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Seriatim 3 - Comme tu me joues, Río !

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 Article publié le 11 avril 2021.

oOo

BLANCA

Sous forme d’une belle femme

Comme tu me joues, Río !

J’ai l’impression de mourir.

Je ne dis pas que tu me tues,

Mais ce moment est d’injustice.

Je t’ai vu naître un jour d’hiver,

Au capricorne d’un samedi.

La nuit achevait de mentir

Et le temps n’était pas au beau.

Tu ne peux pas te souvenir,

Car la nature est ainsi faite

Que l’enfance ne voit le jour

Qu’à la mesure du cerveau.

Mais la langue te nourrissait,

Déjà elle savait que toi

Tu n’irais pas au Paradis,

Mais dans l’enfer d’un autre jeu

Avec l’idée d’un autre dieu.

Moi je jouais seule sous l’arbre

Qui porte saisons et cercueils

Depuis si longtemps maintenant

Que plus personne ne se souvient,

Se souvient que l’homme n’est pas

Né d’un instant qui reste nul

Tant que la mort ne l’a pas dit.

Ô roseau des jardins secrets !

Calame dur des papyrus !

Personne pour en témoigner.

L’heure était aux croissances pures.

Mes accords fuyaient le silence,

Mais on n’entendit pas mon cri.

Tu composais dans leur machine,

Tu animais les choses mortes,

Tu te mettais à les aimer

Et tu savais les posséder

Pendant qu’ils gardaient leurs troupeaux.

Que le poète ne naisse plus

À l’endroit même où il écrit

Ah ce jour n’est pas pour demain !

Une dominante et c’est mort

D’avoir poussé le dernier cri.

Pas de berceau plus infrangible.

Et la mémoire n’en sait rien !

À l’Oriental les neiges vaines !

La terre n’a pas ce souci.

Pas même la roche en sa mer.

Que tes doigtés le reconnaissent !

Faits l’un pour l’autre ô pourquoi pas ?

Que le quatrain de nos coplas

Enferme la rue dans sa crasse !

Mais que la voix de cet enfant,

Ô cire de nos goutte-à-goutte,

Trouve le jeu de la main droite

Avant que la peur n’y pourvoie,

Mère de tous les rendez-vous

Avec les limites du temps !

Tu finis toujours par jouer

Pour amuser la galerie.

Et moi blanche jusqu’à l’aubier

Je meurs pour ne pas t’ennuyer.

Mais que ce jour n’arrive pas

Au moment de la nuit obscure !

Que l’aurore soit le point d’orgue

Et le rideau sa déchirure.

Je te le dis : « Encore toi ! »

Toi et toujours la même instance,

Entre le lieu et l’écriture !

Ce qui se joue n’a pas de sens,

Mais que c’est beau finalement !

Beau si je ne veux pas mourir

Et que je meurs avant la fin.

On n’entend plus rien

Que les bruits de l’orchestre et des balcons.

« Échos comme des papillons

Un jour d’été en plein soleil. »

Río se recroqueville, devient enfant,

Devient la fille de sa mère,

Fils de son père et mort d’avance.

Blanca se donne à son luthier :

LE LUTHIER

Quelque part

Tiens ? Qu’est-ce que je fous ici ?

J’ai hérité la maison de mon père,

Mais je ne me souviens pas de lui…

Je suis ce qu’il n’a pas été, sans doute.

Je ne vois pas d’autre explication.

Car comment expliquer cette fille

Qui sera mienne d’une façon ou d’une autre ?

Mon intérieur sent le copal, l’aspic, le vin.

Je ne suis que l’ouvrier de l’arbre.

Blanche chair aux fibres toujours naissantes.

La pulpe de mes doigts connaît le chemin.

J’ai acquis toutes les arabesques de la Tradition.

Et j’épouse la fille de ma rue.

Que d’enfants en perspective !

Depuis l’Égypte jusqu’à la France.

Depuis le premier jour jusqu’au dernier.

Mon tablier de cuir ne sort pas d’ici !

Mes cafés ne fument pas dehors !

Je vois passer aèdes et rhapsodes,

Depuis des lunes la même chanson,

Et si je ne crois pas ce que les autres croient

Je meurs d’angoisse à même le plancher !

Qui n’est pas le luthier de leurs instruments ?

Qui n’ouvre pas le livre qui contient tout

Si on veut bien y croire ?

Río sort du luthier,

Déchirant cette peau jusqu’au visage

Qui est celui de sa famille.

Il prend la guitare et joue.

Il n’est pas lui-même une fois de plus.

Fleuve parce que ma voix est un estuaire, dit-il.

C’est du moins ce que me disent les plus vieux,

Les seuls témoins du premier cri

Poussé entre les murs de la maison

De mon père.

Je me souviens parce qu’ils savent.

Et ils meurent les uns après les autres,

Comme si le silence s’expliquait ainsi.

Fleuve ou rivière, méandre ou estuaire,

Avec ou sans les éloignements marins

Par définition, me voici comme si je venais

De naître une fois de plus, las de l’ancien

Comme du nouveau, revisitant la Tradition

À fleur d’une guitare qui ne sait pas jouer !

L’endroit s’est vidé comme une bouteille !

Et je n’ai plus rien à boire, ô wasserfall !

Divers accords joués dans la Tradition.

Qui es-tu ? Blanco… ?

BLANCA

Minaudant

Tu exagères toujours !

RÍO

Nera… ? Je croyais que tu avais raté le train

Ou que tu n’en descendais pas…

BLANCA

Impatiente

…parce que

« Ceci est un arrêt technique… » / tu parles !

Tu ne veux pas savoir en quoi consiste cette technique ?

Parce que moi, je sais !

Mais il est peut-être trop tôt pour savoir ce qui est…

Et être ce qui se sait… malgré les secrets de famille

Qui eux : savent tout !

(lasse)

Laisse-moi jouer seule…

Avec le vent, c’est possible.

Ces tours d’argile m’inspirent

Toujours autant, filles conçues

Pour que le Paradis existe.

Ne me joue plus, n’invente

Rien que tu pourrais regretter

Avec la pluie des septembres.

Il est dit que la mort m’emporte

Avant que tu ne sois toi-même.

Laisse-moi jouer avec le temps.

Jouer avec ces lieux compliqués

D’Histoire et de Géographie.

Que la blancheur de mon cyprès

N’ait d’égal que le noir de tes nuits !

Comme nous sommes pauvres,

À l’orée de nos tristes forêts !

Laisse-moi jouer seule…

Avec la mer encore, ses reflets

De ciel sur la coque, la joie

Du plongeon, les mêmes fonds

D’un jour sur l’autre, plage enfin

Nue caressée par l’écume cristalline

De coquillage et de silex, ô Río !

Fleuve, tu n’existais déjà plus.

La mer ne te contient pas,

Tu n’y disparais pas,

On ne te retrouve pas sur le sable

Aux marées, nous ne savons plus

(disent-ils) si tu as été ou

Si tu seras encore / ¡Que lástima  !

Río se redresse lentement.

La guitare est couchée non loin de lui.

Un rideau descend, transparent et léger.

Dans le fond, une porte naît.

Il dit : « Voilà ce que je voulais dire ! »

Sans conviction toutefois, lent et fragile.

Soit !

J’inventerai les témoins

Si rien n’est encore écrit.

Je mettrai à jour cette famille.

Et si je n’en viens pas,

Ô bâtard de la Tradition,

Je deviendrai l’Arabe

De ce qui se dira demain.

Soit !

Que revienne la vihuela !

Ô mains ! Ô archets !

Fille conquise au balcon.

Croisée des matins de rosée.

Ce qui se chante a toujours

Du corps, l’âme revient

À l’appel, et le jour se fait

Exactement comme il s’est

Défait, cyprès de nos jardins.

Soit !

Que l’autel saigne, que la table

De nos communions se couvre,

Que nos verres tintent, portraits

En sus, jambes dehors, bonheurs !

Sans montagnes, pas d’eau !

Ce qui manque finit par exister.

Quelle muraille n’a pas été conçue

Pour le plaisir de l’œil ?

Soit !

Les pieds sont pour la tombe

Et les mains pour s’en servir.

Río répète plusieurs fois ce distique.

Il en rit sans retenue.

La guitare (blanca) en résonne.

Il rit maintenant pour entendre cette résonnance.

Il demeure immobile.

Seul son visage est animé.

Tout y passe, très vite,

Et il se met à trouver le temps long,

Comme en témoignent ses pieds

En prévision du toro.

Blanca ! Nera ! Que sais-je encore

De ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas ?

Et pourquoi pas Blanco ? (il appelle) Blanco !

(il attend une réponse) Si je suis seul,

Qu’on me le dise !

Blanco ! Ou Blanca ! Nera ! Vous mes feux !

Guitare ! Île ! Personnage aimé jadis !

(angoissé)

Ça ne peut pas se terminer comme ça !

Pas si vite ! Pas sans rien ! Et là même

Où je ne suis pas l’auteur de mes jours !

(forte)

Que le temps vienne si je demeure !

(riant un peu)

Ou que je demeure si le temps ne vient pas…

(riant encore)

Pourquoi jeter un enfant aux chiens ?

Que me demande-t-elle depuis quelques jours

Que j’ai vu passer comme la vache les trains ?

(se souvenant)

Arrêt sur le seuil / soleil à sa place

Personne dans la rue / je devrais dire :

« ma rue » / personne pour contredire

Ce qu’elle a dit : mais qui si quelqu’un ?

Je ne connais pas le monde à ce point.

C’était hier ou peu s’en faut / après-midi

De feu / jaunes des sols et ocres des pentes

/ j’avais besoin d’un personnage et au lieu

De ça : me voici en compagnie d’une femme !

Et que contient la femme à part ceci :

L’enfant-fleuve qu’on ne retrouve pas

Une fois perdu : car tel est le roman /

Le père court après le fils (et non l’inverse)

Et à la fin le royaume est un royaume

Et l’arbre un vieux cyprès que le pauvre

Scie au couteau pour en jouer / poésie

Des chemins / son et lumière du feu

/ « bonjour aux hirondelles » / bancs déserts

/ vent tourné une fois de plus / Marre !

Río prend la guitare et en joue.

Elle se plaint encore, il n’y peut rien.

…mon cher, mon très cher frère (de sang et d’ailleurs) voici venu le temps de l’héritage avec ce que cela suppose de notaire et de voisinage sur rue le portail est maintenant fermé naguère encore on le franchissait sans appeler et la vigne descendait de la toiture anarchique frondaison des printemps obscurs où nous a enfermés la tradition familiale / je me souviens que tu hésitais entre poésie et roman : sujet de toutes les conversations l’après-midi en attendant le repas qui mijotait dans la cuisine au rideau de vent et de poussière / cueille l’orange une fille voisine ou intimement liée à ces souvenirs d’un autre temps où le temps se mesurait en mémoire partagée d’un commun accord : de sang et cet ailleurs que tu as oublié : dont tu as oublié les détails : ne retenant pour ta page blanche que l’action fil d’Ariane en vue d’une conclusion qui ne soit pas la mort : la tienne si je n’ai rien oublié moi-même de cette attente-fringale douleur casanière travaux des pentes où croît le « serpent blanc » qui visita plus d’une fois la chambre au plafond ouvert (en été) / nous avons oublié (toi et moi) les pluies des ravins des sentiers des rues des murs bleuis par cette soudaine transparence : ou plutôt tu m’expliquas (j’étais le plus jeune des deux) que cette distance n’est pas celle que mesurent les yeux / « il faut que j’écrive ce roman ! » mais la poésie des lieux emportait avec elle les anecdotes et le sang qui n’a jamais coulé : qui s’est figé dans les veines toujours : qui hérite une fois liquéfié pour un temps que nous appelons (toutes civilisations confondues) existence / nomme-la une bonne fois pour toutes et : qu’on en finisse avec cette fraternité qui n’a plus de sens — ton [ici le nom]

 

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