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Seriatim 3
Seriatim 3 - La clé d’Athol ! (Patrick Cintas)

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 Article publié le 9 mai 2021.

oOo

Il plonge sa main droite dedans.

(dit le sycophante quelque peu effrayé par cet aveuglement)

Elle ressort aussitôt, empoignant une clé.

Tout le monde recule devant cet éclat métallique.

RÍO

Épouvanté, mais sans reculer

La clé d’Athol !

LE CHEF DE GARE

Innocent

Qu’est-ce qu’elle vient faire là… ?

LE SYCOPHANTE

Où va la poésie ? Il y a loin

Entre l’ancien et le nouveau,

Mais je ne vois pas la différence

De potentiel. L’attraction n’est

Pas universelle. C’est en Enfer

Qu’il faut chercher le Paradis.

Mais qui dit clé dit serrure !

Et qui dit serrure dit…

LE CHEF DE GARE

Allègre

Serrurier !

RÍO

Contemplant la clé

Moi j’aurais dit porte mais je ne suis pas poète.

LE SYCOPHANTE

Mettons porte mais qui dit porte dit… ?

LE CHEF DE GARE

Moins enthousiaste

On entre ou on sort ! Va et vient des interrupteurs

Qui annule toute idée de série. Et à force à force

On éjacule sur le paillasson. Je connais ça depuis

Que je suis ce que je suis devenu. Des enfants à

La clé…

RÍO

Jouant avec la clé, dans l’air

Le moment est mal choisi pour en rire !

(grande inquiétude avant la douleur inévitable)

Qui sait ce que la poésie doit au théâtre… ?

Qui sait ce que le théâtre doit à l’idée de clé ?

(impatient)

Voyons le reste. Elle n’a pas emporté que la clé.

Elle y a enfermé le nécessaire. Peut-être un mot

Destiné à m’éclairer. (il éparpille les effets sans

se soucier de ce qu’ils représentent) Rien pour moi !

LE CHEF DE GARE

Perplexe

À part cette clé… (on voit l’Homme s’agiter

en marge de cette scène / le chef de gare

lui fait signe de s’approcher ou de retourner

d’où il vient) Nous autres hommes… (il fait

la liaison) et elles décident de voyager sans

Nous : celui-ci croit encore (il désigne Río)

Qu’elle ne partait pas sans lui : mais les faits

Lui donnent tort : la valise est restée sur le

Quai… n’est-ce pas, monsieur… ? (l’Homme

revient après avoir tenté de retourner d’où

il venait) Ne me contredisez pas maintenant

Que la clé est entre nos mains… la police

Exigera d’entrer en possession de cet objet

Qu’elle n’a pas oublié d’emporter avec elle.

RÍO

Exhibant la valise vide

Nous n’en saurons pas plus, police ou pas !

L’HOMME

Sentencieux

Sortez d’ici, Río ! Le théâtre n’est pas fait pour vous !

LE SYCOPHANTE

Ajoutant

Pas plus que la poésie…

LE CHEF DE GARE

C’est dans le journal… On en parle… dans le journal !

À défaut d’en écrire quelque chose. Chinois ou arabe.

Andalou ou lettres mortes. Partout des nouvelles en

Vrac. Ou organisées selon la théorie à la mode. Sortons

D’ici ! Vous, moi, eux ! Sortons de ce qui n’est même

Plus un labyrinthe : nous errons dans les rayonnages !

Qui veut quoi et qu’est-ce qui ne veut plus de moi ?

Laissons nos métiers à la jeunesse. Retournons en

Enfance. La petite fille dans le regard du vieux singe

Et le petit garçon dans les rêves de Tarzan. Si j’écris

C’est pour ne pas écrire.

LE SYCOPHANTE

Militant

Bien dit !

RÍO

Triste

Pour une fois… Mais sans poésie et sans théâtre

Pour la dire : refaire la valise et partir avec alors

Qu’on n’avait pas prévu de voyager sans elle…

LE CHEF DE GARE

Les passages à niveaux en savent long sur le sujet…

(brusque)

Attention à la poussière, mon vieux ! Vous embarquez

Celle du quai. Secouez ce linge avant de le remettre

À sa place… enfin… à la place qu’elle lui a donnée

Avant de…

RÍO

Rageur, à l’Homme

C’est par où, la sortie… ?

L’HOMME

D’un côté comme de l’autre…

LE CHEF DE GARE

Étonné

Ça n’a pas de sens… On en sort ou pas, voilà

Tout : et quand je dis tout je ne dis pas tout.

LE SYCOPHANTE

Cela va de soi ! Sinon le sens revient au galop !

Nous avons tous vécu ça dans notre jeunesse.

Il ne s’agit pas de recommencer ! La douleur

De savoir vous coupe la chique. Et de ne rien

Savoir, ou imparfaitement, ça vous rend dingue !

Dommage pour la poésie ! Et tant pis pour la

Représentation. On ira se coucher avant la fin.

Et une fois ensommeillé on pensera à autre chose.

Une nuit sans conclusion, ça vous dit, ami Río ?

RÍO

Je veux sortir d’ici ! Je ne veux pas savoir.

Ni d’où je viens, ni comment je vais ailleurs.

Être moi n’a pas de sens. J’écris pour écrire.

En attendant de ne plus écrire, vous comprenez ?

LE SYCOPHANTE

Désolé, mains pendantes

Non, nous ne comprenons pas. Et on s’en moque.

Niagara. L’eau monte. Vortex des forces en présence.

Dans la fosse, Blanco s’échine à la baguette.

On a l’impression d’un film à grand spectacle.

On voit Río quitter les lieux, valise à la main.

L’homme hésite à le suivre, mais le sycophante

Le pousse dans le dos, encouragé par le chef de gare

Qui dit :

Nous n’étions pas ici. Nous ne désirions pas y être.

Chacun son métier. (au sycophante) Ne vendiez-vous

Pas des cigares avant de pratiquer la délation ?

Il vous arrivait d’en fumer. Dans l’antichambre

Vous fumiez les invendus. Personne pour le dire.

Mais à qui le dire ? Je l’aurais dit si j’avais su.

Pauvres de nous. Nous ne savons même pas jouer.

(il singe un tragédien connu de tous) Nous n’avons

Pas la clé : celle qui revient. (considérant Río qui

s’éloigne de plus en plus vite) Quelle chance il a !

De posséder ce qu’elle lui laisse. Nous voilà seuls !

Nous qui ne l’avons jamais été. Même aux pires

Heures du théâtre national. Seuls et amoureux

L’un de l’autre. Le chef de gare et le sycophante.

Quel beau titre pour une soirée qui ne l’annonçait

Pas ! (il tire le sycophante par la manche, hilare)

Ne soyons pas seuls en un pareil moment ! L’amour

Est bien. C’est la haine qui est mal. Dites-moi tout !

Scène déserte. Plus rien. Le chef de gare fait le tour. Le sycophante le suit, agité de spasmes. On entend les avions, mais on ne voit pas le ciel. La mise en scène n’a pas prévu le ciel. Il faut le deviner, l’explorer sans le voir. « Vous nous direz à quel moment il faut applaudir, n’est-ce pas ? » Le chef de gare fait signe que oui : cette didascalie est prévue, elle. Le sycophante proclame sa confiance dans le texte. « N’applaudissez pas maintenant ! Ma proclamation ne fait pas partie du spectacle. Je la publierai à part et à compte d’auteur. Bientôt en librairie ou chez le marchand de valises. Marchand pour marchand, n’est-ce pas… ? »

LE CHEF DE GARE

Heureux

Qu’est-ce que j’étais avant… ? Vous

Me posez la question, je le sens.

Non… pas gardien de troupeau.

Pas comédien ni le contraire.

(soupir profond)

J’étais ce que j’étais. Mais sans

Métier. Fils de la maison. Jeune

Après avoir été vieux. Affamé

Mais sans perspective de vol.

Je pouvais jouer tous les rôles.

Quelle polyphonie impossible !

On ne naît pas pour naître.

Je me prenais pour l’arbre.

Soumis aux saisons comme

L’arbre qui ne meurt pas ici

Mais ailleurs. J’avais le sens

De mon côté, comme le joueur

De foot. Sans outils pour être

Et tout pour devenir. Héritier

Sans héritage. Cadavre sans

Mort. Père sans fils ni fille.

Amoureux sans amour, las

De l’ancien comme du nouveau.

La ville me connaît. La terre

Me donne le fleuve. Qui sont

Ces gens ? Vitrines des reflets

Et non pas de leurs contenus.

Ouvrez la porte avec ou sans

Clé. À un moment donné,

Peut-être à la fin, l’objet

N’explique pas son apparition.

Ou alors il faut croire qu’on

N’a jamais été enfant. Aimez

Moi comme vous voulez. Ou

Ne vous retournez pas sur

Mon passage. Je fuis ou j’arrive.

Qu’est-ce que c’est beau d’être

Jeune et vieux à la fois ! Ni l’un

Ni l’autre. Sans transparence

De voyage. Iceberg des plans

À traverser d’un continent à

L’autre. Sans îles pour repos.

Sans vent en poupe. Poète

Raté. Mais pas sans charme,

Avouez-le. Sans moi (ici le sycophante dit mais pourquoi moi ?)

Comme la page serait belle

Si je la tuais ! Je n’ai jamais

Tué le temps à ce point !

Non, je ne vous envie pas !

(le carré se met au rouge)

Nous avons un train à prendre.

Rideau.

 

 

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