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Seriatim 3 - in progress
Seriatim 3 - Il y a un monde fou sur la scène...

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 Article publié le 2 mai 2021.

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Il y a un monde fou sur la scène.

Des statues émergent, fleuries et larmoyantes.

Les tambours rythment les rondes.

Des chaînes frappent les murs blancs.

L’asphalte noircit les pieds nus, chauffe la corde des semelles.

Le sycophante arrache des chemises.

On entend gémir le sifflet de la locomotive,

Mais on ne voit plus le train ni le tunnel.

Río ressemble aux autres, nu jusqu’à la ceinture.

Des seins se collent à lui.

Une affiche publicitaire est emportée par le vent

Qui vient de se lever avec l’annonce du crépuscule du soir.

« Qui veut jouer ! » dit la télé.

« J’ai déjà joué ! » s’écrit Río.

« Jouons encore ! » propose la voix des ondes.

« Sors d’ici ! » conseille la valise qui s’est ouverte sous le choc des hanches.

L’homme qui la tenait veut la soustraire au piétinement,

Mais les enfants en répandent les effets, foulards,

Chemises, feuilles sans reliure, cheveux d’antan noués aux médailles,

Fils des marionnettes, ressorts des carnets, photographies en vrac…

« Tout ce que je possède ! » et ajoute : « Ce qui me sera arraché ! »

Río gueule mais sa voix se mélange au chahut.

« Sors d’ici ! Ne reste pas ! Ce n’est pas ta maison ! Rien ne t’est donné ! »

Mais personne ne dit comment on s’en sort.

Tout le monde est d’accord.

« Sors d’ici ! Ce théâtre n’est pas un jeu. L’écriture est universelle. Ta langue n’en sait rien. Retourne dans ton village, là-haut où personne ne s’attend à te revoir. La maison de ton père est encore debout. Il suffit de pousser la porte et d’entrer. Il n’y a personne dedans, ni dehors. La rue est devenue étrangère, mais la source est la même. Bois de cette eau et oublie que tu as voyagé avec… elle. Elle t’a dérouté, avoue-le. Dis-le à cette poussière qui n’a pas changé, poussière du désert tombée du ciel avec la pluie. Le scarabée a encore un sens. Sur le seuil les scorpions attendent le soleil. La trame des tissus redevient herbe des sentiers derrière le troupeau en attente lui aussi. Tu seras seul enfin, sujet des noirs et des blancs raturés de ciel et de sang. Je te le dis : sors d’ici ! Tu vas disparaître dans les noms. Les rues ne te reconnaîtront pas. Les façades ne renverront pas ton image de verre dépoli. Les conversations meurent avec toi aux terrasses. Sors d’ici ! Quitte à tuer le temps, sors d’ici ! Cesse de te comporter en personnage, ce que tu n’es pas. Arrête de prévoir le prochain accident narratif. Ne te mets pas en position de dénouement. Sors la tête haute et les pieds sous toi ! Prends le chemin qui se donne à la vue, entre la mer qui moutonne et la terre qui verdit. Une poignée de sable ou de coquillages dans les yeux, marche sous les frondaisons en feu. Le lit est taillé dans la roche pure de la tradition. Remonte jusqu’à la pente des animaux agiles et muets. Reconnais les lieux et nomme-les. L’écriture est universelle. L’écriture est universelle ! Seule ta langue est un don. Elle te reconnaîtra, mais ne reste pas parmi eux, avec elle à ton bras, yeux clignotant de passés. Que la fille de ta fille passe son chemin de bourrique chargée de bras à l’ouvrage des choses qui s’acquièrent.

(ici le sycophante étreint un enfant puis le lâche comme si c’était un oiseau)

Qui veut que son enfant peigne le plafond des églises ?

Qui rêve au lieu de travailler « pour que la vie continue » ?

La langue patine son territoire jusqu’à la trame, au soleil

Comme sous la lune, désigne et légifère, mais qui veut

Que son propre enfant soit l’auteur du linteau à venir ?

La maison ne se conçoit pas sans ses murs ni son toit.

Que ce qui a commencé continue ! Et que l’interrupteur

Cesse d’appartenir à la famille qui a nourri son enfance !

Voilà ce qu’ils colportent, assommants de chansons et

De pas comptés, à l’apprentissage destinant leurs proies

Faciles, enfants des éjaculations et de la soumission.

Qui veut autre chose qu’un rôle à jouer contre argent

Et reconnaissance ? Mais c’est joué d’avance, l’enfant

De l’enfant sera un enfant ou ne sera pas, que la langue

Le veuille ou non ! Qui rêve de coucher ailleurs que chez soi ?

Ne la laisse pas emprunter à ta place ! Elle possède ce que

Tu ne connais pas. Tôt ou tard pratiquera le simulacre.

Ne te laisse pas conduire sur la place ! Tourne le dos

Au kiosque ! Ne partage pas la bière ni le commentaire !

Sors d’ici avant qu’il ne soit plus possible d’en parler !

(déchirant les enveloppes des lettres anonymes)

Conseil d’ami. J’entre par devant. Et je sors

Par la porte. Ils savent tout ! De l’enfance,

De ce qui reste une fois passée, de la terre

Empruntée à la banque, de l’attente en soi,

Du désir de nommer les choses, d’apprendre

À les écrire en religion, au seuil des morts.

(sournois)

Conseil d’ami, l’ami. Même si je suis obscur

Comme le calligraphe rendu fou par le signe.

Sors et ne reviens pas. Ne te retourne pas.

Ne vois pas la rue ni les rails. La montagne

N’est jamais loin. De là-haut (souviens-toi)

La mer est un fleuve et le fleuve la pluie

Des berges où croît l’enfance des saints.

Que d’histoire ! Que de coplas ! Joues

Ridées des femmes dans l’ombre nue

Des cuisines. En sortant ne ris pas de

Toi-même. Ne traverse aucun miroir

Métaphorique. Ne bois pas un coup

À l’invite. Mais ne cours pas au quai.

Prends le temps de rejouer pour jouer.

Conseil d’ami, je te le dis ! Elle finira en

Enfer avec les autres, ceux qui veulent

De toi et t’en veulent. Ses parfums

Te suivront pendant longtemps, car

Tu l’aimas. Mais que l’enfant revienne

D’où il commence à mourir ! Maison

De pierre et de vents. Entre les maisons

Ces deux fenêtres et cette porte, rideau

De perles, caquètent les poules voisines.

(fait des passes sur la foule mais ne l’abolit pas)

Un jour tu me remercieras, Río.

Tu penseras à moi, le mouchard

En question, irascible et têtu,

Malgré l’Histoire et ses langues.

Tu boiras le vin en souvenir de moi.

Tu nourriras d’autres projets, vieux

Jusqu’à l’os, passible de solitude,

Éreinté par les faits mais disponible,

Ami des hauteurs animales, sec

Comme le lit où poussent les roseaux.

Cherche le chant de l’oiseau en rut.

Toujours plus haut et malade de sang.

Tes genoux atrocement mis à l’épreuve

De la pente. Là-haut retrouver le sens

De la chute. Merci au cafard le temps

De s’en souvenir ! Comme en prière

Les vieux jours ! Extrait depuis longtemps,

Heureusement ! Point de tirades

À cette hauteur ! Conservateur

À tout prix. Langue morte d’avoir

Vécu. Et de son vivant elle tuait !

Au diable les sémiologues ! Enfer

Reconnu à temps, n’est-ce pas ?

Heureusement que j’étais là, ami

Et ennemi à la fois, la nuit comme

Le jour, en rêve et pourtant réel.

Suis mon conseil et va voir ailleurs

Si j’y suis ! Mais qui ne veut pas

Conseiller de s’en tenir au travail

Qui entretient l’Histoire et les histoires ?

Au plafond des monuments, linteaux

Des têtes mortes, ces traces de soi

Envisagées dès l’enfance, ou pas plus

Tard que l’adolescence qui inspira

L’éphébophile, mécène des lois

Futures. Qui veut que son enfant

Se donne aux signes des temps ?

(caresse un doux visage)

À la poubelle leurs mélodrames !

Aux chiottes leurs tragi-comédies !

Piètine la chanson et la rime atroce !

Rien ne sera universel au music-hall.

Conseil d’ami : retourne d’où tu viens.

Laisse-la à la mort ou dans sa cuisine.

Abandonne la pratique des verres

Et des conversations imitées de la télé.

La transparence est au soleil, là-haut.

Iguanes et tarentules des buissons

Sans feuilles. L’ocre n’est pas un rêve

De couleur. Creuse dans les fentes

Pour le savoir. L’eau pourvoira.

Avec le plâtre des joints et la chaux

Des surfaces. Ceci appartient à qui

Veut le prendre au lieu de laisser

La parole et le droit aux ânes de bat !

Tue si c’est nécessaire, mais tue

Sur scène ! Avant de prendre le vent. 

Qui veut et qui ne veut pas ? Ami

Je suis, argus en sus. Et je te conseille

De foutre le camp avant qu’il ne soit

Trop tard ! Oublie la val, la valise !

La trace de tes pas ne s’est pas

Effacée depuis : reconnais que j’ai

Raison, rien qu’à l’odeur des pierres

Qui savent tout de ce que tu as été.

Plus d’eau pour les ricochets, ici.

À peine la poussière de l’universel.

Que l’écriture soit la seule ! Que

Ta langue s’en souvienne toujours !

Le calligraphe fou devient illisible

Tôt ou tard, certes : mais c’est ici

Que la maison a un sens ou n’en a

Pas. Oublie la val, la valise ! L’ami

Te conseille de sortir d’ici en tueur

De temps et de planètes. Ces autres

Ciels n’ont jamais existé que dans

La conscience collective : prends

L’argent et va-t’en ! Ne reste pas

Pour jouer ou pour jouir. Telle est

Ma chanson, Río. Sans ce refrain

Je n’en suis plus l’auteur. Sors d’ici

Sans mémoire. Retrouve l’endroit

Et prépare-toi à mourir de joie !

La foule se fige,

Comme si cette sentence était attendue.

Río revient devant, bras croisés.

Il dit :

Il n’y a rien dans cette valise !

L’autre m’a raconté des histoires !

Il arrive avec sa valise et me ment

Car il ne veut pas que je peigne

Le plafond de son église.

LE SYCOPHANTE

On connaît la chanson…

RÍO

Sortir d’ici ! Laisser tomber !

Marcher sans savoir où

On met les pieds ! Pauvre

De sens comme d’argent !

Alors que l’enfance n’en est

Plus une. Et qu’on aime encore.

Quelle attente est moins « atroce » ?

(soupir comme le Maure)

Je suis bien ici. Avec eux et sans eux.

La même langue pour seul univers.

Parlant une fois par jour de ce qui

Appartient au jour et quant à la nuit

Elle arrive bien assez tôt !

(dansant avec les autres)

Ce qui a vécu a vécu et ce qui

S’est oublié ne nourrit plus

L’imagination.

(satisfait)

Que pense le chef de gare de ce couplet… ?

LE CHEF DE GARE

Oh, moi, vous savez…

LE SYCOPHANTE

Ironique

Tant qu’il y aura des trains…

LE CHEF DE GARE

Mélancolique

Moquez-vous tant que vous voulez…

Vous verrez bien un jour…

Tout le monde finit par voir… (je souligne)

LE SYCOPHANTE

Presque épouvanté

Mais il ne peut pas rester là !

Il faut qu’il sorte d’ici ! Sous peine…

LE CHEF DE GARE

Chut ! Il écoute…

LE SYCOPHANTE

S’il pouvait entendre ce que j’ai à lui dire…

Moi qui sais… (un temps) Je sais pour l’incident

Du passage à niveau… le corps projeté sur le toit…

Ce qui explique cet arrêt technique…

LE CHEF DE GARE

La dernière dépêche ne le dit pas…

LE SYCOPHANTE

Elle ne dit plus ce qu’elle a dit…

RÍO

S’avançant

On parle de moi… ?

LE CHEF DE GARE

Pas du tout ! Nous ne parlons pas. Nous sommes.

RÍO

J’attendais… Elle est dans le train,

Mais à cause de l’arrêt technique

Elle ne peut pas descendre sur le quai.

LE CHEF DE GARE

Un arrêt technique ? Quel arrêt technique… ?

LE SYCOPHANTE

Il n’invente rien…

LE CHEF DE GARE

Vous avez un billet… ?

RÍO

Non… puisque j’attends…

LE SYCOPHANTE

…ce qui n’arrivera pas.

RÍO

Vous dites… ?

LE SYCOPHANTE

Rien. Je pensais tout haut. À autre chose.

LE CHEF DE GARE

Il pense beaucoup en ce moment.

Et quelquefois ça lui échappe… heu…

Par la bouche… Enfin… je crois…

RÍO

Aucune langue n’est universelle.

Mais la tentation chinoise a de l’avenir.

Je travaille sur le sujet en ce moment.

LE SYCOPHANTE

À qui appartient cette valise… ouverte… ?

L’HOMME

Qui arrive en courant malgré la foule

À moi ! Elle est à moi !

Empêchez-les de me voler !

(ralentissement)

Oh… Ça n’a pas beaucoup de valeur…

Mais c’est tout ce que possède Río.

RÍO

Satisfait et se frottant les mains

Voyons de quoi il s’agit…

LE SYCOPHANTE

Ami ! Conseil ! Sortez d’ici !

RÍO

Pas avant d’avoir jeté un œil sur ce… contenu !

 

 

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