de Patrick CINTAS
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Texte intégral
Préface
Quelqu'un disait: "La musique est si mal enseignée que je ne conseillerais certainement pas à un apprenti poète d'aller s'enterrer dans un conservatoire." Je savais que la musique est le lien nécessaire entre la littérature et le corps. Il me semblait que celui-ci avait un rôle à jouer dans mon futur d'écrivain. Seul le corps était capable d'exprimer ce que j'avais à dire de moi-même et des autres. Le corps peut occuper l'espace à la place de tout. Je l'ai donc soumis à l'exercice de la musique pour en tirer la leçon littéraire.
La question est de savoir si on continue d'appeler "littérature" ce qui la dépasse. Voici, à ma connaissance, la meilleure définition de la paresse dans l'optique particulière des arts: "La confusion dans le public est facile à expliquer: tout vient du désir d'obtenir quelque chose pour rien ou d'apprendre un art quelconque sans se fatiguer." À force d'observation, je suis en mesure de décrire toutes les variations de sens qui relient le désir de possession gratuite à la pratique sans effort de n'importe quel art, enseigné ou pas dans les Académies. Je sais exactement ce qui sépare le vol de ce type de possession et le plagiat de ce genre d'activité artistique.
Les artistes n'apprennent pas leur métier dans des conservatoires. Ils sont supposés se former au contact des réalités. Ils tirent leur matière de leur expérience de la vie. Une vision scatologique consisterait à considérer les textes comme les excréments de l'écrivain et la vie quotidienne comme sa seule nourriture. Leur art serait une espèce de métabolisme. C'est ce métabolisme qu'on appellerait "talent". Celui-ci serait la condition suffisante à la réussite éditoriale, universitaire, sectaire ou autre. En réaction contre cette pratique abusive de la propriété, d'autres écrivains prétendraient se distinguer des premiers, non pas en proposant une sorte d'antitalent, mais en changeant tout simplement de nourriture. Ce sont des consommateurs de matière onirique ou purement imaginaire. Leur problème réside dans le fait que leur imagination s'inspire de trop près de la réalité à quoi il leur faut bien concéder un minimum de temps. Mais quel que soit le type d'écrivain qu'on choisit d'être ou de lire, il n'est jamais question que de talent et de sa communication plus ou moins parfaite avec le public des lecteurs ou, si l'on est ce lecteur, avec le choix des distributeurs de prix. Je conçois assez clairement que le talent ait quelque chose à voir avec la littérature et je me demande si, quand on y renonce, on continue d'exercer ce beau métier dans des limites raisonnables.
Il y a belle lurette que je sais, les temps ne changeant que sur des points de détails, que ma prévision de travail littéraire est condamnée à ne susciter que l'incompréhension pointilleuse des clercs ou la sympathie distante des autres écrivains. Les uns ne m'ont jamais insulté, se contentant de hausser les épaules et de flatter la mienne de la façon la plus condescendante qui soit, les autres me laissent de temps en temps le témoignage d'une reconnaissance qui m'éloigne de leur milieu de croissance, un peu comme si, en me donnant raison, ils me confisquaient la fréquentation de leurs lieux de réunion.
C'est que mon travail n'a rien à voir avec les recherches appliquées des écrivains à la mode et de leurs épigones. Je ne m'adresse pas à un public amateur de talents divers. J'ai même l'impression de ne m'adresser à personne en particulier. J'ai conçu un travail et je m'efforce de l'achever. Je ne veux rien imposer mais je ne veux pas non plus qu'on s'imagine que je propose au lieu de me distinguer par un talent particulier. Ma traversée corporelle, comme le signale un de mes titres, n'a rien de temporel. Ma littérature, si on peut encore utiliser ce terme à propos de mes écrits, est un voyage, peut-être une aventure.
Les lieux que je décris n'existent pas, ni en réalité ni en rêve. Ils sont nés de la pratique constante de l'écriture. Je leur reconnais des traces d'autrui mais sans y attacher l'importance qu'on accorde aux géographies dans un souci d'itinéraire. On reconnaîtra une province de ce monde ou un détail pittoresque appartenant à un élément de la topographie ordinaire mais cette reconnaissance n'affectera pas les données du voyage. Les descriptions sont plutôt des états de l'émerveillement ou de l'angoisse, purs poèmes s'il faut à tout prix que la littérature cisèle la surface de verre du texte.
Les personnages naissent continuellement d'un même personnage qui fut à l'origine celui que je redoutais de devenir si la chance ne me souriait pas. Cet hermaphrodisme n'est pas une facilité rhétorique. Qui mieux que le personnage peut exprimer ce que le corps, en posture d'écrivain, est en train de subir de plaisir et d'outrage? Le risque est allégorique, mais j'ai tellement multiplié les possibilités d'existence qu'aucune traduction n'est possible sans au moins réduire mes intentions à une vision éthique. Or, je me passe de la morale comme de tout principe esthétique.
Je pense qu'on a fait le tour de la logique depuis longtemps. Appliquée au texte, celui-ci explorant les ressources de la littérature ou du voyage, elle a donné lieu à toutes les possibilités. L'incohérence, moins prometteuse, a encore de beaux jours devant elle. La plupart des écrivains choisissent d'être cohérents. Il n'est pas facile de jouer avec les défauts de cohérence du texte si l'on n'est pas coiffé d'un bonnet ou affublé d'une épée de pacotille. Les simulations, poussées à l'extrême, retournent avec leur auteur au théâtre de la vie. On félicite les polichinelles. Quelques fous ont d'ailleurs apporté de l'eau au moulin pour témoigner de leur sincérité. Des malheureux exagèrent quelquefois leur malheur. L'art d'écrire consiste souvent à augmenter les effets, pratique assez favorable à ceux qui au fond manquent de logique ou ne sont pas capables d'en tirer la leçon textuelle. Je ne me suis jamais posé la question littéraire en termes de compréhension. Ma manière, c'est l'extension.
Je ne crois pas à des lois capables de former le noyau actif du texte ou de l'œuvre. On trouve des principes, des évidences, des menaces, à la manière du travailleur manuel, artiste ou homme du commun. On choisit assez tôt d'exprimer par le texte une vision donnée comme monde intérieur, intérieur parce ce qu'il semble sortir de cette profondeur qui n'est peut-être qu'un fil conducteur sans rapport avec le magma que prétendent posséder en eux les artistes qui posent comme condition première leur différence de statut humain et donc social. J'ai toujours en tête, quand je pense à ce genre de situation, le rapport d'écrivain à femme exprimé par Joyce, comme si la femme était condamnée à demeurer de ce qu'elle a toujours été et que l'homme (ou la femme) impose à l'autre sa constitution de narrateur, de chanteur ou de penseur. La vie est trop sujette à caution pour servir de pare-feu. Je préfère m'en tenir à une position de guetteur, avec ce que cela suppose d'attente, certes, mais surtout de relativité. On ne part pas à la chasse à l'éléphant avec la 12 offerte par Papa le jour anniversaire tombant l'année de la communion solennelle.
Toute pensée repose sur une croyance ou sur l'impossibilité de ne pas croire à la relativité d'une donnée. À la pensée qui se géométrise fatalement, je préfère l'abstraction, sans renoncer à la chasse que m'ont enseignée nos maîtres. Le monde est une giclée qui nous éclabousse en pleine enfance. Il en reste des ambitions pour soi et pour les siens, quelquefois pour le monde lui-même. La première tentation est un essai allégorique. L'idée d'enfermer le monde dans un bocal pour que les autres puissent le contempler à travers les imperfections de transparences héritées de choses aussi bornées que la langue, la littérature, est sans doute la première qui vient à l'esprit quand le moment est si mal choisi d'annoncer qu'on a décidé de devenir écrivain. Annonce faite à soi-même d'abord, rarement avec autant de sincérité auprès des autres, leur farouche opposition est un avertissement. L'effort d'abstraction venait de cette lutte où l'allégorie servait de prétexte à l'analyse qui détectait en vous une ironie prometteuse de conflits sinon insurmontables du moins destructeurs et par conséquent mesurables. Que de temps passé encore à appliquer des lois apodictiques aux gouttes de sang versées dans ces inutiles mais inévitables conversations de tous les jours! Le prix fut exposé sur la porte de votre chambre. Vous n'entriez plus dans les lieux de votre chance sans calculer la croissance phénoménale de cette nouvelle existence. Il s'agissait bien de raconter une histoire qui ne fût pas seulement la vôtre.
À défaut de cohérence, ou faute de cette logique qui forge le bon sens, vous étiez à la recherche de l'équilibre, non pas comme un funambule dont l'existence est traversée de lois, mais comme un déséquilibré du vélo ou de l'esprit, un homme de spectacle dans les lieux partagés d'une existence soumise à la confluence de la gravité et de la circularité. Vous êtes né de ce vortex. Il y a donc en vous un enfant qui continue de grandir en fonction des autres et un personnage exclu de l'exercice du monde. Vous êtes mal à l'aise dans cette double apparence, d'autant que votre nature vous inspire des conversations taxées d'obscurité dans le meilleur des cas, de bêtise si on est gentil avec vous. Qu'est-ce qui pourrait vous rendre crédible, au fond? Vous rejetiez cette question, vous en envisagez aujourd'hui le contournement adroit. Qu'est-ce qui a changé en vous à ce point?
C'est que vous n'êtes plus aussi éloigné de la fin, mot terrible non pas relativement aux autres, mais seulement au fait que l'inachèvement, donné dès le départ comme l'hypothèse la plus probable, atteint aujourd'hui le paroxysme de son évidence. Que l'existence soit un échec pour tout le monde et que le bonheur soit un moment réservé au seul chasseur abstrait (dans votre idée), vous n'en discutez même plus avec vous-même au fond de ces textes interminables et linéaires que le matin, le plus souvent, inspire à votre esprit fatigué autant par le sommeil que par l'éveil. Ce troisième état de vous-même, si instable, se réduit à un instant dont il faut ménager les plongées profondes et signaler les nages de surface. Vous avez acquis ce métier, que vous le vouliez ou non. Mais qu'en est-il de cette œuvre qui vous explique mieux que vos adaptations? Vous en connaissez l'unité de mesure, les dimensions, la durée. Vos personnages se précisent sans que vous ayez une seule fois cédé à la tentation du portrait et pire, à la ressemblance. Vos lieux trouvent le graphisme sans que vous les ayez dessinés. Le temps a laissé la place à ce corps unique et variable jusqu'à l'anéantissement. Plus loin, sensiblement plus vite que la marche du promeneur, l'écriture n'a rien donné à la langue et tout à l'imagination.
C'est un peu comme se poser cette question: "Je hais les rois, mais sont-ils inutiles?" Question relative à une sensation d'inclusion forcée, réalité sans doute mais elle est doublée d'une autre exactitude que vous ne parvenez pas à imposer aux autres. Ne cherchez pas vos excuses dans les pratiques frauduleuses de l'édition. Vous n'êtes pas après tout à la recherche d'une telle quantité de lecteurs. Ne seriez-vous pas en train de reconsidérer le terrain de vos aventures? Vous n'osez pas prononcer le mot "trahison". L'Enfer commençait plutôt par l'apparition d'une panthère. Il est légitime de se poser la question et nécessaire de ne pas y répondre. Pourtant, ce livre est une réponse. Jadis, deux ou trois envois à des éditeurs éclairés leur avaient inspiré de gentilles réponses qui prouvaient au moins qu'ils avaient lu le manuscrit soumis à leur connaissance de la librairie. Ma seule motivation à ce moment était la mise en mouvement d'une loterie capable de me rapporter un peu d'argent. Il n'a pas fallu plus d'envois pour me convaincre que je n'en gagnerai pas de cette manière. De plus, on me demandait des efforts d'adaptations, me soumettant même quelques idées directrices. J'ai abandonné cette idée fausse des rois. Maintenant, l'adaptation ne consisterait plus à rapprocher le texte de ceux qui ont fait la preuve de leur efficacité commerciale, mais de réduire l'œuvre à quelques principes que des extraits judicieusement choisis auraient pour mission d'évoquer avec le plus de netteté possible, voire une certaine cohérence, une cohérence de façade consistant à donner une idée exacte du vertige qui affecte tout le texte. Ne prenez-vous pas ainsi le risque de condamner le lecteur à ne pas lire le texte original si l'exposé ne lui inspire pas de continuer ou si la confusion entretenue malgré les efforts de clarification le décourage finalement?
La question n'est pas là. Quand un auteur jalonne sa recherche de livres, il trouve naturellement le chemin de l'édition. Écrivant des livres dans la perspective de les associer à d'autres dont ils sont le complément, il ne voit pas d'inconvénient à arrondir les angles du texte ou à en exagérer la portée si c'est plutôt la confession qui est à la mode. La suite des livres forme une courbe qu'une décision éditoriale peut briser si le besoin s'en fait sentir, selon le principe que chacun a droit de retourner sa chemise quand bon lui semble. De cassure en cassure, on peut fonder l'oubli des modes passées auxquelles une partie de la "production" tient encore par le fil de la nostalgie légitime des plus anciens lecteurs. Une "nouvelle manière" apparaît aussitôt comme une innovation, non pas par rapport aux antécédents mais respectivement à ce qui se produit en ce moment. On travaille le présent avec un acharnement de boutiquier connaisseur de sa rue. La réussite est si rare (si réussir c'est être publié) que son tintouin couvre les cris de désespoir des naufragés. On est peut-être à deux doigts de la littérature, mais si on n'y est pas, c'est pour la raison claire que ce n'est pas du tout ce qu'on a tenté de pénétrer. On apprend très vite à tirer les choses par les cheveux et à couper ceux-ci en quatre. Difficile alors de distinguer le vrai du faux. On ne peut plus ouvrir un livre sans tomber sur la publicité de son auteur. Des personnages plats se présentent sur l'écran, animés par le regard des autres, proches de cette perfection qui consiste à enlever l'approbation et à en tirer un profit pécuniaire ou des avantages sociaux. Des systèmes de mise en place du livre sur le marché ne se cachent même plus, on n'y prête plus guère attention. Les services rendus à la culture ne sont pas moins payants, d'autant qu'une nouvelle vision de la diversité se fait jour en ce début de siècle à guerres technologiques. Voilà en gros à quoi nous avons échappé en adoptant une autre posture face à l'exigence d'écrire, obscur devoir qui ne figure dans aucun code tant les projets de moralisation en sont éloignés.
LES JOURS n'est pas "divisé" en autant de textes que d'intentions ou de proies. Appartenant au genre "langage" et à l'espèce "langue" qui laisse présager une "littérature", ce texte s'accroît de sa propre substance, par augmentation de l'unité et de ses variations. Sur le repère des pages, on reconnaît aisément les dimensions d'un texte comme les autres, d'autant que les "genres" s'y entrecroisent dans un tournoiement qui ne peut être que celui d'un roman. Aucun "livre" ne s'en sépare, ou si l'on tente de réduire une partie du texte à son isolement, les questions d'obscurités reviennent au premier plan et les premières pages, un instant prometteuses, perdent le doux sens qu'on leur avait un peu vite attribué. Je connais cette critique et c'est pour ne plus en subir l'outrage que je ne propose plus de "livres" mais des "extraits", qu'on pourrait aussi bien sous-intituler "écrits". Or, personne ne publie des "extraits", si bien écrits qu'ils soient, si prometteurs qu'on les ressente à la lecture de "débuts" qui flattent l'esprit reconnaisseur de bonnes trouvailles. À ce stade, dans cet état, l'œuvre s'apparente au brouillon, elle est victime de sa volubilité, elle ne propose que son existence quand c'est par des détails que les individus se confondent en posture d'amour ou de reconnaissance. La matière ne connaît d'interruptions que celles qui sont imposées par la vie biologique et les contraintes sociales. On est dans un discours et non pas dans un texte. Jusque-là, rien à dire aux autres. Pourtant, il s'agit d'un roman et, pour envenimer la conversation, celui-ci se complique d'un poème. Ce n'est pas une œuvre "totale", ce n'est même que la réalité tronquée par les limites du talent et les vanités du génie. Si la littérature existe, je sens bien que c'est "à ce moment", au moment non pas de divulguer un extrait mais de le situer dans l'œuvre par le truchement de l'explication de textes. J'ignore si les "livres" que je propose finalement appartiennent à la littérature. Je sais que la littérature est un instant saisi entre l'épanchement du texte et la fabrication des livres. En franchissant cet écart, je traverse toute la dimension littéraire. Le résultat n'en demeure pas moins assez éloigné de l'idée qu'on se fait généralement de la littérature.
Cependant, l'œuvre est loin d'être mise en conserve par cette opération de l'esprit. La transformation, si la littérature est transformation plus que condensation, n'affecte pour l'instant qu'une petite partie de l'œuvre, le chantier littéraire associé à l'activité textuelle représentant encore la majeure partie du temps qui reste à vivre. La nécessité de s'expliquer est devenue, respectivement à la tentation littéraire, une obsession. J'ai pensé successivement à un digest, à une anthologie et finalement, j'ai opté pour le "portable", volume qu'on porte sur soi dans l'intention de le parcourir pour se faire une idée ce que propose l'auteur et à qui il le propose. La construction d'un pareil ouvrage exige des sacrifices et je n'y ai pas manqué. Conscient de la difficulté, je n'ai pas fait là œuvre littéraire. Les "morceaux" sont choisis provisoirement. Les commentaires glissent sur le risque de simplification et surtout sur celui de condamner le lecteur à une lecture symbolique (médicale). Le "roman" s'y insinue pourtant. On se demande si je ne ferai pas mieux de retravailler ce texte même au lieu de persister dans le transvasement du lit du texte dans le cratère littéraire. Mais, on en jugera plus loin, le sacrifice serait cette fois trop grand. Il n'en reste pas moins que cet ouvrage est perfectible et même, il sera affecté à son heure par les changements du texte et le destin des livres. Je n'en fais pas le milieu de ma condition mais plutôt une tangente à ce cercle trop parfait que la littérature me conseille de tracer en marge des autres cercles.
Et notre époque dans tout ça? Elle se trouve dans l'angoisse des objets. Mais ce sont là, encore, de purs poèmes. Je ne mets pas en scène des personnages dans un décor et une situation donnés. J'interpose des objets et ce sont justement ceux que mon époque me renvoie. Je touche à l'histoire par le contact physique avec les objets. Ce que j'en sais d'avance se trouve transformé par l'usage que j'en fais en en parlant. Mais je ne voudrais pas non plus qu'on me croie sur le point de leur donner vie. Ils occupent plus de place que l'être. Je les dresse en pleine nature.
On se demandera peut-être quel a été mon critère de choix des textes. J'en reviens ainsi à la question musicale. Mes textes sont écrits pour être dits, c’est-à-dire pour être lus par "quelqu'un". Le lieu privilégié n'est pas une bibliothèque. Si ce n'est pas un théâtre, alors c'est le cercle formé par des auditeurs. Je me suis toujours demandé qui pouvait bien être ce personnage du narrateur. Peut-être moi-même dans une projection cette fois positive. Mais le texte tout entier dément cette existence future. Il impose plutôt un double capable d'interrompre à tout moment, par sa hargne, le texte que j'intériorise au lieu de le donner à lire dans une forme reconnaissable.
Patrick CINTAS
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FLEUR (Tractatus ologicus) est le premier texte des Jours. Il me semble qu'il a toujours existé. J'ai passé la majeure partie de ma jeunesse à en développer la substance. À quinze ans, j'imaginais qu'il était possible de tout mettre dans un livre et ensuite de s'adonner à autre chose, la musique peut-être mais les arts plastiques m'offraient aussi des moyens de continuer à imaginer.
Le choix de l'écriture est purement pratique. L'enseignement de la musique était en lutte ouverte contre la nature moderne de la musique. On s'attaquait à la pureté de l'oreille et aux facilités du corps pour jouer des instruments. L'avenir se réduisait à l'enseignement, à la fanfare, au mieux à une place intermittente dans un orchestre symphonique. Des ratés transmettaient leur médiocrité en même temps que leur parfaite connaissance des moyens musicaux de la tonalité. Leurs approximations confinaient finalement à la chanson.
En art, j'étais un autodidacte. La même passion pour le geste cette fois destiné au regard. Je mesurais les coûts, ne parvenais pas à me ravitailler, ne trouvais pas la place pour travailler. L'écriture n'exigeait rien d'autre que du papier, un crayon et un coin tranquille qui fut le plus souvent un coin de nature, la mer, l'obscurité d'un blockhaus, la poussière grise d'une grange abandonnée. De courts voyages m'emmenaient, solitaire ou discrètement surveillé, en amont du fleuve Bidasoa, quelquefois dans le golfe à la recherche des seiches gourmandes de couleurs, dans les entrailles du mur de l'Atlantique, je dormais dans des étraves qui sentaient le goudron. Le modèle était clairement Baudelaire, avec Poe et Mallarmé à ses côtés. Il me fallait donc imaginer des histoires, savoir conclure les poèmes par une trouvaille et mettre au point le glissement des idées vers la figure géométrique. C'était presque facile de remplir quotidiennement la page que le cahier me proposait de changer en dialogue avec moi-même dans la perspective d'une œuvre.
La rue tourne autour de l'église Sainte-Anne. De hauts murs se courbent et laissent voir la cime des arbres. Les portails me fascinaient. L'hiver, les maisons étaient vides. Or, cet automne-là, une des maisons, que ses azulejos distinguaient nettement, ne se vida pas comme les autres à la fin de l'été. L'enfant qui y vivait mourut peu après. Je n'eus pas le temps de le connaître. Le dimanche, sa mère s'attardait sur la pelouse de l'église. Le portail demeurait ouvert. On pouvait voir l'allée, son dallage rouge, le mur couvert de carreaux blancs et bleus, les hortensias qui dépérissaient. Je ralentissais l'allure de mon vélo en allant au cinéma.
Il me fallait inventer des histoires. Je n'aimais pas la réalité à ce point et les rêves me paraissaient trop confus. Je songeais à des fables sans parvenir à me détacher de celles que je connaissais. Je méditais sur la berge en observant les attitudes des gardes civils de l'autre côté du fleuve. Sur la plage, aux marées d'équinoxe, on trouvait des monstres marins et on les traînait dans le sable sec. Les blockhaus servaient aux amants et aux chasseurs qui venaient y faire leurs besoins. Au port, les marins parlaient plutôt technique et je m'appliquais à garnir de fils colorés les plombs destinés à leurrer les seiches dans l'estuaire. Le cinéma me divertissait sans parvenir à m'émouvoir au point d'influencer ma pensée. J'ai perdu mon autographe d'Orson Welles en gravissant la Croix des Bouquets sur mon Solex.
La maison du petit mort revenait me hanter. L'allégorie du festin, dont Fleur est l'épanchement textuel et peut-être même romanesque, a giclé hors de moi comme le plaisir mais je ne sais plus à quel moment. Un soir, je passais devant la maison. Il n'y avait plus personne. Quelqu'un d'autre était mort, mais je ne sus pas s'il s'agissait de la femme. Une visite des jardins ne m'apprit rien. Je ressortis par le portail donnant sur le boulevard de la mer. Les maisons de Durandeau, vidées de leurs estivants, se ressemblaient toutes.
Cinq actes me vinrent clairement à l'esprit.
Le patio - L'hôte (plus tard l'hôtesse) a réuni ses invités dans le patio de sa vaste demeure. Le repas est à la hauteur de ses ambitions. Un court dialogue entre l'hôte et son serviteur révèle son projet: empoisonner les invités du festin.
Le jeu du décaméron - Un des invités propose qu'on se mette à jouer au décaméron, jeu que tout le monde connaît et dont il est toujours l'initiateur. J'en étais à trois personnages et un nombre indéfini de figurants. Les histoires se succèdent. Le maître d'œuvre, on lui fait confiance, saura construire quelque chose de reconnaissable avec cette matière libre. On guette ses rictus révélateurs.
L'invité inattendu - Un tout jeune homme, sensiblement plus âgé que moi, se perd dans les rues, en proie à une douce folie. Rien sur son passé. Il entre dans le patio comme dans une bouche, sans malice, sans invention, sans rien, sinon ses rêves de poètes. Les voix l'attirent au bord de la table où il recueille des miettes. Sa critique est sur le point de troubler la fête.
Le roman - Mais ce jeune homme, qui n'a pas perdu toute sa tête, inscrit son nom sur la liste des narrateurs. Le maître d'œuvre, qui ne le reconnaît pas, n'y voit cependant pas d'inconvénient. Le jeune, tout jeune homme attend son tour. Sur un signe, il commence sa complainte. Elle ennuie. Le maître l'interrompt. Le jeune homme est alors assez adroit pour trouver le ton d'un roman qui s'enchaîne à sa poésie pour la faire oublier. Le maître voit là un plagiat de sa propre compilation.
Le poison - L'agonie commence. Douleurs. Contorsions. Cris atroces. L'hôte explique alors au jeune homme pourquoi il (elle) le sauve. Il avoue son crime, donne l'antidote et demande au jeune homme de continuer son récit. Un tremblement de terre met fin à cette relation. Le jeune homme se perd dans le monde.
Je franchis plus d'une fois le mur de la maison, à la faveur des pins du jardin voisin. Je dressais moi-même les tables du festin, enregistrais les conversations sous les frondaisons, retrouvais les traces de l'enfant, dissimulais mes propres traces, me laissais surprendre par des ombres. Je fuyais presque toujours et ralentissais sous les tamaris où j'inventais encore un personnage qui m'observait. Le texte naissait de la visite des lieux et ces lieux devaient leur existence à la mort d'un enfant que je n'avais, comme les autres, pas eu le temps de connaître. J'avais conscience de m'interdire les voyages. Je n'allais jamais plus loin que le château d'Abadie d'Arrast et sur mer, nous n'avons jamais perdu de vue la côte battue par les vagues, ni l'estuaire luttant contre lui-même, ses eaux jaunes s'enroulant à la coulure bleue de la marée, ni le cap des Figuiers où nous accostions après avoir échangé quelques paroles avec les gardes civils et encore, dans ces conditions, je ne quittais pas le bateau et perdais mon temps à observer les femmes des pêcheurs qui remontaient le quai avec un poisson d'argent sur la tête. Je ne me rappelais plus si l'enfant mort malgré moi était un garçon ou une fille. Combien d'années me séparaient déjà de cette courte existence?
La question de l'injection létale était au cœur du débat intérieur qui m'agitait. Il ne s'agissait rien moins que d'éclaircir ce que ma mémoire et mon intelligence avaient retenu d'une conversation que le docteur Vanier avait eue avec mon père et la marâtre de ma mère, une cleptomane qui venait de succomber à sa manie. Les échos d'une dispute familiale résonnaient encore entre ces murs envahis de moisissures. Le linge séchait sur une corde tendue entre la façade grise de la maison et un poteau planté en pleine terre. L'ombre d'une matinée d'août enveloppait les personnages. Ma mère gémissait dans la chambre aux volets entrecroisés. Le docteur Vanier aimait s'attarder après les visites. On eut dit un romancier en quête de providence, mais je songeais plutôt à un enquêteur qui ne partirait pas avant d'avoir une idée claire de ce qui avait poussé ma mère, une fois de plus, à sombrer dans la dépression bruyante dont elle faisait usage quand la réalité lui donnait manifestement tort. Sa marâtre avait restitué un objet que je n'avais pas distingué avec toute la discrétion qui s'imposait et le calme, au lieu de revenir, avait été sapé par le moral soudain descendu au plus bas de ma mère qui saisissait tous les prétextes pour maintenir la pression sur la vie quotidienne. On avait évoqué, je ne savais pas à quel propos, son malheur de mère d'un enfant mort-né. J'avais vu la place qu'occupait cet innommable sur la première page du livret de famille. Je suivais avec mon état civil complet. Mon frère était sans doute né, après deux sœurs dont je partageais l'inquiétude sournoise. Je m'accroupissais derrière les chaises. Une ampoule éclairait le dessus d'une table pas encore desservie. C'était le matin et pendant la nuit, après la résolution du vol commis par sa marâtre, ma mère avait éprouvé des chaleurs et des suées qui nous avaient tirés de notre fragile sommeil. Mon père traversait la chambre en grommelant. Personne n'avait mal aux oreilles sinon il eût préparé un verre d'eau sucrée. Je voyais le masque ahuri de mon grand-père qui ouvrait une bouche momentanément édentée. La tignasse têtue de sa compagne se répandait sur l'oreiller voisin. L'affaire de l'objet volé s'était terminée par le départ de la victime et de sa famille. On aurait pu croire à une nuit tranquille. C'était sans compter avec les penchants tragiques de ma mère. Mon père revenait de la cuisine avec un linge mouillé. Ma mère grimaçait. On attendit cependant le matin avant de prévenir le docteur Vanier. Il arriva sous un soleil oblique et rouge. Il gara sa petite Fiat contre le mur de la maison voisine et descendit à grandes enjambées l'allée sommaire que mon père avait tracée entre le portail de bois gris et la terrasse de la maison où nous déjeunions sous la houlette de grands-parents excités par les évènements. Le docteur Vanier fourragea les chevelures et serra les mains moites qui se tendaient vers lui. De la part de mon père, il eut droit à une ferme poignée de main qui trahissait pourtant un sérieux problème de coordination. La visite se prolongea le temps pour nous d'achever le contenu de nos bols. Mes sœurs ne s'attardaient pas à table. Je ne me souviens pas de mon frère. Il les suivait peut-être. Mon grand-père buvait du vin et sa compagne lorgnait à distance dans l'entrecroisement des volets de la chambre où ma mère écoutait les sages conseils du docteur Vanier. Quand il sortit, suivi de mon père qui marqua le pas en attendant que le docteur eût fini d'expliquer à la marâtre de quoi sa belle-fille était atteinte, je plongeais mon regard dans le verre que mon grand-père étreignait comme s'il n'en était pas encore le propriétaire, prise de possession à laquelle nous assistions plusieurs fois par jour. La conversation, à l'autre bout de la terrasse, tournait autour d'un sujet qui m'avait déjà effleuré. On m'avait même permis de regarder le livret de famille. L'enfant était mort dans le ventre de ma mère, mais personne ne disait ce qui l'avait réduit à cette mort lamentable. Il fallut que j'attendisse ce lendemain de troubles familiaux, après la nuit consacrée aux malaises de ma mère, pour entendre parler d'une injection létale et de ce que c'était, car je n'étais pas le seul, par chance, à méconnaître le sens de ces mots lointains. L'injection évoquait clairement une seringue plantée dans la chair, celle-ci étant enfouie dans la complexité d'un ventre qui souffrait. Le sens de l'adjectif m'apparut clairement au beau milieu des explications que le docteur Vanier versait dans l'oreille de la marâtre, mon espèce de grand-mère. L'opération, dans sa simplicité mécanique, devait hanter mes visions pendant longtemps. Je ne participais pas à la douleur de ma mère qui, en plus de la souffrance d'une grossesse qui se passait mal, avait dû endurer le supplice de la pénétration d'une aiguille. Le docteur Vanier ne disait pas pourquoi le poison ne l'avait pas envenimée et je n'avais aucun moyen d'inspirer cette question ni à ma grand-mère qui agissait comme si elle ne venait pas de provoquer la panique au sein de cette famille déjà marquée par des agitations internes, ni surtout à mon père qui eût produit l'effort nécessaire pour changer le sujet de la conversation s'il en avait trouvé la force dans cet intérieur de lui-même auquel personne n'avait accès.
Je dus vivre une éternité dans l'expectative, entre la consultation stérile du livret de famille et l'évocation silencieuse de toutes les conversations qui, à ma connaissance, se rapportaient à la mort prématurée de ce frère qu'un autre frère ne remplaça jamais. Ces scènes de recherche fébrile, je les ai jouées presque à chaque page de "La connexion". C'était le point de départ de l'aventure romanesque. Le personnage du frère aîné auquel on me demandait de me substituer, par sa nature même ne pouvait que sombrer dans la fiction. Suivait ma réalité d'enfant soumis à l'exigence de l'aînesse, personnage que je confondais avec le petit mort de la maison près l'église. L'aventure de la mort traçait des routes précises dans le texte futur. J'inventais quelqu'un de capable de le dire à ma place. C'est le narrateur de "Fleur" et "La connexion", roman de science-fiction, est conçu comme une série de notes prises sur la cohérence de ce personnage. Mais non content de s'aventurer en compagnie d'un mort-né et d'un enfant mort pour une raison encore obscure, Fabrice de Vermort envisage la présence d'une femme avec un humour pas toujours à la hauteur de ses exigences de bonheur.
Allez donc savoir ce qu'est en train d'écrire Fabrice de Vermort...
Année zéro, année du bonheur relatif
»Allez donc savoir ce qu'est en train d'écrire Fabrice de Vermort, parce qu'il est toujours en train d'écrire quelque chose, il n'arrête pas d'écrire sur tout ce qui lui arrive, et tout lui arrive pour alimenter son imagination d'écrivain bien assis sur un public qui le dévore en pensant à lui. Il n'a eu que de la chance, dès son premier poème, cette médiocre larme versée sur un amour sans lendemain, il y a dix ans de cela, au moins. Et depuis il calcule les larmes, ne pleure jamais, écrit la larme en question du mieux qu'il peut et c'est exactement ce qu'on attend de lui et on en redemande. Il va mourir? Qu'à cela ne tienne! Il n'y a pas de larmes assez chaudes pour l'exprimer. Il se met à romancer, crée des personnages qui ressemblent à leurs modèles, il les met en accusation et on est obligé de reconnaître qu'il a raison. Fabrice est un bon écrivain, ni poète ni tout à fait romancier, c'est un essayiste à la noix, un type qui vous fait avaler des couleuvres qui ne mordent pas et qui sentent bon la vie de tous les jours. Bon dieu ce qu'elles peuvent sentir bon, ces couleuvres qui traversent Paris de part en part à la rencontre des meilleurs personnages possible! Avec Fabrice, il faut s'attendre à se pousser au fond d'un fauteuil avec un verre à la main en compagnie de l'être aimé du moment et revivre pas à pas tout ce qu'il prétend avoir vécu lui-même rien que pour vous plaire ou alors vous êtes seule dans une forêt qui vous le rend bien, peut-être nue et passablement excitée d'être encore vivante, d'avoir survécu au désastre de la lecture qui a bien failli vous avoir, et vous riez en remerciant Fabrice de vous avoir montré le bon chemin, celui de la sincérité par exemple. Pas moyen d'échapper à cette alternative. Ou bien vous tombez dans le panneau et ça vous rend heureuse. Ou bien vous résistez à sa séduction de mante religieuse et vous vous retrouvez seule et nue dans la jungle de la pensée humaine, consciente de la nécessité d'être seule pour assumer toutes les conséquences de votre propre faillite qui est justement celle de Fabrice. Alors allez donc savoir ce qu'il est en train d'écrire au moment où il vous parle de ce qu'il vient d'achever, le premier tome de ses mémoires d'homme qui connaît à un jour près la date de sa mort: est-ce qu'il est en train d'écrire le tome II? Pas forcément. D'ailleurs, rien ne peut forcer la main de Fabrice, j'en parle par expérience et j'ai une âme particulièrement sensible aux épreuves de force qui ont toujours pour résultat de me plonger la tête dans les égouts de l'angoisse et du désespoir. Je n'ai jamais eu l'intention de lutter avec Fabrice, même à armes égales, même si on trouvait le moyen que ça se passe comme ça, à armes égales. On préférera toujours la douce mélancolie de Fabrice, qui sait parler aux hommes, à ma pauvre propension à édulcorer le sujet qui m'a mené par la main dans le jardin interdit. Fabrice est un morceau de choix. Moi je n'ai rien choisi, j'ai laissé faire et j'en suis restée aux fondations d'un édifice mental dont le concept n'intéresse personne. Voilà la différence. Fabrice est fait pour l'amour. J'ai manqué d'être faite pour la curiosité. Bon assez parlé de Fabrice, assez parlé de moi, du moins en ces termes. Je voudrais être tendre comme un bébé, seulement je sais parler, pas tout à fait comme on m'a appris, la différence fait de moi une écrivaine, que ça plaise ou non, et j'ai du mal à accepter cette tétanie qui me rend folle de désespoir. J'ai mangé de la rouille mais ce n'est pas un accident.
J'ai volé mon premier poème à une sale gosse qui me voulait du mal, une gosse de presque riche qui ne m'avait même pas remarqué dans le jardin de ses courtisans et qui lorgnait sur nos branches fleuries en se demandant si elle allait en toucher deux mots à sa sacrée poésie. Presque riche et presque célèbre. Autant dire que je n'existais pas. C'est comme ça que je commençai ma vie, arbre sans fruit derrière l'arbre qui cache la forêt. Je ne pouvais même pas être jalouse, elle ne m'avait jamais adressé la parole, ni même regardée, pas même frôlée dans un couloir ou au coin d'une rue. Je lui ai piqué son meilleur poème, je l'ai signé de mon nom, j'ai eu le succès qu'elle méritait et elle n'a pas osé m'en vouloir. Allez donc savoir pourquoi. Un peu comme si je l'avais violée et qu'elle avait honte d'en parler en public. Elle n'est même pas venue m'en parler à moi. Elle a laissé faire. J'étais folle de bonheur. Je pouvais la violer autant de fois que je voulais. Seulement elle a cessé d'écrire des poèmes, et puis elle a cessé d'écrire le reste et elle est devenue sans importance. Elle ne faisait plus partie de mon secret. Elle est sortie de ma vie. Je ne l'ai plus revue.
C'est le premier souvenir. Je ne me rappelle même plus son visage, ni ses mains que j'adorais regarder à cause des bagues et de la peau qui me semblait nécessaire. Je suis incapable de me remémorer son corps traversant l'espace de notre jeunesse, lentement détruit par le viol jusqu'à disparition même de sa cause. Elle était l'effet de quelque chose de trouble dans mon imagination, mais quoi? Une fille qui passe et qui se laisse violer sans rien dire, elle est peut-être folle à l'heure actuelle. Je mens.
— À voir toutes ces rides sur ton front, tu dois penser à des choses si tristes que je ne te demande pas de m'en parler.
C'est Gisèle, l'épouse de Fabrice. Ce soir elle est reine. Elle reçoit les amis de Fabrice et les nourrit de sa présence labyrinthique. On comprend rarement ce qu'elle veut. On le comprend toujours trop tard. Elle vous a déjà tourné le dos quand vous vous sentez enfin prête à répondre à sa demande. Il faut alors supporter ce silence et l'aimer. On ne peut pas cesser de l'aimer. Tout ce qu'on peut faire, c'est essayer de ne plus se soucier du silence qui est son arme favorite. Gisèle est quelque chose comme l'épouse de Fabrice. Ce soir, elle rayonne avec toute la grâce que l'Andalousie lui a donnée en héritage. On lui sourit et elle demande si on a aimé le tome I et on lui répond qu'on est dans l'attente du tome II et elle devient triste et blanche comme un drap à cause de cette attente qui n'est pas la sienne. Je n'ai rien dit au sujet du tome II qui n'existe peut-être pas, ou alors ce sera une désespérante fragmentation qu'un commentaire adroit ramènera au niveau des yeux du monde pour qu'il puisse pleurer sans regarder le ciel ni le soleil.
— Je suis un peu jalouse, dis-je. Je dois le reconnaître.
— Pas facile de jalouser un homme qui va mourir, non? dit Gisèle.
— Je suis jalouse de ta richesse.
— Tu n'en hériteras pas. Qui en héritera? Il faudra que je pose la question à mon avocat. Tu t'es déjà posé ce genre de question?
— Un appartement somme toute assez miteux à New York. Une chambre d'hôtel sous le soleil d'Espagne. Quelques livres un peu désuets que j'ai signés par désespoir. Qui veut hériter de cette sinistre géographie?
— Tu m'excuseras de ne pas pouvoir penser à toi, dit Gisèle en s'asseyant sur la même marche d'un escalier qui descend à pic entre la terrasse où on se bouscule entre les verres et les tapas et le jardin où la piscine est un bassin assez sommaire agrémenté d'un jet d'eau et d'une statue qui n'arrête pas de regarder son pied blessé en sortant de l'onde.
— Je ne pense pas à toi non plus, dis-je. Tu ne peux plus me faire de mal. Je suis folle de t'aimer. Mais je sais comment je peux avoir raison de moi.
— Il faut que je pense à Fabrice, dit Gisèle. Ensuite je penserai à qui je voudrai si c'est ça que je veux. Mais est-ce qu'on peut savoir ce qu'on veut une fois que la mort a traversé la vie de cette manière tellement atroce à force de lenteur et de certitude? Est-ce que tu peux comprendre ça?
— Est-ce que la littérature va le pleurer aussi? dis-je pour être cruelle à mon tour.
— On ne pleure pas quand ça arrive. On a déjà pleuré. Il ne reste plus que le désespoir. On est seul avec soi-même. Il n'y a personne pour vous tirer de là.
— Tu deviens superficielle, dis-je en me levant.
Et je rejoins Amanda qui est assise toute nue au bord de la piscine. Amanda est l'épouse de mon ami Mike Bradley qui est comme moi un voleur de poèmes, sauf que lui, les poèmes qu'il écrit, il se les vole à lui-même et ça lui fait un mal atroce.
— Anaïs, j'en ai marre d'écrire des poèmes, m'a-t-il dit un jour de cuite. J'en ai assez de ne me sentir capable que de cela. Je voudrais écrire un roman. Il faut que je trouve la force d'en écrire un, au moins un, Anaïs!
— Raconte donc ton idylle avec la soeur d'Amanda, proposai-je (Amanda... il ne prononce jamais son nom sans trembler un peu à cause de sa fortune et de sa capacité à aller au bout de ses caprices quelles qu'en soient les conséquences sur leur vie commune).
— Tu es folle, Anaïs! dit-il. Amanda (il tremble) ne le supporterait pas. Elle ne sait rien de cette histoire. Elle ne croira pas sa soeur si elle lui raconte ce qu'elle a été capable de m'inspirer oh mettons pendant au moins trois jours. Mais si je me mets à le raconter moi-même, elle ne doutera plus de rien. Amanda (il tremble)... commence-t-il et il s'arrête de parler, semblant réfléchir à ma proposition, le nez un peu retroussé, les yeux mi-clos et la bouche ouverte.
— Tu crois ça?
— J'y crois dur comme fer, dis-je. C'est la meilleure manière de commencer dans le genre romanesque. Il faut parler de ce qu'on a le plus à craindre, violer un secret qui n'est un secret que pour soi. Il faut en passer par là.
— Je ne me souviens pas que tu aies violé un quelconque secret dans aucun de tes livres, fait Mike qui les a tous lus avec cette minutie d'anatomiste qui le rend un peu écoeurant quand il se met à vous poser des questions qui transforment la conversation que vous lui offrez amicalement en interrogatoire qu'il veut vous imposer pour que vous vous mettiez dans la tête qu'il n'est pas né de la dernière pluie.
— Amanda (il tremble)... commençai-je.
— Ne me parle plus d'Amanda (il tremble)!
— C'est justement d'Amanda (il tremble) dont je voulais te parler.
— Je n'écrirai aucun livre sur le mal que je lui ai fait.
— Elle n'a rien senti. Elle n'a même pas soupçonné la douleur. Elle vit dans le mensonge. Fais-lui mal une bonne fois pour toutes.
— Je crains le pire. Amanda (il tremble)...
Et Mike l'a écrit, ce satané livre, il n'a rien édulcoré, il n'a pas pu retenir la vérité, elle lui glissait entre les mains pour aller se coller sur le papier et ça lui procurait une drôle de sensation au niveau du ventre: il avait une bonne raison d'avoir peur maintenant. Le roman est paru et Amanda (il en tremblait) s'est à peine étonnée d'apprendre que son époux cultivait en secret des rêves d'adultère.
— C'est un rêve, avait-elle dit. Je suppose qu'il faut beaucoup rêver pour pouvoir écrire des romans. Continue de rêver. Je rêve avec toi.
— Et vous n'avez pas cru une minute à la réalité du sujet? dis-je à Amanda qui cache ses seins contre ses cuisses.
— Ce salaud n'y aura rien gagné, dit-elle en me regardant droit dans les yeux, de manière à ce que je ne rate rien de sa détermination à continuer de le détruire à petit feu. C'était un bon roman, vous croyez?
— C'était un roman sincère, dis-je. Qu'est-ce qu'on peut demander de plus à un premier roman? La sincérité n'est pas un vice, non?
— Il vous est difficile d'en parler. Moi je vous situe entre Mike et Fabrice. Mike c'est le plancher de la littérature, Fabrice c'est le plafond et vous, vous êtes grimpée sur une table en train de raconter votre vie et celle des autres. Vous ne voulez pas raconter ma vie, des fois? Je n'ai rien à apprendre à personne, bon. Je consomme ma vie au rythme du temps. Est-ce que c'est bon pour un roman, cette horlogerie sans histoires?
— Je vous inventerai un amant de sable et de feu, dis-je en tâtant un de ses gros genoux. En voulez-vous un de sable et de feu, ou bien vous contenterez-vous de l'eau saumâtre qui emporte la barque d'un sinistre employé de bureau?
Une superbe fille en maillot rouge à rayures jaunes vient de plonger. Une gerbe d'eau s'est soulevée autour de ses jambes cuivrées. Amanda a écarté les cuisses en se reculant pour se protéger de l'écume.
— Amanda (il tremble)! crie Mike du haut de la terrasse. Amanda (il tremble) s'il te plaît, habille-toi, tout le monde te regarde.
— Allons, allons, dit Gisèle, elle fait ce qu'elle veut non? Elle est mignonne, tellement agréable. (La fille en maillot rouge et jaune sort de la piscine.) Celle-là a l'air d'une poupée gonflable, non?
— Je ne sais pas ce que c'est, une poupée gonflable, dit Mike.
— Mike! Vous savez tout sur ce sujet. Ça se lit sur votre visage. Montrez-moi vos yeux!
— Je ne regarde jamais une femme en face, dit Mike en avalant son verre. Je ne sais pas pourquoi je ne les regarde jamais en face, me dit-il. Il y a une raison que je ne veux pas m'avouer. Est-ce que tu crois que c'est un bon sujet de roman, Anaïs?
— Maintenant que tu as tout dit de ta sincérité, tu peux commencer à te mettre à mentir. Mais dis-toi bien que tu n'arriveras pas à la cheville de Fabrice.
— Anaïs, dit Gisèle, tu es cruelle!
— Il me faut un sujet, murmure Mike. J'ai besoin d'un sujet. Je n'ai pas besoin d'une femme, ni même de son regard. Anaïs, dis-moi ce que c'est un sujet? Gisèle, dit-il en se tournant vers Gisèle, savez-vous que je dois l'idée de mon premier et unique roman à mon amie Anaïs, que voici, laquelle ne se vante jamais d'être, passez-moi l'expression, votre amante. Je ne me souviens plus si j'ai posé une question. Anaïs, est-ce que j'ai posé une question à Gisèle?
— Tu lui as dit ses quatre vérités, dis-je en revenant vers la piscine.
— Anaïs, j'ai peur de mentir! crie Mike en s'appuyant des deux mains sur la balustrade.
Gisèle éclate de rire et disparaît entre les invités. Aussitôt, la musique redescend de son ciel étoilé, et tout le monde se met à danser, sauf Mike qui prétend faire la cour à Gisèle, à sa manière.
— Vous ne dansez pas, Amanda (j'ai peur de trembler moi aussi)?
— En l'absence de robe, non, dit-elle, debout dans le bassin sous le jet d'eau qui l'entoure de ses gerbes sonores.
— Vous ne dansez pas, vous? dit-elle après un moment de silence qu'elle occupe à mouiller sa chevelure dont l'extrémité flotte mollement sur ses épaules.
— J'ai envie de danser avec la fille au maillot rouge et jaune, dis-je. Mais je ne sais pas si elle voudra ce que je veux. (Amanda rit doucement, la bouche au ras de l'eau, me regardant avec ses yeux tout ronds qui font trembler le monde autour d'elle.) J'imagine qu'elle m'aura oubliée demain.
— Qu'en pensez-vous?
La fille au maillot rouge et jaune nous a entendus. Elle est debout dans le dos de la statue et son pied s'appuie sur le mollet horizontal de la statue qui cherche toujours à extraire l'épine qu'elle a dans le pied. À l'anecdote sculpturale, qui vaut ce qu'elle vaut, elle ajoute l'éphémère de sa beauté de statue.
— Je vais me mettre une robe, dit-elle. C'est l'affaire de dix minutes. Je m'appelle Jean. Dites-leur de ne pas cesser de jouer. Je déteste le silence.
Ses longues jambes se croisent un moment dans l'escalier et arrivée en haut, elle nous fait signe et disparaît aussitôt dans l'ombre.
— C'est dans la poche, dit Amanda. Elle cherche une aventure. Elle ne veut pas s'ennuyer. Elle s'imagine que c'est avec les femmes qu'on s'ennuie le moins.
— J'ai peur d'être allée trop loin. Si je m'enfuyais pour disparaître dans la nuit?
— Je m'enfuis avec vous.
— Ce serait trop marrant!
— Qu'est-ce que vous dites?
— Je veux dire que je ne peux pas faire ça à Mike.
— Laissez-lui la fille au maillot rouge et jaune, dit Amanda en sortant de la piscine. Il est en train de se remonter pour pouvoir l'aborder en pleine possession de ce qu'il croit être les moyens de séduire une femme.
— Comment un type qui se trompe tout le temps a-t-il pu tromper sa femme?
— Il ne m'a trompée qu'une fois! s'écrie Amanda en entrant dans le peignoir que j'ai ouvert pour elle.
Elle fait un noeud papillon à la ceinture, puis elle se met à essuyer ses cheveux en penchant la tête sur le côté.
— On s'éclipse? demande-t-elle.
Je ne demande pas mieux que de m'éclipser avec elle. Je ne peux pas savoir ce que signifie exactement s'éclipser avec elle. Je me suis éclipsée avec pas mal de femmes et ça s'est toujours passé de la même manière. Je n'ai jamais eu de mauvaises surprises. De bonnes non plus d'ailleurs. Qu'est-ce qu'on peut attendre d'une éclipse?
— On fait le tour de la maison pour commencer? dit-elle en marchant vers la véranda.
On ne s'éclipsera pas très loin. Dans un salon à peine éclairé, entre un guéridon surmonté d'une horloge et un fauteuil poussif aux dentelles écornées. C'est sans doute ce qui m'attend de mieux. C'est ça l'aventure avec les femmes. Enfin, quand elles ne vous obligent pas à leur être fidèle d'un bout de la vie à l'autre.
— Hé! s'écrie Mike qui descend l'escalier sur le derrière, marche après marche posant mollement son derrière sur une marche et ses pieds indolores deux marches plus bas, les mains un peu crispées toutefois à cause du vertige qui lui donne l'air d'avoir changé de visage une bonne fois pour toutes.
— Premier arrêt, dit Amanda en revenant dans la lumière. Tout le monde descend!
— Hé! dit Mike. Montez, nom de Dieu. Venez boire quelque chose. Le vin d'Andalousie, c'est autre chose que la boisson des dieux. C'est exactement le genre de boisson qui convient au genre humain. En êtes-vous?
— Mike, tu vas encore te tuer, dit Amanda en s'adossant à une colonne.
— Mais je ne me suis jamais tué, mon amour! Anaïs, est-ce que tu dirais la même chose?
— La même chose que quoi?
— Il veut aller piquer une tête dans la piscine pour se dessaouler, voilà de quoi je veux parler, dit Amanda qui tripote son noeud papillon sur le ventre.
— C'est exactement ce que je veux faire, dit Mike qui continue de descendre. Dites donc? Je ne vois plus la fille rouge et jaune.
— Elle veut danser avec Anaïs, dit Amanda.
— C'est justement ce que je me propose de faire avec elle.
— Elle est allée s'habiller, dit Amanda. Tu n'as plus qu'à l'attendre.
— Hé! Où allez-vous toutes les deux? Ne me laissez pas tomber. Ce genre de fille me décompose au premier regard. Je suis foutu d'avance.
— Tant pis pour toi, mon amour!
Amanda jette le peignoir sur un divan et entre dans le salon à peine éclairé par une lampe haute sur pattes de fer et de rouille. Dans l'escalier, elle croise la fille qui redescend dans un résumé de robe vague et claire qui donne de l'importance à sa taille de géante. Mike s'est planqué dans l'ombre du divan, un verre à la main pour se tenir à quelque chose de concret.
— Elle n'est pas belle mais elle s'aime comme elle est, non? dit la fille qui prétend encore s'appeler Jean. Oh! fait elle en se soulevant sur la pointe de ses pieds, ce qui me rend timide, ya un type en train de se noyer dans la piscine!
Bien sûr que c'est Mike. Voilà où il en est, ce poivrot! A boire de l'eau et ne plus savoir que c'est de l'eau et que ce n'est pas bon pour sa santé.
— Bon Dieu, Anaïs! dit-il entre deux bulles une fois que je l'ai sorti de la piscine. Pour être dessaoulé, je suis dessaoulé. Je ne veux plus voir personne, et surtout pas de femmes. Anaïs, s'il te plaît, fais tout ce que tu peux pour qu'aucune femme ne m'approche.
— Ben alors, monsieur Mike, fait Gisèle de sa voix douce heureuse, ben quoi? Vous vouliez vous noyer ou vous vous êtes pris pour un poisson?
— Anaïs! Est-ce que c'est une femme qui me parle?
— Il y a des chances, oui. Je crois que c'en est une.
— Écarte-la de mon chemin.
— C'est notre hôtesse qui s'enquiert de ta santé.
— Elle se fout de ma santé. Elle ne s'intéresse qu'à ce que je représente pour elle. Crois-tu que je n'ai pas entendu ce qu'elle a dit? Je suis complètement dessaoulé, dis-le-lui. Et qu'elle ne me parle plus ni de suicide ni de folie. Bon Dieu, Anaïs! Je suis à poil. J'ai même pensé à ne pas abîmer mon costard. Anaïs! Je suis un type bien. Amanda (il tremble) m'a bien mérité. Je n'ai aucune raison de vouloir me suicider et personne ne peut me soupçonner de ne pas être en conformité avec la réglementation psychologique en vigueur dans notre pays. Ont-ils des lois dans ce sacré pays pour foutre la paix aux pauvres types qui ne veulent plus entendre parler des femmes? Anaïs, toi qui connais mes droits, réponds-moi!
— On ferait mieux de l'installer à l'intérieur, dit Gisèle. Quelqu'un a-t-il un peignoir sous la main?
C'est Jean elle-même qui s'amène avec le peignoir que Amanda avait balancé dans les airs.
— Oh! merde, fait Mike en se tenant la tête, encore elle. Anaïs, dis-lui que je regrette que la moitié du monde soit terriblement moche et qu'elle n'en fasse pas partie. Ça me guérirait de sa présence!
— Qu'est-ce qu'il baragouine? demande Jean en secouant ses seins.
— Vous le faites délirer, dit un type un peu rouge sur le front et le dessus des mains. C'est un écrivain et vous le faites délirer.
— C'qu'il dit, dit une bonne femme sur le retour, c'est qu'on veuille bien lui foutre la paix. J'comprends ça, allez!
— C'est qui cette lessiveuse? dit Mike. Anaïs, sauve ton père de la noyade!
Gisèle et moi on est en train de bichonner Mike qui s'est recroquevillé dans un divan, ayant chassé tous les coussins sauf un qu'il s'est mis à sucer. Gisèle rit un peu et je m'efforce d'être une véritable amie, ce qui n'est pas facile vu les circonstances. Amanda descend à ce moment, vêtue d'un sac boutonneux et brodé qui lui arrive aux pieds. Elle est chaussée de babouches.
— Est-ce qu'on a le droit d'être ridicule quand on s'éclipse? demande-t-elle en descendant l'escalier en danseuse. En tout cas, c'est pratique. Je peux le démontrer. Je vais le démontrer. Pas vrai, Anaïs?
— Bon Dieu! Qu'est-ce que tu vas démontrer, Amanda (il tremble)?
— Devine, vieil ivrogne. J'ai vu de là-haut le spectacle que tu as donné. Je crains que ça ne lui ait pas plu. Qu'est-ce que tu en penses?
— Ma nudité était purement accidentelle. Elle vaut bien la tienne.
— Toutes les nudités se valent, sauf celle qu'on veut plus que tout au monde. Celle-là vaut son pesant d'or. On n'est jamais assez riche.
— Tu as tout l'argent qu'il me faut, dit Mike qui se met à pleurer.
— Je n'en ai plus pour moi-même, voilà où j'en suis. On s'éclipse? dit-elle en clignant d'un oeil dans ma direction.
— Ça va aller, dit Gisèle. Moi aussi je pleure quand j'ai trop bu. Je me rends compte alors du niveau de douleur que j'ai à supporter en silence pour ne gêner personne autour de moi. C'est ça l'effet que ça fait non, Mike?
— Banal, fait Amanda, mais réconfortant, hein Mike? Tu as trouvé ta soeur jumelle. Puisqu'elle le dit elle-même? Allez salut et pas de folie!
— Anaïs! Ne me fais pas ça! Amanda (il tremble) ne fais pas de mal à mon amie!
Quel mal pourrait-elle me faire?
Amanda et moi on se retrouve dans le jardin derrière la maison. Fabrice est assis sur une chaise, au milieu de l'herbe, tourné vers la nuit, vers les montagnes qu'il semble interroger. On n'a pas le temps de revenir sur nos pas. Il nous a entendues et s'est retourné. Il nous montre son visage creusé par les coups durs de la maladie. Il sourit.
— J'aime une solitude enfin troublée, dit-il doucement. J'aime ça, les amies. Prenez des chaises et venez vous asseoir avec moi.
— Besoin de bavarder? demanda Amanda.
— Vous êtes la femme de Mike, si je ne me trompe pas. J'aime Mike.
— Alors il a plus de chance avec vous qu'avec moi. On va vous laisser tranquille, monsieur de Vermort. On pensait que l'endroit était désert.
— Je comprends, dit Fabrice en se levant.
— Non, c'est nous qui nous en allons, monsieur de Vermort. Continuez de bavarder avec les montagnes. Vous en parlerez dans votre prochain livre. Vous direz que c'est moi qui vous ai dérangé. Je ne pourrai pas dire le contraire, non?
— J'allais m'en aller, de toute façon. Je me dois à mes invités. Ne sont-ils pas ici pour m'entendre et me voir et deviner ce que j'ai derrière la tête, comme idée ou comme autre chose qu'ils sont venus chercher?
— Gisèle s'occupe de nous à merveille, dis-je.
— Oh! Anaïs, comment ça va?
— Regular. J'ai aimé ton dernier livre.
— C'est en réalité le premier, Anaïs. Et peut-être le dernier.
Quand je vous disais qu'il n'est pas possible de savoir ce que Fabrice est en train d'écrire!
— Prenez des chaises, dit-il en s'en allant.
— Tu parles d'une chaise! dit Amanda quand il fut parti. Je déteste cet homme. Je n'aime même pas ses livres. Il n'a rien à dire et parle sans arrêt. Il se donne des droits, voilà ce qu'il fait. Et juge et partie avec ça!
— Vous avez dit qu'il valait mieux que moi.
— Pas du tout. J'ai dit qu'il était au plafond, comme une mouche. Mike par terre, comme un chewing-gum et vous... qu'est-ce que j'ai dit déjà?
— Debout sur la table à faire le singe, pour amuser je suppose.
— Mais vous n'amusez personne, ma vieille!
— Ce n'est pas ce que je demande à la vie.
— Ne lui demandez rien. Faites comme moi. Laissez-la faire. Tout arrive.
— Facile à dire quand on est farci aux as.
— Vous me traitez de dinde, maintenant! Je ne vous plais pas? Juste un soir?
Elle minaude et se fout à poil, à cheval sur la chaise comme une danseuse de cabaret. On peut jouer tous les rôles quand on a les moyens. Suffit d'ouvrir une bande dessinée pour se donner cette imagination. Et voilà le résultat. Elle regarde les montagnes en me parlant de son corps que je ne vois plus à cause de la lumière qui s'est éteinte sous la véranda. Je m'assois dans l'herbe. Je ne suis pas en compagnie d'une femme. Une femme ne se donne jamais. C'est pour ça que je préfère les hommes. Mais elle n'est pas un homme non plus. C'est une gamine que la loi protège parce qu'elle a le privilège de l'argent.
— Qu'est-ce que vous écrivez en ce moment, Anaïs?
— Rien d'encore très clair dans ma tête. Je me repose. Je me recharge. L'écriture, c'est comme l'amour. La fin d'un livre, c'est un divorce. On ne sait jamais très bien d'avec qui on vient de divorcer quand on a mis le point final. Et il faut déjà songer à se remarier. Avec qui? C'est la question.
— J'aime pas les histoires d'amour. Elles me font vraiment chier.
— N'en parlons plus dans ce cas.
— Que pensez-vous de l'attitude de Mike?
— C'est un chewing-gum sous la table, vous l'avez dit vous-même.
— Non. Je veux parler de ses manies suicidaires et de son penchant pour la folie.
— C'est ce que vous voulez bien imaginer. On pourrait en dire autant de vous.
— Moi? Suicidaire? Folle?
— Vous suicidez votre corps et vous dénaturez votre conversation, voilà ce que je veux dire. Vous n'aimez pas ma façon de voir les choses?
— Servez-moi un verre.
— Ça sert à quoi la nudité s'il n'y a pas de soleil pour l'éclairer?
— Servez-moi un verre!
— Est-ce que ce sera le premier d'une longue série?
— Anaïs, je vous en prie!
— Excusez-moi. C'est une des tares de la psychose qui me guette. Viser juste le coeur du problème et trouver les mots de la douleur exacte. Je le sais.
— Folle? Vous êtes folle? Comme Mike? Est-ce que tous les écrivains sont fous?
— Vous buvez chaud ou froid?
Elle montre un bout de sein dans le peu de lumière qui tombe.
— Faites ce que vous voulez, Anaïs. Mais foutez-moi la paix. Éclipsez-vous toute seule.
C'est le côté animal de la femme qui me répugne. Cette attente animale au bord du plaisir qui n'existe peut-être pas pour elles.
Je m'assois dans le salon pour fumer une cigarette. De là, je peux à peine la voir, à cheval sur la chaise, les mollets luisants et la chevelure mélangée à la nuit, parfaitement mélangée au bout de son cou un peu gros. Qu'est-ce qu'elle veut? Qu'est-ce qu'une femme peut vouloir au moment de cesser d'attirer le regard des hommes? Rien de clair, rien et tout à la fois, une espèce de boulimie incontrôlée, elle se rend compte qu'elle est passée à côté de tout, elle est capable du pire.
— Et bien sûr, fait une voix dans l'ombre, vous ne savez pas qui est cette femme.
— La femme d'un ami, dis-je sans chercher à identifier cette voix qui est celle d'un homme-femme. Il n'y a rien à comprendre. Est-ce que vous comprenez, vous?
— Ça ne me regarde pas.
— Alors ne me posez plus de question de ce genre. Ne parlons plus d'elle.
— Ne parlons plus du tout, fait la voix. Et elle se tait.
Elle (ou il) est assise de l'autre côté du salon, sur un divan, les jambes étalées dans les coussins et elle fume une cigarette qui ne quitte pas sa bouche. Je ne la connais pas? dites-vous. À cette distance, je ne vois même pas si elle est belle. Peut-être assez jeune. Je pourrais allumer, la poire électrique est dans ma main, j'ai presque envie de voir son visage, pour me faire une idée de son silence.
— Anaïs... appelle doucement Amanda.
Elle revient dans le salon et se plante entre elle et moi, lui tournant le dos.
— Est-ce qu'on va rester comme ça toute la nuit à se faire la gueule? dit-elle.
— Je ne crois pas. On s'est simplement éclipsé chacune de notre côté, non?
L'homme-femme dans l'ombre émet un petit rire. Sa cigarette s'écrase sur la table. Elle se lève et sort, silhouette majestueuse, sans nom, silence acquis à jamais.
— Tu étais occupé avec mon frère?
— Ce n'est pas ton frère, dis-je. Tu ne peux pas comprendre. Ça fait des années qu'elle me surveille de loin. Je n'ai jamais vu que son ombre. Elle me parle, me pose des questions et puis d'un commun accord, on s'impose le silence. Et quand quelqu'un vient nous déranger, elle s'en va discrètement.
— Tu te fiches de moi. Olivier est mon frère...
— Je t'assure que non. C'est la vérité.
— Enfin! si ça te fait plaisir que ce soit elle plutôt que moi.
— Ça ne me fait aucun plaisir. Elle existe de cette façon, c'est tout, chaque fois qu'elle peut prendre ses distances dans une ombre calculée que je ne franchis pas, ni du regard ni encore moins à pied, si tu vois ce que je veux dire.
— Ça ne marche pas! C'est trop cloche comme idée.
— Mais ce n'est pas une idée. C'est la réalité.
— Et elle s'appelle comment, ta réalité?
— Aucune idée. Elle n'a peut-être pas de nom.
— Toutes les femmes ont un nom.
— Tous les hommes-femmes ont un corps, c'est différent.
— Va me chercher un verre.
À ce moment-là, une clameur s'élève sur la terrasse où tout le monde applaudit à tout rompre. Une lampe s'allume. Gisèle apparaît un peu ébouriffée, une bouteille à la main. Elle s'étonne à peine de la présence d'Amanda au milieu des coussins.
— Il a un succès ce Lorenzo! dit-elle en posant la bouteille sur une console.
Mike apparaît derrière elle. Il est reparti pour un tour. Sa chemise est nouée autour de son cou.
— Ça par exemple! Amanda (il tremble)! Qu'est-ce que tu fabriques dans cette tenue? Explique-moi ça un peu.
— Elle s'amuse avec des coussins, dis-je.
— Elle s'amuse avec toi?
— Dis-lui que je n'ai pas envie de jouer avec elle.
— Anaïs n'a pas envie de jouer avec toi.
— Qui te dit que j'ai envie de jouer avec elle?
— Mais tu viens de me le dire, Amanda (il tremble)!
— Je ne t'ai rien dit du tout! Tu délires.
— Elle dit que tu délires. Tu devrais arrêter de délirer en sa présence.
— Dis-lui que j'aime bien délirer avec elle.
— Elle dit qu'elle ne sait plus ce qu'elle dit.
— C'est quoi, ce Lorenzo? demanda Amanda en enfilant son sac de toile devant un miroir opportun sur lequel elle laisse la trace de ses doigts, oblique queue de la comète un peu rageuse qui sépare ses yeux.
— C'est un ami, dis-je. Tu devrais aller le voir. C'est un spectacle pour les dames. Les messieurs détestent ce genre d'exhibition.
— Il a un de ces engins! s'écrie Gisèle d'une voix aiguë qui se termine par un hoquet. J'crois pas en avoir déjà vu un pareil! Venez Amanda. Allons nous rincer l'oeil entre copines. On va rêver un peu, si ce n'est pas interdit.
— Allez vous faire foutre! dit Mike quand elles sont parties.
— C'est toi qui devrais aller te faire foutre. Va te faire foutre avec ta femme le plus loin possible d'ici.
— Mais enfin, Anaïs! Tu ne peux pas me parler comme ça. Je ne mérite pas ce qui m'arrive. Je suis un brave type.
— Envoie-toi en l'air avec la statue.
— J'ai déjà essayé. Elle est trop haute. J'peux pas avec les géantes, j'peux pas avec les moches et les belles me désespèrent.
— Essaye Gisèle. Elle est normale. Elle t'aime. Je suis sûre qu'elle ne te refusera pas un petit service si tu lui demandes gentiment.
— Il faut que je me dessaoule, Anaïs. Je vais aller prendre un bain.
— Tu peux bien te noyer cette fois! dis-je en le regardant sortir sur la terrasse.
Il ne m'a pas entendue. J'éteins la lumière. Je vais peut-être dormir. Je renonce à allumer une cigarette. Je regarde la chaise dans le jardin. Olivier est assise dessus, me regardant, jambes croisées, fumant toujours sa longue cigarette, souriante.
— Venez, dit-elle.
C'est la première fois qu'elle me le demande. Depuis des années, je n'ai jamais réussi à l'approcher. Chaque fois que je l'ai tenté, elle s'est enfuie. Il est vrai que je n'ai jamais couru derrière elle. Elle a toujours disparu dans l'ombre la plus proche, ne réapparaissant que plus loin, ou plus tard, et jamais en pleine lumière. Et maintenant, après des années et des années de fréquentation distanciée, elle me demande de venir, elle ne bouge pas tandis que je m'approche, un peu frissonnante, la voyant s'éclaircir, visitant ses ombres une à une pour au moins deviner son visage. Mais je ferme les yeux et je m'arrête.
— Viens, dit-elle.
Je ne peux pas bouger. Puis je tombe à genoux, lourdement, le choc résonne dans ma tête, j'attends une autre manifestation de sa présence, un mot, un froissement de sa robe, le cliquetis de ses bagues, une allumette, son souffle et la fumée qui virevolte en l'air. Je mens.
— Ça ne va pas, Anaïs?
C'est Fabrice. Il ne manquait plus que lui. Il va me falloir supporter ses sucreries mentales. Pendant combien de temps? J'ouvre les yeux. Olivier a disparu. Je suis à genoux devant la chaise vide. Fabrice pose une main sur mon épaule. Sa main est lourde, dure. Il n'ose pas me parler de la chaise devant laquelle je me suis prostrée comme devant une idole. Je pourrais lui en parler, moi, mais il n'a pas besoin de connaître mes petits secrets mentaux. Dans son prochain livre, on me verra à genoux devant une chaise, en pleine nuit dans un jardin arabe, et il se contentera de construire le parallèle entre cette posture et ma personnalité. On trouvera ça remarquable. Sans dialogue. Sans explication. Pas de théorie. Rien qu'un parallélisme impeccable pour me réduire à son talent. On ne pourra plus s'empêcher de me voir sans voir la chaise et mes genoux. Il détruit l'amitié de cette façon. C'est un jeu cruel.
— Qu'est-ce qui ne va pas, Anaïs?
Cette fois sa question est plus précise, elle veut aller au coeur du problème. Il n'y a plus d'alternative, il cherche une nature de vertige, il se penche avec condescendance, son souffle amer me pénètre et m'étourdit.
— Vas-tu m'expliquer ce que tu fiches devant cette idole de chaise?
Il revient à de meilleurs sentiments, plaisante un peu avec la surface de la douleur. Il ne pénètre jamais seul au coeur de la raison. Il attend son heure. Il n'a pas encore trouvé les mots. Il ne les trouvera peut-être jamais. Ce sacré type va mourir et il se fait un sang d'encre uniquement à cause de son travail dont l'inachèvement lui semble pire que la mort qui va le détruire. Il redevient doux et tendre, sirupeux, il retrouve le mot de l'amitié et me parle dans l'oreille, touchant mon oreille du bout de ses lèvres, la léchant un peu à la fin.
— Tu as tort de m'en vouloir à ce point, dit-il en s'asseyant sur la chaise.
— Pourquoi t'en voudrais-je?
— Parce que je t'ai surprise dans cette attitude. Ç'aurait pu être n'importe qui.
— Je suis ridicule de toute façon. Je veux dire: peu importe qu'on m'ait vue dans cette posture ridicule. Il n'y a pas de mal.
— Pas de mal à tomber à genoux devant une chaise ou pas de mal à se laisser surprendre dans cette attitude?
— En réalité, la chaise n'y est pour rien. Je priais.
— Alors tant pis pour la chaise! dit-il.
— Tant pis pour toi, tu veux dire!
— C'est vrai.
Il ne me parlera plus. Il retourne à ses montagnes, les yeux peut-être fermés. Je le laisse aux étoiles et je retourne dans le salon. La lampe est de nouveau allumée. Je dérange un couple qui s'ébat juste sous l'abat-jour, inondé de lumière. Je m'excuse vaguement et cherche du regard un endroit tranquille où fumer une cigarette en pensant à des choses plus sereines, plus extérieures, un peu superficielles si c'est possible. Je trouve un fauteuil noir et carré. Il est tourné contre le mur, ou plus exactement vers un vaisselier qui rutile doucement. Je m'assois et je la fume, cette cigarette.
— Anaïs!
C'est Olivier. J'allais dire "encore" mais je ne suis pas impatiente à ce point. Sa voix m'arrive d'une mezzanine où se bousculent des objets de cuir et de cuivre.
— Monte! dit-elle.
Je monte les barreaux de l'échelle avec toute la prudence que m'impose mon sens aigu du vertige. Ma tête arrive à la hauteur du plancher couvert de tapis qui sentent la poussière. Elle est assise dans l'ombre. Je vois ses genoux et ses longs mollets. Une main apparaît.
— C'est ici que Fabrice écrit, dit-elle.
Elle me montre la disquette, la fait jouer lentement dans l'écran de lumière qui clignote.
— Son dernier livre, dit-elle encore. Memento mori ou N'oublie pas que tu dois mourir.
La disquette quitte ses mains comme un oiseau. Elle vient se poser devant mon nez, sur le tapis où elle ne fait aucun bruit. L'écran s'éteint. La mezzanine retourne à l'obscurité. Je regarde le couple un peu déshabillé. La femme me regarde d'un air triste. L'homme cherche à craquer une allumette qui refuse de s'allumer. La cigarette tremble dans sa bouche.
— Quand vous aurez fini... dit la fille.
Je descends de l'échelle, la disquette dans la poche. La lumière de la lampe s'éteint au-dessus du couple. L'allumette s'allume. Apparaît le visage surpris de l'homme qui n'a plus la cigarette dans la bouche, puis il éclaire le visage de la femme. La cigarette est au bout de ses lèvres. Elle l'approche de la flamme et l'allume. L'homme secoue l'allumette. Elle s'éteint. La braise fait un point rouge dans l'ombre totale. Je ne mens pas.
Sur la terrasse, Jean est en train de faire la cour à Lorenzo, le petit ami que j'ai amené ce soir pour lui présenter du monde mais il s'est débrouillé sans moi et il a l'air heureux de son succès. Je l'embrasse sur la bouche. Jean se recule un peu, et dit:
— Vous vous connaissez, à ce que je vois?
— Je suis le mignon de l'écrivaine américaine Anaïs K., dit Lorenzo qui adore dire ça aux femmes chaque fois qu'elles ne le lui demandent pas.
— C'est vrai que je vous trouve mignon, susurre Jean qui s'en veut un peu de s'être trompée à ce point. Pas vrai qu'il est mignon?
Elle s'en va. Lorenzo rit.
— Elle a eu beaucoup de succès dans la piscine, dit-il.
— Tu as eu beaucoup de succès toi aussi.
— Je ne me plains pas. Est-ce que tu as eu du succès, toi?
— Pas comme je voulais.
— Il faut choisir.
— Je n'ai pas eu le choix.
— Alors je te plains. Homme ou femme?
— Homme-femme.
— C'est ce qui peut arriver de pire. Ne pas avoir le choix et subir l'homme-femme.
— Ce n'est pas tout à fait ce qui s'est passé.
— Olivier?
— Dans le mille. Comment le sais-tu?
— Il me l'a dit. Il m'a parlé de toi.
— J'aurais voulu être là.
— Paraît que tu lui as volé un poème du temps de votre jeunesse?
— C'est ce qu'elle raconte pour se rendre intéressante.
— C'est lui qui écrit les poèmes de Mike?
— Peut-être qu'elle aime se faire voler ce qui lui reste de cervelle.
— Ce serait fantastique.
— Quoi?
— Ce type qui vole sa femme pour tromper le monde.
— Il ne l'a trompée qu'une fois. Avec Virginie, la soeur d'Amanda.
— C'était quoi ce poème?
— Presque rien. Un discours un peu baveux sur l'amour à trois.
— Tu le lui as vraiment volé?
— Qui peut croire un homme-femme qui écrit les poèmes de Mike?
Je vous le demande.
Un an plus tard, malade
»C'est Mike qui est venu me chercher à l'aéroport. Il en a fait une tête, mon ami de toujours!
— Bon Dieu, Anaïs, qu'est-ce qui t'arrive?
— J'ai failli aller en prison.
— Oui, ça, je le sais. Mais ça n'explique pas tout.
— Gisèle est malade.
— Je ne crois pas, non. Elle se porte comme un charme. Je l'ai vue pas plus tard que la semaine dernière.
— Ce n'était pas une question, Mike. Elle a le virus.
— Le virus? Quel virus? ¡Párate aquí, hombre! dit-il au chauffeur qui fonce dans le parking d'un centre commercial. Le virus?
— Faut bien que ça arrive à quelques-uns, non?
— Merde! Tu en es sûre?
— Sûre de quoi? Du virus? De Gisèle?
— Ne m'embrouille pas, Anaïs. Allons boire un coup. ¿Quieres beber algo? dit-il au chauffeur qui secoue la main pour dire non. Amanda m'a parlé de ce truc qui fait peur à tout le monde. Son père en est mort. Il n'a pas fait long feu.
Il ouvre la portière, pose un pied par terre et se remet à parler sans quitter le taxi.
— Ça, on peut dire que ç'a été vite fait, bon Dieu! Je te remercie de venir mourir chez moi, Anaïs. C'est Amanda qui va être contente. Ça lui rappellera le bon vieux temps. C'est une vraie bonne femme en la matière.
C'est sa manière d'être triste. On est revenu au taxi. Il était beurré comme il faut. Mais il n'a pas fait d'histoires. D'habitude, il en fait. Mais cette fois-là, il n'en avait plus le goût. Ou alors il était plus ivre que d'habitude. Il y a une explication pour tout, avait dit le pasteur à ma mère en regardant le visage bleu de mon père qui commençait à sourire dans la mort. C'est exactement ce que me disait Mike en dégueulant sur les sièges du taxi.
— ¡Qué mierda! dit le chauffeur qui connaissait bien Mike et qui ne lui en voulait pas.
C'était le taxi de Polopos et Mike, qui ne conduisait pas à cause d'une mésentente avec le gouvernement au sujet d'un point de droit du Code de la route, était son meilleur client.
— Écoute, Anaïs! Je crois qu'Amanda ne va pas être d'accord. (Il redevenait raisonnable juste au moment où le niveau d'alcool dans son corps commençait à baisser.) Non, il vaut mieux que je te pose la question, Anaïs. Crois-tu qu'Amanda va être d'accord?
Il était redevenu vraiment très raisonnable. J'avisai le chauffeur.
— On va acheter une bouteille, lui expliquai-je. Monsieur Bradley en a besoin.
— ¿De vino?
— Más fuerte.
— Aguardiente.
— Más! Más!
— ¿Gasolina?
La bonne blague! Il arrêta la voiture en face d'une bodega digne de ce nom qui arborait un gigantesque chapeau de fer rouillé en guise d'enseigne avec écrit dessus à la peinture et au néon: Los Tres Compañeros. Du coup, je demandai au chauffeur s'il voulait être de la partie et il se frappa le front pour me montrer à quel point je faisais peu de cas de sa licence de taxi.
À l'intérieur, entre deux tranches de jambon qui l'assoiffèrent jusqu'au délire, Mike vida la moitié d'une bouteille de Málaga et devint rouge comme le patron de la bodega qu'il avait insulté en entrant à cause de la présence de deux putains qui se ravitaillaient en se chamaillant sans se soucier de ce qui se passait autour d'elles. Depuis ce moment, le patron était rouge de colère et je voyais bien qu'il était prêt à tenter quelque chose contre Mike qui le regardait en grimaçant, se fourrant un doigt dans le nez et le trempant dans le vin pour en agrémenter le goût.
— Dites à votre copain d'arrêter de faire le singe! dit soudain le patron qui en avait visiblement assez qu'on s'amuse à ses dépens.
— Il ne comprend pas, dis-je. C'est un Français.
— Je me fous que ce soit un Français ou le diable. Qu'il foute le camp! Toi aussi fous le camp! ¡Lárgaos!
— Il n'aime pas les Français, dis-je à Mike. Finis ton vin et on s'en va.
— Je veux des olives.
— Y a pas d'olives! rugit le patron.
— J'en veux au fenouil!
— T'en auras dans la gueule si tu continues! s'esclaffe une des putains.
— Ne parlons plus d'olives, dit Mike. Parlons de la mort.
— Il est triste votre copain, dit le patron.
— Il est triste chaque fois qu'il se met à parler espagnol.
— Ne dites pas de bêtises et foutez-moi le camp!
— Sans moi! dit la pute.
— C'est vous qui l'avez obligé à parler espagnol, dis-je au patron.
— Il était triste avant de parler espagnol.
— Il s'est mis à parler espagnol dès qu'il vous a vu.
— C'est vrai, dit Mike. Je voulais que tu me comprennes bien. J'avais des tas de choses à te dire. Des choses désagréables.
— On ne parle pas de ce genre de choses avec des inconnus, dit le patron qui commençait à s'intéresser à la conversation.
— C'est une contre-vérité, dit Mike.
— Vous me traitez de menteur! C'est pire que tout!
— Personne ne vous a traité de menteur, dis-je.
— Vous êtes simplement un type qui se trompe, dit Mike.
— Je ne peux pas me tromper sur votre compte. Buvez et filez!
— Voilà qu'il recommence, Anaïs! Donne-lui un marron de ma part.
— Je ne peux pas. Il est trop méchant. Bois et filons.
— L'Espagne est un triste pays, dit Mike. Ça fait quinze ans que je vis ici et je m'emmerde depuis le début.
— Personne ne vous retient, dit le patron un peu tristement.
— Justement oui! Quelqu'un me retient!
— Le travail? demande le patron encore un peu plus triste.
— Ma femme, dit Mike doucement. C'est ma femme qui me retient.
— Il faut la laisser alors, dit le patron un peu moins triste. Avec les femmes, il y a toujours une solution. On n'est pas obligé de les fréquenter.
— Par ici la monnaie! dit la pute (elle éclate de rire). Non mais quelle cuite!
— Je ne peux pas quitter ma femme, avoue Mike.
— On peut toujours quitter une femme. ¡Cojones!
— Mon ami ne peut pas quitter la sienne, dis-je.
— Qu'il essaye de la quitter. Essayer, c'est l'avertir qu'on n'a pas l'intention de se laisser faire. Que les choses peuvent changer! ajoute le patron avec conviction.
— Mon ami ne veut pas s'expliquer.
— Alors qu'il foute le camp, dit le patron qui voyait que la conversation s'achevait à cause de l'entêtement stupide de Mike qui ne voulait pas quitter sa femme, ni même essayer de la quitter, et tout ça sans expliquer ni le commencement d'une bonne raison de se jeter de cette façon triste et inhumaine à ses pieds de maîtresse dont lui, don José María, n'aurait pas voulue ni en paroles!
— Vous avez bien raison, dit la pute. Toutes les femmes sont des putains, sauf moi.
— Sauf ma mère, dit Mike doucement, le front sur le comptoir. On dit: toutes les femmes sont des putains, sauf ma mère.
— Qu'est-ce qu'il chante? fait l'autre putain.
— J'en sais rien. Il parle de sa mère.
— Le mieux, c'est qu'il se taise et qu'il foute le camp, dit le patron en remplissant le verre de Mike. Bois à ma santé encore un coup et va-t-en! Tu es triste. Tu vas ruiner la réputation de mon établissement. Par les temps qui courent, je n'ai vraiment pas besoin de ça.
— Pour moi le temps est arrêté, dit Mike. Puisque vous ne voulez pas que je vous parle de ma mère, je vais vous parler d'une amie.
— On veut pas non plus, dit la pute en riant.
— Une amie qui va mourir, dit Mike qui sait distiller les arguments pour convaincre.
— On t'a déjà dit qu'on ne voulait pas t'entendre parler de la mort, dit le patron.
— Alors elle va en parler elle-même. (Je rougis.)
— Qui? Elle? fait la pute.
— Tu vas donc mourir? dit l'autre. Qu'est-ce que t'as fait pour mourir si jeune?
— De quoi meurt-on à cet âge et à notre époque! glapit Mike en frappant le comptoir du plat de la main.
— De mon temps, on mourait à la guerre si on avait l'âge, dit le patron.
— À cette époque-là, dit la pute d'un air savant parce qu'elle sentait qu'elle était sur le point de comprendre, à cette époque-là, les femmes mouraient en couches si elles avaient l'âge requis.
— Dis donc pas de conneries, fait l'autre pute qui se fiche de la science de sa copine.
— Bon, Mike, on s'en va, dis-je en soulevant la tête au-dessus du comptoir.
— Il va falloir le porter.
— Portez-moi sur une chaise, dit Mike. Je veux mourir assis.
— Mais c'est pas toi qui va mourir, pauvre cloche!
— C'est vrai. Alors portez-moi sur un plateau, comme un Gaulois.
— C'est sur les boucliers qu'on les portait les Gaulois, dit le patron en riant, et il donne un savant coup de plateau sur la tête de Mike. (Boing!)
— Alors ne me portez pas. Laissez-moi me porter tout seul.
— Je vais chercher le chauffeur, dis-je.
— T'as un chauffeur? dit la pute en sifflant.
— De taxi, dis-je en sortant.
— C'est toujours mieux que rien! entendis-je quand je fus dehors.
Le chauffeur, qui s'appelait Pepe, hocha la tête en me voyant arriver et je n'eus pas besoin de l'appeler, il s'amena en balançant les bras mais sans rien dire de ce qu'il pensait. Il connaissait bien Mike. Il lui pardonnait tout. Il savait quelque chose d'important à propos de Mike, ou il croyait le savoir. En tout cas, il entra avec moi dans la cave et il salua le monde d'une brève syllabe qui n'était pas forcément un salut. Peut-être un avertissement.
— Pepe! s'écria Mike. Viens boire un coup.
— Je ne peux pas, dit Pepe, j'ai ma licence à surveiller. C'est mon gagne-pain.
— Alors mange! dit Mike en lui tendant l'assiette pleine de jambon.
— J'aurai soif après, dit Pepe. Je me connais. Je dois me surveiller.
— Pepe se surveille tout seul, dit Mike à la pute intéressée.
— Et toi, qui c'est qui te surveille? dit-elle. Ta femme?
— Non. Elle fait un tas de choses avec mon corps, mais pas ça. Est-ce que quelqu'un veut savoir ce qu'elle fait avec mon corps?
— T'es pas un athlète.
— Un athlète serait trop lourd pour elle, décrète Mike. C'est une petite femme. Je suis juste à sa taille.
— Alors? C'est qui qui te surveille? continue la pute.
— Le public, dit Mike en faisant claquer sa langue.
— Merde! T'es artiste?
— Un peu mieux qu'artiste, ma chère.
— Poète?
— Tu l'as dit! J'suis poète. Ça t'en bouche un coin, patron?
— C'est pas de l'entendre qui va me boucher un coin, dit le patron en grommelant. Faudrait voir à voir et on n'a rien vu.
— Mike! Si on foutait le camp. J'ai besoin de te parler.
— Ta copine veut plus rester avec nous, dit la pute. Elle est quoi, elle? Professeur?
— Anaïs! Est-ce que je peux lui dire ce que tu es?
— Ça ne l'intéresse pas. Et puis ça lui ferait peut-être peur. Ferme ton caquet et foutons le camp d'ici. On pourra parler. J'ai besoin d'un conseil.
— Tu peux parler devant mes amis, dit Mike d'un ton solennel.
— Ne dis pas de bêtises. Ce ne sont pas tes amis.
— Qu'est-ce que t'en sais si on n'est pas amis Mike et moi? Hein Mike? dit la pute.
— Je serai ton ami si tu ne touches pas à mon argent, dit Mike.
— Fâchée! dit la pute qui s'esclaffe.
— La preuve est faite! dit Mike sentencieux. Foutons le camp sans insulter personne, pas même le patron qui est peut-être un ami.
— Peut-être, dit le patron. Revenez quand vous voulez. Sans faire d'histoires. Je suis l'ami de tous les types qui ne font d'histoires à personne.
— C'est trop d'amis pour un seul homme, dis-je.
— Mettons que ça ne soit pas de l'amitié, reconnaît le patron. Disons que j'ai le sens du commerce. Amusez-vous bien.
La propriété de Mike est située assez loin de la côte dans la montagne. Il y fait chaud toute l'année, même si la température baisse un peu au mois de février quand la neige se met à tomber sur les hauteurs, transformant l'horizon en un immense mur blanc qui semble être la limite du monde, à cette heure-ci, en plein soleil. Les terres s'étendent sur trois ou quatre kilomètres entre deux versants qui se rejoignent dans le lit d'une rivière toujours à sec, même au moment de la fonte des neiges, à cause d'un barrage situé très haut en amont, au pied des hautes montagnes dont la roche est luisante au soleil alors qu'ici, mis à part quelques pentes schisteuses, la terre ne reflète pas de lumière, elle l'absorbe jusqu'au feu qui vous fait tourner la tête en plein après-midi. La maison a été bâtie sur un plateau artificiel dû au travail des bulldozers qui ont coupé la cime d'une colline comme le haut d'un ice-cream, ni plus ni moins. C'est un vaste tipi aux poutres métalliques qui se dressent en pointe dans le ciel bleu ou blanc selon qu'on est en hiver ou en été. Tout autour de cette structure qui impose ses verrières Amandaies au milieu de ses reflets de miroir, Mike a fait construire une bonne vingtaine de petites bâtisses blanches aux toits rouges, d'une manière qui semble tout à fait anarchique, sans souci de communication entre elles, mais en adéquation avec les ombres qu'elles portent les unes sur les autres. Chaque ouverture est un véritable tableau, une œuvre signée Mike Bradley, à moins qu'il n'ait volé l'idée à Amanda qui de toute façon ne s'autorise aucun commentaire sur le sujet. Elle ne revendique que la piscine et la tonnelle qui la couvre à moitié. Il y a toujours des grains de raisin dans cette sacrée piscine, des feuilles de vigne et des bouteilles de verre qui finissent par s'enfoncer pour faire jouer leurs reflets verts sur le fond vaguement gris. Amanda est fière de sa piscine mais elle ne force personne à y faire trempette avec elle. C'est sa piscine et elle n'est jamais partante pour la prêter. Elle la prête cependant si on le lui demande gentiment.
— Anaïs! crie Mike dont la tête apparaît dans la fenêtre d'une des casemates. Est-ce que tu as demandé à Amanda la permission d'utiliser sa piscine?
— Ne fais pas l'idiot, Mike! dit Amanda.
— Ne lui demande rien, Anaïs. Elle t'arrachera les yeux. (Il rit.)
— Mike s'imagine que je me sens propriétaire de la piscine, dit Amanda. Une espèce d'arrangement quoi! Moi, la piscine et lui la maison et les terres. Tout à son avantage. Il aime bien s'avantager, Mike.
— Ne l'écoute pas, Anaïs. Quoi qu'elle te dise, ne fais pas attention à ses critiques. Elle devient mordante si tu la laisses parler sans rien dire toi-même.
— Ce pauvre Pepe et son taxi! dit Amanda. Il n'a pas voulu que je l'aide à nettoyer. Je parie bien que c'est sa femme qui s'est tapé le boulot.
— A boire! crie Mike.
— Tu as assez bu hier soir! dit Amanda dont le côté pile est en train de rôtir au soleil, allongé au bord de la piscine sur un matelas.
— Rien qu'un verre!
— Pas une goutte. Tu t'y noierais.
— J'imagine que tu es au courant, dis-je.
— Bien parlé! crie Mike. Ne lui envoie pas dire.
— Mike a pleuré toute la nuit. J'ai fini par comprendre. Que viens-tu chercher ici? Une explication? Il n'y en a pas.
— Je n'ai pas besoin d'explication. Je suis venue voir les derniers amis qui me restent.
— Comment vas-tu nous perdre, nous?
— Ne sois pas cruelle.
— Ce que tu as fait à Fabrice est cruel.
— Ce que m'a fait Gisèle est cruel.
— Qu'est-ce que tu comptes me faire? dit Amanda en se tournant côté face.
— J'irai à l'hôtel. Dès demain.
— Bien parlé. Il y a toujours ce Lorenzo pour y amuser le client. Je suppose que tu t'amuseras avec lui. Avec la prudence qui s'impose. Si ce n'est pas trop tard.
— Il t'a peut-être contaminée.
— Non, je suis tranquille.
— Bientôt le virus se baladera dans l'air. Comme ça il y en aura pour tout le monde.
— Ne dis pas de bêtises.
— Mike dit des bêtises, pas moi.
— Ne le contamine pas, s'il te plaît.
— Je ne contaminerai personne. Pas même Lorenzo.
— Alors je m'en servirai encore. Avec précaution.
— Ne la laisse pas faire, Anaïs, crie Mike de la casemate.
— T'en fais pas pour ta copine, dit Amanda. Elle n'a pas l'intention de rester.
— Tu n'aimes pas mon domaine, Anaïs?
— J'irai à l'hôtel demain. Amanda a peur du virus.
— Crache-z-en quelques-uns dans la piscine, merde!
Le v'là qui s'amène, fou de colère, un peu titubant à cause des restes de la cuite et au fond pas très convaincant.
— Merde! fait-il. Tu entends ce que je te dis, Amanda?
— Je ne la force pas à aller à l'hôtel. Hein, Anaïs, que je ne vous ai pas forcé la main?
— Tu parles si tu n'as pas forcé!
— Elle n'a rien forcé, dis-je. J'ai envie de revoir Lorenzo.
— Ha? fait Mike soudain très calme, au bord de l'effondrement.
Au fond il est heureux que ça se passe comme ça. Il n'est pas bâti pour la colère. Il ne sait vraiment pas s'y prendre. Amanda fait le reste, quoi!
— Ça ne me regarde pas, dit-il en s'asseyant au bout de mon matelas.
— Et puis je ne veux pas vous déranger, ajoutai-je pour envenimer un peu la conversation que Amanda se met à négliger pour cause de victoire.
— Tu vois? s'écrie-t-il. Elle dit qu'elle dérange. Elle n'a pas trouvé ça toute seule!
Mais il n'arrive pas à se mettre en colère. Il est pitoyable.
— J'ai un conseil à te demander, dis-je doucement.
— Devant Amanda (il se met à trembler)?
— Dis-lui de foutre le camp. Ça ne la regarde pas.
— Foutons le camp, plutôt. On va se dégoter une bonne bouteille. J'adore boire un bon coup en écoutant les confidences d'une amie qui va mourir. Amanda! Anaïs et moi on va parler dans le salon au jet d'eau. Ne nous dérange pas, s'il te plaît.
— Sauf si j'entends le bruit d'un bouchon, c'est promis, dit Amanda et elle s'assoit pour tirer sur ses peaux mortes. Elle est un peu dégoûtante quand elle s'y met. Elle ne m'inspire pas le regret en tout cas.
— Alors, je t'écoute, dit Mike (il s'enfonce dans un fauteuil, le verre en l'air).
— Je voudrais donner une leçon à Gisèle.
— Quel genre de leçon? glougloute Mike inquiet. Une trempe? Tu veux faire ce genre de chose à une femme de cette classe?
— Je voudrais lui faire pire que ça.
— Faut pas penser à se venger, Anaïs. C'est une sacrée femme. Tu sais tout le respect qu'elle m'inspire, et tu sais pourquoi.
— Oui, Mike. Tu as fait l'amour trois fois avec elle et tu ne te rappelles plus de rien. Et tu es en train de te demander si tu peux avoir une totale confiance dans le résultat de ta dernière analyse, c'est ça?
— Ne sois pas méchante avec moi, Anaïs. J'ai jamais su parler de la peur. Mais bordel pourquoi Gisèle est-elle malade? Pourquoi elle et pourquoi dans ce coin du monde où ça ne peut pas arriver?
— À cause de Fabrice, non?
— Non. Fabrice c'est à cause d'un autre Fabrice que je ne connais pas. Écoute, Anaïs (il se penche sur moi). Trouvons le sale type qui a fait ça à Gisèle et donnons-lui une leçon. Ça te paraît bien comme ça?
— Tu connais Muescas (Mike pâlit)?
— C'est un sale type. Je donnerais cher pour ne pas avoir affaire avec lui.
— Merci pour le conseil, Mike. Je veux le voir.
— C'est exactement le genre de type qu'il te faut. Il aimera ça.
— Tu connais la qualité de ses services, non? dis-je.
— Ne m'oblige pas à me souvenir de ça, dit Mike.
— Je ne t'oblige pas à me dire où je pourrais le trouver. J'ai envie de vérifier si tout le bien que tu m'en as dit peut me profiter à moi aussi.
— C'est un sale type, Anaïs. Un égoïste. Et un flambeur.
— C'est juste une blague que je veux faire à Gisèle. Rien de plus.
— Alors, les comploteurs? lance Amanda en entrant dans le salon. Je te prends en flagrant délit de boisson, Mike. Anaïs, empêche-le de boire. Il va me rendre folle!
Sur le coup de cinq heures, je reluquais les jambes parfaites d'un homme-femme qui faisait le trottoir à l'entrée des Chancas. J'étais assise derrière la vitre d'un bar qui sentait la sardine grillée et le fond de tonneau. Elle (il) avait vraiment des jambes parfaites et j'aurais dû me douter que ce n'était pas une pute. C'était un homme-femme qui voulait me parler. Un type rabougri lui tâtait le genou, penché sur sa cuisse et je me demandais ce qu'il pouvait bien lui raconter chaque fois qu'il levait la tête pour la regarder en souriant, bougeant ses lèvres à la manière d'un cheval, sauf qu'il avait des dents rares et pointues. L'homme-femme fumait une cigarette qu'elle gardait à la hauteur de sa bouche, approchant ses lèvres de temps en temps pour s'aboucher avec le filtre doré qu'elle humectait du bout de la langue. Finalement, le type s'est relevé, il lui a tapoté gentiment la cuisse puis l'épaule et elle lui a filé de l'argent. C'est à ce moment-là qu'elle m'a regardée. Le type aussi m'a regardée. Il était petit et maigre, presque nain, avec une tête ronde et j'ai remarqué ses mains de brachydactyle qui avaient peloté la jambe de l'homme-femme avec une science dont je n'avais aucune idée. Elle avait aimé ça et l'avait payé. Maintenant elle lui parlait de moi. Je ne pouvais pas voir son visage. Elle avait de beaux cheveux mais je ne suis pas arrivée à voir ses yeux. À cette distance, elle n'avait pas de regard. Je pouvais voir sa bouche, j'aurais pu la reconnaître. Chaque fois que cet homme-femme est apparu dans ma vie, j'ai eu des problèmes. C'est elle qui m'avait refilé la disquette de Fabrice. Je savais que j'étais sur le point de refaire le même genre de chose, c'était inévitable maintenant que je l'avais reconnue.
Le type a empoché l'argent et il s'est ramené vers le café pour le dépenser. L'homme-femme me faisait signe en s'éloignant. Je ne savais pas si je devais l'aimer ou au contraire lui souhaiter le pire. C'était mon ange gardien. Côté enfer. Je ne mens pas.
— Vous êtes bien miss Anaïs K.? fait le type en entrant. (Il a à peine ouvert la porte et sa main secoue la poignée, l'autre main s'accroche au rideau dont la tringle se plie avec un bruit étrange qui me coupe net la parole). Votre... femme m'a mis au courant, continue le type. Je suis Muescas.
— Ma femme? dis-je enfin.
— Je vous envie d'en avoir une aussi belle.
— Qu'est-ce que vous avez fait à son genou?
— Vous n'avez pas aimé ça? Je vois.
— Vous ne voyez rien du tout. D'ailleurs, ce n'est pas ma femme.
— J'ai mal interprété ce qu'elle m'a dit, dit Muescas en s'asseyant à la table voisine. Ça n'a aucune espèce d'importance.
— Je ne lui ai rien demandé, dis-je un peu rageuse.
— Ne vous mettez pas en colère, Miss K.. Les femmes sont un bon moyen de rencontrer des types dans mon genre. Qu'est-ce que vous buvez?
— Gin.
— Sec?
— Non. Avec quelque chose dedans. Qu'est-ce que vous allez boire, vous?
— Je ne bois jamais. Surtout quand j'ai à parler affaires.
— Qu'est-ce qu'elle vous a dit?
— Que vous vouliez me voir pour m'en parler.
— Vous parler de quoi?
— Elle ne me l'a pas dit. Elle avait mal au genou et connaissait ma réputation de guérisseur. Je l'avais prise pour une pute. Faut m'excuser.
— Vous n'étiez pas obligé de le dire. Je vois bien qu'elle a l'air d'une pute. Je le vois tous les jours. Faudra que je lui en parle une bonne fois.
— C'est votre femme. Vous avez des droits sur elle. Si on parlait affaires?
— Approchez-vous. Je ne veux pas qu'on nous entende.
Muescas avait des mains vraiment très petites. Ou alors il manquait une phalange à chacun de ses doigts. Je ne pouvais pas m'empêcher de les regarder. Il les avait posées sur le dossier de la chaise en face de moi. Elles pendaient comme au bord de l'étal d'un boucher. Il y avait vraiment de quoi être écœurée. Et ce type faisait ce qu'il voulait avec ces mains congénitales. Il soignait les jambes des putes, étranglait les animaux de basse-cour que ses voisins élevaient dans leur salle à manger, il dessinait des cochonneries sur le ventre des voisines ou amusait les enfants en jouant au scorpion et en plus c'était un fameux joueur d'échec qui avait gagné des concours. Le seul truc qu'il n'était pas arrivé à faire, c'était avec les femmes. Un truc compliqué qu'il avait lu dans un bouquin. C'était sans doute une question de longueur. Qu'est-ce que j'en pensais?
Ce type avait une conversation déplaisante. Il parlait de lui comme d'une troisième personne. C'était une de trop.
— Les putes m'aiment bien, dit-il. Je suis marié et je crains les maladies, alors je ne les fréquente pas. Elles ont toutes des jambes parfaites dans ce quartier. C'est moi qui m'en occupe, alors vous pensez!
J'avais vraiment autre chose à penser.
— Quand j'ai vu ses jambes, j'ai cru que c'était une pute. Pas du tout, qu'elle m'a répondu sans se vexer le moins du monde. Je suis la femme du type qui nous reluque derrière la vitre du café. Et qu'est-ce que je peux faire pour vous, ma bonne... dame? que je lui dis. Faites comme d'habitude et écoutez-moi. Et je me mets à lui palper les jambes, du bas en haut, sous la jupe et encore plus haut. Des jambes de princesse, Monsieur... Madame. Des jambes comme je les aime. Qu'est-ce que vous faites d'habitude? demande-t-elle avec un petit soupçon d'inquiétude. J'suis guérisseur, m'dame, que je lui réponds. Je soigne les jambes des putes du quartier. Elles ont toutes des jambes parfaites. C'est grâce à moi, m'dame. Mais vous, vous n'avez pas besoin qu'on les soigne, vos jambes. Je vois que vous vous en occupez à la perfection. Et je me mets à lui faire un discours sur la perfection. C'est ma dissertation préférée. Réservée aux femmes de son genre. Trouvez pas qu'elle a le genre aristocratique? Pourquoi est-ce qu'on épouse une femme de cette qualité?
— Je n'en sais rien, je ne l'ai pas épousée.
— Elle a dit le contraire, m'dame.
— C'est une menteuse. Elle ment à tout le monde chaque fois qu'elle parle de moi. (Je mens.)
— Elle vous persécute, quoi! Je connais ça. Pas directement. Pas sur ma personne, je veux dire. Moi c'est ma femme que je persécute. Je dois lui en vouloir à cause de sa mélancolie. Obsession et mélancolie, c'est pas un bon mélange. Il n'y a pas de communication possible. Alors je la persécute. Elle se laisse faire à cause de l'idée qu'elle a de l'amour. Il faut qu'elle ait cette idée, dit-elle, sinon la vie n'a plus aucun sens. Je me demande bien ce que ça peut être, cette idée. (Il remue ses petits doigts nerveusement.)
— Je suis venue pour parler affaires. Ne parlons plus de nos femmes.
— Vous avez raison, old sport! De quelle femme vous voulez me parler?
— Comment savez-vous que je vais vous parler d'une femme? C'est elle qui vous l'a dit?
— Ouais, mad'moiselle!
— Je me demande qui elle est, dis-je pensive et inquiète à la fois.
— En tout cas, elle sait qui vous êtes.
— Je voudrais bien voir son visage. Vous l'avez vu, vous?
— Pour sûr que j'l'ai vu. Une vraie poupée.
— Dessinez-la-moi!
Je ne pouvais pas rater cette occasion d'en savoir plus. Bien sûr, un dessin est toujours plus ou moins éloigné de la réalité. Je comptais sur le talent de Muescas pour me donner à penser plus que ce qu'elle permettait à mon esprit en temps ordinaire. Il se mit à crayonner sur la nappe. Je ne regardais pas. Je ne supportais pas la vue de ses mains. Et puis je ne voulais pas assister à la naissance de mon obsession. C'était trop me demander.
— J'crois pas me souvenir d'un détail, dit soudain Muescas. (L'angoisse m'étreignit. Je suffoquais presque.)
— Quel détail nom de Dieu! (J'avais presque hurlé de terreur.)
— Vous énervez pas. J'ai peur de la comparaison, c'est tout.
— Quelle comparaison?
— Vous allez bien comparer mon dessin avec ce que vous savez d'elle, non?
— Je vous ai dit que je ne sais rien d'elle. Jamais vue, jamais touchée. Rien. (Je mens.)
— Vous badinez. Je vois bien que vous vous moquez de moi. Le dessin, je vous le donne. Ouvrez donc vos yeux, femme publique. Et regardez!
Une heure plus tard, j'étais debout sur la passerelle au-dessus du clapotis et je regardais le corps nu de Gisèle allongé sur la banquette à l'ombre d'un parasol dont les franges estompaient la lumière à la limite de sa peau de femme presque noire. Elle dormait ou avait simplement fermé les yeux pour penser à autre chose. Les voisins et les voisines astiquaient fiévreusement leurs ponts et leurs bastingages, un peu attentifs toutefois, négligeant la moire du sel sur le nickel d'un cabestan ou accrochés par la manche à l'étrier d'un câble, un peu pantins ou guignols à cause de cette manière de lorgner derrière le mur impénétrable d'une paire de ray-ban. Je ne voulais pas la réveiller. Je mis le pied sur le pont à côté d'un chat qui me regarda d'un œil morne. Je lui souris et il remua son museau gris sans tirer la langue. Un saint homme de chat. Je me laissai aller mollement dans un relax, regrettant de n'avoir pas déniché une sacrée bouteille ou au moins un verre sur ce maudit pont. Je me laissais bercer par le bruit des haubans. Un anémomètre sifflait comme un homme juste au-dessus de moi. Je fixai le pavillon pour l'empêcher de claquer. Cette goélette était le siège d'un vrai vacarme, sans compter l'eau du port qui se débattait entre le quai et la coque, visitée par le plongeon des poissons et par le voyage impromptu des bouteilles de plastique qui cherchaient une issue entre les piliers couverts de moules immangeables. Le chat était maintenant assis sur le roof arrière et il me regardait. C'était vraiment le seul être au monde avec lequel je pouvais avoir une conversation sensée. En silence, l'un en face de l'autre, lui sur le roof et moi sur la dunette.
Je vis la Chevrolet arriver sur le quai. Elle était décapotée et le chauffeur levait un bras en l'air. C'était Lorenzo. Debout sur le siège arrière, il y avait une petite fille en robe rouge. Elle mangeait quelque chose de blanc en mordant dedans à pleines dents. Je me levai et sautai sur le quai. La goélette frémit.
— Ah! C'est toi, fait Gisèle sans ouvrir les yeux.
C'est qui "toi?"? Moi?
Lorenzo a arrêté la Chevrolet en face de chez Camila, une bonne grosse femme toute lisse et tendre qui rêve d'amour au lieu de le faire, un peu une amie si j'en juge par le contenu de nos conversations où on se cherche des complicités dans un but strictement stratégique. Camila et moi, on est comme la manille et l'organeau. Entre l'ancre et la chaîne. Si j'étais amatrice de femmes, je n'hésiterais pas à l'épouser et à lui faire les gosses d'un autre. Elle amène la bière en dansant lourdement entre les tables qu'elle bouscule sans le vouloir, un peu confuse mais heureuse au fond de constater que rien ne s'est écroulé à cause de l'hiver. C'est une femme tenace qui croit à l'éternité. Elle ne sait pas très bien ce qu'il faut penser de l'éternité, mais elle y croit. C'est sa manière de dire merde à la société humaine que des imposteurs ont appelée humanité un jour de très grand vent. Ça soufflait tellement qu'on ne s'entendait pas. Debout sur les cadavres d'une partie de l'humanité, comme ils se mettaient à l'appeler à partir de ce moment de l'histoire des hommes, ils parlaient au reste de l'humanité. De quoi au juste? De justice, de poésie, d'analyse critique et de reproduction. Mes bien chers frères, il faut assurer l'éternité de l'humanité. Cessons de prier et pensons. Nous ne croyons pas qu'il y ait une fin à la pensée. Nous ne connaîtrons jamais la mort de l'esprit. Tout le monde ne peut pas en dire autant. C'était le début de l'orgueil. Dieu n'avait qu'à bien se tenir.
La gosse était toujours debout sur le siège arrière de la Chevrolet. Le truc qu'elle s'enfilait goulûment coulait sur sa robe en grosses mottes qui s'écrasaient sur le cuir bleu et blanc qui m'avait coûté une fortune. Lorenzo riait et lui demandait si elle en voulait encore. Elle disait oui et sa tête noire et frisée se balançait sur ses épaules. Elle grimaçait au lieu de parler comme tout le monde le fait quand il est heureux de constater que les choses se passent comme on a envie qu'elles arrivent.
— C'est qui, c'te môme? demandai-je à Lorenzo. Ta p'tite cousine?
— Non, c'est une élève, dit Lorenzo qui devint sérieux comme un professeur.
— Tu lui apprends à manger avec les doigts? Bon professeur.
— Ne dis donc pas de bêtises. Sa mère me l'a confiée pour que je lui montre deux ou trois choses qui lui seront utiles. L'essentiel est que je n'y prenne pas plaisir, si tu vois ce que je veux dire. (La gosse le regardait toujours d'un air admiratif et il continuait de lui parler nourriture. Ils avaient trouvé leur équilibre sans se donner trop de mal, je suppose.) J'ai bonne presse, continuait Lorenzo. On peut me faire confiance. J'suis pas dénaturé.
Il me regarde avec ses yeux de poupée Barbie.
— J'suis tellement content que tu sois revenue. Je ne pouvais pas oublier.
— Je suis une femme fidèle.
— Qui donc vas-tu épouser? Doña Gisèle?
— Je suis déjà mariée. Une erreur de jeunesse.
— C'est quand on est jeune qu'on commet les erreurs définitives, dit Lorenzo. Ensuite, on passe son temps à en trouver la justification. Ce qui est une erreur encore plus grave. La vie est un sacré mensonge. La vérité, ça se fabrique comme le savoir ou n'importe quoi d'autre. Il n'y a pas de vérité sans règle. Ça me rend morose d'être obligé de dire bonjour à tout le monde.
Voilà qu'il pleurnichait maintenant.
— Faites-lui un câlin, Mademoiselle Anaïs, dit Camila en s'amenant avec une assiette de jambon et un bol d'olives. Les câlins, c'est bon pour la digestion. C'est qu'il faut en avaler de la merde pour avoir le droit de vivre avec ses semblables.
La gosse avait fini sa pâtisserie et elle léchait le siège, à genoux sur le plancher, touchant du bout du doigt chaque motte de crème avant d'y mettre un coup de langue.
— T'en veux encore? demande Lorenzo.
— J'en ai assez, dit la gosse. Ça va me rendre moche. Tu veux me rendre moche? Je sais bien que c'est ce que t'as dans la tête.
— Qu'est-ce que tu t'imagines! dit Lorenzo en frappant dans ses mains.
— Je sais bien ce qu'elle s'imagine, dit Camila qui est passée par là. Tiens, Mademoiselle Anaïs, v'là doña Gisèle qui vous fait signe. Elle a une drôle de nudité, c'te femme-là. Je parle pas de son corps. Trouvez pas?
— C'est peut-être une sale bonne femme qui ne vaut pas la peine qu'on s'intéresse à elle. Demandez-lui s'il y a à boire à bord de sa sacrée goélette.
— Vous allez attraper le mal de mer.
— Ce n'est pas elle qui me le refilera.
— Alors montez-lui dessus sans vous soucier du temps qu'il fait! (Elle rit.)
— Pourquoi que t'en veux pas une autre? demande Lorenzo.
— J'suis déjà assez moche comme ça, dit la gosse. (Elle s'essuie la bouche avec un pan de sa robe.) C'est à elle la bagnole?
— Je t'ai déjà dit qu'elle est à moi, fait Lorenzo en me jetant un clin d'œil.
— Alors pourquoi que tu fais son chauffeur? Elle est plus riche que toi?
— Les Américains sont des gens très riches. Tu devrais le savoir.
— Tu me l'as jamais dit. Tu ne me dis pas grand-chose. Je serai moche et bête. Je pourrai jamais faire ce que veut ma mère.
— T'as bien le temps de le faire, dit Camila.
— Je le fais bien avec Lorenzo.
— Lorenzo c'est pas pareil, dit Camila.
— Pourquoi que ce serait pas pareil? C'est un homme non?
Gisèle avait renoncé à attirer mon attention de bête traquée. Je plongeai mon nez dans l'écume de la bière et me remplis la bouche d'une poignée d'olives dont l'amertume me souleva le cœur. Je pensais à Muescas. Je pensais à tous les minables qu'il faut payer pour obtenir quelque chose de leur existence de rats. Voilà ce qu'ils étaient: des rats. C'était triste et banal à penser. Mais je le pensais.
J'ai pas vraiment envie d'en rire, suite et fin?
»— Anaïs! Nom de Dieu, Anaïs! C'est Olivier!
Mike s'agitait comme une marionnette sur le siège arrière de la Chevrolet. Il avait vu le fantôme qui me poursuivait depuis des années. À force de le traîner avec moi de bar en bar et de comptoir en W.C. pour dames, c'était forcé qu'il finisse par se rendre compte que j'étais suivie. Je pouvais enfin lui avouer qu'elle me suivait depuis des années, qu'elle n'avait rien fait d'autre que de me suivre pour me prodiguer ses sacrés conseils afin d'entourlouper avec moi le monde qui était notre seul revenu, mais je ne lui dis rien ni au sujet de la disquette de Fabrice et encore moins à propos de son influence désastreuse sur l'esprit tourmenté de Muescas qui venait, je devais l'admettre, de m'entraîner avec lui dans une sale histoire. Elle en pensait quoi, Olivier! de la manière qu'avait Muescas de faire des blagues sur commande à des dames pleines d'aristocratie et de bon sens? Il avait tué Gisèle et ça me faisait presque plaisir de reconnaître que c'était sans doute à la demande d'Olivier.
— Elle a peut-être quelque chose à te dire, dit Mike qui se calmait en sirotant le goulot d'une bouteille.
Parlez si elle avait des choses à me raconter! Mais quoiqu'il arrive, je continuerai de ne pas la regarder. Il n'y a rien qui l'agace comme de ne pas la regarder. C'est détruire sa beauté inutile, c'est lui dire exactement ce qu'on pense d'elle. Elle nous suivait à bord d'une petite anglaise décapotable, bien rouge et bien chromée où c'est nécessaire, pour que personne ne regrette de l'avoir regardée au moins une fois dans sa vie. Je voyais sa belle chevelure flotter au-dessus du pare-brise. Elle avait une main posée sur le rétroviseur, l'autre sur le volant, la tête contre le fauteuil qui faisait un écran noir où elle resplendissait et Mike essayait de la regarder dans le rétroviseur de la Chevrolet qu'il avait réglé pour ses yeux.
— Si on s'arrêtait pour lui dire bonjour, hein Anaïs? proposa-t-il.
Plutôt aller en enfer, pensai-je, me demandant, comme à chaque fois que j'y pensais, si c'était la villégiature où je finirais mes jours avec elle. J'étais vaguement persuadée qu'on était faite l'une pour l'autre.
— Elle va nous dépasser, dit Mike en se rapetissant sur l'accoudoir mou qui lui sert de promontoire. Elle nous dépasse. Bon dieu! Elle nous a dépassés. Anaïs, dis-moi qu'on a rêvé. Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre ici?
— C'est mon ange gardien, dis-je en serrant les dents.
— Tu veux bien boire un coup pour oublier ou tu préfères te souvenir de tout au cas où tu aurais besoin un jour de lui reprocher cette scène d'un autre genre?
Mike et ses longues tirades. Il devrait écrire pour Broadway. La Triumph file à toute allure maintenant. Olivier a toujours aimé la vitesse. La vitesse et les anglaises. Je me demande où elle va? Où on va se rencontrer? Et qu'est-ce qu'elle prétend inspirer à mon immobile intranquillité? Mon cerveau venait de tomber en panne sèche. Mike exultait. C'était tout l'effet que ça lui faisait. Il n'était pas obligé de coucher avec Amanda. Je n'avais jamais couché avec Olivier. Ça la rendait vindicative.
Maintenant il fallait penser à Gisèle. Ce pauvre Fabrice. Il ne s'en remettrait pas. D'ailleurs, il ne tarderait pas à faire la pirouette dans peu de temps. Ce fou de Muescas pouvait se vanter d'avoir fait du bon travail. Y avait-il une trace de mon passage dans cette histoire? Le témoignage de Muescas? Qu'est-ce que je pouvais craindre de la part de cet imbécile? Il se ferait prendre tôt ou tard. Tous les criminels finissent par tomber dans un panneau ou dans un autre. Il n'y a pas moyen de s'en sortir si on est passée par là. La société est une vraie souricière. Il n'y a qu'une issue, à l'entrée. Ensuite on tourne en rond jusqu'à ce que ça s'arrête. Pour ça il faut être mort et bien mort. Un criminel, c'est chaud, bien vivant, ça sent l'homme et ça remue de l'air tout autour, ou bien c'est comme une Amanda qui penche sa tête au bord du vase: ça dénature le bouquet et on a plutôt envie de lui redonner le goût de la composition. Y a des moments comme ça dans la vie où on n'arrive pas à penser sainement. On a le choix entre une mort passe-partout et le règlement intégral de la dette. Qu'est-ce que je pensais encore devoir à la société? Je n'arrivais pas à faire le compte et ce n'était pas seulement une question de droit. L'immoralité du jeu initié par Olivier contre mon gré, c'était de ça dont je parlerais au juge qui voudrait tout savoir des circonstances de ma vie, histoire d'en trouver quelques-unes de très atténuantes.
Sur la place du marché, il y avait un attroupement rieur autour d'un chinois qui exhibait son crâne et les pansements qui s'y imbibaient de son sang de martyr. Les forains l'avaient juché en riant sur une chaise et lui posaient un tas de questions sur ce qui lui était arrivé. Le pauvre type était persuadé d'être la troisième victime du tueur fou qui avait assassiné "doña Gisèle". Mike s'était fait une place dans la foule et il posait des questions lui aussi. Le chinois répondait à toutes les questions et tout le monde paraissait satisfait et heureux des réponses qui donnaient raison à l'esprit dérangé de ce pauvre type. Et puis d'un coup, le chinois s'est excité comme un malade. Il passait sans transition de la mélancolie à l'expression de la plus triste obsession. Une main s'est élevée vers lui et il s'est mis à la serrer tout en continuant de débiter sa vision en tranches fines dont la cohésion était simplement due à la transparence de son idée directrice. La main est restée en l'air comme ça un moment et j'ai eu soudain froid dans le dos. Les doigts courts, raides, cette main pointue qui tapotait la cuisse du chinois, c'était celle de Muescas. Je me dressais sur mes pieds pour tenter de le voir. Mike était paralysé entre une mégère couverte de sueur et un petit homme secoué comme un hochet par un rire inépuisable. Mike avait vu Muescas. Et ce pauvre type de chinois était en train de serrer la main de son agresseur. Pire. Il trinquait avec l'assassin de Gisèle, si la théorie de l'assassin unique était la bonne bien sûr. Mike s'est enfin retourné. Il souriait en montrant ses dents serrées. Derrière ses dents, sa langue s'agitait, impuissante à traduire son désarroi. Alors la main brachydactyle s'est enfoncée dans la foule, comme le tentacule d'un monstre sous marin. Il y eut un moment de suspens et hop! la voilà qui se pose sur l'épaule de Mike, petite et pointue et j'entends la voix de Muescas:
— C'est un collègue chinois. Il est guérisseur comme moi. Bonjour, monsieur Bradley. Je suis heureux de vous voir en bonne santé. Avez-vous appris la chose pour doña Gisèle? Je n'aurais pas eu le temps de la guérir de son mal. Ah! m'dame. Je vous souhaite le bonjour. Quelle déveine! Il faut qu'on parle.
Je lui avais promis l'autre moitié du pactole après la leçon. Il ne croyait tout de même pas que j'allais le payer pour avoir lâchement assassiné une femme à qui je ne pouvais rien souhaiter de pareil. Mike gémissait.
— Si on allait boire quelque chose de doux et de sucré? proposa-t-il. (Il essayait de retrouver le sourire et ça lui donnait l'air de marcher sur des épines.)
— C'est ça, dit Muescas. Je vous suis.
— Je croyais que vous ne buviez pas, dis-je.
— Je mangerai vos tapas, dit-il.
Il nous poussa hors de la foule.
De la terrasse du café où il s'était mis à tremper ses doigts dans nos tapas, nous privant du même coup de toute envie d'y toucher, on pouvait voir le chinois qui agitait ses pansements pour ameuter la foule et la prévenir qu'un danger la guettait et qu'il n'allait pas tarder à se manifester.
— Le chinois débloque un peu, fait Muescas en mâchant bruyamment un morceau de jambon imbibé d'une olive écrasée par ses soins et d'un morceau de tomate dont une peau rouge et anguleuse s'est fixée sur une de ses dents. Il a toujours débloqué un peu. Cette fois, c'est le sommet de sa carrière de débloqué. (Il rit.)
— Sacré bon Dieu d'mauvais homme! fait soudain Mike.
— Si c'est de moi dont vous parlez, Mr Bradley, laissez-moi vous dire que vous êtes dans l'erreur la plus judiciaire qui soit.
— Vous voulez dire que vous n'avez pas tué Gisèle?
— J'ai fait exactement ce que vous m'avez demandé de faire, rien de plus. Mais je mettrais ma main au feu que je n'y suis pour rien.
— Vous n'en êtes pas sûr? roucoule Mike qui se met à croquer une olive par erreur.
— On est jamais sûr de rien, Mr Bradley.
— Vous êtes un sacré bon Dieu de mauvais homme! s'écrie Mike en recrachant l'olive dans l'assiette de tapas. (Les doigts de Muescas en écartent soigneusement la singulière pâtée.)
— J'ai fait ce qu'on m'a demandé, dit Muescas. Rien de plus. Je ne suis pas responsable du reste. Le reste, ça n'est même pas en prime.
— Vous ne toucherez rien de plus! m'égosillai-je. Je ne veux pas être complice d'un meurtre. Vous rendez-vous compte du pétrin où vous nous avez mis à cause de votre stupide maladresse?
— Je n'ai pas été maladroit, dit Muescas calmement. Et je veux être clair. Comptez sur moi, m'dame. Je serai clair. (Il agite ses petits doigts.) À un de ces jours, madame, monsieur!
Le voilà qui trottine au milieu de la foule. Il disparaît. Je crois voir sa main sortir de l'amas de têtes au niveau du chinois qui tire sur ses fils sans les casser.
— Il vaut mieux le payer, dit Mike.
— On ne sait même pas ce qui s'est passé.
— Il était tout près de Gisèle quand elle est morte. Il a une histoire à raconter. C'est toujours embêtant de n'être qu'un personnage secondaire dans ce genre d'histoire.
Il n'a pas fini de le dire que je revois les mains de Muescas. Elles sont jointes sur son ventre, et il marche vers nous entre le chinois qui a fini de parler et Olivier qui fume une de ses cigarettes dont elle va me souffler la fumée au visage dans peu de temps. Et tout ce beau monde s'installe à notre table.
— Salut Mike! fait Olivier en l'embrassant sur le front.
— Comment vas-tu, Olivier? murmure-t-il sans la regarder.
Il a fermé les yeux.
— Salut Anaïs! Heureuse de te trouver devant un verre. Est-ce que je fais les présentations? Mike, présente à ma place. Tu as l'art des présentations. Anaïs, sors de ton mutisme! Ça ne sert à rien de s'étouffer toute seule. Attends de vieillir un peu.
Bon, d'accord. Je n'aurais jamais dû raconter des histoires à propos d'Olivier qui n'a jamais été un fantôme extracteur de mémoire sur disquettes à mon seul profit, ni un zombi en forme de pute régulant les espoirs brachydactyles d'un tueur à la petite semaine et ce dans le but de soulager un peu ma conscience d'amante outragée. Olivier est un homme-femme en chair et en os, un homme-femme de comédie, pas de cette tragédie où elle aurait à jouer le rôle du revenant qui fout la vie en l'air justement au moment où tout va pour le mieux, déséquilibrant l'héroïne que je suis sur la balançoire un peu enfantine de l'amour et de la littérature. Je ne connais pas les os d'Olivier et je ne tiens pas à les connaître. Je peux parler de sa chair si ce n'est pas trop demander à l'écriture, qui a ses faiblesses dans ce domaine comme dans d'autres où elle semble plus à l'aise cependant. La chair d'Olivier est une sculpturale composition de muscles; c'est-à-dire que là où vous vous attendez à rencontrer le peu d'ombres qu'une femme digne de ce nom sait porter pour vous plaire et vous faire tomber dans ses bras, sur le corps d'Olivier l'ombre est incalculable, divisible peut-être à l'infini, chaque surface éclatant en surfaces de surfaces qui ne se mélangent pas, qui différencient le moment d'une contraction ou d'un relâchement qui est en fait à l'opposé exact d'une autre contraction. N'allez pas croire qu'Olivier est une masse de muscles et de volonté d'exercices. Elle est fine, bien proportionnée, souple et légère. Mais elle n'est pas lisse, elle n'est pas détendue, elle n'abandonne rien au déclenchement du plaisir, c'est elle qui l'initie à force de précision. J'ignore tout du calcul qui la construit. Il n'y a peut-être aucun calcul. Elle est naturelle, forte, décisive, sans doute bréhaigne car elle ne semble pas mériter la progéniture qui va si bien aux autres femmes.
J'aurais mieux fait de dire la vérité tout de suite. On aurait évité de tourner en rond. Sans Olivier, tout comme sans Amanda, je n'existe plus. Olivier, c'est le muscle qui me manque, l'esprit de décision au moment des circonstances qui n'ont peut-être aucune chance de se reproduire, par exemple cette nuit-là, chez Gisèle, quand il fallait voler la mémoire de l'ordinateur de Fabrice.
Amanda, c'est mon esprit pur. J'aime Amanda, faut-il que je le répète. Je regrette d'être sa peigneuse de comètes. J'aurais pu être beaucoup plus que cela, mais la paresse explique toujours ce qui nous arrive d'imparfait et de définitif. Mais je peux entrer dans le corps d'Amanda. Je sais ce que je vais y trouver. C'est exactement ce que je cherche. L'idée d'entrer dans le corps d'Olivier m'épouvante. Je la tiens à distance. Je fais ce qu'elle veut et je fais bien de le faire. Elle est toujours située de l'autre côté de quelque chose qui est peut-être la vie. Si ce n'est pas la vie, c'est quoi?
Maintenant Olivier et Amanda sont en train de préparer une sangria explosive dans un immense saladier de bois et de cristal qui est une trouvaille chinoise de Mike et le Chinois en fait le commentaire poétique et historique à un Muescas attentif qui tient dans sa main un verre vide. Mike approuve le Chinois entre deux lampées d'une eau plus vive. Il est complètement d'accord avec ce foutu Chinois qui saigne de la tête et dont les oreilles sont écœurantes de caillots et de mèches raides et noires.
Il fait frais sous la tonnelle. Youki, le caniche d'Olivier, trempe son museau dans son reflet au bord de la piscine, Narcisse inutile et colérique qui ne supporte pas qu'on lui adresse la parole. La simple audition de son nom le rend furieux. Quelque chose s'est détraqué au niveau de son psychisme. Il n'a pas le sens de l'utilité des mots. C'est un aboyeur impénitent. Il remue la queue en me regardant croquer des beignets aux pommes. Je ne partage pas ce que je croque. Mais comment le lui dire? J'ai toujours eu horreur de ces animaux de compagnie qui se font une place entre l'homme et la femme avec beaucoup plus de facilité qu'un enfant ou un livre. Je comprends la poule dans la cour de la ferme. Il y avait des poules dans la cour de la ferme où j'ai vu le jour. Il y avait des chiens aussi. Ils n'ont jamais pris la place des enfants.
— Anaïs, laisse ce chien tranquille, dit Olivier d'un ton qui me rappelle d'autres lassitudes. Tu vas finir par l'agacer.
— Je suis agacée beaucoup plus que lui. Est-ce qu'on peut manger sans être surveillée par ce manque total d'humanité?
— C'est un bon chien très humain.
— Il n'aime pas la conversation. Tous les humains aiment la conversation. La conversation est la meilleure part de l'art.
— Il veut un morceau de beignet, dit Olivier qui aime montrer à quel point elle peut être patiente avec tout ce qui vit.
— Je veux lui donner une raison de me haïr.
— Ne sois pas stupide. Donne-lui un morceau.
— Je ne veux pas lui donner un morceau et être obligée de me taire. Mike? Dis quelque chose au chien. Tu as toujours su parler aux schizophrènes.
— Ne dis donc pas de blague, fait Mike en s'approchant. (Le chien montre les dents et lève une patte de devant.) Je ne t'ai pas parlé, stupide animal!
C'est ça le piège avec ce genre de compagnie animale. Il y a une règle à respecter. On se tient sur ses gardes pour la respecter scrupuleusement. Et au moment où on a l'impression, fausse bien sûr, que le chien est en train de manquer à son devoir de réserve, c'est vous qui enfreignez la loi qu'il vous impose. Et voilà Mike mordu jusqu'au sang au niveau de la cheville. D'un coup de pied précis comme un Colt, il a envoyé la bête au milieu de la piscine où elle est en train de se noyer à cause d'une patte qui s'est transformée en guimauve.
— Mon Dieu! Anaïs! Fais quelque chose!
Mike dit "Mon Dieu! Anaïs! Fais quelque chose!". Olivier dit "Mon Dieu! Anaïs! Fais quelque chose!". Amanda dit "Mon Dieu! Anaïs! Fais quelque chose!". Et je n'arrive pas à faire quoi que ce soit en faveur du toutou qui coule comme une Mike, touche le fond de la piscine et remonte en s'égosillant comme un canard qui a vu le billot. Mike se tient la cheville qui saigne dans sa main comme un verre brisé. Olivier se dépoile et s'élève dans les airs. Amanda mordille la queue d'une louche, poussée aux fesses par le Chinois qui ricane et Muescas qui se prend les doigts dans ses bretelles en s'esclaffant. Le corps d'Olivier monte, puis redescend et s'enfonce dans l'eau sans bruit et sans éclaboussures. Mike siffle d'admiration. Il a du sang sur le front à cause de la main qui arrange une mèche rebelle. Le chien est soulevé au-dessus de l'eau, flasque de chaque côté de la main puissante d'Olivier qui nage tranquillement, souriante et épuisée, vers le bord de la piscine où nos mains se tendent pour extraire de l'eau sa nudité parfaite.
— Mike, tu n'es pas gentil, dit-elle en s'essuyant dans la serviette que Amanda ne veut pas lâcher.
— C'est ton chien qui n'est pas gentil. Est-ce qu'il est mort? J'aimerais tant qu'il soit mort.
— Tu n'es vraiment pas gentil.
Elle s'enroule dans la serviette, se baisse pour examiner de près le corps haletant de la bête qui bave un peu mais qui a l'air content d'être encore de ce monde. Sa patte blessée frissonne légèrement.
— Est-ce qu'elle est cassée? dis-je.
— Je ne crois pas. Ce serait douloureux, non?
— Si on l'amputait tout de suite, dit Mike. Avec une patte de moins, il serait beaucoup moins dangereux. Chez les hommes, on ampute les fous. Il n'y a pas de mal à ça. Qu'est-ce que tu en penses, Olivier?
— Tu veux que je te dise ce que je pense de ta folie? lâche Olivier un peu rageuse et prête à se montrer beaucoup plus dangereuse que son chien.
— Je saigne, dit Mike. Hé! les guérisseurs! Ça serait trop vous demander de faire quelque chose pour moi? Je suis votre hôte et je vous hospitalise comme il faut non? Qu'est-ce que vous pouvez faire pour moi?
— Il saigne beaucoup moins que moi, dit le Chinois hilare.
— Je suis beaucoup moins dégoûtant, dit Mike. Est-ce que vous étiez oxycéphale avant de devenir crouzonnien?
— Il était crouzonnien avant de devenir oxycéphale, dit Muescas en se tenant le ventre. Son chapeau de clown s'est transformé en tour médiévale. Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a l'allure d'un seigneur médiéval? (Il était complètement paf, le Muescas.)
— Moquez-vous, dit le Chinois. Je ne vous souhaite pas la même mésaventure.
— Je ne vous souhaite pas d'être mordu par un chien psychotique, dit Mike.
— Quand je pense que j'ai vu l'assassin de Gisèle! dit soudain Muescas.
Silence. Olivier pose le chien sur une chaise à côté du barbecue qui fume. Amanda remplit les verres. Muescas est en train de croquer une tranche d'orange confite et imbibée de bon vin et d'alcool.
— On avait convenu de ne plus en parler, dit Amanda.
— J'm'excuse, dit Muescas en essayant de rire, la tranche d'orange au coin de la bouche, sirupeuse et dégoulinante. Je suis un peu parti.
— Voilà le problème, dit Mike. Ce qu'on peut raconter comme conneries quand on n'est plus là pour se rendre compte de la portée de nos propres paroles!
— J'en parlerai plus, fait Muescas. (chlll... fait le quartier d'orange en éclatant entre ses dents.) Sûr que j'en parlerai plus. Faut m'croire.
— Mike pourrait bien en parler un de ces jours, murmure Amanda. En fait, il pourrait en parler tous les jours. Il est ivre tous les jours. Pas vrai, chéri, que tu es rarement en état de te taire?
— Oh! ça va, dit Mike. On n'a rien fait de mal. Juste une blague.
— Elle en est morte, non? dit Olivier qui devient dure et impitoyable.
— J'vous jure bien que non, madame! fait Muescas en avalant de travers. (Il se met à tousser, se racle la gorge, recrache une pâtée verte et orange qui étonne les fourmis entre les herbes.) J'étais seulement là pour la voir mourir. C'est tout ce que je pourrais raconter. Je n'ai vu que l'ombre de l'assassin.
— Mais vous l'avez reconnu, Muescas. Vous l'avez dit vous-même. Vous revenez sur vos déclarations. Ce n'est pas gentil pour nous.
— D'accord, j'ai aussi vu l'assassin. Mais faut pas en parler. J'crois pas que la police trouvera des traces de ma présence. On n'a rien à craindre.
— C'était quoi la blague? dit Mike.
— Convenu de ne plus en parler, Mike, nom de Dieu! dis-je.
— Ça va! Ça va! Muescas? Faites quelque chose pour moi ou au moins pour ma cheville qui commence à me faire sacrément mal. Est-ce que le chien est à l'agonie?
Le toutou revenait doucement à la vie, un peu gémissant, baveur sur le coussin de soie. Il reniflait la chaleur du barbecue avec une délectation certaine.
— Je vais me changer, dit Olivier dans sa serviette.
Elle nous laisse seuls avec le chien. On n'a qu'à bien se tenir. On le regarde avec des yeux remplis de reproches mais qui veulent n'exprimer que le respect qu'on doit à la férocité aveugle de la nature apprivoisée. Sa patte blessée est en train de s'ankyloser. Il la tient toute droite sous son museau. Il est presque sec.
Muescas a versé de l'alcool sur la cheville de Mike. Un cri aigu. Un râle long et informe. Un jappement. Mike fait le chien et se lèche le bout du nez.
— Je ne souffre pas, dit-il. J'ai simplement peur d'attraper une maladie!
— Tais-toi, Mike! fait Amanda, discrète et précise.
— Je ne veux pas attraper une maladie de chien! hurle Mike. Y a pas pire qu'une maladie de chien pour vous foutre la vie en l'air... Désolé, Anaïs!
C'est le chien qui a raison. Pourquoi permettre aux autres de vous adresser la parole? Qu'est-ce qu'ils vous disent pour améliorer votre condition de malade? Qu'est-ce qu'ils vous demandent pour éviter de tomber dans la même erreur? Je regarde le chien avec une certaine sympathie. On se regarde. Il gémit. Il n'est pas malade. Un peu blessé. Un peu déçu. Il ne sait pas très bien ce qu'il veut. Peut-être même qu'il ne veut rien. Il n'a rien compris à la vie. C'est le contraire d'un égoïste. C'est peut-être pour ça qu'Olivier l'aime et le respecte. Elle m'aime mais ne me respecte pas. Il manque quelque chose à notre amour.
Un peu plus tard, dans la soirée:
— Tu restes coucher? me demande Olivier.
— Avec qui? Avec toi?
— Avec Amanda, si tu veux.
— Elle se méfie de moi.
— Elle aimerait bien coucher avec toi.
— Je coucherai au pied du lit, comme un chien. Couche avec elle, toi.
— Non, pas ce soir. Avec toi, si tu veux?
— Je suis malade. Je ne couche plus avec personne. Ça n'a plus d'importance.
— Ça en aurait si tu savais te montrer généreuse.
— Ce n'est pas une question de générosité. Je suis seule. Pas avec toi, en tout cas. Mais nom de Dieu, pourquoi ne me quittes-tu pas une bonne fois pour toutes?
— On a les mêmes amis. On se reverrait sans arrêt, ici ou là.
— Tu as raison. Restons ensemble. Ça ne durera plus longtemps maintenant.
— Faut pas être triste. Tu as bien vécu, non?
— J'ai bien volé ce que j'ai volé. Je ne l'ai pas volé, oui!
— Tu n'as jamais rien écrit pour moi.
— Tu n'as jamais rien volé contre ma volonté. J'ai toujours été avec toi.
— Reste coucher ce soir. Chambre à part. Je voudrais te voir dormir.
— Tu ne résisteras pas à l'envie de me toucher.
— A peine. Comme ça. (Je sens sa chair en pointe sur ma flaque d'existence.)
— C'est foutu, dit-elle. C'est bien foutu. Tu t'es bien foutu de moi.
Elle se met à faire les cent pas au bord de la piscine, jouant avec les volants de sa robe au gré de ses épaules. La nuit est noire. Il fait frais. Un peu de vent remue les feuillages de la tonnelle. C'est peut-être la fin de l'été. Olivier joue avec l'ombre, entre dans cette obscurité, en recule la limite obscène. Amanda arrive par le jardin:
— Qu'est-ce que je fais de la gosse de Lorenzo? demande-t-elle. (Elle, par contre, préfère jouer avec ses cheveux. Elle les boucle sur son front).
— Où est Lorenzo?
— Parti avec les deux abrutis. Je ne sais pas où.
— Elle dort?
— Non. Elle joue avec le chien.
— Elle lui parle!
— Ne dis pas de bêtises! (C'est la supplique favorite d'Amanda.) Lorenzo ne remontera pas ce soir. Qu'est-ce que je fais de la gosse?
— Je la lâcherai dans une rue. Elle retournera chez elle.
— C'est une gosse, commence Amanda puis elle arrête de jouer avec ses cheveux.
— Bon. Fais ce que tu voudras. Je te l'amène. Qui veut coucher avec moi ce soir?
Elle s'en va. Olivier a ri dans l'ombre. Je déteste l'entendre rire de cette manière, grave et cachée dans l'ombre. Je déteste être vue avec ses yeux. Ils me détruisent. On s'est vues trop longtemps. Il faut qu'on se quitte. Elle est devenue ardente.
— Tu vas vraiment l'abandonner dans une rue? dit-elle. (Elle revient dans la lumière. Elle a l'air douce. Elle va me trahir.)
— Elle choisira la rue. C'est tout ce que je peux faire pour elle.
— Que risque-t-elle si ce n'est pas une rue dangereuse?
— Oh! Tais-toi. Je serais bien rentrée directement à l'hôtel. Lorenzo devient négligent. Mais il faut le comprendre. Je crois qu'il a peur.
— Peur de quoi? De quoi peut bien avoir peur ce genre de créature?
— Je te souhaite une bonne nuit. Avec ou sans Amanda.
— Seule. Je dors seule cette nuit. Et toi? Avec Lorenzo?
— Voilà le bicho, dit Amanda qui s'amène avec la gosse de Lorenzo. Tu connais cette dame? C'est une amie de Lorenzo. Tu n'as pas peur?
— Est-ce que je peux emporter le chien? demande la gosse.
— Quel nom tu lui as donné? dit Olivier.
— Pedrito. J'aime bien l'appeler Pedrito. C'est quoi son vrai nom?
— Il n'a pas de vrai nom. Est-ce que tu as un vrai nom toi?
— Pour sûr que j'en ai un. Pas toi?
— On a tous un vrai nom. On n'a pas de chance. Les chiens ont de la chance, eux. Ils n'ont pas de vrais noms. Je veux dire qu'on peut les appeler comme on veut et même, on peut changer leur nom quand on veut. Tu comprends?
— Tu es une drôle de femme, toi? dit la gosse en riant. Est-ce que tu es belle?
— Comment me trouves-tu?
— Bizarre. T'es la femme d'Olivier? Est-ce qu'il a de la chance?
— Tu te poses trop de questions, ma jolie, dis-je en lui prenant la main. On s'en va. Vous parlerez de la beauté et des mots demain si ça vous chante.
— Qu'est-ce que tu me trouves de bizarre? dit Olivier.
— J'sais pas. Lorenzo, c'est un homme déguisé en femme. Tu as l'air d'une femme déguisée en homme.
— Le revers de la médaille, dis-je, blasée. De quoi j'ai l'air, moi?
— Toi t'es malade. C'est pas pareil. On peut pas parler de toi. On se tromperait.
— Elle en sait des choses c'te môme! fait Amanda.
— Je sais tout, dit la gosse. C'est Lorenzo qui le dit. Il m'apprend à être une femme et il dit que j'ai rien à apprendre. Je sais déjà tout.
— Un peu dégueulasse, tout de même! murmure Amanda d'un air dégoûté.
— Non, c'est pas sale. Je vais gagner beaucoup d'argent. Comme toi.
— Mais je ne gagne pas d'argent, ma chérie. J'en ai beaucoup, c'est tout. D'autres le gagnent pour moi. Il a combien de filles, Lorenzo?
— Il n'a que moi. Mais on ne se mariera jamais. C'est pas du tout ça qu'on a envie de faire. Il peut avoir toutes les filles qu'il veut.
— Il est joli ton amigo! me dit Amanda en me donnant un coup de coude.
Il ne me restait plus qu'à la larguer dans une rue pas trop loin de chez elle. Bien sûr, je n'avais pas l'intention d'aller faire un tour avec elle dans les Chancas. Elle n'arrêtait pas de parler. Du chien et des deux femmes tellement différentes qui n'étaient ni l'une ni l'autre le type de femme qu'elle avait l'intention de devenir. Elle était assise sagement à côté de moi dans la Chevrolet et elle regrettait de ne pas avoir pu amener le chien avec elle. Pedrito était vraiment un chouette toutou!
Elle avait sans doute un tas de choses à m'apprendre et je pouvais me mettre à en rêver doucement. Le chien s'appelait Pedrito. Et elle?
— Tu veux que je dise mon vrai nom ou celui qui sera le mien quand je serai une femme? dit-elle en me regardant avec un air si sérieux que je me demande si j'ai posé la bonne question.
— Tu n'as que deux noms? dis-je enfin au bout d'un long moment d'hésitation qu'elle comble de son silence attentif.
— Tu en as combien, toi?
— Deux.
— Alors de quoi tu te plains? Tu es comme tout le monde. C'est quoi, tes noms?
— Anaïs, c'est mon nom d'écrivain. Mon nom d'enfant c'est... (j'ai du mal à le dire. J'ai toujours eu du mal à le dire à cause de ce qu'il évoque. Pourquoi évoquer ce passé? Que peut en comprendre une petite fille qui est encore une petite fille?)
— Tu ne veux pas le dire? Je ne t'en dirai qu'un des miens. Lequel tu veux?
— Ton nom d'enfant, je préfère.
— Il fallait choisir l'autre. Tu t'es trompée. Je ne t'en dirai aucun!
La garce! Elle m'a eue. Je n'ai jamais su parler aux enfants, exactement comme Mike ne sait pas parler aux chiens. Je me fais mordre à chaque fois. Et pas question de lui envoyer ma main dans la figure. C'est une amie de Lorenzo.
— Carina, murmure-t-elle enfin.
— C'est ton nom d'enfant?
— Dis-moi ton nom d'enfant, toi.
— William...
Bill, Bill, Bill. Tu as amené une pute. Ce sacré Bill m'a amené une pute. Il savait exactement de quoi j'avais le plus besoin.
— Il faut nous en aller, dit ma mère. Il est dans un bon jour. Allons-nous-en!
— Tu parles si j'ai envie de m'en aller!
Je me rebiffe, mais elle me tient par la main. C'est vrai qu'elle est habillée comme une pute. Et il ne reconnaît pas sa femme. Il croit que c'est une pute que je lui ai amenée pour son plaisir. L'infirmière hausse les épaules.
— Il vaut mieux partir, dit-elle d'un ton sévère. Il va encore se mettre à raconter les pires bêtises. C'est pas bon pour les oreilles d'un enfant.
— Viens, Bill, partons! dit ma mère. (Elle tremble comme si elle avait froid.)
— Salut, P'pa. C'est maman que j't'amène.
— Merde! dit mon père. Je ne vois plus rien à travers ce maudit grillage!
Il est enfermé dans une grande cage grillagée où pousse un arbre plein d'Amandas et d'oiseaux qui piaillent même sur ses épaules.
— Qu'est-ce qu'il fait là-dedans? demande ma mère qui est agacée maintenant.
— Il y passe toute la journée, dit l'infirmière. Moi ça ne me regarde pas, mais je ne trouve pas ça normal. Le docteur a tort de le laisser faire. Mme Crosby, me dit-il pour se moquer de moi, est-ce que monsieur K. a fait une nouvelle crise depuis que je lui permets de passer la journée dans la cage aux oiseaux? Non, n'est-ce pas? Aucune crise." Ça lui donne raison, vous comprenez?
— C'est ridicule, dit ma mère. Je lui en parlerai. Il va m'entendre.
— Ça a quelque chose d'humiliant, dit l'infirmière.
— J'aurais tellement aimé que ce soit une pute, me dit mon père en m'embrassant à travers le grillage. Elle n'a jamais voulu, tu comprends?
— Oui, P'pa. Je peux comprendre.
— Bill! dit ma mère en me tirant par les cheveux. Viens! On s'en va.
— J'veux rester avec Papa.
— Sale pute! s'écrie mon père. (Il chasse un oiseau sur sa tête.) Veux-tu bien me laisser apprendre la vie à mon fils unique? Tu n'es même pas capable d'être une bonne pute? Fous le camp, sacrée mauvaise femme! Au diable!
— Faudrait voir à pas l'énerver, s'inquiète l'infirmière. A mon père: "On vous laisse seuls tous les deux. Vous avez un tas de choses à vous dire." A ma mère: "On va en profiter pour en parler au docteur. A nous deux, ça fera plus sérieux. Je ne l'ai jamais vu résister à l'assaut de deux femmes! (Elle rit.)
— Si encore c'était une pute, dit mon père dont la colère tombe peu à peu. Mais elle n'a rien d'une pute, tu comprends? Elle fait la femme parce qu'elle ne peut pas faire autrement. Et on lui donne raison. Tu aimes les oiseaux? Entre avec moi dans la cage. Attention! Attention! Vite, referme la porte! Ce que j'peux t'aimer, mon fils! Dommage que tu sois pas une pute! Fin du flash.
— William, répète Carina. C'est mieux qu'Anaïs. Est-ce que tu trouves que Dolores c'est mieux que Carina?
— C'est lequel, ton nom d'enfant? Carina? Dolores?
— Appelle-moi comme tu veux, finit-elle par dire. Elle me sourit tendrement et met la tête dehors en ouvrant la bouche au courant d'air.
Et sur qui croyez-vous qu'on tombe en arrivant chez Camila? Ce porte-malheur de Muescas est en train de faire le pitre entre les tables. Et qu'est-ce qu'il est en train de singer? Le Chinois n'arrête pas de se frapper les cuisses en riant comme une hyène et Camila n'est pas la dernière non plus avec son gros rire qui fait trembler les verres. Muescas a vraiment le sens de la farce. Il a un de ces succès auprès de ce tas de paresseux qui se divertit à mes dépens! J'arrête la Chevrolet au bord de l'eau.
— Tu as vu ses mains? fait la gosse sans sortir de la voiture.
— Elles sont encore plus petites que les tiennes, dis-je. Il les avait dans les poches quand il s'est mis à grandir. Tâche de faire attention aux tiennes.
Il ne se tient plus, le Muescas. Le succès, ça lui donne des ailes. Il grimace, il trébuche, il bégaie, il se tortille, il fait tout pour qu'ils en aient pour leur argent et à voir leurs têtes fendues en deux au niveau de la bouche, ça a l'air de marcher pour lui. Il parle, il récite, il enjambe, il respecte la ponctuation et n'en rajoute pas. Il a le sens du spectacle, c'est un doué du mensonge. J'peux pas arrêter ça. On m'en voudrait à mort. Je ne peux rien faire pour l'empêcher d'ébruiter notre petite affaire et chaque fois qu'il laisse traîner un trop long silence, v'là le Chinois qui le lance sur la bonne voie en lui disant: "Et qu'est-ce que tu faisais pendant ce temps, Muescas?" Rire général. On demande de la bière. On se cure les dents sans ménagements. Les tentacules des poulpes se tortillent sur le brasero de Camila qui a ouvert son corsage et relevé sa jupe sur le côté à l'aide d'une épingle à linge. Le Muescas ne sait pas tout, mais il fait bien ce qu'il sait.
— Qu'est-ce que je faisais, bougre d'idiot! lance-t-il au Chinois. J'tenais la chandelle! J'étais l'marron sur le feu! Et ça sentait pas bon! Hein, m'dame, que ça avait une sale odeur, c'te affaire-là? Et j'suis tombé dans l'panneau comme un débutant. J'ai rien vu venir. Et j'étais là...
— Dis-leur c'que t'avais dans la main, Muescas! s'écrie le chinois.
— J'leur ai déjà dit. Y a plus rien à dire. Foutons le camp!
— Qu'est-ce qui t'arrive, Muescas? fait un spectateur soudain déçu par la triste figure que Muescas a l'intention de me faire si je m'approche un peu trop. (Il est complètement ivre, la chemise déboutonnée jusqu'à la ceinture et ses mains sont accrochées à une chaînette qui pend autour de son cou.)
— J'aurais pu y laisser ma peau, nom de Dieu!
— Faut pas être triste, Muescas! Tout s'est bien passé.
— Peut-être. Mais ça aurait pu mal se passer. Où est-ce que j'en serais maintenant si les choses avaient mal tourné? Hein, m'dame. (Je ne réponds rien à ce poivrot qui a décidé de me faire des ennuis.)
— Calme-toi, Muescas, dit le Chinois. On rigolait bien. Dis-nous c'que t'avais dans les mains. C'est ça qu'est bon à entendre. Allez! Encore une fois!
— P't-être que c'te dame n'a pas envie de savoir ce que j'avais dans les mains. Est-ce que ça vous intéresse, m'dame?
— Fiche-lui donc la paix, dit Camila. Et si tu n'as plus envie de rigoler, décampe d'ici, Muescas. On n'a pas envie de t'entendre faire le tragédien.
— Merde alors, non! fait un spectateur. Vive la comédie! (Il rit. Muescas se tourne brusquement vers lui:)
— C'est pas de la tragédie. C'est juste une grande peur que j'ai eue. Ce truc-là m'a fichu une peur comme j'en avais jamais connu.
— C'est parce que t'as pas fait la guerre, dit un vieux.
— Oh! la barbe! dit Camila. Fous le camp, Muescas. Ou bien (elle recommence à rire en se tenant les seins) dis-nous c'que t'avais dans la main!
— Faut d'abord que c'te dame nous dise si ça l'intéresse de savoir ce que j'avais dans la main. J'ai des petites mains, m'dame, mais je peux y mettre un tas de choses. Pas toutes ensembles. Les unes après les autres, si vous voyez ce que je veux dire.
— Je ne vois pas, non, dis-je.
— Regardez, m'dame. Vous n'avez pas tout vu. Regardez!
Il pose sa main à plat sur la table, entre mon verre et le cendrier. Il y manque un doigt. La plaie est encore purulente. Il ferme les yeux et serre les dents en retenant le rire qui le secoue des pieds à la tête. Derrière lui, les têtes se dérident vaguement, on attend de pouvoir se laisser aller à se taper le ventre de rire.
— Vous savez où il est le doigt? fait Muescas en commençant à rire.
— Dis-le encore, Muescas, éclate le Chinois. Dis-le, merde!
— Il est derrière la porte, m'dame. Si les chats ne l'ont pas bouffé. Faut souhaiter qu'ils l'aient bouffé, ces maudits chats. C'est un doigt avec mes empreintes. Et j'arrive pas à me convaincre que les chats m'ont sauvé la vie, m'dame. À cause de cette maudite porte. Peuvent pas faire des portes comme tout le monde dans ces sacrées maisons de riches. Elles ne pivotent pas. Elles coulissent. (Rires.) Et en plus, elles sont transparentes. (Rires contenus.)
— Alors qu'est-ce que t'avais dans la main, Muescas?
— Forcément, pour moi, y avait pas de porte à cet endroit-là. C'était une ouverture et je m'attendais pas à ce qu'une porte surgisse des ténèbres pour me foncer dessus et me couper en deux de chaque côté de sa transparence. Une blague, qu'il fallait lui faire. Oh! Rassurez-vous, m'dame. J'ai pas cité de nom. Ni le vôtre ni celui de personne. Dieu ait son âme! J'étais payé pour lui faire une blague, une sale blague pour la punir de quelque chose qui ne me regardait pas. J'ai l'habitude de faire les choses dans l'ordre, à cause de mes mains où je peux pas tout mettre comme tout le monde. Essayez de vous imaginer une main aussi petite au bout de votre bras. Mettez-y quelque chose dedans. N'importe quoi. Ça prend de la place. Faut avoir l'habitude et je l'ai, à force de patience et d'exercices. Faut pas croire que c'est arrivé tout seul. J'ai appris à me servir de la petitesse de mes mains. Même pour tenir une bonne bite. Et je saurais quoi faire des miches de la mère Camila, vous pouvez me croire. Pas vrai, Camila, qu'on a eu du bon temps du temps où t'avais encore un mari pour te donner l'envie de connaître autre chose? (Muescas s'assoit et boit.) Donc, j'étais dans le patio, enfin c'est plutôt une cour avec trois murs assez hauts et percés de petites niches où crèche une ribambelle de chats assez sympathiques, il faut le dire. J'espère qu'ils ont bouffé mon doigt. C'est dur de souhaiter ce genre de chose à son propre doigt, mais c'est ce que je peux souhaiter de mieux et je remercie les chats de m'avoir sauvé des griffes de la justice qui n'aurait pas manqué de me foutre dedans. J'attendais. J'étais dans mon costume naturel, poil et peau, avec un rien de sueur qui me donnait l'impression d'avoir déjà commencé ce que j'étais venu faire dans cette sacrée baraque: violer doña Celestina. Appelons-la comme ça pour pas vexer c'te dame, hein m'dame? J'attendais et à force d'attendre, la nuit est tombée. Les chats sont sortis de leurs niches et se sont mis à se frotter contre mes mollets. Je pouvais pas faire autre chose que de les supporter. Y en avait un plus petit que les autres. Je l'ai pris dans mes mains. Un chat de cette taille, je peux le prendre dans mes mains et je me mets à le cajoler, il ronronne et on se parle et soudain, la lumière de la chambre m'éclate en plein visage. C'est doña Celestina qui vient d'entrer avec un type qui a l'air d'un Gitan. Ils commencent à se foutre au lit, la lumière baisse doucement par je ne sais quel miracle de la programmation. Ça gémit, ça grince, et que j'te le fais ici, et moi comme ça, non j'préfère par là, encore ah! Et pan, un coup de feu. Une flamme brève et courte. Un claquement. La balle dans le dos de doña Celestina. Le type qui était avec elle se met à pleurer. Il dit: Non, non ne fais pas ça, pas toi! Et il bondit dans le patio. Il se ravise, retourne vers la chambre où l'autre est en train de l'ajuster comme il faut, et vlan! il fait coulisser cette maudite porte qui m'arrive dessus avec une telle rapidité que je n'ai même pas conscience que c'est une porte et encore moins qu'elle est sur le point de me guillotiner comme un vulgaire havane. Clac! Le chat est coupé en deux, je sens ses tripes me dégouliner dans la main et une petite douleur lointaine me dit que j'en ai eu moi aussi pour mon compte. Et vlan! la porte coulisse de nouveau, elle me passe devant le nez, c'est la meurtrière qui l'ouvre en maudissant le type qui l'a fermée. Et elle disparaît dans une niche du mur d'enceinte. Je l'entends jurer. Une porte claque. Une vraie porte celle-là. Je vois sa clarté au fond d'une niche et l'ombre de la meurtrière qui court dans le jardin. Je regarde ma main. Il manque un doigt. Un seul. Je suis presque soulagé. Je regarde par terre. Je vois quelque chose bouger. C'est la queue du chat. Il fait très noir. Il y a du bruit dans toute la maison. Je frotte le parterre avec mes deux mains. Je ne trouve pas le doigt. On arrive. Je passe à travers la porte et au lieu de traverser le jardin dans la même direction que l'assassin, je bifurque, je fais le tour de la piscine et je grimpe sur la tonnelle. Il y a des gens partout, torches à la main, furetant dans tous les coins. Je suis foutu. Il faudrait un miracle pour que je m'en sorte. J'ai déjà donné un doigt à la chance. Je suis là, à poil sur la tonnelle, à me demander ce que la chance va exiger de moi pour que je me tire honorablement de ce merdier.
Chasseur abstrait est un roman policier, c'est-à-dire qu'on y tue et qu'on y enquête. Le texte présente successivement la victime et l'assassin. C'est un chassé-croisé de personnages qui s'observent. La narration se situe toujours dans cette probabilité de futur que la mort a anéanti à un moment précis de l'enfance. Les personnages, doués de langage, se penchent sur ce passé qui est tout ce qui reste de leur existence. Ils ne sont plus. Le texte les recrée. Leurs rencontres accumulent d'autres probabilités. Imaginez la rencontre d'un enfant mort il y a longtemps, et donc adulte aujourd'hui, avec celui qui n'est plus ce qu'il était destiné à devenir. Fabrice de Vermort rencontre Ali al-Kateb.
Le docteur Vanier jeta une grande confusion dans mon esprit quand il reprit auprès de ma "grand-mère" ce cours magistral sur les naissances de morts. Il évoquait maintenant des étranglements, des monstres nés parce qu'on n'avait pas prévu leur monstruosité, de futures techniques d'observation et d'intervention, un véritable chaos d'explications qui réduisaient à néant ma théorie d'un frère exécuté à l'intérieur du ventre de ma mère pour une raison que je n'avais pas encore découverte.
Je n'avais pas élucidé la question du monstre en gestation. J'allais voir les paralytiques au bout de la plage où se trouvait leur sanatorium. On les alignait le long du parapet. Ils étaient allongés sur des chariots et regardaient l'océan. Je ne sympathisais pas avec eux. Je me tenais à l'écart. L'iode se mélangeait à leur odeur. Ils les amenaient sur la plage. Ils étaient accompagnés de personnages blancs et roses affectés d'une lenteur calculée. Un auvent de toile était tendu sous le mur. Quelques-uns se baignaient. Ils ramenaient des coquillages. Les autres demeuraient dans l'ombre et ils jouaient à se lancer des balles. Certains ne bougeaient plus. Je les reconnaissais plus facilement que les autres, comme si leur immobilité les approchait de mon propre langage. Mais ils finissaient par se ressembler et je les abandonnais à leur transparence.
J'étais vacciné. Je ne risquais rien. Le docteur Vanier avait à peine écouté ma question, comme si la paralysie appartenait à la fiction et que celle-ci persistait au bout de la plage dans la seule perspective d'alimenter mon imagination. Chaque été, des trains débarquaient ces personnages désarticulés. Ils envahissaient les quais déjà bondés de travailleurs immigrés. Le curé non plus n'en parlait pas. On ne les voyait pas à la messe, mais quelquefois les doigts désignaient leurs parents qui profitaient de l'occasion pour visiter le pays. On les retrouvait à l'arrêt des autocars, devant les affiches de tauromachie.
Ainsi, les maladies, qui avaient jadis empoisonné l'existence de nos ancêtres, disparaissaient de l'histoire sans laisser de trace. On ferma les sanatoriums. Quelques polios vieillissaient parmi nous. L'un d'eux peignait la baie de Chingudy avec un talent mélancolique. Ses Jaizquibel miroitaient dans la vase de l'estuaire transformée en prétexte de lumière. Pendant ce temps, des fusées atteignaient les commencements de l'infini. Le spectacle promettait une conquête. Comment entrer dans ces armures? J'étais le seul à ne pas tuer les oiseaux. L'hiver, Hendaye-plage se vidait comme un fruit. La croissance se signalait par d'infimes changements dans les habitudes. Les bruits de guerre s'éloignaient. On parlait de mon futur en fonction de ma facilité à assimiler les connaissances. J'errais le long des clôtures, me promettant de ne plus confondre les personnages qui avaient animé ces jardins et ces façades.
La vie ne manquait pas de m'inviter à méditer sur la mort. Etxeto, qui nous recevait quelquefois dans son blockhaus au-dessus de l'océan (des fenêtres peintes ornaient les façades), avait fini ses jours de clochard sous le cylindre gris d'un rouleau compresseur. Ayant traversé le cimetière pour aller à la rencontre du sable qui avait remplacé son cadavre aplati, nous tombions sur son vélo oublié dans les feuillages envahissant les murs. Cette géométrie nous fascinait. La selle, perpendicularisée, présentait des signes évidents de chair. La malveillance supprima la sonnette et la pompe qui avaient échappé à l'écrasement. C'était presque le chemin de l'école. Le détour ne nous éloignait guère de nos habitudes. Etxeto ne recevrait plus nos encouragements à devancer Anquetil. La pluie effaça sa trace sur la chaussée et le vélo disparut. Coco aussi était mort sous les roues d'un camion, mais sa mort était celle d'un enfant.
Quand mon oncle Jean mourut, j'appris que j'avais failli porter son nom, qui était celui de mon grand-père paternel, mort en pleine maturité et richesse. Pire, ce nom avait été choisi par mon père pour qu'il fût porté par mon frère mort-né. Je ne devais mon nom propre qu'à l'intervention de ma grand-mère paternelle et à la mode qui influençait mon père malgré lui. Quel vertige!
Les informations s'accumulaient pour donner un sens à ma petite vie d'enfant cloué au sol par les besoins naturels. Kateb, le personnage de Chasseur abstrait, est né d'une de ces révélations. On parlait de moi et de cette terre d'Afrique que nous avions quittée pour notre malheur. J'appris qu'un soir que mes parents avaient choisi pour aller au cinéma, je fus confié à ma grand-mère. Je fuguais. On dit que c'était pour rejoindre mes parents. Ma grand-mère se lança à ma recherche en compagnie de la bonne et de je ne sais qui encore. On me retrouva dans le souk. Mes parents ne furent pas informés et comme je n'étais encore doué que d'une parole incertaine, je dus me taire. Peut-être ma grand-mère m'avait-elle menacé. Le fait est que, plus tard, cet événement rejoignit les autres circonstances de ma déjà longue existence de narrateur. J'imaginais aisément qu'on ne m'eût pas retrouvé. Je disparaissais de la vie ordinaire pour reprendre le cours dans un autre lieu d'existence, je devenais l'Arabe que j'avais failli être sans l'intervention de ma grand-mère. Je recevais cette culture et la continuais.
Mes personnages se multipliaient doucement. Le petit mort se suicidait comme dans "La connexion" et le futur devenait un roman de science-fiction. Par contre, le fugueur revenait en Arabe doué de poésie et son futur ne pouvait s'exprimer que dans le texte d'un poème, ce qui sera fait plus loin dans Alba Serena.
Chasseur abstrait est un roman policier, c'est-à-dire qu'on y tue et qu'on y enquête. Le texte présente successivement la victime et l'assassin. C'est un chassé-croisé de personnages qui s'observent. La narration se situe toujours dans cette probabilité de futur que la mort a anéanti à un moment précis de l'enfance. Les personnages, doués de langage, se penchent sur ce passé qui est tout ce qui reste de leur existence. Ils ne sont plus. Le texte les recrée. Leurs rencontres accumulent d'autres probabilités. Imaginez la rencontre d'un enfant mort il y a longtemps, et donc adulte aujourd'hui, avec celui qui n'est plus ce qu'il était destiné à devenir. Fabrice de Vermort rencontre Ali al-Kateb.
Tu es le mignon de l'écrivaine américaine Anaïs K...
- Tu es le mignon de l'écrivaine américaine Anaïs K... Vous êtes arrivés tous les deux sur cette partie de la pente où les oliviers ne sont plus calcinés. Leur ombre est presque fraîche et l'écrivaine américaine s'est assoupie, les mains sur son ventre et le menton sur la poitrine. Elle dort comme un enfant maintenant et sa chemise est moins humide. Sa pipe finit de s'éteindre sur la racine dont la courbe noueuse lui sert d'oreiller.
- Voilà ce qu'elle est, cette écrivaine américaine. En bas il faisait frais et malgré l'absence de vagues l'air était encore humide. Il a fallu monter cette maudite pente et pendant qu'elle dort en pensant à je ne sais qui, je fais signe à Olivier de ne pas faire de bruit en arrivant sous les oliviers. Olivier a un sourire parfaitement satisfait et il s'approche sans faire le bruit que je me suis mis à redouter. Au bout de son roseau fendu il y a la figue de barbarie qu'il compte manger avec moi peut-être. Il s'assoit sur la terre brûlante, soulève un peu de poussière et il se met à peler prudemment la figue. Il la fend et elle se fend comme une femme, rouge et juteuse à l'intérieur et il la mord avec appétit, Olivier. Il sourit toujours et ses yeux se plissent chaque fois qu'il regarde l'écrivaine américaine.
Olivier ressemble à un amandier calciné depuis qu'il fréquente le soleil. Il mange la figue rouge sur sa figure noire, elle jute sur sa poitrine noire et il continue de regarder l'Américaine avec ses yeux noirs que les femmes ne regardent pas sans émotion. Ça ne se terminera pas, dit souvent Olivier qui ne sait rien des femmes du moins pas autant que moi. Tout ce qu'il sait faire maintenant, à part manger comme un malpropre cette figue dont les pépins font des éclats de lumière sur son menton, tout ce qu'il sait faire c'est sourire un peu en regardant l'Américaine qui est une géante à la peau jaune et piquante. Chacune de ses mains a l'air d'une feuille de figuier de barbarie. On voit à peine les doigts qu'elle ne sépare jamais. Elles sont jaunes, un peu vertes, épaisses et elle les tient ouvertes paumes tournées vers le ciel de chaque côté de ses cuisses. Olivier rira tant que ça durera.
Il ne souffre pas de la chaleur parce qu'il a descendu la pente jusqu'aux oliviers où l'ombre achève à peine de le mettre à l'aise. Il a juste fini de manger sa figue et il boit une giclée de vin à sa gourde.
Je ne bois pas de vin. J'ai rencontré l'écrivaine américaine dans cet hôtel où elle s'enfilait une bière et du jambon. Je l'ai servie sous la bâche et dans l'ombre éclairée par le mur blanc. J'ai continué de la servir et elle m'a demandé de l'accompagner dans ses promenades. On se balade du matin au soir. Elle m'embrasse dans le cou et me montre ses seins. Je frissonne comme une jeune fille chaque fois que ça arrive. Et du soir au matin on couche dans le même lit. Cela fait combien de temps que l'Américaine et moi on ne se quitte plus?
Le matin on monte dans son extraordinaire voiture et on parcourt des kilomètres et des kilomètres sans s'éloigner toutefois du village. À quoi cela servirait-il si on s'en éloignait plus que de raison? De chaque pente où l’on s'arrête, on peut le voir blanc troué de noirs et de verts qui dessinent la topographie. Mais après le déjeuner, l'Américaine s'endort sous un olivier ou un eucalyptus. Je ne sais pas si elle dort vraiment ou si elle a simplement fermé les yeux pour s'isoler. Ayant ainsi repoussé le paysage et ma présence sexuelle au-delà des frontières d'elle-même, elle doit penser à sa littérature ou à quelque chose comme ça. Elle peut bien penser ce qu'elle veut. Je n'ai pas l'avantage de comprendre tout ce qu'elle me dit de sa pensée. C'est sur moi qu'elle l'exerce.
À la fin de l'été, elle me laissera seul avec mon chagrin et il s'envolera par-dessus l'Atlantique pour aller écrire dans son pays natal tout ce que l'été lui aura inspiré. Je ne serai peut-être pas étranger à son inspiration. Elle parlera peut-être d'amour et alors elle parlera de moi. Il faut que ça arrive.
Olivier a l'air si stupide avec ses pépins de figue tout autour de la bouche! Il ne sait rien des femmes. Elles se l'arracheraient s'il était capable de les satisfaire toutes dans une seule nuit. L'été terminé, l'écrivaine américaine s'en ira, avec la promesse de revenir sitôt son livre écrit et bien sûr, elle ne reviendra pas. Je n'ai jamais connu d'autres écrivains mais je sais que c'est comme ça que ça se passe toujours. Que je ne sois pas une femme n'y change rien. Elle ne reviendra pas pour que ça recommence. De quoi rêve-t-elle en ce moment? Elle souffre un peu de la chaleur. Il y a des points de sueur entre ses cheveux. Nul insecte ne l'agace.
Olivier la regarde en souriant, sans doute ne pensant à rien. Il me demande à voix basse si tout se passe bien. Je lui réponds que oui et j'ai envie de lui demander combien de jours ont passé depuis que l'Américaine est tombée amoureuse de moi. Je ne lui demande rien par crainte de le surprendre, auquel cas il ne manquerait pas d'éclater de rire. Olivier a un rire de fillette qui contraste avec son aspect de bouc. D'ordinaire, il se contente de sourire, affûtant son œil noir sur les bords de ses paupières qui ont des éclats de pierres précieuses à chaque extrémité, comme deux minuscules larmes à chaque extrémité de ses paupières, taillées comme des diamants et les femmes aiment ça et il n'y en a pas une qui dirait non. Moi je voudrais avoir la peau plus douce que la plus douce d'entre elles pour que les hommes me regardent d'un air qui ne cache rien de leur désir. Il n'y aurait pas un homme qui ne me désirerait pas, il n'y en aurait pas un qui donnerait toute sa fortune pour que mon sexe s'inverse à l'intérieur de mon ventre.
Mais ce n'est pas moi qui repeuplerai cette terre calcinée qui semble ne pas se renouveler et que chaque été immole un peu plus. L'hiver n'est jamais assez doux pour que ça recommence vraiment. Et ça ne recommence pas.
Quelque chose est en train de s'épuiser sous le soleil, non pas la vie que le besoin d'amour éternise, mais c'est la terre elle-même qui fout le camp, malgré les poèmes et même malgré le vin qu'on ne manquera pas de fêter encore cette année. Anaïs K. partira peu après. Elle aura beaucoup bu et elle aura peut-être fait l'amour avec Olivier. Elle ne saura plus combien de fois on l'aura fait ensemble. Ce qui importera pour elle, ce sera toujours la femme qui lui inspirera le mythe porteur d'éternité. Il n'y aura peut-être qu'une femme dans son été dangereux. Ma peau est plus douce que la sienne, mes seins beaucoup plus beaux que sa poitrine, j'ai de longues cuisses entre lesquelles mon cul peut jouer tous les rôles. Je suis la meilleure des femmes si c'est ce qu'on veut. Il n'y en a pas qu'un que ça excite. Je connais des femmes jalouses de mes fesses, jalouses de mes mains qui sont l'approche de mon sexe, elles sont jalouses de mes petits pieds blancs et noirs du bout desquels je chatouille ses chevilles sous la jupe. C'est sous la table que je le fais, elle se fiche pas mal qu'on sache tout de sa vie sexuelle, elle aime bien que les femmes s'y intéressent, elle est même capable de leur en parler avec cette assurance et ce détachement qu'elle affiche toujours lorsque les mots parviennent à exprimer sa pensée. Elle est alors reposée comme après une jouissance excessive, et les femmes peuvent tout lire dans son regard jaune qui de ce point de vue-là ne vaut pas celui d'Olivier.
Pour les yeux d'Olivier, par exemple, j'en connais une qui soulève sa robe jusqu'à sa culotte et qui esquisse un pas de danse dont l'étrange provocation me fait bander. C'est pour Olivier qu'elle le fait et il rit de tout son cœur, soulevant la gourde et rafraîchissant sa gorge sèche dans la giclée de vin qui lui monte à la tête. Pour moi elle ne ferait rien de pareil. Elle s'étonne de me voir nu dans le jardin et elle contemple un long moment ma queue levée pour elle. Elle pense toujours à moi comme à une femme et ce sexe d'homme l'étonne un peu. Elle fait retomber le rideau avant la giclée de sperme que je lui destine. L'écrivaine américaine n'aime pas ça, elle n'aime pas que je m'exhibe, elle ne veut pas qu'une femme soit le témoin de ma virilité. Ce n'est pas comme ça que je la sers. Personne n'a besoin de savoir que ce que je fais en matière d'amour, je le fais comme un homme. Voilà ce qui l'agace un peu plus, voilà ce qui l'empêche de penser à la femme qui l'obsède jusqu'au délire, voilà ce qui la pousse à boire plus que de raison.
Maintenant elle boit avec une sauvagerie qui me fait peur. Elle mange sans se soucier de l'effet qu'elle produit sur les autres usagers de l'hôtel où je ne suis qu'un serviteur stylé. La servante au grand cœur qui danse pour Olivier n'a pas fini de s'étonner de mon corps de jeune fille étrangement sexué. Mais qu'est-ce que je viens faire dans sa vie?
Olivier est parti quand l'écrivaine américaine se réveille. Je ne sais toujours pas si elle se réveille ou si elle a fini de réfléchir. Elle a soif. Elle presse un citron entrouvert dans sa bouche, frissonne et secoue la tête comme un cheval. Elle ne boit jamais sous le soleil et les jus de citrons lui donnent les dents blanches comme le papier sur lequel elle écrit le soir avant de se coucher. Je ne peux pas lire ce qu'elle écrit. D'abord elle s'est assurée que je ne savais rien de l'anglais et puis elle ne m'a pas interdit de jeter un coup d'œil sur son écriture. C'est une écriture à l'encre noire, un peu penchée, avec des désordres soudains qui sont la marque d'une tranquillité qui se surveille. Faut-il lire ce qu'elle écrit? Faut-il en comprendre ce que ça dit? Pas la peine d'en parler. Elle secoue la tête en riant et elle me déshabille. Elle me couvre de baisers qui sont en fait la tentative de s'approprier de ma chair. Elle peut oublier jusqu'à mon nom et après elle boit du vin jusqu'à ce que le sommeil lui arrive. J'ai sacrément envie de l'enculer. Je ne le lui demande pas. Mais ce n'est pas l'envie qui me manque et je me mets à rêver que je suis un homme.
En fait, Olivier et moi c'était encore possible il y a peu de temps. Il est plus jeune que moi au fond et je lui ai souvent dit ce qu'il fallait faire. Avec la servante au grand cœur, il n'a jamais su ce qu'il fallait faire. Une fois, elle a été rencontrée nue, avec un mouchoir de soie dans l'anus et un vibromasseur entre les cuisses, dans une rue de Polopos déserte à cette heure de la nuit. On croit rêver. Je me promène nu dans la même rue tous les soirs avant de me coucher et je ne l'ai jamais rencontrée. Je la rencontrerai peut-être un jour.
Anaïs rit en entendant cela. Elle étend ses lourdes jambes et il faut que je m'asseye entre ses cuisses, le dos contre sa poitrine de géante qui suffoque sous la chaleur. Le soleil en effet traverse l'ombre. Pas d'air qui bouge, ni l'espoir d'une goutte échappée au clapotis d'une fontaine. Sa bouche au goût de citron se referme sur moi. Je sens bien qu'elle parlera de moi dans le bouquin qu'elle écrira loin de moi cet hiver. Mais est-ce que c'est important si ça n'arrive pas?
Sa sueur me traverse maintenant. On dirait qu'elle est en train d'aimer une femme. Elle caresse mes seins sous la chemise. Je ne suis qu'une servante quand elle parle d'amour.
En haut de la pente, Olivier est debout sur un rocher en plein soleil. La chair d'une figue dégouline sur sa poitrine. Je ne sais pas s'il rit ou s'il n'en croit pas ses yeux. Je me fiche de ce que pense Olivier. Je me fiche de ce qu'il dira. Mais il ne dira rien. Il me regardera avec ce regard noir et or qui fait vibrer toutes les femmes. Il me regardera comme il regarde toutes les femmes. On dirait qu'il les veut toutes sans se soucier de se faire aimer. Justement, avec lui il n'y a pas de danger de se faire aimer. On n'a pas besoin de l'aimer non plus. Olivier n'a pas droit à l'amour. L'amour c'est autre chose. Il faudrait que mon Américaine se rende folle de moi. Elle m'emporterait avec elle dans son Amérique natale. Je la suivrai partout où elle ira. J'apprendrai à parler cette langue qui pour l'instant m'interdit la lecture de ce qu'elle écrit. C'est toujours après qu'elle a beaucoup écrit qu'elle m'aime comme on aime une femme. Ou après avoir longuement pensé en faisant croire que c'est le sommeil qui l'occupait tout entière, allongée sous l'olivier, la tête sur une racine émergeant de la terre brisée par le soleil. Et Olivier essaie de deviner si cette chose qui entre dans la bouche de l'américaine, c'est mon sexe ou quoi?
Le soir l'Américaine mange seule à une table un peu à l'écart au bord de la terrasse. Elle ne s'intéresse pas aux autres touristes. Elle ne leur a jamais adressé la parole. Ce sont des Allemands ou des Français et ils ne lisent pas de la littérature. Ils ne la connaissent donc pas. Sinon, ils l'auraient invitée à leurs tables. Je la sers avec gourmandise. Mes bras nus frôlent ses tempes et elle frémit à chaque fois. Elle mange presque goulûment. Elle mange tout. Elle boit beaucoup. Sa peau d'ordinaire jaune est écarlate à l'endroit des deux joues. Elle a de belles dents dont le citron améliore la blancheur chaque après-midi. Maintenant, elle boit du vin, elle en boit tellement que ça se voit et elle va devoir attendre un bon moment avant de pouvoir se lever pour regagner sa chambre.
Après le service, après la dernière extinction de la dernière ampoule, je traverserai le couloir, nu dans une chemise légère qui étourdira encore la servante au grand cœur. La pauvre, elle est désespérée, entre mon sexe qui a l'air d'un brin d'herbe et les velours noirs qui passent dans les yeux d'Olivier. La pauvre je l'aime et je la servirai si c'est ce qui doit arriver. Je servirai Olivier qui donne des signes d'intérêt et qui s'approche toujours de moi quand il me parle et il a l'air d'aimer beaucoup mon odeur de fillette. Olivier, je le servirai comme une femme à peine femme si c'est un homme qui s'entend à la posséder tout entière.
Je n'arrive pas à me souvenir combien de jours ont passé depuis que j’ai servi Anaïs une première fois, me faisant aimer comme elle a voulu. Par contre, chaque jour depuis a été le même, et la nuit n'a jamais manqué de ressembler aux autres nuits. L'emploi du temps d'Anaïs K., c'est la répétition de la même journée avec les mêmes changements qui ne la surprennent jamais. Ce sera comme ça jusqu'à la fin de l'été. Après, on verra, dit-elle. On verra quoi? On verra l'immense voiture descendre la route vers la mer, soulevant la poussière et mon pauvre corps rouler comme une pierre dans la pente pour le rejoindre ou pour le quitter à jamais. Anaïs K. passe son énorme main qui a toujours l'air gantée, sur son visage couvert de sueur. Elle n'ose pas me regarder et moi je suis dans son épaule, reposant la même question à laquelle elle prétend répondre par une question dont elle est l'unique sujet. Et moi?
Moi et mon corps de femme, mon sexe d'homme et moi. Ici l'univers est petit. Ici le sexe n'est pas une question d'univers. On prend plaisir tant que c'est possible et on se reproduit si ce n'est pas interdit.
Voilà ce qui arrivera si l'écrivaine américaine ne pense plus à moi au moment de quitter ce désert coupé de maisons blanches et de patios humides jusqu'à l'ombre.
Mais ce ne sont que des arguments. J'ai beau parler elle ne m'écoute pas. J'ai beau pleurer elle ne pense déjà plus à l'amour que je donne. Elle a tout pris dans ma chair, elle a épuisé mon pauvre esprit qui ne se doute pas de sa fragilité. Elle ferme les yeux exactement comme elle l'a fait sous l'olivier cet après-midi et elle veut me faire croire que c'est le sommeil qui s'occupe d'elle maintenant. Je ne sais pas si c'est le soleil ou autre chose. Peu importe que ça soit sa pensée si je dois être seul et en mourir.
Je ne peux pas penser à autre chose qu'à ce qui va m'arriver. Si je pouvais penser à autre chose, mais ce n'est pas le cas. Je pense à la fin de l'été. Il faudra que je redescende chez moi, au bord de la mer. Je redeviendrai peintre et maçon et plombier et jardinier et chauffeur et qu'est-ce que je sais moi encore! Je redeviendrai tout ce qu'on voudra que je devienne. Je cesserai de maquiller la bordure de mes yeux et je porterai des vêtements moins souples. Si elle venait à me rencontrer dans le courant de l'hiver, elle ne me reconnaîtrait même pas. Elle ne verrait même pas que je continuerais d'exister avec le même amour en croix sur mon cœur et elle me croiserait avec cette belle indifférence qu'elle sait si bien jouer quand elle fait semblant de s'intéresser aux femmes. Elle s'intéressera à la servante au grand cœur qui s'occupe des fleurs dans mon quartier l'hiver. Elle la reluquera comme on fait avec une jument et elle cherchera à se donner à elle avec cette sauvagerie qui aurait dû être la mienne. Mais elle ne vient pas par ici l'hiver. L'hiver elle écrit. Elle écrit des livres proches d'elle-même. Elle s'en est tellement éloignée pendant l'été.
Alors Olivier revient sous les oliviers et il salue l'écrivaine américaine d'un coup de menton et Anaïs K. lui répond par une parole qu'elle aurait pu adresser à n'importe qui en une autre occasion. Olivier se tient debout devant moi et je sens qu'il va me parler, tournant le dos à l'Américaine qui fait semblant de ne pas s'intéresser à notre petit jeu. Olivier mâchouille un reste de figue qui lui colle aux dents et dont quelques pépins éclatent dans sa bouche avec un petit bruit d'insecte écrasé. Je lui demande ce qu'il veut. Il n'aime pas l'Américaine parce que c'est une Américaine et parce que c'est une écrivaine et surtout parce que c'est une femme.
Une fois l'Américaine lui a fait un compliment à propos de ses yeux et il a eu la sensation soudaine de n'être qu'une femme à la portée d'un homme qui tendait la main pour la cueillir. Il n'a pas aimé cette sensation. C'est pourtant la sensation que j'ai quand il s'approche de moi comme ça avec l'air de vouloir me demander quelque chose. Mais il ne demande rien. Il dit quelque chose sans importance et l'Américaine hausse les épaules. Je ris un peu bêtement. Olivier rit aussi. Il n'avait pas besoin de parler. Il a envie de se faire aimer. Il est comme tout le monde. Au lieu de le demander simplement, non, il tourne, il vire, il fait l'oiseau au-dessus des oliviers, il regarde en coin l'Américaine qui fait celle qu'un sanglier a effrayée au détour d'un chemin et maintenant le voilà demandant à être aimé et assurant qu'il est capable d'aimer et que même ça lui est arrivé plusieurs fois. L'Américaine émet un petit sifflement à ce "plusieurs fois". Olivier rougit. Il va se fâcher. Mais je sais ce qu'il faut faire dans ces cas-là. Et il a laissé mes deux bras se lover autour de son cou. Il ferme les yeux et il dit qu'il s'est peut-être trompé. Peut-être. Tout le monde se trompe. Même l'Américaine Anaïs K. qui ne reviendra pas l'été prochain si le bouquin auquel elle pense maintenant ne vaut pas un clou. Voilà ce qui arrivera. Voilà ce qui est déjà peut-être arrivé. C'est toute l'écriture possible. Il n'y en a pas d'autre.
- Pourquoi t'en prendre à ces fleurs? dis-je.
Anaïs rit. Il y avait peu de lumière dans l'allée et les fleurs paraissaient tristes et inutiles dans la terre au pied du mur. Le mieux était encore de boire quelque chose de nouveau. La nouveauté est nécessaire chaque fois que tout s'est lamentablement usé dans le laminoir.
- Ce qui est arrivé hier ne doit pas arriver aujourd'hui, dit Anaïs.
Elle était un peu saoule et encline à débiter des banalités. Elle aimait la banalité pourvu qu'elle ne trouvât pas d'expression. Mais si elle rencontrait les mots qui convenaient à son exacte expression, alors il fallait s'attendre à devoir baisser les yeux devant tant d'autorité.
- Il n'y a aucun moyen de révolte contre la banalité. On est sans arme et sans réplique devant sa toute puissance faite langage une bonne fois pour toutes. Il ne faut pas se laisser prendre dans cet engrenage. Changer une heure chaque jour, c'est encore une banalité. Oh et puis merde! C'est encore une manière d'expliquer la violence. Je me sens violente et sexuelle. Comment te sens-tu, toi?
Olivier arrivait, beau et chaleureux. Il avait tué un lapin qui lui avait donné du fil à retordre. Il l'avait poursuivi comme s'il s'était agi d'un lion. Il aurait voulu que ce fût un lion, mais ce n'était qu'un lapin. On ne fait pas tant d'histoire pour un lapin, reconnut-il en s'asseyant.
- Mais je l'avais dans la peau!
Nous buvons du vin ce soir. C'est un alcool simple et sans histoire. C'est peut-être un aliment. Olivier a ouvert les meilleures bouteilles. Il faut fêter dignement la dernière soirée d'Anaïs parmi nous. On espère la revoir l'été prochain. On s'écrira tout l'hiver. Il y a tellement de choses qui peuvent s'écrire encore! Le vin est tiède, ce qui est presque une qualité, au point où nous en sommes. Anaïs devient triste, Olivier bavard, moi un peu absent malgré les questions qu'on me pose. Anaïs écoute les réponses en clignant les yeux. Elle ne répond pas si je pose moi-même une question. Je ne sais pas faire la fille. Je ne sais pas avoir une larme au coin de l'œil pour parler d'amour et d'eau fraîche. Je ne séduis pas. Je réponds aux questions d'Olivier qui se moque de moi. Il craint ma force, Olivier. Mais mon silence ne lui fait pas peur. Il sait le troubler comme il faut pour que je m'y perde.
- Un jour je t'amènerai à New York, dit Anaïs en regardant le disque du vin au fond de son verre.
De qui parle-t-elle? De moi ou d'Olivier? Des deux c'est peu probable. Elle ne choisit pas. Elle se laisse tenter. Le vin est plus sucré maintenant.
Fleur s'approche et veut le goûter.
- Il est trois heures du matin, fait Olivier pour expliquer son refus de la servir.
Elle insiste. Elle n'arrive pas à dormir. La femme par qui le malheur arrive. Belle autant qu'une femme peut l'être si j'ai bu un coup de trop. Elle ne peut pas dormir, est-ce qu'on veut bien comprendre son problème? Olivier remplit un verre à ras bord et le lui donne. Elle le vide d'un trait. Elle est déjà saoule. Elle n'a plus de pudeur. Elle devient bavarde. Elle prend la place qu'on avait laissée vacante.
- New York! s'écrie-t-elle d'une voix de crécelle. J'y ai un ami, c'est vrai! Mais pourquoi donc est-il mon ami?
Elle grimace en se tenant le nez. Elle réfléchit. Cette question l'a fait basculer dans un monde qui n'est pas le nôtre. C'est peut-être le même que celui d'Anaïs. Un monde d'images et de sons où l'amitié ne s'explique pas. Nous, en Espagne, nous savons toujours exactement pourquoi nous sommes amis et nous aimons nous rappeler ces raisons autant de temps que dure l'amitié. Je le dis à Olivier. Il secoue la tête pour dire oui. Il est toujours là mais ne peut plus parler. Il va partir lui aussi. Je vais me retrouver seul. Je me lève et je traverse la terrasse en titubant.
Je descends l'escalier qui a pourtant l'air horizontal puis je m'accroche à une allée verticale bordée d'arbres sombres. Je monte jusqu'à une petite lueur qui clignote par terre entre les fleurs. C'est Fleur qui essaie de mettre le feu à une lettre froissée. Elle n'a aucune difficulté à se tenir parfaitement perpendiculaire à l'allée. Elle se baisse même sans avoir besoin de s'agripper comme je le fais. Elle me voit arriver et se prépare à fuir. La lettre brûle encore. Pourquoi brûle-t-elle une lettre à cette heure de la nuit? Elle a l'air d'une géante. Je vois ses pieds, ses mollets et le bas de sa robe. La lettre brûle. Pourquoi brûle-t-on les lettres d'amour, tôt ou tard? Je me mets à pleurer. Elle descend. Je vois ses genoux, j'aperçois l'ombre des cuisses. Elle touche mon œil et je m'agace. Pourquoi ne glisse-t-elle pas vers le fond de l'allée? Il n'y a donc aucune force pour la contraindre à être comme tout le monde? Tout le monde est complètement ivre cette nuit. Pourquoi pas elle? Elle me parle. Elle avance son visage d'ombre et me parle. Je ne veux pas écouter ce qu'elle dit. Elle ne sait pas aller au bout de la conversation. Elle est comme les autres. Approximative. J'ai besoin de précision. L'amour est nécessairement précis.
Un an plus tard, à la même époque, le même été calcinant, blanc et noir. Le bonheur, c'est qu'Anaïs soit revenue.
- Anaïs! dis-moi que tu es revenue pour moi seul...
Elle ne répondait pas et je me mettais à rêver de New York où mon âme de poète se créait un tombeau magnifique. La jalousie était entrée en moi, ou bien elle était sortie de moi et elle me montrait son inutile convulsion de garce attrapée par la queue. Olivier se taisait. Il était beau, silencieux et sa beauté et son silence plaisaient à Anaïs. Moi je suis bavard et original. Anaïs n'était pas revenue pour moi seul. Un hiver à New York l'avait renseignée sur mon importance comparée à la nécessité d'aimer le velouté et l'inattendu sur la peau d'Olivier.
Quand j'ai vu la Chevrolet rouge et bleue dans le parking de l'hôtel, mon cœur est devenu douloureux et j'ai eu un vertige. Mais Olivier était déjà dans la chambre quand je suis arrivé. Ils s'embrassaient déjà. Anaïs m'a baisé les lèvres et j'ai cru que c'était de l'amour. Elle souriait en parlant de l'hiver, puis du printemps et du fiasco de son dernier bouquin qui n'avait amusé personne, pas même les femmes. Elle manquait d'argent, il fallait qu'elle écrive un autre livre pour effacer cet échec, elle n'avait aucune idée de ce qu'elle allait écrire pour se renflouer, est-ce qu'on pouvait comprendre?
Cette fois, nous sommes devenus des errants. J'ai retrouvé sans trop de mal (il y a déjà trois ans!) ma place de serviteur dans un hôtel écrasé de soleil à Polopos, mon village natal, en Espagne. Cet été, Fleur est arrivée avec Pierre. Je vais tuer cet étranger. Personne n'évoquera plus ma folie, ni dans un tribunal ni dans la rue. Je raconterai doucement la mort de Pierre le moment venu. Parlons d'abord de celle d'Olivier. À la fin, Fleur pourra mourir dans ce silence épouvantable.
Olivier est là depuis un mois. Il se passe ce que je viens de raconter, pas une virgule de plus.
Voir Olivier nu et l'écrivaine américaine rêveuse du paysage qui est un trou percé dans l'ombre de la chambre, quand la chaleur touche les murs et s'y arrête, donnant de l'importance au silence qui cette fois est propice au repos.
Le voir nu, avec les mots que l'écrivaine américaine retrouve dans sa mémoire amoureuse de la moindre poésie, pourvu qu'elle musicalise la sensation même superflue et qu'elle revienne au présent au bon moment, au moment où elle est prête à recevoir ses gouttes de rosée et ses larmes de vin.
Il faut se taire et le voir nu, beau et noir dans le drap blanc qu'il a jeté sur un fauteuil qui craque, pudique malgré la queue dressée, cachant ses pieds sous le tapis et laissant ses mains à la recherche du vide.
Se taire en pensant que tout ceci n'est qu'un rêve comme le trou dans la chair de l'été que la fenêtre imite et que l'écrivaine américaine approche doucement pour y chercher les mots qui lui manquent.
Avoir une raison de se taire pour ne pas tuer le silence, pour ne pas blesser la chair au repos, ne rien déchirer à la surface du bonheur.
Se rappeler qu'on a déjà vécu cela, même l'hiver dans ce pays où l'été ne meurt pas, ne se retrouve pas, ne se reconstruit pas, immobilité nécessaire à la lente désertification où l'eau n'est plus rien pour le cœur.
Continuer de vivre, doucement calciné, entendre l'effritement inévitable, ne pas regarder plus loin que soi de peur d'assister à la mort de quelqu'un, de n'importe qui, même de l'inconnu de passage, ce que l'hôtel rend possible, parce que c'est un hôtel et que c'est dans la nature d'un hôtel d'ouvrir les portes à la mort au hasard.
Olivier nu offrant un pied, exactement comme une femme offre le sien, caressant une Américaine forcément bourrée d'alcool et de bonnes intentions, une Américaine longue et jaune qui décompose une fois de plus ce que la vie reconstruit chaque fois sur les ruines de sa santé.
Et fermer les yeux pour ne pas entrer dans cette chambre où l'énergie s'inverse, dangereuse et pathétique, fermer les yeux pour n'être qu'avec soi, trouble, moite, un peu usé, incapable de s'aboucher à la pensée, à n'importe quelle pensée au moins un peu systématique, réconfortante de la même manière qu'un verre d'eau fraîche au bon moment, ni trop tôt ni trop tard, calcul savant sans doute, impossible donc, à cause d'une connaissance des choses et des êtres qui fout le camp en direction de la banalité et du déjà vu.
Ne plus être dans cette chambre, ne plus être avec le corps nu d'Olivier qui se donne à chaque fois qu'on le lui demande, ne plus être le corps de femme d'une écrivaine qui ne trompe personne de cette manière.
Mais ne pas être ailleurs, ne pas accepter la nécessité du voyage simplement parce qu'on a fermé les yeux, le cul encore moite et la bite palpitante, revivant l'impossible jamais atteint, en revivant l'échec de l'amour en matière de volonté de vivre, l'amour-verre d'eau fraîche au bon moment, bouche d'ombre.
Anaïs cherche une femme et elle touche à des hommes. Olivier voudrait être une femme quand ça l'arrange. Et je ne suis la femme de personne, à force d'être l'homme de tout le monde. Olivier sourit amèrement quand je dis cela. L'Américaine hausse les épaules et ne croit pas un mot de ce que le soleil et l'air ont rendu possible. Elle ne croit rien, dit-elle, de ce qui n'est pas à portée de sa main. Sinon elle n'agit qu'en simple spectateur, sans penser forcément à tout, parce que ce n'est pas nécessaire de tout comprendre quand on n'est que le spectateur des autres. Olivier dit qu'il ne comprend pas et l'Américaine lui répond que ça n'a pas d'importance, ce qui vexe Olivier, mais il n'y a pas de quoi être vexé parce qu'on ne comprend pas ce qui n'est pas à soi. L'important, c'est de comprendre ce qui nous arrive, et cette fois Olivier passe de la vexation au désespoir, disant qu'il ne sait pas justement ce qui lui arrive. L'Américaine a envie de rire, sans doute parce que j'ai accaparé la conversation comme à mon habitude.
Elle rit de bon cœur et me demande encore si je suis toujours d'accord pour les photos. Elle est fascinée par ma bite incroyablement virile et par le contraste tristement féminin que lui oppose désespérément mon corps. C'est la photo qu'elle veut composer, c'est dans ce sens qu'elle veut la composer et je ne suis pas sûr de m'y retrouver. Mais ce qu'il importe de retrouver, ce n'est pas moi. Ce n'est pas mon souvenir non plus. C'est simplement une bonne idée qui a l'air de vouloir coïncider avec une réalité dont je ne suis que l'apparence ou le moment crucial.
On fera la photo. On en fera d'autres moins profondes, pour l'usage d'Olivier qui prétend aimer les femmes plus que les hommes. Est-ce qu'on le lui reproche? On dirait qu'il fait sa toilette, une toilette d'oiseau dans un ridicule et larmoyant bassin d'albâtre, petit oiseau démesurément présent dans sa tête, bassin d'eau claire qui lave bien, au bout d'une de ces allées où la frivolité est une fête pour l'esprit. Est-ce qu'on lui reproche d'être un homme? Est-ce que je suis la seule femme quand je bande?
Oiseau en matière de cervelle, ils sont loin ces pays où le corps se rafraîchit simplement en entrant dans une forêt. Ici, tout brûle du même feu. Le même feu existe pour tout le monde, à ras de terre où l'ombre est une illusion d'optique. Ras de terre en mottes dures, ras de terre crevassé au passage de l'eau qui ne s'arrête pas, ras de terre incompréhensible, sans chemins, sans repères, feu immobile où la pierre est le seul aliment possible. Sous les oliviers ou dans la chambre de marbre et de chaux, je t'aime et ça me suffit. Parce que cette terre est un chant qui couvre le son de ta voix, dans une langue qui n'est pas la tienne, une langue simplement pour comprendre, et non pas pour imiter le modèle classique, non pas pour rejoindre l'imposture du droit et de la politique, ni pour se remarier avec ce qu'on a quitté, il faut continuer de l'espérer, une bonne fois pour toutes.
Olivier, tu es la nudité d'un homme que rien ne change, malgré ma nudité de fausse femme, et malgré tout l'amour qui est en train de naître dans le cœur de l'écrivaine américaine, à mon détriment, au détriment de ma douceur imitatrice des charmes de la femme pour peu qu'on ne sache rien d'elle, et je t'envoie les couteaux de ma jalousie en pleine poitrine, je te regarde comme on regarde l'objet qu'on va faire disparaître du monde, je t'éparpille dans mon angoisse de femme trompée.
Et de te voir nu, beau et noir comme je l'ai dit, de te voir plus femme que la femme qui est en train de commencer à t'aimer, de te voir prendre la place qui était celle d'une femme dont j'étais la parfaite imitation, Olivier cela m'arrache au sentiment que j'ai de la terre, respect et crainte à la fois. Je veux te voir crever dans les pluies de fer de la jalousie qui m'annonce. Je ne suis qu'un personnage, Olivier, mais ni le tien, ni le sien, ni celui de personne. Je vis ma densité à travers l'écriture jalouse de mon corps (une perfection) à la recherche du peu d'amour qu'on peut attendre des autres. Il fallait que tu fasses l'oiseau qui veut picorer aussi. Il fallait que tu sois cet oiseau. Et tu te poses sur mon peu d'amour. Tu te couches dans le nid de mon peu de confort. Tu arrives et tu soignes ton apparence pour me faire tomber dans le miroir liquide de la solitude où je dois me reconnaître malgré le besoin d'amour qui me fait vivre, malgré tout ce que je suis capable de donner de féminité et de virilité à la fois, corps long et doux de la femme que je suis, sexe arraché à l'idée de sexe pour être l'homme que l'on veut que je sois aussi, dans ce même temps qui l'attire et l'angoisse.
Toi tu es nu par définition, clair comme l'eau qui coule dans tes veines d'homme éternel, et noir comme l'ombre que tu portes sur les déserts qu'on ne veut pas voir parce qu'ils sont la négation de l'amour.
Tu es nu avec la netteté qui convient à la clarté, je suis le théâtre d'un déguisement qui n'a pas de correspondance dans ce monde en trompe-l'œil. Tu es la fresque brillante comme un ongle, je suis un dessin dans le sable, une griffure dans l'écorce, une surface éphémère jamais recommencée, un moment de distraction ou d'absence. J'ai le charme d'une curiosité esthétique, tu complètes l'amour avec brio. Mais on ne va pas en rester là. On ne va pas se regarder en chien de faïence, ni à cause de l'ombre, ni à cause du silence. On ne peut pas continuer d'être ce qui nous sépare.
Qu'est-ce que tu peux opposer à ma jalousie? Qu'elle est la conséquence de la blessure que je t'inflige? Si encore tu m'aimais. Si tu n'étais pas ailleurs quand je te parle d'amour et d'eau fraîche. Si tu savais au moins mériter la tendresse qui soulagerait ma pensée. Mais non, tu aimes trop l'amour qu'elle te donne. Tu es trop seul pour le boire. Il n'y a plus personne pour t'empêcher de le boire. Pas même une femme.
Enfin, je crois. Tu voyages déjà. Tu es à New York, ou tu regardes un des Grands Lacs en pensant à l'Espagne torride, tu penses à un chant triste et éternel en te retournant au passage d'un nègre atteint par le sida, tu traverses des places où l'on s'excuse de t'avoir bousculé, tu manges et tu bois comme tu l'as toujours fait, mangeant et buvant sans cesser de regarder les autres, les pénétrant de ton incroyable sens de la conservation hérité des pratiques sexuelles qui ont sauvé, un peu, le monde calciné d'où tu sors nu et avide de l'ombre. Je ne peux pas accepter cette nudité. Je ne peux pas me contenter de l'ombre qui te donne sommeil. Je ne veux pas fermer les yeux en pensant à autre chose. Tu m'as arraché ce voyage en Amérique. Tu m'as enchaîné aux murs de l'hôtel accroché dans la pente. Tu m'as volé ce peu d'amour qui m'était nécessaire, qui pouvait me suffire, qui serait revenu, un peu comme reviennent les oiseaux, malgré l'absence de saisons, du moins sur cette terre. Mais je n'ai sans doute pas la force de te détruire pour t'empêcher de consommer ce que tu m'as volé.
Ou alors je me dis que ça ne changerait rien pour moi de toute façon et je rejoins la chaleur sur la terrasse, la chaleur amortie heureusement, sous la treille et les roseaux, regardant Fleur, non pour me satisfaire de sa présence, ni de ses formes, ni de son sourire, ni de son goût étrange pour les cartes postales et le vin de Málaga, mais dans l'attente de ses désirs, qui sont des ordres puisque au fond je ne suis qu'un garçon de courses. Elle sirote son vin du bout des lèvres, arrachant des noyaux aux olives entre le pouce et l'index où le noyau se retrouve nu et sans saveur. Elle est belle comme peut l'être une femme mais elle a des transparences trompeuses, des mèches qu'on ne voit pas, des reflets qui se soustraient à la vigilance de l'ombre. Elle cache son jeu, je le vois bien. Je ne sais rien de ce jeu et je ne tiens pas à le savoir. Je ne fais aucun effort pour me l'imaginer. J'ai regardé ses jambes simplement pour en deviner l'écartement. Je me suis amusé dans ses cheveux, remplissant le verre qu'elle me tendait, me faisant signe de lui laisser la carafe et de lui apporter d'autres olives.
Olivier, cette sœur t'a parlé et tu lui as souri. Chaque année, elle te parle et tu lui souris. Tu lui donnes peut- être ce qu'elle veut, ça n'a pas l'importance d'une trahison. C'est un jeu de l'été. C'est elle qui joue. Elle a le droit de jouer avec le corps qui la fait rêver. Elle a un corps fait pour jouer ce jeu. Je vais chercher d'autres olives dans la cuisine et cette fois je vois bien l'écartement, la féminité totale, corps entier avant et après, à côté de ce qui reste, de ce qui est le résultat de la différence, rien de plus.
Un coup d'œil vers la fenêtre rectangle noir dans le mur blanc sur fond de ciel à peine moins blanc. Je sais que tu dors, ou que tu imites le sommeil qu'Anaïs a demandé, la dernière gorgée d'alcool en suspension dans son corps et son corps suspendu à la menace de la maladie. Elle ne t'a pas parlé de sa maladie? Elle est trop honnête pour ne pas le faire. Elle parle toujours de sa maladie qui doit l'emporter avant la fin de l'année, ou l'année prochaine, peut-être plus tard, ou jamais. Ce n'est pas une maladie. C'est une question qu'elle se pose à propos de la maladie. Mais c'est une amie de qualité. Elle en parle. Elle se la fait pardonner. C'est une idée dangereuse mais elle ne l'oublie pas. Elle la surveille nuit et jour. Par quoi se manifeste-t-elle? Je ne sais pas. Peut-être le blanc cassé de sa peau, l'œil trop petit pour correspondre à son véritable regard, ses dents qu'elle entretient avec un soin jaloux, le tremblement de ses mains quand elle les éloigne trop de son cœur, sa difficulté à se lever quand elle est assise depuis trop longtemps. Idée présente à tous les moments, un peu extérieure, comme une goutte qui perle dans la blessure pas tout à fait refermée, ou comme un livre qu'on a oublié sur le rebord de la fenêtre et qui vous coûte un sacré essoufflement, remontant l'escalier à grandes enjambées après qu'il vous a soudainement manqué tandis que vous le descendiez.
Le livre est une meilleure image que la goutte de sang qui finit toujours par tomber, laissant une trace verticale qui est le chemin de la suivante autant que de la précédente. Le livre, est-ce qu'on finit par l'oublier ou pire, est-ce que quelqu'un se met à le lire à votre place, le transportant, le lisant, l'ouvrant, le refermant, l'oubliant, est-ce que c'est une meilleure image de la maladie devenue irréversible, la maladie qui t'empêche de regarder derrière toi parce qu’elle est devenue la seule pensée, la mémoire n'ayant plus qu'un goût de nostalgie, c’est-à-dire le goût de l'inutilité d'avoir vécu si peu de temps? Elle parlera avant de te toucher, avant que ta bouche entre dans la sienne, avant d'être mangé tu entendras la maladie organiser ses mots autour de la peur de mourir.
C'est quoi la peur de mourir, dans la tête d'une écrivaine américaine ou dans la tête des lointains montagnards que nous sommes? Tout le monde a peur de mourir. Il faut être vieux pour accepter la mort ou avoir vécu d'un coup, ce qui arrive à quelques-uns. Mais la maladie est le meilleur moyen de créer la pire des peurs, jusqu'à ce qu'on en soit l'otage, et alors il n'y a plus rien à craindre, sinon la bêtise des hommes si l'on n'a pas de chance. Où en est-elle dans le temps qui lui reste à vivre? Pas encore l'otage dont elle mesure l'absurdité et c'est sans doute cette capacité à se projeter dans ce sinistre rôle qui l'empêche d'y entrer avec soulagement et cette espèce de sérénité qui est celle de la femme réduite aux dimensions de l'homme, écrasée d'univers. Elle en est au moment de la plus grande douleur, elle se mesure encore avec ce qui l'écrase, sans illusion sur la suite mais incapable d'admettre ce qui occupe maintenant toute la réalité.
Je vois Fleur, fruit de mon imagination, conséquence de ma raison, et j'essaie de croire à cette douleur d'homme touché par la mort. Elle est en quête d'un peu d'aventure, pas trop d'aventure, juste ce qu'il faut pour entrer un peu dans l'ivresse qui est permise à tout le monde, un peu fuyante en avant parce qu'elle ne soutient pas la comparaison avec les mots, juste avant de me croire poète. J'écris des quatrains sur les serviettes en papier que les touristes emportent dans leurs bagages. Elle en a toute une collection. D'où me vient cette facilité? Je ne réponds jamais à cette question, de peur de débucher le diable qui est en moi, antithèse du dieu dont je n'ai pas voulu lorsque j'ai commencé à avoir peur de la vie et que j'ai compris que je ne pourrais pas compter sur mes semblables pour me consoler. Elle rit. Elle a de belles dents dans une belle bouche et elle parle cet espagnol qui est propre aux français, comme si le français s'efforçait de parler un espagnol qui ressemble d'abord à sa langue et qui ensuite doit être compris par les espagnols. Dans cet ordre.
Elle ne me regarde pas comme une femme regarde un homme. Mes poèmes dégringolent de mon front et je lui plais comme ça. Elle s'attarde à peine à regarder mes bras de jeune fille et la rougeur discrète de mon nez, ne voit pas ou semble ne pas voir à quel point mes épaules sont porteuses d'éternité, porteuses de la même fécondité qui est la meilleure attente devant l'infini. J'ai beau lui montrer l'éternité de mon sexe, le dépassement intolérable qu'il représente pour la normalité, elle sourit en secouant la tête, prononçant le nom de l'ennemi: Olivier. J'ai envie de la violer pour éviter de la battre. Mais je souris moi aussi, moi dont toute la gloire contient dans une serviette en papier couverte de quatrains qu'on vient chercher de loin avec l'espoir de pouvoir jeter au moins un coup d'œil sur mon phallus de théâtre. Moi le poète priapique condamné à servir plus riche que moi, simplement heureux de posséder une langue de style et une queue de rêve, un peu troublé de me réduire aux dimensions d'un spectacle rentable, à peine désolé de n'opposer qu'une transparence de femme à l'eau de l'amour qui n'est pas pour moi.
Mais je joue avec mon sexe comme je joue avec les mots. Ça n'a pas vraiment d'importance. C'est une manière de passer le temps. Je vieillirai sur ce chemin, virtuose et prolifique, n'ayant touché à la vie que du bout des doigts et l'ayant laissée s'enfuir finalement au moment où tout ceci commençait à ressembler à un rêve. Veut-elle un quatrain pour fêter ses yeux? À les voir si beaux et si profonds (deux qualités indispensables au regard sinon plus rien n'existe), je comprends qu'elle tienne tant à les associer à ceux d'Olivier, qui est un champion du regard. Elle préfèrera toujours un champion du regard, qui semble avoir quelque mérite de l'être, à un phénomène de l'apparence sexuelle, qui n'est qu'un dépassement de l'imagination, utile à ses heures mais en cas de crise nerveuse seulement. C'est à peu près le sens du quatrain que je lui remets. Elle rit, jolie et facile pourtant, me baise un doigt pour remercier et enfouit la serviette quelque part dans le peu de vêtements qu'elle oppose avec humour à mes tentatives de toucher sa peau récalcitrante.
Encore une qui me fuit, encore une qui m'aime en passant, une de plus charmée et charmante, inoubliable sans doute dans le rôle de la passante. Il faut que je me taise alors, rejoignant la murette à la limite de la terrasse, ce qui libère une chaise. J'ai le privilège de pouvoir m'asseoir à la table des clients, comme une putain qui fait son travail et rien de plus. La terrasse de l'hôtel, fraîche et ombragée comme un jardin anglais, c'est le trottoir de mes talents. Je m'y exerce dans l'attente d'un voyage. Je peaufine mon sujet en amusant la galerie. J'avais raison de m'appliquer. J'ai toujours eu raison de rechercher la forme, non pas parfaite, mais propre à me rendre le service que j'attends de moi.
Et Anaïs était venu cueillir la fleur que je jouais pour elle. Enfin, elle pouvait la cueillir pour l'offrir à New York ou à la poésie américaine ou à n'importe quel ami en souvenir d'une époque passée qui n'était pas la mienne. Anaïs charmée par une première épigramme, cherchant à traduire la pointe, n'y parvenant pas et riant de son impuissance à faire de moi un Américain comme les autres. Anaïs pensive, se croyant seule, les yeux perdus dans un lointain simulé par la peau de ses mains, la mâchoire crispée comme si elle voulait y retenir les mots, pour les donner tels quels quand ce serait le moment. Est-ce qu'Olivier sait cela? Est-ce que son cerveau de relique d'une civilisation perdue est capable de comprendre que le chemin de la mort n'est pas n'importe quel chemin, que New York n'est qu'une chance parmi d'autres, et que le peu d'amour, l'amour à peine osé, à peine entrevu, offert goutte à goutte, est la meilleure de ces chances et que c'est par là qu'il faut commencer? Anaïs ne sent-elle pas à quel point je suis proche de cette perfection?
Voir Olivier nu, couché comme une femme, croyant que c'est en imitant la femme qu'il va arriver à convaincre Anaïs qu'il est celle qu'il lui faut, Olivier nu comme un enfant, le détestable enfant qui veut voir New York parce que je l'ai fait rêver de New York en lui expliquant la signification de mes propres rêves, Olivier nu comme l'homme qu'il cherche à devenir, percé d'un secret et capable de l'écraser de silence et de pierres, homme vaincu pour l'instant, pénétré par l'absence d'homme, jouant le jeu de la femme, visitant son propre cul pour ne rien oublier de son humiliation nécessaire.
La jalousie est en train de détruire mon cœur. Je n'essaie plus de comprendre ce qui arrive. Je n'en parle même pas avec ce détachement vocal qui est la nécessité première du chant. Je m'en prends à Fleur pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la réalité. Elle ne cherche que mon spectacle. Elle le connaît et elle l'apprécie. Qu'est-ce que je veux de plus? La posséder? Posséder cette chair qui n'est pas la mienne? Rejoindre des préoccupations qui tourmenteraient le fragile équilibre de ma raison? Toucher la caresse pour y trouver quoi? Elle est faite pour le regard, autant que moi. Elle est le spectacle symétrique. Elle règne par absence de reflet. C'est moi à l'envers, c’est-à-dire illisible, incompréhensible, pure forme que je n'atteins pas. Je veux simplement la voir nue, la mesurer avec la dimension d'Olivier, m'offrir à cet écartement, à ce remplissage, à cette caresse de trou, à cet abandon de regard.
La voir nue, non pas au bord de la piscine où elle est une femme comme les autres, mais recevant Olivier, acceptant la nudité d'Olivier, se remplissant le sexe du sexe d'Olivier, nue, ouverte, trompeuse, craintive, au bord de l'ivresse sans jamais la trouver, connaissant tout de l'ivresse pour n'en avoir jamais brisé le reflet d'eau.
Olivier, prends cette sœur. Son voyage est conforme à l'idée que tu as des choses et des êtres. C'est Paris au lieu de New York. Laisse-moi New York. Ne m'emprisonne pas dans la jalousie qui n'est pas digne de moi, la jalousie qui m'enfonce la tête dans la boue de mes entrailles d'homme. Elle t'offre Paris. Le Paris des petits-bourgeois et des grands sentiments. Laisse-moi la poésie à New York, laisse-moi lécher les bottes des artistes véritables.
Anaïs! Anaïs! Qui s'occupera de ta mort?
Voilà ce que je suis en train de penser quand s'amène Pierre, nu jusqu'à la ceinture de son bermuda jaune et noir, parlant de chasse ou de pêche, de tennis ou de golf. Il me salue à peine, trop heureux de soustraire Fleur à ce qu'il pense être mon ambition de loustic, et il prend la place que j'occupais en face d'elle, levant le bras pour que je satisfasse illico à son désir de bière et de tapas. Je tire une serviette, trempe un cure-dent dans le verre que la femme me tend en riant et m'apprête avec cette plume à décocher les flèches de mon arc poétique. Mais Pierre secoue la tête, en riant lui aussi et il me chasse comme un domestique. Je froisse le papier, brise le cure-dent, lape un peu le vin que Fleur m'offre pour continuer d'offenser Pierre et Pierre me tapote le dos en répétant sa commande, toujours riant de n'amuser que sa femme, de l'amuser dangereusement au bord de la haine qui prend corps. Il y a de la haine dans les yeux de Fleur.
C'est sa réponse à la jalousie de Pierre qui veut encore la posséder, mais elle est contraire à l'équilibre, comme le vent trompeur qui change de sens et renverse le rapport de force. Elle ne plie pas, elle ne pliera jamais, elle est incapable de souplesse par manque d'amour. Elle n'est pas aimée et elle n'aime pas. Elle cherche l'amour avec les moyens du plaisir. Elle connaît mieux le plaisir. Elle l'attrape quelquefois. Alors elle en fait ce qu'elle veut, le temps que ça dure, le temps que ça passe et que ça se reforme, presque par instinct, en tout cas sans qu'elle y puisse rien changer. C'est la femme qu'il a épousée et il s'en veut de l'avoir laissée occuper tout le champ dès le début, offensante et ingrate, belle et désirante, beau sexe en forme de femme, flatteur compte tenu du regard des autres mais impossible à maîtriser dans le sens de la parfaite possession de son âme de garce. Son corps est la meilleure image de ce qu'il pense du sexe maintenant, ou de ce qu'il croit penser, de ce qu'il faut croire sous peine de désespoir total et définitif, l'image de la perfection posée à plat sur la table de dissection, merveilleuse et dégoûtante, adorable et blessante, mortelle si on oublie de compter le temps, ce qui arrive toujours, ce qui est en train d'arriver tandis que sa main descend sur mes fesses, caressante maintenant, cherchant le sens de l'offense à lui retourner, ce qui la fait rire aux éclats.
Elle vide un autre verre qui l'empourpre d'un coup et elle tourne la tête vers les montagnes, ayant oublié ce qu'elle vient de paraître, pensant à autre chose, laissant la main de Pierre sans signification, sans réponse si c'était une question, sans réplique s'il avait voulu l'offenser à son tour. Il se recroqueville sur sa chaise, tête baissée sur le quatrain que j'ai posé sur le bord de la table, n'ayant pas perdu mon temps. Il sourit un peu et répète sa commande d'une voix monotone, la ponctuant d'un remerciement qui me chasse mollement.
Dans la cuisine, je m'amuse à penser que nous sommes au moins deux à souhaiter la mort d'Olivier, avec la différence toutefois de l'amour. Elle n'aime pas Olivier, elle le veut pour jouer. Anaïs aime Olivier, elle n'y peut rien. C'est une sacrée différence. En tuant Olivier, je tue l'amour d'Anaïs, je blesse à mort toutes ses raisons d'aimer. Si Pierre tue Olivier, elle le remplace, et il ne gagne rien sur la vie sinon le pouvoir de tuer encore avec la même facilité. Mais tuer Olivier, ce n'est pas simplement tuer Anaïs ou renouveler la femme qui n'a besoin de personne pour exister. Qui sait qu'Olivier est véritablement amoureux et qu'il est aimé comme peu d'hommes le sont? Moi, je sais. Je suis le témoin gourmand de cet amour réciproque. C'est la troisième raison de croire en la mort prochaine d'Olivier, crucifié seul sur le bord d'une route qui n'était pas la sienne et qu'il a emprunté à cause d'un manque d'amitié.
Mais l'amour et l'amitié ne font pas bon ménage, ça tout le monde le sait. C'est toujours l'amour qui trahit l'amitié. L'amour d'une femme, l'amour de l'argent, ou de la gloire ou de n'importe quelle raison de vivre ou de se croire capable de vivre le plus longtemps possible. La liste n'est pas longue et elle est connue de tous. On ne trahit pas l'amour qui est toujours sujet. On lui ment, on l'oublie, on s'y perd, on n'y croit plus, on l'examine avec trop de recul, mais il n'est jamais que le sujet et le verbe, il contient tout de ce que ce genre de mot est sensé traverser de son éternité (autre sujet-verbe): destin, origine, nature; à quoi il est possible de répondre par d'autres mots qui requestionnent, et ainsi de suite, descendant la pente de la signification vers l'expression infantile, ou sénile, qui borne la vie avec une simplicité de stèle. Si jamais on a été capable de s'élever aussi haut que l'on dit. Et l'on dit toujours plus que ce qu'on a réellement vécu, et toujours moins que ce qu'on a effectivement rêvé. Le problème c'est ce bornage que l'on quitte d'un côté par le pouvoir d'une éducation qui se donne comme seule culture et que l'on rejoint pour le dépasser à l'autre bout d'une vie où la jouissance, la contestation et l'intranquillité ont damé le pion à leurs contraires et approchants. Et que tout ceci soit conditionné par l'existence d'une femme est une idée parfaitement insupportable. D'où le peu d'égard où on me trouve, pour le sentiment de la trahison en matière d'amour.
Si j'ai une raison de tuer Olivier, c'est parce qu'il a trahi notre amitié. Pierre ne peut pas en dire autant. Il s'en prend à l'amour avec les moyens de la dignité. Quant au troisième suspect, je n'en dis rien pour le moment. D'autant qu'Olivier n'est pas encore mort. Il est loin d'être mort. Il ne dort même pas. Il sourit vaguement quand j'entre dans la chambre. Est-ce par pudeur qu'il a revêtu un slip? Il est en train de s'interroger sur la signification des mots dans un livre qui n'est pas écrit dans notre langue et qu'Anaïs traîne toujours avec elle, le posant sur chaque table où elle s'est assise pour boire un verre ou reposer son dos fatigué. Elle l'ouvre rarement si j'en juge par ce que je sais. C'est l'accompagnateur des quelques pas qui la désoccupent dans l'hôtel ou plus loin sous les oliviers dont l'ombre n'est qu'une espèce de lumière atténuée. Olivier feuillette sans comprendre, regarde peut-être des images ou mesure l'importance des titres. Il est absorbé dans son ignorance, ne cherche rien de précis, ni même une conclusion provisoire, ne s'attache pas à reconnaître la distance qui le sépare de la moindre connaissance.
Comment Anaïs peut-elle l'aimer? Je ne demande pas pourquoi, parce que cela saute aux yeux. Mais comment? Comment aimer cette image, cette simple reproduction d'un certain sens de l'histoire? Comment accepter à la fois l'apparence et la certitude de s'être trompé? Il n'est pas question du seul plaisir. Le désir est ailleurs, indéchiffrable, venu de loin, transporté avec la peur de le perdre en cours de route. Comment se réfère-t-on à un reflet d'ombre? Qu'est-ce que l'amour y trouve, transparence ajoutée à la transparence, trouée d'ombre dont la moindre est inexplicable, jet de lumière et d'eau impromptu, musical pour peupler le silence d'autres ombres qui annoncent la nuit totale, jusqu'à ce que ça arrive, Anaïs, la dernière nuit, il en faut une? Je pose des questions. Je ne réponds pas. Je suis dans l'attente. C'est ma manière de chercher à comprendre. Parce qu'il faut que je comprenne. La jalousie n'est qu'une épreuve. Elle a son histoire et elle n'explique rien. C'est une action sur la réalité inattendue. Un signe d'espoir.
Et Olivier en petite tenue qui fait craquer les pages épaisses de ce livre vidé de sa signification par le seul silence d'Anaïs qui repense sa mémoire, ne fouillant rien, ne classant pas, n'enfilant pas les perles les unes après les autres, plongeant sa main dans ce collier répandu et bourrant ses poches de mourante avec une impatience qui ralentit la vie jusqu'à la presque immobilité, jusqu'à l'hystérie qui est la seule conclusion possible. Anaïs qui ne me regarde plus avec les yeux de l'amour, Anaïs qui trompe sa conscience d'être doué de la parole, si c'est à cette existence linéaire que se résume l'essentiel et si c'est de cette manière que le silence impose ses lois. Je sais qu'il n'est plus question de sexe, je sais qu'il ne sera plus jamais question de traverser le plaisir verticalement jusqu'au fond de ce qu'on peut supposer être l'âme. Le désir s'est rapetissé, il s'est limité pour toucher à peine les bords du mot qui le donne à la parole, focalisant une image du bonheur rendu intranquille par l'approche de la mort, dans les limites de laquelle le noir et bel Olivier peut contenir tout entier, docile et insuffisant, mais attentif, capable de mesure, supportant l'immobilité avec ce courage qui est toujours la force des belles images de l'homme dans l'histoire de l'homme. Accrochable. Olivier est accrochable. Je ne le suis pas. C'est ce qui explique le choix d'Anaïs.
Et mon amour ne supporte pas cette idée, cette concurrence qui le diminue, cette obéissance à la mort qui triomphe. Olivier ne pense pas à la mort. Anaïs ne lui en a pas encore parlé. Elle sait trop ce qu'Olivier en pensera. Il aura vite fait de choisir entre la peur de la maladie et le rêve de New York. Elle ne pourra pas lui communiquer sa joie sans mensonge. C'est ce qui le rend morose. Mais il ne me regarde pas. Il ne recherche pas ma complicité. Il veut oublier toutes les références à notre amitié. Il se tait, et ce silence m'écrase jusqu'à la douleur, une douleur d'écorché vif, une souffrance qui ne peut pas faire autrement que de laisser entrer le cri dans son regard, un cri atroce qui est la seule manière de dire non à la mort qui n'est pas encore la mienne, mais que j'aurais comprise, accompagnée et peut-être même rejointe avec la même force. Parler à Olivier est en ce moment la chose la plus difficile du monde. L'oiseau sauvage ne s'entretient qu'à distance. Il n'est complice qu'en fonction du respect de cette distance, sinon il s'envole et il augmente la distance à tel point qu'il n'y a plus de communication possible. Il a refermé la porte de la cage avant de mettre en évidence son sens de la liberté. Mais on voit très bien à travers les barreaux, n'est-ce pas Anaïs? On voit tout ce qui se passe. L'oiseau qui fait l'oiseau, bonheur inaccessible, à peine esquissé, mais délicieux et tranquille; et l'insecte dont l'apparence n'est après tout qu'un squelette extérieur, beau et inutile, figé et intranquille. L'insecte est une négligence mais comment ne le négligerais-tu pas? Tu ne me reviendras plus. C'est la seule certitude. On ne revient jamais vers l'ancien oiseau qui s'est métamorphosé en insecte. Jamais on ne retourne d'où il vient. Sauf pour se soigner de l'insupportable nostalgie qui est la nourriture des imbéciles. Même dans ce cas je voudrais de toi. Mais que peux-tu comprendre de cette attente quand la douleur t'arrache une grimace épouvantable?
- Qu'est-ce qu'elle a? demande Olivier.
Il n'a pas besoin de le savoir, ce que tu as. Laisse-moi au moins un secret à partager avec ton silence de bête blessée.
- Qu'est-ce qu'elle a? répète Olivier et j'ai envie de lui dire que ça ne le regarde pas, qu'il est en train de piétiner mes fleurs, que je suis capable du pire à cause de ça.
Je ne pense même plus à ta douleur de malade, à son atrocité. Je laisse ma jalousie parler à ma place et je dis à Olivier que je ne sais pas. Il veut savoir lui.
- On dirait quelqu'un qui va se mettre à pleurer, dit-il avec cette pertinence qui est un trait de plus de son intelligence cachée.
- Rien ne la fait pleurer, dis-je.
Et je le pense. La douleur est un coup de poing sur le mal qui saigne d'un coup et ça se voit. On a dû lui expliquer le déroulement précis de la maladie, dans son Amérique, et elle sait exactement où elle en est. Telle douleur, à tel endroit et avec telle intensité, à mettre en équivalence avec le temps qui reste à vivre. Les Américains aiment bien savoir ce genre de choses. Il faut dire que leur dieu n'est pas une fatalité. Contre la mort, je préfèrerais opposer des remèdes, même sorciers, pourquoi pas? Olivier ferait la même chose que moi. C'est le même sang qui coule dans nos veines. On a simplifié tellement de choses dans l'existence quotidienne, tellement assuré la simplicité de l'histoire que tout le monde connaît de la même façon. S'il savait, Olivier proposerait des remèdes et il irait les chercher dans les pires chaudrons, il les ramènerait de la crasse qui est la même depuis longtemps, et il n'expliquerait rien, ne cherchant pas à convaincre, étant convaincu lui- même. Il ferait l'oiseau pour s'enfuir et il aurait assez bon cœur pour proposer les services ridicules de la médecine qui a sa préférence. Voilà ce qui finirait de détruire le cœur d'Anaïs. Voilà ce qui ferait d'elle le quatrième suspect, à coup sûr.
Mais ai-je parlé à Olivier? L'ai-je transformé moi-même en victime de mort violente? Peu importe ce que j'ai dit ou ce que je n'ai pas dit. À ce niveau du récit, ce qui compte, c'est la probabilité, non pas sa mesure qui n'est pas l'affaire de la littérature, mais sa présence certaine, son omniprésence, en quoi elle affecte une totalité qui rend possible le meurtre, désignant la victime avec certitude, et acceptant le doute, clair et vivace, quant à l'identité de son assassin. Évidemment, on ne sait pas tout. On sait qu'Olivier va mourir. On ne sait pas pourquoi, on connaît un certain nombre de raisons, on va en découvrir d'autres, on n'a pas encore les moyens de juger, ne pouvant tracer le trait séparateur qui distingue nettement l'accompli de l'inaccompli. Quel dommage que notre langue ne sache pas suffire à l'exprimer par la seule force de ses aspects! Mais puisque tout récit raconté à la première personne est forcément la confession qui justifie le mal, continuons d'avouer sans vergogne.
Pauvre Olivier encore nu, où est la solution à ton problème de mort prochaine? Car il faut que tu meures, d'un coup, il faut que ta mort soit la description du texte, la morale l'exige.
Je suis en train de m'amuser à cause de la facilité avec laquelle je décide de mettre à mort l'ami de toute une vie, quand Anaïs revient dans la chambre avec le même air triste et douloureux. Elle ne sait pas ce qui lui a pris. Bien sûr. Personne ne peut le savoir, en dehors de nous deux. Enfin, elle sait mieux que moi, dans la mesure où elle est capable de savoir exactement où elle en est. De mon côté, je sais et je n'attends rien. Peut-être parce que je n'y crois pas tout à fait. Elle me regarde, comme si j'avais dit quelque chose, puis se ravise en constatant son erreur. Non, je n'ai rien dit. J'ai souhaité la paix pour tout le monde. J'ai souhaité une paix inquiète parce que je n'en imagine pas d'autre.
Olivier rit en secouant la tête. Il ne me trouve pas à la hauteur des poèmes qui me rendent si sociable. Est-ce que je dois me vexer?
- Non, dit Anaïs, Olivier a voulu dire autre chose. N'est-ce pas, Olivier?
Autre chose oui. Une espèce de vibration qui l'a touché. Il connaît mes sentiments. Il ne sait rien de ma rage. Il ne soupçonne pas ma volonté. Il sent que je suis devenu son ennemi. Il en souffre, mais c'est la nostalgie qui l'inspire. Il souffre parce qu'il est nostalgique. Et non pas inquiet. Son inquiétude serait encore un signe d'amitié. Et je serais capable de m'accrocher à ce reste tremblant. Il n'en sait rien. Que peut-il savoir de ce qui n'habite pas le territoire étroit de sa volonté de vivre? Je ne le tuerai sans doute pas. Je n'aurai pas cette force divine, pas à cause des conséquences, qu'on classera dans l'ordre social et mental sans me demander mon avis, ce qui est une preuve de plus que l'unité de mesure n'est pas l'individu mais son semblable. C'est sans doute que je n'ai aucun goût pour les solutions définitives, qu'il me paraît atroce de ne pas pouvoir au moins corriger le sens d'une exécution, et cette fois pas à cause des hommes, mais parce que c'est comme ça. Sinon j'aurais tué et ressuscité la plupart des gens que j'ai rencontrés. Mais qui est la mort si elle n'existe pas?
Non je ne tuerai pas Olivier, et il est probable qu'Anaïs non plus ne le tuera pas, même si je la laisse dans cette direction. Reste Fleur. Ce texte est une vengeance. Je veux d'abord brouiller les pistes. Rendre impossible chaque début de vérité. Mentir. Voir Olivier nu comme il arrive à l'être, voir sa copie conforme se former dans le cerveau finissant de l'écrivaine américaine, voler cette image le temps d'en comprendre toute la portée et avec elle dans la tête, descendre l'escalier et rencontrer Fleur qui monte presque nue, provocante, chercheuse de conflit, avec ce sourire de mort prochaine sur sa bouche de rêve et dans ses yeux de cauchemar. On se croise et elle pince le nez, pour accentuer la sympathie de sa bouche et ses yeux s'en trouvent plus beaux. Je me mets à aimer son aspect de pute brouillonne, de salope qui mélange tout, de garce qui met le nez dehors pour renifler l'odeur de ses audaces. Je fais bouger à mon tour la bouclette qui me sert de mèche et elle s'arrête pour s'en étonner, s'approchant pour regarder ma tempe et souffler dessus doucement.
Vin de Málaga, au goût de raisin et d'alcool. Odeur des dents, comme le goût d'à peine un peu de sang. Sa joue est brûlante. Elle s'éloigne de nouveau, s'arrête encore et me parle en français, puis en rit, dit qu'elle ne sait plus ce qu'elle dit, qu'elle est bourrée, et que Pierre est en train de se bourrer, et que ce soir ils seront tous les deux bourrés et qu'ils vont faire un sacré bruit avant de pouvoir faire l'amour comme il faut. Elle me montre son sein, soulevant la chemise d'une main tremblante. Beau sein, sans doute le plus beau, inimitable encore. Je le dis. Elle répond qu'elle sait. Elle ne sait pas grand-chose de la vie, mais elle est parfaitement consciente de sa beauté, et cette connaissance ne lui est d'aucune utilité. Elle est tombée dans tous les pièges. Un jour, elle ne le supportera pas et elle se jettera par une fenêtre. Mais pas ce soir. Ou alors il faudra attendre de ne plus être belle. Est-ce qu'on enlaidit en vieillissant? Je n'en sais rien. Ici, toutes les vieilles sont laides et les jeunes sont jeunes. On peut tout désirer en matière de beauté. D'ailleurs elle me trouve franchement moche. Je m'en étonne. J'ai l'air d'une fille et en plus j'ai l'air de me moquer de tout le monde. Elle n'est pas du tout excitée par les dimensions de mon sexe. Elle ne croit pas à ce genre de beauté. Elle parle d'expérience. Sinon elle ne parlerait pas. Au moins je suis poète. Pas un grand, mais poète tout de même. Ça n'est pas donné à tout le monde. Et c'est très beau, ce que j'écris. Flatterie mise à part. Je remercie la dame et propose de l'accompagner à sa chambre. Elle veut bien si je ne l'oblige pas à me regarder. Pendue à mon bras, trébuchante et malade, elle a l'air d'une femme comme les autres.
À la porte de sa chambre, elle s'amuse à souffler dans ses cheveux, ce qui la fait rire aux éclats. On entend des protestations. Elle continue de souffler, étouffant son rire dans les mêmes cheveux. Si j'entrais? Elle pourrait au moins m'ajouter à son expérience. Vite fait, bien fait. Elle rit, sa chemise s'ouvre. Mais bien sûr on a tout l'été devant nous. On fera l'amour quand elle sera à jeun. Elle a trop peur de tout oublier. Elle rit encore, je fais tomber la chemise. Et puis elle a trop peur que son mari arrive au bon moment. Est-ce qu'il faut dire: le mauvais moment? Il faut que je réponde à cette question, que je l'empêche de rire comme une folle.
Elle est nue maintenant, nue et stupide. Quelqu'un pourrait arriver à ce moment-là. Mieux vaudrait que ce soit Pierre. Il n'y aurait pas de scandale. Je la pousse contre une console, vois son cul étrangement rouge dans le miroir et je la soulève pour l'asseoir. Elle n'imaginait pas que je pusse la soulever avec autant de facilité. Je la pose, j'entre entre ses cuisses, je touche le sexe ouvert, elle grimace. Elle avait dit à jeun. Quand elle est ivre, elle ne sent rien. C'est juste bon pour son imbécile de mari. Est-ce que je peux faire ça tout seul? Je jouis d'un coup, vite, au fond de son sexe mou et tendre. Elle s'endort sur mon épaule. Je l'ai presque violée. Allons donc! Je l'ai violée.
Dans la chambre, je la jette presque sur le lit. Elle touche son sexe puis regarde sa main. Si je l'ai fait? Devine. Que je le dise de façon plus claire? Qu'est-ce qui est clair? Qu'est-ce qui ne l'est pas? Je souhaite simplement lui avoir fait un enfant, ou lui avoir donné au moins un peu de la maladie d'Anaïs. Qu'est-ce qu'elle sait de la maladie d'Anaïs? Je m'assois sur le lit et je caresse son ventre. Je lui parle de la maladie d'Anaïs. Une terrible maladie dont on sait tout, sauf la soigner. Elle rit. Gilles est mort à cause de cette maladie. Don Guillermo aussi. Olivier en mourra. Est-ce que je l'ai? Non. Personne ne l'a ici, sauf Anaïs. Elle va mourir cet hiver. Elle parle de l'été prochain comme s'il allait lui arriver. Mais elle ne parle pas du printemps. Anaïs ne veut pas être triste. Oui, c'est une écrivaine. Je n'ai rien lu de ce qu'elle écrit. Je le lirai plus tard, quand elle sera morte. Non pas par nostalgie. Il faut que je reparle de la nostalgie. Je parle tout le temps de nostalgie. J'accroche des nostalgies à tous les pans de mon histoire. Ça doit vouloir dire quelque chose de précis dont le sens m'échappe pour le moment. Oui, il y a un temps pour chaque chose qui doit arriver de toute façon. Si ça n'arrive pas, c'est que ça n'a pas compté.
Est-ce que je peux lui refaire l'amour? Elle plaisante. L'année dernière, je l'ai fait six fois de suite à une touriste allemande qui avait le plus gros derrière que j'ai jamais vu. Elle écarte les cuisses, essaie de lever les jambes mais elle n'en a pas la force. Je plie ses jambes, doucement, je pousse les genoux, ce qui soulève le cul, et je m'enfonce une fois encore dans son corps de rêve. Je ne rencontre aucune tension, elle ne m'offre que la même mollesse, la même lenteur où je m'écœure encore une fois, vite, et elle s'endort de la même manière, cette fois la tête renversée, la bouche grande ouverte, les yeux ouverts mais éteints. Je l'abandonne. Nue et déserte. Molle comme une flaque. Épaisse maintenant. Juteuse encore. Ses jambes pendent au bord du lit, à peine écartées, les pieds ne touchent pas le sol. Je ferme les volets sans bruit. Une voix chuchote en bas. C'est la servante qui a le temps de me dire:
"Le Marocain vient d'arriver. On a besoin de toi."
Le Marocain. Le Marocain et sa femme. La plus belle femme du monde. La seule femme. Ils arrivent de Cordoue sans doute. Ils arrivent toujours de Cordoue et ensuite ils vont dans le sud de la France. Que viennent-ils chercher dans ces montagnes? Je n'en sais rien. Ils arrivent dans leur voiture dorée, la servante les installe dans le salon où ils se mettent à siroter un jus de fruits glacé, trempant leurs doigts dans des sucreries et regardant toujours en arrière comme pour s'assurer que tout va bien. C'est un homme gros et gras, presque noir, avec des lunettes rondes et un regard hérité de son ascendance juive. Il sourit presque toujours, ou alors il a l'air sévère de quelqu'un qui se pique à propos d'une chose intolérable. Il tapote sans arrêt les mains croisées de sa femme, croisées sur les genoux, ou sur la poitrine, ou sur une hanche. Il lui parle toujours à l'oreille et elle sourit en l'écoutant. De quoi sourit-elle? De ce qu'il lui dit? De la manière dont il le lui dit? Ses pieds sont si petits.
- Tu es un garçon ou une fille, toi?
- Un garçon.
- Tu es un garçon? Hé bé!
Premier dialogue avec Saïda.
C'était il y a deux, trois ans. Le même soleil en tout cas. À la même époque. L'hôtel se peuplait de retrouvailles à peine étonnées. Ou alors on faisait connaissance, avec prudence, un peu guindé pour marquer la différence, préparant doucement la mémoire au changement peut-être accepté, ou même recherché puisque c'est un hôtel qu'on avait choisi pour se reposer, pour se recomposer une figure digne de la géométrie sociale. Ceux qui se connaissaient déjà étaient entrés dans la conversation bruyante qui les amalgamait lentement, les autres faisaient des observations discrètes à leur conjoint, le sourire immobile, l'œil traqué, cherchant l'approbation non pas de ce qu'ils venaient de conclure un peu vite par rapport à leur connaissance imparfaite des lieux, mais de leur sens de la distance respectée avec application, en conformité avec ce qu'on attend de l'individu mal éclairé par sa propre lanterne et soucieux de l'éclairage social, toujours dans l'optique d'un renouveau qui n'est en fait qu'une amélioration sensible.
Je venais de surprendre Saïda nue sur le seuil de la porte de sa chambre. J'avais une valise sous chaque bras, la clé entre les dents et deux énormes poufs sortaient de mes mains comme des excroissances de ma surprise et de mon adhésion totale à une beauté étrangement ronde, lisse, égale, de petite taille, bien éclairée, sans ombres disgracieuses, sans ces éclats de lumière qui gâchent le corps de la femme, le sexe centralisateur mais avec discrétion, à peine triangle, plutôt nuage de poils et de sueur discrète, où se joignaient les fortes cuisses, le ventre comme un disque qu'elle étreignait pour retenir son cri. Elle ne cria pas cependant, à mon grand soulagement.
Je craignais d'être écrasé comme un moucheron par son lion de mari qui à coup sûr ne confirmerait pas la fable. Si elle criait, ce n'est pas dans une sympathique toile d'araignée que je finirais mes jours. J'étais croqué d'avance. Or, elle ne ferma pas la porte. Elle arracha un peu son habit à une chaise, et il tomba sur elle avec exactitude. Elle sourit, s'entourant dans une ceinture de mousseline et de perles, et je me rappelai soudain notre conversation étroite dans l'escalier que je montais devant elle, naturellement.
- Tu es un garçon ou une fille, toi?
- Un garçon. (Cela dit presque sans hésitation, comme si je m'attendais à ce qu'on exprime ses doutes ou le simple étonnement causé par la féminité qui ne s'accorde pas avec la voix.)
- Tu es un garçon? Hé bé!
Esprit moqueur par nature, encline à chatouiller agréablement les défauts que la même nature a composé exprès pour vous. Mais la netteté de ma réponse atténuait beaucoup la moquerie qu'elle m'avait destinée par pure sympathie. C'est en fille qu'elle avait accepté de me voir, n'entrant dans un habit que par principe, que relativement à son mari et à ce qu'il drainait au niveau de sa sociabilité craintive.
Je n'avais pas eu le temps d'observer ce gros homme dans le salon de l'hôtel où il s'était enfilé deux jus d'oranges mêlés de glace et de fruits confits. Il y avait des graines de pin autour de sa bouche et un filet de sucre sur le menton. Le col de sa chemise était trempé de sueur. Il mâchait en silence, n'ouvrant la bouche que pour boire aussi silencieusement ou pour y fourrer un de ces biscuits secs que je ne voyais pas dans sa main qui ne m'apparaissait qu'au moment d'atteindre la bouche. Je n'ai regardé que la tête, de profil et par derrière. Je n'ai pas pris le temps de faire la connaissance de son corps.
C'est que Saïda offrait ses pieds et ses mains et que son visage nu me fuyait. Il est resté dans le salon, coincé dans un rotin silencieux et j'ai précédé Saïda dans l'escalier. Dans le couloir, par contre, après m'avoir interrogé sur la nature de mon sexe, ce qui était peut-être pour elle une manière de se renseigner sur ma vie sexuelle, elle s'est amusée à deviner la porte de sa chambre. Elle ne l'a pas trouvée. Elle ne pouvait pas trouver la porte cachée qui était devenue la sienne. Je lui ai montré cette petite curiosité architecturale, et elle a écarquillé des yeux noirs pour exprimer son enchantement.
Maintenant elle remonte le même escalier, badine encore un peu avec moi, à propos de rien parce que le temps a changé notre amitié, et elle ouvre la porte cachée, me chassant gentiment aussitôt que j'ai posé les valises sur le lit. Je redescends dans le salon, pour revoir l'envers du Marocain dont on devine, à voir le mouvement régulier de son cuir chevelu qui semble vouloir se rejoindre sur le haut du crâne, qu'il est encore en train de manger et de boire, regardant fixement devant lui le groupe de ceux qui se connaissaient déjà et qui l'ont exclu, pour des raisons purement raciales, de leur communauté impitoyable. Il a beau être le seul honnête homme de cette troupe qui ne représente rien sinon sa propre existence, piètre théâtre toujours recommencé, il n'a même pas eu droit à un peu de respect, ne serait-ce qu'un salut du bout de la main, discret et sans conséquences sur la pensée. Il est resté seul à mâcher et à boire, penché sur ses cuisses, les coudes sur les genoux, une main tenant l'autre genou, et l'autre chargée d'alimenter son gros corps d'étranger en vadrouille.
Je le connais mieux maintenant. Depuis le temps, j'ai fait mieux que regarder son profil de masse d'armes et sa nuque de fenêtre fermée. C'était le soir même de leur première arrivée. Je les avais installés elle et lui au beau milieu de la terrasse, entourés des ennemis de leurs corps et ils ne semblaient pas mal à l'aise, tant elle était enjouée, ne prenant personne à témoin, mais plus adroitement jouant le rôle parfait de la femme d'un homme. J'étais le producteur involontaire d'un spectacle aux sources des malheurs de l'Europe et elle avait parfaitement compris que c'est à elle qu'incombait la responsabilité de tirer l'épingle du jeu, non pas pour montrer à quel point elle était adroite en matière de comportement social, mais plutôt pour s'amuser d'une blessure qui n'était ni la sienne, ni celle de son peuple. Son mari la regardait en souriant, immobile, indestructible, lourd cependant, et mal à l'aise dans cette étroitesse de sens. Je m'approchai alors, comme il est de coutume que je m'approche des nouveaux venus, creusant le silence d'un coup, ramenant à mon cirque toute l'attention éparpillée jusque-là malgré la sensation commune causée par la présence des deux Arabes. Je dansais pour elle.
- Maintenant, le poème! dit son mari. Le poème et qu'on en finisse avec ça!
Il s'était approché de la table autant qu'il pût et franchissant son gros ventre, il extrait une serviette du distributeur et me la tendit.
- Essaie d'être bon! dit-il.
Pourquoi me parlait-il de cette manière? Il prenait tout le monde à témoin et il me conseillait d'être un bon poète. J'écrivis d'un coup le quatrain que j'avais préparé pour eux, ne prenant pas le temps de laisser sa place habituelle à l'inspiration qui était ma meilleure complice, compagne inséparable que je frustrai à cause de mon impatience et qui me pinça le cœur pour me le reprocher. Le Marocain m'arracha la serviette des mains et dérogeant encore une fois au rituel, c'est lui qui lut le quatrain, s'étant levé, infâme et volumineux, tenant la chaise d'une main presque à toucher le sol et de l'autre élevant la serviette où sa voix magnifique s'accordait à la mienne. Il imposa le silence. Il entra avec moi dans toutes les têtes. Il ébranla la raison comme je l'avais voulu.
Sa lecture s'étira d'un bout à l'autre du temps. Je ne sais plus ce que disait le poème. Il était simplement sonore. C'était une trouvaille de bruit. Et il était capable d'en faire son théâtre au détriment du silence. Je l'admirai. J'oubliai la femme pertinente qui était la sienne. J'oubliai l'arrogance de ma constitution physique. Je revenais aux sources. La lecture terminée, qui dura sans doute beaucoup moins longtemps que ce que lui accorde ma mémoire, il regarda chaque visage, un à un, la bouche en cul de poule et le cou vacillant, imposant l'approbation entière qui était la sienne et recevant du même coup l'hommage qui m'était destiné, certes, mais dont il était le promoteur reconnaissable et immense.
Ce soir-là, je n'eus pas droit à la caresse maladroite d'une femme ravie et étonnée ni aux cris accompagnateurs de ses hésitations et de son émoi profond. Je ne regardai même pas Saïda dont le rire, s'il existait, ne me parvenait pas encore. Le Marocain montrait mon écriture à une anglaise guindée qui l'observait à travers des lunettes. Il touchait ses cheveux de son épaule et il regardait le dessus de sa tête, elle toujours penchée sur la serviette un peu froissée qui approchait les regards. Il se mit à parler technique, cherchant l'auditoire. La tête blonde et mal peignée de l'anglaise frôla encore son épaule puis se releva et elle resta là, bouche ouverte, à le regarder sous le menton qu'elle semblait admirer. Admirable menton en effet, tremblant de savoir et de patience, humide et mal rasé, menton sévère de croyant et d'homme avisé. L'anglais à côté d'elle lui demandait sans doute pourquoi elle prenait cette attitude ridicule pour regarder ce respectable menton. Elle ferma la bouche, croisa ses jambes aux grands pieds et maintenant c'était ses yeux qui revenaient sur le même chemin. Belle et intangible, elle tentait de saccager quelque chose.
Je m'étais assis à la place du Marocain. Il avait quelque peu éloigné sa chaise de la table, tant et si bien que je me trouvais à une distance respectable de Saïda. Je pouvais voir ses pieds sous la table, nus et potelés, simplement posés à plat entre les sandales dénouées, l'amorce du mollet. Sa robe d'ombre faisait un pli qui entrait entre ses genoux et qui se mêlait aux plis de la nappe blanche et rouge dont l'échiquier s'arrêtait en ombre bleue contre sa poitrine. Je pouvais voir encore ses mains à peine rouges l'une contre l'autre traversant l'horizontal de la bouche, et coupant son regard, deux territoires à peine vus. Comme elle ne me regardait pas, j'avais tout le loisir de détailler le profil de ses yeux, risquant de me faire surprendre à entrer en elle de cette façon désinvolte qui ne pouvait que lui déplaire. Si j'insistais pourtant, c'est que j'attendais ses reproches avec délice. J'attendais son silence moqueur, soucieux de lui plaire, simplement pour obtenir la permission de toucher sa peau au moins une fois.
Son mari, qui venait à peine de fatiguer son auditoire impromptu, revint vers nous. Je fis mine de me lever pour lui céder la place qui était la mienne parce qu'elle n'avait rien fait pour m'en chasser. Il n'eut que le temps de débarrasser une autre chaise d'un chapeau qu'il fit virevolter sur la table voisine, facile et désinvolte, au gré d'une vague excuse ou d'un remerciement imparable. Je ne vis pas la figure du propriétaire du chapeau qui ne se manifesta pas. Mon respectable récitant se posa lourdement sur la chaise.
- C'est un bon poème! dit-il en secouant la serviette. J'aime votre facilité, la leçon que vous donnez aux mots de tout le monde. Vous nettoyez si bien les mots que tout le monde salit tous les jours que Dieu fait! J'envie votre tranquillité.
Plus tard Saïda m'avoua qu'il était lui-même le plus grand poète de l'Afrique et que je devais par conséquent le croire sur parole quand il parlait de ma tranquillité.
Je l'ai revue nue une fois encore, mais après l'avoir déshabillée, comme elle voulait que je la déshabille, lentement, des pieds à la tête, remontant jusqu'à ses lèvres, puis un temps infini entre ses yeux et ses cheveux. Je l'ai fait par respect pour la poésie, pour la tranquillité que je portais en moi comme un fardeau, accumulant les quatrains, et leur séjour est un moment de gloire qui revient chaque année et qui me remplit de joie. Ce sont des amis fidèles, des amis un peu moqueurs qui arrondissent les angles de ma tranquillité outragée, et puis je n'ai touché à la femme que du bout des doigts, tremblant et éternel, parce qu'elle me le demandait, parce qu'elle croyait à mes promesses.
Je ne sais pas si l'homme sait ce qu'elle m'a donné. Nous n'en avons jamais parlé, elle et moi. Nous n'avons jamais parlé de l'homme. Je ne l'ai plus revue que strictement vêtue, silencieuse, oiseau moqueur pour briser le silence de verre de notre apparence, indifférente au soleil et aux mots, parlant à peine des autres, par bribes destructrices, et inaudibles quand il la jetait d'un coup dans les orties de la solitude. À ce moment, il devenait loquace, savait tout, ne se connaissait pas de concurrence, et ne posait aucune question. Il venait de la déchirer comme un bout de papier, ou une lettre de trop. Il voulait savoir, criait-il dans un coussin. Mais que voulait-il savoir?
Un soir je m'avisai de poser la question dans un quatrain qui lui était destiné. Il répondit avec un certain sens du spectacle qu'il était comme tout le monde. Ce qui le différenciait cependant, c'était la nature de ses réponses, et quand il n'y avait pas de réponse, alors il se mettait à ressembler à tout le monde, ce qu'on ne pouvait tout de même pas lui reprocher. Il jugea mon quatrain assez bon pour servir d'exergue à un de ses litaniques chants qui était toujours la répétition du précédent puisqu'il avait trouvé sa voie très tôt, du temps de son pucelage, ce qui remontait à loin. Il fit rougir Saïda et s'en étonna. Elle savait ce que tout le monde pouvait savoir et c'était une idée insupportable de se dire qu'il serait peut-être le dernier à être mis au courant. Il comptait sur ma complicité, moi qui l'avais vue nue, mais seulement par hasard, ce qui est toujours un compliment, dit-il.
- Surprendre la nudité d'une femme par un heureux hasard, c'est voir la femme au moins une fois dans sa vie, ce qui n'est donné qu'à très peu d'hommes. Forcer la nudité, c'est voler Dieu qui n'a pas d'autre propriété.
Il ne disait pas ce qu'il fallait penser de la même nudité recherchée cette fois avec angoisse et rencontrée dans la paralysie. Peut-être se moquerait-il de moi. Il se moquait souvent des gens. Il les atteignait dans leurs principes. Il les faisait vaciller sur leur socle biologique. Alors il redoutait d'être le dernier à être mis au courant de la vie sexuelle parallèle de sa femme. Elle avait cette seconde vie. Il ne la trouvait pas. C'était son principe fondateur. Un jour, quelqu'un y toucherait et il s'écroulerait avec fracas au milieu de leur indifférence calculée. Il pouvait bien les assaisonner; un jour, ils ne penseraient même pas à lui rendre la monnaie de sa pièce: ils passeraient leur chemin.
Il rechercha mon appui, et le trouva. Il m'ouvrit son cœur, parla du mien comme il le voyait, me demanda mon opinion au sujet de sa femme, de quelques autres. Il était ravi de parler à quelqu'un qui avait vu sa femme nue par inadvertance. Il ne doutait pas que je fusse le seul dans ce cas. Lui-même s'était traîné à genoux pour lui donner un premier baiser qu'elle ne lui rendit que plus tard, après qu'il eut vaguement touché à son sexe. D'ailleurs il n'y touchait jamais que vaguement. Elle ne s'amusait pas avec lui. Elle ne le respectait même pas. Elle s'entendait à entretenir leur image de couple sinon parfait, du moins agréable et savant. Elle n'aimait pas la poésie, la jugeait inutile et elle pensait que les poètes sont des perdeurs de temps, rien de moins.
- Des perdeurs de temps, répétait-il en secouant la tête. Moi qui rajeunis chaque jour qui passe. N'est-ce pas que le temps n'est plus le même après moi?
Je parle d'un ami, d'un ami sincère et pathétique, un ami qui remonte ou descend le temps quand il veut, où il veut, et que ça plaise ou non. Il n'a jamais tué de femmes pour mieux les aimer.
- C'est peut-être ce qu'on devrait faire: les tuer avant qu'elles ne reprennent leur vol. Ce sont des oiseaux de passage. On ne les tient pas en cage. Il faut garder la porte ouverte. Un jour, elles sont agacées, et elles vont et viennent entre la cage et Dieu sait où. À quel moment faut-il fermer la porte?
Que me demandait-il? Que je lui donne une clé dont la nature était pour moi une énigme au-dessus de mes forces? Si je pouvais voir Saïda nue et surprise d'être vue seulement par hasard. Mais c'est une chose qui ne se reproduira pas. Et je ne peux même pas lui demander de tricher avec moi.
J'ai cultivé cette pensée tout l'hiver, surtout après avoir reçu par la poste la plaquette de vers que mon ami avait fait imprimer à mon intention. C'était la réunion de ce qu'il avait souhaité être les meilleurs de mes quatrains. Un choix amical et juste. Et les quatrains se serraient les uns contre les autres sur les pages, par mesure d'économie sans doute, colonnes sans péristyle dont j'imaginais mal les visiteurs. Il avait ajouté une postface en manière de portrait, où j'apparaissais comme le doux esclave d'un hôtel écrasé de soleil, au service d'une imbécillité stable et muette comme la terre qui m'a donné le jour. Je chantais par bribes gracieuses, j'allais plus vite, comète sexuelle, que le poème dont je recomposais le tranquille agencement. Je raturais l'inutile, montrais peu de respect pour l'ordinaire, ne touchant au sublime que dans ces moments de rêve. Je n'avais qu'un défaut: mon inculture. Mais c'était là, disait-il, quelque chose qui pouvait s'arranger. Il fallait en tout cas en accepter la proximité étourdissante. Il ne parlait pas de mes pantalons de cuir, de ma chemise de flanelle, des clous, de mes pieds humides, des boucles noires qui ornent mon front, ni surtout de ma soif de bonheur. Il apprendrait à me connaître, ou bien il en resterait là.
Aussi, quand la servante m'a annoncé leur arrivée, j'ai pensé à Saïda (ma seule véritable femme) et pas un seul instant aux remerciements que je devais à mon mentor en poésie. De voir ses pieds immensément petits éclairer ma lanterne sexuelle avec autant de sagacité, ça m'a remonté le moral que Fleur avait piétiné dans les parterres de sa folie conjugale. Elle m'a chassé avec tendresse sur le seuil de sa porte, la porte cachée si chère à ses retours attendus. En bas, j'ai remercié mon ami, il m'a parlé comme un père parle à son fils, m'a promis des nouvelles de ma gloire future, il s'est léché les doigts en me disant tout cela, et il était rieur, se demandant s'il aurait la force de terminer le chant qu'il avait entrepris sans trop penser à l'ambition qu'il était en train de lui faire payer. Mais il pensait que tout se passerait bien s'il continuait d'avoir confiance dans la langue, s'il continuait de l'aimer plus que tout, plus que lui-même si c'était nécessaire, s'il fallait en arriver à s'oublier pour créer une œuvre de qualité.
Moi je n'avais aucune idée de ce qu'il fallait faire pour qu'un poème soit un bon poème et pas seulement une obligation de se taire tant qu'il existe, jusqu'au jour où il cesse d'exister, ce qui peut arriver avant même de l'écrire. Je ne serai jamais le plus grand poète de l'Europe, ni même du Sud de l'Europe, ou simplement de cette partie du Sud, entre la mer sagace et les montagnes mères, entre l'eau et le désert pour tout dire. Ce que je refais sans cesse et sans me fatiguer de le refaire, car moi aussi j'ai découvert très tôt de quoi j'étais capable, ce n'est pas un chant que je retourne aux hommes comme le miroir renvoie des reflets; c'est une cueillette comme au temps de la chasse et des combats amoureux. Une cueillette de sentiments, où l'idée n'est que l'idée d'une idée, et l'amour un moyen de se passer de la pensée qui l'explique de bout en bout.
J'ai adressé cette longue tirade à mon ami marocain, tandis qu'il sirotait le jus d'oranges en silence, se composant une bouche en cul de poule pour arrêter les morceaux de fruits confits et les glaçons. Il n'a pas vu Olivier s'engager dans l'escalier comme un fantôme de ce qu'il est d'habitude. Olivier qui n'a vu la femme nue que parce qu'elle se donnait à lui avec amour et fidélité. Olivier fidèle et amoureux qui entre dans son lit parce qu'elle le lui demande devant Dieu. Olivier qui mesure le plaisir avec elle. Qui ne le prend qu'à travers elle. Olivier qui sait qu'un jour cet amour prendra fin avec sa propre mort, étendu sur le sol comme un christ dérisoire, méprisable, voué à l'oubli et à l'ordure. Un jour le désespoir de mon ami lui crèvera le cœur. Le jour où mon ami saura ce qui se passe dans le cœur de sa femme. Ce qui s'y passe, il en connaît la nature et il n'est pas encore jaloux. Il ne tient pas en joue l'objet de son désespoir. Et rien ne désigne Olivier. Rien ne peut aider à deviner qu'il partage l'amour de cette femme qui est mon amour théorique. Moi, je l'aime d'exister. Elle est la théorie de mon existence. Olivier peut bien en faire ce que l'amour lui inspire. Elle continue d'être mon seul objet. Rien ne l'enlèvera à mon inspiration. Mais ce n'est pas le cas de mon ami. Il sait qu'il a tout perdu. Il ne sait pas pourquoi, et il ne veut pas le savoir. Il a peur de se poser la question et d'être forcé d'y répondre par le seul effet de son immense solitude. Olivier! Olivier! Il ne fallait pas toucher à cette femme. C'est la femme d'un homme. Qu'elle soit la femme de mon idée de la femme, tu le sais et tu peux t'en moquer avec elle. Mais l'homme qui était en elle avant toi, ce n'est pas seulement un poète. C'est un tueur. Il tuera ce qui l'épouvante. Il tuera d'un coup. Sans calcul. Il ne saura pas ce qu'il a tué. Il saura simplement qu'il l'aura perdue pour toujours. À cause de ta mort, Olivier! À cause de la mort qu'il te donnera si je te montre du doigt. Il me croira sur parole.
C'est toujours agréable, à cette époque de l'année, de descendre avec des amis vers la mer et d'y choisir une crique, à l'ombre verticale des eucalyptus, pour immobiliser un moment, et tranquilliser, si c'est encore possible, les forces tournoyantes et labyrinthiques des sentiments plus ou moins partagés. Choisir la nudité et l'approche de l'eau, ne rien interposer entre le soleil et ce qui nous sépare de lui, excepté l'ombre du myrte qui est un chant d'amour, ou la vague clarté d'une roche qui a l'air d'un miroir. Chant et miroir de l'été. Il suffit d'y conduire un ami et de le briser agréablement comme reflet de soi-même. Au fond, à peu de distance de la surface qui se tranquillise, les coquillages n'ont pas de nom. Tranquille ignorance qui annonce le plaisir.
Je crois que j'ai toujours su faire la différence entre les deux questions qu'on peut se poser ensemble: - Qu'est-ce qu'on pourrait construire? et - Qu'est-ce qui nous ferait plaisir? délimitant le territoire de chaque question uniquement par fidélité. Construire et jouir. Jamais l'un sans l'autre, mais l'un excluant l'autre au moment de le conjuguer au présent. Pour ce qui est de la mémoire, à confondre avec le passé si on veut, chacun a la sienne et y cultive les sentiments de son cru. Si ce présent existe comme il est question de le faire exister (construire? jouir?), c'est que le futur, par contre, n'a plus aucune espèce d'importance.
Où que je sois, c'est la nature qui fournit les objets et c'est moi qui impose leur présence textuelle. Algue, coquillage, rocher, sable, mouette, crabe, entouré de mes amis je retrouve ces mots qui ont intrigué ma solitude au soir de mon enfance, mots d'objets nus, sans valeur scientifique ni morale, mots parfaitement capables d'isoler leur objet qui a pris une place exacte non pas dans la mémoire de ce qui n'a duré que pour finir d'exister, mais dans le présent recommencé avec la même idée du temps. Entouré de ces amis de sexe et de littérature, loin de toute autre préoccupation, jouant les personnages de notre propre artisanat et n'échangeant pas autre chose que la manière de le jouer. Faire l'acteur sur la plage, en plein soleil du midi exact et vertical, tandis que l'ami vous regarde plonger l'impeccable nudité et le silence érotique d'un autre plongeon destiné à lui plaire une bonne fois pour toutes, après être descendu de la montagne calcinée où l'hôtel blanc et rouge s'est arrêté de vivre en attendant, supportant le poids du soleil et du désert qui est le sien.
Sous le parasol blanc planté tout droit dans le sable près d'un trou d'eau, Saïda n'avait rien perdu de sa beauté. Je pouvais voir son dos et ses cuisses nues de chaque côté et la chevelure noir et or descendre sur l'épaule et jusque dans l'ombre moite du parasol. Elle lisait entre ses jambes, bras terminant le triangle que son corps opposait à la terre. Plus loin, Pierre nu se laissait caresser par Fleur dont les pieds, sortis de l'ombre d'un semblable parasol, s'employaient à construire un petit monticule de sable qui s'écroulait sans cesse, sec et irritant. La servante est adossée à la roue d'un des véhicules. Elle avait conservé tous ses habits et avec le même sable liquide et chaud, elle jouait à changer les couleurs de ses blue-jeans. Encore plus loin, de l'autre côté de la crique, assis en tailleur sur un promontoire de roches et d'algues d'où venait toute la sonorité de la scène, l'écrivaine américaine, jaune et longue, parlait avec mon ami le Marocain, noir et lourd, qui l'entretenait avec la même patience. L'une expliquait sans doute tout ce que ses romans devaient à la théorie des graphes dont l'autre ne comprenait pas les théorèmes, retournant pour toute réponse son amour de la qasida et sa fidélité à la musique, notamment celle de la femme, corps et âme, qui représentait tout ce qu'il savait de l'éternité.
Ces discussions ennuyaient Olivier, passablement installé sur le rocher voisin, épilant sa serviette d'une main et de l'autre son mollet tremblant. De là, il avait bien piqué deux ou trois têtes et ses cheveux étaient raides et noirs, et il se passait la langue sur les lèvres chaque fois qu'il regardait en bas, où avait lieu la conversation à laquelle, à ma grande déception, je n'avais pas été invité. J'étais couché en plein soleil non loin de la servante qui boudait, observant des morceaux de coquillages inutiles dans les plis de ses blue-jeans et les chassant d'une pichenette qui ne la calmait pas. Olivier venait de la surprendre en flagrant délit de tristesse et il l'avait menacée de la chasser si elle continuait de faire la triste et l'obstinée. Naguère, elle avait montré si peu de talent à s'effeuiller devant les touristes que depuis elle n'arrivait pas à se débarrasser du ridicule qui l'avait fait pleurer plusieurs jours.
J'avais assisté à cet effeuillage absurde dont le ballet avait été réglé par Olivier lui-même, du temps où il croyait entretenir une relation favorable avec l'art du spectacle. Il avait mis en scène la nudité d'une servante qui ne savait rien de son anatomie. Il avait mesuré des gestes sans rapport avec la discrétion enfantine de son élève et comme elle n'avait pas d'oreille ni même le sens de l'harmonie, elle s'était montrée bête et ridicule, elle avait provoqué des rires gênés, ce qui est bien pire que le rire franc d'un gaillard qui s'exprime librement, et elle en avait pleuré pendant des jours et des jours, rageuse et désespérée, jusqu'à ce que ça lui passe, d'un coup, à la fin d'une nuit dont il faut bien parler si on veut dire toute la vérité! À moins qu'il soit plus important de parler de mon indifférence à l'égard de l'instabilité qu'elle se charge toujours d'installer pour faire craindre son autorité flagrante sur le sexe, depuis. Je me crispe un peu dans le sable en y pensant, je chasse les pensées qui s'annoncent comme des orages, par des lueurs. Il faut que je concentre mon attention sur le vaste dos de Saïda dont la nudité est approximative, à cause de l'immobilité qu'elle impose au regard, et par le biais de l'ombre qu'elle fréquente sans nous.
Nous avons l'air de pions sur un échiquier, entre la mer et le soleil remuant le sable qui pour une fois se passera de symboliser le temps qui n'est plus à la mode. Ce qui importe, c'est cet espace qui transfigure le réel où les raisons de tuer Olivier ne sont pas de bonnes raisons ni, en ce qui me concerne, de bonnes raisons de provoquer la raison. Je sais ce qui m'angoisse dans cet espace où je voudrais contenir l'explosion de mes sentiments les uns dans les autres; il n'est pas concentrique, tout y est parallèle, mer, ciel, sable, falaise, front d'eucalyptus, corps debout ou couchés, et tout s'y rencontre pour nier l'impossible. Je m'avance nu dans la mer, je montre mon dos à Saïda, je ne me retourne pas pour la regarder, je devine le livre entre ses jambes, sa main qui tourne les pages, dans l'autre sens bien sûr. Ce qu'elle lit n'a pas d'importance. Elle est seule comme elle le veut. Elle fiche la paix à tout le monde. Elle est capable de s'intéresser à tout mais pour le moment, elle a besoin de cette immobilité, de cette demi-nudité qui lui va bien, tranquille et sobre. La servante se moque de la femme que Saïda n'est plus et elle entre un peu dans l'eau avec moi, mouillant le bas de ses blue-jeans. Elle me touche un peu, du bout des doigts, ne trouvant pas son équilibre sur les galets qui bougent, lisses et imprévisibles. Elle rit en me griffant doucement et je lui répète qu'Anaïs n'amènera pas Olivier à New York. Elle est heureuse. Elle cherche ma complicité. Anaïs ne m'emmènera pas non plus.
D'ailleurs, elle n'ira peut-être pas à New York cet hiver. Ni au printemps. Elle parle de l'Afrique comme si elle y était. Pourtant mon ami marocain en a fait un tableau irréprochablement triste et négatif. C'est cette tristesse et ce monde à l'envers qui donnent des idées à l'écrivaine américaine dont j'ai été si longtemps le mignon. La servante rit en entendant ce mot. Tout le monde me trouve mignon. Comment je peux accepter l'idée de ne pas être le mignon de tout le monde? Je le serai sans doute, et même plus que ça, si tout le monde se met à lire mes poèmes. Je n'ai aucun mal à lui enlever sa chemise. Elle ne se révolte pas. J'ai simplement envie de la déshabiller. Je n'ai pas besoin de sa nudité. Je veux lui prendre son ombre. C'est ce que je prendrais à Saïda si j'avais l'audace qu'elle me reproche. Ce n'est pas de l'audace que de chercher à la surprendre. C'est un reste d'amour. Il reste toujours quelque chose de l'amour. Saïda, c'est exactement ce qui me reste. Je continue de déshabiller la servante dans l'eau, dans vingt centimètres d'eau où elle se couche avec moi, secouant l'eau pour en exagérer la croissance.
Sur son rocher, Olivier est en train de faire le commentaire de notre mélange, qui est en fait tout ce qu'il peut dire de sa déception. Il n'ira pas à New York cet hiver, ni l'été prochain, ni jamais. L'idée de New York lui est devenue insupportable. New York n'est qu'un mot auquel il n'accorde plus aucune espèce d'importance. Anaïs s'est détachée de lui, elle ne tient plus à lui, elle est revenue dans son jardin de textes, et elle a envie d'en parler, d'en refaire le tour avec quelqu'un de capable de comprendre ce qu'elle a compris au seuil de la mort, au seuil de rien puisque à partir de là, plus rien ne commence. Tout est derrière elle et elle n'a pas de temps à perdre, pas le temps de penser à la mort prochaine d'Olivier, dont nous avons parlé longuement, pesant chaque mot, estimant la portée exacte de chaque idée, prêts à tout recommencer en cas d'imperfection et tout était parfait, il y avait un ordre et nous avions raison de le préférer au contrepoint désagréable du rêve. Mais la maladie est une existence qui pense. Et il a fallu renoncer à New York où Anaïs ne veut plus mourir, il a fallu se remettre en mémoire tout ce qu'on savait de l'Afrique et à partir de là, rechercher le même ordre, et tout reconstruire jusqu'à ce que le mot Mort se mette réellement à exister.
Et ce qui se passe en ce moment, sur la plage alambiquée où il m'est agréable de caresser une femme dont l'amour ne m'est pas destiné: la mort s'est mise à exister et mon ami marocain, dont la sensibilité est au-dessus de toute épreuve, la regarde sortir de la bouche de son interlocuteur; elle est médiévale, elle a un goût de vieux château, elle sent le sentier qui monte dans les genets jusqu'au perchoir de pierre, elle touche les deux bouts de la vie qui s'étonne encore de vibrer au chant d'un homme doué pour le chant. Dans la qasida où il coupe une forêt en deux, il voit la mort pour la première fois, sans combat et il tourne le dos au protecteur ébahi qui en témoignera toujours. Parce que mon ami marocain ne parle plus maintenant. Il offre son silence et l'écrivaine américaine se met à l'explorer, à l'éprouver même, et elle s'y trouve à son aise, elle entre encore, se dépêche un peu, n'ose pas s'arrêter pour réfléchir encore, veut entrer tout entière, déposer sa mort, et l'accepter.
Que peut comprendre Olivier? Que Anaïs n'a plus aucune raison de le tuer, que ce n'est pas elle qui le tuera, quoi que je fasse? Mais Olivier ne sait rien de sa propre mort. Il ne l'imagine même pas. Sa proximité ne peut même pas lui faire mal. Il n'est que désespéré et il a envie de se battre. Que pense-t-il de cette fille qui se donne à moi s'il ne sait rien de ce qu'elle pense de lui? Maintenant Pierre et Fleur sont en train de faire l'amour, madame à genoux et monsieur derrière comme une bête, exposant son visage douloureux au soleil qui le torture encore un peu plus. Cela dure peu de temps et monsieur se couche sur le dos, madame sur le côté, ils retournent à leur silence, ayant à peine interrompu la croissance d'Olivier qui m'en veut, qui voudrait croiser mon regard mais qui ne rencontre que nos corps merveilleux, plongés dans l'eau insuffisante qui se trouble, et il regarde encore une fois le corps penché de l'écrivaine américaine, se demandant ce qui motive le silence de mon ami marocain et pourquoi je ne fais rien pour casser cet équilibre naturel. Touchant un corps simplement doux, il faut que je me remémore la nuit dont je parlais tout à l'heure, la nuit qui accuse la servante, la nuit qui la sépare du monde à tout jamais.
Notez bien qu'à mes yeux elle restera toujours innocente. Mais où en serai-je moi-même quand tout l'accablera, y compris ses aveux? Non, ce que je sais n'est pas une accusation. Olivier n'est pas encore mort et je calcule, même contre son corps mouillé qui ne me désire pas, je lis dans un avenir qui m'épouvante quelque peu, j'entre dans ma peau future, mais je ne devine rien, je m'accroche encore à des ombres, tournant le dos à la lumière que j'agite pourtant. Il faudra que j'en parle, avais-je avoué à l'écrivaine américaine éberluée qui ne voulait pas en croire un mot. Je ne sais pas si la chose est présente dans sa conversation. Elle peut ne pas en parler, mon ami marocain est libre de la croire ou pas avec ou sans cette donnée qui vient de moi, extraite avec mes mots, avec ma propre sensation de l'évènement. Je touche ses seins sans l'émouvoir et je pense à cette nuit, la bouche dans l'eau, goûtant la mer écœurante, sentant comme elle glisse sur moi, charnelle et distante, jambes molles au gré du peu de profondeur qui nous porte.
Saïda a changé de position. Elle ne lit plus. Elle regarde le ciel ou elle a les yeux fermés. Le livre est feuilleté par le vent qui se lève, le vent d'après-midi, rapide et froid, court, à ras de terre, dérangeant à peine, mais suffisamment pour qu'on se sente importuné. Saïda bouge un peu, tourne le dos au vent, posant une main sur une fesse, l'autre touchant le sable du bout du bras qui supporte la tête, cuisses superposées, magnifiques, géantes. Sa chevelure fait un nœud étrange dans le sable, immobilité d'oiseau pris au piège, noir et immuable, et le vent continue de l'agacer. Elle caresse sa fesse en descendant, touche l'autre fesse, puis le sable et revient dans la position initiale. Elle retourne ainsi à l'immobilité tandis que la servante me quitte, sa chemise trempée dans une main, les blue-jeans dégoulinant dans l'autre, remuant l'eau sans y penser, ne songeant qu'au sable chaud où bientôt elle se couche pour se faire oublier. Je l'oublie. Je ne fais aucun effort.
C'est Olivier qui occupe maintenant toute mon attention. Pourtant, Pierre est en train de me parler, à genoux dans l'eau dont il s'asperge la poitrine, presque grelottant. Je le regarde à peine, lui souris peut-être, allongé sur le dos contre les galets huileux, touchant peut-être une algue, sentant bien la limite que m'impose la surface de l'eau d'un bout à l'autre de mon corps nu et fin, de ce côté inondé de soleil, en proie à un autre frisson, descriptif celui-là. Puis c'est Fleur qui s'assoit dans l'eau, impudique comme à son habitude, voulant à tout prix que l'intérieur de son sexe soit l'unique objet de notre attention, l'ouvrant et le fermant au gré des cuisses qui poussent la vague jusqu'à moi, ce qui la fait rire aux éclats. Mais elle ne dérange rien, sinon le silence où la parole d'Anaïs s'est éteinte doucement, doucement relayée par celle de mon ami marocain qui, tout en parlant, regarde un peu sa femme immobile et géante. Enfin c'est moi qui parle de son immobilité, de sa taille, de sa distance, supportant l'écume que Fleur me destine parce qu'elle trouve cela amusant, agitant la pointe de ses doigts à la surface de l'eau, belle et accroupie comme je sais l'aimer, toujours au bord du chagrin qui la transporte comme un suc.
Si j'étais à la place de mon ami marocain (mais insistons sur le fait que ce n'est pas le cas), je soutiendrais à bout de bras au moins une femme pour lui faire regretter sa désinvolture, son peu d'égard pour mon goût des voyages, sa cruauté d'agonisant. Mais le Marocain ne parle pas des femmes, il se souvient de la Femme, il croit que c'est la sienne, il n'en est plus très sûr, il s'embrouille au niveau nasib, il n'est pas assez convaincant, il le sent et il se répète exactement de la même manière, ce qui divertit l'écrivaine américaine habituée à plus de rigueur, surtout à plus de réalité, au fond à plus de calcul. Mais je ne suis que la proximité immédiate de Fleur, impudique, qui fait la nique à son angoisse, spectatrice muette de mes contrastes. Elle comprend, je le sais. Elle comprend tout. Elle sait où j'en suis. Elle ne saurait pas le dire, sans doute. Elle est la plus proche des femmes que je connais. Mais elle montrera tôt ou tard le caractère éphémère de ses travaux d'approche. C'est l'été qui l'inspire. En dehors de cette orgie de soleil, elle ne vaut plus rien. Elle essaie des galets sirupeux qu'elle dépose ensuite sur mon ventre, par ordre de préférence, elle s'amuse à oublier la sensation, y revient, change d'avis, change l'ordre, ne s'y retrouve plus et d'un coup me retourne face contre mer, me tenant aux épaules, faible, légère même, presque inexistante.
Mon regard est tourné vers l'horizon, noirs récifs, mouettes rares et silencieuses, sillages devinés, mes oreilles au ras du clapotis qui m'isole, percevant à peine le rire de la femme qui rejoue avec les mêmes galets, avec au niveau de mes poumons cette angoisse qui ne me quitte plus depuis des années, angoisse à peine vue, mais menaçante, proche de l'étouffement de manière cyclique, sans que je puisse rien tenter contre ses jeux de chat et de souris, le corps maintenant soumis à la poussée de l'eau, un peu plus loin dans la mer, m'éloignant à la nage du rivage blanc et carré, sans me retourner. Je rejoins le premier récif, touche des coquillages moelleux, m'amuse de son cercle végétal qui empêche mes mains de l'agripper, et je renonce à l'escalade, faisant le poisson un peu plus loin, tête renversée, yeux au ras de l'eau, piquants et troublés, jusqu'à l'aveuglement qui achève une inversion à peine ébauchée où je ne voyais plus les différences de corps.
Fleur riait encore et cherchait à me rejoindre, mais elle était à genoux sur les galets, dans vingt centimètres d'eau où Pierre, extatique et penché, suivait la courbe compliquée de ce corps de femme si proche et tellement impossible. Je le voyais pivoter sur son bassin, chercher les limites exactes de l'angle qui lui donnait Fleur, mains à plat dans le clapotis et parlant de quelque chose qui ne parvenait pas à l'atteindre. Maintenant elle avait envie de jouer, de nager jusqu'au poisson impeccable que je jouais pour elle, lotus improbable au fil de l'eau qui pouvait être une rivière, si ce n'était le sol révélateur d'une autre immensité où je perdais l'équilibre. La peur de la noyade a toujours fini par me faire délirer, malgré la perfection de la posture qui me plaçait au ras de l'eau, inaccessible tant que l'arc de mon dos s'opposerait au poids de mon corps, fleur et poisson à la fois, soutenant le vertige de la cécité brûlante qui se jouait de ma terreur de simple marionnette de mon extase imparfaite et peut-être inutile. Enfin, Fleur me toucha, s'étonnant de ma contorsion, et de l'appui de l'eau sur le nœud vivant que je lui opposais, n'osant aller plus loin à l'approche du déséquilibre qu'elle redoutait elle aussi comme la pire des morts.
On avait cette peur en commun, on savait tout l'un de l'autre à ce sujet. Nous en avions parlé longuement sur la plage, assis l'un près de l'autre face à la mer qui nous terrorisait soudain et depuis elle comprenait mieux cette posture compliquée qui était ma seule réponse à l'angoisse, mon unique certitude physique face à l'abstraction déroutante de l'eau et de sa profondeur, et de son poids surtout, l'imaginant irrésistible et lent mais plus efficace que la pourriture. Peur du lieu, peur de son absence aussi, peur de n'être rien au moment de l'existence, peur du cri silencieux ou inaudible, incapable d'atteindre les autres à ce moment précis où ils deviennent indispensables, non pas à cause de la distance, qui est négligeable, mais à cause de ce silence approché, de ce resserrement inévitable, de cette pesée locale et totale à la fois, perdant tout, ne laissant rien, ni même le cri esthétique. Elle n'ose pas me toucher tandis que je flotte, peur de déranger l'équation qui n'est au fond, de ma part, qu'une fanfaronnade extraite de son contexte d'eau et de vent.
Elle parle pourtant, me dérange, me montre sa réalité, bouge dans l'eau, remue des galets du bout des pieds, et je m'allonge doucement dans l'eau, retenant ma respiration, les yeux exagérément ouverts pour assister à mon retour à la normale. Elle continue de parler, devient bavarde, abstraite et je m'ennuie soudain. Elle est devenue idée isolée, sans lien ni avec l'eau physique ni avec la peur qu'elle m'inspire, ni femme ni compagne, agitée d'énergies abstraites qui ne rencontrent rien au niveau de mon désordre monumental, et je tente de nager vers le rivage qui est devenu noir. Saïda est debout, les pieds à peine dans l'eau, ronde et potelée dans une serviette aux couleurs criardes et elle secoue la main sans rien dire de la différence de température qui l'empêche de nous rejoindre. J'abandonne Fleur au bord du rocher où elle s'installe finalement, silencieuse et paralysée, écoutant le clapotis sec et inquiet qui visite les anfractuosités.
Saïda tente d'entrer dans l'eau, mouillant ses cuisses tendues jusqu'à la serviette et elle dit qu'elle n'y arrivera pas, qu'à cette heure de la journée, elle n'arrive jamais à entrer dans l'eau, du moins pas entièrement. Elle a envie de nager jusqu'au rocher, mais rien à faire, elle retourne sur le sable, ajustant la serviette à sa taille et elle entre dans l'ombre du parasol où elle s'assoit, chassant un insecte noir du bout du pied. Est-ce que je peux l'approcher? Elle pose le livre ouvert sur ses jambes croisées, regarde la femme sur la roche, me disant quelque chose à propos d'elle et de cette femme, mais je suis occupé à m'installer dans l'ombre vaguement circulaire, à la recherche d'une odeur ou d'un contact sans importance, de sa peau qui n'a pas toute l'importance, qui n'est plus un enjeu, qui n'est plus à gagner sur le néant, qui est simplement en contact avec la mienne, au niveau d'un bras ou d'une cuisse, ce qui ne signifie rien, ce qui n'a pas le sens que les mains peuvent donner à la même approche, dans d'autres conditions de soleil et de proximité, ailleurs peut-être, ou en rêve.
Nos mains sont soigneusement occupées, elle à tourner les pages et à tenir le livre oblique et éclairé, moi pour jouer avec le même insecte qui s'obstine, faisant la preuve d'un inquiétant sens de l'orientation. M'observant du coin de l'œil, elle finit par me demander si je vais me montrer aussi cruel qu'un enfant. Je me moque d'abord de son agacement, puis son vertige d'enfant me revient, j'essaie de capter son regard pour qu'elle m'explique cette cruauté, mais elle est revenue à sa lecture sans donner une seule explication à son étrange remarque sur une enfance qui n'est pas la sienne. Puis l'insecte devient inutile. J'enfonce ma main dans le sable où il cherche encore la même direction et je ne me sens ni cruel ni enfantin quand je l'écrase doucement. Je ne sais pas si Saïda m'a observé. Probablement. Mais elle ne dit rien de nouveau à propos de la cruauté des enfants, ni de la mienne qui y ressemble et je flatte sa cuisse immobile en disant adieu à l'insecte mourant qui agite ses pattes sans désespoir.
- Quoi! un homme nu dans l'ombre de ma femme!
Saïda a frémi en regardant le corps incontrôlable de son mari qui s'enfonce dans le sable, en plein soleil, à la limite de l'ombre, ce qui lui permet de caresser le pied de sa femme, mais j'ai continué de toucher Saïda, à l'épaule je crois, et elle n'avait plus l'air agacé, ou bien elle se montrait patiente avec moi, avec l'opinion qu'elle avait de ma proximité. Mon ami marocain continuait tout seul la conversation à laquelle l'écrivaine américaine venait de mettre fin à cause d'une soudaine lassitude qui avait étonné son interlocuteur. Avait-on remarqué la maigreur de ses bras? demandait le Marocain.
- Cette femme est une brute, physiquement, je veux dire, ou elle a un corps d'athlète, si on préfère. Et ses bras semblent ne pas lui appartenir. Ce sont des greffons, je crois. Cette maigreur me dégoûte un peu, pas toi?
Saïda n'avait pas envie de parler des bras de l'écrivaine américaine. C'est ce qu'elle dit. Il pouvait parler d'autre chose et même changer de conversation puisqu'il était avec elle. Pourquoi fallait-il toujours qu'il continue avec elle les conversations qu'il avait commencées avec d'autres? Question à laquelle, avoua-t-il, il ne savait quoi répondre. Il se demandait même si elle exprimait la vérité de leur rapport en la posant comme ça, sur une plage, devant un témoin nu qui la désirait peut-être. J'eus un frisson qui me sépara de Saïda, de sa peau veux-je dire. Mon ami riait. Il ne prenait pas ma nudité au sérieux. Elle était, disait-il, trop exagérée. On n'y comprenait plus rien, au bout d'un moment. Il ne fallait pas la prendre au sérieux. C'était dommage pour moi, pour mon bien-être, pour l'idée surtout que je pouvais avoir de moi mais tant pis, dit-il, il faut en prendre son parti. J'étais un artiste de cirque, voilà tout. Idée claire, non pas comme un mensonge, mais plutôt comme l'erreur qui me donnait le pouvoir sur les mots. Parce que c'était par erreur qu'on applaudissait ce que j'avais écrit par erreur. Tout était une question d'erreur, c'était le sujet de ma raison de troubler le silence et même le repos. Ce n'était pas une plaisanterie. Il savait ce qu'il disait et continuerait de ne pas hésiter à promouvoir ma poésie qu'il trouvait supérieure à la sienne. J'étais l'enfant d'un certain nombre d'erreurs qui avaient sur ma poésie le pouvoir récalcitrant des commandements de Dieu. Le parallèle était inévitable à cause de ma désobéissance. Mais je n'avais rien de diabolique. J'étais simplement un homme cruel.
Saïda me regarda en souriant et je pensai à l'insecte. Je repensai en vitesse à un tas de choses qui étaient les insectes de mon existence.
- Préfères-tu que je parle de toi? demanda mon ami à sa femme de nouveau immobile.
Savait-il parler d'autre chose? Elle ne s'en était pas aperçu. Qu'il parlât, donc! Je les quittai pour aller m'asseoir en tailleur au bord de l'eau, à quelque distance de son clapotis de sable et de coquillages. C'était agréable tout ce soleil, et toute cette terre de sable et de mer, et cette vague d'amitié qui déferlait sur mon effondrement mental. Je ne me sentais pas seul. Il importait peu que je sois compris. Tout ce qu'il fallait faire, c'était ne pas cesser de mesurer la distance qui me séparait de moi, la mesurer et la mesurer encore, ne pas s'approcher, mais surtout ne pas s'éloigner, rester là à attendre, comprenant ou pas, silencieux ou bavard, peu importait que vous fussiez à ma portée, je savais simplement que j'avais besoin de vous et pas seulement de votre présence, j'avais besoin de votre différence, elle était l'élément valable de ma démesure, le point de repère de mon étonnement, la place spéciale que vous occupiez pour assister un jour à mon écroulement, mes amis.
Je commençais à pleurer un peu quand Pierre est arrivé dans l'eau, rampant sur le ventre comme l'animal indéfini qu'il voulait imiter. Il riait en montrant du menton Fleur seule et blanche sur le rocher qui avait l'air d'une ombre. Il se demandait ce que diable elle pouvait fabriquer à faire la sirène sur un sale rocher où poussaient des algues dégoûtantes et des coquillages agressifs. Elle avait l'air de s'ennuyer, non?
Il fallait toujours qu'elle fasse la gueule à un moment ou à un autre. Est-ce qu'il n'était pas libéral avec elle, même très large d'esprit, compte tenu des maladies et de la malchance? Mais il était dévoré par le besoin inexplicable de la posséder. Il pouvait l'aimer de toutes ses forces et lui donner les preuves indubitables de cet amour, mais il n'y avait rien à faire pour empêcher ce besoin de possession de foutre en l'air les fondements mêmes de la vie. Ils n'étaient même pas foutus de faire un enfant et ils n'en parlaient jamais. Peut-être en voulait-elle un? Un enfant qui le dépossèderait et qu'il remercierait toute la vie pour ce simple service d'homme à homme, parce que ce ne pouvait être qu'un homme, il n'envisageait pas l'idée atroce de se mettre à vouloir posséder deux femmes. Quel enfer! Il faudrait en parler au retour des vacances. L'eugénisme a fait de tels progrès. Il frémissait. Il aurait tellement voulu que je le comprenne. Le soleil le rendait bavard.
Est-ce que je n'avais pas moi aussi le besoin de posséder? Posséder, c'est à la fin ne posséder que l'enfer. Est-ce qu'il pouvait la rendre responsable de sa propre fatalité? Bien sûr que Fleur n'y était pour rien. Elle était interchangeable avec n'importe quelle autre femme. Seulement c'était celle-là qu'il avait choisie, allez donc savoir pourquoi? Confidences d'été, au hasard de la mer. Elle était en train de se noyer dans la boue. Elle n'avait jamais pensé à la boue. Il fallait que je lui en parle. Elle n'aimerait pas cette idée. J'exercerai ma cruauté pour mieux servir Saïda. Je nourrirai ma cruauté dans la même peur et je tromperai une femme estimable sur le sens de mon enfance, ou de ce qu'il en reste, épaves.
- Hein? dit Pierre, cherchant l'approbation pourtant toute trouvée.
La sonorité de sa question m'étonne un moment. Le son IN m'est tellement étranger. Je n'arriverais pas à le prononcer si on me le demandait. Je le répète entre deux pensées fugitives sans rapport avec la plage où je me raisonne.
Puis je glisse encore dans le décor, laissant Pierre sur son cul et tourné vers l'objet qui n'en est pas un malgré ce qu'il veut pour lui. Anaïs n'a pas quitté le promontoire presque humide où elle s'est allongée, nonchalamment appuyée sur un coude, regardant Fleur mais sans y penser, simplement parce que c'est un corps de femme nue sur un rocher où elle ne surprend personne, meuble non pas indispensable mais utile, à croire qu'elle le fait exprès. Est-ce qu'elle le faisait exprès? Qu'est-ce que je croyais à ce sujet? Elle m'avait vu l'observer et c'est justement ce qui lui avait signalé sa présence sur le rocher. Elle ne l'avait pas reconnue tout de suite. D'abord, elle l'avait trouvée quelconque, seulement nue, puis le rocher lui avait donné toute l'importance et puis elle avait deviné mon regard et l'idée de suivre le fil de ma pensée lui avait plu. Ce n'était pas une question de plaisir. Est-ce qu'on avait encore échangé de sales impressions au sujet de la noyade? N'y avait-il pas autre chose pour élever le niveau de notre conversation homme-femme? Avions-nous parlé de Pierre qui était assis dans l'eau, ne pensant qu'à nous regarder, ne perdant pas une miette du spectacle que je donnais avec elle.
Fleur est montée sur le rocher comme une sauterelle sur un brin d'herbe, pas plus difficile pour elle que de poser sa jambe sur une table étonnée qui pouvait en admirer la musculature soignée. Anaïs l'avait vue faire ce genre de chose un soir à l'hôtel. La pauvre servante était encore nue après un effeuillage qui n'avait convaincu personne et Olivier furieux avait fait éteindre les projecteurs et un touriste avait allumé son briquet juste à ce moment-là et tout le monde avait ri, oubliant la servante nue qui ne pouvait pas se rhabiller et qui restait là, désespérée et indécise, cherchant du regard le peu d'habits qu'elle avait jetés en l'air comme des balles, exactement comme Olivier lui avait dit de le faire. Ce n'était pas difficile, il suffisait de vouloir être nue, accepter l'idée d'être regardée, lui avait dit Olivier, comme si elle était caressée, ce qui pouvait passer pour une certaine forme d'amour. Elle avait bien compris cela, l'amour, la nudité et la façon de mettre en relation l'amour et la nudité et d'être payée pour cela. Mais maintenant elle était nue dans l'ombre et Fleur était en train de se dévouer pour détourner l'attention de sa nudité désastreuse et du manque d'amour dont elle avait fait la preuve. Comme Olivier n'arrivait plus à rallumer les projecteurs, tous ceux qui avaient un briquet l'avaient allumé pour éclairer l'amusante simulation de Fleur qui se jouait de l'amour et de la nudité comme une femme d'expérience peut le faire. Elle avait posé sa jambe nue sur la table voisine de celle de l'écrivaine américaine, entre deux vieillards qui se tenaient le ventre en riant, et le vieillard avait voulu embrasser la jambe et comme il se baissait, avançant une bouche retrouvée pour la circonstance, la vieille lui avait donné une tape sonore sur la nuque et avait dit quelque chose d'amusant dans une langue ou dans une autre. Fleur lui avait souri et elle lui avait rendu son sourire et elle était retournée à sa table avec la même facilité qu'elle avait escaladé le rocher tout à l'heure, tandis que je la quittai pour rejoindre Saïda, image du suicide tranquille selon Anaïs. C'était réconfortant, cette idée de suicide dans la monumentale Saïda. C'était exigeant aussi. Cela changeait la nature des mots. Envisagée sous l'angle du suicide, la conversation prenait une autre tournure, elle avait un autre sens, elle ne laissait pas la même trace. Je promis d'y penser. J'aurais tout le temps d'y penser pendant qu'Anaïs toucherait le cœur de l'Afrique, si elle avait un cœur, cette Afrique qui changeait tout, qui prenait la place de tout.
Cela me remet en mémoire une histoire que me racontait ma mère pendant un autre voyage, il y a longtemps. Je n'ai aucun souvenir de cette aventure dont je suis pourtant le héros. C'est peut-être un mensonge. Vérité ou mensonge, c'est une réalité qui, au moment où ma mère me l'a racontée, a traversé mon cerveau d'enfant pour me faire rêver. Ma mère et moi, me racontait-elle (mais je ne me souviens plus ni de ses mots ni du jeu qu'elle jouait pour me le raconter) nous étions en Afrique, elle pour ses affaires, moi parce que j'étais son fils. C'était un terrible pays peuplé de gens mal intentionnés qui n'hésitaient pas à tuer les gens d'un avis contraire au leur. En conséquence, il convenait de se tenir tranquille, de ne pas bouger de la maison en son absence, de ne jamais mettre le nez dehors pour voir ce qui s'y passait, ce qui était une saine curiosité, elle le comprenait très bien, mais pouvait devenir terriblement dangereux, pour moi à cause de la mort, pour elle à cause de la solitude qui est encore bien plus terrible. J'en tremblais d'avance, parce que je me sentais pervers et je savais que, malgré mes prières toutes sincères, cela arriverait un jour et je n'aurais pas à en souffrir, la laissant seule et douloureuse dans une solitude à côté de quoi la mort est une douceur. Je tremblais savamment. Et pourtant, rien ne m'autorisait à me venger d'elle. Bien sûr, je n'avais pas de père et elle était obligée d'exercer un métier qui plus tard me ferait honte. J'étais un pauvre enfant, savant mais pauvre. Condamné à la honte ou à la mort. Avais-je le choix? Je sentais bien que la mort continuait, malgré la peur qu'elle m'inspirait, à être préférable à la honte, un sentiment dont je ne savais rien, si ce n'est qu'on en souffre et que la mort, justement, nous en libère. Je choisis de mourir. Il n'y avait pas à balancer entre sa future souffrance, qu'elle appelait solitude, et la mienne dont je ne voulais pas et qui s'appellerait la honte. En son absence, je me jetai dans la rue, en pleine nuit, en plein désert, ayant accepté la nécessité de ma mort. Mais la rue était déserte, comme je l'ai dit, et la nuit profonde, à peine éclairée par des réverbères qui me rappelaient la solitude maintenant inévitable de ma pauvre mère. Je ne me suicidais pas par goût. Si j'avais eu une autre solution à proposer à mon angoisse, je n'aurais pas hésité longtemps. Je marchais lentement, péniblement, longeant des rues au hasard de l'inspiration qui ne me guidait pas. Elle allait de toute façon mourir avec moi et ça n'avait plus d'importance. D'ailleurs, j'emportais tout dans la mort. Tout ce que je laissais, c'est la solitude de ma mère qui comparée à la honte d'être son fils n'était plus rien qui compte. Donc, je ne laissais rien, je commençais à le comprendre quand le hasard a mis sur mon chemin la bonne qui faisait le ménage et la cuisine chez nous, une vieille mauresque laide et rabougrie qui me pinçait les oreilles par amour. Quel étonnement de me trouver-là à cette heure de la nuit et de mettre fin à mon savant calcul, de me ramener au logis maternel, de me condamner à la honte qui devenait ainsi encore plus terrible, puisque j'avais fui devant elle, ce qui ne manquerait pas de la rendre encore plus impitoyable le moment venu! Et si je n'avais pas rencontré la bonne? Si j'étais tombé sur un coupeur de gorge, un donneur de mort qui ne demande rien en retour sinon de la chair fraîche et à l'occasion quelques bijoux? Et bien je serais bel et bien mort et je ne pleurerais pas. Telle fut ma réponse. Plus tard, je me suis demandé ce qui serait advenu de moi si j'étais tombé sur quelque voleur d'enfants qui m'aurait vendu à une famille où j'aurais cultivé le bonheur d'être africain. Je serais devenu Africain. Je parlerais africain. Je me comporterais comme un Africain, arabe ou noir, que sais-je?
Nous sommes assis en rond autour du panier de victuailles que le vieux Tonio, qu'on appelle Bocanada par dérision, à cause de son mutisme et de son goût des voyages qui lui a fait faire quatre fois le tour du monde... Un sacré voyageur, Bocanada! Il rit avec les autres en entendant ma petite histoire et tout le monde se met à parler légèrement de l'Afrique. Un peu trop légèrement. Même Anaïs en a parlé légèrement et elle rit comme une dinde des plaisanteries légères de mon ami marocain qui se venge.
Avec le vin, le jambon, les saucisses, Bocanada a apporté des fruits, des pastèques, de la limonade et des amandes pour la faim. Cela nous rend peu à peu inconsistants, futiles, légers comme le sens de notre conversation, on ne croit plus à la complexité des choses et des êtres, on recherche la sieste, la tête légère, l'esprit au bord de l'oisiveté, mais pas tout à fait, il reste encore des choses à expliquer, des comportements à justifier, on ne se débarrassera pas de notre poids terrestre, pas simplement en buvant du vin. Les femmes sont devenues rieuses, par conformité avec l'image qui les rendait agréables aux yeux des hommes, tandis que Pierre s'empêtre dans le son de sa voix, ne la reconnaît plus, se demande ce qu'il dit, n'arrive pas à donner à Fleur ce qui n'est plus qu'un bruissement d'ailes, un ralentissement irrésistible, ne trouvant pas la force ni l'intelligence du lieu.
Puisque je parle d'un souvenir, et non pas de la réalité, je peux me permettre d'oublier des mots sans risquer de changer le sens que l'écriture m'impose. Je revois sans difficulté les plongées intermittentes de la tristesse au fond du visage de l'un ou de l'autre qui s'épatait un moment d'avoir un visage à offrir aux autres, comme ça, en pleine conversation avec eux sur des sujets tellement futiles et avec un manque de profondeur tel que le cœur, qui continue d'exister, ne pouvait pas ne pas baver de dégoût sur tant de raisons de sortir de l'existence sans consentement. La tristesse marquait surtout le regard, un court moment, juste avant de lever le coude ou d'enfourner quelque chose de violemment écœurant, non pas chassant ainsi la tristesse indésirable, mais ayant attendu qu'elle cesse d'exister au moins de cette manière. C'était toujours les yeux qui la vomissaient d'un coup et il n'y avait plus de sentiment possible à l'égard de personne, ni même une pensée contraire, les yeux d'un coup traversés par l'inutilité du bavardage même comme approche sommaire de la tranquillité.
Olivier fut le premier à se détacher du groupe. Il bailla tout en s'étirant et tâta d'un doigt expert le vinyle d'un siège qui avait bien mérité de l'ombre. Il s'y installa bruyamment, prenant le temps de trouver la place convenant à chacun de ses membres, puis il renversa la tête sur sa nuque, ouvrit encore la bouche pour bailler et à partir de ce moment, il donna l'impression de dormir bel et bien. C'était sa manière à lui de chasser les nuages. Il n'avait jamais agi autrement. En tout cas, il se révoltait bien contre le temps qui passe, et son idée, qu'il n'avait partagée avec personne ni exprimée à aucun prix, fut jugée assez sage pour que chacun se mit en quête d'un coin pour dormir.
Par un mauvais calcul, nous avions ce matin sous-estimé la quantité d'ombre nécessaire à chacun pour satisfaire à la sieste. Olivier monopolisait à lui seul un parasol tout entier et personne n'osa lui demander de se pousser un peu pour faire de la place. Saïda et mon ami marocain s'étaient enfermés dans le leur, l'ayant entouré de serviettes, mais ils y étaient déjà quand Anaïs et moi avions fait l'opération de calculer l'ombre totale. Elle offrit ses deux mains à Fleur et à la servante et s'en alla se coucher avec elles sous le dernier parasol qu'elles allèrent planter en riant tout près de l'eau. Pierre ricana un peu en me considérant d'un œil goguenard, de la tête aux pieds, puis renonça à partager une ombre avec moi. Je me retrouvais seul au milieu des restes du repas tandis que Bocanada, assis en tailleur entre deux roseaux sur lesquels il avait tendu sa veste, contemplait d'un regard équivoque ma nudité de chat blessé à mort.
Je montai aussitôt vers les eucalyptus où l'ombre ne manquait pas, traînant derrière moi le matelas gonflable sur lequel je comptais m'endormir comme les autres. Le vin commençait à me monter à la tête et quand j'arrivai en haut de la falaise, je bandais comme un dieu, misérable et fatigué.
Ici commence le premier ralentissement de cette histoire, à ne pas confondre avec un vertige ou une nausée dont le passage est purement intérieur, sans relation avec cet extérieur qui d'un coup s'est ralenti, sans que j'y puisse rien, je ne sais même pas si j'ai voulu quelque chose. J'ai mis des heures pour pivoter sur mes pieds dans le sable brûlant, et pendant des heures et des heures, j'ai regardé la crique, la plage et la mer, peut-être le ciel et le soleil, voyant les disques blancs des parasols, un, deux, trois, pendant des heures encore attendant qu'il se passe quelque chose, ne comprenant pas qu'il ne se passe rien, ni même au niveau de l'ombre, n'ayant pas encore compris que j'étais l'épicentre d'un ralentissement involontaire, animé par une énergie d'horloge que par contre je comprenais, à cause de la régularité qu'elle me donnait comme repère de ma propre situation spatiale.
Des heures ont passé, et c'est quand j'ai commencé à m'habituer à cette situation toute nouvelle pour moi que, heures après heures, j'ai vu Olivier sortir de l'ombre, lourd à cause du ralentissement que je lui inspirais, et je comprenais mieux la nécessité d'un ralentissement dans une pareille situation. Il est enfin sorti complètement de l'ombre et je montrai des signes d'impatience. Il lui a fallu des heures pour se tourner vers les falaises car il s'était réveillé face à la mer, croyant sans doute m'y trouver nu et à mon aise. Il a donc pris le temps de regarder la mer pour constater que je ne m'y baignais pas et c'est autant de temps qu'il a fallu ajouter à mon impatience de statue presque immobile. Il a regardé longuement la tache lumineuse dans l'ombre des eucalyptus et à lui aussi le temps a dû sembler long et inutile, se demandant si j'étais cet éclat de lumière ou s'il ferait mieux de chercher ailleurs, sur les rochers ou même sous les deux autres parasols.
Pour qu'il n'y ait pas de tromperie de ma part, ou intention dilatoire, j'ai levé mon bras pour faire signe et il s'est mis en route vers les falaises, luttant contre la lenteur qui n'était pas la sienne, les heures s'ajoutant aux heures et rien ne bougeant que ce que je pensais avoir mis en mouvement. J'ai reculé dans l'ombre des eucalyptus et j'ai essayé de calculer le temps qu'il lui faudrait pour m'atteindre et me dire ce qu'il avait à me dire. Parce que c'était ça que j'étais en train de ralentir, ce qu'il avait à me dire. Je voulais l'entendre et il n'y avait rien au monde que je voulusse entendre d'un bout à l'autre. Mais ce n'était pas de ma part une manière de me mentir à moi-même. Les choses n'étaient pas changées par le ralentissement que je leur imposais. Je n'avais même pas l'intention de les changer. Je n'avais peut-être aucune excuse pour expliquer ma décision de ralentir ce qui se jetait sur moi de déchirant et de définitif. Chaque mot m'atteignit en plein cœur et j'augmentai le ralentissement, j'allai au bout de moi-même et je trouvai la force de m'accepter dans ce rôle peu favorable, il est vrai, à l'expression de ma grandeur d'âme. Mais cette grandeur n'avait rien à faire dans notre conversation.
Olivier s'interrompit après la première phrase et je dus supporter malgré moi les heures de silence et de sourire dont il me fit souffrir, profitant de mon ralentissement, m'en retournant les effets en se moquant de ma soi-disant supériorité! Et il ne voulait pas enchaîner les phrases. Les silences avaient beaucoup plus de poids que les mots et cela rendait ma situation intenable. Il était devenu haïssable, je pouvais me permettre de le penser, même si je n'adhérais pas encore à ce mot comme un insecte effroyable à la veine qui le nourrit.
Mais pour le moment, je ne me nourrissais d'aucun sentiment. Je perdais le contrôle du ralentissement, le premier que je manœuvrais et je me promettais peut-être de ne plus recommencer, ce qui n'était pas tout à fait regretter d'avoir entrepris cette folie. C'était une folie et j'en pâtissais d'horreur et de stupéfaction. Nous avions tellement ri de l'Afrique. Nous l'avions tellement allégée. Elle était devenue tellement creuse, même dans la bouche des spécialistes. Et puis le sommeil nous était arrivé et Olivier s'était montré extrêmement ombrageux. Je le croyais triste, à cause d'Anaïs qui avait l'intention de finir sa vie en Afrique et qui ne voulait pas l'emmener avec elle. C'était deux bonnes raisons d'être triste et ombrageux. J'aurais donné un coup de pied au temps pour que ce soit les bonnes raisons. Mais Anaïs parlait beaucoup et donnait peu. L'Afrique l'avait fait rêver le temps de faire de jolies phrases, de blesser quelques cœurs et de revenir à de meilleurs sentiments. Elle retournait donc à New York et elle emmenait Olivier avec elle. Il n'y avait pas de place pour moi dans ses bagages.
Fin du ralentissement. Maintenant, je pouvais le haïr. Et je ne m'en privai pas. Je le lui dis. Pouvait-il faire autrement que de hausser les épaules? Me dire que je faisais preuve de jalousie, ce qui n'était pas dans mon style? Qu'ai-je à faire du style? Y a-t-il une meilleure manière d'emprisonner l'esprit? La jalousie, mon style! Non, ce n'était pas la jalousie, ou alors la jalousie n'était qu'un mobile, ce qui n'a rien à voir avec la question du style. Je me taisais. Je ne pouvais plus rien ralentir, d'ailleurs il n'y avait plus rien à ralentir. J'étais taxé de jalousie là où je n'avais fait preuve que de déception. Pouvait-il comprendre ma déception? Non, il ne pouvait pas croire que je fusse seulement déçu. Il regrettait d'avoir détruit mon nid d'amour et il me souhaitait bonne chance avec la servante. C'était une manière ironique de me dire que j'étais mauvais joueur.
Mais à quel jeu a-t-on joué? Je n'aurais jamais accepté de jouer avec les sentiments. Ça aussi, ce n'était pas dans mon style. Je me mis à pleurer. New York! New York! New York et moi! Moi et la vie! Et Anaïs me jette comme un cloporte indécent dans le panier (excusez le mot) de cette cochonne de servante qui ne veut pas accepter qu'elle a plus de corps que d'esprit. Mais je ne me laisserai pas jeter. Prête-moi ton maillot. Je m'en vais seul. Je ne peux tout de même pas me promener tout nu. Je trouverai une voiture. Je rentrerai demain ou jamais. Le mieux est que je ne rentre jamais. Fais envoyer mes affaires chez Anita. Oui, Anita, c'est une ancienne petite amie d'amour et elle se fiche pas mal de ce qui m'arrive parce qu'elle est encore sous le coup de l'émotion.
Peu de temps après le ralentissement dont je viens de parler, j'empruntai sans permission l'énorme Chevrolet d'Anaïs qui était trop ivre pour m'en empêcher, me parlant de la boîte à vitesses et de la direction, s'empêtrant dans des recommandations techniques auxquelles je ne compris pas un traître mot. Je descendis toute la pente en roue libre et eut un mal fou à arrêter ce tas de ferraille au croisement avec la nationale. J'ai bien cru que j'allais me tuer. Que penserait-on alors du revolver trouvé dans mon slip? Des choses improbables et de toute façon sans importance. Ma mémoire n'est pas faite pour durer. C'est avec ce sentiment à la fois tendre et aigu que j'ai garé la voiture dans le Passage des Tristes, faisant chanter les pneus contre le trottoir, juste en face de la terrasse où je comptais m'abandonner. Qu'est-ce que j'allais gagner sur la vie en agissant de cette manière? Un peu de temps, un peu de l'inutilité du temps à quoi me faisait penser sans arrêt la présence toujours froide du revolver.
J'avais fini d'attendre, ce qui me différenciait. Et je n'étais plus une bête, ce qui m'éloignait du monde. J'étais un homme-femme triste et étranger au remue-ménage quotidien que personne n'avait réussi à m'imposer comme ligne de conduite. Je ne redoutais donc pas ma tristesse. Elle me portait sûrement vers la fin de mon voyage. Il n'y avait aucune hésitation de ma part, je me souviens de cette assurance qui était la mienne au moment de composer avec le crime. Je me trompe un peu. Crime est une notion morale. Meurtre, c'est évènementiel et par conséquent sans intérêt. Assassinat, c'est devenu tellement littéraire, il y a belle lurette d'ailleurs. Je ne trouvais même pas le mot exact pour exprimer le sens de ce que j'allais à la fois commettre, ce qui est immoral, perpétrer, ce qui est un fait, et signer de ma main, ou quelque chose d'approchant. Il n'y avait peut-être pas de mot pour m'imbriquer tout entier dans le vocabulaire. Ou il n'y en avait plus, à force de justice, d'histoire et de littérature. Et qu'est-ce que j'étais donc, moi, ce corps perclus d'existence et de langage, critique et soumis cependant, sur le point de tuer l'amitié et ce qu'elle avait brisé à tout jamais, pour que je cesse d'exister, il n'y avait pas d'autre mot. Olivier m'avait tué. Je lui devais une réponse. Indéfendable. Inexprimable. Est-ce que j'étais certain de vouloir ce que je voulais? Je l'ai déjà dit, je volais comme un oiseau, je n'avais aucune raison de ne pas croire à mes raisons. Seule la difficulté d'expression me tenaillait. Mais qu'est-ce que je dirais à des juges, et aux curieux, et aux amateurs de belles lettres qui ont aussi le droit à l'existence? Si au moins il y avait une femme pour m'expliquer ce que je suis en train de faire? Mais laquelle supporterait sans broncher ma terrible question qui n'a rien à voir ni avec l'honneur ni avec la psychologie? Saïda était un corps, la servante un sexe et je ne me connaissais pas d'autres maîtresses que Fleur. J'étais seul avec le néant, ce qui n'arrive en principe qu'une fois dans la vie. Et je n'avais pas le temps de penser seulement au néant qui est la pire des abstractions, qui n'a pas la saveur éternelle de l'infini, qui n'est au fond que le meilleur moyen de se rendre triste et indélicat à l'égard de ceux qui vous aiment sans raison précise. J'acceptais de sortir de l'humanité les pieds devant et sans concert, mais il n'était pas question pour moi de gâcher bêtement ce que j'y avais cultivé pour mon bien. Je pourrais toujours cracher à la figure d'un juge, tourner le dos aux racontars et même casser la gueule au critique incompréhensif, mais tout le reste devait demeurer intact, même après ma mort, y compris mon amitié inaltérable pour Olivier.
Voilà ce que j'étais en train de penser quand la fanfare est arrivée pour nous jouer l'hymne national ou quelque chose qui y ressemblait parce que personne n'a salué, même du bout des doigts.
Et puis le tambour s'est mis à creuser le bruit, trouvant la cadence qui mettait tout le monde d'accord et au bout de quelques minutes il a pris la place des cerveaux dont les corps fatigués s'assemblaient en tapant des pieds et des mains, cherchant l'évidence des signaux érotiques que la nuit tempérait. Chaque coup porté sur le tambour nous faisait pénétrer un peu plus dans la lumière artificielle, joignant les mains au moment du vertige central, touchant l'autre qui avait l'air parfaitement semblable, mais ne rencontrant pas de regards rétiniens, sentant à quel point l'artifice est le meilleur moyen d'exister pour les autres, regards géométriques dans l'espace qui se limitait à peu de choses, terrasses encore humides, caniveaux jonchés de papiers divers, murs noirs où apparaissaient des corps rieurs et penchés, ciel éclairé par l'électricité multicolore, jambes luisantes pas toujours belles, de noirs habits crevés de chair à fleur de peau, des bouches, des bouches sombres qui pouvaient être ouvertes et ces yeux sans histoires qui étaient le seul moyen de repérage, espace bien carré dans le cercle du bruit et de la fureur maligne qui n'était autre que l'espèce de paralysie contre quoi il fallait lutter avec l'aide du tambour. Les plus expérimentés étaient déjà réduits à l'état de loque et la musique sombrait dans l'élasticité de leurs mouvements, le tambour fragmentant cette élasticité de rêveur, peau devenue charnelle, du rire qui était l'exaltation du moi jusqu'au cri qui finissait toujours par figer le tournoiement centripète de la pensée maintenant absorbé par la foule.
Dans ce labyrinthe de corps, j'ai rencontré un moment Chema, qui avait été danseur nu dans une revue à la manque qui avait parcouru l'Amérique Latine pendant plus de vingt ans. Maintenant il était déguisé en vieille femme barbue et chimérique et il offrait à la foule excitée ses deux énormes seins de guimauve dont les tétons avaient déjà été mangés. Son compagnon qui avait l'air d'une femme et qui en était peut-être une, agitait une peau pleine de vin dont les tétons dressés dégoulinaient sur des visages sombres qui devaient être sans doute la seule question à poser à Dieu. Chema me fit signe qu'il en avait marre et je compris qu'il était en train de gagner sa vie. Comme il la gagnait mal, ce qui lui était arrivé toute la vie, il y avait des chances pour que la mort l'emporte un jour dans un de ces déguisements qui étaient une blessure infligée à son âme de tendre poète. C'était tout ce qu'il redoutait maintenant, ça et la faim, et ce qu'elle suppose de crasse et de solitude. Ses seins étaient déchiquetés par la foule qui s'en prenait aussi à ses fesses, mais c'était bel et bien les fesses de Chema, douces et rebondies et douloureuses à force de claques et de pincements. Il poussait des petits cris chaque fois que ça lui arrivait mais il ne se retournait pas, il gonflait la poitrine et la guimauve était livrée à la populace excitée et rieuse qui y plantait des doigts gourmands, jouant le jeu facile qui lui était proposé, et soucieuse de ne pas l'oublier.
Puis Chema m'a embrassé sur la bouche, ce qui a provoqué un frémissement incontrôlable autour de nos corps et comme la foule en demandait encore, il m'a enfoncé la tête dans la guimauve qui avait un goût de moisi et qui m'a suffoqué pendant un moment. Sentant sa main puissante sur ma nuque, secouant la tête pour échapper à son étreinte de pieuvre sucrée qui sentait la sueur et le vin. Son ventre artificiel m'oppressait, ses cuisses m'enfermaient dans leur gouffre et je m'appuyais de toutes mes forces sur ses hanches, mêlant mes mains à sa chair de danseur qui frémissait encore. Et puis j'ai montré mon visage hilare et maculé à la foule qui faisait mine de le lécher, de loin tirant des langues blanches ou noires, langues malades, artificielles, incomplètes, léchant l'apparence trompeuse de ma photographie, m'approchant toujours mais approximatives. Le compagnon de Chema fit jaillir le vin des tétons dressés comme des bites sur la peau tendue qui gargouillait comme un mort. Les bouches lécheuses s'approchèrent encore, putrides, infâmes, gazouillant sans pudeur et Chema s'arrachait des morceaux de seins qu'il leur fourrait dans la bouche et le vin giclait dessus, barbouillant les visages crasseux jusqu'aux yeux, les bouches se tordant dans une douleur comique qui était le début de la force de la digestion, et certains montraient leur cul noir et nu pour aller jusqu'au bout de la farce ou bien s'agissait-il de la prendre à contre-pied par dérision et surtout pour exprimer la cruauté inspirée par l'humanité magique qui recommence ses fêtes sans jamais en épuiser le fond.
Je riais comme les autres, sale, humide et bruyant. J'avais besoin de leur ressembler et je ne pouvais me satisfaire d'une imitation qui ne serait que la parodie de leur crasse mentale. J'avais les mêmes racines et il me suffisait de crever l'outre de la mémoire à coups de couteau, comme ça c'est toujours fait chaque fois qu'un homme s'est senti éloigné des siens, non pas rejeté par eux, mais extrait de leur amalgame incompréhensible et douloureux et livré comme un animal à l'abondance d'autres terres où il crève de n'être pas chez lui. Il suffisait de prononcer les noms, ceux des personnes et des lieux, sans oublier le nom des évènements marquants de l'histoire partagée dont chaque morceau, même isolé pour faire ripaille, avait un nom pour interdire l'oubli et faire figure de prière confraternelle.
Mon ami marocain, surgi de l'amalgame comme un flegmon étonné, avait à comprendre les mêmes choses, mais dans le sens religieux qui était celui qu'il voulait donner à toute chose condamnée à l'existence, vivante, morte ou minérale. Il s'amena sur moi d'un coup, gras et purulent, pour coller sa bouche à mon oreille. Je compris qu'il avait quelque chose d'urgent à me dire. Sa main se colla sur mon ventre puis elle se mit à bouger dans tous les sens, comme si elle cherchait quelque chose. Elle toucha enfin le revolver.
- Bon dieu! dit-il. Cachez-le mieux que ça!
Ma chemise s'était ouverte et en effet le revolver montrait sa douce crosse de nacre dont la blancheur avait dû attirer plus d'un regard. Il m'aida à enfoncer la chemise dans le pantalon et je quittai Chema qui haussa les épaules en me jetant un regard de dépit. Mon ami marocain m'entraînait hors de la foule. Nous atteignîmes une ombre discrète.
- Donnez-le-moi! dit-il.
Je ne sais pas pourquoi je lui ai donné le revolver sans discuter. Peut-être parce que je me sentais démasqué. Je n'ai même pas hésité, et il l'a enfoncé dans sa chemise, souriant en remontant le bord du pantalon. Il ne me demanda pas ce que je comptais en faire et il ne me vint pas à l'esprit de devancer cette question qui paraissait inévitable. Nous revînmes près du cercle tremblant de la foule et, contournant le délire spectaculaire qu'elle nous proposait, nous prîmes place sur une terrasse, à une table où s'amoncelaient dans le désordre les verres, les cure-dents, les serviettes souillées, les mégots et les noyaux d'olives. Mon ami fit une grimace dégoûtée. Il ne supportait pas la saleté humaine, cet abandon tragique de l'existence sur une table prise au hasard, cette nausée étalée à la vue de tout le monde, et une femme puante crut mettre fin à cet exposé en poussant, avec une éponge épouvantable, cette crasse qui se répandit sans bruit à nos pieds.
Comme elle nous demandait ce qu'on voulait s'jeter, mon ami commanda de la bière et elle se mit aussitôt à nous débiter la liste des tapas qui devaient mettre fin à notre écœurement, mais par récurrence. Elle finit par poser sur la table deux verres moussus qui se répandaient sans vergogne et une assiette mal léchée où pataugeait un poulpe d'une noirceur redoutable. Il était piqué de deux cure-dents et ainsi il avait l'air d'un simulacre de taureau de combat. Elle ne nous quitta pas sans préciser, en nous le montrant de sa vieille main agitée de spasmes, qu'elle connaissait deux filles douces comme des oiseaux et mordantes comme des chiennes, qui s'ennuyaient comme des poissons dans un bocal. Mon ami marocain éclata de rire et il la chassa. Plus loin, les filles nous souriaient, toutes dents dehors, spectaculaires par leur côté éphémère et dérisoire à cause de leur beauté outragée qui était aussi une marque de mépris et de condescendance.
Mais nous plongeâmes le nez dans nos verres débordants, hésitant toutefois à se taper le poulpe calciné qui sentait à peine l'ail et la ciboulette. Je m'étonnai d'un coup de l'absence de Saïda et mon ami m'expliqua qu'il l'avait vexée à cause d'une broutille à laquelle elle s'était mise soudain à accorder une importance sans rapport avec les faits. Est-ce que je regrettais son absence? Non, c'était agréable de s'attabler avec un ami, un frère de plume. La fête l'agaçait un peu, à cause de l'exagération. Il voulait dire qu'on pouvait se divertir sans se livrer à cette irritante exagération de nos penchants. On peut danser sans lever la jambe trop haut. Lever la jambe est une invite grossière. Il préférait la complexité de l'entrechat et du pas de deux, où tout se passe au niveau des pieds et de la géométrie sans défaut dont ils marquent le sol à jamais. Je n'osais pas lui parler d'autre chose, parce que je respectais la religiosité délicate qu'il insinuait dans mes pores, et je me mis à décrire dans le détail le seul ballet que j'avais vu de ma vie, ballet dont il me rappela, un peu énervé, et le nom et l'auteur.
J'en étais à l'acte deux quand son visage fut soudain l'objet d'une paralysie qui le rendit moite et blanc comme la mort. Je me retournai pour voir moi aussi l'objet de son étonnement dangereux et ne fus pas le moins du monde surpris de rencontrer la plantureuse Saïda assise sur un bidon crasseux et faisant la causette à la servante au grand cœur qui, pour la circonstance, s'était presque déshabillée. Je regardai à nouveau mon ami qui était passé, dans mon dos, de la stupéfaction à la colère. Il marmonnait d'inévitables reproches, se mordait les lèvres pour empêcher les mots de les atteindre, et évitait de me regarder au cas où je cherchasse à me renseigner sur l'impromptu.
Je revis encore Saïda qui s'esclaffait, belle et monstrueuse sur le bidon, montrant la cuisse au passant exactement comme une pute tandis que la servante ébauchait des danses ou des rites locaux. Je ne pus empêcher mon ami de se lever avec fracas, renversant nos deux bières sur le poulpe immangeable. Deux putes s'interrogeaient en silence, fumant des cigarettes à la menthe qui m'attirèrent comme un papillon. Je vis encore Saïda répondre vertement à son époux frissonnant et puis ils nous laissèrent là, abrutis et rêveurs, longeant le trottoir jusqu'au dernier réverbère qui éclaire leur secret.
- L'Occident est son dernier refuge, m'avait confié mon ami quelques minutes plus tôt.
Il n'y a pas de secret, le château de Vermort est une reproduction de celui du comte d'Abadie d'Arrast, qui fut vice-roi d'Éthiopie, et Kateb doit quelque chose au fils adoptif de celui-ci, un Éthiopien mort sur les barricades de la Commune de Paris. La comtesse était stérile. La statue de ce jeune homme, taillée dans le bois, figure en haut de l'escalier principal. Il élève un chandelier. Sur la rampe, il manque deux doigts à sa main, coupés, dit-on, par les Allemands qui occupèrent le château pendant la deuxième Guerre mondiale. Au bout des terres d'Abadie, se termine le mur de l'Atlantique encore en chantier. Les blockhaus ont des toitures à deux pentes comme les maisons basques. Les tuiles ont été méticuleusement peintes sur ces épaisses surfaces. Les fenêtres, peintes elles aussi avec la même application, sont encore visibles. Les Allemands ont fait sauter ces constructions avant de se rendre. On trouvait des obus et des fusées dans les fourrés. L'érosion des falaises a causé la chute des plateformes et un fût de canon git dans la roche peuplée de rascasses.
L'eau est sans doute la première aventure au dehors. Ces plongées en apnée révélaient un danger augmenté par la marée montante. L'encerclement et la poussée s'associaient pour contraindre le corps à un effort inhabituel. L'eau applique au corps des corps étrangers que l'air ne connaît pas. Il y a un rapport de circonstance entre l'eau et le feu. Les glissements imposés par la terre sont ici remplacés par des aspirations. Nous surgissions au dernier moment, au point exact de notre rencontre, pour échapper à l'étouffement. À notre ceinture pendaient quelques poissons métalliques. Un autre préférait les coquillages arrachés à la profondeur rapide. Plus prudent, un autre encore tenait une rascasse à bout de bras. En haut, sous les pins, nous dégustions la chair des oursins et des chapeaux chinois. Ou bien c'était la nuit et les raies se prenaient au piège de la lumière de nos lampes. Les vapeurs de carbure nous entêtaient jusqu'à l'imprudence, beau souvenir de chair et de panique dans lequel il faut bien reconnaître l'origine des mots.
Les rochers dits "Les deux jumeaux" (quand un seul eût suffi à en exprimer le nombre) provoquent dans la marée montante des gerbes géantes dont les embruns balayent la falaise. La façade est peuplée de restes préhistoriques et percée d'entrées qui débouchent sur un couloir humide, deux raisons de l'explorer. Nous ne nous privions pas de ce plaisir infini. Une corde attachée au tronc d'un pin permettait la descente en rappel sur les traces de pyrite. Une lampe révélait le chantier intérieur, inachevé. Un puits devait contenir l'ascenseur d'un canon gigantesque. Nous fouillons les parois, enfouissant la lumière dans les trous de mines et autres interstices au fond desquels la pyrite continuait de briller. Le glissement s'achevait avec la lumière verticale d'une crique.
Les terres du château avaient servi de terrain de golf avant la guerre. Des cartes postales en témoignaient. Le tramway passait non loin de là sur la corniche. De vieux plans guidaient nos pas jusqu'aux limites des terres du château, peut-être au bord d'un parc à crustacés que des touristes exploraient en été. Il fallait ruser avec le gardien. Des savants surgissaient des allées, surpris de ne pas reconnaître les enfants du gardien mais peu enclins à renseigner leur curiosité sur ce terrain glissant.
Les crocodiles de pierre, du marbre probablement, sont aussi véridiques. La porte jouxte une coquille Saint-Jacques dont nous connaissions les propriétés. Curieusement, le télescope est installé dans les caves. Les appartements du comte n'occupent pas tout le château, l'aile principale abritant, sur ses vœux, les astronomes discrets qui perpétuent sa mémoire. Combien d'appartements français témoignent encore de l'aventure coloniale? Pierre Loti, hendayais d'adoption, n'y installa pas son palais arabe. Le comte d'Abadie d'Arrast s'appliqua à reconstruire l'essentiel de ses conquêtes. Des murs tendus de peau d'éléphant, une salle à manger portant de l'écriture arabe que les Allemands compliquèrent en changeant la disposition des chaises et que, paraît-il, un prince saoudien retrouva au cours d'une visite de politesse, des linteaux couverts par un obscur adab, une chambre d'ébène, Ali, le fils en bois, la chapelle, avec son balcon qui donne sur la chambre particulière de la comtesse, l'observatoire et son télescope, la lionne tuée par le comte et empaillée pour demeurer éternellement près d'une cheminée gardée par deux guerriers de céramiques, les coquilles Saint-Jacques qui pivotent pour laisser le passage aux rayons cosmiques, tout est authentiquement réécrit dans les pages de ce roman surréaliste.
Par contre, Lorenzo de Vermort est une invention. Nain ou Priape, il est le frère qu'on n'a pas pu empêcher de naître et qui désormais influence l'histoire familiale au point de la rendre parfaitement incohérente. Lieu du langage où le verbe se reproduit comme les escargots, la pratique du récit s'y perd un peu, quelquefois elle s'exerce à la langue, ce qui ne va pas sans quelque obscurité. Mais en matière de rêve et d'invention, on ne regarde pas de si près et le modèle naturaliste est un prétexte à retrouver les vieux instincts de l'expression.
Avec le temps et les changements d'adresse, les lieux se sont légèrement déplacés, d'autres terres ont été découvertes, de Paris aux Pyrénées, la forêt s'est imposée, la rivière a remplacé l'océan, une tour arabe, visitée par les loups, a servi de décor à une dispute familiale. Une généalogie apparaît sous la peau, comme des veines qu'on remplit.
Assassin au même titre que Kateb, Lorenzo n'assassine cependant point pour défendre son honneur sexuel. Il choisit une victime de médiocre apparence et de poids relatif. Il exécute des figures compliquées, défie l'équilibre à la manière d'une ombre dont les fils ne sont pas projetés, se moque éperdument de la trace qu'il laisse derrière lui comme les animaux en fuite. Les chasseurs n'ont pas fini de traverser une forêt qui appartient à un autre paysage.
La première partie du festin s'achèverait sur cette poursuite. Les chiens sont lâchés. FLEUR contiendrait en substance les récits des invités doucement empoisonnés à leur insu. Cette fleur, clin d'œil au Bloom de Joyce, est porteuse du flambeau qui éclaire la nuit.
Mais pourquoi veux-tu que je reconstitue le passé?...
Mais pourquoi veux-tu que je reconstitue le passé?
Qui a dit que je n'ai plus de mémoire? Que je souffre d'une maladie qui est une espèce d'absence de mémoire? Que je ne souffre pas comme on souffre de l'arrachement d'un pied ou de l'écarquillement exagéré des yeux de chaque côté du regard que je décerne à la vie sans mémoire qui m'accueille ce matin?
Tu regardais leur plafond et tu redescendais le long de leur mur jusqu'au bas de la porte où ton ombre devenait gigantesque parce que la lumière était rasante.
La porte s'est ouverte. Je n'ai pas regardé tout de suite - de quel côté y avait-il le plus de lumière? Le couloir se vidait comme un verre renversé et je buvais des pas, des croisements, des éloignements. Je buvais ce qu'on me donnait à boire, par exemple ton corps que je voulais haïr parce que je n'avais plus de mémoire. Quelle était la raison de cette haine? Je ne te connaissais pas faute de te reconnaître. Mais tu savais tout de moi. Mais ce n'était pas la raison. Peu importait ce que tu savais. J'en savais plus que toi de toute façon malgré l'absence de mémoire, malgré la maladie qui avait tout ruiné.
Ma pensée est intacte. Inexprimée mais intacte. C'est cette haine qui m'en assure. Je te hais donc je pense.
Quel soulagement!
Ils m'ont tous parlé de ma mémoire. Ils m'ont tous parlé de quelque chose qui n'existe plus en moi. Comment voulez-vous que je sache si c'est la mémoire ou la main d'ma soeur!
Qu'est-ce que c'est une année! Ce que ma mémoire a vécu, l'ai-je moi-même vécu et si je l'ai vécu, qu'est-ce que ça change?
Tu t'appelles Pierre, Paul, Jean, Jean, Naej, tu es homme, cheval, homme-cheval, chevalome, femme-cheval, cheval-femme, homme-femme. Ton nom, c'est à l'envers qu'il existe maintenant. C'est pour ça que je l'ai inventée, cette histoire invraisemblable, pour qu'elle me serve de mémoire et que vous arrêtiez d'agir sur ma peau, pour que ma mémoire soit la bonne et que j'en sois persuadé.
Mettons que ma mémoire existe, qu'elle existe comme vous voulez, c'est-à-dire comme elle existe ou qu'elle n'existe pas comme je l'écris, ce qui la réveille quelquefois pour agiter de la pensée en moi. Mettons que vous ayez raison d'insister parce que la vérité est scientifique et que le mensonge est littéraire. Mettons aussi que je n'ai pas tout à fait tort d'écrire un roman.
Je te hais. Je t'aimerais si j'avais de la mémoire mais je n'en ai pas. Mon sexe réclame de la haine. Je t'en donne. Reçois-la comme le témoignage de mon existence.
Ce qui courait au plafond, mes yeux le voyaient et tes cheveux tentaient de m'aveugler. C'est pourquoi je t'ai suspendue au plafond.
La marionnette tictaque comme une horloge. Sa jambe unique fait le pendule et ses bras les aiguilles. J'enfonce mes doigts dans l'heure de son regard. Elle crie pour me réveiller mais je m'accroche au dernier rêve et je déchire ses images une à une.
Qu'est-il donc arrivé à ma mémoire? Est-il important de se poser la question? On me dit que oui, que c'est important, qu'on ne peut pas vivre longtemps sans mémoire et je ne réponds rien pour soutenir le contraire. Peut-être qu'il n'y a pas de contraire. Peut-être que le contraire n'est pas le contraire, que c'est quelque chose de différent qu'ils ne peuvent par conséquent pas entendre. Peut-être que la question est ailleurs et que ce ne sont pas eux qui la posent.
Il faut écrire les romans avec les mots. Je ne me souviens pas d'autre chose et je t'écris avec le mot "haine".
Je n'ai pas parlé de cette haine qui voudrait être le contraire de l'amour pour prouver qu'on n'aime vraiment pas ce que qu'on a choisi de haïr.
J'ai choisi la haine qui ne se réfère pas à l'amour, la haine au réveil définitif qui agite ma mémoire, ma mémoire en forme de trou de mémoire, ma mémoire qui ne se souvient de rien sauf de la haine que je te dois.
Mais, moins de lyrisme, voyons!
Cinq heures du matin, l'hiver. Je sais (donc je me souviens) que c'est l'hiver parce que la fenêtre me le rappelle (je n'ai pas tout oublié: j'aurais pu). L'hiver fait l'important au pied du lit, les deux pieds dans d'immenses pantoufles qui ont couru dans la neige.
Dehors il neige. Je sais que c'est la neige. Je me souviens du mot neige. Le plafond me rappelle la neige. J'avais cinq ans et je mangeais la neige pour me faire mal aux dents et ma petite copine m'imitait mais elle avait mal aux oreilles et j'ai mordu le bout de ses doigts pour lui faire cracher la vérité. Enfant cruel!
La vérité, tu la cracheras. La lumière partagera ton front immense et un sillon de feu s'ouvrira sur ton crâne, t'arrachant des cris formidables. Et je verrai ta pensée en forme de femme, ta pensée avec un sexe de femme et le désir de le posséder comme il faut et tu cracheras ce que ta bouche t'inspirera. On ne sait jamais ce que ça veut dire, ce qui c'est passé entre le premier mot et le dernier, mais tu auras donné un sexe à la mémoire, ce qui est une façon originale de se tirer d'affaire.
J'ouvre les yeux littéralement. Je me remplis de plafond et puis je redescends le long du mur. Je croise le rideau. Je fais de la lumière. Je rencontre mon corps. Je cherche ma pensée. Elle se cache. Je vois un trou. C'est ma mémoire. Est-ce que je me demande: qu'est-ce qui s'est passé? Non, je ne me demande pas ce qui s'est passé. J'aurais dû? Ah! pardon, mais je dois dire la vérité, je n'ai pas interrogé ma mémoire, j'étais seulement inquiet de voir mon corps à la place de ma pensée et ma pensée nulle part.
Où est ma pensée? Est-ce que je pense quand j'y pense? J'ai deviné dans mon regard étonné que j'allais écrire un roman métaphysique. Il n'y avait effectivement aucune mémoire pour m'empêcher de penser - seulement, voilà, je ne trouve pas ma pensée, bordel de dieu! m'exclamai-je admettant immédiatement l'existence de dieu, bordel de dieu! répétai-je pour m'en assurer. Je suis un corps capable de tout et pourtant je ne suis rien. Qu'est-il arrivé à ma pensée?
Il neigeait maintenant. Je me souviens. Je voyais l'hiver dans l'écran de la fenêtre. J'éteignais la fenêtre en fermant les yeux et l'hiver me tendait une main glaciale, s'insinuant entre les glaçons de ma pensée. Un être inconsidérément volumineux que je pris pour un homme agitait ses pantoufles au pied du lit et la neige voulait devenir de l'eau et elle y réussissait et comme je l'interrogeais sur la nécessité de mettre un nom sur chaque chose, ce qui est bien pratique pour un écrivain, il me répondit qu'il avait vu une hirondelle mais qu'il ne fallait pas s'y fier.
Il fallait que je pense quelque chose. Je concentrai mon attention sur ce qu'il disait des hirondelles et du printemps et de la femme qui le faisait rêver, c’est-à-dire qu'elle hantait sa mémoire tandis que de la mienne, elle s'absentait tout simplement parce qu'elle n'avait jamais existé!
Mais rien ne se cristallisa. Je vis bien les branches dépeuplées qu'on aurait voulues vivantes d'oiseaux mais les arbres n'avaient pas de noms - tu connaissais tous les arbres de la forêt! ce n'est pas possible que ça puisse exister!
- Et pourtant, ça existe, dis-je pour le faire rire. Mais il ne rit pas, secouant ses énormes pantoufles. Mais c'était peut-être un chien et je lui caressai la tête en murmurant son nom et je crus qu'il était un arbre et que j'avais réussi là où tout le monde croyait que j'avais échoué et je me juchai sur sa plus haute branche et comme c'était un arbre de grande taille, ma tête toucha le plafond et je me mis à rire en pensant que c'était quand même très bon de me souvenir de quelque chose.
C'était ma première pensée et je le lui dis. Il me dit: je ne suis pas un arbre. Et il avait l'air complètement désolé mais je me fichais pas mal qu'il soit un arbre ou qu'il ne soit pas un arbre. J'avais eu une pensée digne de mon désir et j'en avais éprouvé un intense plaisir.
Maintenant, il ressemblait à une flaque d'eau, il ne parlait plus, il ne bougeait plus, il reflétait la fenêtre et l'hiver, et je lui parlai encore dans l'espoir d'avoir une pensée mais cette eau n'était qu'un souvenir et je vis bien que je ne pouvais pas cultiver ma pensée dans cette mémoire.
Ils m'ont nourri. J'ai mangé sans poser de question. Je voulais savoir si j'étais un homme et si je pouvais aimer les femmes, mais je ne dis rien de ce qui allait sans doute devenir une pensée importante. Il y avait un poisson dans mon assiette ou une assiette dans mon poisson, je ne sais plus qui j'ai mangé, de l'assiette ou du poisson, mais en tout cas je l'ai mangé et ils ont mis une pomme dans le poisson, elle avait l'air d'une assiette, j'y ai goûté du bout des lèvres, elle avait un goût de poisson, j'ai exigé qu'on me change l'assiette et au lieu de la changer pour une autre assiette, ils m'ont apporté un verre d'eau et j'ai joué avec ses reflets et je les ai multipliés par deux, puis par trois et j'approchai alors d'une pensée, elle s'annonçait par tintements. Les reflets se tortillaient. J'en écrasai un qui s'éteignit. J'étais cruel de nature. Voilà ce que je pensais et je vidai le verre dans la pomme pour montrer que j'avais compris que ce n'était pas la peine de jouer au malin avec moi, que je savais faire la différence entre un poisson et un verre d'eau pourvu qu'il y en ait une, ce qui n'était évidemment pas le cas puisque l'un et l'autre signifiaient la même chose. Je mis cette chose dans ma bouche et elle me nourrit parfaitement, ce qui démontrait que j'avais raison. Aussi, ils approuvèrent et ils me conseillèrent de dormir, ce dont je n'avais pas vraiment envie. Le rideau s'étala sur l'hiver et j'ouvris la bouche pour crier tandis que le sommeil me sciait.
Le rapport du médecin indiquait que j'avais perdu la mémoire suite à la chute accidentelle que j'avais prodigieusement effectuée de l'étage où je me livrais à l'amour des femmes au salon où je lisais tous les livres. Comme il était question d'un traitement dont le but avoué était de me guérir (comme si j'étais malade), je raturai sauvagement le nom de l'impertinent, lui substituant quelques remarques acerbes sur la nécessité absolue de s'occuper de ma pensée et non d'une mémoire dont je n'avais que faire.
- De la mémoire, dis-je, il m'en reste assez bien que je ne sois pas capable de me nommer. Qu'on m'apporte un de mes livres. J'en mangerai la couverture, ce qui suffira je crois à graver mon nom dans ce qui me reste de mémoire.
- De la mémoire, dit le médecin, il vous en reste mais ce n'est pas une raison pour vous moquer de tout le monde. Si vous continuez comme ça, il ne vous restera plus un seul ami pour vous aider à recouvrer la santé, la santé bordel! c'est l'essentiel.
- Bordel toi-même, espèce de vieil instrument! Je ne veux pas que tu m'instrumentes. Je veux m'instrumenter tout seul, ce qui n'est pas la même chose, bordel!
- Je ferai mon métier, bordel de bordel! Et ce n'est pas un écrivain qui m'en empêchera. Je vais vous montrer de quel bois je me chauffe quand je me chauffe, bordel!
- Si vous me touchez, je saute par la fenêtre. Je me fais un suicide à moi tout seul, bordel! ce sera le seul souvenir que vous aurez de moi!
- Ne soyez pas stupide maintenant, bordel! fermez cette fenêtre. Il fait un froid de canard. Vous allez attraper froid. Ce n'est pas bon pour la mémoire, ce froid qui vous asticote la tête, bordel!
- Ce n'est pas ma tête que je déshabille. Allons l'hiver! ( C'est comme ça que je me mettais à appeler mon père maintenant qu'il était mort et que j'étais orphelin et que tu étais veuve du même coup, Fleur!) Viens me refroidir. Ma mémoire est déjà une morte. Je veux livrer ma pensée à la froidure et puis tant que tu y es, refroidis aussi mon sexe. Ces éclats de voix ont réveillé mon désir. Je n'aurai plus de pures pensées si je dois réfléchir entre les cuisses d'une femme!
- Bordel, quel délire! dit le médecin en se secouant les mains tout seul. Je vais continuer de me les secouer en attendant que ce fou arrête de délirer. Mais qui c'est qui m'a foutu un pareil bordel!
Il faisait vraiment très froid sur la plage, les oiseaux dormaient et il n'y avait personne pour les réveiller. Je fermai la fenêtre à regret mais je ne voulais pas de cette mémoire-là!
- Donnez-moi des draps propres, demandai-je tandis qu'on me frottait le dos pour me réchauffer.
- Faites ce qu'il vous dit, bordel!
Je ne me souvenais vraiment pas de l'escalier, ni de la chambre où j'avais connu toutes les femmes. On me montra l'escalier. Je montai l'escalier. Il ne me parla pas. Je me vautrai sur le lit avec un fantôme de femme, ce qui amusa tout le monde. J'aime amuser le monde. C'est pour ça que je suis devenu écrivain et non pas pour alimenter la mémoire. Mais je ne retrouvai pas le plaisir et tout le monde cessa de s'amuser parce qu'on voyait bien à mes yeux tristes que je n'avais pas trouvé ce que je cherchais.
- Ça me va bien de faire l'écrivain! me dis-je sans que personne n'entendît. J'aurais tellement voulu que ça me rappelle quelque chose. Je me fiche de la mémoire comme de l'an quarante mais pour ce qui est de la femme, je repasserai!
J'examinai le trou en forme d'étoile et je manipulai le jeton en forme de triangle. Je voyais bien qu'il y avait un rapport entre l'étoile et le triangle mais ce n'était pas une question de pensée et je ne trouvai pas la solution. La solution, c'est ce qu'on me demandait. On me demandait de trouver la solution et je me souvenais exactement ce que ça représentait. Par exemple l'ombre qui ne se trompe pas de côté et la lumière qui s'amuse à la tromper, alors forcément elle finit par se tromper et elle disparaît comme elle était venue.
Je ne sais pas comme elle est venue. Je voyais que j'étais au plafond. Je dégustais une araignée hurlante. L'idée m'est venue de redescendre le long du mur. Il y avait de la lumière sous la porte et derrière la porte, la lumière éclairait quelque chose. Je ne me souvenais vraiment de rien mais alors rien! pas un mot! Qu'est-ce que je pouvais écrire?
C'est alors qu'elle est apparue. Elle a refermé la porte derrière elle sans bruit. Elle avait un beau corps drapé de couleurs. Elle m'a parlé d'un souvenir ou d'un autre. Mais les souvenirs ne peuvent rien révéler. C'était à ma pensée qu'il fallait parler et elle ne le savait pas. Moi, je savais qu'elle me parlait. Je ne voulais pas savoir ce qui parlait en elle. Je recevais les mots en pleine gueule. Je les aurais écrits si ça avait été possible, simplement pour les oublier, parce que je pensais et je m'émerveillais que ça m'arrivât.
Je haïssais Fleur. Voilà la seule vérité qui comptât et je pensais c'était la plus belle chose qui pouvait m'arriver, Fleur!
Et le type qui prétendait m'apprendre à écrire se grattait la tête en réfléchissant à ma place. J'avais posé le problème d'une autre façon et il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. J'étais plus fort que lui et il ne l'admettait pas. Mais tu peux bien te secouer le crâne pour ne pas croire à ce qui t'arrive, ça t'arrive quand même et j'existe, que tu le veuilles ou non, que ça te fasse plaisir ou que ce soit mon plaisir qui l'emporte.
Soyons docte, objectif. Peu de mots pour signifier. Que voulez-vous signifier? Dites-le! Dites ce qui vous rend plus savant que les autres!
Et puis j'ai redescendu l'escalier et évidemment, elle m'attendait et ils voulaient tous savoir ce que je pensais. Mais je ne lui ai même pas marché sur les pieds et j'ai poussé la porte de la bibliothèque exactement comme je l'avais toujours fait. Ils m'ont suivi. Ils sont restés debout près de la porte tandis que je jetais un regard circulaire pour me rendre compte de l'ampleur de ma culture. Je pensais parce qu'elle était là sinon je n'aurais rien pensé et ils n'auraient pas eu le plaisir de me voir fondre en larmes en m'écroulant littéralement sur le premier fauteuil venu.
- C'est la mémoire qui le travaille. C'est bon signe. On avance. Il sait qui il est!
Je l'ai toujours su.
Elle s'était assise elle aussi et je voyais ses jambes se croiser. Je ne sais pas si je l'ai désirée à ce moment-là, mais en y repensant, et bien je la désire et je voudrais qu'elle soit assise là, les jambes croisées pour me plaire et me racontant je ne sais quel souvenir qui doit réveiller ma mémoire. Fleur!
Donc, je redescendais le long du mur, léchant les os de l'araignée. Je m'approchais doucement de la lumière. Des ombres s'étiraient jusque sous le lit. J'avais oublié qui j'étais. Peu m'importait qui j'étais. C'était important pour eux, pas pour moi. Je voulais penser. C'était mon seul désir. Je m'inventais un nom pour la commodité et une histoire pour que ça sonne bien et ils n'en crurent pas leurs oreilles. L'un d'eux me montra l'image d'une femme. Je l'aimai aussitôt, il me montra une autre femme et je l'aimai aussi et il me montra dix autres femmes et je me mis à les aimer sans mesure. C'est que j'avais beaucoup d'amour dans le cœur et juste ce qu'il faut de mémoire pour y prendre plaisir. Et alors ils me l'amenèrent et j'achevai mon plaisir en hurlant. Ils crurent que je ne voulais plus la voir. Fleur! Mais ce n'est pas ce que je ne voulais pas. Je voulais au contraire qu'elle existât mais ils ne comprenaient rien à ma pensée et ils la firent sortir. Alors, je me mis à hurler, mais cette fois pas de plaisir et ils me montrèrent une boule malléable que je me mis à pétrir, à mordre, à lécher!... Je croyais que c'était mon sexe parce que jusque-là je n'avais pas de sexe et je les remerciai et ils me dirent que ce n'était rien, que c'était normal, qu'il ne fallait plus en parler, et sous leurs regards étonnés je me suis mis à dévorer mon sexe.
Si tu avais vu leurs têtes, Fleur! Je les entendais raconter la chose à leurs collègues qui n'y avaient pas assisté! Il a mangé son sexe comme on mange une pomme. Il l'a croqué par gourmandise et il n'en est plus rien resté. Il a montré ses mains vides. Il souriait pour montrer sa satisfaction. C'est la première fois que ça nous arrive. Espérons que ce ne sera pas la dernière!
J'ai voulu manger ton sexe mais ce n'était pas possible. Il était trop dur et en plus il avait un goût horrible. D'ailleurs, si je l'avais avalé, je ne l'aurais pas gardé longtemps.
Pendant qu'ils examinaient mon dossier dans la bibliothèque blanche et noire où je voulais te faire l'amour, c’est-à-dire me conformer à mon désir, je suis allé faire un tour dans le parc et, longeant les allées fleuries, car c'était le printemps à ce moment, je me disais: dire que tout ça est à moi, que je ne m'en souviens même pas et que je m'en moque éperdument.
Je vis aussi la petite rivière où j'avais dû tremper mes pieds comme j'en avais envie maintenant. Je me dénudai en toute simplicité et je m'assis sur un caillou moussu, les pieds et les mains dans l'eau et le derrière chatouillé par l'herbe moite. Je fermai les yeux pour te voir assise, les jambes croisées sous ta robe opaque. Au même moment, l'eau me gicla au visage. Je versai dans l'eau tout entier et tandis que j'ouvrais les yeux, je vis le poisson s'enfuir le long de la berge, me renvoyant des ondes furieuses qui venaient clapoter contre ma bouche étonnée. J'ai prononcé le mot: poisson sans hésitation et sans prendre la peine de me rhabiller, j'ai couru vers la maison. J'ai défoncé la porte. J'ai grimpé l'escalier jusque dans la chambre et comme elle était assise sur son lit, droite et nue, je lui ai crié au visage: poisson! poisson! et elle a dit: oui, poisson! c'est bien poisson! Ils m'ont donné à boire un verre de poisson et je me suis endormi tout de suite. Fleur!
Ainsi, les tours m'appartenaient. Il fallait que je les visitasse une à une. J'en comptai pas moins de six mais comme j'annonçai mon intention, on m'expliqua que deux d'entre elles étaient en ruines, qu'il n'y avait plus de plancher ni d'escalier, qu'il n'était pas possible d'arriver jusqu'en haut, ce qui était bien triste pour une tour. J'éliminai ces deux tours rebelles de ma mémoire. Il en restait quatre. Et il me fallut quatre jours pour les visiter et quatre nuits pour les oublier. Car j'ai tout oublié d'elles. Je ne me souviens plus ni de leurs jambes, ni de leurs seins. Je savais qu'elles m'appartenaient, que j'en étais le maître incontestable et que personne ne m'empêchait de les visiter. Mais je ne me souviens ni des murs, ni des plafonds, ni des fenêtres, ni de la vue, ni de l'air qui courait. Il fallait que la nuit effaçât tout. C'était une nécessité si je voulais en penser quelque chose.
J'avais mis le poisson dans ma bouche. Et il est entré pour continuer son chemin et il est arrivé tout froid dans mon estomac. Il voulait atteindre mon sexe par l'intérieur car je lui avais interdit d'y toucher et il croyait que j'allais laisser faire. J'avalai donc une tour, ce qui causa un grand scandale, car il paraît que j'avais énormément d'ancêtres et qu'aucun d'eux ne s'était jamais avisé de faire une chose pareille. Il faut préciser qu'aucun d'eux ne perdit la mémoire et, à mon avantage, que c'est moi qui les ai perdues une à une, ces mémoires portraituresques et murales. J'en tirai un immense plaisir sexuel, ce qui épouvanta tout le monde. Le poisson était dans la tour.
Et lorsque j'atteignis le bas de la porte, je touchai la lumière du bout du doigt puis je trempai mes mains. C'était purement visuel. Je savais de quoi il retournait. Je me postai en pleine lumière et je regardai les mollets nus qui se croisaient pour avancer. J'étais tellement près de leur ardeur. Il fallait que j'aille plus loin derrière la porte, laissant ma carcasse bandante dans le lit humide, mais ce n'était pas facile. Ma pensée venait de faire un vaste effort. Ma pensée s'étendait maintenant. Elle touchait cette lumière. Je voyais bien que leur existence était complètement différente de la mienne. Je voulus m'accrocher à la culotte de celle qui riait tout le temps mais c'était une culotte très humide et je me mis à tousser sans pouvoir m'arrêter. Elle a gratté sa peau irritée et j'ai senti ma pensée s'aplatir entre les poils et j'ai coulé le long de sa jambe et d'un coup de pied, elle m'a envoyé valsé contre le mur immobile et j'ai attendu le moment favorable pour retourner d'où je venais.
En tout cas, pensai-je pour me réconforter, j'ai vécu une aventure inoubliable. C'est ça de moins pour ma pensée. Et je sentais ma pensée se rétrécir à ma grande terreur.
J'étais attaqué de toute part. Le poisson, la tour, elle dans son lit, la porte, l'araignée, le château. J'étais riche et la vie ne me souriait pas!
- Je vais vendre le château pour m'acheter une paire de pantoufles, annonçai-je un matin plus frais que les autres.
Ce qui fit rire tout le monde.
- Avec le produit de la vente, m'expliqua-t-on, tu pourras à peine t'acheter une pantoufle, ce qui est bien embêtant quand on a deux pieds et surtout le désir impératif de les chausser pareillement.
Je ris avec les autres. J'avais été stupide en effet. Je pouvais vendre mes pantoufles pour acheter un château en Amérique mais pas question que le contraire m'arrivât. Est-ce que ma pensée s'accommode de cette idée?
C'est que tu me forces à reconstituer le passé (disais-je) alors que je n'en ai aucune envie. Je n'en vois même pas la nécessité. Tu me montres la femme et je la hais pour m'apprendre à penser. Je choisis la femme et non pas le château. Foutez-moi la paix avec la galerie des ancêtres!... j'ai dévalé l'escalier sur la tête en pleine nuit pour répondre à un impérieux besoin métaphysique entre mon lit moite et les pages grises d'un livre ouvert. J'ai partagé mon crâne en deux parties égales sur l'arête tranchante d'une marche d'escalier. Une partie est morte avec ma mémoire. De l'autre je tirerai les pensées les plus vastes, de quoi rejoindre les morceaux épars de ma boîte crânienne dont les débris ne vous concernent pas.
Y avait-il une femme dans mon lit? Quelqu'un a-t-il eu l'idée de s'interroger sur la nature de l'ouvrage que j'allais ouvrir pour le pénétrer? Vous n'avez pensé qu'à recoller les indispensables morceaux afin que la vie m'assurât l'existence et vous avez réussi, parfaitement réussi je suis un sac de chair et d'os bien vivant. Toute la vie ne s'est pas échappée par la brisure de mon crâne. Il en est resté suffisamment pour que je continue de vivre. Évidemment ce n'est pas la même vie. Comment veux-tu que ce soit la même? Et tu voudrais que ça y ressemble? Cela s'appelle retrouver la mémoire et c'est important pour toi que je la retrouve? Et je te dis que je m'en fous et ça te laisse baba, hein? que je m'en foute!... comme si je me foutais de mes châteaux, de mes navires, de mes usines! Comme si j'étais insensible à la présence de tant de femmes, de tant de sexes à satisfaire et qu'on me demande de satisfaire, ce dont ma pensée s'accommode très bien.
Tu n'as pas posé les bonnes questions et moi, j'ai besoin des bonnes réponses. Mais je ne veux pas savoir le nom de la femme ni pourquoi j'ai éprouvé le besoin de lire, ni ce que j'allais lire. Je veux dire ce que je n'allais pas lire puisque je devais tout oublier.
J'essaie de m'accrocher à un cul. Je veux un cul qui sente bon. Un cul à peine mais alors délicatement caressé par la soie. Il faut que je réussisse cet exploit. Ce n'est pas facile de penser dans ces conditions. Je suis détruit jusqu'à la moelle de mes os. Je ballotte dans mon lit comme un sac vide. Je n'ai pas tous mes moyens. Je vois mal. J'entends à peine. Je respire mieux. Ils me font manger trop de poissons. C'est ça qui me trouble l'esprit. Et j'ai tellement besoin de mon esprit pour m'en sortir.
Mais ils m'opposent la mémoire. Ma mémoire et celle de mes ancêtres par-dessus le marché. Je violerais la leur si c'était possible.
Non, je ne te reconnais pas. Le poisson me dévore le sexe de l'intérieur. Je voudrais que tu le touches pour te rendre compte de mon désir. Et alors je te toucherai moi aussi pour prendre mon plaisir, te l'arracher, car c'est toi qui le possède et ça me rend fou de rage et de désespoir.
J'ai brisé les créneaux, cassé les fenêtres une à une. J'ai renversé les murs les uns sur les autres. J'ai supprimé les appuis, ajouté ce que je pouvais au déséquilibre que j'avais créé par la pensée. Et la tour s'est effondrée dans un grand bruit de poussière. La lumière s'est soulevée en nuage de pierre et j'ai ouvert la bouche, j'ai salivé et j'ai ouvert la bouche et ma langue a tout absorbé, toute l'architecture m'est rentrée dedans, j'ai grossi d'une manière inconsidérée, j'en avais mal au ventre d'avoir trop mangé mais il fallait que je me reconstruisisse, je ne savais pas pourquoi, il le fallait, ni pourquoi il fallait que cela se fît sans la mémoire, ni pourquoi ma pensée avait envie de sexe, ni pourquoi je haïssais au lieu d'aimer. Elle me dit: aime-moi. C'est plus simple. Ce n'est pas plus simple moi je trouve que c'est compliqué c'est facile de parler quand on a toute sa mémoire, quand il n'est rien arrivé pour dire non à la nature. C'est facile quand on est l'objet du plaisir mais moi, je ne fais pas joujou avec la pensée. Moi, je travaille ma pensée pour exister. Je déplore les idées de sexe de ma pensée mais que voulez-vous? C'est comme ça. Ma pensée n'aime pas la mémoire, écrivais-je à Fleur.
Je vois un cul à ma convenance. Le tablier ne fait pas un pli à cet endroit. Je m'accroche à un poil. J'aime l'odeur. C'est un bon point. Il faut que ce cul me transporte. Je veux sortir d'ici cette nuit même. Je veux habiter chez elle et dans son lit. Mon dieu ce qu'elle est belle! Elle me rappelle quelque chose. Il faut que je me souvienne. Je n'ai pas dit que je voulais reconstruire cette mémoire. Je veux simplement me souvenir. C'est juste par plaisir, voyons! un cul comme celui-là, des cheveux qui descendent le long du mur... je glisse le long jusqu'au plancher et je remonte le long de sa jambe. J'en suis de plus en plus sûr. Je n'ai jamais été un homme. C'est ce qu'on veut me faire croire. J'étais une chose sur le mur. Je chatouillais sa peau entre les jambes mais ce n'était pas pour me faire plaisir, c'était pour une autre raison qui m'échappe. Ils veulent m'inventer une mémoire d'homme alors que j'étais autre chose de beaucoup plus petit.
Il fallait que je devinsse fou. Au lieu de cela, j'ai tout oublié. C'est le sang de ma mère qui parlerait. On m'amène ce type qui se démonte comme un pantin. Je tire sur un fil. Il me salue. Je le salue.
- Quel temps fait-il? je demande.
Je ne sais pas quel temps il fait. Peu importe ce qu'il fait le temps. Le temps, c’est-à-dire le soleil. C'est ça qu'il faut comprendre. Si on veut me comprendre. Mais qui veut me comprendre? Il faudrait me lire pour cela. On comprendrait que j'ai une pensée. Une pensée digne de figurer en forme de mots puisque je sais les choisir avec toute la justesse qui s'impose. Je tire sur un fil: il s'en va.
- Sur quel fil j'ai tiré? je demande.
On me répond qu'il ne fallait pas. Je cours après le fil. Je le rattrape, je tire, il allonge sa foulée maladroite, il va se mélanger les jambes si je tire encore, il me le dit: ne tire pas sur ce fil! je tire! je tire encore! je tire de toutes mes forces! Si tu étais mon père, mais tu ne l'es pas! dis-moi que tu n'es pas mon père!
- Je suis ce que je suis! ça ne m'amuse pas! je suis entré ici par hasard! j'avais besoin d'un horloger! il n'y a pas d'horloger me dit-on! alors je m'en vais!
Je cours aussi vite que je peux. Je le laisse disparaître dans la nuit. Qu'il continue de courir! me dis-je. Après tout, qu'est-ce que j'en ai à faire? rien n'est-ce pas? et puis ce n'est pas mon père. Mon père n'a pas de fils. Je me tire.
Ce pourrait être la nuit. Mais il ne fera pas nuit tant qu'il y aura un mot sur ma langue. La branche de l'arbre caressait ma fenêtre. Cela faisait frou frou... il fallait répondre quelque chose à cet amour. J'ai dit: non! c'est contre nature. Je trempai mon sexe dans le pot de fleurs mais c'était plus fort que moi.
Il y avait un mot sur ma langue qui attendait une signification. Il attendait que je touche le fond de ma pensée mais je n'avais pas le courage de cette impossible apnée. Je construisais des phrases de ce style sans arrêt lalalalalala mais tatatatata. Je savais bien ce que ça voulait dire. Il fallait que je continue de le chercher.
Et je le trouvai assis à la terrasse d'un bougnat sirotant un café-crème déjà froid. Il y avait de la buée aux vitrines et la lumière des voitures était traversée des noirs passages d'une foule s'effilochant. Je poussai la porte car je l'avais reconnu. Il avait caché son beau visage dans le cache-nez et le cache-nez dans le col et le col dans la brume et la brume dans les taches de café qui animaient le fond de sa pensée. C'était une pensée de pantin et je lui fis remonter l'espèce de mât de cocagne, mais à l'envers si bien que sa tête se gonfla et que ses yeux d'ordinaire exsangues se remplirent de son sang de papier. Je m'amusais de son désarroi et je lui posais des questions embarrassantes. Qu'est-ce qui lui avait pris de faire l'amour à une femme? Fleur est une femme, non?
- J'ai fait l'amour parce que j'en avais envie! m'expliqua-t-il en se tenant la tête.
Il y avait du goudron de cigarette sur ses doigts mais il n'avait plus rien à fumer et il était nerveux. Il se tirait l'oreille.
- Il fallait le faire avec un homme! lui répondis-je en frappant sur la table.
- Les hommes sont stériles du côté du cul!
- Il fallait sodomiser le premier venu.
- Je ne suis pas pédéraste, voilà tout! J'aime les femmes et les femmes font des enfants quand elles aiment les hommes. C'est embêtant de faire des enfants quand on ne sait pas quoi en faire. On les fait sans faire exprès, c'est fait exprès. Qu'est-ce qu'on peut faire contre la nature?
- C'est exactement ce qu'il fallait faire mais tu ne l'as pas fait, espèce de vieux cochon!
- Ne m'insulte pas! tu n'en as pas le droit!
- Ah! si tu n'étais pas mon père!
- Qu'est-ce que tu ferais si je n'étais pas ton père?
- Je te déchirerais en mille morceaux mais au lieu de cela, je te fais grimper le long de ce mât de cocagne et tu t'escrimes pour y arriver. Je vais t'arracher une jambe. Ce sera plus difficile et donc plus amusant. En toute chose, il y a deux mots pour la partager et il suffit que je t'arrache quelque chose.
Mais le barman me regardait d'un œil mauvais, torchonnant les verres sales derrière le comptoir et je n'ai rien arraché de ce corps stupide qui se continuait en moi, me pénétrant de ses fibres vivantes pour atteindre mon cœur et ma raison.
- Tu peux bien rester là à siroter ton café, espèce de pantin ridicule. Dire qu'il suffirait que je te déchire et tu n'existerais plus du tout, en tout cas pas sur cette terre puisque tu es un peu ma création, il faut le dire pour qu'on comprenne tout.
Je le jetai au bas de l'escalier. Il cria longuement, butant sur chaque marche. Il s'étala de tout son long sur le seuil de la bibliothèque. Relevant son cou désarticulé, il essaya de me dire quelque chose mais sa bouche ne s'ouvrit pas. Au lieu de parler, il saigna, ce qui sembla l'étonner. Pourtant, je descendis l'escalier impérial et gigantesque. Il me fallait plusieurs années mais je ne vieillis pas. Aucune ride ne ratura mon visage d'enfant. J'arrivai à sa hauteur tandis qu'il agonisait.
- Je vais mourir, me dit-il, et cependant je ne hais personne. Je n'aime personne non plus, bien que j'aie beaucoup aimé, mais ce que j'ai aimé a disparu. Il a fallu que le feu se déclare et tout a disparu dans le brasier de ma mémoire. Ce qui reste n'a pas d'importance. Veux-tu avoir une pensée à ma place? Cela m'aidera à mourir. Je veux mourir facilement. Comme on parle de poésie ou d'amour. C'est de mort qu'il faudra parler. Difficile de trouver les mots pour parler de ce qu'on ne connaît pas. On parle forcément de ce qu'on pense et non pas de ce qui existe. Ce qui est une grande erreur qui induit pourtant la lecture.
La grande élégance, c'est de tout oublier, conclut-il.
Il manquait totalement d'élégance, mon père. Il allait mourir de la pire des façons. Je ne voulais pas voir ça. Aussi, je le laissai mourir seul entre l'escalier et la bibliothèque, à l'endroit même où j'avais perdu la mémoire un jour de printemps doux et pluvieux.
Ce n'était pas lui que je voulais voir. Il me rappelait tellement de choses que j'avais besoin d'oublier. Il faussait ma mémoire à force de vérité et je ne voulais plus croiser son regard. Son café fumait encore quand tu es arrivé, te souviens-tu? Ils avaient remarqué que tu forçais mon silence et que mon immobilité alors témoignait que quelque chose me rapprochait de la véritable mémoire par quoi j'étais moi. Tu refermas la porte doucement, comme d'habitude et tu réduisit l'entrebâillement de la fenêtre en me montrant par un frottement sonore de tes épaules que l'hiver ne convenait pas à ta peau délicate. Je visitai la peau de la pointe de mes pieds. C'était une peau parcourue de moiteurs enivrantes et tu... elle se glissa jusqu'à moi le long de mes jambes, écrasant mon sexe contre son ventre plastique. Je sentis sa bouche chaude mordre dans la mienne. Elle avait commencé de manger. Je la haïssais à cause de cela. Mais c'était une haine récente. Une haine née de la pratique de l'amour. Il y avait une haine beaucoup plus vieille, la mémoire n'en savait rien. Je crevai sa tête avec la mienne et je voyageai autant que je pouvais dans ses anneaux de chair et de sang, mais rien ne s'imposa à ma raison, ni même un mot qui me rappelât quelque chose. Si je devais faire un peu de place à la mémoire? Si la mémoire malgré tout était nécessaire? Je ne pouvais pas le croire. Mon plaisir diminua. Elle mordit plus fort mais je ne salivai plus. Je lui montrai des rougeurs qui s'atténuaient. Elle me frotta, ongles dressés. Elle ne me prouvait pas sa raison. Elle n'avait aucune raison de m'aimer. Je griffai la pointe de ses seins jusqu'à la douleur qui la projeta à travers la fenêtre. Complètement nue, elle s'empêtra dans un buisson de givre qui tinta.
Je crevai alors mon sexe qui saigna. Il rentra entièrement dans mon corps et je ne le vis plus lorsque la plaie se referma, laissant dans l'angle de mes jambes une obscène touffe de poils qui me découragea.
On me laissa seul pour que j'endure la solitude. Je l'endurais sans que rien ne changeât. Ce qu'ils avaient vaguement espéré. Je continuais de compter les culs dans la lumière, me glissant sous la porte et dans la lumière, et j'espérais ainsi mettre fin à ma douleur. Mais chaque fois que j'habitais un cul (j'étais devenu pou, on l'a deviné), je provoquais des grattements immondes et ces grattements soulevaient des odeurs et je m'évanouissais lamentablement, risquant à chaque fois l'écrasement.
J'ai même essayé le cul des hommes. J'ai essayé, mais c'était dégoûtant. Les hommes ne se grattent pas comme les femmes. Ils ne sentent pas mauvais de la même façon. Je prenais des risques considérables à habiter le cul des hommes. Ce n'était pas un risque d'écrasement, non, mais les hommes sentent le chien. Ils le sentent parfaitement. Je n'habiterai plus le cul d'un homme.
J'aurais pu la rejoindre dans le fossé où le givre la mesurait. Elle au moins ne sentait pas mauvais. Je voyageais dans son cul, dans son sexe, sous les bras, dans les cheveux! Elle n'avait pas l'odeur des femmes. Elle ne sentait pas le chien non plus. Dans la solitude, je ne pensais qu'à elle, à son cul qui palpitait, aux chatouillements! C'est à son cul que je pensais et ma pensée s'approchait de moi. J'étais sur le point de trouver les mots. Encore un peu et j'écrivais le texte, c’est-à-dire son nom. Mais j'avais épousé les formes de mon lit mais mais mais mais mais mais
Deux culs s'étaient rejoints dans ma pensée. Je vis les deux trous se faire face. Ils se rapprochaient lentement de moi. Je mesurai leur plaisir réciproque. J'étais avec eux depuis le début, à l'origine du premier croisement dans la lumière qui m'insectisait au ras du sol, la bouche au ventre, oh! mes deux culs, je vous aime! Alors que je devrais vous détester. Vous n'avez que l'apparence du plaisir. Vous n'êtes pas la forme recherchée. C'est elle que je veux. Même froide et blanche parce que le givre l'a envahie comme la terre envahit les murs de ma maison!
Seigneur! Ma maison est un château et j'en suis le seigneur! Sors-moi de là!
C'est à la jointure des culs que je me mis à crier. Tout le monde a cru que je devenais fou et on essayait de m'en sortir, mais je léchais la fesse de Mlle Gnafron, n'osant y mordre comme j'en avais envie.
- Mais mords- moi donc si c'est ce que tu veux! me disait-elle et je ne savais pas si c'était une femme ou un homme qui me parlait. Tout ce que je savais, c'est que je léchais son cul et que ça me procurait un plaisir immense. Et l'autre cul me poussait contre elle. Il écrasait mon sexe sur le bord de son trou et il me disait: tu ne veux pas savoir qui je suis? et je disais: non je ne veux pas le savoir - je ne sais plus ce que je fais en matière sexuelle. Je ferais bien de penser à autre chose. Je vais me rendre fou de cette manière. La mémoire n'y sera pour rien. Il faudra que j'accuse cet impérieux désir. Mais je ne saurai pas le faire. Je suis incapable de me rendre capable de quoi que ce soit. Si encore j'avais le courage de mordre cette chair... ou bien si la femme que je désire vraiment voulait bien me tirer par les cheveux ... je te donnerais mon sexe d'homme, beau cul dont je ne suis pas le propriétaire!
C'est ce que je disais et le pantin s'articula. Il tourna le bouton du radiateur et il fit tout de suite très chaud et la fenêtre se couvrit d'une buée qu'il éclaircit par endroits avec le poing pour regarder dehors et en bas à l'endroit où sa nudité devenait blanche et craquante. Il voulait que je vienne regarder ce que j'avais fait. Je l'avais balancée par la fenêtre comme un jouet et je me fichais complètement de ce qui lui arrivait maintenant que sa voix s'était éteinte. Mais le radiateur étendit ses bras jusqu'à elle et elle remonta le long des tuyaux et elle s'arrêta au bord de la fenêtre pour me regarder:
- Sale crétin épouvantable! murmura-t-elle entre les dents. Tu te payes des culs maintenant? Des culs même pas beaux d'ailleurs! Montre-moi ce qu'elles ont fait de ton sexe.
J'avais une ignoble maladie et des boutons dégoûtants sur la langue. Elle me demanda de lui montrer mes mains et elle vit que je n'avais rien écrit car la tache n'était pas une tache d'encre. C'était une tache que faisait la maladie. On aurait dit une étoile mais c'était un chiffre et ça ne voulait rien dire de bon.
- Tu es sale comme une vermine! cria-t-elle en étendant elle aussi ses tuyaux dans ma direction pour imiter le rayonnant radiateur qui glougloutait tandis que mon père tournait encore le bouton.
J'avais honte de ce que je devenais. Je devais sentir très mauvais car les culs m'avaient rempli de merde. Je m'étais abouché avec l'un d'eux et l'autre me chiait dans le cul et je me remplissais de sinistre façon tant et si bien que je voulus vomir mais les tuyaux ne me traversaient pas, ils m'entouraient sans me traverser et j'avais terriblement chaud! Je voulais que ça s'arrête. Je priais Dieu.
- Sale vermine qui pue! criait-elle encore. Tu ne sais pas ce que tu veux. Il faut que tu manges tout ce qu'on te donne.
Et les culs n'arrêtaient pas de chier et j'avalais toute la merde. C'était de la merde vraiment dégueulasse et je devenais pire que la merde. J'étais l'enfant de la merde que j'inspirais à la vie.
- Mais tu n'es pas encore mort! dit-elle me touchant le cœur avec la langue et je fis gicler le sang sur sa poitrine, ce qui l'amusa jusqu'au délire, le sang. Mon sang dégoulinait sur son corps de femme et elle s'allongeait en tuyaux hurlants, cognant le liquide à l'intérieur bang bang bang!!! J'avais mal mais je ne pouvais rien y faire mais mais mais mais mais mais
Bang bang bang toute la liquidité brûlante et splendide! Chaque fois que le tube se rétrécissait, laissant sur ma peau la noire cicatrice d'une brûlure définitive bang bang bang
Le bouton du radiateur lui resta dans les mains. Il rit parce que c'était la première fois que ça lui arrivait. Il essaya de l'ajuster pour reprendre le contrôle de ma crémation liquide tubulaire mais mais mais mais mais mais mais le bouton tourna dans le vide et il me regarda d'un air désolé, haussant les épaules, sincèrement désolé de ne plus rien pouvoir contre ma douleur qu'il avait provoquée pour me punir de mon impertinence.
Les spirales m'enchaînèrent à la vie. J'avais un goût de merde dans la bouche et je pensais m'être abouché à un cul, ce qui était le cas de toute façon.
Les spirales dans ma chair fumante reconstruisaient un autre corps et j'avais beau hurler que ce n'était pas moi, on m'exhibait l'album de photographies, pointant le doigt sur mes regards, tournant les pages sur mes postures, secouant les éclats de plastique entre les âges qui avaient été les miens. Mais ce n'était pas moi! pas moi! reluquant le ballon multicolore, comme si c'était important que je lui accordasse l'intérêt qui semblait les réjouir à jamais, pas moi! entre les cuisses d'une femme chienne qui montre ses dents à l'appareil, pas moi! esquivant la claque amicale d'une inconnue dont le sein fait de l'ombre à ses yeux, pas moi! pas moi! pas moi! certainement pas moi, ce film papier-cul et toutes les merdes qui lui servent de lumière. Ce n'est pas moi! Je ne me reconnais pas. Je n'ai pas l'œil sûr. Ballade de l'objectif. Et on me coinçait la tête dans l'oreiller, me disant: Regarde, espèce d'imbécile, si c'est-y pas les yeux de ton grand-père et la longue queue frémissante que ta grand-mère se plaisait à exciter avec son gros cul qui s'ouvrait comme un livre et qui crachait le vocabulaire qui te sert aujourd'hui de missel, espèce de sale vermine crasseuse et puante que tu es! Regarde cet étalage d'entrejambes, plonge ta gueule dans toutes ces pisses et apaise ta soif de scandale. Ce sont tes chairs qui se rassemblent, de souvenirs en souvenirs, pour arriver jusqu'à toi et te constituer.
J'étais vaincu. Écrasé. Je leur ressemblais. On me laissa dormir jusqu'au lendemain et même, elle (Fleur) vint me faire l'amour sans me chier sur la gueule, à condition que je lui écrivisse quelque chose rien que pour elle, ce que je fis. Rien que pour elle, accrochant des mots à son existence pour qu'elle y reconnût sa présence. Et il fallait que je les lusse, ces mots que je n'avais pas aimés, que j'avais arrachés à ma merde d'homme pour les donner à sa merde de femme.
Mon père réparait le radiateur. Je voyais son cul grotesque et j'avais envie de devenir pédé rien que pour le contredire. Mais le cul qui s'ajusta à mon sexe, ce fut encore le sien (le tien) qu'elle secouait, se machinant le sexe avec les doigts d'une main et m'arrachant les poils des couilles avec les autres.
- Ça te fait-il assez mal comme ça, mon bibichon? salivait-elle dans mon oreille, m'éloignant de mon cri.
- Je veux devenir pédé! hurlai-je dans son ventre, et mon père se cogna sur le radiateur pour s'empêcher de dire ce qu'il voulait dire. Merde à toi, sale père dont je n'aime pas le cul. Tu ne sais pas quoi répondre, hein? Qu'est-ce que tu peux dire si je deviens pédé? Et qu'est-ce que tu peux faire si je te baise le cul? Écartez ces mots de la main des enfants. Ils deviendront pédés si leur père est un pantin.
- Ce radiateur est définitivement cassé! dit mon père en secouant les outils dans la boîte, espérant ainsi couvrir le son de ma voix.
- Ce radiateur est un cul! criai-je plus fort que les outils. Il va falloir que tu lui montres ce que tu sais faire en matière d'amour.
Elle me planta une aiguille en travers des couilles, ce qui me rendit définitivement impuissant: on ne parle pas à son père de cette manière!
Mes couilles saignaient. Ils tirèrent mon lit près de la fenêtre de telle façon que je pusse voir tout ce qui se passait dans le grand parc où des gens promenaient ce qui me semblait être des mémoires réduites au strict nécessaire.
Il y avait une jeune fille toute blanche avec une robe qui s'ouvrait dans le dos et je descendis le long de ce dos parce que je pensais à son cul. Elle sentait mauvais comme les autres et son cul parlait sans arrêt et je m'empêtrai dans ces viscosités sans pouvoir continuer ma descente le long des jambes après quoi j'aurais pu toucher l'herbe fraîche et redevenir l'insecte que j'avais toujours été.
- Parle-moi de ton enfance, dit-elle m'appelant l'Écrivain comme tout le monde, ce qui ne me déplaisait pas du tout parce que j'avais le profil d'un arabe et tout le temps de le méditer ce qui augmentait mes croyances sacrées.
Je ne lui parlais jamais de mon enfance. Elle mordillait le bout de mon sexe. Elle disait que ça ressemblait à un fruit. Je l'aimais, parce que le fruit, c'était elle, le fruit de mon imagination grabataire.
Mais je ressemblais plutôt à une araignée, ce qui me distinguait de l'insecte qu'on aurait voulu que je fusse. Je secouais ma toile sur les trois plans qui constituaient mon piège mental. C'est dans ma chambre que ça se passait: elle entrait et je lui arrachais ses vêtements. Je la marquais au fer rouge du radiateur que mon père avait odieusement trafiqué pour jouer le jeu que j'imposais à sa faiblesse. Elle fumait tandis que je traversais son visage, l'inondant de ma semence de la bouche aux yeux. Elle avait cessé d'exister si mon père demandait: est-ce que le radiateur est encore en panne? Mais s'il disait: c'est une femme qu'il te faut! il la recréait avec la merde qu'il avait chiée, il la golemisait avec la boue de son corps et elle reparaissait dans le monde des humains avec son problème de mémoire et sa nymphomanie et je liais les bras de mon père dans le dos pour enfin lui enfoncer mon sexe dans son vieux cul!
On est pédé ou on ne l'est pas, merde!
Ils défilaient dans mon écran de verre que j'aurais pu briser pour cesser d'exister mais mais mais mais mais mais mais je tenais à la vie, parce que vivre c'est penser, et penser c'est exister comme je veux. Je marchais sur leurs têtes oublieuses, des têtes d'hommes, des têtes de femmes. Je mangeais leur merde s'ils chiaient. Je faisais l'oiseau dans leur pisse. Je les branchais aux arbres pour que le vent leur arrachât les feuilles de leur mémoire et ils défilaient chaque jour, du soir au matin, sans que rien ne changeât dans leur détermination à exister tels qu'ils vivaient et moi, je me vautrais dans la mer et quand elle venait me faire plaisir, me traversant le corps de ses aiguilles, Fleur, le souffle immonde qui sortait de ma bouche se changeait en gouttelettes sur la vitre et les insectes qui peuplaient ma mémoire se multipliaient en reflets circulaires, augmentant la présence du plan transparent qui s'interposait entre ma mémoire sauvage et ce qu'elle voyait de la mémoire des autres.
Le radiateur fou se détacha du mur pour se glisser sous le lit, tremblant de froid. La structure de la phrase donnait la preuve de la monotonie de sa pensée. Je décroisai les tuyaux brûlants qui s'entrechoquaient. C'est le moment qu'elle choisit pour se suicider. Elle étira l'arbre d'un bout à l'autre du parc automnal, car c'était déjà l'automne et je n'avais pas toute ma mémoire, et l'arbre l'écartela. On vit tout de son anatomie aux quatre coins du parc tranquille où des arbres qui avaient vécu ne vivaient plus, éternellement proches de la mort maintenant, touchant le sang, la rosée de sang de son aurore meurtrière, et l'arbre se rétrécit comme un chapeau d'agonisant, répandant ses tripes merdiques dans les pas. Les mouches ressemblaient à des hirondelles. Je pissai dans sa bouche immobile et muette.
On me le reprocha. On ne pisse pas impunément dans la bouche d'une morte de cet âge. C'est qu'elle était à peine pubère! L'était-elle vraiment? À peine ou pubère? Ne faussez pas le sens de ma question. Je demande de quoi elle est morte. Elle avait glissé le long d'un mur pour mettre fin à ses jours et elle avait mis fin à sa mémoire. On lui en inventa une toute nouvelle, une mémoire sans suicide, sans inquiétude, avec juste ce qu'il faut de sexe, pas plus. À son âge, il ne faut pas beaucoup de sexe et pas un trop gros sexe non plus. Histoire de ne pas l'effrayer sur le véritable sens de la fornication. Elle pensait ce qu'on lui donnait à penser et sa mémoire finissait de mourir, à croire qu'il restait quelque chose de suicidaire et de définitif car l'arbre ne lui a pas pardonné cet incroyable étirement d'un bout à l'autre du parc tranquille où son âme a trouvé le repos.
Je ne sais pas si je me fais comprendre. J'encule le radiateur par nécessité. Je me fourre son tuyau dans la bouche et je manipule le bouton avec les dents, cherchant la bonne température. Mon père n'aime pas ce jeu de con. Je fais gicler mon foutre sur sa gueule d'empaffé.
- Ce n'est pas comme ça qu'on fait les enfants! me répéta-t-il en dégueulant sa merde.
- Les enfants, c'est de la merde. J'en veux pas. Surtout s'ils doivent te ressembler à tout prix. Que ma pisse les morde jusqu'à la mort! Je ne veux pas avoir affaire à eux.
- Tu n'es pas le fils que j'avais souhaité, regretta mon père, mais tu n'as pas la mère que j'avais souhaitée à un fils digne de ma pensée.
- Va te faire foutre, toi et ta putain de femme! criai-je dans le tuyau, ce qui fit des bulles dans l'eau et bang le tuyau se contorsionna occasionnant des dérangements dans les étages.
- Ce putain de chauffage ne fonctionne pas! rouspétait le responsable, cliquetant des outils. Que le métal me chie par les trous de cette horreur, je lui ferai savoir de quel bois je me chauffe!
Il était marrant avec sa casquette sale et l'espèce de canne qu'il avait à la place du pied.
- Dis, qu'est-ce que tu fais de l'autre chaussure?
- Je te la fourre dans le cul si tu ne te tais pas.
- Fourre-la moi si tu peux, espèce de vieux pédé claquemouille!
Il sort une énorme clé à molette et lui écrase un œil, ce qui fait mal. L'œil s'écoule et rejoint le cri que l'autre s'arrache pour pleurer.
- Y en a-t-il beaucoup qui veulent me baiser le cul? demandait cet oiseau de malheur, brandissant la menaçante clé dont il manipulait la molette avec le pouce. S'il y en a que ça intéresse que je leur démonte le cul avec ça, qu'ils reculent jusqu'ici et on verra si je sais m'en servir pour fermer leur sale gueule de chiens à vomir!
Comment s'appelait ce grand maigre qui avait des cheveux comme des clous et le nez comme un escalier? Il s'appelait quelque chose comme ah!... non pas possible de lui mettre son nom. Il avait un cul en forme de lavabo avec un truc qui se soulève. L'autre a tapé dessus comme un dingue, ce qui n'était pas une preuve d'amour et ça lui a fait tellement mal qu'il s'est mis à chier de l'eau, de l'eau puante qui est entrée dans les tuyaux et plus on chauffait et plus ça puait, tant et si bien qu'on a coupé le chauffage et qu'il a fallu se branler pour se réchauffer et on nous a vissé un bouton sur le ventre et chaque fois qu'on avait froid, il fallait tourner le bouton dans un sens et la tuyauterie interne se mettait à gargouiller et le sexe se levait comme un doigt et il n'y avait plus qu'à se le fourrer dans la main et à tourner le bouton à fond et ça giclait en pleine gueule, cent litres de merde orgasmique, dix tonnes de plaisir assouvi et voilà qu'ils se mettaient à agiter leurs outils, montrant les phalliques tournevis, les vissant dans l'air qui regagnait nos culs et il faisait de nouveau froid, un froid à chier de l'eau, un froid de tripailles chiantes et c'était le moment de tout recommencer, de visser le sexe dans la main, de boulonner la main contre n'importe quel cul, de se souder à la chair clapotante, faisant fumer les tuyaux à toute vapeur et chiant des cordes longues de cent mètres d'un bout à l'autre du parc tranquille tandis qu'elle achevait de mourir écartelée par la douleur d'un enfantement dont personne n'avait voulu.
C'était un enfant qui sentait la merde dans une histoire de merde et tout le monde s'emmerdait, elle la première. On fit gicler son sang sur la fenêtre pour lui expliquer ce que c'était la vie. Ce qu'elle voyait venait à peine de mourir. Elle lécha la bite du premier venu qui finit de s'éclater dans le radiateur.
Moi, j'avais vu qu'il y avait un fil, un fil ténu que personne ne voyait et j'en saisis l'extrémité entre pouce et index, tendu le fil sans qu'une onde le traversât et son sexe se dressa dans les airs. Il fut tout surpris que ça lui arrivât comme ça. Il regarda l'énorme sexe qui gonflait encore et il ne put pas s'empêcher de le caresser. Le plaisir lui venait de très loin. Il n'avait pas vu le fil qui le retenait. Il n'avait pas lu dans mes pensées. Pourtant, je le regardais bien en face et puis je me suis fourré sa grosse bite dans le cul et j'ai fourré ma grosse bite dans le cul de la porte et j'ai bandé tous les muscles de mon radiateur et j'ai tout envoyé valser dans les airs.
J'ai attaché le plafond pour que ça dure, parce que maintenant ils faisaient l'amour ensemble. Je dégueulais tout ce que j'avais dans le ventre. Ma bite vomissait ma pisse et ma semence et je chiais dans ce putain de lit puant, jouant de la guitare pour les accompagner. Le radiateur me léchait le ventre, vaporisant ma vue et le plafond s'est détaché de la fresque que je peignais.
Ce qui se passe dans la tête d'un homme n'a aucune importance quand il chie.
Il me reste une patte. Je me traîne jusqu'à mon lit. Mes blessures ne me font pas souffrir. Je ne suis pas vraiment mort. Je mange ce qu'il y a dans mon assiette. Je bois ce qu'ils ont mis dans mon verre. Le rideau s'agite. L'araignée me regarde. Elle sourit. Elle me violera quand je dormirai et demain j'aurai mal au cul.
Mon père n'est qu'un pantin sans intérêt. Je ne vois pas pourquoi je tire les fils. Je le remets à l'envers sur le mât de cocagne qu'il monte avec toutes les peines du monde. Il s'arrête avant d'avoir atteint le sommet. Je lui mords le cul. Il crie. Quelle sale bête! je l'encule.
Je visse le mât de cocagne sur ma table de nuit. Je repousse le sable. Je souffle dans le soleil. Tout s'éteint. Et les oiseaux arrivent, magnifiques. Une multitude d'oiseaux noirs et blancs. Et ils s'assemblent sur la plage. L'un des oiseaux paraît plus beau que les autres. Je l'interroge pour savoir. Il ne me regarde même pas et les oiseaux battent des ailes, soulevant le ciel d'un coup de griffe dans la mer.
Le spectacle commence. Il y a une troupe de comédiens qui s'avancent. Où est la scène? je ne sais pas quels sont ces personnages. Je les connais? est-ce que ma mémoire me revient? Je n'ai plus toute ma tête maintenant. Ce n'est pas le moment de se tromper de sens.
Je le démonte encore une fois. Il ne me ressemble pas. Je casse les pièces une à une et je casse les morceaux de pièces et les morceaux de morceaux. Je casse jusqu'à la poussière. Je broie jusqu'au méconnaissable et je ne reconnais rien qui me ressemble. Je ne revis pas ce que j'ai vécu. Il faut que je recommence depuis le début. Mais le début de quoi? à quel moment commencer ma mémoire? Je ne sais pas. Je ne sais pas. Et je m'enfonce dans ce cul immonde, je parcours des couloirs de puanteurs insoutenables, j'ouvre des portes qui me collent à la peau, je glisse dans les diarrhées, je mange des maladies latentes... jusqu'où vais-je aller? Est-ce que c'est vraiment un voyage? Je patauge dans la pire des merdes, certain que ma mémoire ne vaut pas ma pensée. Mais qu'est-ce que je veux dire par là? Un souffle puant me laboure le corps. C'est la colique qui draine mes ordures. Je m'accroupis pour chier et je chie sans laisser de traces.
Cette langue n'est plus ma langue. Ou plutôt, c'est ma langue dans le mur. Le texte se déchire dans les anfractuosités de ma prison. Tu l'as compris. Ce n'est pas plus non plus une prison d'assassins. J'ai quitté cette prison il y a plus d'un an, si je calcule bien. C'est tout ce que je voulais t'écrire. Je voulais t'écrire aussi que je suis devenu fou. Cette prison ne se justifiait plus. Pendant un moment, deux jours peut-être, j'ai pensé à la liberté, je l'ai relativisée, adaptée à ma situation de fou dangereux, tenu compte avec une certaine morgue de l'influence de mes origines familiales sur mon destin de prisonnier à vie, enfin: j'ai rêvé. J'ai eu tort de m'abandonner à ce risque. Ils ont changé ma prison d'assassins pour une autre qui au premier coup d'œil m'a paru parfaitement identique. Ils ont remplacé le vin et la cocaïne par d'autres substances aux noms impossibles à mémoriser. Voilà tout le changement, à quoi il faut ajouter c'est vrai un nombre plus crédible de fous. Le nombre des assassins est aussi bien plus probable ici. Il y en a moins. Ce qui doit faciliter la surveillance. Je suppose qu'ils n'ont rien changé au contenu de nos livres du destin respectifs. Qu'en penses-tu? Ces nouvelles drogues ont sur moi un effet désastreux, tu t'en es rendu compte à la tournure qu'est en train de prendre ce roman. Je ne t'en veux pas de ne pas me comprendre. Enfin, je crains que tu ne comprennes pas ce changement langagier. Je continue toutefois dans le même ton, parce qu'il faut que ça s'extrait tout seul de mon angoisse:
Elle (toi) revient et je me coltine sa nudité, ses poils, sa sueur, son huile, sa salive. C'est une nudité en lambeaux maintenant. J'accroche les restes aux pans du mur pour que ma pensée en croise l'amère nécessité. C'est que le monde a bien changé depuis je voltige à travers les airs comme un démon. Je compte les âmes qui me serviront de prétexte. Je m'acharne sur son pied de toutes mes dents eh oui! je l'ai mangée, morceau par morceau. Je ne sais pas qui est tombé le premier d'elle ou de moi. Je l'ai poussée ou elle a essayé de voler. Normal. Elle était déjà un peu oiseau et elle voulait m'extraire les insectes de la tête et elle arrachait les ailes et les pattes de son bec rageur, faisant claquer son bec rageur dans ma tête comme ça clac clac clac clac et clac et j'en avais vraiment assez et je lui ai mordu la langue et j'ai mangé sa langue pendant qu'elle se terrorisait en me disant qu'elle ne parlerait plus et qu'il n'y avait pas de témoin pour m'en accuser. Il fallait que je l'empêchasse de parler.
À l’intérieur de ce corps en outre plein de merde, il y avait un enfant qui était de ma chair et j'avais envie de lui pisser dans la bouche pour lui apprendre à exister. Je soulevai l'estomac dans les airs en pétrissant les mortelles acidités et je vis la tête veineuse qui prétendait me succéder. J'enfonçai le tournevis qui se vissa sans difficulté. Il se contorsionna dans cet univers de merde. La mort lui arrachait les couilles avec précision. Il hurla des bulles de sang et de pisse et elle tentait de me crever les yeux tandis que la mort lui barbouillait le visage. Elle s'enfonçait dans un cloaque de boues vivantes. Ça puait. Ça dégoulinait le long de mes jambes. Je chiais comme personne n'avait chié. Une femme déchirée sortait de mon cul. Je saignais avec elle et j'avais mal aux couilles et je tentais de lui écraser la tête avec mes pieds et pendant ce temps, cette espèce de sale pantin s'évertuait à grimper le long du mât de cocagne. Je t'en foutrai de cette grimpette, sale pédé plein de merde et de pisse!
On n'a pas idée de tuer ce qu'on aime. Mais son bec me traversait la mémoire clac clac clac et je pissais du sang par le nez et ce sale gosse me vrillait sa vrille dans le cul. Je ne pouvais rien faire pour les arrêter sinon les écrabouiller dans le lavabo avec le truc en forme de chapeau qui monte et qui descend et que mon père tournicotait en sifflotant, disant: il y a une relation amoureuse entre ce pédé de lavabo et cette pute de radiateur! Sûr qu'il y avait des saletés de ce côté-là. On osait à peine y faire allusion parce qu'à ce moment-là, il y avait une putain de merde qui vous sortait de la bouche comme un accordéon et vous en aviez mal au cul tellement il y en avait.
C'est que le château datait du Moyen-âge et la famille d'encore plus loin et pas un bâtard pour démentir l'histoire. Les femmes se gavaient de pilules magiques pour assurer une descendance mâle et on empalait les filles qui jouaient à l'amour au lieu de le faire consciencieusement. On leur enfonçait ce truc pointu dans le cul et les exposait nues et douloureuses dans le parc du château où gicle maintenant le jet d'eau amusant qui nous humidifie. À cet endroit, elles ont chié à travers leurs blessures. La merde s'est éclatée sur leurs ventres déchirés. Le nain de service regardait leurs orteils (j'imagine). Il avait envie de les embrasser, ces orteils. Mais il ne savait pas ce qui arriverait alors. On empalait pour un oui pour un non. Il préféra s'abstenir. On ne sait jamais ce qui peut arriver quand tout va mal. On empalait avec une telle facilité et il était si simple de renoncer au plaisir. Il se branlait en les regardant expirer, la pointe meurtrière leur traversant le ventre, leur chevelure pendouillant au gré du vent. L'une d'elles se dressait sur la pointe des pieds, sentant le pal lui crever les intestins. C'était atrocement douloureux. Il fallait renoncer à la vie de toute façon. Elle avait pissé tout le contenu de sa vessie et sa merde s'écoulait à travers la perforation. Elle n'avait qu'à soulever ses jambes d'un coup et l'immonde flèche de bois la traverserait. Elle préparait le cri qui la tuerait. Mais ce n'était pas facile de mourir comme ça et elle se dressait sur la pointe des pieds, sachant qu'elle ne vivrait plus longtemps et que ça allait être bougrement difficile de mourir. Elle avait de jolis seins et des épaules magnifiques mais le nain regardait les orteils tendus. Il surveillait l'épuisement de ses forces. Elle finirait par renoncer à la vie, par accepter la douleur. En tout cas, elle était bel et bien enculée.
Ça, c'était la première anecdote, et la gravure qui l'illustrait ne cachait rien de l'horreur insoutenable de cette punition au fur et à mesure que je tournais les pages, de l'enfoncement du pal à l'arrachement des membres. Rien n'avait été laissé au hasard. Les reproductions étaient conformes à la réalité.
Le type qui agonisait dans la même chambre n'avait rien d'un aristocrate. Il s'exprimait comme le charretier que sans doute il était, bien qu'on ne voit plus de charretier de nos jours, mais des conducteurs d'autobus dont les couilles s'entrechoquent misérablement jusqu'à l'impossibilité de reproduction. C'était un sale type un peu pédé, très branlant, il se chatouillait du matin au soir, répandant sa merde dans ses draps et je voulais l'empêcher de jouir de cette façon, comme si c'était possible d'arrêter ce genre de manœuvre de l'esprit de reproduction, mais brandissant la lampe de chevet, menaçant de court-circuiter son sale cul de prolo et de réduire le volume de ses couilles bâtardes. Je finissais toujours par renoncer à le torturer et je baisais sauvagement mon coussin de plumes, chiant comme un aristocrate et éjaculant comme un homme.
C'était une sale période à passer. On ne savait pas tout de mon histoire. On se rendit compte que ma mémoire avait ses racines dans l'histoire et que ce n'était pas facile dans ces conditions de retrouver ma véritable personnalité, mais je leur expliquai que ça n'avait pas d'importance, qu'il y avait sans doute eu des bâtards pour démentir ce que l'histoire nous enseignait, mais ils croisaient en remontant l'escalier ancestral les portraits des impeccables génitrices et ils ne pouvaient pas croire que ces visages impeccables eussent pu se livrer à d'étranges fornications, risquant ainsi de fausser le sens de l'histoire que tout le monde a dans la mémoire. C'était des femmes de premier choix. Elles se faisaient troncher dans le sens de l'histoire et elles accouchaient dans le même sens, risquant à chaque éjaculation le supplice cucul qui se dressait comme une bite au milieu de la place d'armes.
J'écoutais leurs dialogues de savants. Ils se grattaient le cul en s'écoutant parler pendant que je me branlais dans le lavabo, pissant chaque fois ma pisse historique. Je chiais historiquement aussi et ils recueillaient ma merde historique qu'ils analysaient avec méthode dans le laboratoire qui avait succédé à la salle des tortures. Si on interrogeait les murs, grattant le plâtre pour atteindre la pierre, on pouvait sans doute trouver la réponse à leurs questions. Mais au lieu de ça, ils trituraient ma merde pour fabriquer de l'histoire ancienne et je chiais à volonté, ne comprenant rien à leur recherche et je les barbouillais de ma merde misérable pour que ça ressemble à l'histoire que je m'imaginais.
Cette espèce de crade type merdique pisseux qui était devenu mon voisin de lit, sa merde n'intéressait personne, sauf un pédé au cul pourri qui voulait se nourrir de cette saleté insignifiante. J'ai voulu l'enculer malgré la gangrène qui lui bouffait le cul. Je ne craignais pas la contagion mais cette espèce de femmasse infecte m'a labouré la gueule à coups de tabouret simplement parce qu'il ne m'aimait pas et que je ne le faisais pas par amour. Espèce de chlingueur de merde putain! j'ai cru que ma tête allait exploser et pendant ce temps, ce crade chauffeur d'autobus me suçait la bite avec acharnement et je n'arrivais pas à lui pisser dans la bouche parce que ça me faisait vraiment plaisir.
On nous a enchaînés dans nos lits. J'ai un énorme cadenas entre les cuisses. J'essaie de bander mais ce n'est pas possible. Ils m'ont foutu une clé en travers de la bite. Le chauffeur d'autobus est mort. Il y avait du curare dans mon foutre. J'ai un peu de sang indien malgré ce qu'on raconte. J'ai un ancêtre espagnol qui a repeuplé l'Amérique. Ce sale fouille-merde de prolo est crevé. Il n'y a que le pédé intransigeant qui me menace. Ils l'ont mal ligoté sur la porte. Il bande comme un fou et me pisse dessus. Ça le fait marrer de me pisser sur les pieds mais je ne peux pas faire l'amour dans ces conditions.
Elle m'a rendu visite et la première chose qu'elle a faite, c'est de secouer la clé, mais je n'ai pas pu bander difficile de bander avec une clé en travers de la bite. Je lui ai expliqué tout ça simplement et elle s'est mise à me chier sur les pieds, une sale merde qui puait l'enfer. Je lui ai alors foutu mon pied dans le sexe et elle a dégringolé du lit, s'aplatissant lamentablement dans les flaques de pus et de merde.
- Con de mec à merde! fit-elle en glissant jusqu'au radiateur où mon père habitait maintenant.
Il lui empoigna les cheveux et il mit plein de tubes dedans et les tubes se sont mis à gargouiller. Elle avait la cervelle qui tremblait et une sale goutte de plaisir a perlé entre ses cuisses.
- Con de mec à merde! répétait-elle tandis que mon père lui apprenait à vivre, spiralant des tuyaux où ça lui faisait mal et ce sale tordu de la queue riait comme un fou et il écrivait des ordures dans la buée de la fenêtre, la forçant à lui lécher la bite, ce qu'elle ne voulait pas et les tuyaux lui sortaient de la bouche par milliers.
La première fois que je vis le château, ce n'était pas la première fois mais je pensais que c'était la première fois, on est arrivé dans une superbe limousine qui paraît-il m'appartenait, conduite par un chauffeur qui était mien. Le type qui m'accompagnait souriait tout le temps, surveillant le cadenas entre mes cuisses et agitant la clé de temps en temps, ce qui m'empêchait de bander car j'avais envie d'enculer tout le monde.
Une espèce de paysan tas de merde puante a ouvert la gigantesque grille qui m'appartenait. Putain! me suis-je dit. Quelle grille! où il y avait écrit en fer forgé une sentence latine, je ne sais plus quoi exactement, lapum ardire statucit, je crois, ou quelque chose d'approchant et d'intime! je m'enfonçais les doigts dans la bouche pour m'empêcher de crier mon admiration et mon vertige, mais je provoquai ainsi un insane vomissement.
- Ça commence bien, dit le type qui m'accompagnait.
Je ne sais pas ce qui commençait, si c'était moi qui commençais ou si je n'étais pas dans le coup. La voiture s'arrêta au pied d'un escalier de pierre le long duquel s'étageaient d'étranges plantes dont l'odeur me chatouilla le cul.
- Merde! fis-je m'étonnant moi-même.
La porte s'ouvrit avec un chuintement de roulement à billes. C'est elle ( Fleur) qui l'ouvrait. Elle portait un manteau de vison et je me mis à baver entre ses genoux la bave de ma sexualité délirante. La clé sexuelle me cogna les genoux mais, malgré la douleur de mes couilles, je lui léchai le ventre et elle me laissa faire. Le type qui m'accompagnait secouait la clé uniquement pour réveiller en moi de vieilles douleurs familiales mais mais mais mais mais, j'avais trop envie de me vider les couilles et je mordais la pointe de ses seins, ce qui la fit rire aux éclats. Cette salope ne connaissait pas la douleur. Elle avait envie de baiser. Cela se voyait dans son sale regard de femme. C'est le regard qui repeuple le monde chaque fois que le monde fout le camp. C'est le même regard, de la bourgeoise savante ou de la négresse qui n'ignore rien de la coutume. Saloperie de femmes blanches et noires! Elle ne saigne pas de sa saloperie et je voulais l'empêcher de saigner à jamais, versant ma chair dans sa maudite marmite, entre ses cuisses qui me faisaient vomir, et je vomissais salement dans ses poils. Elle savait qu'elle ne saignerait plus. Putain! Sale putain! Conasse! Vieille merde! Je n'ai jamais su forniquer autrement. Ça me fait vomir d'avoir du plaisir. Et le type qui m'accompagnait m'enculait doucement en chantant et je sentais sa bite me caresser la prostate et j'avais tellement envie de chier! mais je ne pouvais pas. Le plaisir voulait sortir de ma tête en morceaux. Ce sale plaisir inexprimable autrement que par un clin d'œil.
- Putain tu l'as fait! Tu l'as tronculée!
- Merde! J'ai fait ce que j'ai pu. Ce n'est pas grand-chose si on y pense.
J'étais assis sur le clocher de la plus haute tour à côté de l'oiseau qui avait l'air d'un hibou à cause de sa voix savamment calculée. Je bandais encore et ça l'étonnait. J'avais perdu la clé dans l'escalier. Le type avait fini de m'enculer. J'avais mal au cul. Cette grosse queue! non mais je ne vous dis que ça, une queue comme un manche de pioche et c'est ça que j'ai pris dans le cul sans broncher, enfin en bronchant si on veut parce qu'il m'écrasait l'estomac, une queue vraiment énorme et qui n'arrêtait pas de s'allonger.
- Il va me déchirer le cul, cet oiseau!
Mais ce n'est pas l'oiseau qui m'encule. L'oiseau clic-claque dans ma tête avant de devenir le châtelain de Vermort. J'ai torturé l'amant de ma sœur sur ce qui restait d'appareillages. Sa carcasse est restée longtemps accrochée aux poulies qui grinçouillaient chaque fois que les insectes dégueulasses se mettaient à transporter sa chair immonde dans les innombrables cavités du mur. Il habite ce château comme je veux. C'est tout le mal que je lui ai souhaité, à cet inverti de la clé des champs. Putain! Je lui ai arraché une jambe pour la donner à manger aux oiseaux et il n'a jamais plus bandé jusqu'à mourir. C'est qu'il est mort lamentablement avec des bulles de sang et des odeurs chouettes valsant des yeux sur ce qui lui restait de désir et aucune femme n'est apparue pour lui faire lever la queue à cet infâme rejeton domestique.
Et il me caressait le cul et je ne savais plus que penser tandis que l'oiseau lui becquetait le crâne qu'il avait lisse comme un œuf. Et ça l'agaçait. Il secouait les mains pour chasser cette incessante torture tac tac tac tac entre les oreilles et ça se répercute dans les dents tac tac tac tac c'est pire qu'une migraine un oiseau qui tapote l'os du crâne l'os de l'os du crâne tac tac tac tac tac merde ce qu'il avait soif ce jour-là et elle lui donna à boire tout ce qu'il voulait et il tomba comme un sac sous la table et elle posa simplement les pieds dessus, soulevant ses genoux et écartant les cuisses. J'envoyai ma fourchette dans sa direction. Elle figea son sourire dentaire entre le portrait de mon oncle Jérémie et celui de cette salope de Bernadette qui avait voulu vendre le château à un nègre venu d'Amérique qui avait épousé une blanche.
- J'ai joué comme jamais! me souffla-t-elle dans l'oreille.
Je n'osais pas lui dire ce que je pensais car je ne la connaissais même pas. Le type qui m'accompagnait cessa de m'enculer. Il cessa de bander. Il referma son pantalon pisseux. Elle rajusta sa robe sur les genoux. J'avais le cul en sang et la bite en feu, merde! Qu'est-ce qui m'était arrivé? Ce n'est pas comme ça qu'on fait l'amour.
- Viens, mon chéri, me dit-il en me prenant le bras.
Le type mit la clé dans sa poche et il secoua le doigt pour m'avertir. Je comprenais tout de l'avertissement. Une fois que je n'avais pas compris, ils m'avaient enfermé avec un homme-femme et j'avais dû subir ses assauts sexuels pendant une semaine entière. J'avais collectionné les sodomies comme jamais. À la fin, j'avais été obligé de le tuer, ce que personne ne me reprocha, parce que des types de ce genre, il n'en manquait pas dans ce château. J'étais chéri. Je venais avec elle, à son bras. Je ne voulais plus qu'on m'encule. Après tout, le château m'appartenait. Il me venait de mes lointains ancêtres. Je n'avais aucune idée de ce que représentait cette dynastie aux yeux des autres hommes, par exemple de ce type qui me menaçait secouant la clé dégoulinante de merde, et je lui montrai une canine pour applaudir, espèce de sale pédé! Tu n'as rien compris mais je n'ai pas tout compris moi-même.
On me montra ma chambre. Elle était conjugale et elle se coucha dedans, si bien que je compris qu'elle était ma femme. Je lui arrachai ses vêtements mais le type me fourra la clé dans le cul et il ferma dans le sens le plus douloureux, parce que dans l'autre sens je pouvais encore bander et me branler en regardant des photos. Mais cette fois, il se montra intransigeant et je la rhabillai rapidement sans rien contester.
C'était son lit et c'était mon lit MAIS ce n'était pas le moment de baiser.
- Est-ce que ce type va dormir avec nous? demandai-je à celle qui était ma femme.
- Il dormira dans le couloir si ça lui plaît, me répondit-elle en me prenant les mains, mais tu ne sais rien de moi mon pauvre Lorenzo. Je ne sais pas si c'est raisonnable...
- Si c'est raisonnable quoi?
- De dormir dans le même lit. Bien sûr, tu n'as pas changé non plus mais il me semble que ce n'est pas pareil. Tu me regardes d'une autre façon. C'est vrai que de ton point de vue, c'est la première fois que tu me vois.
Qu'est-ce qu'elle raconte cette conasse? C'est une femme, oui ou non? C'est MA femme, oui ou non? Et c'est ma chambre, mon lit, mon château! Ce sont mes ancêtres. J'ai combien de chevaux? Espèce de putain de merde de toubib! J'ai combien de chevaux? Vas-tu me répondre!
- Vingt-huit, monsieur le Comte. C'est vingt-huit que vous en avez, et huit poulains très bien portants et trois voitures toutes plus belles les unes que les autres sauf qu'il y en a une à réparer mais l'avarie a plus d'un siècle, c'était du temps de votre grand-oncle Arthur, celui qui avait un œil plus grand que l'autre depuis le jour où l'attelage, on ne sait pas pourquoi l'attelage s'est rompu et la voiture est allée dinguer contre ce putain de chêne, le même qu'avait planté votre arrière arrière... je sais plus si c'est grand-père ou grand-oncle, tant et si bien que sa tête a pété comme une betterave et il n'en est plus rien resté que c'te pâtée-là, alors pour ce qui est de son usage, je veux parler de la voiture en question, je ne le recommande pas à monsieur, monsieur pourrait s'en mordre les doigts et le regretter toute sa vie, nom de d'là! que j'en sois pas la cause de la mort de not'bon monsieur, j'veux dire...
- Allons! Allons! Du calme, mon bel oiseau. Je n'ai encore tué personne, dis-je à ce stupide animal qui me servait de domestique, mais le type qui m'accompagnait haussa les épaules d'un air dubitatif et je me mis à douter de ce que je venais de dire. J'aurais donc tué quelqu'un avant de l'oublier. C'était ce qu'on se tuait à me faire comprendre, mais je ne comprenais que ce que je voulais, sans doute à cause de mes besoins sexuels que je n'arrivais pas à satisfaire et à propos desquels venait de me mettre en garde cette somptueuse femme qui était la mienne si j'avais bien compris ce qui m'arrivait. Fleur.
À l’heure du dîner, la table était mise dans une des nombreuses salles à manger du château dont j'étais le propriétaire, si j'avais bien compris ce qui m'arrivait. Mais est-ce que j'avais les moyens de comprendre. Je veux dire les moyens cervicaux. Je ne sais pas... je ne sais pas... pensai-je en me barbouillant de sauce chasseur, ce qui faisait rire ma charmante hôtesse et ballotter ses deux intéressantes mamelles.
- Ce qui me fait rire, dit-elle comme pour s'excuser, ce n'est pas toi, mon amour. Oh non! Mais ce type qui te surveille de près a vraiment très envie de coucher avec moi.
- C'est ça qui te fait rire! dis-je sans m'étourdir car la rage qui me rongeait était grande. Merde à tous les abus de biens sociaux! Qu'il te baise seulement avec les yeux sinon je lui coupe les couilles et la queue.
- Ne me parlez pas sur ce ton! fit le type dont je devais reconnaître beaucoup plus tard qu'il avait été un excellent toubib mais que depuis certains événements le talent avait totalement déserté. Il était devenu enculeur de châtelains amnésiques. C'était une préparation de ses spécialités à base de sperme et de sang refoulé.
- Je vous parlerai sur le ton qui m'agrée! dis-je solennel, car j'étais châtelain, et elle m'approuva de haut en bas d'un coup de langue qui m'arracha un cri de plaisir.
- Mais enfin! dit le type maintenant coiffé d'un haut-de-forme, ce qui le faisait ressembler à un croque-mort, mais enfin! Madame! Non mais! Ce coup de langue! Cette érection! Je n'ai jamais rien vu de pareil. Comment voulez-vous que j'accepte qu'il couche dans votre lit cette nuit même? Non, madame, pas question. Je coucherai à sa place. Il faudra renoncer à votre projet d'orgasmes. Cet homme n'est pas fait pour l'amour.
- Et il est fait pour quoi à ton avis, espèce de sale toubib entubeur déculé! Ça alors! Non mais! Ça veut dire quoi, ces manières de me balancer de la science pour expliquer la fournaise sexuelle qui te motive. Je veux coucher avec mon mari, avec mon beau châtelain amoureux. N'est-ce pas que tu es amoureux de moi, hein? Mon petit comte à dormir debout. Je vais me foutre à poil sans tarder et tu feras ce que tu voudras de moi.
- Il ne fera rien si je le décide, décida le type qui m'accompagnait et ça n'avait pas l'air d'une plaisanterie, le truc qu'il remuait au-dessus de ma tête pour avertir qu'il avait bien l'intention de faire exactement ce qu'il avait décidé.
- Bon! Bon! Je me rhabille, dit ma femme et j'arrêtai de la couvrir de morceaux de viande car le dîner était terminé. On allait passer dans le salon.
- Merde de salon! C'est d'un chic! m'exclamai-je en entrant. Et ma femme s'empouffa en levant la patte et je la suivis pour m'enfoncer moi aussi et le type nous surveillait avec un œil mauvais, curetant sa pipe de bruyère dans la cheminée.
Est-ce que vous voulez que je vous lise quelque chose, proposa ma putain de femme charnelle et je lui gratouillai les flancs. J'en avais strictement rien à braire de ses lectures mais le type qui m'accompagnait extrait un livre d'un rayon et il lut le titre admettons, Sodome et Gomorrhe, et elle lui montra le truc qu'elle a entre les cuisses, écartant les genoux dans le pouf moelleux. Je servis les alcools dans des verres d'argent.
- Putain d'argenterie! Quelle classe! continuai-je de m'exclamer, repoussant les poufferies agaçantes de ma femme mais mais mais mais mais mais était-ce bien ma femme, cette femme de chair? Ne méritais-je pas mieux que cette putain maintenant que j'étais châtelain et que je buvais de la merde dans de l'argenterie historique?
Je pose la question en simple amateur. J'ai vu l'argenterie, les chevaux, les voitures, la galerie des ancêtres aux illustres signatures, le mobilier très dialectique du point de vue de l'histoire, les marches qui montent et qui descendent et qu'on se plaît à monter et à descendre. J'ai fait le tour du propriétaire, quoi! Il y avait des arbres, des bassins, des allées, des pigeons, des ruches, d'autres privilèges... On peut dire ce qu'on voudra de la propriété, ça donne une certaine assurance dans la vie et quant à la dynastie dont j'étais le rejeton amnésique, ça valait le coup de la rejoindre dans un lit et de tenter de lui donner une suite. J'en ai encore la bite qui me démange, merde!
C'était de l'alcool d'os de babouin, pas mauvais au palais, un peu rude à l'estomac et ça laisse des traces côté mémoire, mais qu'est-ce que ça peut foutre que la mémoire se fasse troncher par un babouin? Le babouin en question avait douze ans d'âge et il avait connu d'autres mémoires. Celle-là ou une autre, il s'en foutait, le babouin, d'avoir à scotcher des bouts de mémoire sur les murs de mon château de Vermort.
Le type qui m'accompagnait ne buvait pas.
- Si je bois, dit-il, je suis capable de tout, mais alors je ne me rappelle plus de rien et c'est une chose que je ne supporte pas. C'est pour ça que je me permets de vous plaindre, monsieur le comte Lorenzo de Vermort, mais je ne vous plains pas comme on plaint un domestique. Je ne me le permettrais pas. Disons que je vous plains par rapport à tout ça. C'est vrai que ça fait beaucoup de mémoire. Je mesure le vide qui vous rend fou.
- Oh! oh! je ne suis pas fou, précisai-je. Vous allez un peu vite en besogne, je crois.
- En effet! En effet! s'excusa ce morflard venimeux. Ce n'est pas fou que je voulais dire. D'ailleurs, c'est un mot qu'on ne prononce jamais, en tout cas pas chez nous. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je dois l'être un peu aussi. Je n'ai pourtant pas bu.
C'est la fièvre sexuelle, pensai-je. Il regardait le flanc des cuisses molles. Elle frétillait comme une bête, cette salope, et j'avais beau lui montrer ma bite, elle n'en avait que pour la grosseur immonde qui maculait le pantalon de ce salaud qui bandait pour lui faire plaisir. Et elle marchait à quatre pattes, la salope!
- Bon, ça suffit! dis-je en rangeant l'argenterie. Si on allait découvrir autre chose?
- Il y a tellement de choses à découvrir, mon chéri, dit ma salope de femme chienne cugnasse qui ne cessait de se régaler et qui crevait d'envie d'y toucher.
- Il vaudrait mieux aller dormir, conseilla le type qui m'accompagnait, et il sortit la clé de son pantalon.
Merde! C'était la clé qui éjaculait. Elle tira la langue tellement elle était déçue et elle l'aida à remettre la clé en travers de ma pauvre bite. Je ne savais pas si je pouvais dormir dans son lit. C'était ma femme après tout. Je pouvais dormir dans son lit et lui faire l'amour. C'est ce qu'on fait aux femmes qu'on épouse, non? Même si on ne se souvient pas de les avoir épousées, ce qui était mon cas en ce qui la concernait, mais ce n'était pas une raison pour qu'elle s'envoie en l'air avec ce carabin, cette merde au cul qui prétend faire l'amour à la femme qui a toujours été mienne et que j'ai failli oublier.
- On oublie l'essentiel, dit le carabin bin bin
- C'est quoi l'essentiel? demandai-je inquiet.
- C'est où que je dors? continua le carabin bin bin.
- Pas dans mon lit, dis-je pour me défendre.
- Mais c'est quoi, votre lit? demanda-t-il à ma femme.
- Ça veut dire quoi, cette question? questionnai-je presque violemment.
- On ne pose pas ce genre de question quand on ne sait pas ce qu'on veut? dit ma femme en me poussant devant elle. Alors, bonsoir, monsieur le carabin bin bin. Ce n'est pas si difficile de dormir seul surtout que la nuit porte conseil.
- Je n'ai besoin d'aucun conseil, dit le carabin bin bin, c’est-à-dire le type qui m'accompagnait, mais si je peux me permettre de vous en donner un: n'abusez pas du plaisir sexuel: ça ne se fait pas en matière d'amnésie.
- Merde alors! que je dis furax. Merde! On ne vous a pas demandé votre avis. Allez donc vous coucher sur une chaise. Ça fera de l'exercice à votre dos fatigué. Nous on fera ce qui nous plaît de faire entre homme et femme. C'est le mieux. Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures.
Et on le laisse au garde-à-vous entre un chandelier de cristal et une console en bois de santal à l'endroit même où mon ancêtre Pauline a reçu les hommages du valet de chambre dont le sang coule encore dans mes veines.
- Qu'est-ce que je vais faire courir comme sang! exultai-je en sautant dans le lit. Je ne sais pas qui tu es, espèce de salope, mais je t'aime comme si je t'avais toujours aimée.
- Vieux cochon, me tire-bouchonna-t-elle, je ne sais pas non plus qui tu es, mais tu me plais. Monsieur le comte! Monsieur le comte de Vermort, tu me plais et je vais m'en mettre jusque-là de ta grosse bite qui me fait bander.
- Mords-la! fis-je, un peu surpris que ma femme se mît à bander comme un homme.
Je n'ai pas eu le temps de raisonner sur cette apparence douteuse et je me suis pris son énorme clitoris dans la gueule et je l'ai ramoné comme on ramone une queue.
- Putain de salope! salivai-je en courant. Si je ne suis pas le comte de Vermort, qui suis-je?
- Quelle importance si je suis la comtesse!
Et elle m'encula comme un pédé tandis que ce fumier de carabin bin bin, l'œil vissé dans le trou de la serrure, se le rinçait jusqu'au plaisir, un chandelier dans le cul et les couilles servies sur une console. Ça faisait un bruit de vaisselle pendant qu'elle me businait le trognon, m'arrachant mes derniers cheveux. C'est vrai que le comte était chauve, putain! Il était complètement chauve, ce con!
Et la vie continue!
Peu importe que je sois le comte ou que je ne le sois pas. La comtesse! Est-ce bien la comtesse? Et le château de Vermort est une merveilleuse résidence. Je me suis installé dans le lit de la comtesse. Je mange sa nourriture et je tripote les filles de chambre. Le carabin s'est endormi sur la pelouse, ce qui agace le jardinier un vieux nègre manchot qui ne parle jamais mais qui tape du pied quand quelque chose ne lui plaît pas. Il se ballade en pagne et cul nu, ce qui n'impressionne plus personne, pas même la comtesse qui en a vu d'autres.
En tout cas, on m'appelle monsieur le comte, de la soubrette à la duègne et du cire-botte au majordome. Nom d'une pipe! ce qu'on m'appelle bien! Ce qui remet à plus tard la question de savoir si je suis le comte ou si je ne le suis pas.
J'ai traversé la galerie des ancêtres, remonté l'escalier où ils continuent de s'égailler jusqu'à la chambre où on met les morts quand ils sont morts. Si je continue d'être comte et que je meure un jour, c'est ici que j'agoniserai et que j'en finirai avec la vie pour toujours.
La tapisserie est d'un vert pisseux, le plancher noir de crasse et le matelas est dur comme la pierre. Ça va pas être gai si je continue d'être comte.
Non mais, quel château! Quel château! Il faut trois jours pour en faire le tour et la comtesse me suit en se dandinant, trois jours pour faire le tour d'une mémoire dont je sais le peu d'importance.
Je me suis vachement calmé. Sans doute l'exercice de l'amour. La comtesse a de belles gambettes. Elle les fait valser comme il faut et je marche à tous les coups. C'est une sacrée bonne femme qui s'y connaît. Ça tombe bien. Je connais aussi. Et on s'envoie en l'air comme des gosses, pour un oui pour un non allez zou! et que j'te ramezingue et je t'y fourlavige putain! que c'est bon d'avoir des ancêtres quand on n'a plus toute sa mémoire!
Vermort est un village charmant mais je n'y ai jamais foutu les pieds. Je n'ai pas la clé des champs ou alors je n'ai pas la gueule du comte. Il y en a qui pourraient jouer. Tout le monde n'a pas le respect de l'aristocratie. Je verrai Vermort avant de mourir si je dois aimer encore beaucoup, à moins que la comtesse, cette sauterelle, ne me bouffe le crâne pour recommencer. Qu'est-ce qu'elle a commencé, cette fourmi trompante?
Je me sentais vraiment à l'aise, presque comte en quelque sorte. Le carabin me faisait un peu chier. Il n'arrêtait pas de me mesurer le crâne. Je ne lui ai jamais demandé pourquoi et puis ça ne m'intéressait pas. Je lui donnais ma tête sans poser de questions et il traçait des cercles sur mon crâne chauve, manipulant les maxillaires du bout des doigts ou appuyant sur mon nez comme sur un bouton comme si j'allais faire coin-coin pour l'amuser, ce drôle d'énergumène que j'avais envie de faire souffrir.
Mais enfin, tout allait pour le mieux. Je croyais tout ce qu'on me disait et je me prenais pour ce que j'étais. Il y avait des batailles et des conquêtes, des réceptions et des complots, des mariages, des morts glorieuses ou accidentelles, rien que de très dynastique en somme, et je me montrais digne de ce sang, prêt à me battre en duel pour l'amour de la comtesse. Le carabin bin bin vérifiait mes éprouvettes. Je donnais dans le serpentin elliptique et il s'en apercevait, mais nos délires étaient de courte durée. Merde! C'est pas facile de vivre sans mémoire, je veux dire sans mémoire à soi-même. La mémoire qu'on me donnait était sans doute la mienne. Il n'y avait rien de plus vraisemblable et je pouvais toujours m'amuser à imaginer le contraire, que je n'étais pas le comte, qu'elle était la comtesse et que le carabin était complice d'un assassinat. Mais je n'avais pas l'intention d'écrire un roman policier et je ne vivais rien de romanesque. J'étais comte comme d'autres sont ouvriers, c’est-à-dire rien qui compte vraiment.
C'est le carabin qui me posait un problème. Qu'est-ce qu'il faisait là, ce conard? C'est qu'il avait l'air vraiment con et la comtesse lui témoignait de l'estime cependant. J'aurais pu renoncer à comprendre ce curieux témoignage d'estime. La comtesse était belle et cette espèce de trognon médiqueux n'inspirait rien que de très comique. Au fond, qu'est-ce qu'elle pouvait lui trouver qui lui arrachât tant de mots équivoques? Clystère et couille de gomme.
Mais je suis d'un calme angélique ces temps-ci. Pas un mot plus haut que l'autre. Ils ont beau foutre leur nez dans mon intimité, ça ne m'impressionne pas plus que ça. Je m'envoie en l'air avec la comtesse et je m'excite sur les soubrettes. Je ne dis pas non au majordome. Question cucul, c'est ma seule infidélité: un héritage de la longue filiation qui me crée.
Et puis les journées s'écoulaient de la façon la plus monotone qui soit. Je promenais mon esprit tranquille dans les détours inattendus de cette vaste propriété qui était mienne et dans laquelle la comtesse ne possédait que l'entretien, ce qui est tout de même pas mal pour une comtesse dont le comte a tout oublié du passé, même de celui qu'elle lui fait revivre chaque nuit. J'avais de longues conversations avec le carabin. Il connaissait mon passé par cœur et il voulait en faire toute ma mémoire, mais je ne souffrais pas seulement d'un effacement de la mémoire et le problème n'était pas de savoir s'il était temporaire ou définitif. Par goût et aussi par jeu sans doute, j'optais pour la définitive abolition de ma mémoire et de plus, je ne tenais absolument pas à en recommencer une nouvelle à partir du renouveau de ma pensée. Je ne savais pas ce que j'avais pensé de ce vin autrefois ni du comportement amoureux de la comtesse et il m'importait peu que ceci ou cela demeurât désormais dans ma mémoire pour que je m'en souvinsse un jour ou l'autre. Ce qui était important, c'était le plaisir de boire le vin et celui de coucher avec la femme. L'homme qui a choisi pour métier celui de penser ne confond jamais les questions d'hygiène avec celles qui relèvent de son esprit supérieur.
Évidemment, je ne tenais pas ce genre de propos au carabin fureteur de ma mémoire qui simplifiait mon univers intérieur au point de le réduire à la nécessité de cette sainte mémoire dont les cases s'assemblaient à côté de moi sans que je pusse m'y opposer mais surtout sans qu'aucune ne s'accrochât sur le plan lisse et glissant de mon esprit. Le pauvre carabin essuyait la table qui avait tout reçu de notre inutile conversation. Il écrivait les chapitres de son rapport, les recopiait sur un papier parfaitement blanc et couvert d'un quadrillage sans défaut qui le faisait ressembler à la mémoire qu'il avait reçu mission de m'enfoncer dans le crâne et dont il avait sûrement compris la constitution inconnue de moi, et quand il avait fini de plier les impeccables feuillets, il les fourrait aussitôt dans une enveloppe et, enfourchant la dangereuse bicyclette que j'avais paraît-il héritée d'un aïeul aviateur des premiers moments de l'aviation, il pédalait jusqu'au village le plus proche qui ne pouvait être que celui dont je portais le nom et qui s'enorgueillissait encore de mon titre malgré les défauts de l'histoire et l'incomplet recensement de ma mémoire.
J'avais une cicatrice sur le crâne. Depuis ma réapparition momentanée (comment ne le serait-elle pas?), je n'avais prêté aucune attention à cette plaie par quoi ma mémoire s'était écoulée malgré les mains qui avaient tenté de l'en empêcher. Assis à la coiffeuse encombrée de la comtesse, j'écartai mes cheveux de chaque côté de cette plaie, n'y comptant que ce qu'on appelle des points en termes chirurgicaux, je crois. Un coup de brosse en poils de sanglier et hop dans le gazon naissant de son sommet et zoub terminé avec les idées noires que malgré tout je tentais de saisir au vol, car il s'en échappait des insectes soucieux de me rappeler à mes devoirs d'hommage. C'est par là qu'on comptait me faire tomber. Je devais avoir le sens de l'hommage très développé. C'était comme si j'avais un pied dans la tombe de ma mémoire. Si j'étais vraiment le comte qu'on disait, si je n'étais pas en train de vivre les premiers pas d'une nouvelle méthode thérapeutique, alors merde! Qu'est-ce que je foutais à délirer comme ça, gratouillant le sanglier dans le sens du poil en attendant de me faire monter par le cheval de l'éternité!
En parlant de canassons (bon oui, il faut bien qu'on en parle, de ces foutus canassons dont les veines drainaient un sang aussi vieux que le mien), on m'avait montré de loin le préféré de mézigue et je croyais bien avoir le goût chevalin parce que la bête avait un putain de machin que j'en ai eu honte de montrer le mien à la comtesse pendant trois jours d'affilé. Une éternité!
Mais ne délirons pas. Mon cheval, enfin... le cheval qui avait été le mien du temps de ma mémoire (le problème, c'est que je ne savais pas monter. J'ai essayé de toutes mes forces mais je ne suis pas arrivé à tenir assis sur cette merde qui trottait en rond dans le pré, me bottant le cul pour écraser mon chapeau. Ben oui, je ne suis pas un monteur de bébête qui crotte. Pourtant, le comte avait gagné des prix et même des coupes en argent d'or massif. Il y en avait plein sa chambre d'enfant, la chambre où il n'avait jamais fait l'amour), VIRGULE, il jurait que je l'avais appelé Oznerol juste parce que je m'appelais Lorenzo. Vous rappelez-vous, Lorenzo, comme il vous plaisait de faire ce truc... ah!... comment dire? Je ne trouve pas les mots... de mettre tout à l'envers quoâ!... non pas la chaise sur la table et le cul dans l'assiette... non non non... ce n'est pas ce que je veux dire... ça ne touchait que les mots, cette manie étrange, par exemple Pierre devenait Erreip marrant non? et cheval lavehc mais le plus dhhrôôôle n'est pas là ah ah ah ah ah ah ah ah
Et il est où, le plus drôle machin-chose? Mais ne délirons pas.
Un jour, j'écrivis ceci dans la buée d'une fenêtre tandis que la comtesse qui étrennait des caleçons longs me regardait en silence, soucieuse qu'elle était de ma bonne mémoire: "Château Comtesse Escalier Bibliothèque Cheval Oznerol Lorenzo de Vermort (c'est moi)." Chacun de ces mots était une plongée dans le trouble passé de ma mémoire. Je commençais à m'y intéresser à ce qu'on voit. Ça se reconstituait tout seul malgré moi. J'étais le comte Lorenzo de Vermort, j'avais une comtesse dans mon lit et le lit dans le château de Vermort. Dans ce château, il y avait un escalier. Au pied de l'escalier, une bibliothèque. Quelque Chose me disait de chercher encore, ce que je n'avais d'ailleurs pas cherché, juste au moment où je commençais à donner des signes de tranquillité, parce qu'il jurait que ça n'avait pas toujours été le cas, je veux dire entre mon réveil et le château, enfin... je veux dire après l'accidentelle perte de mémoire et la première série de pétarades dans les bras de la comtesse qui avait su tout de suite ce qu'il me fallait.
Ouais.
Ce n'est vraiment pas le moment de délirer, me disais-je pensais-je, dans ma tête, dans ma tête, ouais... si jamais je me foutais à délirer comme naguère, je pouvais dire adieu au château et aux caresses viriles de Pampan. Pampan, mon siroupinet majordome dont le cul me donnait des idées. Ah! si la comtesse avait su ça...
Pas délirer. Pas délirer. Si jamais ils m'ont mis un micro dans la tête. Je dois faire attention à mon monologue intérieur. Je ne sais pas ce que j'ai en ce moment (c'est exactement ce que je pensais). Si je me mettais à vraiment aimer la comtesse, hein? c'est pas une mauvaise idée ça!
Ce qu'ils ne comprenaient pas, c'est que je ne voulais rien savoir de mon passé. Je ne savais déjà rien sans le vouloir et je pouvais continuer à ne rien savoir. Mais ces chiens d'abrutis me forçaient la tête. Ils savaient exactement où enfoncer le haut-parleur miniaturisé et ça me faisait un mal de chien atroce, cette tige métallique dans mon cerveau qui émettait tout ce que je ne voulais pas savoir et que je finirais un jour par savoir parce que c'est ce qu'ils voulaient et qu'ils devaient être les plus forts.
- À quoi pensez-vous, Lorenzo? me demanda la comtesse.
- À rin! dis-je pour plaisanter. A pense à rin!
- Vous paraissez si loin d'ici, ajouta-t-elle, mais tellement loin! Je regrette si je vous ai fait mal.
- Ça ne fait pas mal du tout, ma chérie. D'ailleurs, je ne pensais à rien comme je viens de le dire et il n'y avait rien qui me venait à l'esprit ni du présent ni du passé si c'est de cela dont vous voulez parler.
- Je ne parle de rien, Lorenzo, dit-elle, reprenant sa fourchette où elle l'avait laissée. Je ne souffre absolument pas de ce qui vous arrive. En fait, il ne vous est rien arrivé.
- Ce qui va m'arriver est bien pire, n'est-ce pas?
Ce n'était pas une question et elle ne répondit pas. Nous achevâmes le repas sur un autre sujet (à vrai dire, nous parlions rarement de ma maladie mais il n'était pas question que j'en mourusse et j'en vivais sans en rien laisser perdre ce qui en faisait finalement autre chose que la sale maladie qu'on voulait que j'acceptasse).
Peu m'importait que je fusse comte, que je possédasse un château magnifique, que je perlasse ma sexualité entre les cuisses d'une comtesse non moins superbe et qu'il demeurât un mystère sans doute meurtrier entre l'escalier et la bibliothèque. Peu importaient ces pâles reflets de ma mémoire. J'avais un goût certain pour les cuculteries eh bien soit! je cucultais avec le majordome avec lequel je devais sans doute cuculter avant de me casser le nez dans l'escalier et de répandre mon authentique mémoire sur l'inoubliable plancher de ma bibliothèque.
Je me faisais enculer chaque soir dans cette même ancestrale demeure des livres où Pampan retenait les cris qui accompagnaient sa fulgurante jouissance. Moi, je laissais ma trace dans l'accoudoir, ayant à peine murmuré mon plaisir au cas où je me trompasse sur ma véritable nature.
- Pampan je t'aime et je te le fais savoir!
- Lorenzo ce que je peux vous aimer oh! Lorenzo.
C'était une vieille aventure qui devait remonter à notre enfance et je soupçonnais même que Pampan avait un sang aussi antique que le mien et que celui du cheval qui me laissait rêveur.
- Où en est-on de cette guérison? disait le carabin étendu de tout son long sur le gazon.
Il disait cela avec un profond soupir de lassitude car pour ce qui était de ma prochaine guérison, il ne voyait rien venir que de très contradictoire mais ça ne l'empêchait pas de s'entêter et chaque jour lui donnait sa récolte de bonnes graines mémorables et saines qu'il essayait de semer dans mon esprit rebelle.
- Bon! Bon! Je n'ai rien dit, pleurait-il chaque fois que la graine rebondissait fièrement sur le caoutchouc imputrescible de mon esprit, mais continuait-il sans donner le moindre signe de découragement, il faudra bien un jour que vous vous mettiez à rêver. Vous ne pouvez pas vous contenter de cette vie de patachon de merde! et le cucul de Pampan et les cuisses de la comtesse et recucul Pampan et bing dans la belle aristo ah! certes non! Un homme comme Lorenzo de Vermort! Laissez-moi rire abondamment! Vous n'avez jamais supporté ce genre de monotonie.
- Eh bien, maintenant je supporte très bien. Il n'y a que le braquemart d'Oznerol qui me laisse baba.
- Ça ne durera pas, ça ne durera pas. Il vous reste un peu de cette mémoire qui écrivait ce que vous aviez à dire. Elle reste et je sais m'en servir si je ne suis pas un stupide animal.
- Je ne sais pas avoir jamais rien écrit. C'est dans ma tête que ça se passe. Je suis capable des pires délires et le pire, c'est que ça a l'air vrai.
- Mais enfin, merde! Ça a l'air vrai pour vous! mais ce n'est pas vrai pour les autres. Vous ne voulez vraiment pas savoir ce qui s'est passé avant votre chute accidentelle? D'ailleurs, était-elle bien accidentelle, cette chute providentielle qui vous sauva!
- Qui me sauva? Et de quoi, je vous prie!
- Vous voyez bien que vous voulez savoir! exulta alors le carabin tout fier de sa victoire. Et bien, vous ne saurez rien ce soir. Je viens de semer une sacrée bonne graine et je vous garantis que celle-là donnera!
- Elle donnera quoi, espèce de fumiste! Elle donnera quoi, ta graine dans mon cul!
- Ce n'est pas dans votre cul que je la sème! On verra plus tard ce problème de cul ah!... et puis ne cherchez pas à m'embrouiller. Je sais très bien ce que je dis.
- On dit Monsieur le comte!
- Mais je le dis! Mais je le dis! Je n'ai jamais manqué de courtoisie! Je fais mon métier sans concession, c'est vrai, mais je continue de dire Monsieur le comte.
- Parce que c'est la comtesse qui paye!
- Avec la fortune de Monsieur bien entendu.
- Alors continuez de chercher, Monsieur le carabin. Nous n'avons pas les mêmes titres mais je dois avouer que les vôtres font plus modernes. À vrai dire, je date un peu et c'est là tout le problème qui vous occupe.
- Ne cherchez pas à noyer le poisson! Enfin c'est tout de même préférable au délire inimaginable que vous nous avez fait supporter.
- Mais est-ce que je l'ai imaginé, moi, ce délire qui a été la cause de tant d'inquiétude? Et je suis bien capable de vous le restituer si je me mets à l'écrire en détail.
- Relisez-vous alors, fit le carabin, content parce que je venais de toucher la chair de ma mémoire.
- Je ne relirai rien, dis-je péremptoire, et je ne veux d'ailleurs plus rien écrire. Je ne mets les pieds dans cette bibliothèque que pour assouvir les instincts sexuels de Pampan et montrer que je n'ai rien perdu de l'héritage des Vermort et de leurs bâtards.
- La comtesse vous en parlera.
- Laissez la comtesse dans les draps de notre chambre et Pampan sur l'accoudoir du canapé de la bibliothèque. Laissez-vous dans le laboratoire de ma mémoire et laissez-moi devant la coiffeuse à surveiller la cicatrisation de mon crâne qui à mon avis prend un temps considérable, comme quoi j'ai dû manquer de soin pour ce qui est de la chirurgie.
- Voulez-vous lire mes rapports au moins?
- Vous lire dans votre langue de carabin? Vous plaisantez! Je ne lis pas le carabin et encore moins le carabin prétentieux. Je lis très bien la comtesse. Il faut dire qu'elle écrit admirablement. Quant à Pampan, côté écriture, disons qu'il a du chien et soyons sérieux, non, je n'ai aucune envie de vous lire. J'ai déjà beaucoup de mal à vous écouter.
- C'est que vous ne m'écoutez pas!
- Il faudrait que vous ayez quelque chose à dire. Or, vous ne dites rien que choppe ma pensée. Rien à mettre sous la dent de mon esprit. Alors je vagabonde et je dérègle l'assemblage que vous formez, vous et ma sacrée mémoire. Il faut pour cela que je délire beaucoup et je ne me prive pas de vous le faire savoir. Allez-vous faire foutre par le cheval Oznerol! En voilà un qui va vous délurer si jamais vous manquez de saveur, sacré bordel. Il faut que la comtesse vous relise. Elle n'a pas compris le sens de ma démarche. Faites-lui tout relire, de la page un à la page n, quelque chose lui a échappé entre les lignes, le moment où je dis que j'aime mieux Pampan et que toutes les femmes ne sauraient le valoir.
- Mais qu'est-ce que vous racontez là? fit le carabin en se tenant la tête dans les mains blanches qu'il avait reçues en héritage de son cave carabin.
Il y avait vraiment de quoi le décourager ce guigneux qui se prenait pour un manchot parce que je le faisais travailler pour rien. Aussi sec, j'ai dit à Pampan que j'en avais besoin et qu'il me le fallait à tout prix sinon je me cassais la tête dans le lavabo et comme Pampan n'en pouvait plus, il m'a planté cette chose étrange dans le cul et je lui demandais ce que ça pouvait être et il me disait qu'il n'en pouvait vraiment plus et qu'il ne voyait pas comment faire autrement et que s'il pouvait, il le ferait avec plaisir, que ce n'était d'ailleurs pas une question de plaisir, que le plaisir était toujours bon à prendre et qu'il n'avait jamais raté une occasion et que celle-là valait toutes les autres et que c'est comme ça qu'il alimentait sa mémoire et moi, je me demandais: bordel de merde! Qu'est-ce qu'il m'a foutu dans le cul? Et il pesait sur mon dos et son épaule me calait la tête dans l'évier. Merde! C'était quoi, ce truc étrange qui me touchait le cœur jusqu'à le faire péter? Mais Pampan n'en disait rien. Pampan motus et couille cousue. Pampan a dit rin mais alors rin de rin et je restais là le cul en l'air avec ce drôle de truc planté dedans et Pampan qui le secouait en crachant dessus et zip et zac et je le sentais dans le cœur et c'est le moment qu'a choisi la comtesse pour se beurrer une tartine dans la cuisine.
Merde!
Pampan a disparu dans un couloir avec le truc dans la main. Moi, j'ai décoincé mon machin entortillé. Pas facile de refaire le chemin à l'envers. J'ai fait quoi. Un geste depuis que je suis là. C'est pas de cette manière que je convaincrai la comtesse. Elle reste là avec son désir de tartine de pain beurrée. Elle secoue ses genoux, ce qui machine sa poitrine. Elle fait un nœud à sa bouche et un papillon de la même espèce avec les mains. Son troucador est un pédé, voilà la vérité, et il ne sait pas quoi lui dire d'intelligent, enfin, pas forcément d'intelligent, de sensé, quoi, en quelque sorte. Pampan n'est pas un mauvais homme. Je me sortirai de cette merde d'histoire ou alors tu le fous à la porte avec son truc dans une poche et son certificat dans l'autre.
- Lorenzo, je suis désolée, fait-elle enfin et elle a vraiment l'air de s'en vouloir.
Je rajuste l'effet de mon pantalon et je lui beurre la première tartine venue.
- Je suis vraiment désolée, refait-elle me m'encor et je hausse les épaules pour dire que ce n'est pas grave,
Pampan n'est pas mort et moi non plus. On recommencera avec le même machin et cette fois, il faudra veiller à ne pas nous déranger. Je veux savoir ce que c'était, ce truc étrange, et je veux aller au bout de son étrangeté. Faut pas m'en vouloir ô ma belle comtesse! Tu sais bien que je n'ai plus toute ma tête. Promets-moi seulement de n'en rien dire à ce fantoche de carabin de mes deux, pas en ce qui concerne mes fanfreluches ni pour ce qui se rattache à Pampan, mais ne lui parle pas de mon truc machin je ne sais pas moi-même de quoi il s'agit, ça m'embêterait que lui le sache. Il sait tellement de choses à mon sujet. Mais tu feras ce que tu voudras, comtesse Fleur, tu feras comme c'est ta conscience à tézigue, tu jalouseras Pampan de toutes tes griffes et il faudra bien que je te dise oui alors je te dis oui tout de suite oui oui oui qu'est-ce que tu veux que je te signe? une photo, un chèque, un manuscrit? Donne-moi de l'encre indélébile et je trempe mes doigts de malade dedans pour te signer la vie avec mon nom.
- Viens Lorenzo, allons-nous coucher.
J'ai rêvé ou quoi?
- C'est quoi ce truc qui me rend fou?
Je questionnai Pampan à propos du machin qu'il m'avait fourré dans le cul dont Madame la comtesse connaissait la nature merde! C'est quoi ce truc extraordinaire.
- C'est rien, dit Pampan, c'est rien un truc entre Madame et moi rien de plus.
- Entre Madame et toi! m'exclamai-je, ça veut dire quoi exactement, ce nœud!
- Ça veut dire rien que je puisse dire à Monsieur. D'ailleurs, je ne le dis pas. C'est Madame qui décide. Moi, j'exécute.
- Il n'y a donc pas d'amour entre nous? fis-je en me pelotonnant contre son épaule.
- Il y a de l'amour et il n'y en a pas.
- Je ne comprends pas.
- Il y a de l'amour parce que je vous aime et il n'y en a pas du côté de Madame.
- Madame ne m'aime pas?
- Ce n'est pas ça.
- Elle ne t'aime pas!
- Ce n'est pas ce qu'il faut dire.
- Et qu'est-ce qu'il faut dire alors pour qu'on se comprenne bien et qu'il ne me prenne pas l'envie de te casser la gueule?
- Vous voyez, tout de suite, la violence!
- Mais je ne suis pas violent, je te caresse.
- Jusqu'à quand?
- À jamais.
- J'en doute.
- Tu ne douterais pas si tu m'aimais.
- Ah! cessons ce jeu-là! Monsieur vaut mieux que ça.
- Et toi, qu'est-ce que tu vaux? Enfin, je veux dire, du côté de l'amour.
- Je ne vaux rien, je ne peux pas parler!
Pampan fondit en larmes. Ça devenait ransinacomique, ce jeu à la con. Je ne savais toujours rien de ce sacré truc. Je fouillais dans ses poches.
- Je n'ai pas de mouchoir, dit-il.
Mais il n'y avait rien de ce truc dans ses poches. Je mis la tête dans mes genoux pour pleurer et Pampan me gratouilla ma cicatrice.
- Je ne peux rien dire, murmurait-il. Non, vraiment, je ne peux pas je ne peux pas.
- Et je ne veux rien savoir si ça explique ma mémoire, pleurnichai-je sur mes mollets tragiques. Tout ce que je veux savoir, c'est que ça recommence et toi, tu me parles pour ne rien dire et pour me faire savoir que tu ne diras rien. C'est malin de jouer avec mon petit cœur!
- Lorenzo oh! Lorenzo, je ne suis pas si cruel!
On était tout proche de ce sacré délire. Je voyais mon père se casser la tête en bas du piquet qu'il avait essayé de grimper et je le remettais sur le piquet et il grimpait j'en avais marre de ce sacré délire et Pampan ne m'amusait plus du tout.
J'étais avec l'oiseau dans la charpente et l'oiseau me disait que j'avais raison d'aimer, que c'était la meilleure chose qui pouvait m'arriver, et le vent humide de l'automne nous arrivait de la fenêtre aux vitres brisées et l'oiseau secouait ses plumes en me parlant de celle que j'aimerais encore si je me tenais tranquille en haut de l'esprit, pieds joints sur la charpente où il serait toujours un ami
- Allons nous coucher, Lorenzo, dit la comtesse. Je ne sais pas ce qu'il faut dire. Le mieux, c'est de se coucher dans le même lit et de se toucher pour exister encore un peu avant que le rêve ne nous achève encore une fois.
Ce qu'elle jaspe bien, la comtesse quand elle s'y met! Je ne cessais pas de m'étonner jusqu'au silence chaque fois qu'elle m'en apprenait une nouvelle. Sacrée comtesse avec son bout de nez que je mordillais doucement pour lui plaire car question papier, je n'avais pas encore tout compris et je brûlais d'envie de me faire la malle.
Le moment choisi n'arrivait pas. Pampan faisait des siennes à la cuisine, s'escrimant dans l'évier avec le truc bizarre qu'il cachait dans son dos chaque fois que je déboulais pour le surprendre, ce qui n'arriva pas malgré tous mes efforts. Alors je retournai dans la chambre de la comtesse qui soupirait parce que j'avais l'air malheureux. Je parlai de Pampan en termes très durs, lui que j'avais aimé plus que toutes les femmes dont ma mémoire pouvait se souvenir si je lui donnais enfin le feu vert à la plus grande joie de mon cher carabin.
Il fallait que je prenne la route d'escampette mais le feu était au rouge pour le moment. Qu'est-ce que je foutais là, non mais dites-moi, à me faire trombiner par un domestique qui me cachottait son truc minable sous prétexte que la comtesse était un mystère que je n'arrivais pas à résoudre.
Je tenais le délire par la bride. Renâcle encore un bon coup, que j'lui disais à cette espèce de trois patte'à un canard, non mais! vise un peu cette histoire! À peine sorti d'l'hosto, je me sape comme un comte et non content de coiffer la casquette, j'entre dans un château par la grande porte et sur ce, v'là la patronne qui me tape sur le cul et qui me pirouette les cacahuètes comme pas une et ce bouseux qui sert à table me tire-bouchonne et je laisse tout aller pour que ça passe et rien n'y fait, ni la roue ni la fortune, je n'ai pas misé sur le bon cheval, je galope dans le mauvais sens, faut que ça s'arrête, je vois plus clair, j'ai de la boue plein les sabots.
- Allons-nous coucher, dit la comtesse.
Et moi, je prépare un plan pour me tirer de cette caisse à bâtards dont je suis le corniaud et pas un mec pour m'indiquer le chemin. Elle est où la route d'Escampette? que j'demande à un crotteux qui me répond: Escampette, c'est par là mais non de d'là! pour ce qui est d'la route, j'sais pas... y en a des ceusses qui disent que c'est par là et y en a qui croivent que c'est des menteries mais qui sont pas foutu de dire où qu'elle est, alors moi j'vous dis ce que j'ai à vous dire exactement au vu du contenu de la question qui est parfaitement celle que vous m'avez posée.
C'est qui ce trou du cul? Il habite depuis combien de temps ici? Il a pas l'impression d'être de trop? Je veux savoir comment on se tire d'ici. J'ai rien demandé sur les gens. J'aime pas les gens qui font des courbettes. On n'a pas idée de faire des courbettes au lieu de m'expliquer ce que je fous ici!
Non, je ne veux pas aller à la recherche du temps perdu, en tout cas certainement pas pour le retrouver, et je ne m'inventerai pas non plus une nouvelle mémoire. À quoi ça sert d'avoir de la mémoire? J'veux dire: d'un point de vue littéraire?
Moi, je voulais aller au rendez-vous de l'improviste.
Alba serena contient mes poésies complètes, sorte de journal où le temps ne serait représenté que par les bornes des jours. Poème du Jour (de l'aubade à la sérénade), il annonce cette "nuit" dont le genre reste à définir.
Comme ce vieux, très vieux...
Comme ce vieux, très vieux,
lequel avait cassé sa pipe,
condamné à la mauvaise fumée
pour le restant de ses jours,
à coup sûr comme ce vieux-là,
rabougri comme peut un arbre seul.
Rabougri, je vous dis,
avec une pipe qui ne vieillira pas,
avec en quelque sorte la jeunesse toute chaude entre ses doigts,
quand sa pipe était froide,
et la fumée savoureuse,
et la dernière bouffée devait être la meilleure
— excepté que je ne fume pas,
faute de feu, de peu de feu.
La mort, cette fois, en est malade.
Malade aussi la vie,
et l'homme, le cœur, l'esprit,
malades comme tout ce qui peut croire en dieu,
comme tout ce que dieu a cru bon de créer,
là, entre deux lignes distinctes où j'ai trouvé du rythme,
de la poésie enfin
— pas toute la poésie, mais rien que la poésie —
rien d'autre, rien, pas même un métier,
une famille, une patrie, une histoire,
que sais-je encore?
Je suis un tas de choses qui me font dire
que la mort est malade,
et que je n'y peux rien,
même un poème, surtout un poème.
Alors j'écrirai des chants
pour la compréhension de tout le monde,
y compris les fadas,
et les salauds aussi comprendront mes chants.
Il y aura de la maladie
partout où la mort périra par le texte,
et tout le monde comprendra que je dis la vérité,
même les fadas, même les salauds le comprendront
— parce que j'aurais atteint le point d'indicible clarté
par quoi tous les hommes sont des hommes,
et chacun sera rongé par le mal dont la mort se meurt.
Et quand je dis que la mort est malade,
je suis en dessous de la vérité,
mais tout juste dessous,
juste assez pour que ça ne soit pas un mensonge.
Nombreux sont ceux qui comprennent
ce que je veux dire par là.
Je te dirai encore des fables
telles que les hommes aiment à les entendre,
mais le temps est loin,
si longtemps à se remémorer d'abord le présent,
tout près de nous le présent
avec sa mort mal en point,
la mort comme la plus mauvaise des littératures,
malade dans ses mots,
malade jusqu'à la mort,
usure après usure,
lentement, décomposant ce que les hommes auraient souhaité entendre
de la bouche des poètes;
et les poètes sont les plus vieux des hommes,
et les plus malades,
les plus proches de la mort,
sauf qu'un coup de fusil couvre le son de leur voix,
car ils sont l'artifice de la maladie dont la mort se nourrit:
"Ariel! Ariel! le son de la voix
c'est sous terre
qu'on l'entend le mieux."
Des fables, j'en connais,
de quoi raviver le cœur d'un homme,
sauver peut-être le cœur
d'une femme condamnée à errer,
même un enfant,
ivre d'apprendre à vivre,
et d'opium aussi dans la pipe du vieux
où la vieille se retrouve quelquefois.
Quelquefois, pas toujours,
si ses dents gâtent tout ce qu'elles mordent,
que ce soi mes fesses par amour,
ou le vieux au lobe de l'oreille,
pour je ne sais quelle raison — quelle raison?
Elle est aussi folle aujourd'hui
qu'au jour de sa première apparition,
et lui,
c'est le gardien jaloux des péchés
par quoi tout s'explique,
même qu'une mort ait changé sa peau,
même le temps où cela s'est passé pour la première fois
à la grande frayeur de chacun,
même celui, ou celle,
qui en eut à subir le premier l'hideuse métamorphose
— ainsi qu'un traité sur la putréfaction, naguère, en témoigne
— ou bien, c'est qu'une fable m'a ému plus que les autres,
peut-être celle où l'on voit
d'étranges et naïves métamorphoses
se succédant au rythme d'une histoire
qui est la mienne revécue cent fois,
rabâchée, d'un cygne à l'écorce d'un arbre,
ou d'un loup, n'importe quoi faisant l'affaire,
puisque la chose n'a pas de prix.
Et soudain un grand écœurement me soulève l'estomac,
comme ça même,
comme une fumée épaisse de trop de bruyère,
trop de bruyère, à jamais!
C'est à dire quelque chose comme le NEVERMORE du corbeau,
à croire que j'ai quelque raison d'augurer
entre une fenêtre ouverte
et l'austère présence du savoir en cours de formation.
Là même, et c'est un signe plus funèbre,
au refrain: Ariel! Ariel!
le son de ta voix,
c'est sous-terre
qu'on l'entend
le mieux.
Tant il est vrai que le crêpe
se vend mieux qu'une poignée de main,
sur la couverture d'un livre
beaucoup mieux qu'une franche poignée de main.
Avec un regard tout tristounet de poète
qui va faire un chef-d'œuvre,
oh! que faire est indigne de tant de tristesse
et de savoir-faire!
On dirait qu'un coup de vent
va soudain l'arracher à sa rêverie,
par la fenêtre l'arracher définitivement
du quotidien qui le justifie,
et le jeter au loin
dans la cime d'un bouquet d'arbres
qui l'absorbera jusqu'à ce que ses fleurs
ressemblent à ses fleurs. Justice!
Sans parler de la beauté,
toujours froide parce que son plaisir est d'être
au lieu que le plaisir des humbles est de devenir.
Vrai aussi que la brute bande mieux que la bête,
et que c'est tout vilain à voir,
ce témoignage d'amertume qui se fait un plaisir
de porter plus d'ombre,
et par conséquent plus de lumière,
si cela se porte mieux toutefois
que l'immanquable obscurité des poètes
qui ont atteint le sommet de l'expression...
Vrai aussi qu'un cadavre vaut mieux
que l'idée qu'on se fait de la mort
quand elle se porte assez bien
pour paraître dans les œuvres d'art.
À la fenêtre, mon âme penchée, égrène des mots!
des mots! des mots!
Au lieu de ça,
au lieu de cette poussière qui est celle des hommes
et peut-être aussi celle de dieu
— pourquoi pas? -
au lieu de cette poussière
j'ai imprimé la trace de mon pas,
droit vers la porte,
pas un moment titubant ou manifestement tremblant
— rien de tout cela -
et la porte,
je l'ai ouverte d'un coup de pied, et ce foutu vieux escaladait les rochers vers la maison,
le foyer dans une main
et le bec dans l'autre,
proférant diverses insanités
à l'adresse de ses propres pas
qui le rapprochaient de moi,
et à cet instant,
comme quelque buste se fracassant par terre,
ou quelque oiseau funèbre
qui a perdu l'usage de ses ailes
et brisant son bec sur le rebord d'une console
— mon âme s'est craquelée plutôt,
comme un tableau,
à croire que je manquais de suffisamment de technique
pour entreprendre ce qu'un refrain
m'avait inspiré
à rebours de sa même signification.
Et il s'en est fallu de peu qu'on m'encadrât,
et qu'on m'accrochât au mur le plus proche,
avec ma signature sur le ventre,
et deux dates indiquant que j'avais vécu et que j'étais mort.
Ris. Et dire que j'ai eu l'audace
de lui en offrir une toute neuve,
avec une étiquette sur le bec,
et une marque gravée sur le foyer,
et rien à l'intérieur
que l'évidence de son désespoir
— somme toute un parfait assassinat,
sinon il eût péri prostré sur une chaise
avec les débris entre les doigts
— ainsi, il meurt comme il a vécu,
sauf qu'il vivait.
Voilà ce que c'est qu'une mort fiévreuse,
une mort qui s'infecte,
ivre mort qui purule,
qui se recroqueville dans la pourriture,
et c'est cette mort-là
qui attend n'importe qui tente l'impossible
avec une haute idée de la chance
qui ne peut pas, ne doit pas tourner.
La vieille fumait rarement, je l'ai dit,
et quand cela lui arrivait:
"Ariel! Ariel! le son de ta voix,
c'est sous terre qu'on l'entend le mieux!"
Si cela lui arrivait,
c'est que le vieux dormait, paisible,
avec sa cicatrice au lobe de l'oreille
depuis qu'elle n'y mordait plus,
même une légère morsure au coin de la lèvre oh!
un petit accès d'amour,
pas plus, rien de plus qu'une petite colère sans importance
quand il lui avait touché les seins
avec sa main qui sentait le tabac
et qui avait l'air d'un culot de pipe.
Alors l'odeur même de la fumée était différente,
comme si elle ne comprenait pas,
comme si elle eût pu fumer n'importe quelle pipe,
peut-être même à n'importe quel moment
pourvu qu'il dormît,
et l'odeur de la fumée n'incommodait pas le vieux dans son sommeil
simplement parce qu'il dormait,
et qu'elle veillait
à peine somnolente
entre la crainte d'être surprise
et l'horreur d'être si seule.
Et à midi, midi au soleil,
il ferme les yeux,
elle ferme les yeux,
et je joue.
Je joue à la pipe,
à la pipe qui ne fume pas.
Je fume la fumée de mes yeux,
et je les frotte avec mes poings.
A l'angle de mes poings,
je rêve.
Un rêve et un soleil,
ça fait deux: je ne suis pas seul.
Je suis rarement seul
quand je joue seul.
Je suis un enfant,
c'est-à-dire que je n'ai pas de souvenir.
Je remplis ma mémoire,
je ne m'en sers pas;
sauf pour faire pipi,
ou mettre la cuillère dans ma bouche.
Je suis un catalogue.
Je m'imprime. Je serai poète.
Quand il rouvre ses yeux,
elle ouvre les siens,
et il fume sa pipe.
Elle le regarde fumer,
et je joue à casser la pipe,
simplement pour faire le mal,
le mal incurable,
le mal interdit,
le mal qu'on ne pardonne pas
et qu'on punit,
le mal qu'on n'arrive pas à supprimer,
parce qu'une bonne pipe est fragile,
et que plus c'est fragile,
et plus c'est sain,
plus c'est vivant;
c'est loin d'être mort,
tandis qu'une pipe indestructible,
c'est brûlant comme l'enfer,
ou éteint comme la mort.
Et il mêle la mort et l'enfer
dans une même pensée.
Et elle le regarde penser.
Alors j'écris des images dans ma mémoire,
avec ma solitude qui s'étale comme de l'eau,
comme une rivière;
et le poisson dans la rivière,
un poisson-pipe avec un bec comme un oiseau,
et un foyer comme une maison,
et peut-être aussi une fenêtre,
où plus tard j'écrirai des livres,
et une porte, pour la fermer.
Nous aurons même le temps d'aimer
ce que le corps permet,
entre nous deux,
pour nous deux.
Nous aurons ce temps-là pour jalouser les morts,
là où la pierre pousse comme de l'herbe.
Et de ce temps, chérie, il ne restera rien,
parce que le temps est le temps, un point c'est tout.
— Je fume la pipe comme un homme.
Ne la laisse pas s'éteindre.
C'est alors que j'aperçois la guêpe,
comme une tache de lumière la guêpe,
une tache de lumière ou une tache d'ombre.
Je choisis la lumière, parce que je la vois.
Elle se pose.
Pas loin, il y a ton sein.
Il y a du coton sur ton sein,
et du soleil sur le coton,
et la guêpe s'en aperçoit.
Elle est jalouse.
La guêpe est jalouse.
Elle te piquera.
Elle s'envole.
Ton sein est toujours là, obèse.
Le coton aussi, là,
avec son soleil,
avec son ombre,
et un dard au milieu de l'ombre.
Je vois bien que tu rêves d'amour.
Tu me piqueras.
Je l'entends.
Cette fois, elle semble s'intéresser à mon ventre.
Il y a du sucre sur mon ventre.
J'ai renversé mon café tout à l'heure,
et tu n'as pas accepté mes excuses.
Tu t'es endormie
au beau milieu de mes excuses,
et j'ai guetté la guêpe
dans l'espoir qu'elle te pique
et t'arrache au sommeil
et à tes rêves d'amour.
Elle est revenue,
et son dard me menace.
C'est ta faute.
Si tu avais accepté mes excuses,
j'aurais lavé mon ventre de son impureté,
et elle ne serait pas là à rêver de moi.
Elle est toujours là.
A quoi rêves-tu?
Je m'éveille. Tu dors encore;
"Pourquoi joues-tu?
— Je joue parce que je joue.
Et je joue
parce que je suis un enfant.
Je suis un enfant
parce que tu es tu
et qu'elle est elle.
— Ma pipe est une bonne pipe.
Je te l'enseignerai.
Plus tard tu sauras reconnaître
une bonne pipe entre les mauvaises.
— C'est un enfant.
Il ne comprend pas.
Qu'il aille jouer.
Nous jouerons.
— C'est le moment.
Va jouer.
Ne te demande pas pourquoi.
Jouer c'est jouer.
— J'aime un autre enfant.
Dans mon ventre il y a un autre enfant.
Ou tu ne m'aimes pas assez,
ou c'est moi qui te manque.
— Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime.
Et je sais que tu m'aimes.
Les enfants sont la preuve que l'amour existe.
N'avons-nous pas nous-mêmes été enfants?
— Ou bien je préférais dormir.
Je ne sais pas si c'est le sommeil
ou l'amour.
Ou bien c'est le soleil,
c'est toi, c'est tout.
— Va jouer.
On ne peut pas jouer
si tu ne joues pas.
Et si tu ne joues pas,
tu joueras seul.
— Je ne veux pas jouer tout seul.
Je veux jouer mais pas tout seul.
Jouer tout seul c'est pas jouer.
Ça rend aveugle et fou.
— Tout compte fait,
c'est le soleil,
ce n'est pas toi. Mon corps est une paire de seins
que dore le soleil dans mon ventre.
— Mon corps! Mon corps! Mon corps!
Je veux jouer avec mon corps
mais pas tout seul.
Elle peut jouer.
Tu peux jouer.
Tout le monde peut jouer avec.
— Ma pipe est moins ingrate.
Elle fume, elle,
quand ma femme se bronze
et que mon fils s'amuse.
Ma pipe est une bonne compagne.
Elle m'accompagne, toi, ma femme.
Je voudrais jouer avec ma pipe,
mais tu souffles dessus.
— Est-ce que je peux souffler dessus?
La fumée s'entortille dans l'air.
C'est un jeu fantastique de s'y reconnaître.
"Mon corps est une vulve.
Je suis une vulve.
Je caresse ma vulve.
Je joue avec toute seule.
— Ce n'est pas comme ça qu'on fait les enfants.
— Ils naissent dans les choux.
— Et ils gardent longtemps l'odeur des choux.
Ça sent mauvais mais ça soulage.
— Infâme! Tu es le contraire de ce que j'espérais.
— Ne souffle pas sur ma pipe.
Tu n'en as pas le droit.
— Moi aussi je veux souffler.
Je veux dessiner
des seins des hanches des culs des cuisses,
avec de la fumée.
Je veux dessiner des jeux passionnants.
— Qu'il aille jouer! Qu'il aille jouer!
Et toi va fumer plus loin.
Que l'ombre est détestable.
Je me supporte à peine.
— Souffle, et vois comme c'est beau.
Ça à l'air d'une femme,
et ce n'en est pas une.
C'est simplement de la fumée.
— Soleil ô soleil!
Je suis si seule.
Parfume-moi, embaume-moi.
Je serais morte avant demain.
Je veux mourir avec ce plaisir-là.
— Un et un, ça fait deux,
c'est-à-dire que ça ne fait rien.
On fera avec,
puisque rien n'est possible autrement."
O haïssable nécessité, écrirai-je plus tard.
On peut jouer avec la terre, mais pas longtemps.
On se fait prendre tôt ou tard.
Tu dormais.
Pourtant le soleil n'était plus que lumière,
et le vent poussait la pluie vers nous.
Le vent poussait la pluie.
L'eau ne t'éveillera pas.
Ton rêve sublime la réalité,
mais j'attends toujours que tu t'éveilles.
Avec ma pipe qui fume, j'attends.
Ton corps ruisselle,
ton corps est une rivière,
c'est la mer tout entière
et je deviens fou.
Je viole ton sommeil.
Je le viole,
et ma pipe fume toujours.
Ma pipe fume dans la pluie.
Maintenant, ton corps est violé.
Ton sommeil est violé.
Ton rêve, surtout ton rêve, est violé,
et la folie ne m'a pas quitté.
Tu me regardes parce que je suis fou.
Tu ne me regarderais pas si j'étais raisonnable.
Ton regard me raisonne en vain,
mais tu sais qu'un regard n'y peut rien.
Un regard ne suffit pas, même ensommeillé.
Oui, il pleut, et cela te dérange.
Le soleil n'est plus.
Tu vas coucher dedans.
Tu aurais voulu que ça dure.
La pluie durera longtemps.
Il pleuvra aussi dans mes mains,
et je viderai ta solitude,
je noierai ta solitude.
La mienne est insupportable,
parce que tu supportes la tienne.
La mienne est une vraie solitude
qui ne couche pas dans le soleil.
D'ailleurs je ne dors plus.
J'ai trop mal de tenter le sommeil où il n'est pas.
Cela fait mal, et je veille.
Au moins ce soir tu ne dormiras pas.
La pluie t'a arrachée au soleil.
Comme une herbe, elle t'a arrachée,
et ma maison est la plus accueillante.
Peut-être y veilleras-tu ce soir,
toute nue et humide encore d'avoir été déçue,
comme une herbe déçue que la pluie ait raviné la terre,
o désolée que le soleil se soit montré impuissant,
dans l'eau, et dans la terre,
et dans le feu qui m'anime.
Il pleut.
Tout un jour magnifique gâché par une averse
qui n'en finit pas de leurrer le soleil au fond de mes yeux.
Bien sûr, elle dormait,
et il fumait, mais je jouais.
Je jouais seul, mais je jouais.
Et je peux dire que j'étais heureux, même seul.
Maintenant, elle cuisine.
Elle a mis un tablier sur son ventre doré,
et il fume,
et je peux le voir qui m'observe à travers la fumée.
À la hauteur de ses yeux, je suis immobile.
Je me confonds peut-être avec la fumée
qui s'étire vers le plafond.
La pluie pleut.
Papa peut.
Maman meut.
Je jeu.
Je ne suis pas encore poète.
Je ne sais pas encore jouer avec les mots.
Je joue avec des jeux.
Je ne fume pas,
et je ne connais pas les femmes.
La pluie est une veuve
papa un tortionnaire
maman est une couleuvre
Je suis mort.
Je ne suis pas encore poète.
Les images, je ne les mérite pas.
Quand je serai poète, j'aurai beaucoup d'images,
des images à pleines brassées,
les images que je voudrais.
Je voudrais les images les plus fortes,
les plus folles, les pluies-fall.
Comme une couleuvre,
elle ne pique pas, elle crache.
Elle empoisonne la cuisine.
Il ne mangera pas ce soir.
Il maigrit à vue d'œil,
comme s'il s'envolait avec sa fumée.
Un jour, je lèverai les yeux pour le voir,
tout noir et difforme,
avec des craquelures qui le soulèveront sur les solives.
Par endroit, sur les solives,
il se soulèvera pour bailler.
Pleut.
Soleil brisé.
Pleut.
Je ne me ressemble pas.
Papa joue à la mamelle.
Maman joue à cache-tampon.
Moi je suis un oiseau viol.
Si je joue c'est pour mentir.
Papa dit qu'elle est belle.
Maman dit qu'il est bon.
Papa juge et maman jouit.
Si je joue, c'est pour le dire.
Papa fume à la cuisine.
La cuisine est à maman.
La maman elle est à moi.
Si je joue c'est pour partir
un jour.
"Je ne suis pas encore morte,
et tu vivras longtemps.
Mes seins frémissent à cette pensée,
d'autant que j'ai passé l'âge des chatouilles discrètes.
— Dis-tu que c'est oui
que c'est pour ce soir
qu'on va s'y mettre ensemble
et que rien ne s'y opposera
oh ça fait si longtemps
est-ce la pluie dis-moi est-ce la pluie?"
J'ai sculpté une vague tête dans un morceau de bois.
J'aurais voulu qu'elle soit ressemblante,
mais c'est raté.
Ça ressemble bien à quelqu'un,
mais qu'est-ce qui lui prend de se mêler de mes affaires?
Je le connais si peu d'ailleurs.
Un vague voisin,
que fait-il dans ma main,
à me regarder avec des yeux creux
que j'ai pris tant de soin à tailler? Qu'a-t-il donc, cet indiscret?
Cherche-t-il à savoir quelque chose que je ne sais pas?
"Je ne serai jamais vieille, ni morte,
et tu ne mourras pas d'avoir été si jeune caressée.
Je me souviens, mais ça ne suffit pas.
Tu dois m'aimer.
— Sûr que c'est la pluie
la pluie après le soleil
sur tout ton corps brûlant.
La pluie a tempéré la solitude
la pluie est une bonne pluie
il pleut encore
il pleuvra longtemps."
Je l'ai jetée au feu où elle crépite maintenant.
C'est cruel de brûler ses voisins,
mais je crois que c'est juste.
Pourquoi regarderait-il ce que je ne peux pas voir.
Cela ne le regarde pas.
Il brûle, et je brûle de savoir,
alors je le retire du feu à mains nues,
et je brûle mes doigts.
Ses yeux se sont éteints. Il ne parlera pas.
"Je durerais. La nuit commence à peine.
Je commence avec elle. La nuit est à moi.
— Je te la donne!"
Je te donnerai tout ce que tu voudras,
même la pluie, même le soleil et la terre,
et il pleuvra pendant tout ce temps.
Oui, la nuit est à toi.
Prends-la, mais prends-la.
Mais vas-tu parler à la fin?
Vas-tu me dire ce que tu viens chercher?
C'est l'heure de dormir,
pas de fouiller dans l'intimité des gens.
Et je voudrais dormir,
et tu viens déranger mon repos.
Vas-tu parler, créature de mes mains?
Vas-tu me dire ce qui se passe et que j'ignore?
Est-ce une raison, le feu qui a crevé tes yeux?
Est-ce une raison, ma main sur ta bouche?
Il n'y a pas de raison.
Parle, parle, mais parle!
Maudite créature de mes mains,
qu'es-tu venu me révéler que je dois ignorer?
tu revivras demain,
créature de mes mains,
et cette fois je te ferai un corps,
et tu coucheras dans mon lit.
L'heure venue, tu parleras!
Je ne dormirai pas ce soir.
Papa est descendu à la cuisine
pour manger des tranches de saucisson
soigneusement calées sur une mince couche
de beurre avec du pain dessus
dessous pour ne pas se salir les doigts
et pour que ça soit meilleur il
fait d'une pierre deux coups il
est malin papa et maman
fait couler de l'eau et elle
agite de l'eau et je
sais parfaitement que c'est son
cul qu'elle lave parce qu'elle a
fait caca dans le lit et alors papa
dégoûté est descendu à la cuisine pour manger du
saucisson avec du beurre et du
pain autour pour que ça fasse deux
coups et une pierre rien de moins.
Moi, j'ai détruit ce que j'avais créé.
La ressemblance n'y était pas,
et j'aurais dû me foutre de la ressemblance,
mais je ne m'en suis pas foutu sur le coup,
et ça m'a valu cette stupide destruction qui mène à quoi,
à rien, à rien. Je n'ai pas avancé d'un pouce.
Papa mange du saucisson et maman lave son cul,
moi j'ai détruit ce que j'avais créé, je suis con,
et papa se bourre de saucisson,
et maman n'arrête pas de chier et de laver son cul,
et je suis toujours aussi con;
un, parce que je ne dors pas;
deux, parce que j'ai créé et que j'ai détruit.
Comme dit papa,
je serai aveugle et fou,
mais je m'en fous.
Je serai ce que je serai,
un point c'est tout.
Je ne vais pas commencer à m'emmerder l'esprit
avec des histoires d'aveugles et de fous.
Ce n'est pas de mon âge.
Plus tard, je mangerai du saucisson
chaque fois que l'élue de mon cœur
chiera dans mon lit.
Je m'en irai d'un air dégoûté
dans la cuisine,
et je n'écouterai même pas
le clapotis de l'eau entre ses cuisses.
Je me foutrai de ses cuisses merdeuses.
Et qu'est-ce que ça aurait changé,
que ce soit ressemblant?
Rien. Ça n'aurait rien changé.
Je serais toujours aussi con,
à écouter le clapotis de l'eau entre ses cuisses,
et les dents de papa pleines de beurre et de saucisson
qui s'entrechoquent dans la cuisine.
On dirait, pour rire,
qu'il a peur qu'elle se noie.
Il claque des dents,
mais au lieu que ça soit pour manger,
c'est parce qu'il a peur,
et comme cela l'effraie,
elle chie de nouveau dans le lit et hop!
voilà papa qui redescend à la cuisine,
et maman qui fait couler de l'eau et l'agite,
et moi toujours con,
con d'avoir détruit ce qui n'était pas ressemblant,
comme si c'était une raison suffisante.
J'ai eu tort, je m'en veux,
et je me promets de ne plus recommencer,
mais je ne me crois pas.
C'est toujours ce que je me dis,
et je recommence,
toujours de la même façon,
à croire que ça me plaît,
à tel point que je me fiche
de devenir aveugle et fou...
Être aveugle et battre les murs
parce qu'il faut bien marcher,
passe. Être fou et battre les murs
parce qu'il faut bien vivre,
passe encore. Je peux vivre et marcher sans yeux et sans raison
— mais SOURD! Sourd comme une rivière,
comme un arbre,
comme une fleur,
comme un tas de ces choses qui traînent dans la nature,
et qui n'y entendent rien — SOURD!
NON! Je ne veux pas devenir sourd.
Surtout, je veux entendre,
je veux tout entendre,
je ne veux rien rater de ce qui ce dit,
je veux tendre l'oreille comme ça me plaît.
Oui, c'est mon plus grand désir de tendre l'oreille.
Je ne veux pas gâcher ce plaisir.
Je n'en ai, même, pas le droit, voilà.
Il est vrai qu'il arrive qu'on me casse les oreilles.
Difficile de fermer les oreilles.
On ferme les yeux, on ferme la raison.
Il y a des portes pour cela,
et de bonnes serrures qui ne cèdent pas,
mais il n'y a pas de porte à l'entrée d'une oreille.
Si l'on ne veut rien entendre,
qu'on se laisse assourdir,
ou qu'on s'assourdisse soi-même.
Mais on ne s'assourdit pas impunément.
On s'assourdit pour la vie,
et je ne veux pas vivre et marcher sans mes oreilles.
Qu'on me coupe une oreille,
je titube, je tombe, à moitié mort,
la moitié de ma vie tient à celle qui reste,
et comme la moitié du tout est une approximation,
je n'entends plus la moitié de ce qui m'arrive,
je deviens con.
J'étais con, je suis con,
j'ai dû l'être entre temps.
Je n'ai pas cessé d'être un con.
Y a-t-il quelqu'un pour m'expliquer la vie?
Être aveugle, et battre les murs;
être fou, et les battre plus fort,
être sourd,
et ne pas les entendre hurler de douleur
— où est la vie?
Je l'ai gâchée.
Je la tenais là dans ma main,
et elle m'a échappé.
Est-ce que ça me ressemble?
Il fait nuit, et j'ai froid,
et il pleut dehors, et j'écoute,
plus tard j'écrirai des dialogues.
L'aveugle sera peintre.
Le fou sera curé.
Et le sourd poète.
Je ne vois pas.
J'ai froid.
Je parle tout seul.
J'ai grandi d'un coup,
et je me suis retrouvé dans le lit d'une fille
qui voulait faire l'amour,
sans le faire, tout en le faisant.
Je n'ai pas résolu son problème. Le mien non plus.
Pour lui, j'ai cassé sa pipe.
Pour elle, j'ai violé le secret.
Pour toi, je me battrai avec un tigre féroce
— la mort en est malade.
Si le tigre périt,
je te ferais un enfant.
S'il survit à ses blessures,
je t'en ferais deux.
Trois si tu me blesses un jour,
et autant chaque fois que tu me blesseras.
Tu repeupleras le monde dans mes blessures
— la mort en est malade.
Si le tigre me mange,
il te violera, il te mangera,
et il fera des enfants à la tigresse.
Les hommes seront des tigres.
La mort en est malade.
S'il ne te viole pas,
le monde périra,
et tu pourriras,
malade, malade la mort.
Je me battrai avec tous les tigres du monde.
Je violerai le secret des femmes.
Je casserai les pipes des hommes à la retraite.
La mort me vomira.
Mais n'anticipons pas.
Je vis Dieu.
Je vis un homme qui se disait tel.
Il me le disait. Il se le disait.
Il était seul à parler.
Il parlait de Dieu. Il parlait de lui.
Enfin il parla de moi.
Il me parla du mal, bien du mal,
aussi bien du bien, mais je n'en juge pas;
je ne suis pas assez bien pour ça.
"Parlons du mal, de mon mal,
celui dont je peux parler car j'en ai l'expérience.
Est-ce une faute, ce mal? dis-je.
— Est-ce un mal de fauter,
car vous fautâtes, puisque c'est faux. Si c'était exact, il n'y aurait pas de mal.
Où avez-vous mal?
— Là, docteur.
— Appelez-moi: "mon père".
Je vis Dieu.
J'eus beaucoup de mal à le voir,
mais je voyais bien que c'était lui.
Il était comme je me l'imaginais quand j'étais un enfant.
J'avais beaucoup d'imagination
comme tous les enfants qui ont un père.
J'avais moins de raison cependant
que les enfants qui n'ont pas de père,
et avec beaucoup d'imagination, et un peu de raison,
j'ai grandi, j'ai poussé,
je me suis cultivé, je me suis arraché à la terre,
et Dieu m'est apparu,
flattant mon imagination, consolant ma raison.
Et d'un petit mal que j'avais,
il en fit tout un monde,
et j'en vis alors l'importance, la coupable importance.
"Que de mal, dis-je, j'ai!
— C'est un monde, dit-il, et vous ne le saviez pas.
Vous avez trop donné à l'imagination,
et pas assez à la raison.
Tenez, vous êtes comme ces poètes...
— Mais, mon père, je suis poète.
— Alors tout s'explique, dit-il.
Si vous êtes poète, ce que je crois,
vous êtes normal.
— Mais c'est que j'ai très mal.
— C'est normal.
— Mais c'est anormal d'avoir mal.
— Pas pour un poète.
— Mais c'est mal et pas normal.
— La vie est ainsi faite. Je n'y peux rien. Pas même Dieu."
J'ai vu Dieu, mais ce n'était pas Dieu.
C'était un homme comme les autres.
Il n'avait mal nulle part.
Il n'avait pas d'imagination,
et toute sa raison.
*
Maintenant, on dirait que tu poses, et je peins.
Je peins des faims de chair, des soifs obscènes.
Ayant posé ma cigarette et mon crayon,
je plie les formes, les reforme,
semblant que tu lis, au lieu que tu poses.
Mais je crois à ce que je vois.
Je ne crois pas à ce que tu lis;
bien que je sois l'auteur de ce que je crois,
je vis un moment de rêve,
une odeur de peinture.
Soit mon fard,
soit le mien au bord d'une mer qui s'arrête
quand je fais du tort à la poésie.
Puis elle referme le livre,
referme sa main sur le titre, l'auteur,
referme son esprit,
goûte un instant le bûcher à ses pieds.
Moi, immobile, j'écoute ce qu'elle regarde,
un feu qui démarre de la braise,
éclairé de craquements comme les portes,
l'endroit, l'époque,
et même aux fenêtres sans lune,
un vent qui se lève
à l'heure où l'esprit se couche.
Mais ne dors pas.
Écoute le livre refermé sur les genoux.
Elle pose ses mains sur le livre,
ses pieds sur les chenets,
sa tête sur mon épaule,
son corps pour le tableau,
et j'hume la même odeur,
le nez dans la palette.
Un pinceau maquille mes sentiments.
Mon cœur est une braise. L'odeur d'une châtaigne, c'est l'automne.
Chaude châtaigne entre mes doigts,
je la dépiaute, et je l'offre.
Sous cette fumée.
Est-ce que la lecture t'a plu, charmé la lecture?
Sens comme les châtaignes ont bien l'odeur de l'automne.
Mais elle jette le livre au feu, il brûle,
il réchauffe. Je n'en mourrai pas,
les larmes ne peuvent rien contre les poètes.
À l'enfance, vous ne donnez que ce qu'on vous demande de lui transmettre, à une nuance près qui est laissée à votre libre appréciation. Il est rare qu'on aille plus loin ou qu'on aille ailleurs. La vie est trop dangereuse, le temps trop compté, la loi assez précise pour qu'on ne cherche pas à dépasser les limites d'ailleurs imposées par le bon sens. L'enfance finit par ressembler à toutes les autres, à la vôtre surtout. Vous vous souvenez moins bien de votre adolescence.
La mienne commence par l'angoisse née de la possibilité de se donner la mort comme d'autres s'offrent les apparences du bonheur. Je voyageais moins sur la mer. Je n'allais plus aussi loin, peut-être parce que je n'étais plus accompagné et que mes fugues me privaient maintenant du plaisir du retour. Je décrivais des cercles sans milieu. À quel moment exigerait-on de moi que je me livre à l'autre par amour? J'imaginais une copulation décisive alors que mes masturbations reculaient les limites du plaisir. Je prenais d'infinies précautions pour ne pas toucher le corps de l'autre. Il me semblait que, si je parvenais malgré moi à le rencontrer, il me communiquerait sa souffrance. Je prévoyais d'inévitables accumulations de douleurs. En quoi celles qui m'étaient étrangères pouvaient m'influencer à ce point que je finirais par ne plus reconnaître mes propres limites?
À l'âge où les poètes ont acquis une certaine maturité, vous conceviez des enfants sur le fil de la vie sociale sans mesurer le risque que ceux-ci vous faisaient courir relativement au bonheur. Que reste-t-il de cette mélancolie à part l'agitation familiale qui n'a plus le choix qu'entre le respect des rites et l'éclatement géométrique? Car votre monde s'est éparpillé. On n'en tirera aucune œuvre. Cependant, des fragments de ce temps flottent dans l'air comme les cendres d'un feu de bois allumé en des temps plus propices à l'illusion.
J'ai rencontré des révoltés, des prisonniers, des fous. L'édifice avait abrité des disciples. Carré comme une maison espagnole, il offrait les avantages d'un patio et d'un couvert pour les jours de pluie. Le séjour m'était proposé comme un avant-goût de ce que je pouvais espérer des autres si je persistais à ne pas croire au bonheur ni à ses approximations. Il y avait une troisième possibilité: la ruse, mais ils en connaissaient déjà toutes les ressources. Que se passe-t-il si, à ce moment crucial de votre existence, vous ne rencontrez personne pour vous servir de chaperon?
Moment, chez l'homme, de partager le temps entre la recherche du plaisir et les apparences du bonheur. La femme est l'objet de cette croissance. J'observais les vieillards à travers ce prisme. Entre eux et moi, il n'y eut jamais que cette triste observation du silence porté comme une ombre par le corps d'une conversation qui ne pouvait avoir d'existence que littéraire. Jamais aucune femme ne comprit que je lui posais la question d'une connexité avec ce futur. Je ne les ai jamais entendues évoquer autre chose que la proximité de nos visions respectives. Ce sont ces malentendus qui justifient la sexualité double ou nulle du personnage de Carabas. Je suppose que Carabin connaît cette vérité. Il est nettement masculin malgré les efforts de Carabas.
L'adolescent assiste à l'écroulement de son enfance. Il est passé du rêve à la réalité. Vous n'acceptiez pas ces discussions. On aurait dit que votre propre adolescence n'avait pas duré assez longtemps pour vous servir de leçon. Vos conseils défiaient les lois physiques. L'écriture explorait en silence les possibilités de vous remplacer par la pensée. Ce fut chose faite après la douleur.
Avec CARABIN CARABAS s'achève l'allégorie du festin. La rencontre entre Carabin, le côté raisonnable de soi, et Carabas, ce qu'on est devenu à force de résister à l'inclusion, se traduisent par un long dialogue que les personnages remplissent de leur existence. Il faut tenir compte de cet hermaphrodisme pour comprendre l'extension du texte. Il n'y a au fond qu'un personnage, les autres sont des apostèmes nourris de réalités.
C'est à cet endroit du festin que naissent les romans qui vont suivre. Entre l'exercice du journal, la pratique des fragments, le dialogue avec Carabin. Le festin serait le lit de l'œuvre considéré comme un fleuve en soi. Ces romans pourraient s'intituler "Le désir".
La vie, qu'on le veuille ou non, est divisée en période nettement différenciées. L'adolescence est la plus courte et la plus intense d'entre elles. On nous y propose le choix entre le bonheur et la mort civile. Toute autre pratique est impensable. Pourtant, on écrit en face de la littérature, la connaissant mieux que toute autre possibilité de se différencier. On acquiert des habitudes à situer dans l'emploi du temps.
FLEUR épuisait les spéculations parodiques. CARABIN CARABAS annonce la nuit que le jour d'ALBA SERENA vient de poser en principe de continuité. C'est un intermède, un véritable moment d'attente, presque une apnée dans la masse littérale. Je n'ai cherché qu'à deviner les conditions du désir. Le texte de ce festin peut être considéré comme achevé, ce qui ne m'empêchera pas de m'obstiner non pas à le parfaire mais à le réduire à l'intelligence de ces autres qui, m'étant inconnus, me deviennent autant de points de repère. Il ne s'agit pas de cet achevé-inachevable qui n'est que la confrontation au temps par le moyen d'une traversée perpendiculaire. J'ai choisi la tangente applicable à n'importe quel cercle, droite comme les autres, indifférenciée même.
Carabin et Carabas sont dans une pièce. Un miroir les reflète. Ils ont cette faculté de passer derrière le miroir, qui est sans tain comme dans les romans policiers ou historiques, et de s'observer sans être vus d'eux-mêmes. Une analyse de l'amalgame déposé sur l'envers du miroir est proposée à l'esprit. Au moment où commence le dialogue, on a déjà une idée précise, quoique fragmentaire, du travail littéraire accompli par Carabas: un journal et un roman. On en sait même un peu plus grâce à l'enquête d'un policier qui s'achemine lentement vers la fin du jour avec un doute à propos de la nuit pour perturber sa tranquillité de notateur méticuleux. Doute semé par un fou qu'il interroge dans l'espoir d'en savoir plus. L'impossibilité de découvrir l'intrigue l'exaspère. Il n'obtient que les gouttes d'un liquide dont la loi de fluidité menace la compréhension.
Il était prévu que la représentation eût lieu dans la soirée du 22 juillet...
- Il était prévu que la représentation eût lieu dans la soirée du 22 juillet. Mais vous comprenez: Jean était mort ce matin même enfin: dans la nuit. Son cadavre reposait dans la chapelle (nous avons deux chapelles à Rock Drill: l'une est dédiée à la Sainte Vierge, l'autre à son fils notre Seigneur oui oui le rite apostolique catholique et romain ah oui deux chapelles et) Jean reposait dans cette alcôve bleue et jaune où Saint François oui oui dans ce costume blanc satiné qui est celui de la mort de tous les Vermorts depuis que Fabrice, le premier du nom, un peu après les guerres napoléoniennes ait / impossible avait dit Fabrice (le sixième du nom maintenant que ça n'a plus aucune espèce d'importance) et Giselle (elle signe Gisèle) est arrivée en fin d'après-midi, noire et rapide descendant de la voiture pour rejoindre Fabrice qui priait près du cadavre de son fils
- De son frère, dit-on quelquefois.
- Il priait. Elle a allumé un cierge noir et rouge et s'est agenouillée près de Fabrice qui s'est mis à pleurer. Les gouttes de cire s'éparpillaient dans la robe de Giselle. J'ai reculé. Je ne voyais plus rien. J'ai reculé encore dehors et Kateb se lavait les mains et les pieds dans le bassin il dit: qui jouera Bortek maintenant?
- Bortek, c'était le nom de la tragédie.
- Une comédie plutôt. Hein? (il pleut depuis une bonne dizaine de minutes. Il pleut sauvagement. Autre raison de renoncer à la représentation. Une bonne raison.)
- Jean y tenait le rôle de Bortek? Qui est Bortek dans la réalité?
- Qui n'est-il pas? (fait une voix doucement amusée)
- Il n'y a pas de mystère.
- Tous les enfants sont nains. Je comprends.
- A peine une moitié des spectateurs arriva presque en même temps à la grille de Rock Drill. C'était maintenant ceux qui venaient assister au spectacle de la mort de Jean. L'autre moitié avait préféré s'abstenir ou bien ce changement les dérangeait ou bien oui oui oui on savait et alors? Kateb voulait se laver les mains et les pieds dans le bassin mais une vieille femme endimanchée pour l'occasion lui parlait des poissons rouges et des oiseaux dans la vasque de marbre rose où se mélangent des mains et des regards et Kateb n'est pas entré dans la chapelle ardente maintenant. J'étais étourdi par ce mélange de cire fondue et d'encens incandescent, je reculai dehors et les gens qui étaient venus ne voulaient rien perdre de l'immobilité tranquille de Jean simplement recomposé sans cire ni peinture ni odeur simplement mort dans le costume blanc satin des Vermorts. Kateb se lavait les mains et les pieds dans le bassin et il récitait des vers de sa connaissance j'écoutais.
- Y avait-il eu une répétition?
- Oui. La veille. Fabrice enregistrait la voix de Carabas et Cecilia les regardait à travers le miroir. Pendant ce temps, Jean a réglé les répétitions. Il portait le costume de Bortek.
- Décrivez-le.
- Il y a des photos à faire? On ne revient pas demain.
- C'est un costume noir et les mains et le visage de Jean sont blancs.
- Un négatif de l'original!
- Ne vous moquez pas. On tourne. Soufflez dans le micro.
- Ça va? Je parle? .... il portait le costume de Bortek. Nous avons répété toute la journée. Il était patient.
- Était-il patient d'habitude? Je veux dire: pas seulement avec les acteurs? Il y a les autres. Combien d'autres?
- C'était à cause de la pluie. Elle menaçait, elle arrivait et puis on recommençait parce que l'éclaircie paraissait définitive mais le vent revenait par ce côté de la forêt c'est le côté de la pluie on regarde la cime des arbres et on sait on sait toujours ce qui va se passer: Jean ne voulait pas installer les tréteaux dans le hall d'entrée de Rock Drill ce qui eût résolu la question de la pluie aujourd'hui et surtout demain oui le 22, dans la soirée, on avait prévu de jouer Bortek enfin: la version de Jean, qui pourra savoir à quoi elle ressemble maintenant qu'il est mort
- Qui est l'auteur de Bortek?
- Le Pulitzer à celui qui répond à cette question, messieurs!!!
- Il ne faut pas mélanger le temps des répétitions et celui de la non-représentation parce que
- parce que quoi?
- je ne sais plus. Jean en parlait tout le temps. Il parlait des conditions de la pièce.
- Des conditions de la représentation, vous voulez dire?
- Non non de la pièce des mots des didascalies je ne sais plus. On aimait redire ces mêmes choses. C'est un texte
- Ne dites plus rien. On recommence.
- A cause?
- A cause de moi. Des questions. De la lumière. Mon image. Reprenons depuis le début. Hello!
- Je ne voulais rien dire parce que
- parce que quoi?
- Je ne sais plus. On répétait. J'aimais bien le premier tableau. Je ne le comprenais pas. Je ne le jouais pas non plus. Je regardais. Le jeu me fascinait. J'étais peut-être un enfant.
- Vous parlez d'autre chose, là, mon vieux. Revenons ensemble au lieu de ces répétitions.
- Il faut commencer par le début. Je comprends.
- On n'arrivera nulle part. Il n'y a rien à monter. On ne mentira pas.
- Bon, d'accord. On parlera des répétitions plus tard.
- Après. Je préfère après. Il ne faut pas mélanger.
- Le montage... (commence une voix un peu amusée)
- Vous nous parliez du premier tableau. Continuez.
- Je voyais bien le père et la mère. J'avançais. Bortek arrivait sur des échasses mais on ne voyait pas les échasses grâce au pantalon et aux chaussures vissées on les avait vissées vous vous rendez compte?
- Au début de la pièce, Bortek ne peut pas être un nain. C'est ce que vous voulez dire? On vous écoute. Le père et la mère...
- Bortek arrive monté sur des échasses. Pendant les répétitions...
- Le montage...
- pendant les répétitions... on vous écoute... on montera, oui!
- Il répétait sans les échasses. Alors Kateb a dit que c'était impossible. Il ne pouvait pas. Jean hésitait.
- Qui jouait la mère? On veut comprendre.
- Amanda avait accepté parce que la nudité du personnage...
- La mère était nue?
- Il fallait la déshabiller. Carina avait dit non. C'était tout. Kateb dit: je fais ce que je peux. Je ne suis pas comédien. Ne compliquez pas les choses, Jean. Je vous en prie. Ces échasses... Il en comprenait le sens. Amanda était nue dans la lumière.
- On répétait sachant très bien que ça n'arriverait pas.
- Qu'est-ce qui n'arrivera pas? avait dit Jean.
- Rien, avait murmuré Kateb. Ça arrivera, je veux dire, avait-il ajouté pour ne rien dire de trop. Jean le regardait lentement.
- Lentement?
- Je veux dire: non Kateb voulait dire: le temps de... mais rien n'arriva. On attendait. Amanda avait froid. Mike corrigeait des répliques. Un peu négligemment. Jean dit: ce ne sont que des mots. Il n'avait de considération que pour les personnages.
- Le père, la mère et: Bortek.
- On a répété malgré la pluie. Il le fallait. On n'a pas vu le soleil ce jour-là. Et dans la nuit, Jean est mort. Le lendemain, personne n'a proposé de jouer la pièce. Kateb dit, ironiquement (dit-il): à cause des échasses. Personne n'a ri. On attendait Giselle. En fait, il faudrait remonter à l'avant-veille mais maintenant on n'a plus le temps d'en parler.
A neuf heures (il ne pleuvait pas encore) quelque chose est tombé sur les planches et Fausto a dit que c'était une ampoule et qu'il ne pouvait pas admettre que ce genre d'incident se passe à moins d'un mètre de sa tête. Jean dit: Sweeney!
- Comme si je l'avais fait exprès, dit Sweeney et Fausto le regardait sans comprendre parce que la colère lui était passé. Sweeney, dit-il en s'approchant de Sweeney qui généralement n'aime pas trop qu'on arrive sur lui avec des mots mais cette fois-là (sur le plancher: on venait de voir ce que donnait la première scène
- Celle qu'on vient de lire?
- Oui.) il ne dit rien disant d'habitude: qui veut répondre à ma place? A la place de Sweeney, il n'y a plus rien. Rien que la trace de son silence. On arrivait avec des mots et à l'approche de son silence on ne trouve que cette trace chut! fait Jean, qui va nous lire la scène deuxième? Sweeney dit non. Jean est descendu des échasses. Pendant que Fausto et Sweeney échangeaient ce début de conversation à propos d'eux-mêmes et tout sur les autres, Jean, monté sur les échasses, s'était nonchalamment appuyé contre un des piquets qui supportent le linteau le rideau la lumière parlant à Amanda lui disant: Kateb joue comme un pied.
- Surtout, ne lui dites pas. Qui jouera Fausto?
- J'ai pensé à une voix dans les coulisses, dit Jean.
- Vous pensez bien, dit Kateb et il s'en va, laissant Sweeney dans une phrase qu'il n'a pas terminé.
- Vous voyez! fait Amanda. Elle boutonne la chemise, descend l'escalier jusque sur la pelouse et elle se met à courir derrière Kateb qui marche à grand pas vers Kateb! Voyons Kateb!
- C'est non, je vous dis! grogne Kateb sans s'arrêter. Maintenant Amanda trottine à la hauteur de Kateb qui arrive à
- Jean était désespéré. Il n'y arriverait pas, pensions-nous. Mais au bout de dix minutes, Amanda est revenu avec Kateb. Jean dit: on oublie et on recommence. Sweeney vérifiait les ampoules. Il vérifia les cordes, les angles et les anneaux. Jean dit: puisque c'est oublié, on recommence. Et tout le monde recommence. On entend le bruit des pièces dans les hauts-parleurs. Fausto compte. On attend. Jusqu'au moment où il s'écrit: Hé! il en manque une!
- Une quoi? fait Sweeney sans le vouloir. Tout le monde rit. Même Kateb qui pose sa tête sur l'épaule d'Amanda. Sur la pelouse, Mike s'envoie une giclée de gin dans le fond de la gorge. Il rit. On ne commencera jamais. Une corde claque contre la toile du décor et on voit Sweeney qui s'élève sur l'échelle tremblante. C'est le vent qui secoue l'échelle. En bas, Jean pose un pied sur le dernier barreau. Il rit. Il dit: c'est nerveux. Recommençons. Mais on ne va pas plus loin que Qui cela peut-il être? parce qu'Amanda a dit: qui est-ce? Jean lève une main et dit: c'est nerveux.
Mike buvait. Il buvait trop, veux-je dire. Je pense qu'on peut boire modérément. Cecilia vous le dira: moi-même...
- Qu'est-ce qui était en jeu?
- "C'est un souvenir d'enfance", disait Mike et plus il se le rappelait et moins on comprenait. Il n'aimait pas qu'Amanda y joue un rôle. Elle s'amusait, évidemment. Elle ne le prenait jamais au sérieux. On dit que c'est elle qui écrit. Mike ne dit pas non à cette possibilité. Et elle n'en parle jamais.
- Non! Non! parlez-moi de Jean.
- Dans le rôle de Bortek? Si vous voulez...
Et ils se mirent à parler de Jean. Il était bien temps maintenant qu'il était mort.
- On parlait de lui parce qu'il était mort, non? S'il vivait encore, dites-moi: de quoi parlerait-on? De la pièce de Mike (Prix Pulitzer) ou de Jean dans le rôle de Bortek? Répondez sincèrement.
- Jean voulait mettre en scène Les Derniers Mots de Dutch Schulz mais Mike est arrivé avec cette comédie et il a cru bon (Jean) de voir en Bortek... qu'est-ce qu'il voyait en Bortek? Il en avait à peine parlé avec Mike. Ensuite Kateb a découvert ce théâtre de carton dans la vieille remise et tout le monde a marché. Jean était heureux à ce moment-là, j'en suis sûr. Il ne cachait pas son jeu. Bortek n'explique rien. Voilà ce que je pense. On continue?
- Non. On recommence. Je veux savoir ce qui s'est passé entre les répétitions et la non-représentation.
- Jean est mort, c'est tout.
- Ça, c'est l'entracte. Mais avant? Et après? Racontez-nous.
- Jean était heureux. Il y avait la pluie, la menace d'une non-représentation. Son entêtement à monter les tréteaux dehors. Dedans, il étoufferait. Kateb était désespéré. Les gouttes de pluie, rares et imprévisibles, l'agaçaient. Jean ne lui demandait pas son avis. Il disait: le vent secouera cette blanche agonie et on voyait le décor secoué par le vent, de temps en temps le crépitement de la pluie, il y avait aussi ces passages de l'immobilité et les personnages laissaient toute la place aux comédiens de circonstances. Sous la bâche, Mike buvait toujours. Il prenait des notes aussi et Jean haussait les épaules en observant cette vaine occupation littéraire. Il montait sur les échasses et son chien aboyait et tournait autour de lui. Kateb, habillé en Fausto, ouvrait la porte et Bortek apparaissait en même temps que le chien cessait d'aboyer. Ça ne va pas, disait-il (il avait l'air désespéré et Mike notait cette remarque dans son carnet et ensuite il jetait un coup d'œil amusé sur la succession de la même remarque au sujet de la même circonstance).
- Qu'est-ce qui ne va pas? demandait Jean.
- Il y a ce chien, faisait Kateb en enlevant sa perruque de cheveux blancs. Il me coupe.
- Moi je trouve l'idée assez bonne, disait alors Amanda.
- Si vous la trouvez bonne, alors... finissait Kateb avec l'idée sans doute de recommencer dans l'espoir de trouver une bonne raison de remettre en jeu l'existence du chien.
- Nous sommes tous des géants. Souvenez-vous de Jean (un nain) et de l'énormité de son cerveau. Regardez Lorenzo (une fille au fond) et son phallus de géant. Rendez-vous compte de la monumentale mémoire de Carabas. Tous des géants, je vous dis. Moi, par exemple. Moi et ce que je sais. Mike est le frère de Frank. Il ne s'est pas toujours appelé Mike. Bradley est le nom d'Amanda. Il était assis sur la pelouse avec une bouteille de vin et un verre à pied en équilibre sur sa cuisse. Jean n'aimait pas ce vin. Il n'en parlait pas. Il disait que la lumière devait venir d'en haut, pour supprimer les ombres et les seins d'Amanda, nus et noirs dans cette lumière impossible, avaient l'air de se continuer jusque par terre. Mike observait cet effet sans le commenter. La pièce était ouverte sur l'autre cuisse, un peu chiffonnée aux angles et toute barbouillée d'une écriture rouge, les didascalies qui ne figuraient pas dans la copie de Jean. Je vérifiais la cohérence du décor. Jean criait: Sweeney! Amène le 3! Et j'amenais le 3 pour son plaisir. Personne ne comprenait où il voulait en venir. Giselle avait peint ces panneaux. Quand les avait-elle peints? Demandez-le moi.
- ....
- Jean avait gribouillé tout le projet sur le mur même. On était dans l'atelier de Giselle. Mike ne comprenait pas. Il voulait dire qu'il n'avait pas écrit cela et il a commencé à barbouiller le texte de didascalies dont Jean ne voulait pas. Jean acheva le projet et Giselle dit: c'est faisable, je crois. C'est tout ce qu'elle dit et Jean se replonge dans le projet, modifiant tout et on recommence. C'est mieux, dit Giselle. Elle préférait y croire. Elle dit oui. Mike utilisait un crayon rouge pour les didascalies. Jean dit: ça n'a pas d'importance. Il dit: qui jouera la femme? Mike en dénombra trois. Il dit: Amanda jouera la première. Il en reste deux, ajouta-t-il en riant. Giselle dit: je n'y serai pas, moi. Jean réfléchit. Il dit: on verra. Kateb avait accepté le rôle de Fausto et il hésitait pour l'autre. Jean le flatta. Mais ce n'était pas facile de convaincre l'arabe. Ce n'est qu'un jardinier.
- C'est un poète.
- A ses heures seulement. Et un médiocre jardinier. Il jouait assez mal d'ailleurs. Moi je vérifiais tout. Je me perchais. Bon œil. Voyant Mike remplir son verre en murmurant des paroles qui n'avaient d'intérêt pour personne, à ce que je comprenais. Jean dit: Sweeney n'est pas digne de l'éclairage. Je rageais. D'en haut, les seins d'Amanda avaient l'air de petits personnages à qui elle adressait une supplique. Jean lui recommandait de parler un ton plus bas. Mais rien à faire! Elle regardait ses seins et même y posait ses mains tremblantes et Jean refusait de continuer. Il l'avait obligée à teindre les poils en rouge. Ce triangle était au centre de la scène. Vous comprenez? disait Jean.
- C'est ridicule, dit Mike. Et puis, je ne l'ai pas écrit.
- Pourquoi ridicule? faisait Amanda (Kateb lisait les inscriptions dans l'acier du couteau, pendant ce temps: Mike avait même dit: Fausto n'est pas un arabe: Kateb non plus: avait dit Jean).
- Mike buvait trop. Il avait retroussé le bas de ses pantalons à cause de la boue en formation. Maintenant il était accroupi sous le parapluie et il continuait d'espérer. Jean décrivait la scène pendant ce temps. Le dos d'Amanda était couvert des gouttelettes de la pluie qui frappait obliquement le rideau derrière elle. La question d'installer les tréteaux à l'intérieur revint dans la conversation, ce qui agaça Jean. Il dit: peu importe qu'il pleuve! Amanda frémit. Elle ne pensait toujours pas à se couvrir le dos. Je regardais cette pluie. Mike dit:
- N'en parlons plus, comme s'il savait que Jean...
- Il ne savait pas qu'il n'y aurait pas de représentation. La pluie était pour lui un véritable souci. Jean ne s'en souciait pas parce qu'il était décidé. Voilà pourquoi on peut parler de suicide.
Frank jeta un œil attentif sur celui (ou celle) qui venait de parler et il alluma une autre cigarette. C'est une explication, dit-il. Il faut bien que tout s'explique. Si Mike est mon frère...
- Il s'agit de Jean. Parlons de Jean. Pourquoi ces répétitions? Pourquoi cette comédie idiote? Qui est Bortek? Je veux dire: dans la tête de Jean.
- Vous parlez toujours du géant? Il faut s'entendre. Continuez.
- Quand elle est entrée toute nue sur la scène...
- Je croyais qu'elle s'y déshabillait. J'ai mal lu.
- C'est ce qui est écrit. C'était ce que Mike voulait réécrire, barbouillant le texte de ces didascalies en forme de sang. Mais Jean voulait qu'elle entrât nue et c'est ce qu'elle faisait, pieds nus aussi, et Jean me demanda ce que je pensais du triangle rouge. Elle s'arrêta. Je dis ce que je pensais. C'est une géante du rouge, dit Jean. Et Mike se frappa le front. Ne disant rien. Il revenait sous le parapluie. La bouteille et le verre étaient restés dans l'herbe où la boue se formait lentement. Il monta sur la scène et s'assit. Le parapluie, il le posa tout ouvert près de lui. Le vent l'agitait. Jean trouva que c'était un motif de plus. Mike dit: laissez-le sécher. Jean s'étonnait. C'est ce qu'on fait d'habitude avec les parapluies, non?
- On les laisse sécher! dit Amanda qui s'amusait.
- C'est une bonne raison de perdre le fil du texte, n'est-ce pas Kateb?
- Comment Amanda perd-elle le fil de sa nudité? dit Kateb. (Elle rougit. La pluie en gouttes chaudes et froides l'agitait de petites crispations. Elle dit:) Mike, je t'en prie!
Mike ferma le parapluie mais il n'attacha pas le fermoir. Le parapluie, noir et flasque, gisait dans sa flaque. Le vent y jouait de cette eau. Ce miroir agaçait Jean. Puis la pièce toute retournée, écornée, mouillée, didascalisée, écorchée, corrigée, revue, pliée, sens dessus dessous, occupa toute son attention. Mike avait posé la copie entre lui et le parapluie. Amanda se couvrit: non, décidément non! Je vais attraper froid. Maintenant elle voulait feindre la nudité du personnage. Kateb était désespéré. Mais Jean s'était approché de Mike et il finit par s'asseoir à côté de lui et enfin il posa sa tête monstrueuse sur la cuisse de Mike: je n'y comprends rien, dit-il.
- C'est comme ça qu'il faut commencer, dit Mike.
- Vous croyez? dit Jean. (il regardait la pièce rouge et noire) Que faut-il jouer à votre avis: le rouge ou le noir?
- On ne jouera plus rien si vous me désespérez, dit Mike.
Pendant qu'ils parlaient, je suis redescendu. J'avais tout vérifié pour rien, me disais-je (je ne me trompais de toute façon pas) et je demandais à Amanda si elle aimait la pluie:
- C'est contrasté, une pluie d'été. (elle ne me disait pas si elle l'aimait, la pluie) Vous comprenez quelque chose, vous? (je ne sais pas si elle voulait se moquer; j'avais dit:) De la pluie ou du beau temps? (le beau temps? fit-elle. Oh! oui, pourquoi pas?) Ils ont l'air aussi désespéré l'un que l'autre. Quand on est désespéré, on finit toujours par choisir. C'est le drame.
- Cette nuit-là, la nuit de la mort de Jean (du 21 au 22 juillet 1988) Mike a choisi de se saouler à mort et Jean a plutôt fait le choix de mourir d'une autre ivresse.
- Ivresse: c'est tout le mal qu'on se fait.
- Hightower m'avait dit: un suicide ne me servira à rien. Si c'est un assassinat, je vous promets de l'avancement. Je les voyais, ces personnages de la vie. Je comptais sur eux. On peut compter sur la réalité. On y trouve toujours les compagnons de route. Sweeney, par exemple, merveilleux complice de la chronologie considérée comme la seule cohérence possible. Nous bavardions. Et je cherchais. Mike cherchait lui aussi. Il exhibait cette surface didascalique qui était selon lui le pivot de toute l'explication. Il ne cherchait pas ce que je cherchais. Tout s'explique.
- Crac! Crac! dit Sweeney. Je peins.
- Giselle est-elle arrivée? Je voudrais lui parler.
- Crac! Crac! Crac! (il peignait ces oiseaux barbares.)
- Je suis Gisèle, dit-elle. Vous voulez me parler, me dit-on? Faut-il tout expliquer chaque fois que quelqu'un quitte ce monde? Ce néant, là, si près! Je vais être malade. Mike m'a fait boire ce vin...
- Mike est un stupide ivrogne...
- Ne m'en parlez pas! Cette peur... mon Dieu! ... cette peur que je ne peux même pas expliquer... ces idées...
- Je veux bien en entendre parler.
Elle me regarda comme si je venais de me mettre à exister pour elle. Elle avait de beaux yeux noirs, une bouche en extase et des mains... des mains... vous dites qu'elle peint? Que peut peindre une femme par les temps qui courent?
- Non! (dit Mike: on voyait Jean assis sur quelque chose qui pouvait être un rocher, et les échasses obliques contre son épaule; la seule didascalie indiquait qu'il fût pensif à ce moment de la tragédie; une fois acquis ce sentiment - combien de temps fallait-il attendre pour s'en convaincre: je jetterai un œil discret sur la foule, avait dit Jean croyant faire rire tout le monde mais Mike exhibait d'autres didascalies, "un abîme de didascalies" avait rétorqué Jean pour mettre fin à cette nouvelle interruption; ensuite, Amanda entrait; Mike n'avait rien précisé, sinon qu'elle entrât; "non, rien" disait Mike: "à moins que..."; "qu'elle entre nue!" avait dit Jean et Mike avait retenu un cri dans l'attente qu'elle entrât comme Jean le voulait; et maintenant - la voyant nue et nonchalante - il lisait les nouvelles didascalies: Jean dit: "ce ne sont pas des didascalies; il n'y a rien à expliquer; acting!"
- Et Mike n'a rien répliqué à cet érotisme tremblant?
- Rien. Il regardait Amanda qui ne le regardait pas. Elle devait entrer et se diriger en trottinant vers Jean qui mettait à chaque fois un temps fou à remonter sur les échasses et Mike à la fin s'est mis à rire, d'un rire facile contre lequel il ne pouvait rien tenter, disait-il tandis que Jean s'appuyait sur ses épaules et que les échasses demeuraient obstinément obliques et tremblantes.
- Et la nudité d'Amanda? Ils riaient, je suppose.
- Ils s'amusaient comme deux petits fous. Kateb attendait derrière le rideau. Il riait peut-être. Ou il épiait. Je ne sais pas. Elle a reculé dans l'ombre et s'est mise à pleurer. Mais personne ne la voyait. Elle pleurait parce qu'ils riaient. Je le savais.
- Hé quoi! dit Mike. Jamais théâtre ne s'est aussi bien porté d'être lent et absurde. Vous n'y arriverez pas, Jean.
- Que disait Jean? Vous ne le dites pas.
- Il examinait les échasses. Sans rien dire. Mike s'était remis à boire. Il buvait du vin. Jean dit: "dites à Sweeney d'amener une scie" et j'arrivai. Mais Jean calculait toujours. On n'avançait pas. "C'est un problème, dit Mike. Les échasses, on monte dessus ou on n'y monte pas. Ou alors c'est une idée absurde.
- Je veux jouer Bortek, dit Jean.
- Tout s'explique, dit Mike. C'est votre idée. Je..." mais Mike ne dit plus rien. Sweeney sciait les échasses. La sciure s'accumulait sur son genoux. Mike regardait les mains de Sweeney: "Je sais bien ce qu'on va me demander, dit-il. Je sais toujours avant que ça arrive. Et ça arrive toujours de la même manière." Jean monta sur les échasses. Il fit le tour de la scène. Autour d'Amanda, il dit le texte. Elle ne trouva pas utile de lui donner la réplique. La scène suivante, il faut l'imaginer sans le texte de Mirna. Seul Bortek parle, avec les silences. Les silences d'Amanda nue. Ce qui plaira. Elle est ronde, blanche et inexpressive. Jean recommence. Elle ne dit toujours rien. Mike s'est détourné, amer.
- Mike! (oui) Mike Bradley? (oui) Le poète? (Oui, moi) Bradley, c'est le nom de votre épouse, non? (J'aime bien mon épouse. Tout s'explique) Pourquoi un nom d'usage? (Pourquoi existe-t-on au lieu qu'il ferait bon vivre?) Je ne plaisante pas. Je veux dire que j'aime la plaisanterie mais je ne crois pas que les circonstances (les circonstances? Vous voulez parler de la mort de Jean? Je ne dirai pas grand chose que vous sachiez déjà. Les répétitions...) parlons-en, de ces répétitions (Sweeney en est témoin. Cela ne suffit-il pas? Allez-vous interroger ma femme?) Amanda?
- J'aime bien qu'on m'appelle Amanda. J'ai tellement honte d'avoir été la maîtresse de Bortek. Quelle absurdité! On oubliera.
- Hightower est un sale type (disait Mike). Il n'explique rien. Il veut avoir raison. Il ne sait rien. Les sales types ne savent jamais rien. Ils veulent avoir raison, c'est tout. (je suis venu pour jeter un peu de lumière sur la mort de Jean, c'est tout) C'est tout? Hightower a une autre idée dans la tête. Il ne vous dira jamais rien. Vous n'êtes qu'un... (Un quoi? Dites-le!) Je continue de croire que la mort de Jean n'explique rien. Cette fenêtre qui a claqué toute la nuit! Et je ne me suis pas levé pour la fermer. Personne ne s'est levé. Une fenêtre qui claque. Et Jean mort sur les dalles. Rien de plus. On voudrait tout expliquer. Contentez-vous d'une description, mon vieux. C'est ce qui peut vous arriver de mieux.
- Cesse, Mike, veux-tu? (dit Amanda.)
- Mais je ne veux rien. On ne jouera pas Bortek ce soir. Sais-tu que Gisèle est arrivée? Cours donc l'embrasser. (Pourquoi?) Parce que je ne répondrai plus à aucune question, mon vieux. (Je pourrais vous obliger à le dire) Mais dire quoi? Je vous ai parlé de la fenêtre. Elle a claqué toute la nuit. Je ne me suis pas levé. Personne ne s'est levé. (Qui a découvert le corps? Sweeney?) Sweeney se lève toujours de bon matin.
- Gisèle est désespérée (dit Amanda qui revenait).
- Qui est Giselle? (demandai-je)
- Hightower est un sacré bon à rien. Pourquoi n'est-il pas venu lui-même? (J'ai toujours trouvé étrange l'usage d'un nom d'emprunt. D'ailleurs vous ne l'expliquez pas.) Vous avez longuement parlé avec Sweeney. Il vous a dit comment il a découvert le corps.
- Il en a parlé à Gisèle (dit Amanda). Elle voulait savoir.
- Sweeney, c'est ce dingue qui parle aux poissons rouges? (Lui-même.) Il ne m'a rien dit. Il vous en a parlé? (Il vous a aussi parlé des répétitions? Pauvre texte! Mais enfin, c'était son idée.
- Mon idée! disait-il pendant que Sweeney sciait les échasses à la bonne longueur (Vous voulez parler du même Sweeney, celui qui parle avec les) Combien de temps lui a-t-il fallu pour calculer cette longueur qui dépendait de (Un drôle de type costaud qui m'a adressé un sourire à l'entrée de) Dites donc, Jean (que j'lui ai dit) ça va prendre combien de temps ce (on a tout de suite sympathisé lui et) Sweeney? Un brave type. C'est lui qui (Qui a fermé la fenêtre? Elle était fermée quand) Elle était ouverte quand (qui a téléphoné?) C'est le cri de Sweeney qui (Un cri de bon matin, ça doit secouer, non?) Un cri de guerre. Je me souviens, non... Sweeney n'a pas fait la guerre (N'essayez pas de me prendre au piège de l'érudition) dis-je (je ne me suis pas levée toute de suite) dit Amanda (Vous le saviez un peu, non?
- Je savais que Jean...
- Il en avait parlé. C'est ce que tu veux dire?
- Il en avait parlé à qui) dis-je à Amanda (A vous ou à lui?) Demandez-le à Sweeney! (dit Mike en vidant son verre: ce matin il buvait du brandy: non, il n'avait pas bu avant de
- Gisèle...) commença Amanda. Mais Mike dit: (On partira demain matin. Il faut s'éloigner de ce) Hightower voudra en savoir plus. Je suis sa première victime, ne l'oubliez pas.
- Hightower est la pire des crapules que je) mais Mike ne finit pas sa phrase. Je dis: (Sinon, qui l'aurait poussé?
- Vous voulez dire: assassiné?
- Foutaises! Hightower n'en fera pas d'autres. C'est un charlatan.
- Mike, calme-toi!) dit encore Amanda pour m'amener au niveau de sa conversation (Vous avez parlé avec Sweeney qui, malgré tout, est le meilleur des hommes
- Malgré ce qui arrive à sa boussole?
- Sweeney ne vous a pas raconté des histoires comme vous en aurait raconté...) Ça ne vous regarde pas! dit Mike.
Il mettait fin à la conversation. Dans ces conditions, je ne voyais plus aucun inconvénient à commencer l'interrogatoire.
- A minuit, dit Mike (il pouvait mentir si ça lui chantait mais je l'écoutais, j'écoutais sa nuit, celle de Jean devenait purement imaginaire, il savait ce qu'il disait.
- Je connais bien Mike. Il ne trompera jamais personne.
- Vous connaissez Amanda?
- Sweeney les déshabille toutes. Pourquoi pas Amanda?
- J'ai vu le portrait de Sweeney peint par Giselle. Ce corps de géant n'y entre pas tout entier. A côté, presque par terre si je me souviens bien, il y avait le portrait nu de Lorenzo. Cette verge peinte m'a déroutée, un peu.
- Qui est donc Lorenzo? (encore une question: pourquoi Bortek? Pourquoi pas) Dites-le!)
Il y avait du monde dans le patio. Il y avait tout le monde. Sweeney m'a encore adressé son sourire de marionnette. J'ai traversé la foule sans les écouter. Que voulaient-ils savoir? Mais personne n'avait osé franchir le cordon de sécurité. Hightower ne viendrait pas. Peut-être que Mike avait raison. Dans les poèmes qu'il écrivait pour certains et malgré les autres, il n'y avait pas de policier, pas même le début d'une enquête. Comment pouvait-il se permettre de juger aussi mal un des meilleurs policiers du comté? Si je lui posais la question, de quoi me parlerait-il? Qu'est-ce que je saurais que je que je quoi? que je pourquoi? comment? La pelouse avait presque la forme du nain qui y était entré de vingt bons centimètres. Personne n'avait touché aux objets éparpillés par le choc. Je savais que ça arrivait toujours comme ça. Ces objets envoyés en l'air et retombés au hasard dans l'herbe fraîche d'un petit matin de juillet. Il avait plu la veille. Oui.
- Ainsi est né Bortek. D'une idée. Une simple idée et voilà tout le malheur du monde. Une nuit de février, je crois. Pourquoi y croire? Aimez-vous le théâtre?
- Je m'y divertis quelquefois. Non, je ne sais pas. Les livres...
- Il ne s'agit pas de cela. Mon frère avait du talent. Il a toujours eu du talent. Les Toulouse...
- Parlons de ces répétitions. Par la fenêtre...
- Non, cette fenêtre, je l'avais fermée. A cause de la pluie. C'est la fenêtre de la pluie, vous savez? J'ai ouvert cette porte. Les rideaux...
- Vous ne les entendiez pas? Monsieur Bradley...
- Bradley? Ah! le poète... oui?
- Il vous a vu à la fenêtre.
- Elle était donc ouverte. Il fallait qu'elle fût ouverte pour qu'il me vît comme il vous l'a dit. Ou bien sa mémoire est obscure. Je ne suis pas mauvaise langue si je dis...
- Vous voulez dire qu'il se trompe de fenêtre?
- Mike! Mike! Mike! Toujours le centre et le pivot. Il y a...
- J'essaie d'y voir clair. Pourquoi...?
- Oui, pourquoi? Jean est mort. Voilà ce qui s'arrête. (entre Gisèle de Vermort; les doigts tachés d'un orange phosphorescent; elle dit qu'e