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Call me helium
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 Article publié le 23 mai 2021.

oOo

Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un bon coup de poing sur la tête, à quoi bon le lire. Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois.

Franz Kafka

 

I have this one little saying, when things get too heavy just call me helium, the lightest known gas to man.

Jimi Hendrix

-1-

Dans le murmure à peine audible de n’importe quelle source, j’entends distinctement le grondement d’une cataracte à venir.

N’étant aucunement un de ces esprits brillants ou profonds qui planent sur les eaux, cette eau brutale ou lustrale, torrentueuse ou calme qui me porte ou m’emporte, c’est moi, c’est toi, c’est vous, c’est nous tous et nous toutes dans notre humanité, flux divers oh combien qui importent pris qu’ils sont dans des flots disparates qui s’emportent.

Les forces de l’Axe, heureusement vaincues mais à quel prix ! ont discrédité pour longtemps l’attraction que peut exercer l’idée même d’axis mundi. Quelque chose ne tourne pas rond sur cette terre dévastée. Vu du ciel. Up from the Skies.

Tous et toutes, nous sommes devenus des toupies désaxées.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, encore adolescent, que le mot anglais ax (hâche) désignait en argot de musiciens, dans les années soixante, une guitare électrique !

Il faut attendre la fin de l’année 66 pour que cet instrument fasse son entrée tonitruante dans le monde musical figé que nous connaissions auparavant ; mieux encore que les saxophones déchirés de Coltrane, de Dolphy ou d’Ayler, la guitare électrique allait déchirer le ciel, rompre les digues de la bienséance sonore et, à défaut d’annoncer une ère nouvelle, devenir le point nodal d’un mode d’expression où le corps des musiciens, leur maestria et le public enthousiaste formeraient pour quelques précieuses années une communauté de destin.

I’m bold as love. Just ak the axis, he knows everything !

  

-2-

Il y eut d’abord, lointaine, discrète mais insistante, cette voix qui te murmurait à l’oreille :

Dis donc, petit homme, piètre lecteur, ne t’avise pas de sortir du cercle de vie qui t’a été assigné.

Puis vinrent, au fil de l’eau, une série ininterrompue d’images souriantes ou grinçantes, fluides, si fluides en leurs miroitements qu’elles étaient déjà, sans le savoir encore, pure musique sachant faire la part belle à tout ce qui sourd de la terre.

Et la voix, irrépressible, continua son récit :

Je conçois qu’il soit difficile pour toi, et lassant quelque peu, de tourner en rond dans un cercle aussi étroit. Tu remarqueras tout de même que la craie avec laquelle fut tracé le cercle devait être de bien piètre qualité, et le sol si peu propice au tracé que le cercle est devenu presque invisible avec le temps, bien visible lui, tout chargé d’ennui qu’il est en toi.

C’est dans tes yeux surtout que l’on peut voir le temps tourner en rond.

Ce cercle intérieur fait de toi un être souple et hargneux, prêt à bondir hors du cercle magique tracé à la craie il y a si longtemps maintenant. L’ubiquité de ton monde, la variété incessante des paysages agrestes ou urbains que tu traverses et toi, l’homme de toutes les magies noires ou blanches, formez une triade intéressante à observer.

Je n’irai pas plus loin dans la description. Il faudrait noircir des pages et des pages. Je préfère te voir donner libre cours à ton imagination. Elle débordait déjà le cadre étroit de ce qui était concevable, avant même que fût tracé le cercle de craie autour de toi.

Je t’ai vu faire cette nuit, je t’ai vu faire du cercle une corde ramassée en un lasso souple et puissant. Tu l’as fait tournoyer au-dessus de toi plusieurs minutes, la souplesse de tes poignets, ton aisance et le sifflement du lasso fendant l’air froid de la nuit de ses ondulations félines, et puis aussi les étoiles qui semblaient se pencher sur toi pour mieux voir ton manège, tout cela, oui, longtemps après coup, force le respect.

J’ai su dès les premiers jours qu’avec toi le temps avançait par à-coups, aussi ne fus-je pas étonnée de retrouver dans ma prose sautillante des temps divers et variés appartenant à des époques différentes, sans omettre le fait pur et simple qu’ignorant la ligne droite, ton lasso tournoyant suspend le temps le temps que tu juges nécessaire à l’opération ultime que tu as en tête : attraper au vol ce qui ne tient pas en place.

Mais comment sais-je donc tout cela, me diras-tu ? C’est que je t’ai vu grandir depuis que j’ai entrepris ce petit récit commencé tard dans la nuit. J’ai pu t’observer, comprendre ce qui t’anime en observant chacune de tes actions. Il te fallait - il te faut encore - être d’une vigilance extrême par les temps qui courent en toi. La ruse du dehors n’a pas de secrets pour toi. Tu as su dès après que le cercle de craie blanche fut tracé autour de toi qu’il te faudrait en faire une arme de grande portée capable de retourner le cercle contre ceux et celles qui l’avait indûment tracé autour de toi et de tes semblables.

Tu as la peau claire de ces métis mâtinés de Cherokee et d’Irlandais vendu comme esclaves par les Anglais dans les plantations de Virginie. Soixante mille âmes, nous disent les historiens. Une écriture, un journal, une industrie textile en terre Cherokee vouées à un brillant avenir. Nora t’a raconté cette longue histoire à Vancouver mieux que je ne le ferai jamais. Je ferme le ban.

De même que le feuillage d’un arbre le fait paraître plus grand qu’il n’est, de même que l’hiver le fait paraître chétif et presque dérisoire, de même que le sol cache en son sein racines et radicelles qui s’étoilent en lui, l’histoire de ces hommes et de ces femmes embarquées dans la même histoire.

L’arbre en majesté, porteur de fruits innombrables, capable de traverser les hivers sans rompre sous le blizzard, capable de germer et de croître en tous lieux, voilà l’image qui, toujours en filigrane, accompagne tes actes et tes rêves.

C’est par une nuit étoilée comme celle sous laquelle j’écris aujourd’hui que ton lasso s’est fixé à une haute branche de chêne et que tu as sauté par-dessus le cercle de craie blanche. Il n’était plus au sol, transformé qu’il avait été par tes soins en ce lasso souple et puissant que j’ai dit, et pourtant visible encore dans ton souvenir et le mien. C’est en descendant le long de l’écorce rugueuse de ce chêne centenaire que tout t’est revenu d’un passé lointain voué à un grand avenir. Tout cet humus déposé par les ans, tout ce feuillage devenu terre après avoir côtoyé les airs et frémis au vent, tout cela ne t’appartenait pas en propre ; c’est toi qui en faisais partie, et partir de là il te fallait.

A partir de là, à partir de ce moment où l’espace voué au travail du temps devenait matière à pétrir, terre à conquérir, terreau à cultiver, terroir à valoriser, territoire à défendre, tu devins le plus éminent de tous ceux qui allaient devoirs poser les jalons nomades d’une nouvelle histoire.

Dans la nuit qui vit ton évasion, une kyrielle de musiques entendue dans ton enfance te revint en mémoire, et tu sus, plus fort encore que dans l’enfance, que tu te ferais musicien.

L’histoire t’a donné raison ; tes musiques résonnent partout dans le monde.

Bien consciente de n’être ni ta conscience ni ton juge, je m’efface en m’abîmant dans le vertige de ta musique. Ce n’est qu’en elle qu’écoute après écoute j’entends la voix qui t’appela jadis à bondir hors du cercle de craie blanche.

Au sein de ton histoire, au sein même de l’Histoire aussi bien, traversant avec tous et toutes ses convulsions et ses régressions, ses à-coups et ses brusques envolées préparées par des années de travail collectif acharné, il y a ta musique appelée à traverser les siècles, ni musique du passé ni musique de l’avenir mais musique de tous les temps.

Je suis cette part infime de toi qui s’échappe le moment venu, légère comme l’hélium.

 

Jean-Michel Guyot

7 mai 2021

 

 

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