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La fraction du temps
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 Article publié le 9 janvier 2007.

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Imperceptible. Un trouble, sorte de vide intérieur gagnent les êtres, les plantes et les insectes qui habitent ce monde. Batraciens, reptiles, lémuriens, serpents, tout ce que cette terre porte d’animal se traînant ventre à terre, ressentent un souffle allant s’amplifiant. Imperceptible vibration.

Bien avant, ce chambardement, combien fragile et sensible la grenouille verte s’est mise en marche. Droit devant elle-même, par bonds saccadés, réguliers, déterminés, elle quitte son espace vital. La peur gagnait les yeux de tous ceux et celles qui la regardaient s’éloigner. Jamais personne n’avait vu un tel comportement. Où vas tu ? Que fais tu ? Pourquoi abandonnes tu tes têtardeaux, lui criaient les créatures qui habitant les prés et les sous bois ? Je ne sais pas, criait elle, regardant au loin de ses yeux hypnotiques. Je suis aspirée par une force qui m’attire là bas, là bas, là bas.

Pas la moindre petite bise n’agitait les feuillettes des grands arbres. Leurs immenses ramures dressées vers le ciel étaient figées, sans mouvement, pétrifiées, sans vie. Les oiseaux s’étaient tus, seul un lourd silence angoissant envahissait l’espace et l’esprit. 

Une nuée d’insectes, tout ce que pouvait contenir le brin d’herbe des grands espaces, hannetons, pucerons, charançons, fourmis ailées, cerfs-volants, sauterelles, criquets, cigales, abeilles, mouches, guêpes, bourdons, dans un bruit effroyable, envahirent ces lieux au dessus de la prairie. Longue traînée sombre comme une grisaille se répandant sans fin, dans l’air au dessus des grands arbres. Le sol semblait vomir sans discontinuer ces myriades d’êtres minuscules. Le vacarme allait grossissant dans ce ciel resté serein. Semblable à une étoffe voguant au grés des courants d’eau la chose informe, s’épaississait, s’éclaircissait, se délayait, se dispersait, se regroupait dehors et dedans, imitant l’essaim d’abeilles en cavale.

Avec détermination, la direction était prise, celle des pas de la petite grenouille verte. Secousse .Puissante secousse, inconnue de mémoire de la terre, avait ébranlé la planète, précédant d’une fraction de temps ce gigantesque envol.

A cet instant, la forêt, avec tout ce qu’elle comptait de diversité s’était mise en mouvement.

Les arbres séculaires, imposants, flirtaient avec les nuages. Du baobab au frêle bouleau, en un instant, ils s’étaient arrachés de la terre laissant des trous béants dans le sol : Futaie des résineux, frênes, hêtres, chênes, haies d’aubépine et de sureau. Dans leur sillage les plantes, du plus craintif brin d’herbe, au plus vigoureux légume du potager, avaient emboîté le pas aux géants.

Tiges et racines dans une extrême délicatesse, onduleuses, enveloppantes, volaient en épousant les formes du terrain. Sans faillir elles portaient les plantes de la création, dans une même direction, celle de la petite grenouille verte.

La couverture verdoyante, des hameaux, des villes, et des villages, du moins ce qu’il en restait, désertait à son tour la compagnie des bipèdes. Les énormes cavités sombres marquées dans les trottoirs, par le départ des marronniers et des platanes, laissaient voir les canalisations d’eau, de gaz, les conduites des égouts, les câbles électriques, bizarrement restés, dans un parfait état de fonctionnement.

Atterrés dans leurs voitures, paralysés d’inquiétude, rongés par l’angoisse, prisonniers de leurs quatre murs, les hommes assistaient impuissant aux événements. Une course névrotique effrénée, une agitation excitante, bouillonnante des activités de la créature ayant infesté la planète, s’éteignaient lentement, devant ce chamboulement.

La verdure fibreuse prenait possession des rues de la cité. Coulant comme une pâte colorée, enjambant voitures, piétons, autobus, camions, barrières, panneaux de signalisation, elle s’en allait dans une direction bien affichée, celle de la petite grenouille verte.

Tout ce que le globe portait de corps volant, roitelets, circaètes, oiseaux mouches, pics verts, troglodytes, aigles, perroquets, quittent à son tour espace de vie, pour gagner les immensités célestes.

 A quelques pouces au dessus des grandes cimes des arbres, des couleurs d’aurore boréale se métamorphosent , passent tour à tour du vert au rouge du bleu au parme, du noir au blanc , du mauve au jaune , dans des tons d’une violence aveuglante, mitigés de colorations pastelles . Des tourbillons ascensionnels aspirent ce magma de plumes vivantes, sitôt repris par une énergie transverse, se répandent dans l’atmosphère, pareils à l’encre du poulpe lâchée dans l’océan.

Erigé en conquérant, prédateur incurable, l’hommidé perdait la maîtrise du monde.

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