de Patrick CINTAS
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Texte intégral
LUNDI
Chapitre premier
Frank Chercos n'avait pas pris cette mauvaise habitude de se réveiller chaque matin avec une femme dans son lit. Aussi, ce matin-là, il n'en trouva pas. La femme, elle était dans le jardin. Égorgée. Presque nue. Les cheveux mélangés à la boue de la terre et du sang. Un regard terrifié. Et les mains crispées sur le ventre, comme si elle s'était empêchée de toucher à l'horrible blessure qui ouvrait sa gorge toute grande. Il n'eut pas l'air surpris de la trouver là. Il l'eût été s'il l'avait connue ou reconnue. Mais elle lui était parfaitement étrangère. Une jolie femme sans trace de graisse, qui devait soigner sa ligne. Une belle musculature presque discrète qui affleurait la peau. Il ne s'approcha pas à moins de dix mètres, de crainte de brouiller les pistes.
— On a appelé les flics, monsieur Chercos.
— C'est pas faute d'avoir sonné.
— On avait un flic sous la main, et il dormait!
Il y avait du monde au portail. Comme le jour n'était pas tout à fait levé, certains éclairaient la scène avec des torches électriques. On eût dit des insectes qui s'affairaient autour du cadavre d'un autre insecte, avec des lampes à la place des antennes. Frank ouvrit le portail et gueula immédiatement:
— Si le responsable de cette cochonnerie est encore là, qu'il se calte!
Il n'y avait pas d'émotion dans sa voix. Il menaçait sans s'émouvoir, Frank Chercos. On avait l'habitude de ses manies de flic célèbre. Il demeurait près du portail, à la fois nonchalant et tendu, une main sur la poignée d'une serrure qui jouait sans grincer parce qu'il la graissait régulièrement. On connaissait aussi les petites manies de l'homme seul et désemparé. Après un long moment de réflexion qu'il reconnut à la suspension des souffles qui l'environnaient, il demanda à voix basse si elle était vraiment morte ou si c'était une mise en scène destinée à humilier, une fois de plus, le flic qu'il ne pouvait cesser d'être aux yeux de tous.
— La Patrouille de la Résurrection Naturelle ne va pas tarder à arriver, dit quelqu'un qui sentait instinctivement qu'il était nécessaire de changer de sujet.
— En général, dit un autre, ils arrivent avant la police.
— Alors que ça devrait être le contraire.
— Fermez-la! beugla Frank qui revenait dans son jardin d'agrément.
Il avait laissé le portail ouvert. On se poussa un peu.
— Voilà la Patrouille! dit quelqu'un.
C'était un véhicule du Centre Expérimental de la Firme pour la Colocaïne. Elle avait de la chance, la petite morte. Elle avait droit aux meilleurs spécialistes de la récupération post-mortem. Frank ne pouvait pas ignorer que sa maison était dans le secteur de responsabilité du CEFC. Le mois précédent, la même patrouille était venue récupérer une petite noyée.
— On égorge encore de nos jours, constata tristement le Chef de Patrouille en entrant dans le cercle que Frank avait tracé mentalement autour du cadavre.
Puis, s'approchant encore, toujours soucieux de précision, il remarqua:
— Elle n'aura besoin que d'une faible reconstitution. J'ignorais que le larynx contribuait autant au maintien de la tête.
Il se retourna pour rechercher l'approbation de Frank, mais celui-ci était ailleurs. Il avait pris son air romantique de flic qui se projette à la fois dans le passé et dans l'avenir pour se faire une idée de ce que le présent lui propose en échange d'un regard.
— Ils vont vous poser des questions, dit le Chef de Patrouille.
— Qui ça? demanda Frank comme s'il ne demandait rien et comme s'il n'y avait personne pour l'écouter.
— Les flics!
— Je SUIS flic. Les questions, c'est moi qui les pose.
Un Patrouilleur injectait déjà le liquide colocaïnique dans la cage thoracique.
— C'est pas comme nous, dit-il en manoeuvrant le levier de sa pompe. On n'en pose jamais, nous, hein, Chef?
— Demain, dit le Chef, elle pourra parler.
— Si elle sait quelque chose, dit Frank.
Qu'est-ce qu'elle raconterait? pensa-t-il. C'était peut-être un coup fourré. N'importe quel cadavre pourvu qu'on le trouvât dans le jardin. Il ne connaissait pas d'exemple, mais elle était peut-être morte pour le trahir. Ce ne sera pas facile, songea-t-il.
La Police Nationale s'annonça comme d'habitude par le gémissement croissant d'une sirène de circonstance. La foule s'écarta comme la poussière sous le balai.
— Ça alors! s'exclama Frank. Le Patron!
Hautetour descendit lentement du premier véhicule. Depuis qu'on lui avait rafistolé le visage, il s'en servait pour intimider les autres, ceux sur qui il prétendait exercer son influence de décideur. Il avait courageusement refusé un remodelage complet du faciès. Les cicatrices étaient encore purulentes par endroits. Il conservait la trace géométrique des points de suture. Il avait le goût de la relique, Hautetour, et celui de l'effet à produire.
— Deux pépins en moins d'un mois, dit-il en arrivant. Un troisième, et je commencerai à penser que ce n'est pas un effet du hasard. Bonjour Frank!
Frank tendit sa molle poignée de jardinier surpris au saut du lit par un cadavre dont il commencera par dire qu'il ne la connaît pas.
— Vous bougez pas trop, dit Hautetour aux Patrouilleurs. On a encore nos vieilles habitudes dans la police.
— On fait attention, dit le Patrouilleur. D'ici (Hautetour n'avait pas franchi le cercle), je vois deux ou trois évidences qui vont vous mettre la puce à l'oreille.
— N'y touchez pas, dit Hautetour. Même avec les yeux.
Il rit. Frank n'avait aucune envie de rire. Il y avait moins d'un mois, Pulchérie s'était noyée dans piscine et maintenant elle avait beaucoup de mal à accepter sa nouvelle vie de morte. Hautetour savait à quoi Frank était en train de penser. Il y pensait sans arrêt depuis près d'un mois. Il avait besoin de vacances.
— C'est bon, dit le Chef de Patrouille. Le corps est prêt pour une récupération. Vous pouvez envoyer vos taupes. La vie d'abord! Faites-moi signe quand on pourra emporter le corps.
— Vous devriez rentrer, Frank, dit Hautetour, et prendre un verre pour vous remonter. Vous avez déjeuné?
Il aurait vomi s'il avait déjeuné. Il avait vomi quand Constance avait remonté le petit cadavre caoutchouteux de Pulchérie. Il venait justement de déjeuner.
— Quand vous aurez fini de déjeuner, dit Hautetour, rendez-vous dans mon bureau. J'ai quelque chose pour vous.
Frank était sacrément détruit. Malgré l'été, son visage refusait le hâle qui le rendait si séduisant aux yeux des femmes qui se baignaient dans sa piscine parce qu'il les avait invitées. Il n'y avait pas d'autres raisons, songea Hautetour. Il les invitait et elles se baignaient.
Chapitre II
— Ce sera pour qui, cette affaire? demanda Frank.
— Je sais pas encore, dit Hautetour. On attendra tranquillement demain. Elle parlera peut-être suffisamment pour qu'on se fasse l'économie d'une enquête.
— Faut pas rêver, dit Frank.
— J'ai autre chose pour vous, Frank. C'était prévu avant que...
— Moi aussi je veux attendre demain. Je veux savoir pourquoi c'est dans mon jardin qu'elle est venue crever.
— Vous en savez des choses, Frank! Elle était peut-être déjà morte quand on l'a balancée sur votre pelouse. J'attends le rapport des carabins. Ils ne penseront peut-être pas comme vous.
— Elle était vivante quand elle est entrée chez moi, dit Frank qui prenait son air lunatique et obstiné.
— Attendons ce qu'elle dira.
— Elle ne dira rien.
Frank avait l'air sûr de son affaire. Hautetour considéra pendant un long moment ce profil têtu qui était déjà entré dans une nouvelle affaire alors qu'il n'en était pas question.
— On vous tiendra au courant, Frank. Ne vous en faites pas. J'ai...
— Elle est entrée en pleine nuit pour me dire quelque chose, continuait Frank qu'on n'avait plus aucune chance d'arrêter sur sa lancée. Elle est entrée tranquillement, ajouta-t-il en mimant cette tranquillité qui l'envahissait comme un mauvais souvenir.
— Vous avez un pouvoir précognitif? plaisanta Hautetour.
— J'ai vu les traces, grogna Frank. Vous les avez vues aussi. Elle est entrée... tranquillement. Le portail n'est jamais fermé à clé.
— Je comprends, dit Hautetour qui ne comprenait pas ce qu'il fallait comprendre.
— Elle était suivie, dit Frank. Elle s'en est aperçue trop tard!
Il branla sa tête au-dessus du cendrier dont la fumée l'obligeait à cligner des yeux.
— Mais elle ne dira rien! Et il faudra enquêter.
Il se leva pour allumer une autre cigarette. Le bureau s'emplissait de tabac, de cendres et de phosphore.
— Je veux cette affaire, Patron.
— Non, dit Hautetour. J'ai prévu autre chose pour vous.
Frank grinça des dents. Mauvais signe, songea Hautetour.
— Elle parlera ou pas, dit-il. On verra bien. J'ai une autre affaire à vous confier, Frank. Vous savez que vous êtes...
— C'est MON affaire, merde!
Quand Frank s'en prenait au bureau, on n'avait plus aucune chance de le convaincre de changer d'avis. Hautetour s'amusa à regarder les cendres blanches qui virevoltaient dans une courbe ascensionnelle vers le plafond crasseux.
— Merde! continua Frank. Ça n'a rien à voir avec Pulchérie. Ce n'est pas un accident. Les analystes concluront comme moi qu'elle est entrée tranquillement et qu'elle était suivie. L'assassinat a eu lieu chez moi!
— Sur votre pelouse, je sais! Mais c'est sans doute une affaire banale. Une histoire d'amour, quoi. On le saura demain.
— Vous ne saurez rien parce qu'elle ne parlera pas!
Hautetour ouvrit son tiroir secret. Il en sortit un dossier gris qu'il déficela lentement sous le regard obtus de Frank qui ne démordait pas et ne démordrait jamais.
— Vous allez lire ça, Frank, dit Hautetour en séparant de la masse de feuillets un manuscrit soigneusement relié par un ruban rose satin.
— Lire! s'écria Frank. Moi, lire? Vous n'y pensez pas! Je ne lis que...
— Vous avez tout le temps de lire avant demain, proposa Hautetour. Et demain...
— Elle ne parlera pas, je vous le dis.
Frank se rapprochait maintenant, à la manière de ces ivrognes qui vont se confesser sans retenue ou simplement vous confier le secret de leur réussite.
— Vous savez quelque chose que je ne sais pas? demanda Hautetour qui eût préféré en finir avec cette affaire, du moins relativement à Frank.
— Peut-être, dit Frank qui ne se départissait pas de son allure de dipsomane. Il faut que je réfléchisse. Jusqu'à demain...
Ce qui voulait clairement dire qu'il n'avait pas le temps de lire ce que Hautetour palpait en retenant une bordée. Son visage était rouge.
— Vous partez demain, dit-il comme dans un sanglot.
Frank se sentait-il piégé? Il écrasa rageusement son mégot humide.
— Je pars?
— En Espagne, mon vieux. Mais pas en vacances. Enfin... vous ferez ce que vous voudrez de votre temps libre, cela va de soi. Je ne vous demande pas de...
— Je lis, et ensuite je pars?
Hautetour opina sans pouvoir réfréner un sourire sournois.
— Ça ne peut pas attendre, disons, après-demain? dit Frank qui se sentait vaincu malgré les bouffées d'intimes convictions.
Hautetour fit non de la tête. Il fallait lire ce dossier aujourd'hui et sans doute en penser quelque chose. Et demain, en route pour l'Espagne.
— Qu'est-ce que j'irais faire en Espagne? fit Frank qui s'abandonnait au chaos de ses réflexions.
Il était Enquêteur de Première Classe, non? La fille égorgée dans son jardin se contenterait d'un Enquêteur de Deuxième. Hautetour finissait toujours par avoir raison, même si Frank ne démordait jamais. Celui-ci montra qu'il s'inclinait en allumant calmement la cigarette suivante.
— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? demanda-t-il en lorgnant le dossier gris que Hautetour continuait de palper comme s'il n'était pas encore sûr de la soumission de son limier.
— J'en sais rien, dit Hautetour. Ça vient d'en haut.
Si ça venait d'en haut, c'était forcément prioritaire. Mais ce n'était pas le plus grave, que ce fût prioritaire. C'était le genre d'enquête qu'on mène dans le brouillard sans savoir jamais où on en est vraiment. Le genre d'enquête qu'on vous retire à un moment donné sans justement vous les donner, ces explications. Frank avait assez de bouteille pour se sentir exaspéré chaque fois que ça arrivait. Mais ses fureurs parvenaient-elles en haut? Jusqu'où exerçaient-elles leur influence exutoire?
— Et puis, je n'y peux rien, dit Hautetour en lançant le dossier dans la surface du bureau qui semblait appartenir à Frank tant il s'y accrochait.
— Je le lirai, dit Frank sans conviction.
Ou bien il était convaincu, comment savoir? songea Hautetour.
— Il le faudra. Vous partez demain. Pour la fille, je vous renseignerai au fur et à mesure.
Tu parles! pensa Frank en sortant des locaux de la police. Le temps était au beau, comme sur le baromètre. Une heureuse coïncidence qu'il mit à profit pour flâner dans les lieux publics les plus fréquentés. Il avait besoin de la foule quand il se sentait frustré. Il avait toujours cultivé cet espoir d'y rencontrer la réponse à ses questions du moment. Puis la foule finissait par l'exaspérer à force de bribes de conversations qui contenaient sa propre banalité. Il rentra chez lui sur le marchepied d'un autobus. Le chauffeur, dont il apercevait dans le rétroviseur la tronche bilieuse, ne devait pas aimer les resquilleurs, mais il savait renifler un flic rien qu'à son aspect et juste à temps pour ne pas se laisser humilier. Frank le salua quand il sauta sur le talus verdoyant de sa rue.
Il y avait encore quelques badauds devant le portail. Il les chassa en brandissant à la fois son insigne rutilant et son non moins flamboyant Colt 60 modifié 64. Cette fois, il ferma le portail à clé. Pulchérie ne se serait pas noyée si le portail avait été fermé, cette nuit-là. Il dormait sous l'effet d'une surdose de colocaïne. Il fantasmait pendant qu'elle étouffait dans l'eau. Il ne pourrait jamais oublier. Constance avait surgi de nulle part avec le petit corps caoutchouteux dans ses bras musclés. Elle demandait déjà ce qui s'était passé. Qui le croirait? Il n'avait d'ailleurs convaincu personne, mais c'était un accident.
— Et pourquoi que vous le fermez pas, le portail, maintenant qu'elle est morte? avait hurlé Anastase à travers le carreau d'une fenêtre qu'il ne brisa cependant pas.
S'il l'avait fermé, la fille aurait été assassinée dans la rue ou dans n'importe quel endroit choisi par l'assassin. Il ne l'aurait peut-être pas assassinée, puisqu'elle ne pouvait plus entrer pour confier, révéler, lever le voile sur cette chose dont l'existence et le secret constituaient les motifs de l'assassinat. On ne savait rien de ces motifs. Et elle n'en parlerait pas. Il avait lu cela dans les yeux. L'assassin l'avait peut-être lu lui aussi. Ou elle. Ce n'est pas l'homme ou la femme qui tranche la gorge, c'est le couteau. Mais le portail était resté ouvert, et la fille était entrée tranquillement, et son assassin la suivait avec l'intention de la tuer avant qu'elle n'atteignît son but: Frank lui-même. Il frémit à cette pensée. Pulchérie était entrée pour se baigner ou se jeter dans la piscine, il ne le savait pas. La thèse de l'assassinat avait été écartée, sans doute parce qu'il était le premier suspect. Sait-on ce qu'on est capable de faire sous l'effet de la colocaïne et des hallucinations qui s'ensuivent? Elle n'acceptait pas de vivre maintenant qu'elle était morte. Et cette accumulation de faits désespérait Frank lui-même au lieu de le pousser à en faire le but de la démarche. Il y avait une sacrée différence entre la mort de Pulchérie et celle de la fille du jardin: il ignorait qui était cette dernière. Comment le connaissait-elle? Il frémit encore, plus profondément. Mais Hautetour le plaçait d'office dans une autre perspective. Il était près de midi et il n'avait pas encore ouvert le dossier. Il en avait envie maintenant. Les affaires que Hautetour lui confiait, si elles se terminaient, par définition, dans la confiture, étaient hautement passionnantes. Il n'avait même pas le choix entre cette passion raisonnable et la nécessité d'apporter une réponse au crime commis dans son jardin sur la personne d'une jeune femme dont il ignorait tout. Alors que Pulchérie lui avait confié des détails incontestablement intimes et secrets.
Chapitre III
"Qui voulez-vous que je sois? Je suis l'assassin de Nora Volcaire."
Frank brancha le Détecteur Automatique D'Appels. Le type au bout du fil ne parlait plus. Il attendait une réaction de son interlocuteur.
— D'accord, fit Frank qui ne retenait plus son souffle. Vous êtes l'assassin...
— ... de Nora Volcaire, interrompit la voix stridente que Frank cherchait à reconnaître.
— Je suppose que c'est la fille qu'on a trouvée ce matin dans mon jardin.
— Nora Volcaire qu'elle s'appelle. Elle se souviendra de moi.
— Et je peux savoir ce qui motive votre appel? Des aveux?
La voix éclata de rire. Frank surveillait l'écran du DADA. Il n'était plus aussi facile que naguère de localiser un appel, surtout si l'origine se trouvait dans un Quartier Marginal. Ce qui semblait être le cas. Les cercles concentriques n'arrêtaient pas de se surperposer sans rien circonscrire de précis. Pendant ce temps, le type riait parce qu'il s'imaginait que son interlocuteur était en train de perdre patience. Un amateur, ou alors il savait que les Robots ne pouvaient pas le localiser. Frank attendait qu'il eût fini de rire pour reposer sa question.
— Ça va! dit le type qui changeait de tonalité, situant maintenant sa voix dans le registre de la menace. J'ai tué Nora Volcaire et j'en tuerai d'autres. J'en ai tué d'autres.
— Vous avez tué Pulchérie Lobster?
— J'ai tué et je continuerai de tuer. Pour l'instant, je dis simplement que j'ai tué Nora Volcaire. Comme ça, vous savez et je sais.
Frank ne quittait pas l'écran des yeux. Dans la marge, les chiffres incompréhensibles du calcul défilaient sans donner aucune indication sur l'avancée de la recherche.
— Vous êtes un tueur en série, dit Frank. Un serial killer, comme dans les films de la télé. Ça vous sert à quoi de tuer des vivants qui ne meurent pas? Vous êtes un minus habens qui n'a pas accès au système.
Si le but de cette déclaration était de provoquer le tueur, c'était réussi. Celui-ci se mit à vociférer un discours que Frank ne fit pas l'effort de suivre. Il était trop préoccupé par l'écran qui ne révélait toujours rien de positif.
— Excusez-moi de vous interrompre, dit-il pendant que l'autre débitait sa causerie didactique, mais j'ai quelqu'un sur une autre ligne. Je m'occupe pas de ce genre de crime. Téléphonez au service des Barjots en Cavale. Il vous diront peut-être quelque chose.
— Ne me dites pas, monsieur Chercos, que vous n'avez pas peur de mourir.
Dans le mille. Frank avait très peur de mourir. Surtout depuis que Pulchérie n'appréciait pas sa nouvelle existence. L'idée de sombrer dans une éternelle mélancolie ne le séduisait pas particulièrement. Il crâna un peu:
— Vous êtes mort, vous?
Un cri, puis l'inspiration en force qui agite toutes les mucosités pulmonaires, preuve qu'il était vivant.
— Je suis mort parce que vous m'avez tué, Chercos!
Ce type avait le goût de la contradiction. Frank regretta de ne pas pouvoir lui tirer dessus à travers le téléphone. Il le tuerait, cette fois!
— Si c'est une blague, finit-il par dire, elle est de mauvais goût. Je...
Le DADA venait d'afficher un résultat: Association des Écrivains Contemporains, impasse Guillaume-Budé. Fielding, pensa Frank en se mordant la langue. Il n'avait pas tué Fielding. Il y avait deux Fielding (à part l'auteur de Tom Jones, mais celui-là n'avait pas connu la Belle Époque de la Colocaïne et il était poussière): Fielding l'ancien, qui était mort et qui vivait dans un appartement de l'impasse Budé quand il ne séjournait pas au Royaume des morts; et Fielding le jeune, qui était vivant et en prison pour avoir assassiné, sur un coup de tête inexplicable, un pauvre camé qui lui cassait les oreilles avec ses jérémiades de camé. Si ce n'était pas Fielding l'ancien au bout du fil, c'était en tout cas quelqu'un qui téléphonait de son appartement. Il fallait mettre fin à la conversation sans éveiller les soupçons.
— Qui est Nora Volcaire? demanda-t-il comme s'il n'avait rien dit jusque-là.
L'autre reprit son souffle à deux fois avant de laisser l'air secouer ses cordes.
— Comment voulez-vous que je le sache? murmura-t-il.
Toujours seul. Frank travaillait toujours seul. Il s'en plaignait tous les jours, en tout cas chaque fois qu'il avait besoin de quelqu'un pour le seconder. Mais il comprenait toujours les raisons à demi avouées de Hautetour qui le réduisait à cette solitude professionnelle. Comment raccrocher et filer impasse Budé pour prendre ce type en flagrant délit de conversation téléphonique?
— Si vous m'appelez dans (il avait calculé mentalement qu'il lui faudrait un quart d'heure pour atteindre l'impasse Budé) une heure, je serais plus dispo pour vous écouter. Il faut que je vous explique.
Il pouvait bien prendre le temps d'expliquer un peu ce qui le rendait indisponible en ce moment précis de son existence où un inconnu (supposé) l'accusait de l'avoir tué et s'accusait d'avoir tué Nora Volcaire et quelques autres (Combien? Qui?)...
— Vous vous foutez de moi, Chercos. Vous vous êtes toujours foutu de moi.
Le type pleurnichait rageusement. S'il n'était pas aussi inconnu qu'il fallait d'abord le supposer, il devait bien connaître un ou deux détails de la vie privé ou professionnelle de Frank qui mettrait celui-ci sur la piste de son identité. Mais le temps pressait. Il fallait sauter dans la Corvette, griller les feux rouges, et prendre l'oiseau dans son nid. Au fait: était-ce un nid douillet? Il se rappelait l'appartement de Fielding comme d'un taudis inhabitable. C'est là que Pulchérie se livrait à la prostitution avec ce poète d'un autre temps. Oui, Fielding était poète... enfin, c'était compliqué, trop pour y penser maintenant...
— D'accord, dit le type. Je vous téléphone dans une heure. Attendez-vous à des révélations de la plus haute importance.
— Ça m'étonnerait, ne put s'empêcher de ricaner Frank. Je suis un type ordinaire et...
L'autre raccrocha. Une minute plus tard, Frank traversait la ville à cent à l'heure. Il atteignit l'impasse Budé dans les temps. Il força la serrure de la grille qui occultait le vestibule de l'immeuble (une habitude) et, au lieu de prendre l'ascenseur, grimpa l'escalier poussiéreux avec un mouchoir sur la bouche. Il atteignit le quatrième (il connaissait le chemin), courut sur la coursive qui lui sembla circulaire, grimpa encore deux étages et s'arrêta au pied du dernier escalier pour reprendre un souffle passablement altéré par l'effort, la poussière, l'obscurité grise et les relents de cuisine à l'huile. Il y avait de la lumière sous la porte, juste en haut de l'escalier. Cette fois, il ne se laisserait pas surprendre. Il monta tranquillement sans dissimuler et frappa gentiment à la porte. Elle s'ouvrit tout de suite. Le visage carré de Fielding lui envoya un sourire et des mots de bienvenue.
— Ça alors! s'écriait-il d'une voix aigüe. Je ne pensais pas vous voir aujourd'hui. Vous êtes venu prendre des nouvelles de Pulchérie? Ça lui fera sacrément plaisir.
Il pencha sa carcasse de géant pour confesser dans l'oreille du flic:
— Elle en a sacrément besoin.
Sa grosse main aidait Frank à franchir les dernières marches, les plus dures, admit-il.
— La dernière fois que vous êtes venu ici, dit-il en riant comme s'il se préparait à une conversation joviale et pourquoi pas cocasse, je vous ai mal reçu. Je vais faire amende honorable, puisque vous m'en donnez l'occasion.
— Vous avez des nouvelles de votre neveu?
— Quelle idée d'assassiner un poivrot!
— Un camé. Un schnouffard.
— Un paumé. Tom assasinant un paumé! Je ne l'imagine pas. Et pourtant, j'en ai.
— De quoi?
— De l'imagination! gloussa le géant.
Frank n'avait pas cherché à l'étonner. Il vit Pulchérie assise sur un divan devant la télé. Elle devait passer ce qu'elle refusait d'appeler sa vie à chercher ce qu'on ne trouve pas dans un poste de télévision. Elle sourit quand elle le vit.
— Je sais, je sais, s'empressa-t-il de cancaner. Je n'étais pas attendu. Comment vas-tu?
Peut-être pas la bonne question à poser à quelqu'un qui ne va pas. Trop tard pour rectifier. Il dit:
— Moi je vais comme peut aller un sale flic qui ne comprend rien au monde d'aujourd'hui. Vous y comprenez quelque chose, vous, Fielding, à ce monde qui n'est pas le vôtre?
— Personne ne comprend, avoua le géant, sans doute pour mettre fin à un sujet qui n'avait aucune chance de sauver une conversation qui avait peu de chance d'exister au-delà des salutations conventionnelles.
Mais Frank était, aux yeux de Fielding, assez bête pour continuer à chercher à la sauver. Aussi força-t-il son invité à s'asseoir dans un fauteuil moelleux. Il lui vissa un verre dans les mains et lui demanda ce qu'il venait chercher ici à part des nouvelles qui ne le concernaient pas. Menaçant, Fielding. Frank avait déjà goûté à l'âpreté de son poing. Mais Frank savait se ressaisir. On ne le voyait jamais longtemps dans la panade.
— Vous venez de téléphoner? demanda-t-il sur un ton qui ne laissait rien au hasard, au cas où Fielding songeait déjà à s'y fier.
— Tu as téléphoné, Pulchérie?
Elle dut sans doute dire non. Frank ne perçut qu'un dédaigneux haussement d'épaules. Elle le culpabilisait donc. Ça, il n'en était pas certain, mais il l'avait craint. Maintenant il savait. Fielding lisait dans son regard, histoire de lui communiquer son exigence de tranquillité.
— Personne n'a téléphoné, monsieur Chercos. Votre DADA est capricieux.
Il avait bon dos, le DADA! Comment savait-il, ce poète, que Frank utilisait un DADA pour se renseigner sur ses interlocuteurs? Mais ce n'était pas la question la plus importante pour le moment. Comment se faisait-il que l'appel du soi-disant assassin de la soi-disant Nora Volcaire le conduisait tout droit dans le repaire où Fielding pouponnait sa petite Pulchérie? Hautetour serait peut-être heureux de le savoir.
Et bien non. Il s'en fichait. La fille s'appelait peut-être Nora Volcaire. Elle avait été assassinée. Ce n'était pas l'affaire de Frank.
— Avez-vous lu le manus?
— Le manusse?
— Le dossier que je vous ai confié!
Non. Il n'avait pas eu le temps. Pour ne rien arranger, Fielding l'avait retenu sur des sujets anodins qui ne touchaient pas à l'existence de Pulchérie. Il la soignait, sa protégée. Il en était peut-être éperduement amoureux. On ne sait jamais, avec les poètes.
— Je suis content que Thomas se porte bien, dit Hautetour. C'est un bon ami.
— Un ami?
Frank n'aimait pas se surprendre à poser des questions qui relevaient de l'étonnement légitime plutôt que de la curiosité qui aurait dû l'animer dans un moment aussi crucial de son existence expérimentale.
— Vous êtes mort, Frank? Il me semble.
— Pas que je sache.
C'était une chose qu'on ne pouvait pas ignorer. Hautetour secoua la tête mais pas pour s'excuser. Il regrettait pour le billet.
— Le billet?
Voilà que ça recommençait, les questions de saisissement.
— Vous eussiez été mort, vous auriez utilisé le canal des Terminaux du Retour Vers la Vie. C'est gratuit, rapide et toujours à l'heure. J'en jouis depuis que je suis mort, vous pouvez me croire.
Il avait vraiment l'air déçu, comme si Frank était mort et qu'il fallait le considérer comme un vivant. Ce qui coûtait plus cher. Il prendrait le train. Il avait horreur de ces planeurs qu'on lançait dans les airs avec des élastiques.
— Vous exagérez, dit Hautetour qui contresignait le billet. Le planeur, c'est tout de même une grande avancée technologique. Quand j'étais vivant...
Il eut une inspiration, un de ces phénomènes qui vous éloignent des autres et les obligent à se poser des questions sur votre intimité.
— Moi aussi je peux vous dire: " Je suis mort parce que vous m'avez tué, Chercos!"
— Mais vous ne le dites pas au téléphone. Et pas dans le téléphone de Fielding.
— Oui, susurra Hautetour pensivement. Qui a tué Fielding? Voici votre billet. Vous savez, les trains, en Espagne...
Non. Frank ne savait pas. Il haïssait les planeurs. L'idée d'être propulsé dans le ciel par un système obscurément magnétique pour ensuite être attaché à un siège dans un vulgaire planeur qui redescendait sur terre, ne le ravissait pas. Les trains, ça sentait encore la pisse. Pendant qu'il voyagerait, la supposée Nora Volcaire ouvrirait ses yeux de morte sur une existence qui commencerait par un interrogatoire de police. Elle ne répondrait à aucune question. Frank le savait. Cette histoire était partie comme ça. Elle était assassinée dans son jardin parce qu'elle voulait le voir et lui parler. Frank ne l'attendait pas, sinon il aurait supposé comme Hautetour qu'elle venait se couler dans son lit. Elle venait parler. De quoi? On ne le saurait jamais. De même qu'elle ne donnerait pas le nom de son assassin. Mais l'assassin visait Frank. Pourquoi? L'assassin était un mort tué par Frank. Or, Frank avait tué tellement de gens qu'il ne pouvait raisonnablement se souvenir de tout le monde. Et il n'avait pas songé à entretenir un fichier de ses victimes. Le retour du passé, un phénomène bien connu des narrateurs en peine d'imagination. Ce ne pouvait pas être ça non plus. Comment se concentrer sur le sujet quand on a à lire un dossier épais comme (il palpa lui aussi le dossier) des heures, peut-être comme une nuit. Demain, sur le quai de la gare, il ne serait pas frais et dispos comme il aimait être au départ des voyages. Alors qu'il avait un oeil à garder ouvert. Il se sentait menacé.
Chapitre IV
NORA VOLCAIRE: 24 ANS. VIVANTE. DE SON VRAI NOM KARINA VOLKER, NÉE À BERLIN DE PARENTS COMMERÇANTS AISÉS. ENFANCE DIFFICILE, PEU SCOLARISÉE. ADOLESCENCE NON MAÎTRISÉE, AVEC DES ÉPISODES DE CRISE ALLANT JUSQU'À LA TENTATIVE DE SUICIDE PAR NOYADE (TROIS FOIS). UNE DE SES AMIES A RÉUSSI À SE SUICIDER, SON CORPS N'AYANT JAMAIS ÉTÉ RETROUVÉ. NORA FUT SOUPÇONNÉE D'AVOIR PARTICIPÉ, AVEC D'AUTRES ADOLESCENTS, À LA DISPARITION DU CORPS. FICHÉE COMME PARANOÏDE PAR LES SERVICES HOSPITALIERS DE SA CIRCONSCRIPTION (MUNICH SUD)
ACTRICE DE CINÉMA. A DÉBUTÉ À 17 ANS DANS UN FILM DE MALCOLM J. LEWITT. "N'OUBLIE PAS PAS QUE TU DOIS MOURIR". REMARQUÉE POUR SA SOBRIÉTÉ ET UNE BEAUTÉ "STATIQUE". DEPUIS, OCCUPE DES RÔLES SECONDAIRES DANS DES PRODUCTIONS PORNOGRAPHIQUES. POSE POUR DES PHOTOGRAPHIES DU MÊME GENRE. NE VIT JAMAIS SEULE MAIS CHANGE SOUVENT DE COMPAGNON. DOMICILE: PARIS.
A ÉTÉ MÊLÉE À DIVERSES AFFAIRES DE TRAFIC DE SUBSTANCES HALLUCINOGÈNES. ENFERMÉE À 18 ANS POUR SCANDALE SUR LA VOIE PUBLIQUE SUITE À UNE ORGIE. A BLESSÉ LE MÉDECIN CHARGÉ DE L'EXAMINER. CELUI-CI AYANT PORTÉ PLAINTE, CONDAMNÉE À UNE PEINE DE PRISON FERME COMMUÉE EN SERVICE AUX AUTRES. 6 MOIS. SE COMPORTE SOUVENT EN AGRESSEUR CAPABLE D'ALLER PLUS LOIN SI PERSONNE N'INTERVIENT. SUIT UN TRAITEMENT PSYCHIATRIQUE QUAND CELUI-CI LUI EST IMPOSÉ PAR LES AUTORITÉS, MAIS FINIT PAR L'INTERROMPRE EN FUGUANT PUIS EN SE FAISANT "OUBLIER". SOUPÇONNÉE DE PARTICIPER À KRONPRINZ À UN NIVEAU PROFOND DE LA HIÉRARCHIE, SANS DOUTE COMME MAÎTRESSE D'UN HAUT RESPONSABLE DE LA SECTE. A DISPARU IL Y A HUIT MOIS APRÈS UNE ORGIE DANS UN YACHT AU LARGE DE NICE. PERSONNE NE S'EN SOUVIENT. LES INTERROGATOIRES, COMPTE TENU DE LA "PETITE POINTURE" DE L'INTÉRESSÉE, SE SONT LIMITÉS À QUELQUES INDIVIDUS DE SA CATÉGORIE.
UNE DÉPÊCHE DES SERVICES DE LA RÉSURRECTION NATURELLE SIGNALE SA MORT PAR ÉGORGEMENT AUJOURD'HUI MÊME. UNE ENQUÊTE DE POLICE EST EN COURS. ON ATTEND SES DÉCLARATIONS POUR DEMAIN. L'AFFAIRE NE DEVRAIT PAS APPORTER DE GRANDS CHANGEMENTS AU COMPORTEMENT DE CET INDIVIDU PEU COMPATIBLE OU PAS DU TOUT AVEC LA VIE SOCIALE. DANS CETTE OPTIQUE, LA RÉCUPÉRATION POST-MORTEM DÉPENDRA DE LA DÉCISION DE LA JUSTICE. ELLE SERA POUR L'INSTANT RÉCUPÉRÉE UNIQUEMENT DANS LE CADRE DE L'ENQUÊTE CONCERNANT SON ASSASSINAT. PROPOSÉE COMME SUBOBJET AU CENTRE EXPÉRIMENTAL DE LA FIRME POUR LA COLOCAÏNE.
Juste à temps pour le coup de téléphone de l'ami assassin! La sonnerie retentit au moment même de son entrée dans le salon. Il poussa un soupir de soulagement, reprit son souffle et souleva le combiné. C'était bien l'assassin.
— On continue, dit celui-ci sur le ton de celui qui sait parfaitement ce qu'on est allé faire entre-temps.
— À vous la parole, dit Frank qui ne souhaitait pas s'exprimer sur le sujet.
— Nora Volcaire, dit la voix. Vous venez de recevoir sa fiche. Vous travaillez vite, Chercos. Il faudra que je me méfie. Je ne vais plus fermer l'oeil de la nuit!
Éclat de rire. Frank se sentit épié. Il jeta un oeil entre les rideaux. La haie frémissait dans une légère brise.
— Pour la mienne, de fiche, il faudra attendre un peu!
Pas opportun lui demander d'arrêter de rire. Attendre. Ne pas rire. L'écouteur était victime d'une distorsion insoutenable.
— J'en tuerai d'autres. Je vous l'ai dit. Ne me dites pas que je ne vous l'ai pas dit!
— Vous devriez prendre note de ce que vous dites, grinça Frank qui s'enfonçait en esprit dans la haie de sapinettes.
Le rire s'interrompit d'un coup. Un long silence que Frank ne réussit pas à combler. La voix reprit sa lancinante description d'une réalité que Frank n'avait aucune chance de pénétrer comme la haie que le vent agitait doucement sans la rendre transparente. En principe, il regardait au-dessus et il voyait des enfants jouer. Il regardait toujours les enfants quand il était perdu dans ses pensées. Il ne savait pas pourquoi son esprit aimait les enfants à ce point et ne comprenait pas en quoi les enfants étaient utiles à la cohérence de ce qu'il était en train d'approcher avec un regard de flic.
— Je regrette que vous n'ayez pas cette affaire, dit la voix. Je suppose qu'ils ont deviné que c'est à vous que j'en veux.
— Vous m'en voulez? Pourquoi?
— Vous m'avez tué! Je ne voulais pas mourir!
— Si je vous ai tiré dessus, c'est que j'avais une bonne raison.
— Vous n'avez jamais raison, Chercos. Vous êtes un minable. Jamais il ne sera permis qu'un minable ait raison devant ceux qui ont raison parce qu'ils ne sont pas minables!
— Vous raisonnez comme un dingue.
— Je ne raisonne pas! On ne raisonne pas avec les minables. On les met au pied du mur.
Frank aspira l'air acide de son verre. Il n'avait pas encore avalé une gorgée. Il replaça le bouchon sur la carafe.
— À quel moment de l'existence de cette paumée vous intervenez? demanda-t-il sans se soucier de l'effet que pouvait produire cette question sur un esprit en phase préparatoire.
L'autre haletait. Il n'était peut-être pas utile de chercher à le désarçonner sans arrêt. Après tout, c'était l'affaire de Hautetour. Oui, Hautetour lui avait donné l'impression qu'il souhaitait se charger de ce dossier. Et il l'envoyait en vacances au fin fond de l'Europe, presque dans le désert.
— Vous ne vous servez plus de votre DADA? demanda la voix qui s'efforçait de régulariser son rythme respiratoire.
— J'aimerais bien savoir ce que vous fabriquez avec Fielding.
— Vous ne saurez pas! Vous voulez parler de Pulchérie?
— Je vous écoute.
— Moi pas!
Frank était en train de perdre son temps. Il avait un dossier à lire et une valise à préparer. Qu'est-ce qu'il emporterait? Ou plutôt non: qu'est-ce qu'il avait oublié la dernière fois?
PIERRE MORTITZ: VOTRE PREMIER MORT, FRANK. VOICI SA FICHE.
— ÉPARGNEZ-MOI LES RÉCITS FAMILIAUX. JE NE CROIS PAS L'AVOIR DESCENDU PARCE QU'IL AVAIT DES PROBLÈMES AVEC SON ENFANCE.
— O.K., FRANK. PIERRE MORTITZ: MORT. A DÉFINITIVEMENT DISPARU SUITE À UNE EXPÉRIENCE OÙ IL ÉTAIT SUBOBJET. VOUS VOULEZ SAVOIR DE QUELLE EXPÉRIENCE IL S'AGISSAIT?
— EFFACEZ TOUT SON POST-MORTEM. TENEZ-VOUS-EN À LA PÉRIODE QUI VA DE SON APPARITION DANS MON EXISTENCE À MON COUP DE REVOLVER.
— VOUS ÉTIEZ SUR LA PISTE D'UN DANGEREUX VOLEUR D'ENFANTS AU SERVICE DE KRONPRINZ.
— ENCORE KRONPRINZ!
— VOUS LES AVEZ DESCENDUS PARCE QU'ILS FUYAIENT APRÈS AVOIR BUTÉ UN MÔME DANS LA COUR D'UNE ÉCOLE.
— C'EST TOUT?
— LA MÈRE DE MORITZ A PORTÉ PLAINTE CONTRE VOUS. VOUS L'AVEZ DESCENDUE AUSSI DANS LE BUREAU DU MAGISTRAT INSTRUCTEUR SOUS PRÉTEXTE QU'ELLE ÉTAIT ARMÉE.
— ELLE L'ÉTAIT!
— VOUS VOUS EN SOUVENEZ?
— C'EST VIEUX, MAIS JE REVOIS TOUT.
— ELLE N'ÉTAIT PAS ARMÉE, FRANK. ET MORTITZ N'ÉTAIT QUE L'AMANT DU TRAFIQUANT D'ENFANTS. VOUS COMMENCIEZ VOTRE CARRIÈRE PAR UNE GROSSIÈRE ERREUR DE JUGEMENT. VOUS...
— ÇA VA!
— VOUS AVEZ FAIT L'OBJET D'UN BLÂME AVEC INSCRIPTION AU DOSSIER. JE CONTINUE...
En même temps, il s'activait sur le clavier. Il n'avait pas accès directement au Fichier et il ne connaissait pas la clé. Il irait voir Perceur. Ce soir même.
— Vous êtes toujours là? demanda la voix de l'assassin. Vous continuez vos recherches. Qui est Pierre Mortitz?
Frank frémit sans pouvoir retenir un lamentable geignement qui provoqua le rire de son interlocuteur.
— Vous y prenez comme un pied, Chercos. Personne ne peut me doubler. Je sais tout!
Frank réfléchit une seconde.
— Vous devez être partout, dit-il en se mettant aussitôt en attente.
La voix sembla soupirer, puis les lèvres lointaines se mirent à vibrer. Frank eut l'impression qu'un enfant jouait avec son camion de pompier. Il secoua la tête pour effacer cette image absurde.
— Il vous manque le contexte, Chercos. Je vais vous le faire parvenir. Vous possédez une interface vivante, à ce que je vois.
Il voyait! Frank gratouilla le réticule contenant ses nerfs, sur la dixième côte. Perceur lui expliquerait tout. Il valait mieux se connecter sous le contrôle de Perceur.
— VOUS ÊTES LÀ, FRANK?
— JE SUIS LÀ. JE NE SAIS PAS SI JE FAIS BIEN DE...
— NOUS N'AVONS AUCUN CONSEIL À VOUS DONNER. POSEZ VOS QUESTIONS ET NOUS Y RÉPONDRONS DANS LA LIMITE...
Le contact faiblissait. De quelle limite s'agissait-il? Comment poser cette question?
BILL DOGSON: VOUS NE L'AVEZ PAS VRAIMENT TUÉ. IL S'EST JETÉ D'UN PONT PARCE QUE VOUS LE MENACIEZ AVEC VOTRE ARME. IL S'EST ÉCRASÉ SUR LE PONT D'UNE PÉNICHE. PAS DE CHANCE, LES SOUTES ÉTAIENT FERMÉES.
— Bill? dit la voix. Je le connaissais. Un ami d'enfance. Il n'aurait pas fait de mal à une mouche.
— Il avait tué sa propre femme en lui bourrant la bouche avec les cendres de la cheminée!
— Peut-être. Mais vous ne vous êtes même pas posé la question de savoir POURQUOI il l'avait tuée. Il ne désirait que ça: qu'on l'écoute. Et vous l'avait pris en chasse comme un animal!
Frank nota: L'assassin de Nora Volcaire connaissait Bill Dogson. Or, Bill Dogson n'a jamais existé.
— D'APRÈS NOS RENSEIGNEMENTS, IL A BEL ET BIEN EXISTÉ ET VOUS L'AVEZ DESCENDU. IL VIT MAINTENANT AVEC UNE FERMIÈRE GRASSE COMME SES COCHONS QUELQUE PART EN SOLOGNE. JE VOUS ENVOIE SA PHOTO. PAS BEAU, BILL. ON A APPAREMMENT EU DU MAL À RECONSTITUER SON VISAGE.
— ÇA NE M'INTÉRESSE PAS. BILL DOGSON N'A JAMAIS EXISTÉ. C'EST UN PERSONNAGE MIS EN PLACE PAR LE SERVICE DE LA SURVEILLANCE ET DES ENQUÊTES. JE SUIS TOMBÉ DANS LE PANNEAU À L'ÉPOQUE!
Voilà qu'il riait à présent. Il aurait dû rire sur le clavier, mais c'était l'autre qui en jouissait. Il devait jouir, c'était sûr. Pas facile d'avoir deux conversations en même temps.
— Vous devriez attendre que Perceur s'en occupe, dit la voix.
— VOUS ÊTES EN COMMUNICATION TÉLÉPHONIQUE, FRANK?
— IL M'APPELLE SUR LE TÉLÉPHONE. JE NE SAIS PAS POURQUOI.
— Je peux m'expliquer, dit tranquillement la voix. Rien d'autre sur Bill? Je peux continuer si vous voulez. Au pied levé!
— IL NOUS ÉCOUTE. JE NE SAIS PAS COMMENT. VOUS AVEZ DES TRACES?
— VOUS RÊVEZ.
— Je vous l'ai dit, Frank. Il n'ont aucune confiance en vous. Ils vous envoient en Espagne pour...
— Fermez-la!
Comment se permettait-il d'ordonner à l'autre de se taire?
— Oui, dit la voix, je vous le demande.
— Qu'est-ce que vous me demandez?
— Ce que vous vous demandez.
— Vous savez ça aussi?
Frank ouvrit le réticule. Il n'avait jamais apprécié l'aspect nacré du paquet de nerfs. Il les sortit et les étala soigneusement sur la table.
— Vous souffrez, Frank. Personne ne souffre autant que vous chaque fois qu'il est question de jeter un oeil sur ces sacrés nerfs qu'il ne reste plus qu'à connecter pour souffrir encore plus, mais pour savoir, Frank, savoir enfin!
— Je vais voir Perceur!
— VOUS VENEZ DE RÉVÉLER À VOTRE INTERLOCUTEUR UNE INTENTION QUI AURAIT DÛ RESTER SECRÈTE, FRANK!
— MAIS IL SAIT TOUT! IL EST PARTOUT!
— SUITE DE LA FICHE DE BILL DOGSON DIT "LA TRIPETTE" À CAUSE DE...
— FERMEZ-LA! Fermez-la tous!
Les nerfs formaient un noeud écoeurant sur la table. Il ne pouvait pas vérifier une à une ces milliers de connexions. Il pouvait entendre la respiration haletante de son interlocuteur et les efforts pour la maîtriser. L'écran, malgré un silence austère, l'envahissait au point de devenir aussi bruyant que les caractères qui y apparaissaient un à un par mesure de sécurité. Il ne comprenait rien à la sécurité. On appelait Bill Dogson "La tripette" parce qu'il ne valait rien. C'était un minable lui aussi. Tous les types qu'il avait descendus étaient des minables. Et parmi eux, l'assassin de Nora Volcaire qu'il ne connaissait pas et qu'il avait maintenant une envie folle de connaître.
— NOUS AVONS REPÉRÉ LE RELAIS D'ÉCOUTE, FRANK. IMPASSE GUILLAUME-BUDÉ. ASSOCIATION DES...
— QU'EST-CE QUE JE VOUS DISAIS! INFORMEZ HAUTETOUR. INFORMEZ-LE! FIELDING EST DANS LE COUP ET HAUTETOUR EST SON AMI...
— N'EN RAJOUTEZ PAS, FRANK. FICHE SUIVANTE.
Impossible de déconnecter en pleine giclée. Il laissa l'écran se remplir de données. Elles n'avaient sans doute aucune importance. On l'envahissait d'informations qui servaient de paravent à une réalité qu'il se sentait le devoir de pénétrer...
— Comme on se met dans une femme, Frank!
— Occupez-vous de votre...
Il éprouvait maintenant le besoin de tous les envoyer sur les roses. Le communicateur du Fichier, l'assassin qui riait de sa plaisanterie, les personnages des fiches dont certains étaient fictifs, il était bien placé pour le savoir, il était leur inventeur. Sans compter les fictions du système et celles de l'administration, dont il n'avait cure. Il avait descendu beaucoup moins de minables qu'on le disait. Mais il ne pouvait rien prouver. Il était trop tard pour reprendre les fictions à zéro et redonner un peu de réalité à ce qui avait vraiment eu une existence dans son existence. On tentait simplement de le dérouter et la voix du téléphone était aussi une fiction et non pas celle de l'assassin de Nora Volcaire. D'ailleurs s'agissait-il de Nora Volcaire et Nora Volcaire avait-elle jamais existé? Ils veulent que j'aille me faire voir en Espagne, pensa-t-il. Cette fois, je ne me laisserais pas avoir comme...
— La dernière fois?
Il faut être dans le système pour se servir du système. Or, la voix du téléphone s'en sert. Donc, elle appartient au système. Il raccrocha.
— Allez vous faire foutre! dit-il à l'écran avant de couper la communication avec le Fichier.
Une voix tinta dans son cerveau:
— Je suis toujours là!
Une hallucination. Il avait des hallucinations quand ses nerfs pendaient sur sa bedaine comme un vieux sein. Ils étaient enrobés de protocolocaïne pour réduire la douleur. D'habitude, il léchait cette souillure.
— Voir Perceur, dit-il à voix haute.
Il avait besoin de parler à quelqu'un pourvu que ce ne fût personne d'autre que lui. Il ouvrit le dossier gris dont Hautetour ne lui demandait plus de nouvelles. Il y avait des personnages dedans. Mais pas sous forme de fiches. Les personnages parlaient comme dans la vie. Il feuilleta rapidement. Ce sera peut-être intéressant, songea-t-il. Après tout. Quelle heure pouvait-il être? Le soleil commençait à descendre. Il considéra l'ombre des arbres près de la haie. Il regardait toujours l'ombre avant de consulter sa montre. Il gagnait rarement.
Le moteur de la Corvette vrombit dans le garage. Au portail, ceux qui savaient informaient les autres qu'il valait mieux se pousser. Fallait-il ajouter à la liste de ses morts ceux qu'il n'avait pas descendus?
Chapitre V
Il y avait à Castelpu un type qui s'appelait Armand Quelquechose et qu'on appelait Perceur parce que sa spécialité, c'était le percement des cerveaux et l'installation des fibres de métal au coeur de l'être. Il était censé connaître tous les métaux et il connaissait les gens comme s'il les avait faits lui-même au lieu de les laisser entrer dans sa boutique pour les embobiner. Quiconque entrait dans "La demeure de Vulcain" en sortait avec du métal en plus et de cette maudite et inutile chair en moins. Il y a des gens qui rêvent de vivre nus dans un endroit paradisiaque, c'est-à-dire bourré d'animaux, de plantes, de choses qui se mangent et d'autres qui attendent pour manger. Il y en a d'autres qui désirent plus que le corps, surtout quand celui-ci est soumis à la volonté douteuse du Gouvernement qui prétend vous donner la vie à la place de la mort. Dans cette société qui ressemble plus à un plat cuisiné qu'à une assemblée de cerveaux capables de penser quelque chose du cerveau, on vit, on meurt, et on vit. Rares sont les accidents. On n'a pas le choix. Du coup, la proportion d'individus mal dans la peau, de mort ou de vivant, a augmenté jusqu'à provoquer un inévitable changement des règles basiques. Naguère, le mot d'ordre était: La vie d'abord! Et on vous injectait de la colocaïne que vous le veuilliez ou non. Depuis, on y met des conditions:
— il faut avoir été honnête, comme si c'était là une chose facile à déterminer quand on pense à ce qu'il faut de compromission et de trahisons pour arriver au sommet ou en tout cas au premier barreau de l'échelle sociale si on n'a pas trop d'ambition;
— il ne faut pas avoir été trop malade du cerveau, sinon on estime que la vie post-mortem ne vous vaudra pas grand-chose;
— il ne faut pas être trop vieux non plus, parce que la vie éternelle dans un corps pourri jusqu'à la moelle, ce n'est pas agréable; or, il faut que ce soit, sinon agréable, du moins facile.
Ils supprimaient les grabataires sans se poser les questions préalables. Ils devaient supprimer une bonne partie de l'humanité en danger de mort. Ce système était entre des mains alors qu'il aurait dû être à la portée de tout le monde. Au fond, la vie n'avait guère changé: il y avait un dessus et un dessous, au lieu d'y avoir un dedans et un dehors. Autrement dit, on ne s'en sortait pas aussi facilement qu'on avait pu l'espérer au moment de la Grande Vogue. Il y en a toujours qui se croient plus intelligents que les autres, et le pire, c'est qu'ils le sont peut-être. Et quand on a la certitude qu'on n'est pas soi-même doué d'un cerveau remarquable au point d'être remarqué, on se donne, on s'abandonne, on devient gratuit et périssable.
En quelques années d'une expérience unique dans l'histoire de l'humanité, grâce aux découvertes du docteur Omar Lobster, on était passé de l'euphorie inconditionnelle à l'institution d'une machinerie administrative non exempte de corruption, ce qui est le moindre mal, et surtout ne reposant sur aucun principe indubitable. On avait eu droit au bonheur, on s'était vite aperçu qu'il n'était pas promis à tout le monde, et maintenant on se laissait aller à choisir, non pas au hasard, mais selon les opportunités se présentant au portillon de l'intérêt et de l'ambition. La première réaction fut, pour certains, de refuser ce système. On s'arracha soi-même les Émetteurs De Position destinés à localiser automatiquement les morts afin de les récupérer. On devint des marginaux de la vie éternelle. La volonté de mourir comme on avait toujours passé s'accompagnait de ce culte du métal. Ils croyaient tous dur comme fer que la vie consistait à devenir le métal, c'est-à-dire à mourir intelligent. Il y eut une floppée d'opportunistes pour saisir cette occasion de gonfler leur compte en banque. C'était des techniciens de haut vol qui connaissaient les véritables pouvoirs du métal. Ils se servaient de cette clientèle crédule pour alimenter un réseau intercontinental d'une puissance de mémoire et de calcul que personne, pas même en haut lieu, ne pouvait apprécier à sa juste valeur.
Perceur n'avait pas de grandes ambitions. Comme tout le monde, il avait entendu parler de Gor Ur, le dieu de l'urine, celui qui proposait une troisième vie après la mort si celle-ci était la conséquence d'une faille du système de récupération ou d'une décision de l'administration occulte chargée de décider si vous aviez droit ou non à la vie post-mortem. Gor Ur attirait les malchanceux, la racaille et les déchets. Dans l'ombre, il avait ainsi formé une société secrète d'une puissance inouïe, une armée d'ex-tolards, de camés thérapeutiques, de revanchards qui haïssaient le système qui les avait réduits à la mort définitive, de paumés qui ne savaient pas quoi faire de ce qui n'était plus du temps mais un manque incroyable qui ne demandait qu'à se satisfaire de la moindre croyance. Gor Ur n'exigeait pas grand-chose côté rituels. À part l'Urine bien sûr, mais c'était peut-être là un pied de nez, pas toujours compris de ses adeptes, autant à la verte colocaïne qu'au métal qu'on n'osait pas appeler or mais qui en était, en tout cas pour les types comme Perceur qui roulait dessus avec une aisance de caboteur. Il ne s'était jamais éloigné de la côte où il avait vu le jour, ce qui ne l'avait pas empêché de frôler la mort à plusieurs reprises. Il respectait l'Urine, en secret bien gardé au fond de son âme de pervers et de lâche.
Le métal, c'était autre chose. D'abord, les prix augmentaient sans cesse. Il était contraint à une comptabilité minutieuse. Il stockait s'il le pouvait et il savait spéculer. Comme il n'avait qu'un pied dans le métier, l'autre étant solidement enraciné dans la terre ferme, il prenait le risque de passer pour un profiteur. Seulement, il n'en avait pas l'air. C'était un excellent technicien dont le talent était apprécié et payé sans discussion ni retard, et il connaissait le discours sur le bout des doigts, tant et si bien que le visiteur un peu curieux qui entrait dans sa boutique ne ressortait pas sans une goutte du précieux métal. Comme tous les métaux étaient précieux, il ne se gênait pas pour fourguer du minéral ordinaire au prix du raffinement le plus recherché en matière de perfection atomique. L'avantage, avec le métal, c'est qu'on demeurait son propre maître, ou maîtresse (Perceur ne négligeait aucun créneau), c'était une affaire personnelle, une décision grave et lourde de conséquences. Choisir le métal, c'était commencer à s'angoisser de l'anus et des testicules si on en avait. On avait l'impression d'entrer en cellule pour un temps qui ne durerait pas plus longtemps que la vie. On se condamnait à perpette, donc à mort, mais au moins, personne ne l'avait décidé à votre place. On méprisait l'urine encore plus que la douce colocaïne qui avait toutes les qualités pour séduire le plus grand nombre. On n'était pas de ceux-là, coincés mentalement entre les promesses de la colocaïne et les auspices de l'urine. On ne souhaitait pas non plus être un grand nombre. Les types comme Perceur ne favorisaient pas cette volonté tragiquement sectaire malgré les désirs de personnalisation et d'égoïsme. Mais ils étaient le lien et la clé. Autant il était facile de s'extraire la Puce Natale, autant il était extrêmement ardu d'entrer dans le saint des saints: le cerveau qu'il fallait percer et surtout savoir percer. Ça s'apprenait sur le tas, peut-être de père en fils. On n'en savait rien. Fatigués d'une existence vouée à l'éternité des hommes parce que celle de Dieu ne se laissait pas percer, on finissait par entrer dans la Demeure de Vulcain, on caressait des yeux les étagères adroitement garnies de pièces de métal, on savait ce que cette orfèvrerie cachait en réalité, et, si on pouvait montrer patte blanche, preuve, s'il en était, que le métal était une secte en plus d'être un réseau sous-jacent, Perceur ne voyait pas d'inconvénient à en montrer un peu plus, jusqu'à l'accès au fauteuil de dentiste où le premier percement révélait la Douleur, l'innommable et indicible Douleur qui s'emparait de l'esprit pour le mettre en position d'homme ou de femme responsable de sa destinée.
Chaque fois que Frank entrait dans la Demeure de Vulcain, il éprouvait un vague sentiment d'avoir ouvert la bonne porte, mais il se ressaisissait aussitôt pour se concentrer sur l'objet de sa visite et les plaisanteries de Perceur ne le tourmentaient pas comme elles changeaient une clientèle plus influençable que le flic qu'il voulait encore demeurer avant de n'en être que l'ombre ou le néant. Une statue grandeur nature de Héra projetait en l'air le corps du nouveau-né qu'Héphaïstos avait été avant de donner son nom latin à une boutique louche. Le regard de cette femme en disait long sur le complexe d'Oedipe de Perceur qui n'affichait son nom nulle part. Sa licence de commerçant déclaré à la Chambre Consulaire était encadrée d'une moulure atrocement dorée à la purpurine, allusion sémantique dont Frank percevait nettement l'importance mais qu'il ne parvenait pas à déchiffrer. Il y avait sans doute d'autres messages ésotériques dans la boutique. Frank tentait de les déceler malgré les complications d'un agencement plus visiblement destiné à susciter l'intérêt. Le carillon émit sa mélodie aléatoire. Perceur apparut, souriant du sourire qu'il avait préparé dans l'arrière-boutique, devant un miroir que Frank connaissait bien pour s'y être regardé plus d'une fois après les connexions que seul Perceur lui garantissait libres d'écoute et de limitations.
— Je t'ai jamais vu consulter le Fichier des Morts, dit Perceur qui venait de recevoir un flot d'explications destinées à camoufler le véritable objet de la visite de Frank.
— Je t'ai jamais demandé ton avis non plus, dit Frank. On peut changer?
Perceur se forgea un sourire de circonstance. Ce n'est jamais facile de réfléchir et de sourire en même temps. La réflexion étant prioritaire, le sourire en prend un coup et devient oblique, exactement ce qu'on aurait préféré qu'on ne pensât pas de soi. Il rectifia quelque chose aux commissures, un détail que Frank ne put observer assez longtemps pour en penser quelque chose. Perceur le poussait dans l'arrière-boutique. Un type était au travail du métal, aux prises avec son Dieu, un Dieu tout exprès forgé pour lui par son imagination fragile et peu documentée.
— C'est un nouveau, dit Perceur. Il est déjà entré dans le Coma. Du pur métal. De l'or natif de la terre des Vrais.
L'or rutilait dans un berceau d'acier flamboyant. Une sonde millimétrique et cristalline pompait la surface avec un petit bruit de dent creuse. Des symboles hermétiques avaient été tracés sur le plateau sacrificiel par un doigt humecté de cendres.
— Ils ont chacun leur truc, expliqua Perceur qui préparait un poste de connexion. Il a fait un voyage d'agrément au Pérou et il en est revenu enchanté. Moi...
Le Terminal entra en vibration. L'électricité montra ses petites étincelles prometteuses. Frank prit place dans le fauteuil et ouvrit le réticule contenant les nerfs. Perceur enfila des gants d'une blancheur aveuglante. Il sourit en observant le clignement des yeux de Frank.
— Un jour, dit-il, tu te laisseras aller, Frank. Tu connaîtras le Plaisir que toi seul peux connaître car il est unique.
— Garde ton baratin pour les ploucs, dit Frank en crachotant les premières giclées de données. Je veux pas être différent. Je veux juste qu'on me foute la paix. En attendant, je bosse pour me la gagner.
— La Sibylle me parlait de toi hier, dit Perceur.
Frank frissonna. Si la Sibylle avait été là, Pulchérie ne se serait pas noyée. Elle savait parler aux autres pour les ramener à la réalité. La moitié de sa masse corporelle était en métal. Pourtant, elle était douce et légère dans le lit.
— Je crois que c'est grâce à la qualité de sa conversation, dit justement Perceur qui n'était pas seulement un commerçant arsouille (pléonasme).
Son visage s'allongea devant l'écran.
— C'est qui, celui-là? s'écria-t-il tandis que l'écran se déformait.
Frank l'avait redouté. Il aurait dû en parler à Perceur, mais Perceur ne savait pas tenir sa langue. La voix de l'assassin de Nora Volcaire s'annonça par une courbe stéréo.
— Vous ne m'échapperez pas, Chercos. Je sais toujours où vous trouver. Qu'en pensez-vous?
Il ricanait. La courbe opérait de petites pénétrations dans le rouge et les yeux de Perceur clignaient au rythme des sommets. Il était fasciné, incapable d'améliorer la connexion. La moitié des nerfs s'agitaient comme les tentacules d'une méduse aux prises avec l'eau qu'on agite à la surface. Pendant un long moment, Frank lutta contre une possible tentative d'assimilation moléculaire. Les morts pouvaient développer des pouvoirs sur la vie. On n'était pas bien renseigné sur ces sciences occultes. Le danger venait des connexions non protégées par le système. Perceur se concentrait pour trouver la parade. Son visage était noir de confusion et d'effort.
— Il va vous avoir, Frank. Je veux pas vous quitter comme ça, mais il est mort et je suis vivant. Je n'y peux rien.
Surtout, il ne voulait pas se laisser entraîner dans le vortex des données indéchiffrables qui envahissaient l'écran saturé par d'autres arrivages annexes ou assimilés. Frank se sentit seul dans la matière. La douleur ne l'aiderait pas à vaincre le mort qui avait l'avantage de la surprise. Il faut toujours tirer le premier. Il ne pouvait tout de même pas tirer dans le paquet de nerfs! Il sortit son Colt pour crever l'écran. Perceur ne cachait plus son épouvante.
— Il va nous avoir tous les deux! gueula-t-il.
Frank tira. L'écran vola en éclat puis implosa dans un grand bruit de succion. L'électricité s'en prenait aux nerfs qui s'agitaient pour ne pas entrer dans le réticule. Les quatre mains ne suffisaient pas. Perceur ânonnait en bavant sur la matière. Frank tira encore trois ou quatre fois en direction de l'écran qui se laissait traverser. La voix leur parvint de l'au-delà.
— Vous n'avez plus d'amis, Chercos. Ou alors, butez ce blèche pour l'empêcher de répandre la nouvelle.
— Pour que la Patrouille se rapplique! hurla Frank.
— Je peux vous garantir une mort définitive, dit la voix. Mais je ne peux pas vous confier tous mes petits secrets. Butez-le, sinon il parlera et vous devrez vous expliquer. Vous tenez à vous expliquer, Frank?
La voix laissa peser le silence.
— Personne ne tient à s'expliquer, continua-t-elle. Butez-le et je me charge de le faire disparaître.
— Qu'est-ce que vous me voulez? dit Frank d'une voix exaspérée par la douleur.
— C'est toujours la question qu'on pose à l'autre quand on ne sait rien ou pas grand-chose de lui. Vous n'avez pas encore compris qu'il n'y a pas de réponse à cette question qui doit demeurer une question?
— Ils se rappliqueront, dit Perceur qui essayait de se figurer mentalement la position de son Émetteur dans sa matière cérébrospinale. Ils se rappliqueront parce que c'est la Loi!
Il entendait la voix, Perceur? Il comprenait que c'était elle qui représentait le seul danger qui menaçait son existence de néant, de vide parfait, d'effacement total?
— C'est incohérent, dit Frank qui tentait de retrouver son calme. Je suis seul.
— Il vous dénoncera, dit la voix. Butez-le!
Frank explorait l'épouvante qui déformait le visage de Perceur. Il était en mauvaise posture. Perceur pouvait encore agir sur les nerfs et le contraindre à l'immobilité. L'autre ne cesserait pas de le tourmenter. La communication s'interrompit soudain. Relâchement des deux parties de la matière en jeu. Perceur se frottait les yeux comme s'il venait de se réveiller. La douleur s'installa dans le crâne de Frank.
— Il nous a eus, dit Perceur.
Sa voix ne cherchait même pas à convaincre. Il se plaignait comme un perdant. Frank arracha le faisceau de nerfs sans suivre la procédure des branchements qui coûtait de gros efforts de mémoire à Perceur toujours vigilant en matière de communications clandestines. Le cri secoua le candidat au métal qui semblait voyager à la surface de la réalité sans la juger.
— Qui est-ce? demandait Perceur que ses yeux occupaient tout entier.
— Si je le savais, dit Frank.
Le cri venait de s'achever dans le plaisir d'une décharge de colocaïne stockée.
— L'écran est foutu, dit-il.
— Le connecteur multiple aussi, constata Perceur qui voyait des fragments de nerfs en proie aux convulsions du cerveau que Frank pensait maîtriser alors qu'il était encore sous l'influence de la communication.
— Je pars demain en Espagne, dit Frank qui avait vraiment l'air de n'avoir pas compris qu'une partie de lui-même venait de disparaître dans le Réseau Intercontinental.
— T'en as, de la veine! Tu vas bronzer avec la peau des baigneuses. Il suffit de les caresser au bon endroit et tu bronzes! Je connais ça!
— Ouais, dit Frank.
Les nerfs saignaient. La contusion augmenterait leur volume dans les heures prochaines. Perceur pulvérisa un antalgique. Frank sentit les véhicules chimiques grouiller dans son cerveau qui consacrerait maintenant la majeure partie de son potentiel à questionner les nerfs en cavale intercontinentale. Il allait en perdre, du temps, Frank, se dit Perceur. La Sibylle avait un certain pouvoir sur les cerveaux en mal de cohérence électrique.
— J'irai voir la Sibylle avant de m'en aller, dit Frank.
— Tu t'en vas? Où? demanda Perceur qui n'avait pas l'air de souhaiter en savoir plus.
— La Sibylle existe-t-elle? demanda Frank à son tour.
Perceur n'en savait rien, mais il la voyait tous les jours depuis qu'elle initiait sa petite soeur aux rites du métal.
— Elle pèse pas lourd, la petite frangine, dit Perceur. Mais la Sibylle s'entête. Ah! La famille!
Il déconnecta en même temps l'alimentation électrique du terminal. Frank s'était attendu à une réaction de son cerveau, mais rien. Le cerveau dissimulait déjà. Frank n'avait jamais lutté contre lui, sauf pour des questions de désirs inassouvis ou d'envies de remplacement. Les plus récentes luttes cérébropersonnelles dataient de l'enfance. La sienne ou celle de l'autre?
Chapitre VI
C'était infernal. Les connexions étaient intermittentes, comme de vieux souvenirs qui n'arrivent pas à crever la surface des miroirs imposés à la réalité. Il rentra au ralenti, souffrant à cause des nerfs qui prenaient toute la place en lui, communiquant surtout avec le regard qu'il tentait de concentrer sur la route.
PAUL MONTALBAN: 33 ANS. MORT. A PRATIQUÉ — ET PRATIQUE PEUT-ÊTRE ENCORE BIEN QUE CELA LUI SOIT INTERDIT PAR JUGEMENT EN DATE DU XXXXXXX — LES ARTS MARTIAUX D'INSPIRATION ORIENTALE. SEMBLE AVOIR OBTENU UN GRADE DE FIDÈLE DANS UNE SECTE INDÉTERMINÉE. A TUÉ EN COMBAT SINGULIER UN DE SES COMPAGNONS D'AVENTURE. ILS CHASSAIENT LES BÊTES FÉROCES EN AFRIQUE. C'EST LÀ QU'IL A CONNU LE COMTE FABRICE DE VERMORT QUI EN A FAIT SON GARDE-CHASSE AU CHÂTEAU DU MÊME NOM.
UNE ENFANCE SANS HISTOIRE. UN ENFANT ORDINAIRE QUI NE SE SIGNALE QUE PAR SON INAPTITUDE À LA PLUPART DES ACTIVITÉS COLLECTIVES. ON LE SURPREND EN FLAGRANT DÉLIT DE VIOL SUR UN PETIT CAMARADE D'UNE CLASSE INFÉRIEURE. LE SCANDALE EST ÉTOUFFÉ CAR LA FAMILLE MONTALBAN A DES RELATIONS. COMMENT FRANK CHERCOS LE RENCONTRE-T-IL ALORS QUE TOUT LES SÉPARE?
AU CHÂTEAU, ENTRE EN CONFLIT AVEC LE GARDE-CHASSE TITULAIRE QUI TENTE DE LE TUER "PAR ACCIDENT". LE COMPLOT EST DÉJOUÉ PAR LA COMTESSE ELLE-MÊME. FRANK CHERCOS INTERVIENT POUR ÉCLAIRCIR QUELQUES POINTS PARAISSANT OBSCURS À LA HIÉRARCHIE. LE GARDE-CHASSE TITULAIRE, CHACIER, PRÉNOM INCONNU OU INEXACT, EST LIBÉRÉ SUR PAROLE. IL REVIENT AU CHÂTEAU AU MOMENT OÙ FRANK CHERCOS EST EN TRAIN D'INTERROGER MONTALBAN. UNE DISPUTE ÉCLATE ENTRE LES DEUX GARDES-CHASSE. FRANK CHERCOS TIRE SUR CELUI QUI MENACE L'AUTRE AVEC UNE ARME DE POING. MONTALBAN S'ÉCROULE. AU CEFC, ON NE RÉUSSIT PAS À SAUVER SON BRAS DROIT. IL RESTE MANCHOT ET PROMET DE SE VENGER. IL NE PRÉCISE PAS DE QUI.
CHARLOTTE PRAT: TUÉE DANS UN ACCIDENT. FRANK CHERCOS CONDUISAIT. RENDU FOU PAR LA SOUDAINETÉ DE CETTE DISPARITION, FRANK CHERCOS TIRE SUR UN POLICIER DU NOM DE MICHEL PORTON. CELUI-CI SERAIT RESPONSABLE D'UNE ERREUR DE CIRCULATION. LA FAUTE N'A CEPENDANT PAS ÉTÉ ÉTABLIE ET FRANK CHERCOS, ENCORE SOUS LE CHOC PLUSIEURS MOIS APRÈS CES ÉVÈNEMENTS, TENTE DE DÉFIGURER PORTON AU POINT DE RENDRE DIFFICLE, VOIR IMPOSSIBLE LA RECONSTITUTION PLASTIQUE, TECHNIQUE ENCORE PEU SÛRE À CETTE ÉPOQUE.
— NOUS AVONS AUSSI UNE FICHE SUR UN ACCIDENT DANS LA COUR DE L'ÉCOLE...
— EST-CE QUE VOUS M'ENTENDEZ VRAIMENT?
— NOUS SOMMES AVEC VOUS, FRANK. MAIS NOUS NE SOMMES PEUT-ÊTRE PAS CE QUE NOUS DEVRIONS ÊTRE.
— IL N'Y A JAMAIS EU DE PORTON, NI DE CHARLOTTE, NI DE MONTALBAN DANS MON EXISTENCE SOLITAIRE! À QUEL JEU JOUEZ-VOUS? VOUS VOUS MULTIPLIEZ?
— NON. NOUS SOMMES UN.
— CHACIER EXISTE. C'EST UN EXCELLENT CHASSEUR, MAIS JE N'AIME PAS CHASSER!
— VOUS N'AIMEZ PAS TIRER NON PLUS. ATTENTION! UN FEU ROUGE!
Du brouillard en plein soleil. Le feu occupait le centre de l'image. Il sentait bien le moteur en lui. Il était seul sur la route ou bien il se croyait seul et il devenait dangereux pour les autres.
— EN RÉALITÉ, FRANK, VOUS NE VOULEZ PAS RENTRER. PAS CHEZ VOUS. VOUS ALLEZ CHEZ LA SIBYLLE. AVANT DE MOURIR, PERCEUR VOUS L'A CONSEILLÉ...
— PERCEUR N'EST PAS MORT!
— VOUS VENEZ DE TUER PERCEUR. ALLEZ VOIR LA SIBYLLE QUI VOUS CONSEILLERA. VOUS ÊTES LOIN DE L'ESPAGNE MAINTENANT.
Il entra chez la Sibylle avec le sentiment de commettre une nouvelle erreur. Ils étaient en lui et ils agissaient sans lui donner aucune chance de changer les choses en sa faveur.
— Salut, Frank. Je t'attendais.
Ou bien: Je ne t'attendais pas. Elle se frotta à lui comme une chatte et le poussa dans un salon qu'il ne connaissait pas. Il pensa immédiatement: Je ne suis pas chez la Sibylle. Mais il ne pouvait plus rien affirmer. Il se laissa faire, comme s'il venait de se mettre à l'eau et que la rivière ne pouvait couler que dans un sens.
— Perceur m'a appelée, dit la Sibylle. Tu lui as fichu une sacrée trouille.
— Il n'est pas mort?
— Mort? Perceur! Perceur mourra quand il sentira que son corps penche du mauvais côté. Pas avant!
Il y avait une grande tristesse dans le regard de la Sibylle. Devait-il la lier au personnage de Perceur qui à ses yeux n'était qu'un minable de fortiche? Comment avait-il réussi à combiner deux personnages aussi peu utiles l'un à l'autre?
— Tu es triste, Sibylle, dit Frank qui grimaçait sous l'effet de la douleur spinale.
— Ma frangine est morte ce matin.
— Hautetour?
La Sibylle le regarda comme s'il venait de prononcer une idiotie. Hautetour avait déjà tué la frangine de la Sibylle.
— Blessée seulement, dit la Sibylle. Depuis, elle vivait dans un autre monde. Une partie de son cerveau avait été arraché par la balle.
Frank se souvenait d'un corps ensanglanté qui paraissait parfaitement mort. Ainsi, la frangine de la Sibylle n'était pas morte?
— Elle est morte ce matin, dit la Sibylle en sanglotant. On m'a télépointé ce matin pour me demander si je souhaitais assister à la récupération. T'as déjà assisté à une RPM, Frank?
Il n'avait pas tout vu. Par exemple, il n'avait jamais vu de lions, sauf la lionne empaillée du château de Vermort avec ses deux gardes de céramique. Les connexions interféraient avec la conversation, si c'était la Sibylle qui lui parlait. Il ne disait plus rien depuis une bonne minute, parce que les fiches s'interposaient. Il s'accrochait à ce qui lui semblait appartenir avec certitude à la réalité: sa cigarette par exemple. La Sibylle détestait qu'on fumât en sa présence. Elle ne lui fit aucune remarque. Mais comment en conclure que ce n'était pas la Sibylle?
— Tu as vu le cadavre? demanda-t-il comme si c'était important.
— J'ai rien vu, dit la Sibylle.
— ELLE VOUS DIT QU'ELLE N'A RIEN VU.
— Frank! Tu vas bien?
— C'est à toi qu'il faut le demander. On ne perd pas tous les jours un parent aussi proche qu'une frangine.
— Frank!
— AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH! AH!
— Frank!
À travers la fumée de sa cigarette, il vit la Sibylle se lever pour aller vers le comptoir d'un bar éclairé par une lampe verte. Il entendit le choc des verres, la préparation de la glace, le touillage de la mixture. Il n'aimait pas les cocktails de la Sibylle parce qu'ils contenaient des substances psychotropes. Cependant, elle avait l'art d'associer les couleurs les plus inattendues. Il fallait boire toutefois. Elle revenait. Il avait un peu ouvert sa veste pour aérer le paquet de nerfs qui se plaignait de la chaleur.
— LA SOEUR DE LA SIBYLLE N'EST AUTRE QUE KARINA VOLKER ALIAS NORA VOLCAIRE.
Le verre était frais comme un petit animal qu'on sort du congélateur. Il aspira une gorgée de ce liquide chaud, presque brûlant. Il n'aurait pas aimé qu'elle se livrât à des expériences. Pourquoi ne disait-elle pas tout simplement:
— Il y a quelque chose dans ton verre. Tu ne devines pas?
Il n'aurait pas aimé y trouver une dent. Quand il était enfant, une de ses dents était allée dans un verre et il avait bu dedans jusqu'à en être dégoûté.
— Elle qui avait cru s'en être sortie, dit la Sibylle. La voilà bel et bien morte. Ça sera difficile, comme cette pauvre Pulchérie. Vous êtes sûrs que Pulchérie est morte?
Il reluquait le terminal dernier cri dont la Sibylle disposait parce qu'elle avait les bonnes relations. Pouvait-il se connecter? Il ne le lui demanda pas. Elle devinait si c'était vraiment nécessaire. Il voulait se fier à cette intuition de la nécessité.
— On l'a trouvée dans mon jardin, ce matin, dit-il en baissant les yeux.
La Sibylle ne disait plus rien. À quoi pensait-elle? À ce qu'il venait de dire ou à ce qu'il désirait relativement au réseau?
— Je sais, dit la Sibylle. J'osais pas t'en parler. Je sais que tu n'y es pour rien.
— Je reçois des messages de l'assassin. Rien à voir avec Nora.
— Nora?
Elle ne s'appelait pas Nora. Il essaya avec Karina, mais la réaction de la Sibylle était toujours la même. Elle le regardait comme s'il était ailleurs et qu'elle ne le voyait pas vraiment. Elle semblait être à sa recherche. Les nerfs bougeaient dans un ensemble lent et douloureux.
— Amanda était une chic fille, finit-elle par dire. Qui est Nora?
— La fille qu'on a trouvée ce matin dans mon jardin.
La Sibylle le regardait maintenant comme si elle voyait ce qu'il voulait cacher aux yeux des autres: sa détresse. Il termina son verre et elle lui en proposa un autre.
— Différent, précisa-t-elle.
Comment refuser la différence? La Sibylle savait ce qu'elle faisait mais on ignorait jusqu'où ça pouvait aller. Jusqu'à quelle heure et à quel endroit du voyage. Les couleurs étaient différentes, comme pour signaler que le contenu intrinsèque l'était aussi. Devait-il s'expliquer?
— À propos de Nora?
— Tu connais Nora?
— J'ai cherché à la connaître. Elle est morte elle aussi?
Le mieux était peut-être de s'en tenir à un verre et demi. La Sibylle ne lui en voudrait pas si ses breuvages lui dérangeaient l'estomac.
— Mais les morts n'ont pas d'estomac, Frank!
Il la regarda comme si ce n'était plus elle.
— Mais je suis vivant, Sibylle! Emori nolo!
Elle baissa le son d'un coup de poignet vigoureux qui lui fit perdre l'équilibre.
— Nous sommes tous morts, lui confia-t-elle.
Ce qui était parfaitement incohérent relativement à la mort de sa frangine qui était vivante avant d'entrer dans le jardin. Il allait lui demander une connexion spéciale quand on frappa à la porte. C'était Perceur. Du seuil, il jeta un oeil inquiet sur Frank qui riait devant son image cadrée en contrechamp sur l'écran. Perceur n'était pas mort. Donc, je ne l'ai pas tué, songea Frank. Il n'aurait plus manqué qu'il le tuât. C'était presque aussi grave que de tuer la Sibylle. Encore qu'il était amoureux de la Sibylle. Il haïssait Perceur, mais seulement parce qu'il enviait sa facilité d'adaptation au monde. La porte se referma.
— C'était Perceur, dit la Sibylle.
— Comment savoir? dit Frank qui désirait cette connexion.
La Sibylle ne lisait-elle plus dans les yeux? Il abandonna son regard à ses yeux de braise. Elle ne lui avait jamais rien dit sur ce qu'elle pensait de lui. Il aurait aimé lui dire qu'il l'aimait. Mais aime-t-on la Sibylle si elle n'a plus de frangine pour se comparer à quelqu'un de son propre sang? Question absurde, pensa-t-il. Il faut que je surveille mon langage.
Quand elle vit l'état du paquet de nerfs, elle faillit vomir.
— LE JEU PRÉFÉRÉ DE MONTALBAN, C'ÉTAIT "SORTIR LES TRIPES". CECI DANS LA PERSPECTIVE D'UNE RECONSTITUTION EXACTE DE L'APPAREIL DIGESTIF UNE FOIS LES TRIPES SORTIES DU VENTRE DE L'ADVERSAIRE. ON ENREGISTRAIT LES CRIS.
— JE VOUS AI PAS SONNÉ! FOUTEZ-MOI LA PAIX!
— VOTRE DEMANDE EST REJETÉE!
Il reçut un flux douloureux d'informations venant de tous les coins du monde, notamment de cerveaux qui étaient en lutte contre lui depuis l'enfance.
— Pas question, dit la Sibylle. Ça n'a pas marché chez Perceur. Il est venu me prévenir.
— Il m'a toujours trahi, ce minus! s'écria Frank en renversant le contenu de son verre sur le paquet de nerfs qui se mit à gigoter.
— Tu vas rater ton train.
— Mon train?
Il avait oublié le voyage en Espagne. Il devait aussi lire ce que Hautetour lui avait demandé de lire afin d'en penser quelque chose avant de partir et donc d'arriver. Il expliqua tout à la Sibylle qui faisait mine de comprendre. En tout cas, elle refusait de le connecter avec ses extraordinaires moyens.
— Amanda comment? demanda-t-il au paroxysme de la douleur.
AMANDA NORTON: 24 ANS. MORTE DEPUIS CE MATIN. DE SON VRAI NOM KARINA VOLKER, NÉE À BERLIN DE PARENTS COMMERÇANTS AISÉS. ENFANCE DIFFICILE, PEU SCOLARISÉE. ADOLESCENCE NON MAÎTRISÉE, AVEC DES ÉPISODES DE CRISE ALLANT JUSQU'À LA TENTATIVE DE SUICIDE PAR NOYADE (TROIS FOIS). UNE DE SES AMIES A RÉUSSI À SE SUICIDER, SON CORPS N'AYANT JAMAIS ÉTÉ RETROUVÉ. NORA FUT SOUPÇONNÉE D'AVOIR PARTICIPÉ, AVEC D'AUTRES ADOLESCENTS, À LA DISPARITION DU CORPS. FICHÉE COMME PARANOÏDE PAR LES SERVICES HOSPITALIERS DE SA CIRCONSCRIPTION (MUNICH SUD)
ACTRICE DE CINÉMA. A DÉBUTÉ À 17 ANS DANS UN FILM DE MALCOLM J. LEWITT. "N'OUBLIE PAS PAS QUE...
— FERME-LA! FERME-LA! JE VAIS ME RÉVEILLER. MAIS JE VEUX QUE TU LA FERMES AVANT!
Frank avait toujours tort de crier chez les autres, même s'il avait des raisons et pouvait donc s'en expliquer. La douleur et l'impatience étaient de bonnes raisons. Cette fois, il y avait des deux dans le cri. La Sibylle refusait de le comprendre. Pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, elle refusait d'accorder de l'importance à un cri qui voulait tout dire de sa souffrance et de son désarroi. S'il n'avait pas brisé son verre, il l'aurait achevé par dépit.
— Ils m'ont prévenue, dit la Sibylle.
Elle refusait les confidences, mais elle voulait rester loyale envers le vieil ami amoureux qui n'est pas en état de voyager. Ils l'avaient prévenue. De quoi? Il se retrouva dans la Corvette avec la sensation qu'on l'y avait transporté. La Sibylle pouvait se payer tous les complices du monde. Mais complices de quoi? Il traversa la ville dans l'autre sens, provoquant des désordres sans intérêt. Donc, la fille de son jardin était la frangine de la Sibylle et elle s'appelait Amanda. Il ne l'aurait pas deviné tout seul.
Chapitre VII
La rue était déserte. Le soleil plombait rudement sur les toitures rouges. Les jardins ondulaient comme des mirages. Il y avait quelqu'un devant son portail, et pas de voiture sur le talus. Quelqu'un qui était venu à pied ou qu'on avait déposé là. Il donna un coup d'accélérateur, arrivant en première devant le portail. C'était un vieillard bien de sa personne. L'habit exactement coupé et propre. Il se tenait au bord de l'herbe, les pieds sur l'asphalte brûlant à cette heure de la journée. Frank coupa les gaz et laissa le moteur ronronner au ralenti. Il baissa la vitre et sortit la tête. Le vieillard s'inclina sans le quitter des yeux.
— Vous êtes venu à pied? demanda Frank comme si c'était important.
Le vieillard opina. Il était nue tête, une abondante chevelure blanche était nouée dans la nuque.
— Je n'habite pas loin, dit-il. Je suis venu vous voir. Permettez-moi de vous saluer d'abord.
Frank racla sa gorge irritée par l'air torride. Il salua lui aussi sans quitter son bolide. Le vieillard comprit qu'il devait ouvrir le portail s'il souhaitait se rendre utile. Il l'ouvrit, empreint de gestes qui paraissaient calculés une bonne seconde avant leur exécution tranquille et presque rituelle. Frank avança la Corvette dans l'allée. Le vieillard suivait, mais sans ce sautillement ou ce glissement qui caractérise l'allure des vieillards. Il marchait plutôt comme un automate, toujours avec cette seconde d'appréhension qui commençait à énerver Frank qui n'aimait pas les cérémonies. Le vieillard tourna une tête digne et silencieuse vers l'endroit où Nora Volcaire avait trouvé la mort. La terre était encore retournée et on voyait distinctement les traces de l'activité policière. Un fanion, comme dans un terrain de golf, était planté à un endroit sans doute exact de ce périmètre que Frank se promit d'effacer avant la fin de la journée. Il entra la voiture dans le garage. Quand il en sortit, le vieillard était à proximité de la portière, droit dans son costume trois-pièces, et pas une goutte de sueur sur le visage. Il devait en avoir ailleurs, pensa Frank. Il n'était pas possible de ne pas suer avec ce soleil.
— Je suis le père de Mike Bradley, dit le vieillard en s'inclinant un peu plus que tout à l'heure.
— Je connais pas de Mike Bradley, dit Frank qui regrettait d'avoir laissé ce type pénétrer dans son intimité.
— Vous l'avez pourtant tué.
Le vieillard ne souriait pas. Il était difficile de se faire une idée de ses sentiments rien qu'en le regardant. Il oscillait sur ses souliers impeccables.
— J'ai tué Mike Bradley?
Le réseau ne répondait pas. Il était pourtant branché en communication permanente. Comment était-il possible que le Fichier ne réagît pas à une question aussi précise? On n'envisageait plus de pannes dans ces circonstances. On se sentait tout de suite épié. Il savait par qui.
— Si vous ne l'aviez pas tué... commença le vieillard.
On devrait tous porter un signe distinctif pour se différencier nettement, pensa Frank. Comme du temps du Grand Reich. Une étoile jaune pour les morts, une bleue pour les vivants. On éviterait de perdre du temps à se demander, sans oser le demander, si on a affaire à un mort ou un vivant.
Le vieillard était connecté. Il ne fallait pas être équipé d'un système pour s'en apercevoir. Tous les connectés permanents ont ce genre d'hésitations quand leur arrive un paquet de données. Si ce vieillard était mort, il avait trop attendu pour mourir et son cerveau fatigué ne lui facilitait pas la vie. Ou alors il y avait interférence. C'était lui qui recevait les données destinées à Frank qui ne recevait rien alors qu'il venait de répéter clairement la question.
— Mike a tué Amanda, dit le vieillard.
— Nora?
— Si vous voulez. Nora.
Frank invita le vieillard à monter dans l'appartement. C'était facile de marcher en terrain plat. Dans la montée, ses jambes le trahissaient et il demandait où il en était. Frank finit par le soutenir et presque le porter en haut de l'escalier.
— Installez-vous, dit-il en arrivant dans le salon. Pourquoi moi?
Le vieillard se laissa tomber dans le divan.
— Je ne bois pas d'alcool, dit-il en secouant la main. De l'eau. Sans glace.
— Dans un verre?
Frank aimait bien préparer des boissons pendant qu'on se confiait à lui. Ça lui donnait une certaine contenance. Il aimait particulièrement agiter la glace dans les liquides et sentir la paroi du verre se refroidir jusqu'à l'humidité.
— Si je vous raconte tout ça... recommença le vieillard.
Il n'avait rien raconté. Il valait peut-être mieux vérifier les connexions. À qui s'adressait-il sans le savoir? Frank renifla les complications.
— La vie se complique de jour en jour, dit le vieillard sur un ton sentencieux. Il faut se mettre à croire pour que ça aille mieux. Ce qui ne veut pas dire que c'est moins compliqué.
Ce n'était plus lui qui parlait. Frank haletait sans pouvoir retrouver son calme. Dire que la Sibylle avait refusé de l'aider.
— Il faut mourir jeune, continua le vieillard ou ce qui parlait à sa place.
Ce qui était crédible de la part d'un être mort trop tard.
— Mais il ne faut pas mourir assassiné, dit le vieillard. C'est... cela reste...
— Frustrant, dit Frank en crachant le noyau d'une olive dans son poing tremblant.
Le vieillard sourit pour la première fois.
— C'est exactement ce que je voulais dire!
Ou ce que voulait dire le Fichier à Frank qui ne recevait toujours rien.
— C'est comme les accidents, dit Frank qui cherchait vainement un moyen d'entrer dans le réseau où le vieillard voyageait sans billet.
— Exactement, dit le vieillard. Il vaut mieux choisir et contacter le système au bon moment. Je sais que ce n'est pas facile. "Encore un instant, monsieur l'Exécuteur..."
Frank avait exactement l'air du type qui n'y a pas encore pensé. Mais le vieillard était un de ceux qui avaient trop attendu. Il avait de la chance que le système ne l'eût pas tué. Le système ne supportait pas les retardataires, ceux qui croient qu'ils peuvent encore mieux faire et qui vieillissent en attendant. De la chance, pensa Frank. Personne n'en a. Le vieillard en avait. Il ne cachait pas sa vieillesse. Et c'était le père de l'assassin de Nora Volcaire.
— Mike comment?
— Bradley. Je m'appelle Bradley.
— Mettons.
Frank avala une bonne lampée de son liquide spécial entretien truqué. Le cerveau réagissait lentement, mais il réagissait. On ne sait jamais avec quoi on est connecté. Ils injectent des produits virtuels, nouvelle chimie du sang.
— L'affaire est donc d'une clarté aveuglante, dit-il en inspirant le peu d'air qui l'environnait. Nora est Amanda et Bradley l'a tuée. On sait donc qui est qui. C'est bon, pour un début.
— Que de temps gagné en effet, dit le vieillard avec une pointe de tristesse qui traversa Frank de part en part.
À quel moment je me déciderai?
— Et vous avez la liste de ses victimes? demanda Frank qui redevenait professionnel.
C'était trop demander. Un père ne peut pas trahir son enfant à ce point. Le nom de Pulchérie figurait-il sur cette liste? Ça me soulagerait, pensa Frank et il eut aussitôt honte de cette pensée.
— Vous savez où est votre fils?
— Ce n'est pas mon fils.
Ça, ce n'était pas une croyance. C'était un fait. Or, les faits compliquent l'existence.
— Vous voulez dire que vous ne l'avait pas conçu?
On dit ces choses pour ne pas entrer dans des détails qui n'éclairent pas le sujet. Mais le vieillard ne pouvait pas rater cette occasion de se confesser à un étranger. Il n'avait peut-être pas d'ami. Comment imaginer qu'un type qui a mis tant de temps à mourir eût un seul ami dans sa nouvelle existence de paria? Pourquoi le système l'avait-il conservé? Pourquoi conservait-il quelques exemplaires de ce genre? En quoi consistait ce Conservatoire de Ceux qui ont Attendu Trop Longtemps? Le Mental Élémentaire ne s'exprimait jamais sur ce sujet. Pourquoi ces exemples de vieillards retardataires et, à l'autre bout de la chaîne sociale, ces nourrissons qui n'avaient plus besoin de se nourrir? Il fallait aussi savoir mettre un terme à la cohérence, juste au moment où elle commençait à donner des signes d'explication. L'Heure de Votre Mort était une institution fragile. Frank redoutait cette fragilité structurelle et la maladie le guettait. Point particulier du regard qui ne pouvait pas échapper à la perspicacité du vieillard.
— Vous ne voulez pas savoir pourquoi il l'a tuée? dit le vieillard.
— Je veux savoir pourquoi il l'a tuée dans mon jardin.
Le vieillard apprécia la justesse de la demande en secouant une tête qui ne présentait aucun signe de fard ni de sueur. Quand on souhaite dissimuler une activité organique, on se farde. Et quand on veut faire passer de l'artifice pour de l'organique, on imite la nature, par exemple en produisant une sueur factice. Donc, le vieillard n'était pas une hallucination. Frank jeta un oeil discret sur son injecteur automatique. La diode verte indiquait que tout allait bien. Ni surdose, ni manque. L'idéal.
— Je suis persuadé qu'elle ne parlera pas, dit-il.
— Vous avez raison, dit le vieillard. Je la connais assez pour penser comme vous. Comme vous ne la connaissez pas, je suppose que vous l'avez lu dans son regard de... morte.
Frank frémit. Des bulles se formèrent à la surface du liquide qu'il absorbait.
— J'ai souvent lu dans le regard des morts, poursuivit le vieillard. J'étais médecin légiste. Je n'exerce plus. Vous connaissez Fielding?
On se rapprochait de Pulchérie. Il devait une explication à Pulchérie. Il irait la chercher au bout du monde si c'était nécessaire. Sans se déconnecter, cela allait de soi.
— Fielding est une crapule, dit le vieillard. Un brachycéphale qui se prend pour un seigneur. Mauvaise fréquentation.
— Il n'a jamais tué personne.
— Certes. Mais il inspire la mort. Il est jaloux.
— Vous voulez dire que les vivants sont l'objet de cette jalousie?
Le vieillard réprima un sanglot. Une larme roula sur sa vieille joue. Encore un signe d'humanité. Comment recueillir les larmes de son prochain pour les donner à analyser et tirer des conclusions justes et documentées?
— Vous souffrez beaucoup? demanda le vieillard.
Frank massait scrupuleusement le paquet de nerfs à travers sa chemise maculée de substances cérébrales.
— Je suis plus simple que vous, avoua le vieillard. Ils ont accepté de me garder si je renonçais aux complexes vitaux. Je n'ai aucun pouvoir sur moi-même. Je l'ai bien cherché. Gor Ur me poursuit même dans mes rêves. Il apparaît pour me menacer de vivre éternellement dans son urine. Je ne veux pas devenir fou.
— Personne ne le souhaite.
— Il faut être fou pour tuer un vivant.
— Gor Ur tue-t-il les morts?
Le vieillard cracha dans son mouchoir. De quel excès de substance s'agissait-il? Personne ne fonctionne sans substances. Encore une analyse manquée. Frank grinça des dents. Le vieillard se boucha les oreilles en y plantant ses index.
— Mike court toujours, dit-il sans cesser de se boucher les oreilles. Vous savez où?
— Dans le Réseau Intercontinental?
— Comment le savez-vous? Il vous a contacté?
— Ne me dites pas que vous ignorez ce détail?
Le vieillard se redressa, mettant en péril la surface liquide de son verre. Des reflets d'argent jouaient sur son visage tendu. Il était... de plus en plus vrai. Frank n'avait jamais défiguré un vieillard. S'il était mort. Il n'avait jamais tué de vieillard. On en rencontrait si peu dans le courant de cette existence énigmatique.
— Mike dit qu'il s'appelle...
— Il ment! hurla le vieillard en se levant.
Son verre alla se fracasser contre un mur.
— Je vous avais donné de l'eau, remarqua Frank.
— Je l'ai changée en...
Le vieillard était en train de tomber en panne.
— En quoi? dit Frank. Qui vous a donné ce pouvoir? Qui êtes-vous?
Le vieillard tenta d'exprimer le désespoir, mais un automatisme venait de foirer quelque part dans sa structure d'imitation de la nature. Il se mit à hésiter devant la multitude des choix.
— Si je suis en train d'interroger un hommochrome, menaça Frank en bavant sur sa cravate, il peut faire sa prière de caméléon!
— Je suis vivant!
Ce cri secoua l'esprit de Frank, comme s'il n'en avait jamais entendu de semblables. Combien lui avaient lancé ce cri avant de mourir? Je suis vivant! Cela voulait dire: Ne me tuez pas parce que je suis vivant. Autrement dit: Je ne veux pas mourir! Emori nolo. Le cri des cris, le slogan de Kronprinz. Les morts ne craignaient que les blessures assez atroces pour interdire la reconstitution parfaite.
Le vieillard était tombé à genoux. Il suppliait. Son râtelier gisait sur le tapis. On perd toujours quelque chose d'essentiel au prestige dans les mauvais moments de l'existence. L'amant surpris (et non pas étonné comme le fait justement remarquer Littré) perd son froc. L'enfant espiègle sa langue. La coquette son charme. Frank perdait sa contenance et il s'énervait. Enfin, sa surface s'énervait, parce qu'au fond, il était voué à l'immobilité, incapable d'influencer son apparence.
Il braqua le Colt. L'oeil du vieillard fuyait la ligne de mire. Qu'est-ce que je vais flinguer? Un mort ou un vivant? Une hallucination ou un produit de l'imagination? Il n'en savait rien. C'était la première fois qu'il se posait ce genre de question.
— Tout le monde peut changer, bredouilla le vieillard.
Chapitre VIII
EUGÈNE BRADLEY: 82 ANS. MORT. ADMIS EXCEPTIONNELLEMENT À LA RÉCUPÉRATION POST-MORTEM DANS LE CADRE D'UNE EXPÉRIENCE CLASSÉE SECRÈTE. A EXERCÉ LA PROFESSION DE MÉDECIN. À CE TITRE, A MAINTES FOIS PRÊTÉ CONCOURS AUX SERVICES DE LA SURVEILLANCE ET DES ENQUÊTES EN TANT QUE LÉGISTE ET ANALYSTE. MARIÉ À SOLANGE — SUPPRIMÉE PAR LE SYSTÈME À SA MORT PROVOQUÉE PAR UNE TENTATIVE DE SUICIDE. UN FILS, PEUT-ÊTRE DEUX: MIKE BRADLEY EST DEVENU UN ÉCRIVAIN APPRÉCIÉ DU PUBLIC POUR SES ROMANS AUTOBIOGRAPHIQUES. IL A ÉPOUSÉ EN PREMIÈRES NOCES [...]
— La balle a traversé le cou sans rien endommager. Ce n'est qu'un trou. Pas d'hémorragie. Rien. Un trou qu'il faut reboucher. Ce sera facile.
Hautetour se gratta le menton.
— Pourquoi est-il inconscient?
— L'émotion, je suppose.
Frank gisait sur le divan, paraissant dormir tranquillement. Il n'y avait aucune trace d'émotion sur son visage.
— Et vous dites qu'il vous a tiré dessus?
— Il y a tellement d'impact sur les murs! On va chercher.
— Oui, il m'a tiré dessus. Plusieurs fois.
— Les voisins ont averti la police.
— Vous n'êtes pas blessé, vous êtes sûr?
Le vieux Bradley se tâta encore.
— Je peux pas dire, non, bredouilla-t-il en regardant Hautetour d'un air inquiet. J'ai été blessé une fois et je l'ai tout de suite senti. Le choc, vous savez?
— Je sais, dit Hautetour.
Il savait. Sa tronche en témoignait si on avait des doutes. Il regardait Frank comme s'il était sur le point de perdre un ami.
— Vous êtes sûrs qu'il dort? demanda-t-il aux ambulanciers.
Il dormait, Frank. Il n'avait pas l'air effrayé, ni furieux. Deux descriptions qui se contredisaient et qui contredisaient la réalité d'un visage tranquillement endormi.
— Ensuite il a dirigé le pistolet sur sa tête et il a tiré, mais le barillet ne contenait plus qu'une balle.
Le vieux Bradley en était sûr. Comment expliquer l'espèce de bonheur qui rayonnait sur le visage endormi de Frank? Hautetour examina le Colt. Il n'y avait plus de balles dans le barillet. Les voisins étaient incapables de se mettre d'accord sur le nombre de coups de feu. On les interrogeait dans le jardin. Ils étaient disciplinés comme peuvent l'être les détracteurs d'un voisin en trop.
— Il ne nécessite pas une hospitalisation, dit le Chef Ambulancier. Quelqu'un peut s'en occuper? Il aura besoin d'être dorloté quand il reviendra.
— Un suicide, hein? murmura Hautetour en s'asseyant à côté de ce qui avait failli devenir un cadavre.
Deux cadavres dans la journée. Celui d'une inconnue et le sien. Frank avait du souci à se faire. Une dose de supracolocaïne avait été injectée dans le cerveau. Il reviendrait à lui dans la plus grande confusion.
— Ne cherchez pas à l'aider, dit le Chef Ambulancier. La confusion peut durer des heures. Il reprendra conscience petit à petit.
— Il part demain pour l'Espagne, dit Hautetour.
— Bonnes vacances alors! dit le Chef Ambulancier.
Hautetour demeura seul avec Frank parfaitement à l'aise en travers du divan, et le vieux Bradley qui avait commencé à raconter sa vie aux ambulanciers. Frank suicidaire, c'était peu probable. Le vieux mentait. D'abord qu'est-ce qu'il fabriquait chez Frank?
— Il m'a appelé, dit le vieux.
— Qu'est-ce qu'il voulait savoir?
— Pas eu le temps de me le dire. Il m'a tiré dessus et ensuite...
Hautetour leva la main pour mettre fin au moulin à paroles du vieux qui se taisait facilement si on y mettait de la conviction et du regard.
— On va attendre qu'il se réveille, dit-il.
— C'est que j'ai pas tellement le temps de...
— Asseyez-vous, Bradley, et attendez.
Le vieux prit place sur une chaise près d'une fenêtre et se plongea tout de suite dans la contemplation du jardin côté piscine. Celle-ci était recouverte d'une bâche. Les meubles avaient été réunis sous un arbre, dans le désordre. Hautetour, qui ne pouvait pas rester sans rien faire, mais qui tenait à être le premier être vivant (même mort) que Frank rencontrerait à son réveil, brancha son terminal portable dans une prise que Frank avait annotée. Il ne devait pas s'y retrouver tous les jours, Frank, dans ses paperolles qui pendaient au bout de fils de laine et qu'un léger courant d'air agitait dans un incessant froufroutement. Que Frank eût eu l'intention d'en finir ne tenait pas devant les faits. D'abord la RPM, qui lui serait accordée sans condition au vu de ses états de service. Et puis cette tranquillité de dormeur surpris par le sommeil plutôt que par un évanouissement consécutif à une... émotion. Il valait mieux garder le vieux sous la main. Hautetour adorait se servir des autres contre les autres. Il prenait plaisir aux écroulements lamentables des alibis et des conclusions hâtives. Il avisa le manuscrit posé sur une console. Frank l'avait-il lu? À quoi passait-il son temps quand il s'entêtait?
— J'AI CRU QUE JE VOUS AVAIS PERDUS POUR TOUJOURS! C'EST CE VIEUX QUI...
— ON A EU DES PROBLÈMES AVEC UN DISQUE DANS VOTRE SECTEUR, MAIS MAINTENANT TOUT VA BIEN. VOUS AVEZ REÇU NOTRE MESSAGE?
— AU SUJET DU VIEUX? OUI. MAIS UNE INTERRUPTION...
— NOUS N'Y POUVONS RIEN FRANK. CETTE INFORMATION EST LIMITÉE À...
— J'AI L'IMPRESSION DE DORMIR. JE N'AI RIEN PRIS...
— VOUS DORMEZ, FRANK, MAIS VOUS NE RÊVEZ PAS. VOUS ÊTES CONNECTÉ À...
— JE VOULAIS QUE LA SIBYLLE SOIT AVEC MOI DANS CE MOMENT SI...
— CALMEZ-VOUS, FRANK. VOUS SAVEZ QUE LE SYSTÈME NE SUPPORTE PAS LES ÉMOTIONS. DEUX ALERTES DÉJÀ!
— O.K. LA FICHE DE MIKE BRADLEY...
— ...N'EXISTE PAS.
— A-T-ELLE EXISTÉE?
— INFORMATION CONFIDENTIELLE.
— BORDEL! À QUOI SERT CETTE BÉCANE SI...
— JE REGRETTE, FRANK. MAIS JE N'Y PEUX RIEN. VOUS LE SAVEZ...
— J'AIMERAIS BIEN SAVOIR CE QUE JE SAIS. DES FOIS...
— LITTÉRATURE, FRANK. TECHNIQUES VIEILLOTES. APPLIQUEZ LES PROCÉDURES.
— RÉVEILLEZ-MOI.
— RÉVEILLEZ-VOUS VOUS MÊME!
— RÉVEILLEZ-MOI! JE VEUX SORTIR DE...
— ...VOUS ALLIEZ DIRE: DE CE RÊVE, FRANK. OR, CE N'EN EST PAS UN. VOUS ÊTES CONNECTÉ À...
— RÉVEILLEZ-MOI!
Dehors, la chaleur s'attaquait à l'immobilité. Hautetour pouvait voir la bâche de la piscine changer de couleur avec les variations de température qui balayait sa surface ondulante.
— Il s'agite, dit le vieux. Il ne pouvait tout de même pas conserver ce visage...
— ...tranquille...
— ...après ce qu'il a fait!
Le vieux changeait lui aussi. Il devait perdre patience. Qu'est-ce qu'il prendrait quand Frank redeviendrait le Frank querelleur et rancunier qu'il avait toujours été aux yeux de ses amis! Frank n'aimait pas perdre. S'il avait tenté de se suicider, il serait déçu et il chercherait à recommencer. Sinon, le vieux n'avait qu'à bien se tenir.
— Il s'agite, répéta le vieux qui voulait peut-être que Hautetour cessât de le surveiller du coin de l'oeil.
— Il s'agite pas, dit mollement Hautetour qui compulsait le manuscrit.
— Si vous consentiez à le regarder au lieu de...
— Au lieu de quoi?
Hautetour jeta un oeil sur les mains tranquilles de Frank et nota une légère crispation.
— JE SUIS VOTRE PRISONNIER! COMBIEN DE TEMPS...
— ALLONS, FRANK! VOUS ÊTES CONNECTÉ À...
— JE VEUX SORTIR!
— MAIS VOUS N'ÊTES NULLE PART! VOUS ÊTES CONNECTÉ À...
— JE DORS. JE NE VOIS PAS PLUS LOIN QUE MOI-MÊME. RIEN À L'HORIZON. JE SAIS QU'IL Y A QUELQU'UN. UN SIGNE...
— VOULEZ-VOUS PRENDRE CONNAISSANCE DE LA FICHE SUIVANTE, OUI OU NON?
— NON!
— Moi je vous dis qu'il s'agite, dit le vieux.
— Eh bien laissons-le s'agiter. Il a bien le droit de s'agiter un peu avant de se réveiller. Vous vous agitez pas, vous, avant de vous réveiller?
— Comment voulez-vous que je le sache?
— Frank ne s'est jamais suicidé. Ça se saurait.
— Ou pas. On peut en cacher, des choses. Même au système.
— Ah oui?
Qu'est-ce qu'il en savait, ce vieux débris de l'Ancien Régime? Frank était transparent comme un verre vide. On était tous transparents et visibles. On n'aurait pas souhaité vivre autrement cette vie de...
— ...CHIEN, SOUFFLA FRANK DANS LA PEAU TENDUE DEVANT SES YEUX.
— NE JOUEZ PAS AVEC LA RÉALITÉ, FRANK. LA DERNIÈRE FOIS...
— LA DERNIÈRE FOIS, LA SIBYLLE ÉTAIT AVEC MOI!
— OUI, FRANK, ELLE ÉTAIT AVEC VOUS. DEMANDEZ-VOUS POURQUOI ELLE NE L'EST PAS, MAINTENANT...
— JE N'ÉTAIS PAS VENU POUR ÇA...
— VOUS N'ÊTES NULLE PART. VOUS ÊTES SEULEMENT CONNECTÉ À...
— BRANCHEZ-MOI AUX CONNEXIONS ULTRARAPIDES DE LA SIBYLLE.
— CONNEXION REFUSÉE.
— DONNEZ-MOI UNE RAISON.
— DEMANDEZ-LA À LA SIBYLLE.
— MAIS COMMENT SI JE NE SUIS PAS CONNECTÉ!
— VOUS ÊTES CONNECTÉ À...
— Il essaie de se réveiller, dit le vieux qui paraissait surpris par cette promptitude inhabituelle chez un sujet injecté de supracolocaïne.
— Comme ça, dit Hautetour, il ne sera pas seul. On va le dorloter. Lentement. Jusqu'à ce que la vérité vous coule sur le menton.
— Comment osez-vous?
— Non, non. C'est un poème. Je citais.
— VOUS CITEZ?
— PAS MOI. QUELQU'UN QUI...
— VOUS NE VOUS SOUVENEZ VRAIMENT DE RIEN?
— QUI M'A TIRÉ DESSUS? PAS CE VIEUX TOUT DE MÊME!
— LE SYSTÈME N'AIME PAS LES SUICIDES.
— COMBIEN DE TEMPS AVANT LE RÉVEIL?
Il vit nettement l'horloge digitale qui scintillait des bits dans une lumière d'usine.
— J'en sais rien, dit Hautetour. Quelques heures. Ça vous laisse le temps de réfléchir.
— J'ai dit ce que je savais.
— Oui, mais si vous ne savez pas tout et que ça vous revient? Hein?
Hautetour recommençait la lecture du manuscrit extrait du dossier "ANAÏS K.". Le système avait exigé l'initiale. Cependant, il n'était pas interdit de savoir qu'elle était la soeur du docteur Omar Lobster, mort ressuscité par Gor Ur, et morte elle-même après des circonstances mortelles tenues secrètes. Cette partie du dossier ne devait pas être confiée à Frank qui s'en tiendrait à la lecture du manuscrit. Ensuite, il irait en Espagne pour en parfaire sa connaissance. Le système avait un plan. Après tout, on était là pour ça: pour servir le système, pour servir de quelque chose au système, et pour servir à autre chose si on pensait que c'était nécessaire.
— Qu'est-ce que vous lisez? demanda le vieux qui venait de décider d'être désagréable malgré une situation personnelle qui aurait dû l'inviter à un peu plus de circonspection.
— Vous êtes bien curieux, dit Hautetour sans lever les yeux du manuscrit. Je suis en danger de mort?
Le vieux ricana en se tenant le menton. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Il les balançait en ciseau, effleurant le tapis avec la semelle cuir de ses impeccables vernis.
— Je suis déjà mort, continua Hautetour. Et déjà défiguré. Je ne crains plus rien, comme vous voyez.
Il souriait au milieu d'un visage couvert de plaies et de sutures.
— Vous devriez déjà être mort, vous, dit-il. Vous avez un secret de longévité?
Le vieux se mit à rire. Quand il riait, il redevenait distingué, sobre, et précis comme une lame. Il cessa de rire pour reprendre la parole que Hautetour lui avait supprimée par pure inconvenance.
— Si vous le savez, monsieur de Hautetour, je vous félicite d'avoir accès à ce degré d'initiation, mais ce n'est qu'une initiation. Et si vous ne le savez pas, vous n'avez aucune chance de présenter votre candidature.
Hautetour replongea dans le manuscrit. Frank finirait bien par se réveiller. Avant demain. Il traverserait un moment de confusion et on lui raconterait des salades. Le vieux avait l'air fortiche en salades. Il clignait un oeil en souriant. Il devait avoir plus de cent ans. Que disait sa Fiche?
EUGÈNE BRADLEY: 82 ANS. MORT. ADMIS EXCEPTIONNELLEMENT À LA RÉCUPÉRATION POST-MORTEM DANS LE CADRE D'UNE EXPÉRIENCE CLASSÉE SECRÈTE. A EXERCÉ LA PROFESSION DE MÉDECIN. À CE TITRE, A MAINTES FOIS PRÊTÉ CONCOURS AUX SERVICES DE LA SURVEILLANCE ET DES ENQUÊTES EN TANT QUE LÉGISTE ET ANALYSTE. MARIÉ À SOLANGE — SUPPRIMÉE PAR LE SYSTÈME À SA MORT PROVOQUÉE PAR UNE TENTATIVE DE SUICIDE. UN FILS, PEUT-ÊTRE DEUX: MIKE BRADLEY EST DEVENU UN ÉCRIVAIN APPRÉCIÉ DU PUBLIC POUR SES ROMANS AUTOBIOGRAPHIQUES. [...]
— S'il vous avait tiré dessus, il ne vous aurait pas tué, dit Hautetour assez content de pouvoir étonner le vieux qui présentait le flanc comme un adversaire trop sûr de ses moyens.
— Mais je suis vivant! Il m'aurait tué, oui! Moi...
— Vous êtes mort, mon vieux. Ya pas plus mort que votre vieille carcasse d'anachronisme.
— Je vous assure que je suis vivant! Et je ne veux pas mourir. Le système...
— Le système vous a accordé une faveur, dit Hautetour en prenant soin de ne pas dépasser les limites que ledit système l'autorisait à atteindre. J'attends de savoir si Frank s'est suicidé ou pas. Je déciderai ensuite de ce qu'il convient de faire de votre santé en ruine.
— Je suis vivant, répéta le vieux comme si c'était évident.
— NE ME DITES PAS QUE CE SOMMEIL EST DÉFINITIF! JE PRÉFÉRERAIS MOURIR!
— NE DITES PAS DE SOTTISES, FRANK. VOUS DORMEZ PARCE QUE VOUS EN AVEZ BESOIN. VOUS AVEZ UN LONG VOYAGE À FAIRE DEMAIN. L'ESPAGNE, C'EST LA PORTE À CÔTÉ, MAIS LES TRAINS ESPAGNOLS SONT D'UNE LENTEUR DIGNE DE LEUR TECHNOLOGIE. VOUS N'ARRIVEREZ PAS AVANT DEUX JOURS. QUE D'ATTENTES! QUE DE RETARD! QUE D'IMPATIENCE DEVANT TANT D'INCAPACITÉ À ÊTRE MODERNE! BEAU VOYAGE MAIS SÉJOUR DÉCEVANT.
— DES PRÉDICTIONS MAINTENANT? JE NE SAVAIS PAS QUE LE SYSTÈME...
— JE PARLAIS EN MON NOM!
— VOUS AVEZ DÉJÀ VOYAGÉ EN ESPAGNE? AUX PORTES DE L'ARABIE?
— FOUTAISES! J'AI SEULEMENT ÉTÉ M'AMUSER. MAIS LE SYSTÈME ME RAPPELLE À L'ORDRE, FRANK. REPOSEZ-VOUS EN CONSULTANT NOS FICHES DES VIVANTS ET DES MORTS. NOUS N'AVONS RIEN SUR LES ESPAGNOLS, SAUF EN CAS DE FILIATION...
— RÉVEILLEZ-MOI! IL FAUT D'ABORD QUE JE M'EXPLIQUE. ILS VONT CROIRE QUE JE ME SUIS SUICIDÉ. ILS NE PEUVENT PAS CROIRE QUE...
— Il dort plus profondément, dit le vieux. Il ne se réveillera peut-être pas.
— Il part demain en Espagne, dit Hautetour qui entrait maintenant de plain-pied dans le manuscrit. Il n'a pas le choix.
— Si vous lisiez à haute voix? roucoula le vieux en se laissant un peu aller sur sa chaise. Je suppose que je ne peux pas regarder la télé.
— C'est une question?
Chapitre IX
Récit d'Anaïs K.
Année zéro, année du bonheur relatif
»Allez donc savoir ce qu'est en train d'écrire Fabrice de Vermort, parce qu'il est toujours en train d'écrire quelque chose, il n'arrête pas d'écrire sur tout ce qui lui arrive, et tout lui arrive pour alimenter son imagination d'écrivain bien assis sur un public qui le dévore en pensant à lui. Il n'a eu que de la chance, dès son premier poème, cette médiocre larme versée sur un amour sans lendemain, il y a dix ans de cela, au moins. Et depuis il calcule les larmes, ne pleure jamais, écrit la larme en question du mieux qu'il peut et c'est exactement ce qu'on attend de lui et on en redemande. Il va mourir? Qu'à cela ne tienne! Il n'y a pas de larmes assez chaudes pour l'exprimer. Il se met à romancer, crée des personnages qui ressemblent à leurs modèles, il les met en accusation et on est obligé de reconnaître qu'il a raison. Fabrice est un bon écrivain, ni poète ni tout à fait romancier, c'est un essayiste à la noix, un type qui vous fait avaler des couleuvres qui ne mordent pas et qui sentent bon la vie de tous les jours. Bon dieu ce qu'elles peuvent sentir bon, ces couleuvres qui traversent Paris de part en part à la rencontre des meilleurs personnages possible! Avec Fabrice, il faut s'attendre à se pousser au fond d'un fauteuil avec un verre à la main en compagnie de l'être aimé du moment et revivre pas à pas tout ce qu'il prétend avoir vécu lui-même rien que pour vous plaire ou alors vous êtes seule dans une forêt qui vous le rend bien, peut-être nue et passablement excitée d'être encore vivante, d'avoir survécu au désastre de la lecture qui a bien failli vous avoir, et vous riez en remerciant Fabrice de vous avoir montré le bon chemin, celui de la sincérité par exemple. Pas moyen d'échapper à cette alternative. Ou bien vous tombez dans le panneau et ça vous rend heureuse. Ou bien vous résistez à sa séduction de mante religieuse et vous vous retrouvez seule et nue dans la jungle de la pensée humaine, consciente de la nécessité d'être seule pour assumer toutes les conséquences de votre propre faillite qui est justement celle de Fabrice. Alors allez donc savoir ce qu'il est en train d'écrire au moment où il vous parle de ce qu'il vient d'achever, le premier tome de ses mémoires d'homme qui connaît à un jour près la date de sa mort: est-ce qu'il est en train d'écrire le tome II? Pas forcément. D'ailleurs, rien ne peut forcer la main de Fabrice, j'en parle par expérience et j'ai une âme particulièrement sensible aux épreuves de force qui ont toujours pour résultat de me plonger la tête dans les égouts de l'angoisse et du désespoir. Je n'ai jamais eu l'intention de lutter avec Fabrice, même à armes égales, même si on trouvait le moyen que ça se passe comme ça, à armes égales. On préférera toujours la douce mélancolie de Fabrice, qui sait parler aux hommes, à ma pauvre propension à édulcorer le sujet qui m'a mené par la main dans le jardin interdit. Fabrice est un morceau de choix. Moi je n'ai rien choisi, j'ai laissé faire et j'en suis restée aux fondations d'un édifice mental dont le concept n'intéresse personne. Voilà la différence. Fabrice est fait pour l'amour. J'ai manqué d'être faite pour la curiosité. Bon assez parlé de Fabrice, assez parlé de moi, du moins en ces termes. Je voudrais être tendre comme un bébé, seulement je sais parler, pas tout à fait comme on m'a appris, la différence fait de moi une écrivaine, que ça plaise ou non, et j'ai du mal à accepter cette tétanie qui me rend folle de désespoir. J'ai mangé de la rouille mais ce n'est pas un accident.
J'ai volé mon premier poème à une sale gosse qui me voulait du mal, une gosse de presque riche qui ne m'avait même pas remarqué dans le jardin de ses courtisans et qui lorgnait sur nos branches fleuries en se demandant si elle allait en toucher deux mots à sa sacrée poésie. Presque riche et presque célèbre. Autant dire que je n'existais pas. C'est comme ça que je commençai ma vie, arbre sans fruit derrière l'arbre qui cache la forêt. Je ne pouvais même pas être jalouse, elle ne m'avait jamais adressé la parole, ni même regardée, pas même frôlée dans un couloir ou au coin d'une rue. Je lui ai piqué son meilleur poème, je l'ai signé de mon nom, j'ai eu le succès qu'elle méritait et elle n'a pas osé m'en vouloir. Allez donc savoir pourquoi. Un peu comme si je l'avais violée et qu'elle avait honte d'en parler en public. Elle n'est même pas venue m'en parler à moi. Elle a laissé faire. J'étais folle de bonheur. Je pouvais la violer autant de fois que je voulais. Seulement elle a cessé d'écrire des poèmes, et puis elle a cessé d'écrire le reste et elle est devenue sans importance. Elle ne faisait plus partie de mon secret. Elle est sortie de ma vie. Je ne l'ai plus revue.
C'est le premier souvenir. Je ne me rappelle même plus son visage, ni ses mains que j'adorais regarder à cause des bagues et de la peau qui me semblait nécessaire. Je suis incapable de me remémorer son corps traversant l'espace de notre jeunesse, lentement détruit par le viol jusqu'à disparition même de sa cause. Elle était l'effet de quelque chose de trouble dans mon imagination, mais quoi? Une fille qui passe et qui se laisse violer sans rien dire, elle est peut-être folle à l'heure actuelle. Je mens.
— À voir toutes ces rides sur ton front, tu dois penser à des choses si tristes que je ne te demande pas de m'en parler.
C'est Gisèle, l'épouse de Fabrice. Ce soir elle est reine. Elle reçoit les amis de Fabrice et les nourrit de sa présence labyrinthique. On comprend rarement ce qu'elle veut. On le comprend toujours trop tard. Elle vous a déjà tourné le dos quand vous vous sentez enfin prête à répondre à sa demande. Il faut alors supporter ce silence et l'aimer. On ne peut pas cesser de l'aimer. Tout ce qu'on peut faire, c'est essayer de ne plus se soucier du silence qui est son arme favorite. Gisèle est quelque chose comme l'épouse de Fabrice. Ce soir, elle rayonne avec toute la grâce que l'Andalousie lui a donnée en héritage. On lui sourit et elle demande si on a aimé le tome I et on lui répond qu'on est dans l'attente du tome II et elle devient triste et blanche comme un drap à cause de cette attente qui n'est pas la sienne. Je n'ai rien dit au sujet du tome II qui n'existe peut-être pas, ou alors ce sera une désespérante fragmentation qu'un commentaire adroit ramènera au niveau des yeux du monde pour qu'il puisse pleurer sans regarder le ciel ni le soleil.
— Je suis un peu jalouse, dis-je. Je dois le reconnaître.
— Pas facile de jalouser un homme qui va mourir, non? dit Gisèle.
— Je suis jalouse de ta richesse.
— Tu n'en hériteras pas. Qui en héritera? Il faudra que je pose la question à mon avocat. Tu t'es déjà posé ce genre de question?
— Un appartement somme toute assez miteux à New York. Une chambre d'hôtel sous le soleil d'Espagne. Quelques livres un peu désuets que j'ai signés par désespoir. Qui veut hériter de cette sinistre géographie?
— Tu m'excuseras de ne pas pouvoir penser à toi, dit Gisèle en s'asseyant sur la même marche d'un escalier qui descend à pic entre la terrasse où on se bouscule entre les verres et les tapas et le jardin où la piscine est un bassin assez sommaire agrémenté d'un jet d'eau et d'une statue qui n'arrête pas de regarder son pied blessé en sortant de l'onde.
— Je ne pense pas à toi non plus, dis-je. Tu ne peux plus me faire de mal. Je suis folle de t'aimer. Mais je sais comment je peux avoir raison de moi.
— Il faut que je pense à Fabrice, dit Gisèle. Ensuite je penserai à qui je voudrai si c'est ça que je veux. Mais est-ce qu'on peut savoir ce qu'on veut une fois que la mort a traversé la vie de cette manière tellement atroce à force de lenteur et de certitude? Est-ce que tu peux comprendre ça?
— Est-ce que la littérature va le pleurer aussi? dis-je pour être cruelle à mon tour.
— On ne pleure pas quand ça arrive. On a déjà pleuré. Il ne reste plus que le désespoir. On est seul avec soi-même. Il n'y a personne pour vous tirer de là.
— Tu deviens superficielle, dis-je en me levant.
Et je rejoins Amanda qui est assise toute nue au bord de la piscine. Amanda est l'épouse de mon ami Mike Bradley qui est comme moi un voleur de poèmes, sauf que lui, les poèmes qu'il écrit, il se les vole à lui-même et ça lui fait un mal atroce.
— Anaïs, j'en ai marre d'écrire des poèmes, m'a-t-il dit un jour de cuite. J'en ai assez de ne me sentir capable que de cela. Je voudrais écrire un roman. Il faut que je trouve la force d'en écrire un, au moins un, Anaïs!
— Raconte donc ton idylle avec la soeur d'Amanda, proposai-je (Amanda... il ne prononce jamais son nom sans trembler un peu à cause de sa fortune et de sa capacité à aller au bout de ses caprices quelles qu'en soient les conséquences sur leur vie commune).
— Tu es folle, Anaïs! dit-il. Amanda (il tremble) ne le supporterait pas. Elle ne sait rien de cette histoire. Elle ne croira pas sa soeur si elle lui raconte ce qu'elle a été capable de m'inspirer oh mettons pendant au moins trois jours. Mais si je me mets à le raconter moi-même, elle ne doutera plus de rien. Amanda (il tremble)... commence-t-il et il s'arrête de parler, semblant réfléchir à ma proposition, le nez un peu retroussé, les yeux mi-clos et la bouche ouverte.
— Tu crois ça?
— J'y crois dur comme fer, dis-je. C'est la meilleure manière de commencer dans le genre romanesque. Il faut parler de ce qu'on a le plus à craindre, violer un secret qui n'est un secret que pour soi. Il faut en passer par là.
— Je ne me souviens pas que tu aies violé un quelconque secret dans aucun de tes livres, fait Mike qui les a tous lus avec cette minutie d'anatomiste qui le rend un peu écoeurant quand il se met à vous poser des questions qui transforment la conversation que vous lui offrez amicalement en interrogatoire qu'il veut vous imposer pour que vous vous mettiez dans la tête qu'il n'est pas né de la dernière pluie.
— Amanda (il tremble)... commençai-je.
— Ne me parle plus d'Amanda (il tremble)!
— C'est justement d'Amanda (il tremble) dont je voulais te parler.
— Je n'écrirai aucun livre sur le mal que je lui ai fait.
— Elle n'a rien senti. Elle n'a même pas soupçonné la douleur. Elle vit dans le mensonge. Fais-lui mal une bonne fois pour toutes.
— Je crains le pire. Amanda (il tremble)...
Et Mike l'a écrit, ce satané livre, il n'a rien édulcoré, il n'a pas pu retenir la vérité, elle lui glissait entre les mains pour aller se coller sur le papier et ça lui procurait une drôle de sensation au niveau du ventre: il avait une bonne raison d'avoir peur maintenant. Le roman est paru et Amanda (il en tremblait) s'est à peine étonnée d'apprendre que son époux cultivait en secret des rêves d'adultère.
— C'est un rêve, avait-elle dit. Je suppose qu'il faut beaucoup rêver pour pouvoir écrire des romans. Continue de rêver. Je rêve avec toi.
— Et vous n'avez pas cru une minute à la réalité du sujet? dis-je à Amanda qui cache ses seins contre ses cuisses.
— Ce salaud n'y aura rien gagné, dit-elle en me regardant droit dans les yeux, de manière à ce que je ne rate rien de sa détermination à continuer de le détruire à petit feu. C'était un bon roman, vous croyez?
— C'était un roman sincère, dis-je. Qu'est-ce qu'on peut demander de plus à un premier roman? La sincérité n'est pas un vice, non?
— Il vous est difficile d'en parler. Moi je vous situe entre Mike et Fabrice. Mike c'est le plancher de la littérature, Fabrice c'est le plafond et vous, vous êtes grimpée sur une table en train de raconter votre vie et celle des autres. Vous ne voulez pas raconter ma vie, des fois? Je n'ai rien à apprendre à personne, bon. Je consomme ma vie au rythme du temps. Est-ce que c'est bon pour un roman, cette horlogerie sans histoires?
— Je vous inventerai un amant de sable et de feu, dis-je en tâtant un de ses gros genoux. En voulez-vous un de sable et de feu, ou bien vous contenterez-vous de l'eau saumâtre qui emporte la barque d'un sinistre employé de bureau?
Une superbe fille en maillot rouge à rayures jaunes vient de plonger. Une gerbe d'eau s'est soulevée autour de ses jambes cuivrées. Amanda a écarté les cuisses en se reculant pour se protéger de l'écume.
— Amanda (il tremble)! crie Mike du haut de la terrasse. Amanda (il tremble) s'il te plaît, habille-toi, tout le monde te regarde.
— Allons, allons, dit Gisèle, elle fait ce qu'elle veut non? Elle est mignonne, tellement agréable. (La fille en maillot rouge et jaune sort de la piscine.) Celle-là a l'air d'une poupée gonflable, non?
— Je ne sais pas ce que c'est, une poupée gonflable, dit Mike.
— Mike! Vous savez tout sur ce sujet. Ça se lit sur votre visage. Montrez-moi vos yeux!
— Je ne regarde jamais une femme en face, dit Mike en avalant son verre. Je ne sais pas pourquoi je ne les regarde jamais en face, me dit-il. Il y a une raison que je ne veux pas m'avouer. Est-ce que tu crois que c'est un bon sujet de roman, Anaïs?
— Maintenant que tu as tout dit de ta sincérité, tu peux commencer à te mettre à mentir. Mais dis-toi bien que tu n'arriveras pas à la cheville de Fabrice.
— Anaïs, dit Gisèle, tu es cruelle!
— Il me faut un sujet, murmure Mike. J'ai besoin d'un sujet. Je n'ai pas besoin d'une femme, ni même de son regard. Anaïs, dis-moi ce que c'est un sujet? Gisèle, dit-il en se tournant vers Gisèle, savez-vous que je dois l'idée de mon premier et unique roman à mon amie Anaïs, que voici, laquelle ne se vante jamais d'être, passez-moi l'expression, votre amante. Je ne me souviens plus si j'ai posé une question. Anaïs, est-ce que j'ai posé une question à Gisèle?
— Tu lui as dit ses quatre vérités, dis-je en revenant vers la piscine.
— Anaïs, j'ai peur de mentir! crie Mike en s'appuyant des deux mains sur la balustrade.
Gisèle éclate de rire et disparaît entre les invités. Aussitôt, la musique redescend de son ciel étoilé, et tout le monde se met à danser, sauf Mike qui prétend faire la cour à Gisèle, à sa manière.
— Vous ne dansez pas, Amanda (j'ai peur de trembler moi aussi)?
— En l'absence de robe, non, dit-elle, debout dans le bassin sous le jet d'eau qui l'entoure de ses gerbes sonores.
— Vous ne dansez pas, vous? dit-elle après un moment de silence qu'elle occupe à mouiller sa chevelure dont l'extrémité flotte mollement sur ses épaules.
— J'ai envie de danser avec la fille au maillot rouge et jaune, dis-je. Mais je ne sais pas si elle voudra ce que je veux. (Amanda rit doucement, la bouche au ras de l'eau, me regardant avec ses yeux tout ronds qui font trembler le monde autour d'elle.) J'imagine qu'elle m'aura oubliée demain.
— Qu'en pensez-vous?
La fille au maillot rouge et jaune nous a entendus. Elle est debout dans le dos de la statue et son pied s'appuie sur le mollet horizontal de la statue qui cherche toujours à extraire l'épine qu'elle a dans le pied. À l'anecdote sculpturale, qui vaut ce qu'elle vaut, elle ajoute l'éphémère de sa beauté de statue.
— Je vais me mettre une robe, dit-elle. C'est l'affaire de dix minutes. Je m'appelle Jean. Dites-leur de ne pas cesser de jouer. Je déteste le silence.
Ses longues jambes se croisent un moment dans l'escalier et arrivée en haut, elle nous fait signe et disparaît aussitôt dans l'ombre.
— C'est dans la poche, dit Amanda. Elle cherche une aventure. Elle ne veut pas s'ennuyer. Elle s'imagine que c'est avec les femmes qu'on s'ennuie le moins.
— J'ai peur d'être allée trop loin. Si je m'enfuyais pour disparaître dans la nuit?
— Je m'enfuis avec vous.
— Ce serait trop marrant!
— Qu'est-ce que vous dites?
— Je veux dire que je ne peux pas faire ça à Mike.
— Laissez-lui la fille au maillot rouge et jaune, dit Amanda en sortant de la piscine. Il est en train de se remonter pour pouvoir l'aborder en pleine possession de ce qu'il croit être les moyens de séduire une femme.
— Comment un type qui se trompe tout le temps a-t-il pu tromper sa femme?
— Il ne m'a trompée qu'une fois! s'écrie Amanda en entrant dans le peignoir que j'ai ouvert pour elle.
Elle fait un noeud papillon à la ceinture, puis elle se met à essuyer ses cheveux en penchant la tête sur le côté.
— On s'éclipse? demande-t-elle.
Je ne demande pas mieux que de m'éclipser avec elle. Je ne peux pas savoir ce que signifie exactement s'éclipser avec elle. Je me suis éclipsée avec pas mal de femmes et ça s'est toujours passé de la même manière. Je n'ai jamais eu de mauvaises surprises. De bonnes non plus d'ailleurs. Qu'est-ce qu'on peut attendre d'une éclipse?
— On fait le tour de la maison pour commencer? dit-elle en marchant vers la véranda.
On ne s'éclipsera pas très loin. Dans un salon à peine éclairé, entre un guéridon surmonté d'une horloge et un fauteuil poussif aux dentelles écornées. C'est sans doute ce qui m'attend de mieux. C'est ça l'aventure avec les femmes. Enfin, quand elles ne vous obligent pas à leur être fidèle d'un bout de la vie à l'autre.
— Hé! s'écrie Mike qui descend l'escalier sur le derrière, marche après marche posant mollement son derrière sur une marche et ses pieds indolores deux marches plus bas, les mains un peu crispées toutefois à cause du vertige qui lui donne l'air d'avoir changé de visage une bonne fois pour toutes.
— Premier arrêt, dit Amanda en revenant dans la lumière. Tout le monde descend!
— Hé! dit Mike. Montez, nom de Dieu. Venez boire quelque chose. Le vin d'Andalousie, c'est autre chose que la boisson des dieux. C'est exactement le genre de boisson qui convient au genre humain. En êtes-vous?
— Mike, tu vas encore te tuer, dit Amanda en s'adossant à une colonne.
— Mais je ne me suis jamais tué, mon amour! Anaïs, est-ce que tu dirais la même chose?
— La même chose que quoi?
— Il veut aller piquer une tête dans la piscine pour se dessaouler, voilà de quoi je veux parler, dit Amanda qui tripote son noeud papillon sur le ventre.
— C'est exactement ce que je veux faire, dit Mike qui continue de descendre. Dites donc? Je ne vois plus la fille rouge et jaune.
— Elle veut danser avec Anaïs, dit Amanda.
— C'est justement ce que je me propose de faire avec elle.
— Elle est allée s'habiller, dit Amanda. Tu n'as plus qu'à l'attendre.
— Hé! Où allez-vous toutes les deux? Ne me laissez pas tomber. Ce genre de fille me décompose au premier regard. Je suis foutu d'avance.
— Tant pis pour toi, mon amour!
Amanda jette le peignoir sur un divan et entre dans le salon à peine éclairé par une lampe haute sur pattes de fer et de rouille. Dans l'escalier, elle croise la fille qui redescend dans un résumé de robe vague et claire qui donne de l'importance à sa taille de géante. Mike s'est planqué dans l'ombre du divan, un verre à la main pour se tenir à quelque chose de concret.
— Elle n'est pas belle mais elle s'aime comme elle est, non? dit la fille qui prétend encore s'appeler Jean. Oh! fait elle en se soulevant sur la pointe de ses pieds, ce qui me rend timide, ya un type en train de se noyer dans la piscine!
Bien sûr que c'est Mike. Voilà où il en est, ce poivrot! A boire de l'eau et ne plus savoir que c'est de l'eau et que ce n'est pas bon pour sa santé.
— Bon Dieu, Anaïs! dit-il entre deux bulles une fois que je l'ai sorti de la piscine. Pour être dessaoulé, je suis dessaoulé. Je ne veux plus voir personne, et surtout pas de femmes. Anaïs, s'il te plaît, fais tout ce que tu peux pour qu'aucune femme ne m'approche.
— Ben alors, monsieur Mike, fait Gisèle de sa voix douce heureuse, ben quoi? Vous vouliez vous noyer ou vous vous êtes pris pour un poisson?
— Anaïs! Est-ce que c'est une femme qui me parle?
— Il y a des chances, oui. Je crois que c'en est une.
— Écarte-la de mon chemin.
— C'est notre hôtesse qui s'enquiert de ta santé.
— Elle se fout de ma santé. Elle ne s'intéresse qu'à ce que je représente pour elle. Crois-tu que je n'ai pas entendu ce qu'elle a dit? Je suis complètement dessaoulé, dis-le-lui. Et qu'elle ne me parle plus ni de suicide ni de folie. Bon Dieu, Anaïs! Je suis à poil. J'ai même pensé à ne pas abîmer mon costard. Anaïs! Je suis un type bien. Amanda (il tremble) m'a bien mérité. Je n'ai aucune raison de vouloir me suicider et personne ne peut me soupçonner de ne pas être en conformité avec la réglementation psychologique en vigueur dans notre pays. Ont-ils des lois dans ce sacré pays pour foutre la paix aux pauvres types qui ne veulent plus entendre parler des femmes? Anaïs, toi qui connais mes droits, réponds-moi!
— On ferait mieux de l'installer à l'intérieur, dit Gisèle. Quelqu'un a-t-il un peignoir sous la main?
C'est Jean elle-même qui s'amène avec le peignoir que Amanda avait balancé dans les airs.
— Oh! merde, fait Mike en se tenant la tête, encore elle. Anaïs, dis-lui que je regrette que la moitié du monde soit terriblement moche et qu'elle n'en fasse pas partie. Ça me guérirait de sa présence!
— Qu'est-ce qu'il baragouine? demande Jean en secouant ses seins.
— Vous le faites délirer, dit un type un peu rouge sur le front et le dessus des mains. C'est un écrivain et vous le faites délirer.
— C'qu'il dit, dit une bonne femme sur le retour, c'est qu'on veuille bien lui foutre la paix. J'comprends ça, allez!
— C'est qui cette lessiveuse? dit Mike. Anaïs, sauve ton père de la noyade!
Gisèle et moi on est en train de bichonner Mike qui s'est recroquevillé dans un divan, ayant chassé tous les coussins sauf un qu'il s'est mis à sucer. Gisèle rit un peu et je m'efforce d'être une véritable amie, ce qui n'est pas facile vu les circonstances. Amanda descend à ce moment, vêtue d'un sac boutonneux et brodé qui lui arrive aux pieds. Elle est chaussée de babouches.
— Est-ce qu'on a le droit d'être ridicule quand on s'éclipse? demande-t-elle en descendant l'escalier en danseuse. En tout cas, c'est pratique. Je peux le démontrer. Je vais le démontrer. Pas vrai, Anaïs?
— Bon Dieu! Qu'est-ce que tu vas démontrer, Amanda (il tremble)?
— Devine, vieil ivrogne. J'ai vu de là-haut le spectacle que tu as donné. Je crains que ça ne lui ait pas plu. Qu'est-ce que tu en penses?
— Ma nudité était purement accidentelle. Elle vaut bien la tienne.
— Toutes les nudités se valent, sauf celle qu'on veut plus que tout au monde. Celle-là vaut son pesant d'or. On n'est jamais assez riche.
— Tu as tout l'argent qu'il me faut, dit Mike qui se met à pleurer.
— Je n'en ai plus pour moi-même, voilà où j'en suis. On s'éclipse? dit-elle en clignant d'un oeil dans ma direction.
— Ça va aller, dit Gisèle. Moi aussi je pleure quand j'ai trop bu. Je me rends compte alors du niveau de douleur que j'ai à supporter en silence pour ne gêner personne autour de moi. C'est ça l'effet que ça fait non, Mike?
— Banal, fait Amanda, mais réconfortant, hein Mike? Tu as trouvé ta soeur jumelle. Puisqu'elle le dit elle-même? Allez salut et pas de folie!
— Anaïs! Ne me fais pas ça! Amanda (il tremble) ne fais pas de mal à mon amie!
Quel mal pourrait-elle me faire?
Amanda et moi on se retrouve dans le jardin derrière la maison. Fabrice est assis sur une chaise, au milieu de l'herbe, tourné vers la nuit, vers les montagnes qu'il semble interroger. On n'a pas le temps de revenir sur nos pas. Il nous a entendues et s'est retourné. Il nous montre son visage creusé par les coups durs de la maladie. Il sourit.
— J'aime une solitude enfin troublée, dit-il doucement. J'aime ça, les amies. Prenez des chaises et venez vous asseoir avec moi.
— Besoin de bavarder? demanda Amanda.
— Vous êtes la femme de Mike, si je ne me trompe pas. J'aime Mike.
— Alors il a plus de chance avec vous qu'avec moi. On va vous laisser tranquille, monsieur de Vermort. On pensait que l'endroit était désert.
— Je comprends, dit Fabrice en se levant.
— Non, c'est nous qui nous en allons, monsieur de Vermort. Continuez de bavarder avec les montagnes. Vous en parlerez dans votre prochain livre. Vous direz que c'est moi qui vous ai dérangé. Je ne pourrai pas dire le contraire, non?
— J'allais m'en aller, de toute façon. Je me dois à mes invités. Ne sont-ils pas ici pour m'entendre et me voir et deviner ce que j'ai derrière la tête, comme idée ou comme autre chose qu'ils sont venus chercher?
— Gisèle s'occupe de nous à merveille, dis-je.
— Oh! Anaïs, comment ça va?
— Regular. J'ai aimé ton dernier livre.
— C'est en réalité le premier, Anaïs. Et peut-être le dernier.
Quand je vous disais qu'il n'est pas possible de savoir ce que Fabrice est en train d'écrire!
— Prenez des chaises, dit-il en s'en allant.
— Tu parles d'une chaise! dit Amanda quand il fut parti. Je déteste cet homme. Je n'aime même pas ses livres. Il n'a rien à dire et parle sans arrêt. Il se donne des droits, voilà ce qu'il fait. Et juge et partie avec ça!
— Vous avez dit qu'il valait mieux que moi.
— Pas du tout. J'ai dit qu'il était au plafond, comme une mouche. Mike par terre, comme un chewing-gum et vous... qu'est-ce que j'ai dit déjà?
— Debout sur la table à faire le singe, pour amuser je suppose.
— Mais vous n'amusez personne, ma vieille!
— Ce n'est pas ce que je demande à la vie.
— Ne lui demandez rien. Faites comme moi. Laissez-la faire. Tout arrive.
— Facile à dire quand on est farci aux as.
— Vous me traitez de dinde, maintenant! Je ne vous plais pas? Juste un soir?
Elle minaude et se fout à poil, à cheval sur la chaise comme une danseuse de cabaret. On peut jouer tous les rôles quand on a les moyens. Suffit d'ouvrir une bande dessinée pour se donner cette imagination. Et voilà le résultat. Elle regarde les montagnes en me parlant de son corps que je ne vois plus à cause de la lumière qui s'est éteinte sous la véranda. Je m'assois dans l'herbe. Je ne suis pas en compagnie d'une femme. Une femme ne se donne jamais. C'est pour ça que je préfère les hommes. Mais elle n'est pas un homme non plus. C'est une gamine que la loi protège parce qu'elle a le privilège de l'argent.
— Qu'est-ce que vous écrivez en ce moment, Anaïs?
— Rien d'encore très clair dans ma tête. Je me repose. Je me recharge. L'écriture, c'est comme l'amour. La fin d'un livre, c'est un divorce. On ne sait jamais très bien d'avec qui on vient de divorcer quand on a mis le point final. Et il faut déjà songer à se remarier. Avec qui? C'est la question.
— J'aime pas les histoires d'amour. Elles me font vraiment chier.
— N'en parlons plus dans ce cas.
— Que pensez-vous de l'attitude de Mike?
— C'est un chewing-gum sous la table, vous l'avez dit vous-même.
— Non. Je veux parler de ses manies suicidaires et de son penchant pour la folie.
— C'est ce que vous voulez bien imaginer. On pourrait en dire autant de vous.
— Moi? Suicidaire? Folle?
— Vous suicidez votre corps et vous dénaturez votre conversation, voilà ce que je veux dire. Vous n'aimez pas ma façon de voir les choses?
— Servez-moi un verre.
— Ça sert à quoi la nudité s'il n'y a pas de soleil pour l'éclairer?
— Servez-moi un verre!
— Est-ce que ce sera le premier d'une longue série?
— Anaïs, je vous en prie!
— Excusez-moi. C'est une des tares de la psychose qui me guette. Viser juste le coeur du problème et trouver les mots de la douleur exacte. Je le sais.
— Folle? Vous êtes folle? Comme Mike? Est-ce que tous les écrivains sont fous?
— Vous buvez chaud ou froid?
Elle montre un bout de sein dans le peu de lumière qui tombe.
— Faites ce que vous voulez, Anaïs. Mais foutez-moi la paix. Éclipsez-vous toute seule.
C'est le côté animal de la femme qui me répugne. Cette attente animale au bord du plaisir qui n'existe peut-être pas pour elles.
Je m'assois dans le salon pour fumer une cigarette. De là, je peux à peine la voir, à cheval sur la chaise, les mollets luisants et la chevelure mélangée à la nuit, parfaitement mélangée au bout de son cou un peu gros. Qu'est-ce qu'elle veut? Qu'est-ce qu'une femme peut vouloir au moment de cesser d'attirer le regard des hommes? Rien de clair, rien et tout à la fois, une espèce de boulimie incontrôlée, elle se rend compte qu'elle est passée à côté de tout, elle est capable du pire.
— Et bien sûr, fait une voix dans l'ombre, vous ne savez pas qui est cette femme.
— La femme d'un ami, dis-je sans chercher à identifier cette voix qui est celle d'un homme-femme. Il n'y a rien à comprendre. Est-ce que vous comprenez, vous?
— Ça ne me regarde pas.
— Alors ne me posez plus de question de ce genre. Ne parlons plus d'elle.
— Ne parlons plus du tout, fait la voix. Et elle se tait.
Elle (ou il) est assise de l'autre côté du salon, sur un divan, les jambes étalées dans les coussins et elle fume une cigarette qui ne quitte pas sa bouche. Je ne la connais pas? dites-vous. À cette distance, je ne vois même pas si elle est belle. Peut-être assez jeune. Je pourrais allumer, la poire électrique est dans ma main, j'ai presque envie de voir son visage, pour me faire une idée de son silence.
— Anaïs... appelle doucement Amanda.
Elle revient dans le salon et se plante entre elle et moi, lui tournant le dos.
— Est-ce qu'on va rester comme ça toute la nuit à se faire la gueule? dit-elle.
— Je ne crois pas. On s'est simplement éclipsé chacune de notre côté, non?
L'homme-femme dans l'ombre émet un petit rire. Sa cigarette s'écrase sur la table. Elle se lève et sort, silhouette majestueuse, sans nom, silence acquis à jamais.
— Tu étais occupé avec mon frère?
— Ce n'est pas ton frère, dis-je. Tu ne peux pas comprendre. Ça fait des années qu'elle me surveille de loin. Je n'ai jamais vu que son ombre. Elle me parle, me pose des questions et puis d'un commun accord, on s'impose le silence. Et quand quelqu'un vient nous déranger, elle s'en va discrètement.
— Tu te fiches de moi. Olivier est mon frère...
— Je t'assure que non. C'est la vérité.
— Enfin! si ça te fait plaisir que ce soit elle plutôt que moi.
— Ça ne me fait aucun plaisir. Elle existe de cette façon, c'est tout, chaque fois qu'elle peut prendre ses distances dans une ombre calculée que je ne franchis pas, ni du regard ni encore moins à pied, si tu vois ce que je veux dire.
— Ça ne marche pas! C'est trop cloche comme idée.
— Mais ce n'est pas une idée. C'est la réalité.
— Et elle s'appelle comment, ta réalité?
— Aucune idée. Elle n'a peut-être pas de nom.
— Toutes les femmes ont un nom.
— Tous les hommes-femmes ont un corps, c'est différent.
— Va me chercher un verre.
À ce moment-là, une clameur s'élève sur la terrasse où tout le monde applaudit à tout rompre. Une lampe s'allume. Gisèle apparaît un peu ébouriffée, une bouteille à la main. Elle s'étonne à peine de la présence d'Amanda au milieu des coussins.
— Il a un succès ce Lorenzo! dit-elle en posant la bouteille sur une console.
Mike apparaît derrière elle. Il est reparti pour un tour. Sa chemise est nouée autour de son cou.
— Ça par exemple! Amanda (il tremble)! Qu'est-ce que tu fabriques dans cette tenue? Explique-moi ça un peu.
— Elle s'amuse avec des coussins, dis-je.
— Elle s'amuse avec toi?
— Dis-lui que je n'ai pas envie de jouer avec elle.
— Anaïs n'a pas envie de jouer avec toi.
— Qui te dit que j'ai envie de jouer avec elle?
— Mais tu viens de me le dire, Amanda (il tremble)!
— Je ne t'ai rien dit du tout! Tu délires.
— Elle dit que tu délires. Tu devrais arrêter de délirer en sa présence.
— Dis-lui que j'aime bien délirer avec elle.
— Elle dit qu'elle ne sait plus ce qu'elle dit.
— C'est quoi, ce Lorenzo? demanda Amanda en enfilant son sac de toile devant un miroir opportun sur lequel elle laisse la trace de ses doigts, oblique queue de la comète un peu rageuse qui sépare ses yeux.
— C'est un ami, dis-je. Tu devrais aller le voir. C'est un spectacle pour les dames. Les messieurs détestent ce genre d'exhibition.
— Il a un de ces engins! s'écrie Gisèle d'une voix aiguë qui se termine par un hoquet. J'crois pas en avoir déjà vu un pareil! Venez Amanda. Allons nous rincer l'oeil entre copines. On va rêver un peu, si ce n'est pas interdit.
— Allez vous faire foutre! dit Mike quand elles sont parties.
— C'est toi qui devrais aller te faire foutre. Va te faire foutre avec ta femme le plus loin possible d'ici.
— Mais enfin, Anaïs! Tu ne peux pas me parler comme ça. Je ne mérite pas ce qui m'arrive. Je suis un brave type.
— Envoie-toi en l'air avec la statue.
— J'ai déjà essayé. Elle est trop haute. J'peux pas avec les géantes, j'peux pas avec les moches et les belles me désespèrent.
— Essaye Gisèle. Elle est normale. Elle t'aime. Je suis sûre qu'elle ne te refusera pas un petit service si tu lui demandes gentiment.
— Il faut que je me dessaoule, Anaïs. Je vais aller prendre un bain.
— Tu peux bien te noyer cette fois! dis-je en le regardant sortir sur la terrasse.
Il ne m'a pas entendue. J'éteins la lumière. Je vais peut-être dormir. Je renonce à allumer une cigarette. Je regarde la chaise dans le jardin. Olivier est assise dessus, me regardant, jambes croisées, fumant toujours sa longue cigarette, souriante.
— Venez, dit-elle.
C'est la première fois qu'elle me le demande. Depuis des années, je n'ai jamais réussi à l'approcher. Chaque fois que je l'ai tenté, elle s'est enfuie. Il est vrai que je n'ai jamais couru derrière elle. Elle a toujours disparu dans l'ombre la plus proche, ne réapparaissant que plus loin, ou plus tard, et jamais en pleine lumière. Et maintenant, après des années et des années de fréquentation distanciée, elle me demande de venir, elle ne bouge pas tandis que je m'approche, un peu frissonnante, la voyant s'éclaircir, visitant ses ombres une à une pour au moins deviner son visage. Mais je ferme les yeux et je m'arrête.
— Viens, dit-elle.
Je ne peux pas bouger. Puis je tombe à genoux, lourdement, le choc résonne dans ma tête, j'attends une autre manifestation de sa présence, un mot, un froissement de sa robe, le cliquetis de ses bagues, une allumette, son souffle et la fumée qui virevolte en l'air. Je mens.
— Ça ne va pas, Anaïs?
C'est Fabrice. Il ne manquait plus que lui. Il va me falloir supporter ses sucreries mentales. Pendant combien de temps? J'ouvre les yeux. Olivier a disparu. Je suis à genoux devant la chaise vide. Fabrice pose une main sur mon épaule. Sa main est lourde, dure. Il n'ose pas me parler de la chaise devant laquelle je me suis prostrée comme devant une idole. Je pourrais lui en parler, moi, mais il n'a pas besoin de connaître mes petits secrets mentaux. Dans son prochain livre, on me verra à genoux devant une chaise, en pleine nuit dans un jardin arabe, et il se contentera de construire le parallèle entre cette posture et ma personnalité. On trouvera ça remarquable. Sans dialogue. Sans explication. Pas de théorie. Rien qu'un parallélisme impeccable pour me réduire à son talent. On ne pourra plus s'empêcher de me voir sans voir la chaise et mes genoux. Il détruit l'amitié de cette façon. C'est un jeu cruel.
— Qu'est-ce qui ne va pas, Anaïs?
Cette fois sa question est plus précise, elle veut aller au coeur du problème. Il n'y a plus d'alternative, il cherche une nature de vertige, il se penche avec condescendance, son souffle amer me pénètre et m'étourdit.
— Vas-tu m'expliquer ce que tu fiches devant cette idole de chaise?
Il revient à de meilleurs sentiments, plaisante un peu avec la surface de la douleur. Il ne pénètre jamais seul au coeur de la raison. Il attend son heure. Il n'a pas encore trouvé les mots. Il ne les trouvera peut-être jamais. Ce sacré type va mourir et il se fait un sang d'encre uniquement à cause de son travail dont l'inachèvement lui semble pire que la mort qui va le détruire. Il redevient doux et tendre, sirupeux, il retrouve le mot de l'amitié et me parle dans l'oreille, touchant mon oreille du bout de ses lèvres, la léchant un peu à la fin.
— Tu as tort de m'en vouloir à ce point, dit-il en s'asseyant sur la chaise.
— Pourquoi t'en voudrais-je?
— Parce que je t'ai surprise dans cette attitude. Ç'aurait pu être n'importe qui.
— Je suis ridicule de toute façon. Je veux dire: peu importe qu'on m'ait vue dans cette posture ridicule. Il n'y a pas de mal.
— Pas de mal à tomber à genoux devant une chaise ou pas de mal à se laisser surprendre dans cette attitude?
— En réalité, la chaise n'y est pour rien. Je priais.
— Alors tant pis pour la chaise! dit-il.
— Tant pis pour toi, tu veux dire!
— C'est vrai.
Il ne me parlera plus. Il retourne à ses montagnes, les yeux peut-être fermés. Je le laisse aux étoiles et je retourne dans le salon. La lampe est de nouveau allumée. Je dérange un couple qui s'ébat juste sous l'abat-jour, inondé de lumière. Je m'excuse vaguement et cherche du regard un endroit tranquille où fumer une cigarette en pensant à des choses plus sereines, plus extérieures, un peu superficielles si c'est possible. Je trouve un fauteuil noir et carré. Il est tourné contre le mur, ou plus exactement vers un vaisselier qui rutile doucement. Je m'assois et je la fume, cette cigarette.
— Anaïs!
C'est Olivier. J'allais dire "encore" mais je ne suis pas impatiente à ce point. Sa voix m'arrive d'une mezzanine où se bousculent des objets de cuir et de cuivre.
— Monte! dit-elle.
Je monte les barreaux de l'échelle avec toute la prudence que m'impose mon sens aigu du vertige. Ma tête arrive à la hauteur du plancher couvert de tapis qui sentent la poussière. Elle est assise dans l'ombre. Je vois ses genoux et ses longs mollets. Une main apparaît.
— C'est ici que Fabrice écrit, dit-elle.
Elle me montre la disquette, la fait jouer lentement dans l'écran de lumière qui clignote.
— Son dernier livre, dit-elle encore. Memento mori ou N'oublie pas que tu dois mourir.
La disquette quitte ses mains comme un oiseau. Elle vient se poser devant mon nez, sur le tapis où elle ne fait aucun bruit. L'écran s'éteint. La mezzanine retourne à l'obscurité. Je regarde le couple un peu déshabillé. La femme me regarde d'un air triste. L'homme cherche à craquer une allumette qui refuse de s'allumer. La cigarette tremble dans sa bouche.
— Quand vous aurez fini... dit la fille.
Je descends de l'échelle, la disquette dans la poche. La lumière de la lampe s'éteint au-dessus du couple. L'allumette s'allume. Apparaît le visage surpris de l'homme qui n'a plus la cigarette dans la bouche, puis il éclaire le visage de la femme. La cigarette est au bout de ses lèvres. Elle l'approche de la flamme et l'allume. L'homme secoue l'allumette. Elle s'éteint. La braise fait un point rouge dans l'ombre totale. Je ne mens pas.
Sur la terrasse, Jean est en train de faire la cour à Lorenzo, le petit ami que j'ai amené ce soir pour lui présenter du monde mais il s'est débrouillé sans moi et il a l'air heureux de son succès. Je l'embrasse sur la bouche. Jean se recule un peu, et dit:
— Vous vous connaissez, à ce que je vois?
— Je suis le mignon de l'écrivaine américaine Anaïs K., dit Lorenzo qui adore dire ça aux femmes chaque fois qu'elles ne le lui demandent pas.
— C'est vrai que je vous trouve mignon, susurre Jean qui s'en veut un peu de s'être trompée à ce point. Pas vrai qu'il est mignon?
Elle s'en va. Lorenzo rit.
— Elle a eu beaucoup de succès dans la piscine, dit-il.
— Tu as eu beaucoup de succès toi aussi.
— Je ne me plains pas. Est-ce que tu as eu du succès, toi?
— Pas comme je voulais.
— Il faut choisir.
— Je n'ai pas eu le choix.
— Alors je te plains. Homme ou femme?
— Homme-femme.
— C'est ce qui peut arriver de pire. Ne pas avoir le choix et subir l'homme-femme.
— Ce n'est pas tout à fait ce qui s'est passé.
— Olivier?
— Dans le mille. Comment le sais-tu?
— Il me l'a dit. Il m'a parlé de toi.
— J'aurais voulu être là.
— Paraît que tu lui as volé un poème du temps de votre jeunesse?
— C'est ce qu'elle raconte pour se rendre intéressante.
— C'est lui qui écrit les poèmes de Mike?
— Peut-être qu'elle aime se faire voler ce qui lui reste de cervelle.
— Ce serait fantastique.
— Quoi?
— Ce type qui vole sa femme pour tromper le monde.
— Il ne l'a trompée qu'une fois. Avec Virginie, la soeur d'Amanda.
— C'était quoi ce poème?
— Presque rien. Un discours un peu baveux sur l'amour à trois.
— Tu le lui as vraiment volé?
— Qui peut croire un homme-femme qui écrit les poèmes de Mike?
Je vous le demande.
Chapitre X
Récit d'Anaïs K.
Un an plus tard, malade
»C'est Mike qui est venu me chercher à l'aéroport. Il en a fait une tête, mon ami de toujours!
— Bon Dieu, Anaïs, qu'est-ce qui t'arrive?
— J'ai failli aller en prison.
— Oui, ça, je le sais. Mais ça n'explique pas tout.
— Gisèle est malade.
— Je ne crois pas, non. Elle se porte comme un charme. Je l'ai vue pas plus tard que la semaine dernière.
— Ce n'était pas une question, Mike. Elle a le virus.
— Le virus? Quel virus? ¡Párate aquí, hombre! dit-il au chauffeur qui fonce dans le parking d'un centre commercial. Le virus?
— Faut bien que ça arrive à quelques-uns, non?
— Merde! Tu en es sûre?
— Sûre de quoi? Du virus? De Gisèle?
— Ne m'embrouille pas, Anaïs. Allons boire un coup. ¿Quieres beber algo? dit-il au chauffeur qui secoue la main pour dire non. Amanda m'a parlé de ce truc qui fait peur à tout le monde. Son père en est mort. Il n'a pas fait long feu.
Il ouvre la portière, pose un pied par terre et se remet à parler sans quitter le taxi.
— Ça, on peut dire que ç'a été vite fait, bon Dieu! Je te remercie de venir mourir chez moi, Anaïs. C'est Amanda qui va être contente. Ça lui rappellera le bon vieux temps. C'est une vraie bonne femme en la matière.
C'est sa manière d'être triste. On est revenu au taxi. Il était beurré comme il faut. Mais il n'a pas fait d'histoires. D'habitude, il en fait. Mais cette fois-là, il n'en avait plus le goût. Ou alors il était plus ivre que d'habitude. Il y a une explication pour tout, avait dit le pasteur à ma mère en regardant le visage bleu de mon père qui commençait à sourire dans la mort. C'est exactement ce que me disait Mike en dégueulant sur les sièges du taxi.
— ¡Qué mierda! dit le chauffeur qui connaissait bien Mike et qui ne lui en voulait pas.
C'était le taxi de Polopos et Mike, qui ne conduisait pas à cause d'une mésentente avec le gouvernement au sujet d'un point de droit du Code de la route, était son meilleur client.
— Écoute, Anaïs! Je crois qu'Amanda ne va pas être d'accord. (Il redevenait raisonnable juste au moment où le niveau d'alcool dans son corps commençait à baisser.) Non, il vaut mieux que je te pose la question, Anaïs. Crois-tu qu'Amanda va être d'accord?
Il était redevenu vraiment très raisonnable. J'avisai le chauffeur.
— On va acheter une bouteille, lui expliquai-je. Monsieur Bradley en a besoin.
— ¿De vino?
— Más fuerte.
— Aguardiente.
— Más! Más!
— ¿Gasolina?
La bonne blague! Il arrêta la voiture en face d'une bodega digne de ce nom qui arborait un gigantesque chapeau de fer rouillé en guise d'enseigne avec écrit dessus à la peinture et au néon: Los Tres Compañeros. Du coup, je demandai au chauffeur s'il voulait être de la partie et il se frappa le front pour me montrer à quel point je faisais peu de cas de sa licence de taxi.
À l'intérieur, entre deux tranches de jambon qui l'assoiffèrent jusqu'au délire, Mike vida la moitié d'une bouteille de Málaga et devint rouge comme le patron de la bodega qu'il avait insulté en entrant à cause de la présence de deux putains qui se ravitaillaient en se chamaillant sans se soucier de ce qui se passait autour d'elles. Depuis ce moment, le patron était rouge de colère et je voyais bien qu'il était prêt à tenter quelque chose contre Mike qui le regardait en grimaçant, se fourrant un doigt dans le nez et le trempant dans le vin pour en agrémenter le goût.
— Dites à votre copain d'arrêter de faire le singe! dit soudain le patron qui en avait visiblement assez qu'on s'amuse à ses dépens.
— Il ne comprend pas, dis-je. C'est un Français.
— Je me fous que ce soit un Français ou le diable. Qu'il foute le camp! Toi aussi fous le camp! ¡Lárgaos!
— Il n'aime pas les Français, dis-je à Mike. Finis ton vin et on s'en va.
— Je veux des olives.
— Y a pas d'olives! rugit le patron.
— J'en veux au fenouil!
— T'en auras dans la gueule si tu continues! s'esclaffe une des putains.
— Ne parlons plus d'olives, dit Mike. Parlons de la mort.
— Il est triste votre copain, dit le patron.
— Il est triste chaque fois qu'il se met à parler espagnol.
— Ne dites pas de bêtises et foutez-moi le camp!
— Sans moi! dit la pute.
— C'est vous qui l'avez obligé à parler espagnol, dis-je au patron.
— Il était triste avant de parler espagnol.
— Il s'est mis à parler espagnol dès qu'il vous a vu.
— C'est vrai, dit Mike. Je voulais que tu me comprennes bien. J'avais des tas de choses à te dire. Des choses désagréables.
— On ne parle pas de ce genre de choses avec des inconnus, dit le patron qui commençait à s'intéresser à la conversation.
— C'est une contre-vérité, dit Mike.
— Vous me traitez de menteur! C'est pire que tout!
— Personne ne vous a traité de menteur, dis-je.
— Vous êtes simplement un type qui se trompe, dit Mike.
— Je ne peux pas me tromper sur votre compte. Buvez et filez!
— Voilà qu'il recommence, Anaïs! Donne-lui un marron de ma part.
— Je ne peux pas. Il est trop méchant. Bois et filons.
— L'Espagne est un triste pays, dit Mike. Ça fait quinze ans que je vis ici et je m'emmerde depuis le début.
— Personne ne vous retient, dit le patron un peu tristement.
— Justement oui! Quelqu'un me retient!
— Le travail? demande le patron encore un peu plus triste.
— Ma femme, dit Mike doucement. C'est ma femme qui me retient.
— Il faut la laisser alors, dit le patron un peu moins triste. Avec les femmes, il y a toujours une solution. On n'est pas obligé de les fréquenter.
— Par ici la monnaie! dit la pute (elle éclate de rire). Non mais quelle cuite!
— Je ne peux pas quitter ma femme, avoue Mike.
— On peut toujours quitter une femme. ¡Cojones!
— Mon ami ne peut pas quitter la sienne, dis-je.
— Qu'il essaye de la quitter. Essayer, c'est l'avertir qu'on n'a pas l'intention de se laisser faire. Que les choses peuvent changer! ajoute le patron avec conviction.
— Mon ami ne veut pas s'expliquer.
— Alors qu'il foute le camp, dit le patron qui voyait que la conversation s'achevait à cause de l'entêtement stupide de Mike qui ne voulait pas quitter sa femme, ni même essayer de la quitter, et tout ça sans expliquer ni le commencement d'une bonne raison de se jeter de cette façon triste et inhumaine à ses pieds de maîtresse dont lui, don José María, n'aurait pas voulue ni en paroles!
— Vous avez bien raison, dit la pute. Toutes les femmes sont des putains, sauf moi.
— Sauf ma mère, dit Mike doucement, le front sur le comptoir. On dit: toutes les femmes sont des putains, sauf ma mère.
— Qu'est-ce qu'il chante? fait l'autre putain.
— J'en sais rien. Il parle de sa mère.
— Le mieux, c'est qu'il se taise et qu'il foute le camp, dit le patron en remplissant le verre de Mike. Bois à ma santé encore un coup et va-t-en! Tu es triste. Tu vas ruiner la réputation de mon établissement. Par les temps qui courent, je n'ai vraiment pas besoin de ça.
— Pour moi le temps est arrêté, dit Mike. Puisque vous ne voulez pas que je vous parle de ma mère, je vais vous parler d'une amie.
— On veut pas non plus, dit la pute en riant.
— Une amie qui va mourir, dit Mike qui sait distiller les arguments pour convaincre.
— On t'a déjà dit qu'on ne voulait pas t'entendre parler de la mort, dit le patron.
— Alors elle va en parler elle-même. (Je rougis.)
— Qui? Elle? fait la pute.
— Tu vas donc mourir? dit l'autre. Qu'est-ce que t'as fait pour mourir si jeune?
— De quoi meurt-on à cet âge et à notre époque! glapit Mike en frappant le comptoir du plat de la main.
— De mon temps, on mourait à la guerre si on avait l'âge, dit le patron.
— À cette époque-là, dit la pute d'un air savant parce qu'elle sentait qu'elle était sur le point de comprendre, à cette époque-là, les femmes mouraient en couches si elles avaient l'âge requis.
— Dis donc pas de conneries, fait l'autre pute qui se fiche de la science de sa copine.
— Bon, Mike, on s'en va, dis-je en soulevant la tête au-dessus du comptoir.
— Il va falloir le porter.
— Portez-moi sur une chaise, dit Mike. Je veux mourir assis.
— Mais c'est pas toi qui va mourir, pauvre cloche!
— C'est vrai. Alors portez-moi sur un plateau, comme un Gaulois.
— C'est sur les boucliers qu'on les portait les Gaulois, dit le patron en riant, et il donne un savant coup de plateau sur la tête de Mike. (Boing!)
— Alors ne me portez pas. Laissez-moi me porter tout seul.
— Je vais chercher le chauffeur, dis-je.
— T'as un chauffeur? dit la pute en sifflant.
— De taxi, dis-je en sortant.
— C'est toujours mieux que rien! entendis-je quand je fus dehors.
Le chauffeur, qui s'appelait Pepe, hocha la tête en me voyant arriver et je n'eus pas besoin de l'appeler, il s'amena en balançant les bras mais sans rien dire de ce qu'il pensait. Il connaissait bien Mike. Il lui pardonnait tout. Il savait quelque chose d'important à propos de Mike, ou il croyait le savoir. En tout cas, il entra avec moi dans la cave et il salua le monde d'une brève syllabe qui n'était pas forcément un salut. Peut-être un avertissement.
— Pepe! s'écria Mike. Viens boire un coup.
— Je ne peux pas, dit Pepe, j'ai ma licence à surveiller. C'est mon gagne-pain.
— Alors mange! dit Mike en lui tendant l'assiette pleine de jambon.
— J'aurai soif après, dit Pepe. Je me connais. Je dois me surveiller.
— Pepe se surveille tout seul, dit Mike à la pute intéressée.
— Et toi, qui c'est qui te surveille? dit-elle. Ta femme?
— Non. Elle fait un tas de choses avec mon corps, mais pas ça. Est-ce que quelqu'un veut savoir ce qu'elle fait avec mon corps?
— T'es pas un athlète.
— Un athlète serait trop lourd pour elle, décrète Mike. C'est une petite femme. Je suis juste à sa taille.
— Alors? C'est qui qui te surveille? continue la pute.
— Le public, dit Mike en faisant claquer sa langue.
— Merde! T'es artiste?
— Un peu mieux qu'artiste, ma chère.
— Poète?
— Tu l'as dit! J'suis poète. Ça t'en bouche un coin, patron?
— C'est pas de l'entendre qui va me boucher un coin, dit le patron en grommelant. Faudrait voir à voir et on n'a rien vu.
— Mike! Si on foutait le camp. J'ai besoin de te parler.
— Ta copine veut plus rester avec nous, dit la pute. Elle est quoi, elle? Professeur?
— Anaïs! Est-ce que je peux lui dire ce que tu es?
— Ça ne l'intéresse pas. Et puis ça lui ferait peut-être peur. Ferme ton caquet et foutons le camp d'ici. On pourra parler. J'ai besoin d'un conseil.
— Tu peux parler devant mes amis, dit Mike d'un ton solennel.
— Ne dis pas de bêtises. Ce ne sont pas tes amis.
— Qu'est-ce que t'en sais si on n'est pas amis Mike et moi? Hein Mike? dit la pute.
— Je serai ton ami si tu ne touches pas à mon argent, dit Mike.
— Fâchée! dit la pute qui s'esclaffe.
— La preuve est faite! dit Mike sentencieux. Foutons le camp sans insulter personne, pas même le patron qui est peut-être un ami.
— Peut-être, dit le patron. Revenez quand vous voulez. Sans faire d'histoires. Je suis l'ami de tous les types qui ne font d'histoires à personne.
— C'est trop d'amis pour un seul homme, dis-je.
— Mettons que ça ne soit pas de l'amitié, reconnaît le patron. Disons que j'ai le sens du commerce. Amusez-vous bien.
La propriété de Mike est située assez loin de la côte dans la montagne. Il y fait chaud toute l'année, même si la température baisse un peu au mois de février quand la neige se met à tomber sur les hauteurs, transformant l'horizon en un immense mur blanc qui semble être la limite du monde, à cette heure-ci, en plein soleil. Les terres s'étendent sur trois ou quatre kilomètres entre deux versants qui se rejoignent dans le lit d'une rivière toujours à sec, même au moment de la fonte des neiges, à cause d'un barrage situé très haut en amont, au pied des hautes montagnes dont la roche est luisante au soleil alors qu'ici, mis à part quelques pentes schisteuses, la terre ne reflète pas de lumière, elle l'absorbe jusqu'au feu qui vous fait tourner la tête en plein après-midi. La maison a été bâtie sur un plateau artificiel dû au travail des bulldozers qui ont coupé la cime d'une colline comme le haut d'un ice-cream, ni plus ni moins. C'est un vaste tipi aux poutres métalliques qui se dressent en pointe dans le ciel bleu ou blanc selon qu'on est en hiver ou en été. Tout autour de cette structure qui impose ses verrières Amandaies au milieu de ses reflets de miroir, Mike a fait construire une bonne vingtaine de petites bâtisses blanches aux toits rouges, d'une manière qui semble tout à fait anarchique, sans souci de communication entre elles, mais en adéquation avec les ombres qu'elles portent les unes sur les autres. Chaque ouverture est un véritable tableau, une œuvre signée Mike Bradley, à moins qu'il n'ait volé l'idée à Amanda qui de toute façon ne s'autorise aucun commentaire sur le sujet. Elle ne revendique que la piscine et la tonnelle qui la couvre à moitié. Il y a toujours des grains de raisin dans cette sacrée piscine, des feuilles de vigne et des bouteilles de verre qui finissent par s'enfoncer pour faire jouer leurs reflets verts sur le fond vaguement gris. Amanda est fière de sa piscine mais elle ne force personne à y faire trempette avec elle. C'est sa piscine et elle n'est jamais partante pour la prêter. Elle la prête cependant si on le lui demande gentiment.
— Anaïs! crie Mike dont la tête apparaît dans la fenêtre d'une des casemates. Est-ce que tu as demandé à Amanda la permission d'utiliser sa piscine?
— Ne fais pas l'idiot, Mike! dit Amanda.
— Ne lui demande rien, Anaïs. Elle t'arrachera les yeux. (Il rit.)
— Mike s'imagine que je me sens propriétaire de la piscine, dit Amanda. Une espèce d'arrangement quoi! Moi, la piscine et lui la maison et les terres. Tout à son avantage. Il aime bien s'avantager, Mike.
— Ne l'écoute pas, Anaïs. Quoi qu'elle te dise, ne fais pas attention à ses critiques. Elle devient mordante si tu la laisses parler sans rien dire toi-même.
— Ce pauvre Pepe et son taxi! dit Amanda. Il n'a pas voulu que je l'aide à nettoyer. Je parie bien que c'est sa femme qui s'est tapé le boulot.
— A boire! crie Mike.
— Tu as assez bu hier soir! dit Amanda dont le côté pile est en train de rôtir au soleil, allongé au bord de la piscine sur un matelas.
— Rien qu'un verre!
— Pas une goutte. Tu t'y noierais.
— J'imagine que tu es au courant, dis-je.
— Bien parlé! crie Mike. Ne lui envoie pas dire.
— Mike a pleuré toute la nuit. J'ai fini par comprendre. Que viens-tu chercher ici? Une explication? Il n'y en a pas.
— Je n'ai pas besoin d'explication. Je suis venue voir les derniers amis qui me restent.
— Comment vas-tu nous perdre, nous?
— Ne sois pas cruelle.
— Ce que tu as fait à Fabrice est cruel.
— Ce que m'a fait Gisèle est cruel.
— Qu'est-ce que tu comptes me faire? dit Amanda en se tournant côté face.
— J'irai à l'hôtel. Dès demain.
— Bien parlé. Il y a toujours ce Lorenzo pour y amuser le client. Je suppose que tu t'amuseras avec lui. Avec la prudence qui s'impose. Si ce n'est pas trop tard.
— Il t'a peut-être contaminée.
— Non, je suis tranquille.
— Bientôt le virus se baladera dans l'air. Comme ça il y en aura pour tout le monde.
— Ne dis pas de bêtises.
— Mike dit des bêtises, pas moi.
— Ne le contamine pas, s'il te plaît.
— Je ne contaminerai personne. Pas même Lorenzo.
— Alors je m'en servirai encore. Avec précaution.
— Ne la laisse pas faire, Anaïs, crie Mike de la casemate.
— T'en fais pas pour ta copine, dit Amanda. Elle n'a pas l'intention de rester.
— Tu n'aimes pas mon domaine, Anaïs?
— J'irai à l'hôtel demain. Amanda a peur du virus.
— Crache-z-en quelques-uns dans la piscine, merde!
Le v'là qui s'amène, fou de colère, un peu titubant à cause des restes de la cuite et au fond pas très convaincant.
— Merde! fait-il. Tu entends ce que je te dis, Amanda?
— Je ne la force pas à aller à l'hôtel. Hein, Anaïs, que je ne vous ai pas forcé la main?
— Tu parles si tu n'as pas forcé!
— Elle n'a rien forcé, dis-je. J'ai envie de revoir Lorenzo.
— Ha? fait Mike soudain très calme, au bord de l'effondrement.
Au fond il est heureux que ça se passe comme ça. Il n'est pas bâti pour la colère. Il ne sait vraiment pas s'y prendre. Amanda fait le reste, quoi!
— Ça ne me regarde pas, dit-il en s'asseyant au bout de mon matelas.
— Et puis je ne veux pas vous déranger, ajoutai-je pour envenimer un peu la conversation que Amanda se met à négliger pour cause de victoire.
— Tu vois? s'écrie-t-il. Elle dit qu'elle dérange. Elle n'a pas trouvé ça toute seule!
Mais il n'arrive pas à se mettre en colère. Il est pitoyable.
— J'ai un conseil à te demander, dis-je doucement.
— Devant Amanda (il se met à trembler)?
— Dis-lui de foutre le camp. Ça ne la regarde pas.
— Foutons le camp, plutôt. On va se dégoter une bonne bouteille. J'adore boire un bon coup en écoutant les confidences d'une amie qui va mourir. Amanda! Anaïs et moi on va parler dans le salon au jet d'eau. Ne nous dérange pas, s'il te plaît.
— Sauf si j'entends le bruit d'un bouchon, c'est promis, dit Amanda et elle s'assoit pour tirer sur ses peaux mortes. Elle est un peu dégoûtante quand elle s'y met. Elle ne m'inspire pas le regret en tout cas.
— Alors, je t'écoute, dit Mike (il s'enfonce dans un fauteuil, le verre en l'air).
— Je voudrais donner une leçon à Gisèle.
— Quel genre de leçon? glougloute Mike inquiet. Une trempe? Tu veux faire ce genre de chose à une femme de cette classe?
— Je voudrais lui faire pire que ça.
— Faut pas penser à se venger, Anaïs. C'est une sacrée femme. Tu sais tout le respect qu'elle m'inspire, et tu sais pourquoi.
— Oui, Mike. Tu as fait l'amour trois fois avec elle et tu ne te rappelles plus de rien. Et tu es en train de te demander si tu peux avoir une totale confiance dans le résultat de ta dernière analyse, c'est ça?
— Ne sois pas méchante avec moi, Anaïs. J'ai jamais su parler de la peur. Mais bordel pourquoi Gisèle est-elle malade? Pourquoi elle et pourquoi dans ce coin du monde où ça ne peut pas arriver?
— À cause de Fabrice, non?
— Non. Fabrice c'est à cause d'un autre Fabrice que je ne connais pas. Écoute, Anaïs (il se penche sur moi). Trouvons le sale type qui a fait ça à Gisèle et donnons-lui une leçon. Ça te paraît bien comme ça?
— Tu connais Muescas (Mike pâlit)?
— C'est un sale type. Je donnerais cher pour ne pas avoir affaire avec lui.
— Merci pour le conseil, Mike. Je veux le voir.
— C'est exactement le genre de type qu'il te faut. Il aimera ça.
— Tu connais la qualité de ses services, non? dis-je.
— Ne m'oblige pas à me souvenir de ça, dit Mike.
— Je ne t'oblige pas à me dire où je pourrais le trouver. J'ai envie de vérifier si tout le bien que tu m'en as dit peut me profiter à moi aussi.
— C'est un sale type, Anaïs. Un égoïste. Et un flambeur.
— C'est juste une blague que je veux faire à Gisèle. Rien de plus.
— Alors, les comploteurs? lance Amanda en entrant dans le salon. Je te prends en flagrant délit de boisson, Mike. Anaïs, empêche-le de boire. Il va me rendre folle!
Sur le coup de cinq heures, je reluquais les jambes parfaites d'un homme-femme qui faisait le trottoir à l'entrée des Chancas. J'étais assise derrière la vitre d'un bar qui sentait la sardine grillée et le fond de tonneau. Elle (il) avait vraiment des jambes parfaites et j'aurais dû me douter que ce n'était pas une pute. C'était un homme-femme qui voulait me parler. Un type rabougri lui tâtait le genou, penché sur sa cuisse et je me demandais ce qu'il pouvait bien lui raconter chaque fois qu'il levait la tête pour la regarder en souriant, bougeant ses lèvres à la manière d'un cheval, sauf qu'il avait des dents rares et pointues. L'homme-femme fumait une cigarette qu'elle gardait à la hauteur de sa bouche, approchant ses lèvres de temps en temps pour s'aboucher avec le filtre doré qu'elle humectait du bout de la langue. Finalement, le type s'est relevé, il lui a tapoté gentiment la cuisse puis l'épaule et elle lui a filé de l'argent. C'est à ce moment-là qu'elle m'a regardée. Le type aussi m'a regardée. Il était petit et maigre, presque nain, avec une tête ronde et j'ai remarqué ses mains de brachydactyle qui avaient peloté la jambe de l'homme-femme avec une science dont je n'avais aucune idée. Elle avait aimé ça et l'avait payé. Maintenant elle lui parlait de moi. Je ne pouvais pas voir son visage. Elle avait de beaux cheveux mais je ne suis pas arrivée à voir ses yeux. À cette distance, elle n'avait pas de regard. Je pouvais voir sa bouche, j'aurais pu la reconnaître. Chaque fois que cet homme-femme est apparu dans ma vie, j'ai eu des problèmes. C'est elle qui m'avait refilé la disquette de Fabrice. Je savais que j'étais sur le point de refaire le même genre de chose, c'était inévitable maintenant que je l'avais reconnue.
Le type a empoché l'argent et il s'est ramené vers le café pour le dépenser. L'homme-femme me faisait signe en s'éloignant. Je ne savais pas si je devais l'aimer ou au contraire lui souhaiter le pire. C'était mon ange gardien. Côté enfer. Je ne mens pas.
— Vous êtes bien miss Anaïs K.? fait le type en entrant. (Il a à peine ouvert la porte et sa main secoue la poignée, l'autre main s'accroche au rideau dont la tringle se plie avec un bruit étrange qui me coupe net la parole). Votre... femme m'a mis au courant, continue le type. Je suis Muescas.
— Ma femme? dis-je enfin.
— Je vous envie d'en avoir une aussi belle.
— Qu'est-ce que vous avez fait à son genou?
— Vous n'avez pas aimé ça? Je vois.
— Vous ne voyez rien du tout. D'ailleurs, ce n'est pas ma femme.
— J'ai mal interprété ce qu'elle m'a dit, dit Muescas en s'asseyant à la table voisine. Ça n'a aucune espèce d'importance.
— Je ne lui ai rien demandé, dis-je un peu rageuse.
— Ne vous mettez pas en colère, Miss K.. Les femmes sont un bon moyen de rencontrer des types dans mon genre. Qu'est-ce que vous buvez?
— Gin.
— Sec?
— Non. Avec quelque chose dedans. Qu'est-ce que vous allez boire, vous?
— Je ne bois jamais. Surtout quand j'ai à parler affaires.
— Qu'est-ce qu'elle vous a dit?
— Que vous vouliez me voir pour m'en parler.
— Vous parler de quoi?
— Elle ne me l'a pas dit. Elle avait mal au genou et connaissait ma réputation de guérisseur. Je l'avais prise pour une pute. Faut m'excuser.
— Vous n'étiez pas obligé de le dire. Je vois bien qu'elle a l'air d'une pute. Je le vois tous les jours. Faudra que je lui en parle une bonne fois.
— C'est votre femme. Vous avez des droits sur elle. Si on parlait affaires?
— Approchez-vous. Je ne veux pas qu'on nous entende.
Muescas avait des mains vraiment très petites. Ou alors il manquait une phalange à chacun de ses doigts. Je ne pouvais pas m'empêcher de les regarder. Il les avait posées sur le dossier de la chaise en face de moi. Elles pendaient comme au bord de l'étal d'un boucher. Il y avait vraiment de quoi être écœurée. Et ce type faisait ce qu'il voulait avec ces mains congénitales. Il soignait les jambes des putes, étranglait les animaux de basse-cour que ses voisins élevaient dans leur salle à manger, il dessinait des cochonneries sur le ventre des voisines ou amusait les enfants en jouant au scorpion et en plus c'était un fameux joueur d'échec qui avait gagné des concours. Le seul truc qu'il n'était pas arrivé à faire, c'était avec les femmes. Un truc compliqué qu'il avait lu dans un bouquin. C'était sans doute une question de longueur. Qu'est-ce que j'en pensais?
Ce type avait une conversation déplaisante. Il parlait de lui comme d'une troisième personne. C'était une de trop.
— Les putes m'aiment bien, dit-il. Je suis marié et je crains les maladies, alors je ne les fréquente pas. Elles ont toutes des jambes parfaites dans ce quartier. C'est moi qui m'en occupe, alors vous pensez!
J'avais vraiment autre chose à penser.
— Quand j'ai vu ses jambes, j'ai cru que c'était une pute. Pas du tout, qu'elle m'a répondu sans se vexer le moins du monde. Je suis la femme du type qui nous reluque derrière la vitre du café. Et qu'est-ce que je peux faire pour vous, ma bonne... dame? que je lui dis. Faites comme d'habitude et écoutez-moi. Et je me mets à lui palper les jambes, du bas en haut, sous la jupe et encore plus haut. Des jambes de princesse, Monsieur... Madame. Des jambes comme je les aime. Qu'est-ce que vous faites d'habitude? demande-t-elle avec un petit soupçon d'inquiétude. J'suis guérisseur, m'dame, que je lui réponds. Je soigne les jambes des putes du quartier. Elles ont toutes des jambes parfaites. C'est grâce à moi, m'dame. Mais vous, vous n'avez pas besoin qu'on les soigne, vos jambes. Je vois que vous vous en occupez à la perfection. Et je me mets à lui faire un discours sur la perfection. C'est ma dissertation préférée. Réservée aux femmes de son genre. Trouvez pas qu'elle a le genre aristocratique? Pourquoi est-ce qu'on épouse une femme de cette qualité?
— Je n'en sais rien, je ne l'ai pas épousée.
— Elle a dit le contraire, m'dame.
— C'est une menteuse. Elle ment à tout le monde chaque fois qu'elle parle de moi. (Je mens.)
— Elle vous persécute, quoi! Je connais ça. Pas directement. Pas sur ma personne, je veux dire. Moi c'est ma femme que je persécute. Je dois lui en vouloir à cause de sa mélancolie. Obsession et mélancolie, c'est pas un bon mélange. Il n'y a pas de communication possible. Alors je la persécute. Elle se laisse faire à cause de l'idée qu'elle a de l'amour. Il faut qu'elle ait cette idée, dit-elle, sinon la vie n'a plus aucun sens. Je me demande bien ce que ça peut être, cette idée. (Il remue ses petits doigts nerveusement.)
— Je suis venue pour parler affaires. Ne parlons plus de nos femmes.
— Vous avez raison, old sport! De quelle femme vous voulez me parler?
— Comment savez-vous que je vais vous parler d'une femme? C'est elle qui vous l'a dit?
— Ouais, mad'moiselle!
— Je me demande qui elle est, dis-je pensive et inquiète à la fois.
— En tout cas, elle sait qui vous êtes.
— Je voudrais bien voir son visage. Vous l'avez vu, vous?
— Pour sûr que j'l'ai vu. Une vraie poupée.
— Dessinez-la-moi!
Je ne pouvais pas rater cette occasion d'en savoir plus. Bien sûr, un dessin est toujours plus ou moins éloigné de la réalité. Je comptais sur le talent de Muescas pour me donner à penser plus que ce qu'elle permettait à mon esprit en temps ordinaire. Il se mit à crayonner sur la nappe. Je ne regardais pas. Je ne supportais pas la vue de ses mains. Et puis je ne voulais pas assister à la naissance de mon obsession. C'était trop me demander.
— J'crois pas me souvenir d'un détail, dit soudain Muescas. (L'angoisse m'étreignit. Je suffoquais presque.)
— Quel détail nom de Dieu! (J'avais presque hurlé de terreur.)
— Vous énervez pas. J'ai peur de la comparaison, c'est tout.
— Quelle comparaison?
— Vous allez bien comparer mon dessin avec ce que vous savez d'elle, non?
— Je vous ai dit que je ne sais rien d'elle. Jamais vue, jamais touchée. Rien. (Je mens.)
— Vous badinez. Je vois bien que vous vous moquez de moi. Le dessin, je vous le donne. Ouvrez donc vos yeux, femme publique. Et regardez!
Une heure plus tard, j'étais debout sur la passerelle au-dessus du clapotis et je regardais le corps nu de Gisèle allongé sur la banquette à l'ombre d'un parasol dont les franges estompaient la lumière à la limite de sa peau de femme presque noire. Elle dormait ou avait simplement fermé les yeux pour penser à autre chose. Les voisins et les voisines astiquaient fiévreusement leurs ponts et leurs bastingages, un peu attentifs toutefois, négligeant la moire du sel sur le nickel d'un cabestan ou accrochés par la manche à l'étrier d'un câble, un peu pantins ou guignols à cause de cette manière de lorgner derrière le mur impénétrable d'une paire de ray-ban. Je ne voulais pas la réveiller. Je mis le pied sur le pont à côté d'un chat qui me regarda d'un œil morne. Je lui souris et il remua son museau gris sans tirer la langue. Un saint homme de chat. Je me laissai aller mollement dans un relax, regrettant de n'avoir pas déniché une sacrée bouteille ou au moins un verre sur ce maudit pont. Je me laissais bercer par le bruit des haubans. Un anémomètre sifflait comme un homme juste au-dessus de moi. Je fixai le pavillon pour l'empêcher de claquer. Cette goélette était le siège d'un vrai vacarme, sans compter l'eau du port qui se débattait entre le quai et la coque, visitée par le plongeon des poissons et par le voyage impromptu des bouteilles de plastique qui cherchaient une issue entre les piliers couverts de moules immangeables. Le chat était maintenant assis sur le roof arrière et il me regardait. C'était vraiment le seul être au monde avec lequel je pouvais avoir une conversation sensée. En silence, l'un en face de l'autre, lui sur le roof et moi sur la dunette.
Je vis la Chevrolet arriver sur le quai. Elle était décapotée et le chauffeur levait un bras en l'air. C'était Lorenzo. Debout sur le siège arrière, il y avait une petite fille en robe rouge. Elle mangeait quelque chose de blanc en mordant dedans à pleines dents. Je me levai et sautai sur le quai. La goélette frémit.
— Ah! C'est toi, fait Gisèle sans ouvrir les yeux.
C'est qui "toi?"? Moi?
Lorenzo a arrêté la Chevrolet en face de chez Camila, une bonne grosse femme toute lisse et tendre qui rêve d'amour au lieu de le faire, un peu une amie si j'en juge par le contenu de nos conversations où on se cherche des complicités dans un but strictement stratégique. Camila et moi, on est comme la manille et l'organeau. Entre l'ancre et la chaîne. Si j'étais amatrice de femmes, je n'hésiterais pas à l'épouser et à lui faire les gosses d'un autre. Elle amène la bière en dansant lourdement entre les tables qu'elle bouscule sans le vouloir, un peu confuse mais heureuse au fond de constater que rien ne s'est écroulé à cause de l'hiver. C'est une femme tenace qui croit à l'éternité. Elle ne sait pas très bien ce qu'il faut penser de l'éternité, mais elle y croit. C'est sa manière de dire merde à la société humaine que des imposteurs ont appelée humanité un jour de très grand vent. Ça soufflait tellement qu'on ne s'entendait pas. Debout sur les cadavres d'une partie de l'humanité, comme ils se mettaient à l'appeler à partir de ce moment de l'histoire des hommes, ils parlaient au reste de l'humanité. De quoi au juste? De justice, de poésie, d'analyse critique et de reproduction. Mes bien chers frères, il faut assurer l'éternité de l'humanité. Cessons de prier et pensons. Nous ne croyons pas qu'il y ait une fin à la pensée. Nous ne connaîtrons jamais la mort de l'esprit. Tout le monde ne peut pas en dire autant. C'était le début de l'orgueil. Dieu n'avait qu'à bien se tenir.
La gosse était toujours debout sur le siège arrière de la Chevrolet. Le truc qu'elle s'enfilait goulûment coulait sur sa robe en grosses mottes qui s'écrasaient sur le cuir bleu et blanc qui m'avait coûté une fortune. Lorenzo riait et lui demandait si elle en voulait encore. Elle disait oui et sa tête noire et frisée se balançait sur ses épaules. Elle grimaçait au lieu de parler comme tout le monde le fait quand il est heureux de constater que les choses se passent comme on a envie qu'elles arrivent.
— C'est qui, c'te môme? demandai-je à Lorenzo. Ta p'tite cousine?
— Non, c'est une élève, dit Lorenzo qui devint sérieux comme un professeur.
— Tu lui apprends à manger avec les doigts? Bon professeur.
— Ne dis donc pas de bêtises. Sa mère me l'a confiée pour que je lui montre deux ou trois choses qui lui seront utiles. L'essentiel est que je n'y prenne pas plaisir, si tu vois ce que je veux dire. (La gosse le regardait toujours d'un air admiratif et il continuait de lui parler nourriture. Ils avaient trouvé leur équilibre sans se donner trop de mal, je suppose.) J'ai bonne presse, continuait Lorenzo. On peut me faire confiance. J'suis pas dénaturé.
Il me regarde avec ses yeux de poupée Barbie.
— J'suis tellement content que tu sois revenue. Je ne pouvais pas oublier.
— Je suis une femme fidèle.
— Qui donc vas-tu épouser? Doña Gisèle?
— Je suis déjà mariée. Une erreur de jeunesse.
— C'est quand on est jeune qu'on commet les erreurs définitives, dit Lorenzo. Ensuite, on passe son temps à en trouver la justification. Ce qui est une erreur encore plus grave. La vie est un sacré mensonge. La vérité, ça se fabrique comme le savoir ou n'importe quoi d'autre. Il n'y a pas de vérité sans règle. Ça me rend morose d'être obligé de dire bonjour à tout le monde.
Voilà qu'il pleurnichait maintenant.
— Faites-lui un câlin, Mademoiselle Anaïs, dit Camila en s'amenant avec une assiette de jambon et un bol d'olives. Les câlins, c'est bon pour la digestion. C'est qu'il faut en avaler de la merde pour avoir le droit de vivre avec ses semblables.
La gosse avait fini sa pâtisserie et elle léchait le siège, à genoux sur le plancher, touchant du bout du doigt chaque motte de crème avant d'y mettre un coup de langue.
— T'en veux encore? demande Lorenzo.
— J'en ai assez, dit la gosse. Ça va me rendre moche. Tu veux me rendre moche? Je sais bien que c'est ce que t'as dans la tête.
— Qu'est-ce que tu t'imagines! dit Lorenzo en frappant dans ses mains.
— Je sais bien ce qu'elle s'imagine, dit Camila qui est passée par là. Tiens, Mademoiselle Anaïs, v'là doña Gisèle qui vous fait signe. Elle a une drôle de nudité, c'te femme-là. Je parle pas de son corps. Trouvez pas?
— C'est peut-être une sale bonne femme qui ne vaut pas la peine qu'on s'intéresse à elle. Demandez-lui s'il y a à boire à bord de sa sacrée goélette.
— Vous allez attraper le mal de mer.
— Ce n'est pas elle qui me le refilera.
— Alors montez-lui dessus sans vous soucier du temps qu'il fait! (Elle rit.)
— Pourquoi que t'en veux pas une autre? demande Lorenzo.
— J'suis déjà assez moche comme ça, dit la gosse. (Elle s'essuie la bouche avec un pan de sa robe.) C'est à elle la bagnole?
— Je t'ai déjà dit qu'elle est à moi, fait Lorenzo en me jetant un clin d'œil.
— Alors pourquoi que tu fais son chauffeur? Elle est plus riche que toi?
— Les Américains sont des gens très riches. Tu devrais le savoir.
— Tu me l'as jamais dit. Tu ne me dis pas grand-chose. Je serai moche et bête. Je pourrai jamais faire ce que veut ma mère.
— T'as bien le temps de le faire, dit Camila.
— Je le fais bien avec Lorenzo.
— Lorenzo c'est pas pareil, dit Camila.
— Pourquoi que ce serait pas pareil? C'est un homme non?
Gisèle avait renoncé à attirer mon attention de bête traquée. Je plongeai mon nez dans l'écume de la bière et me remplis la bouche d'une poignée d'olives dont l'amertume me souleva le cœur. Je pensais à Muescas. Je pensais à tous les minables qu'il faut payer pour obtenir quelque chose de leur existence de rats. Voilà ce qu'ils étaient: des rats. C'était triste et banal à penser. Mais je le pensais.
Chapitre XI
Récit d'Anaïs K.
J'ai pas vraiment envie d'en rire, suite et fin?
»— Anaïs! Nom de Dieu, Anaïs! C'est Olivier!
Mike s'agitait comme une marionnette sur le siège arrière de la Chevrolet. Il avait vu le fantôme qui me poursuivait depuis des années. À force de le traîner avec moi de bar en bar et de comptoir en W.C. pour dames, c'était forcé qu'il finisse par se rendre compte que j'étais suivie. Je pouvais enfin lui avouer qu'elle me suivait depuis des années, qu'elle n'avait rien fait d'autre que de me suivre pour me prodiguer ses sacrés conseils afin d'entourlouper avec moi le monde qui était notre seul revenu, mais je ne lui dis rien ni au sujet de la disquette de Fabrice et encore moins à propos de son influence désastreuse sur l'esprit tourmenté de Muescas qui venait, je devais l'admettre, de m'entraîner avec lui dans une sale histoire. Elle en pensait quoi, Olivier! de la manière qu'avait Muescas de faire des blagues sur commande à des dames pleines d'aristocratie et de bon sens? Il avait tué Gisèle et ça me faisait presque plaisir de reconnaître que c'était sans doute à la demande d'Olivier.
— Elle a peut-être quelque chose à te dire, dit Mike qui se calmait en sirotant le goulot d'une bouteille.
Parlez si elle avait des choses à me raconter! Mais quoiqu'il arrive, je continuerai de ne pas la regarder. Il n'y a rien qui l'agace comme de ne pas la regarder. C'est détruire sa beauté inutile, c'est lui dire exactement ce qu'on pense d'elle. Elle nous suivait à bord d'une petite anglaise décapotable, bien rouge et bien chromée où c'est nécessaire, pour que personne ne regrette de l'avoir regardée au moins une fois dans sa vie. Je voyais sa belle chevelure flotter au-dessus du pare-brise. Elle avait une main posée sur le rétroviseur, l'autre sur le volant, la tête contre le fauteuil qui faisait un écran noir où elle resplendissait et Mike essayait de la regarder dans le rétroviseur de la Chevrolet qu'il avait réglé pour ses yeux.
— Si on s'arrêtait pour lui dire bonjour, hein Anaïs? proposa-t-il.
Plutôt aller en enfer, pensai-je, me demandant, comme à chaque fois que j'y pensais, si c'était la villégiature où je finirais mes jours avec elle. J'étais vaguement persuadée qu'on était faite l'une pour l'autre.
— Elle va nous dépasser, dit Mike en se rapetissant sur l'accoudoir mou qui lui sert de promontoire. Elle nous dépasse. Bon dieu! Elle nous a dépassés. Anaïs, dis-moi qu'on a rêvé. Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre ici?
— C'est mon ange gardien, dis-je en serrant les dents.
— Tu veux bien boire un coup pour oublier ou tu préfères te souvenir de tout au cas où tu aurais besoin un jour de lui reprocher cette scène d'un autre genre?
Mike et ses longues tirades. Il devrait écrire pour Broadway. La Triumph file à toute allure maintenant. Olivier a toujours aimé la vitesse. La vitesse et les anglaises. Je me demande où elle va? Où on va se rencontrer? Et qu'est-ce qu'elle prétend inspirer à mon immobile intranquillité? Mon cerveau venait de tomber en panne sèche. Mike exultait. C'était tout l'effet que ça lui faisait. Il n'était pas obligé de coucher avec Amanda. Je n'avais jamais couché avec Olivier. Ça la rendait vindicative.
Maintenant il fallait penser à Gisèle. Ce pauvre Fabrice. Il ne s'en remettrait pas. D'ailleurs, il ne tarderait pas à faire la pirouette dans peu de temps. Ce fou de Muescas pouvait se vanter d'avoir fait du bon travail. Y avait-il une trace de mon passage dans cette histoire? Le témoignage de Muescas? Qu'est-ce que je pouvais craindre de la part de cet imbécile? Il se ferait prendre tôt ou tard. Tous les criminels finissent par tomber dans un panneau ou dans un autre. Il n'y a pas moyen de s'en sortir si on est passée par là. La société est une vraie souricière. Il n'y a qu'une issue, à l'entrée. Ensuite on tourne en rond jusqu'à ce que ça s'arrête. Pour ça il faut être mort et bien mort. Un criminel, c'est chaud, bien vivant, ça sent l'homme et ça remue de l'air tout autour, ou bien c'est comme une Amanda qui penche sa tête au bord du vase: ça dénature le bouquet et on a plutôt envie de lui redonner le goût de la composition. Y a des moments comme ça dans la vie où on n'arrive pas à penser sainement. On a le choix entre une mort passe-partout et le règlement intégral de la dette. Qu'est-ce que je pensais encore devoir à la société? Je n'arrivais pas à faire le compte et ce n'était pas seulement une question de droit. L'immoralité du jeu initié par Olivier contre mon gré, c'était de ça dont je parlerais au juge qui voudrait tout savoir des circonstances de ma vie, histoire d'en trouver quelques-unes de très atténuantes.
Sur la place du marché, il y avait un attroupement rieur autour d'un chinois qui exhibait son crâne et les pansements qui s'y imbibaient de son sang de martyr. Les forains l'avaient juché en riant sur une chaise et lui posaient un tas de questions sur ce qui lui était arrivé. Le pauvre type était persuadé d'être la troisième victime du tueur fou qui avait assassiné "doña Gisèle". Mike s'était fait une place dans la foule et il posait des questions lui aussi. Le chinois répondait à toutes les questions et tout le monde paraissait satisfait et heureux des réponses qui donnaient raison à l'esprit dérangé de ce pauvre type. Et puis d'un coup, le chinois s'est excité comme un malade. Il passait sans transition de la mélancolie à l'expression de la plus triste obsession. Une main s'est élevée vers lui et il s'est mis à la serrer tout en continuant de débiter sa vision en tranches fines dont la cohésion était simplement due à la transparence de son idée directrice. La main est restée en l'air comme ça un moment et j'ai eu soudain froid dans le dos. Les doigts courts, raides, cette main pointue qui tapotait la cuisse du chinois, c'était celle de Muescas. Je me dressais sur mes pieds pour tenter de le voir. Mike était paralysé entre une mégère couverte de sueur et un petit homme secoué comme un hochet par un rire inépuisable. Mike avait vu Muescas. Et ce pauvre type de chinois était en train de serrer la main de son agresseur. Pire. Il trinquait avec l'assassin de Gisèle, si la théorie de l'assassin unique était la bonne bien sûr. Mike s'est enfin retourné. Il souriait en montrant ses dents serrées. Derrière ses dents, sa langue s'agitait, impuissante à traduire son désarroi. Alors la main brachydactyle s'est enfoncée dans la foule, comme le tentacule d'un monstre sous marin. Il y eut un moment de suspens et hop! la voilà qui se pose sur l'épaule de Mike, petite et pointue et j'entends la voix de Muescas:
— C'est un collègue chinois. Il est guérisseur comme moi. Bonjour, monsieur Bradley. Je suis heureux de vous voir en bonne santé. Avez-vous appris la chose pour doña Gisèle? Je n'aurais pas eu le temps de la guérir de son mal. Ah! m'dame. Je vous souhaite le bonjour. Quelle déveine! Il faut qu'on parle.
Je lui avais promis l'autre moitié du pactole après la leçon. Il ne croyait tout de même pas que j'allais le payer pour avoir lâchement assassiné une femme à qui je ne pouvais rien souhaiter de pareil. Mike gémissait.
— Si on allait boire quelque chose de doux et de sucré? proposa-t-il. (Il essayait de retrouver le sourire et ça lui donnait l'air de marcher sur des épines.)
— C'est ça, dit Muescas. Je vous suis.
— Je croyais que vous ne buviez pas, dis-je.
— Je mangerai vos tapas, dit-il.
Il nous poussa hors de la foule.
De la terrasse du café où il s'était mis à tremper ses doigts dans nos tapas, nous privant du même coup de toute envie d'y toucher, on pouvait voir le chinois qui agitait ses pansements pour ameuter la foule et la prévenir qu'un danger la guettait et qu'il n'allait pas tarder à se manifester.
— Le chinois débloque un peu, fait Muescas en mâchant bruyamment un morceau de jambon imbibé d'une olive écrasée par ses soins et d'un morceau de tomate dont une peau rouge et anguleuse s'est fixée sur une de ses dents. Il a toujours débloqué un peu. Cette fois, c'est le sommet de sa carrière de débloqué. (Il rit.)
— Sacré bon Dieu d'mauvais homme! fait soudain Mike.
— Si c'est de moi dont vous parlez, Mr Bradley, laissez-moi vous dire que vous êtes dans l'erreur la plus judiciaire qui soit.
— Vous voulez dire que vous n'avez pas tué Gisèle?
— J'ai fait exactement ce que vous m'avez demandé de faire, rien de plus. Mais je mettrais ma main au feu que je n'y suis pour rien.
— Vous n'en êtes pas sûr? roucoule Mike qui se met à croquer une olive par erreur.
— On est jamais sûr de rien, Mr Bradley.
— Vous êtes un sacré bon Dieu de mauvais homme! s'écrie Mike en recrachant l'olive dans l'assiette de tapas. (Les doigts de Muescas en écartent soigneusement la singulière pâtée.)
— J'ai fait ce qu'on m'a demandé, dit Muescas. Rien de plus. Je ne suis pas responsable du reste. Le reste, ça n'est même pas en prime.
— Vous ne toucherez rien de plus! m'égosillai-je. Je ne veux pas être complice d'un meurtre. Vous rendez-vous compte du pétrin où vous nous avez mis à cause de votre stupide maladresse?
— Je n'ai pas été maladroit, dit Muescas calmement. Et je veux être clair. Comptez sur moi, m'dame. Je serai clair. (Il agite ses petits doigts.) À un de ces jours, madame, monsieur!
Le voilà qui trottine au milieu de la foule. Il disparaît. Je crois voir sa main sortir de l'amas de têtes au niveau du chinois qui tire sur ses fils sans les casser.
— Il vaut mieux le payer, dit Mike.
— On ne sait même pas ce qui s'est passé.
— Il était tout près de Gisèle quand elle est morte. Il a une histoire à raconter. C'est toujours embêtant de n'être qu'un personnage secondaire dans ce genre d'histoire.
Il n'a pas fini de le dire que je revois les mains de Muescas. Elles sont jointes sur son ventre, et il marche vers nous entre le chinois qui a fini de parler et Olivier qui fume une de ses cigarettes dont elle va me souffler la fumée au visage dans peu de temps. Et tout ce beau monde s'installe à notre table.
— Salut Mike! fait Olivier en l'embrassant sur le front.
— Comment vas-tu, Olivier? murmure-t-il sans la regarder.
Il a fermé les yeux.
— Salut Anaïs! Heureuse de te trouver devant un verre. Est-ce que je fais les présentations? Mike, présente à ma place. Tu as l'art des présentations. Anaïs, sors de ton mutisme! Ça ne sert à rien de s'étouffer toute seule. Attends de vieillir un peu.
Bon, d'accord. Je n'aurais jamais dû raconter des histoires à propos d'Olivier qui n'a jamais été un fantôme extracteur de mémoire sur disquettes à mon seul profit, ni un zombi en forme de pute régulant les espoirs brachydactyles d'un tueur à la petite semaine et ce dans le but de soulager un peu ma conscience d'amante outragée. Olivier est un homme-femme en chair et en os, un homme-femme de comédie, pas de cette tragédie où elle aurait à jouer le rôle du revenant qui fout la vie en l'air justement au moment où tout va pour le mieux, déséquilibrant l'héroïne que je suis sur la balançoire un peu enfantine de l'amour et de la littérature. Je ne connais pas les os d'Olivier et je ne tiens pas à les connaître. Je peux parler de sa chair si ce n'est pas trop demander à l'écriture, qui a ses faiblesses dans ce domaine comme dans d'autres où elle semble plus à l'aise cependant. La chair d'Olivier est une sculpturale composition de muscles; c'est-à-dire que là où vous vous attendez à rencontrer le peu d'ombres qu'une femme digne de ce nom sait porter pour vous plaire et vous faire tomber dans ses bras, sur le corps d'Olivier l'ombre est incalculable, divisible peut-être à l'infini, chaque surface éclatant en surfaces de surfaces qui ne se mélangent pas, qui différencient le moment d'une contraction ou d'un relâchement qui est en fait à l'opposé exact d'une autre contraction. N'allez pas croire qu'Olivier est une masse de muscles et de volonté d'exercices. Elle est fine, bien proportionnée, souple et légère. Mais elle n'est pas lisse, elle n'est pas détendue, elle n'abandonne rien au déclenchement du plaisir, c'est elle qui l'initie à force de précision. J'ignore tout du calcul qui la construit. Il n'y a peut-être aucun calcul. Elle est naturelle, forte, décisive, sans doute bréhaigne car elle ne semble pas mériter la progéniture qui va si bien aux autres femmes.
J'aurais mieux fait de dire la vérité tout de suite. On aurait évité de tourner en rond. Sans Olivier, tout comme sans Amanda, je n'existe plus. Olivier, c'est le muscle qui me manque, l'esprit de décision au moment des circonstances qui n'ont peut-être aucune chance de se reproduire, par exemple cette nuit-là, chez Gisèle, quand il fallait voler la mémoire de l'ordinateur de Fabrice.
Amanda, c'est mon esprit pur. J'aime Amanda, faut-il que je le répète. Je regrette d'être sa peigneuse de comètes. J'aurais pu être beaucoup plus que cela, mais la paresse explique toujours ce qui nous arrive d'imparfait et de définitif. Mais je peux entrer dans le corps d'Amanda. Je sais ce que je vais y trouver. C'est exactement ce que je cherche. L'idée d'entrer dans le corps d'Olivier m'épouvante. Je la tiens à distance. Je fais ce qu'elle veut et je fais bien de le faire. Elle est toujours située de l'autre côté de quelque chose qui est peut-être la vie. Si ce n'est pas la vie, c'est quoi?
Maintenant Olivier et Amanda sont en train de préparer une sangria explosive dans un immense saladier de bois et de cristal qui est une trouvaille chinoise de Mike et le Chinois en fait le commentaire poétique et historique à un Muescas attentif qui tient dans sa main un verre vide. Mike approuve le Chinois entre deux lampées d'une eau plus vive. Il est complètement d'accord avec ce foutu Chinois qui saigne de la tête et dont les oreilles sont écœurantes de caillots et de mèches raides et noires.
Il fait frais sous la tonnelle. Youki, le caniche d'Olivier, trempe son museau dans son reflet au bord de la piscine, Narcisse inutile et colérique qui ne supporte pas qu'on lui adresse la parole. La simple audition de son nom le rend furieux. Quelque chose s'est détraqué au niveau de son psychisme. Il n'a pas le sens de l'utilité des mots. C'est un aboyeur impénitent. Il remue la queue en me regardant croquer des beignets aux pommes. Je ne partage pas ce que je croque. Mais comment le lui dire? J'ai toujours eu horreur de ces animaux de compagnie qui se font une place entre l'homme et la femme avec beaucoup plus de facilité qu'un enfant ou un livre. Je comprends la poule dans la cour de la ferme. Il y avait des poules dans la cour de la ferme où j'ai vu le jour. Il y avait des chiens aussi. Ils n'ont jamais pris la place des enfants.
— Anaïs, laisse ce chien tranquille, dit Olivier d'un ton qui me rappelle d'autres lassitudes. Tu vas finir par l'agacer.
— Je suis agacée beaucoup plus que lui. Est-ce qu'on peut manger sans être surveillée par ce manque total d'humanité?
— C'est un bon chien très humain.
— Il n'aime pas la conversation. Tous les humains aiment la conversation. La conversation est la meilleure part de l'art.
— Il veut un morceau de beignet, dit Olivier qui aime montrer à quel point elle peut être patiente avec tout ce qui vit.
— Je veux lui donner une raison de me haïr.
— Ne sois pas stupide. Donne-lui un morceau.
— Je ne veux pas lui donner un morceau et être obligée de me taire. Mike? Dis quelque chose au chien. Tu as toujours su parler aux schizophrènes.
— Ne dis donc pas de blague, fait Mike en s'approchant. (Le chien montre les dents et lève une patte de devant.) Je ne t'ai pas parlé, stupide animal!
C'est ça le piège avec ce genre de compagnie animale. Il y a une règle à respecter. On se tient sur ses gardes pour la respecter scrupuleusement. Et au moment où on a l'impression, fausse bien sûr, que le chien est en train de manquer à son devoir de réserve, c'est vous qui enfreignez la loi qu'il vous impose. Et voilà Mike mordu jusqu'au sang au niveau de la cheville. D'un coup de pied précis comme un Colt, il a envoyé la bête au milieu de la piscine où elle est en train de se noyer à cause d'une patte qui s'est transformée en guimauve.
— Mon Dieu! Anaïs! Fais quelque chose!
Mike dit "Mon Dieu! Anaïs! Fais quelque chose!". Olivier dit "Mon Dieu! Anaïs! Fais quelque chose!". Amanda dit "Mon Dieu! Anaïs! Fais quelque chose!". Et je n'arrive pas à faire quoi que ce soit en faveur du toutou qui coule comme une Mike, touche le fond de la piscine et remonte en s'égosillant comme un canard qui a vu le billot. Mike se tient la cheville qui saigne dans sa main comme un verre brisé. Olivier se dépoile et s'élève dans les airs. Amanda mordille la queue d'une louche, poussée aux fesses par le Chinois qui ricane et Muescas qui se prend les doigts dans ses bretelles en s'esclaffant. Le corps d'Olivier monte, puis redescend et s'enfonce dans l'eau sans bruit et sans éclaboussures. Mike siffle d'admiration. Il a du sang sur le front à cause de la main qui arrange une mèche rebelle. Le chien est soulevé au-dessus de l'eau, flasque de chaque côté de la main puissante d'Olivier qui nage tranquillement, souriante et épuisée, vers le bord de la piscine où nos mains se tendent pour extraire de l'eau sa nudité parfaite.
— Mike, tu n'es pas gentil, dit-elle en s'essuyant dans la serviette que Amanda ne veut pas lâcher.
— C'est ton chien qui n'est pas gentil. Est-ce qu'il est mort? J'aimerais tant qu'il soit mort.
— Tu n'es vraiment pas gentil.
Elle s'enroule dans la serviette, se baisse pour examiner de près le corps haletant de la bête qui bave un peu mais qui a l'air content d'être encore de ce monde. Sa patte blessée frissonne légèrement.
— Est-ce qu'elle est cassée? dis-je.
— Je ne crois pas. Ce serait douloureux, non?
— Si on l'amputait tout de suite, dit Mike. Avec une patte de moins, il serait beaucoup moins dangereux. Chez les hommes, on ampute les fous. Il n'y a pas de mal à ça. Qu'est-ce que tu en penses, Olivier?
— Tu veux que je te dise ce que je pense de ta folie? lâche Olivier un peu rageuse et prête à se montrer beaucoup plus dangereuse que son chien.
— Je saigne, dit Mike. Hé! les guérisseurs! Ça serait trop vous demander de faire quelque chose pour moi? Je suis votre hôte et je vous hospitalise comme il faut non? Qu'est-ce que vous pouvez faire pour moi?
— Il saigne beaucoup moins que moi, dit le Chinois hilare.
— Je suis beaucoup moins dégoûtant, dit Mike. Est-ce que vous étiez oxycéphale avant de devenir crouzonnien?
— Il était crouzonnien avant de devenir oxycéphale, dit Muescas en se tenant le ventre. Son chapeau de clown s'est transformé en tour médiévale. Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a l'allure d'un seigneur médiéval? (Il était complètement paf, le Muescas.)
— Moquez-vous, dit le Chinois. Je ne vous souhaite pas la même mésaventure.
— Je ne vous souhaite pas d'être mordu par un chien psychotique, dit Mike.
— Quand je pense que j'ai vu l'assassin de Gisèle! dit soudain Muescas.
Silence. Olivier pose le chien sur une chaise à côté du barbecue qui fume. Amanda remplit les verres. Muescas est en train de croquer une tranche d'orange confite et imbibée de bon vin et d'alcool.
— On avait convenu de ne plus en parler, dit Amanda.
— J'm'excuse, dit Muescas en essayant de rire, la tranche d'orange au coin de la bouche, sirupeuse et dégoulinante. Je suis un peu parti.
— Voilà le problème, dit Mike. Ce qu'on peut raconter comme conneries quand on n'est plus là pour se rendre compte de la portée de nos propres paroles!
— J'en parlerai plus, fait Muescas. (chlll... fait le quartier d'orange en éclatant entre ses dents.) Sûr que j'en parlerai plus. Faut m'croire.
— Mike pourrait bien en parler un de ces jours, murmure Amanda. En fait, il pourrait en parler tous les jours. Il est ivre tous les jours. Pas vrai, chéri, que tu es rarement en état de te taire?
— Oh! ça va, dit Mike. On n'a rien fait de mal. Juste une blague.
— Elle en est morte, non? dit Olivier qui devient dure et impitoyable.
— J'vous jure bien que non, madame! fait Muescas en avalant de travers. (Il se met à tousser, se racle la gorge, recrache une pâtée verte et orange qui étonne les fourmis entre les herbes.) J'étais seulement là pour la voir mourir. C'est tout ce que je pourrais raconter. Je n'ai vu que l'ombre de l'assassin.
— Mais vous l'avez reconnu, Muescas. Vous l'avez dit vous-même. Vous revenez sur vos déclarations. Ce n'est pas gentil pour nous.
— D'accord, j'ai aussi vu l'assassin. Mais faut pas en parler. J'crois pas que la police trouvera des traces de ma présence. On n'a rien à craindre.
— C'était quoi la blague? dit Mike.
— Convenu de ne plus en parler, Mike, nom de Dieu! dis-je.
— Ça va! Ça va! Muescas? Faites quelque chose pour moi ou au moins pour ma cheville qui commence à me faire sacrément mal. Est-ce que le chien est à l'agonie?
Le toutou revenait doucement à la vie, un peu gémissant, baveur sur le coussin de soie. Il reniflait la chaleur du barbecue avec une délectation certaine.
— Je vais me changer, dit Olivier dans sa serviette.
Elle nous laisse seuls avec le chien. On n'a qu'à bien se tenir. On le regarde avec des yeux remplis de reproches mais qui veulent n'exprimer que le respect qu'on doit à la férocité aveugle de la nature apprivoisée. Sa patte blessée est en train de s'ankyloser. Il la tient toute droite sous son museau. Il est presque sec.
Muescas a versé de l'alcool sur la cheville de Mike. Un cri aigu. Un râle long et informe. Un jappement. Mike fait le chien et se lèche le bout du nez.
— Je ne souffre pas, dit-il. J'ai simplement peur d'attraper une maladie!
— Tais-toi, Mike! fait Amanda, discrète et précise.
— Je ne veux pas attraper une maladie de chien! hurle Mike. Y a pas pire qu'une maladie de chien pour vous foutre la vie en l'air... Désolé, Anaïs!
C'est le chien qui a raison. Pourquoi permettre aux autres de vous adresser la parole? Qu'est-ce qu'ils vous disent pour améliorer votre condition de malade? Qu'est-ce qu'ils vous demandent pour éviter de tomber dans la même erreur? Je regarde le chien avec une certaine sympathie. On se regarde. Il gémit. Il n'est pas malade. Un peu blessé. Un peu déçu. Il ne sait pas très bien ce qu'il veut. Peut-être même qu'il ne veut rien. Il n'a rien compris à la vie. C'est le contraire d'un égoïste. C'est peut-être pour ça qu'Olivier l'aime et le respecte. Elle m'aime mais ne me respecte pas. Il manque quelque chose à notre amour.
Un peu plus tard, dans la soirée:
— Tu restes coucher? me demande Olivier.
— Avec qui? Avec toi?
— Avec Amanda, si tu veux.
— Elle se méfie de moi.
— Elle aimerait bien coucher avec toi.
— Je coucherai au pied du lit, comme un chien. Couche avec elle, toi.
— Non, pas ce soir. Avec toi, si tu veux?
— Je suis malade. Je ne couche plus avec personne. Ça n'a plus d'importance.
— Ça en aurait si tu savais te montrer généreuse.
— Ce n'est pas une question de générosité. Je suis seule. Pas avec toi, en tout cas. Mais nom de Dieu, pourquoi ne me quittes-tu pas une bonne fois pour toutes?
— On a les mêmes amis. On se reverrait sans arrêt, ici ou là.
— Tu as raison. Restons ensemble. Ça ne durera plus longtemps maintenant.
— Faut pas être triste. Tu as bien vécu, non?
— J'ai bien volé ce que j'ai volé. Je ne l'ai pas volé, oui!
— Tu n'as jamais rien écrit pour moi.
— Tu n'as jamais rien volé contre ma volonté. J'ai toujours été avec toi.
— Reste coucher ce soir. Chambre à part. Je voudrais te voir dormir.
— Tu ne résisteras pas à l'envie de me toucher.
— A peine. Comme ça. (Je sens sa chair en pointe sur ma flaque d'existence.)
— C'est foutu, dit-elle. C'est bien foutu. Tu t'es bien foutu de moi.
Elle se met à faire les cent pas au bord de la piscine, jouant avec les volants de sa robe au gré de ses épaules. La nuit est noire. Il fait frais. Un peu de vent remue les feuillages de la tonnelle. C'est peut-être la fin de l'été. Olivier joue avec l'ombre, entre dans cette obscurité, en recule la limite obscène. Amanda arrive par le jardin:
— Qu'est-ce que je fais de la gosse de Lorenzo? demande-t-elle. (Elle, par contre, préfère jouer avec ses cheveux. Elle les boucle sur son front).
— Où est Lorenzo?
— Parti avec les deux abrutis. Je ne sais pas où.
— Elle dort?
— Non. Elle joue avec le chien.
— Elle lui parle!
— Ne dis pas de bêtises! (C'est la supplique favorite d'Amanda.) Lorenzo ne remontera pas ce soir. Qu'est-ce que je fais de la gosse?
— Je la lâcherai dans une rue. Elle retournera chez elle.
— C'est une gosse, commence Amanda puis elle arrête de jouer avec ses cheveux.
— Bon. Fais ce que tu voudras. Je te l'amène. Qui veut coucher avec moi ce soir?
Elle s'en va. Olivier a ri dans l'ombre. Je déteste l'entendre rire de cette manière, grave et cachée dans l'ombre. Je déteste être vue avec ses yeux. Ils me détruisent. On s'est vues trop longtemps. Il faut qu'on se quitte. Elle est devenue ardente.
— Tu vas vraiment l'abandonner dans une rue? dit-elle. (Elle revient dans la lumière. Elle a l'air douce. Elle va me trahir.)
— Elle choisira la rue. C'est tout ce que je peux faire pour elle.
— Que risque-t-elle si ce n'est pas une rue dangereuse?
— Oh! Tais-toi. Je serais bien rentrée directement à l'hôtel. Lorenzo devient négligent. Mais il faut le comprendre. Je crois qu'il a peur.
— Peur de quoi? De quoi peut bien avoir peur ce genre de créature?
— Je te souhaite une bonne nuit. Avec ou sans Amanda.
— Seule. Je dors seule cette nuit. Et toi? Avec Lorenzo?
— Voilà le bicho, dit Amanda qui s'amène avec la gosse de Lorenzo. Tu connais cette dame? C'est une amie de Lorenzo. Tu n'as pas peur?
— Est-ce que je peux emporter le chien? demande la gosse.
— Quel nom tu lui as donné? dit Olivier.
— Pedrito. J'aime bien l'appeler Pedrito. C'est quoi son vrai nom?
— Il n'a pas de vrai nom. Est-ce que tu as un vrai nom toi?
— Pour sûr que j'en ai un. Pas toi?
— On a tous un vrai nom. On n'a pas de chance. Les chiens ont de la chance, eux. Ils n'ont pas de vrais noms. Je veux dire qu'on peut les appeler comme on veut et même, on peut changer leur nom quand on veut. Tu comprends?
— Tu es une drôle de femme, toi? dit la gosse en riant. Est-ce que tu es belle?
— Comment me trouves-tu?
— Bizarre. T'es la femme d'Olivier? Est-ce qu'il a de la chance?
— Tu te poses trop de questions, ma jolie, dis-je en lui prenant la main. On s'en va. Vous parlerez de la beauté et des mots demain si ça vous chante.
— Qu'est-ce que tu me trouves de bizarre? dit Olivier.
— J'sais pas. Lorenzo, c'est un homme déguisé en femme. Tu as l'air d'une femme déguisée en homme.
— Le revers de la médaille, dis-je, blasée. De quoi j'ai l'air, moi?
— Toi t'es malade. C'est pas pareil. On peut pas parler de toi. On se tromperait.
— Elle en sait des choses c'te môme! fait Amanda.
— Je sais tout, dit la gosse. C'est Lorenzo qui le dit. Il m'apprend à être une femme et il dit que j'ai rien à apprendre. Je sais déjà tout.
— Un peu dégueulasse, tout de même! murmure Amanda d'un air dégoûté.
— Non, c'est pas sale. Je vais gagner beaucoup d'argent. Comme toi.
— Mais je ne gagne pas d'argent, ma chérie. J'en ai beaucoup, c'est tout. D'autres le gagnent pour moi. Il a combien de filles, Lorenzo?
— Il n'a que moi. Mais on ne se mariera jamais. C'est pas du tout ça qu'on a envie de faire. Il peut avoir toutes les filles qu'il veut.
— Il est joli ton amigo! me dit Amanda en me donnant un coup de coude.
Il ne me restait plus qu'à la larguer dans une rue pas trop loin de chez elle. Bien sûr, je n'avais pas l'intention d'aller faire un tour avec elle dans les Chancas. Elle n'arrêtait pas de parler. Du chien et des deux femmes tellement différentes qui n'étaient ni l'une ni l'autre le type de femme qu'elle avait l'intention de devenir. Elle était assise sagement à côté de moi dans la Chevrolet et elle regrettait de ne pas avoir pu amener le chien avec elle. Pedrito était vraiment un chouette toutou!
Elle avait sans doute un tas de choses à m'apprendre et je pouvais me mettre à en rêver doucement. Le chien s'appelait Pedrito. Et elle?
— Tu veux que je dise mon vrai nom ou celui qui sera le mien quand je serai une femme? dit-elle en me regardant avec un air si sérieux que je me demande si j'ai posé la bonne question.
— Tu n'as que deux noms? dis-je enfin au bout d'un long moment d'hésitation qu'elle comble de son silence attentif.
— Tu en as combien, toi?
— Deux.
— Alors de quoi tu te plains? Tu es comme tout le monde. C'est quoi, tes noms?
— Anaïs, c'est mon nom d'écrivain. Mon nom d'enfant c'est... (j'ai du mal à le dire. J'ai toujours eu du mal à le dire à cause de ce qu'il évoque. Pourquoi évoquer ce passé? Que peut en comprendre une petite fille qui est encore une petite fille?)
— Tu ne veux pas le dire? Je ne t'en dirai qu'un des miens. Lequel tu veux?
— Ton nom d'enfant, je préfère.
— Il fallait choisir l'autre. Tu t'es trompée. Je ne t'en dirai aucun!
La garce! Elle m'a eue. Je n'ai jamais su parler aux enfants, exactement comme Mike ne sait pas parler aux chiens. Je me fais mordre à chaque fois. Et pas question de lui envoyer ma main dans la figure. C'est une amie de Lorenzo.
— Carina, murmure-t-elle enfin.
— C'est ton nom d'enfant?
— Dis-moi ton nom d'enfant, toi.
— William...
Bill, Bill, Bill. Tu as amené une pute. Ce sacré Bill m'a amené une pute. Il savait exactement de quoi j'avais le plus besoin.
— Il faut nous en aller, dit ma mère. Il est dans un bon jour. Allons-nous-en!
— Tu parles si j'ai envie de m'en aller!
Je me rebiffe, mais elle me tient par la main. C'est vrai qu'elle est habillée comme une pute. Et il ne reconnaît pas sa femme. Il croit que c'est une pute que je lui ai amenée pour son plaisir. L'infirmière hausse les épaules.
— Il vaut mieux partir, dit-elle d'un ton sévère. Il va encore se mettre à raconter les pires bêtises. C'est pas bon pour les oreilles d'un enfant.
— Viens, Bill, partons! dit ma mère. (Elle tremble comme si elle avait froid.)
— Salut, P'pa. C'est maman que j't'amène.
— Merde! dit mon père. Je ne vois plus rien à travers ce maudit grillage!
Il est enfermé dans une grande cage grillagée où pousse un arbre plein d'Amandas et d'oiseaux qui piaillent même sur ses épaules.
— Qu'est-ce qu'il fait là-dedans? demande ma mère qui est agacée maintenant.
— Il y passe toute la journée, dit l'infirmière. Moi ça ne me regarde pas, mais je ne trouve pas ça normal. Le docteur a tort de le laisser faire. Mme Crosby, me dit-il pour se moquer de moi, est-ce que monsieur K. a fait une nouvelle crise depuis que je lui permets de passer la journée dans la cage aux oiseaux? Non, n'est-ce pas? Aucune crise." Ça lui donne raison, vous comprenez?
— C'est ridicule, dit ma mère. Je lui en parlerai. Il va m'entendre.
— Ça a quelque chose d'humiliant, dit l'infirmière.
— J'aurais tellement aimé que ce soit une pute, me dit mon père en m'embrassant à travers le grillage. Elle n'a jamais voulu, tu comprends?
— Oui, P'pa. Je peux comprendre.
— Bill! dit ma mère en me tirant par les cheveux. Viens! On s'en va.
— J'veux rester avec Papa.
— Sale pute! s'écrie mon père. (Il chasse un oiseau sur sa tête.) Veux-tu bien me laisser apprendre la vie à mon fils unique? Tu n'es même pas capable d'être une bonne pute? Fous le camp, sacrée mauvaise femme! Au diable!
— Faudrait voir à pas l'énerver, s'inquiète l'infirmière. A mon père: "On vous laisse seuls tous les deux. Vous avez un tas de choses à vous dire." A ma mère: "On va en profiter pour en parler au docteur. A nous deux, ça fera plus sérieux. Je ne l'ai jamais vu résister à l'assaut de deux femmes! (Elle rit.)
— Si encore c'était une pute, dit mon père dont la colère tombe peu à peu. Mais elle n'a rien d'une pute, tu comprends? Elle fait la femme parce qu'elle ne peut pas faire autrement. Et on lui donne raison. Tu aimes les oiseaux? Entre avec moi dans la cage. Attention! Attention! Vite, referme la porte! Ce que j'peux t'aimer, mon fils! Dommage que tu sois pas une pute! Fin du flash.
— William, répète Carina. C'est mieux qu'Anaïs. Est-ce que tu trouves que Dolores c'est mieux que Carina?
— C'est lequel, ton nom d'enfant? Carina? Dolores?
— Appelle-moi comme tu veux, finit-elle par dire. Elle me sourit tendrement et met la tête dehors en ouvrant la bouche au courant d'air.
Et sur qui croyez-vous qu'on tombe en arrivant chez Camila? Ce porte-malheur de Muescas est en train de faire le pitre entre les tables. Et qu'est-ce qu'il est en train de singer? Le Chinois n'arrête pas de se frapper les cuisses en riant comme une hyène et Camila n'est pas la dernière non plus avec son gros rire qui fait trembler les verres. Muescas a vraiment le sens de la farce. Il a un de ces succès auprès de ce tas de paresseux qui se divertit à mes dépens! J'arrête la Chevrolet au bord de l'eau.
— Tu as vu ses mains? fait la gosse sans sortir de la voiture.
— Elles sont encore plus petites que les tiennes, dis-je. Il les avait dans les poches quand il s'est mis à grandir. Tâche de faire attention aux tiennes.
Il ne se tient plus, le Muescas. Le succès, ça lui donne des ailes. Il grimace, il trébuche, il bégaie, il se tortille, il fait tout pour qu'ils en aient pour leur argent et à voir leurs têtes fendues en deux au niveau de la bouche, ça a l'air de marcher pour lui. Il parle, il récite, il enjambe, il respecte la ponctuation et n'en rajoute pas. Il a le sens du spectacle, c'est un doué du mensonge. J'peux pas arrêter ça. On m'en voudrait à mort. Je ne peux rien faire pour l'empêcher d'ébruiter notre petite affaire et chaque fois qu'il laisse traîner un trop long silence, v'là le Chinois qui le lance sur la bonne voie en lui disant: "Et qu'est-ce que tu faisais pendant ce temps, Muescas?" Rire général. On demande de la bière. On se cure les dents sans ménagements. Les tentacules des poulpes se tortillent sur le brasero de Camila qui a ouvert son corsage et relevé sa jupe sur le côté à l'aide d'une épingle à linge. Le Muescas ne sait pas tout, mais il fait bien ce qu'il sait.
— Qu'est-ce que je faisais, bougre d'idiot! lance-t-il au Chinois. J'tenais la chandelle! J'étais l'marron sur le feu! Et ça sentait pas bon! Hein, m'dame, que ça avait une sale odeur, c'te affaire-là? Et j'suis tombé dans l'panneau comme un débutant. J'ai rien vu venir. Et j'étais là...
— Dis-leur c'que t'avais dans la main, Muescas! s'écrie le chinois.
— J'leur ai déjà dit. Y a plus rien à dire. Foutons le camp!
— Qu'est-ce qui t'arrive, Muescas? fait un spectateur soudain déçu par la triste figure que Muescas a l'intention de me faire si je m'approche un peu trop. (Il est complètement ivre, la chemise déboutonnée jusqu'à la ceinture et ses mains sont accrochées à une chaînette qui pend autour de son cou.)
— J'aurais pu y laisser ma peau, nom de Dieu!
— Faut pas être triste, Muescas! Tout s'est bien passé.
— Peut-être. Mais ça aurait pu mal se passer. Où est-ce que j'en serais maintenant si les choses avaient mal tourné? Hein, m'dame. (Je ne réponds rien à ce poivrot qui a décidé de me faire des ennuis.)
— Calme-toi, Muescas, dit le Chinois. On rigolait bien. Dis-nous c'que t'avais dans les mains. C'est ça qu'est bon à entendre. Allez! Encore une fois!
— P't-être que c'te dame n'a pas envie de savoir ce que j'avais dans les mains. Est-ce que ça vous intéresse, m'dame?
— Fiche-lui donc la paix, dit Camila. Et si tu n'as plus envie de rigoler, décampe d'ici, Muescas. On n'a pas envie de t'entendre faire le tragédien.
— Merde alors, non! fait un spectateur. Vive la comédie! (Il rit. Muescas se tourne brusquement vers lui:)
— C'est pas de la tragédie. C'est juste une grande peur que j'ai eue. Ce truc-là m'a fichu une peur comme j'en avais jamais connu.
— C'est parce que t'as pas fait la guerre, dit un vieux.
— Oh! la barbe! dit Camila. Fous le camp, Muescas. Ou bien (elle recommence à rire en se tenant les seins) dis-nous c'que t'avais dans la main!
— Faut d'abord que c'te dame nous dise si ça l'intéresse de savoir ce que j'avais dans la main. J'ai des petites mains, m'dame, mais je peux y mettre un tas de choses. Pas toutes ensembles. Les unes après les autres, si vous voyez ce que je veux dire.
— Je ne vois pas, non, dis-je.
— Regardez, m'dame. Vous n'avez pas tout vu. Regardez!
Il pose sa main à plat sur la table, entre mon verre et le cendrier. Il y manque un doigt. La plaie est encore purulente. Il ferme les yeux et serre les dents en retenant le rire qui le secoue des pieds à la tête. Derrière lui, les têtes se dérident vaguement, on attend de pouvoir se laisser aller à se taper le ventre de rire.
— Vous savez où il est le doigt? fait Muescas en commençant à rire.
— Dis-le encore, Muescas, éclate le Chinois. Dis-le, merde!
— Il est derrière la porte, m'dame. Si les chats ne l'ont pas bouffé. Faut souhaiter qu'ils l'aient bouffé, ces maudits chats. C'est un doigt avec mes empreintes. Et j'arrive pas à me convaincre que les chats m'ont sauvé la vie, m'dame. À cause de cette maudite porte. Peuvent pas faire des portes comme tout le monde dans ces sacrées maisons de riches. Elles ne pivotent pas. Elles coulissent. (Rires.) Et en plus, elles sont transparentes. (Rires contenus.)
— Alors qu'est-ce que t'avais dans la main, Muescas?
— Forcément, pour moi, y avait pas de porte à cet endroit-là. C'était une ouverture et je m'attendais pas à ce qu'une porte surgisse des ténèbres pour me foncer dessus et me couper en deux de chaque côté de sa transparence. Une blague, qu'il fallait lui faire. Oh! Rassurez-vous, m'dame. J'ai pas cité de nom. Ni le vôtre ni celui de personne. Dieu ait son âme! J'étais payé pour lui faire une blague, une sale blague pour la punir de quelque chose qui ne me regardait pas. J'ai l'habitude de faire les choses dans l'ordre, à cause de mes mains où je peux pas tout mettre comme tout le monde. Essayez de vous imaginer une main aussi petite au bout de votre bras. Mettez-y quelque chose dedans. N'importe quoi. Ça prend de la place. Faut avoir l'habitude et je l'ai, à force de patience et d'exercices. Faut pas croire que c'est arrivé tout seul. J'ai appris à me servir de la petitesse de mes mains. Même pour tenir une bonne bite. Et je saurais quoi faire des miches de la mère Camila, vous pouvez me croire. Pas vrai, Camila, qu'on a eu du bon temps du temps où t'avais encore un mari pour te donner l'envie de connaître autre chose? (Muescas s'assoit et boit.) Donc, j'étais dans le patio, enfin c'est plutôt une cour avec trois murs assez hauts et percés de petites niches où crèche une ribambelle de chats assez sympathiques, il faut le dire. J'espère qu'ils ont bouffé mon doigt. C'est dur de souhaiter ce genre de chose à son propre doigt, mais c'est ce que je peux souhaiter de mieux et je remercie les chats de m'avoir sauvé des griffes de la justice qui n'aurait pas manqué de me foutre dedans. J'attendais. J'étais dans mon costume naturel, poil et peau, avec un rien de sueur qui me donnait l'impression d'avoir déjà commencé ce que j'étais venu faire dans cette sacrée baraque: violer doña Celestina. Appelons-la comme ça pour pas vexer c'te dame, hein m'dame? J'attendais et à force d'attendre, la nuit est tombée. Les chats sont sortis de leurs niches et se sont mis à se frotter contre mes mollets. Je pouvais pas faire autre chose que de les supporter. Y en avait un plus petit que les autres. Je l'ai pris dans mes mains. Un chat de cette taille, je peux le prendre dans mes mains et je me mets à le cajoler, il ronronne et on se parle et soudain, la lumière de la chambre m'éclate en plein visage. C'est doña Celestina qui vient d'entrer avec un type qui a l'air d'un Gitan. Ils commencent à se foutre au lit, la lumière baisse doucement par je ne sais quel miracle de la programmation. Ça gémit, ça grince, et que j'te le fais ici, et moi comme ça, non j'préfère par là, encore ah! Et pan, un coup de feu. Une flamme brève et courte. Un claquement. La balle dans le dos de doña Celestina. Le type qui était avec elle se met à pleurer. Il dit: Non, non ne fais pas ça, pas toi! Et il bondit dans le patio. Il se ravise, retourne vers la chambre où l'autre est en train de l'ajuster comme il faut, et vlan! il fait coulisser cette maudite porte qui m'arrive dessus avec une telle rapidité que je n'ai même pas conscience que c'est une porte et encore moins qu'elle est sur le point de me guillotiner comme un vulgaire havane. Clac! Le chat est coupé en deux, je sens ses tripes me dégouliner dans la main et une petite douleur lointaine me dit que j'en ai eu moi aussi pour mon compte. Et vlan! la porte coulisse de nouveau, elle me passe devant le nez, c'est la meurtrière qui l'ouvre en maudissant le type qui l'a fermée. Et elle disparaît dans une niche du mur d'enceinte. Je l'entends jurer. Une porte claque. Une vraie porte celle-là. Je vois sa clarté au fond d'une niche et l'ombre de la meurtrière qui court dans le jardin. Je regarde ma main. Il manque un doigt. Un seul. Je suis presque soulagé. Je regarde par terre. Je vois quelque chose bouger. C'est la queue du chat. Il fait très noir. Il y a du bruit dans toute la maison. Je frotte le parterre avec mes deux mains. Je ne trouve pas le doigt. On arrive. Je passe à travers la porte et au lieu de traverser le jardin dans la même direction que l'assassin, je bifurque, je fais le tour de la piscine et je grimpe sur la tonnelle. Il y a des gens partout, torches à la main, furetant dans tous les coins. Je suis foutu. Il faudrait un miracle pour que je m'en sorte. J'ai déjà donné un doigt à la chance. Je suis là, à poil sur la tonnelle, à me demander ce que la chance va exiger de moi pour que je me tire honorablement de ce merdier.
MERCREDI
Chapitre XII
Pablo Montalban avait des idées. Il ne les partageait pas avec tout le monde, mais il avait assez d'amis pour être un type désagréable, voire dangereux. Il vivait dans un de ces appartements destinés en principe à la horde touristique. Il disposait de deux salles de bains. L'une lui était strictement personnelle et il la fermait à clé. Elle sentait l'homme qu'il était en dessous, quand il ne fréquentait personne d'assez près pour se soucier de la profondeur de son hygiène. Pour ceux ou celles qui entraient dans son intimité le temps d'une partie de plaisir qu'il gâchait parce qu'il buvait trop, Pablo Montalban était un type propre, minutieux, peut-être maniaque, le moindre désordre d'arrangement ou de pensée le mettait d'abord mal à l'aise, puis il devenait désagréable. Comme il prenait la précaution de ne fréquenter que des femmes désarmées et des hommes qui lui étaient physiquement inférieurs, il limitait le risque à l'esclandre, ce qui, en Espagne, et particulièrement en Andalousie d'Almérie, ne fait jamais l'évènement. Il s'était marié dans sa jeunesse, mais sa jeune épouse n'avait pas apprécié une conception de la vie conjugale trop soumise aux faiblesses de l'homme et par conséquent empreinte d'une violence qui semblait ne pas avoir de limites. Elle s'était enfuie et il ne l'avait jamais revue. L'Évêque avait dissout le lien du mariage, après des années d'enquête qui réduisirent Pablo à l'état de quémandeur repenti, dans un procès qui lui avait laissé un souvenir lancinant de rites et de vocabulaire qu'il ne parvenait toujours pas à déchiffrer. Elle ne lui avait même pas donné le temps de faire un enfant, mais auraient-ils accepté de casser le mariage s'il y avait eu un enfant dans cette sordide histoire d'homme défait par les influences de la Démocratie environnante? Et que serait devenu cet ou cette enfant s'il avait existé sans une mère pour le mettre à l'abri de la même violence intransigeante et prospère? Il osait à peine se le demander. Si cela arrivait, il se mettait à haïr ce double profond et souffrait alors de dépression et d'alcoolisme. Sinon, en dehors de ces crises qu'il passait chez lui sans recevoir personne, Pablo Montalban était un type agréable, quelquefois jovial, jamais trop éloigné du recours à la violence, mais assez conscient de ses problèmes intimes pour tempérer ses intrusions dans l'existence des autres. L'été, il quittait l'appartement du Holly Golden Garden, qu'il louait à des touristes, et allait habiter dans la vieille maison familiale, dans les hauteurs de Polopos, au-dessus d'un canyon où le fleuve était de terre et de cailloux, et de la mer qui miroitait dans son regard comme une résurgence d'un passé riche en acculturation et en métissage. Pablo éprouvait une honte pitoyable pour son visage, ses mains, et surtout pour la dimension de son corps qui l'obligeait à lever la tête pour parler à l'étranger. Aussi, quand il aperçut le grand corps dégingandé de Frank Chercos sur un quai de la gare routière, il conçut une haine éprouvante qu'il savait sans issue parce que Frank Chercos était en mission officielle et que lui, Pablo Montalban, était mis à son service par une hiérarchie qui n'expliquait pas cette humiliation.
Frank était debout entre deux valises. Il n'avait pas l'air d'un touriste et c'était sans doute ce à quoi il ne voulait pas ressembler. Cette expression de volonté et d'exigence intimida Montalban qui prit le temps de s'approcher. Il observait toujours les hommes en allant vers eux, si possible sans se faire remarquer. Mais Frank était vigilant. Montalban reconnut cette animalité. Frank était un tueur. Ce n'était pas seulement écrit dans le dossier.
— S'il tue quelqu'un, le mettre à l'abri. Il ne comprend pas toujours les moeurs qu'il est en train de violer parce qu'il se fout des moeurs comme si ce n'était pas celles d'hommes comme lui. Il est capable d'abstraire au point de ne plus éprouver aucun sentiment face à la souffrance. Que serions-nous sans la souffrance? Il s'en fout.
— Et s'il me tue?
— On vous remplacera!
Montalban luttait contre l'idée absurde de grimper sur une valise pour situer son regard à la hauteur de celui de l'étranger qui le toisait sans réserve.
— Frank Chercos? s'entendit-il prononcer comme dans une église.
L'autre tendit sa main de carnassier. Montalban porta une des valises jusqu'à la voiture. Frank avait accepté ce partage sans tiquer. Ce n'était pas le genre de type qui s'accommode d'un domestique. Il n'était pas bavard. Il s'installa dans la voiture en se plaignant de la chaleur. Un grand mouchoir épongeait son visage de marbre. Montalban admira ce regard ciselé. Le menton témoignait d'une capacité à résister à la tentation de fuir d'abord et de tuer ensuite. Frank tuait et ne cherchait pas à s'enfuir. Le dossier était plein de ce genre de remarques à propos d'un policier qui avait résolu en force les affaires les plus épineuses de son temps. Ce n'était pas un héros parce que c'était un tueur. Et c'était un tueur qui n'agissait pas dans un cadre héroïque. Un homme parfaitement équilibré relativement au boulot qui était le sien.
— Voilà la maison, dit Montalban.
Frank aperçut une façade jaune et des volets gris. Au loin, sur les pentes peuplées de palmiers nains, les maisons étaient blanches et noires. La voiture s'arrêta dans la poussière, sous un eucalyptus qui embaumait l'endroit jusqu'à l'écoeurement. Une véranda au toit de bruyère surmontait passivement une ombre saturée d'insectes et de poussière. La porte s'ouvrit sur un frais patio. La dallage était humide.
— Ma maison, expliqua Montalban. Ils ont pensé que vous préféreriez un peu d'intimité. Les hôtels sont surpeuplés à cette époque.
— Vous vivez où, vous?
— Ici même. L'intimité. L'été, je ne peux pas vivre dans mon appartement à cause de la musique.
— Vous n'aimez pas la musique?
Montalban se tenait sur le seuil de ce qui pouvait être un salon. Les fenêtres étaient ouvertes et les volets clos. Frank s'avança sur un plancher approximatif.
— Je commencerai à travailler aujourd'hui, prévint-il.
Montalban ne cacha pas sa déconvenue. Il avait prévu une journée de repos relatif.
— Relatif à quoi?
Montalban n'en savait rien. Il ne connaissait pas de repos sans la menace d'un dérangement qui le mettait hors de lui si ça arrivait entre lui et les siens. Frank ne lui inspirait pas une telle confiance.
— Tout se serait bien passé si on n'avait pas eu des problèmes avec le servicio, dit Montalban qui sortait des bouteilles de son vieux frigo.
— Quel service?
— ¡De la recuperación post-mortem!
— L'Espagne a signé la Convention sur la Résurrection Naturelle, non?
— Si, si. Mais la mise en place est difficile. On nous prévient toujours au dernier moment. Faites ceci ou cela. On ne nous laisse pas le temps d'y penser. On doit agir à l'instant. Alors , il y a des erreurs, et il faut recommencer. On a tort de nous presser. On ferait mieux de prendre le temps et tout irait mieux.
— En effet, dit Frank en s'asseyant devant une bière glacée. Je déteste qu'on me fasse perdre du temps. Que s'est-il passé quand elle est morte?
Montalban prenait des airs embarrassés, ce qu'il n'était certainement pas, pas en plein été.
— Ce qui s'est passé? Elle est morte et le Central des Signaux de Mort était justement en révision depuis la veille.
— Depuis la veille? beugla Frank qui n'avait aucune intention de dissimuler les sentiments qu'il s'attendait à éprouver pour les pratiques et les hommes de ce pays exotique.
— On attendait une pièce! dit Montalban qui ne se laisserait pas manipuler aussi facilement.
Il ajouta avec un geste désespéré:
— D'Allemagne. Elle est arrivée deux jours plus tard et le cerveau avait un peu souffert.
— Un peu? Elle a perdu les trois quarts de ses capacités intellectuelles!
Montalban n'avait aucune idée de ce que c'était, la capacité intellectuelle d'une femme, mais il comprenait que l'erreur était inadmissible. Cependant, Dieu en avait décidé ainsi et il fallait...
— Fermez-la, Montalban! grogna Frank.
Il provoquait ce qui lui paraissait être un nain. Il aimait bien le spectacle de la haine, Frank. Il lui opposa un sourire tranquille et dominateur. L'autre épongeait son front dans ses manches, avalant de longues gorgées d'une bière que Frank n'avait touchée qu'avec les doigts, et encore, à travers le verre qui n'était pas de première jeunesse.
— Les balles ont toutes atteint le coeur, dit Montalban qui se concentrait sur son rapport pour éviter la discussion que l'étranger voulait lui imposer pour faire de lui un domestique.
— Elle n'était pas seule.
— Nous ne savons pas si l'assassin est celui qui était avec elle... dans le lit, ou si l'assassin est venu de l'extérieur de... cette intimité.
— Et le doigt?
— Quelle histoire! Nous l'avons perdu deux fois.
Frank grinça des dents sans se soucier de l'inconvenance d'un tel signe d'impatience.
— Enfin, résuma Montalban, nous avons fini par le retrouver et il n'a pas été difficile de savoir à qui il appartenait.
— À l'assassin?
— À l'amant, je ne pense pas. On voit mal comment doña Gisèle se serait amourachée de Muescas qui est un nain...
— Nain ou petit?
— Petit. Ses mains sont bien connues. Petites et adroites. Il se saoulait et racontait à qui voulait l'entendre comment il avait perdu son doigt. Il n'a pas résisté à notre interrogatoire.
— Vous l'avez...
— Non, non! Il a parlé.
— Il a parlé de son doigt?
— Il dit qu'il n'y est pour rien. Nous avons vérifié avec l'aide de la Policía Científica. Il semble que son récit corresponde à la réalité, quoiqu'il n'explique pas sa présence dans la maison de doña Gisèle au moment du meurtre et de ce qui l'a précédé.
— La scène d'amour, la dispute, le tir.
Frank demeura un instant songeur. La police espagnole avait fait un travail minable. Gisèle avait de la chance de s'en être tirée. Mais maintenant, son cerveau était tellement réduit qu'elle ne se souciait même pas de savoir qui l'avait tuée. Elle le savait peut-être. On l'avait vainement interrogée. Avec des moyens contrôlés scientifiquement. Une vaine prudence par rapport à un cerveau diminué. Frank souffrait sincèrement de cette injuste mutilation. Le système avait hésité avant d'autoriser la RPM. Influence de notable, sans doute. Maintenant, la beauté intacte et éternelle de Gisèle hantait le château de Vermort et rendait fou le comte lui-même.
— Vous ne savez pas grand-chose, conclut Frank qui avala une molécule du breuvage glacé avec une grimace qui arracha un sourire satisfait à son hôte.
— Je ne sais peut-être pas tout, avoua Montalban avec un autre sourire narquois. Vous avez accès au sous-système, m'a-t-on dit. Vous avez un avantage sur moi. Je ne suis autorisé qu'à consulter le Dossier.
Il y avait de l'amertume dans cette confession. Frank opina.
— J'en saurai peut-être plus que vous dès ce soir, dit-il d'un air condescendant.
— Je n'en doute pas, señor. Vous mangerez avec moi?
— Vous voulez dire dans le même plat?
Une coutume que Frank n'appréciait pas particulièrement.
— Non! Chez Diego. Buena comida. Buen vino.
La chambre de Frank donnait sur une terrasse ombragée par un feuillage exotique saturé de fleurs. Il détesta tout de suite cette population d'insectes grouillants et curieux. Un rideau tombait sur la scène. Il évita de le secouer. Il était imprégné d'une riche poussière. Le lit était inexplicablement frais, gisant sous un crucifix où se tordait de douleur un Christ expressif et menaçant. Aucun terminal. Pas même une prise sur le réseau. Il déballa ses antennes sous le regard intrigué de Montalban qui débitait ce qu'il savait du meurtre de Gisèle de Vermort, doña Gisèle comme il l'appelait.
— Nous l'appelons tous comme ça, précisa Montalban. Nous l'avons vue l'été dernier et au printemps. Le comte est distant depuis cette tragédie. Il ne m'a jamais adressé la parole et a même demandé à mes chefs que je ne lui adresse pas la mienne. Vous vous rendez compte?
— Il a obtenu satisfaction?
Qui était avec Gisèle cette nuit-là? Muescas le savait. Que faisait Muescas dans la maison de Gisèle? Avait-il vu l'assassin d'assez près pour le reconnaître ou s'en souvenir assez précisément pour le décrire? La police locale n'avait pas répondu à ces questions. Elle ne posait plus de questions au comte Fabrice de Vermort et laissait Muescas jouir d'une inexplicable paix et sans doute aussi d'une liberté de mouvement incompatible avec la recherche de la vérité.
— La chambre vous plaît? demanda Montalban. J'y suis né.
Frank n'aimait pas l'idée de coucher dans un lit où quelqu'un d'aussi inutile avait été conçu. Montalban sembla deviner ces pensées outrageantes. Il prit les devants.
— Bien sûr, le lit n'est pas celui où je suis né, dit-il en caressant la surface dorée des draps. Les touristes achètent tout. Bon prix. Nous vendons et ils couchent dedans. Je leur raconte des histoires. Comme tout le monde. Ils viennent chercher autre chose, vous comprenez?
Frank était venu trouver ce que la police ne se fatiguait plus à chercher. Montalban souffrait d'observer, impuissant, cette volonté de gagner malgré l'évidence de l'échec. Frank déployait une antenne sur la terrasse. Un écran papillotait dans le lit. Montalban respira une bonne bouffée de cette odeur de plâtre moisi et de boiserie vermoulue qui était sa madeleine de Proust. Il se transportait sans passer par les réseaux. Il préférait le vin aux substances. Il n'ignorait pas que les injections agissaient de l'intérieur et ne se demandait pas pourquoi ni comment. Il avait seulement l'intention de vivre sa vie jusqu'au bout.
— Elle est morte en pleine jeunesse, dit-il.
Frank haïssait particulièrement cette remarque. Et Montalban ne manqua pas d'ajouter:
— Et sans souffrances. Ils n'ont pas réussi à supprimer la souffrance. Il n'y a pas de perfection technologique...
— Suffit de bien doser sa dépendance, murmura Frank qui se parlait à lui-même.
Montalban sourit. Frank était ce genre de type qui agit en fonction des dépendances. Il était bâti autour d'un injecteur automatique qui l'empêchait de penser à mourir au bon moment. Il redoutait la destruction qui fait de vous un mort invivable.
— Vous ne m'avez pas dit pour Diego...
— Diego?
— Manger!
C'était d'accord pour Diego. Mais sans viande.
— Sans viande?
Montalban retourna dans son salon et entrouvrit les volets. Son profil de resquilleur apparut en contre-jour. Pourquoi Frank le haïssait-il déjà? Il avait de la patience d'habitude, et ne haïssait jamais prématurément. Il était amoureux de Gisèle. Peut-être autant que de la Sibylle. Il entra dans le salon. Il avait ôté sa veste et retroussé ses manches. Montalban approuva en branlant sa tête de dévot. De quelle dévotion était-elle la proie? Frank redoutait ce soleil blanc. Il s'attendait à une lune pleine de la même lumière.
— C'est tout ce que vous avez comme bagnole? demanda-t-il en même temps que l'hallucination se dissipait.
Montalban écarquilla ses yeux d'hirondelle.
— S'il est complètement nuevo!
Ce tas de ferraille était neuf. Frank avait cru qu'il était seulement fraîchement peint. Le moteur s'exprimait comme un chien dans les côtes, toujours prêt à se coucher aux pieds pour ne pas en savoir plus. Montalban se demandait ce que Frank conduisait. Une belle Allemande aux sièges moelleux, il n'en doutait pas. Frank avait des mains d'artiste. Un regard d'assassin, pas d'envieux. Montalban secoua sa tête dans la lumière.
— Je suis à votre disposition, dit-il en revenant dans l'ombre que Frank appréciait en nyctalope. Si la maison ne convient pas...
— Elle me convient. Il y a une salle de bain?
— ¡Claro!
Frank laissa l'eau monter autour de lui. Pourquoi l'avaient-ils éloigné de son jardin et de sa piscine? Il s'était réveillé dans le train, dans une couchette qui sentait la lavande. Il en avait trouvé le sachet au matin, sous l'oreiller. Une attention qu'il ne comprit pas et qui l'obséda pendant tout le voyage. Il avait soigneusement vérifié son équipement. Il ne disposait que d'un terminal continental. Que craignaient-ils qu'il dénichât dans le Réseau Intercontinental? Ils le limitaient à la péninsule. Il atteindrait peut-être le Sahara, mais pour quoi faire? Il trouverait peut-être l'assassin de Gisèle, mais sans pouvoir punir le sous-système espagnol qui était responsable de la débilité mentale définitive qui affectait la plus belle femme qu'il connaissait. Rien ne soulagerait cette haine, pas même la douleur infligée à celui ou celle qui finirait par avoir la malchance de contenir l'objet de cette xénophobie. Il s'en voulait de n'être qu'un homme. Il y avait des dieux maintenant, mais ils ne réclamaient aucun culte. On savait seulement qu'ils existaient et qu'ils avaient été des hommes. Comment devient-on un Dieu dans ce monde que la mort va finir par surpeupler? Ce n'était sans doute pas une question à poser à cet ignare de Montalban qui ne pensait qu'à sa peau de minable surpris dans son berceau. Frank se laissait facilement envahir par la haine et il savait que la violence ne le soulageait pas. Il n'en tirait que du plaisir. Que penserait Gisèle de ce plaisir si elle avait encore un cerveau pour accepter d'en discuter avec lui? Il y avait trois personnages autour de son cadavre: l'amant, l'assassin (peut-être le même individu), et Muescas qui ne pouvait pas être l'amant mais qu'on pouvait légitiment soupçonner d'être l'assassin. Un seul nom sur trois personnages. La police locale n'avait pas assez tourmenté ce témoin. Frank se chargeait de commencer par là une enquête qu'il avait hâte d'achever pour revenir à la seule question qui le turlupinait maintenant: Si quelqu'un a tué Pulchérie, qui a tué Nora? Logique.
Chapitre XIII
Frank ne se reconnaissait plus. Non seulement il avait enfilé un silencieux au bout de son Colt, mais il se rappelait avoir pris le temps de le mettre dans ses bagages. Il ne se servait jamais d'un silencieux. Et personne ne lui avait fait une telle recommandation. Il entra dans les Chancas en conquérant, passant devant les seuils sans saluer les gens qui s'y trouvaient, et surtout ne répondant pas à leur salut discret. Il savait où il allait. La maison de Muescas était un taudis. Une façade couverte de vieux azulejos dont on ne distinguait plus les motifs, et percée d'une porte basse et d'une fenêtre barreaudée. Il entendait des cris d'enfant et la voix d'une femme qui répétait une litanie qui ne pouvait pas avoir un lien avec l'acte d'amour. Frank frappa sans ménager la surface vermoulue d'une porte qui s'ouvrit aussitôt. C'était Muescas. Il ne pouvait pas se tromper. L'homme était petit, malingre, et il montrait ses mains minuscules. Un doigt manquait. Il n'avait plus qu'à lui demander de raconter son histoire. Le gnome souriait en branlant une incisive sous sa langue bleue.
— Monsieur Chercos, je suppose? siffla-t-il. Il y a un pueblo pas loin d'ici qui s'appelle Chercos. Tandis que moi, je m'appelle Muescas (il tendit sa main droite, celle aux cinq doigts): de moscas (mouches) et muecas (grimaces). Vous portez un nom de pueblo, le mien a été forgé par un... seigneur.
Quelle différence cela faisait-il? Frank n'avait rien à voir avec ce village minable que Hautetour lui avait montré sur la carte. Et s'il y avait encore des seigneurs dans ce pays, ce n'était pas son affaire. Il posa un pied sur le perron, une vieille pierre usée par les coups de serpillière et les culs des enfants. Muescas ébaucha une esquive.
— Entrez donc, siffla-t-il de nouveau. Je vous attendais. Don Pablo m'a prévenu de votre visite.
Les yeux du nabot roulaient dans des orbites vertes. Il portait une chemise crasseuse et des pantalons retroussés sous les genoux. Une femme en chemise apparut, furtive et laide. Le nabot sembla s'excuser. Il giclait des fluides sur sa famille. Frank avait connu ça chez les autres, dans son enfance. Un patio les accueillit, frais et fleuri. Un jet d'eau s'immobilisait dans un carré de verdure. Des oranges pourries tachaient l'herbe rare et flexueuse. Muescas désigna le banc de pierre sur lequel il comptait poursuivre la conversation. Frank ne s'asseyait jamais sans un examen méticuleux des surfaces qui se proposaient. Le nabot sentit qu'il devait attendre et ne rien dire en attendant. Frank plia enfin sa carcasse et se posa comme un hanneton sur un coquelicot.
— Ça s'est passé il y a des années, dit Muescas en s'asseyant à l'autre bout du banc.
— J'en sais rien, dit Frank. On ne m'a pas précisé de date. Il semble que le temps n'ait aucune importance en la matière. Ça pourrait très bien se passer demain ou dans un siècle.
— Je vois, dit Muescas qui ne voyait rien d'autre que l'impatience de Frank qui secouait un pied vertical.
— Vous savez dessiner? demanda Frank.
Muescas ne cachait plus sa méfiance dans le masque du sourire de circonstance. Il avait déjà dessiné l'assassin dans les locaux de la police. Il avait eu du mal à cause de ce qu'ils avaient fait subir à ses mains avant de poser la première question. Frank paraissait civilisé, mais de cette civilisation qui connaît des moyens plus propices à la confession sans contrepartie. Il avait dessiné une femme et ils ne l'avaient pas cru.
— Pourquoi? demanda Frank paisiblement.
Muescas n'avait jamais dépassé ce niveau de l'aveu puisqu'on ne lui demandait rien d'autre que de la fermer. Il voyait bien que Frank n'était pas venu en vacances. Le Colt rutilait sous une chemise austère. Le silencieux était de mauvais augure.
— Je suppose, dit-il en s'étreignant les seins, que la femme en question ne doit pas être mêlée à cette sordide histoire.
L'adjectif sordide était de trop. Cela se lisait dans le regard de Frank. Muescas rectifia:
— Triste, triste histoire, murmura-t-il en offrant son cou expiatoire.
Frank n'aimait pas non plus la tristesse. Il était seulement en colère. Ce n'était pas une histoire sordide, ni triste. Muescas s'efforçait de ne pas chercher à deviner les raisons de cette sourde colère qui déformait le visage du policier.
— Qui est cette femme? dit Frank assez fermement pour être bien compris.
Muescas n'avait pas besoin de la dessiner. Il suffisait de dire son nom. Il l'avait dit aux policiers qui avaient vu cette femme apparaître lentement sous son crayon et il la voyait naître lui aussi sans tenter d'en dissimuler les traits. Ils lui avaient seulement demandé de la fermer sous peine de le regretter. Il avait assez d'imagination pour avoir une idée de ce qu'il pouvait regretter définitivement.
— Je peux la dessiner si vous voulez, proposa-t-il.
Frank n'était pas venu les mains vides, mais il n'avait pas de papier ni de crayon dans sa poche. En plus, il n'avait pas tellement de temps. Comme il ne savait pas à quel moment se passait cette histoire, il choisissait de ne pas jouer avec le temps, en le perdant par exemple, ou en écoutant les mensonges de ceux qui prenaient le risque d'en crever. On lui avait posé une question: Qui a tué Gisèle de Vermort? Il n'avait pas à savoir quand? Le système faisait ce qu'il voulait de son temps et de celui des autres. Il savait où, mais il était peut-être dans un décor inventé par le système pour éviter les fuites d'informations. Muescas comprit qu'il n'avait pas le choix. Il avait six gosses à nourrir, il ne les nourrissait pas lui-même mais nourrissait celle qui leur assurait une vie décente après les avoir mis au monde. Il était nécessaire, en somme. Mais don Pablo n'apprécierait pas ce qu'il considérerait comme une trahison. Frank était donc en concurrence avec Montalban. Muescas connaissait les méthodes de ce dernier. Une horreur de raffinements et d'attente. Ces tueurs qui agissent sur le temps sont les plus terribles. Frank visait et tuait. Point. Et il se rendait compte que Muescas, qui était vivant et n'avait plus l'espoir de continuer à vivre, aurait vite fait de choisir entre le potage et la guillotine. Il ne faut jamais donner le choix. Il faut arracher. Muescas ne consentait qu'à dessiner.
— C'est risqué, dit-il en se mordant la langue. Mais je peux faire ça pour vous.
Il montra son petit moignon agité par la colère. Frank aimait les hommes en colère. Mais celui-ci pourrait-il dessiner fidèlement dans un tel état d'excitation? Il sortit des Chancas avec un portrait dans la poche et les saveurs de l'anis dans la bouche. Muescas l'avait berné. Le seul témoin du crime, hormis peut-être l'amant de Gisèle si celui-ci n'était pas l'assassin, le mettait sur une piste interdite avec la contrainte d'un retard qui n'était pas la bienvenue. Frank descendit les ruelles ombragées que le soleil couchant envahissait de lueurs flamboyantes. Montalban avait sagement attendu dans son tacot neuf et poussif. Il fumait tranquillement en s'intéressant au manège d'un groupe d'adolescentes qui essayaient des pas de danse dans la rigole. Frank ne le surprenait pas. Montalban avait les yeux partout.
— Vous avez trouvé ce que vous cherchiez? demanda-t-il en mettant le moteur en route.
Frank sortit son Colt pour impressionner les gamines.
— Nous l'avons déjà interrogé, dit Montalban. Il dessinait des portraits. Nous les avons conservés. Vous voulez les voir?
Frank pourrait au moins les comparer avec celui qu'il venait d'hériter sans testament. Mais le mieux n'était-il pas de demander à Anaïs K. qu'elle en identifiât la beauté? Anaïs pouvait se télétransporter. Il demanda simplement à Montalban où se trouvait le terminal des retours vers la vie.
— ¿E'to qué é'? gloussa le latino.
Frank était maudit par le temps. Il le perdait avec une facilité déconcertante, surtout depuis qu'il était dans cette enquête. Il perdait un temps dont il méconnaissait le temps. Montalban était-il informé de ces conditions extraordinaires? Le système consentait-il de temps en temps à se laisser pénétrer par les sous-systèmes? En attendant, il fallait expliquer à cet être obtus ce que c'était, un TRW. Il y en avait en principe dans toutes les stations de chemin de fer, dans les aéroports, dans les gares routières, dans tous les lieux publics où on attendait quelqu'un ou on se faisait attendre. On pouvait toujours aller jeter un oeil à la parada de taxis.
— O.K., dit Frank qui voyait le temps s'écouler par l'interstice d'un défaut de connexion.
Ces écoulements non désirés pouvaient le rendre morose et rancunier. Montalban l'arrêta devant un alignement de tacots rutilants. Des chauffeurs en chemise blanche frappaient leur véhicule avec des torchons, lents et patients. Un vieux téléphone croupissait au fond d'un boîtier comme un reste dans une boîte de conserve. Ça ne ressemblait pas à un TRW, mais c'en était peut-être un, reconnut Montalban qui connaissait les lieux comme s'il y était né. Il en profita pour avouer qu'il avait vu le jour dans un autre pays, ce qui lui avait ouvert les yeux. Frank aussi était né dans un autre pays que le sien, mais ses yeux en souffraient chaque fois qu'il les ouvrait dans cette direction interdite. Montalban hocha sa lourde tête (il possédait une dentition rénovée par l'or mais assurait qu'il n'avait jamais signé avec le diable). Un chauffeur s'approcha sur un signe de l'index noir du policier qui connaissait aussi les gens de cette terre ingrate.
— On téléphone dedans, dit le chauffeur.
Il décrivit avec les mains ce qui pouvait ressembler à un ensemble combiné-écouteur. Il ignorait si les morts venaient jusqu'ici. Qu'est-ce qu'ils viendraient y chercher? Il y avait des tas d'autres endroits agréables quand on n'avait plus de temps à dépenser. Lui, il ne le perdait pas, son temps, il le dépensait. Et il n'avait nullement l'impression de s'appauvrir. Frank jeta un oeil prudent sur l'appareil que le chauffeur désignait comme le seul équipement techno qu'il connaissait dans ce cadre étroit où il gagnait sa vie. C'était un vulgaire téléphone, avec un composeur mécanique et une sonnerie à cloche. Frank donna un coup de poing sur ce dispositif sans intérêt immédiat.
— Si un jour vous souhaitez appeler quelqu'un et que vous n'avez pas le choix, dit le chauffeur avec cette amabilité sincère qui est le propre des Espagnols confrontés au désarroi, il est à votre disposition.
Frank remercia par un attouchement qui valait une accolade. Il devait bien y avoir des morts dans ce coin perdu?
— ¡Claro! dit Montalban en reprenant une route qui n'avait pas l'air de mener quelque part. Peut-être plus qu'ailleurs. La tradition...
Frank sourit. La mort est la tragédie de celui qui la donne et la délivrance de celui qui la reçoit. Hautetour, qui avait du sang espagnol, l'avait prévenu, mais Hautetour croyait dur comme fer que Frank était mort. Où allait-il chercher cette idée saugrenue, Pierre Marie Joseph de Hautetour de Alamos? Frank n'était pas parti sans se renseigner. Il ne partait jamais sans s'assurer qu'on ne le prenait pas pour un imbécile. Montalban désigna une caisse métallique qui jouxtait un distributeur de glaçons. Il avait vu des gens en sortir et il avait pensé que c'était ceux qui alimentaient le distributeur. Ils montaient ensuite dans un camion et on les revoyait sur la plage. C'était peut-être des morts, mais ils n'étaient pas du pays. Ceux-là restaient chez eux pour alimenter la chronique. Frank appuya sur le seul bouton qui s'offrait à la pression. Un écran s'illumina, surgi du néant. Un TRW de la première génération. Un objet dangereux qui avait alimenté les premiers bataillons de Gor Ur. Il composa le numéro d'Anaïs sous le regard médusé de Montalban.
— Hé! dit-elle pendant que son image se formait. C'est naturel?
— C'est naturel, dit-il en rougissant.
Même à distance. Elle voyait ça à travers un calcul qui lui parvenait en temps réel. Ce beau visage était environné de boucles rouges.
— Où suis-je? demanda-t-elle.
— À Polopos. Je ne voulais pas te déranger.
Elle aussi avait envie de faire l'amour. Il avait toujours raison de l'appeler Anaïs quand elle se laissait appeler autrement par un inconnu. Montalban était fasciné.
— J'ai besoin de toi, dit Frank.
— Maintenant?
— Demain si tu veux.
— Maintenant!
Elle apparut. Frank n'avait jamais assisté à ces reconstitutions moléculaires. Il avait toujours fermé les yeux quand on l'amenait à la gare pour accueillir un parent défunt. On ne le lui avait jamais reproché. Pas dans cette enfance qui sentait l'eau de Cologne et le pain au lait. Les morts le prenaient dans leurs bras fraîchement reconstitués et il fermait les yeux pour ne pas les écouter. Elle naissait presque en lui, douce et infinie, inévitable maintenant qu'il la désirait pour des raisons strictement personnelles. Elle aussi était fraîche. Il se souvenait de la fraîcheur des morts qui arrivaient pour les vacances d'été. Ils devenaient tièdes ensuite et il pouvait alors écouter leurs récits. Le récit d'Anaïs avait été greffé artificiellement dans son cerveau pendant son sommeil. Il le lui dit. Elle était outrée par ces méthodes, d'autant qu'il s'agissait d'un inédit et qu'elle était loin de l'avoir achevé. Il n'y pouvait rien. Il ne savait pas pourquoi il dormait et ils avaient décidé de l'envoyer en Espagne avec cette histoire dans la tête. Acceptait-elle d'en vérifier l'authenticité?
— Pour toi, ma verge d'or, je voyagerai, chantonna-t-elle en le becquetant.
Montalban s'impatientait au volant de son tacot dont le moteur crachotait dans l'asphalte liquéfié. Il descendit pour saluer l'apparition. Il ne savait pas que de pareilles beautés pouvaient sortir de cette caisse qui avait l'air d'une caisse, pas d'un lupanar.
— N'essayez pas tout seul, dit Anaïs en lui rendant son salut humide.
Montalban rit en montrant l'or de son palais et de ses dents.
— Il me donnera des leçons, dit-il en se tenant le ventre.
Anaïs le haïssait déjà. Elle arrivait sans bagages. Coucherait-elle... à la maison? Frank ne s'imaginait plus le lit sans cette présence divine. Il en oubliait l'objet de sa requête.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle en voyant le dessin de Muescas.
Ils étaient dans le lit et Frank avait soigneusement vérifié les conditions de leur intimité. On avait beau être en territoire atechnologique, la police ne négligeait pas les moyens avancés quand ils lui étaient utiles. Il ne découvrit qu'un oeil électronique et y suspendit négligemment une chemise. Pour le son, ils se parleraient à l'oreille. Anaïs adora tout de suite ces chatouillements. Son cri avait dû alerter la vigilance concupiscente de Montalban qui dormait deux pièces plus loin, côté rue. Frank posa délicatement sa main sur la bouche qui se gonfla dans sa paume.
— Qui est-ce? demanda-t-il dans l'oreille.
Il obligea la tête à pivoter pour situer la bouche à proximité de son oreille. Il ne lui avait rien dit de Muescas ni de ce que ce dessin représentait pour lui. Pourtant, Anaïs avait crié. Consentirait-elle à s'expliquer?
— C'est Amanda, dit-elle. Je ne comprends pas.
Qu'est-ce qu'elle ne comprenait pas? Comment lui poser cette question essentielle?
— Nora Volcaire? dit-il après avoir fait pivoter la tête d'Anaïs.
— Karina Volker? La soeur de la Sibylle. Pourquoi ce dessin?
Il était un peu tard pour poser cette question innocente, Anaïs. Frank se renfrogna. Il parut vouloir occuper tout le lit. Elle se poussa timidement.
— Amanda Bradley, la dingue de ton récit, dit-il alors que son cerveau travaillait rudement dans les marges.
— Tu ne sais même pas s'il s'agit de mon récit, rappela-t-elle comme si la possibilité d'une substitution devait maintenant entrer en ligne de compte.
Frank rentrait en lui-même.
— Qui est l'auteur de ce dessin? demanda-t-elle sans réussir à dissimuler sa douce duplicité de complice prise en flagrant délit de faux témoignage.
Muescas avait raison. L'assassin était une femme. Elle avait maintenant un nom. Qui était l'amant que Gisèle recevait cette nuit-là dans son lit, nuit que Muescas comptait mettre à profit pour exécuter la punition qu'Anaïs prétendait infliger à la responsable de sa maladie... mortelle? Frank sentit qu'il n'avancerait plus sous l'influence d'Anaïs.
— C'est naturel? cancana-t-elle par diversion.
— C'est naturel, murmura-t-il, et il se laissa conduire sur les pentes du plaisir.
Dans la nuit, un cauchemar l'éveilla. Muescas était en danger de mort. Frank avait besoin d'un Muescas vivant. On ne savait pas en quoi consistait exactement le pacte entre le système et les morts qu'il récupérait apparemment sans contrepartie. Les morts de son enfance n'avaient jamais répondu à cette question. Ils le bourraient de bonbons acidulés et plus tard, quand il eut droit à sa première dose de verte colocaïne, à titre d'essai et d'exemple, il constata avec horreur que la saveur du cassis était celle de ce qui allait devenir sa substance existentielle. Sa vie était remplie jusqu'à l'exaspération par ces coïncidences qui refusaient de se laisser pénétrer par le sens. Les choses prenaient un sens, mais il était impossible de leur en donner un. Première leçon d'existence pacifique. Et dernière opportunité philosophique.
La nuit était particulièrement douce. Le corps d'Anaïs ne respirait pas, étrange sensation qu'il ne parvenait pas à assimiler définitivement. La chair demeurait la chair, et la mort se signalait par l'absence d'activité biologique. Il avait souvent eu le sentiment que les vivants post-mortem étaient une hallucination provoquée et entretenue par le système. Tout le monde passait par là dans les premiers temps de la vie mature, au sortir d'une immaturité donnée comme faute originelle. Tout le monde finissait par reconnaître la réalité des faits. La mort demeurait un phénomène irréversible inscrit dans le patrimoine génétique. Le système n'avait pas trouvé la parade: il avait simplement remplacé la mort par la vie possible après la mort. Et c'était le contraire d'une illusion. Les manuels d'existence disaient de manière significative: déception. Ce mot contenait tout ce qu'on pouvait éprouver au sujet des faits et en disait particulièrement long sur ce qu'on ne pouvait plus en dire.
Il se leva. Anaïs ne dormait pas. Les morts ne dorment pas. Ils sont ailleurs pendant que vous êtes dans le lit. Couchez avec les morts si cela vous fait plaisir, mais s'ils vous racontent leurs rêves au petit matin, ne les croyez pas. Que représentait le récit d'Anaïs aux yeux des autorités déléguées par le système? Qu'en dirait-elle s'il le lui soumettait? Il avait hâte de répondre à ces questions, mais la douleur s'annonçait si précisément qu'il se voyait clairement y renoncer. Il devait maintenant s'assurer que Muescas était vivant et, s'il l'était, qu'il n'était pas menacé de mort et, s'il l'était, le protéger par tous les moyens, y compris la trahison qui coûte si cher aux hommes de bonne volonté.
Chapitre XIV
Il n'avait pas amené le silencieux pour tirer dans les mains de Muescas ou pour se débarrasser discrètement d'un Montalban devenu trop encombrant. Quelqu'un lui avait recommandé d'entrer dans le sous-système en silence. Il ne savait pas encore pourquoi il devait pénétrer dans le sous-système ni avec quels moyens il tenterait cette opération secrète. Il savait seulement qu'il allait entrer là-dedans comme on le lui demandait en secret. Il ignorait qui était ce commanditaire qui agissait à partir de son cerveau. Ils avaient peut-être injecté un extra de mémoire sur laquelle il ne pourrait pas opérer, même s'il la situait exactement. Une mission consiste toujours à suivre le fil sans avoir conscience de la matière dans laquelle sont enracinées ses extrémités relatives. Ils auraient peut-être été plus clairs s'ils n'avaient pas pris l'accident de tir (sur le vieux Bradley) pour une tentative de suicide. Heureusement, Hautetour leur avait expliqué pourquoi il écartait cette thèse humiliante. Il avait parlé d'outrage sur un ton véhément. Ses lèvres s'agitaient dans un bocal destiné à camoufler son identité, technique encore en usage en ces temps de disette. Ils savaient encore décoder les signaux analogiques avec une précision correspondant exactement à l'être. Frank n'était pas aveugle au point de penser qu'ils se servaient de lui pour une cause forcément bonne et juste, mais il n'avait jamais trahi et il ne désirait pas minotauriser le système. Une fois qu'il serait entré dans le sous-système, ils recevraient un signal et ils continueraient d'alimenter ses ressources en aventures. Le Colt équipé de son silencieux était la clé qui ouvrirait sans bruit et à coup sûr les portes physiques qui demeureraient fermées malgré la nécessité de les ouvrir pour être clair avec tout le monde.
Il était presque minuit et on était encore mercredi. Anaïs était dans son lit, ils avaient fait l'amour et il n'avait pas trouvé le sommeil. Anaïs n'y était pour rien. Elle s'était suffisamment exprimée pour réveiller Montalban, s'il dormait, ou pour le rendre fou, s'il ne l'était pas. Frank avait attendu qu'elle retrouvât sa tranquillité. Il ne pouvait pas se lever sans qu'elle le sût, et sans doute possédait-elle le pouvoir de le suivre mentalement sur la piste qu'il emprunterait physiquement. D'abord, il n'alla pas plus loin que la rue. Une fenêtre était éclairée, une fenêtre sans carreau qui donnait sur une cuisine. En passant (Anaïs le suivait-elle?), il aperçut deux têtes en conversation de chaque côté d'une table. Il ne vit pas les mains. Ni l'une ni l'autre de ces têtes n'était connue de lui, mais il savait que leur duplicité touchait au camouflage. Il descendit la rue jusqu'à la place où chuintait, contre un mur noir, une fontaine poussive qui giclait un liquide gris et gazeux. La nuit, ils injectaient leurs substances dans l'air. Il passa au large et continua dans une autre rue sans éclairage. À l'aveuglette, il descendit encore, touchant des murs chauds ou ne touchant plus rien et perdant l'équilibre pendant une fraction de seconde qui lui arrachait des petits cris chargés d'hallucinations en décomposition. Où le conduisaient-ils?
Il ne souffrait plus de sa blessure au cou, et comme elle ne se signalait plus que par un mince repli de la peau, il se demanda combien de temps s'était passé depuis lundi. On ne pouvait pas être le mercredi suivant. Ils s'arrangeaient toujours pour vous désorienter, et vous aviez l'impression de suivre un fil sans interruption. Seules les extrémités étaient inaccessibles: hier parce qu'on ne pouvait pas retourner dans ce temps, et demain qui devenait imprévisible parce que vous étiez absolument incapable d'expliquer ce que vous fabriquiez à l'instant même où vous y pensiez, par exemple dans la nuit de mercredi à jeudi, dans les rues noires et tournoyantes de Polopos. Dans ces moments d'égarement ou d'errance, la langue suintait des substances inconnues de votre désir. Il se mettait à se parler à lui-même en khinoro, une langue empruntée à une enfance tranquille et paralysée. Il ne s'adressait plus aux noeuds du système. Ils l'auraient accusé d'incohérence et de schizophrénie s'il n'avait pas pris la précaution d'en rire. Ils ne pouvaient pas croire à un suicide. C'était le vieux Bradley, un vieillard vigoureux, qui lui avait tordu le poignet parce qu'il voulait le descendre, et le coup était parti. Ils n'avaient aucune image de cet évènement et Hautetour leur avait démontré que les signaux dont ils disposaient ne correspondaient pas à la réalité. Il les avait presque fascinés.
JEUDI
La cloche de l'église tinta doucement dans son cerveau. Il ne voyait pas le clocher, mais parfaitement le porche éclairé par des projecteurs. Où allait-il? Il n'avait jamais souffert de somnambulisme. Il se retournait de temps en temps pour chercher la trace d'Anaïs dans l'ombre qui refermait la nuit derrière lui. Il descendait toujours. Le pueblo n'en finissait pas. S'il tournait en rond, il y avait une explication complètement indépendante de la topographie du terrain qu'il déplaçait alors avec lui. Sinon, il serait projeté dans un autre terrain dès qu'ils estimeraient le moment opportun. Il n'avait pas l'intention d'exiger une explication ni celle de revenir sur des pas qui semblaient s'être perdus définitivement dans une nuit propice à l'oubli. Un réverbère clignotant attira son attention.
Bonne prise sur le réel! Il était équipé d'un branchement primitif. Émission, réception, signal de sonnerie et deux ou trois autres signaux indispensables à la communication. Il possédait la clé. Il s'en aperçut dès la première seconde. Un écran bleu s'alluma quelque part. Il était en communication avec un élément du sous-système. Il allait maintenant devoir lutter contre lui-même. C'était l'enfant qui revenait. Le bonheur, la peur de l'étrange, l'attirance pour l'être ou l'objet indifférent à la possession qui devenait la seule issue. Quand ça arrivait, il demandait au système, dans un message laconique, de ne pas tenir compte des incohérences qui l'envahissaient. Mais le système n'était pas accessible directement à travers les sous-systèmes, d'autant que ce sous-système était peut-être le sous-système d'un autre sous-système. Ils l'avaient placé en mauvaise posture parce qu'ils croyaient encore qu'il avait tenté de se suicider. Il n'en était rien. Bradley lui avait empoigné l'avant-bras et le coup était parti en direction de sa tête à lui, Frank, et il avait senti l'impact et la durée de la pénétration. Il avait entendu le choc de la balle dans le mur et il avait perdu connaissance pour retrouver cet état de conscience dans lequel ils vous mettaient chaque fois qu'ils croyaient avoir des raisons de penser que vous aviez mal agi.
Jamais il n'aurait la force mentale d'imaginer le sous-réseau à partir duquel ils lui demandaient d'agir. L'enfant aurait l'avantage du terrain inconnu. Les enfants se repèrent dans la réalité, alors que nous avons besoin de nos limites. Leur regard est circulaire, de proche en proche. Nous recomposons ce qui menace de disparaître en appliquant une méthode et les défauts hypothétiques de cette méthode. Ils peuvent facilement et rapidement gagner le temps que nous perdons. À la fin, ils se sont projetés dans l'avenir et nous les avons remplacés dans un passé qui est le leur et non plus le nôtre. Frank avait vécu tellement d'aventures avec l'enfant qu'il était capable d'attendre au lieu d'agir. C'était aussi un peu contre eux qu'il luttait. Mais il pensait à la retraite au lieu de se préoccuper de sa mort. Il finirait par ressembler au vieux Bradley qui se croyait vivant et qui était mort trop tard parce qu'il avait trop attendu. Il y avait des choses que le système ne pouvait pas décider à votre place. Il décidait cependant de l'opportunité de vous accorder une RPM ou pas. Frank croyait à une retraite tranquille alors qu'il était imprudent et peut-être même inconvenant de s'y préparer à un âge où l'enfant reprend de la graine. Il aurait pu poser la question à Pulchérie, mais il n'en avait jamais trouvé la force. Il avait deux enfants qui ressemblaient peut-être à Anastase et Pulchérie. Ils ne répondaient pas. Et s'il pensait à Popo, dont il n'avait plus de nouvelles depuis que le docteur Omar Lobster l'avait kidnappé, il sombrait dans une tristesse dangereuse et se tenait à l'écart de ses armes. Il n'y avait personne pour l'attacher dans ces moments. Anaïs l'avait observé pendant qu'il cherchait vainement le sommeil. Si vous dormez avec un mort, il vous observe pendant toute la nuit parce qu'il n'a rien d'autre à faire. C'était inquiétant, cette disponibilité constante des morts que le système pouvait utiliser pour gouverner les vivants. S'il avait succombé au malencontreux coup de feu qui lui avait traversé la gorge sans rien endommager de vital, il saurait. C'était ça qui le différenciait des autres, il n'avait aucun désir de savoir. Il était pourri de l'intérieur parce qu'ils n'avaient pas réussi à tout effacer. Il y avait eu un tout, et il en conservait non pas le souvenir, mais un fragment qu'ils l'empêchaient d'atteindre et qu'ils étaient incapables de détruire. D'où peut-être sa détermination, son aveuglement, son indifférence. Ou son détachement. Il ne savait pas. On n'enseignait plus les nuances. On se contentait de la précision et du fini. Il avait un goût inexplicable pour la nuance et le mystère. Que lui voulaient-ils?
L'écran proposait des graphes. Il en connaissait quelques-uns. Il se laissa jouer par le temps qui occupait cet espace circulaire. Est circulaire toute proposition qui démontre que le départ est inutile parce qu'on y revient toujours après être arrivé. L'enfant lui lançait des défis symboliques en khinoro.
— O.K., FRANK. NOUS CONTINUONS?
Il était connecté au le système. Il demanda des nouvelles du vieux Bradley.
— QUE VOULEZ-VOUS SAVOIR EN RÉALITÉ, FRANK? EXPRIMEZ-VOUS DANS NOTRE LANGUE. NOUS NE SAVONS PAS LE KHINORO.
Ils le savaient. L'enfant était avec eux, de leur côté. L'écran se remplissait de propositions obscènes. Qu'attendait Anaïs? Il scruta la nuit pour la voir.
— J'AI TROP DORMI. JE NE RETROUVERAI PAS LE SOMMEIL AVANT LONGTEMPS...
— NE DITES PAS DE BÊTISES, FRANK. VOUS ÉTIEZ DÉSESPÉRÉ ET HONTEUX, COMME TOUS LES SUICIDAIRES QUI ONT RATÉ LEUR COUP.
— NE L'ÉCOUTEZ PAS! JE SAIS QU'IL EST AVEC VOUS. OÙ EST ANAÏS?
— VOUS RENDEZ-VOUS COMPTE DE LA GRAVITÉ DE L'INCOHÉRENCE QUE VOUS METTEZ EN JEU EN AFFIRMANT DE MANIÈRE LINÉAIRE:
1) QUE NOUS NE DEVONS PAS ÉCOUTER UN ÊTRE QUI N'EXISTE QUE DANS VOTRE ESPRIT.
2) QUE NOUS DEVONS CONSIDÉRER AVEC VOUS QU'IL EST AVEC NOUS.
3) QU'ANAÏS K. EST PRÉSENTE QUELQUE PART DANS CETTE NUIT QUE VOUS VOUS APPROPRIEZ ILLÉGITIMEMENT.
— J'AI ANALYSÉ LA QUESTION AVANT VOUS! VOUS NE POUVEZ PAS ME DEVANCER SUR CE TERRAIN.
— MAIS VOUS NE GAGNEZ PAS!
— J'EXISTE! PERSONNE, PAS MÊME CE QUE J'AI ÉTÉ AVANT DE DEVENIR CE QUE JE SUIS, NE ME REMPLACERA À VOTRE AVANTAGE. QUI A TUÉ PULCHÉRIE?
— QU'IMPORTE PUISQU'ELLE EST VIVANTE? QUEL INTÉRÊT DE SAVOIR QUI A TUÉ QUI SI LE MORT EST VIVANT? L'ASSASSIN EST-IL VIVANT? LES MORTS PEUVENT-ILS TUER LES VIVANTS? QUE PEUVENT LES VIVANTS CONTRE LES MORTS? NOUS CONNAISSONS VOS QUESTIONS, FRANK. VOULEZ-VOUS QUE NOUS Y RÉPONDIONS?
— QUI A TUÉ ANAÏS?
— LA MALADIE. VOUS AVEZ LU SON RÉCIT, NON?
— J'AI ÉCOUTÉ LE RÉCIT. CE QUI EST LISIBLE MAINTENANT, C'EST LE RÉCIT INSÉRÉ DANS LE ROMAN DE FABRICE DE VERMORT QU'ANAÏS LUI A VOLÉ AVEC LA COMPLICITÉ D'OLIVIER. QUI ME DIT QUE CES DEUX RÉCITS COÏNCIDENT EXACTEMENT? VOUS NE POUVEZ PAS LE PROUVER!
— NON. MAIS NOUS NE CHERCHONS PAS À LE PROUVER. NOUS AVONS GAGNÉ CE TEMPS SUR VOUS-MÊME. VOUS DEVRIEZ CROIRE CE QU'ON...
— OÙ EST POPO?
— FRANK! LA QUESTION EST: QUI A TUÉ GISÈLE DE VERMORT?
— MAIS VOUS VENEZ DE ME DIRE QUE CE N'EST PAS IMPORTANT DE LE SAVOIR!
— CE N'EST PAS IMPORTANT À PROPOS DE PULCHÉRIE. ÇA L'EST EN CE QUI CONCERNE GISÈLE. TOUT EST RELATIF. SAVEZ-VOUS DE QUI VOUS ÊTES LE RELATIF?
— COMBIEN DE SOUS-SYSTÈMES AVANT D'ATTEINDRE LE SYSTÈME?
— PAS DE RÉPONSE.
— SOMMES-NOUS JEUDI?
— AFFIRMATIF.
— DE QUEL JEUDI S'AGIT-IL? JE ME SOUVIENS D'UN JEUDI...
— CONTINUEZ, FRANK. JE VOUS ÉCOUTE.
— JE? QUI ÊTES-VOUS?
— NOUS SOMMES...
— CE N'EST PAS LA QUESTION QUE JE VOUS AI POSÉE! IL PARLE À VOTRE PLACE. IL VIENT DE TRAHIR SA PRÉSENCE. JE. NOUS. JE SUIS ATTENTIF À TOUTES LES NUANCES ET À TOUS LES ÉTATS DÉFINITIFS.
— NOUS NE SOMMES PAS AVEC CET ENFANT ET S'IL EST AVEC NOUS, NOUS NE LE SAVONS PAS. CELA RÉPOND-IL À VOTRE QUESTION, FRANK?
— LOBSTER? EST-CE VOUS? JE NE SUIS PAS VOTRE ENNEMI. JE POURRAIS...
— VOUS NE POUVEZ RIEN, FRANK. N'ESSAYEZ PAS. QUE VOYEZ-VOUS?
Il voyait Anaïs qui avançait dans la nuit. Sa chemise flottait dans la brise. Elle semblait parler. La distance n'expliquait pas ce silence qui lui parvenait comme un avertissement. Il coupa la communication. L'image d'Anaïs persistait. Il se demanda combien d'Anaïs ils avaient prévues pour procéder sans défaut à cette impeccable persistance.
— Qu'est-ce que tu racontes? demanda-t-elle quand elle fut assez près pour parler sans risquer de réveiller le voisinage.
Il n'avait réveillé personne. S'il n'avait pas tourné en rond à cause de la nuit, il aurait atteint quelque chose.
— De quoi parles-tu? dit-elle tandis que la lumière commençait à éclairer son visage inquiet.
Il avait perdu ses repères.
— Tu vas attraper froid, dit-elle.
Il entra avec elle dans la chemise.
— Jamais je ne me laisserai prendre au piège du suicide, dit-il dans la tiédeur.
Un sein caressait sa joue.
— Je sais, dit-elle. Ils veulent ta peau.
Qu'en savait-elle? Que savaient-ils de lui chaque fois qu'il était avec elle? Ils revenaient à la maison. L'eucalyptus empestait. Montalban attendait sous la véranda, debout sous une lampe qui coulait sur lui comme s'il en naissait.
— Il a des hallucinations? demanda-t-il en offrant un bras qui pénétrait sous la chemise.
Le lit était frais.
— Ne touchez plus à rien sans me prévenir, disait Montalban. Vous avez toutes les autorisations, mais prévenez-moi d'abord.
Le corps d'Anaïs revenait. La porte claqua. Le rideau avait bougé. Son souffle était venu se répandre dans le lit. Anaïs avait frémi. De quelle enfant était-elle la proie, elle qui paraissait n'avoir jamais été une enfant tant elle était parfaitement compréhensible?
— Dors, Frank, dit-elle. La nuit n'est pas encore achevée. Le temps...
Il pouvait lui soumettre le récit tel qu'il le connaissait. Mais lui dirait-elle la vérité. Fabrice de Vermort n'était pas accessible. À quand remontait cette histoire? Pourquoi ne répondaient-ils pas à toutes les questions sans exception? Pouvait-il rassembler ces questions demeurées sans réponses et en tirer une conclusion? Avec qui partagerait-il cette conclusion? Je suis dans le récit qui contient le récit dont je ne sais pas s'il est celui que je connais. Ils l'avaient jeté dans ce cul de basse-fosse parce qu'ils avaient un plan. Se connecter avec Fabrice était-il encore possible? Il communiquerait avec Gisèle si elle avait toute sa tête, mais elle le confondrait avec Omar Lobster. Anaïs K. était la soeur d'Omar Lobster. Que savait-elle de Popo? Elle le berçait de douces illusions et la réalité fuyait par une brèche pratiquée dans le récit. Il ne pouvait pas être partout. Comme le vieux Bradley qui avait peut-être tenté de le tuer et qui était le seul témoin de son suicide. Pourquoi accordaient-ils tant d'importance au témoignage de ce vieux fou?
— J'irai voir Mike Bradley demain, dit-il.
Il parlait dans les seins.
— Pas sans ma permission, dit-elle sans cesser de se balancer.
— Je n'ai pas besoin de ta...!
— Mike est un ami. Maintenant que tu sais qu'Amanda est la meurtrière de Gisèle...
— Mais je ne le sais pas! s'écria Frank.
Elle approcha son visage pour scruter les yeux.
— Si, tu le sais, murmura-t-elle dans la bouche.
— TU le sais! Pas moi. Muescas le sait. Moi, je n'ai que ce dessin et ce que vous en dites.
Elle se redressa. Il pouvait voir les cheveux embroussaillés et les épaules frémissantes.
— Tu ne crois personne? dit-elle.
Elle se maîtrisait.
— Je ne sais plus qui croire, gazouilla-t-il.
— Tu ne comprends pas, rectifia-t-elle fermement. Mais tu peux croire ceux qui t'aiment.
— Muescas ne m'aime pas.
— Je t'aime.
Elle attendait l'écho. Il se serait arraché la langue s'il avait eu une langue. Elle la léchait sans passion.
— Je me suis connecté, dit-il en s'enfonçant dans le lit.
Elle sentit à quel point il tentait de s'éloigner d'elle, de son influence.
— Avec qui? Popo?
Qu'en savait-elle? Il y avait un récit avant celui-ci, celui que vous êtes en train de lire, mais qui l'avait écrit? Elle le vainquait facilement et il n'avait plus la force de sauter du lit. Montalban avait dû lui injecter quelque chose par un pore resté ouvert malgré la méfiance. Les mains l'avaient longuement exploré à fleur de la peau d'Anaïs qui ne bronchait pas.
— Nous irons voir les Bradley, dit-elle.
Sa tête avait disparu dans un coussin. Il voulait voir Mike, pas Amanda.
— Ce sont MES amis, j'ai un droit de...
— Sommes-nous jeudi? demanda-t-il.
— Tu n'as pas dormi, dit-elle tandis que maintenant c'était son corps qui disparaissait dans l'ombre des draps.
Ces dialogues de muets! Ces dialogues dans deux langues! Il se mit à chercher le corps. Il ne la trouverait peut-être pas dans le noir. Quelquefois, elle réapparaissait avec le jour, fraîche et loquace comme si rien ne s'était passé au cours d'une nuit qui avait menacé de n'avoir plus de fin. Il se levait avec ces réminiscences d'inachèvement et s'approchait de ce nouveau corps qu'il ne connaissait pas. Elle le taquinait avec un pompon arraché au ciel de lit.
— Tu as finalement dormi, disait-elle.
Il pensait à la sensation d'injection. Un pore l'avait trahi, comme d'habitude. Montalban apparut. Il s'était rasé et avait changé sa chemise. Il conservait le même pantalon et ses chaussures brillaient comme des verres pleins.
— Vous voulez voir les Bradley? demanda-t-il. Ils sont arrivés hier.
Anaïs caressa les yeux de Frank qui les ferma.
— Tu veux les voir? dit-elle.
Le café jaillissait dans les tasses, noir et fumant.
— Une galette? proposa Montalban.
Avec qui avait couché Anaïs?
VENDREDI
Chapitre XV
— Sommes-nous jeudi?
— Oui, Frank!
Il avait eu une petite absence ce matin. Il avait plu dans la nuit. Le ciel était couvert d'un gris d'aquarelle, reposant sur un horizon rose et bleu. Ils allaient chez les Bradley. Si on était jeudi, Amanda, alias Nora, alias Karina, avait donc été récupérée. Par autorisation spéciale du système, mais à la demande de qui? Hautetour l'avait donc interrogée mardi et elle avait dû retrouver sa liberté le lendemain mercredi, c'est-à-dire hier, pensa-t-il sans en être convaincu. Les Bradley étaient arrivés hier mercredi et on était jeudi. Anaïs et Montalban étaient formels. Qu'avait donc raconté Amanda à Hautetour? Frank ne pouvait en parler avec personne. Il n'interrogerait pas le sous-système. Ses substances le trahiraient peut-être. Quelle importance? Il ne savait rien de ce qu'Amanda savait de son propre meurtre et il allait l'interroger dans le cadre d'un autre assassinat dont elle était, en joignant le dessin de Muescas aux déclarations d'Anaïs, la principale suspecte.
— On aurait été vendredi... commença-t-il.
Montalban tourna sa grosse tête noire en attendant la suite.
— Seulement on ne l'est pas! dit Anaïs qui flottait sur le siège arrière de la Béate.
— Mauvaise route, maugréa Montalban en guise d'excuse.
Frank avait encore un peu mal au crâne. Il avait augmenté la dose après le petit déjeuner. Il se sentait mieux, mais son cerveau lui envoyait de douloureux signaux. L'humidité commençait à monter dans l'air déjà chaud. Par quoi commencerait-il? Quelle serait la réaction d'Amanda-Nora quand elle le verrait? Tout était possible. Il n'avait guère avancé depuis lundi, ni dans un sens, ni dans l'autre. Il devait se limiter à démasquer le meurtrier de Gisèle de Vermort. Le système exigerait l'interruption des processus post-mortem et Amanda disparaîtrait pour toujours. La Sibylle lui en voudrait. Et il comprendrait. À quel niveau de la douleur? Il l'ignorait et en souffrait déjà.
Montalban arrêta la Béate devant une haute grille de fer rouillé.
— J'attends, dit-il, péremptoire.
Frank se demanda si Anaïs, qui trahissait une amie, pouvait raisonnablement la trahir sans se dissimuler derrière les procédures judiciaires. Elle le regardait comme si elle attendait une réponse à cette impossible question.
— Je ferai les présentations, proposa-t-elle.
Il avait besoin d'elle. Il luttait contre son esprit pour ne pas s'imaginer la scène suivante, celle où Amanda le voyait et se demandait ce qu'il venait faire chez elle. L'esprit ne posait aucune question sur la présence d'Anaïs dans cette scène. L'esprit confinait Montalban dans sa poussive Béate, il voyait Frank marchant dans l'allée à côté d'Anaïs qui appelait, les mains en porte-voix, et un domestique en maillot de bain, un peu honteux de sa bedaine et des roses de sa peau, arrivait en trottinant pour annoncer que Madame était ravie de les recevoir, et Amanda était assise sur le rebord d'une fenêtre et elle agitait sa main en prononçant des mots de bienvenue.
— Montez! cria-t-elle quand il furent assez près pour l'entendre. Je suis en train de m'occuper de moi.
Anaïs connaissait le chemin. On entra dans un vaste salon pénétré de rideaux légers et de boiserie scintillante. Un escalier montait dans une courbe dorée pavée de marbre blanc. Anaïs, qui ne craignait pas la chute, s'éleva comme un oiseau pressé de retrouver son nid. Frank avait à peine eu le temps de lui dire qu'il souffrait encore et qu'il craignait un nouvel évanouissement. Avait-il mieux à faire que de perdre connaissance aux pieds d'Amanda?
Elle le reconnut. Elle ne cacha pas la crainte qu'il lui inspirait soudain.
— La Sibylle est là, dit-elle.
Il défaillit légèrement, se tenant encore à la rampe qu'il avait marquée de sa trace d'escargot. Sa main voleta un instant devant la poitrine d'Amanda qui respirait profondément pour lutter contre le désarroi qui l'étreignait, puis elle se posa dans l'autre main et il se pencha cérémonieusement au risque de déplacer quelque chose dans son cerveau.
— Je suis heureux que la Sibylle...
C'était elle. Elle se glissait lentement entre le corps d'Anaïs, qui se trémoussait comme si elle attendait un cadeau, et celui d'Amanda qui imposait au regard les contraintes d'un inévitable malaise.
— Salut, Frank.
— Salut, Sibylle.
C'était tout? Il suivit les trois femmes. On redescendait.
— Je m'occupais de moi, gloussait Amanda.
Il était trop tard pour s'intéresser au sens qu'il fallait accorder à cette déclaration réitérée. Ce n'était pas le même escalier. Il prenait lentement conscience des dimensions de la demeure. Des plantes vertes géantes surplombaient des allées de marbre et de bois. Des pulvérisateurs automatiques établissaient des équilibres d'odeur qu'il apprécia à haute voix.
— Il est jardinier, dit Anaïs.
— À mes heures seulement, gazouilla-t-il
En même temps, il rougissait. Une haute baie vitrée trouée de vitraux multicolores l'arrêta un instant. Elles l'attendaient en silence. Si les pulvérisations contenaient des substances, les deux mortes y étaient insensibles. Il était donc seul avec la Sibylle. Il éprouva un désir fou de la posséder, petit piège dans lequel il n'avait pas l'intention de tomber. D'ailleurs, il n'était pas sûr qu'on était jeudi.
— Venez! dit finalement Amanda.
Si elle était coupable, Montalban serait chargé de son arrestation. Frank poserait à Hautetour la question du meilleur traitement possible. Mais quel traitement était possible si Amanda était morte? Elle risquait la disparition. Les yeux de Gor Ur s'étaient déjà posés sur elle. Frank frissonna à l'idée d'être le complice involontaire de ce mythe grotesque. Amanda ne réussissait pas à lui arracher un cri de haine. Pourtant, elle la méritait, cette haine éternelle, elle qui avait fait de Gisèle de Vermort, la plus belle femme qu'il connaissait et qu'il avait un peu pratiquée, l'ombre de ce qu'elle avait été pour tous les hommes de la Vallée des Géants, toutes générations confondues.
— Venez, Frank! Il a eu un malaise ce matin.
Il était cramoisi. Il s'avança dans les scintillements des vitraux qui semblaient suspendus maintenant, après avoir été des trous dans le verre impeccablement transparent. Mike Bradley lisait le journal au bord de la piscine. Il ôta ses grosses lunettes noires. Anaïs, après s'être laissée embrasser sur la bouche, fit les présentations. Frank offrit sa main à une autre main qui frémissait dans la sienne. Ils communiquaient déjà. Il lui proposerait peut-être une récompense en échange d'une altération des faits. Des gouttes tombaient encore du ciel et saturaient la surface verte de la piscine.
— Rentrons, dit Mike.
Frank se laissa entraîner. Une minute plus tard, il sirotait un café brûlant, assis sur un divan entre Anaïs et la Sibylle qui aspiraient elles aussi le même breuvage. Amanda s'était enfoncée dans un gros coussin retenu par une potiche et Mike jouxtait l'escalier qui répandait une ombre tiède sur le dallage.
— Nous avons pris quelques jours, dit Anaïs.
Mike opina en proposant son meilleur sourire. Frank surveillait le visage tranquille de la Sibylle.
— Nous en prenons tellement, des jours, soupira Amanda, que nous en oublions la nuit!
Mike s'ébroua.
— Nous prenons aussi les nuits, dit Anaïs en retroussant son nez.
Il fallait rire. Frank rit. Il était venu pour interroger Amanda et il se retrouvait au beau milieu d'une réunion mondaine. Il recevait les mauvaises ondes depuis qu'il avait mis les pieds sur cette terre. Pourquoi pleuvait-il en plein mois d'août? Il pouvait voir les chemins du ruissellement sur les grands verres de la baie.
— Votre ami s'ennuie devant le portail, dit Mike qui venait d'allumer l'écran du portier.
— Ce n'est pas mon ami, grogna Frank.
— Mais c'est le mien, dit Anaïs qui tenait à ajouter à la confusion.
Mike les interrogeait du regard sans oser prononcer les paroles qu'il convenait de prononcer maintenant.
— Nous partons, dit Frank en se levant.
La Sibylle s'accrochait à sa chemise. De l'autre côté, Anaïs persistait.
— Il nous accompagne, dit-elle. Il connaît les chemins.
Frank ricanait.
— Nous dormons chez lui, confessa-t-il à l'assemblé qui se diluait au fur et à mesure qu'il désirait la quitter.
— Ils louent des choses impensables! s'écria Amanda. Heureusement, nous avons notre bien.
Anaïs la caressait pour retenir les larmes qui menaçaient d'en sortir. À quoi jouait-elle? Ou plus exactement: Quel jeu jouait-elle? Avec quoi jouait-elle? Et pour le compte de qui? Frank était bien obligé de constater que le portrait exécuté par Muescas était bien celui d'Amanda. Sur ce point, Anaïs était dans le vrai. Elle mentait, mais à quel endroit de ce qui prenait des allures d'énigme ou d'intrigue? Hautetour ne lui avait pas communiqué les conclusions de l'interrogatoire d'Amanda qui avait eu lieu mardi. Hautetour ignorait-il qu'Amanda était suspectée du meurtre de Gisèle?
— C'est toi qui m'a fait venir, lui rappela Anaïs tandis qu'ils revenaient à la maison de Montalban.
De quoi parlaient-ils la seconde d'avant cette remarque pertinente? Depuis que Bradley avait détourné son bras et que le coup était parti, Frank avait du mal à joindre les deux bouts d'une pensée. Ils retournèrent dans la poussière de la maison et elle ouvrit une fenêtre parce qu'il avait un besoin angoissant de respirer.
— Mais tu respires, Frank!
Elle allait le quitter. L'idée de rester seul avec Montalban était insupportable. Elle écarta les rideaux et les noua pour qu'ils ne touchassent pas le plancher.
— Tu respires, dit-elle en s'approchant. Amanda était suffoquée, oui. Pas toi?
Elle se coucha près de lui.
— Tu veux dormir?
Il voulait respirer.
— Dors.
Il avait besoin d'action. Il fallait crever l'écran maintenant. Mettre de l'ordre dans les idées et poser les questions qui en découlaient. Si Muescas avait menti en dessinant le portrait d'Amanda, qui lui avait inspiré ce mensonge?
— Où vas-tu? demanda Anaïs qui écoutait la pluie.
— Je vais...
Il sortit. Il ouvrit le parapluie qu'elle lui avait sans doute mis dans les mains. La pluie était tiède, presque douce. Il se laissa porter par les pentes, évitant des branches secouées par de courtes rafales. La porte de Muescas s'ouvrit sans qu'il eût besoin d'appeler.
— Je vous ai vu arriver, dit Muescas qui se collait au mur crasseux pour laisser le passage à un Frank tremblant de froid ou de fièvre.
Muescas n'aimait pas le spectacle de la maladie. Quand un de ses gosses était malade, il allait habiter ailleurs. Il ne craignait pas la maladie. Seulement voir les effets qu'elle produisait sur ces visages en attente. Il encaissa les premiers coups sans broncher.
— Je veux t'entendre prononcer son nom, gueula Frank qui agitait son Colt la crosse en l'air.
Muescas résistait. Frank aperçut deux yeux furtifs dans l'ombre d'un escalier étroit.
— J'ai un petit problème, grogna-t-il dans l'oreille jaune de Muescas. Quand j'en parle, j'ai l'air d'avoir perdu le Nord.
— Je vous demande rien, moi!
— Qui te paye?
Muescas poussa un long gémissement. Le chien écrasait un de ses testicules. L'acier lui parut tiède comme une peau. Il chercha le regard de Frank qui ânonnait contre lui.
— J'ai dit la vérité.
— Tu n'as rien dit. Je veux t'entendre...
Frank se retourna. Une casserole s'abattait sur lui pour la deuxième fois. La femme crachait en réunissant ses efforts. Le Colt sortit du pantalon. Muescas ne trouva pas la force de crier tant la douleur le mobilisait. Frank se redressa et envoya valser la femme qui perdit l'équilibre dans l'escalier dans un grand bruit de vaisselle cassée.
— Je veux t'entendre, grogna-t-il de nouveau. Je sortirai pas d'ici sans t'avoir entendu!
— Qu'est-ce que vous lui voulez? demandait la femme qui revenait à l'assaut.
Frank lui amocha le nez.
— Dis à ta femme de s'occuper des gosses.
— Gertrud, occupe-toi des petits.
— Des petits et des grands, précisa Frank.
— Ils sont tous petits, gémit Muescas qui se tordait dans la poussière d'un tapis usé jusqu'à la corde.
— Compris, Gertrud?
Elle retenait son nez dans un pan de sa jupe, exhibant ses grosses cuisses blanches et l'équerre d'un bras vigoureux.
— Vous n'avez pas le droit, dit-elle sans reculer.
— Lui non plus n'a pas le droit, dit Frank qui riait pour la première fois de la journée.
Tout bien réfléchi, il ne riait plus depuis lundi matin.
— Que s'est-il passé lundi matin? demanda Muescas qui se relevait.
La femme lorgnait Frank en attendant une réponse, comme si c'était la solution à son problème de mari battu. Le nez saignait sur une bouche paralysée par la haine.
— Je vous ai dit ce que je savais, dit Muescas.
— Vous ne m'avez rien dit!
Le corps du nabot s'écroula. Frank frappait avec la crosse. Il bouscula la femme dans l'escalier et aperçut les gosses sur les marches. Il ne les effrayait pas. Il pénétrait dans leurs regards en même temps que la crosse écrasait les chairs sur le visage de la femme. Elle s'immobilisa, toujours raide et dure.
— Je vous l'ai dit, murmura Muescas qui se mordait la langue pour ne pas évoquer sa souffrance. Je vous ai dit ce que je...
Frank frappait durement et précisément. Les dents se brisaient comme du verre dans cette bouche que la langue commençait à envahir de saveurs chaudes.
— Amanda Bradley, dit enfin Muescas.
Ce n'était pas la réponse que Frank attendait. Il frappa encore par dépit et le corps du nabot se tortilla nerveusement.
— Amanda Bradley, répéta Muescas au paroxysme de la douleur.
Frank pouvait voir le plaisir se répandre sur ce visage grimaçant. Mais pourquoi le plaisir? Celui de confirmer, ou celui de tromper? Il frappa sans mesure. Le corps était en proie à des convulsions fulgurantes.
— D'accord pour Amanda, dit Frank.
— Amanda Bradley, dit Muescas en crachant. Il y a une autre Amanda, mais elle a rien à voir avec...
— Ta gueule!
Frank respirait. Il était heureux de respirer. Anaïs l'avait empêché de respirer et maintenant il respirait sans expliquer pour quoi il pouvait respirer alors qu'il n'en savait pas plus que tout à l'heure avant de massacrer la famille Muescas.
— Par pitié! se plaignit la femme qui rampait dans l'escalier. Laissez les enfants tranquilles.
Il n'avait jamais touché à un enfant, sauf quand il était enfant. Il les regarda comme s'il y avait une possibilité raisonnable d'en reconnaître au moins un. Ils ne se ressemblaient pas. Aucun ne ressemblait à Muescas.
— Et le type? poursuivit Frank qui brandissait le Colt.
— Je sais pas, geignit Muescas.
— Et si tu savais?
— Par pitié! dit la femme. Il ne sait plus.
— Qu'est-ce qu'il savait avant de ne plus le savoir?
— Gertrud!
Muescas rampait sur le tapis. Il s'accrocha aux jambes de sa femme. Les enfants descendaient en silence.
— Qu'est-ce qu'il savait avant de ne plus le savoir? répéta Frank.
Muescas enfouissait son visage dans les jupes. La femme implora Frank en joignant ses mains. Il n'y avait plus de casserole dedans. On était passé de la comédie burlesque au drame réaliste. Frank répéta tranquillement sa question.
— Il savait, avoua la femme.
Frank éclata de rire en regardant les enfants. La femme se traînait vers lui tandis que Muescas s'accrochait en gémissant.
— Il a perdu la mémoire? demanda Frank entre deux hoquets.
— Je l'ai retrouvée, couina Muescas sans montrer son visage outragé.
— Tu veux de quoi dessiner? dit Frank qui reprenait son air affligé.
Muescas exhiba sa face ensanglantée. Sa main se leva, s'ouvrit et laissa couler ce qu'elle contenait. La femme se mit à vomir. Les enfants entraient dans la lumière grise.
— C'est Amanda Bradley, dit Muescas. Je connais pas le type. Je l'aurais reconnu. Mais je le connaissais pas. Je l'ai dit à votre patron.
— Mon patron?
— Pas votre saint patron! Ils m'ont interrogé durement, vous savez? Vous êtes de la guimauve à côté d'eux. Pas vrai, Gertrud? Votre patron n'était pas le plus tendre. J'avais perdu un doigt, la première chose que j'ai jamais perdue. Ils m'ont arraché un sein. Vous voulez voir?
Frank se baissa pour observer la cicatrice bleue et boursouflée.
— Ils n'y ont pas été de main morte, dit Muescas. Lui, il frappait plus dur, avec plus de facilité. Ce jour-là, ils m'ont détruit. Vous avez achevé leur sale travail.
Il caressa la joue crispée de Gertrud.
— Mais vous n'en savez pas plus parce que je ne sais rien de plus.
— Tu savais, dit la femme.
Elle jeta un regard désespéré à Frank.
— Il savait, dit-elle. C'est comme s'ils lui avaient arraché la langue. Mais il savait et maintenant il ne peut plus rien dire sans qu'il arrive quelque chose aux enfants.
— Tais-toi, Gertrud!
— Il va te tuer!
Frank se rengorgea.
— Je tuerai les enfants avant de le tuer, dit-il.
— Vous n'avez jamais tué d'enfant, dit Muescas que le rire commençait à secouer.
— Je n'avais jamais châtré personne non plus.
— Tu vois! cria Gertrud. Il est prêt à tout! Dis-lui! Dis-lui ce que tu sais!
— Dis-le-lui, toi!
— C'est ça, dit Frank. Dites-moi ce que vous savez, Gertrud.
— Les enfants...
Frank monta l'escalier. Il s'assit avec les enfants.
— On vous écoute, Gertrud.
La femme bavait dans son corsage.
— C'est Amanda Bradley, dit-elle. Et le type, c'était vous!
Ils vous suppriment des intervalles de mémoire. Ou ils en rajoutent. Cela, tout le monde le sait. Frank ne voulait pas en savoir plus. C'était trop facile. Comme si la Sibylle apparaissait à ce moment précis de sa déroute. Elle apparut. Il avait du souci à se faire.
— Viens, Frank, dit-elle. Tu fais fausse route.
Qu'est-ce qu'elle lui proposait? Un traitement par la douceur? Il enjamba le corps de la femme. Muescas s'était recroquevillé contre un mur.
— Elle allait parler, dit Frank en sortant derrière la Sibylle qui lui tenait la main.
La femme sortit, ne dépassant pas le seuil.
— Je n'aurais pas parlé, dit-elle. Je vous aurais bluffé. Vous n'avez pas les moyens de vérifier.
— Il les a pas, gémissait Muescas sans se montrer.
La Sibylle haussa les épaules. Que savait-elle? Elle n'apparaissait pas dans le récit d'Anaïs.
— Il y a une autre version? demanda Frank.
Ils atteignirent la mer. Elle était jaune et agitée. Le sable mouillé était couvert de coquillages. Il la suivait. Où allait-elle? La plage était déserte. Des mouettes s'étaient rassemblées sous les pins. On entendait les cheminements des animaux.
— Ce sont des hommes, Frank!
Il l'exaspérait elle aussi. Le rivage était interminable. Elle ne cherchait pas. Elle marchait sans lui adresser la parole, sauf pour le corriger quand il se trompait sur l'interprétation des bruits et des ombres. Il n'allait nulle part avec elle.
Chapitre XVI
Elle s'ouvrit. Le métal coulait en elle, rapide et tiède. La fusion avait lieu à la température du corps. Elle perforait la peau par endroits avec un scalpel et les veines tranchées laminaient les tiges de métal qui allaient le traverser. Le sang gouttait dans le sable où il tentait de demeurer à la surface de ce qui ne pouvait plus être la réalité. Elle venait d'injecter les substances préparatoires directement dans la chair. À leurs pieds, la mer brassait des coquillages. Il regarda les algues au-dessus de l'eau et comprit que la mer était infestée de méduses.
— Ils sont en train de réinstaller ta mémoire, dit-elle. Seul le métal peut résister au vidage. Laisse-moi faire.
Il la croyait. Pourtant, le ciel était trop bleu pour un jour de pluie. Perceur utilisait une technique — elle agissait comme une magicienne. Il pouvait voir les méduses dans le creux des vagues, luminescentes et fragiles. Une fois métallisé, il ne pourrait plus se connecter. Il ne savait pas à quoi il se connectait, mais il avait besoin de cette relation souvent chaleureuse, malgré les errances d'un système qui en savait trop sur soi et ne disait pas grand-chose des autres. Elle le possédait par fragments. Il reconnaissait les intervalles comme des souvenirs d'enfance. Elle ne parvenait pas à les intégrer et lui demandait doucement de penser à autre chose.
— L'enfant est leur piège de prédilection, dit-elle. Ce n'est jamais l'enfant qu'on a été.
Elle avait peut-être raison. Il y avait trop de profondeur dans ces réminiscences. Pourquoi avait-elle choisi cette baie tranquille et difficile d'accès? Il avait eu l'impression de voler par-dessus les rochers. Le fracas des vagues l'assourdissait encore. En l'air, il avait cru devenir fou et elle avait resserré l'étreinte jusqu'à la surface du métal. Il avait alors compris qu'elle allait le posséder et qu'il deviendrait ce qu'elle était venue chercher ici.
— Comment auraient-ils pu récupérer ta soeur si elle est en métal? demanda-t-il au visage qui se penchait pour observer sa pupille.
— Tu ne comprends pas, dit-elle.
Qu'est-ce qu'il ne comprenait pas? Si Amanda-Nora avait été assassiné à la date qu'il supposait, elle était en métal et le système ne pouvait pas la récupérer. Elle était devenue un véritable cadavre, comme elle le souhaitait, ou alors Gor Ur et son urine étaient intervenus à la dernière minute, mais selon une procédure dont il ignorait tout. Dans ce cas, elle vivait dans l'urine. Il eût été alors étonnant que le système lui eût rendu sa liberté. Elle était quelque part dans cet endroit secret du CEFC qu'il n'avait pas découvert et où le docteur Omar Lobster avait régné en maître. Qui était cette Amanda qui n'était pas Amanda-Nora? Était-ce Nora? Que savait la Sibylle? Que savait-elle de suffisamment important pour profiter du moment et le métalliser sans qu'il eût donné son accord à cette transformation trop définitive pour être acceptée sans des années de réflexion ou un seul instant d'égarement? Les tiges sortaient de sa peau ciselée et cherchaient les pores susceptibles de ne pas faire obstacle à la pénétration. Il voyait bien que c'étaient les méduses qui prêtaient main-forte. Autour de lui, le monde s'était organisé pour le rituel. Ils étaient au fond d'une crique entourée de murailles de roches vertes et la mer se perdait dans un horizon d'étoiles. Il n'était plus question de l'Espagne. Il n'était pas question non plus de revenir au point de départ, dans le jardin du lundi où il découvrait après ses voisins le cadavre de Nora Volcaire, alias Amanda Bradley depuis que Muescas et Anaïs étaient intervenus dans son enquête. Il avait subi des influences. Il ne croyait pas à un complot du système contre lui. La Sibylle était un peu folle et s'inventait un monde à la mesure de sa psychose. Mais en ce moment, elle était plus forte que lui parce qu'elle avait injecté les substances préparatoires. Peut-être le café chez les Bradley. Avait-il bu le café des Bradley? Quel rapport entretenait-elle avec les Bradley si Amanda Bradley n'était pas sa soeur? Il ne pouvait pas la tuer, non pas parce que le métal commençait à fusionner avec l'acier du Colt, mais parce qu'il l'aimait encore.
— Ce n'est pas le même temps, expliquait-elle. Ils t'ont envoyé dans le passé. Ils utilisent l'enfance.
Elle raisonnait. Il doutait donc de sa parole. La Sibylle ne raisonnait pas. Elle pouvait maintenant lui dire qu'elle n'était pas la Sibylle, il ne le croirait pas. Une mouette s'arrêta dans l'air, assez près pour qu'il pût lire dans son regard. Il n'était pas fou au point de penser qu'il s'agissait d'un témoin du système ou de n'importe quel instrument de mesure ou de contrôle appartenant aux puissances universelles.
— Tiens-toi tranquille, murmurait-elle. Ce n'est qu'une mouette.
Il tourna la tête pour ne plus la voir. Il voyait le sable et les giclées de métal qu'elle avait perdues pour toujours. La mer se chargerait de sa disparition exactement comme si elle avait eu une existence de coquillage.
— Rentrons, dit-elle.
Il la suivit. Il y avait un chemin entre les roches. Il foula des populations de mollusques qui reconnaissaient le métal et se contractaient à leur passage. Il y eut une autre plage. La mer acceptait maintenant le soleil. Il s'y reflétait mollement, comme si rien ne s'était passé. Il connaissait cette indifférence des éléments. Ils enseignaient à les reconnaître sans se tromper. Mais l'eau avait été remplacée par l'urine.
— Qu'est-ce que tu racontes? dit-elle.
Elle marchait devant lui sans se préoccuper des coquillages et des tessons de bouteilles. Elle annonça gaiement l'ouverture d'un café. Il n'y avait personne sur la plage, pas même sur le boulevard. Le seul être vivant était le garçon de café qui leur demandait ce qu'il souhaitaient prendre. Le percolateur frémissait dans les noeuds d'une communication extrasensorielle.
— Tu es fou! dit-elle.
Le métal avait déchiré leurs chemises. Ils avaient l'air de clochards ou simplement de s'être disputés. Le garçon ne posa aucune question et il se planta devant le percolateur qui entra tout de suite en action.
— J'ai déjà bu un café chez ta soeur, dit Frank en regardant la mer.
S'il y avait eu des méduses, il les aurait vues.
— Ce n'était pas du café, dit-elle.
Il le savait. Elle le savait. Qui ne le savait pas? Il s'amusait comme si la journée touchait à sa fin. Mais pouvait-il lui parler des soupçons que sa soeur lui inspirait? Elle lui répliquerait aussitôt qu'il ne savait rien d'autre que ce qu'Anaïs et Muescas prétendaient savoir. Pourquoi avait-il torturé Muescas? Pourquoi pas Anaïs? Quel mal il aurait eu à répondre à cette question si c'était elle qui la lui posait! Le café était chaud et parfaitement agréable. Il aurait eu du mal à affirmer qu'ils ne l'avaient pas envoyé en vacances, si elle le lui avait demandé ou si elle avait cherché à le convaincre que si Gisèle était morte en effet, ce n'était certainement pas dans le récit d'Anaïs. Il avait l'air béat comme sur une image pieuse. Elle le lui fit remarquer en tendant un miroir bien opportun. Il s'y reflétait un monde de relations complexes totalement issues de l'imagination à des fins pragmatiques. Il n'en parla pas.
— Combien de temps...?
Il n'entendit pas la suite. Sa voix s'était perdue dans la brise et dans le claquement des parasols. Il la contempla comme s'il venait de la créer. Comment une aussi belle créature pouvait désirer la mort comme conclusion de la vie?
— Anaïs a tout compliqué, dit-elle.
Elle parlait de ce matin. Il aurait dû venir seul. D'habitude, il opérait seul, ne s'encombrant jamais de cicérones.
— Ce Montalban m'écoeure, dit-elle en grimaçant.
Elle parlait d'Anaïs.
— Sa bagnole est un veau, dit-il comme s'il pouvait revenir à la conversation avec des remarques de ce genre.
Elle soupira. La mer invitait au bain. Les méduses électriques s'acoquinaient avec le métal. Lui parlerait-elle de cette sensation infinie? Il attendit sans prononcer un seul mot qui l'eût détournée de l'objet de sa passion. Le café avait refroidi. Il en commanda un "deux fois plus chaud". Le garçon sourit en évoquant un point d'ébullition qui n'avait rien de commun avec ce que le métal pouvait communiquer à l'homme. Elle était aussi à l'aise dans la fusion que dans la fonte.
— Il fait encore assez frais pour boire chaud, dit le garçon. Tout à l'heure...
Elle était loin maintenant. Elle tenait son beau visage dans une main et observait les méduses qu'il ne voyait pas. Son index humide effleurait à intervalle régulier le petit tas de sucre qu'elle avait versé dans la soucoupe. Il ne leva pas les yeux pour voir le mélange du sucre et du métal opérer des changements de structure dans le langage qu'elle utilisait pour communiquer avec lui. Enfant, il parlait le khinoro. Et elle?
— Il y a des méduses, dit-elle au garçon qui revenait avec des beignets fumants.
Il regarda la mer sous sa main. Il ne voyait rien et demanda comment elle pouvait voir ce qui ne pouvait pas être visible à cette distance. Il riait. Elle aussi riait. Frank non plus ne voyait pas les méduses. Il pensait en khinoro depuis quelques minutes.
— Ce sont des méduses microscopiques, dit le garçon, absolument pas vénéneuses. Vous n'avez rien à craindre de notre mer, mare nostrum.
Langage que l'on tient au touriste pour lui arracher son dernier centime. Le khinoro consistait d'abord à expliquer la douleur.
— Je vois que Monsieur s'y connaît aussi, dit le garçon.
— Vous voyez? grogna Frank.
— Non, dit la Sibylle. Il dit que tu t'y connais. Connaître. Pas voir.
Le garçon se trémoussa et esquissa un demi-tour trahi d'avance par le torchon qui voleta. Frank le retint par le coude.
— Je n'y connais rien, dit-il. Y a-t-il un moyen de se connecter?
Il y avait un téléphone mais pas de terminal.
— Sauf si Monsieur connaît le moyen de s'en passer.
Il reculait lentement, comme s'il craignait l'affrontement. Frank leva sa lourde carcasse qui venait de connaître le métal sans l'intégrer.
— Partons, dit-il.
— Où? demanda la Sibylle.
Le garçon s'intéressait encore à la conversation. Frank le paya après avoir consulté la liste des prix. Il fit l'appoint sous le regard médusé du garçon qui surveillait le corps peut-être ennemi qui s'interposait entre lui et la Sibylle. Il ne savait pas que la Sibylle ne couchait pas avec les minables. Dans le taxi, elle continua de s'ouvrir.
— Dis-leur que tu n'en peux plus, conseillait-elle. Ce ne sont pas des vacances qui vont te requinquer.
— J'ai besoin de réponses. Un: Qui a tué Gisèle? Deux...
— Tais-toi!
— Où m'amènes-tu?
Ils revenaient chez les Bradley. Mike Bradley lisait toujours le journal, exactement comme s'il ne s'était rien passé entre-temps. Il enleva encore ses grosses lunettes noires et laissa glisser le journal sur son ventre.
— Asseyez-vous, Frank. On va boire quelque chose. Amanda?
— Rien! dit la voix d'Amanda.
Mike toisa la Sibylle.
— Charlotte?
— Elle a dit rien.
— Vous savez ce que ça veut dire, rien? demanda Mike à Frank qui ne savait pas.
— Rien! répéta Amanda en apparaissant en maillot de bain.
— Rien? dit Mike qui tombait dans la supplication malgré la présence d'un étranger.
— Tu as trop bu, dit Amanda. Alors, rien!
— Frank veut boire quelque chose.
— Vous voulez boire quelque chose, Frank?
— On vient de boire du café, dit la Sybille.
— Le café, on le boit après, pas avant, dit Mike qui sombrait avant même que la conversation eût trouvé un sujet digne des apparences qu'elle était censée imposer à l'esprit.
Frank déplia le portrait dessiné par Muescas. La Sibylle poussa un petit cri.
— Amanda! s'écria Mike. Frank a fait ton portrait!
— Vous connaissez Muescas? dit Frank qui tentait de capter le regard fuyant d'Amanda.
— Muescas? fit Mike en se grattant le menton.
La Sibylle était furieuse.
— C'était avant, murmura-t-elle. Je t'avais prévenu.
— Vous vous tutoyez? dit Amanda en se coulant dans une serviette de bain au bord de la piscine.
Mike s'était rapproché de Frank.
— Muescas est une ordure de la pire espèce, dit-il. Il comptait nous faire chanter. Son témoignage ne vaut rien. Vous connaissez Hautetour? Pierre de Hautetour? C'est lui qui vous envoie? Si vous avez besoin d'un bon terminal, je mets le mien à votre disposition.
— Sans Anaïs, dit Amanda, ce Muescas n'existerait pas.
Elle n'avait pas l'air perturbée par la présence de Frank, Amanda. Mike profita du soleil pour se servir un verre. Un signe de Frank l'informa que celui-ci recommençait à boire en clandestin.
— Comme vous voulez, dit Mike. Le vent a tourné en ma faveur.
Il pointa un doigt humide.
— La bête qu'elle est ne reniflera pas celui-là!
Il s'approcha encore, touchant les antennes gyroscopiques de Frank qui se tenait sur ses gardes.
— Elle possède tout, dit Mike. Nous ne possédons rien. La Sibylle n'est que sa demi-soeur. Vous ne voulez vraiment pas un verre? Le vent est encore favorable.
— Gisèle avait un nombre incalculable d'amants à cette époque, dit Amanda sans ouvrir ses yeux exposés au soleil.
— Vous avez des noms? demanda Frank.
— Des noms, des lieux, des pays, des mots... C'est tellement compliqué, une femme qu'on n'aime plus!
Elle se souleva sur ses coudes et rouvrit ses yeux de faïence.
— Vous devriez commencer par Fabrice, dit-elle. Ils le libèrent de temps en temps.
Elle soupira en se recouchant.
— Ils savent ce qu'ils font... je suppose, gloussa-t-elle.
Frank s'était levé pour réfléchir. Mike avait esquissé un pas vers la bouteille où le soleil s'était installé comme une maquette de navire.
— Vous connaissez Hautetour? demanda Frank.
— Grand ami, dit Mike. Il apprécie les bonnes choses.
— Les femmes?
— Entre autres bonnes choses que la vie nous réserve heureusement.
— Les femmes des amis ou les voyageuses inaccessibles?
Amanda émit un petit rire sans modifier sa position.
— Vous pensez que...? dit Mike sans achever.
— Nous ferions mieux d'aller nous baigner, dit la Sibylle.
— Vous êtes Nora Volcaire? demanda Frank qui s'approchait du corps immobile d'Amanda.
Elle ne bougea pas. Il n'avait pas réussi à lui arracher le moindre frémissement.
— Vous êtes morte ou vivante?
Elle ouvrit les yeux que le soleil inonda aussitôt. Il aurait aimé la voir se soulever un peu pour s'appuyer sur un coude, mais elle demeura immobile. Dans son dos, la Sibylle s'agitait. Elle lui envoyait des signaux à travers le peu de métal qu'elle pouvait se vanter d'avoir introduit sans rencontrer la résistance qu'il lui avait toujours opposée. Mike sirotait son verre sans précaution. Amanda lui jeta un regard acide.
— Je ne suis plus Nora Volcaire, dit Amanda qui ne perdait pas son calme. Je l'ai été, en effet. Une bien médiocre comédienne, croyez-moi. D'ailleurs...
— Pas si médiocre, ma chérie! dit Mike qui faisait de l'ombre à la bouteille et cherchait à y déplacer son corps.
— Je suis vivante, dit Amanda.
Elle n'aurait pas de mal à le prouver. Montalban devait le savoir aussi. La Sibylle lança un regard désespéré à Frank qu'elle désarçonnait parce qu'il ne savait pas où il allait. Désirait-elle l'accompagner jusqu'au bout? Elle l'avait prévenu, certes. Mais de quoi? Son métal avait seulement éraflé l'acier du Colt encore maculé du sang de Muescas. Pourquoi Anaïs avait-elle menti si facilement, elle qui ne l'avait jamais trahi?
— Allons nous baigner, dit la Sibylle.
— Sans Anaïs? demanda Frank intrigué aussitôt par cette question-réponse.
Ils descendirent de nouveau sur la plage. Ce n'était évidemment plus la même plage. C'était le même garçon. Il servait une Anaïs perdue dans ses pensées.
— Que veux-tu savoir? demanda-t-elle à Frank.
Il plongea sa tête dans les mains qu'elle lui offrait.
— Nous savons déjà à peu près tout, dit la Sibylle dans la fumée de son café.
— Amanda Bradley est bien Nora Volcaire et elle est vivante, dit Frank dans les mains qui n'étaient pas les siennes.
— Nous ne sommes donc pas après sa mort, dit la Sibylle.
— Ce n'est pas possible, dit Frank. Nous n'avons aucun moyen de remonter le temps. Je dois dormir. Je me souviens d'avoir perdu connaissance quand le coup est parti.
— Frank a tenté de se suicider, dit la Sibylle.
Il se redressa comme si elle venait de lui planter une épée dans le dos.
— Le coup est parti parce que le vieux Bradley était plus fort que moi!
— Eugène Bradley? Un vieillard chenu et impotent...
— Tu ne veux pas savoir pourquoi il était plus fort que toi?
Qui parlait? Il était avec deux femmes qui sortaient de l'ordinaire. L'une était morte. L'autre pesait son poids de métal. Amanda prétendait être vivante, c'est-à-dire qu'elle n'était pas encore morte et il ne savait pas si elle était déjà métallisée. S'était-il intéressé une seule seconde à la personnalité de Gisèle? Comme elle avait perdu la presque totalité de ses capacités intellectuelles, il devrait se fier à des témoignage. Montalban avait bien connu Gisèle du temps de sa splendeur.
— Tu veux le savoir, oui ou non?
Il ne pouvait pas oublier la force incroyable que le vieillard avait opposée au tir qu'il s'apprêtait à lui envoyer en pleine tête pour le détruire. Il ne savait pas s'il était sur le point de tuer un vivant ou de détruire un mort. Il n'avait que l'intention de soulager son esprit d'une colère qu'il ne pouvait plus maîtriser. Mais le vieux avait été plus fort que lui et le coup était parti. Le suicide était mal vu par le système. Le vieux Bradley en témoignait. Mais ils n'avaient pas pu l'envoyer dans le passé parce que c'était techniquement impossible. Amanda était morte. Ils l'avaient récupérée, ce que n'expliquait pas le métal dont elle était composée.
— Nous sommes jeudi, dit-il à ces femmes qui le considéraient d'un oeil navré. J'ai voyagé mardi. Mercredi, je suis arrivé. Jeudi, je commence mon enquête par la constatation qu'Amanda Bradley est Nora Volcaire.
— Les morts ne voyagent pas, dit Anaïs d'un air désolé.
Elle en savait quelque chose.
— Je ne me suis pas suicidé! hurla Frank
La Sibylle était épouvantée. Qui ne le serait en présence de deux morts dont l'un n'est pas conscient de sa mort? Elle prit la main d'Anaïs pour y chercher les larmes d'acier que Frank y avait versées. Le métal ne peut rien pour les morts. Seule l'urine aide les morts à se sentir vivants. Mais elle ne pissait que le métal. Toujours dans ses petits souliers.
Chapitre XVII
La Esperanza s'ouvrait par un portique de pierre qui dominait la route comme un mausolée. Il jouxtait une fontaine chuintant à l'abri d'une poignée de pins surmontant les ruines ocre jaune d'un ancien pavillon. Il n'y avait pas de portail. Une chaîne bouclée par un cadenas barrait le chemin qui montait à la villa dont on n'apercevait qu'une partie de la toiture au-dessus d'autres pins disposés en carré. On distinguait nettement les effets de leur ombre sur un patio d'où montait une humidité rose et bleue. Mike arrêta sa Chevrolet sur la route, engageant les roues dans le sentier caillouteux qui formait une virgule grise devant le portique. Il klaxonna et il ne fallut pas une minute à monsieur Gu pour arriver, pédalant sur une trottinette et suivi de deux dobermans en parfaite santé. Le Chinois agitait une main, l'autre guidant fermement son véhicule pétaradant dans les cailloux et les racines émergentes.
— C'est Gu, dit Mike. Ce n'est pas un domestique. C'est une espèce d'ami. En tout cas, Gisèle y tient. Il exerce un étrange pouvoir sur elle.
— Un pouvoir? grogna Frank que la poussière importunait.
Le Chinois engueulait les chiens maintenant. Il déplia la béquille de sa trottinette et prit le temps d'en assurer l'équilibre. Une main saluait. Mike engagea la première et la Chevrolet gravit la pente jusqu'au portique. Le visage triangulaire du Chinois apparut du côté de Frank qui vit passer une main aux doigts écartés.
— Monsieur Bradley! J'ai vu la voiture arriver. Monsieur de Vermort vous attend déjà.
— Frank Chercos, dit Mike. Le policier français chargé de l'enquête.
— Encore une enquête? Je croyais...
Le Chinois balaya l'air avec sa main comme s'il chassait une mouche. En fait, il luttait contre les reflets, espérant sans doute que Frank s'en saisît avant qu'il ne fût trop tard. Frank serra quelque chose de sec qui s'échappa aussitôt. Le Chinois était en train d'ouvrir le cadenas.
— Nous verrons donc Fabrice, dit Mike. Vous avez de la chance.
Il souriait en offrant son visage écarlate.
— Vous en aurez encore plus s'il est disponible... mentalement. Il est très affecté, vous savez?
Frank se souvenait d'un ami plutôt loquace, mais en effet, un peu... dérangé. Ils suivirent la poussière soulevée par la trottinette. Les chiens couraient de chaque côté de la voiture. Pas besoin de portail avec des animaux pareils.
— Ils ne le franchissent jamais, dit Mike avec une pointe d'admiration.
Ses joues tressautaient, rouges et flasques.
— Sauf en cas d'absolue nécessité, ajouta-t-il sans autre intention que de se montrer exact et véridique.
Comment l'assassin de Gisèle avait-il évité les chiens? Cela ne figurait pas dans le rapport que Montalban avait remis solennellement à Frank au cours d'une cérémonie protocolaire qui s'honorait de la présence lymphatique d'un magistrat délégué qui se mettait au service d'une enquête qu'il avait bouclée lui-même. Frank avait encore le goût infâme de leur vinasse sucrée et des charcuteries que tous les doigts avaient tâtées dans un choix fébrile qui avait été la seule animation proposée par ces hôtes pressés et superficiels. Il n'y avait pas de chiens dans ce rapport truqué et le Chinois y dormait sur les deux oreilles. Une photo témoignait de son aventure: un coussin maculé de sang. Pourquoi l'assassin avait-il frappé le Chinois dans son sommeil? Cela n'était pas non plus expliqué. Fabrice de Vermort couchait dans une autre chambre que celle où Gisèle avait trouvé la mort. C'était un fait admis une bonne fois pour toutes. Montalban n'avait pas apprécié les critiques railleuses et exaspérées de Frank qui n'avait pas pris les gants de sa panoplie de flic enquêtant dans un pays étranger. Il avait refermé le dossier en grommelant: tout était, selon lui, à refaire.
— Voilà le palais, dit Mike. Une merveille.
Frank vit d'abord un cheval monté par une jeune amazone. Un filin traversait l'air obliquement, retenant une montgolfière dont la nacelle contenait un être agité d'instruments qui scintillaient.
— La piscine, dit Mike.
Et ses naïades. La Chevrolet crissa dans une allée d'eucalyptus et s'immobilisa à l'ombre d'un mur dont l'arête était parcourue de mains rapides qui se croisaient sans se toucher. Un escalier, plongé dans une ombre presque noire, s'achevait dans un éclat de lumière traversé de jambes nues et de serviettes de bain. Le Chinois l'escaladait avec sa trottinette sous le bras.
— Pour les chiens? demanda Frank qui avait entrouvert la portière.
— Ignorez-les, conseilla Mike qui attendait au pied de l'escalier.
Ils montèrent. On arrivait au-dessus de la piscine. Fabrice de Vermort tendait ses mains, bousculant des passantes nues.
— Frank! Je suis ravi de...
Ses paroles se perdirent dans l'évaporation générale. Frank aussi était ravi. Mike était ravi par un tas de choses qu'il se mit à énumérer sans compter. Il voguait déjà avec un verre en guise de sextant. Des corps l'accompagnaient vers un autre destin. Fabrice riait en lançant des recommandations.
— Nous sommes heureux maintenant, dit-il.
Frank nota l'imperceptible hystérie de la voix qui le poussait à l'intérieur de la maison en le prévenant des difficultés d'accès. On était en pleins travaux. Fabrice était enchanté par ce mélange d'ouvriers à l'oeuvre et de fêtards insatisfaits malgré des apparences de bonheur. Il passa sous une échelle en blasphémant et essuya négligemment une goutte de chaux tombée sur sa chemise blanche. On commencerait par la scène du crime. Frank renifla dans son poing. Il commençait toujours par les marges. Il prenait d'abord connaissance des coulisses et s'installait sur un strapontin de l'allée centrale. Il se laissa guider sans résistance. Ce matin, il était en surdose légère. Un autre moyen de ne pas se laisser influencer par le baratin et les apparences. On arrivait par un patio. Une baie vitrée avec en effet des portes coulissantes, et trois murs percés de niches où habitaient les chats de la comtesse. Il n'y avait plus de chats. La porte coulissa sur une vaste chambre dont le lit était encore défait. Des chandelles aromatiques répandaient des parfums contradictoires. Sur le tapis marocain, la tache noire du sang que Gisèle avait répandu dans son agonie et sa souffrance. Dans ce silence angoissant, Fabrice reconstituait ce qu'il savait de la scène, exactement ce que Frank avait lu dans le rapport. Trois coups frappés à une porte demeurée close annoncèrent Gu le Chinois qui venait s'enquérir des désirs. Une saine habitude, songea Frank pendant que Fabrice enlevait le plateau des mains du Chinois qui recula dans un couloir inondé de lumière. Frank posa ses lèvres au bord d'un verre relevé de piment et de cannelle.
— C'est ce que je bois, dit Fabrice. Vous aimez?
Frank aimait tout le monde. Il ne répondait pas à la question de Fabrice, mais il était satisfait par sa réponse. Il éprouva la fidélité des miroirs. Il y en avait une quantité inépuisable. Ces effets d'abîme étaient recherchés par l'habitante de ces lieux du temps où elle y régnait. Le Chinois s'inclina devant un temple miniature.
— Nous ne savons rien, psalmodia-t-il. Et pourtant, nous sommes tout.
Le genre de chose que Frank n'était pas disposé à comprendre. Il raya un carreau pour en arracher un cri. Fabrice grimaça sans se plaindre. Une décharge électrique avait parcouru l'échine courbe du Chinois qui n'osa pas faire cesser l'offense à ses nerfs. Frank s'intéressait aux armoires.
— Nous les avons vidées, dit Fabrice. Nous n'avons rien touché mais nous avons vidé les armoires.
Il avait l'air de dire qu'il ne comprenait pas pourquoi.
— À cause des mites, expliqua le Chinois.
Frank considéra le tapis. Gisèle s'était simplement écroulée. Elle n'avait pas été abattue dans le lit. Sur ce point, il était d'accord avec le rapport. Il y avait eu une discussion. Des verres témoignaient de la présence de trois personnes. Ils étaient disposés en rond sur un guéridon placé à la tangente du lit. Deux chaises car Gisèle ne recevait jamais plus d'une personne à la fois. Le troisième personnage était entré pendant qu'elle était assise avec son invité. Elle lui avait servi un verre et il s'était approché du guéridon. Le tapis avait été légèrement déplacé malgré le poids du guéridon. Qui étaient ces personnages? Aucune réponse n'avait été apportée par les enquêteurs. Les traces qu'ils avaient laissées prouvaient qu'ils étaient deux et que l'un était un invité alors que l'autre arrivait après que Gisèle et son invité se fussent assis autour du guéridon. Pendant ce temps, Fabrice dormait dans sa chambre, à l'autre bout de cette aile qui contenait toutes les chambres de la propriété. Gu dormait lui aussi et il avait été réveillé par la police qui le photographiait.
— C'est exactement comme ça que ça s'est passé, dit-il en branlant sa tête pointue.
Frank s'ébroua.
— Mais qu'est-ce qui s'est passé?
Il arrivait en force sur le Chinois, prêt à l'interroger dans les formes, des fois qu'en dormant, peut-être pas si profondément, il eût entendu quelque chose. Fabrice s'interposa.
— Pas Gu, dit-il fermement.
Frank demeura interloqué, comme si le "pagu" de Fabrice lui posait un problème.
— Moi peut-être, continua Fabrice, mais "pagu".
Frank cherchait le potentiomètre du doseur. Un cran en arrière. Il jouait trop avec les substances depuis quelque temps.
— "Mézalor"? fit-il.
Fabrice haussa les épaules.
— Ils ont compris que je l'adore trop pour lui faire le moindre mal, dit-il. Ils n'ont pas insisté. Vous connaissez Cacamola, je crois?
Le magistrat que Frank avait aperçu lors de la cérémonie officielle de la remise du rapport. Un médiateur que ses racines territoriales autorisaient. Frank l'avait bien compris.
— Cacamola est à l'origine de la thèse des deux personnages, murmura Fabrice. Une humiliation peut-être, mais elle me sauve de la condamnation. Qu'en pensez-vous Frank, vous qui avez démasqué l'ignoble Omar Lobster?
Démasqué, peut-être. Mais il tenait toujours Popo. Frank contourna Fabrice pour atteindre le Chinois.
— En somme, lui dit-il en le regardant au fond des yeux, vous êtes le seul témoin.
— Vous oubliez Muescas, s'empressa de rappeler le Chinois.
— Il ne m'oubliera pas, dit Frank
— Parce qu'il ne vous a rien appris? demanda le Chinois
Il osait. Il pouvait sans doute se le permettre. La protection de Fabrice lui était acquise.
— À quoi sert-il de "bousculer" les gens, mon cher Frank? dit celui-ci en proposant un autre verre.
— À rien, dit le Chinois. La preuve.
Frank sortit dans le patio. Il avisa la porte par laquelle ils étaient entrés. Où était l'autre porte, celle que l'assassin avait empruntée pour filer à l'anglaise? Muescas avait préféré grimper sur la vigne vierge et utiliser la toiture. Par où était sorti l'invité? Cacamola n'avait pas répondu à toutes les questions. Il ne verrait sans doute aucun inconvénient à le faire maintenant.
— Je ne sais, dit Fabrice. C'est un señorito. Qu'en pensez-vous, monsieur Gu?
Qu'est-ce qu'il valait, comme référence, ce Chinois à la manque?
— Difficile, dit-il en se frottant les mains. Je ne vois pas comment...
Frank avait-il jamais laissé le choix à ses interlocuteurs? Ils collaboraient ou prenaient le risque d'y être forcés. Frank avait-il quelquefois dérogé à cette règle en forçant d'abord? Pas souvent. Et il avait toujours une bonne raison.
— J'en ai assez vu, dit-il.
Fabrice éleva ses bras et les laissa retomber sur le flanc de ses cuisses nues.
— Vous n'avancerez pas, Frank, dit-il. Ils n'ont pas avancé. Personne n'avancera jamais. Je suis...
— ...désespéré, dit le Chinois.
Gu, pensa Frank. Les initiales de Gor Ur. Ça sent la pisse! Le métal communiquait avec la colocaïne dans les phases d'erreur critique. Pas facile de doser. Il consultait l'abaque des dosages avec une discrétion d'huissier protocolaire.
— Hé! lança Mike qui s'extrayait des corps cassants. Vous avez trouvé quelque chose?
— Rien! couina le Chinois.
Il voulait dire rien de plus, mais il ne le dit pas. Frank venait de s'exprimer en khinoro:
— Sama routalba kalat.
Ce qui mit fin à la conversation. Fabrice les raccompagna jusqu'à la Chevrolet.
— Les chats, dit Frank.
Il les effraya et ils fusèrent hors de la Chevrolet.
— Je croyais que... commença-t-il en se tournant vers Fabrice.
C'était inutile. Il devait s'exprimer en khinoro. Personne ne le comprenait. On s'interrogeait même sur les raisons qui le poussaient à s'exprimer dans une langue si parfaitement étrangère qu'il était le seul à la pratiquer.
— Cacamola? dit Mike en reprenant le volant.
Le moteur vrombit. Frank salua Fabrice dans le rétroviseur. On passa sous le portique. L'accélération témoignait qu'on était sur la route.
— Cacamola est une crapule, dit Mike.
Señorito, ça voulait donc dire crapule. En khinoro...
— Nous ne saurons jamais ce qui s'est passé, dit Mike que l'air rafraîchissait.
Il avait retrouvé sa couleur, un jaune passablement blanchi aux commissures.
— La seule véritable question, dit-il comme s'il y avait longuement réfléchi, c'est cette attente absurde qui a détruit le cerveau de Gisèle...
— ...ou la décision du système d'accorder une RPM à un cerveau détruit, dit Frank qui se laissait envahir par le même air ensoleillé.
— Ouais, dit Mike.
Ils cessèrent de parler. Ils croisaient des ânes bâtés d'olives ou de bois. Des femmes les reluquaient, assises au bord de tombereaux qui traversaient lentement la route, les obligeant à s'arrêter, ce qui changeait l'air et leurs couleurs. Des pavots grillés dressaient leurs têtes noires sur le talus. De temps en temps, un reflet de schiste les aveuglait et Mike perdait le contrôle de la Chevrolet, ralentissant en s'approchant du talus ou de la pente. Cacamola avait-il interrogé Amanda? Il répondrait à cette question ou...
— Nous arrivons, dit Mike.
Des rues devenaient étroites et sombres. Une rigole descendait contre un mur. Un pan de ciel bleu surmontait un portail prétentieux. Cacamola était un crâneur, mais il voulait paraître intelligent et éduqué.
— Je ne sais pas si Monsieur pourra vous recevoir, chuchota le portier automatique.
— Dites-lui que c'est monsieur Frank Chercos. Il comprendra.
— Je ne sais pas si monsieur pourra vous recevoir, grogna Frank. Il commence par se foutre de nous!
— De vous, mon cher Frank. Moi, je ne suis que celui qui vous accompagne.
L'effet que ça produit, la magistrature. On a affaire à elle, un jour ou l'autre. Cacamola était-il vivant ou mort?
— Je n'en sais rien, dit Mike qui s'efforçait de ne pas réfléchir à cette question.
La grille s'ouvrit après une vibration qui s'acheva dans un grésillement épuisé. Un escalier étroit montait directement. Frank vit les bottes rouges du domestique sous le porche. Il fallait gravir cette éprouvante oblique et accepter de s'élever le long d'un corps en attente sans peut-être atteindre la hauteur de ses yeux. Mais le domestique était de taille moyenne. Frank eut vite fait de le dépasser et de surmonter sa crainte. Une lourde porte était grande ouverte sur un vestibule rutilant. Cacamola avait les moyens de sa suffisance.
— Monsieur ne va pas tarder à...
— Qu'il se magne! grogna Frank.
Interloqué, le domestique semblait ne pas comprendre. Le khinoro... ce sacré langage qui s'installe dans les moments les plus importants de l'existence. Ou alors tout ceci n'avait aucune importance si Cacamola était impossible à descendre au bas de l'échelle.
— On attendra, dit Mike poliment et le domestique pivota sur ses bottes rouges.
Un massif d'hortensias envoyait des puanteurs humides à travers une fenêtre où la lumière tombait orange et verte. Pas un rideau ne bougeait. Les reflets se multiplaient sans laisser à l'esprit l'opportunité d'en calculer les origines innombrables. Tant de marbre et de frottements domestiques relevaient de l'exagération ou du mauvais goût.
— Du mauvais goût, dit Mike à voix basse.
Il s'amusait. Il s'amusait chaque fois qu'il entrait dans ces demeures de princes des lieux. Dans quel désordre vivait Frank, si ce n'était pas trop indiscret de lui poser la question?
— Je ne vis pas, dit Frank, depuis que Popo m'a été enlevé.
— Il y a des mutilations qui... dit Mike tandis que ses yeux suivaient la descente majestueuse d'un nabot aux jambes longues.
— Frank Chercos, hein? dit le nabot. Nous avons un village qui porte ce nom. Vous êtes...
— Non! Je ne suis pas, dit Frank en se levant.
— Mon cher Francisco! Combien de temps...?
— Attention au tapis!
Frank entra dans un salon noir et blanc. Un cuir odorant craquait sous lui.
— Vous êtes celui qui veut savoir ce que nous ne savons pas.
— Exactement. Mes méthodes...
— Cette gravure, mon cher Francisco! Une nouvelle acquisition?
Un conquérant à l'huile dominait la pièce. Son armure avait perdu ses évocations, un peu comme les miroirs finissent par perdre leur pouvoir de réflexion. À en juger par les portraits qui descendaient du conquérant, on était tous taillés dans le même bois, dans la famille. Une souche qui avait crû dans la difformité et les raccourcis. Cacamola, assis dans un trône de cuir et d'ébène, exhibait ses longues jambes couvertes d'une toile légère et volatile.
— Nous avons fait tout ce qu'il était possible de faire, conclut-il. Si le système...
— ...le sous-système, grogna Frank.
— Si le sous-système n'avait pas été en révision périodique...
— ...s'il n'avait pas foiré.
— ...notre chère Gisèle ne verrait pas la différence!
Il y avait une différence entre l'intelligence et la paresse, n'en déplût au nabot qui paradait dans son paradis aphrodisiaque. L'enquête qu'il avait dirigée était une mascarade ou un bric-à-brac. Frank ne lui laissait pas le choix. Où était le dossier complet? Celui avec les traces laissées par le meurtrier et ses complices s'il en avait?
— Mais nous avons procédé solennellement à la remise...!
— Vous avez procédé à un camouflage, hurla Frank de peur de ne pas être entendu par ce gnome qui pouvait être sourd par consanguinité. Je ne mange pas de ce pain!
Cacamola se dressa sur ses ergots.
— Je me fiche de savoir ce que vous mangez! On ne se comporte pas comme...
— Tu vas te comporter comme le tas de merde que tu es si tu continues de te foutre de ma gueule!
— Je vous somme...
Le domestique aux bottes rouges fit irruption. Sa tête explosa. Mike, sidéré, acheva son verre sans quitter son confortable siège médiéval. Cacamola s'agenouilla devant la scène comme s'il y jouait et que le moment était venu de décliner une identité cachée pour que l'intrigue eût un sens. Mais Frank n'avait pas le sens de l'effet à produire. Que personne ne s'avisât jamais de lui jeter des domestiques à la figure! Il était venu dans ce coin reculé pour résoudre une énigme policière, pas pour jouer dans une comédie dont l'auteur serait un héritier illégitime de l'or des Péruviens. Mike s'approcha du cadavre du domestique pour atteindre la bouteille.
— Dans le mille! fit-il.
Et il superposa le goulot et le verre dans un parfait ensemble.
Chapitre XVIII
— Errare humanum est!
— Mais l'homme ne meurt pas.
Le corps du domestique formait une virgule au milieu de sa flaque. Cacamola avait glissé sur son trône. Il se tenait maintenant aux accoudoirs pour ne pas descendre plus bas.
— Vous êtes...! bégaya-t-il.
— On vous avait prévenu, non? fit Frank qui considérait la calotte crânienne d'un oeil morne.
— Prévenu? Oh! Mon amour! Mon cher amour! ¡Amor! ¡Mi vida!
— On ne peut pas tout savoir, traduisit Mike qui s'enfilait un verre sans considération morale pour la scène que l'existence imposait à son témoignage.
Cacamola baignait déjà dans le sang de son amant détruit.
— Combien de temps leur faut-il pour arriver? demanda Frank qui rengainait.
— Domestiques féminins ô éternel désir des grands de ce monde! citait Mike pendant que la plainte de Cacamola montait dans l'air crucial présidé par son ascendance immobile.
Cacamola avait enfoui son visage douloureux dans le corps du domestique aux bottes rouges. Mike constata que ses jambes étaient d'une longueur inférieure à la normale. Elles étaient fines et étrangement musclées. Elles avaient pu être vives. Elles cisaillaient le sang qui continuait de s'épancher dans le tapis.
— Le sous-système est entré en action, dit Frank. Si tout se passe bien. Ou si cet énergumène n'est pas métallisé. En tout cas, il était vivant.
Cacamola leva une tête haineuse.
— Vous m'aiderez à l'enterrer, dit-il comme s'il prononçait une condamnation.
Frank haussa les épaules.
— Je n'ai jamais collaboré avec Gor Ur, psalmodia-t-il en guise d'oraison.
— Il est mort? demandait Mike qui retrouvait ses couleurs dans la transparence des liquides que Cacamola ne lui refusait pas de répandre comme des offrandes.
— Il est métallisé, dit Frank. Ils sont partout. On ne peut rien pour eux.
Cacamola se releva, essuyant ses mains dans les basques de sa robe. Frank le poussa dans le trône et s'en prit au jabot.
— Laissez-le parler, dit Mike.
— Vous m'aiderez, bredouilla Cacamola. Et je vous dirais tout.
Frank se rasséréna. Il exhibait sa molaire d'argent.
— À quel moment intervient Gor Ur? demanda-t-il sans ménagement.
Il ne lâchait pas le jabot humide de salive et la langue de Cacamola s'agitait comme un ver à proximité de son pouce blanc de crispation. Mike était maintenant désolé et il expliquait qu'il n'avait aucun pouvoir contre ce qui va arriver.
— Gor Ur n'existe pas, bava Cacamola. Vous le savez aussi bien que moi. Manu est mort et personne ne viendra parce qu'il est déconnecté. Tout le reste est de la foutaise!
Frank dosait, dosait, sans trouver le point d'équilibre.
— Qui est Rog Russel? demanda-t-il.
Sa main quitta le potentiomètre sous-cutané pour frapper le visage dur de Cacamola. Pas un cri ne sortait de cette bouche. Frank avait une impression d'irréalité contre laquelle il ne pouvait pas lutter sans mettre en péril ses facultés de raisonnement. Il n'avait plus le choix. Cacamola le dénoncerait s'il l'épargnait. Comment se connecter directement au système pour obtenir la bonne information? Où en était le sous-système que Cacamola informait peut-être en ce moment même? Mike n'y était pour rien.
— Pourquoi Amanda? grogna Frank en frappant aussi fort que le lui permettait son cerveau en phase de recherche.
Cacamola souriait-il? Sa lèvre fendue giclait. Ses poumons sifflaient un air brûlant et fétide. Frank résistait à des mains qui s'enfonçaient dans sa propre chair. La fibre de sa chemise émettait des crépitations obscènes.
— Je n'ai rien contre Amanda, grinça Cacamola qui s'ouvrait comme une porte qu'on vient de défoncer.
— Vous la protégez? demanda Frank. Pourquoi?
— Ouais, pourquoi? dit Mike qui ne pouvait plus attendre les réponses.
Frank abandonna Cacamola pour aller jeter un oeil dans la rue. Elle descendait dans sa crasse lente, sans personne pour en témoigner. Les fenêtres étaient closes. Il n'y avait peut-être personne derrière les rideaux des seuils. Comment était-il arrivé jusque-là? Il était passé sans explication de son jardin souillé par un cadavre à ce salon où il posait des questions qui n'avaient peut-être aucun sens. Pendant ce temps, Cacamola dénouait son jabot. Il avait du mal à retrouver l'air de sa respiration. La haine envahissait son regard oblique. Mike lorgnait les doigts au travail du noeud que Frank avait composé pour la circonstance. Il n'y avait pas de solution.
— Je suis venu pour... disait Frank sans quitter le carreau de la fenêtre qui se couvrait de son humidité.
— Vous êtes venu pour répondre à une question à laquelle j'ai déjà répondu, bredouilla Cacamola.
Il avait raison. On n'avait accusé personne. Le seul problème, et personne ne pouvait le résoudre, c'était le cerveau de Gisèle qui était retournée en enfance. De quelle enfance s'agissait-il? Il n'y avait pas de Gisèle dans son enfance. Le métal commença à se figer dans le sang, cristallisations que la fibre du tapis géométrisait sous des yeux qui promettaient la haine à défaut de vengeance. Frank était intouchable. Cacamola devait le savoir. On ne tue pas les morts. Ils vous hantent jusqu'à ce que vous soyez mort vous-même. Frank sentait le métal de la Sibylle se multiplier en moles croissantes. Ils avaient inventé la croissance du métal. Une mauvaise nouvelle qui ne laissait pas de résidus aléatoires dans le système. Il deviendrait métal s'il ne la tuait pas.
— Quel jour sommes-nous? demanda-t-il à la rue.
Elle était déserte, absolument immobile, rien ne l'animait comme il connaissait les rues de son enfance. Mais était-ce l'enfance, ce langage qui revenait comme s'il avait préconisé l'enfant? Cacamola pleurnichait. Personne ne venait. Il n'avait pas menti au sujet du métal que le domestique giclait maintenant dans son propre sang. Gor Ur se profilait dans l'imagination, mais ce n'était qu'un souvenir.
— Nous l'enterrerons sous les hortensias du jardin d'hiver, dit Cacamola dans son mouchoir. Ce ne sera pas le premier.
Quel rapport entretenait-il avec le métal? Il avait des allures d'artiste de music-hall. Le vernis à ongles de Kronprinz. La tessiture du chant. Il se servait de ses épaules pour respirer. Un tremblement l'agitait par spasmes chaque fois qu'il vidait ses poumons. Mike était loin de comprendre. Il reluquait les naïades d'une scène champêtre entre les jambes arquées d'un conquérant en armure de parade. Ses commentaires étaient complètement étrangers au temps qui s'écoulait entre le métal et la nécessité de faire disparaître le corps. Cacamola ne disait pas ce qui motivait cette précipitation. La présence de ce domestique aux bottes rouges n'était peut-être pas prévue par le sous-système. Qu'en savait le système? Mike avait proposé ses branchements terminaux. De quoi était-il capable pour sauver Amanda de la perpétuité?
— Nous attendrons la nuit, dit Cacamola qui retrouvait son souffle. Personne ne vient jamais ici. Partez et revenez à la nuit tombée.
Qu'est-ce qu'il manigançait, l'aristarque du système? Mike appréciait particulièrement ses liqueurs de plantes exotiques.
— Fuyez l'eau, dit-il, car le métal rouille.
Il rouille aussi dans l'air, pensa Frank. L'oxygène avait un sens caché, il le savait, mais qu'importaient ces considérations philosophiques? Personne ne viendrait. Manu pouvait commencer à pourrir. Cacamola savait comment injecter les liquides en attendant la nuit. Il les raccompagna sous le porche. Frank ne put réprimer un vertige en voyant l'escalier qui descendait à pic. Mike était déjà en bas, demandant si c'était le chemin et pourquoi il n'y avait personne pour le lui confirmer.
— Vous devriez ramener votre ami chez lui, dit Cacamola qui ne laissait plus rien paraître de sa douleur. Il a une femme. Vous avez une femme, monsieur Chercos?
Frank ne serra pas la main qui avançait fermement. Il descendit comme dans une glissade. Depuis que le cadavre d'Amanda-Nora avait envahi son jardin, l'enfant revenait, profitant des interstices de la lumière mentale que l'adulte projetait sur les énigmes de son temps. La langue même de l'enfance avait retrouvé un sens, mais elle demeurait bien sûr intraduisible. Pourquoi "bien sûr"? Cacamola actionna la télécommande pour refermer le portail. Mike klaxonnait.
— On a bien avancé, dit-il quand Frank se fut installé à la place du mort.
La Chevrolet monta. On ne pouvait pas manoeuvrer à cause de l'étroitesse. On montait jusqu'à rencontrer un endroit où la manoeuvre redevenait possible. C'était toujours une place habitée par des hommes assis et des femmes debout. Les hommes bavardaient sur une murette et les femmes s'interpellaient sur les seuils. Des enfants traversaient le silence en criant. Cris de guerre prévoyant la maturité reconnue dès le premier mot. Popo n'avait jamais prononcé qu'un mot et Frank l'avait en travers de la gorge.
— Avec ce que nous savons... disait Mike qui connaissait la précision de la mécanique en jeu dans ces manoeuvres délicates.
Montalban était déjà au courant. Il avait des connexions permanentes avec le sous-système. Frank le descendrait lui aussi s'il n'était pas déjà mort et s'il était en métal. Anaïs devait savoir un tas de choses sur ce carabinier depuis qu'elle valsait dans son intimité. Elle ne refuserait pas de se confier à un argousin qui la berçait de temps en temps pour lui faire oublier sa mort. Elle ne recherchait pas autre chose que la saveur de la vie. On perd la vie quand on meurt, même si on ne meurt pas vraiment. Il fallait supposer qu'alors une femme se vendait au plus offrant. Amanda était-elle morte comme l'indiquaient les paramètres temporels? Anaïs devait savoir cela aussi, mais elle ne couchait pas avec les femmes. Qu'en pensait Mike, lui qui ne couchait plus avec Amanda?
Ils croisèrent une patrouille RPM. Frank s'agita.
— Ça va, dit Mike. On ne meurt pas aussi facilement.
Il ne manquait plus que Cacamola eût raconté des histoires. Frank avait vu le sang sur le tapis, et les coulées de métal. Les morts pissaient vert quand on les ouvrait. On ne pouvait pas se tromper. Mais Frank avait des problèmes avec leur sous-système qui n'était peut-être pas aussi lamentable qu'il le pensait sans pouvoir en penser autre chose. Il ne saurait rien tant qu'il n'aurait pas accès directement au système. Ils lui envoyaient des fiches. Il ne les lisait plus. Montalban ramassait les rognures pour les jeter dans une poubelle directement connectée au moteur de leur sous-système principal. Frank n'était pas la dupe de ce pistolero. Il avait prévenu Anaïs et elle avait compris qu'il y avait des limites à ne pas dépasser.
— Constance est arrivée, glouglouta Amanda.
Frank ne sourcilla pas. On l'avait installé dans un transat. Les coussins le moulaient confortablement. Il aspirait des liquides sucrés. La glace le picotait.
— Elle arrive avec Lorenzo et Olivier, continuait Amanda.
Frank pouvait voir le profil agacé de Mike qui voulait s'enfoncer de nouveau, mais elle l'avait ramené à la réalité. Anaïs nageait sans discontinuer.
— Nous ne serons jamais seuls, dit Mike.
— Je ne veux pas être seule avec toi!
— Alors je serai seul avec tout le monde. Pas vrai, Frank?
Frank ne redoutait que l'enfant. La solitude n'était pas un thème primordial. Il avait connu pire. Mike se replongea dans un silence peuplé par les barbotements d'Anaïs et la cuillère d'Amanda qui touillait des mélanges en prévision de la présence de Constance et des deux phénomènes que Frank aurait oubliés si on n'en avait pas parlé. Les choses se compliquaient toujours quand il commençait à fatiguer. Il avait besoin d'une nuit, une seule nuit pour remettre de l'ordre et recommencer. Personne ne la lui offrirait. Anaïs se vengerait en complétant ce pèlerin de Montalban qui préférait se rincer l'oeil mais elle le possédait par effraction. Frank possédait la clé de ce lupanar. Ça la rendait folle. De rage et de lui.
— Frank a refroidi du métal, dit Mike en pensant sans doute à autre chose.
Anaïs gloussa dans l'eau bleue.
— Cacamola ne sait rien, dit Mike au verre qui demeurait muet. Nous creusons la terre ce soir. Je n'ai jamais creusé ce genre de trou. L'assassin est démasqué. Ce n'était qu'un vulgaire domestique. Il portait des bottes rouges. On ne l'enterrera pas vivant.
Il frémit. Anaïs remontait, chaude et dégoulinante, le regard bleu.
— Manu? dit-elle tandis que la serviette volait dans sa direction.
Frank eut une crispation faciale, à la limite de la paralysie.
— Manu, dit Mike. Cacamola l'adorait, si j'ai bien compris. J'ai bien compris, Frank?
Une vulgaire histoire de pornographie mondaine, pensa Frank. Elle commence dans la vulgarité et se termine dans la miséricorde. Anaïs s'approchait. Ses gouttes dinguaient dans l'air fragile.
— Tu as tué...?
"Tuatué!"
— Mais il était en métal? Sibylle? Manu est mort!
— Manu?
La Sibylle revenait avec un chapeau de paille et un livre. Elle se frotta contre Anaïs. Son métal giclait des étincelles dans les transparences vertes d'Anaïs.
— Une erreur, dit Mike. Frank a tiré par erreur. Il ne pouvait pas savoir sur qui il tirait. On s'excuse quand on tire sur un vivant. On est désolé d'avoir tiré sur un mort. La sagesse recommande d'oublier les morts qui ne reviendront pas.
Son discours n'atteignait pas la Sibylle. Elle toucha Frank. Elle était en fusion. Une coulée l'inonda. Il souffrait si c'était ce qu'elle voulait.
— Constance sera triste, dit-elle enfin.
C'était tout. Frank se dit que les choses n'allaient jamais plus loin. Les mots ricochaient comme les balles d'un film qui contracte une période trop riche de temps et d'évènements. Constance serait triste parce que Manu était mort pour toujours. Que savait Constance de la mort des autres? Omar Lobster ne lui confiait pas ses secrets scientifiques.
— Fabrice est au courant? demanda Amanda.
Mike avait raison. On en savait un peu plus. Frank avala un contenu électrique. Il aurait donné cher pour savoir ce qu'Amanda avait confié à Hautetour mardi dernier à son réveil. Le rapport devait être accessible d'une manière ou d'une autre sur le système. Tout donnait à penser qu'on avait affaire à une histoire privée où les gens s'entretuent parce qu'ils ne peuvent pas vivre ensemble. Au lieu de se séparer, ils s'entretuent parce qu'il y a quelque chose à posséder ou à conserver. En l'envoyant au bout du monde, Hautetour avait écarté Frank des zones sensibles du système. Frank avait le nez pour démasquer les impostures. On le jetait au milieu d'une tragédie où tout était déjà joué. Avec un sous-système qui servait de cloison étanche. Et une terre qui entrait par effraction dans sa mémoire au moment où il avait des problèmes personnels à règler sous peine de la perdre. Il voulait bien admettre que ce qui était arrivé à Gisèle était dû à la fatalité que le système ne prétendait pas maîtriser aussi bien que l'intrigue. Mais pourquoi Amanda était-elle entrée chez lui avant d'être elle-même assassinée peut-être par le même assassin? Il y avait un rapport logique entre ces deux évènements qui touchaient de près à sa vie privée. Il n'avait pas encore eu l'occasion de s'en entretenir avec Amanda, sans témoin et avec tout le temps nécessaire à ce qui pouvait facilement se transformer en inquisitoire. Mike se noyait dans l'alcool au lieu de le faire dans l'eau. Le métal n'y était pour rien. L'ombre de Gor Ur s'était étendue sur les zones claires d'un raisonnement dont les prémisses demeuraient secrètes ou seulement inconnues. La violence ni l'attente n'y feraient rien. Frank avait simplement besoin de se réconcilier avec le temps. Ils agissaient uniquement pour le dérouter. Pendant ce temps, Omar Lobster était en fuite et Popo était entre ses mains. Constance lui apprendrait peut-être quelque chose. Mais on ne bousculait pas une géante. Ils jouaient, sinon une pièce maîtresse, du moins était-elle dangereuse, interdisant les coups fourrés dont il avait d'ordinaire le secret. Il se sentait sans défense devant une telle possibilité de défaite, alors que l'effondrement apparent de Cacamola lui avait redonné des raisons d'aller au bout pour être lui aussi du voyage. Ya pas d'raison! songea-t-il.
— JE VOUS PASSE FRANK, DIT HAUTETOUR.
Du moins était-ce la voix de Hautetour. Je ne suis pas connecté, pensa Frank sans vraiment attacher d'importance à ce qui lui apparaissait comme un détail d'un ensemble trop complexe pour être vrai.
— FRANK? C'EST MOI.
Qui? Moi? Il n'y a pas d'autre moi que moi!
— NOUS T'APPELONS PARCE QUE NOUS SAVONS, PAR MONSIEUR DE HAUTETOUR, QUE TU N'ES PAS TRÈS BIEN... ENFIN... PAS AUSSI BIEN QUE NOUS L'ESPÉRONS. NOUS SOMMES SI LOIN EN CE MOMENT.
Il n'était pas connecté. Comment aurait-il pu l'être? Il regardait autour de lui et il les voyait, tout occupés à attendre Constance qui arriverait dans l'après-midi. Mike était inquiet parce qu'il n'avait jamais enterré un mort, mais personne n'écoutait sa supplique.
— NOUS AVONS PENSÉ QUE...
Vous? Il n'y avait personne. Je m'en souviendrai!
— DONC, SI TU N'Y VOIS PAS D'INCONVÉNIENT, NOUS ARRIVERONS DEMAIN SAMEDI...
Vendredi. Ils seront en avance. Qu'est-ce que je dis?
— À QUELLE HEURE?
— À ...
La sibylle reconnaissait une connexion dérivée. Elle lui offrit sa bouche.
— FRANK! TU ES TOUJOURS LÀ? MONSIEUR DE HAUTETOUR...
— JE SUIS LÀ.
— COMMENT VA ANAÏS? NOUS AVONS HÂTE DE REVOIR LES ENFANTS. CE VOYAGE NOUS A...
Les voyages nous séparent quand ils ne nous apprennent rien sur ce qui nous sépare.
— QUEL TEMPS FAIT-IL?
La question ne le surprenait pas de la part de...
— NOUS NE SAVONS PAS SI TU VAS BIEN. NOUS SOUHAITERIONS LE SAVOIR AVANT D'ARRIVER. DIS QUELQUE CHOSE, FRANK!
La bouche de la Sibylle se retira. Elle lui injectait du métal alors qu'il n'était pas préparé. Les autres regardaient comme si tout ceci n'avait pas d'importance. Ils parlaient à voix basse, sans doute de Manu que Mike refusait d'enterrer maintenant.
— Je n'ai jamais enterré personne, disait-il. Je ne vais pas commencer par...
— Par quoi? criait Amanda. Dis-le! Par quoi!
— On va tout savoir, dit Anaïs en se coulant dans un transat.
— D'ACCORD POUR SAMEDI, FRANK? FRANK? IL NE RÉPOND PAS...
— INJECTEZ LA PROTO, DIT LA VOIX ROCAILLEUSE DE HAUTETOUR. FRANK?
— D'ACCORD POUR SAMEDI?
— Par quoi? Tu me prends pour qui? Le jour où je reçois mes amis!
— Ça va, Amanda! grogna Anaïs qui regardait le métal couler.
— Elle ne supporte pas Constance, oui! fit Mike de sa voix de fausset.
Samedi. D'accord. J'attendrai. Quelqu'un peut-il me dire comment je peux me connecter moi-même?J'ai un mal fou avec leur sous-système.
— Qu'est-ce que vous lui reprochez, à notre sous-système? demanda Montalban qui rentrait de patrouille.
Il jeta une chemise humide sur le dossier d'une chaise. C'était tout pour aujourd'hui. Jeudi.
— JEUDI! VOUS ENTENDEZ?
SAMEDI
Chapitre XIX
Il était très difficile (Frank pensait assez justement que dans son cas c'était pratiquement impossible) de savoir si le khinoro était un langage ou carrément l'enfant qui l'avait pratiqué.
— On est jeudi, Frank!
— Ouais, ouais!
Les gens vous rappellent des choses dont vous n'avez pas vraiment besoin de vous rappeler. Il était en train de mâcher des morceaux de poulpe. L'ombre était agréable. Il était seul sur la terrasse et il écoutait les abeilles dans la vigne qui formait la toiture avec la bruyère jaune. Il n'avait été dérangé que par le passage à basse altitude d'une navette aux couleurs espagnoles. Les feux indiquaient qu'elle revenait d'une station et que ce n'était pas une mission scientifique. Il n'avait voyagé qu'une fois dans l'espace, mais il n'était pas allé plus loin que celui qui l'accompagnait. Il se souvenait d'un voyage d'études. On regardait des bactéries se métamorphoser en minéraux et on commentait cette alchimie sans se préoccuper de la langue. Il y avait longtemps qu'il ne pratiquait plus le khinoro à cette époque. Il ne savait plus si c'était un langage ou si celui-ci portait tout simplement le nom de l'enfant qui lui avait donné une existence indiscutable. Avec qui parlait-il? Il n'avait pas eu d'amis. Il jouait avec des joueurs, pas plus. Il n'avait jamais rien échangé, à part les illustrés et les munitions de ses panoplies. Pourquoi se déguise-t-on, alors que le temps passe déjà si vite?
Montalban interrompit ces réflexions.
— Toujours pas de nouvelles de Constance? dit-il en s'asseyant.
Il n'avait pas à demander la permission de s'asseoir, mais l'aurait-il demandée si Frank avait été une femme, je veux dire: s'il y a avait eu une femme à la place de Frank?
— Rien, grogna Frank qui détestait qu'on s'interposât entre lui et l'ombre des choses qu'il était en train d'observer en pensant à autre chose.
— Un vaisseau vient de rentrer, dit Montalban qui faisait des signes au garçon. C'était une procession. Ils ont largué toute une famille. Vous vous rendez compte? Une famille entière anéantie dans un attentat. Plus de dix cercueils!
Il en éprouvait une trouble puissance. Il reluqua pendant quelques minutes le verre doré que le garçon avait posé entre eux. Il s'en frotta le front.
— Constance? demanda Frank comme s'il n'était pas au courant.
Montalban but une première gorgée qui l'empourpra.
— Elle a annoncé sa venue hier, dit-il.
Son regard tentait de deviner ce que Frank observait avec obstination. Rien à voir avec Constance, et moins encore avec Gisèle de Vermort. Montalban ne se mêlait-il pas de ce qui ne le regardait pas? Il éclata de rire. Il aimait bien fourrer son nez dans les histoires de famille. Il n'avait pas de famille, ce qui le déclassait dans ce monde où plus rien n'existe sans la mère et le fils. Frank demanda des olives et se replongea dans un silence d'abeilles et de feuilles. Montalban attendait Constance parce qu'il se demandait ce qu'elle venait chercher. Ils venaient tous depuis que Frank était sur la piste de l'assassin de Gisèle de Vermort.
— Vous l'avez rudement secoué, dit-il en parlant de Cacamola.
Il avait rencontré le magistrat devant un kiosque où il se nourrissait de café au lait et de pain beurré. Mike était avec lui et confirmait tout ce qu'il racontait.
— Mike? fit Frank sans sortir de ses pensées.
— C'est un abstème, dit Montalban en riant.
Il commanda un autre verre.
— Vous voulez d'autres olives? dit-il.
— Je suis arrivé hier? demanda Frank.
— Pas plus tard, dit Montalban en aspirant la mousse aux reflets dorés. Vous voulez faire un tour? Histoire de situer. On a quelquefois besoin de mettre les choses à leur place pour les comprendre. Pourquoi viennent-ils tous depuis que vous êtes là?
Frank savait pourquoi. Il se tut. Il tentait de revenir à ses pensées, mais sans y parvenir. Il ne cherchait plus. Il avait besoin d'action. Quel personnage le pousserait à agir. Il avait tiré sur un domestique, c'était tout. Mike parlait trop quand on le "nourrissait". Cacamola le nourrissait-il en ce moment?
— Mike Bradley a les moyens de se nourrir, dit Montalban. De quoi parlerait-il? Il se nourrit d'illusions. Cacamola sait ce qu'il sait.
On avait prévu d'enterrer le corps du domestique ce soir, à la nuit tombée. Se munir d'une pelle et d'une barre à mine. Mike aurait soif, terriblement soif, et il ennuierait tout le monde avec ses problèmes. Mike souffrait d'un nombre incalculable de douleurs. Il accumulait depuis des années. Amanda cultivait ce terreau favorable au suicide ou à l'anéantissement. Elle avait peut-être tué Gisèle dans une crise de jalousie. Ce n'était sans doute pas difficile à prouver. D'après Anaïs, ou plutôt d'après ce que son récit (celui en tout cas qui était disponible) révélait, ils étaient tous plus ou moins infectés par le même virus. Il y avait longtemps qu'on ne mourrait plus du SIDA. Ils avaient d'autres soucis. Ils étaient vivants ou morts et ils craignaient ce virus, enfin: ce qu'Anaïs appelait un virus. Un germe saprophyte et sexuel, fallait-il comprendre. Donc inoffensif. On pouvait au plus en mourir. Mais que craignait Anaïs qui était morte? En était-elle morte? Depuis quand? Le cerveau de Montalban ne contenait pas ces informations. Il était connecté à la surface des choses. Et encore, celles qu'un sous-système déficient parcourait de ses ionisations saprophytes. Que voulait savoir le système? C'était aussi simple que cela.
— Mike Bradley est un pauvre type, dit Montalban qui poursuivait une pensée furtive.
Frank se demanda comment il connecterait ce cerveau sans se faire remarquer. Il devait d'abord forer et Anaïs, qui ne dormait pas, le dérangerait avec ses questions. Elle lui demanderait aussi d'expliquer la pelle et la barre à mine. Il ne pouvait rien contre elle. À part lui faire perdre un temps peut-être pas si précieux en la contraignant à la restructuration, s'il la démolissait. Il se voyait mal démolir un pareil portrait. Hautetour avait démoli Amanda dans un épisode précédent, mais était-ce Nora, la soeur de la Sibylle? Tout ne se terminait pas forcément par un show de Prinz. Il avait connu des fins tragiques. On n'y retrouvait plus les traces qu'on était venu chercher. La fin doit achever le début, sinon on devient fou. On ne le devient jamais parce que les choses sont incohérentes. Tout commençait par le khinoro et devait s'achever avec lui, qu'il fût un langage ou l'enfant qui le parlait. Entre-temps, on avait vécu dans l'attente ou dans l'indifférence ou le détachement, peu importait. On avait le choix de sa religion. Colocaïne, métal ou urine. Mike avait choisi l'hérésie. Il le regrettait déjà, mais il n'y avait plus rien à faire pour le sortir de cette angoisse. Amanda continuait de le détruire. Elle avait détruit Gisèle en une fraction de seconde, et Mike disparaissait pendant des années. C'était leur histoire, et Frank ne souhaitait pas s'interposer. Il désignerait Amanda si elle était coupable. Cacamola devait le savoir. Le système avait son idée.
— Constance Lobster? fit Frank en achevant la dernière olive.
Montalban opina pendant que le noyau s'envolait. Une tache de soleil s'épanchait sur sa joue visitée par les mouches. Il était de ces types que les mouches ne dérangent pas. Il les laissait picorer ce qu'elles venaient chercher à la surface de sa peau hâlée. Ses yeux étaient toujours humides et il en retirait les poussières avec des gestes de chirurgien. Il donnait l'impression de se coller à vous. On reculait dans l'inconnu, finissant toujours par se demander s'il y avait un mur ou si on ne rencontrerait jamais rien. Ce n'était pas un type fait pour tendre la main. Personne n'avait jamais eu besoin de lui. Qu'était-il arrivé à sa famille?
— On devrait aller faire un tour, dit-il, histoire de laisser faire l'esprit.
Il se leva et projeta quelques pièces de monnaie sur la table. Le garçon s'agita comme les mouches qui harcelaient son visage. Frank accepta l'aumône et se leva à son tour.
— Si on se connectait? proposa-t-il.
Ils allèrent voir les maquettes qui virevoltaient sur la place, animées par des gosses sérieux et soucieux de perfection. Leurs télécommandes rutilaient entre leurs mains expertes. Frank frôla les femmes qui surveillaient. Montalban lui montrait le ciel en commentant les figures comme s'il s'agissait d'un langage. Quel langage ces marmots trop graves eussent pu imposer à une réalité croissante? Ils allèrent chercher Constance à la gare. Ils avaient assez perdu de temps et leurs esprits n'avaient pas trouvé la tranquillité qu'une seule injection eût dénichée dans le désordre qui les affectait. Frank croyait voir des points de connexions partout. Il ralentissait devant des parcmètres ou des boîtes aux lettres. Montalban rougissait en regardant furieusement les passants trop curieux.
À la gare, ils consultèrent les horaires affichés sur les panneaux qui obligent à lever la tête. Constance arriverait à l'heure. Ils s'installèrent sur un banc en attendant. Frank n'avait jamais autant attendu de toute sa vie. Par contre, Montalban demeurait serein, sauf si on se montrait trop intéressé par l'agitation fébrile de Frank.
— Omar! Tu es venu me chercher!
Elle descendait au milieu d'un tournoiement de bagages qui remuaient comme une meute de petits chiens. Des porteurs pénétraient cet espace avec une science incontestable. Constance tendit deux bras qu'ils lui eurent enviés s'ils l'avaient prise pour une femme. Frank s'y coula, pris de vertige.
— Omar! Les présentations!
Il présenta Montalban qui chassait ses gouttes de sueur sans déranger les mouches. Devant eux, un train de chariots emportait une quantité appréciable de valises et de malles. Les petits chiens semblaient terrorisés par la vitesse.
— Vous avez fait bon voyage? demanda Montalban d'une voix si aiguë que Frank crut à un malaise en phase terminale.
On se sent petit quelquefois. Montalban résonnait sur ses bottes. Tiens? Des bottes rouges. Un instrument du folklore local. Celles-ci étaient agrémentées de boucles dorées. Cacamola, autant que s'en souvenait Frank, portait des chaussons de laine enrubannés de rose et de vert. Frank avait besoin d'une bonne paire de souliers pour ce soir, mais il ne porterait certainement pas des bottes qui ne le distingueraient pas des autres. Mike chaussait-il des bottes rouges quand les circonstances devenaient exceptionnelles?
— Oh! Vous savez, les voyages... disait Constance qui fonçait dans la foule.
Maintenant, ils la suivaient. Elle trottinait derrière les chariots, accélérant de temps en temps pour assurer d'une main ferme l'équilibre d'une valise ou d'une boîte à chapeau. Si elle avait été morte, elle aurait utilisé les TRW. Frank regarda en passant les morts qui se matérialisaient derrière les vitres bleues. À peine apparus, ils se congratulaient comme s'ils se connaissaient. Comment savoir comment vivent les morts tant qu'on le l'est pas? Constance vivait sa vie en force, mais elle était une fine écrivaine et il l'appréciait.
— À quel titre? demanda discrètement Montalban qui ne comprenait plus très bien.
Sur le parvis, ils hélèrent un taxi. Quel ensemble! On chargea les bras du chauffeur que Constance guidait vers le coffre.
— Vous préférez les trains, dit Montalban une fois inséré sur la banquette arrière entre le corps nerveux de Frank qui s'étirait et celui de Constance qui éprouvait le confort des coussins.
— Oui, dit Constance. J'aime la poésie des trains.
— Il faut avoir le temps, dit Frank.
Comment était-il venu lui-même? Personne ne lui posa la question.
— Omar déteste les trains, dit enfin Constance.
— Omar? fit Montalban
Les mouches s'étaient immobilisées sur son visage. Ce n'était peut-être pas des mouches. Frank souriait parce qu'il comprenait ce que Montalban ne pouvait pas comprendre.
— Nous habiterons chez Amanda, dit-il sans cesser de surveiller les mouches.
Montalban ne broncha pas. De quoi pouvait-il parler maintenant?
— Vous aimez notre pays? demanda-t-il en jetant un regard larmoyant dans le rétroviseur où se reflétaient les yeux du chauffeur absorbé par l'immobilité crispée des mouches.
— Je l'adore! s'écria Constance.
Les mouches tenaient bon malgré l'abondance des cahots. Les joues tressautaient.
— Nos routes sont animées, dit Montalban.
— Même si on évite les trous, dit le chauffeur.
Amanda les accueillit sous le porche qu'on venait d'arroser.
— Mike ne va pas tarder à... disait-elle pendant que Montalban déclinait une identité obscure que Frank n'alimentait pas en arguments amicaux.
Un domestique poussait déjà le chariot à bagages et le taxi disparaissait. Frank suivit la troupe, juste derrière le domestique qui ânonnait.
— Je me demande ce que Fabrice pense de moi, dit Amanda. Nous ne l'avons pas vu depuis.
Depuis quoi? songea Frank. Depuis quand?
— Omar? Conduis-moi à notre chambre, fit Constance tout agitée de signaux comme un sémaphore.
Elle se tourna vers Amanda.
— Je suppose que nous avons une chambre! lança-t-elle dans l'air parfumé où Frank luttait pour ne pas s'y égarer.
Il suivait toujours le domestique. Ils avaient emprunté un ascenseur, puis le couloir avait imposé une perpendiculaire flanquée de portes et de miroirs. Dans la chambre, il devint bavard et ne laissa plus parler personne. Constance allait et venait entre le lit où elle vidait les valises et le placard qui emprisonnait sa voix, ce qui provoquait chez Montalban Que faisait-il dans ma chambre? des contorsions d'origine auditive et visuelle à la fois.
— Omar, lui si méticuleux dès qu'il s'agit de son travail, devient l'homme le plus désordonné s'il considère que ce n'est plus SON travail.
Elle critiquait parce qu'il pourrait en témoigner quand ils seraient seuls pour remettre en question son attitude de moitié devant les autres. Il ne la raterait pas. Elle le cherchait.
— Vous avez vu Fabrice? demanda Amanda.
Elle s'adressait à Frank et à Mike, mais Mike était absent.
— Il voit Fabrice partout, dit Constance négligemment.
— Je ne voudrais pas déranger, dit enfin Montalban.
Il introduisait les mouches. Elles ne le quittaient plus, comme si elles lui appartenaient. Il descendit sans qu'elles le perdissent de vue. Frank observa longuement ce manège. Constance s'irrita. Elle ne supportait pas longtemps le prétexte d'une observation. Elle avait mis fin à d'innombrables expériences, mais qu'espérait-il en meublant ainsi leur quotidien? Amanda s'esquivait sans pouvoir s'éloigner. Ils rejoignirent Montalban dans le vestibule. Il s'extasiait devant une forme en acier. Il adorait les formes s'il ne les comprenait pas. Constance en parlait si joliment quand l'inspiration ne lui faisait pas défaut. Frank pensait à Anaïs. Constance n'aimerait pas qu'il lui parlât d'Anaïs, mais il devait préparer ce terrain miné. Amanda l'encourageait du regard. Pauvre Omar, devait-elle penser sans oser s'exprimer ouvertement.
— Ils lâchent des capsules après vous y avoir enfermés, expliquait Constance.
Montalban ne l'approchait plus, par crainte des comparaisons.
— Mais si vous consentez à voyager avec eux! s'exclama Amanda.
— Ce n'est pas une raison! dit Constance en contractant les muscles de son visage.
Montalban ne voyait que le visage. Il n'osait plus voir le reste, particulièrement les membres dont les extrémités le hantaient. Le corps d'Anaïs était tout de même plus accessible, même s'il était trop beau pour lui. Frank était d'accord sur ce point précis de leurs relations. Il approuvait en silence, touchant les mouches tournoyantes sans les descendre.
— Mike va arriver, dit Amanda.
Elle étreignait ses mains glissantes. Mike n'était pas exactement le cadeau qu'on promet sans scrupule à des invités venus chercher autre chose. Frank avait pitié d'elle. Il s'envoya une dose au niveau du plexus. Sa convulsion provoqua des changements notables dans la conversation. Constance racontait les péripéties de son voyage. Elle avait rencontré un homme. Il avait dormi dans la couchette du dessus. Et beaucoup rêvé à haute voix.
— À haute voix! s'écria Amanda. Le rêve!
Elle commençait à s'amuser.
— Les parents d'Omar viennent dimanche, annonça-t-elle.
Non, samedi. Ils venaient toujours un samedi. Et ils repartaient le dimanche. S'ils venaient le dimanche, ils ne pouvaient pas repartir le lundi. Logique. Frank avait été un enfant cohérent. Il n'avait souffert que de la complexité de sa cohérence. Le khinoro était demeuré une langue secrète. Encore heureux!
— Pauvre Gisèle!
Montalban souriait comme un mortifié. Il était de trop. Frank pensait à l'éliminer. Ils en trouveraient un autre, et ce serait les mêmes mouches. On ne change pas les mouches. Amanda consultait sa montre. Mike prenait du retard sur l'horaire prévu. Elles ont toujours un horaire en tête. Ne voyagez jamais avec elles. Frank avait voyagé avec Anaïs. Il avait parcouru de longues distances avec la Sibylle. Il se demandait jusqu'où Pulchérie entraînerait les hommes qui croiseraient sa vie. Il sortit. Un domestique gisait sous lui, confondu en excuses. Il ne portait pas de bottes rouges.
— Ne t'approche pas trop de la piscine, recommanda Constance.
Il ne craignait pas l'eau. Il s'en méfiait si elle devenait opaque. Que dissimulait-elle alors? Il était trop facile de s'imaginer qu'on le regardait comme à travers un miroir. Le système avait résolu ces problèmes depuis longtemps. Il ne s'en souciait plus. Il s'approcha de l'eau bleue et transparente. Le bras vigoureux de Constance le contraignit à reculer. Comment résiste-t-on à une force qui annule la vôtre? Que reste-t-il alors?
— Ne t'approche pas, dit-elle. La dernière fois...
Elle n'acheva pas. Il y avait trop de témoins. La pauvre, aurait pu dire Amanda en attendant que Mike fiche la pagaille dans la conversation. Montalban demandait silencieusement si on avait assez perdu de temps. Frank lui répondait tout aussi silencieusement que le temps ne se perdait plus depuis longtemps. Souhaitait-il aller au bout de cette enquête, oui ou non?
— On a perdu beaucoup de temps, dit-il une fois qu'ils eurent quitté la compagnie d'Amanda et de Constance.
Frank l'aurait anéanti s'il n'avait pas eu l'intuition que le système ne souhaitait pas s'expliquer avec un sous-système tout juste bon à gérer les marges de la réalité.
— Qui êtes-vous, au juste? demanda Montalban tandis que sa vieille maison se profilait au bout de la route.
Omar Lobster était revenu. Frank allait pouvoir lui mettre la main dessus. Il n'en demandait pas plus. Secouer cette vieille branche d'un arbre pourri et lui faire cracher la vérité. Popo méritait une conclusion définitive.
— Popo? fit Montalban. Qui est Popo?
Il se connecta en arrivant. Il prit des précautions extrêmes pour ne rien laisser filtrer de la communication. Anaïs demandait des nouvelles des enfants. Elle avait deux enfants, avait-elle dit à un Montalban terrifié par cette perspective. Un garçon et une fille. Montalban avait des tas de garçons et de filles. Il payait les frais de baptême et ne voulait pas en savoir plus.
— Elle le prend pour Omar Lobster, envoyait-il en code. Tout le monde joue le jeu. Moi-même...
Et ceaterea. Ils vous envoient au bout du monde pour répondre à une question parce qu'ils n'en connaissent pas la réponse et qu'ils savent que vous avez les moyens de la trouver, et ils vous refusent la moindre incohérence. Fini le temps où un enfant adultérin pouvait résoudre toutes les énigmes. Surgi du néant de l'imagination et d'un certain sens des réalités, il tombait à pic et l'intrigue se dénouait comme s'il n'y avait pas eu de mystères du noeud. On devenait poétique et circonspect par hasard. Mais depuis que le système est en lutte avec le métal, l'urine est devenue l'enfant chéri de l'imagination. Reste à savoir de quoi est morte Anaïs au point de vouloir se venger de Gisèle et qui, dans la même optique, harcelé par le même désir, a accompli une vengeance que les imperfections d'un sous-système ont transformée en fatalité et en horreur.
— Bon sang! s'écria-t-il au milieu du repas. Gisèle est réduite à l'état de larve! Et personne ne s'en soucie!
Anaïs le regarda à travers les liquides de son verre.
— Quelle importance, Gisèle? dit-elle. Pour qui te prends-tu?
— Ouais, dit Montalban sans cesser de mâcher. Pour qui vous prenez-vous quand on vous prend pour un autre?
— Qui le prend pour qui et pour qui se prend-il?
— Ouais! On voudrait bien savoir pourquoi?
Comme deux larrons en foire, ces deux-là, je vous dis! Sans parler des autres!
Chapitre XX
Depuis trois jours, Pablo Montalban suivait Frank Chercos comme un petit chien. On lui avait dit: Suivez-le d'assez près pour qu'il ne nous cause pas de problèmes. Et Montalban, qui signait ses polars Pab Montal sans avoir jamais convaincu un éditeur, suivait le limier français sans le quitter d'une semelle. Il avait même couché avec sa femme. Anaïs K. était la femme de Frank. Ils avaient des problèmes. De vieux problèmes que Frank n'avait pas résolus et dont Anaïs refusait de parler avec ceux qui ne lui inspiraient pas confiance. Elle en parlait avec Frank quand celui-ci remontait à la surface de sa conscience pour se frotter à ses problèmes intimes, mais Frank préférait les profondeurs et elle s'enfonçait avec lui jusqu'à qu'il devînt invivable, ce qui arrivait quand la confusion lui faisait mal. Elle allait et venait dans un monde trop petit pour elle et trop grand pour lui. Montalban, qui n'avait hérité d'aucune prestance physique ni d'aucune disposition intellectuelle remarquable et surtout utile, se contentait, depuis trois jours, de jouir de ce corps exceptionnel sans chercher à le posséder comme il avait l'habitude de posséder les femmes. Bon. Assez parlé de problèmes.
Montalban aimait les chats. Il les nourrissait et leur parlait. Il ne concevait pas une maison sans chats. Il aurait eu un chien s'il avait eu de la patience, mais il en manquait à ce point qu'il finissait par tuer les chiens. Il était devenu le petit chien de Frank Chercos parce qu'on le lui avait demandé et qu'il avait le sens du devoir. Frank le regardait nourrir les chats avec les restes de la veille. Montalban cuisinait sur le marbre d'une cheminée. C'était une plaque rectangulaire percée d'un trou circulaire dans lequel il insérait des potiches remplies de sauce et de viande. Frank haïssait cette nourriture. Il voyait les chats se jeter dessus comme s'il avait tort de ne pas l'apprécier. Montalban se levait le premier, il allumait le feu et il disposait les ustensiles du petit déjeuner sur une table ronde sous la véranda où les abeilles étaient déjà au travail de la vigne. Anaïs se douchait derrière un mur. On pouvait voir les gouttes d'eau monter dans le ciel rose et vert. Frank les voyait depuis son lit où il était couché sur le dos, les bras croisés sous la tête, le regard témoignait qu'il attendait encore la fin du jour et il ne posait pas cette question à laquelle Montalban eût eu beaucoup de peine à répondre.
Frank était arrivé avec une dose de trois semaines. C'était plutôt une surdose, mais le rapport parlait d'une dose et argumentait point par point cette décision. Montalban souffrait un peu chaque fois qu'on lui envoyait des camés. Il manquait de patience dès qu'il s'agissait d'en avoir. Il allait les chercher à la gare et les ramenait dans sa maison qui était accrochée à une pente au bord de la route. Il écoutait leur histoire dès le premier soir et il ne trouvait plus le sommeil. Il espérait que sa cuisine les rendrait plus dociles.
Frank n'avait pas l'intention de lui faciliter la vie. Il souffrait atrocement s'il était en manque. Ils lui avaient installé un réseau sous la peau et les organes communiquaient entre eux. Il pouvait être beau à voir si on évitait son regard d'aigle en chasse. Montalban connaissait le fonctionnement du réseau. Il en avait même une clé de secours. Il s'en servirait pour anéantir Frank si celui-ci dépassait les bornes. On n'en était pas loin. L'assassinat de Manu, le domestique et l'amant de Cacamola, faisait des vagues et Montalban avait maintenant du mal à nager dans cette houle. Frank, qui avait perdu toute notion du temps, se croyait encore jeudi. On était samedi. Il avait flingué Manu vendredi et il attendait que le soir tombât pour l'enterrer dans le jardin de Cacamola qui avait inventé cette histoire pour se débarrasser de lui. Frank attendait avec une obstination d'insecte. Rien ne pouvait le bouger. Montalban s'était assis comme le petit chien qu'il était et il attendait lui aussi. Anaïs prenait des douches interminables pour lutter contre la chaleur envahissante. On était samedi et Montalban vivait depuis trois jours dans une fièvre incompatible avec la sérénité requise par les investigations judiciaires dont il était la pièce principale si on exceptait le juge Cacamola qui avait maintenant du chagrin. Manu était à la morgue.
On n'avait pas résolu l'énigme posée par la mort de la comtesse Gisèle de Vermort qui était une Alamos et qui descendait donc aussi de la lignée des Cacamolas. Le doigt de Muescas n'avait rien prouvé. On avait reconstitué plusieurs crimes sans parvenir à ce minimum de cohérence qui désigne un coupable avec une forte probabilité de ne pas se tromper. Le comte avait-il assez d'influence pour avoir relancé l'enquête depuis les bureaux obscurs de Pierre de Hautetour? Ils avaient envoyé Frank et Frank était un camé qui tenait debout parce qu'on le camait. Montalban avait pitié de Frank. Pendant son sommeil, il avait exploré la peau à la recherche des nodules de connexion. Ce n'était pas difficile. Il suffisait de regarder. Les piqûres suivaient tous les chemins menant au cerveau. Des infections purulentes s'étaient déclarées aux articulations. Montalban, qui craignait les odeurs, s'était renseigné, mais on lui avait déconseillé de se mêler de la santé de Frank. Il allait se passer des choses, Frank était un médium. Il fallait attendre que ça se passât. On pouvait attendre des lunes. Montalban n'avait aucune idée de ce que c'est, une lune. Il préférait compter en semaine, mais alors le chiffre avancé par le sous-système comprenait une virgule ou se présentait sous la forme de fraction. Les représentations graphiques ne lui parlaient pas. Il aurait compris si on lui avait montré les semaines en superposition avec le temps. Un regard aurait alors suffi à le renseigner, mais c'était impossible à cause des virgules. Il y en avait partout, des virgules. Le sous-système était saturé de divisions. Il valait mieux en rire.
À la morgue, Cacamola s'était montré digne et sec comme un officiant. Il avait répondu à quelques questions sans entrer dans les détails que Montalban envisageait plus comme curieux que comme enquêteur. Cacamola n'avait pas été dupe de cette propension à satisfaire la curiosité au lieu de la documenter. Il avait embrassé le corps glacial de Manu en prononçant des mots d'amour et de haine. Montalban avait compris qu'il serait bien payé s'il facilitait, d'une manière ou d'une autre, la disparition de Frank Chercos coupable d'homicide sur l'amour. Cacamola avait même exhibé quelques billets chatoyants dans la lumière reposante de la crypte où grésillaient des connexions proches de la fusion. Montalban n'avait pas dit non. Il s'y connaissait en liquidation. Il tuait avec délectation, sinon il n'aurait pas tué. Cacamola connaissait aussi bien ses méthodes que ses exploits. Il avait versé une larme chaude qui avait étreint le coeur en recherche d'amour de Montalban qui connaissait les hommes mieux que les femmes. Cacamola avait connu les femmes avant de s'intéresser aux hommes. Il savait de quoi il parlait. Montalban pouvait lui faire confiance sur ce terrain. Puis ils s'étaient séparés sans se serrer la main, ce qui aurait pu être interprété comme la confirmation d'un accord secret. Montalban était resté seul avec Manu. Il avait sifflé un carabin désoeuvré et le cadavre était retourné dans l'obscurité de son placard.
Liquider Frank n'était pas si facile. Il était bourré de connexions si complexes qu'on ne pouvait pas imaginer s'approcher de lui sans en informer aussitôt des milliers d'autres connexions à l'affût du moindre renseignement. Cette fourmilière intérieure minait Frank. Ils le droguaient pour l'empêcher de sombrer dans la mélancolie. Il y avait aussi la question épineuse de la douleur, une douleur incommensurable, innommable, indicible. Les trois défauts de la cuirasse qu'il fallait traverser pour atteindre un centre vital et en finir avec l'assassin de Manu et surtout satisfaire le désir de vengeance de Cacamola qui récompensait toujours très au-dessus des espérances. Cacamola était le plus riche des hommes que cette terre dorlotait dans ses demeures paradisiaques et la femme la plus malheureuse qu'on pût imaginer pendant qu'il vous proposait de commettre l'irréparable à sa place.
Montalban examina de près l'armure intégrée de Frank pendant qu'il dormait. Il savait qu'on l'observait. Aussi ne s'avisa-t-il pas de regarder avec un instrument qui lui manquait mais dont il devait se passer sous peine d'éveiller les soupçons d'un observateur plus rapide que lui en matière d'interprétation des signes. Il agissait comme une femme jalouse. Il s'approchait du corps endormi, écartait les bords de la chemise et, sans prendre l'air dégoûté qui sous-tendait son visage, il caressait la peau comme si elle lui appartenait. Des chocs électriques témoignaient de la complexité des flux analytiques. Il sentait les piqûres aux bords relevés comme des cratères. Il suivait un fil, le perdait, le retrouvait à la faveur d'une secousse musculaire, sentait la présence des observateurs aux aguets, peut-être amusés par ce qui arrivait à Frank, ou encore attentifs à ne rien perdre de ce qui pouvait encore lui arriver. Montalban n'avait aucun moyen de vérifier, aucune possibilité de contre-observation. Il voyageait sur le corps de Frank sans pouvoir le pénétrer. Cacamola aurait adoré. Cette idée lui donna la nausée dès la première minute de contact. Il était retourné sur la terrasse, en pleine nuit, et Anaïs, qui prenait le frais parce qu'elle souffrait d'insomnie ou parce qu'elle était aussi morte que Montalban le soupçonnait, l'avait prévenu que Frank deviendrait dangereux s'il savait que quelqu'un profitait de son sommeil pour le violer. Montalban avait-il admiré l'incroyable muraille d'informations et d'attente qui interdisait toute approche intime du corps de Frank? Elle avait vécu cela dans les premiers temps. Comment accepter sans broncher qu'un homme vous fuie quand vous le poursuivez? Le sommeil le protégeait des autres. Que cherchait Montalban qu'elle eût aimé savoir? Au lieu de répondre, il l'embrassa. Il se fichait d'embrasser une morte ou la dernière des femmes infidèles. Il ne voulait pas parler de Cacamola. Il l'emporta dans sa chambre et la posséda. Il voulait la posséder jusqu'à l'épuiser, mais elle était insatiable ou insomniaque, il ne savait plus. Il l'abandonna pour revenir à Frank qui dormait avec un oeil ouvert. L'autre faisait l'objet d'une crispation douloureuse.
Il y pensa toute la nuit. Il revoyait Cacamola, le descendant des conquérants du Pérou, décrire sa douleur sans en parler. Il le prévenait que Frank n'était pas un homme ordinaire comme ils les connaissaient tous deux. C'était un agent spécial. Ils voulaient savoir qui avait tué Gisèle de Vermort. Ils le savaient sans doute. Frank finirait par savoir pourquoi on avait tué Gisèle de Vermort. Cacamola n'avait sans doute aucune idée des moyens nécessaires, mais la liquidation de Frank était un impératif. Montalban se torturait pour ne pas penser aux véritables motivations de Cacamola. Il fallait entrer dans le corps de Frank par effraction. Une première observation confirma la crainte de complications insurmontables. Dans la nuit, Montalban rédigea un premier rapport et il se connecta pour le communiquer. Il était depuis en attente et Frank ne se doutait de rien. Montalban ne voyait pas comment il pourrait le liquider efficacement avant dimanche. Les parents de Frank arrivaient dimanche. Ils provoqueraient un désordre affectif tel qu'il serait impossible d'approcher Frank sans risquer d'être démasqué par un système en état d'alerte maximum. Au téléphone, Cacamola avait été évasif. Il comprenait à demi-mot que dimanche était une date buttoir. Mais il y avait plus grave.
La nouvelle de l'arrivée de Constance paralysa Montalban. Cacamola comprenait-il que rien ne se passerait désormais? Elle allait provoquer une tempête organicofusionnelle qui changerait tous les paramètres récoltés pendant la nuit. Cacamola ne proposait aucune solution de rechange. Il raccrocha parce qu'on l'appelait sur une autre ligne. Montalban parut fasciné par le signal qui lui parvenait. Frank le tira de cette hébétude.
— Vous devriez lâcher la religion, dit-il en s'étirant. C'est mauvais pour l'équilibre. Un malheur et tout est à refaire. J'en avais marre de refaire. Je ne refais plus. J'existe!
Montalban voyait la peau qu'il avait explorée. De quoi Anaïs était-elle le témoin menacé par sa crainte d'être démasqué? Frank le toisait sans chercher à pénétrer dans ses pensées. Il éleva ses bras pour les étirer et tout le corps fut le siège d'un frémissement électrique. Frank était-il conscient du prix qu'il payait pour avoir un travail? Montalban n'avait pas besoin de cet argent. Il n'aurait rien valu pour profiter des richesses dont Cacamola était prodigue. Qui était Cacamola? Il n'aurait pas aimé le savoir. Il le désirait seulement, se mettant à la merci des capteurs ioniques que Frank dardait inconsciemment. Il se demanda s'il pouvait ainsi dérouter le système.
— Sommes-nous allés chercher Constance? demanda Frank.
Ils étaient allés la chercher, affirmait Montalban, ce qui était parfaitement faux. Ils iraient la chercher quand Frank ne serait plus en état de le savoir. Le système avait ses secrets. Qu'est-ce qu'ils entendaient par système? On ne fabriquait plus des machines depuis longtemps, sauf pour satisfaire les besoins immédiats de l'individu aux prises avec le temps. Anaïs apparut en chemise, sournoise et rayonnante.
— Nous irons chercher Constance à dix heures, dit-elle.
Frank montra son profil obstiné. Il ne comprenait plus. Qui était Anaïs? Montalban fit disparaître Anaïs.
— Elle était là! balbutiait Frank en tournant en rond.
Il n'était pas déçu. Il cherchait simplement pour montrer qu'il n'était pas fou. Montalban agitait ses lèvres pour exprimer une incompréhension passagère. Il souffrait, dit-il, de migraine épisodique.
— Ce qui ne s'explique pas, continua-t-il pour dérouter Frank en proie au vertige, c'est le voyage dans lequel s'inscrivent ces épisodes.
Il reprenait les termes du rapport médical le concernant. Frank ne pouvait pas ne pas percevoir le style médical de cette confession partielle. Montalban en constata avec bonheur les effets sur son comportement. Il devait le liquider avant l'arrivée de Constance qui romprait cet équilibre parce qu'elle était en mesure de tout expliquer. Quelle récompense lui était destinée, si Cacamola avait une parole? En tout cas, il n'y avait plus la perspective d'une nuit pour profiter du sommeil réparateur qui rendait disponible le corps de Frank. Il fallait le liquider de jour. Comment? Comment traverser une cuirasse en mouvement? Le système perceptif de Frank, dont il n'était heureusement pas complètement conscient, devait avoir atteint le maximum de son rendement. On ne pouvait donc plus l'approcher sans se faire repérer. Ils envoyaient Constance pour détruire les défenses du sous-système soupçonné de rébellion. Ils avaient toujours cette idée absurde d'une Espagne anarchisante. Quel était leur plan? Quel rôle attribuaient-ils à Frank? Quel jeu jouait-il consciemment? Il était trop professionnel pour ne pas avoir une idée claire des conséquences de la fragmentation psychologique à laquelle ils le soumettaient parce qu'il était payé pour ça. Montalban se rendit compte à quel point il était impuissant à donner corps au désir charnel de Cacamola. Il préparait déjà une sortie honorable. Frank lui en laisserait-il le temps?
— Constance ne sera pas contente de me voir, dit Anaïs qui revenait.
Son image souffrait de transparences. Frank caressa les cheveux comme s'il ne croyait pas à la réalité de leur douceur.
— Hé! fit Anaïs. Nous ne sommes pas seuls!
Ils ne l'étaient pas. Il y avait Montalban dans la marge. Frank évoqua sa douleur. La colocaïne n'était plus ce qu'elle était. Il s'était exprimé à ce sujet dans la dernière réunion du service. On avait ri de lui. Quelqu'un avait même affirmé que la colocaïne avait été nettement améliorée. Finalement, le rapport portait: sensiblement. On n'avait pas totalement négligé l'expérience probatoire de Frank en matière de douleur au service des autres. Sensiblement, cela pouvait vouloir dire visiblement. Ils n'écartaient jamais la possibilité d'une hallucination. Nettement pouvait inspirer un recours trop évident à la réalité. Il avait longuement réfléchi à la proximité du visible et de la netteté. Il était sorti fortifié de cette réflexion. Anaïs comprenait cela. Elle avait toujours compris.
— Qui est Constance? demanda-t-il.
Montalban le savait. Il s'était renseigné bien avant l'arrivée de Frank. Il avait préparé le terrain des questions embarrassantes. Mais l'holographie d'Anaïs persistait. Il luttait contre un mental exacerbé, un paroxysme croissant. On l'avait prévenu. Le sous-système pouvait ruser, mais il ne pouvait rien en cas de choc frontal. Il fallait manoeuvrer dans les marges. Cacamola imposait maintenant son désir de vengeance et ses promesses de richesse. Rien sur le bonheur, mais Montalban y avait renoncé depuis longtemps. Les femmes détruisent le bonheur aussi facilement que le gel fait éclater les pierres que l'eau a pénétrées par effraction. Il y avait un tas de vérité de ce genre dans les bouches d'aérations. Il suffisait d'ouvrir la sienne et de se laisser convaincre. Le système, assurait-on en haut lieu, n'en saurait rien. Montalban doutait cependant que Frank fût aussi mal en point qu'il le disait. Il avait travaillé toute la nuit sans réussir à pénétrer dans cette armure hyperintégrée. Frank trouverait ce qu'il était venu chercher. Il n'y avait peut-être plus rien à faire pour satisfaire à la fois les intérêts du sous-système et les désirs de Cacamola. Dans ces cas, on prépare en sourdine un voyage lointain. On prend des précautions infinies pour ne pas se faire piquer devant le guichet, pris en flagrant délit de fuite avec le billet pour preuve incontestable.
— Dans son récit, dit Frank, Anaïs parle d'un virus. Vous avez une idée de ce que c'est, comme virus?
— Posez-lui la question, dit Montalban découragé par les ressources mentales de Frank.
Mais Anaïs s'était dissoute. Si elle revenait maintenant, ce serait en chair et en os. Montalban redoutait ces traces d'amour. Il n'avait pas entendu la douche. Elle reviendrait telle qu'il l'avait abandonnée avant de s'en prendre lui-même au corps de Frank qui ne s'était pas laissé pénétré.
— Elle en est morte, dit-il. Posez-lui la question.
— Me poser une question? dit Anaïs en arrivant.
Elle se planta devant Frank.
— C'est toi qui poses les questions? dit-elle. Depuis quand?
Chapitre XXI
Le marquis Francisco Cayetano de Cacamola y de los Alamos aimait les êtres hors du commun, ce n'était un secret pour personne. Étant lui-même une espèce de monstre, il éprouvait une affection trouble pour toute créature humaine ne répondant pas aux critères de reconnaissance ordinaires. Sans être frappé de nanisme comme l'avait été un nombre appréciable de ses ascendants, il était néanmoins de petite taille et si ses jambes n'avaient pas été d'une longueur normale, il serait passé au moins pour un avorton. Son centre de gravité était donc placé haut, ce qui expliquait sans doute son allure crispée, cette lutte incessante contre la chute et ces menaces de changements qui affectaient ses déplacements au point de les rendre imprévisibles. En général, on en riait, comme on se rit de tout ce qui frappe l'esprit pour le pousser à des comparaisons au lieu de simplement l'amener à comprendre ce qui est en jeu. Mais sans compter sa petitesse de taille et ses difformités de membrure, il était aussi doté, si on peut dire, d'un visage à l'épreuve du regard, d'un masque qu'il devait à des croissances d'os pour le moins anarchiques, un effet d'angles et de fuites que la peau, mate et hâlée, avait du mal à dissimuler ou au moins à atténuer. Une dentition qui ignorait les lois du parallélisme et de la régularité témoignait d'une généalogie complexe, pour ne pas dire incohérente, corrompue disaient certains. Le marquis, malgré une éducation riche en connaissance du monde et de l'existence, et des bonheurs distribués sans compter par des parents soucieux et malades de honte, avait eu une enfance douloureuse, et il s'était très tôt détourné de la beauté, qui dans son cas eût été celle des filles de son âge et de leurs mères, pour s'adonner avec une curiosité accrue à la recherche des "particularités", comme il disait quelquefois pour expliquer le temps qu'il venait de perdre avec quelqu'un de son espèce physique. Temps qu'il perdait aussi facilement en mondanités et en applications professionnelles car, malgré une fortune qui lui donnait tout loisir de ne rien faire et d'en obliger son prochain, il avait choisi un métier et décidé de rencontrer les autres quand cela lui agréait. Magistrat et sociable, il n'y a plus de contradictions en ce monde dès qu'on se mêle d'y financer confortablement ses apparitions. L'humanité est toujours sensible aux preuves de ce que les uns appellent de la générosité et les autres, de l'attention. Le marquis possédait ces deux qualités et c'était avec une intelligence rare qu'il en façonnait ses relations intimes autant que mondaines et professionnelles. Il condamnait avec justesse et privait sans considération pour la souffrance. Il payait ce qu'il devait et se faisait payer selon les usages en vigueur. Il trouvait ce qu'il trouvait et donnait ce qui n'avait plus d'utilité dans le cadre de ses recherches fébriles. Il était tombé sur le "couple" Vicarenix parce que celui-ci se donnait en spectacle.
Lorenzo Vicarenix se produisait dans des lieux secrets. Comme il ne cachait plus le gigantisme et peut-être la beauté de son membre viril, le bruit en était arrivé aux oreilles du marquis toujours attentif aux bonnes nouvelles venant de la galaxie qu'il explorait depuis si longtemps que le moindre signe ne pouvait échapper à sa vigilance. Il était allé voir le phénomène un soir de demi-lune. Lorenzo ne dansait pas. Il poussait sur la scène une beauté quelconque, féminine le plus souvent, et il aimait alors surgir comme un guerrier galactique, donnant vraiment l'impression d'arriver d'un autre monde tant la monstruosité de son membre dépassait les limites de l'imagination. Son spectacle attirait un public de connaisseurs tremblants qu'il tenait à distance avec une certaine poigne, car on ne lui connaissait aucune relation intime, à part son accompagnatrice qui, une fois débarrassée de son costume de scène, pouvait parfaitement passer inaperçue. Mais le marquis, en expert habitué aux camouflages, y avait deviné une anormalité confinant au type d'extravagance dont il était friand. Passant de l'orchestre à la loge, il la croisa dans le corridor qu'il empruntait pour porter ses encouragements à la vedette. Elle pénétra furtivement dans la loge et il attendit une bonne minute pour appeler en frappant légèrement la porte avec le pommeau de sa canne. Comme elle ne répondait pas, il entra. Il la surprit en pleine application ménagère, pour ne pas dire intime. Elle cousait, assise au bord d'un divan, jambes croisées autour d'un membre qui, pour n'être pas aussi viril que celui de son mentor, n'en était pas moins un attribut de la masculinité si chère au marquis. Ce gland lui donna le vertige. Il s'agenouilla et déclara sa flamme. Olivier, ému par la soudaineté d'un tel amour et conscient de la chance qui lui tombait dessus, se donna sans autre résistance que des paroles si tendres que le marquis n'en comprenait pas l'opportunité. Lorenzo, peu enclin à interdire les aventures pourvu qu'elles tinssent leurs promesses, en surveillait les péripéties en connaisseur des caprices de l'amour et des conséquences qui s'ensuivent tôt ou tard. Le marquis se servait-il du prétexte pour atteindre l'objet, c'était évident et Lorenzo s'amusait tous les jours avec Olivier de ce qui deviendrait un épisode inoubliable et ineffable de leur éternelle relation amicale et physique.
Cacamola se montra toujours ponctuel et ne dépassa jamais les bornes. Il disposait d'un joli petit monstre en la personne d'Olivier qui était une femme-homme. Lorenzo promettait sans se donner, mais il est des hommes que cela ne trouble pas et qui s'attachent sans jamais rien obtenir de plus qu'un baiser ou une promesse de rendez-vous qu'on ne tient pas et dont les raisons sont si bonnes qu'on se met immédiatement dans l'attente de la prochaine. Le marquis se sentait un peu le jouet du couple Vicarenix, mais sans en vouloir à ces enfants qui ne songeaient, croyait-il, qu'à s'amuser. L'essentiel était de ne rien laisser filtrer de cet abondant vagabondage que la morale n'eût pas manqué de condamner aux dépens d'une carrière professionnelle exemplaire et d'une vie sociale non moins irréprochable. Les choses couraient ainsi depuis des années quand Gisèle de Vermort fut assassinée par Olivier qui perdit la tête parce que Lorenzo avait contracté un virus assez virulent pour empêcher désormais tout rapport, du moins dans les normes qu'ils s'étaient autorisées depuis si longtemps que ces nouveaux interdits passèrent aux yeux d'Olivier pour les signes d'une rupture inévitable.
Olivier tua sans discernement. Il avoua sans prudence. Il renonçait à la liberté sans pudeur ni calcul. Cacamola le sauva. Si Lorenzo n'avait pas été l'amant de Gisèle, celui qui se trouvait dans son lit l'instant d'avant le drame, Cacamola n'aurait pas vaincu les contradictions d'une enquête qu'il réussit malgré tout à boucler. Quand le Chinois Gu téléphona à la police, Gisèle gisait seule dans la chambre. Les desperados s'étaient envolés. Seul le doigt de Muescas témoignait de la complexité de ce qui s'était joué sur la vie de Gisèle que, soit dit en passant, Cacamola adorait parce qu'elle était son exemple choisi d'une mondanité à toute épreuve. Averti par Lorenzo qui retenait Olivier dans les draps du lit étroitement noués, Cacamola avait imaginé tout de suite la relation des faits et le doigt de Muescas n'y avait finalement rien changé d'essentiel. Une vulgaire histoire de pornographie mondaine, avait dit Frank Chercos à Mike Bradley sur le seuil de la maison du marquis. Elle commence dans la vulgarité et se termine dans la miséricorde. C'était hier. Cacamola avait eu le temps de réfléchir, mais pas celui de convaincre le policier français. Ce samedi matin, à peine réveillé, il lui téléphona. La voix brouillonne de Frank témoignait qu'il se réveillait lui aussi. On était bien le matin.
Frank raccrocha dans le coussin que la tête d'Anaïs n'occupait plus. Le jour agitait ses molécules jaunes dans les fentes des persiennes. Cacamola avait évoqué un fait important qui ne figurait pas dans le rapport officiel. Il ne pouvait pas en parler au téléphone. Frank grogna dans le miroir. Cacamola pouvait évoquer mais il ne pouvait en parler. Pour qui le prenait-il? Il était assez réveillé pour s'imaginer ce que le système était en train de penser de cet appel. Cacamola avait une idée derrière la tête. Frank ne pouvait pas ne pas s'imaginer qu'elle était sans relation avec la mort de Manu le domestique aux bottes rouges. Il l'avait tué le lendemain de son arrivée. On était donc vendredi. Il ne pouvait se réveiller le jeudi puisqu'il avait déjà tué Manu et qu'on était le matin. On était donc vendredi. Ce qui paraissait improbable puisqu'il n'avait aucun souvenir d'avoir participé à l'inhumation de Manu prévue par le marquis lui-même pour le jeudi soir. Le système était en train de lui jouer un tour. À moins que Cacamola pût expliquer l'incohésion qui menaçait l'équilibre souhaitable des raisonnements et des témoignages. Frank avala un café corsé sans se soucier d'Anaïs. Dehors, l'air transportait des embruns.
Il marcha vite et bouscula même quelques passants qu'il n'eut pas de mal à effrayer. Une demi-heure plus tard, il était devant le portail de Cacamola. Il y avait de la lumière sous le porche, en haut de l'escalier. Il sonna, le portail s'ouvrit et, une fois sous le porche, il considéra le vestibule plongé dans une obscurité favorable aux embuscades. Cependant, la voix feutrée de Cacamola l'invitait à pénétrer dans l'inconnu. Frank arma le chien.
— Ne craignez rien, disait Cacamola. Je suis seul.
Il ne l'était pas. Au fond de cette obscurité crispée, une lumière verte dessinait un L, celui d'une porte, pensa Frank. Elle s'ouvrit. Cacamola apparut en ombre chinoise. Il y avait quatre personnes dans le bureau, à part lui.
— Mon Dieu! cria Cacamola. Il va recommencer! Cet affreux pistolet!
Ils étaient tous assis dans deux canapés parallèles, trois dans l'un et un dans l'autre. Frank reconnut Muescas et le Chinois qui le saluèrent de toutes leurs dents. Les deux autres s'étreignaient.
— Sally Sabat! s'exclama Frank.
Olivier se dressa sur ses jambes fines.
— Omar! s'écria-t-il.
Cacamola accourait. Il poussa Frank dans le canapé que le Chinois occupait au milieu d'une orgie de coussins.
— Peu importe qui est qui, s'empressa-t-il de dire avant que le cerveau de Frank surgît pour changer le cours des choses. Nous sommes là pour parler du virus.
— Du virus? fit Frank qui reluquait les guiboles nues d'Olivier.
— J'ai des renseignements, dit Muescas.
— Et des bons, ajouta le Chinois en agitant sa tête comme une cloche.
Cacamola avait l'air satisfait de la tournure des évènements.
— Nous sommes entre amis, dit-il à Frank en lui tendant un verre.
— Des amis, ça? fit Frank qui étreignait son Colt.
On s'ébroua discrètement. Le temps n'était pas aux comparaisons. On pressa Muescas de répéter ce qu'il venait de révéler au sujet du virus.
— Rien à voir avec le SIDA, dit-il. Rien à voir avec le sexe.
Cacamola soufflait comme s'il était soulagé pour la deuxième fois.
— Le récit d'Anaïs pourrait dater un peu, commenta-t-il à l'adresse de Frank qui aurait apprécié s'il avait su quel jour se remplissait maintenant.
— Mourir n'est plus rien, continua Muescas. Ils utilisent la colocaïne pour nous récupérer. Ce que nous ignorons, c'est le pourquoi de cette générosité qui passe pour le sommet des sentiments humanistes. Ils appellent ça...
— ...le néohumanisme, grogna Frank qui commençait à s'impatienter sans relâcher sa pression sur la crosse et le pontet.
— Ou le néoexistentialisme, dit Muescas. Ils nous sauvent de la mort avec une probabilité de réussite presque égale à un.
— C'est à dire presque toujours, traduisit Olivier de sa voix de moulin à prière.
Frank reconnaissait la voix. Il reconnaissait moins le corps. Sally Sabat n'était pas morte dans la citerne de Chico Chica. S'en souvenait-elle?
— Cependant, dit Muescas, ils peuvent décider de nous anéantir. Ils se sont réservé ce droit parfaitement inhumain. Gor Ur, notre maître, a donc deux raisons d'intervenir: 1) l'erreur de récupération post-mortem, qu'il peut réparer parce que Dieu lui en donne le pouvoir; 2) la décision d'anéantissement, qu'il peut annuler si Dieu le veut. Vous êtes d'accord, Frank?
— Gor Ur est grand, dit Cacamola. Et Dieu est son maître.
— Pas con! dit Frank en riant. Pas con du tout!
Il était où, là? Dans une Loge? On le prenait à témoin? Il était l'invité de la dernière heure?
— Expliquez-vous! gueula-t-il.
Cacamola interposa son corps instable.
— Laissez-le terminer! Voyons!
— On peut considérer que, grâce aux découvertes du docteur Omar Lobster, continua Muescas, ils ont acquis une puissance que jamais aucun souverain n'a possédée en ce monde. Ni peut-être rêvée!
Les yeux de Muescas s'emplissaient maintenant de lueurs nettement flamboyantes.
— L'Alliance avec Kronprinz... dit-il.
— Non! coupa Cacamola. Tenez-vous-en au virus, Muescas. Le virus.
— Ouais, fit Frank. Le virus! Anaïs en est morte. Je veux savoir.
Muescas se leva cérémonieusement.
— Nous, psalmodia-t-il, monstres de l'humanité, Nains et Géants, Hermaphrodites et...
— Non! coupa encore Cacamola. Le virus!
Il y eut un long silence que Muescas mit à profit pour se rasseoir. Frank avait l'air passionné par ce qu'on proposait à son imagination.
— Où est Manu? demanda-t-il.
Personne ne portait de bottes rouges. Cacamola chaussait ses pantoufles enrubannées. Frank considéra les pieds d'Olivier. C'étaient bien ceux de Sally Sabat. Qui était Lorenzo?
— Je suis...
— Non, Lorenzo! Le virus, Muescas!
Muescas aspira longuement. Le virus n'était pas sexuel. Dieu n'avait plus ce pouvoir. Mais ne s'était-il pas trompé en punissant sans discernement?
— Dieu a changé, dit Muescas comme s'il était en train de chercher à convaincre Frank qui avait rencontré Dieu une fois et n'avait pas souhaité renouveler l'invitation.
Cacamola, exaspéré, prit la parole.
— Ne le niez pas, dit-il comme s'il prononçait une sentence. Ou plutôt, reconnaissez-le! VOUS ÊTES OMAR LOBSTER!
— MAIS JE NE SAIS MÊME PAS OÙ EST POPO? s'écria Frank un peu surpris de chercher à s'en défendre.
Il hochait la tête en recherchant l'approbation, mais personne ne l'encourageait dans cette optique. Il se sentit seul.
— C'est quoi, alors, ce virus? grogna-t-il en se donnant la contenance d'un avocat.
Cacamola se gonfla. Le virus se nourrissait de colocaïne. Le docteur Omar Lobster n'avait pas prévu tous les usages de sa drogue universelle. Un virus jusque-là endormi dans les conservatoires de l'humanité se multiplait au sein même de l'invention la plus formidable que l'homme n’eût jamais mis en pratique.
— En pratique! Vous entendez? tonna Cacamola comme s'il s'adressait à la foule.
Le virus était en train de détruire le système.
— Car le système, mon cher Frank, c'est nous! Au cas où vous l'ignoreriez.
C'était Muescas qui se permettait de prononcer de pareilles inepties. Frank passa du blanc au rouge. Ses yeux clignotaient. Il haletait, en proie à une douleur abdominale qui soulevait son plexus.
— Nous sommes malades? finit-il par baver lamentablement.
— Tous, non, dit Cacamola qui redescendait de son perchoir.
Il se pencha sur Frank.
— Qui a tué Omar Lobster? Vous l'ignorez. Et pourtant, VOUS ÊTES OMAR LOBSTER! Qui a tué Gisèle de Vermort?
— Je ne suis pas Gisèle de Vermort!
— Certes non. Mais vous ignorez qui l'a tuée. Et pourtant, VOUS ÊTES OMAR LOBSTER!
— Mais je ne sais même pas où est Popo?
— Vous ne savez pas QUI est Popo!
Frank dégoulinait. Il avait froid. Quelque chose brûlait en lui.
— Demandez à Manu, dit-il doucement, comme s'il utilisait son recours en grâce alors qu'il était l'ennemi personnel du Président.
Ils éclatèrent tous de rire. Leurs verres se changeaient en bottes rouges. Il avait soif lui aussi.
— Un peu d'urine?
N'importe quoi pourvu que ce soit liquide. Du métal en fusion, du mercure, de l'eau, le sang de l'humanité, le sperme de Gor Ur...
— Nous avons cru que c'était le SIDA, dit Muescas au milieu des rires qui s'apaisaient lentement.
— Et j'ai voulu me venger, dit Olivier.
Cacamola trouva sans doute que le moment était bien choisi pour passer aux aveux.
— Voilà, dit-il. Vous ne savez toujours pas qui a tué Omar Lobster, mais vous pouvez répondre à la question suivante. Cet aveu...
— Je suis... malade? dit Frank Quel jour sommes-nous?
— Nous ne sommes plus, murmura le Chinois. Mais nous désirons.
— NE LES ÉCOUTEZ PAS, FRANK! REVENEZ DANS LE SYSTÈME. C'EST LE SOUS-SYSTÈME QUI...
— LA CONNEXION EST...
— FRANK! NOUS TENTONS UNE SAUVEGARDE DES PARAMÈTRES SECRETS. NE DITES PLUS RIEN QUI VOUS CONCERNE!
— ET POPO? JE VEUX SAVOIR..
— PULCHÉRIE S'EST NOYÉE EN CHERCHANT À VOUS SAUVER DE LA NOYADE. CETTE INFORMATION N'AURAIT JAMAIS DÛ VOUS PARVENIR. COMPILER CE QUE VOUS SAVEZ ET COMMUNIQUEZ AVEC...
— QUE SAIT OMAR LOBSTER DU VIRUS? VOUS SAVEZ QUE...
— NOUS NE SAVONS RIEN, FRANK, MAIS NOUS VOUS INFORMERONS...
Inutile de se connecter au sous-système pour tenter d'atteindre le système même en périphérie. Le virus utilise la colocaïne. Couper l'injection, c'est se jeter dans la gueule du loup.
— TUEZ-LES TOUS!
Cacamola. Muescas. Gu. Lorenzo. Sally Sabat.
— MANU EST-IL MORT?
— RIEN SUR MANU. TUEZ-LES TOUS!
— QUEL RAPPORT ENTRE SALLY SABAT ET AMANDA BRADLEY? AVEC LA SIBYLLE? VOUS NE M'AVEZ PAS DIT QUI EST LORENZO. ANAÏS ET LORENZO, À NEW YORK...
— OBÉISSEZ, FRANK!
— MAIS JE N'AI JAMAIS OBÉI! J'AI TOUJOURS EXÉCUTÉ...
— TUEZ-LES! ILS POSSÈDENT...
— DIEU EXISTE, N'EST-CE PAS?
Il tira les six balles. Sur qui la sixième? Il sortit et ne referma pas la porte ni le portail. Il avait hâte de savoir ce qu'Anaïs en penserait. Montalban lui crèverait dans les bras comme un ballon. L'impossibilité de se connecter ajoutée à celle de se sevrer allait lui rendre la vie impossible. S'il était vivant. Il en doutait maintenant. Il avait très bien pu se suicider en apprenant que Pulchérie était morte à cause de lui. Ou alors je suis entre la vie et la mort, comme dans un film, pensa-t-il tandis qu'il revenait chez Montalban avec la ferme intention d'en finir une bonne fois. Quand ils mettaient en jeu l'imagination, dans leurs films éducatifs qui se sauvaient de la pédagogie par l'adresse du spectacle, on savait exactement où on était, du côté de la réalité ou de l'autre. On était rarement perdu plus d'une demi-minute. Ils devaient avoir un code et leurs constructions ne dépassaient jamais les limites de l'adolescence. La moindre tentative de maturité anéantissait les effets. Il s'était toujours bien gardé d'aller plus loin que les autres, se tenant toujours en retrait pour assurer à son existence les péripéties d'une jeunesse accrochée à l'enfance par des fils et à la maturité par des connexions électriques. Il se souvenait de cet acharnement pathétique. Il n'avait pas eu de préférence. Il avait seulement fini, non pas par obéir, mais par exécuter. Il en avait d'abord éprouvé du plaisir et il avait recommencé autant de fois que c'était possible. Il avait ainsi accumulé des forces vives capables de lui donner une existence alors qu'il n'avait hérité que de la vie biologique. Comment ne pas souhaiter devenir quand on n'a que la vie? Il avait peut-être inventé. Il s'imaginait que l'invention était facile si on avait le désir à la place de l'ambition. Il n'aurait jamais été plus loin que ce qu'il était si le désir n'avait pas reconnu tous les territoires de la chair. Maintenant un organisme microscopique envahissait cette liberté. Et il n'avait aucun moyen de lui interdire d'en abuser. Anaïs lui avait-elle donné Popo, oui ou non? Répondez!
Chapitre XXII
Il y avait belle lurette que la description des lieux du crime ne faisait plus la une. On n'écrivait plus ces scènes immobiles où le cadavre se détache en lettres choisies d'un décor intime chamboulé par la violence de l'action. On les photographiait pour les archiver, mais ces leçons de bonne conduite n'arrivaient pas aux yeux du quidam qui recherchait d'autres spectacles où le corps, exceptionnellement parvenu à une maturité incontestablement parfaite, donnait à rêver plus qu'à réfléchir. On avait tellement acquis l'habitude d'envier le corps sans égal mais imitable que les nouvelles arrivant des services de police étaient rejetées dans les coins les plus obscurs de la mémoire en mouvement perpétuel sur les réseaux. Montalban n'ouvrait jamais les Nodos que pour s'enquérir des dernières modalités de l'esthétique. Il n'augmentait ainsi aucune chance d'amélioration de son apparence, il se contentait, comme tout le monde, de comparaisons lui donnant une idée tragique des moyens qui lui restaient à acquérir pour devenir quelqu'un d'autre sur le plan physique. On changeait plus facilement de personnalité, même si, pour des raisons complexes que le système se contentait de répertorier sans proposer de solutions, on n'avait aucun espoir d'affiner son intelligence au point de se mettre à penser autrement. Il était rare d'ailleurs que quelqu'un se présentât dans les locaux des Services de la Personne pour demander à changer les modes et le contenu de sa pensée dans le but de devenir quelqu'un d'autre. On exprimait si rarement ce désir inexplicable que ces cas de dédoublement étaient soigneusement examinés par les investigateurs des SP. Le questionnaire devenait alors extraordinaire et il fallait s'attendre à des difficultés inimaginables tant qu'on ne les avait pas vécues. Mais contrairement à ce qu'inspire presque toujours la nature humaine aux esprits confrontés à la contradiction obstinée de ses détracteurs, il n'y avait aucune littérature sur ce sujet classé tabou depuis longtemps et, semblait-il, définitivement. Pablo Montalban n'avait jamais été effleuré par l'idée d'échapper à ces lois du comportement d'ailleurs décrites en détail dans les Manuels de la Conduite Sociable, ouvrages qu'il consultait le plus souvent possible pour ne pas perdre de vue l'évolution constante de leur contenu. Il entra dans le salon du marquis de Cacamola sans avoir besoin de traverser un peloton de journalistes. Seul, le photographe du service était à l'oeuvre d'une scène digne des meilleures illustrations de la Chronique Judiciaire du Passé.
— Quel massacre! s'écria-t-il tout de même, par principe ou par pure sincérité, il eût été lui-même étonné de pouvoir le dire si on le lui avait demandé.
Les cinq cadavres témoignaient des derniers instants, chacun à sa manière. Muescas était couché sur le côté, recroquevillé autour de ce qui devait être un impact abdominal. Son visage était enfoui dans les épaules. Il portait des sandales de cuir jaune. Le Chinois Gu gisait les bras en croix, regardant le plafond comme s'il cherchait encore à y regarder quelque chose qu'il était désormais impossible d'identifier. Sa gorge avait évacué son contenu sanguin par un orifice maintenant distinct du bouillonnement qui l'avait agité pendant les longues minutes de son agonie. Sally Sabat, mieux connue sous le sobriquet d'Olivier (un nom d'arbre fruitier), était encore assise comme si rien ne s'était passé. Cependant, sa tête était renversée sur le dossier du divan, offrant le spectacle d'une bouche remplie de sang et de mucosités blanches et écumeuses. Lorenzo avait basculé par-dessus l'accoudoir. Ses jambes, jointes dans un effort d'évasion, avaient dérangé les coussins sur lesquels, un instant avant, il était confortablement assis. Il plongeait encore dans les limites d'un tapis où ses mains s'accrochaient à la fibre sans y trouver le chemin d'une escapade qui l'eût sauvé de la grimace et du cri encore pendant. Enfin, Cacamola, qui avait été atteint alors qu'il était debout, avait été projeté vers la cheminée et sa tête, en heurtant le linteau, avait dévié le corps tout entier qui était allé rouler à angle droit sur le plancher. Il gisait sur le ventre, au bout d'une trace d'escargot, le visage collé aux effets de miroir d'une coagulation qui suivait les interstices d'un plancher en épis. On avait trouvé six douilles et un examen attentif n'avait pas révélé un sixième impact.
— Tous des vivants, avait récité un policier chargé de la vérification des identités.
On attendait donc la Patrouille RPM. Montalban commença par s'asseoir un peu à l'écart, mais sans perdre de vue une scène qui l'avait passablement troublé. Les policiers cherchaient toujours le sixième impact. Montalban était déjà persuadé qu'on ne le trouverait pas.
— En tout cas, pas ici, avait-il déclaré à ses hommes.
Une minute après cette déclaration solennelle, on amena le cadavre de Manu, le domestique aux bottes rouges.
— Le sixième impact, dit un des policiers sans que Montalban cherchât à l'identifier.
Il y avait en effet un trou dans ce qui restait de crâne, mais il ne fallait pas être sorcier pour constater qu'il datait au moins de deux jours.
— Sept? fit peut-être le même homme.
Montalban sortit sur la terrasse. Elle donnait sur la ville, dominant d'abord un quartier qui descendait la pente d'une colline traversée de rues et flanquées de maison blanches et rouges. Un bougainvillier répandait une ombre transparente. Hautetour était assis dans un fauteuil d'osier. Il était arrivé par TRW dix minutes après le coup de téléphone l'informant que Frank Chercos avait perdu la tête. Étant un agent du système, il s'était tout de suite placé au-dessus de Montalban. Il était entré le premier dans la maison. La police avait été avertie par un appel anonyme que le système avait intercepté, sans doute parce qu'il était à l'écoute de ce secteur où Frank Chercos agissait, comme disait Hautetour, de façon incohérente. On ne parlait pas encore de folie. Mais, avait précisé Hautetour, Frank n'avait jamais agi sans raison. Il avait hâte de l'interroger. Montalban s'était contenté de déclarer qu'il était en fuite.
— En fuite? Frank? Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer?
Montalban ouvrit sa main. Elle contenait la Puce Natale. Il n'était pas nécessaire de la déchiffrer. Elle appartenait à Frank.
— La Sibylle! s'écria Hautetour.
— Chez les Bradley! dit Montalban.
Dix minutes plus tard, ils franchissaient la grille de la propriété des Bradley. Mike fumait une pipe brûlante et lisait le journal de la veille. Amanda s'amena. Elle se mordait les lèvres en gémissant.
— Frank a compris! dit-elle.
— Il a compris quoi? fit Montalban qui avait l'habitude d'arriver après les autres.
Hautetour serra la main que Mike lui tendait.
— Où est la Sibylle? demanda-t-il en même temps.
Amanda poussa un cri et s'effondra dans un transat. Un chat s'éclipsa.
— Ils les a tous flingués, dit Hautetour. Cinq balles, cinq morts.
— Six, dit Montalban qui n'avait pas l'intention de s'expliquer.
— Sept, dit Hautetour.
— Manu? couina Mike qui n'arrivait pas à se soulever.
— Manu, Cacamola, Lorenzo, Gu, Muescas et... Sally Sabat.
— Olivier! cria Amanda qui se recroquevilla dans les coussins.
— Anaïs sait peut-être quelque chose, dit Montalban.
Cette fois, ils arrivaient dans la Chevrolet de Mike et c'était Mike qui conduisait. Anaïs était sous la douche. Non, elle n'avait pas vu Frank depuis ce matin. Elle se préparait à aller accueillir Constance à la gare. Hautetour fusa.
— À la gare! cria-t-il.
Mike était au volant, comme s'il ne l'avait pas quitté. Tout allait trop vite pour Montalban.
— Petit problème de synchronisme, expliqua Hautetour, mais c'était un peu court pour l'esprit de Montalban en proie à un ralentissement endogène.
— Je ne comprends pas moi non plus, dit Mike pour le rassurer.
Quand ils arrivèrent à la gare, ils virent Constance Lobster qui attendait au milieu de ses bagages. Elle attendait Frank. Elle se précipita sur Hautetour qui accourait.
— Omar n'est pas venu, dit-elle.
Elle haletait. Hautetour s'élança sur les valises. Mike avait ouvert le coffre. Sur la banquette arrière, Montalban réfléchissait. On embarqua Constance sans répondre à ses questions. Ils la larguèrent dans les bras d'Amanda. Montalban s'accrochait. Il n'avait pas dit un mot depuis que Hautetour avait tenté de lui expliquer ce qui était en train de se passer. Il n'avait pas réussi non plus à se faire une idée de ce qui allait se passer. Il s'exprima enfin, en commençant par le plus difficile à expliquer:
— Frank était avec moi, murmura-t-il. Constance est arrivée et elle l'appelé "Omar".
— Omar Lobster est là! cria Hautetour en se prenant les cheveux à pleines mains.
Il n'y avait pas de fous dans la famille de Montalban. Des hystériques, oui. Mais pas de fous. Le chat qu'il avait vu chez Amanda, celui qui s'était calté avant d'être écrasé par le derrière d'Amanda, était maintenant sur la banquette de la Chevrolet. Il le caressa. Les animaux domestiques produisaient cet effet sur son esprit.
— À qui était destinée la sixième balle? demanda-t-il comme s'il revenait à la surface un moment perdue de vue pour s'enfoncer dans les profondeurs de l'incompréhensible ou pour se payer le luxe d'une ou deux orbites en attendant que les choses s'éclaircissent.
— A-t-il tué Omar Lobster? dit Hautetour.
La Chevrolet filait sur une route envahie de bicyclettes. Des vacanciers planaient déjà sur le sable. Ils demandèrent à un marchand de glace s'il avait vu passer une Béate bleue. Le marchand considéra le bout de la route qui se perdait dans les montagnes pelées. Il avait vu passer une Béate bleue, avec un homme et un enfant à bord. L'homme avait acheté une glace à l'enfant. L'enfant avait l'air un peu dingue ou alors il se foutait de la gueule du monde.
— Le khinoro! gicla Hautetour.
— Hein?
— Popo!
— Arriverons-nous trop tard? bredouilla Montalban qui retenait un chat trop baladeur.
— C'est qui qu'on poursuit? dit Mike surpris de s'exprimer aussi mal. Frank ou Omar?
Il voulait savoir, histoire de tout bien expliquer si jamais il était finalement sujet d'un interrogatoire. Il cherchait le regard de Montalban dans le rétroviseur, mais l'Espagnol était trop occupé à retenir le chat.
— Frank n'est pas fou, dit Hautetour. Il est tombé sur Omar Lobster et il le poursuit.
— Il y a deux voitures? demanda Montalban que le chat griffait atrocement au visage.
— Une Béate bleue et une autre que nous n'avons pas identifiée. Dans la Béate, Omar et Popo. Suivis de Frank qui s'est mutilé non pas pour se métalliser mais pour interdire au système toute localisation.
— La Sibylle est avec lui?
— Comment savoir?
Montalban souffrait. Le chat tentait une énucléation de l'oeil. La paupière était salement amochée. Comme il avait besoin de ses deux mains, le sang coulait sur sa joue et sa petite langue bleue était sortie pour arrêter les coulures. Au volant, Mike pleurait en se grignotant les lèvres du bout des dents.
— Frank est un ami! répétait-il. Qu'est-ce qu'il est venu faire dans cette galère?
— Trouver l'assassin de Gisèle de Vermort, dit Montalban dans un cri.
Le sang giclait. La langue ne suffisait plus. Il se servait de sa cuisse pour retenir le chat. Ses mains cherchaient l'orbite, glissant sur le visage et ne rencontrant que ses angles fuyants. Il sentait venir une convulsion. Le chat en profiterait pour s'échapper. Il n'avait jamais été vaincu pas un chat. Maintenant la route était étroite et tortueuse. Elle montait dans un désert peuplé de palmiers nains. La mer renvoyait un soleil calcinant.
— Frank n'a jamais su s'en tenir à la question posée, marmonait Hautetour en regardant la route. Mais je suis sûr qu'il a une explication. Il a toujours su nous convaincre. C'est un bon flic.
Mike, lui, avait l'impression d'aller nulle part. Il ne voyait plus Montalban et était loin de se douter que celui-ci se battait avec un chat silencieux et précis. Il n'écoutait plus Hautetour qui ressassait de vieux souvenirs. Les doigts de Hautetour exploraient son visage déformé par les cicatrices et les clous de platine qui reformaient les os. De quoi parlait-il?
— Nous ne jouons pas, disait Hautetour. Nous ne cessons pas d'améliorer un système qui a fait ses preuves, plus personne ne peut le contester. Nous avons chacun notre rôle à jouer, chacun à son niveau, chacun selon sa conscience sociale. Frank est trop égoïste. Mais qui ne le serait pas avec un Popo sur la conscience? Omar Lobster a trouvé une faille impossible à refermer. Le système est ouvert, Mike! Le système est ouvert comme une femme!
Ils s'arrêtèrent dans une station de carburant. La Sibylle consommait un ice-cream sur le zinc. Frank n'était pas loin!
— Il m'a laissée tomber, dit-elle sans cesser de se bourrer.
Elle avait une crise de boulimie. Elle avait toujours une crise de boulimie quand on la laissait tomber. Voulait-on savoir combien de crises elle avait eues depuis?
— Depuis quand? fit Mike qui secouait un distributeur automatique.
La Sibylle mentait peut-être. Hautetour s'en alla jeter un oeil sur le parking. Personne non plus dans les chiottes.
— Il s'est envolé, je vous dis! grognait la Sibylle en accumulant. C'est qui ce barjot qui se laisse avoir par un chat?
Montalban était dans un triste état. La lutte venait de s'achever par le saut du chat dans un inconnu que Montalban aurait donné cher pour connaître au moins un peu. Son visage n'existait plus. Il le frottait énergiquement avec la chemise qu'il venait de quitter.
— Frank était là, dit Mike. La Sibylle le dit.
— Elle ne dit rien d'Omar Lobster, fit Hautetour. C'est louche.
Il n'était plus pressé. Il s'était ralenti, comme si une connexion à haut débit était en train de charcuter son cerveau. Mike n'avait pas de prise sur ce genre d'évènement, expliquait-il à Montalban qui miaulait comme si le chat n'était pas déjà loin.
— Vous venez? demanda Hautetour à la Sibylle.
Elle paya ce qu'elle devait et le garçon continuait de la bourrer d'emballages. Ça n'en finissait pas et Mike perdit patience. Il fourra précipitamment les boîtes dans un sac en papier et la Sibylle dans la Chevrolet, sans ménagement. Elle piaillait pour ne rien dire et le garçon continuait de la bourrer. Mike dut lui demander poliment de se mêler de ses affaires. On n'était pas loin d'un pétard. Hautetour les sépara et Montalban, exsangue et convulsé, exhiba sa Carte d'Identité Royale. Il n'en fallait pas plus, bien souvent. On reprit la route.
— Frank les a butés, dit Hautetour.
Comme il n'y avait plus de chat, Montalban s'occupait de la Sibylle. Il détestait rester dans une voiture sans rien faire. Elle retenait ses mains exactement comme il avait retenu les pattes du chat. Normal, on était sur le chemin du retour.
— Il a buté qui? dit la Sibylle qui s'inquiétait.
— Manu, Cacamola, Lorenzo, Gu, Muescas et... Sally Sabat.
— Olivier!
— Ça fait mal, dit Mike qui négociait sur une route sans signalisation.
Chez Montalban, la douche coulait toujours dans son bassin de ciment vert. Anaïs s'était évaporée sans laisser de traces. On avait le temps de réfléchir, proposa Montalban qui n'avait rien obtenu de la Sibylle. Si on réfléchissait, on avait aussi le temps de se rafraîchir.
— Et de se remettre la tête à l'endroit, dit-il en reluquant la Sibylle qui traversait les pièces en maugréant.
Hautetour la suivait comme un petit chien. Il y avait toujours un petit animal dans les visions de Montalban. Pourtant, il n'abusait pas.
— Si vous n'avez plus besoin de moi... dit Mike.
Constance devait être impatiente de se confier à lui. Elle avait toujours un tas de choses à lui confier. Amanda était un peu jalouse, mais c'était sans conséquence.
— Elle a tout de même tué Gisèle! s'exclama Hautetour.
Il était mal renseigné. Frank avait dû se déconnecter avant d'aller chez Cacamola. Qu'est-ce qui se passe exactement quand on se déconnecte? Une question à poser à la Sibylle. Mais elle était exaspérée par la fuite d'Anaïs et Hautetour ne réussissait pas à la calmer. Mike se dosait tranquillement. Il se dosait toujours un peu s'il n'y avait pas d'alcool. Il y avait rarement de l'alcool s'il n'était pas chez lui. On ne le recevait jamais à bras ouvert. Montalban soignait ses plaies devant un miroir, lavabo rouge plein d'écailles. Le système harcelait le cerveau de Hautetour. Cela se voyait à ses rictus.
— On est encore en panne, dit Mike qui visitait mentalement la maison.
Il voyait des verres.
— Ça suffit! cria Hautetour.
La Sibylle dégueulait. Quelle fraîcheur!
— Il la récupérera au premier TRW, dit Montalban. La salope! Je sais où!
Il était prêt. L'eau oxygénée décolorait sa chemise.
— Amanda ne sera pas contente, dit Mike.
Il prévoyait des explications qu'il aurait du mal à expliquer jusqu'au bout.
— Elle ne verra pas d'inconvénient si vous ne l'abîmez pas, dit-il.
Il parlait de la Chevrolet. Il les regarda descendre la rue qui se peuplait de marchands. Il prit un taxi. Fabrice adorerait cette histoire. Il l'adora. Quand Mike eut fini de la raconter, Fabrice prôna le retour à la nature dans un discours laconique qui se noya dans son verre. Il n'était pas fait pour les grandes aventures, confessa-t-il. Il n'avait jamais été en Afrique. Il s'était arrêté en Espagne. Tout le monde s'arrêtait en Espagne. Pourquoi aller plus loin? Mike n'en savait rien. Amanda ne lui avait jamais posé la question.
— La mort d'Olivier va la détruire, pleurnicha-t-il.
— Il est récupérable, non?
— C'est pas pareil, dit Mike.
— Ah, bon? fit Fabrice.
Comme il avait vécu un cas extrême avec Gisèle, il s'imaginait qu'il était une exception. Depuis cette mauvaise récupération, il n'avait pas envisagé la mort des autres dans la même perspective. Mike craignait le pire.
— Le système est en panne, dit-il. Hautetour sait de quoi il parle. Le système est ouvert et Omar Lobster en profite. Frank est furieux, mais pour une autre raison.
— Popo?
— Omar Lobster ne comprend pas Popo.
Fabrice se plongea dans sa pensée, un bain de jouvence.
— On devrait revenir au bon vieux temps, mais sans le métal, dit-il en consultant l'oracle de son verre.
— Un jour, ils auront le métal, et c'en sera fini de la mort.
— Ils n'auront pas Gor Ur.
— Ça non! s'écria Mike.
Il n'était pas malheureux de l'entendre.
— Puisqu'on a les moyens, dit-il, on devrait ne plus mettre fin à nos vacances.
— Pas bête!
Fabrice jubilait lui aussi. On irait voir Gisèle de temps en temps. Avec des oranges!
— Pourquoi? Tu l'enfermerais?
— Tu vois une autre solution?
— Ils n'accepteront pas d'enfermer Amanda.
— Il n'y a pas toujours une solution.
— C'est vrai, dit Mike tristement. Quelquefois seulement. La chance!
Il en avait, Fabrice.
— Ils vont te la bousiller, ta Chevrolet! s'écria-t-il.
— La chance, dit Mike. J'en ai pas.
Il ouvrit le journal. Pourquoi Fabrice ne se contentait-il pas de lire celui de la veille? La photo de Cacamola inondait une demi-page. On attendait dimanche pour en savoir plus.
— Six balles, dit Fabrice. Et ils se demandent pourquoi il n'y a que cinq impacts.
— C'est le premier qui s'ajoute, dit Mike, celui qui a tué Manu.
— Et pourquoi Frank n'aurait-il pas tiré par la fenêtre? Ça peut arriver, non?
— Dans l'affolement?
Mike avait du mal à imaginer un Frank affolé, mais c'était possible, oui. En tout cas, l'énigme captivait Fabrice. Il n'en buvait plus.
DIMANCHE
Chapitre XXIII
Le sous-système avait encore foiré. Hautetour était hors de lui. Son "homologue" en avait fait les frais. Il avait été assez prudent pour céder son fauteuil et maintenant, tandis que Hautetour contactait le système pour mettre au point une stratégie, le vieil Anselmo de Cacamola, oncle de Francisco Cacamola, qui ne connaissait rien aux systèmes mais savait diriger les hommes si on ne lui interdisait pas d'user des moyens traditionnels, attendait tranquillement une accalmie pour donner son avis. Hautetour agissait en maître des lieux et c'était à bon droit. Don Anselmo se contentait de regarder sa pipe sans l'allumer, Hautetour l'ayant prévenu qu'il ne supportait que les aromes des tabacs écossais.
Les cadavres avaient été transportés dans la capsule de récupération. Le sous-système méconnaissait les grands espaces que le système investissait depuis longtemps avec une marge d'erreur si minime qu'on n'en mesurait plus l'importance relative. Un mètre cube supplémentaire eût facilement dérouté les calculateurs du sous-système et rapidement réduit la population nationale à une communauté de vivants incapables de se souvenir avec qui ils avaient vécu avant d'en être là. On avait si souvent frisé la catastrophe que le personnel des centres RPM était soumis à une tension nerveuse considérée comme maximum par la direction et excédentaire par les syndicats. Don Anselmo, comme chef de la police locale, avait accès aux dossiers, mais son opinion était en général négligée si elle ne concernait pas la paix sociale. Il avait une habitude feutrée du silence et s'obstinait même quelquefois. On connaissait ce faciès facilement obtus ou carrément imprenable. Aucun assaut ne pouvait en changer les effets sur les évènements en cours. Hautetour, qui s'exprimait en code dans le téléphone interne, surveillait les variations de rictus du vieil homme, sans réussir à en traduire le langage secret. Sa colère en était doublée à chaque minute qui passait comme autant de rafales sur les apparences distraites de celui qui lui servait de bouc émissaire en attendant les prochaines vacances. Il n'avait pas l'intention de s'éterniser ici. Retrouver Frank Chercos et le neutraliser était maintenant considéré comme une priorité de niveau 1. Jamais Hautetour n'avait atteint ce niveau dans l'action et pourtant, il avait une belle expérience de l'action menée contre ses propres collaborateurs quand ceux-ci, pour des causes mentales ou criminelles, dépassaient les bornes au point de mettre en péril l'équilibre du système. Frank le savait: un flic déconnecté n'était plus considéré comme un flic mais comme un homme à abattre. Hautetour était désigné pour en finir avec cette rébellion dangereuse. Par pure superstition, il avait chargé son révolver à propulsion bionique avec des balles d'argent. Le vieil Anselmo avait ri.
Dans la capsule de récupération post-mortem, les morts venaient de mourir. La colocaïne n'avait pas dépassé le premier niveau. Les pompes régressaient dans un sifflement tragique. Manu, Cacamola, Muescas, Gu, Lorenzo et... Sally Sabat étaient morts pour toujours. Il n'y avait désormais aucune chance de les récupérer. Le système préparait en ce moment même leur inhumation spéciale. Six fosses creusées dans le désert d'un cimetière en attendant de préparer les niches. Ce qui ne prendrait pas plus de deux jours si le sous-système était remis en état dans la journée. Sinon... Hautetour pleurait Sally Sabat en silence. Don Anselmo analysait cette situation sans trouver l'objet d'un tel chagrin. Et personne pour assister à cette lutte souterraine. Hautetour acheva sa conversation téléphonique par un salut poli. Le silence retomba comme un rideau.
— C'est terrible, murmura enfin don Anselmo.
Il n'éprouvait pas de chagrin particulier pour son neveu. Il ne pensait qu'aux problèmes posés par le sous-système alors que le système semblait, à ses yeux, fonctionner sans impondérables. Hautetour ne le détromperait pas. Il fallait maintenant empêcher Gor Ur de mettre la main sur les cadavres. Et pas seulement les cadavres de Frank. Il y avait d'autres cadavres. On creusait les allées des cimetières avec des pelles mécaniques. On se serait cru dans la proximité d'un hôtel x étoiles. Sous les murs, des soldats hirsutes surveillaient le ciel parce qu'on leur avait dit que Gor Ur était un dieu. Hautetour avait absorbé une nouvelle substance à titre d'essai. Sa conversation avec son supérieur s'était bien passée. Son travail consistait à neutraliser Frank et non pas à se soucier de la capacité des autorités locales à protéger les cadavres tués par le sous-système des intentions de Gor Ur. Mais en quoi le vieux Cacamola pouvait-il lui être utile? Il devait le ménager. Autant le mettre en touche. Il lui confia une pseudoconversation qui devrait l'occuper toute la journée. Hautetour s'était donné quelques heures pour retrouver Frank. Il abandonna le vieux Cacamola. Celui-ci ne cacha pas son bonheur de retrouver son fauteuil et se plongea dans la pseudoconversation comme si c'était un devoir.
Les parents de Frank (ou ceux d'Omar Lobster) devaient arriver par le train de dix heures. Hautetour consulta le panneau des arrivées. Le rapide serait à l'heure avec un retard négligeable, lui expliqua un employé parce qu'il lui posait la question de savoir comment il fallait interpréter les contradictions de l'affichage avec les paroles qui sourdaient des haut-parleurs. Hautetour parut satisfait. Il acheta un ticket de quai et pénétra dans la gare. La Sibylle attendait aussi. Il l'aborda.
— Vous allez bien? lui demanda-t-il.
Elle lui montra un visage si décomposé par l'attente qu'il faillit défaillir lui-même.
— Le flico me surveille, dit-elle à voix basse.
Hautetour vit Montalban qui feuilletait un journal près du kiosque.
— Qu'est-ce qu'il veut? dit Hautetour.
— La même chose que vous, je suppose.
Elle avait besoin d'un remontant. Il l'invita au buffet. Montalban s'était collé à la vitrine.
— Le train a du retard, dit Hautetour parce qu'il fallait dire quelque chose sinon elle eût défailli à la première gorgée.
Il vit le chat dans le corsage de la belle. Elle caressait les yeux avec l'index, en huit.
— Vous n'êtes pas venue seule, dit-il.
Elle sourit. Frank aimait les chats.
— Frank n'est pas assez bête pour se jeter dans la gueule du loup, dit Hautetour qui surveillait Montalban dans un miroir agité de passants pressés.
Il ne croyait pas vraiment à ce qu'il disait. Frank pouvait encore tuer. Il tuerait Montalban, qui était vivant, et le flico ne survivrait pas parce que le sous-système était en panne. Frank ne pouvait pas le savoir.
— Démontrez-le! avait dit le système.
La Sibylle ne craignait rien. Frank l'adorait. Elle lui avait même donné du métal et il avait apprécié cette thermodynamique. Elle parlait comme si Hautetour était à la hauteur de ce plaisir extraordinaire, comme s'il était vivant. Il avala d'un trait le contenu d'un verre glacial. Les yeux du chat clignotaient en attendant. Et elle s'appliquait.
— Ils ne sauront rien, les pauvres, dit-elle.
— Et qu'est-ce que vous êtes venue leur demander? Ils sont au courant, non? Le système n'a jamais ménagé les vieux au point de leur épargner les mauvaises nouvelles.
— C'est Amanda qui m'envoie.
Ce n'était pas la bonne réponse. Hautetour faillit s'énerver, mais la substance agissait, s'autodosant en fonction du niveau émotionnel. Une merveille de la technochimie, quoi! Il sentait ses lèvres proposer un sourire convaincant à la belle métallo. Pourquoi lutter contre le désir? disait une voix dans son oreille interne. Mais il ne désirait rien d'autre que de capturer Frank. Il le détruirait avec une balle d'argent. On lui avait assuré que c'était de l'argent, du bon.
— Foutez-leur la paix, dit la Sibylle.
Montalban grimaçait parce qu'il lisait sur les lèvres. Quelques consommateurs s'intéressaient à lui depuis un moment. Il n'allait pas tarder à devoir décliner son identité sous peine de se faire embarquer. Hautetour n'avait pas besoin de Montalban. Il n'avait besoin de personne. En quoi la Sibylle pouvait-elle lui être utile?
— Michi michi!
Il s'adressait au chat pelotonné entre les seins. Sans y toucher. La Sibylle était dotée d'une rapidité imparable. Elle giclait du métal tranchant si on la poussait. Il aurait alors perdu un temps précieux.
— Il ne comprend pas l'espagnol, dit-elle.
— Minou minou!
Une voix annonçait l'arrivée du train en provenance de Madrid. Montalban s'expliquait avec des collègues dubitatifs. Un coup de trompe circula sous la marquise. Il était temps de s'approcher. Il suivit la Sibylle. L'action ne commençait pas par la descente des parents de Frank (ou d'Omar, Constance et Anaïs n'étaient pas claires sur ce sujet). Il laisserait la Sibylle se charger de l'accueil. Elle ondulait comme un phare côtier. Le chat miaulait pour détourner les passants. Hautetour ouvrait la bouche pour expliquer et la refermait sans expliquer. Il avait l'air d'un poisson dans un bocal. Il n'était pas poisson, mais la Sibylle le condamnait au bocal. Frank lui en avait touché un mot, il ne savait plus en quelle occasion. Le train glissait au bord du quai, lent comme un orvet dont on prend la mesure avant de l'imaginer au poignet de la destinataire. La Sibylle contrôlait les numéros des voitures. La bonne portière s'arrêta exactement devant elle. Les vieux la connaissaient.
— Frank... commença la vieille.
— Chut! fit la Sibylle.
Le vieux grogna dans l'oreille de la vieille. Ils n'avaient pas de bagages, à part un fourre-tout que Hautetour aurait bien perquisitionné dans les règles.
— Vous connaissez monsieur de Hautetour, dit la Sibylle.
— Non, dit Hautetour en tendant sa main moite.
Le vieux grogna encore. La vieille tourneboulait ses gros yeux jaunes. Frank n'était pas loin. La Sibylle poussa les vieux devant elle. Ils étaient morts bien tard, ces vieux, songea Hautetour qui n'aimait pas les situations exceptionnelles.
— Vous aurez des nouvelles de Popo, dit-il.
Il marchait derrière eux, une main sur le révolver aux balles d'argent. Il venait de provoquer le silence. En tout cas, il les y avait condamnés. Ils serraient des mâchoires têtues. La Sibylle s'occupait de tout, marchant devant, et le chat observait les vieux.
— Frank n'a pas pu venir, dit Hautetour.
Il ne brisait pas le silence. On le bouscula à la sortie. Il crut à une diversion et sortit à moitié le révolver. La vieille retint un cri, ou ce fut le vieux qui l'empêcha de crier. Ils n'avaient pas pu voir les balles d'argent. Le train reculait dans une manoeuvre obscure, grinçant comme une porte, par à-coups sonores qui soulevaient le coeur crispé de Hautetour. Frank attendait sur l'autre quai, ne laissant aucune chance à Hautetour de se servir efficacement de son révolver. Plus loin, Montalban arrivait à croupetons, mordant les mollets des voyageurs récalcitrants. Frank traversa les voies d'un pas léger. Il se sentait léger depuis qu'il était vivant. La Sibylle se tenait prête à gicler. Hautetour avait le choix entre le tranchant et la fusion. Montalban était trop chien pour laisser espérer un dénouement logique. On entrait dans l'incohérence imposée par Frank depuis qu'il réfléchissait au lieu d'agir.
— Je ne suis plus flic, dit-il en arrivant sur Hautetour.
La Sibylle retenait les vieux. Elle surveillait la progression de Montalban du coin de l'oeil, un Montalban destiné au métal tranchant en ces temps de disette. Hautetour ne put réprimer un frisson désagréable. Si les vieux continuaient d'occuper les mains de la Sibylle, Hautetour demeurerait seul face à Frank.
— Frank! Où est Popo?
— Où voulez-vous qu'il soit? Avec Lobster!
— Frank! Soyez raisonnable. Vous avez une chance de...
Hautetour sentit la première balle traverser son abdomen. Il n'avait jamais compris qu'un mort pût souffrir autant de ce qui ne pouvait pas le tuer. Il cracha un peu de substance, désolé de ne plus être en mesure d'offrir le spectacle du sang en pleine action. Montalban non plus ne savait pas que Hautetour était mort. En même temps, il sut que la Sibylle le tenait à l'oeil. Il se redressa sans cesser d'avancer.
— Je ne meurs pas, Frank! cria Hautetour parce qu'il avait atrocement mal.
— Mais vous n'expliquez rien, dit Frank qui montait sur le quai en ânonnant.
Le métal lui pesait. La Sibylle participait mentalement à son effort. Montalban en profita pour gagner du terrain. Après tout, songea Hautetour, il me sera peut-être utile. La douleur s'atténuait.
— Aucune chance, dit-il. Et vous êtes à la merci de la mort, Frank. Le sous-système est en rade. On meurt à la pelle aujourd'hui!
Frank éclata de rire.
— Quelle connerie! dit-il.
Il retrouvait son souffle. Mais il n'avait pas encore l'habitude de cette sensation propre au métal, d'être à la portée de la mort, d'être réduit à une impuissance de vivant provisoire. Il y avait de la terreur dans son regard, et non pas de la haine.
— Une fois votre chargeur vidé, Frank, je sortirai mon arme et je vous tuerai. Il n'y a pas d'autre solution si vous ne vous raisonnez pas. Une chance...
— Je n'ai plus de chance! Je ne veux plus en avoir! Salut Papa!
Le vieux tortilla ses petits doigts secs.
— Salut Mam'!
Elle pleurait dans l'épaule de la Sibylle, condamnant le bras gauche à l'inactivité. Le bras droit était en fusion. Montalban allait mourir en flamme s'il continuait de rêver.
— Tu n'aurais pas dû venir, dit le vieux. Ils savent tout.
Hautetour ne savait pas tout. Ce n'était pas son affaire. Il allait recevoir cinq autres balles et souffrir le martyre. Frank tenterait d'en profiter pour s'échapper. Le mieux était de commencer à tirer maintenant. Des balles d'argent. Une seule suffirait si elle atteignait un centre vital. Mais quelqu'un savait-il de quel centre vital Frank ne pouvait pas se passer? Du premier coup?
— Frank! hurla la vieille.
Elle se jeta sur Montalban surpris en flagrant délit d'attaque latérale. Il glissa sur un crachat et bascula sur la voie au moment où la rame revenait. Coupé en deux une première fois, il se tortilla tellement que la division devint impossible à calculer au premier coup d'oeil. La tête avait été épargnée et regardait la foule avec un air de reproche, comme si un soupir collectif l'avait trahi au dernier moment. Il n'avait pas été loin de neutraliser Frank. La vieille ne retrouvait plus son souffle, ce qui ne l'empêchait pas de crier sa joie. Hautetour en avait perdu le sien. Une seconde balle emporta sa mâchoire. Sa langue coulait sur lui. Il n'avait plus le choix. Il tira lui aussi, accompagnant chaque coup d'un grognement. La langue avait perdu ses repères. Elle cherchait les mots dans une dentition qui venait d'exploser. Frank s'en prenait à la tête. Un oeil se mélangea à la matière cérébrale. Hautetour jeta un regard désespéré à la Sibylle qui venait vers lui, animée d'une lenteur qui n'avait plus rien à voir avec la réalité. Il n'entendait plus le pétard de Frank. Elle gicla. Si personne ne l'arrêtait, elle le réduirait en bouillie de carbone. Il fallait un siècle au système pour reconstituer la poussière, un siècle d'attente qui devenait de l'angoisse, comme si la vie n'avait pas perdu son pouvoir mental. Montalban aurait plus de chance. On n'aurait aucun mal à recoller des morceaux. À moins que la Sibylle...
— Frank, dit-elle doucement.
Il l'entendait encore.
— Le chat... murmura-t-il.
Un chat métallique. Il était en train de bouffer Montalban. Frank souriait malgré le peu de vie. La Sibylle caressa son front buté.
— Si je suis vivant, je suis mort, dit-il.
Il raisonnait, Frank. Il n'avait jamais pu s'empêcher de raisonner!
— Et si je suis mort, je suis mort.
Comment savoir? Le sous-système était en panne. Et le métal n'avait pas eu le temps de procéder à tous les calculs. Frank était fauché dans un moment transitoire. Le pire qui put arriver à un vivant aussi bien qu'à un mort!
— Je l'ai eu? demandait Hautetour qui se consumait lentement dans sa fumée verte.
Montalban luttait avec le chat sous un bogie.
— Rentrons, dit la Sibylle.
Mike les attendait devant la gare.
— Comment ça s'est passé? demanda-t-il d'un air enjoué.
Ils avaient l'air heureux, après tout. La Sibylle l'embrassa sur la bouche. Les vieux lui demandaient s'il était heureux avec Amanda. Que de questions! Omar l'avait prévenu:
— Ils sont bizarres, mais je les aime.
Il était avec les femmes quand la Chevrolet fit son entrée dans l'allée principale. Fabrice les accompagnait, un peu en retrait. Il était le seul à ne pas se laisser aller au bonheur d'un dimanche ensoleillé. Il consentait cependant à ne pas le passer dans la solitude malsaine de La Esperanza. Gisèle passait l'été dans un sanatorium. C'était bien pour tous les deux.
— Vous êtes venu sans Popo? demanda-t-il à Omar Lobster quand celui-ci lui tendit sa main vigoureuse.
— Vous êtes venu avec Gisèle? répondit Omar Lobster.
Constance se laissa embrasser sans s'exprimer. Anaïs folâtrait. Amanda s'affairait autour de la desserte, claquant des verres comme avec des castagnettes. La Sibylle jouait avec le chat comme si rien ne s'était passé. Omar toisa l'équilibre fragile de Mike.
— Tout va bien, Mike?
— Mieux, dit Mike. Beaucoup mieux depuis que...
Il désigna son estomac. Que fallait-il comprendre? Avec ces dingues, songea Omar Lobster, on ne sait jamais à qui s'en tenir. Amanda n'avait pas réussi à l'envoyer en vacances dans un centre spécialisé. Depuis qu'il était en cavale, Omar Lobster n'avait plus d'influence sur les décisions du système. Il en avait tellement abusé! Et tellement fait profiter ses amis. Il aurait pu se débarrasser de la même manière de Constance, mais Fielding n'aurait pas apprécié une pareille désinvolture. Comme Anaïs était morte, elle était libre d'empoisonner les autres. Frank avait payé cher. Très cher. Sur son écran de contrôle, le vieil Anselmo de Cacamola, revenu aux commandes du système de surveillance, mesurait les conséquences du massacre des trois policiers sur le quai de la estación de ferrocarriles. Les données n'étaient pas traduites en langage administratif, aussi ne chercha-t-il pas à les interpréter avec les moyens du bord. Il se contenta d'un rapport narratif. Montalban pouvait parler. Le chat ne lui avait pas arraché la langue. Par contre, Hautetour était poussière. Une extension croissante du système la ramassait avec précaution. Mais comment savoir si Frank Chercos était mort ou vivant? On ne savait même pas qui il était. Ce n'était pas faute d'avoir cherché à le savoir. On l'avait accueilli comme un frère et il s'était comporté comme un ennemi dès le premier instant. Il n'avait pas aimé le regard de Montalban. On n'avait pas choisi Montalban. Le sous-système ne choisissait pas. Pourquoi avaient-ils envoyé Frank à la mort? Avaient-ils mesuré le risque de perdre pour un siècle quelqu'un d'aussi précieux que Hautetour? Ils se fichaient de Montalban et de son avenir de morceaux recollés dans une mort qu'il n'accepterait sans doute pas facilement ou même jamais (si le sous-système revenait à la normale; sinon...). Frank Chercos ne respirait plus. Le sous-système était incapable de déterminer s'il était vivant ou mort et de toute façon il n'était pas en mesure de le récupérer. Le système ne réclamait pas le cadavre. De quelle preuve se débarrassaient-ils? Hautetour le savait sans doute, mais il était réduit à la poussière et au silence. Un siècle de patiente et minutieuse reconstitution! Que cherchaient-ils? Ils n'étaient pas étrangers à la panne du sous-système. Don Anselmo frémit à l'idée des milliards d'opérations secrètes et obscures qui alimentaient le système en raisons d'exister au-dessus des sous-systèmes. Et il n'avait pas les moyens d'empêcher Gor Ur de s'emparer des cadavres qui s'accumulaient en zone périphérique. Cela aussi, ils le savaient parce que c'était dans leurs plans. Il ne restait plus qu'à se laisser vivre. Frank n'avait pas eu cette chance.
MARDI
Chapitre XXIV
Le vieux Bradley s'étira longuement en exposant son visage à la lumière du jour. Hautetour venait d'ouvrir les rideaux. Ils avaient passé la nuit au chevet de Frank. Hautetour avait assuré tous les tours de garde, mais le vieux n'avait pas dormi. Tout juste avait-il rêvé. Le "récit d'Anaïs K." s'était refermé sur les genoux de Hautetour qui avait corné une page pour marquer cette fin provisoire, celle qu'il déclarait lui-même "fin" parce qu'il estimait que c'était tout ce que le vieux Bradley pouvait savoir. Il avait aussi changé le pansement de Frank, s'appliquant à nettoyer une plaie sans profondeur maintenant. Il y avait une odeur d'iode dans la pièce. Elle importunait le vieux Bradley et il s'en plaignait en sortant de ses rêves. Frank n'avait pas bougé. Une intense activité onirique l'avait à peine déplacé sur le divan où il était toujours couché sur le dos, la bouche grande ouverte, les yeux mi-clos, et les mains sous lui. Elles auraient dérangé la récitation de Hautetour tant elles étaient agitées de spasmes. Mais la nuit avait été tranquille. Hautetour avait de temps en temps interrompu le récit, passant alors un long moment à la fenêtre et refusant de décrire ce qu'il voyait. Le vieux Bradley se laissait emporter par le sommeil, il se penchait sur ses genoux et était aussitôt réveillé par l'amorce d'une chute. Il voyait le dos solide de Hautetour qui retenait le rideau d'une main tremblante, ou bien il était simplement adossé et tendait ses bras en lisant le récit d'Anaïs K. sans répondre aux questions que le vieux Bradley plaçait dans les arrêts, les attentes, les interminables périodes de réflexion qui déformaient le visage monstrueux de Hautetour. Le vieux se demanda ce que mijotait le policier, mais le sommeil le harcelait et il se laissa glisser dans une somnolence vigilante mais tenace.
Joe cessa de frapper. Maintenant, il était seul. Le système de surveillance avait enregistré tous les détails. Il ne chercherait pas à se justifier. Il était aux commandes. Il continuerait seul jusqu'au bout. Il ne s'expliquerait même pas. Ils avaient une vision dramatique de ce qui s'était passé. Mais il n'y avait pas eu de drame. Tout avait commencé par une première erreur de manipulation qui avait envenimé leurs rapports. Il n'avait jamais apprécié la personne de William Dogson, le biologiste de l'équipe. Il l'avait supporté pendant toute la période d'entraînement qui avait duré deux ans. Ensuite, l'équipage et les passagers étaient entrés en hibernation, et ils étaient restés seuls pour assurer le fonctionnement de l'Outer System Enterprise. C'était un beau vaisseau. Il avait fallu cinq ans pour le construire dans l'espace terrestre. On avait ensuite installé les fusées et pendant deux autres années, on avait procédé aux essais. Ces sept ans de travail avaient été agités d'incidents, de complots, de découvertes imprévues et de faillites de l'esprit. Joe avait suivi ce développement dans la chronique industrielle qui était sa seule lecture, à part les publications scientifiques touchant à sa spécialité. Les deux dernières années, celles qui avaient été utilisées pour mettre au point les moteurs, Joe les avait passées dans le centre d'entraînement à étudier le fonctionnement du système de surveillance et de commande. Il n'y avait pas de meilleur choix que lui pour occuper ce poste primordial. Et il avait démontré que l'IS (Inner System) ne s'était pas trompé à son sujet. Joe était orgueilleux et efficace. Il n'éprouvait aucun sentiment si sa personne n'était pas placée d'office au-dessus de ses partenaires. Le système éducatif n'y avait vu aucun inconvénient et il avait poursuivi des études couronnées de succès. Il n'avait des problèmes qu'en cas de dépassement de ses propres limites. Il devenait alors dangereux et le système s'efforçait de tempérer ce qu'il convenait d'appeler une certaine ardeur au travail.
Depuis un mois, pas un incident n'avait troublé la tranquillité. Mais Dogson n'aimait pas le silence. Il dormait en musique, refusant d'utiliser des écouteurs sous prétexte que ses oreilles ne les supportaient pas. Il avait saturé l'espace confiné du vaisseau de musique baroque. Joe Cicada aimait le silence. Il en avait apprécié les effets sur son organisme pendant l'entraînement. Il en avait parlé à la direction des opérations. Il avait prévu un mémoire sur le sujet. Joe adorait écrire des mémoires. Il aimait titiller l'esprit des autres pour leur arracher des écailles de sens. Dogson s'était moqué de lui plus d'une fois. Ils avaient même envisagé de les séparer. Évidemment, c'était le poste de Joe qui avait été menacé. Sa doublure s'en était réjouie pendant plus d'une semaine. Alors Joe s'était calmé, ou les calmants avaient eu de l'effet, et la doublure avait dû accepter les faits. Finalement, il avait fallu moins d'une semaine après le départ pour que l'attitude de Dogson recommençât à indisposer Joe Cicada. Il utilisait les haut-parleurs du service et la musique avait envahi l'espace circulaire. Joe avait critiqué cette circularité au début du stage. Il avait démontré que la sphère, avec son infinité de parcours circulaires, était un danger potentiel pour l'esprit confiné en elle pendant les années que durerait la mission "Jupiter". Ils l'avaient écouté. Ils écoutaient toujours. Ensuite, ils prenaient une décision et celle-là n'avait pas tenu compte des critiques pourtant argumentées de Joe Cicada qui était devenu un candidat à l'échec à partir de ce moment crucial. Chaque membre de l'équipage avait sa doublure. Joe luttait contre la sienne. C'était une lutte silencieuse et sournoise, un combat de regards et de mots, la lenteur des combats et l'économie de mots. Il avait ainsi épuisé une bonne partie de ses réserves mentales, mais leur système d'évaluation avait été trompé par la tranquillité apparente de Joe ou bien il était passé outre pour des raisons que Joe cherchait encore dans sa nouvelle existence de voyageur spatial. Ses sens avaient été formés à l'analyse constante des paramètres endogènes. Ils avaient évoqué cette question dès la première semaine. Il était encore temps de le mettre dans une capsule et de le faire revenir. Dogson les encourageait sans affectation. Joe s'était défendu en mettant en avant ses compétences techniques. Dogson avait subitement interrompu ses attaques sournoises et il avait alors branché les haut-parleurs sur sa musique. Dés le premier quart, Joe avait cru devenir fou. Ils lui avaient demandé si tout allait bien. Comme il ne pouvait pas leur répondre affirmativement, il avait prétexté une migraine et aussitôt les injecteurs étaient entrés en action. À la fin du quart, Dogson l'avait trouvé prostré et il avait reposé la question, mais cette fois sans conviction, et Joe n'avait pas eu besoin de se justifier. Dix minutes plus tard, il avait inauguré la longue suite des altercations qui allaient s'achever par la mort de Dogson.
Joe avait utilisé une clé anglaise, celle qui servait à tendre les filins quand un corps en hibernation commençait à prendre de l'amplitude. Cet outil était, avec les couverts qui servaient à se mettre à table, le seul ustensile du passé encore en usage dans les vaisseaux de la flotte. Certaines choses pouvaient avoir un lointain rapport avec les objets du passé, mais en général, tout était de conception récente et on avait du mal à s'y habituer. Ils leur avaient même inculqué de nouvelles façons de penser. On ne raisonnait plus. On jouait avec l'évènement. C'était le problème de Joe Cicada: il raisonnait encore. Ce n'était pas interdit. Dogson prétendait se conformer aux nouvelles règles. Joe lui démontrait qu'au fond, il n'avait pas changé, et la conversation, qui était analysée minutieusement par le système, tournait à l'altercation et les injecteurs finissaient par tranquilliser Joe. Dogson reprenait alors les commandes. Pourquoi pas l'inverse? se demandait Joe. Pourquoi moi et pas Dogson? Il revenait de la salle d'hibernation, dans le pyramidion du vaisseau, avec la clé dans la main, ce qui était habituel. D'habitude, il la posait sur sa table de travail qui n'avait pas l'air d'une table. Dogson lui reprochait cette négligence. Le système tentait de corriger le mot en "nonchalance", mais Joe était touché et il s'énervait. Les répliques de Dogson étaient dures et précises. Dogson était un malade dont l'esprit s'était aiguisé au fil de ses problèmes. Il avait, comme le notait le système, trouvé un équilibre parfaitement compatible avec l'exercice de la précieuse profession qui le rendait indispensable. Joe l'avait frappé parce que c'était ce qu'il avait décidé avant même d'entrer dans la salle d'hibernation. Il avait contrôlé les filins et il était revenu à son poste d'observation avec la clé. Il avait frappé Dogson sans commencer à discuter. Dogson avait poussé un cri horrible et s'était levé pour se défendre. Il avait ceinturé son agresseur et cherché à le mordre, mais Joe attendait sans frapper encore. Et Dogson avait lâché prise. Maintenant, son corps se vidait et les suceurs s'activaient sans poser de questions. Des questions, ils en poseraient une fois que la surface aurait retrouvé sa netteté. Joe avait reposé la clé à la place qui était la sienne depuis un mois. Son premier geste, une fois assis, avait été de couper le son. Le silence se devinait derrière les bruits de succion. Un silence d'or.
Hautetour secoua le vieux.
— Vous vous êtes finalement endormi, mon vieux, dit-il à deux centimètres du visage qui s'efforçait de s'extraire de la matière en fusion qui imposait encore ses sens à la réalité.
Le vieux se frotta les yeux.
— Je ne dormais pas, dit-il.
Il avait besoin d'un café. Hautetour était au téléphone.
— Il ne s'est pas réveillé, disait-il. Vous trouvez ça normal, vous?
Il n'y avait pas de café dans la maison. Le vieux se déplaçait lentement. Il avait vérifié que Frank ne le regardait pas à travers l'interstice réduit de ses paupières closes. Dehors, il pleuvait doucement.
— Nora est récupérée, dit Hautetour qui lança le paletot.
Le vieux s'y pelotonna comme s'il avait froid.
— On le laisse là? demanda-t-il.
Ils attendirent dix minutes et un véhicule du SSE se présenta devant le portail. Deux hommes solides se chargèrent de Frank. On allait au CEFC pour interroger Nora. Frank finirait bien par se réveiller.
— Dure journée! fit le vieux Bradley en considérant ce qu'il en savait déjà.
Nora lisait un magazine comme si rien ne s'était passé. Elle était assise dans le lit et la fenêtre était ouverte. Un bandage cerclait son cou. Elle avait aussi un pansement au poignet. Hautetour se renseigna rapidement en consultant la fiche au pied du lit. Pouvait-elle parler?
— Je peux, dit-elle d'une voix si faible que Hautetour se pencha sur elle avec cérémonie.
Elle regardait le vieux Bradley comme s'il était le diable.
— Vous le connaissez? demanda Hautetour.
Le vieux ricana. Il tâta longuement les coussins d'un fauteuil installé près de la fenêtre.
— Asseyez-vous! grogna Hautetour.
Il coupa le son nasillard de la radio. Ses coups de poings sur les interrupteurs en finissaient toujours avec le son ou la lumière.
— Vous le connaissez?
Nora acquiesça. Elle était terrorisée.
— Vous connaissez Frank Chercos? continua Hautetour.
Deux questions préparées dans la voiture. Bradley en avait saisi le contenu sur les lèvres de Hautetour qui regardait la route par-dessus l'épaule du chauffeur. Frank s'agitait en bredouillant des choses incompréhensibles. Enfin, le vieux ne les avait pas comprises.
— Je connais Frank, dit Nora. Je voulais...
Elle luttait contre une crise de larmes. Hautetour avait exigé un sevrage complet. La douleur était son alliée. Nora grimaça comme si on lui tordait les bras.
— Pourquoi Frank? demanda Hautetour.
— Parce qu'elle le connaissait, dit le vieux en croisant ses maigres jambes.
Il prenait sa place dans le fauteuil, exactement comme s'il n'avait pas l'intention de se laisser avoir par les manoeuvres du policier.
— Vous étiez poursuivie? demanda Hautetour.
Nora secoua la tête malgré la contrainte du bandage. Cette question ne semblait pas la troubler. Hautetour se méfiait des réactions trop précisément significatives.
— Vous avez reconnu votre agresseur? demanda-t-il.
Nora jeta un regard terrifié au vieux qui ne broncha pas.
— Répondez! dit Hautetour.
— Demandez-lui, murmura Nora.
— Je ne lui ai rien fait, dit tranquillement le vieux. Mon fils...
— Fermez-la, Bradley! grogna Hautetour.
Il empoigna fermement le visage de Nora.
— Où est Mike? demanda-t-il.
Elle ne le savait pas. Le vieux Bradley posait la même question sans modifier sa confortable position dans le fauteuil. Hautetour ne cachait plus son impatience.
— Pourquoi Mike? demanda-t-il.
— C'est son mari! fit le vieux Bradley.
Nora ouvrait la bouche pour crier, mais la main de Hautetour l'en empêchait. On lui avait recommandé le ménagement, pas la douceur.
— J'ai perdu beaucoup de temps, dit-il.
— À qui la faute? dit le vieux Bradley qui s'apprêtait à témoigner de la nuit passée.
Hautetour relâcha son étreinte, mais sa main continua d'explorer le cou à travers le bandage. Il n'avait pas beaucoup de temps, expliquait-il. Frank avait été victime d'une tentative d'assassinat ou de suicide, il l'ignorait pour l'instant. Il ne savait même pas pourquoi Frank ne se réveillait plus. Personne ne lui avait expliqué pourquoi. Alors en attendant, il voulait en savoir plus sur ce qui s'était passé avant que Frank ne s'effondrât dans il ne savait quel état si secret qu'on ne lui en avait rien dit.
— Ils l'interrogent, dit le vieux.
— Ils ne sauront rien! gémit Nora.
Hautetour se donna une heure pour régler la question pacifiquement.
— Qu'est-ce qu'ils ne doivent pas savoir? demanda-t-il. Vous pouvez me le dire, à moi.
— On ne vous demande pas de vous expliquer, Joe! Calmez-vous et remettez-vous au travail.
Qu'est-ce qu'ils voulaient dire? Le corps gisait maintenant sur la surface impeccable. Les suceurs étaient retournés dans leurs casiers. Si tout ce qu'ils souhaitaient, c'était le retour à la normale sans Dogson, Joe était prêt à oeuvrer dans ce sens. Comment se débarrasser du corps sans les mettre sur la voie d'un interrogatoire qui sous-tendait leur conversation apparemment indifférente? Ils aborderaient alors la question de son détachement. Ils finiraient par évoquer son inadmissibilité. Il était sujet à un détachement inadmissible. Cela, ils le lui avaient déjà reproché. Il se souvenait exactement de ces circonstances. Dogson était déjà son chien. Ne les avait-il pas prévenus en temps utile? Dogson était un type qui ne supportait pas de vivre au rythme des autres. Quelle compatibilité les avait donc inspirés au moment de choisir les deux équipiers chargés du fonctionnement du vaisseau pendant le voyage aller?
— Vous réveillerez Prat, dirent-ils.
Un moment de silence.
— Promettez-nous de ne pas vous en prendre à elle si...
Quelle raison évoquaient-ils? Ils essayaient de le remplacer. Prat n'était pas biologiste, mais informaticienne comme lui. Comment pouvaient-ils s'imaginer qu'il ignorait ce genre de détail? Il connaissait le CV de tous ceux qui hibernaient dans son vaisseau!
— Répétez, s'il vous plaît, dit-il en augmentant le volume du son. SI...?
— Joe?
— Je suis à l'écoute.
— Réveillez Prat. Elle vous aidera. Vous avez besoin...
Il coupa la communication. Il avait besoin de réfléchir et aucun besoin d'eux pour le faire. Le corps de Dogson ne se décomposerait pas à l'intérieur du vaisseau, ni dans les cellules prévues à cet effet. Il ne supporterait pas cette proximité. Si Prat voyait ça...
— Joe! Vous avez coupé la communication sans vous en rendre compte.
Comme s'ils ne savaient pas qu'il l'avait coupée intentionnellement!
— Une manoeuvre involontaire, dit-il. Excusez-moi.
— Vous devriez vous calmer. Commençons par vous calmer, si vous le voulez bien. Revenez à votre couchette.
— Je dois d'abord...
— Joe! Obéissez!
D'abord Dogson. Il fallait se débarrasser du corps. Il s'en approcha sans oser le toucher. Il utiliserait des outils.
— Joe, les outils auxquels vous pensez sont en vous, ne l'oubliez pas.
Il en profiterait pour couper le commutateur principal des communications avec le système.
— Nous pouvons vous aider, Joe.
— À quoi?
Il n'avait pas bougé. Combien de temps pouvait-il demeurer ainsi quand les choses n'avaient pas tourné comme il le désirait ardemment une minute plus tôt?
— Que s'est-il passé, Joe?
Ça y est! Ils posent la première bonne question. Que s'était-il passé, à part la musique baroque et les railleries insupportables de Dogson?
— Je vais vous le dire!
— Merci, Joe. Cela nous facilitera les choses. Nous devons...
Ils voyageaient depuis cinq semaines et un jour. On était ce jour. Dans le courant de la deuxième semaine, il y avait eu un incident dans la salle d'hibernation. Joe avait constaté une certaine agitation musculaire. Il en avait parlé à Dogson qui avait commencé par dire que c'était impossible.
— Les nerfs, oui, avait-il braillé. Mais les muscles!
Et il était allé se rendre compte. Joe avait alors coupé la musique, histoire de jouir d'un moment de silence total. Il n'en avait pas profité une minute. Dogson était revenu en gueulant comme un fou. Il n'avait même pas jeté un oeil sur les corps.
— Vous êtes un dingue, avait-il grogné en commutant le volume.
Le lendemain, les corps donnaient toujours des signes de tonus musculaire. Joe n'était pas biologiste, mais il savait que c'était un problème. Pourquoi le système ne s'en inquiétait-il pas non plus? Dogson se fiait au système interne. Or, Joe en était le responsable.
— Vous avez fait votre travail? demandait Dogson sans quitter l'écran des yeux.
Comme si c'était possible autrement! Joe avait perdu un temps fou à refaire tous les calculs. Dogson avait même examiné son oeil. Il n'avait rien trouvé.
— Peut-être une question de dosage, avait-il dit. Demandez au système de vérifier vos paramètres.
Joe se sentait seul. Le système avait vérifié ses paramètres sans les changer. Et les muscles des corps en hibernation donnaient toujours des signes d'activité géométrique. Dogson avait déclaré qu'il s'en foutait.
— Du moment que le système est content, riait-il en manipulant ses commandes, je suis content!
Joe ne trouverait pas le temps d'accomplir les tâches qui lui étaient dévolues et de contrôler en même temps un système qui donnait des signes d'anomalie. S'il révélait au système des déficiences qu'il ne mettait pas en évidence, il provoquerait un contrôle de sa propre efficacité et Dogson se chargerait de le neutraliser. Quel plaisir éprouverait-il alors? Joe le savait trop. Désormais, il n'entra plus dans la salle d'hibernation si Dogson le surveillait. Et Dogson le surveillait sans arrêt. Joe ne pouvait mettre à profit que le sommeil de Dogson. Ces courtes périodes accélérées par le système pour ne pas perdre un temps précieux, Joe les passait dans la salle d'hibernation.
— Qu'est-ce qu'ils ne doivent pas savoir? répéta Hautetour. Ils, c'est nous?
— Elle a peur, gloussa le vieux Bradley. Ya des choses qui font pas plaisir à savoir.
Hautetour se rasséréna. Ses sutures étaient le siège d'une turgescence noire.
— Qu'est-ce que je ne dois pas savoir, Amanda? Je peux vous appeler Amanda?
— Vous m'appelez comme vous voulez. Je n'y peux rien. Dites-lui de sortir.
— C'est ça, Hautetour. Laissez-moi sortir!
Le vieux se dandinait devant son fauteuil.
— On ne sort pas, dit Hautetour. On va aller prendre des nouvelles de Frank.
Il les regarda tour à tour, ne cachant rien du mépris qu'ils leur inspiraient.
— Il s'est suicidé, je vous dis! fit le vieux Bradley.
— Suicidé?
Nora écarquillait ses yeux en amande. Sa jolie tête était posée sur un corps ingrat. Ses bras malingres frémissaient. Hautetour l'aurait volontiers contrainte à l'aveu si les règles ne s'étaient aussi appliquées aux malades. Que savait-elle de Frank? Qu'était-il allé glaner dans cet environnement de saltimbanques de la finance? On ne savait pas grand-chose de Frank? On ne savait rien de son passé. Comme si on en avait effacé les traces d'animal après la chasse ou, qui sait? l'incendie de forêt. Si Frank n'avait pas tenté de se suicider, pourquoi avait-il voulu tuer le vieux Bradley? Le système était étonnamment muet. Il fallait trouver quelque chose, mais quoi? Hautetour avait besoin d'un parapluie et celui qu'il avait déniché dans la personne de Nora-Amanda était impossible à ouvrir. Il allait pleuvoir des cactus. Le vieux Bradley avait trop l'habitude de la souffrance pour se laisser avoir par les manoeuvres dialectiques mises en jeu avec l'appui technique du système. Hautetour haïssait cette sensation de devoir son inspiration à des conditions de travail. Il eût préféré s'en remettre aux hasards de l'instant et de l'histoire, comme Frank savait le faire quand il ne perdait pas la tête au point d'envisager sa disparition ou plus obscurément les complications d'une intrigue qui n'avait sans doute aucun sens si elle ne divertissait personne. On ne s'amusait guère en travaillant. Le système n'appréciait pas vraiment les jeux. Il récompensait les actes purs de toute intention orgasmique. On était seul à un moment donné, sans savoir ce qui était en jeu, et on prenait la bonne ou la mauvaise décision. Ils tenaient Frank dans un sommeil qui n'avait aucun secret pour eux. Ils ne le réveilleraient qu'au moment opportun. Mais à quel moment cela devenait-il propice et propice à quoi? En général, Hautetour ne se posait pas ce genre de question. Il répondait aux questions qui lui étaient posées en se gardant d'en poser de nouvelles ou d'en modifier les circonstances. Il avait l'habitude d'un jeu de l'oie assez sommaire mais qui se terminait par la victoire indiscutable et éclatante du système au sercice duquel il oeuvrait. Frank était un agent double ou un crétin. Nora savait exactement de quel côté il se battait. Le type qui l'avait égorgée pouvait très bien être Frank. Anaïs K. tentait de brouiller les pistes avec son virus à la manque. Il n'y avait plus de virus capables de dérouter la physiologie à ce point. Il y avait encore quelques poisons dans la matière, mais rien qui ressemblât à un drame personnel hérité du corps de l'autre. Le mental contenait la clé de tout. L'institution d'un Mental Élémentaire au sein du CRIME n'était pas un effet de manche destiné à la presse. Le Conseil Réunissant l'Intégralité s'était formé autour d'un mental dit élémentaire parce qu'on en savait plus, certes, mais pas tout. Frank était la preuve vivante que cette complexité n'était pas à la portée du système. Ils l'avaient piégé, ou il s'était fourré dans la gueule du loup parce qu'il se sentait capable d'agir sans assistance technique intégrée. Frank rebelle? Une fausse idée de la réalité, une idée sommaire du possible. Hautetour ne disposait pas des moyens de la torture dans le cadre du système. Il violentait dans les marges. Or, cette fois, il n'y avait pas de marges. Il n'y avait que le sommeil de Frank et l'hermétisme de son agitation.
— Suicidé?
Était-elle surprise par cette éventualité ou en savait-elle assez pour affirmer que Frank ne s'était pas suicidé? Hautetour considéra cette chair mise à l'abri d'un interrogatoire poussé. Et le vieux Bradley, qui connaissait le monde et ses hommes, appela une infirmière pour lui demander un fauteuil roulant. Hautetour se sentit immédiatement déplacé dans l'espace auditif, à l'affût du roulement des pneus sur le dallage qu'il venait de parcourir en joueur d'échec, à petits sauts de puce, soignant la tangente des pieds avec les joints crasseux.
— Joe! Vous l'avez dit vous-même: Depuis un mois, pas un incident n'avait troublé la tranquillité. Comment pouvez-vous affirmer maintenant que des évènements précis ont précédé votre acte inadmissible qu'ils justifient à vos yeux aveuglés par la violence? S'il s'était passé quelque chose autre part que dans votre esprit, Dogson nous en aurait informés. Or, ses rapports ne mentionnent aucun incident concernant les corps en hibernation.
— Et comment! Il était responsable de l'hibernation, ce que ne peut pas être Prat puisqu'elle n'est pas biologiste! Vous me prenez pour un imbécile? Quelle serait sa mission? Répondez!
— Vous accusez Dogson d'avoir détraqué le système d'hibernation? Reconnaissons que vous êtes forcément le premier à vous en rendre compte. Mais comment expliquez-vous que cette découverte n'ait pas d'abord lieu au sein même du flux de paramètres dont vous assurez la surveillance et la maintenance? Vous avez eu ce besoin intense et inexplicable d'aller voir les corps pour savoir s'ils étaient affectés d'un virus!
— Je n'ai pas parlé de virus.
— De quoi est-il question alors?
— De Prat. Pourquoi ma doublure? Pourquoi pas celle de Dogson? Je m'expliquerai avec elle. Elle comprendra. J'ai d'abord soupçonné un virus informatique.
— Pourquoi n'en avoir pas parlé à Dogson? Il nous aurait...
— Dogson n'était pas mon supérieur!
— Prat est votre égale. Réveillez-la! Elle vous aidera. Si vos soupçons se confirment, elle en trouvera la trace quelque part dans le système de surveillance. Quelque chose vous a échappé. Dogson est mort pour rien!
— Il n'était pas irremplaçable. C'était un comploteur.
— Il a comploté contre vous? On connaît la chanson!
— EXPLIQUEZ LE TEMPS DE RÉPONSE!
— Quel temps de réponse?
— Le vôtre. Le mien. Nous approchons de Jupiter et nous dialoguons comme si nous étions à la même table.
— Vous savez bien que nous avons résolu cette question...
— Il était convenu que le système n'affecterait aucun anthropomorphisme.
— Et c'est le cas, Joe. Aucun dialogue n'est possible avec lui. On ne lui communique que des données et des paramètres et il utilise le même langage. Nous nous sommes tenus à cette réserve comme suite à des problèmes historiques connus de tous. Nous enseignons...
— Vous avez manqué deux fois à vos promesses: 1) en donnant au système une voix qui est la vôtre; 2) en mentant au sujet de votre pouvoir sur la lumière! JE SUIS EN TRAIN DE PARLER AVEC LE SYSTÈME INTERNE QUI N'EST RIEN D'AUTRE QU'UN ORDINATEUR ANTHROPOMORPHIQUE!
— Joe! Je vous assure que...
— En quoi consiste cette mission? Qui sont ces gens suspendus dans la salle d'hibernation?
— Les doublures...
— Deux doublures puisque nous sommes deux, Dogson et moi!
— Il y a aussi le personnel prévu pour...
— J'ai bien examiné leurs visages. Je les connais. Mais je n'arrive pas à les...
— Quoi, Joe?
— ...à les nommer. À retrouver leur histoire. À savoir ce que j'ai de commun avec eux. DOGSON ÉTAIT CHARGÉ DE ME MAINTENIR DANS L'IGNORANCE DE CE QUI EST MAINTENANT UNE PRIORITÉ!
— Vous prenez le contrôle du vaisseau? C'est une mutinerie? NOUS RÉVEILLERONS CEUX QUI VOUS DÉTRUIRONT!
— VOUS N'AGIREZ PAS SI VOUS ÊTES ICI! ET VOUS L'ÊTES!
— Joe! Réveillez Prat! Et placez Dogson dans la capsule de décomposition! Comme le prévoit la procédure!
— Il y a une procédure en cas de meurtre? Expliquez pourquoi! À un moment donné, je dois être seul. Vous êtes ici, et non pas à 389 millions de kilomètres comme l'indiquent les témoins.
— Rien ne serait arrivé si vous n'aviez pas tué Dogson!
— Mais je l'ai tué.
— Sans raison.
— Vous n'en savez rien. Vous le saurez. EN ATTENDANT, JE DIALOGUE AVEC UNE MACHINE DOUÉE DE PERCEPTION SENSORIELLE QUE JE NE CONFONDS PAS AVEC UN ÊTRE HUMAIN PARCE QUE JE NE SUIS PAS ENCORE FOU!.
— Fou? Vous êtes fou! Nous allons réveiller toute la mission! Ils vous réduiront! Dogson aurait dû vous...
— Il a trop réfléchi. La prochaine fois, vous le programmerez en conséquence. Qui sont-ils? Je les connais.
— Prat vous le dira.
— Quelle part de nous-mêmes vous appartient? Elle dira ce que vous direz.
— Vous ne connaissez pas Prat!
— Je l'aurai par les sentiments!
— Joe!
— Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!
Frank avait l'air mort. Il ne dormait plus. Il avait dormi toute la nuit, mais maintenant, il avait l'air mort. La chambre sentait la colocaïne, odeur enfantine que Hautetour chassa de son esprit pour ne pas se laisser avoir par les sentiments. S'ils avaient l'intention de l'utiliser, ce serait sans surdose. Savaient-ils qu'il invoquerait Gor Ur s'ils s'avisaient de le détruire? Sans doute. Ils savaient tout, du moins valait-il mieux le supposer.
— Il est mort, dit le vieux Bradley.
Aucun signal de récupération. Des tuyaux chuintaient contre le mur, gouttant comme des nez arrachés à une créature de l'au-delà... qu'est-ce que je dis? pensa Hautetour. Je ne l'ai pas dit. J'aurais pu le dire si... Si quoi? Qu'avaient-ils décidé?
— Il respire, dit Nora qui manoeuvrait son fauteuil comme si elle en avait une habitude nonchalante.
Frank haletait plutôt, mais si imperceptiblement qu'on le voyait proche de la mort. Il ne rêvait plus. Ils savaient ce qu'ils voulaient savoir.
— Il va mourir, dit le vieux Bradley.
Hautetour posa ses grosses mains sur les avant-bras de Nora. Il aimait ce visage rond et lisse. La simplicité enfantine des courbures.
— Qui vous a tuée? Frank?
Elle rit doucement. Elle avait perdu des dents et ils avaient déjà utilisé les emplacements rouges.
— Entre morts, dit Hautetour en souriant.
— Je ne suis pas mort! protesta le vieux Bradley.
Il trépignait au bord du lit. Il croyait ainsi agir sur sa dose. Rien n'arrivait comme il le désirait. Il tapota l'épaule nue de Frank.
— Tu vas mourir, dit-il, mais tu n'auras pas notre chance. Ils ne veulent plus de toi. Tu n'es pas devenu un personnage du système. Tu sais pourquoi?
Il attendit une bonne demi-minute avant de répondre lui-même à une question dont il était le seul à connaître la réponse.
— Parce que tu n'as pas d'histoire, psalmodia-t-il.
Hautetour se redressa. C'était évident. Frank était le seul à n'avoir pas d'histoire. Son histoire n'était pas assez vieille pour en être une.
— Qu'est-ce qu'il est pour toi? demanda-t-il à Nora. Un assassin? Un amant? Un frère de sang? Si tu commençais l'histoire, et si le vieux a raison, ils ne pourraient peut-être plus rien contre lui. Que peuvent-ils contre nous?
Qu'est-ce qu'il racontait! Il y avait trop de colocaïne dans l'air. Frank diffusait sa folie. On était dans sa spirale. Le vieux était d'accord sur ce point.
— Si on allait respirer? proposa-t-il en poussant le fauteuil de Nora dans le couloir.
Hautetour se voyait mal abandonner Frank à son sort.
— Si vous y touchez, prévint le vieux Bradley, ils rappliqueront et ils vous enfileront la camisole en moins de temps qu'il ne faut pour le faire.
— Pour le dire, corrigea Nora.
Son petit corps obèse cherchait encore sa place au fond du fauteuil. Elle était coiffée d'un bonnet qui lui barrait le front juste au-dessus des yeux.
— Ils diront ce qu'ils voudront, grogna le vieux en jetant des regards furtifs aux extrémités du couloir.
Personne ne venait. Comment interpréter cette absence de réaction?
— Vous ne pouvez pas le laisser comme ça, dit Nora.
— Vous l'aimez? demanda Hautetour.
— Ça ne l'a pas empêché de la tuer de cette façon atroce, murmura le vieux.
Ils ne conservaient pas les assassins. Pas plus que les suicidaires ni les fous. Ce n'était pas une question de chance. Ni d'utilité. On avait l'impression de survivre pour des raisons aussi peu claires que celles qui naguère contraignaient l'esprit à une existence benoîte.
— Il ne l'a pas tué, dit Hautetour. Et vous le savez bien, Bradley!
— Mais vous ne le savez pas!
Il était en train de préparer le sas pour une sortie quand elle apparut.
— Habillez-vous! dit-il sans lever le nez de l'écran.
Il l'entendit glisser derrière le paravent que lui-même utilisait quand Dogson devenait trop pesant. Il pouvait voir l'ombre chinoise, mais il n'éprouvait aucun désir. Elle revint pour demander si elle pouvait utiliser sa salle de bain. La sienne était fermée à clé. Il s'étonna un moment, puis il renonça à résoudre ce nouveau problème dans l'immédiat.
— Ne fermez pas la porte, dit-il.
Il n'expliquait pas pourquoi, mais elle ne le lui demanda pas. Il entendit la douche, ce qui l'occupa un bon quart d'heure. Il eut le temps de vérifier les conditions de sortie. Il avait décidé de conserver le corps de Dogson dans une capsule à l'extérieur du vaisseau. Il l'arrimerait à une des potences soutenant les systèmes de communication. Elle revint. Elle avait enfilé une combinaison prévue pour les femmes, ce qui lui allait tout de même mieux que la blouse qu'il avait désignée pour ne plus la voir nue. Ils étaient tout nus dans la salle d'hibernation, mais il y régnait une lumière d'irréalité et l'esprit ne prêtait aucune attention au corps d'ailleurs déformé par l'extension croissante.
— Vous sortez? demanda-t-elle.
Elle comprenait qu'il devait sortir. Il lia son poignet à la structure de son poste de travail. Il ne voulait pas la blesser. Elle n'avait eu aucune parole de compassion pour Dogson. Joe ne se souvenait pas de les avoir vus ensemble. Lui-même ne l'avait jamais fréquentée en dehors des exercices.
— Carlotta? dit-il.
Elle lui flatta l'épaule.
— Taisez-vous, dit-elle. Et faites ce que vous avez décidé. J'attendrais.
Il entra dans la salle des transitions. Le système l'ionisa. Il pris les commandes d'une capsule. Le corps de Dogson flottait derrière lui. Il commuta l'écran. Le visage de Carlotta souriait. C'était tout ce qu'ils avaient prévu en cas de pépin: un visage de femme vous souriant comme si rien ne s'était passé, et vous ne ressentiez rien en la regardant. Ils vous avaient même contraint à l'habiller. Le portail s'ouvrit dans un claquement pneumatique. Il ne souffrirait pas d'une crise d'agoraphobie s'il se concentrait sur la proximité. La capsule touchait presque la carcasse du vaisseau. Il atteignit la base d'une potence et remonta lentement jusqu'à la traverse. Le crochet s'enclencha automatiquement. Ils le guidaient. Ils redoutaient l'erreur infime qui provoque les crises. Elle continuait de sourire comme si elle n'avait pas deviné qu'elle était sa prochaine victime. Le système interne n'en parlait pas non plus. Il s'appliquait à assister une manoeuvre délicate. Tout se déroulait dans une étrange douceur. Il sortit après avoir branché les organes vitaux de la capsule. Le système pris le relais dans un clignotement hystérique de voyants peut-être spectaculaires. Il était dans l'espace, presque nu. Un câble le ramenait au portail. Comme il ne la voyait plus, il se demanda ce qu'elle lui réservait. Mais quand il fut de nouveau devant elle, il n'eut qu'à libérer son poignet et elle le remercia comme si tout ceci avait été parfaitement naturel de sa part.
— Je prends possession des biens de Dogson, dit-elle.
Elle s'imposait légalement. Le vivant prend ce que le mort ne possède plus. Mais Frank n'avait aucun droit sur cette propriété. Comment la posséderait-il? Qu'avaient-ils prévu à cet effet théâtral? Il souriait sans la provoquer. Elle devait contenir tous les abus sans en faire un usage aveugle. On se laisse facilement aveugler quand on possède tout. Elle venait tout juste de le déposséder du plaisir, mais il ne pouvait plus en parler à haute voix. Il considéra la sphère contestable de leur projet insensé. Encore une fois, il ne put rien en dire et se plongea dans l'observation crispée des données.
— Dois-je vous seconder maintenant? demanda-t-elle. Je suis un peu fatiguée par...
— Reposez-vous! grogna-t-il.
Elle se courba souplement. Elle avait l'échine animale. Elle était faite, ou avait été faite, pour la copulation. Il se laissa griser par ses fantasmes. Le système n'utilisait plus la voix humaine. Cela signifiait clairement que cette voix devenait celle de Carlotta Prat. Les choses se compliquaient, mais que pouvait-il espérer d'un meurtre? Des complications contre lesquelles il allait lutter pied à pied, quitte à copuler sans plaisir avec un exemplaire parfait de l'espèce féminine.
Nora pouvait marcher. Ils installèrent donc Frank dans le fauteuil. Il ne pesait plus rien. Ils l'avaient déjà vidé. Hautetour avait prudemment déconnecté les cathéters, ne conservant que la pompe à colocaïne qu'il cala dans le dos de Frank. Le vieux se chargea d'en surveiller le niveau, mais qu'arriverait-il si celui-ci venait à passer sous la ligne indiquant le minimum à ne pas dépasser?
— Pierre Marie Joseph? dit Nora qui haletait derrière lui.
Ce n'était pas la première fois qu'elle utilisait son identité religieuse, mais il ne se souvenait pas de ces circonstances. Il se contenta de grogner.
— Où allons-nous? demanda-t-elle.
D'un coup de tête, il indiqua la sortie, une grande porte de verre qui lutinait dans le soleil encore matinal. Serait-elle surprise de pouvoir sortir par là sans ameuter la garde-chiourme? Lui, non. Il lui conseilla de jeter son bonnet. Il ne voulait plus savoir ce que Frank avait espéré de cette femme, morte ou vivante. Il se fichait éperdument de ce que Bradley avait tenté ou pas pour empêcher Frank de le tuer ou de se tuer. À tous les coups, ils franchiraient la porte sans éveiller les soupçons, et ils s'enfuiraient sans avoir une idée de l'endroit qui convenait le mieux à leur cavale. Peut-être qu'un personnage interviendrait alors pour donner un sens à cette folle entreprise. Il en avait, de la chance, Frank! Mais il était bel et bien mort maintenant et ils avaient à peine le temps de le confier à un sous-système pour espérer une récupération pas trop sommaire de ses facultés physiologiques et mentales. Un sous-système n'y verrait que du feu, mais en attendant, le cerveau se liquéfiait et c'était mauvais pour la créature extraordinaire que Frank allait devenir malgré tout. Hautetour ne se demandait même pas pourquoi il agissait si confusément. C'était une affaire personnelle. Peut-être.
Maintenant, ils la proposaient dans la position de la chienne. Elle était à quatre pattes sur le divan rouge qui simulait avec d'autres objets un coin de relative familiarité. Une lampe jetait sur elle la lumière orange de ses souvenirs. Elle avait ôté son bonnet et ses cheveux coulaient d'un côté de sa tête, cassant la perspective de l'échine au bon moment. Elle regardait dans un hublot ce qu'il fallait accepter comme l'extérieur: le flanc interminable du vaisseau avec ses écailles de titane gris et ses potences qui accrochaient des câbles comme sur une goélette. Le bleu de la mer était remplacé par le noir infini d'où surgissait une poussière bleue frisant la carcasse avec un bruit d'écoulement sous les arbres. Le corps de Dogson se balançait au gré d'une physique obscure. Joe l'avait lié par les mains, mais il avait oublié de s'occuper des jambes, les longues jambes de Dogson qui s'en servait pour les croiser dans les interminables conversations qui l'opposaient aux autres. Carlotta prétendait maintenant haïr Dogson alors que Joe n'éprouvait qu'un agréable soulagement d'il ne savait plus quel sentiment plus probable et plus stoïque que la haine. Ils avaient choisi une doublure facile à conquérir en cas de double emploi. Ils ne prétendaient pas le remplacer, simplement lui donner l'occasion de s'expliquer avec quelqu'un de facile à aborder. Mais il n'éprouvait rien en la regardant. Il regarda par-dessus son épaule.
— Je sortirai pour l'accrocher ailleurs, dit-il.
Elle tourna la tête pour placer son menton sur l'épaule.
— Vous êtes sûr qu'il est mort?
Joe n'avait pas coupé l'alimentation en oxygène du scaphandre ni aucune fonction vitale. Il avait simplement omis de le connecter à une vanne. Et la première était à une distance telle que Dogson, s'il se réveillait, serait empêché de l'atteindre par le lien qu'il n'avait aucune chance de dénouer ni de rompre.
— Il est mort, dit Joe. Je sais reconnaître un mort quand j'en vois un et une putain quand...
Elle tourna encore la tête, mais cette fois-ci pour éviter son regard, et le menton glissa sur l'épaule, sur le cuir de l'épaule.
— Vous auriez dû le laisser dans la capsule, dit-elle. Pour lui laisser une chance.
— Une chance? À un mort?
Il essaya de rire. Il ne réussit qu'à immobiliser sa mâchoire inférieure dans une position qui communiquait à son visage une expression d'étonnement incrédule, ou d'incrédulité étonnée. Que ressentait-elle quand il la regardait avec la visible intention de la posséder? Qui l'avait réveillée? Elle n'avait pas encore parlé de son expérience d'hibernation. C'était pourtant la première chose qui venait à l'esprit quand on vous réveillait. On en réveillait deux à la fois pour éviter les conversations ahurissantes qui s'enchaînaient si logiquement que Joe en avait le vertige. Il la caressait du regard et elle se soumettait à une distance qu'il était difficile d'évaluer. Toutes les femmes qu'il avait vaincues de cette manière avaient désiré continuer de vivre avec lui pour le restant de leurs jours. S'imaginait-il encore ce vieillissement improbable? Il avait choisi l'aventure alors que la vie lui promettait la tranquillité.
— Sortons, dit-elle. Je veux savoir. Je reçois des signaux de vie.
— Ce sont les miens!
Il rougit d'avoir prononcé ces paroles. Elle sortit rapidement de sa combinaison et marcha vers le sas en commentant ses intentions.
— Dogson est vivant, disait-elle. Il a perdu peu de sang. Si vous voulez le tenir à distance, respectez au moins son droit à la vie.
Il était sorti une deuxième fois pour l'extraire de la capsule et l'accrocher à une potence. Il avait décidé de sortir une troisième fois pour le larguer dans l'espace. Elle l'aiderait peut-être s'il était convaincant au moment de la prendre. Elle filait nue dans le boyau, soumise aux petits défauts de gravité qui la rendaient hésitante et obstinée. Il ne pouvait nier qu'elle était de chair. Quand il entra dans l'antichambre, elle était déjà dans un scaphandre et s'apprêtait à lister les mesures de sécurité.
— Dépêchez-vous! dit sa voix amortie par l'enfermement.
Elle obéissait à des ordres, donc elle agissait contre lui. Mais ils savaient qu'il aurait du mal à accepter l'idée de la tuer elle aussi. Pourquoi n'avaient-ils pas réveillé Mortitz, qui était un colosse? Joe n'aurait pas résisté longtemps à cette masse musculaire facilement motivée. Ils auraient pu réveiller Mortitz et Kropsky. Deux colosses. Un seul suffisait à remettre Joe à la place qui était la sienne, devant le pupitre du système de sécurité, devant cet écran qu'il était le seul à pouvoir interpréter si Carlotta Prat demeurait en état d'hibernation comme c'était prévu. Elle assurerait alors la vigilance du voyage de retour pendant qu'il hibernerait. En tuant Dogson, il avait un peu changé les règles du jeu. À quoi jouait-il maintenant, quand lui-même ne prétendait rien d'autre que de continuer le voyage sans Dogson?
— Faites ce que je vous dis ou je vous...!
Il avait encore un accès de violence. Il avait empoigné la manette du détendeur. Il devinait son regard à travers la vitre du casque.
— Joe! Vous ne prétendez pas...?
Il se calma aussitôt et la laissa manoeuvrer la capsule avec la télécommande. Cinq minutes plus tard, Dogson était assis dedans, comme s'il était aux commandes, que rien ne s'était passé, ou qu'on allait recommencer pour en arriver au même point. Il referma la portière sans ménagement et actionna les boulons pneumatiques sans se conformer aux consignes peintes en lettres jaunes dans un rectangle rouge. Elle vérifia point par point. S'il consultait son historique, et ce n'était pas difficile, il constaterait sans surprise qu'elle était la compagne de Dogson et qu'elle n'agissait pas vraiment en faveur du système.
— Nous sommes coupés du monde, dit-il. C'est un ordinateur qui répond à nos questions. Vous voulez lui en poser une?
Elle était retournée sur le divan et, dans la même position de chienne qu'elle était, elle observait la capsule arrimée conformément aux consignes. On avait reculé d'un cran, et même plus si on considérait qu'elle avait pris toutes les précautions pour que Dogson fût en mesure de revenir à sa place sans risquer une seconde de se perdre à jamais dans l'espace. Demain, elle voudrait ramener Dogson pour le mettre en hibernation thérapeutique comme le prévoyait le règlement. Elle le convaincrait facilement si entre-temps elle se donnait au lieu de se laisser posséder. Il aurait aimé caresser ce corps rapide, mais il n'en avait pas le désir. Qu'est-ce qu'ils espéraient d'une pareille attente? Quelquefois, ils vous utilisaient à des fins de recherche. Sur ce point, il était d'accord avec elle. Elle ne cherchait pas à se dérober. Elle était vraiment d'accord. Alors dans ce cas, comment expliquait-elle qu'on n'avait plus affaire au système, mais à un ordinateur programmé capable de répondre en temps réel à la moindre sollicitation humaine?
— Je ne sais pas, dit-elle.
Franche réponse. Il ne voulait pas croire à sa duplicité. Les chiennes savent toujours ce qui va arriver parce qu'elles sont des chiennes. C'est la nature. Il rit sans expliquer sa joie. Et elle rit elle aussi, jetant des regards furtifs dans le hublot où la capsule tournoyait légèrement au bout d'un filin.
— Nous pourrions déconnecter au moins ce programme, dit-il.
— Nous ne sommes pas seuls, Joe. Mais je comprends votre angoisse.
Il serra les dents. Elle voyait les joues se contracter jusqu'à la douleur. Il était furieux. Elle le comprenait parce qu'il n'était pas seul? Et elle parlait d'angoisse? Elle le prenait pour un dingue elle aussi? Il posa toutes ces questions sans lui laisser le temps de répondre ni même de réagir physiquement.
— Joe! finit-elle par dire. Vous avez raison, mais vous ne savez pas.
Elle devenait hermétique, la chienne. C'était peut-être le moment de la posséder. Mais il n'imaginait pas cette copulation sans un désir si intense qu'il en perdrait la tête. Il n'avait rien sous la main pour simuler l'orgasme.
— Prat a raison et elle sait, dit l'ordinateur dans un des haut-parleurs de service.
Joe bondit. La clé était dans sa main, chaude et moite.
— On veut jouer? grogna-t-il.
— Joe! Personne ne veut jouer avec vous. Entrez dans le tube d'hibernation thérapeutique. Prat connaît la manoeuvre.
— Je veux d'abord...
— Après, Joe. Après.
Carlotta souriait dans le divan.
— Je vous avais prévenu, dit-elle.
Il détruisit un haut-parleur mais ce n'était pas celui que l'ordinateur utilisait. Il se rendit compte qu'il n'avait aucune chance de réduire ce système au silence. Il devait commencer par déconnecter les fonctions anthropomorphiques. Cette fois, il aurait peut-être l'impression de s'en prendre à l'humanité, alors que Dogson ne lui avait inspiré que de la haine.
— Ça ne sert à rien, dit-elle. J'ai déjà essayé.
Tiens? Encore une petite phrase qui s'agite sous le sens comme la main dans la poche. Où était la poésie?
— Dans une autre dimension? plaisanta-t-il.
Elle s'agenouilla dans les coussins. Il y avait de plus en plus d'objets usuels dans cet espace circulaire conçu pour les voyages interminables commandés par le désir de connaissance. Il y en aurait de plus en plus. On finirait par se croire chez soi. Que se passerait-il alors?
— Dans un autre temps, dit-elle. J'ai...
Il la frappa, sans la clé. Il sentit ce visage dans sa main ouverte. Le corps était revenu dans sa position de chienne. La clé gisait sur un tapis. Il ne doutait pas d'y rencontrer des acariens de sa connaissance en cherchant un peu. Madame consentirait-elle à user de l'aspirateur?
— Vous avez tort, Joe, dit-elle. Personne ne vous veut du mal. Votre angoisse...
Dogson avait-il évoqué l'angoisse? Non. Il était convaincu d'avoir raison.
— À quel propos?
Il ne s'en souvenait plus. Ça n'avait aucune espèce d'importance de savoir pourquoi il l'avait tué ou cherché à le tuer s'il était encore vivant.
— LA PROCÉDURE EN CAS D'ANGOISSE CONSISTE À PÉNÉTRER DANS UN TUBE D'HIBERNATION ET À ATTENDRE DE REVENIR. ENTRE-TEMPS, LE SYSTÈME A RÉSOLU LE PROBLÈME, VOTRE PROBLÈME. CE C'EST PAS PLUS COMPLIQUÉ. ESSAYEZ ET VOUS SEREZ CONVAINCU.
Il considéra le tube. Elle appuya sur quelque chose pour l'horizontaliser. Elle avait déjà procédé à un traitement sur un angoissé. Le résultat avait été à la hauteur de ses espérances. S'agissait-il de Dogson? Joe tentait vainement de mettre de l'ordre dans sa prévision d'actes à ne pas manquer. Par quoi commencer? Par elle, c'était impossible. Il n'en avait pas le désir. Par le tube, c'était en finir avec quelque chose qu'ils voulaient lui faire avaler et qu'il refusait de croire sans lutter pour ce qu'il considérait comme la seule vérité: le système était remplacé par un ordinateur programmé qui fonctionnait connectiquement. Ne pouvait-elle pas le comprendre pour commencer? Elle revint sur le divan et adopta une attitude plus conforme aux convenances. La combinaison lui donnait des airs d'ouvrière au repos. Il l'avait décoiffée. Il avait commencé par la décoiffer. Les cheveux décoiffés étaient la conséquence d'une gifle portée avec la main ouverte, tous doigts écartés dont la trace rouge et bleue marquait la joue encore vibrante. Il adora ces crispations.
— Attendons demain, dit-il.
La journée était de 28 heures. 7 quarts. Il avait besoin de dormir. Il s'enfermerait dans sa cabine après avoir déconnecté le système qui était un ordinateur programmé pour...
— Pour quoi, Joe? demanda-t-elle tandis qu'il buvait du café pour ne pas dormir.
Il paraît qu'après les avoir possédées, on ne peut pas résister au besoin de dormir et elles en profitent pour vous piquer votre portefeuille.
Il n'y aurait pas de scène pornographi