne t'inquiète pas

je suis une vraie femme

belle je ne sais pas

mais j'ai une paire de seins

et un sadinet comme tu les aimes

quand je dis que je ne suis pas une femme

c'est une manière de dire autre chose.

 

— et quelle autre chose dites-vous?

 

— plein d'autres choses des choses de femmes

des choses avec des enfants dedans dessus en bas

des choses avec des oui des non des peut-être

je ne sais pas ce qu'il faut dire

est-ce que je dis "je t'aime" si je t'aime vraiment?

est-ce que je suis une femme si je ne dis rien?

plein de choses de femmes mon petit secrétaire

écris mais écris ne te prive pas d'écrire

il y a plein de choses à écrire à propos des femmes

tu peux écrire dessus si ça leur donne du plaisir

le trait de la plume dans la peau qui s'y attend

est-ce qu'on peut lire ce que tu écris?

 

— je vous dis que c'était un oiseau!

 

— eh bien décrivez-le!

au lieu de rester comme ça à pantiner!

 

— à quoi!

 

— à pantiner monsieur

à faire le pantin si vous voulez

à vous comporter comme un pantin

si vous préférez qu'on le dise comme ça

 

— est-ce que je vais savoir le décrire au-moins?

donnez-moi le premier mot pour m'aider.

 

— mais puisqu'on ne l'a pas vu!

comment veux-tu qu'on en dise quoique ce soit!

 

— mais dites quelque chose!

ne me laissez pas comme ça tout seul

dans cette absence de mot qui s'insinue en moi

comme une bête que je n'ai pas appelé à mon chevet.

 

— faites fuir les chiens et les chats

si ça doit lui permettre de s'exprimer!

 

— est-ce que le mot "bec" te dit quelque chose?

 

— pas vraiment non.

 

— alors ce n'était pas un oiseau.

 

— oui! c'était un oiseau dans le ciel

 

— un oiseau qui volait?

 

— oui il volait de toutes ses ailes!

 

— et il n'avait pas de bec?

 

— je n'ai pas dit cela

je n'ai d'ailleurs rien dit du tout.

 

— Faites-le taire il ne sait rien

il a lu une vague histoire d'oiseau

et il nous en fait un roman

c'est un pauvre bonhomme et ce n'est rien

 

— c'était un oiseau! c'était un oiseau!

si j'avais eu des ailes je l'aurais empaillé

voilà ce que j'aurais fait si j'avais eu des ailes!

 

— seulement tu n'as pas d'ailes

et pas même une goutte d'imagination

et ton oiseau n'était pas un oiseau

et nous ne sommes pas ton public

 

— qu'est-ce que vous êtes alors? hein?

si ce n'est mon public ma démocratie

mon pays l'amour de ma vie ma nourriture?

 

— on n'est rien de tout cela et on est tout

et toi tu es rien mais alors rien du tout!

 

— j'ai vu l'oiseau! je ne mentirais pas

ni en disant que je ne l'ai pas vu

ni en lui inventant un nouveau plumage

l'oiseau volait et moi aussi je volais

et si j'avais eu ce qu'il fallait

ce qu'il fallait d'amour de véritable amour

je l'aurais empaillé pour vous le montrer

je l'aurais paralysé pour l'éternité

et vous auriez vu à quoi il ressemblait

et comme il s'est donné à moi

le temps d'un peu de ciel et de vent

 

— Crac! Crac! Crac! c'est moi l'oiseau

j'aime Valérie même si elle me fait des piqûres

j'aime pas les piqûres mais j'aime Valérie

c'est Valérie qui me sauvera de la Démocratie

pas les piqûres! pas les piqûres!

 

— il n'a pas vu l'oiseau

il ment comme il respire

 

— Voler n'est pas mentir

mais vous ne voyez rien

vous vous fermez les yeux pour ne rien voir

 

— Crac! Crac! Crac! Crac!

 

— faites taire cet oiseau!

dit le ministre du Culte administrant

les derniers sacrements à un digne mourant

faites taire cet oiseau où je change de métier!

 

— surtout pas ça! dit le mourant

je ne veux pas mourir sans ma démocratie

encore un peu de démocratie monsieur le Ministre

je veux mourir la bouche pleine

et je veux que tout le monde me voit mourir

pour qu'il voie comme je meurs bien

ni à droite ni à gauche bien au centre

j'ai un peu mal aux pieds c'est normal

c'est la mort qui s'accroche

et je glisse dans le même sens.

 

— quelle folie! dit Kateb en haut du promontoire

ce qui se passe est pure folie.

 

— je ne sais pas, dit Saïda

tout le monde est amoureux de moi

je ne peux pas me donner à tout le monde!

 

— c'est toi qui est folle! dit Kateb.

 

 


DEUX OISEAUX PHENOMERIDES

 

 

Deux oiseaux virevoltaient

dans le ciel d'un autre pays

c'était des oiseaux voleurs

ils avaient déjà volé beaucoup de lumière

beaucoup spéculé sur l'ombre

et dans le miroir de leur regard

il y avait le monde qu'ils avaient éteint

 

parle-moi des oiseaux de ce temps

demande l'enfant gyrovague

je boirai la parisette si c'est ce que tu veux

mais je préfèrerais t'entendre parler

de ces deux oiseaux voleurs de lumière

voleurs d'ombre et tout miroir

 

le premier oiseau arracha une page

une page bien composée

une page où tout était dit

et le deuxième oiseau envoya en l'air

le reste du livre qui se prit

pour un troisième oiseau de passage

 

je ne comprends rien à cette histoire

dit l'enfant en reprenant sa route

je ne comprends décidément rien

à l'histoire des deux oiseaux

qui se donnèrent un troisième oiseau

pour plaire à qui? hein à qui?

 

arrête de chanter Kateb

et regarde dans la foule qui t'observe

personne n'a entendu parler

de l'enfant qui faisait la route

ni de l'oiseau qui arracha la page

ni de celui qui fit voler le livre

ni de celui qui était né du livre

ils ont entendu parler d'un tas de choses

mais rien en ce qui concerne les trois oiseaux

rien à part ta chanson Kateb:

 

Deux oiseaux virevoltaient

dans le ciel d'un autre pays

c'étaient des oiseaux voleurs

ils avaient volé tant et tant

mais tant volé jusqu'à plus soif

voler jusqu'à ne plus voler

voler à exister coûte que coûte

deux oiseaux et un troisième

qui n'était autre qu'un livre volé

qu'ils avaient pris pour un oiseau

 

— on peut se tromper assurément

dit le premier oiseau qui s'y connaissait

en matière d'erreur humaine

 

— je  comprends bien dit le deuxième

qui n'y connaissait rien

mais qui ne voulait pas que ça se sût

 

— ça se sût pas! ça se sût pas!

dit le troisième parce qu'il trouvait ça amusant

si ça se sût , si ça se sût

on le saurait , on le saurait

seulement voilà on ne sait pas

on a tout fait pour l'ignorer

tout fait pour que ça nous arrive

ce goût amer d'éternité

qui croît avec la vie

qui croît avec la vie

 

Kateb regarda l'horizon blanc et rouge

les vagues s'amusaient à le guillocher

c'était un jour avant la tempête

et tout le monde savait que ça arriverait.

 

— mais on est où ici? demandait un bonhomme

qui portait une brosse à chaussures

sur l'épaule droite et une chaussette

gonflée à l'hélium sur la tête

est-ce que je suis vraiment fou?

on ne le dirait pas à me voir

on dirait que je m'amuse

eh bien je ne m'amuse pas du tout

je suis sérieux comme un pape peut l'être

et si on me donne un bâton de pèlerin

je le plante dans le derrière d'un éléphant

et je me laisse emporter dans la savane

traversant les lions  coupant les bordures

marchant sur des serpents qui crient au vol!

et quand j'aurai atteint la méditerranée

l'éléphant plongera dans la mer agitée

et je le suivrai de la même manière

tapant des pieds dans l'eau pour avancer

et traversant des baleines noires et blanches

coupant les murènes et les sardines

et ayant bien fossoyé le corail

l'éléphant prendra pied sur les marches de l'Europe

et je l'empalerai encore plus

et il barrira et il barrira

traversant les Pyrénées infertiles

coupant Paris en deux ailes et l'oiseau

l'oiseau Seine prendra son vol

d'abord comme un albatros

puis comme un pigeon

sifflant comme une mouette

et comme un moineau chiant sur le balcon

et il étirera le monde vers la lune

comme un collier de perles

autour du cou de la femme univers

l'énorme femme qui me fait la fête

chaque fois que je rentre du travail

mais quel travail! mes frères quel travail!

peindre les éléphants est un travail de brute

et je n'ai rien de la brute que vous voyez

ce n'est qu'une apparence de brutalité

approchez mes petits agneaux

buvez mon lait et laissez-moi peindre vos fronts

en rouge en jaune en vert

c'est exactement comme qu'est-ce que vous voulez!

je ne suis pas chien je suis homme

je ne fais pas ouah ouah

je parle comme tout le monde

écoutez comme je parle bien

encore un peu et je parlerai comme un poète

et la femme gigantesque dans l'univers

bougera son énorme bras de constellation

et d'un doigt poussant la voie lactée

cherchera le soleil dans ma tête malade

ma tête malade de n'avoir rien à dire

je suis malade et je ne dis rien

et je m'en vais si c'est ce que vous voulez

je m'en vais sans rien dire de plus

 

l'oiseau qui jouait à être un livre

eut une larme à l'œil

il l'effaça d'un revers de son aile

et fit le pitre en se dandinant

d'un coin de couverture à l'autre

ce qui les corna un peu

 

— ne pleure pas, oiseau de malheur

dit l'homme à l'éléphant

je vais changer de couleur

en épousant une femme de ton pays

une femme bien blanche

et nous ferons l'amour dans les branches des arbres

ce qui étonnera tout le monde

sauf les oiseaux qui font ça tous les jours

 

— ce n'est pas que je pleure, dit l'oiseau

mais moi les éléphants, c'est comme les oignons

ça me fait pleurer quand on les épluche

va faire ta cuisine ailleurs

on n'a pas faim de cette nourriture

 

— je disais ça comme ça, dit l'homme

dont l'éléphant commençait à se fatiguer

j'ai un éléphant pour me tenir compagnie

c'est beaucoup moins bien qu'un oiseau

c'est gros incolore ça sent mauvais

mais c'est mieux que rien n'est-ce pas?

si vous ne voulez pas m'entendre

j'irai plus loin que Paris

peut-être jusqu'à Moscou

vers le pôle Nord et même jusqu'au pôle Sud

je ne dis pas que j'en ai envie

je dis que c'est ce que je ferai

si vous continuez de m'asticoter

avec vos histoires de femmes blanches

et d'hommes blancs pour les épouser

et leur faire des enfants de couleurs

pour embêter les habitants de l'Afrique

dont certains sont tellement sauvages

qu'ils ne savent pas ce que c'est un homme.

 

— Tu peux rester si tu le veux

nous ça ne nous dérange pas

on a volé le livre qui était important

pour les blancs pour les noirs pour les jaunes

pour tous ceux qui croient à la couleur

soit parce qu'ils sont blancs

soit parce que ça leur changerait la vie

qu'on arrête de parler de couleur

 

— alors je reste mais pas longtemps

c'est à cause de mon éléphant

c'est une bête très impatiente

qui n'aime pas le camping.

 

L'homme qui avait un éléphant

pour animal de compagnie

planta sa tente dans le sol de France

quelque part non loin de Paris

et il jeta un coup d'œil sur la carte du monde

pour se donner l'impression d'exister.

 

— moi j'aime pas les nouveaux venus

dit un habitant des environs

un nouveau venu ça vient d'arriver

que ça arrive  ce n'est pas grave

mais c'est que ça vient voilà qui est grave

ne m'écoutez pas si vous voulez

mais on en reparlera de cet éléphant

 

— je ne vois pas d'inconvénient

à coucher dans le même lit

qu'un éléphant venu d'Afrique

il y a des éléphants partout dans le monde

même dans la chambre des petits enfants

monsieur fit celui-ci en s'adressant

à l'habitant des environs

à qui il ressemblait comme une goutte d'eau

ne ressemble pas forcément à une autre goutte d'eau

sauf si on veut bien se forcer

à l'éclairer de ce côté de l'intelligence

monsieur je ne suis pas d'accord

avec votre vision des choses

qui est peut-être une vision du monde

auquel cas je m'élève contre la possibilité

de voir votre nom inscrit

sur les bancs de l'Assemblée Nationale

je ne vois vraiment pas pourquoi

j'éprouverais du déplaisir

à faire l'amour avec un éléphant venu d'Afrique

 

— mais c'est qu'il n'en est pas question

s'insurgea l'homme à l'éléphant

qui venait d'Afrique selon ses dires

et du cirque voisin d'après d'autres sources

faire l'amour avec un éléphant

quand on est un homme civilisé

cela suppose qu'on ne trompe personne

or monsieur vous êtes marié

et ce serait tromper votre ombre

que de donner de l'amour à mon éléphant

vous ne pouvez pas vous ne devez pas

ne vous risquez pas à tromper votre femme

elle vous arracherait les yeux

et ce serait bien fait pour vous

 

— on parle de quoi exactement

dans ce chapitre un peu obscur

qui ne me regarde pas peut-être

mais que j'écoute d'une oreille attentive?

quelqu'un peut-il me dire

où en est la reconstruction de Kateb?

 

— tout dépend de ce que vous souhaitez

qu'elle réussisse ou qu'elle échoue

je peux répondre à votre question

mais d'abord je veux savoir

si vous êtes ami ou ennemi

 

— ni l'un ni l'autre mon bon monsieur

je ne recherche pas votre amitié

car je n'en connais pas la valeur

et quant à vous faire la guerre

ce n'est pas mon genre

ma nudité ne fait pas de doute.

 

— une bien belle nudité à vrai dire

dit une vieille femme toute nue elle aussi

si vous préférez me poser la question

je ne vois pas d'inconvénient

à vous répondre sans condition

ni d'amitié ni de guerre

si vous voyez ce que je veux dire

il jurait que chaque fois que je le dis

cela se voit bien sur ma figure

malgré le fard et tout le reste

est-ce que je me fais bien comprendre?

 

— il faut choisir c'est la démocratie

entre l'éléphant qui donne des boutons

et la vieille femme qui les cultive

ce n'est pas comme ça que je veux choisir

entre l'amour et la solitude

je retire ma question jusqu'au premier mot

et je vous tire ma révérence

au revoir mesdames messieurs

surtout n'oubliez pas de fermer la porte derrière vous

c'est pour empêcher les chats de rentrer

ils abîment la moquette et les tapisseries

je déteste les chats destructeurs de mon intérieur

 

— et l'éléphant qu'est-ce qu'on en fait?

 

— n'en faites rien, ne jouez pas

avec cette masse architecturale

l'espérance est au fond et j'épouse Pandore

je vous donne rendez-vous à demain

à la même heure au même endroit

et ne buvez pas la parisette

j'ai encore besoin de vous

 

montreuse de cuisses musicales

elles ont tout fait pour m'exciter

et elles ont bien vu que je l'étais

ce qui a fait rire tout le monde

 

— vous n'avez pas vu mon livre heu heu heu

mon livre j'ai perdu mon livre

y a-t-il des voleurs parmi vous?

je cherche le livre que je lisais

si quelqu'un me l'a volé

qu'il se dépêche de le lire

j'ai très envie de faire pipi

 

— je suis l'oiseau qui ne vole pas

 

— je suis l'oiseau qui t'accompagne

 

— je n'ai pas volé ce qui m'arrive.

 

— il m'arrive la même chose

 

— je reviendrai pour te le chanter

 

— je serai à tous les refrains

 

— la même chose! la même chose!

 

— la chose m'aime! la chose m'aime!

 

— fichez le camp les deux oiseaux

je suis tellement occupé

à mettre la main sur ce livre

auquel je tiens comme à la fille de mes yeux.

 

— elle va être contente la fille

 

— ils vont tout voir les yeux.

 

— et qui paiera les pots cassés?

 

— ce n'est pas l'oiseau numéro 1

 

— ni l'oiseau numéro 2

 

— c'est l'oiseau numéro 3

 

— montreuses de cuisses, tristes féminités

ce n'est pas l'univers qui vous hante

on vous a simplement payées.

 

— et bien payées tu peux le croire.

 

— il faut payer cher les oiseaux

 

— c'est la vie qui coûte cher

 

— la mort ça ne coûte rien

 

— ça laisse des traces

 

— pas longtemps

 

— ça dépend qui meurt

 

— ça dépend qui a vécu

 

— oiseau numéro 1!

 

— oui, oiseau numéro 2?

 

— ressemble-moi le mieux possible.

 

— je fais cela sans effort.

 

— oiseau numéro 3?

 

— oui, oiseau numéro 1?

 

— sais-tu lire ce que tu écris?

 

— je ne sais pas toujours

 

— alors n'écris plus!

 

— je ferai comme il te plaira.

 

— montreuses de cuisses je vous aime

vous voyez bien que je vous aime

il faut que le plaisir m'arrive

en même temps que vous

mais le soleil spécule dans ma peau

c'est un miroir où valsent les oiseaux

vous les voyez les oiseaux voleurs?

est-ce que vous voyez leurs ailes baladeuses?

 

— ce que je vois c'est que je t'aime

 

— ce que tu vois n'est pas pour moi

 

— je peux voir la même chose que toi

 

mais où? en quel endroit

dont le nom m'échappe

qui êtes-vous?

 

— moi je sais qui je suis

je l'ai toujours su

est-ce que tu me crois quand je te le dis?

 

— moi je sais aussi qui je suis

la preuve je te suis

est-ce que je peux continuer?

 

— moi je sais ce qu'ils veulent dire

je m'en sortirai un jour

un jour prochain

est-ce que je peux espérer demain?

 

n'espère rien mon beau nabot

il n'y a rien pour toi sur terre

la vie n'est pas ta nourriture

c'est la mort qui t'élève où tu es

mange la mort avec appétit

mange lui les os mange lui le foie

mange ses cheveux mange ses ongles

mange lui la langue si elle te parle

mange entre ses cuisses

mange sur la pointe de ses seins

mange la mort où elle se trouve

quelque part entre toi et la vie

il y a ta mort et tu ne manges pas

qu'est-ce que tu attends pour mourir?

 

personne n'a voté pour moi

j'ai pourtant fait de beaux discours

il y aura d'autres élections

j'inscrirai mon nom sur la liste

mais en attendant je suis secrétaire

j'invente des oiseaux qui se multiplient

par l'opération du saint esprit

mais que multiplie l'opération de ma solitude?

 

personne n'a voté pour moi

je vous avais promis la lune le Vésuve l'enfer

vous n'avez pas voulu de moi

et demain je serai comme hier

exactement comme j'étais

écrivant aux femmes des lettres d'amour

aux amantes des poésies

et aux mortes des histoires d'oiseaux

 

personne n'a voté pour moi

pas même une femme par amour

l'amour ne compte pas en politique

ce qui compte c'est de continuer de vivre

et de ne pas mourir à la place des autres

 

qui votera pour moi demain?

un oiseau qui traverse mon ciel

un autre oiseau qui l'imite si bien

un troisième qui s'éparpille

comme les pages d'un livre?

 

le secrétaire planta son stylo

dans le bois tendre de son bureau

le stylo se mit à saigner

et il le regarda saigner

comme on regarde un chien crever

un chien qu'on aime bien

mais qu'on n'aimera plus maintenant.

 

une légère brise traversa la fenêtre

et se répandit en volutes

il ferma les yeux pour ne rien dire

simplement penser à ce qu'il allait dire

 

— il faut que j'écrive, pensa-t-il

il faut que j'écrive ce qui m'arrive

il n'y aura peut-être personne pour le lire

mais il faut que je l'écrive

tu liras toi peut-être si tu m'aimes vraiment

tu liras ce que j'ai écrit pour vivre

et tu ne le confondras pas

avec ce que j'ai écrit pour toi

 

— je t'aime

 

— j'écrirai ce qui me rend malade

ce qui m'empêche de devenir ministre

ce qui fait de moi un petit secrétaire

les ministres ne savent pas écrire

pas plus que les ambassadeurs

et il y aura des oiseaux pour danser

autour de mon corps nu maculé de soleil

de mon corps à l'épreuve du désir

de toute ma chair entre leurs ailes passagères

 

— je t'aime.

 

— j'aimerai ces montreuses de cuisses

et ce n'est pas moi qui tomberai le premier

le soleil augmente mon désir

mais je me coucherai avec lui

je ferai l'amour à son disque

et des enfants à sa lumière

O Cité ne m'abandonne pas à mes écrits

une femme pourrait m'aimer

et je pourrais m'en satisfaire

 

— je t'aime

 

— Qu'est-ce que vous fabriquez avec ce stylo?

demanda soudain le ministre Arbitre des Élégances.

 

— mais rien monsieur le ministre

j'écris oui c'est cela j'écris et m'en voilà heureux

 

— et vous écrivez quoi?

rien à soumettre à mon arbitrage, j'espère

vous savez que je n'aime pas ce genre de concussion

vous le savez n'est-ce pas?

 

— mais je n'y pensais pas

bredouilla le secrétaire

qui examina la plume avec tristesse

 

— et vous pensez à quoi? demanda le ministre

il semble bien que vous pensez

au lieu de travailler à votre ouvrage

 

— ce sera un bel ouvrage, je vous le garantis!

pensa le secrétaire dans sa tête

pour ne pas avoir à penser tout haut

ce qu'il avait peut-être dit tout bas.

 

— travaillez! travaillez! répéta le ministre

l'amour c'est de la bagatelle rien de plus

donnez de la poésie à la politique

l'amour a déjà tout reçu des poètes

c'est fini l'amour on n'en parle plus

à moins qu'une femme ne vous trompe

avec un éléphant de votre connaissance

 

elle ne me trompe pas

elle parle comme il faut

elle prend ma sexualité

elle occupe mon amour

elle gagne ma vie

elle ne me fera pas mourir

 

j'ai abîmé la plume de mon stylo

c'est dommage un si beau stylo

la prochaine fois je voterai pour moi

ça me fera au moins une voix

puisqu'elle ne veut pas me donner la sienne.

 

le soir il rentra chez lui

accompagné des deux oiseaux

de celui qui volait

de celui qui l'imitait

et du troisième qui étudiait le vol

 

il rentra chez lui sans s'arrêter

ni au café ni au bordel

il traversa des rues longea des murs

s'arrêta au feu rouge

grignota des marrons chauds sur les quais

au loin

entre la mer et le ciel

s'élevait le promontoire de Kateb

et Kateb regardait la télé

il regardait des filles nues

il regardait leur lumière

il les trouvait bien construites

et il aurait aimé être aussi bien construit.

 

est-ce que c'est bien de la chair cette chair?

se demandait Kateb devant la télé

c'est un effet de ma solitude

cette absence de nom à donner

à la femme qu'on regarde avec plaisir

 

il se sentait vraiment très seul

la nuit était tombée d'un coup

et les fenêtres des ministères s'étaient éteintes

sauf une bien entendu

et il voyait la silhouette de l'Arbitre des Élégances

et le bureau du secrétaire dans le fond

et le chapeau accroché au mur

et la carte de la nation

et la porte pour sortir et entrer

il voyait ce qu'il y a dans un bureau

quand un ministre s'interroge

sur le sens à donner à ce qui arrive

d'étrange et de déroutant

dans le monde qu'il faut gouverner

parce que les uns sont riches et les autres noms.

 

Kateb voyait bien la tristesse du ministre

et il aurait pu lui dire quelque chose

pour le rassurer sur l'avenir de l'humanité

il l'aurait dit à la télé

tout le monde croit ce qu'on dit à la télé

même les ministres le croient

quand c'est la télé qui le dit

 

— elle dit quoi la télé aujourd'hui

 

— elle dit que c'est un garnerin

 

— un quoi

 

— un garnerin

 

— c'est quoi un garnerin

 

— je sais pas mais c'est ce qui est

 

— si ça y est à la télé c'est que c'est

 

— un garnerin et pas autre chose

 

— et si on crache sur les marches du Palais de Justice?

 

— garnerin

 

— et si on refuse la priorité?

 

— garnerin.

 

— et si on ne paye pas ses impôts

qui sont en fait les impôts de l'état?

 

— garnerin et pas autre chose

 

— bon j'ai compris je vais me coucher

 

— avec qui

 

— avec garnerin

 

— garnerin? garnerin?

non vraiment je ne vois pas...

 

— ils l'ont dit à la télé

 

— ah oui! garnerin comme à la télé!

je comprends que ce sera une bonne nuit!

 

— puisque vous le dites.

 

— garnerin!

 

— comment?

 

— je dis: garnerin!

à demain! si vous préférez

et portez-vous bien mon ami

l'amour c'est la seule santé.

 

— puisqu'on le dit à la télé

 

— on parle beaucoup d'amour à la télé.

 

— garnerin?

 

— d'amour!

 

— ah! garnerin

 

— si vous voulez

remarquez bien que je n'y vois pas d'inconvénient

n'est pas garnerin qui veut

et qui ne veut pas peut-être

pour reprendre le commentaire

du garnerin qui produit l'émission.

 

— vous savez ce qu'il vous dit le garnerin?

 

— non je vous en prie pas ici à la télé

 

— vous savez ce qu'il vous dit le garnerin?

 

— il dit ce qu'il pense

puisque c'est le jeu à jouer

est-ce que je me trompe de chaîne?

 

— Kateb mon pauvre Kateb

mais où as-tu mis les pieds

sur terre? mon pauvre Kateb

c'est sur terre que tu te trémousses

 

le ministre murmurait tout cela

il n'y avait personne pour l'entendre

et Kateb était trop loin pour comprendre

ou pour lire sur ses lèvres

il ferma la fenêtre tira les rideaux

poussa les tiroirs ouvrit la porte la ferma

descendit l'escalier sortit dans la rue

rentra chez lui

il rentra chez lui

de l'autre côté de la ville

et il ne se coucha pas

il y avait une femme nue dans son lit

c'était toujours la même femme

une femme qui avait l'air d'une saucisse

et qui était peut-être une saucisse

c'est bien pratique pour faire l'amour

mais c'est un peu garnerin

quand il s'agit de faire autre chose

ce n'est pas avec elle qu'il boirait un jour la parisette

 

l'ombre du promontoire de Kateb

se profilait au-dessus de la ville

qu'est-ce que c'était impressionnant

ce pylône qui montait

et cette ombre qui bougeait à peine

cette ombre qui n'avait plus rien d'humain

tant c'était vieux et détruit

est-ce que Kateb avait une âme?

est-ce qu'il répondait vraiment

aux questions qu'on lui posait?

tout ceci se passait à la télé

fallait-il croire ce qui se disait

ce qu'on montrait ce qu'on voyait?

la télé est porteuse de plus de lumière

que n'importe quel autre objet

il faut se méfier de la lumière

quand elle se partage l'ombre avec le premier venu

 

— qu'est-ce que tu regardes? demanda la femme

 

— je regarde rien, dit le ministre

qui regardait quelque chose

mais qui ne voulait pas en discuter

 

— tu vas attraper froid ferme la fenêtre

 

— je vais attraper chaud j'ouvre la fenêtre.

 

— viens dormir plutôt la place est chaude

et je me sens toute chose ce soir.

 

— viens te réveiller ou plutôt ne viens pas

la place est froide et tu ne sens rien

 

— cesse de faire le pitre et couche-toi.

 

— continue, tu es sur la bonne voie

reste où tu es, c'est la bonne place.

 

— oh! ce que tu es pénible quand tu t'y mets!

 

— ce que tu m'intéresses, mon amour.

 

— désolée de l'apprendre dans ces circonstances.

 

— ravi de te l'entendre dire, bonsoir!

 

tiens, le ministre ne dort pas

pensa Kateb qui ne dormait pas

sa femme dort et il ne dort pas

moi je n'ai pas de femme qui dort

alors je ne sais pas ce que ça fait

de ne pas dormir seul

 

demain il fera jour

c'est cher les émissions de nuit très cher

le soleil est un bon compagnon de route

j'aime la route que j'ai prise

je ne suis pas beau à regarder

mais j'intéresse tout le monde

même le ministre s'intéresse à moi

d'ailleurs il ne dort pas

sa femme dort elle ne m'aime pas

elle ne regarde pas assez la télé

c'est une femme qui ne pense qu'à l'amour

les femmes devraient penser à penser

les hommes aussi

moins souvent que les femmes

mais enfin le problème n'est peut-être pas là

si nous ne sommes que des chiens.

 

— viens te coucher ne sois pas bête

j'ai de l'amour plein mon sac à malices

viens voir comme c'est intéressant.

 

— je   ne dis pas le contraire, répond le ministre

mais on fera ça demain tous les deux

ce soir j'ai autre chose à faire

 

il fait quoi quand il ne fait pas l'amour?

 

il écrase des mégots sur son bureau

il taquine son poète de secrétaire

il reluque le Kateb en reconstruction

est-ce que les femmes l'intéressent?

il y a combien de femmes au monde

qui ne refuseraient pas de faire l'amour avec lui?

 

mais je rêve

je rêve tant

je rêve complètement

c'est que je suis une femme

j'écris comme ça vient

qu'est-ce qui vient après ça

je n'en sais rien

je n'en sais vraiment rien

une couleur plus hardie que les autres

non un adjectif

le mot comme ou le verbe paraître

je ne sais vraiment pas ce qui m'arrive

je viens de me réveiller

je suis la femme du ministre

je suis toute nue dans mon lit

il travaille dans son bureau

pourquoi ne fait-il pas l'amour?

il regarde la fenêtre

le promontoire qui se profile

l'ombre qui bouge à peine

 

Kateb, tu veux de moi? prends!

 

 


LE THEATRE DE PIERRE

 

 

Serai-je à la hauteur? Serai-je à la hauteur?

répétait l'écrivain du dimanche

en serrant son manuscrit sous l'aisselle

si je ne suis pas à la hauteur

qui le sera?

 

et il se demanda ce que fabriquait Kateb

perché sur sa tige d'acier

presque à toucher la mer

en d'autres temps

c'est le ciel qu'il aurait touché

et j'aurais compris de quoi il retournait

mais maintenant ça ne veut plus rien dire

c'est une émission de télé qui a du succès

c'est tout ce qu'on peut dire

mais ça ne veut rien dire

alors on regarde en mangeant des pop-corn

parce que l'imbécillité ça creuse

 

moi j'ai écrit ce qu'il fallait écrire

ou alors je me trompe

expliqua-t-il à l'Arbitre des Élégances

qui regardait par la fenêtre

comme on regarde la télé

 

— moi je veux bien le croire

dit le Ministre en tapotant le manuscrit

du bout de ses doigts rêveurs

d'ailleurs je crois tout ce qu'on me dit

par contre je fais très attention à ce que je lis

je ne crois pas tout ce qui est écrit

mais je lirai d'un bout à l'autre

et je relirai si c'est nécessaire

et je donnerai mon avis sur la question

la question étant de savoir

si ce livre est un bon livre ou un mauvais

si c'est un bon je le dirai

et tout le monde le lira pour me donner raison

mais s'il est mauvais

on vous donnera tort

et dieu sait ce qui peut arriver alors

 

l'écrivain se mit à détester le Ministre

il aurait pu le frapper

ou même tenter de le tuer

mais il sourit en posant un regard attendri

sur l'épais manuscrit que tapotaient les doigts

du Ministre qui pensait à autre chose

 

je pense que Kateb est une bonne idée

je ne sais pas ce qu'il vaut en tant qu'homme

mais c'est une idée de valeur je crois

d'ailleurs je vais m'en assurer moi-même

en écrivant quelques pensées là-dessus

bien sûr je ne suis pas écrivain

je n'écrirai pas ce qu'écrivent les écrivains

d'ailleurs ce n'est peut être pas un sujet d'écrivain

c'est un simple sujet de télévision rien de plus

appuyer sur la bonne commande

et changer le rouge en vert

c'est amusant et ça ne coûte rien

et si ça ne s'écrit pas comme il faut qu'on écrive

et bien au diable l'élégance

je ferai ce que je pourrai

ce qui n'est pas sorcier.

 

— mon prochain livre ne vous plaira pas

dit l'écrivain en se suçant le pouce

je vais donner dans le mauvais goût

juste pour voir ce que ça donne

et si ça paye mieux que le bon goût

parce que j'ai le bon goût de crever de pauvreté

alors voyez-vous si le mauvais goût

m'empêche de mourir j'écrirai

ce qu'il y a de pire à écrire.

 

— vous ferez comme vous voudrez

personne ne vous empêchera d'écrire

ce qui vous passe par la tête

que ce soit bon ou que ce soit mauvais

ce sera écrit pour être lu

et ce qu'on lira aura le goût qu'on voudra

pourvu qu'il ne suffise pas d'allumer la télé

pour éteindre ce qui est peut-être du talent.

 

— je vous remercie pour ce bon conseil

dit l'écrivain qui ne pensait pas un mot

de ce qu'il était en train de dire

je vais me mettre au travail

et écrire dans le sens que vous m'indiquez

peut-être sur Kateb

puisque personne n'a encore écrit sur le sujet

 

— Quoi! s'écria le Ministre

écrire sur Kateb serait une infamie

et puis ce n'est pas une question de goût

restez en à ce genre de questions

bon ou pas bon le goût est une bonne matière

laissez Kateb aux gens de télévision

à ceux qui ne savent pas écrire

mais qui ont plein de choses à dire.

 

— Soit, dit l'écrivain qui n'était pas convaincu

j'écrirai sur les gens de la télévision

je dirai un mot ou deux des ministères de la République

et quand j'aurai vidé mon sac

je chanterai l'amour

et puis je le ferai

avec qui je ne sais pas

est-ce que c'est important

de savoir avec qui on fait l'amour?

 

— C'est une question de mauvais goût

dit le Ministre en montrant la sortie

je ne peux pas y répondre

dans le cadre de mes fonctions officielles

mais s'il vous plaît de me rencontrer

où mes amis se plaisent à me visiter

je vous ferai savoir de quelle manière je réponds

à ce genre de questions qui en effet

obsèdent jusqu'à mon âme.

 

— Je suis content de savoir

que quelque chose vous obsède

dit l'Écrivain sur qui la porte se refermait

il n'est pas mauvais qu'on soit sujet à l'obsession

c'est de cette manière que tout arrive

voulez-vous que je vous fasse une confidence?

 

Mais la porte s'était refermée

et l'écrivain se retrouva dans le hall

qu'un huissier martelait du talon.

 

— Gauche! Droite! scandait l'Huissier

il faut marcher de long en large

dans le sens de la longueur

et dans celui de la largeur

il faut marcher la tête droite

de la porte d'entrée à la porte du fond

et le vice est versa

de la porte du fond à la porte d'entrée

où je vous prie de reprendre votre chapeau

votre canne et vos souliers vernis

merci pour la p'tite pièce à vot'bon cœur

la prochaine fois changez d'eau de Cologne

je déteste ouvrir les fenêtres

pour laisser échapper les mauvaises odeurs

quel désordre! non mais quel désordre!

ces odeurs qui se mélangent dans les lustres!

 

Dehors il s'assit sur un banc public

un banc qui était à tout le monde

mais où tout le monde ne pouvait pas s'asseoir

à la fois

on comprend pourquoi.

 

il leva les yeux vers l'horizon vertical

et vit la flèche d'acier

et l'ombre de Kateb immobile et informe

que le vent approchait

et que les étoiles se disputaient

on comprend pourquoi

 

il pouvait voir à quel point le monde avait changé

bien qu'on y fît l'amour de la même manière

et pour les mêmes raisons

on comprend pourquoi

 

un enfant le frappa avec un ballon

ce qui fit rire d'autres enfants

ce qu'il ne comprit pas

on comprend pourquoi

on comprend pourquoi

 

il resta longtemps assis sur le banc

il regarda les jambes des femmes

il chercha leurs yeux mais ne les trouva pas

on comprend pourquoi

 

fallait-il parler à Kateb?

qu'allait-il se passer s'il le faisait?

et s'il ne se passait rien

qu'est-ce que ça changerait?

il ne répondit pas à ces questions

on comprend pourquoi

 

il traversa la ville sans se presser

passa devant les restaurants sans avoir faim

devant les pissotières sans avoir envie

devant les arrêts d'autobus sans s'arrêter

on comprend pourquoi

 

il s'arrêta sur la jetée

donna à manger aux oiseaux en bas

et aux poissons en haut

fit plaisir à une petite fille

en lui donnant sa réserve d'hélium

ce qu'il fit qu'il n'avait plus d'hélium

on comprend pourquoi

 

— pourquoi ce silence? dit Kateb

dont les paroles glissèrent le long de la flèche

 

— je me tairais si c'était le silence qui m'y forçait

dit l'Écrivain pour dire quelque chose

je ne sais pas ce qui me force à te répondre

sans doute que je n'ai plus rien à dire

plus rien qui te concerne en tout cas

je gratte mon cerveau du bout de mon crayon

et tu ne redescends pas

tu existes comme je ne t'aime pas

est-ce que tu écriras un livre plus tard

pour raconter ton étrange aventure

et gagner de l'argent?

 

— je l'écrirai si j'ai le temps

 

— admettons que le temps ne te manque pas.

 

— alors je l'écrirai pour gagner de l'argent

si j'ai le temps il me faudra aussi de l'argent

mais si je n'ai pas le temps

à quoi bon gagner de l'argent?

 

— tu as raison, dit l'Écrivain

ne mélangeons pas ce qui est distinct

que chaque chose soit à sa place

le temps dans un tube de verre

et l'argent au bout d'un fil d'acier

suspendu de chaque côté de la vie

avec le tic-tac tout prés des oreilles

et la trace des pas sur l'échiquier

qui pourrait n'être que le parterre

applaudissant dés que le rideau est baissé.

 

— Qu'est-ce que tu racontes? s'écria Kateb

qui trouvait cela très amusant

ces paroles prononcées sans rien écrire

au gré du vent et des fuites d'hélium

entre l'os pariétal et l'occiput

là où se loge comme un serpent

d'un bout à l'autre de la même vie

le tube de verre menacé de rupture.

 

Qu'est-ce que tu racontes de beau!

mais qu'est-ce que tu racontes pour me plaire!

qu'est-ce que tu racontes que je comprends!

 

— Je ne sais pas, dit l'Écrivain

je ne suis pas complètement détruit

j'ai de l'encre pour y tremper ma pensée

et ce sont des mots qui s'animent

ce pourrait être des couleurs

mais ce sont des mots et je les aime

mais qui comprendra que je n'ai pas goût

justement à cause de ça.

 

— Tu ferais mieux de me reconstruire

il faut mettre de l'encre dans les fissures

et des morceaux de plumes en travers

pour que ça tienne debout

et que ça ait l'air d'un livre.

 

— Tu ne sais pas de quoi tu parles.

Si tu savais, tu ne parlerais pas.

Tu existes mieux que les mots.

 

— Je veux redescendre

et voter comme tout le monde

et peut-être devenir député ou ministre

et pourquoi pas président de la République!

 

— tu peux bien faire ce que tu veux

mais tu ne seras jamais écrivain

même mort et oublié!

 

— Qu'est-ce que tu en sais! dit Kateb désolé

de n'avoir pas le talent qu'il faut

pour ne pas mourir

et exister toujours dans la mémoire des hommes.

 

— En fait je n'en sais rien!

dit l'Écrivain en jetant un regard

vers la fenêtre éclairée qui semblait s'éclairer pourtant

 

je n'en sais rien, je n'en sais rien

je ne sais rien de ce qu'il faudrait savoir

j'aurais dû devenir peintre

et créer un modèle de beauté

ça aurait l'air facile

et ce serait inimitable

tandis que les mots me manquent

pour dire ce que j'ai à dire

et tout devient difficile

tellement difficile que j'ai envie de me taire

 

— Mais pourquoi ne tais-tu donc pas?

 

— Hein?

 

— Pourquoi ne te tais-tu donc pas?

 

— Je ne sais pas c'est comme ça

il faut que j'écrive

il faut que je t'invente

chaque fois que trop de mots t'ont effacé

et je t'invente vraiment

et tu existes de nouveau

et il t'arrive quelque chose

quoi? je ne sais pas — quelque chose

et tu grandis avec l'encre et le papier

c'est le destin des personnages, je crois.

 

et puis plus rien

le personnage de l'Écrivain s'était volatilisé

il avait disparu comme par magie

et le personnage de Kateb existait toujours

perché sur sa flèche d'acier et de lumière

dominant toute la ville

inquiétant les oiseaux virevolteurs

mais pas du tout les petites filles

qui ne voyaient aucun inconvénient

à ce qu'on ne leur explique pas

en quoi consistait le jeu.

 

— Si quelqu'un veut expliquer

dit une petite fille plus grande que les autres

qu'il ne se gêne surtout pas

non seulement on l'écoutera

mais en plus on comprendra

mais si personne ne veut expliquer

ce n'est pas ça qui nous empêchera

de jouer à la marelle avec les ballons

et au ballon avec les amoureux

tout le monde comprendra

qu'être une petite fille ce n'est pas

écouter des explications qui expliquent

ce qui est explicable ou ne l'est pas

mais on s'en fiche de savoir

ce qu'on est les seules à ignorer

ce que vous ne savez pas

est-ce que vous voulez bien qu'on vous explique?

 

Livre intitulé Kateb!

je veux sortir de ton ventre ventre

verbal incantatoire

je veux m'extraire de ton vocabulaire

je ne veux plus exister

seulement par rapport à toi

ni en fonction de ce que tu impliques

dans mon existence quotidienne.

 

— Quel cri horrible! dirent les petites filles

effrayées non pas par ce qui venait d'être dit

par la manière dont cela fut dit

car en réapparaissant à la page suivante

l'Écrivain s'était senti un peu mal

prêt à tourner de l'œil tant la douleur était forte.

 

— Je veux naître aujourd'hui

dit l'Écrivain dans l'oreille des petites filles

si je suis le personnage principal de ce roman

bien sûr

parce que si je suis un personnage secondaire

autant mourir tout de suite

ou même n'avoir jamais existé

et s'il s'agit d'un roman

ce qui n'est pas sûr.

 

en tout cas c'est aujourd'hui que je sors de l'ombre

 

Je suis un homme heureux comblé

je n'aime pas la mort

mais je l'accepterai

je préfère l'amour

c'est plus facile plus discret

et puis ça ne se fait pas tout seul.

 

— Qu'est-ce qu'il raconte? demanda Kateb

aux petites filles qui s'assemblaient

pour écouter cet homme pas propre et mal habillé

qui prétendait faire l'amour mieux que la mort.

 

— l'amour je le fais avec ma femme

poursuivit l'Écrivain qui avait retrouvé son calme

je suis un homme c'est normal

je le ferais bien avec l'une de mes filles

mais c'est interdit par la loi

alors tant pis pour celle que je préfère

et qui aurait peut-être aimé ça

tant pis pour elle

et tant pis pour le monde

je ne lui ferai pas l'amour

puisque le monde ne le veut pas

ce que le monde veut n'est pas ce que je veux

le monde est rarement d'accord

avec l'esprit d'un homme

qui est d'ailleurs un homme d'esprit

et aussi cela va sans dire un homme du monde

même si le monde n'aime pas ça

je chante ce qui me plaît

pour le plaisir de me plaire

et non pas pour plaire à tout le monde

ce qui serait un manque total d'esprit

 

Je le chante tout haut

si ça ne coûte rien

je le chante tout bas

si la loi ne veut pas

 

l'amour ne me coûtera pas ma liberté

je préfère baiser ma vieille femme

par devant par derrière par côté en haut en bas

j'ai tous les droits en ce qui la concerne

je ne sais pas ce qu'elle en pense

elle peut bien penser ce qu'elle veut

pourvu que ça ne coûte rien

mais alors rien pas un sou rien rien rien

et qu'on s'en sorte chaque jour

avec l'envie de recommencer

 

C'est aujourd'hui que je sors de l'ombre

je viens dans la lumière pour m'éclairer

je veux voir mes mains d'ouvrier

dans la lumière qu'on me dispense

et dans le miroir me sourire

me reconnaître comme je m'aime

et tendre le miroir à qui voudrait le contraire

que je suis moche comme le cul de ma femme

comme si ma femme avait de l'importance

aujourd'hui que je vais paraître

comme je me suis toujours envisagé

c'est-à-dire à mon avantage

faisant de l'ombre à mon amour légitime

lorgnant l'épaule de mon amour interdit

et inventant de nouvelles amours

dans le regard des filles croisées

au hasard des trajets d'une place publique

 

Regardez-moi comme j'aime me voir!

Les vitrines n'aiment pas mon reflet

ce que je vends n'a pas de prix

qu'il fasse jour qu'il fasse nuit

je me fiche de reconnaître la lumière

mes mains sont visibles et ma trogne

et mon habit qui se déplie

et qui triomphe de l'immobilité

trempant ses ongles inattendus

dans l'eau de la mémoire.

 

Je ne ferai pas l'amour à celle que j'aime

je n'ai donc pas besoin de savoir pourquoi je l'aime

je l'aime c'est bien suffisant

il faut que ça suffise

sinon j'aurai de gros ennuis

et ce n'est pas ce que je cherche.

 

— C'est pourtant ce que vous avez trouvé

dit le juge en jouant au nœud papillon

sur les murs du tribunal

vous n'avez pas joué comme il fallait

on vous avait dit de vous tenir tranquille

mais non c'était plus fort que vous

il a fallu que ça vous arrive

et que ça ne plaise pas à tout le monde

 

— Mais je suis sage comme une image!

 

— Il n'y a pas d'image sage qui tienne

vous avez trouvé les ennuis que vous ne cherchiez pas

c'est un fait que tout le monde peut constater

 

— Tout le monde pourrait comprendre

si le monde avait de l'amour

pour ces choses qui font que l'amour

n'est pas donné à tout le monde

je suis le plus malheureux des hommes

j'ai fait le mal sans le vouloir

je savais que c'était mal mais je l'ai fait

j'ai voulu le faire et je l'ai fait

le monde pourrait comprendre ça!

Est-ce que le monde peut comprendre

que ce n'est pas facile d'aimer?

surtout quand l'amour est interdit

et qu'il s'agit de ne pas se tromper

sinon le monde vous tombe dessus

et il vous juge et vous condamne

et s'en est fait de l'amour à jamais

mais qui fera l'amour à ma place!

Est-ce que le monde a songé à cela?

il ferait bien de penser à tout le monde

avant de dire des choses

qui pourraient bien se retourner contre lui.

 

— Je vous condamne à ne plus faire l'amour

dit le juge en manière de sentence

car tout concordait

tout était parfaitement probant

et en plus c'était grave

ce qui justifiait la lourdeur de la peine

 

— Ne plus faire l'amour! s'écria le condamné

mon dieu que ça va être difficile.

 

— Si vous doutez de vos compétences

dit le juge en reprenant son stylo

je vous condamne en plus à la mutilation

ce qui fait un peu mal il faut le dire

mais c'est le plus sûr moyen de ne pas se tromper.

 

— Je ne veux pas être mutilé

cria le condamné dans le micro

ça fait beaucoup plus mal que vous dîtes

et ça n'enlève pas l'envie d'assassiner

j'ai envie d'assassiner tout le monde

 

— Je vous ferai couper les mains!

cria le juge dans le micro

 

— Je me servirai de mes pieds!

 

— Je les ferai couper de la même manière!

 

— Je me servirai de ma tête

 

— Alors vous mourrez c'est sans remède

on meurt toujours d'être coupé

à cet endroit de l'anatomie

la peine de mort est interdite

mais on ne l'aura pas fait exprès.

 

— Mais coupez! coupez! coupez!

ce n'est pas le décor que j'avais demandé

il fallait des paillettes des femmes nues

des bottes de sept lieues des pattes de lapin

j'en ai assez de manquer de tout

chaque fois que je ne devrais manquer de rien!

 

— Je couperai si je veux!

cria le juge dans le micro

entre les ailes de son nœud papillon

qui se prit pour un papillon

et qui se transforma en chenille

pour embêter tout le monde

 

la loi m'autorise à tuer qui je veux

continua le juge qui était allergique aux chenilles

et si je ne veux pas il faut m'en remercier

Remerciez moi parce que je n'ai rien coupé

estimez vous heureux que ça vous arrive

 

donc vous ne ferez plus l'amour à personne

on ne pourra pas vous empêcher de rêver

ce qui arrive à tout le monde

si le monde est à l'endroit bien sûr

ce qui n'est pas toujours le cas

quand on écrit des romans modernes comme il faut

mais aux termes de la loi

le rêve ce n'est pas de l'amour

c'est du rêve

et la loi n'en a rien à foutre

alors rêvez si ça vous chante

moi ça ne me gêne pas le moins du monde

que le monde soit à l'envers ou à l'endroit d'ailleurs

il est normal qu'un homme rêve

si l'amour lui manque à ce point

qu'il ne trouve plus le sommeil

Huissier! faites entrer le coupable suivant

s'il s'agit d'une petite fille

qu'elle attende encore un peu

j'ai l'estomac qui me tiraille

et je ne suis pas d'humeur à faire des galipettes

et vous greffier!

arrêtez de mâchouiller votre crayon

il n'y a aucune raison de se rendre nerveux

qui a dit que la justice est une folie comme une autre!

 

— On ne comprend pas tout ce qu'il dit

fit Thomas dans le micro

c'est son premier procès télévisé

il est nerveux il sue il pue il craque

ira-t-il au bout de sa pensée

qui peut le dire à ce moment de l'audience

 

Thomas occupait une partie de l'Écran

où il apparaissait en contre-jour

une lampe s'alluma dans les tringles

elle effaça le contre-jour

il régla le son de sa voix

ba ba bi ba ba ba bou

chut! fit le juge avec l'index

un nouvel accusé s'assit dans le box

il croisa ses bras sur la balustrade

et donna un coup de pied

dans la serviette du gendarme qui s'excusa

on s'excuse toujours auprès des morts

pensa ce gendarme qui avait de l'expérience

en matière de justice expéditive.

 

— J'expédie mais ne romps pas

dit le juge à l'accusé qui ne comprit pas

que c'était à lui de plier

 

Serai-je à la hauteur?

se demandait toujours l'Écrivain

qui se mettait à la place des autres

quand cela l'aidait à comprendre

les motivations de chacun

mais qui pourrait répondre à cette question?

qui se mettrait à sa place

pour comprendre ce qui l'avait poussé

à écrire ce qu'il avait écrit

plutôt qu'autre chose peut-être mieux écrit

mieux pensé mieux restitué mieux mieux mieux?

 

mieux quoi?

maintenant que tout est dit

et que je vais être jugé pour ce que j'ai écrit?

je ne devrais pas rester là à attendre

que la sentence me tombe sur la tête

et que ma tête s'ouvre par la bouche

pour exprimer ce que cela lui inspire

je ne devrais pas m'immobiliser

il faudrait que j'invente une guerre

j'inventerais la mort par conséquent

c'est si facile d'écrire

quand elle existe vraiment

et si difficile de le dire

quand on suppose sa nature

sans vraiment savoir ce qu'il en est.

 

Je dormirai si je veux

d'ailleurs je n'ai pas sommeil

je mangerai si j'ai faim

j'ai faim mais ça ne m'empêche pas de rêver

j'écrirai plus tard ce que j'ai vécu

personne ne me paiera pour ça.

 

— Kateb, viens boire un coup

mets un chapeau sur ta tête

et viens boire un coup par amitié

j'entre et je sors

je ne bois pas jusqu'à vider

il y avait de la lumière et je suis entré

j'aime bien les petites filles

je ne sais pas ce que c'est l'hélium

je ne le saurai sans doute jamais

mais j'aime bien aussi l'hélium

viens boire un verre et puis un autre

et puis un dernier pour finir

parce qu'il faut finir ce qu'on a commencé

 

Kateb regarda l'horizon

l'indéfinissable horizon peuplé d'autres oiseaux

dont le ciel est peut-être gourmand

qui sait?

si le ciel se nourrit d'oiseaux

ou si ce sont les oiseaux qui le composent

d'un coup d'ailes décrivant sa profondeur

et d'un cri sa couleur

qui sait?

si le ciel est l'esprit d'un seul oiseau

qui se multiplie pour mieux exister

dans l'assemblage des mots qui l'ont fait naître.

 

Je suis détruit

c'est ma première mort

il y en aura d'autres

il y aura la pourriture

il y aura l'oubli

est-ce que j'oublie une mort?

j'ai vécu la première

je n'ai pas su tout de suite

que c'était la première

je croyais qu'on jouait

on ne jouait pas

on écrivait quelque chose de définitif

une bouffonnerie dans le ciel de l'éternité

et puis j'avais vraiment beaucoup d'amour

je t'aimais comme un fou

 

— Ce  n'est pas une raison d'aimer.

 

— Je le croyais

il fallait que je sois fou

j'étais simplement détruit

 

— il fallait que je t'aime

mais je ne sais pas inventer l'amour

avec quelles couleurs l'arracher à l'ombre?

 

— ni couleurs ni lumières ce sont des mots

ce sont des mots qu'il aurait fallu évoquer

et les écrire sur la page blanche

pour qu'ils forment ce qu'il y avait à dire

et qu'on le comprenne sans poser de question.

 

— il fallait que je t'aime mais c'était fou

et pas assez de lumière pour m'éclairer

pas assez de temps pour attendre

 

— ni lumière ni attente ce sont des mots

ce sont des mots que tout le monde devait comprendre

mais ce n'est pas facile de comprendre

si la vie n'est pas vraiment la vie

mais quelque chose qui approche de l'éternité!

et c'était le cas pour la plupart des gens

 

— Je ne comprends pas je ne comprends pas

 

Que pourrait-elle comprendre?

On ne joue pas à jouer

On joue à écrire

ce n'est pas la même chose

ce ne sont pas les mêmes petites filles

et si l'hélium n'est pas de l'hélium

alors il n'y a plus rien à respirer

et on s'étire comme le verre

et on casse comme le verre

et on change de voix

comme le verre change de mains

mais toujours pour que tu y boives

et que tu m'accompagnes de verre en verre

et qu'on se mette à exister ensemble

parce que tu ne comprends pas que ce n'est pas un jeu.

 

Kateb avait crié bien sûr

ce genre de choses ça se crie toujours

et il y a toujours quelqu'un pour entendre

 

— Hein? Quoi? Comment?

vous avez mal? j'appelle un docteur?

mais non

je n'ai pas mal

appelez le docteur quand même

on parlera de médecine

ça me changera de la littérature

je ne changerai pas de couleurs

j'ai de reflets de coquillage

je ne le fais pas exprès

c'est dans ma nature.

 

C'est du moins ce que s'imaginait le Ministre

de la fenêtre où il se tenait

tirant sur sa cigarette d'amères bouffées

il ne pouvait que s'imaginer

imaginer la pensée de Kateb

imaginer sa douleur

imaginer son sens de l'humour

son besoin de se faire aimer

son désir de changer de nature

qu'est-ce qu'on peut imaginer

quand on ne sait rien de la vérité?

Kateb trônait au-dessus de la ville

informe au bout de la flèche métallique

vivant puisque tout le monde

était d'accord là-dessus

qu'arriverait-il s'il prétendait le contraire?

mais non mais non vous vous trompez

Kateb est mort

ce que vous voyez est un cadavre

il se décompose

il n'y a qu'une mort

et c'est celle-là qui tue Kateb

mais Kateb leur disait le contraire

que ce n'était pas la mort qui tue

que c'était une mort qui ne tuait pas

quelle aberration!

Comme si la mort n'était pas la mort!

et tout le monde s'en fichait

ce que Kateb disait était important:

on meurt avant de mourir vraiment

ah bon? et ça fait mal?

ça fait très mal parce que c'est douloureux

et ça passe comme ça vient?

ça dépend de l'oiseau

l'oiseau? quel oiseau?

mais l'oiseau qui vous empêche d'exister

quand c'est justement

ce que vous désirez le plus au monde!

et par exemple pour exister plus que les autres

vous écrivez des livres que personne ne lit

et vous demandez à l'oiseau

si vous existez plus que les autres

et l'oiseau vous répond: devine!

et comme il n'y a rien à deviner

on meurt avant de mourir

ce qui est logique puisque c'est l'oiseau qui le dit

enfin il ne le dit pas

il le laisse à penser

et on pense beaucoup.

est-ce que j'existe plus que Untel?

ce serait dommage que j'existasse la même chose

parce que lui ne fait aucun effort

pour exister plus que les autres

il fait ce qu'on lui dit de faire

avec un maximum d'incompétence

et par-dessus le marché c'est un paresseux

on comprend pourquoi on a du mal

à accepter l'idée d'exister comme lui

pas moins que lui

parce qu'alors ce serait le comble

le comble de quoi je ne sais pas

le comble de ah! non ce n'est pas possible

que j'existe moins que ce cancrelat

qui ne fait aucun effort pour exister

et que l'existence nourrit comme il faut

alors que la même existence ne me nourrit pas

et que c'est la raison pour laquelle

j'essaie d'exister ailleurs qu'ici

dans un monde où la faim

est une critique de la raison dialectique

 

C'est du moins ce que s'imaginait le Ministre

ne sachant rien de ce qui se passait

dans la tête détruite de Kateb

qui vit apparaître l'énorme cheval surgi du ciel

avec un étonnement tellement

tellement

 

 


LA VOIX DU PEUPLE

 

 

Est-ce qu'il va se passer quelque chose d'insensé

comme le ciel à l'envers

ou la mer à l'endroit

comme la destruction de Kateb

et son érection au-dessus de la ville

ou bien encore comme l'apparition énorme

du cheval de six mètres de haut?

 

Que va-t-il se passer d'extraordinaire

pour redonner du génie à ce roman

où l'on commence sacrément à s'ennuyer.

 

Bon d'accord -

Kateb fait le gaillardet ou le penon

chaque fois que je tourne la tête

c'est pour m'apercevoir que rien n'a changé

qu'il est toujours au bout de sa flèche de verre

et je donne l'inclusive au visiteur

qui va me proposer des élégances

ou ce qu'il suppose être des élégances

alors même qu'il s'agit

d'une vague procidence de coupe-bourgeon

Voilà ce que c'est que de tendre le crayon

vers le flébile passe-peintre

qui se refuse aux gouliafreries contemporaines.

 

Le ministre des Élégances

marmonnait tout cela entre deux feuillets

et le secrétaire écrivait un poème d'amour

ou plutôt il le réécrivait

car le président n'était pas totalement dénué de talent

il lui manquait simplement

ce dont le secrétaire s'enrichissait tous les jours

je veux parler de la poésie

de la mer au bureau de tabac.

 

coupe-bourgeon toi même

pensait le secrétaire en cherchant une rime à dais

on n'a pas idée de se mêler de littérature

quand on s'y connaît à peine en élégances

est-ce qu'on épouse des femmes quand on est élégant?

c'est une histoire de l'art

fabriquée par des commerçants

pleine d'argent et de couleurs

et ne signifiant rien -

 

à midi le secrétaire alla manger dans un restaurant

il détestait manger dans un restaurant

même avec la plus belle femme du monde

mais enfin ce jour-là elle n'était pas la plus belle

et puis il n'avait pas faim

sa tête était pleine de rimes stupides

et de déclarations purement sexuelles

qui n'impliquaient rien que de très temporel

elle mangea des saucisses de Strasbourg

avec des pommes de terre et du lard

et elle but un affreux vin du midi de la France

qui lui donna un hoquet tempéré

 

— Mon dieu! ma belle, fit le secrétaire

qui n'aimait que les bonnes manières

ma belle tenez-vous un peu

je travaille pour le Ministère des Élégances

pas pour celui de l'Emploi

retenez votre trop plein de nourriture

avec la main avec les pieds

enfoncez-vous une mèche de cheveux dans la bouche

ou bien mordez votre serviette

mais veuillez cesser ce concert de flaveurs

on en peut plus on étouffe on se meurt

ma belle à l'idée que c'est la cause

du vieillissement prématuré qui vous déforme.

 

— Merci pour le compliment, dit la femme

c'est tourné comme il faut c'est élégant

c'est surtout très efficace contre le hoquet

écoutez je ne hoquette plus je me tais

comme c'est extraordinaire

cet effet de l'élégance sur mon comportement

je reprendrais bien de la saucisse

si ce n'est pas trop vous demander.

 

— Mais vous ne me demandez jamais trop

et je donne juste ce qu'il faut

garçon! de la saucisse pour cette dame

maintenant qu'elle contrôle son diaphragme.

 

— Mon amour, dit la femme très heureuse

de faire un tel effet sur un tel homme

je ne sais vraiment pas quoi vous dire

pour vous remercier de manger avec moi

cela vous dirait-il de toucher à mon sexe

histoire de se retremper aux sources

aux sources de quoi je l'ignore

mais ce sont des sources j'en suis sûre.

 

Et pendant que le secrétaire passait le temps

le ministre jeûnait dans son beau cabinet

en compagnie du président de la République

qui lorgnait les brouillons du secrétaire

sans oser y toucher.

 

— Organiser un concours d'élégances

marmonnait le Ministre en léchant un crayon

c'est facile à dire très facile

seulement voilà c'est autre chose de le faire

l'élégance est une science de la fragilité

est-il vraiment sérieux d'opposer des fragilités?

Que se passe-t-il alors?

Personne ne peut répondre à cette question.

Un concours n'est-il pas le meilleur moyen de nier l'élégance?

En un mot est-ce bien élégant de concourir?

 

— Là n'est pas la question, dit le président de la République

ce qui importe ce n'est pas que ce soit élégant

mais qu'il y ait un vainqueur

et le vainqueur je veux que ce soit Kateb

je veux être réélu président de la République

mais ce n'est pas possible sans Kateb

il faut donc que Kateb me doive quelque chose

c'est un arabe

il aime l'argent et les honneurs

que Kateb soit le plus élégant des hommes

et je serai président de la République

 

— Je comprends le raisonnement,

dit le ministre en se grattant les sourcils

je dirais même que je l'approuve

mais Kateb sera-t-il d'accord avec vous

je veux dire sur les principes

car il y a des principes directeurs

et ce ne sont pas forcément les principes de Kateb

 

— Mais qu'est-ce que vous en savez mon vieux!

Kateb est un original

il se donne en spectacle pour le spectacle

il n'a rien à dire d'important

ce n'est pas le prophète d'une nouvelle religion

c'est une vedette de la télévision

une bien plus grande vedette que moi

il sera un héros de la nation

et moi je présiderai à son destin

ce qui est normal quand on préside.

 

j'aimerais aussi écrire des poèmes d'amour

pensa le président sans sourciller

mais le secrétaire ne sera jamais un héros

ni une vedette de la télévision

pourvu qu'il ne me survive pas

 

— Je vais réfléchir, dit le ministre.

 

— Mais c'est tout réfléchi, dit le président

en claquant la porte derrière lui

laissant le ministre seul

face à ses responsabilités.

 

Quelle guigne! pensa le ministre

il va falloir que je parle à Kateb

lui parler ne m'embête pas

mais lui parler d'un concours

d'un concours qu'il gagnera

parce que c'est décidé un point c'est tout

est-ce que c'est une manière de parler

à une vedette de la télévision?

 

Quel problème! pensait le ministre

voilà trois jours que je suis ministre

trois jours de calculs de projets d'espoirs

et voilà que ça me tombe sur la tête

voilà le mensonge qui montre son visage

qui me propose des complicités

la toile se trame doucement

et je n'ai toujours pas faim

ce qui fait que je ne mangerai pas.

 

il rentra chez lui se coucher.

 

Kateb ouvrit les yeux

je ne sais pas ce que j'ai en ce moment

pensa-t-il en étirant son corps informe

c'est peut-être parce que je manque d'amour

soit je n'aime pas assez

ce qui est difficilement mesurable

soit je ne suis pas assez aimé

ce que je devrais pouvoir mesurer

tiens encore un oiseau sur mon épaule

enfin si je peux parler d'épaule

à propos de cette protubérance

oiseau ne me mange pas le nez

enfin si je peux parler de nez

à propos de ce relief sous ma peau

est-ce entre les yeux que ça se passe

oiseau ne me parle pas de tes amours

je ne sais pas si les oiseaux sont amoureux

mais que se passe-t-il dans ma tête

enfin si je peux parler de tête

à propos de cette excroissance

qui dépasse entre mes deux yeux

pour laisser parler ma bouche

tiens l'oiseau n'écoute plus ce que je dis

il me croit fou sans doute

il ne comprend rien à la télévision

les oiseaux n'aiment pas la télévision

ils préfèrent le ciel et la mémoire

de leurs traces obliques ou circulaires

les droites ascendantes les angles obtus

c'est leur géométrie qui les anime

les oiseaux ne sont pas comme nous

c'est qu'ils n'ont pas un dieu

pour présider à leurs destinée

 

moi j'ai des amis

ce sont d'autres oiseaux

et c'est un autre ciel

les amis de Kateb sont la véritable explication

de ce qui m'arrive aujourd'hui et demain

 

mes amis ne me manquez pas

je ne ressemble plus à rien

je ne sais pas si j'inspire l'amitié

on dit que je suis fou

et qu'il faut m'enfermer

d'autres disent que je suis informe

et qu'il faut me jeter

mes amis que dites-vous?

à quoi me destine votre amitié

si j'avais de l'amour pour faire l'amour

je poserais la même question

à la femme que j'aimerais

mais je n'ai plus le goût des mots

je n'ai plus envie de les assembler

j'ai envie d'attendre que ça arrive

que le livre s'achève sans moi

 

est-ce que je suis fou mes amis?

est-ce que je suis informe?

y a-t-il une femme qui m'aime?

le monde est-il peuplé seulement d'oiseaux?

n'y a-t-il de place que pour le ciel?

je voudrais plonger ma tête dans la mer

là où fondent les étoiles de l'infini

à cheval sur le dos de la baleine blanche

avec un oiseau qui a traversé la mer

pour conduire mes voyages

seul devant moi silencieux

courbant les lignes droites au hasard des rencontres

jusqu'à ce que l'infini s'achève

qu'il s'achève pour ne plus exister

et l'oiseau posé sur le mur où tout s'arrête

l'oiseau donne un coup d'aile et plonge

il plonge dans le néant et je suis mort

je suis mort pour toujours

je n'existerai plus

c'est l'oiseau qui m'a trompé

ce n'est pas la baleine

la baleine est un livre d'images

et j'écris entre tes jambes

c'est sur terre que je l'écris

ne sachant pas ce qui m'arrive

ni pourquoi ni comment qui es-tu?

je ne savais pas que tu existais

 

Oiseau montre-moi le chemin

je veux mourir aujourd'hui même

pose toi sur le mur où commence la fin

oiseau tu es blanc et noir

c'est écrit sur ta blancheur à l'encre noire

mais personne ne lit

personne ne sait lire

il faudrait avoir beaucoup vécu

mais c'est à chaque fois que ça s'arrête

et jamais rien ne recommence

les livres ne disent rien là-dessus.

 

mes amis je n'ai plus envie de parler

ma barque s'est enfoncée dans la mer

couverte d'algues et de coquillages

que peut-elle signifier maintenant?

je n'ai plus rien à dire de nouveau

je me déforme jusqu'à l'horreur

il ne faut plus me regarder

il faut éteindre la télévision

faire tomber cette flèche d'acier

mettre les petites filles dans leur lit

ranger les ballons gonflés à l'hélium

plus rien n'existe de ce que j'ai créé

sauf les oiseaux bien sûr

parce qu'ils sont éternels

parce qu'on ne peut pas oublier le ciel

mais la mer n'a plus aucune importance

il faut noyer toute cette imagination

je peux fermer les yeux

plus rien n'existe

tout est mort noir sans issue

 

il y a encore une image au fond de ma mémoire

elle s'éteindra pendant que je meurs

ce n'est peut-être qu'une chandelle

dans ce cas elle s'éteindra comme je meurs

 

je n'ai plus d'amis.

 

— Kateb mon amour reviens

c'est vrai que ce n'est pas facile d'exister

les amis n'existent pas vraiment

et l'amour n'est pas une solution

je sais que l'amour ne répond pas à la question

et la question reste posée

et il n'y a toujours pas de réponse

et il faut que ça s'achève un jour

mais quel jour?

moi aussi j'ai traversé la mer

j'ai rêvé sa profondeur

et je l'ai traversée

et de l'autre côté il y avait l'infini

et l'infini s'est arrêté

et je savais que c'était la mort

j'ai connu beaucoup d'oiseaux crois-moi

des oiseaux m'ont aimée

j'en ai aimé beaucoup

l'amour n'a rien empêché

ni les mots pour le dire

mais est-ce bien le jour?

 

— plus d'amis plus d'amour plus de vie

rien que ma forme qui se déforme

la haute flèche métallique

le jeu des ondes qui répercutent mon étrangeté

que s'est-il donc passé?

je n'ai pas tout compris

ce n'est peut-être qu'une chandelle.

 

— Je vis si c'est ce que tu veux savoir

je vis la preuve: je peux aimer

veux-tu que je t'aime comme je sais aimer?

 

— une chandelle, une lampe, un éclat de verre

je ne sais pas exactement ce que c'est

faites-moi une piqûre et qu'on n'en parle plus

je veux m'éteindre maintenant

ma barque est une poussière de coquillages

les algues en traversent la matière

de leurs membres infiniment

qui suis-je si je prouve le contraire?

 

— Bien sûr, dit le président de la République

il faudra inviter tous ses amis

vous les ferez boire plus que de raison

afin qu'ils s'expriment sans retenue

j'aime savoir ce qui fonde l'amitié

 

— Ce sera fait, monsieur le président.

 

— Et puis vous ferez venir des femmes

des femmes comme il faut je veux dire

pas trop mariées bien sûr

mais pas trop célibataires non plus

 

— Ce sera fait, monsieur le président.

 

— Je veux un discours pas ordinaire

un discours qui flirte avec l'histoire

mais pas trop de femmes tout de même

un peu de pudeur aux entournures

 

— Est-ce que vous fumerez un gros cigare

ou bien faut-il le faire fumer par quelqu'un d'autre?

 

— Je le fumerai moi-même merci.

 

il faut ce qu'il faut, pensa le ministre

Arbitre des Élégances

et il n'avait pas tôt fait de le penser

qu'une sorte de hennissement se fit entendre

 

— un hennissement! s'étonna le président

mais qui hennit à cette heure de la journée?

pas un cheval tout de même?

 

— Mais oui, monsieur le président

c'est un cheval qui hennit

et quel cheval je ne vous dis que ça

il fait au moins six mètres de haut

il s'est arrêté aux pieds de Kateb

et il lève la tête pour regarder Kateb

et que fait Kateb?

il regarde le cheval d'un air étonné

étonné non pas qu'il s'agisse d'un cheval

mais que celui-ci ait six mètres de haut

Kateb dites quelque chose dans le micro

le micro! Branchez le micro

le micro de Kateb n'est pas branché!

vous allez tout faire rater

Kateb tirez sur le fil s'il y a un fil

secouez le micro si c'est un micro

dites quelque chose dans la langue de votre choix

 

— Crabou Crabou bababa Crabou!

firent les hauts parleurs accrochés

à la flèche métallique qui étincelait

entre le bleu du ciel

et la blancheur incroyablement blanche

de la crinière du cheval gigantesque

qui donnait du sabot dans le sable

ce qui effraya les oiseaux

 

— Craboubouboubaboucra Cracra Cra!

 

— Mais faites quelque chose pour cette émission?

 

les oiseaux se rassemblèrent sur la place

les uns virevoltant au-dessus des autres

et un oiseau noir et blanc les traversait

s'approchant du cheval par instant

entre la crinière et la flèche métallique

au bout de laquelle s'agitait la forme de Kateb

 

— Crababa Crabababinbin Cra Cracrabin Bin

 

— Ce foutu micro qui ne marche pas

et le temps qui passe et qui n'arrange rien

rouspétait l'ingénieur du son

manipulant les boutons dans tous les sens

 

l'oiseau noir et blanc se posa dans la crinière

l'oiseau noir et blanc était un micro

et les hauts parleurs rendirent le frémissement

le frémissement incroyable de la crinière

 

— Fum Fum Fum Frou Frou!

 

et soudain une main s'empara de l'oiseau

l'oiseau se débattit de toutes ses forces

il déploya ses ailes noires et blanches

et elles claquèrent dans l'air qui s'agitait

et puis elle approcha sa bouche de l'oiseau

l'oiseau qui était en fait un micro

mais qui ne le savait pas

et il cherchait à lui donner des coups de bec

mais elle souriait et elle le maîtrisait

et elle le serra contre sa poitrine

il ne pouvait plus bouger

on entendit son cœur

 

— Boum Boum Boum Boum

 

Elle était debout dans la crinière blanche

elle tenait l'oiseau dans ses deux mains

et le cheval s'était immobilisé

il quouillait un peu

car des oiseaux virevoltaient

mais il était calme et gigantesque

et elle se dressait dans sa crinière

tenant l'oiseau à bout de bras

l'oiseau qui cherchait à lui échapper

l'oiseau qui était un micro

et le cheval leva la tête vers Kateb

et Kateb vit ses grands yeux noirs de Cheval

un cheval de six mètres de haut

c'est-y possible que ça existe à c'te heure

il faut le voir pour le croire

et l'oiseau ne sait pas qu'il est un micro

il ne le sait pas et il voudrait mordre

il lui mordrait la bouche s'il pouvait

mais elle le tient à bout de bras

et il remue l'air avec ses ailes

mais l'air ne lui obéit pas

l'air remue sans le soutenir

l'air remue comme de l'eau

et l'oiseau voudrait crier son désespoir

mais elle rit

et tout le monde entend le rire

 

qu'est-ce que c'est que ce rire?

et puis pourquoi rit-elle?

que fait-elle dans la crinière du cheval?

pourquoi un cheval?

que signifie tout cela?

 

mais le cheval n'a pas besoin de micro

il hennit de toutes ses forces

et tout le monde retient son souffle

et Kateb en est tout secoué

et il change encore de forme

il ne ressemble vraiment plus à rien

est-ce que ça va continuer?

est-ce que le cheval existe?

est-ce qu'elle va parler?

pour dire quoi?

on entend son cœur encore une fois

boum boum boum boum boum

et l'oiseau n'y peut vraiment rien

 

— si j'avais su que j'étais un micro

j'aurais donné la parole à Kateb

mais je ne savais rien de ma nature profonde

et elle m'a arraché à mon vol

l'air m'a abandonné

je ne sais plus ce que je fais

je remue dans tous les sens

il faut que je m'en sorte ou qu'elle parle!

 

mais l'oiseau ne peut rien

Kateb ne peut rien non plus

le président de la République demande

si c'est dans son pouvoir

de pouvoir quelque chose mais non

lui répond le ministre désolé non

il n'y a rien que vous puissiez faire il faut

attendre qu'il se passe quelque chose mais

il se passe quelque chose ce n'est pas suffisant

dit le ministre en buvant le verre d'eau

que le secrétaire réservait au président

 

elle est belle elle est très belle

on dirait une poissonnière

mais c'est une cavalière

et le cheval est le plus grand cheval du monde

il mesure six mètres de haut

on n'a jamais vu ça

sauf le cheval de Troie

qui était en bois

celui-ci est un vrai cheval

c'est une vraie cavalière

elle est belle comme une poissonnière

les poissons le savent bien

qui ont rêvé de la baleine ce jour-là!

 

l'oiseau n'en peut vraiment plus

il arrête de gesticuler

il ouvre le bec et elle approche sa bouche

il sent son haleine

elle va parler

il ouvre le bec

que va-t-elle dire qui est-elle?

pourquoi le cheval pourquoi Kateb?

il ouvre le bec c'est formidable

sa langue s'approche des dents

elle lèche ses lèvres elle va parler

mais parle donc dans mon bec

c'est dans mon bec qu'il faut parler

je ne suis pas un oiseau

je suis un micro un microphone

je travaille pour la télévision

Kateb aussi travaille pour la télévision

est-ce que vous travaillez pour la télévision?

on paiera le prix qu'il faut payer?

est-ce que le cheval est d'accord avec nous?

 

mais le cheval ne répond pas

il lève la tête et regarde Kateb

et Kateb ne comprend pas ce que ça veut dire

et elle le regarde aussi maintenant

et elle lui fait un signe de la main

et il comprend qu'il doit la rejoindre

quelle mise en scène pense Kateb

ils auraient pu me prévenir

de quoi j'ai l'air maintenant

est-ce que je la rejoins dans la crinière?

que va-t-elle penser si je ne le fais pas?

qu'est-il prévu que je fasse?

mais personne ne lui dit ce qu'il doit faire

alors il bouge un peu son corps qui grince

les os retombent dans le fond de sa peau

il s'approche du bord de la plate-forme

et personne ne lui dit ce qu'il doit faire

elle sait sans doute ce qu'il faut faire

si elle lui dit de venir la rejoindre

c'est ce qu'il doit faire

autrement la régie aurait dit le contraire

mais personne ne dit le contraire

tout le monde attend qu'il se passe quelque chose

et il ne se passe pas vraiment quelque chose

le cheval a planté ses quatre solides jambes

dans le sable que lui jalousent les oiseaux

et l'oiseau qui était en fait un micro

ne bouge plus

il tient dans une main

il sait qu'il est un micro

son rôle n'est pas de voler

mais de restituer le son qui lui arrive

mais il ne m'arrive rien, dit l'oiseau

il ne m'arrive rien

j'attends comme tout le monde

va-t-il se passer quelque chose?

Kateb va-t-il rejoindre la femme dans la crinière?

que va-t-il se passer alors?

Va-t-on le savoir aujourd'hui ou demain?

 

— Mais qu'est-ce qu'il fabrique?

peste le président de la République

moi je n'hésiterais pas une seconde

il faut faire quelque chose pour que ça arrive!

 

mais ça n'arrive pas

Kateb a trop peur que ça arrive mal

et les hauts parleurs soufflent doucement

c'est le souffle de l'oiseau

et elle y mélange sa langue Viens Kateb

 

Viens elle a parlé! Viens dit-elle

elle a parlé chut qu'on se taise

le micro marche à merveille elle parle

ce n'est pas un oiseau la preuve:

on entend sa voix dans les hauts parleurs

je vous disais que ce n'était pas un oiseau

et le cheval est-ce que c'est un cheval?

la question n'est pas encore posée?

mais elle se posera tôt ou tard

 

Kateb se reforme autour de ses os

la question du micro ne l'intéresse pas

et le cheval n'est pas autre chose qu'un cheval

mais elle? qui est-elle? que me veut-elle?

elle approche sa langue

elle l'enfonce dans le bec de l'oiseau

l'oiseau ne peut plus respirer

il est devenu totalement un micro

il perd ses ailes son bec son sexe d'oiseau

la dernière plume s'accroche à ses cheveux

on entend sa langue dans les hauts parleurs

qui descendent le long de la flèche métallique

sa voix descend jusqu'à elle

elle boit sa langue

la crinière couvre à peine sa nudité

Kateb regarde le sexe

est-ce que je pourrai faire l'amour avec elle si je descends?

demande-t-il à la régie

mais personne ne répond à cette question

et Kateb ne se décide pas

il regarde tout le monde

et tout le monde lui dit de descendre

mais il ne descend pas il attend

le temps passe on le perd

qu'est-ce qu'on est venu faire ici?

le cheval? quel cheval?

on n'est pas au courant — mais saute!

 

mais Kateb ne saute pas

il prend un livre ouvre le livre lit le livre

il aurait une pipe

il fumerait la pipe

mais il n'a pas de pipe

il ne fume donc pas

il allume la lampe

il met ses lunettes

il éteint le soleil

il arrange la lune

eh oui c'est déjà la nuit

et il ne s'est toujours rien passé

le cheval n'a pas bougé

elle s'est assise dans la crinière

et tout le monde attend

l'oiseau garde le bec ouvert

on ne sait jamais

il ne veut pas être surpris

d'ailleurs ce n'est plus un oiseau

ça n'a jamais été un oiseau

ça a toujours été un micro

et il n'a jamais volé dans les airs

comme font les oiseaux véritables

qui ne deviennent jamais des micros.

 

— Kateb, déplace les étoiles

mêle-les aux oiseaux

il fera nuit de ce côté de la terre

personne ne verra si tu viens

personne n'entendra si tu parles

fais ce que je te dis

veux-tu que je t'aide?

je connais les étoiles je les peux toucher avec toi

les oiseaux ne diront rien

ils dormiront avec les étoiles pour l'amour du ciel

c'est toujours ce qui arrive

quand un homme aime une femme

et le vice est versa

fais-moi confiance tu verras

je n'existe que pour toi

c'est le cheval qui te fait peur?

tu n'as aucune raison d'avoir peur

c'est un cheval comme les autres

c'est le cheval que j'ai choisi

n'hésite pas viens avec moi

 

Kateb regarda les yeux du cheval

il ne savait pas que c'étaient les yeux de Jean

de Jean le plus merveilleux de ses amis

de Jean qui était mort

parce qu'il avait choisi de mourir

et comme il ne le savait pas

que c'étaient les yeux de Jean

il ne vit pas que c'étaient les yeux de Jean

et il ne vit que les yeux d'un cheval

et il les trouva stupides et ternes

et il cessa de les regarder

 

il ne savait pas que c'était Jean

le cheval s'appelait Naej

et Kateb ne savait pas

qu'un jour il s'appellerait Betak

que c'était le destin de tout le monde

de s'appeler un jour Ednom

Kateb ignorait cette loi de la nature

sinon il aurait sauté au cou du cheval

et il aurait dit: Jean Jean Jean

que je suis heureux de te revoir

Jean tu n'es pas mort c'est formidable

et le cheval lui aurait répondu: non

je m'appelle Naej Jean est mort

toi tu es vivant tu ne t'appelles pas Betak

et le monde n'est pas Ednom

je ne sais pas ce que tout cela veut dire

ce n'est pas moi qui l'ai inventé

je suis un cheval différent des autres chevaux

comme j'ai été un homme différent des autres hommes

tu comprendrais si tu étais mort

mais tu es encore vivant et tu tiens à la vie

la mienne m'a quitté parce que je n'y tenais pas

la tienne te quittera pour une autre raison

et Kateb ne saurait pas quoi répondre

il dirait tu es mon ami je t'aime tu n'es pas mort

bien sûr tu n'as plus la même forme

mais est-ce que je n'ai pas changé de forme moi-même?

j'étais un homme et regarde!

qu'est-ce que je suis maintenant?

peux-tu donner un nom à ce que je suis?

ce n'est pas Betak ça n'a pas de nom

je suis détruit et je ne meurs pas

c'est parce que je suis vivant que je te reconnais

Jean Jean continue de m'aimer

mais Jean n'était plus Jean

d'ailleurs Jean ne parlait pas

il faisait comme tous les chevaux

il n'avait pas de langage

et il portait un nom sans le savoir

que c'était un nom

et que c'était le sien.

 

le ministre installa un fauteuil sur le balcon

et il posa un cendrier sur un bras

et sa main sur l'autre

il aurait pu jouer au tison avec sa cigarette

comme il le faisait quelques fois

pour amuser les petites filles

mais il n'avait pas l'esprit à jouer cette nuit

il n'avait pas envie de dormir non plus

il fumait pour trouver un peu de calme

et il regardait la flèche au-dessus de la ville

et l'ombre informe de Kateb qui ne bougeait pas

le cheval dormait debout

et elle avait disparu dans la crinière

l'oiseau dormait sur la croupe

émettant un léger ronflement

mais les hauts parleurs étaient coupés

et personne ne s'en plaignit.

 

— Viens te coucher, mon chéri

la nuit est fraîche tu vas attraper froid

et puis j'ai besoin d'un peu d'amour

viens te coucher prés de moi

allez viens ne fais pas l'enfant

 

de quoi parle-t-elle?

il va se passer quelque chose

à quel niveau?

c'est la langue qui se restructure?

c'est la pensée qui s'appuie sur quelque chose?

Il n'y a pas de fumée sans feu

et elle me parle de l'amour

de l'amour des femmes de celui des hommes

l'amour dont on fait les enfants

mais c'est la langue qui refait le monde

ce sont les mots qui le composent

voilà sur quoi je peux penser

je jette un pont entre moi et l'avenir

il faut que je touche pour m'en rendre compte

 

— Viens, rejoins-moi, il dort

et le micro est redevenu oiseau

la ville s'est endormie tout est noir

autant de raisons de m'aimer ne crois-tu pas?

 

— Qui est-ce que je croirais si j'étais mort?

pensa Kateb en refermant le livre

elle me parle c'est l'âme de Jean

l'âme de Jean qui veut faire l'amour avec moi

je ne sais plus ce que je dis

Jean est mort ce n'est pas Jean qui parle

c'est mon cerveau détruit qui me dérange

est-ce que j'ai droit à la parole dans ces conditions?

 

— Viens, j'ai vraiment besoin de t'aimer

un peu d'amour ne te fera pas de mal

c'est vraiment ce qu'il te faut crois-moi

 

mais il croyait au cheval

à la femme dans le cheval

il croyait que le cheval c'était Jean

que Jean était mort

et que la vie était un cheval et que

la femme qui parlait d'amour était

l'âme et que l'âme l'aimait ce qui est normal

je crois au cheval à l'âme

je crois à l'éternité de ma pensée

je crois à la solidité de mon langage

et ma langue n'est pas pure

ma langue n'ouvre pas la bouche

ma langue est celle d'un oiseau

un cauchemar d'oiseau au pays des oiseaux

tire la langue parle transmet

est-ce que les hauts parleurs fonctionnent bien?

est-ce que tout le monde a entendu

ce que j'ai dit ce que je n'ai pas dit

le cheval n'est pas un cheval de bois

ce n'est pas un cheval de chair et d'os

ce n'est pas un cheval de mots

c'est un cheval de langue

c'est un cheval fabriqué avec la langue

il faut que je lèche les plats

mais non je ne me prends pas pour un chien

je lèche parce que j'ai ma langue

laissez-moi laissez-moi

vous n'avez rien compris

c'est un cheval d'éternité

moitié homme moitié femme!

 

 

hi hi hiiiiii hi hi hi hiiiiiii

tu le vois le cheval!

tu le vois le cheval! le secrétaire était tellement étonné

qu'il en avait oublié le respect dû à un ministre

 

— je le vois! je le vois!

s'exclama le ministre

qui n'en croyait pas ses yeux

 

sur la plage

les oiseaux firent de la place

se partageant en deux colonnes agitées d'ailes

de chaque côté du chemin

que le cheval gigantesque et majestueux

allait emprunter en direction du palais présidentiel

(à cette époque

ils ont vidé le château jusqu'aux entrailles

il n'y a plus ni astronomes

ni malades mentaux

on a gardé les meubles de bonne présentation

mais sans souci d'en conformer l'agencement

à la mémoire légendaire de mon père)

 

— Ça alors! fit le ministre

est-ce que le président est réveillé?

 

— Il l'est! il l'est!

dit le secrétaire en cherchant

la longue-vue dans un tiroir

regardez monsieur le ministre

il est d'une taille mémorable ce cheval

 

— j'espère qu'il n'est pas dangereux!

 

on pouvait voir Kateb complètement détruit

gigotant d'étonnement au bout du pylône

car le cheval s'avançait vers lui

et la petite femme qui habitait la crinière

lui disait quelque chose

quelque chose qui avait l'air de l'émouvoir.

 

— Je n'entends rien avec cette longue-vue!

allez me chercher une longue-ouïe

ordonna le secrétaire au ministre qui

oublieux du respect

que tout secrétaire doit à son ministre

se mit à chercher l'objet demandé

sachant parfaitement qu'il ne le trouverait pas

parce qu'il n'avait jamais possédé un tel objet

mais enfin ça le calmait de chercher l'introuvable

et il était à peine tranquille

quand le président entra dans le bureau:

 

— Qui est cette femme? demanda-t-il

du ton ferme qui est celui des chefs

 

— Quelle femme? dit le ministre

qui commençait à manquer de l'attention

qui ne doit jamais manquer à un ministre

sous peine que son obscur secrétaire

se prenne d'ambition pour ses fonctions:

 

— Est-il possible de le savoir? fit le secrétaire

 

— Mais oui c'est possible!

dit le ministre qui revenait à sa réalité politique

Bien sûr que c'est possible m'sieur le Président!

comme si c'était le président qui avait posé la question.

 

— Je ne veux pas savoir qui a posé la question

ni qui sera le ministre de mon prochain gouvernement

je veux savoir qui est cette femme

si c'est la mienne, pendez-la!

 

et claquant la porte furieusement

le président de la République les laisse seuls

le ministre et son secrétaire

à se demander qui peut bien être cette femme

et si c'est la femme du président de la République

qui se chargera de l'exécution?

 

— Après tout, dit le secrétaire

il s'agit peut-être de votre femme

 

— Ou de l'une de vos amantes

dit le ministre agacé

 

(ce qui est quelquefois la même chose

pour le secrétaire qui commençait à s'amuser).

 

— Un ordre est un ordre! lança le ministre

il faut l'exécuter!

 

— Mais si ce n'est pas sa femme!

 

— Je m'en fiche! Tirez dans le tas!

 

— Et le cheval?

 

— Qu'a dit le président à son sujet?

 

— Je ne sais pas. Je ne me souviens pas.

 

— Faites comme s'il n'avait rien dit!

 

— Et Kateb?

 

— Le président en a-t-il parlé?

 

— Je ne crois pas monsieur le ministre.

 

— Alors n'en parlons plus.

 

Le cheval s'était arrêté au bord du ciel

Kateb le dominait

car le pylône mesurait bien plus de six mètres

 

Le cheval dut lever la tête pour regarder Kateb

 

Le peuple s'était rapproché:

— nous on veut bien, dirent-ils tous

on veut bien d'un cheval de six mètres de haut

mais à condition qu'on nous explique

ce que fabrique cette femme impudique

qui s'accroche à sa crinière.

On pourrait peut-être lui poser la question

 

mais la femme ne répond pas

elle a connu tous les amours

maintenant elle va aimer Kateb

cette femme c'est le prochain amour de Kateb

c'est une femme d'une taille normale

ce qui rend le cheval gigantesque

voilà l'explication que cherche le peuple

et c'est Kateb qui la donne

 

— Encore Kateb! crachote le président

encore ce mal-blanchi jusqu'aux os

et il songe à la mort de Kateb

comme il a toujours songé à la mort des vivants

quand ils vivent encore

quand ils ne sont pas encore morts

 

— Et bien oui, monsieur le président

dit le ministre en faisant les cent pas

tandis que le secrétaire essaie de lire

sur les lèvres de la femme

à l'aide de la longue-vue

 

— Vous lisez quelque chose? s'impatiente le ministre.

 

— Je lis qu'elle rit en ce moment.

 

— Elle rit! explose le président. Montrez-moi ça!

 

il arrache la longue-vue des mains du secrétaire

et il met son œil dedans

cherchant un peu avant de le mettre

car il est très énervé.

 

— Je ne sais pas lire sur les lèvres!

crie-t-il d'un coup en tapant du pied

mais qu'est-ce qu'elle peut bien raconter?

 

Le secrétaire écrit sur son calepin

— Qui est cette femme?

— Que raconte-t-elle?

— Y a-t-il une troisième question?

demande-t-il au président qui déteste le tutoiement

mais qui ne dit rien cette fois

parce qu'il n'est pas sûr d'avoir été tutoyé

par cette petite frappe de secrétaire

 

— Lisez vous! dit-il au secrétaire

en lui fourrant la longue-vue dans l'œil

 

— Elle rit encore, commenta-t-il.

 

— Et Kateb?

 

— Il se répète.

 

— Et le cheval?

 

— Il hennit.

 

— Bon, dit le président,

vivement les élections!

les campagnes électorales me fatiguent

je ne sais plus très bien ce que je dis.

Qu'est-ce que j'ai dit à propos de ma femme?

 

— Des broutilles, monsieur le président, des broutilles!

fait le ministre en se triturant les doigts.

 

— C'est tout ce qu'elle mérite d'ailleurs!

elle rit encore je suppose?

 

— Oui monsieur le président.

 

— C'est ce qu'elle a toujours fait.

 

— Mais ce n'est peut-être pas votre femme!

 

— Faites comme si c'était elle!

 

le secrétaire note dans son calepin:

cette femme est la femme du président elle rit

 

— Y a-t-il une autre question?

demande-t-il en exhibant le calepin

 

— C'est là-dedans que vous écrivez des poésies?

dit le président en pinçant le livre.

 

— Oui monsieur le président.

 

— Rien sur ma femme, hein?

 

et il sort sans claquer la porte.

 

— Ouf! fait le ministre ouf et reouf!

 

elle ne rit pas elle parle

il lit tout ce qu'elle dit

le cheval renâcle un peu

le peuple se tient à distance

et Kateb l'écoute sans rien dire

c'est qu'elle ne lui pose aucune question

elle montre le château légendaire

 

— Hein? fait Kateb qui n'est pas encore reconstruit

 

le château mes amis

c'est là que je suis né

c'est là que j'ai vécu

 

— Vous ne lisez toujours rien? demande le ministre

elle a cessé de rire et elle parle?

non elle ne parle pas

qui est-ce en vérité?

votre femme ou la mienne?

une femme est une femme n'est-ce pas?

 

le château de mes ancêtres

il fallait que ça arrive

il fallait qu'il y ait une histoire

 

*

 

— Jean, réveille-toi, c'est l'heure

il ne faut pas rater le train

tu sais comme sont les trains

ils n'attendent pas

 

— oui maman.

 

 


LES SEINS

 

 

Cependant que les autres jouaient

au gré des questions qu'on se pose

et des réponses qu'on ne se donne pas

Felix avait installé les tréteaux de son théâtre

non loin des pylônes entre lesquels Kateb

un peu indifférent à ce remue-ménage

mais toujours soucieux de sa reconstruction

observait le nombre des oiseaux

qui n'avait cessé de croître

depuis que les choses avaient commencé

à entrer dans la légende.

 

Felix avait beaucoup cloué agrafé ajusté

il était fatigué comme peut l'être un homme

qui vient de monter un théâtre

sous les yeux éberlués mais critiques

d'un public qui attend que ça se joue.

 

Une partie de la foule l'avait rejoint

abandonnant Thomas et ses jeux de micro

ils étaient assis maintenant

sur des chaises ou sur des genoux

ou même par terre

certains faisaient semblant d'être assis

pour avoir l'air sérieux qui convient

quand on assiste à une représentation

dont le monde a déjà dit le plus grand bien

 

Felix leur parla de l'amour

la petite dame boulotte se leva

elle montra ses deux charmants seins

et demanda si on les trouvait beaux

les myopes s'approchèrent

les aveugles touchèrent

c'étaient vraiment de très beaux seins

il n'y avait qu'à s'en servir pour le décor

la petite dame monta sur les planches

elle enleva tous ses vêtements

et chacun put constater

qu'à part les seins et peut-être aussi la bouche

elle n'était pas vraiment très belle

et qu'il valait mieux qu'elle se rhabille

— C'est à prendre ou à laisser, déclara-t-elle

si je monte sur les planches

c'est pour faire du strip-tease

et si on m'en fait descendre

je ferai la pute

ça ne me gêne pas de faire la pute

je peux jouer toutes les putes du répertoire

enfin celles qui ont un gros derrière

je montrerai mes seins moyennant finances

et les messieurs pourront entrer dans mon sexe

moyennant finances

je vais beaucoup moyenner dans la finance

il n'y a pas de raison que je me prive

alors qu'est-ce que je joue ce soir

la strip-teaseuse ou la pute?

c'est à vous de choisir

moi je peux faire les deux

mais pas en même temps

si c'est mon gros derrière qui vous fait peur

ne le regardez pas

les messieurs penseront à toutes ces choses

et les dames n'en feront rien

je fais la pute ou je fais le décor?

 

— Moi je préfère la pute

dit un vieil homme aux allures très courtoises

j'ai un peu d'argent à dépenser

je n'ai pas fait l'amour depuis dix ans

mais voilà que ça me reprend

je ne sais pas si c'est le derrière ou les seins

moi je préfère le derrière

mais les seins me plaisent bien aussi

c'est combien pour faire la pute?

est-ce qu'on a le droit à la différence?

ça ferait sans doute moins cher

on pourrait y revenir deux fois par exemple?

bon dieu! je perds la tête

chaque fois qu'on me parle d'amour

à mon âge ce n'est pas très sérieux

mais est-ce que c'est sérieux l'amour?

non n'est-ce pas?

un peu comme le nectar des fleurs

qui est leur véritable semence -

allez hop! ma petite femme

fais la pute et on en parlera

tu as les plus beaux seins du monde

ça tout le monde le sait

pour le derrière tout le monde n'est pas d'accord

quoi! je suis d'accord tout seul!

alors c'est bien moi l'homme de ta vie

Viens! j'ai de l'argent plein les poches

et un zizi tout gonflé d'amour

dépêche-toi! dépêche-toi!

l'amour et l'argent ne font pas bon ménage

il faut le faire maintenant

tant que l'amour n'est pas une question d'argent

et tant que l'argent n'est pas une façon

de payer l'amour qui n'est pas donné

 

Pas donné! pas trouvé! pas aimé!

qu'est-ce que j'ai fait de ma pauvre vie!

j'ai eu peur plus que de raison

et la raison ne me fait plus peur

je raisonne tes seins ton sexe tes pieds

ah! que j'aime tes pieds

j'ai toutes les raisons de les aimer

est-ce que quelqu'un me comprend?

personne ne comprend ce qui n'est pas raisonnable

le contraire ne serait pas normal

or l'humanité a toutes ses chances

elle n'a rien perdu au jeu de l'éternité

elle a beaucoup joué la vie

mais ce sont les hommes qui meurent

l'amour est une façon de payer sa dette

 

Viens! on ne va pas s'ennuyer tous les deux

on va se frotter l'un contre l'autre

et puis je rentrerai tout entier dans ton sexe

c'est là que je veux habiter

et dilater toute ta chair

tu pourras regarder le ciel sans vertige

tes seins se rempliront d'étoiles comme l'infini

et mes livres se poseront au fond de toi

pour accrocher des mots qui m'ont manqué

mon propre sexe deviendra si petit

et le tien si énorme!

 

le vieil homme s'évanouit d'un coup

la foule l'ignorait

la petite dame boulotte se couvrit

et elle descendit dans la foule

elle s'approcha du vieil homme

il dormait doucement

— Ce n'est rien, dit-elle

c'est toujours comme ça la première fois

ce n'est vraiment rien

je sais tout de l'amour

tu peux me faire confiance

il n'y a rien de grave

je t'aimerai demain

tout ira vraiment mieux

je mangerai moins et je serai moins grosse

j'aurai toujours de très jolis seins

et mon derrière ne sera pas aussi gros

tu as bien aimé ma bouche n'est-ce pas?

tu verras ce que je sais faire avec ma bouche!

je sais vraiment le faire

tu peux me croire sur parole

d'ailleurs je le ferai

je ferai tout ce qu'il te plaira

tu pourras me sodomiser si ça te plaît

ce n'est pas très poli

ce n'est pas très gentil non plus

mais j'aimerais que tu me le fasses

si c'est ce que tu veux me faire

est-ce tout ce que tu veux me faire?

en matière d'amour

il y a tant de choses à faire!

j'ai des livres où tout est écrit

tout y est mesuré minuté calculé

on écrit bien ce qu'on aime

moi j'aime bien ce que tu écris

n'est-ce pas que tu écris vieil homme

et c'est pour ça que tu dors

au lieu de me faire l'amour

mais je suis très patiente

je saurai attendre le bon moment

il y a déjà beaucoup d'étoiles dans mes seins

pas toutes les étoiles parce que dieu existe

même si tu crois le contraire

il y a des étoiles pour chacun des enfants

que tu sauras me faire

les enfants ne peuvent pas vivre autrement

il faut les nourrir d'étoiles

ils ne meurent jamais

parce que les étoiles sont éternelles

mais toi tu prétends le contraire

au nom de quelle science

quelle science est présente

quand c'est par plaisir que je commence

à fabriquer des enfants par milliers

— ne te réveille pas

la foule ne veille pas sur toi

je l'agace un peu

parce que rien ne se joue sur la scène

je n'ai pas joué le strip-tease

je n'ai pas joué la pute non plus

on a parlé d'étoiles d'enfants

de sexe d'éternité de nourriture

on n'a pas parlé de la mort

parce que la mort n'existe pas

c'est en attendant mieux qu'elle existe

on dit: on n'a pas trouvé mieux que la mort

alors en attendant on meurt

ce n'est pas que ça nous enchante

ça nous fait un petit peu peur d'ailleurs

mais il n'y a rien de mieux que la mort

pour expliquer l'éternité

— ne meurs pas, mon chéri

mes seins sont pleins de vie

je te donne la vie

et donc l'éternité

c'est comme ça que je veux parler aux hommes

c'est comme ça que je te parlerai

quand tu te réveilleras

parce que tu vas te réveiller

et on ne se posera plus la question

de savoir si je dois m'effeuiller

pour montrer mon gros derrière

qui fait peur à tout le monde

ou bien si je dois faire la pute

et rendre malade tout le monde

pour que tout le monde soit puni

comme il convient.

 

— C'est vrai que, dit un petit garçon

moi les putes me font peur

elles ont toutes un gros derrière

et plein de poils entre les jambes

moi tous ces poils ça me fait peur

je comprends qu'on ait des cheveux sur la tête

les chauves font peur à tout le monde

mais qu'est-ce que ça peut bien servir à quoi

ces frisettes roses et noires

qui n'arrangent pas les culottes

même les plus soignées

Non vraiment je ne comprends pas

que dieu existe de cette façon!

quelle idée non mais quelle idée

saugrenue

de mettre des poils à cet endroit de la femme

il aurait pu y mettre des fleurs

pour que ça sente bon

ou bien un morceau de ciel bleu

ou la branche d'une étoile

ou le rayon d'un soleil

ou un petit torrent bien frais et plein de cresson

et pourquoi pas une bouse de vache

un pet de brebis ou une dent pourrie

quelle idée saugrenue

dieu n'est pas dieu tous les jours

ou alors il a de drôles d'idées

il avait vraiment envie que ce soit poilu

et il ne s'est pas gêné pour que ça le soit

et ça l'est

non mais regardez-moi ça

un beau gros beau derrière

et plein de poils autour

moi ça me dégoûte des femmes

je ne veux plus voir les femmes sauf en peinture

je les peindrai toutes lisses

avec juste quelques étoiles sur la peau

et j'installerai une plage de sable blanc

entre leurs cuisses

avec des coquillages et des barques

et je collerai mon oreille dessus

pour entendre la mer

et je serai fier d'avoir été utile à tout le monde

— qu'on ne me parle plus de poils!

qu'on ne me parle plus de femmes!

je veux entendre parler de la peinture

de la mer et des coquillages qui l'emprisonnent aimablement

ne me parlez pas de ce que je ne veux pas entendre

dieu est une fripouille pleine de sexe

et ce n'est pas la meilleure chose

que le monde ait vécu.

 

— Pauvre petit garçon, dit la petite femme

j'ai de la peine à te comprendre

mais c'est vrai

que je n'ai jamais été une petite fille

je t'aimerai peut-être

si ç'avait été le cas

mais c'est vraiment trop difficile

je renonce à comprendre tes blasphèmes.

 

— Je ne blasphème pas, dit le gosse

J'essaie simplement de comprendre

ce que personne ne comprend

on n'a pas envie de mourir

mais il n'y a rien à faire

il faut mourir un jour

avec ou sans amour

l'amour ne change rien

il fait passer le temps

il grise un peu la tête

et on n'est pas tout seul

on est deux à mourir

et c'est moins difficile

mais il n'y a rien à faire

et puis il faut vieillir

et s'aimer autrement

il faut s'aimer quand même

est-ce qu'on n'est pas tout seul

quand ça arrive

la mort elle est bien seule

et elle arrive

bon dieu ce que j'ai peur

pour moi-même pour ma peinture

la mort va me voler la vie

la vie me volera-t-elle ma peinture?

je serai mort et toi le seras-tu

ma peinture en forme de femme

ma peinture pleine d'amour

ma peinture que personne n'a aimé

ou bien peut-être toi

à peine ton regard accroché à ma bouche

— qu'est-ce que je vais dire?

qu'est-ce qu'il est important que je dise?

je ne sais pas quoi te dire

certainement pas que je t'aime

j'ai horreur des femmes réelles

je préfère les femmes peintes

mais enfin tu existes

tu es belle comme une peinture

tu me plais

j'ai envie de te caresser

c'est plus fort que moi

je pourrais te peindre mais non

il faut d'abord que je te caresse

je connais toutes tes couleurs et toutes tes formes

je connais ta profondeur

et j'aime l'odeur de ton sexe

je pourrais prendre tout cela

mais c'est plus fort que moi

il faut que je caresse tes épaules

que j'embrasse ton cou tes yeux tes mains

je ne comprends pas

je peins si bien d'habitude

les femmes y sont nues

et le sable est si blanc

bon dieu qu'est-ce qui m'arrive

est-ce que je suis amoureux d'une femme réelle

moi qui n'aime que les femmes peintes

les femmes de couleurs

les femmes transparentes

toutes les femmes qui ne te ressemblent pas

— je suis sûr que c'est à cause de tes yeux

tes yeux sont peints sur ton visage

voilà qui explique mon délire

tes yeux quelqu'un les a peints

ce n'est pas dieu

ce n'est pas moi non plus

d'ailleurs je ne suis pas un dieu

je ne peins pas des yeux sur des femmes réelles

qui a peint tes yeux?

pourquoi les a-t-on peints?

est-ce tout ce que tu veux me dire?

c'est bien beau tout cela

ces yeux peints ces seins d'étoiles

ce sexe rose et noir et ton derrière si doux

c'est bien beau

mais c'est réel

et en plus c'est femme

ça ne me regarde donc pas

il ne faut pas que je regarde

d'ailleurs je suis trop petit

ce ne sont pas des choses

pour un petit garçon de mon âge

et puis mon sexe n'est pas assez gros

je ne pourrais pas faire ça tout seul

et bien sûr personne ne voudra m'aider

 

— Je t'aiderai moi, dit la petite dame

en chatouillant le sexe du petit garçon

je sais aider les petits garçons comme toi

j'en ai aidé beaucoup

veux-tu que je t'aide?

ça ne te coûtera rien

 

— C'est quand même trop cher

je ne veux rien payer

à part mes tubes de couleurs

mes toiles mes pinceaux mes vernis

si tu veux faire le modèle

je te donnerai ce qui se donne

rien de plus

et si tu ne veux pas te déshabiller devant moi

va-t-en et laisse-moi tranquille

ce ne sont pas les modèles qui manquent

il y en a de tous les modèles

des grandes des petites des grosses des maigres

des avec beaux seins et des dont les seins ne sont pas beaux

des derrières en forme de confiture à la fraise

et d'autres qui rappellent tant de choses

des modèles j'en ai en veux-tu en voilà

mais ça ne me guérit pas

il y a quelque chose que je ne peux pas faire tout seul

ça s'appelle l'amour et ça me dégoûte

mais je le ferai quand même

je ne peux pas faire autrement

je le ferai avec celle que j'aime

je fermerai les yeux pour ne pas la voir

et je me fiche qu'elle me regarde

d'ailleurs que verra-t-elle

mon corps couvert de peintures

mon corps vert rouge bleu jaune noir et blanc

et violet et cadmium et ocre et terre

et quoi encore à coups de pinceaux

mon pauvre petit corps chatouilleux

qui ne veut pas mourir

et qui mourra quand même

non sans avoir vieilli

et qui aura aimé

pour rien bien sûr

parce que ça ne sert à rien d'aimer

je l'ai déjà dit

c'est juste pour se faire plaisir

on ne peut pas le faire tout seul

alors on le fait à deux

avec une petite fille si possible

quand on est un garçon

avec un petit garçon peut-être

quand on n'a plus l'âge

de porter des culottes de dentelles

— si tu veux m'embrasser tu peux

je fermerai la bouche

pour protéger ma langue

il ne manquerait plus que ça

que ta langue lèche la mienne!

 

— Je lècherai tes lèvres

c'est bien suffisant

tu ne vois pas d'objection à cela?

 

— Non je ne vois QUE des objections!

l'amour n'est pas une solution

ce n'est pas la bonne réponse

il y a une autre réponse

mais je n'ai peut-être pas posé la bonne question

C'est que je suis si petit

il n'y a pas que mon sexe

il y a aussi ce que ma tête pense

c'est beaucoup et c'est peu

c'est beaucoup parce que je sais ce que je dis

c'est peu parce que je mourrai quand même

et je ne mourrai pas intelligemment

personne ne meurt de cette façon

on meurt atrocement c'est tout

avec qui?

avec personne

on meurt tout seul

même si on aime beaucoup

même si on est aimé

on meurt d'une façon inexplicable

et on ne peut pas expliquer pourquoi on est seul

on peut toujours se vider une bouteille de whisky

avant de mourir

ce n'est pas conseillé

mais on peut

on peut aussi se faire péter la tête

avec des champignons ou des fleurs sauvages

on peut prier

c'est à essayer

sans réserve

il y a un tas de choses à faire avant de mourir

pour que ce soit plus facile

on peut faire l'amour si dieu le veut

il faut qu'il le veuille vraiment!

je ne pense pas qu'il le veuille

mais il peut le vouloir on ne sait jamais

"chérie je m'en vais pour toujours

aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah!

— chéri ne t'en va pas

aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah!"

qu'il est con ce dieu de l'amour!

 

On ne fera rien avant de mourir

c'est plus simple

ça ne complique rien

on attendra que ça vienne

on regardera les femmes peintes

et on fera semblant de peindre

sur les murs de la chambre

tu me regarderas avec tes yeux peints

par qui on ne le saura pas

toi peut-être tu le sais

qui a peint des yeux sur ton visage?

tu ne réponds pas à cette question

tu préfères la suivante:

pourquoi a-t-il peint des yeux sur ton visage?

mais tu ne réponds toujours pas

tu souris

et tu demandes si je demande pourquoi

oui pourquoi

tu vas me répondre

tu peux répondre à cette question

mais la mort m'emporte au diable

et je n'entends pas la réponse

il est trop tard

tu as trop attendu

il fallait que je sois mort

pour que tu te décides à parler

à parler de notre amour en termes humains

avec la raison humaine

et avec le cœur humain

pas avec tes tripes de femme

ton sexe de tripes de femme

et l'enfant de ton sexe de tripes de femme

— quel diable t'a faite femme?

 

— Mon pauvre petit chéri de bout d'homme!

fit la petite dame boulotte aux beaux seins pleins d'étoiles

pauvre pauvre pauvre petit bonhomme

que t'arrive-t-il de si grave et de si peu femme?

ne ferme pas les yeux quand je te parle!

je ne suis pas si moche que ça

et puis il ne t'en coûtera rien

enfin si peu

et plus tard

quand tu seras riche

quand je t'aurai épousé

enfin je veux dire que c'est toi qui m'épouseras

ce sont les hommes qui épousent les femmes

les femmes aux formes changeantes

qu'il est difficile de les épouser

minute après minute les épouser encore et encore

sans arrêt se conformer se déformer se reformer

et reparaître toujours au même corps

chaque fois un peu plus proche de la mort

et elle ne meurt pas

elle continue de vivre

elle est épousée chaque fois qu'elle change

et elle change tout le temps

tout le temps la refond

s'y insinue sans jamais mourir

elle ne meurt vraiment pas

enfin on ne le dirait pas

et tu ne peux pas le savoir

ton sexe est si petit

si petit

et si loin des étoiles

ses seins portent les étoiles

et ta tête sonne le creux

il n'y a rien dedans que du plaisir

et les mots qui tentent de le dire

c'est vraiment peu de chose la peinture

les femmes sont arrêtées

elles n'existent donc pas

elles meurent avec toi

il n'y avait pas d'amour

c'est de ta faute

tu n'avais qu'à ouvrir les yeux

tendre tes mains vers mes seins pleins d'étoiles

et doucement avancer ton ventre contre le mien

et tu m'aurais rempli doucement

doucement avec plaisir et réellement

et je n'aurais pas cessé de t'aimer

et la mort aurait cessé d'exister

 

— Je ne crois pas, je ne crois pas

je ne crois pas ce que je vois

je m'appelle Thomas

et j'ai de qui tenir

ce que je vois ne m'inspire pas

il faut que je ferme les yeux

pour chercher ailleurs

là où tu n'es plus qu'une ombre transparente

un glacis jaune et vert

sur le rouge soleil

je me confonds avec mon rêve

j'existe où mon rêve s'efface

il faut que je sache ce que je dis

je n'ai pas le droit de dire n'importe quoi

il y a deux mondes

et le mien n'est pas le tien

c'est le mien pour moi seul

les femmes y sont peintes

et je les aime toutes

l'amour n'est pas l'amour

c'est ici que je le trouve

l'amour c'est exactement l'amour

parce qu'il existe où je veux qu'il existe

regarde celle-là aux cheveux comme le blé

sa jambe enjambe ma tête

ses bras embrassent mes yeux

sa bouche bouche ma bouche

je décortique ses glacis

et son sexe est une tache de jaune cadmium

un coup de brosse vertical

un arrêt au moment où tout s'est arrêté

jaune vertical

glacis après glacis

sexe horizontal

entre la jambe et la jambe

et ses bras m'entourent à jamais

lumineuses épaules

cou droit

lèvres

yeux

au fond de ses yeux

l'amour

le mien

c'est le sien

l'amour au fond des yeux

là où je ne meurs plus

éternisant mon moi

taches glacis couleurs formes

peut-être aussi la lumière

et l'ombre qui la mesure

ce n'est pas une femme

c'est l'amour que je donne

ce n'est même pas l'amour

c'est une pensée

une pensée délicate et calculée

je te la donne pour que tu continues de m'aimer

je te la donne

et tu la donneras à qui tu voudras

c'est une pensée en forme de femme

parce que les femmes ne meurent pas

parce que les hommes n'aiment pas mourir

 

— Qu'il est tristounet ce bonhomme!

murmura tendrement la boulotte femme petite

Ouh! qu'il est triste

on en mourrait si on ne savait pas

que tout ceci n'est que du théâtre

rien d'autre que du théâtre

et que chacun a joué son rôle

avec amour

avec fidélité

sincérité loyauté confiance

avec cœur comme on dit quelquefois

 

Faut-il baisser le rideau sur cette tristesse d'enfant?

 

La petite femme boulotte aux très beaux seins

le vieil homme qui n'était autre que Felix

et le petit Thomas qui avait joué le rôle du petit garçon

remontèrent sur les tréteaux

et tout le monde applaudit

ils saluèrent en se penchant

comme font les comédiens

ce qui est quand même plus pratique

que d'aller serrer la main à tout le monde

et puis le rideau tomba

et ils s'éclipsèrent dans les coulisses

le public se mit à croquer des choses croquantes

en attendant le deuxième acte

qui ne saurait tarder.

 

Dans les coulisses

la petite femme boulotte couvrit ses seins

Felix le regretta un peu

et il l'embrassa sur la joue

en signe d'affection.

Il effaça son maquillage de vieillard

et il frissonna un peu

quand il la vit effacer ses seins sur sa poitrine

elle effaça aussi son gros derrière

la toison qui masquait son ventre

elle effaça tout

et quand elle fut entièrement effacée

il regarda de nouveau dans le miroir

et il vit qu'elle existait toujours un peu

quelque part dans son propre regard

il eut un profond soupir

et il ouvrit la boîte à maquillage

il commença alors un long maquillage

mais vraiment très long

c'était pour un très beau rôle

mais vraiment très beau

il espérait beaucoup de succès

il était sûr qu'il ne manquerait pas

c'était comme ça tous les soirs

ce rôle était vraiment un très grand rôle

et le public était connaisseur

en matière de très grands rôles

il allait applaudir à tout rompre

et il savait que les choses se rompraient au bon moment

maintenant il soignait son maquillage

il dessinait bien les contours

et approfondissait bien les ombres

la lumière ferait le reste

 

Pendant ce temps

le petit garçon faisait patienter le public

en lui montrant son adresse de jongleur

et de prestidigitateur

le public applaudissait toujours au bon moment

fidèle à ses principes

et chaque fois Thomas leur donnait un sourire

et ils approuvaient encore en secouant la tête

 

— Public chéri, pensait Thomas

tandis que les balles jonglaient toutes seules

public chéri que je chéris

c'est toi mon spectacle

c'est toi que j'applaudis

c'est à toi que je rêve dans mon sommeil

c'est un sommeil d'enfant de la balle

un long sommeil de la vie à la mort

tout en spectacle illuminant la vie

et la mort n'est plus rien qu'un fait divers

regarde-les bien ces balles lumineuses

elles éclatent en jonglerie

pour arrêter le temps

ce que je sais faire

tu pourrais le faire

mais tu ne le fais pas

parce que c'est moi qui le fait

et cette femme aux si beaux seins

nous l'avons peinte avec de la lumière

et puis cette même lumière éclaire ton spectacle

y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour toi?

à part créer des formes de lumière

dont les seins te séduisent

à part jongler avec des rayons de lumière

qui te donnent le vertige

y a-t-il quelque chose qui te ferait plaisir?

quelque chose que tu n'as pas encore demandé?

laisse ta tête à la lumière

et demande-moi ce que tu veux

je suis sûr que je sais le faire

et il n'y a rien que je ne sache faire

je suis fait pour savoir faire

profite de ma présence

demain je serai ailleurs

avec un même public

et les mêmes questions se poseront

je réponds toujours aux questions qu'on me pose

mes réponses de lumière t'étonneront

vas-y n'hésite pas laisse-toi faire

je suis ton comédien

tu peux écrire pour moi

ne te gêne pas tu sais écrire écris!

 

— Moi, dit une petite fille

je me demande pourquoi je ne suis pas morte

est-ce que tu peux répondre à cette question?

 

— Je regrette, dit Thomas en haussant les épaules

je ne réponds pas aux questions des petites filles

d'abord c'est interdit par la loi

et je ne veux pas avoir d'embêtements

ensuite ça risque de gêner les grandes personnes

et je ne veux pas perdre ce public

enfin les questions des petites filles sont toujours stupides

ce qui est une raison suffisante pour ne pas y répondre.

 

— Tu es gonflé, toi, dit une autre petite fille

non mais qu'est-ce que c'est que ce petit garçon

qui se prend pour un comédien

on a payé notre billet

on peut poser les questions qu'on veut

et tu dois y répondre -

on se fiche pas mal de tes réflexions

d'ailleurs on est des petites filles

et on n'a pas besoin des petits garçons

tu n'as qu'à aimer qui tu veux si ça te fait plaisir

ce n'est pas une raison pour nous embêter.

Réponds à la question si tu peux bien sûr

si tu ne peux pas on n'y peut rien

mais tu n'as pas le droit de ne pas vouloir.

 

— C'était quoi la question, dit Thomas

un peu troublé par cet assaut de vérités

 

— Je voudrais savoir pourquoi je ne suis pas morte,

dirent toutes les petites filles ensemble.

les grandes personnes applaudirent

sans doute pour impressionner le jeune comédien.

 

— Tu n'es pas morte, c'est un fait,

dit Thomas en ouvrant un livre

pour se donner un air sérieux qui convient.

pourquoi n'es-tu pas morte je n'en sais rien

on meurt rarement à ton âge

sauf si on a ouvert toutes grandes les portes du malheur.

tu n'as pas ouvert ces portes-là

je crois que c'est ça la bonne réponse.

 

— Je croyais que c'était un malheur de vivre

dirent les petites filles d'une seule voix

si c'est un malheur il n'y a plus qu'à mourir

 

— Eh bien mourez et qu'on n'en parle plus!

fit Thomas en refermant le livre.

 

Les parents froncèrent le sourcil

les petites filles étaient bien contentes

d'avoir posé un problème à Thomas

ça leur faisait un problème en moins

non mais! qui c'est ce Thomas?

il est tout petit

on a du mal à l'entendre

il amuse les grands

et puis quoi encore!

 

les petites filles ont le droit d'exister

et elles ne vont pas se gêner

elles n'aiment pas la peinture

et elles n'aiment pas montrer leurs seins

 

tout ça c'est du théâtre à bon marché

ce qui compte ce n'est pas l'amour

l'amour ça donne envie de faire pipi

nous on préfère jouer à la maman

on n'a pas encore un gros derrière

pour le gros derrière on verra plus tard

on a bien le temps d'y penser

mais pour jouer un petit derrière c'est suffisant

d'ailleurs on ne fait que de jouer

 

dis Thomas tu veux pas me souffler dans mon derrière

j'aurai l'air d'une femme et tu m'aimeras

tu sais au fond que je t'aime bien

je soufflerai dans ton zizi

si l'amour ne te suffit pas.

 

 

 

 


ROMANCE

 

 

Pierre examina le rideau

il y avait une longue déchirure verticale côté jardin

il l'écarta avec précaution

redoutant qu'elle ne s'aggrave

et il poussa un soupir de découragement

en constatant que la toile était fendue de haut en bas

cela nécessitait une grosse réparation

il retourna dans les coulisses

pour aller chercher du fil et une aiguille

l'entracte durerait dix minutes encore

il avait largement le temps de réparer

 

Qui avait bien pu déchirer la toile?

de cette horrible façon -

et sans que personne ne vît rien

ni n'entendît le bruit de la déchirure

parce qu'il y avait aussi le bruit

un bruit qui commençait et qui s'arrêtait

et qui continuait d'exister

dans la tête du coupable

non pas que le remords l'étreignît à ce point

il se fichait pas mal de ce qu'il avait fait

ce n'était ni bien ni mal

il avait déchiré la toile d'un coup

de bas en haut

et maintenant il fallait inventer un pli

pour cacher une couture disgracieuse

bien que parfaitement exécutée

Pierre avait appris à coudre

le temps d'une guerre

qu'il n'avait pas vraiment vécue

il cousait maintenant la toile d'un théâtre

une toile qui avait été déchirée

par quelqu'un qui se gardait bien

de dire son nom

tout le monde pouvait le savoir

ce n'était pas difficile

il suffisait de réfléchir un peu

un reflet dans une bouteille

est révélateur de ce genre de chose

— Qui a déchiré la toile?

Qui a bu la bouteille?

c'est la même personne

on la connaît

on peut même dire que son nom

est connu de tous

et maintenant les minutes passent

les points se succèdent et s'additionnent

Pierre fait ce qu'il peut

la toile sera réparée à temps

— Si je mettais la main sur ce vaurien

qui déchire les toiles de mon théâtre

voyons... qu'est-ce que je lui ferais?

je lui tordrais les doigts

je lui mordrais les oreilles

je lui écraserais les pieds

et pendant ce temps la toile n'est pas réparée

il faut que je me dépêche

le rideau va se lever

il faut vraiment que je me dépêche

le spectacle n'attend pas.

 

Il jeta un coup d'œil sur les fils

les marionnettes y suspendaient

une étrange immobilité

elles avaient les yeux clos

et semblaient faire semblant de dormir

elles se moquaient de ce qui lui arrivait

ce n'était pas grave

ni les moqueries ni la déchirure

les marionnettes faisaient ce qu'elles voulaient

quand elles ne jouaient pas

et elles faisaient exactement ce qu'il voulait

quand il les jouait dans le spectacle

c'était là toute l'importance

il n'y avait rien d'autre à préserver

 

La déchirure était réparée

pas bien réparée mais réparée quand même

il arrangea un pli

en modulant un godet dans les tringles

on ne voyait vraiment pas la déchirure

on voyait bien qu'il y avait un pli de trop

dans la descente du rideau sur la scène

côté jardin

mais on ne voyait vraiment pas pourquoi

et on n'était de toute façon

pas obligé de se poser la question.

 

Encore quelques minutes

et il reviendrait pour s'asseoir

il lèverait le rideau

il avait dévissé une ampoule côté jardin

pour faire de l'ombre sur la blessure

il la revisserait en s'amusant

et il amuserait le public ainsi

il improviserait un dialogue avec l'ampoule

et avec le culot qui refusait de la visser

— Comment cela tu ne veux pas visser!

je te dis que c'est une ampoule

elle attend d'être vissée

si tu ne la visses pas

elle t'en voudra

ne me dis pas que tu n'as pas envie de la visser

tous les culots aiment visser

visse-la en vitesse

avant qu'elle prenne la poudre d'escampette!

 

Il arrangerait ça comme il faut

et tout le monde trouverait ça amusant

il fallait que le monde s'amuse

le monde est un peu triste

tout le monde le sait

ce n'est pas en s'amusant

qu'il se détriste

mais c'est tellement amusant

de s'amuser

 

le spectacle pouvait reprendre

le public fut plongé dans le noir

la scène s'éclaira

le rideau se leva

l'éclairage était vraiment de bonne qualité

on ne voyait pas les fils

pourtant il y en avait

des tas de fils qui partaient de ses doigts

et les personnages s'animaient

ils ouvraient leurs grands yeux de carton

leurs bouches parlaient comme il faut

ils évoluaient dans le décor

exactement comme font les hommes

dans le décor de leur vie

avec des femmes qui entrent et sortent

de grands lits pavoisés

c'est chouette cette ressemblance

exacte et parfaite

cette vie qui est la nôtre

exactement et parfaitement

 

le spectacle continue:

 

Felix achevait de se grimer

il regarda le personnage avec attention

c'était parfait

il lui ressemblait parfaitement

il regarda sa montre

il avait encore le temps

il le prendrait en buvant un peu de vin

pas trop de vin

la mémoire n'aime pas le vin

la mémoire préfère le texte

 

Il griffonna la petite dame dans le miroir

juste quelques traits sans importance

sans intention de recommencer

ce qu'il avait effacé sans regret

il s'appliqua à lui dessiner de beaux seins

il lui donna un derrière moins gros

et elle avait toujours cette bouche

qu'il ne pouvait dessiner autrement

il crayonna les cheveux en forme de vent

et elle sourit

elle aimait bien ce vent

il ne l'avait pas vêtue

mais le vent était chaud et elle aimait ça

et puis elle savait qu'il était très épris d'elle

de sa nudité

de son regard

et elle avait entre les cuisses

(mais il n'avait rien dessiné à cet endroit)

le plus beau sexe de femme

qu'il avait jamais observé

c'était un argument de poids

ce sexe

mais il ne l'avait pas dessiné

et elle attendait qu'il le fît

sachant que c'était la première caresse

qui comptait le plus

et que les autres n'étaient que les recommencements

pour que l'amour existe

ce qui est très difficile à réussir

quand on n'a pas été longtemps à l'école

ce qui est le cas de la plupart

des hommes et des femmes.

 

— Dessine-le, dit-elle doucement

qu'est-ce que ça te coûte de le dessiner?

rien de plus que quelques secondes de ton existence

je ne suis pas grand chose

si tu ne le dessines pas

et qu'es-tu toi-même s'il te manque?

 

elle s'était tournée vers lui

elle était transparente

et immobile sur son propre visage

et elle montrait le vide entre ses cuisses

et elle parlait parlait parlait

il semblait qu'elle ne s'arrêterait jamais

qu'elle trouverait toujours les mots

et il pouvait se voir à travers elle

grimé comme c'était nécessaire

et déjà tragique comme son personnage.

 

— Dessine-le, rien qu'un trait vertical

entre mes cuisses

pour le reste on verra

je peux me passer de la couleur

je me passerai de l'ombre et de la lumière

je peux exister comme coups de crayon

dans le miroir où tu n'es plus toi-même

dessine-le, je suis une femme

pas un personnage de comédie

griffonné dans le coin du miroir

pour aider la mémoire à jouer

— qu'est-ce que tu veux jouer avec moi?

dessine-le et je te le dirai

je sais ce genre de choses

les femmes savent tout sur ce sujet

dessine-moi un sexe

rien qu'un trait vertical entre mes cuisses

et je serai ta femme

pour toujours je ne sais pas

mais au moins le temps d'une comédie

c'est le temps qu'il nous faut

pour aller au bout de notre amour

il existe notre amour tu le sais

alors dessine-moi un sexe

ce n'est pas difficile

je suis presque parfaite

ma bouche mes yeux mes épaules

mes seins mes cuisses tout y est

sauf ce trait vertical

simple trait et je suis ta femme

rien que ce trait ce n'est pas beaucoup

ce n'est vraiment rien

dans la mémoire d'un homme

et je serai tout

si l'amour existe

 

Dessine-le, dit la petite dame dans le miroir

dessine-le, c'est facile

je ne peux pas le faire à ta place

regarde (et elle montrait avec un doigt)

c'est si facile un simple trait

ce n'est pas un pacte bien compliqué

tu ne t'engages que pour l'amour

et l'amour une fois terminé

tu peux partir et m'oublier

et dessiner des femmes qui ne me ressemblent pas

des femmes de couleurs comme tu les aimes

oui — donne-moi la couleur

n'importe quelle couleur je suis à toi!

quelle couleur te plairait

le bleu? le vert? le rouge? le jaune?

ce n'est pas difficile

supprime ma transparence

au bleu du ciel

au vert de l'herbe

au rouge au jaune au blanc au noir -

je veux être noire

si c'est pour te plaire

donne-moi la peau noire

et je t'aimerai toute la vie

— non pas toute la vie

l'amour ne dure pas

je l'avais oublié

j'avais oublié ta mémoire de comédien

le spectacle s'achève de toute façon

 

la petite dame se mit à pleurer

il lui caressa les seins du bout des doigts

elle le regarda tristement

— donne-moi la couleur

je ne peux pas exister sans la couleur

je peux exister sans ton amour

on peut toujours exister sans amour

mais on ne peut pas se passer de la couleur

la couleur des yeux de la bouche de la peau

mon sexe sera une ombre bleue si tu le veux

et tu mettras une tache de jaune

sur la pointe de mes seins

pour que ça fasse de la lumière

mon corps a besoin de lumière

mes seins la porteront

puisque tu les as dessinés si beaux

— ne m'efface pas maintenant

donne-moi un peu de couleur

tu peux le faire sans crainte

je n'existerai pas sans toi

 

Felix mit un peu de jaune

sur la pointe des seins

et du bout du doigt

il étala du bleu

sur tout le reste du corps.

 

— Une femme bleue, dit-elle en riant

tu en as de drôles d'idées

est-ce que je te plais comme ça?

je suis sûre de te plaire

quelle belle lumière sur mes seins!

et que ma peau est douce!

est-ce la couleur bleue qui la rend si douce?

tu dois le savoir toi

tu sais tellement de choses

à propos de couleur

mais pour la bouche

je suis un peu déçue

une bouche bleue n'est pas une bouche

il faut du rouge si je ne me trompe pas

mets du rouge sur mes lèvres s'il te plaît

ça ne te coûtera rien

et je serai bien plus belle

n'est-ce pas que ça compte que je sois belle?

tu le sais mieux que les autres

ah! ces lèvres rouges

et cette lumière sur mes seins

et mes yeux? mes yeux, as-tu vu mes yeux?

c'est à peine s'ils sont ouverts

mets du vert dans mes yeux

et je te regarderai avec amour

c'est comme ça que tu veux qu'on te regarde?

mes yeux verts, mes yeux verts!

et mes cheveux? est-ce noirs que tu les veux?

oui, c'est bien comme ça,

noirs mes cheveux et rouge ma bouche

verts mes yeux et mes seins de lumière

je suis presque une femme

on pourrait presque faire l'amour!

 

elle le regarda d'un air tout triste

mais avec un petit sourire

et la lumière s'accrochait

à la pointe de ses seins

et il mit le doigt entre ses cuisses

et il traça un trait vertical.

— bien sûr, ça ne compte pas, dit-il

c'était juste pour voir

il n'y a d'ailleurs rien de dessiné

je n'ai rien joué

j'ai rêvé un peu

là entre tes cuisses

où il n'y a rien encore

 

— Encore? demain peut-être alors?

fit la petite dame très excitée

alors efface-moi du revers de la main

ça fait un peu mal

mais ce n'est pas grave

j'aurai mal jusqu'à demain seulement

efface-moi demain on recommence

et tu dessineras mon sexe

c'est tout ce qui manque à notre amour

il y a tout sauf ça!

et tu sauras si bien le dessiner

et j'aurai tellement de plaisir

quand tu ouvriras mon corps

par ce simple trait

qui manque à notre amour.

 

Efface-moi, ce n'est pas difficile

je n'en mourrai pas

mes couleurs et mes traits répandus

entre le miroir et ta main

ta main qui recommencera demain

ta main où sont nées toutes les femmes

qui peuplent ta mémoire

— mais moi je ne suis pas vraiment une femme

je le serai demain si tu veux

dès que tu auras dessiné mon sexe

c'est si simple un sexe de femme

un trait vertical entre les cuisses

c'est facile regarde!

je les ouvre pour que tu vois

il ne s'agit pas de se tromper

c'est important la qualité du trait

c'est vraiment très important

ni trop court ni trop long

ni trop gros ni trop maigre

il n'y a pas d'autres traits que celui-là

je t'en prie fais bien attention

il faut que ce soit joli

il faut que ça te plaise

il faut que ça inspire l'amour

c'est bien l'amour qui nous fait chanter?

 

Elle était triste de nouveau

elle doutait un peu d'elle-même

elle était très séduisante

mais elle ne pouvait pas séduire tout le monde

quelle peine elle aurait si elle ne séduisait pas

justement celui qui lui plaisait

quelle peine ce serait

de devoir renoncer à l'amour de cette façon

et puis quoi faire après

n'importe quel homme lui dessinerait un sexe

ce serait vite fait tu parles!

et il faudrait effacer et recommencer

et effacer et recommencer jusqu'à quand!

il devait bien avoir un moment

entre tous les moments de l'amour

où l'amour se reconnaissait sans difficulté

un moment où l'on n'a pas besoin de poser la question

est-ce l'amour? c'est quoi l'amour? je me trompe

j'efface on recommence dis monsieur

tu veux bien me dessiner un sexe?

si tu le dessines bien

je ferai l'amour avec toi

ce sera entièrement gratuit

tu n'auras rien à payer

sauf si tu veux donner quelque chose

mais donner n'est pas payer

une fois acquis ce principe-là

on peut faire ce qu'on veut

effacer un bout du trait par exemple

réduire le sexe en quelque sorte

jusqu'à ce qu'il n'existe plus

se refuser à l'amour sous n'importe quel prétexte

et poser la question à un autre

qui s'étonne de ne pas voir de sexe

à l'endroit où toutes les femmes en ont un

mais qui ne se pose pas de questions

du genre: pourquoi toi?

à quoi il n'y a pas de réponse

— moi je suis dessinée, répond-elle

on fait de moi ce qu'on veut

c'est triste mais c'est comme ça

mais ça peut ne pas être triste

c'est ça qui est chouette

on peut me faire l'amour par exemple

à condition de me dessiner un sexe

on ne peut pas faire l'amour autrement

ou alors je ne sais pas comment

moi aussi je peux dessiner un sexe

c'est possible que je te dessine

je te ferai un sexe sans que tu me le demandes

je ne poserai pas de condition

— c'est quoi un sexe d'homme

pas un trait — une tache? une quoi?

je n'en ai jamais dessiné

mais je saurai le faire s'il le faut

ce n'est pas difficile de dessiner une saucisse

tout le monde sait faire cela

même un enfant pourrait le faire

bien sûr les enfants n'ont pas de sexe

ils n'ont pas d'imagination en la matière

mais si on leur demande de dessiner une saucisse

ils dessinent une saucisse

et si on leur demande — c'est un jeu

de faire un trait au bon endroit

ils font un trait qui a l'air d'un sexe

et qui en est un si l'on regarde bien

 

c'est vraiment pas facile l'amour

je regrette d'en savoir autant

sinon je me contenterais d'une tache de lumière

sur la pointe de mes seins

qu'est-ce que tu les as bien dessinés!

je veux croire qu'ils te plaisent

c'est comme ça que tu les voulais

c'est comme ça que tu les as

ce que tu dessines bien quand tu dessines!

dommage que tu n'achèves jamais rien

et tout ça pour un trait

un petit trait entre mes cuisses

je les écarte autant que je peux

il faut que tu vois que je n'existe pas encore

je parle mais je n'existe pas

— dessine-moi un sexe mon amour

ce n'est vraiment pas difficile

essaye — tu verras — je t'aime

c'est parce que je t'aime que c'est facile

ce serait si facile si tu m'aimais

un tout petit trait pas plus grand que ça

et je suis la femme de ta vie

et tu es l'homme de toute ma vie

rien d'autre qu'un trait

un trait noir et égal entre mes cuisses.

 

Felix l'efface jusqu'au ventre

il barbouille le miroir soigneusement

puis il s'essuie les mains

— Pas ce soir, dit-il d'une voix calme

je ne penserai pas à l'amour ce soir

je dois penser à mon rôle

mon personnage ne m'habite pas encore

je ne dois pas décevoir mon public

— j'aime tes seins

et la lumière qu'ils accrochent

j'aime ta bouche j'aime tes yeux

j'aime la femme bleue de mon rêve

c'est une femme de théâtre

elle n'existe que parce que je lui donne la réplique

elle aura le sexe de qui la jouera

ce n'est pas moi qui le dessinerai

c'est un sexe de femme

il existe déjà

c'est une comédienne de grand talent

j'adorerai lui donner la réplique

elle aura du succès

et je l'aimerai à cause de cela

et puis un jour je la tuerai par jalousie

et les hommes me couperont la tête

pour m'apprendre à vivre avec les femmes

— non je ne te donnerai pas un sexe

un simple trait ne suffirait pas

c'est beaucoup plus compliqué que ça

ici on ne vit pas — on joue et on rejoue

on ne dit pas toute la vérité sur l'amour

on fait l'amour pour inspirer l'amour

ce n'est vraiment pas de l'art

mais ce qui compte c'est le succès

et l'amour fait toujours recette.

 

— Eh bien moi elle me plaît figure-toi!

 

le spectateur qui avait crié cela

était un homme maigre et gigantesque

il s'était dressé dans la foule

et sa haute stature faisait impression.

il arracha sa chemise

faisant sauter les boutons et

confiant le reste de ses habits

à une vieille dame qui riait aux éclats

(elle savait que tout cela n'était que comédie

tant elle avait vécu)

il se précipita sur la scène

bouscula les marionnettes qui n'avaient pas encore fini dans les coulisses

et s'arrêtant à deux pas de Felix

et le regardant d'un air méchamment puissant

lui déclara non sans orgueil:

— Cette femme me plaît

va te faire voir ailleurs si elle ne te plaît pas

non mais qu'est-ce que c'est que toutes ces histoires

à propos d'un simple trait

que tout le monde peut dessiner

monsieur fait des manières

et ne s'intéresse nullement

à ce que madame désire le plus au monde

mais qui est-ce qui m'a fichu cet apprenti

qui parle aux dames

comme on parle à une photographie!

donne-moi un crayon espèce de sagouin!

mille excuses, madame, pour le dérangement

il va falloir redessiner tout le bas

ça ne va pas être facile

mais je vais y arriver

et je vais vous le dessiner moi ce sexe

je peux même vous en dessiner deux

est-ce que ça vous fait plaisir?

un seul suffira dites-vous?

et c'est parti pour un seul sexe

entre les cuisses de cette jolie dame!

 

le bonhomme tira la langue soigneusement

ainsi que font les gens qui vont s'appliquer

et il pointa le crayon en direction de la petite dame

il vit le crayon s'approcher de son reflet

et au moment du contact la petite dame cria

— arrêtez! je ne suis pas prête

il faut que je respire un peu

vous ne me laissez pas le temps de souffler

reculez-vous un peu

ne soyez pas si pressé

je ne suis qu'une marionnette en forme de dessin

regardez-moi ce que vous avez fait de mes fils

oh! quel empoté ce quinaud-là!

mais qu'est-ce qu'il m'a cadelé!

Felix mon chéri fais quelque chose

je ne pourrai jamais m'en sortir toute seule

 

— Felix? qui est Felix? grogna le bonhomme

je veux savoir qui est ce Felix

est-ce que c'est toi? fichu artiste

même pas capable de dessiner un trait

c'est bien cela qu'il faut dessiner n'est-ce pas?

alors allons-y pour un trait

il faut d'abord dessiner le ventre

(il s'applique mais le ventre est énorme)

ensuite une belle paire de fesses

(elles sont affreusement lourdes)

et voici une jambe (trop courte)

et une autre jambe (trop longue)

je ne fais pas les pieds

je les ferai plus tard

quand je saurai dessiner

les pieds c'est très difficile

je n'ai pas encore tout étudié

je sais faire ce que je sais faire

ce n'est pas terrible mais ça marche

 

Il se recule un peu pour contempler son œuvre

la petite dame est épouvantée

elle essaie de marcher elle boite

son gros derrière ballotte comme un paquet

— C'est un marchand au pot renversé!

pleure-t-elle en se tenant le ventre

 

— Oui c'est ça, dit le bonhomme

que la fièvre de la création rend fou de joie

soulève un peu le ventre

c'est là-dessous que les cuisses se rejoignent

à l'endroit même où il faut dessiner le sexe

je vais faire un très beau sexe

je n'ai jamais dessiné de sexes de femme

mais il faut bien commencer un jour

ce jour est arrivé

ce n'est pas le moment de mollir

en avant sacré bonhomme

tiens-le bien ce ventre

et écarte bien les cuisses

 

Mais un des fils se rompt d'un coup

et le crayon dessine une grande rayure

du nombril jusqu'au bas du miroir -

le bonhomme est désolé

il rigole un peu

il a dessiné un très grand sexe

ça ne lui va pas du tout

et puis il dépasse

et il traîne par terre

avec une jambe plus courte que l'autre

un ventre qui tombe

et un derrière qui n'arrête pas de bouger

cette femme n'est pas faite pour l'amour

c'est une évidence

et le bonhomme pose la question au public

— Hein qu'on n'a pas envie de lui faire l'amour?

 

— Sûr que non, dit le public très amusé

on n'a vraiment pas envie de ça

le mieux c'est de l'effacer entièrement

et de l'oublier totalement

c'est ce qu'il y a de mieux à faire

 

— On s'amuse bien quand même,

dit le bonhomme en pinçant les seins

de le petite dame qui pleure qui pleure

si on efface tout

je vous dessinerai la femelle de l'éléphant

et je lui dessinerai un sexe

qui partagera l'Afrique en deux parties

d'un côté il y aura les noirs qui ont faim

et de l'autre les noirs qui leur donnent à manger

je sens qu'on va bien s'amuser!

 

Quelle merde! pensa Pierre

en constatant les dégâts

maintenant tous les fils sont emmêlés

je vais avoir un mal fou

à reconstruire ce guignol

ils ont vraiment tout saccagé

quel idiot ce bonhomme!

quelle imbécillité de ne pas savoir dessiner!

il redressa la marionnette de Felix

et vit que les fils étaient désormais inutilisables

la tête était un peu tordue

et un peu de peinture s'était écaillée sur le front

ce n'était pas très grave

ce serait vite réparé

 

plus grave était l'état de la petite dame

sans parler du ventre des fesses

des jambes et du sexe

le reste aussi avait été endommagé

tout le monde avait voulu caresser les seins

on comprend tout le monde

mais tout de même

une marionnette si petite

et en plus en forme de dessin!

la lumière était effacée

et les pointes avaient disparu

tout le monde ne l'avait pas embrassée

mais ceux qui l'avaient fait

l'avaient fait de façon dégoûtante

et la bouche avait disparu aussi

ce qui est pénible quand on a besoin de pleurer

c'est vrai que c'est pénible

ce livre qu'on a besoin de mordre

et qui n'existe pas

difficile de pleurer dans ces conditions

 

personne n'avait touché les yeux

on les avait beaucoup regardés

mais on n'y avait pas touché

on touche rarement les yeux d'une dame

sauf si c'est la seule chose qu'on peut toucher

auquel cas on les touche

en pensant à autre chose

qu'on ne touche pas de toute façon

 

— Tu vis donc toujours, dit Pierre

à la petite marionnette martyrisée

je suis si content que tu sois vivante

je vais très vite te réparer

et tu pourras encore rêver à l'amour

 

la petite dame secoua la tête

il y avait de grosses larmes dans ses yeux

elle semblait dire: rêver d'amour?

je ne peux plus rêver

je veux faire

j'en ai assez de ce personnage

c'est trop difficile à jouer

confie le rôle à une autre que moi

je préfère mourir plutôt que recommencer

ce qui s'achève toujours par un drame

dans quel état je suis!

et laide par-dessus le marché

Maître Pierre je t'en supplie

fais-moi mourir une bonne fois

je ne veux plus recommencer

donne-moi un autre rôle

je sais jouer beaucoup de choses

tu sais que je peux

donne-moi l'amour au moins une fois

je le ferai une bonne fois pour toutes

et ensuite je serai qui tu voudras

exactement comme tu voudras.

 

— Je ne sais pas, dit Pierre

il faut que je réfléchisse

on ne change pas un répertoire comme ça

je ne suis pas un bon magicien

mais d'abord tu as besoin de grosses réparations

je vais y passer toute la nuit

demain le spectacle continue

la petite dame semblait se taire maintenant

elle était très triste

et il ne dessina pas la bouche de suite

il effaça les larmes dans les yeux

et il lui demanda de ne plus recommencer

elle secoua la tête

peut-être pour dire non

qu'elle recommencerait de toute façon

parce que c'était plus fort qu'elle

qu'il y avait en elle quelque chose de fort

et qu'elle ne pouvait rien contre cette chose

et que même elle n'avait pas envie

de pouvoir quoi que ce soit

elle secouait la tête

il ne dessina pas la bouche

mais il savait exactement ce qu'elle aurait dit

 

il redessina les seins

ce n'était pas difficile

ils étaient très beaux

il chatouilla doucement la pointe

avec le bout de son nez

la petite dame fronça les sourcils

et il se mit à rire en continuant

puis il embrassa une épaule puis l'autre

et elle lui faisait toujours de mauvais yeux

elle n'était plus triste maintenant

elle était coquette

et elle n'avait pas de bouche pour le dire.

 

il effaça l'horrible ouvrage du bonhomme

qui avait semé tant de pagaille

la petite dame en parut soulagée

et il lui dessina un beau derrière

et des jambes bien égales

elle regarda tristement entre ses cuisses

et il les referma doucement entre ses doigts

 

— Maintenant je vais te dessiner la bouche

dit-il en la regardant dans les yeux

promets-moi de ne pas me parler d'amour

 

mais la petite dame ne pouvait rien promettre

et il y avait tant d'amour dans son cœur

elle joua distraitement avec la pointe de ses seins

et Pierre s'en amusa

non décidément elle ne pouvait rien promettre

surtout pas de renoncer à l'amour

au moins le temps qu'il se repose

jusqu'au matin où elle ouvrirait les yeux

et lui dirait qu'elle a envie d'une nouvelle toilette

pourquoi? pour qui?

comme ça? pour être belle? et puis après?

 

il ne dessina pas la bouche

elle avait trop envie de parler

et il n'avait pas envie de l'entendre

il savait exactement ce qu'elle dirait

elle dirait ce qu'elle disait toujours

chaque fois qu'il lui dessinait une bouche

après que le public l'ait effacée

à force de coups de langue.

 

pourquoi parler, petite dame

pourquoi me répéter ton rôle

je le connais par cœur

et j'aime ton interprétation

c'est ton rôle

et personne d'autre que toi ne le jouera

je te dessinerai une bouche demain soir

juste avant le lever du rideau

comme ça tu ne m'ennuiera pas toute la journée

et patati et patata.

dire qu'il suffit d'effacer la bouche

et tout est parfait pour ainsi dire

bla bla bla bla bla bla bla

comme sont les femmes quand elles parlent

quand elles n'arrêtent pas de parler

parlant de ne jamais s'arrêter

si on cherche à parler d'autre chose

et bla bla bla et bla bla bla

 

c'est chouette de dessiner les femmes

on n'est pas obligé de tout dessiner

par exemple on ne dessine pas la bouche

et on est tranquille

on dessine toujours les yeux

ce que c'est beau les yeux d'une femme

le sexe? quel sexe? il y a un sexe?

 

et très distraitement

mais alors d'une façon très très distraite

il fit un petit trait vertical entre les cuisses

et il attendit patiemment qu'elle s'en rendît compte.

 

 

 

 


L'ANE ET LES FAUX TEMOINS

 

 

— Mais c'est la petite dame passe-peintre

dit Thomas dans le micro

et la foule se tourna vers la petite dame qui rougit

quels beaux seins! s'écria Thomas

— quels beaux seins! répéta la foule

— et quel beau derrière!

— oui! quel beau derrière!

Thomas s'approcha de la petite dame

qui se mit à rougir encore plus

elle était toute chaude

et il se serra tout contre elle

c'est tellement chouette une dame qui rougit

il la regarda bien dans les yeux

elle avait les plus beaux yeux du monde

et tout en lui caressant les seins il lui dit:

— il me semble que vous ayez un sexe.

— je sais, dit-elle d'une voix timide

je sais bien que j'ai un sexe

je m'en suis rendue compte ce matin

ça m'a fait tout drôle

je n'en reviens toujours pas

c'est pour ça que je suis venue à la télé

j'étais au théâtre et je n'ai pas tout compris

à la télé je comprendrai ce qui m'arrive

pourtant je n'ai pas joué

je le saurais si j'avais joué, n'est-ce pas?

et pourtant j'ai gagné

regardez comme il est mon sexe

rien qu'un petit trait pas bien grand

trop petit peut-être je n'en sais rien

je ne l'ai pas encore essayé

vous voulez l'essayer avec moi

ça ne vous engage à rien

je vous promets de ne pas faire d'enfant

(la foule rit de bon cœur)

avec les femmes

il faut s'attendre à ce genre de chose

mais pour avoir un enfant

il faut le vouloir très fort

je ne le veux pas

je veux simplement essayer mon sexe

faites-le avec moi

vous pouvez continuer à me caresser les seins

tout le monde les trouve très beaux

il n'y a pas de raison de ne pas s'en servir

si quelqu'un veut me caresser les fesses

c'est possible

mais alors un à la fois

parce que j'ai du mal à compter sur mes doigts

— je parle je parle qu'est-ce que je parle!

je ne sais pas s'il faut parler en même temps

(la foule murmure son conseil éclairé)

je ferai comme ça me vient de toute façon

il paraît que dans ces moments-là

on ne sait plus ce qu'on fait

même qu'il vaut mieux ne pas le savoir

on goûte le plaisir de cette façon

et il n'en est pas question

— qui veut essayer avec moi?

il est tout petit mais je m'en fiche

qui est-ce qui s'en fiche qu'il soit petit?

Thomas mon petit chéri

on dit que le tien est petit aussi

est-ce que tu veux le comparer au mien

c'est celui qui a le plus petit qui gagne

— il gagne quoi celui qui a gagné?

 

Une petite fille s'écria: un ballon rouge!

 

— Oui mais comment on va le gonfler le ballon?

 

— En soufflant dedans! dit la petite fille.

 

Et elle se mit à souffler dans un ballon

qui gonfla gonfla gonfla

et quand il fut entièrement gonflé

elle montra le résultat à la foule éberluée

— On ne savait pas que les petites filles savaient faire ça

on ne sait pas grand chose des petites filles

c'est vrai

mais alors quel gros ballon

mais qu'il est gros

heureusement qu'elle ne l'a pas gonflé à l'hélium

il est chouette ton ballon petite fille

est-ce que tu veux en gonfler un autre?

tu préfères manger une pomme d'amour avant?

donnez donc une pomme d'amour à cette petite!

ce n'est pas le moment de la faire pleurer

quand elle se sera bien régalée

elle gonflera un autre ballon

ça ne te fait rien si c'est un ballon bleu

ne faites pas pleurer la petite fille

donnez-lui un ballon rouge

si c'est ce qu'elle veut

si elle pleure elle ne gonfle plus

et nous on aime les petites filles qui gonflent

c'est vrai que c'est chouette une petite fille

pas de seins un tout petit derrière

et un sexe juste pour faire pipi

elles aiment les chatouilles sur le ventre

mais c'est juste pour rigoler

on devrait épouser les petites filles

on ne leur ferait pas d'enfant

on les regarderait gonfler les ballons

elles mangeraient beaucoup de pommes d'amour

et nous on serait heureux comme des rois

mais il ne faut pas trop rêver

nos femmes ont un gros derrière

un gros sexe de grosses jambes

de gros yeux pour nous surveiller

des fois qu'on montrerait notre sexe aux petites filles

quel mal y a-t-il à montrer son sexe

à une petite fille qui n'en a pas?

est-ce que quelqu'un peut dire le mal?

les petites filles savent très bien

ce qu'il faut faire dans ce cas

il ne faut pas souffler dedans

et si on a soufflé dedans

il faut appeler sa maman

pour manger la pomme d'amour avec elle

quand on est une petite fille modèle

on partage tout avec sa maman

surtout les pommes d'amour

parce que c'est fête une fois l'an

seulement

et les hommes qui montrent leurs zizis

un jour qui n'est pas fête

le font parce qu'ils ont de mauvaises idées

et il faut s'en méfier comme de la peste

ce qui n'est pas si difficile

parce que c'est seulement les jours de fête

qu'on peut confondre le sexe des hommes

avec les ballons rouges.

 

— Voilà ce que je sais de la sexualité

dit la petite en observant le sexe de la petite dame

est-ce que je peux mettre un doigt dedans?

si ce n'est pas interdit

je peux le faire

est-ce que c'est toi qui interdit

ou est-ce qu'il faut une loi pour ça?

si c'est une loi je ne veux plus jouer

l'anatomie est une science sérieuse

exactement comme les petites filles

alors! je peux ou je ne peux pas?

 

et sans attendre la réponse

elle mit le doigt dans le sexe de la petite dame

et la petite dame rougit encore

et Thomas ouvrit de grands yeux

et il mordilla nerveusement le micro

ce qui produisit des craquements

dans les hauts parleurs sur les pylônes

et Kateb qui dormait un peu

depuis le début de la cérémonie

se réveilla tout à fait en rouscaillant

— qu'est-ce que c'est que cette pornocacographie!

s'écria-t-il d'une forte voix

a-t-on idée de ce que c'est

on devrait interdire ce genre de spectacle!

 

— Ce n'est pas un spectacle, monsieur!

dit la petite dame qui aimait beaucoup

ce que lui faisait la petite fille

c'est une conversation entre gens aimables

je ne sais pas qui vous êtes

ni ce que vous faites ici

mais je vous trouve bien importun

vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas

d'ailleurs vous n'êtes même plus un homme

vous êtes détruit à ce que je vois

c'est bien fait pour vous

vous l'avez bien méritée cette destruction!

 

— Dites donc espèce de petit boudin!

cria Kateb dans une colère terrible

va donc te rhabiller eh poufiasse!

tu n'as pas honte de te promener toute nue

avec ce sexe tellement ridicule

on dirait un coup de crayon

je suis sûr qu'on ne peut rien mettre dedans

et surtout pas ce que je pense

 

— Et tu penses à quoi, pleuronecte!

tu ne sais même pas ce que c'est une femme!

 

— Je ne sais pas, moi? non mais

je dois en épouser une pas plus tard que demain

et j'en ai épousée une il y a au moins dix ans

je sais ce que c'est une femme

et je sais ce que c'est un sexe de femme

je peux te dire que ce trait ridicule

n'est pas un sexe de femme

mais bien sûr je ne peux pas essayer avec toi

je suis complètement détruit

et j'ai peut-être perdu un os ou deux

dans l'affolement qui a suivi

je voudrais que ce soit une phalange ou deux

ou même un tibia ou deux

mais peut-être que c'est plus grave

peut-être que je ne pourrai plus faire pipi

ce qui m'embête un peu

mais pas autant que ce qui m'embête beaucoup

si tu vois ce que je veux dire

pourvu que ce soit un ou deux tibias

ou même deux os du crâne

pourvu que ce ne soit pas celui-là

j'aime bien cet os

des femmes l'ont aimé

et je ne peux plus rien prouver

l'amour est un art éphémère

c'est un art populaire

et le peuple a souvent une mauvaise langue

ce qui n'est vraiment pas artistique

— mais je m'égare avec ces histoires de sexe

ne reste pas toute nue devant tout ce monde

et demande à cette petite fille

d'aller jouer à la corde avec ses amies

elle ne sait pas ce qu'elle fait

moi je ne sais pas si je sais encore

— quel fatras d'os!

habille-toi petite dame je t'aime bien

ce que tu m'as fait dire

m'a fait beaucoup de bien

il fallait que je le dise

j'ai tellement peur de donner raison à la malchance

habille-toi légèrement

et viens fouiller dans mes os

tu trouveras peut-être celui que tu cherches

je ne peux pas t'aider

il me faudrait des mains

et je ne sais même pas où sont mes phalanges

 

petite dame excuse-moi si j'ai été impoli

d'habitude je ne manque jamais de politesse

mais j'ai tellement peur

avec cette télé qui me casse les oreilles

et ce théâtre où il ne se passe rien

viens avec moi on parlera

et tu trouveras ce que tu cherches

aide-moi à le trouver

ce que tu cherches m'intéresse autant que toi

je crois que c'est ça l'amour

on cherche la même chose

au début on ne le sait pas

que c'est la même chose qu'on cherche

et puis un jour on se met à le savoir

et on s'étonne d'avoir eu la même idée

et on se dit qu'on cherche la même chose

que cette chose ce n'est pas l'amour bien sûr

on est sincère mais pas à ce point

cette chose c'est une chose sans importance

sauf que la trouver c'est très important

que la chercher ce n'est pas mal non plus

si on cherchait ensemble hein chérie?

de temps en temps on pourra arrêter de chercher

et on se chatouillera partout où ça nous fait plaisir

on inventera un grand lit

ce sera notre lit

et il n'y aura personne d'autre dedans

que toi et moi

moi je serai entièrement reconstruit

j'aurai des mains et des yeux

pour redessiner ton sexe comme il faut

c'est vrai qu'il est riquiqui ton sexe

celui qui l'a dessiné manquait d'inspiration

ou alors il a eu peur de quelque chose

on ne fait pas ça à une femme

un petit trait et puis s'en va

et la chair toute rose?

et l'huile pleine de reflets?

et cette douceur qui n'emprisonne pas?

il fallait dessiner ces choses aussi

mais pour cela il faut ouvrir le sexe

et il n'a pas osé le faire

quelque chose lui a fait peur

il a tracé un trait

comme une caresse verticale

et puis il a fermé les yeux

parce que ça lui faisait vraiment peur

et il t'a laissée partir vers d'autres hommes peut-être

mais quel homme peut deviner sa détresse

dans ce simple trait de crayon?

 

Viens petite dame bleue

j'aime ta couleur moitié ciel moitié mer

je vais ouvrir ton sexe si tu le veux

et je te dessinerai de la chair

il faut de la chair à cet endroit-là

c'est une chose que je dessine parfaitement

je lui donnerai la couleur que tu voudras

bleu si c'est le bleu que tu préfères

ou jaune comme un tournesol

noir si le noir te donne des idées

la couleur de ton sexe c'est ton affaire

moi je donne je ne choisis pas

je peins je ne mesure rien

 

Qu'est-ce que je t'aime petite dame!

dommage que je sois détruit

je t'aurais enlevée à cette foule idiote

et je t'aurais fait l'amour au pays des oiseaux

seulement voilà voilà voilà

je ne suis pas le maître de cérémonie

et perché sur cette hauteur je ne vois pas bien

si tu m'aimes ou si tu t'en fiches

 

Habille-toi pour qu'ils ne te regardent plus

et monte jusqu'à moi

je veux lire dans tes yeux

il y a quelque chose d'écrit je le sais

il faut que je lise ces mots tu veux?

 

la petite dame baillait aux corneilles

elle regardait la voix de Kateb

entre les deux pylônes

il parlait peut-être pour ne rien dire

ce qui arrive quelquefois aux hommes

moins souvent qu'aux femmes c'est vrai

mais ça leur arrive de temps en temps

et quand ça leur arrive c'est pour de bon

 

Est-ce que c'est bon? se demanda la petite dame

est-ce que c'est vraiment aussi bon que je le souhaite?

je commence à me poser de drôles de questions

— Prête-moi tes habits, dit-elle à la petite fille

qui à force de caresses

avait presque effacé le trait

— Mes habits! ma robe et mon chapeau?

tu veux rire? comme ça? devant tout le monde?

on va me voir toute nue

et peut-être même qu'on me caressera le derrière?

cette idée ne m'excite pas tellement tu vois?

ne veux-tu pas demander à une autre petite fille?

ce serait plus simple

et ça ne me compliquerait pas l'existence!

 

— Fais ce qu'elle dit, dit Thomas dans le micro

je caresserai moi-même ton derrière

ce qui empêchera les autres de le faire

 

— Dans ces conditions je veux bien

déclara la petite fille en se déshabillant

ceux qui pensaient me caresser sont bien attrapés!

il n'y en aura pas pour tout le monde hein Thomas

juste pour toi et encore je ne sentirai rien

 

— Tu sentiras si tu veux sentir, dit Thomas

en recommençant de mordiller le micro

ce qui n'irrita pas Kateb le moins du monde

parce que la petite dame

avait plongé un bras dans sa bouche

et elle remuait les os fiévreusement

certaine de reconnaître rien qu'en le touchant

celui qu'elle cherchait avec Kateb.

 

Pendant que d'une main

Thomas caressait le derrière de la petite fille

de l'autre il tenait le micro contre sa bouche

et il inventait un nouveau jeu

pour amuser le public

ce qui ravit encore une fois le producteur

qui fumait beaucoup de cigares

parce qu'il était producteur.

 

— Il nous faut un gagnant, expliqua Thomas

et nous n'avons pas de gagnant.

 

— Est-ce que je n'ai pas gagné moi!

s'écria la petite fille en tirant la langue

(de la manière la plus grossière qui soit

ce qui épouvanta les vieilles dames)

aux messieurs qui regrettaient beaucoup

très sincèrement et avec beaucoup d'amour

de ne pas caresser un si beau derrière

petit mais beau

beau et donc pas si petit que ça

parce que ce qui compte c'est le plaisir

c'est-à-dire une certaine façon

de se mesurer avec la vie

sans risquer la mort

 

— Non, tu n'as pas gagné, dit Thomas

il faut jouer pour gagner

et je ne t'ai pas vue jouer

si tu veux jouer tu ne seras pas seule

et par conséquent tu ne gagneras pas forcément

et si c'est un autre qui gagne

tu devras accepter sa victoire sans pleurer

et sans me reprocher d'avoir triché

ou d'avoir préféré ses yeux plutôt que les tiens

j'aime bien tes yeux

mais ce n'est pas une raison

pour te rendre jalouse

as-tu compris ce que je viens de dire?

 

— Si je n'ai pas compris, qu'est-ce que je gagne?

 

— Je te pince les fesses et tu vas te rhabiller!

 

— Et si je ne me rhabille pas?

 

— Je te montre mon zizi pour te faire peur.

 

— Et si je n'ai pas peur?

 

— Alors je t'aimerai beaucoup

et j'arrêterai de faire de la télévision

c'est un métier épouvantable

des fois je ne sais plus ce que je dis

et ça me fait beaucoup de peine

après tout je suis quelqu'un de bien

avec une tête des bras des jambes

je ne sais pas si je suis marié

et si j'ai des enfants

il faudra que je me pose la question un jour

est-ce que tu veux te la poser avec moi?

 

— C'est une question trop difficile

pour une petite fille pas très grande

je peux toujours me la poser

avec toi si tu veux que ce soit avec toi

mais alors question réponse

ne compte pas trop sur moi

je suis un peu nunuche vois-tu

je parle beaucoup et je me crois

je suis vraiment très très petite

mais si tu continues de me caresser

je vais devenir très très grande

et je vais te manger d'un coup

dis? tu aimes les grandes petites filles?

 

— Je ne sais pas si on peut le dire à la télé

possible que ce soit possible

on dit qu'on peut tout dire

mais c'est un sujet vraiment délicat

les petites filles n'ont pas de sexe

ou alors très petit

est-ce qu'on peut parler

de ces petites choses à la télé

je ne sais pas je ne sais vraiment pas.

 

— Coupe le micro c'est le moment de la pub

on va pouvoir rigoler un peu tous les deux

ça ne t'embête pas de rigoler avec moi

j'ai vu à la télé tout ce qu'il faut faire

les trucs les machins les choses les bidules

il y a un tas de choses que je sais

par exemple pour embrasser

pas sur la bouche c'est trop cochon!

ne m'embrasse jamais sur la bouche

c'est ma bouche je fais ce que je veux

toi tu ne peux pas faire ce que tu veux

dépêche-toi c'est bientôt la fin de la pub

oh mince c'est déjà fini quel dommage!

c'est toujours quand ça commence que ça finit

j'en ai marre de cette vie

quel printemps d'hôtellerie!

 

la petite fille était vraiment déçue

elle se mit à bouder

à grimacer

à se dandiner

Thomas parlait dans le micro:

— Mesdames et messieurs il faut choisir

entre un spectacle pornographique

montrant les ébats d'une petite fille

avec un célèbre présentateur de la télé

et la leçon d'anatomie

nécessaire à la reconstruction de Kateb

si vous souhaitez le spectacle porno

vous toussez grassement dans votre main droite

et vous dites je le jure!

si par contre vous préférez vous cultiver

et qu'alors vous êtes particulièrement intéressés

par la leçon d'anatomie

et par la reconstruction de Kateb

(je vous rappelle que Kateb est un ami personnel

à vrai dire je suis son cousin germain

et de façon réciproque

il est l'oncle de la tante de mon grand-père

lequel n'a jamais été le père de mon père

ni celui de ma mère

mais mon propre père

ce qui paraît incroyable mais)

si donc vous préférez la science de l'anatomie

vous vous pincez le nez fortement

vous ouvrez la bouche toute grande

et vous imitez le cri de l'âne qu'on châtre

est-ce que tout le monde a compris?

ceux qui n'ont pas compris

n'ont qu'à jouer de la trompette

et ceux qui n'ont pas compris

qu'ils devaient jouer de la trompette

n'ont qu'à demander aux autres

pourquoi on leur interdit de jouer du tambour.

 

— Est-ce que tout le monde a bien compris

et est-ce que ceux qui n'ont pas compris

savent jouer de la trompette?

les joueurs de binious n'ont qu'à bien se tenir!

un deux trois c'est parti!

on vote comme on veut

vive la liberté!

 

Ceux donc qui avaient choisi la pornographie

se mirent à tousser grassement dans leurs mains droites

et ils disaient "je le jure" au bon moment -

en même temps les amateurs d'anatomie

tentèrent d'imiter la castration des ânes

et toujours dans le même temps

d'autres jouèrent de la trompette et du tambour

les joueurs de biniou ne savaient pas quoi faire

parce que le biniou a beau faire beaucoup de bruit

il devenait très difficile de se faire entendre

inutile de jouer dans ces conditions

 

Thomas rigolait comme un singe

il avait mis le micro sous son bras

et il applaudissait le vacarme incroyable

qu'il avait provoqué

en grand présentateur qu'il était

la petite fille n'avait pas tout compris

et elle tapait des mains en regardant Thomas

elle le trouvait très amusant

et tout le monde était très amusant

on s'amusait bien c'était très amusant

de s'amuser comme ça en s'amusant

il y a des choses plus amusantes que l'amour

la preuve regardez ce qu'on s'amuse bien

et pourtant on ne s'aime pas du tout

on se fiche complètement

de ce qui peut arriver aux autres

de bien ou de mal

de mal surtout

parce que le bien ça rend jaloux

et alors là on ne s'amuse plus du tout

mais ce soir la télé est géniale

on se sent transporté dans un autre monde

on jure de tousser le plus grassement possible

on châtre les ânes pour faire de la musique

et ceux qui ne comprennent rien à l'amour

peuvent jouer de l'instrument de leur choix

pourvu qu'on entende pas les gaitas!

 

Qu'est-ce que tu es beau Thomas!

tu as quel âge par rapport à moi?

c'est l'âge qui compte celui-là

même si ça fait beaucoup c'est peu

on ne vit pas si longtemps

pour aimer tout le monde

il faut plusieurs vies

or on en a qu'une

une vie qui fait peur

parce qu'elle est toute seule

et quand elle n'est pas seule

et qu'on a bien fermé les yeux

pour ne pas voir ce qui se passe

juste à côté

alors on se sent vraiment bien

tout nu contre l'autre qui est tout nu

on peut se mentir encore

parce que la nudité n'empêche pas le mensonge

mais on est vraiment bien pas tout seul

tous les deux seuls

ce qu'on est bien

même si l'âge ne compte pas

même si on n'est pas là pour faire des bébés

même si on a bu un coup de trop

et qu'on a très sommeil

j'aime bien imaginer tout ça

pensait la petite fille qui n'entendait plus

le vacarme télévisuel

ça me fait du bien de penser que c'est moi

et pas une autre

ce sera peut-être moi je l'espère

ce sera moi si je ne suis pas trop bête

j'ai bien le temps d'y penser

et quand je l'aurai bien pensé

je serai une véritable bête d'amour

et il ne me viendra pas à l'idée de jouer de la cornemuse!

 

et Thomas rigolait rigolait rigolait

on ne jouait pas mais qu'est-ce qu'on s'amusait!

— eh espèce de vieux croupion

qu'est-ce qui pend à ta barbe?

est-ce que c'est la vérité qui dégouline?

tu peux tousser personne ne t'écoute -

eh pate-pelus! prépuces de mer!

est-ce que les ânes jouent de la gaita!

ce serait amusant mais ce n'est pas possible!

jouez! jouez! jouez!

je suis le meilleur de tous les présentateurs!

la télé c'est moche comme un vieux derrière

mais c'est tellement divertissant!

au diable les querelles intestines!

il faut que les ondes abondent

et c'est reparti pour un tour:

— on tousse dans sa main droite

et on dit: je le jure

on jure quoi espèces de brouailles!

on jure que c'est bien gras

que c'est gras le mieux possible

quel foutu tribunal que la télé!

— et on châtre les ânes

ou bien ils se châtrent tous seuls

ils n'ont qu'à mordre dedans

et tirer d'un coup sec

il faut cracher avant de crier

ah bon dieu! que je suis malheureux

tant que je n'ai pas vidé ma bouteille

bon dieu! que l'amour me manque

et que les femmes sont belles!

n'hésitez pas à nous écrire

sur carte postale seulement

avec un timbre pour la réponse

parce qu'on vous répondra

bande de rastaquouères!

je vous ramènerai cent prépuces de Philistins

et je vous les ferai bouffer

ça vous dégoûtera de la télé

j'aurai moins d'argent mais j'aurai tout gagné

ce que c'est chouette de se foutre de la gueule de monde!

il faudra que je recommence!

 

Remarquez bien que vous pouvez voter

pour les deux spectacles en même temps

je me vois très bien en train de forniquer

avec cette charmante demoiselle

et dans le même temps je commenterai

la leçon d'anatomie

laquelle est illustrée en principe

par une dissection cadavérique -

je crois que ça m'excitera beaucoup

j'oublierai que cet amour n'est pas normal

et je m'en porterai bien

je ferai de la pornographie avec délice

et de l'anatomie avec beaucoup d'amour

 

Qu'on m'apporte un cadavre!

et qu'on écarte les cuisses de cette jeune fille

je vais montrer au monde

ce que c'est que l'amour

un sexe de présentateur de télé

est un gros sexe

et une petite fille est une petite fille

je m'en vais te barbouiller tout ça

de chair en décomposition

bon dieu! je suis déjà malade

je vais vomir ça va puer

ce bruit cette odeur ce corps!

je ne sais plus si c'est vraiment de la télé

qu'on me dise si c'est la télé

ou ma tête qui explose

est-ce que je suis encore présentateur

ou est-ce que je suis malade à crever

 

Arrêtez de tousser, de jurer, de châtrer, de jouer

il n'y a plus de télé

on joue pour rien

il n'y a plus rien à gagner

et toi petite conasse en forme de femme

retourne à l'école pour apprendre à compter

est-ce qu'on mesure le sexe avec une calculatrice?

non n'est-ce pas? alors tire-toi

je vais vomir sur mes genoux

je vais crever à force de vomir

je ne sais plus si la télé est toujours branchée

qu'on me fasse un signe pour confirmer

est-ce que quelqu'un veut me faire un signe?

 

— Pauvre Thomas, dit Kateb doucement

et pauvre de moi

ce n'est pas aujourd'hui qu'on me reconstruira

quelle idée de jouer ainsi avec ma vie

enfin! c'est comme ça la télé

c'est à prendre ou à laisser

 

— C'est dégoûtant! fit la petite dame

qui secouait les os au fond de Kateb.

 

— Alors laisse tomber si ça te dégoûte.

 

— Oh mais je ne parlais pas de tes os!

Je les aime tes os

et je trouverai celui avec lequel l'amour se fait

ce qui est dégoûtant

ce sont ces histoires de pornographie

que c'est dégoûtant de penser à ces choses

c'est pas humain

et ce n'est pas bien pour les petites filles

qu'est-ce qu'elles vont penser de ce monde

de ce monde où on leur demande de vivre

et d'aimer

on comprend vite qu'on ne peut pas faire autrement

que de vivre

mais ne se pose-t-on pas la question

de savoir si ça vaut vraiment le coup

d'aimer et de se faire aimer

quand on voit de pareilles choses

et qu'on est une petite fille

est-ce qu'on a vraiment envie

de se chatouiller

et de rire

et d'écrire des lettres d'amour?

 

La petite dame était assise maintenant

sur le bord de la civière

Kateb était très laid

il avait la forme d'un sac

et elle aurait pu rire

de la bouche entre les deux yeux

— le petit garçon a bien essayé

expliqua Kateb en frissonnant

mais il n'a pas réussi à me reconstruire

la télé le fera peut-être

c'est un jeu mais pourquoi ne pas le jouer?

 

— Je ne jouerai pas mon beau sexe à la télé

dit la petite dame en le caressant

il est déjà presque effacé

j'ai eu tant de mal à l'avoir

je pleurerais s'il n'en restait plus rien

bien sûr je ne l'ai pas essayé

je ne sais pas ce qu'il vaut

l'amour devrait lui plaire à ce qu'on dit

on dit aussi qu'on est quelquefois déçu

est-ce que l'amour t'a déçu toi Kateb?

 

— Non, pas l'amour, mais je suis déçu quand même

je ne pense pas que ce soit la même chose

l'amour n'est pas un médicament

on n'aime pas pour se soigner

on se soigne pour aimer mieux

mais je ne suis pas vraiment malade

je suis détruit

et je n'ai pas perdu une seule de mes pièces

ou alors une ou deux pas plus

pourvu que le meilleur de mes os ne soit pas perdu!

c'est tout ce que je souhaite

et tu vas chercher encore hein?

rentre tout au fond de moi

je ne suis qu'un sac ce n'est pas difficile

 

La petite dame entra toute nue

il observa son beau derrière qui remuait

il avait deux yeux pour ça

et pas d'os pour aimer

il l'aima quand même de tout son cœur

l'os était quelque part dedans

elle le trouverait c'était sûr

elle cherchait avec beaucoup de méthode

classant les os par grandeur

puis par diamètre

puis par poids

puis par couleur

elle savait ce qu'elle faisait

et elle le faisait bien

il avait tellement confiance en elle!

 

De l'autre côté, au théâtre

le vacarme des téléspectateurs avait inquiété Felix

il n'avait jamais vu un pareil public

il avait d'abord entendu comme un grondement

un peu comme une catastrophe naturelle

qui se prépare et qui va tout dévaster

il avait mis le nez à la fenêtre

son propre public était silencieux

un peu inquiet peut-être

parce qu'il se passait quelque chose

ailleurs que dans le théâtre

ce qui était un paradoxe insoutenable

quelques uns — des moins fidèles

avaient rejoint la télé

sans poser de questions

et maintenant ils jouaient

à tousser dans leurs mains droites

et à dire je le jure

ou bien ils faisaient l'âne qui a mal

et qui le fait savoir d'une voix déchirante

ils avaient tous compris

et pas un ne joua de la trompette

du tambour

et encore moins de la cornemuse

le public du théâtre

même déserteur

c'est un public intelligent

on ne lui fait pas jouer de la cornemuse

ou alors si la partition

est une bonne partition

ce qui arrive quelquefois

et ce qui évite de faire l'âne

ou le faux témoin.

 

 

 


ENCORE LA LETTRE !

 

 

"Je dépose un baiser entre tes cuisses:

c'est là que je veux aller"

 

C'était les premiers mots de la lettre

Saïda rougit

son père avait écrit cela

à qui?

elle avait lu un peu vite

et juste les premiers mots

entre tes cuisses...

les cuisses de quelle femme

une femme comme toi

avec entre les cuisses un...

il en a de drôles d'idées

et elle va aimer ça

moi j'aimerais bien que ça m'arrive

Kateb m'a embrassé sur la bouche

il me léchait les lèvres

il aurait pu me lécher le...

il y a toujours une différence

entre ce que l'on écrit et ce qu'on fait

on écrit mal ce qu'on fait

et on ne fait pas toujours ce qu'on écrit

c'est juste un baiser rien de plus

un baiser écrit

entre les cuisses d'une femme qui existe

elle fera ce qu'elle voudra

elle ne dira pas non

les femmes ne disent jamais non

personne ne lira la lettre

personne ne lui volera ce baiser

il peut être content

il a fait ce qu'il devait faire

et elle aime qu'il le fasse de cette façon

l'écrivant

ce doux baiser entre tes cuisses

dommage que ce soit mon père

je l'aurais volé ce baiser

entre mes cuisses

Kateb ne sait pas embrasser de cette manière

viens mon petit amour

ta bouche entre mes cuisses est un autre sexe

c'est un sexe de femme et je l'aime

écris-moi que tu m'aimes

ce n'est pas difficile de dire je t'aime

c'est beaucoup plus difficile

de me baiser entre les cuisses

tu le feras

pas maintenant

il faut que tu le fasses

je t'aime tant.

 

c'est là qu'il veut aller

quelle belle attention

et quel beau projet

il est un peu fou

ça ne lui ressemble pas

"Saïda! tes cuisses

c'est fait pour marcher

pas pour en faire un spectacle

à bon marché

fichez le camp vous autres!

le spectacle est terminé rideau!

tu pourrais leur montrer ton derrière

tes épaules tes seins ton...

— mon quoi?

— ton rien! il n'y a rien que tu puisses montrer

en tout cas pas de cette façon

— quelle façon?

— il y a des façons de le montrer

on ne le montre pas comme ça

écris des lettres ça t'amusera

on ne verra plus tes cuisses

mais on saura où tu veux en venir

— Où?

— ne te fiche pas de moi

tu recherches le plaisir rien que ça

ce n'est pas de ton âge

— quel âge?

— le mien le leur l'âge de tout le monde

sauf de ceux qui ne l'ont pas

et qui ne sont pas tout le monde

il y a un âge pour ça aussi

ne montre pas tes cuisses

en tout cas pas de cette manière

serre bien les genoux et tais-toi

tu peux boire du vin si tu veux

fumer du tabac ou autre chose

je ne sais pas exactement ce que tu peux faire

mais je sais ce que tu ne dois pas faire

— Faire?

— oui faire — faire et défaire

c'est comme ça que la vie se passe

on fait et on défait

jusqu'à ce que ça ne se refasse plus

il arrive toujours ce moment-là

il ne manque pas d'arriver

— Pourquoi?

— est-ce que je sais s'il y a une raison?

on fait l'amour toute sa vie

et ce n'est peut-être pas ce qu'il fallait faire

— Quoi d'autre?

— je ne sais pas je ne sais pas

ne leur montre pas ton derrière

ils le caresseront par amour

et ce n'est pas l'amour qu'il faut faire

— Le faire avec qui?

— Fais-le toute seule en attendant

et ne montre rien à personne

je te dirai quand il faudra montrer

il y a un moment qu'il faut choisir

une conjonction de regards

un point de rencontre favorable

je l'ai lu dans des entrailles peut-être

— j'attendrai que tu me dises

tu peux continuer d'écrire ta lettre

à qui écris-tu

— à quelqu'un que j'aime beaucoup

— tu peux aimer toi?

— je l'aime vraiment beaucoup

— alors écris la lettre d'amour

— ne me dérange plus s'il te plaît

et ne leur montre plus tes cuisses

— je ne montrerai plus rien

tu peux écrire la lettre

je la porterai si tu veux

— il faut que je l'achève d'abord

mais tu ne la porteras pas à celle que j'aime

je ne veux pas que tu saches

promets-moi de ne pas chercher à savoir

— je te le promets

tu peux écrire

je te promets de ne pas lire.

 

promesse non tenue

"et mille baisers sur la chair de tes seins..."

mille baisers

rien que ça

ça en fait des chatouilles!

 

moi aussi je pourrais écrire une lettre

c'est peut-être un bon conseil

je lui dirai je lui écrirai voyons

je dépose un baiser sur ton...

non il n'aimera pas ça

il n'aimera pas que j'écrive ce genre de chose

— veux-tu embrasser mes seins?

je sais que tu en meurs d'envie

alors ne te gêne pas embrasse-les

écris-moi que tu les embrasses très fort -

il aimera ça

je l'écrirai dès que je pourrai

je n'ai pas le temps maintenant

ce soir je saurai écrire

il faudra attendre qu'il lise

cela durera quelques jours

et il m'écrira: mille baisers amoureux

sur la chair de tes seins

quel plaisir! quel amour!

je n'ai pas tenu ma promesse

il faudra me tirer les oreilles

pour m'apprendre à vivre!

 

à moins que je sache vivre déjà

on dirait bien que je sais vivre

mon corps mon beau petit corps frémissant!

est-ce que tu sais vivre déjà?

on le dirait bien à te caresser

est-ce qu'il faut te caresser souvent?

— tu peux déposer un baiser entre mes cuisses

si tu veux -

et il m'écrit: je dépose un baiser amoureux

entre tes cuisses mon amour

 

ce que c'est chouette

d'écrire ce qu'on a envie de faire!

on ne le fait pas toujours

mais qu'est-ce que c'est amusant

quand on le fait vraiment -

en fait je n'en sais rien

j'imagine que c'est amusant

je le saurai un jour

pas plus tard que demain

après le repas de noces

il surgira dans la salle à manger

à cheval sur son cheval

et à coups de sabots sonores

il fera déguerpir tout le monde

il cassera les bouteilles d'alcool

il piétinera les douceurs

renversera les tables et les chaises

et les vieilles dames qui font tapisserie

se raconteront des choses rigolotes

et il me saisira par les cheveux

et il m'emmènera dans son château

dans la chambre où il écrit des lettres

à toutes les femmes qu'il rencontre

— je mords la pointe de tes seins -

si c'est ce que tu veux faire mords!

si c'est que tu as écrit

que tu voulais faire avec moi mords!

mords toute ma chair

et rentre dedans avec toute ta chair!

j'aime tout ce que tu écris

et faire aussi ce que tu n'as pas osé écrire

 

entre mes cuisses

tu peux voyager

fermer les yeux respirer

embrasser ma chair trembler

entre mes cuisses et toi

il y a un monde que je ne connais pas

c'est toi qui l'a écrit

et je n'ai pas tout lu

 

entre mes cuisses

à la surface de mes lèvres

effleure ce qui te plaît d'écrire

effleure-le du bout des doigts

je suis là pour te plaire

et je te rendrai tous tes baisers

 

entre mes cuisses

entre la femme que je suis

et la femme que tu écris

je te donne de l'amour

mon huile c'est ton huile

sur le bout de ta langue

comme si tu allais mourir

pour toujours

 

ne meurs pas mon amour

ce n'est pas le moment

quelque chose commence

rien qu'un baiser

au bord de mes lèvres

et toute ta chair est la mienne

 

Je ne devrais pas penser

à ces sortes de choses

se dit Saïda en souriant un peu

elle avait envie de rire

mais il n'y avait pas de raison pour les autres

et elle mit la main sur sa bouche

et personne n'en chercha la raison

elle marchait d'un pas alerte

elle sentait le baiser entre ses cuisses

et personne ne s'en apercevait

son ventre fourmillait de sensations

et elle avait un petit peu froid aux pieds

elle avait toujours froid aux pieds

quand son joli joli la chatouillait en dedans

et elle se mordillait doucement la lèvre

jetait de gros regards profonds autour d'elle

il embrassait vraiment très bien

sa bouche était chaude

comme un sexe de femme

et elle aimait bien cette caresse

elle entendait le clapotis de la langue

elle eut peur qu'on l'entendît aussi

mais personne n'entendait rien

il écrivait comme il faut qu'on écrive l'amour

sans en avoir l'air

entre deux mots mordant la chair

du bout des dents la recréant

comme font les dieux avec les mains

la chair du cou des épaules des seins

du ventre les cuisses les bras

toute la chair sucée entre les cuisses

par la bouche en forme de sexe

qui écrit ce qu'elle veut

avec les mots qu'elle a choisi

et qu'elle ne partage pas

qu'elle absorbe d'un coup

— j'espère que tu m'aimes vraiment

je n'ai pas tenu ma promesse

j'ai agi comme une petite fille curieuse

mais je n'ai pas tout lu

tu ne m'as pas dit son nom

est-ce que son nom

est un mot plus beau que les autres?

oui bien sûr il est beaucoup plus beau

écris-le doucement qu'on ne l'entende pas

est-ce qu'il est écrit bellement

ou bellement sonore?

dis-moi ce que tu sais de son nom

les femmes ont de si jolis noms

épaule

sein

cuisse

derrière

sexe

lèvres

plaisir

amour

les noms m'échappent

moi je m'appelle Saïda

c'est le nom d'une ville où il fait bon vivre

je ne sais pas

si je t'aime autant que je dis

je t'écris une lettre d'amour

parce que ça ne tue pas

sinon je me tairais à jamais

et tu ne saurais rien de mon amour

ni de tes baisers entre mes cuisses

ni du nom que je donne à l'amour

 

la prochaine fois je tiendrai ma promesse

— ne lis pas la lettre

ce sont des choses que les hommes écrivent aux femmes

— et que répondent les femmes?

— elles disent simplement: je t'aime

et ça veut tout dire

tu le diras demain si tu es sage

— et si je ne suis pas sage?

— je te vendrai à un marchand d'esclaves

et il fera de toi une courtisane

et les hommes te pinceront les fesses en riant

— est-ce que je gagnerai beaucoup d'argent?

 

je tiendrai ma promesse

ou je me mordrai la langue

en signe de protestation

on ne donne pas de l'argent

aux petites filles qui lisent

ce qu'il ne faut pas lire

 

écris-moi que tu m'aimes

écris-moi ce que l'amour t'inspire

parle-moi de l'argent et du plaisir

prouve-moi que la vie est éternelle

je ne veux pas mourir autrement

ta bouche c'est mon sexe

c'est mon sexe qui baise le mien

je sais ce que je dis mon amour

même si je ne sais pas écrire

je dis ce que tu pourrais écrire

si tout ce que tu dis est vrai

par exemple mes mains

et les caresses qu'elles te donnent

le sexe qu'elles érectent

à la pointe de ton corps

par exemple ma bouche

les mots qu'elle ne connaît pas

et les mots que tu aimes entendre

par exemple mes lèvres

mes lèvres et mes lèvres

et tes lèvres dedans

pour dire que tu m'aimes

avec plaisir

 

elle tendit la lettre à Felix

— il m'a dit que vous sauriez à qui la donner

— je le sais et je la donnerai

— elle a un nom cette dame?

— C'est une dame en effet

et elle a un très joli nom

— vous le trouvez joli vous aussi?

— tout le monde le trouve joli

— tout le monde l'aime alors?

— tout le monde l'aime bien

mais l'amour n'est pas facile

— vous l'aimez comment vous?

— beaucoup moins que vous

je vous trouve très charmante

jeune maigre mais charmante

c'est important d'avoir du charme

— je vais me marier avec Kateb

— il a beaucoup de chance

il y a beaucoup de Kateb dans le monde

mais il n'y a qu'une Saïda

— il y a combien de Felix?

— deux ou trois à ma connaissance

mais pas plus je te le promets.

— et vous aimez combien de femmes?

— deux ou trois mais pas plus

je tiendrai ma promesse

— moi je ne l'ai pas tenue

— ah? tu connais donc les hommes

à ton âge ce doit être terrible

— ils écrivent ce qui leur fait plaisir

— ils écrivent des lettres d'amour?

— ils m'embrassent entre les cuisses

— ce doit être très agréable

— vous pouvez vous aussi si vous voulez

— je ne veux pas

— alors ne le faites pas c'est tout

est-ce que vous écrivez beaucoup de lettres?

— deux ou trois cela m'arrive

deux ou trois fois pas plus

— et vous les embrassez entre les cuisses

— parfois et parfois non

je les embrasse où ça leur fait plaisir

mais je tiens compte de la politesse

— il y a moins de politesse quand on aime

je le sais depuis longtemps

d'ailleurs je n'aime pas la politesse

on ne fait pas l'amour avec politesse

— on peut être poli avant de le faire

et se contenter d'un baiser sur les mains

— d'un baiser avec la bouche?

— c'est préférable en effet

si l'on veut être bien poli

— je ne veux pas être polie

tu sais ce que la fille répondait à sa mère

dans une chanson que je te chanterai:

"aujourd'hui ma mère je garçonne

et demain je me marierai"

— tu veux donc garçonner aujourd'hui

— je veux faire l'amour

— il faut le demander à Kateb

— je te le demande à toi

donne-moi un rôle dans ton théâtre

on fera l'amour devant tout le monde

et tout le monde croira que c'est du théâtre

j'aimerais bien aimer de cette façon

tu m'embrasseras entre les cuisses

et ils n'y verront que du feu!

— il faut écrire le rôle

il faut le jouer sans public

et quand il est parfaitement joué

alors on peut lever le rideau

c'est comme ça qu'on fait l'amour au théâtre

— fais-moi l'amour au théâtre

— ce soir je joue un autre personnage

il ne fait l'amour à personne

— c'est vrai qu'il faut écrire l'amour

avant de le jouer

j'avais oublié cette règle élémentaire

je suis si gourde quelquefois

écris-moi un baiser entre les cuisses

c'est important ce baiser

c'est comme ça que je veux t'aimer

mais ce sera pour une autre fois

est-ce que tu veux que ce soit pour une autre fois?

— je veux toutes les fois où tu joues bien ton rôle

c'est la loi du théâtre

il faut jouer bien

ou bien se tirer une balle dans la tête

je n'ai aucune envie de mourir de cette façon

— je te ferai mourir d'amour

— on ne meurt pas de cette façon

on croit ne pas mourir et on se trompe

l'amour est un reflet et non pas le miroir

— tu parles comme un livre

est-ce que tu lis beaucoup?

— je lis des histoires d'amour

qui ne finissent pas toujours bien

— ce sont de tristes lectures

et tu tiens toujours tes promesses?

— je les tiens si c'est possible

— tu ne lis jamais les lettres des autres?

— je les lis si c'est nécessaire

— tu ne les lis pas simplement pour savoir

pour savoir comment ils s'aiment

et compter le nombre de leurs baisers.

— je ne connais pas ces calculs

— mille baisers sur mes seins

sur la chair de mes seins

et un baiser entre mes cuisses

est-ce que tu as compté avec moi.

— c'est un calcul facile je crois

— je ne crois pas que ce soit facile

mais je crois que c'est possible

j'aime cet amour des chiffres

un baiser deux baisers trois quatre

c'est si long mille baisers

plus un baiser entre mes cuisses

sur mes lèvres que j'ouvrirai peut-être

si c'est vraiment de l'amour

si c'est vraiment bien écrit

et si c'est fait proprement

— tu ne parles plus de l'amour maintenant

— je parle de ce qui est écrit

je ne sais pas si c'est de l'amour

et si c'est l'amour je le veux

sinon j'efface tous les baisers d'un coup de langue

— un coup de langue sur ma bouche?

— un coup de langue dans ta tête

pour te faire mal bien au fond de toi-même

— je ne sais pas si je vais t'aimer

tu me fais un peu peur

— je dis ce que je veux

il faut savoir ce qu'on veut

l'amour n'est pas un à-peu-près

il faut aimer exactement

au bon moment et la lumière

n'est pas le meilleur moyen de tout savoir

— savoir tout, quelle horreur!

j'aurais l'impression que tout est fini

et qu'il faut en aimer une autre

et encore une autre et une autre

est-ce que ça s'arrête un jour

l'amour est une pluie de rosée

il y en a pour tout le monde

mais le monde ne le sait pas

et on est tout seul à se réveiller

— je comprends ce que j'aime qu'on m'écrive

écoute: ouvre tes cuisse mon amour

et laisse-moi faire ce que j'aime

parce que j'aime que tu aimes

il écrit bien ce qu'il faut dire

ce sont les mots que j'aime

ils ne veulent pas dire grand-chose

si je ne les aime plus

ils ne diraient rien à personne

si on ne savait pas

à qui ils sont destinés

mais on le sait parfaitement

l'amour est un cri de joie en public

et tant pis pour ceux qui n'aiment pas

tant pis pour ceux qui ne se font pas aimer

ce qui est écrit ne les concerne pas

ils liront les lettres d'amour comme des romans

et ils ne comprendront rien de ce qui se passe

ils ne sont peut-être pas faits pour l'amour

moi je suis faite pour l'amour

mon corps est une preuve d'amour

et les bijoux seront la meilleure preuve

que je ne me suis pas trompée de plaisir

 

Felix achevait son maquillage

et il observait son reflet dans le miroir

elle était assise sur un pouf

et l'ombre l'absorbait presque entièrement

il voyait ses yeux et le reflet de ses yeux

vaguement ses épaules et l'ombre d'un genou

elle ne disait plus rien maintenant

et il avait envie de l'entendre encore

de l'autre côté sur les planches

le petit Thomas faisait ses jongleries

le public applaudissait à son adresse

et chaque fois le corps de Saïda frémissait

et elle le regardait à travers le miroir

semblant lui dire: laisse-moi jouer

je suis née pour être une comédienne

je sais lire les lettres d'amour

que les autres s'écrivent pour s'aimer encore

donne-moi le rôle qui est écrit

je le jouerai toute nue si tu veux

et je ferai l'amour avec toi devant tout le monde

et ils ne sauront pas que c'est de l'amour

ils diront que c'est de la comédie

et qu'on peut recommencer quand on voudra

et qu'ils seront toujours là pour applaudir

applaudir de toutes leurs mains

et nous aimer encore comme on s'aime vraiment

devant tout le monde entièrement nus

 

donne-moi le rôle

écris-le pour moi

j'ai lu la lettre malgré moi

je savais un peu ce qu'elle contenait

je ne savais pas tout

parce que je n'ai pas vécu l'amour

mais ce que je sais est entre mes cuisses

et tu m'as embrassée sur mes lèvres

dis-moi que ce n'est pas un mensonge

que j'ai lu ce qui est écrit

et que ce qui est écrit tu le feras

tu le feras avec moi dans moi

et tu n'oublieras jamais que c'est moi

 

Je l'écris ce rôle de femme

une femme dans mon théâtre

jouera le rôle que j'aurai écrit pour elle

et elle le jouera pour me donner du plaisir

et elle aura tout l'argent qu'elle voudra

et ma bouche sera le sexe de la femme qu'elle aime

et ses mains érecteront mon sexe d'homme

et j'y trouverai le plaisir que j'écris pour elle

 

elle est à peine la lumière et toute l'ombre

elle le regarde avec ses yeux de merlan frit

il ne sait pas ce que c'est le merlan frit

il en a mangé souvent

mais sans s'en rendre compte

et il n'a pas bien regardé les yeux qu'il fait

quand il est bien frit et bien mort

le merlan qu'on pêche au lever du jour

quand l'amour n'est pas encore écrit

et que la bite, toute frémissante

de pensées érotiques, se dresse toute seule

sans qu'on lui ait rien demandé

et elle se gonfle jusqu'à ce que ce soit écrit

et se regonfle tant que ce n'est pas bien écrit

et se dégonfle quand elle ne rit plus

et elle se couvre de bijoux

avec le drap les inonde de lumière

compare son épaule à l'or de l'anneau

et mes yeux se ferment doucement

j'ai eu le plaisir et je n'ai plus l'argent

j'ai eu ce que j'ai mérité je l'ai écrit

je me plaindrai quand je serai vieux

mon sexe sera devenu très petit presque mort

et j'aurai une très forte envie de mourir

je penserai peut-être au plaisir

la peur me donnera le plaisir

que ma chair aura oublié

et le rideau tombera sur l'énorme lumière

de son gros derrière fait pour l'amour.

 

ouais, se dit-il en ajustant le maquillage

il y a trop de lumière sur ce monde

je fermerai les yeux plus souvent

et l'amour sera moins difficile

elle aura moins d'éclat

et je dépenserai beaucoup moins d'argent

ce qui sera bien pour tout le monde

et particulièrement pour mes créanciers

 

pourquoi me regarde-t-elle comme ça?

on dirait qu'elle m'aime vraiment

quel beau regard et je l'évite

pour ne pas tomber dedans

je tomberai avec plaisir

logarithme me le dira dans l'oreille

il dira: tu l'aimes — elle t'aime

et je dirai: je l'aime — elle m'aimera

et il dira: elle t'aime — elle t'aime

et je dirai: je l'aime — elle doit m'aimer

logarithme me le dira à voix basse

et je l'écouterai me parler de ses seins

et de son gros derrière qui m'inspire

et de ses mains qu'elle me tend

logarithme sait ce qu'il veut

il veut toujours bien ce qu'il sait

je ne joue plus un rôle j'aime

et je détesterai faire l'amour devant tout le monde

parce que ça amuse le monde

et que ça me la coupe!

 

— alors ce rôle? dit-elle enfin

tu l'écris ou je pleure?

tu préfères que je pleure

ou que je te fasse l'amour?

 

— tu pleureras bien un peu

on pleure souvent quand on aime

on se donne toutes les raisons

mais j'écrirai le rôle de ta chair

le rôle que ta chair joue dans l'amour

et l'amour que je joue pour toi

j'écrirai et tu joueras

c'est la meilleure chose qui peut nous arriver

 

— mon petit amour de poète

qu'est-ce que j'aime ta poésie

et quel plaisir l'amour que tu me donnes!

pour l'argent on en reparlera

ce n'est pas très poétique l'argent

et on ne l'aime pas beaucoup

on lui donnera des coups de pied

pour qu'il se tienne tranquille

et qu'on en ait beaucoup

histoire de ne pas paraître ridicule

je veux une riche nudité

avec un bijou ici un bijou là

une couronne dans mes cheveux

tu ne peux pas savoir mon chéri

comme j'ai envie de ressembler à une reine

toi tu seras simplement un homme

c'est tellement ridicule

un homme qui se prend pour un roi

mais tu seras aussi poète

pas tout le temps mon chéri

parce que les poètes ont un tout petit sexe

et il n'y a aucune poésie dans l'amour

pour l'amour tu seras un homme

simplement un homme

avec un gros sexe tout rouge et tout droit

promets-moi de ne pas m'aimer avec ta tête

je connais les poètes

ils sont un peu fous

on ne fait pas l'amour avec sa tête

et je ferai la terre qui fleurit

et tu brûleras ma peur

comme le soleil dégouline en nectar

et pendant que je rêverai à d'autres plaisirs

tu écriras la suite de mon rôle

il faudra beaucoup de bijoux

et beaucoup d'argent pour les acheter

ma peau aime l'or et l'argent

mes yeux aiment la pierre

ma bouche peut mordre toutes les rivières

et ton sexe sera le seul bijou entre mes cuisses

ah mon gros troufignon de poète

j'aime la poésie et j'aime le théâtre

fais-moi la poésie avec amour

et le théâtre avec plaisir

je crierai chaque fois que je serai satisfaite

tu sauras quand tu te trompes

et je ne te tromperai jamais

avale tous mes cris

ce sont les mots que tu cherches

assemble-les pour le plaisir

je te dirai si je comprends

 

elle avait fermé les yeux

 

maman aujourd'hui je garçonne

le mariage c'est pour demain

 

je dépose un baiser entre tes cuisses:

c'est là que je veux aller.

 

eh bien vas-y ne te gêne pas

de toute façon

je ne tiens jamais mes promesses

j'ouvre toutes les lettres

et je lis ce qui est écrit

ce n'est pas bien de lire

ce qui est écrit pour une autre

mais je m'en fiche

je fais ce que je veux comme je veux

je ne demande conseil à personne

je me caresse si c'est bien

je referme soigneusement

ni vu ni connu

je sais tout mais je ne dis rien

continuez de vous aimer sans moi

petits cochons que vous êtes

avec vos baisers tout moites

dans les endroits les plus moites

petits cochons roses et bleus

je vous aime de tout mon amour

vous m'avez fait rêver

et j'ai aimé le rêve

 

elle ne disait toujours rien

elle avait fermé les yeux

elle ne dormait pas

elle rêvait

les femmes ne dorment pas

quand elles rêvent

 

— Ce soir le public sera fou de moi

pensa Felix en contrôlant le maquillage

et je serai fou d'elle

il faudra qu'ils le sachent

je ne peux pas me taire

tant pis pour l'argent

j'aimerai les bijoux comme sa propre chair

mais que les plaisirs que réclament!

quelles chairs m'annoncent!

vous applaudirez plus fort que d'habitude

et vous saurez pourquoi quand vous la verrez

vous n'aurez pas de mal à deviner sa chair

et ma propre chair dans tous ses angles

et ses rondeurs

c'est la femme que je sacrifie au théâtre

et vous partagerez son plaisir

tel que je vous le donnerai

 

c'est le rôle que j'ai écrit pour qu'elle joue

et elle jouera exactement comme c'est écrit

j'aimerai toute son écriture

et son écriture sera la mienne

 

Felix fit tomber le dernier voile

il sentit son sexe croître contre ses reins

il caressa lentement toute sa chair

descendant depuis les seins jusqu'au ventre

et il frissonna brusquement

lorsque ses doigts touchèrent entre les cuisses

elle se retourna

il ne voulut pas la regarder

il lécha la bouche qu'elle ouvrait

 

eh Felix c'est l'heure eh Felix

oh oh oh c'est pour toi les trois coups

le rideau va se lever

le maquillage va bien

dépêche-toi dépêche-toi

tu as l'air de dormir ne rêve pas

le public est chouette ce soir

c'est le moment de leur montrer ce que tu sais faire

la lettre? quelle lettre?

bon bon je la porterai à qui?

elle s'appelle comment ton amoureuse?

ce n'est pas ton amoureuse

un ami à toi qui aime la femme que tu aimes

ah merde Felix pas ce soir

pas de chagrin d'amour avant de jouer

tu vas leur montrer ce que c'est qu'un acteur

dis leur bien des choses de ma part

je cours porter la lettre à la belle dame

elle n'est pas belle

comment se fait-il que tu l'aimes

ah tu voulais dire qu'elle est belle

et tu ne l'aimes pas vraiment

est-ce que je peux te donner un conseil Felix?

l'amour c'est simple comme l'eau

on voit à travers

pas très bien mais on voit

non on ne boit pas on voit

je te dis qu'on ne voit pas très bien

ah et merde pour les conseils

tu feras l'amour une autre fois

elle lira la lettre j'en suis sûr

un ami à toi?

ah c'est vrai celui qui aime ta femme

est-ce qu'elle l'aime elle?

elle l'aime et tu t'en fous!

tu ne préfères pas que je brûle la lettre?

ce serait plus simple pour tout le monde.

 

 

 


LE SEXE DES FEMMES

 

 

Là-haut sur la civière entre les pylônes

la petite dame cherchait toujours

et Kateb s'impatientait

elle avait un vraiment très beau derrière

ça doit être chouette

d'épouser une femme

qui possède un si beau derrière

je n'ai pas vu le derrière de Saïda

il est peut-être beau

ce serait dommage qu'il soit moche

elle est si belle

ce serait vraiment dommage

mais il n'y a pas de raison

on peut aimer les beaux derrières

et aimer quand même la femme qu'on aime

c'est chouette d'aimer la femme qu'on aime

on peut jouer avec ses seins

comme avec les seins de n'importe quelle femme

ça m'embêterait de ne pas l'aimer

mais j'ai confiance dans la télé

demain j'épouserai Saïda mon amour

et je la couvrirai de mille baisers

mille c'est beaucoup mais j'y crois

l'amour c'est mille et même plus

en dessous de mille c'est une autre femme

on l'aime bien mais juste pour aimer

la petite dame a un beau derrière

son sexe est tout petit et presque effacé

je ne sais pas si on peut s'en servir

je lui ferai neuf cent baisers

des pieds jusqu'à la tête

neuf cent baisers pleins d'amour passionné

même si c'est Saïda que j'aime

je peux aimer qui je veux

même si je ne l'aime pas vraiment

j'ai tellement confiance dans la télé

demain on aura reconstruit mon corps

et je montrerai mon sexe à tout le monde

je dirai à qui voudra l'entendre

mais il faudra se boucher les oreilles pour ne pas l'entendre

avec ce beau sexe reconstruit grâce à la télé

ce soir je vais aimer la belle Saïda

je ne sais pas si elle a un beau derrière

je ne sais rien de ses seins ni de ses épaules

mais son sexe est à la bonne dimension

et personne n'a tenté de l'effacer

Saïda mon amour il faut me pardonner

ce retard

 

— Oh! s'écria soudain la petite dame

qui avait presque disparu dans la bouche de Kateb

j'ai trouvé un os de sexe

 

— Chouette! dit Kateb en faisant bien attention

de ne pas mordre le beau derrière

de la petite dame

tout en parlant

Chouette! on va pouvoir s'amuser

 

— seulement voilà, dit la petite dame

c'est un os de sexe de femme.

 

et elle montrait l'os de sexe de femme

 

— Quoi! fit Kateb complètement abasourdi

c'est que je ne suis pas une femme

je suis un homme avec un sexe d'homme

il ne peut pas en être autrement

 

— C'est pourtant un os de sexe de femme

et si ce n'est pas ton os de sexe d'homme

c'est celui d'une femme que tu as aimé

il n'est pas possible de confondre les os

si l'amour n'y est pas pour quelque chose

 

— Je n'ai connu qu'une femme dans ma vie

et elle ne m'a pas donné son os de sexe

elle m'a écrit une lettre cochonne

et encore en se faisant aider par une amie

qui était bien plus cochonne qu'elle

il n'y avait pas d'os dans la lettre non plus

c'est peut-être un os de cochonne

quelqu'un aura mangé le sexe d'une cochonne

après l'avoir fait griller sur un feu de bois

et il l'aura jeté dans ma bouche par erreur

tellement j'ai l'air d'une poubelle

depuis que j'ai perdu l'esprit

 

— Moi je te dis que c'est un os de femme

dit la petite dame qui n'était pas jalouse

et qui était même très amusée

par la confusion du pauvre Kateb

elle mit le doigt dans son petit sexe

on ne sait jamais pensa-t-elle

ce n'était pas son os de sexe

mais peut-être n'en avait-elle pas

et c'était une occasion à saisir

 

— Pourquoi te mets-tu le doigt dans le sexe

espèce de cochonne pleine de cochonneries!

n'as-tu pas honte devant tout le monde

et les enfants qui te regardent

et qui veulent en faire autant

quand leurs parents auront le dos tourné!

 

— Je ne me fais pas des cochonneries!

dit la petite dame très sèchement

non mais pour qui te prends-tu

tu ne me donneras pas de leçon

je vérifie simplement qu'il y a bien un os

dans mon petit sexe qui s'efface encore

dépêche-toi de lui faire l'amour

avant qu'il ne soit complètement effacé

mais pour ça il te faudrait un os

et je n'ai trouvé que cet os de sexe de femme

je ne veux pas de cet amour-là!

 

— Mais est-ce que je sais à qui il est cet os!

peut-être que les hommes ont deux sexes

et par conséquent deux os de sexe

deux et deux ça fait quatre

le compte y est si je calcule bien

un os est un os

essayons avec celui-là

notre connaissance de l'anatomie est limitée

allons à la découverte du nouveau

fiche-toi cet os dans le sexe

et dis-moi que tu m'aimes!

 

— Ce que tu es grossier Kateb

ça ne te ressemble pas

je te souhaite beaucoup d'amour

une fois reconstruit

 

— Je ferai l'amour quatre fois par jour

huit jours par semaine

pour que le compte soit bon

et que l'amour soit vraiment de l'amour

 

— Tu feras ce que tu pourras

et elle aimeras bien ce que tu feras

moi j'aimerais bien aimer

ou tout au moins essayer

le sexe de Thomas est trop petit

le tien est introuvable

je suis complètement désespérée

il faut que je l'essaye

avant qu'il ne s'efface

il s'effacera de toute façon

et je suis triste que ça n'arrive qu'à moi

fais-moi au moins un petit baiser sur la bouche

la langue est aussi un joli sexe

je ferai la femme et tu feras l'homme

ce sera toujours une question de sexe

mais le sexe sans le sexe

ce n'est pas tout à fait de l'amour

qu'est-ce que je suis triste quand je m'y mets!

 

— ma pauvre petite dame, soupira Kateb

qui avait oublié qu'il avait été une femme

avant de devenir un enfant puis un homme

je ne sais pas exactement de quoi tu parles

j'ai un sexe mais je ne le trouve pas

est-ce que c'est difficile de le trouver

quand on a vraiment envie de le chercher?

 

— Il faut faire confiance à la télé

il y aura une solution pour tout le monde

et ton corps sera reconstruit comme il faut

avec un sexe bien droit et bien gonflé

et toutes les femmes t'aimeront

et Saïda sera la plus heureuse.

 

— Qu'est-ce qui va t'arriver, ma petite dame?

est-ce que tu vas mourir bientôt?

on ne peut pas vivre sans amour

et tu ne le pourras pas plus que les autres

tu es comme tout le monde

tu ne sais pas dessiner entre tes cuisses

personne ne sait faire cela

et moi je ne sais plus faire l'amour

ce que tout le monde sait faire

tu n'as pas de chance petite dame

je ne peux pas t'aimer moi non plus

 

— je ne sais pas si j'aimerai jamais

peut-être vaut-il mieux tout effacer

et attendre la mort doucement

je n'ai existé que pour mourir

que c'est triste quelquefois

et je n'arrive même pas à pleurer

 

— veux-tu que je te caresse les seins?

ça te fera du bien et ça m'occupera

peut-être que je sentirai mon os parmi les autres

c'est un os de sexe

et mes mains lui disent qu'ils sont beaux

et qu'il faut les aimer

 

— Tes mains, Kateb! mais tu rêves

tu n'as plus que les yeux et la bouche

mes seins tu peux les regarder

et avec les mots tu peux les baiser

mais tes mains manquent à l'amour!

 

Kateb avait envie de pleurer

on ne peut pas pleurer

et faire l'amour en même temps

mais comme il ne faisait pas l'amour

il pouvait pleurer de tout son cœur

il ne pleura pas cependant

il jeta un coup d'œil à l'intérieur de lui-même

l'os de sexe est un os amusant

tous les autres os ont un air un peu triste

parce qu'ils ressemblent à la mort

mais l'os de sexe amuse tout le monde

et il n'est pas difficile de le reconnaître

parmi les autres

peut-être que la petite dame ne le sait pas

elle est triste parce que les os sont tristes

elle ne voit pas ce qui est amusant

c'est toujours comme ça quand on est triste

surtout quand il y a des raisons d'être triste

tout est triste et rien n'amuse

et si quelque chose est amusant

on fait comme si ça n'existait pas

et on continue d'être triste et de mourir

il faut être heureux pour aimer le sexe

et l'os de sexe est vraiment très amusant

on le reconnaît du premier coup d'œil

on ne peut pas se tromper

ce n'est pas le tibia ni l'humérus

pas la mâchoire ni la phalange du pouce droit

la petite dame ne sait pas ce que c'est

de s'amuser

on s'amuse pour s'aimer

et vice et versa

personne ne sait ce que sait le versa

mais on aime bien le vice

c'est pour s'aimer qu'on s'amuse

et vice et versa

la petite dame ne comprendra pas

tout de suite

elle comprendra quand elle s'amusera

elle comprendra tout d'un coup

et son visage s'éclairera

comme une ampoule

et il y aura de la lumière pour tout le monde

 

— Ce serait vraiment très amusant

dit Kateb en riant

comme si la petite dame avait entendu

ce qu'il n'avait pas dit

mais pensé

 

— je n'ai pas envie de m'amuser

dit la petite dame qui avait envie de mourir

je n'ai même plus envie de faire l'amour

j'en ai marre de cette envie idiote!

 

et d'un coup de main elle effaça

le petit sexe en forme de trait de crayon

et elle se mit à pleurer violemment

et Kateb sentit son cœur se gonfler

se gonfler d'amertume et de mort

lui qui avait tellement envie de vivre

 

— Ce n'est pas juste, dit-il en retenant ses larmes.

 

— Je fais ce que je veux, dit la petite dame

qui se fichait complètement du monde

 

— Donne-moi un crayon, dit Kateb

 

— Je ne veux pas que tu me dessines un sexe

 

— Je veux t'aimer! Je veux t'aimer!

tu ne peux pas m'empêcher de t'aimer

 

— Ce n'est pas moi qui t'en empêche

l'amour n'existe pas c'est tout.

 

— Je t'aime parce que tu m'aimes

 

— Je ne t'aime pas! Je ne t'aime pas!

 

— l'amour existe je suis sûr qu'il existe

 

— Mais tu n'es pas tout à fait un homme

et je ne suis pas tout à fait une femme

l'amour ça se fait entre homme et femme

et il faut avoir un sexe pour ça

 

— Je te dessinerai un sexe, dit Kateb

qui avait presque l'air en colère

et qui l'était un peu c'est vrai

parce que la petite dame

commençait à lui casser les oreilles

il ouvrit le livre d'anatomie

à la page du sexe des femmes

il savait ce que c'était un sexe de femme

il en avait regardé beaucoup

il en avait vraiment aimé quelques uns

mais il ne savait pas trop comment c'est fait

il savait ce qu'il fallait caresser

si l'on veut se faire aimer beaucoup

mais il ne savait pas tous les noms

 

la petite dame sanglotait doucement

elle était si triste et si amoureuse

c'est difficile d'être triste et amoureuse

elle en savait quelque chose maintenant

mais elle ne pleurait pas tout à fait

elle était en train de mourir

 

Kateb avait beaucoup de mal à lire

il fallait bien lire pour ne pas se tromper

on ne dessine pas un sexe n'importe comment

et surtout pas un simple trait de crayon

qui ne veut rien dire

au fond il valait mieux

que les choses se passassent ainsi

son petit sexe n'était pas fait pour l'amour

c'était un sexe de petite fille

un peu chatouilleuse mais sans plus

lui, Kateb, il allait lui dessiner

un vrai beau grand sexe de femme

un sexe avec de l'amour dedans

un sexe très confortable

tellement confortable

qu'on aurait envie de rester dedans

et on aimerait tellement cela!

le sexe c'est le pays de l'amour

et l'amour

c'est l'art d'exister

voilà ce que pensait Kateb

et il tournait les pages du livre

et il regardait les dessins compliqués

il ne comprenait pas toujours

mais il s'appliquait à comprendre

c'est compliqué un sexe de femme

ce n'est pas un simple trait de crayon

pas un petit trou rose entre les cuisses

il faut de la poésie pour faire des enfants

et beaucoup de plaisir pour faire de la poésie

on aime ou on n'aime pas

mais quand on aime

il faut savoir bien dessiner

des fois qu'il faille refaire

ce qui a été fait de travers

ce qui a été mal compris ou mal vécu

au fond du trou il y a un fond

c'est là qu'il faut s'arrêter

il ne s'agit pas de tuer le temps

 

Kateb avait beaucoup tué le temps

il n'avait pas tué de femme

parce qu'aucune n'avait cherché à le tuer

il les avait aimées de tout son cœur

et il avait bien regardé entre leurs cuisses

et il n'avait pas toujours vu la même chose

alors il tuait le temps

et le temps mourait

et ça lui faisait mal au cœur

il n'aimait pas tout à fait comme il faut

son cœur le savait

mais sa tête tuait le temps

et le temps mourait doucement

et l'amour n'avait plus le goût de l'amour

— Kateb veux-tu m'épouser?

toi et moi ce sera formidable

— est-ce qu'on fait l'amour

quand on est épousé?

— tu me feras l'amour dans le grand lit

et dans le petit lit tu me feras des enfants

et par terre je ferai pipi

chaque fois que je ne serai pas satisfaite

— est-ce que je veux t'épouser?

— oui tu le veux et tu m'aimes

je t'ai rendu fou en ouvrant mes cuisses

dedans il y a tellement d'enfants

et dehors si peu pour les nourrir

mais j'aurai les plus gros seins du monde

et personne ne mourra de faim

— j'aime les femmes avec des gros seins

ça me donne plein d'idées

mais ce n'est pas suffisant pour écrire des livres

je ne t'épouserai donc pas

— salaud! rends-moi mes seins mon cul

mon sexe mes épaules mes yeux

— mon amour, je ferai ce que je pourrai

 

APPAREIL GENITAL DE LA FEMME

autrement dit le joli

on dirait un oiseau

que d'apparaux apotomiques!

s'écrierait Kateb s'il avait de la science

mais il veut simplement dessiner

bien dessiner comme il faut

un beau sexe de femme amoureuse

pour la couleur on verra plus tard

la couleur c'est une question de goût

on peut la changer ça ne change rien

par contre le dessin peut tout changer

il faut que je m'applique

il faut que je comprenne tout

et surtout

il faut que je me fasse comprendre

ce qui n'est pas le plus facile

c'est même le plus difficile

mais je réussirai cette entreprise

j'hésite un peu il faut me comprendre

je n'ai jamais dessiné de sexes de femme

sur des bouts de papier oui

ou au coin d'un livre

en rêvant

mais aujourd'hui je ne rêve pas

elle va écarter ses cuisses

amoureusement

et je vais tracer le premier trait

elle aimera cette première caresse

elle en souhaitera d'autres

et je ne barbouillerai pas

je ferai tout bien comme il faut

et elle sentira son sexe naître

il n'y aura aucune douleur

rien que du plaisir

et quand ce sera bien terminé

elle pourra regarder

ouvrir les yeux la bouche respirer

et regarder ce que j'ai fait tout seul

rien qu'avec un peu d'imagination

et beaucoup d'amour

et elle me dira que c'est exactement ce qu'elle voulait

que rien ne manque

ni à son plaisir ni à son amour

 

— Je veux te dessiner un sexe

dit Kateb à la petite dame

dont les yeux s'effaçaient à force de larmes

ouvre doucement tes cuisses et laisse-moi faire

je ne me tromperai pas

je sais ce qu'il faut faire

fais-moi confiance

en échange je te donnerai mon cœur

et tu pourras en faire ce que tu voudras

tu l'aimeras si tu veux

tu ne l'aimeras pas si tu en aimes un autre

 

— Mon pauvre Kateb j'ai trop pleuré

je ne pourrai plus jamais aimer

je vais mourir c'est plus simple

c'est beaucoup plus simple que d'aimer

mais si tu veux me dessiner un sexe

dessine-moi un sexe

ça te fera plaisir

c'est dans ta tête que ça se passe

ça se passe où tu veux

mais moi je ne sens rien

et je ne sais pas dessiner

 

— Tu me dessineras un sexe

dit Kateb qui n'y croyait pas trop -

les femmes ne savent pas dessiner

ou alors tellement mal -

 

— Je ne saurai pas le faire comme il faut

dit la petite dame en mourant un peu

mais je veux bien essayer

après tout l'amour est une chance

il ne faut pas la refuser

elle arrive ou elle n'arrive pas

en tout cas on meurt quand même.

 

— Ne penses pas à ces choses tristes

c'est triste à mourir et tu en meurs

mon dessin c'est ta chair qui le peint

et ta chair est une preuve d'amour

ouvre tes cuisses et laisse toi dessiner

laisse-moi t'inventer le bonheur

et arrête de mourir

arrête je t'en supplie

pense à mon sexe mon amour

pendant que je dessine le tien

pense à ce morceau de chair tendue

qui te caressera aux caresses de ta chair

se caressant pour t'aimer

et t'aimant pour se caresser doucement

au moment où l'amour est le plaisir

et le plaisir tout près de la vie

la vie commence un bond après l'amour

et nous recommencerons chaque fois

que la vie nous paraîtra triste

c'est-à-dire le plus souvent possible

et cela simplement parce que nous aurons deux sexes

et qu'ils s'emboîteront exactement

et qu'on aimera ça plus que toute autre chose

toi et moi on aimera le plaisir

et on le cherchera chaque fois que la mort

nous assassinera

 

Kateb essuya les larmes de la petite dame

avec beaucoup de précautions

il n'évita pas le triste effacement

de quelques uns de ses traits

et d'un peu de couleur

il recommencerait

petit à petit

trait après trait

tache après tache

il recommencerait tout si c'était nécessaire

mais elle retrouverait le sourire

et le goût de l'aventure

 

c'était une chouette petite femme

elle était bien dessinée

un peu effacée mais bien très bien dessinée

et il lui dessinerait un sexe digne de ce nom

qui est un joli nom

un nom de femme sans majuscule

donc très doux

 

bien sûr il épouserait Saïda demain

il avait promis de l'épouser

et il l'épouserait

Saïda avait déjà un sexe

il ne l'avait pas vu

mais il en avait entendu parler

il n'y avait donc pas lieu de s'inquiéter

et dès qu'il serait reconstruit

ce qui supposerait qu'il eut un sexe

il le mettrait dans celui de Saïda

et il chercherait le plaisir

on se marie ou on ne se marie pas

on ne fait pas ce qu'on veut

 

Saïda était une chouette femme

elle était très amusante

c'est chouette les femmes qui amusent les hommes

et pas simplement pour s'amuser

ce qui est terriblement frustrant

mais surtout pour aimer

aimer comme il faut

en écartant bien les cuisses

et en buvant le plaisir comme le vin

du verre à la bouteille

en riant de toutes ses dents

pourvu qu'on se nourrisse de son rire

et qu'on y meure le plus tard possible.

 

la petite dame était une chouette dame

elle lui dessinerait un sexe

elle n'avait pas besoin de la télé

elle saurait le faire de mémoire

ou elle l'étudierait dans le livre d'anatomie

on y compare les deux sexes

mais on ne les met pas l'un dans l'autre

on en parle même pas

on mesure

mais on ne dit rien de l'amour

l'anatomie est une science exacte

l'amour n'est pas une science

et il est totalement inexact

il y a de l'amour dans les livres d'amour

et de l'anatomie dans les livres de médecine

il ne faut pas confondre l'amour et la médecine

l'amour ne soigne rien

il ne guérit jamais

on le fait ou on ne le fait pas

c'est simple comme le ciel

on y vole ou on n'y vole pas

les oiseaux font l'amour dans le ciel

les hommes font le ciel dans l'amour

et les femmes préfèrent les oiseaux

mais c'est une autre histoire

 

il s'appliqua beaucoup

du pinceau et du crayon

de la couleur et du clair-obscur

cela lui procura beaucoup de plaisir

il regretta son absence de sexe

il aurait pu essayer au fur et à mesure

en faisant bien attention

de ne rien effacer

il est tellement difficile de refaire

ce qu'on a effacé

on refait mais pas aussi bien

mais la question ne se posait pas

il faisait l'amour avec ses yeux

ce qui est mieux que rien

mais beaucoup moins bien

que ce qui est le mieux

on fait toujours ce qu'on peut

c'est dommage pour tout le monde

le monde préfère ce qu'il veut

et quand le monde est une femme

il veut souvent ce qu'on ne peut lui donner

 

Kateb tu t'aventures

tu n'as pas assez réfléchi

tu dessines bien le sexe

et elle aimera tout ce que tu dessines

elle dessinera ton sexe comme elle pourra

elle pourra le mieux possible

mais tu sais comme sont les femmes

elles préfèrent les bijoux

 

Kateb tu vas trop loin

l'amour n'est pas un jeu d'enfant

on ne dessine pas l'amour

surtout pas avec une femme

tu ne veux pas écouter ce que je dis

tu continues de t'aventurer

dans les chairs roses et blanches

qui occupent tout ton esprit

 

c'est elle qui va te reconstruire?

tu auras l'air de quoi?

d'un gros sexe trop gros

bien sûr elle aura vu grand

elle est gourmande

et tes mains tes jambes ta tête?

Kateb est un homme pas un sexe

Kateb a un sexe c'est vrai

il faut un sexe pour l'amour

méfie-toi Kateb c'est une femme

ne la laisse pas te reconstruire

elle fera ce qu'elle voudra

et ce qu'elle veut n'est pas toi

 

ses larmes? quelles larmes mon pauvre Kateb?

elle pleure pour que tu existes

comme elle veut que tu existes

et tu existeras comme elle veut

si tu continues de l'aimer

 

tu peux l'aimer, c'est vrai

et même tu peux lui faire l'amour

pour qu'elle sache que tu l'aimes

ou qu'en tout cas tu aimes l'amour

ce qui est la même chose ou à peu près

aime-la dans un lit

avec des draps bien propres et de la lumière

empêche-la de crier si c'est possible

personne n'a besoin de savoir

qu'elle aime l'amour plus que toi

et donne-lui à boire du vin

ça lui donnera un goût de poufiasse

qui ne sera pas du goût de tout le monde

on sait ce que fait le monde quand il goûte

surtout s'il s'agit de la femme de l'autre

 

Kateb ne t'aventure pas

fais l'amour puisque tu veux le faire

personne ne peut t'en empêcher

et si tu le fais fais-le bien

fais-le avec tout le plaisir possible

ne mesure pas

baise

mais ne t'aventure pas

tu ne sais pas où tu vas

et qui peut le dire?

personne ne te renseignera exactement

mais l'amour est une inexactitude

je n'ai pas dit que c'était faux

je dis que c'est inexact

il y a une différence nom d'un chien!

même si ça s'emboîte exactement

et qu'on est content que ça se passe comme ça

on est content parce qu'on ne sait pas tout

si on savait tout

on ne ferait pas l'amour aux femmes

on ferait l'amour

parce que c'est humain

mais certainement pas aux femmes -

 

Mais Kateb acheva le sexe

elle ne sentit plus le pinceau dans sa chair

et elle devina que c'était un sexe

et rien d'autre qui bougeait dans sa tête

— Est-ce que je peux ouvrir les yeux?

dit-elle en souriant très loin de la mort

 

— Je crois que tu peux, dit Kateb

qui regrettait de n'avoir pas de sexe -

on ne peut pas s'en servir tout de suite

il faut attendre que ça sèche

 

et il mit un oiseau entre les cuisses de la petite dame

 

— Un oiseau? demanda-t-elle doucement

c'est un drôle d'oiseau pour faire l'amour?

C'est avec toi que je veux faire l'amour

pas avec un oiseau que je ne connais pas

 

— C'est en attendant mieux, dit Kateb

 

et l'oiseau fit l'amour à la petite dame

il entra tout entier dans son sexe

et il caressa toute la chair avec ses ailes

la petite dame se mordit les lèvres

et Kateb trouva cela très amusant

et il lui caressa les seins avec la bouche

et il se secouait tellement

que ses os firent un bruit épouvantable

qui se répandit dans les haut-parleurs.

 

— Eh! là-haut, cria Thomas dans le micro

qu'est-ce que c'est que ce vacarme?

il est interdit de faire de la pornocacographie

vous êtes à la télé et il y a des enfants

arrêtez tout de suite ces cochonneries.

 

— On arrêtera si on veut, dit l'oiseau

qui battait de l'aile avec plaisir

on arrêtera quand ça s'arrêtera

c'est comme ça l'amour

on ne peut rien arrêter jusqu'à ce que ça s'arrête

 

— Alors coupez les micros! ordonna Thomas

 

et le régisseur en chef de la régie principale

coupa tous les micros

sauf celui de Thomas

qui avait encore pas mal de choses à dire

à propos de l'amour

 

la petite dame ne disait rien

elle n'entendait plus le bruit des os de Kateb

ni les ratiocinations de l'oiseau dans son sexe

elle ne voyait que le bon côté de l'amour

et ça lui faisait terriblement plaisir

l'oiseau la caressait avec tellement d'amour

qu'elle se mit à l'aimer

ce qui arrive tout le temps aux femmes

même si ce n'est pas normal

pour une femme d'aimer un oiseau

mais les femmes aiment les oiseaux

elles finissent toujours par les aimer

on l'a dit cent fois et on le redira

même si ça nous embête de le dire

 

elle ne disait rien mais elle aimait bien

ses seins étaient devenus énormes

et Kateb avait l'air d'une mouche

mordillant l'énorme téton

qui se dressait devant lui

 

— Quel spectacle infâme! rouspéta Thomas

en caressant le derrière de la petite fille

qui regardait comme tout le monde

les seins gigantesques qui grandissaient encore -

on n'a pas le droit de faire l'amour à la télé

on peut caresser le derrière des petites filles

parce que les petites filles ignorent tout de l'amour

donc ce n'est pas pornocacographique

et par conséquent très télégénique

 

mais personne ne l'écoutait

tout le monde regrettait de ne pas bien entendre

tout cela se passait si haut

et tout d'un coup les seins doublèrent de volume

on ne voyait plus Kateb agrippé au téton

la petite dame referma soudain ses cuisses

et l'oiseau s'envola sans rien dire

vers l'horizon dont on ne savait toujours pas

ce qu'il pouvait vouloir dire pour tout le monde

on n'entendit vraiment rien

et l'oiseau disparut

les seins se dégonflèrent sans bruit

et Kateb redescendait

après être monté très haut

et puis la petite dame s'assit

elle regarda son sexe en souriant

et elle dit quelque chose que personne n'entendit:

 

— Ouvrez les micros! cria la foule en colère

ouvrez les micros! la petite dame parle

si elle parle c'est pour nous dire quelque chose

et les micros furent de nouveau ouverts

malgré l'avis contraire de Thomas

qui montrait son petit sexe

à la petite fille éberluée qui le toucha

— ne touche pas, dit Thomas irrité

tu peux regarder mais pas toucher

tu n'es pas assez grande pour toucher

tu toucheras quand tu auras l'âge.

 

la petite fille haussa les épaules

et elle regarda la fin du spectacle pornocacographique

la petite dame accepta un micro

mais elle était très intimidée

c'est très intimidant de faire l'amour

devant tout le monde

tout le monde ne le fait pas

et surtout pas aussi bien

c'était un peu pornocacographique

Thomas avait un peu raison de s'inquiéter

mais la petite fille avait trouvé cela très marrant

et comme elle avait envie que ça recommence

elle se mit à battre des mains

et la foule applaudit en suivant

et la petite dame était très rouge de confusion

 

alors on hissa la petite fille

tout en haut des pylônes

elle avait un bouquet de fleurs dans les mains

et d'en bas on lui expliquait qu'il fallait l'offrir

à qui? à Kateb? à la petite dame?

pas à l'oiseau, il est parti

moi j'aurais offert des fleurs à l'oiseau

quand je serai une femme

je ferai exactement comme toutes les femmes

j'aimerai les oiseaux de tout mon cœur.

 

 

 


LE SEXE DE KATEB

 

 

Elle avait dessiné le sexe de Kateb

vraiment tellement gros

qu'il était impossible de le mettre dans le sien

elle était toute rouge de confusion

et Kateb riait de bon cœur

en secouant ses os.

— quel gros machin! disait-il

et elle rougissait encore plus

non mais vraiment quel gros machin!

jamais je ne pourrai faire l'amour

avec un sexe de cette taille

ou alors il faudrait redessiner le tien

ce qui n'est pas souhaitable.

 

— Je ne sais pas ce qui m'a pris

murmura-t-elle en se mordant les lèvres

j'ai trop rêvé voilà tout

je n'ai plus qu'à tout recommencer

 

— Tu aurais dû lire le livre plus sérieusement

il y a toutes les dimensions là-dessus

longueur diamètre et toutes les formes

en haut en bas au milieu

ne dessine pas ce que l'amour t'inspire

tu vois ce que ça donne

ce monument n'est pas fait pour l'amour

lis le livre et recommence tout

maintenant j'ai deux sexes

cet énorme pylône et l'os que j'ai perdu

je suis deux fois plus amoureux

de la même femme

c'est-à-dire de toi

mon petit amour enfin sexué

dessine-moi un sexe à la dimension de notre amour

 

Kateb fut très fâché cette fois

elle avait dessiné un sexe si petit

qu'il était impossible de faire l'amour avec

on ne pourrait même pas faire pipi

ou alors ça faisait très mal

elle avait très honte de sa bêtise

parce qu'elle était bête comme ses pieds

elle ne savait pas dessiner un sexe normal

donc elle était bête

qu'est-ce qu'il faut être bête

pour aimer aussi bêtement

 

— Je ne suis pas si bête que ça

dit-elle en pleurant de honte

et de colère un peu aussi

parce qu'elle avait un drôle de caractère

ce qui n'était pas toujours très drôle

mais enfin quand on aime

ce qu'on veut c'est s'amuser

même si ce n'est pas toujours drôle

 

— Pas bête? dit Kateb en faisant les gros yeux

et en donnant à sa bouche

une forme épouvantable

bien sûr que tu es bête comme tes pieds

et en plus tu ne sais pas lire

c'est écrit dans le livre d'anatomie

ce n'est pas difficile de comprendre

mais toi tu ne comprends rien

de quoi j'ai l'air moi

avec ce sexe si ridicule

qui ressemble à un bout de crayon?

je n'ai pas l'air d'un amoureux

et pourtant je t'aime

avec rien mais je t'aime

imagine comme je pourrais t'aimer

si j'avais un sexe à la bonne dimension

je le mettrais dedans le tien

et ça me plairait plus que tout

et tu aimerais ça aussi

et tu voudrais que je le fasse tout le temps

et on le ferait chaque fois

qu'on aurait de l'intimité

 

Aujourd'hui on n'a pas d'intimité

on fait de la pornocacographie à la télé

ce n'est pas du goût de tout le monde

mais ça plaît au plus grand nombre

on aime tous ton beau derrière

et tes seins qu'on a envie de mordre

tout le monde est d'accord pour dire

que je t'ai dessiné un très beau sexe

tout le monde l'a vu et a envie de l'embrasser

c'est comme ça qu'on réussit à la télé

il faut que les lèvres s'approchent de l'écran

pour embrasser ta chair

et pour qu'elle frémisse doucement

mais maintenant il faut qu'on fasse l'amour

avec quoi hein? je te le demande

avec un sexe trop gros

ou un autre trop petit

ah mon dieu que je suis malheureux!

je n'ai pas de chance avec les femmes

elles ont toutes un très beau sexe

et j'aime les embrasser dedans

et elles savent que c'est une preuve d'amour

de grande qualité

mais elles ne savent pas dessiner

elles font n'importe quoi

en matière de dessin

et de quoi j'ai l'air avec ce petit machin

qui est beaucoup trop petit

et même plus petit que leur bidule

qui est déjà très petit?

j'ai l'air d'un imbécile qui ne sait pas ce qu'il veut

seulement ce n'est pas moi l'imbécile

c'est toi espèce d'imbécile!

est-ce que tu veux faire l'amour oui ou non?

alors dessine-moi un beau sexe

ce n'est pas difficile

c'est écrit dans le livre

lis le livre mon amour

prends le temps de le lire

je suis si malheureux si malheureux.

 

Elle fit un autre essai

elle ajusta bien la longueur

le diamètre était bon aussi

et elle le caressa doucement

pour qu'il soit comme il faut

elle n'avait pas mis la couleur

parce qu'elle avait peur de tout rater

en débordant les traits

ce qui est toujours gênant quand on fait l'amour

Kateb accepta

— faute de mieux! dit-il

on fera l'amour faute de mieux.

 

elle savait bien que ce n'était pas ça

— je ferais mieux de recommencer

proposa-t-elle en rougissant un peu

parce qu'à force de dessiner des sexes d'hommes

elle était devenue un peu coquine

et elle ne pouvait pas s'empêcher

de se mordiller les lèvres

en se disant que c'était vraiment chouette

de caresser tous ces sexes

pour vérifier s'ils étaient comme il faut.

 

— Je ne dis pas qu'il me plaise vraiment beaucoup

dit Kateb en étudiant la question

ce n'est pas le sexe dont je rêvais

et puis cette absence de couleur

me fait douter de moi

et c'est toujours très embêtant de douter

quand la femme qu'on aime

est prête pour l'amour.

 

Je crois qu'il vaut mieux

que tu en dessines un autre

n'efface pas celui-là

on ne sait jamais

dessines-en un autre juste à côté

je ne suis plus à un sexe près

je ne sais pas si je vais supporter tout ce plaisir

 

et elle dessina un autre sexe

et Kateb ne disait rien

il tournait ses yeux en rond sur sa tête

et elle comprenait qu'il fallait recommencer

ce qu'il était embêtant ce Kateb

et comme elle n'effaçait jamais

Kateb se réservant pour le choix final

les sexes s'accumulaient les uns à côté des autres

et quand il n'y eut plus de place sur Kateb

elle les superposa

et Kateb devint une montagne de sexes

et elle les caressait de tout son corps

pour vérifier s'ils étaient comme il faut

et son corps devenait trop petit

elle ne pouvait pas caresser tout le monde à la fois

et soudain elle fut très fatiguée

elle laissa aller le crayon entre les sexes

traçant une ligne douloureuse

jusqu'en bas de Kateb

 

— Aïe! fit Kateb en secouant

tous ses os et tous ses sexes

ne peux-tu donc pas faire attention

à ce que tu fais!

décidément je ne sais pas

si j'ai raison de t'aimer

au point de vouloir te faire l'amour

assurément j'ai tort

si j'en juge par le fait

que tu n'as pas été simplement capable

de me dessiner un sexe digne de ce nom

 

— J'ai fait ce que j'ai pu!

dit la petite dame en se réveillant un peu

je l'ai fait parce que je t'aime

ce n'est pas ma faute si je ne sais pas dessiner

je dessine comme je sais

et je ne sais pas colorier

ce qui est regrettable

je le reconnais

mais tant pis

j'en ai assez de dessiner des sexes

je suis devenue vraiment très coquine

et ça me donne mal à la tête

 

— elle a mal à la tête!

non mais qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre!

et moi espèce de vilaine haha

est-ce que je n'ai pas mal au sexe

j'ai tellement mal que je vais pleurer

c'est malin de me faire pleurer

au lieu de me faire l'amour

l'amour comme je l'aime

avec une femme qui m'aime

parce que je suis aimable

et simplement pour cette raison

hein que tu me trouves aimable

et que tu as envie de me faire l'amour

pour m'en expliquer le sens

et l'étymologie

il y a si longtemps que l'amour existe

on devrait savoir le faire sans faute

il y a des fautes que je ne reconnais pas

parce que c'est la première fois que je les commets

pour les fautes dont j'ai l'habitude

je me les pardonne tous les jours de ma vie

c'est pour ça que je fais l'amour aimablement

et j'embrasse les femmes entre les cuisses

pour leur dire que l'amour n'existe

que dans ma tête

 

la petite dame se mordillait les lèvres

elle trouvait tout cela très coquin

elle avait des fourmis dans son sexe

mais il n'y avait pas de sexe dedans

c'était dommage ce sexe de femme

avec aucun sexe d'homme dedans

mais c'était une réalité qu'il fallait accepter

il n'y avait pas d'autre réalité

d'ailleurs il n'y avait qu'une réalité

on y faisait l'amour

pas tout à fait comme on voulait

mais on le faisait avec plaisir

et on n'avait pas envie de mourir

et on prenait ses désirs pour des réalités

ce qui n'allait pas sans poser des problèmes.

 

— Je t'aime Je t'aime Je t'aime

j'ai maintenant assez de sexes

pour aimer toutes les femmes du monde

mesdames ouvrez bien vos cuisses charmantes

l'oursin amoureux va vous rendre visite

et il n'a pas de temps à perdre

vous êtes si nombreuses

et si éternelles quelquefois

je vous aime dans toutes les couleurs de la peau

et dans toutes les formes de seins

j'ai pour vos yeux des regards éperdus

il m'arrive de ne plus savoir ce qui m'arrive

je suis le plus grand amoureux de tous les temps

 

un tonnerre d'applaudissements

s'éleva de la foule

Felix avait joué le rôle de Kateb

avec un génie que personne n'égalerait plus jamais

les gens se levèrent pour mieux fêter

et on sentait bien que leur admiration était sincère

on criait le nom de Felix et celui de Kateb

les gens ne savaient plus qui était qui

ils aimaient Felix autant que Kateb

et ils ne voulaient rien oublier

de cette incroyable représentation de la vie

et des éléments qui la composent

quand il regagna sa loge

accompagné de Saïda

qui avait elle aussi joué son rôle à la perfection

et que le public adorait comme une déesse,

la foule les acclamait encore

secouant les fauteuils

ne se lassant pas de commenter

ce qui avait été le meilleur moment de leur vie.

 

Felix embrassa Saïda entre les cuisses

et elle trouva cela très aimable

et elle rajusta sa robe sur ses jambes

parce qu'elle ne voulait pas tout dire ce soir

— tu seras une grande actrice, dit Felix

en lui caressant les cheveux

et je t'écrirai les plus beaux rôles

fais-moi confiance ma petite Saïda

tu aimeras l'amour que je te donne

c'est l'amour du théâtre et des gens

au théâtre il n'y a pas d'homme ni de femme

il y a des gens et on les aime

 

Saïda se leva lentement

et elle alla s'asseoir plus loin

elle ne voulait pas tout dire ce soir

son personnage était en elle

exactement comme un sexe

elle savait si peu de choses de l'amour

beaucoup moins que la petite dame

qui cachait beaucoup de choses à son public

mais c'était le jeu à jouer

ce n'est pas facile de jouer toute nue

et de montrer son sexe à tout le monde

le monde aime bien que ça lui arrive

et c'est vraiment bien s'il aime ça

mais ce n'est pas facile de jouer le jeu

et de dire tous les mots qui sont écrits

de les dire pour qu'ils soient compris

et qu'on en parle longtemps après

se souvenant que le baiser entre les cuisses

c'était un rêve d'amour

et que rien n'a existé que l'amour

 

la petite dame n'avait pas fait l'amour avec Kateb

elle avait caressé ses innombrables sexes

et ils s'étaient tous dressés comme il faut

et elle avait senti son cœur battre la chamade

son petit sein en était tout frémissant

elle était assise sur le bord de la scène

entre deux lampes

Kateb faisait l'amour avec toutes les femmes du monde

c'était son rôle

et il le jouait bien

et elle regardait le public qui se félicitait

de ne pas s'être trompé de spectacle

ce qui arrive quelquefois

quand on n'est pas très bien informé

tout le monde écoutait Kateb

qui racontait ses aventures avec les femmes du monde

il y avait des femmes du monde

sur tout son corps

elles se disputaient ses innombrables sexes

se tirant les cheveux

et se mordant les seins

et le public riait de bon cœur

tandis que la petite dame attendait

assise sur le bord de la scène entre deux lampes

que quelqu'un vienne l'embrasser entre les cuisses

pour lui dire je t'aime d'une façon originale

quelqu'un avec un sexe d'homme

qu'elle n'aurait pas besoin de dessiner

et qui entrerait dans son sexe de femme

sans qu'on ait besoin de l'écrire.

 

Saïda ferma les yeux en pensant à cela

elle aimait Kateb de tout son cœur

c'est lui qui l'embrasserait entre les cuisses

et après il lui ferait l'amour dedans

et elle aimerait ça plus que tout

même plus qu'un rôle de femme au théâtre.

 

Pierre manipula les fils

et Felix s'endormit dans le fauteuil

et il éleva doucement Saïda

et il la serra tout contre sa joue

— qu'est-ce que je t'aime petite marionnette

dit-il très doucement

pour que le public ne l'entende pas

je ne regrette pas de t'avoir inventée

tu es exactement comme je voulais

dommage que tu ne sois pas une femme

et dommage que ce ne soit pas un conte

 

le public s'impatientait

sur la scène il n'y avait plus grand-chose

Felix dormait dans un fauteuil

et Saïda s'était élevée dans les cintres

sans qu'une explication ne fut donnée

le public trouvait cela très imparfait

et il commençait à le dire

le théâtre a beau être moderne

ce n'est pas une raison pour jouer l'injouable

que Pierre s'explique sur ses intentions

nous on ne comprend plus ce qui se passe

ce qui est le comble pour un public averti.

 

et le public se mit à parler de plus en plus fort

Pierre jeta un coup d'œil depuis les cintres

il y avait été un peu fort

trop moderne quoi

et les gens avaient raison de rouscailler

il démêla aussi vite qu'il put

les fils de Saïda

et sans donner l'explication attendue

il fit redescendre doucement Saïda

qui se posa comme un oiseau

sur les planches du théâtre

c'était un événement de taille

enfin l'auteur savait ce qu'il faisait

on comprendrait plus tard

peut-être à la lecture

quand la pièce serait publiée

pour l'instant tout le monde se rassit

et croisant les mains sur les jambes croisées

chacun observa avec attention

ce qui se passait dans la suite de la pièce

l'auteur n'allait pas ménager les surprises

selon la règle bien connue

il n'est de bon théâtre qui ne surprenne

 

— C'est la même chose à la télé,

dit Thomas dans le micro

la télé doit beaucoup au théâtre

c'est une question de petite fille.

 

— Dis, Thomas, demanda la petite fille

dont le derrière était tout rouge à force de caresses

pourquoi tu as un sexe si petit?

 

— Je ne sais pas, dit Thomas

peut-être parce que j'aime les petites filles.

 

— Mais les petites filles ne sont pas faites pour l'amour.

 

— Ou alors c'est toi que j'aime

 

— Tu crois que je suis faite pour l'amour?

 

— Je me demande si je t'aime

je ne sais pas si c'est possible

je me pose la question pour savoir

 

— Qu'est-ce que tu sais de l'amour?

 

— Je sais que c'est nécessaire

si on veut continuer de vivre

je sais qu'il faut être deux

et qu'il faut mettre un sexe dedans l'autre

je sais que si tu caresses le mien

il faudra que je caresse le tien

et que c'est comme ça que l'amour commence

 

— C'est tout ce que tu sais?

ce n'est pas beaucoup

l'amour ça doit être beaucoup plus

sinon ce n'est pas grand chose

 

Je sais encore un tas de choses

mais ce ne sont pas des choses

qu'on peut dire à une petite fille

sauf si on l'aime comme une femme

ce qui arrive quelquefois

on dit que ce n'est pas très beau

mais que c'est beau quand même

s'il n'est pas question de sexe

et s'il en est question

alors ça devient très laid

et on met tout le monde en prison

même la petite fille qui se demande

si elle est aussi cochonne qu'on le dit

 

— bon dieu que c'est compliqué l'amour

c'est compliqué avec les hommes

est-ce que c'est compliqué avec les femmes?

 

— moins compliqué qu'avec les petites filles

mais c'est compliqué quand même

parce qu'un sexe de femme est une bouche

 

— Qu'est-ce que ça peut faire que ce soit une bouche?

 

— Ça fait que si ce n'était pas une bouche

ce serait beaucoup moins compliqué

 

— Est-ce que tu m'aimes comme tu dis

ou est-ce que tu le dis pour la télé

juste pour faire de la pornocacographie?

 

— Caresse-moi le bout du sexe

il faut que tout le monde le sache

si je t'aime pour rigoler un peu

et faire de la pornocacographie

ou bien si je t'aime parce que je t'aime

et que personne n'y peut rien

 

— Je le caresserai plus tard

quand tout le monde sera parti

il est vraiment très petit

et je ne voudrais décevoir personne

surtout toi si tu m'aimes beaucoup

 

— On ne fera donc pas de pornocacographie

avec une petite fille amoureuse

vous pouvez éteindre vos magnétoscopes

la pornocacographie c'est pour une autre fois

mon sexe est vraiment trop petit

il n'inspire même pas les petites filles

est-ce qu'une petite fille veut faire l'amour avec moi?

 

— Oui moi je veux bien je le veux!

s'écria une vieille dame toute nue

qui s'amena en courant comme une folle

je suis une très vieille petite fille

et je ne le trouve pas si petit que ça

ce petit sexe d'homme qui ne veut pas grandir

cette petite fille est d'une parfaite stupidité

elle ne sait pas ce qu'il faut faire

elle ne l'a jamais fait c'est normal

je vais te montrer ce qui plait aux hommes

en matière de sexe

 

le sexe de Thomas

était devenu tellement gros

que la petite fille en fut étourdie

— ça alors! fit-elle en reculant

je ne suis vraiment pas faite pour l'amour

il va falloir que je grandisse encore

et que je prenne beaucoup de poids

 

— ce sont les vieilles qui m'excitent!

s'écria Thomas en enfourchant la vieille

qui se mit à hurler de joie

on ne sait jamais exactement

ce qui nous convient en matière d'amour

moi je ne savais pas du tout

je suis enfin dépucelé

je t'aime mieux machin tout fripé

tu vas mourir bientôt

et je vais te regretter

est-ce que toutes les femmes

vivent aussi longtemps que toi?

 

— Je n'ai vécu que pour l'amour

dit la vieille en se secouant de plaisir

j'ai connu la jeunesse et la maturité

mais ce que je préfère c'est la vieillesse

pourvu que tu m'aimes trois fois par jour

et que tu ne me laisses jamais tomber.

 

— J'aurais préféré un peu plus de tendresse

surtout avec une vieille femme comme toi

mais si tu préfères le plaisir à l'amour

on se fera plaisir trois fois par jour

jusqu'à ce que tu meures de vieillesse.

 

— Quand tu seras bien vieux, dit la vieille

qui bavait dans la bouche de Thomas

je te souhaite tout l'amour de la terre

tu penseras à moi, la vieille dépuceleuse

la mangeuse de prépuce récalcitrant

l'avaleuse de gland

la suceuse de sang

et tu dépucelleras toutes les petites filles

qui auront pensé à l'amour avant les autres

 

tu ne veux pas essayer ma petite?

viens avec moi on va le faire mourir

le plaisir va lui crever les yeux

 

— mais c'est que je ne veux pas qu'il meure

dit la petite fille épouvantée

à l'idée de mettre ce gros sexe dedans le sien

je l'aime trop et je veux qu'il vive

en attendant tu peux lui donner du plaisir

moi je n'aurai pas ce plaisir-là avant longtemps

je suis vraiment très petite

d'ailleurs tu seras peut-être morte

quand je serai une femme

je préfèrerai que tu sois morte

ça me fera un problème de moins à résoudre

je n'aime pas les problèmes qui se posent à l'amour

j'ouvrirai mon sexe de toutes mes forces

et il mettra le sien comme il faut

et tu ne seras pas là pour critiquer

et patati et patata

"ce n'est pas comme ça que tu donneras du plaisir aux hommes

laisse-moi faire je vais te montrer

à toutes les deux c'est beaucoup mieux "

et patati et patata

je ne suis pas aussi cochonne que toi

j'aime bien les petites cochonneries

mais pas les grosses

je te trouve un peu dégoûtante

mais si ça lui plaît vraiment

tu peux vivre encore un peu

 

la vieille mit sa langue dans la bouche de Thomas

— tais-toi, dit-elle dans la bouche de Thomas

ne commente pas les commentaires

de cette petite cochonne

qui veut devenir grande

c'est moi qui t'ai dépucelé

c'est moi que tu aimes en premier

est-ce que je ne fais pas bien l'amour?

 

— Je saurai ce que c'est l'amour

quand je l'aurai fait deux fois.

 

— Qu'à cela ne tienne, s'écria la vieille

et elle mordit le sexe de Thomas

qui devint gros comme un boudin

 

— Je saurai ce que c'est l'amour

quand je l'aurai fait trois fois.

 

— Trois c'est peu si on compte bien

et elle mit le sexe de Thomas dans son derrière

et Thomas fit l'amour pour la troisième fois.

 

— Je saurai ce que c'est l'amour

quand je l'aurai fait quatre fois.

elle secoua le sexe de Thomas entre ses seins

et Thomas avait fait l'amour quatre fois

— est-ce que tu sais compter jusqu'à cinq?

lui demanda la vieille dame en sueur

elle se tâta le pouls avec inquiétude

non d'une pipe dit-elle en soufflant

ce ne sont pas des choses de mon âge

j'ai abusé un peu de mes artères

je n'ai pas envie de claquer

permets-moi de me reposer un peu

 

et elle s'écroula par terre

 

— Qui sait compter jusqu'à cinq?

demanda Thomas dans le micro.

 

— Moi! fit la petite fille toute heureuse

de savoir quelque chose que tout le monde sait

 

— Alors viens compter avec moi allez hop!

ceci est un spectacle de pornocacographie

très réussi.

 

Note de l'auteur:

l'objet de ce livre n'étant pas d'écrire des cochonneries

le lecteur est prié de sauter les pages

où Thomas commet l'irréparable

la petite fille est consentante

mais à son âge on ne compte pas.

les pages étant sautées de la belle manière

le lecteur peut continuer sa lecture

rien ne continuera de choquer son esprit

enfin je veux dire

tout continuera de ne pas le choquer

gardez ouvert le livre d'anatomie

pour expliquer les passages obscènes

 

Thomas exhiba le bocal

qui contenait son sperme

— et encore, dit-il d'un air très fier

il doit encore en rester dedans

 

et en effet la petite fille

observait son sexe mouillé

d'un air tranquille

qui ne peut pas être

celui d'une petite fille

qui vient de faire l'amour

avec l'homme qu'elle aime

de tout son cœur.

 

— C'est dégueulasse! fit un spectateur.

 

— C'est dégueulasse, dirent d'autres spectateurs

qui trouvaient tout ça vraiment dégueulasse.

 

— On ne devrait pas écrire des choses pareilles.

qu'elles se fassent n'est déjà pas normal

les écrire c'est absolument anormal

les jouer ça mérite la mort!

 

— Eh! Eh! fit Pierre très inquiet

dont la tête apparut dans le décor

je ne suis qu'un montreur de marionnettes

les marionnettes n'existent pas

donc je ne montre rien

et quand bien même elles existeraient

ce que je montre n'a aucune réalité

donc il ne s'est rien passé.

 

— Alors remboursez! s'écria un individu

qui avait envie de faire rire les autres

 

— Rembourser quoi? demanda Pierre

vous n'avez rien payé

et je vous ai tout donné

et puis tout cela n'a pas existé

existez-vous vous-même?

non n'est-ce pas?

 

— Mais enfin, dit Thomas

dont les fils s'étaient gravement emmêlés

qu'est-ce que c'est que cette méthode

qui consiste à condamner le marionnettiste

simplement parce que l'auteur

se cache parmi vous?

allez hop! tout le monde dehors

on fera de la télé plus tard

quand vous serez un peu moins bêtes

ce qui va prendre du temps

parce que vous êtes très bêtes.

 

— C'est vrai quoi, dit la petite fille

qui se fichait pas mal de se montrer toute nue

on a fait l'amour parce qu'on en avait envie

de toute façon la vieille dame était fatiguée

et la petite dame n'a pas dessiné le sexe

moi je suis une petite fille pleine d'amour...

 

— non, dit Felix d'une voix très douce

que les comédiens appréciaient beaucoup

"moi je suis une petite fille

— là tu respires

ils savent bien que tu es une petite fille

mais quelle petite fille?

ils le savent aussi

mais ils ne savent pas comment tu vas le dire -

pleine d'amour... pleine d'amour"

 

— pleine d'amour, répéta Saïda

en regardant bien les yeux de Felix

et ils lui disaient toujours gentiment non

ce n'est pas comme cela que tu es pleine d'amour

 

— pleine d'amour, répétait Saïda

mais elle ne trouvait plus sa voix

et elle allait se mettre à pleurer

si Felix continuait de la tarabuster

mais il lui flattait doucement la joue

et elle se détendit en souriant

— pleine d'amour, dit-elle encore

en regardant son sexe, pleine d'amour

les gens vont trouver ça très marrant

c'est ça la pornocacographie à la télé

c'est marrant parce que ça sort du sexe

ce serait autre chose ce serait moins marrant

j'ai tellement envie d'aller au bout de mon rôle

je le peux si tu m'aides

c'est un beau rôle écrit pour moi

qu'est-ce que je joue le mieux

la petite fille au petit derrière

la vieille dame au gros sexe profond

ou la petite dame qui fait pipi

en attendant qu'on lui fasse l'amour?

 

Oh mon dieu la lettre!

la lettre de papa pour qui pour elle

il a écrit une tellement belle lettre d'amour

et il avait tellement confiance en son ami Felix

mais la lettre est toujours sur la table

je l'ai ouverte par plaisir

je n'ai pas tenu ma promesse

mais le plaisir me pardonne

je ne sais pas toujours ce que je fais

j'aime ce que je fais

mais je suis comme je suis rien d'autre

j'ai beaucoup aimé la lire

ce baiser entre les cuisses

où?

entre les cuisses entre les cuisses

comme c'est amoureux!

 

Je lui porterais la lettre si je savais

— qui elle est

— où elle est

— si elle l'aime vraiment

— si ce baiser lui plaît

— et pourquoi lui plaît-il

— pourquoi en parle-t-elle

— pourquoi à moi

je lui porterais la lettre mais je ne sais pas

 

Felix me le dira si je l'aime

on dit tellement de choses quand on aime

on dit je t'aime et ça ne suffit pas

on aime de tout son corps

et ça ne suffit pas

il faut encore parler et tout dire

et ça suffit quelquefois

 

qui est-elle? où est-elle?

je veux lui parler de la lettre

je veux qu'elle me parle du baiser

je joue si bien l'amour

je jouerai tous les rôles

le sien si c'est possible

est-ce que je peux jouer le rôle de la dame?

est-ce que c'est écrit pour moi?

j'y mettrai tout l'amour

que ce baiser m'inspire

moi aussi je le recevrai entre les cuisses

et il me fera rêver

de mon vrai rôle de femme

celui que je ne jouerai pas

celui que je serai pour qui?

il y a un nom que je ne sais pas encore écrire.

je l'écrirai

nous l'écrivons toutes

 

*

 

Ce que j'écris de toi, tes yeux l'écrivent mieux

Encore, et je cherche les mots, soit pour te plaire

Si t'importent les mots que mon regard espère

Ouvrant toujours le livre à l'endroit que tu veux,

Soit pour t'aimer, l'éternisant enfin aux creux

De ton écrin, l'amour, notre amour qui s'éclaire

De ta caresse douce et de ta peau amère;

Et je le trouve dans ton cœur comme je peux.

Ce que je n'écris pas ta poitrine en respire

L'absence aussi, et il se peut que j'y désire

De longs sommeils la nuit, rêvant que c'est midi.

Je n'écrirai plus rien si ta bouche le dit;

Je recevrai alors les mourantes attentes

De tes cuisses de verre au plaisir transparentes.

 

LA LETTRE REÇUE

 

 

Elle était assise et elle attendait

je ne dirai pas son nom

qui est-ce?

je ne le dirai pas non plus

on ne dit pas ces choses-là

on dit exactement ce qui s'est passé

mais il faut changer les noms

celui qui écrit n'est pas celui qui raconte

et il n'a jamais rencontré celle qui est écrit

 

elle attend une réponse à sa lettre

elle a écrit une belle lettre d'amour

elle sait que l'amour existe

et elle a confiance

elle aime la vie

elle la donnera si c'est bien

elle ne sait pas encore

il y a tellement de plaisir à épuiser

il y aura toujours du plaisir

elle mourra centenaire

elle le fera le plus tard possible

avec mille regrets à la place du plaisir

mais la vie est éternelle

il faut mourir pour le croire

et beaucoup aimer si c'est vrai

 

ce ne sont que des mots

elle a choisi leur musique

il n'y a pas d'image

il ne verra rien

il entendra la main sur la peau

et la langue dans la bouche

il verra s'il entend cette sonorité

et s'il ne l'entend pas?

je l'aimerai beaucoup moins

je l'aimerai encore

mais quelque chose aura changé

il me demandera des images

mon corps est la plus belle image

et les mots de mon corps

sein ventre bras lèvres sein sexe épaule

mots images de mon corps

s'il n'entend pas ce que j'ai dit

de ma plus belle voix

la voix de nos caresses imaginaires

les tintements du plaisir avant le plaisir

la source où je bois le corps

mots après mots lui répondant

de ma plus belle voix

 

il a toute ma confiance

j'ai embrassé son sexe en fermant les yeux

en les fermant très fort

parce que je n'ai rien embrassé du tout

je l'embrasserai chaque fois

avant de faire l'amour

en signe de reconnaissance

et pour le faire sourire aimablement

et il me rendra mon baiser

pour que j'ouvre mes cuisses

j'accepterai l'amour sonore

et je recevrai tous les mots sur ma langue

je serai belle comme un dictionnaire

de la langue française

 

J'ai peur parce que je n'ai pas peur

qu'est-ce que je suis en train de faire de ma vie?

qui me reprochera de m'être trompée?

est-ce que je me trompe

si j'aime faire l'amour

avec mon sexe en forme de bouche?

je n'ai pas peur de ne pas mourir

l'éternité me va très bien

j'adore les bijoux qui durent très longtemps

je le porterai chaque jour

ce bijou d'éternité

dans son écrin de chair toute rouge

 

la dame montra son sexe au public ébahi

elle avait soulevé la robe sur ses cuisses

elle la mordait en souriant pour la retenir

à la limite de son ventre

et d'un doigt d'anatomiste patenté

elle montrait la bouche

sa langue ses mots son ombre au fond

— je ne sais pas si vous aimez

cette leçon d'anatomie

moi je la trouve un peu longue

mais celui qui écrit est très amoureux

et il veut le faire savoir

apparemment il se fiche d'ennuyer tout le monde

il aime une femme au beau regard

de berbère andalouse

et l'amour lui a inspiré l'anatomie

comme à d'autres il inspire la musique

la musique c'est l'art d'attendre

ce qui n'arrive peut-être pas

en attendant je vous montre mon sexe

il ressemble à tous les sexes de femme

on a envie de l'embrasser

parce qu'il ressemble à une bouche

on aime aussi le caresser

la chair en est tellement douce

est-ce que quelqu'un veut le caresser?

je préfèrerais que ce soit un homme

il caressera sans regarder

ce sont les autres qui regarderont

les amateurs ne manquent pas

à ce que je vois

les hommes aiment beaucoup

caresser le sexe des femmes

 

monsieur aime les caresses?

celles qu'il donne bien sûr

je ne suis qu'une comédienne

je donne ce qui est écrit

par exemple ma robe retombe sur mes jambes

on ne voit plus mon sexe

tout le monde le regrette

tant pis pour le monsieur

qui s'était si bien préparé

oh et puis tant pis pour ce qui est écrit!

venez monsieur venez caresser

sous ma robe est un joujou d'écrin

qui adore qu'on le caresse

venez venez il n'y a pas de honte

le plaisir est pour tout le monde

donnez-moi votre main

le sexe c'est par là vous le savez

vous savez cette chose-là?

vous l'avez déjà faite?

vous aimez les femmes et rien que les femmes?

vous m'aimez moi aussi?

monsieur je ne sais plus ce qui est écrit

j'attends une lettre qui n'arrive pas

j'ai envie de caresses et je les imagine

vous voulez m'aider à les imaginer?

dites-moi ce que l'imagination vous inspire

 

— Je ne sais pas si je saurai le dire

votre sexe est si doux

je m'attendais si peu

à caresser votre sexe ce soir

qu'est-ce que je peux dire de plus?

est-ce tout le sujet de la pièce?

si ce dialogue n'est pas écrit

que faut-il écrire maintenant?

et qui l'écrira à ma place?

 

— Cette caresse m'a beaucoup plu

je vous remercie de me l'avoir donnée

je n'ai pas bien compris votre désir d'écrire

mais si mon sexe vous inspire

n'hésitez pas à me le faire savoir

j'écouterai toute la musique

je la jouerai si le public l'aime

et je serai toute nue pour la chanter

est-ce que votre imagination est satisfaite

ou est-ce qu'il faut tout recommencer depuis le début?

 

— mon imagination ne sait pas faire l'amour

moi je sais mesurer les caresses

à la mesure de ton beau regard noir

je suis amoureux

j'ai caressé celle que j'aime

elle ne joue pas la comédie

 

— Eh! doucement mon beau monsieur

ce n'est que du théâtre rien de plus

remettez-vous à l'endroit

je ne suis pas du tout amoureuse

je joue ce qui est écrit c'est tout

 

— Mais puisque ce n'est pas écrit

ce ne sont pas les mots que tu devais dire

et c'est bien le sexe que tu m'as demandé de caresser

 

— Je ne te demande plus rien

assieds-toi sur cette chaise

et regarde et écoute la suite

on n'y caresse plus mon sexe

ce que je regrette un peu

et j'attends une lettre qui n'arrive pas

je te propose d'attendre avec moi

et peut-être qu'à la fin de la pièce

je ferai l'amour avec toi

non pas par amour

parce que je ne t'aime pas

mais par plaisir

parce que j'aime ça

j'aime l'amour et le théâtre

mais je ne fais jamais l'amour au théâtre

et très peu de théâtre quand je fais l'amour

est-ce que ma proposition te convient?

elle te convient n'est-ce pas?

exactement comme c'est écrit

on jouera ce qui est écrit

et uniquement ce qui est écrit.

 

la dame retourna s'asseoir

près de la fenêtre

entre un bouquet de fleurs et un rideau

— il ne me répondra pas

j'attendrai toute la journée mais en vain

est-ce que je sais ce qu'il faut écrire

quand on est amoureuse

j'ai écrit ce qui me passait par la tête

j'ai fait un peu d'anatomie

parce que c'est le sujet de ce livre

mais je n'en ai pas abusé

enfin je ne crois pas

 

réponds-moi mon amour réponds-moi

je n'ai pas oublié un seul de mes mots

je te les donne avec amour

les mots n'ont plus le même sens

quand on les donne avec amour

par exemple on ne s'assoit plus sur la chaise

je ne sais pas ce qu'on fait avec la chaise

mais on ne s'assoit plus dessus

justement parce qu'on est amoureux

les mots n'ont plus le même sens

par exemple on ne mange pas avec une cuillère

on mange avec les doigts

parce qu'on est amoureux

les mots aiment l'amour qui les dénature

c'est fait pour ça l'amour

on ne fait d'ailleurs plus l'amour

quand on s'aime

parce que les mots n'ont plus le même sens

on fait l'amour quand même

mais ça ne veut pas dire la même chose

parce que les mots ne savent plus

si tout cela a un sens

ou bien si c'est l'éternité qui s'amuse

avec le sexe.

 

— elle s'amuse bien l'éternité quand elle s'amuse!

il y a de l'amour dans tous les cœurs

mais le cœur ne dure pas

c'est vraiment très amusant

hier j'étais pucelle

aujourd'hui amoureuse

demain je serai morte

quel drôle d'aïku celui-là!

on n'en fera pas d'autre

à moins que dieu existe

auquel cas il vaut mieux renoncer à l'amour

c'est beaucoup plus facile que de renoncer à dieu

si dieu existe

s'il est amour

et si l'amour ne dure pas

autant que l'on voudrait.

 

il y a une réponse

il l'écrira de sa belle écriture d'écolier

il aura choisi tous les mots

bien regardé la définition dans le dictionnaire

et le sens sera exact comme une horloge

et je saurai exactement si l'amour existe

s'il existe comme je veux

ou si les mots lui donnent la couleur de ses yeux

ou si ses yeux ne colorent pas que les mots

la réponse peut tarder

ses yeux existent pour moi seule

tant que les mots ne disent rien

ni l'amour ni pas l'amour

les mots silencieux ne sont pas encore choisis

 

on va où tous les deux, tu le sais?

moi je sais où je veux aller

est-ce que tu connais les lieux de mon amour?

est-ce qu'il y a du soleil là-bas

ou est-ce qu'il fait encore noir?

c'est la nuit et tu ne veux rien dire

tu ne sais pas très bien comment le dire

tu ne sais pas ce que je veux entendre

de ta bouche

ce que je veux lire

dans tes yeux et goûter

à ta langue qui ne parle pas

parce que les mots ne sont pas ceux

que tu aurais choisi

si tu avais eu le choix

 

ce n'est pas difficile d'aimer

il suffit de le dire

ces mots ne sont pas des mots d'amour

les mots d'amour ne viennent pas à l'esprit

ils n'existent que pour l'amour

on n'écrit rien de bon quand on aime

on écrit ce qu'on aime

est-ce qu'on aimerait ne pas aimer

si c'est possible

si ça n'engage à rien

si ça ne change rien à l'amour

enfin pas trop de choses

on écrit ce qui semble durer

ce qui va durer toute la vie

si la vie est éternelle

et si elle ne l'est pas tant pis

on écrit ce qui serait éternel

si la mort n'était pas ce qu'elle est pour tout le monde

 

mon petit amour en forme de lettre

ma chère lettre en forme de mot

que dis-tu de l'amour qu'on ne fait pas

parce que je ne sais pas encore si tu m'aimes?

 

tu  dis que l'amour

c'est plus chouette que l'amour

et que l'amour plus chouette que l'amour

ça ne vaut pas l'amour

 

on fera l'amour si tu écris bien

si tu écris mal on le fera mal

et si tu n'écris pas je le ferai toute seule

 

oh! le vilain petit aïku de mon cœur!

je ne veux pas que ça m'arrive

je m'aime bien mais pas à ce point!

écris-moi un autre aïku

un aïku où l'amour existe

parce qu'on le fait

et qu'on aime ça

on se fiche de ce que pense les autres

ce que tu écris tu l'écris pour moi

et je leur ferai la lecture

s'ils ne montrent pas leur indifférence.

 

elle avait un sexe en forme de bouche

et j'aimais cette bouche

ce n'est pas moi qui parle

 

je ne comprends pas cet aïku

il n'est pas triste j'en suis sûre

mais je ne sais pas ce qu'il veut dire

écris-moi un aïku qui me fasse plaisir

parle-moi de ma chair de ta chair

de la chair de tout le monde

de ce qu'on fait avec la chair

quand on aime le plaisir

et de ce qu'on ne fait pas

parce qu'on n'ose pas encore

parle-moi de ce monde de chair

où ma chair est toute la chair

 

Je t'aime

tu m'aimes

nous ne nous aimons pas

 

c'est moi qui écrit celui-là

je suppose que tu m'aimes

mais tu ne m'aimes pas

ça ne change rien

on ne s'aime toujours pas

ça fera moins de caresses

j'aurais tant aimé les compter!

tu aurais trouvé le mot pour chacune d'elles

 

cette caresse c'est la mer

celle-là c'est toi

et celle-là n'est plus tout à fait moi

 

demain je te dirai ce que je pense

aujourd'hui je te parle du plaisir

c'est peut-être la même chose

 

le rideau tomba sur ces mots

le public applaudit doucement

la dame était une très belle dame

et elle avait de jolies jambes

 

de l'autre côté du rideau

la dame qui jouait la dame

se rafraîchit en croquant un fruit

le monsieur qui avait joué la caresse sur son sexe

n'osait pas bouger de sa chaise

il ne savait pas s'il était vraiment assis dessus

il regardait la dame qui ne le voyait pas

et quand elle se gratta nonchalamment la cuisse

il fut certain de ne pas être assis sur une chaise

il avait vu beaucoup de cuisses

dans sa vie d'amoureux

mais celles-là sentaient l'amour

il faut que l'amour ait une odeur

par exemple celle de l'huile d'olive

ça ne plait pas à tout le monde

mais c'est l'odeur que l'amour peut avoir

si l'on a très faim

et le monsieur avait très faim

il aurait bien mangé un fruit lui aussi

pas pour se rafraîchir

il avait autre chose à penser

mais parce que les fruits se mangent bien

quand l'amour n'a pas encore l'odeur

qui lui convient le mieux.

 

le rideau se leva de nouveau

la dame cacha le trognon

dans le bouquet de fleurs

et elle reprit le rôle comme il venait

la robe relevée sur ses cuisses

qu'elle gratouillait du bout des doigts

comme pour rappeler le texte

qui ne voulait pas venir

exactement comme il était écrit

le monsieur fit un petit bruit avec sa bouche

et la dame le regarda d'un air étonné

il voulait l'aider et non pas l'étonner

pour l'étonner il ferait autre chose

qu'un petit bruit avec sa bouche

il ferait tout le bruit

qui lui passerait par la tête

et l'amour s'en porterait bien

mais il était assis sur une chaise

et comme elle regardait sans rien dire

il dit:  je t'aime et elle ne comprit pas

alors il répéta exactement la même chose

comme c'était la même chose

mais très exactement la même

elle aurait dû ne pas comprendre

si vous dites: je t'aime à une femme

et qu'elle ne comprend pas

et si vous lui dites encore: je t'aime

elle ne comprendra toujours pas

mais celle-là était une dame de théâtre

elle ne ressemblait pas aux autres femmes

et quand il répéta: je t'aime

elle comprit ce qu'il voulait dire

et elle lui dit: je n'avais pas entendu

ce qui était un mensonge

parce qu'elle n'avait toujours pas compris

ou alors elle avait compris la première fois

et elle ne voulait plus comprendre

ce qui était terrible pour le monsieur

qui était vraiment très amoureux

terrible de dire: je t'aime à une femme

à une femme au beau regard noir

et de ne rien entendre qui lui ressemble

un simple: je t'aime comme un écho

qui a parlé? c'est toi? c'est moi?

on a parlé en même temps

et on a dit la même chose

comme c'est beau de parler la même langue

on se comprend sans difficulté

on sait exactement ce qu'on veut dire

ce qui prouve que l'amour

est une science exacte

si on parle la même langue

et si on parle des langues étrangères

et que l'amour ne se dit pas de la même manière

alors il n'est pas possible de s'aimer

raisonnablement

on peut toujours s'aimer à la folie

l'amour fou aime toutes les langues

mais c'est un sujet qui sort du cadre de ce livre

ici quand on dit: je t'aime à une femme

c'est qu'on a raison de le dire

et elle a ses raisons de ne pas répondre

ou de répondre de travers

 

— Je t'aime, répéta le monsieur

pour la troisième fois

je ne sais pas si c'est dans le texte

mais je ne peux rien dire d'autre

je t'aime je t'aime je t'aime

je n'ai que ce mot-là à la bouche

je le dis avec facilité

et tu ne réponds rien

et je le répète autant de fois que tu ne dis rien

et tant pis pour la dramaturgie!

 

— Je n'avais pas entendu, dit la dame

en se grattant nerveusement les cuisses

ce n'est pas de ma faute tout de même

si ta voix n'est pas bien placée

tu n'es pas un comédien de métier

tout le monde comprend cela

mais ce n'est pas une raison pour ne pas dire le texte

 

— Je dis ce que je veux quand je suis amoureux

je dis: je t'aime si l'amour existe

et: je te veux s'il y a des chances pour que ça dure

est-ce que je sais ce que c'est qu'un texte!

est-ce qu'il faut l'apprendre par cœur

et ne dire que ce qu'il y a dedans?

s'il y a écrit: je ne t'aime pas

tu me dirais: je ne t'aime pas

même si tu m'aimes de tout ton cœur!

en voilà un texte qui ne sait pas ce qu'il dit

on ne peut pas savoir ce que tu vas répondre

tu diras: je t'aime ou je ne t'aime pas

aucun texte ne peut le dire à ta place

fais-moi une place dans ton cœur

et tu verras ce que j'en fais du texte!

je t'aime, voilà ce que j'écris

je l'écris avec tout mon amour

je l'écris parce que je t'aime

est-ce que je l'écrirais si je ne t'aimais pas?

 

— Ce qui n'est pas écrit n'est pas écrit

dit la dame en ajustant sa chevelure

ce n'est pas moi qui décide

il n'est pas écrit que tu m'aimes

et il n'est pas écrit non plus que je t'aime

ce qui ne veut pas dire que tu ne m'aimes pas

ni que je ne t'aime pas

l'amour n'est pas le sujet de la pièce

le sujet c'est une lettre d'amour

je l'ai écrite à quelqu'un qui n'est pas toi

et j'attends sa réponse en t'aimant peut-être

mais je n'ai pas le droit de le dire

 

— Si je te caresses le sexe tu le diras!

 

— Je ne dirai rien même si tu me caresses le sexe

je dirai ce que le texte dit

et tu me caresseras le sexe si c'est écrit.

 

— Au diable le théâtre! Je vais tout casser!

je vais supprimer le théâtre

de la surface de la terre!

il n'y a plus de théâtre

pour m'empêcher de te faire l'amour!

on fera l'amour sur les ruines du théâtre

 

et le monsieur fut saisi d'une rage terrible

il se mit à tout casser

la chaise le rideau la fenêtre le bouquet

et la dame riait aux éclats

elle trouvait cela tellement amusant!

ce n'était pas prévu

mais le public aimait bien le spectacle

il attendait que le théâtre soit détruit

afin d'assister à la scène d'amour finale

et la dame le savait bien

qu'il lui ferait l'amour

et que le public en redemanderait

ce n'est pas normal de faire l'amour en public

mais en matière d'amour

ce qui arrive est toujours de l'amour

et il n'y a aucune raison de se vexer.

 

— Nom d'une pipe et de trois chapeaux!

hurlait le monsieur très amoureux

est-ce qu'il y a encore quelque chose à casser?

il ne doit rien rester de ce foutu mensonge

je ferai exactement le contraire

de ce qu'on me dit de faire

et si l'on me dit de vraiment tout casser

je reconstruirai le théâtre de mes propres mains!

 

Mais c'était des mots rien de plus

le théâtre n'existait plus du tout

il avait cassé même l'âme du théâtre

et la dame trouvait tout cela très charmant

comme il avait tout cassé

et que par voie de conséquence

il n'y avait plus rien à casser

il la regarda avec des yeux pleins de désir

qui voulaient dire:  je t'aime

et je vais te montrer si je mens moi!

elle le regarda aussi mais elle riait

— Fais-le moi puisque tu l'as écrit

je ne jouerai que ce qui est écrit

tu as écrit cette scène d'amour

je la jouerai avec toi ou avec un autre

je me fiche de savoir

qui me donne la réplique

il faut que je joue de toute mon âme

et que tout mon plaisir soit le plaisir du public

 

— Ça alors, fit le monsieur désespéré

je ne peux pas faire l'amour dans ces conditions

je ne ferai rien de ce qui est écrit

ça aussi je l'ai écrit

tant pis pour mon corps et pour mon âme

l'amour je le trouverai dans un autre théâtre

je le détruirai s'il me refuse l'amour

je le reconstruirai si l'amour existe quand même

mais je n'écrirai rien

je n'ai pas la patience d'attendre

il faut que je fasse l'amour

avec celle que j'aime

et c'est toi que j'aime

même s'il est écrit que je t'aime

et je te ferai l'amour

même s'il est écrit que je te le ferai

je ferai exactement ce qui n'est pas écrit

parce que les poètes écrivent mal

ce que l'amour ne leur donne pas

mon cher amour je ne veux pas jouer

je t'aime parce que tu existes

et je te veux pour exister moi-même

parle-moi de l'amour qui existe

parle-moi de ton cœur de femme

je reconstruirai le théâtre si c'est ce que tu veux!

 

le public voulait de l'amour

il se fichait pas mal de la lettre d'amour

le monsieur voulait faire l'amour

parce qu'il aimait la dame de théâtre

et la dame voulait aussi faire l'amour

parce que c'était écrit dans le texte

il n'y avait donc aucune raison

de ne pas faire l'amour

comme il était écrit

ou comme on allait l'écrire

s'il n'était pas encore écrit

 

la dame savait tout cela

elle avait une longue expérience du théâtre

elle arrêta de se gratter les cuisses

ce qui énervait tout le monde

et elle enleva sa robe de théâtre

tout le monde admira son corps de théâtre

et elle s'avança sur le devant de la scène

marchant lentement dans la lumière

— qu'en dites-vous mes beaux messieurs?

dit-elle en souriant

il est écrit que je me déshabille

n'est-ce pas que c'est écrit?

quelqu'un peut-il me dire maintenant

avec qui je fais l'amour?

 

tout le monde avait envie de faire l'amour avec elle

même les femmes

au théâtre ça ne compte pas vraiment

mais ça fait quand même plaisir

ça fait plaisir un point c'est tout!

 

le monsieur s'avança lui aussi

pourquoi avait-elle posé cette question?

cette question ne se posait pas

c'est lui qui avait envie de faire l'amour

tout le monde pouvait en avoir envie

mais ce n'était pas une raison

pour devenir comédien

et profiter des avantages du métier!

 

— la question ne se pose pas!

dit le monsieur d'un ton péremptoire

 

— Eh bien moi je n'aime pas les monsieurs péremptoires!

dit la dame en lui tournant le dos

 

— Qu'est-ce que ça veut dire? dit le monsieur

tu ne veux plus jouer ce qui est écrit?

 

— Je jouerai ce qu'il me plaira de jouer

et puis je n'aime pas les messieurs

qui demandent ce que ça veut dire

 

— Mais c'est que j'ai envie de te faire l'amour!

 

— Je n'aime pas mais alors pas du tout

les messieurs qui ont envie de faire l'amour

avec moi ou avec une autre

 

— tu dis ça pour me faire languir

 

— Je n'aime pas les messieurs qui  languissent

et qui le font savoir à tout le monde

 

— Je ne dirai plus rien!

 

— Je n'aime pas les messieurs qui se taisent.

 

— Dis-moi comment tu les aimes

les messieurs qui peuvent te faire l'amour

 

— Je les aime comme tu n'es pas

comme tu ne peux pas être

comme tu ne seras jamais!

 

— Je ne ferai pas l'amour ce soir

 

— Moi je le ferai ce soir et même demain

et chaque fois qu'il me plaira

avec des messieurs qui me plairont

et pas seulement parce que je leur plairai

 

— Tu n'es pas une comédienne, dit le monsieur

en regardant le public pour se faire approuver

mais la dame avait de très jolis seins

et personne n'avait envie d'approuver

les délires verbaux du monsieur -

laisse-moi au moins embrasser ton sexe

ce sera un petit signe d'amour

tu aimeras ce baiser d'amoureux

tu me diras que tout est oublié

laisse-moi t'embrasser entre les cuisses.

 

— Embrasse-moi où tu veux, je m'en fiche!

je ne sentirai rien et je ne t'aimerai pas

est-ce qu'il faut que j'attende encore la lettre?

demanda-t-elle en regardant vers les coulisses

s'il faut que je l'attende dites-le moi

je commence à avoir froid dans cette tenue

il faudrait songer à chauffer le théâtre

surtout quand on a écrit

la nudité de la comédienne principale

j'ai froid vous dis-je

qu'on me dise ce que je dois faire

est-ce que je peux m'habiller maintenant?

 

Elle n'attendit pas la réponse

et revêtit sa robe de théâtre

qu'elle avait négligemment jetée

sur le dossier de la chaise

où le monsieur avait confondu l'amour

et l'illusion de l'amour

elle retourna s'asseoir près de la fenêtre

remonta la robe sur ses cuisses

et elle les gratta en signe d'attente

 

le monsieur ramassa les fleurs

et il recomposa le bouquet

— ce sont des fleurs de théâtre

elles ne sentent rien

et surtout pas l'huile d'olive

et je ne peux pas te les offrir

ni en signe d'amour

ni parce que l'amour est une illusion

moi je croyais que c'était des mots

et qu'on pouvait parler avec

dire je t'aime à la femme qu'on aime

et je ne t'aime pas mais je t'aime quand même

à toutes les autres femmes

et faire l'amour dans un grand lit

avec l'odeur de l'huile d'olive

entre tes cuisses amoureuses

où je ne compterais pas les baisers les caresses

pour t'en laisser le soin

toi qui aimes classer compter mesurer

 

est-ce que tu as mesuré la longueur de mon sexe?

et bien vérifié dans le livre d'anatomie?

est-ce que tu as compté mes boutons d'amour

sur mon front et sur mes joues?

 

la dame n'avait pas écouté

et le monsieur redescendit dans le public

on le regarda de travers

il n'avait pas su imposer l'amour

et tout le monde était frustré

la scène s'achevait d'une triste façon

sans amour sinon l'attente d'une lettre

et une autre lettre et encore une lettre

avec des mots d'amour

et des taches de sperme

des larmes silencieuses

et des traces de doigts

 

qu'est-ce qui s'effacerait un jour?

on ne sait pas ce qui va s'effacer

on sait ce qu'on a dit et ce qu'on a écrit

on sait tout cela par cœur

et ce qui s'effacera n'a peut-être jamais été écrit

c'était un mot d'amour

entre deux orgasmes

et personne ne l'a écrit

et il s'est effacé sans qu'on s'en rende compte.

 

la dame pensait à tout cela avec tristesse

elle pensait aussi à son rôle

à sa nudité de comédienne

et à sa nudité de femme

c'était peut-être la même nudité

le même amour déçu

on ne sait pas où s'arrête la comédie

et où finit la vie

on sait que l'amour existe

on aime le faire s'il existe vraiment

et on joue le rôle s'il faut jouer

et s'il n'y a rien à jouer

il faut attendre la réponse

assise près de la fenêtre

sachant qu'on a tout dit

qu'on a bien embrassé entre les cuisses

sur le sexe et dans le sexe

on a vraiment rien oublié pour se faire aimer

on a parlé de la vie

on a parlé du corps

on a parlé de ce qu'on espérait

on a parlé de ce qu'on voulait

de ce qu'on savait vouloir

on a tout dit avec des mots

on a embrassé avec des mots

on a dit je t'aime avec des mots

autrement ce n'est pas possible

et on attend près de la fenêtre

vêtue seulement d'une robe de théâtre

dont les transparences ne trompent personne.

 

*

 

Ne me dis pas ce que l'ombre a créé

A la lumière de mes paroles d'homme

Retiens les mots, que la nuit les embaume

Comme les morts avec le temps passé.

Aux parfums de ta nuit, je peux rêver

Et me crever les yeux avec les hommes

Qui ont peuplé ta vie et tes arômes

Où commence l'odeur de mon été!

Je respire ta peau et je crois être.

Je suis écris dessus pour m'en remettre.

Je t'aime tant de ne pas te toucher

Et de rêver que je te coucherai

Avec le jour qui tardera quand même

A se montrer dans les draps où je t'aime.

 

Ne me dis rien, si l'amour ne t'a pas inspiré

L'humide mot que je pends à ton cou de maîtresse.

Je t'aime tant et l'amour est si pur de caresses

Que je me donne en rêvant que c'est bien arrivé.

Et t'éloignant au reflet qui s'absente en baiser

Ne signe pas de ton nom la douleur qui me blesse

Retourne-toi pour me voir te pleurer sans que cesse

L'éternité que j'aime dans tes yeux se créer.

C'est un miroir et le temps éternel y mélange

Ton regard noir dont la vue infinie le dérange.

Le chiffre est faux et je compte à l'amour des douleurs

Qu'il me dira quand la nuit sera morte des pleurs

Et du néant que ton pas impensable délivre

A mon attente et à la page nue de mon livre.

 

Le temps passe et j'érotise doucement

Le temps vague où la mer s'écoule en écume

Et j'espère une réponse en un moment

Où ma roche écarte l'algue et scie la brume.

Tu écris et ta lettre voyage, allume

Et éteint dans mes voiles des feux de vents

Que signale un jet de sang, toute ma plume

Écrivant que tu existes sûrement.

Je voudrais mais le vent ne dit rien de toi

Et j'écoute où la lumière quitte l'ombre

Et l'embrun me rappelle que je suis roi

Mon royaume est peuplé de femmes en nombre

Et j'assemble entre tes cuisses excessives

Un seul sexe en espérant que tu l'écrives.

 

La mort sera un rêve et nous dormirons vieux

Nous aurons dans la bouche un goût de bonne terre

Et quand tu partiras, la première j'espère,

Je prendrai le sommeil dans mes bras vigoureux

Et le serrant bien fort contre mon cœur soucieux

De tant d'amour et tant de chair, étant sincère

Par nature et par ordre, une liqueur amère

Me viendra de ton sein répandre les adieux.

Ce sommeil de carton à la peinture morte

Ne réveillera pas les fleurs que je t'apporte

Et qu'en bouquet de Sol je césure en riant.

Tu ne mourras jamais de la mort de l'enfant

Le rêve peut durer et la vie y renaître

Chaque fois que mes yeux veulent te reconnaître.

 

Tes mains sont les oiseaux du léger montreur d'ombres

Sur la toile rieuse éternisant le vol

Que je n'ai pas rêvé en buvant tes alcools

Dont l'ivresse absolue considère le nombre.

Tes mains lèvent le verre en bec de col de cygne

Et soulevant la plume au style sibyllin

L'encrent d'une écriture en verre cristallin.

Je ne sais pas le sens que ton regard m'assigne.

Car tes mains sont les yeux et l'ombre est une alcôve

Et je couche dedans comme un serpent se love

Entre un regard de femme et un verre d'anis

La lampe s'est éteinte et le monde est fini

Tes mains pleuvent dehors avec la pluie qui pleure

Et je peins mon regard pour que ton œil l'effleure.

 

Me rêves-tu si je t'écris, comme une amante

De loin coiffant ta chevelure, et d'un regard

Aimant les mots, ceux que j'écris avec l'espoir

Recommencé que ton cœur est une servante.

Je laverai tes pieds dans nos liqueurs d'alcôve

Et secouant les draps en harmonieux accords

Tu chercheras le sens de notre vieux décor

Où ta cuisse est un Fa au bémol qui rénove.

Toute notre musique est écrite en silence

L'instrument de l'amour n'a pas donné naissance

Ni au cri de ta gorge ni au mot bécarré

Que je saurais écrire si je n'attendais pas

Et si de cette attente étirant les mesures

Je n'avais peur d'aimer l'improbable césure.

 

Ne meurs pas maintenant, ne me refuse pas l'amour

Je ne t'ai pas encore aimée et je ne sais pas vivre

Sans toi, sans ton regard que je recrée pour te suivre

Au fond de toi entre les genoux où j'ai vu le jour.

C'est toi, la pureté du cœur et l'éternel retour

Je n'ai pas vu sur ton chemin l'incroyable guivre

Et je n'ai pas mordu le fruit amer qui nous délivre

De l'éternité: aime-moi maintenant, mon amour.

Et je croirai que ta douceur est une fleur ouverte

À ma bouche qui t'aime, à ma raison qui s'est offerte

Et ton plaisir composait un sonore bouquet.

Je décide de vivre et tu ne peux pas me manquer.

Je te ferai l'amour pour aimer l'éternelle femme

Et si tu veux bien tu m'aimeras de toute ton âme.

 

Je ne regardais pas, tes yeux voulaient me voir

Et je baissais les miens à moins qu'ils ne s'ouvrissent

Au rêve qui cruel se changeait en supplice.

Je t'aimais en silence et je voulais savoir.

Tu approchais ta chair au reflet du miroir

L'approchant plus encore et chaque fois plus lisse

Et elle reflétait le tranquille délice

Dont je ne savais pas si je pouvais l'avoir

Déjà vécu, au nom de quel aimable rêve

D'amour déçu je pouvais dire non à l'Ève.

Un auteur moins timide aurait levé le nez

Et posé la question en termes surannés,

Avec les mots que tu voulais entendre et, putasse,

Je me serais enfui au loin la tête basse.

 

Et ta lettre qui n'arrive pas, et la nuit

Qui revient me le dire et le sommeil qui crève

Le ventre à mon désir et la tête à mon rêve

Et je ne peux pas vivre et mourir aujourd'hui.

Et que me diras-tu de l'amour qui me fuit?

Où bien m'écriras-tu que c'est moi qui t'enlève

Et ta bouche musquée reçoit toute ma sève

Et me donne le temps de refaire le lit.

Tout le temps que j'accroche à tes yeux magnifiques

Et tout le temps que j'aime à caresser l'oblique

Ouverture du corps où croissent mes désirs,

Ce temps n'arrive pas et je crois me mentir.

Viendras-tu me baiser dans le lit musical

Où j'invente pour toi l'accord instrumental?

 

 

 


LA CHAISE

 

 

— Houm! vous sentez bon

ce sera une belle soirée

c'est important cette odeur -

dit le comédien en respirant le public

qui ne comprenait pas très bien

ce qui leur arrivait de nouveau

mais qui était très heureux

que ça lui arrive justement ce soir.

 

— Ce soir je vais jouer devant vous

dit le comédien en ouvrant bien les yeux

j'espère que ça vous plaira

je ne jouerai pas que le texte

je ne le jouerai pas totalement

ce n'est pas qu'il soit mal écrit

je crois au contraire que c'est un chef-d'œuvre

est-ce que je peux vous dire pourquoi

je n'en jouerai que quelques morceaux?

est-ce que je peux vous dire

ce que vous n'avez peut-être pas envie d'entendre?

qu'est-ce que vous voulez entendre ce soir?

Ma voix ou celle des autres?

des autres moi-même je veux dire

des moi-même que je sais jouer

parce que j'ai appris le rôle par cœur

des moi-même en forme de personnages

le plus souvent il s'agit de personnages

mais je peux jouer aussi un objet

n'importe quel objet dans votre cuisine

ou dans votre chambre à coucher

ou au coin d'une rue qui sommeille

voulez-vous que la rue sommeille encore?

la rue sommeille et je suis un réverbère

voulez-vous faire l'amour dans votre lit?

je joue le rôle de la lampe de chevet

j'aime jouer la lumière comme vous voyez

j'aime jouer l'ombre

si c'est l'ombre de la lumière

je n'aime pas l'ombre de l'ombre

mais je la jouerai quand même

si c'est ce que vous voulez que je joue

je jouerai exactement ce que vous voulez

je le jouerai à l'heure qui vous plaira

avez-vous bien dîné ce soir?

ferez-vous l'amour après le théâtre?

je ne poserai plus de questions

si vous estimez que ce n'est pas mon rôle

voulez-vous que je me pose

les mêmes questions que vous?

je ferme les yeux à cause de la lumière

et je serre les poings à cause de l'ombre

vous sentez bon

je respire la bonne odeur de vos pensées

la sentez-vous avec moi?

la pensée de madame est bien jolie

c'est gentil de penser de cette manière

vous pensez à l'amour avec tant d'amour

je suis sûr que si l'on vous pose la question

vous répondrez: oui je suis amoureuse

pas de vous ni de vous ni de vous

d'ailleurs vous ne le connaissez pas

son nom ne vous dirait rien

et puis je ne sais pas je ne sais pas bien

 

— Qu'est-ce que vous ne savez pas?

l'amour a l'air si beau dans vos yeux

 

— Je ne sais pas s'il répondra

dit la dame dans le public

il répondra s'il m'aime

et s'il ne m'aime pas

il répondra qu'il ne comprend pas

mais qu'il a apprécié le baiser

le baiser de papier

le baiser écrit avec le papier

 

— Ma pauvre dame amoureuse

il ne faut pas pleurer pour si peu

 

— Mais il est tout pour moi, je l'aime!

 

— Il aimera aussi

si l'amour lui convient

si le baiser l'anime

et si le temps le veut

il aimera il aimera

ce qui est écrit est écrit

l'amour témoigne de l'amour

il faut simplement attendre.

 

— Et j'attends si bien n'est-ce pas?

j'attends avec tant d'impatience

il faut de l'impatience pour aimer

et je sais tout écrire si je veux

 

— On peut jouer aussi à l'amour

le théâtre c'est fait pour jouer

venez, montez sur la scène avec moi

on va jouer à l'amour

 

— Je ne veux pas jouer avec vous

en tout cas pas devant tout le monde!

 

— le monde veut vous voir jouer

ce n'est qu'un jeu rien que pour jouer

on fera semblant de faire l'amour

c'est comme ça qu'on joue

il n'y a pas d'autre manière de jouer

il y en aurait une autre je le saurais

deux — je voudrais le savoir

trois — je tuerais ma mère pour le savoir

quatre — mais je vendrais mon âme au diable!

cinq...

 

— Ça suffit! ça suffit! je vais jouer

puisque c'est ce que tout le monde veut

on parlera du diable un autre jour

vous en parlerez sans moi

j'ai tellement peur de ces choses!

 

— N'ayez pas peur, et montez sur la scène

on va jouer ce que je sais jouer

 

— Je ne sais pas si je saurai.

 

— Vous savez exactement ce que je sais

si vous savez danser

et que je danse avec vous

nous dansons tous les deux

et si vous savez parler aux hommes

comme vous écrivez

vous jouerez le rôle que je vous donne

et tout le monde applaudira.

 

— Parler ne me gêne pas du tout

je peux parler à tout le monde

je suis un peu bavarde

je peux dire tout ce qui me passe par la tête

ce ne sont pas les bavardages qui me font peur

j'ai peur de faire l'amour avec vous

enfin de faire semblant

de ne pas le faire mais de le jouer

c'est bien ce que vous voulez

c'est ce que tout le monde veut

je le veux moi aussi mais j'ai peur

j'ai peur de me déshabiller

et de me montrer comme ça à tout le monde

je ne plairai pas à tout le monde

on ne plait jamais à tout le monde

je plairai aux autres

je plairai peut-être aux femmes

moi j'aime bien les femmes

mais je n'ai jamais essayé

est-ce que je peux essayer ce soir?

écrivez-moi un autre rôle

je ferai l'amour avec une femme

et vous vous ferez le commentaire

j'aurai moins peur d'une femme

je ne crains pas les baisers de la femme

et puis il y a la question du sexe

j'ai peur que cette question ne soit la bonne

je ne veux pas que vous mettiez votre sexe dans le mien

au théâtre on fait n'importe quoi

pourvu que le public soit content

le public aime bien les grèches-dents

avec la lumière qui sort des yeux

pour éclairer les corps qui font semblant de s'aimer

mais qui le font quand même

pour que ça ait l'air vrai

et que le public en redemande.

 

non vraiment je ne sais pas quoi vous dire

l'amour m'inspire plein de jolies choses

qui me chatouillent le bout des seins

mais l'idée d'une scène d'amour

ce n'est pas l'idée que je veux avoir

pour que ma tête crève d'amour

et de soif.

 

— Je suis vraiment désolé, dit le comédien

au public qui se posait des questions

sur son talent d'improvisation

à la gomme

 

— Faudrait voir, dit le public

faudrait voir à avancer un peu

on en a marre de se faire allumer

l'amour est une question très délicate

mais ce n'est pas une raison pour ne pas le jouer.

 

— Je vais le jouer, dit le comédien

en se demandant avec qui il allait le jouer

il jeta un regard désespéré à la dame

mais elle haussa les épaules d'un air désolé

 

— Je ne peux vraiment pas, s'excusa-t-elle

je peux vous écrire une lettre si vous voulez

et je jouerai le rôle de la femme qui attend

qu'on veuille bien lui répondre

c'est un rôle que je joue à la perfection

c'est le rôle que je joue dans la vie

je répéterai ce que j'ai vécu

en résumant un peu toutefois

parce qu'il y a des longueurs insupportables

que le public n'apprécierait peut-être pas

 

— L'attente n'est pas un sujet de théâtre

dit le comédien qui savait tout de son art

et s'adressant au public témoin de sa science:

imaginez une pièce qui commence

par l'expédition d'une lettre d'amour

une femme écrit à l'homme qu'elle aime

elle porte la lettre à la porte du village

ou dans la boîte du coin de la rue

et elle attend que l'autre lui réponde

elle attend

et tout le monde attend

on attend quelque chose

et rien n'arrive

on se pose la question:

qu'est-ce qui va arriver?

la lettre du monsieur

bon, on a répondu à la question

on a le droit d'attendre encore un peu

deuxième question

qu'on a le droit de se poser

si on a attendu suffisamment longtemps

une petite lumière rouge s'allume sur la scène

pour indiquer qu'on peut se poser la question:

que répond le monsieur?

question difficile

on ne sait pas

donc on n'a rien répondu

donc on a perdu

donc on a mérité d'attendre encore

et cette fois il faut attendre longtemps

le regard fixé sur la lampe qui ne s'allume pas

et on se pose des questions sur sa propre existence

pourquoi le théâtre existe

et pourquoi j'existe moi aussi

et pourquoi je n'aime pas le théâtre

est-ce que je peux répondre à cette question

sans déroger aux règles du jeu

et pourquoi on ne joue rien

parce qu'il n'y a rien à jouer

on ne jouera rien tant qu'on n'a pas la réponse

on l'aura quand cette réponse?

un jour ou l'autre

il y a des chances pour que ce soit plutôt l'autre

l'autre ça ne veut pas dire grand chose

surtout si l'on a rien à faire

mais alors rien du tout du tout

on a acheté le billet pour rien

ou alors pour attendre qu'il ne se passe rien

c'est peut-être le sens de la pièce

si elle a un sens

ce qui est possible

mais pas forcément vrai

alors peut-être que la lumière rouge s'allume

on est un peu surpris

on ne l'attendait plus

oui? quoi? comment?

il y a une question à poser

non? c'est une réponse qu'il faut donner

je ne me rappelle plus la question

personne ne se la rappelle?

ah oui, pourquoi avoir attendu si longtemps

avant de quitter le théâtre

en promettant de ne plus jamais

y remettre les pieds?

Réponse: on ne sait pas bien

on a une pulsion incontrôlée

mais maintenant ça va beaucoup mieux

on mange des marrons glacés

sur les quais de la Seine

ça réchauffe les doigts et c'est dégueulasse

qu'est-ce qu'on fout là à vivre la misère?

pourquoi on n'a pas épousé toutes les femmes?

y a-t-il une femme qui veuille m'épouser?

je voudrais aussi m'acheter un cheval

et galoper dans la Cour des Lions

en chantant des chansons d'amour

je voudrais marcher dans la merde d'un roi

et me laver les pieds

dans le purin d'une princesse encore pubère

je voudrais donner la messe

à Saint Pierre de Rome

et manger toutes les hosties

en montrant mon zizi aux bonnes sœurs

je voudrais manger les pieds

de la Présidente de la République

mais je ne les mangerai pas

s'ils sentent bon

je voudrais me tailler une part du gâteau

et l'offrir aux pauvres

je voudrais avoir un corps de femme

et faire l'amour aux femmes

je voudrais me faire cuire un œuf

et le partager avec la femme de ma vie

je voudrais faire pipi derrière les portes

comme Louis XIV et toute sa cour

et soulever les robes de toutes les dames

pour voir si elles font vraiment caca

quand elles en ont envie

je voudrais être un bon public

ne pas attendre qu'on me demande mon avis

et faire l'amour à une comédienne

je n'ai jamais fait l'amour à une comédienne

j'ai fait l'amour à une boulangère

à deux étudiantes

à la femme d'un dentiste

à celle d'un architecte

à une employée de la RATP

à une femme de militaire

dont j'ai oublié le grade

ce qui ne m'a pas empêché de faire l'amour

j'ai fait l'amour à une lycéenne

mais c'était quand j'étais lycéen

alors ça ne compte pas

ça aurait été plus amusant

si elle avait été lycéenne

et moi employé de chemin de fer

j'ai fait l'amour à vingt-trois putains

moins une putain qui avait l'air d'une putain

mais qui ne le faisait pas exprès

j'ai fait l'amour à une femme riche

elle aimait que je lui fasse l'amour

et elle voulait que ça continue

ça n'a pas continué

parce que je suis devenu impuissant

et il a fallu que je redevienne pauvre

pour faire l'amour de nouveau

je suis devenu tellement pauvre

que je me nourrissais d'amour

j'aime l'amour parce que c'est nourrissant

et je me suis nourri

de la femme d'un médecin

de la fille du même médecin

et de sa cousine

qui s'appelait Claire

et qui avait un sexe si beau

que c'est le plus beau de ma mémoire

et je l'ai embrassé si souvent

que j'en ai encore le goût dans la bouche

je t'aime Claire je t'aime je t'aime

je n'ai rien oublié de tes cuisses

je n'ai pas oublié non plus

tes rêves d'enfant gâtée

et si je ne les ai pas aimés

autant que tu aurais voulu

c'est que j'étais moi-même vraiment très gâté

et que je ne pouvais pas faire mieux

je t'aime encore du même amour

et je baise ta tombe

ta pauvre petite tombe d'accidentée de la route

et j'ai baisé encore la femme d'un artisan

qui magouillait dans la mécanique

automobile

j'ai adoré le sexe de Christine de Dolores

de la petite gitane toute noire

qui n'a jamais voulu me dire son âge

et que j'ai aimé cinq années

chaque fois que les roulottes s'amenaient

jetant le doute chez les gens

et l'amour me sautait au cou

tu avais encore grandi de trois centimètres

et tes seins étaient devenus tellement gros

et tellement amoureusement beaux

que je les ai moulés dans du plâtre

et tu as trouvé ça très amusant

et j'ai voulu mouler le reste du corps

pour passer l'hiver avec toi

en attendant ton prochain arrêt

mais il n'y avait pas assez de plâtre

et tu as souffert avec le sourire

de ma maladresse

et du plâtre qui avait séché

dans tes innombrables poils

de gitane amoureuse de moi

et puis je ne t'ai plus jamais revue

tu es revenue parce que tu m'aimais

même si c'était défendu

mais j'avais quitté ce monde pour un autre monde

et je t'avais oubliée

plus tard je me suis souvenu

en regardant les bras d'une gitane

qui te ressemblait

je me suis souvenu de tes jambes contre les miennes

et j'ai pensé être très bête

mais j'avais fait l'amour

à une négresse qui voulait que je l'épouse

et qui se demandait

si nos enfants seraient blancs

ce qu'elle souhaitait

moi je les voulais noirs comme sa peau

et je l'ai remplie de mon sperme

mais l'enfant n'est pas venu

et on a cessé de faire l'amour

et même de s'aimer

j'ai fait la fête avec la femme d'un bourgeois

qui était banquier ou politicien ou astrologue

je ne sais plus ce qu'il était

il se photographiait tout nu

en compagnie de sa femme

qui avait vingt ans de moins que lui

et elle tenait sa verge dans sa main

une petite verge de bourgeois

et elle serrait fort

pour que le gland ait l'air d'un gland

je ne l'ai pas aimée comme j'aurais dû

mais je l'ai bien baisée

sans jamais me faire mal

j'ai eu une aventure merveilleuse

avec deux institutrices

qui portaient le même prénom

je trouvais ça très amusant

et elles ne se rencontrèrent jamais

bien qu'elles connussent chacune

l'existence de l'autre

elles m'ont frappé au visage

en me disant des choses horribles

à une semaine d'intervalle

et j'ai vécu l'enfer

mais je n'en ai jamais parlé

j'ai connu une unijambiste

qui avait perdu sa jambe

dans un accident de moto

elle avait un joli sexe très profond

et un moignon caressant

elle est morte en buvant du gin

rue de Rennes à Paris

sur le trottoir glacial de décembre

à l'approche des fêtes

je ne l'ai pas assez aimée

je l'aimerais si elle était vivante

et je boirais du gin avec elle

pour mourir moi aussi sur un trottoir glacial

parce que j'ai honte

j'ai tellement honte de l'avoir si peu aimée

elle qui donnait tant à l'amour

c'était peut-être elle la femme de ma vie

elle faisait des économies pour acheter une prothèse

c'est cher une prothèse de qualité

une prothèse qui ressemble à une jambe

pour qu'elle ressemble à une femme

c'est moche une femme avec une seule jambe

c'est moche qu'elle boite

c'est moche de penser à une seule cuisse

et à un morceau de cuisse rouge et bleu

et à l'espèce de chaussette qu'elle mettait dessus

pour cacher le rouge et le bleu

la chaussette qui griffait ma hanche

pour me dire des choses atroces

et je ne la trouvais pas belle

et je ne l'aimais pas comme il faut

j'avais besoin d'amour

et au lieu de l'aimer

je lui faisais l'amour

je me pardonne j'étais jeune

elle était beaucoup plus vieille que moi

et elle sentait un peu la mort

le gin sent la mort

je n'aime pas le gin

ni les trottoirs glacés

ni la rue de Rennes

ni Paris

c'est elle que j'aime

mais elle ne le sait plus

 

que te dire de mes amours

je les ai aimées

et je ris ou je pleure ça dépend

ça dépend si je voyage

ou si la vie me fait chier

je pleure souvent maintenant

ça me fait du bien

parce que j'aime la vie

la vie est belle comme un livre

comme une femme qui lit mes livres

et j'aime cette femme

est-ce que je l'aime bien?

bien comme il faut aimer?

comme il faut aimer une femme?

une femme si proche de moi?

 

je n'ai pas assez aimé

j'aurais dû aimer dix fois plus

j'aurais aimé les bergères les serveuses

les balayeuses du métro

les vendeuses de beignets

les vendeuses de charmes

les pompistes dans les stations d'essence

les femmes des pêcheurs

les femmes des présentateurs de télé

les filles des présidents de sociétés commerciales

il manque tellement d'amour à mon amour

et j'ai si peur de mourir tout seul

je veux que tu sois là quand je mourrai

je serai dans mon lit

maigre et pâle comme il convient

et je te prendrai la main

et je la serrerai contre mon cœur

je ne penserai pas à mon sexe

je n'aurai plus de sexe

et je penserai à ton sexe

et tu ne me le montreras pas

on ne montre pas son sexe à un mourrant

tu le sais bien

ce n'est pas ce qu'il faut montrer

mais en te penchant un peu

pour m'embrasser sur le front

je verrai tes deux seins magnifiques

je verrai l'ombre qu'ils dessinent sur ta poitrine

et je saurai qu'ils sont gonflés d'amour

d'amour de moi et de ma vie qui fout le camp

et j'aurai envie de t'embrasser sur les seins

et je ne penserai même pas à t'embrasser entre les cuisses

comme j'ai toujours fait

pour te demander de l'amour

et pour te remercier de me le donner

chaque fois avec autant de plaisir

mais je ne dirai rien

tu n'ouvriras pas ta robe

je ne toucherai pas la pointe de tes seins

je fermerai les yeux sous ton baiser

et je serrerai un peu plus ta main

et je te dirai: chérie je t'ai menti

je t'ai menti je t'ai toujours menti

et tu te relèveras et tu me regarderas

en me pardonnant d'avance mes mensonges

toi aussi tu as menti et je te pardonne

et tu veux bien me pardonner

mais je regarderai tes seins avec frayeur

et tu liras ma terreur d'homme qui va mourir

et je crierai: je t'ai menti je t'ai menti

et tu me diras que ce n'est pas grave

tu penseras que c'est le délire

parce qu'à l'approche de la mort

le délire calme un peu la peur

mais ma peur sera intacte

mon esprit parfaitement mesuré

seule mon âme fera une tache sur tes seins

une tache que tu n'effaceras pas

je ne veux pas que tu l'effaces

ce sont les seins que j'ai caressés

je n'ai plus de sexe à mettre dans le tien

mais je peux embrasser tes seins

les lécher de toute ma force

et te crier dans la poitrine

je t'ai menti chérie je t'ai menti

je t'ai menti toute la vie

et tu ne me croiras pas

tu te ficheras de ce mensonge

tu veux te souvenir de l'amour

tu veux garder cette mémoire pour ta mort

et dans un dernier soupir

dans un râle qui est le premier et le dernier

je crierai: Je ne t'ai jamais aimée!

 

voilà pourquoi je ne peux plus attendre

monsieur le comédien

madame la comédienne

(qu'est-ce que je regrette

de n'avoir jamais fait l'amour à une comédienne)

je vous dis bonsoir

je vais me coucher dans mon lit

je vais rêver que l'amour existe

et secouer la boîte à pute

vous savez ce que c'est la boîte à pute

c'est une vieille boîte de pastilles Valda

j'y économise le plaisir

jour après jour pour une heure seulement

le public aime beaucoup les putes

il ne veut pas mourir idiot

il n'aimera pas la femme qui aime.

 

— Ça alors! fit la comédienne

en s'asseyant sur le devant de la scène

entre deux lampes qui l'éclairaient

le public a fichu le camp

il n'y a plus personne dans la salle

est-ce qu'on peut faire l'amour dans ces conditions?

 

— Moi je veux bien le faire si c'est pour jouer!

 

un petit homme chevelu surgi d'entre deux strapontins

s'approcha de la scène en se tordant les mains

— je n'aime pas le théâtre, expliqua-t-il

je n'ai pas assez de patience

ce que je veux il me le faut tout de suite

par exemple je veux faire l'amour avec une comédienne

et je vous pose la question

est-ce que vous voulez jouer une scène d'amour avec moi?

Oh! juste quelques baisers

comme dans l'ancien temps

et quelques caresses sur les mains

et le même banc pour s'asseoir

le même regard pour s'aimer

j'aime l'amour des amoureux

si vous voyez ce que je veux dire

j'aime que l'amour soit beau

et puis je n'oserais pas vous demander

d'enlever tous vos vêtements

et d'enlever les miens par-dessus le marché!

non, je veux bien dire le dialogue

et bien vous embrasser au bon moment

et le rideau tombera

et la salle s'éclairera

et tout le monde pourra imaginer la suite

nous on boira du champagne

pour fêter le succès

est-ce que cette proposition vous convient?

 

la comédienne ne savait pas trop

que répondre à cet homme charmant

qui avait l'air de savoir beaucoup de choses

sur l'amour et sur les femmes

— je sais si peu de choses sur l'amour

dit-elle en rougissant

je sais ce qui est écrit dans le texte

ce n'est pas toujours la vérité

mais ça ressemble toujours à l'amour

je ne sais pas ce que vous voulez me dire

vous m'aimez d'un amour si doux

j'aime cette douceur qui éclaire vos yeux

vous avez de si beaux yeux!

venez vous asseoir près de moi

on ne se déshabillera pas

ôtez votre chapeau

et puis vos chaussures aussi

sauf si vos pieds sentent mauvais

ils sentent bon?

c'est comme mes cheveux

tenez sentez mes cheveux

ils sentent bon n'est-ce pas

je les ai parfumés ce matin

vous avez parfumé vos pieds?

non n'est-ce pas suis-je idiote

les hommes ne se parfument pas

sauf quand ils sentent mauvais

vous sentez bon parce que vous sentez bon

c'est la meilleure odeur que je connaisse

c'est comme pour l'amour

il existe parce qu'il existe

on ne se pose d'ailleurs pas la question

et on s'aime si ça sent bon

ne trouvez-vous pas que je sens bon?

 

— Vous sentez un peu le pipi

mais ça ne me gêne pas

il est normal que vous ayez envie de faire pipi

faites-le si ça doit vous faire du bien

faites-le dans mon chapeau

c'est un beau chapeau tout neuf

il n'abîmera pas votre derrière

allez-y asseyez-vous dessus

et faites pipi comme il vous plaira

 

c'est bon n'est-ce pas

de faire pipi quand on en a envie?

moi je n'ai pas envie

heureusement, il n'y a plus de place

dans le chapeau

alors si j'ai envie de faire pipi

je me retiendrai

je sauterai sur mes pieds

en attendant que vous soyez partie

et alors je ferai pipi comme un gros dégueulasse

dans les rideaux sur la table

entre les chaises et même

dans la pipe de grand-père!

mais pour l'instant ça va je n'ai pas envie

je préfère respirer le parfum de vos cheveux

je me prépare à vous embrasser

il faut d'abord que je vous mordille les lèvres

j'adore mordiller les lèvres

et puis je lècherai votre langue

et vous vous laisserez faire sans rien dire!

ne parlez pas pendant que je vous embrasse

ce serait vraiment très gênant

et ne me caressez pas dans le cou non plus!

mettez vos mains dans vos poches

et gardez les genoux bien serrés

les pieds joints et les coudes au corps!

 

non mais! on ne s'embrasse pas de la même façon

ce n'est pas une raison

pour avoir tout d'un coup

l'envie de se déshabiller

pour faire quoi une fois tout nus?

hein qu'est-ce qu'on fait quand on est tout nu?

on ne s'embrasse plus de la même manière

ce qui veut dire qu'on ne s'embrasse plus

je ne sais pas si ça porte un nom

le fait d'être tout nu et d'aimer ça

le nom existe c'est sûr

s'il n'existait pas

quelque chose nous empêcherait de nous déshabiller

or, rien ne nous en empêche

vous avez fait pipi

je n'en ai pas encore envie

je vous ai embrassé comme j'ai voulu

mais vous avez bougé

si! vous avez bougé les pieds!

ce qui veut dire si je ne me trompe pas

que vous avez envie de vous déshabiller

eh bien moi pas! pas le moins du monde!

si vous voulez faire l'amour avec moi

vous caressez mes vêtements

je les tiens bien boutonnés

par devant et par derrière

on ne sait jamais avec les femmes

des fois elles ont de ces idées!

des idées qui les font courir toutes nues

pour que les hommes les regardent

et qu'ils voient leurs chairs secouées

et les vibrations de la peau

et l'écartement des cuisses

et la bouche qui souffle qui souffle!

tout cela est tellement dégoûtant.

 

— Embrassez-moi encore, monsieur!

demanda la comédienne un peu confuse

d'avoir bougé les pieds inopinément.

 

— Je veux bien vous embrasser, dit le monsieur

mais promettez-moi de rester habillée

 

— Je le promets! promit la comédienne

en se demandant si elle pouvait tenir

un pareille promesse

 

— Je vais d'abord vous mordiller les lèvres

donnez-moi vos lèvres comme pour dire "U"

dites "U" avec vos lèvres

vous voyez comme je mordille bien

et maintenant faites "O"

faites "O" sans vous poser de question

vous sentez ma langue sur votre langue

c'est adorable comme sensation n'est-ce pas?

faites "i" maintenant "I" "i" "i"

ce sont vos dents que je lèche

faites "i" j'aime lécher les dents

des dames pour qui j'ai de l'amour

et maintenant "A" faites "A"

un grand A majuscule et bien dit

un A bien au fond de la gorge

vous sentez comme ma langue est adroite?

et comme je vous aime!

et maintenant le plus difficile

faites bien attention de ne pas bouger les pieds

c'est le moment où tout se joue

vous faites "E" faites "E" "E" "E"

et voilà le moment où je retire ma langue

est-ce que vous avez bougé les pieds?

y a-t-il une larme dans vos yeux?

les genoux sont-ils bien serrés?

 

Vous êtes parfaite! s'écria le monsieur

vous êtes exactement la femme que j'aime

je ne sais pas si vous m'aimez

mais en ce qui me concerne le tour est joué!

je suis amoureux fou de vous

tellement amoureux

que je suis prêt à recommencer

voulez-vous que je vous embrasse encore?

 

— Je ne sais pas si je veux

dit la comédienne avec un air tellement désolé

qu'elle donnait l'impression d'avoir oublié son texte

mais il n'y avait pas vraiment de texte

je le veux certainement

je suis une femme

et il n'y a pas de raison de ne pas le vouloir

mes mains sont moites dans mes poches

est-ce que vous voulez les lécher?

 

— Voyons si elles sont assez chaudes.

 

*

 

La mer frappe à ma porte et j'ouvre grand les yeux

Je sais qu'elle m'arrive et que l'avion existe

Je vois des ailes d'or dans le ciel qui persiste

La mer baigne mes yeux d'un infini d'adieux.

Pourquoi l'adieu et pas l'amour? la mer me ment

Ses vagues sont l'écume et ses roches l'attente

L'écume éclaire l'ombre et la roche l'arpente

Et ton visage m'apparaît — pourquoi le vent

Crache-t-il à ma porte avant de le crier?

Je sais bien ce qu'il dit, qu'il suffit d'une phrase

Pour coucher ce qui reste à l'ombre d'un pilier.

Je fleurirai ma bouche en entendant plier

Cette aile messagère où je connais l'extase

Et la mer aura vite fait de m'oublier.

 

Je vois tes yeux, je vois tes seins, je vois tes cuisses

Je vois tes mains de lumière et de feu

Et je me vois t'aimer dans les draps où je glisse

Et je me vois mourir encore un peu.

Ce que je vois, ce que je touche et qui m'échappe

Comme je t'aimais, comme j'y pensais

Cette chair est un rêve et la lettre m'attrape:

Il n'y a rien dedans, je le savais.

Tu n'as rien dit, tu es passée, il fait très beau

Et les affaires marchent aussi comme il faut

Je crois rêver et la lettre s'envole

C'est un oiseau posé sur ton épaule:

Maintenant que je sais, maintenant que tu ris

Et que ta bouche étoile et que ton cœur écrit.

 

Veux-tu croire avec moi au poème infini

Que j'écris sur ta peau pour que la vie nous donne

Le plaisir et la mort sur un plateau et sonne

Le glas du temps passé, sonne l'air de l'oubli.

Il nous faut oublier ce que la vie a peint

Dans notre histoire d'homme  et de femme éternelle

Arrêter la mémoire et renaître avec elle

Pour que la mort soit douce au plaisir qu'on éteint.

Je ne sais pas pourquoi j'ai pensé à la mort

Je veux vivre longtemps et caresser ton corps

Te prendre le plaisir pour y boire ma force.

Je ne sais pas comment me viennent ces accents

Ma pensée me torture et tes feuilles tombant

Je m'insinue entre ta sève et ton écorce.

 

Je mordrai savamment dans ton fruit sadinet

Je goûterai peut-être au plaisir de la femme

Si le plaisir de l'homme est croissance de l'âme

Et souveraine enfin au plaisir redonné

Tu chercheras ma pierre où le temps la patine

Tu creuseras ma veine et traçant le biseau

Aux quatre coins du fer appliquant le marteau

Tu parleras du vin que ton cœur me destine.

Laisse couler le jus sur ma peau de statue

Ma langue est infinie, je sais ce qui me tue

Et je sais que pour vivre il me faut de l'amour

Le tien plutôt qu'un autre et pourquoi pas la tienne,

Cette chair qui m'annonce en ouvrant les persiennes

Que l'envers de ton corps est le plus beau séjour.

 

Qu'écriras-tu demain? Que me diront tes lèvres?

Qu'entendrai-je à présent que je saurai ton cœur?

Je n'ose plus penser à l'impeccable ardeur

De nos ventres baignés de maritimes fièvres.

Tu écriras toujours ce que voudra ton âme

Pour ton futur de femme et pour l'enfant qui dort

D'un autre souvenir et d'un autre décor.

La mer est dans ta bouche et la vague l'acclame.

Cette vague est ton encre, ou bien ne m'écris pas

Ne me dis rien ni de l'enfant ni de ta peine!

Je préfère un silence à la musique obscène.

Mais quelle obscénité m'éloignera de toi?

J'ai rencontré un coquillage et je l'écoute.

O mer, je te voulais entièrement toute.

 

Les mouettes me l'ont dit; je crie et c'est dommage;

La vague n'entend pas ce que le sable dit;

La coquille est muette et l'oreiller détruit;

Mais que se passe-t-il? On dirait que l'orage

Prépare un temps nouveau, livre page après page

Feuilleté dans tes yeux; les mouettes me l'ont dit;

Il n'y a pas de raison de refaire le lit;

Qu'ai-je entendu dans la spirale au coquillage?

Ce n'était pas ta voix; je l'aurai reconnue

J'ai eu envie d'une autre femme, et toute nue

Elle arpentait mon rêve en m'écrivant des mots

D'amour; elle a volé son regard aux coraux

Elle était si pressée; les mouettes l'ont portée

Et dans mon coussin, lentement, l'ont déposée.

 

J'aimerai ta poitrine environnée de draps

Et j'y recueillerai les enivrants mélanges

De pointe et d'aréole à la peau qui se change

En belles érections que ma bouche voudra.

Ton âme se répand au glissement des bras

La lumière est une ombre et intime s'arrange

Replace la blancheur au retour de l'étrange

Pliure de ton corps qui ne me revient pas.

Tes jambes m'ont mouillé de l'eau qui t'abandonne

Figeant le délicieux plaisir que tu me donnes.

C'est un rêve avec toi dans le lit de la nuit

Les plis courent sur moi de l'amour à l'ennui;

Et la lune est rieuse au ciel qui la caresse

Comme le sein dressé d'une ancienne maîtresse.

 

Je croirai le matin, et la motte de terre

La fleur en haut de l'arbre et le sommet des murs;

La pointe du clocher de l'église des purs

La descente des toits où l'aube désespère.

Je croirai le soleil et l'arbre solitaire

Il mangera la lune sans caresser sa peau

Elle sera mangée aux portes du château;

Il faudra que je croie le châtelain prospère

Il me racontera l'histoire du cheval

De la route étoilée qui fuyait vers l'aval

De la rivière enfin où la femme enfantait.

Et la fleur était un oiseau, c'était l'été.

Le curé salua la vieille pécheresse

Elle portait la lettre en secouant ses tresses.

 

Il y a quelque chose d'écrit, quelque chose

Que j'ai du mal à lire et que pourtant j'ai lu;

Tu parlais de l'effet et de la trouble cause,

D'une histoire d'amour dont le temps est perdu.

Je regardais ta frange à l'horizon de toile

Et j'y peignais tes yeux, n'osant les regarder

Tant j'avais peur d'épier ton regard qui s'étoile

Chaque fois que tu sais mon regard prisonnier.

Les mots se peignaient seuls et je ne savais pas

Si tu accepterais que je peigne avec toi.

Je me suis envolé comme un voleur s'envole

Volant les mots écrits par dessus ton épaule

Et je voudrais savoir si ta lettre comprend

A défaut de m'aimer, mon sincère tourment.

 

Le vent s'est levé; la mer est en écume

Et le coquillage se tait; et je dors,

Le sommeil me rêve; il ne pleut pas dehors;

C'est dedans que peut-être je trempe ma plume.

Je t'écris, mais tu ne liras pas les vagues

Que je dessine à l'encre en rêvant de toi,

Et redisant tes yeux mon style s'accroît

De caresses que je prodigue à tes bagues.

Il faut que je t'écrive une lettre encore

Pour te dire avant que renaisse l'aurore,

Que le soleil efface un moment passé:

Je crois que ton amour existe, et je sais

Qu'avec les mots écrits sur la page blanche

Tu as tracé le triangle où je m'épanche.

 

 

 


HISTOIRE DE DIEU

 

 

— C'est peut-être encore le même monsieur

les messieurs se ressemblent tellement!

je ne sais pas si je dois dire oui

je dirais non si j'en avais la force

mes mains sont toutes chaudes

il les a embrassées avec une certaine gourmandise

il était sûr qu'elles seraient chaudes

moi je ne savais pas ce qui m'arrivait

il m'arrive ce que j'ai bien cherché

mais le voici qui revient

je ne vous ai rien dit

et vous n'avez rien entendu!

 

— Sont-elles encore bien chaudes?

je suis allé faire pipi

je ne pouvais pas faire ça devant toi

c'est bon signe cette envie de faire pipi

c'est l'amour ou je me trompe

mais je ne crois pas me tromper

l'amour ne trompe personne

 

— Je ne sais pas, dit la comédienne

qui avait encore oublié le texte

je ne sais pas ce que je dois répondre

dit-elle complètement affolée

par ce qui lui arrivait

 

— C'est bien fait pour toi, dit le monsieur

avec une vilaine grimace

chaque fois que je te pose une question

il se trouve que tu oublies le texte

dans ces conditions on ne fera jamais l'amour

et le public est venu pour le voir

il est venu pour voir ton beau derrière

secoué dans la lumière

par l'ombre de mon corps amoureux

mais toi tu te fiches de l'amour

tu oublies ce qu'il faut dire

et tu veux me faire passer pour un comédien

mais je ne suis pas un comédien

je suis un vieux monsieur tranquille

j'habite une rue où les gens n'ont pas d'enfant

ça sent un peu mauvais derrière les portes

et les plus belles femmes sont des statues

ou des fontaines ou des poignées de portes

je suis venu au théâtre

pour faire l'amour avec toi

je n'ai jamais fait l'amour avec une comédienne

je sais que c'est un peu cochon

de faire ça devant tout le monde

mais je n'y peux rien

je suis amoureux

je n'explique rien

ma tête me donne un de ces mals!

et mon sexe qui me gratouille

et mon cœur qui a du mal à respirer!

si ce n'est pas de l'amour hein ça!

pas de l'amour le pied droit qui se heurte aux meubles?

pas de l'amour mes lunettes que je ne trouve pas?

pas de l'amour l'escalier

dont je ne sais plus s'il monte ou s'il descend?

pas de l'amour le goût du café qui a changé?

pas de l'amour les jeunes filles assises près de la fontaine?

pas de l'amour?

tu parles si ce n'est pas de l'amour

c'est de l'amour et on en parle

on le fera si dieu le veut

dieu veut ce qu'il veut en matière d'amour

s'il veut des enfants on a des enfants

s'il veut un livre cochon on fait des cochonneries

et s'il ne veut rien on se marie

on achète une voiture avec un radio-cassette

et on fait le tour du monde pour épater les pauvres

s'il ne veut rien on s'embrasse quand même

on vendra la voiture à un paysan du Tibet

on donnera la radio à une pute de Manille

en attendant qu'elle devienne une femme

et pour le tour du monde

on le fera à l'envers

et tu me feras l'amour comme un homme

et je me mordrai la langue comme une femme

et on se mariera de nouveau

devant toutes les églises du monde

pour que les choses soient bien claires

je suis la femme et tu es l'homme

et on le joue sur tous les théâtres du monde

pour embêter le monde et pour l'aimer

et chaque fois tu oublieras ton texte

je te ferai une bise entre les cuisses

et tout le monde trouvera ça très gentil

et il reviendra pour que tu oublies ton texte

et que je recommence ce que je veux toujours

t'embrasser t'embrasser t'embrasser!

 

— Ce que tu es amoureux! fit la comédienne

voyons si tu embrasses aussi bien que tu le dis

 

Et tournant le dos au public

qui poussa un soupir contrarié

elle souleva la robe sur son ventre

et le monsieur regarda la bouche

il regarda ce qu'il n'avait jamais vu

sauf dans des livres pornocacographiques

et dans les pubs à la télé

il regarda ce que certains appellent un sexe

d'autres un appareil génital

ce qui au fond est la même chose

si on a très envie de faire l'amour

il s'approcha un petit peu

pas trop parce que c'était peut-être un rêve

et il ne voulait pas que ça s'éteigne

il sortit du fond de sa poche

le bouquin d'anatomie comparée

et il compara l'image du livre

et le rêve de sa réalité

et il vit que c'était la même chose

et que par conséquent ce n'était pas un rêve

bien que ce ne fut peut-être pas la réalité

il fallait simplement voyager entre les cuisses

et respirer comme ça sentait bon

et se faire tout petit et encore plus petit

et se poser dans la chair ouatée

comme un oiseau se pose sur une branche

 

La comédienne se disait que c'était de la comédie

mais ce n'était pas une raison

pour l'embrasser réellement

elle lui tira un peu l'oreille

pour qu'il arrête de faire des cochonneries

le public pouvait imaginer ce qu'il voulait

mais ce n'était pas nécessaire de faire vrai

et en plus ça la chatouillait beaucoup

et elle avait envie de beaucoup de chatouilles

elle lui tirait quand même l'oreille

en se disant qu'il aimerait ça

qu'on lui tire l'oreille pendant qu'il embrassait

ce qui n'avait jamais été

une source de comédie

et il aima beaucoup ce pincement

en haut du pavillon

ça faisait un petit bruit douloureux

au fond de son oreille interne

tout près du cerveau qui mesurait le plaisir

avec infiniment de calculs et de lois

 

— Qu'est-ce que c'est chouette

de jouer la comédie

en tournant le dos au public!

s'écria la comédienne en riant

ce qui fit rire tout le monde

tout le monde se demandait

si c'était du lard ou du cochon

on voyait bien une vibration dans les genoux

de chaque côté de son dos

on apprend ça dans toutes les écoles de comédie

et elle répétait: que c'est chouette

la comédie de l'amour qu'on joue!

 

ou alors elle n'avait pas les mains assez chaudes

il fallait qu'elle les remette dans ses poches

et qu'il retourne faire pipi

pour vérifier s'il était vraiment amoureux

et il n'oublierait pas de vérifier ses mains

d'en contrôler la chaleur contre ses joues

et de dire la vérité à tout le monde

elles sont assez chaudes

ou il faut attendre encore un peu

et exécuter un numéro de cirque

pour faire patienter tout le monde

pendant qu'elle fermerait les yeux

pour penser très fort à l'amour

et se rendre les mains assez chaudes

pour qu'on accepte de lui faire l'amour.

 

pas de l'amour? pas de l'amour?

un peu que c'est de l'amour

et pas n'importe lequel

il y a amour et amour

celui-là c'est de l'amour

pas de l'amour rien que de l'amour

et si tu ouvres encore un peu tes cuisses

le public constatera de lui-même

qu'il y a une télé dedans

et qu'on y joue des variétés

ce qui plait à tout le monde

parce que c'est gai un peu bête

et que ça n'engage à rien

à rien de difficile ou de terrible

à rien qu'il faille reconnaître un jour

à rien qui empêche de vivre

à rien qui trouble le sommeil

rien qui empêche de mourir

mais on se sent vraiment bien avec la télé

entre les cuisses d'une femme amoureuse

qui programme les feuilletons policiers avec goût

et le journal télévisé avec le mauvais goût qu'il faut.

 

le rideau tomba devant le public silencieux

il fit: hein? et il se regarda dans les yeux

il n'avait pas fini ses paquets de pop-corn

et le spectacle était fini

on pouvait venir le revoir un autre jour

ce serait exactement le même

à la fin elle montrerait son sexe

à tout le monde

et c'était la télé qu'il avait embrassée

il l'avait embrassée sur l'écran

et il avait fait des taches de salive partout

ce qui troublait l'image du feuilleton

à la sortie on vendait des télés

pour ceux que ça intéressait

ils les vendaient avec la cassette-vidéo

du spectacle qui avait été joué

et à la fin on voyait bien la télé entre ses cuisses

et on n'avait pas envie de lui faire l'amour

avec quoi on le lui aurait fait

qu'est-ce qu'on met dans la télé

pour lui donner du plaisir

et en avoir aussi?

on ne met rien, on regarde

on s'assoit et on mange des pop-corn

des pop-corn télévisuels

qui n'ont pas le même goût

que les pop-corn de théâtre

d'ailleurs on mange très peu de pop-corn au théâtre

on regarde manger les autres

ça fait moins de bruit

et on peut bien profiter du spectacle

tandis qu'à la télé il n'y a pas de spectacle

on ne sait pas s'il faut faire l'amour

ou s'il faut laisser faire

il n'y a pas de télé entre les cuisses des hommes

on ne sait pas encore ce qu'il y a

entre les cuisses des hommes

peut-être un vaisseau spatial

pour un futur voyage dans le monde

ou alors c'est un oiseau blanc et noir

un oiseau comme il en existe depuis longtemps

qui vole les images

qui appuie sur les boutons

qui dérègle l'antenne

qui change de chaîne

et qui se donne des airs importants

parce qu'on lui a accordé un crédit

 

Je n'irai plus jamais au théâtre

je l'ai déjà dit mais je le répète

on ne peut pas me demander

d'acheter un billet à l'entrée

et une télé à la sortie

on peut me demander de me taire

parce que je fais du bruit

en mangeant des pop-corn

ce qui est rare au théâtre

on peut me demander de poser une question

à la comédienne qui a oublié son texte

je pose la question et elle ne répond pas

c'est normal il y a une télé à la place de son sexe

c'est dommage cette femme et cette télé

mais c'est le sujet de la pièce de théâtre

et il est interdit de discuter le sujet à l'auteur

sauf si l'on a quelque chose à dire

auquel cas on peut remplir le formulaire

et faire le procès qui convient.

 

Au diable le théâtre et les comédiens

allons plutôt regarder la télé

là au moins les femmes ont un sexe de femme

elles font de la pornocacographie

avec beaucoup de talent

et le présentateur aime les petites filles

ce qui est très érotique

pas pour tout le monde bien sûr

parce qu'il y a des esprits chagrins

qu'ils aillent se faire voir au théâtre!

 

Kateb aussi était de cet avis

on avait perdu beaucoup de temps

à jouer la comédie

et pendant ce temps

le temps a passé

ce qui est normal mais insupportable

Pierre avait fermé le théâtre

et rangé les marionnettes dans la boîte

et il s'était approché de la télé

nonchalamment les mains dans les poches

n'ayant pas du tout l'air

de celui qui a embêté tout le monde

personne ne lui en voulait vraiment

il avait essayé de faire de la télé

mais il n'avait pas la manière

quelle idée de mettre une télé

entre les cuisses d'une femme

à qui on aurait bien fait l'amour

par amour!

et uniquement par amour.

 

— Assez parlé de sexe! lança Thomas dans le micro

l'anatomie est une vaste science

et le sexe n'est qu'un chapitre parmi d'autres

si on parlait du pied et de ses cinq doigts

de sa plante et de son coup

de ses chevilles et de son talon?

Est-ce que tout le monde est d'accord

pour dessiner le pied sur le dos du voisin?

on ne peut pas dessiner sur le derrière des femmes

et on laisse tranquille le ventre des petites filles!

 

personne n'avait envie de dessiner un pied

l'anatomie est une science passionnante

quand elle permet d'expliquer l'amour

et de vérifier si on l'a bien fait

c'est une science qui n'intéresse plus personne

dès lors qu'il s'agit de dessiner des pieds.

 

— Je ne veux pas qu'on me dessine un pied!

dit Kateb aux femmes qui l'aimaient

je ne veux pas qu'on efface un seul de mes sexes

sous prétexte qu'il n'y a plus de place

et que je n'ai pas de pieds pour marcher

je marche très bien sans mes pieds

et l'amour ne me fait pas peur

est-ce que je fais l'amour avec mes pieds?

non n'est-ce pas?

alors ne me cassez plus les pieds

et laissez-moi aimer toutes les femmes

qui savent ce que c'est qu'un homme

les autres femmes peuvent aussi m'aimer

je ne refuse rien à l'amour

je ne tiens pas à mourir idiot

si les petites filles veulent se faire

une place dans mon cœur

qu'elles n'hésitent pas à en faire la demande

je donnerai du plaisir à toutes les femmes

même à celles qui ne le sont pas encore.

 

— On a bien fait l'anatomie du sexe!

expliqua Thomas dans le micro

mais maintenant que c'est fait

on peut changer de sujet

et faire l'anatomie de quelque chose

qui appartient au corps humain

le sexe c'est très intéressant

ce n'est pas une raison pour ne faire que ça

et si l'anatomie du pied n'intéresse personne

eh bien anatomisons autre chose

par exemple le système circulatoire

ou l'oreille ou la langue ou je ne sais pas

il y a tellement de choses dans le corps!

 

— En ce qui me concerne, dit Kateb à la foule

mon corps n'existe que par le sexe

et à part une bouche pour parler

deux yeux pour regarder

un tas d'os pour faire du bruit

et une peau pour les mettre dedans

je ne vois pas très bien ce que l'anatomie

pourrait ajouter à ma science de l'amour

l'amourologie c'est quand même autre chose

que l'anatomie comparée de la main et du pied

et si en plus on fait de la pornocacographie

ce qui est très télégénique

alors on a atteint le sommet de l'art populaire

qui consiste à jouir de ce qu'on a payé

après avoir payé ce qui ne pouvait jouir

sadat ou sadati

ne vous laissez pas faire

dans le fond je suis bien reconstruit

j'avais un corps d'homme et un sexe d'homme

maintenant j'ai un corps de sexes

et je suis toujours un homme

bien sûr ça ne fait pas plaisir à tout le monde

surtout ceux dont la femme est la mienne

parmi toutes les femmes qui ne sont pas les miennes

il faut accepter le sort tel qu'il arrive

et tel qu'il n'arrive pas

d'ailleurs c'est une loi mathématique

un sexe égale un sexe

deux sexes égalent deux sexes

une multitude de sexes égale une multitude de sexes

je ne sais pas s'il est possible

de compter mes innombrables sexes

on pourrait savoir combien

il y a de cœurs sur la terre

ce qui au fond n'intéresse personne

comme quoi ma vie sexuelle n'est pas un roman

je ne conseille à personne de l'écrire

 

pendant que vous réfléchissez à tout ça

je vais continuer de faire l'amour

il faut aussi que je mange beaucoup

pour nourrir tous ces sexes

si les femmes veulent me donner du lait

en échange de mon sperme

je les aimerai plus que les autres

et elles s'en rendront compte

pour les hommes que la jalousie rend aveugles

au point de vouloir m'assassiner

réfléchissez bien avant de me tuer

mes femmes ne sont plus les vôtres

et elles m'aiment vraiment beaucoup

elles auront vite fait de vous faire fuir

et c'est la honte qui vous tuera

la honte d'avoir été vaincus par des femmes

je n'aimerais pas être un de vos enfants

je ne survivrais pas à cette honte

et je détesterais les femmes

heureusement je ne suis pas votre fils

je ne compte pas les femmes

et elles comptent sur moi

pour repeupler le monde

d'une manière impeccable

c'est peut-être comme ça

que naissent les dieux

si je dois être dieu un jour

les prêtres seront des femmes

et les hommes des paysans

les femmes seront poètes

et les hommes chasseurs

tout le monde mangera des crevettes

avec de la sauce mayonnaise

sauf les hommes qui mangeront de la viande

pour qu'elle fermente dans leurs intestins

il ne faut pas souhaiter

que je devienne un dieu

je le deviendrai si les femmes le veulent

si elles aiment l'amour

et si l'amour ne me fait pas peur

je ne sais pas si j'ai peur de l'amour

je devrais en avoir un petit peu peur

et même beaucoup

vu le nombre de mes sexes

mais une femme me le dira un jour

elle me dira exactement où j'en suis

et je l'aimerai de tout mon cœur

et chaque fois que j'embrasserai son sexe

je n'oublierai pas de dire son nom

pour qu'elle me reconnaisse

qu'elle sache que je la reconnais toujours

et que je l'aime plus que les autres.

 

— Kateb a raison! dit la foule qui avait écouté

l'anatomie est la science du sexe

on ne veut rien savoir de la science du pied

ou de celle de l'articulation du fémur et du tibia

on veut savoir le sexe des femmes

et aussi celui des petites filles

et celui des hommes qui aiment les femmes

et celui des hommes qui n'aiment personne

en particulier

Kateb est un monument de pornocacographie

c'est peut-être un dieu

que les femmes chanteront éternellement

Kateb est entièrement reconstruit

grâce à notre connaissance du sexe

c'est-à-dire de l'anatomie comparée

du sexe de la femme

et du sexe de l'homme

désormais nous sommes des savants

nous ne sommes pas encore amoureux

parce qu'on n'a pas rencontré

la femme de notre vie

mais on sait ce qu'il faut faire

et on le fera avec plaisir le moment venu

qui veut venir en attendant?

on est prêt à faire ce qu'il faut

dans un souci d'étude et de comparaison

 

le régisseur n'avait pas assez de caméras

et rouspétait après la direction

et il manipulait tous les boutons

pour bien montrer ce qui se passait

il aurait bien voulu participer

mais son devoir passant avant tout

il ne descendit pas dans la foule

pour faire l'amour à toutes les femmes

et son assistante qui crayonnait

nerveusement dans son calepin

ne descendit pas non plus

pour faire l'amour à tous les hommes

 

la foule était entièrement déshabillée

et les enfants prenaient des leçons d'anatomie

qui ne se résument pas

comme on vient de le dire

à la mesure des parties du corps

mais au calcul

ce qui est beaucoup plus savant

du plaisir qui existe dans le sexe

moins dans le plaisir qu'on mange tout cru

il reste ce qu'on n'a pas bien fait

et qu'on se promet de refaire

avec un sourire complice

parce qu'il faut beaucoup de complicité

dans les affaires de cœur

les enfants le comprenaient très bien

et les petits garçons regrettaient beaucoup

que les petites filles ne soient pas faites pour l'amour

et que les femmes ne soient pas faites pour les petits garçons

on ne peut pas tout avoir

même quand on est un petit garçon

et qu'on montre son zizi aux petites filles

qui trouvent ça très marrant

et qui ne savent pas très bien ce que ça veut dire

sachant bien que ça veut dire quelque chose

et que c'est meilleur que la guimauve

et que les cornichons à la crème fraîche.

 

Kateb était fou de joie

il allait devenir le dieu des hommes

et les femmes seraient ses prêtresses

il écrirait un livre sacré

en trempant sa plume

dans le sexe des femmes

et elles souffleraient doucement dessus

pour apaiser sa chaleur insatisfaite

 

le premier chapitre expliquerait la création

il fallait toujours commencer par là

les hommes ne comprennent rien

si on ne leur explique pas tout

dieu aurait donc créé la femme à son image

et la femme lui aurait dessiné des sexes

sur tout le corps

il aurait trouvé cela très amusant

et il aurait créé plein de femmes

juste pour faire l'amour avec elles

et quand elles seraient un peu fatiguées

de faire l'amour

elles feraient des enfants

qui poseraient la question de dieu

et ils trouveraient la réponse dans des signes

par exemple il embraserait le ciel

un jour d'orage ou de grand vent

et les enfants diraient aux femmes:

qu'est-ce que c'est que ce feu?

et les femmes répondraient:

c'est votre père qui a envie de faire l'amour

allez vite vous coucher avec vos nounours

vos mamans vont faire l'amour

ce n'est pas un spectacle pour les enfants

et les enfants prieraient très fort

pour que leurs mamans aient beaucoup de plaisir

et que dieu en ait beaucoup aussi

et ils souhaiteraient que le plaisir leur arrive

mais avec un seul sexe ce n'est pas possible

et ils renonceraient à ce projet insensé

et les petits garçons ne grandiraient jamais

et les petites filles ne seraient jamais prêtes pour l'amour

et elles n'auraient pas vraiment envie de le faire

et elles chatouilleraient le zizi des garçons

en pensant à autre chose

et les garçons regarderaient leurs petits derrières

en y pensant très fort

mais pour des raisons

qui n'auraient rien à voir avec le sexe

 

Kateb serait un chouette dieu pour tout le monde

un dieu qui fait l'amour aux femmes

sans distinction de race

ni de religion d'ailleurs

c'est un dieu qui inspire la vie

et tant pis pour la mort si elle est éternelle

 

la petite dame avait très mal au sexe

elle avait beaucoup fait l'amour

et les hommes ne l'avaient pas ménagée

elle avait rempli son sexe de pommade

et elle le montrait aux hommes

qui lui demandaient si elle voulait

ils comprenaient très bien la situation

et ils allaient chercher leur bonheur ailleurs

elle remonta sur la civière entre les pylônes

elle tira les cheveux des femmes

elle les mordit aux bras et dans la cervelle

chaque fois qu'une d'elle l'empêchait de passer

et elle arriva près de Kateb

qui cessa d'un coup de faire l'amour

toutes les femmes se mirent à secouer

ses innombrables sexes

mais Kateb ne faisait plus l'amour

et il les congédia du revers de la main

elles glissèrent le long des pylônes

se chamaillant un peu

s'accusant de jalousie

et elles se mordaient le derrière

un peu pour s'amuser

et un peu pour se venger

 

enfin la petite dame

se trouva seule avec Kateb

il avait un peu honte de tous ces sexes

mais c'est elle qui les avait dessinés

il vit la pommade entre ses cuisses

et il se douta qu'elle avait abusé de l'amour

il lui avait dessiné un très beau sexe

et il ne l'avait même pas aimée

il aurait bien aimé l'aimer en premier

mais maintenant c'était trop tard

elle avait connu l'amour sans lui

et même s'il effaçait le sexe

il n'effacerait pas la mémoire du plaisir

on peut dessiner tous les sexes qu'on veut

et les peindre dans la couleur de son choix

mais on ne dessine rien dans la tête des femmes

et on n'efface rien non plus

on ajoute de nouveaux souvenirs

et tout meurt avec elle comme c'est venu

d'un coup

un petit coup dans son sexe

et un autre dans son derrière

et un qui n'arrive jamais

parce que rien n'est arrivé.

 

est-ce que tu m'aimes si je te le demande?

elle ne répondra pas à cette question

il y a trop d'amour dans son cœur

l'amour il faut le manger avec de la sauce

comme on mange les enfants quand on les aime

et l'amour d'une femme c'est bon comme la viande

et ça donne toute la force qu'on voulait

on voulait de la force pour aimer les femmes

on voulait de l'amour

pour qu'une femme en parle

elle parlera si je l'aime vraiment

elle dira tout ce que je sais

et tout le monde saura

il saura que les enfants n'ont pas de sexe

que les enfants ne font pas des enfants aux enfants

et que l'amour n'existe pas encore

même si le sexe est bien dessiné

et si on a bien compris la leçon d'anatomie.

 

— Tu peux effacer tous mes sexes

dit Kateb avec un tremblement dans la voix

je n'aurai plus aucune chance de devenir dieu

mais je ne le souhaite pas vraiment

je t'aimerai avec un sexe comme tout le monde

et personne ne m'en voudra

et je n'aurai pas honte d'être comme tout le monde

un peu jaloux mais vraiment amoureux

c'est toi que j'aime et le monde m'aime

le monde t'aime aussi

et tu vas l'aimer beaucoup

l'amour c'est fait avec de la vie

comme les maisons avec de la boue

et le ciel avec des oiseaux

efface tous mes sexes

et dessine celui que tu veux

un petit un grand peu importe

je serai comme tu voudras

et je t'aimerai comme tu veux

il n'y a pas de raison de ne pas s'aimer

il y en a au moins une qui réclame l'amour

ce n'est pas dessiné

mais ça existe dans notre tête

ta tête et ma tête l'une contre l'autre

comme les deux vers d'un poème qui rime bien

et qui chante comme chante la poésie

 

Je vais manger toute la pommade

elle a un goût d'oiseau de mer

c'est un vieux remède de bonne femme

 

— Tu peux la manger si tu veux

dit la petite dame en y goûtant

c'est vrai que ce n'est pas mauvais

ça ne te rendra pas malade

et je vais effacer tout ce mauvais travail

et refaire ce qu'il faut que je fasse

je ne sais pas si c'est le bon endroit

plus personne ne regarde par ici

le monde est occupé à faire l'amour à la télé

et la télé enregistre tout

même quand tu manges la pommade

et même quand j'efface un à un

ces pauvres sexes qui ont manqué de couleurs.

 

Kateb mangea toute la pommade

il ne laissa rien qu'un autre put manger

et il en profita pour bien caresser

ce qui la faisait se tortiller

sur son siège de peintre en sexe

et elle peignit le sexe aux couleurs du soleil

jaune orange jaune vert

ce sont les couleurs du soleil

pour ceux qui ne le savent pas

et Kateb sentit son sexe se dresser

il ne regarda pas parce qu'il avait peur

qu'elle ait encore dessiné n'importe quoi

c'était un sexe qui marchait bien

il sentait la térébenthine et le baume de Venise

et il craquait un peu aux entournures

et elle le mit dans son sexe de femme

et il sentit toutes les couleurs du soleil

le jaune l'orange le jaune le vert

et il sut qu'elle avait bien travaillé

et il lut dans ses yeux

dans ses beaux grands yeux noirs

où l'amour était un infini de sensations

dans ses yeux il lut qu'elle l'aimait

et il aima beaucoup ce plaisir-là.

 

Quand ils eurent fini de faire l'amour

ils tirèrent un peu sur les fils

parce que Pierre avait fermé les yeux

et il ne se passait plus rien

Kateb était entre les cuisses de la petite dame

et elle lui caressait tendrement la nuque

mais il fallait que le spectacle continue

ou bien qu'il s'arrête et qu'on n'en parle plus

qu'on revienne le voir pour éviter d'en parler

voir comment Kateb fit l'amour à la petite dame

et comment la petite dame lui fit l'amour

et comment on ne vit jamais d'erreur

de manipulation

comment les fils ne s'emmêlèrent jamais

et comment Pierre s'y prenait-il

pour que ça ait l'air vrai

et qu'on ait envie de recommencer

de s'asseoir et de regarder

en se disant que Kateb

était reconstruit pour toujours

et que c'était une chance pour l'humanité

qu'il ne fut pas devenu dieu des hommes

et que les femmes ne fussent pas ses prêtresses

une pareille religion aurait manqué de sens

et les enfants auraient grandi quand même

et ils auraient tué le dieu vivant

et mort ils l'auraient enterré

et enterré ils auraient interdit qu'on l'aimât

 

Pierre éteignit toutes les lampes

le public s'en allait en chuchotant

il donna un coup de chiffon

entre les cuisses de la petite dame

maintenant désarticulée

et il vérifia le mécanisme de Kateb

afin qu'il ne fit pas défaut

au moment de la fin

qui était en principe

le moment que tout le monde attendait.

 

Il avait bien aidé Kateb à sa reconstruction

et il lui avait offert l'amour

ce à quoi tout le monde n'avait pas songé

Qu'en serait-il à la télé?

il faut s'attendre à tellement de choses

quand la télé se met à reconstruire

les hommes qu'elle a détruits

peu importe ce que ferait la télé

elle le ferait de toute façon

et ça ne plairait pas à tout le monde

il était sûr de ne pas aimer

le Kateb de la télé

il l'aimerait un peu parce que c'était Kateb

mais il préférerait toujours

la marionnette à l'image

ce qui était bien pensé

de la part d'un homme de théâtre.

 

— Regarde comme tu es écrite

avait dit Kateb à la petite dame

tu es comme un oiseau

est-ce que tu t'envoleras?

Je ne rêve pas, dis-moi que je ne rêve pas

 

— Tu rêves, dit la petite dame

 

— Je te ferai huit enfants et demi

parce que je n'aime pas les comptes exacts

et puis l'amour est une exactitude

je l'ai déjà dit à tout le monde

 

— Que veux-tu que je fasse d'une moitié d'enfant?

est-ce que je devrai l'aimer comme les autres?

je ne sais pas si je pourrai

il n'y aura rien entre ses cuisses

sauf pour faire pipi

dessine-moi un truc pour faire pipi

ne dessine pas le sexe

dessine seulement le truc pour faire pipi

dessine-le entre les cuisses de notre moitié d'enfant

il fera pipi comme tout le monde

mais il ne pensera jamais à l'amour.

c'est peut-être lui le dieu que tu cherches.

 

*

 

Que me disent tes yeux quand je les interroge?

Je ne peux pas les regarder! Je les croise

Ce que je devine est si vague, et l'extase

Est remise à plus tard; pardonne mon éloge.

Que me diront tes yeux si mon regard déroge

A mon cœur? Je redoute qu'ils ne me toisent

M'obligeant à effacer ma bonne phrase;

Tu ne me diras pas où ton âme se loge.

Si ce n'est pas tes yeux, est-ce que ta poitrine

Peut recevoir sans cri ma bouche cristalline?

Si ce n'est ton sein dont la pointe se dresse,

Si ce n'est ta cuisse où je perds des caresses,

Qui parlera pour toi des morceaux de toi-même

Que j'interroge en vain pour savoir si tu m'aimes.

 

Les poètes sont d'étranges bavards

Des menteurs soucieux de bien dire.

Qu'on accorde mal le mot et la lyre

Le temps ne souffre aucun retard.

Les poètes sont de vieux amoureux

Des coupeurs de fleurs qui soupirent;

Qu'on accorde mal le mot et la lyre

Le temps se plaît en homme heureux.

Les poètes sont des pleureurs d'écrits

Le lit n'est pas fait pour leur plaire

Il plaît à la femme et au temps qui rit.

Qu'on accorde mal le mot et la lyre.

Les poètes sont éphémères

L'amour est bavard et ne sait pas lire.

 

Donne-moi ta langue et je parlerai

Mes mots seront les tiens

Donne-moi le sein et je marcherai

Sur ton ventre à deux mains.

Donne-moi la main et je partirai

Sur la route du cœur

Donne-moi ta cuisse et je baiserai

L'autre cuisse en douceur

Donne-moi tout, donne-moi l'onde

Je nagerai

Redonne-moi l'air qui abonde

Je volerai

Je serai un oiseau et mon aile en vitesse

Te donnera le jour qui manque à tes caresses.

 

Je peux fermer les yeux, tu existes dedans

Ta bouche s'ouvre enfin et je baise ta cuisse;

Ma tête se referme aux rieuses délices

Que je devine à l'aréole entre mes dents.

Mes yeux fermés sont vrais, et ton visage aussi

Je sais que tu diras ce que je veux entendre

Je l'ai lu dans tes yeux, tu ne peux rien reprendre

Ton amour m'a changé en harmonieux glacis.

Ta couleur est dessus, je croise la lumière

Et l'ombre me rappelle une opaque paupière;

Mes yeux sont bien fermés, la pointe de tes seins

S'avance lentement dans mon corps qui s'éteint;

Et je ne vois plus rien, mon ventre se déchire

Et c'est toi qui te penche en éclatant de rire.

 

Beau rire de femme et lèvres rouges

Je ris avec toi des mots, des mots

Des mots que tu sais, et tout est faux

Soulevant le drap où rien ne bouge.

Mon sexe est gonflé d'amour, d'amour

Et tu n'es pas là pour le refaire.

Ton rire me dit que pour te plaire

Les mots dureront la nuit, le jour.

Je ne sais pas si la nuit s'achève

Et si le jour continue mon rêve

Le soleil éclaire un lit défait

Où j'existe seul et sans effet

Sur la sonorité de ton rire

Qui m'habitera jusqu'au délire.

 

Les mots ne diront rien de l'attente impossible

Je vais fermer le livre et attendre demain

Ta lettre arrivera au moment où je feins

De ne plus rien attendre ou de manquer la cible.

Je recevrai le pli en haussant les épaules

Et l'encre de mon nom en silence appelé

Roulera des couleurs au reflet cadelé

Et je déchirerai la membrane de colle.

Que lirai-je pourtant? pourquoi l'avoir écrite

Si c'est pour dire non; cette lettre maudite

Qui me torturera jusqu'à la fin du jour?

Mais la nuit me caresse et me porte l'amour

Dans un plateau d'argent à l'écriture intense

Dont les mots ciselés retrouvent l'importance.

 

Tu as dit oui? Tu as dit non? Peu m'importe

Ce que les mots apporteront au matin.

J'ai vécu la nuit et j'ai baisé tes seins

Tu as dit non? C'est le jour et tu es morte!

Mais la nuit arrive et je n'ai plus le temps

De courir après toi pour que tu m'écrives

Ce que je veux lire et comprendre; il m'arrive

Une nuit d'amour, seul avec mon néant.

Tu as dit oui? Tant mieux, on fera l'amour

Avec les mots, avec la terre, et le jour

Éclairera tes yeux de lointaine amante.

Éloigne-toi encore de mon trouble lit

Et refais le chemin jusqu'à l'infini

Retournant à la nuit qui te firmamente.

 

La nuit s'achève et je n'ai rien aimé

Je n'ai pas retrouvé ton beau visage

Et je n'ai pas compris l'ardent message

Que me lisait la femme; et j'ai rêvé -

La mer s'écume blanche et le vent mord

Dans la fenêtre close avec l'aurore

Qui s'endeuille aussi des froids regards

De l'horizon morose où je m'égare.

— J'ai rêvé d'une attente interminable

Et ma chair voulait savoir l'impensable

Plaisir que tu lui donnais en rêvant.

Mon rêve s'achevait entre tes cuisses

Plût au ciel devin que je les ouvrisse

Pour baiser ta chair immuablement.

 

Puis la nuit s'achemine avec une lenteur

Insoutenable d'araignée, vers une aurore

Plus froide que l'ennui où j'ai rêvé encore

De tes mains de nylon dont je suis l'amateur.

Je n'ai pas tout prévu dans ce rêve d'acteur

J'avais refait le lit fleuri de mandragores

Et allumé le feu dans les draps que tu dores

Et creusé l'oreiller à l'instinct directeur.

Le livre était ouvert sur une page blanche

Et j'écrivais le titre avec un doigt distrait

Ce qui était écrit n'était pas sans effet

Tu augmentais l'allure insensée de tes pas

Et je te préparais le délicieux repas

De ma chair érectée où mon rêve s'épanche.

 

Je ne suis qu'un poète et tu peux m'oublier

Je n'ai pas de besoin puisque j'ai l'écriture

Pour redire le monde à qui veut l'écouter.

Je me satisfais de moi-même et je perdure.

Si tu veux m'oublier je te ferai l'amour

Pour te donner l'enfant que ta science mérite

Tu prendras le plaisir par la queue, et le jour

Des noces, le plaisir te rendra si petite!

Je crois désespérer, tu sais si peu de choses

De la terre infinie où mon amour repose -

Je ne suis qu'un poète et tu es une femme

Je rêve de l'amour que ta chair peut donner

Tu penses que l'amour est dans l'éternité -

Et nous avons raison de mélanger nos âmes.

 

 


LES ŒUFS DE PAQUES

 

 

Quoi la télé! Quoi la télé!

la télé existe et ça me suffit

on s'amuse et on rit

n'est-ce pas que c'est l'essentiel?

on couvre l'évènement

pour faire du spectacle

par exemple Kateb est détruit

nous n'y sommes pour rien

nous les gens de la télé

les présentateurs les présentatrices

les montreuses de cuisses

et les magiciens de la dent blanche

la destruction de Kateb

est un fait de haute littérature

bien sûr la littérature ne nous intéresse pas

je veux dire pas en soi

qu'est-ce que ça vaudrait une émission littéraire?

rien pas grand chose ou très peu

mais alors vraiment très peu

et puis ce ne serait plus de la littérature

par la force des choses

et par la volonté de dieu

— nous sommes ici pour faire de la pornocacographie

qu'on se le dise!

qu'on se le répète!

qu'on se l'avale

et qu'on ne recrache rien!

la pornocacographie est un nouveau mode de vie

c'est la télé qui l'a inventée

elle l'a inventée avec des images

et un commentaire dessus les images

pour que ça fasse comme un cornet de glace

que ce soit bon et que ça coule sur les doigts

 

la destruction de Kateb est un évènement

qui nous intéresse bien plus

que l'assassinat du Président du Bongou

par le Président du Movégou

on se fiche de savoir qui a mangé qui

et qui a commencé le premier

et qui s'en est sorti vivant

pour emmerder le peuple

la destruction de Kateb

suppose sa reconstruction

le mot d'ordre est: il faut reconstruire Kateb!

 

— IL FAUT RECONSTRUIRE KATEB!

hurla la foule des téléspectateurs

qui assistaient en direct

à la tentative de record mondial

de la reconstruction de l'homme

par les temps qui courent

 

— Il faut reconstruire Kateb

répéta Thomas dans le micro

et il offrit un bouquet de fleurs

à une petite fille qui lui plaisait bien

 

Kateb ne savait pas trop quoi penser

bien sûr au théâtre

il n'était qu'une marionnette de carton

il y avait été reconstruit

et il avait connu l'amour

ce qui n'était pas mal non plus

mais le théâtre n'est pas la réalité

le théâtre est une supposition que ça arrive

et ça n'arrive pas tous les jours

on ne peut pas vivre dans l'approximation

il faut de la réalité pour vivre

un peu d'amour aussi

et beaucoup de sexe

mais ça c'est beaucoup plus cher

que la réalité

Ce qui était important maintenant

c'était qu'il fut reconstruit parfaitement

encore plus parfaitement qu'avant

tant qu'on y était

on pouvait lui reconstruire des yeux supplémentaires

derrière la tête au bout des doigts et sur les pieds

ça ne dérangerait personne

et ça lui rendrait bien service

un pêcheur d'oiseaux

a besoin de beaucoup de regards

c'est que ça vole un oiseau

ce n'est pas facile de voler avec lui

Question sexe, pas question

de lui reconstruire deux sexes

en tout cas du même sexe

de deux sexes différents c'eut été amusant

mais on ne peut pas être à la fois

un homme et une femme

on n'a jamais essayé

et Kateb ne voulait pas servir de cobaye

à l'humanité

question sexe

un sexe ce serait largement suffisant

ça lui éviterait de faire l'amour

avec plusieurs femmes en même temps

ce qui est terriblement fatigant

quand on a plusieurs sexes

et qu'on est donc un dieu parmi les hommes

question sexe

il savait bien ce qu'il voulait

et question femme

il épouserait Saïda l'heureuse

elle n'avait qu'un seul sexe

de telle manière qu'elle ne pouvait faire l'amour

qu'à un seul homme à la fois

ce qui est vraiment très convenable

pour celui qui lui fait l'amour

même si un autre homme

lui fait l'amour dans un autre temps

question femme

Saïda était tout ce qu'il lui fallait

il l'épouserait contre dix oiseaux

et sept permissions de regarder les oiseaux

quand ils font l'amour

pour faire des enfants

et deux permissions seulement de les regarder

quand ils font l'amour

rien que pour le plaisir

c'était une bonne affaire non?

un capital qui pouvait rapporter

à condition de ne pas le confier à n'importe qui

de son côté

Saïda amenait le linge de maison

le linge de son corps

le linge des futurs enfants

les meubles pour mettre dedans tout le linge

et les ustensiles

pour nourrir tout ce monde

Kateb avait promis de l'engrosser

trois fois par an

ce qui est tout de même pas mal

pour un pêcheur d'oiseaux

les éboueurs font beaucoup mieux

mais leurs enfants ne vont pas à l'école -

 

Ce serait un beau mariage

avec du vin et des filles pour tout le monde

Kateb ne boirait pas de vin

et il n'embrasserait pas les filles

le marié doit aimer la mariée

c'est la règle du jeu

et il doit lui faire dix enfants d'un coup

dans la nuit de noces

c'est ça le plus angoissant

ces dix gosse qu'il faut fabriquer

et les fabriquer avec plaisir

sinon tout est gâché

et la mariée fait la grimace

jusqu'à la fin de ses jours

ce qui n'est pas une bonne affaire

et tout ça, pour une nuit sans plaisir!

 

Les dix gosses, il les ferait

il mangerait beaucoup de fenouil

qu'il saupoudrerait de cannelle

et de poussière de rhinocéros

c'était un bon remède contre la toux

il verserait donc trois litres et demi de sperme

dans le sexe de Saïda qui mesurerait bien

des fois qu'il aurait toussé en cachette

et alors elle lui dirait qu'elle n'en peut plus

qu'elle a eu beaucoup de plaisir

mais que ça lui fait un peu mal

ce qui est normal

vu qu'il aurait un peu mal lui aussi

les choses se passeraient ainsi

Saïda glouglouterait comme une bouteille

chaque fois qu'il lui chatouillerait le ventre

et il lui ferait l'amour quatre fois par jour

la remplissant de sperme

et quand elle serait bien remplie

qu'il n'y aurait plus de glougloutements

il lui pincerait gentiment les fesses

et elle pondrait de gros œufs bien frais

que tout le monde viendrait regarder.

 

— Qu'ils sont beaux ces œufs!

Et il y en a beaucoup!

combien en avez-vous pondu?

rien que ça! ma chère petite

que de sperme! que de sperme!

 

Et Kateb l'aiderait à peindre les œufs

de toutes les couleurs

pour le jour de Pâques

et on respecterait la tradition

qui consiste à cacher les œufs

pour que les enfants les trouvent.

 

— Dis maman, comment on fait les œufs?

 

— Il faut du sperme, ma fille, du sperme

beaucoup de sperme beaucoup de sperme!

 

— Dis papa, comment on fait le sperme?

 

— Il faut de l'amour, mon fils, de l'amour

beaucoup d'amour beaucoup d'amour.

 

Et les enfants les trouveraient

mais ils ne les mangeraient pas

les mœurs ont beaucoup évolué

et on ne mange plus les œufs de Pâques

c'étaient des mœurs barbares

mais les enfants ne se rendaient pas compte

les parents non plus d'ailleurs

mais ils avaient été des enfants

et ils ne s'étaient pas rendu compte non plus

donc les œufs on ne les mangeait plus

on les ramenait à la maison

et on les rangeait dans une armoire

sur des étagères couvertes de papier vichy

et on attendait que le temps passât

et il passait même si on n'attendait pas

on ne savait jamais ce qui allait se passer

on savait que ça se passerait

et que personne n'y pouvait rien

ni les femmes

qu'elles glougloutassent ou non

suivant l'état de leur grossesse

ni les hommes

qu'ils versassent leur sperme

ou qu'ils ne le versassent pas

 

Les enfants ne comprenaient pas tout

ils comprenaient l'amour et le sperme

ils comprenaient les œufs

ils comprenaient que le jour de Pâques

ce n'était pas le jour de Noël

mais c'était à peu près tout ce qu'ils comprenaient

le reste était écrit dans des livres

mais ils ne savaient pas lire

ils n'aimaient pas l'école

et il leur arrivait de ne pas vouloir grandir

et quand on leur demandait pourquoi

ce qui était rare

tellement on se fichait de le savoir

les petites filles parlaient d'avoir eu peur

en entendant glouglouter leurs mères

et les petits garçons se demandaient

si c'était vraiment un but dans la vie

de verser du sperme toutes les nuits

tout ça pour faire des œufs de Pâques

qu'on n'avait même pas le droit de manger

depuis que les mœurs avaient évolué

qui donc avait voulu les faire évoluer

c'était personne en particulier

et puis de toute façon c'était des statues

avec des trous à la place des yeux

et une plaque avec le nom

la date de naissance

et la date de la mort

ce qui ne voulait pas dire grand chose

quand on venait de sortir de l'œuf

 

Les parents comprenaient mieux

depuis qu'ils avaient eu droit au crédit

pour acheter ce qui leur faisait plaisir

ils n'avaient pas assez du plaisir

de faire l'amour quatre fois par jour

il leur fallait d'autres plaisirs

qu'un cinquième amour

ne pouvait pas remplacer

on comprend bien la chose

pour ceux qui ne faisaient l'amour

que deux ou trois fois par jour

pour ceux qui ne le faisaient pas tous les jours

et pour ceux qui ne le faisaient jamais

mais l'essentiel c'était que les parents

comprissent mieux l'histoire des œufs

s'ils avaient acheté une voiture

plutôt que s'ils n'en avaient pas acheté

 

Le monde n'est pas fait pour être compris

les œufs et les voitures vivent dans le même monde

et les hommes et les femmes s'aim