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Seriatim 3
Seriatim 3 - Alors comme ça dans la rue il raconte... (Patrick Cintas)

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 Article publié le 30 mai 2021.

oOo

LE SYCOPHANTE

Alors comme ça dans la rue il raconte

À qui veut l’entendre

Ce que ce prince vint lui annoncer :

« il sera toujours trop tard »

Río prend le temps d’une vitrine,

Sans envie, sans jalousie, pas hypocrite pour un sou :

Le prince est dans son dos,

Dit se nommer « Gor Ur » et avoir hérité du Bien comme du Mal,

Autrement dit d’une équation égale à rien.

RÍO

Pas déçu

Tant pis ! On parlera d’autre chose.

Vous êtes invité au cocktail ? Je le suis.

C’est ainsi que je monte et que je descends.

C’est ma vie ! Je n’en possède pas d’autre.

En tout cas je ne fais rien pour que ça change.

Je ne crois ni en Dieu ni en l’homme : je pense.

Quelque part entre la mer et le pays, ma voix

Entretient ses instruments, jalouse d’elle-même.

Je n’habite pas un réseau conçu pour habiter

Avec les autres :

Jadis j’étais fleuve et mer

Je ne suis pas devenu.

Père non plus.

Pas pu rester enfant.

Les os ont leur volonté.

Seul le sang n’a pas d’âge.

J’aime suivre les phrases

Qui marchent devant

Pour qu’on les suive.

Jamais poème ne m’en a voulu.

Ils trottinent derrière moi.

Je me souviens des moins faciles.

Mon spectacle ne vaut pas plus cher.

Fleuve j’étais dedans mon lit.

Habité et grossi par le temps.

La surface est égale à la profondeur.

Mais ce jadis me turlupine.

Il a toujours été trop loin,

Et ma main de cascade jamais

N’y a trempé ses doigts.

Rien devant qui ressemble

À une promesse : rien de vrai.

Mes rives sont des rives

Et mes joncaux des sabbats.

J’en ai perdu la langue.

Mais pas muet pour autant !

En portier ou en vigile,

Je suis digne de mon rôle.

Je connais ce que je connais

Par cœur et à l’estomac.

On peut me faire confiance :

Je coule de source.

Mais ce jadis aux airs d’enfant,

Ni mort ni revenant,

Joue avec ma patience

Et déjoue mon impatience.

Ma voix s’en trouve mal.

Ce qui est bien pour les uns

Et pas assez pour les autres.

Mes villes sont des villes

Et mes ports des éphémères

Aux ailes de poussière.

Naguère n’a pas de sens

Comme tout ce qui n’existe pas.

Peut-être a la couleur du temps.

Peut-être fleuve ou peut-être pas.

Enfant ou personnage à jouer

Comme on abat une carte

En plein cœur.

LE SYCOPHANTE

Jolie chanson ! Avec un peu de musique

Et de la voix, et peut-être quelque assonance

… Vous hésitez, Río… Quelle légende vous accoquine ?

RÍO

Amusé

Ne secouez pas l’enfant pour le déposséder !

GOR UR

Désignant le carton d’invitation

J’imite bien les signatures, mais celle-ci est la mienne.

Vous en doutez ? (un temps) Je ne puis le prouver…

RÍO

Je ne vous demande rien !

LE SYCOPHANTE

Ce serait ma signature…

RÍO

Peu importe qui m’invite aux réjouissances en vigueur !

Il n’est pas mauvais, en sortant du théâtre…

LE SYCOPHANTE

Mais vous

N’en sortez pas ! Vous fuyez ! Vous avez presque disparu !

RÍO

Toujours amusé

N’exagérons rien ! Tout au plus je vais

Où le vent me pousse : cela ne s’appelle

Pas : fuir / et bien sûr je suis sorti : voilà

Qui explique ma disparition interrompue

Par…

GOR UR

Présentant un autre carton

Gor Ur. Je possède…

RÍO

Hilare

Ah ! Ah ! Il possède !

Facile à dire à quelqu’un

Qui ne possède rien !

LE SYCOPHANTE

Rien ! Mais alors ce qui s’appelle rien !

RÍO

N’en rajoutez pas ! Rien et rien c’est rien.

Et encore rien c’est toujours rien. Ainsi

Jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Gor Ur !

GOR UR

S’avançant comme un domestique

À votre service… heu… si je puis dire…

RÍO

Vous descendez du train vous aussi… ?

GOR UR

Non… de mon palais… et de ma lignée,

Cela va sans dire…

RÍO

Pourquoi m’avez-vous invité, je dirais :

Cueilli au saut du théâtre où j’ai perdu le sommeil !

(Gor Ur hésite)

Il y a bien une raison… Mon talent de… comédien… ?

GOR UR

Se ressaisissant

Entre autres… J’ai pris conseil… Je ne vous connaissais pas…

RÍO

Conseil, dites-vous ? Auprès de qui, de quoi, comment et : pourquoi ?

GOR UR

Ma foi… Je ne crois pas me tromper…

RÍO

Mais on a pu vous tromper…

GOR UR

Souverain

Les morts ne mentent pas… que je sache…

RÍO

Mais ils ne parlent pas non plus… que je sache !

LE SYCOPHANTE

Nous avons eu une morte aujourd’hui…

Au passage à niveau…

Un arrêt technique s’en est suivi…

RÍO

Grimaçant

Écrabouillée sous le train ! Pouah !

GOR UR

Très théâtral en effet.

RÍO

Singeant

Sgrouiiitch ! Ni chair ni os ! De la bouillie !

Le train a ralenti (je m’en allais) et je suis descendu

Sur le quai : cette lenteur m’avait inspiré.

La chaleur aussi sans doute : pas de vent.

Une mésange. Personne. Plus de train.

La plaine plantée d’agaves. Un moulin

En ruine. Des figuiers de Barbarie sans

Figues. Pas de traces sur le chemin. Nu

Presque j’étais. Sans argent. Prêt à tout.

Je suis le fleuve que poursuit l’enfance.

LE SYCOPHANTE

Relatif

Elle ne vous poursuit pas !

Tout au plus se signale-t-elle

Par ses cris… d’enfant.

RÍO

Irrité

Sans cesse revenant sur le métier et jamais

Satisfait par le produit de ce travail têtu.

Je sais de quoi je parle quand j’en parle !

Tandis que vous…

LE SYCOPHANTE

Satisfait, à Gor Ur

Je me suis renseigné, figurez-vous.

GOR UR

Il y aura du monde. On jouera

À se raconter des histoires.

La vôtre trouvera son audience.

Nous sommes beaux joueurs,

Tous autant que nous sommes.

RÍO

Mais qui êtes-vous ?

Je sais ce que je suis,

Et même ce que je vaux,

Mais rien sur votre compte

Et sur celui de vos… amis.

Parmi lesquels une morte

Qui… vous a parlé de moi !

GOR UR

Impatient

Vous verrez bien.

(consulte son oignon)

La nuit nous laisse le temps. Montez avec moi. Nous prendrons le funiculaire. Maldoror l’emprunta. Je ne saurais vous dire dans quelles circonstances… Mais il y a laissé sa trace melmothienne. Elle me la donna à observer, alors que jamais je ne l’avais remarquée, malgré de multiples emprunts. Ah ! sans ce funiculaire, que de courses folles ! Essoufflement avant d’atteindre la porte. Ces deux niveaux de la ville en ont épuisé plus d’un avant la construction de cette rampe mécanisée. Je fus l’un des promoteurs, en tant que conseiller municipal. Mais l’entreprise ne me rapporte rien. On se souviendra de moi le moment venu. Une niche est prévue à cet effet, à la hauteur du guichet d’en bas. Ne me demandez pas pourquoi en bas et pas en haut. Je n’ai pas participé à cette décision, ni posé la question. Je sais seulement que ma représentation aura à peu près l’âge que j’ai aujourd’hui. Ledit âge mûr. Qui ne dit rien de l’enfance mais passe sous silence ce qui l’efface définitivement. Laissez-moi vous montrer. Levez les yeux, pas plus haut que les acanthes : c’est la niche, ma niche. Je l’occuperai ad vitam aeternam. Bien sûr, comme vous le faites remarquer (vous n’êtes pas le premier) il faudra lever les yeux. Mais que voulez-vous : c’était ça ou rien. Alors entre rien et quelque chose, mieux vaut s’en tenir à ce qui est et oublier ce qui ne l’est pas. Je vous le dis comme je le pense. Et ce n’est pas une critique. C’est par ici…

Prenons un billet. J’ai ma carte d’abonné. Entre nous soit dit, je ne paye rien. Cela doit bien se savoir, mais personne n’y voit d’inconvénient. J’imagine…

Il faut attendre. On entend les grincements de l’acier. Dessous, l’herbe pousse. Et ça monte ! La gravité se souvient de nous. On peut fumer si ça n’importune personne, mais il se trouve toujours quelqu’un de fragilisé par l’air du temps. Vous verrez comme j’ai raison. Je montre mon étui avec ostentation et quelqu’un me fait signe que non. Il ne me reste plus qu’à le rempocher. C’est discret et sans dispute. Je n’aime pas ce genre de discussion. Bien que cette renonciation me prive du plaisir de fumer en montant… ou en descendant. Je me contente de mesurer la friction des câbles et des rouages. Je pense à ma niche. Un budget, tout de même. Voté à l’unanimité. J’avoue que j’ai eu peur d’une réticence. Mais aucun signe de contestation sur les visages de mes colistiers. Même l’opposition s’est ralliée à cette idée de niche. Il n’y aura pas d’autre trace de moi dans cette ville. Vous écrivez… ?

RÍO

Surpris par la question

Pas au point de posséder une niche…

GOR UR

Oh ! mais je ne suis pas encore dedans ! J’ai bien le temps de… vous savez.

RÍO

Je ne sais pas tout.

GOR UR

Mais vous attendez. Comme tout le monde. Il n’y a pas grand-chose à faire d’autre… en attendant. Autant profiter de cet espace pour en écrire quelque chose. Inutile d’en sortir pour aller taper le carton ! Ou se perdre dans les lacets d’une conférence.

RÍO

Que dire des spectacles… ?

GOR UR

Par ici… Comme je vous le disais, je n’ai pas de niche ici… en haut. Nous ne mettrons pas longtemps. J’habite les beaux quartiers. On y côtoie les meilleurs hôtels. Avec une facilité ! Je ne vous dis pas. (marchant) Ainsi, vous écrivez… Ne dites pas le contraire. J’ai connu des comédiens. Des comédiennes surtout, mais je ne veux pas vous ennuyer. (un temps) Qu’est-ce que vous écrivez, vous… ?

RÍO

Je ne suis plus un enfant.

GOR UR

Vous écrivez je ne suis plus un enfant !

RÍO

J’essaie de l’être, mais je ne peux rien écrire d’autre.

GOR UR

Perplexe

Du diable si j’y ai jamais pensé !

RÍO

Gamin

Mais je n’y pense pas. Ça me vient comme ça.

GOR UR

Prosaïquement… ?

RÍO

Si vous voulez dire : sans poésie, c’est comme ça que ça me vient. Je n’y peux rien. C’est comme monter dans le funiculaire : je monte ou je descends.

GOR UR

Il n’y a pas d’arrêt intermédiaire, en effet… C’est une idée à creuser. J’en parlerais au Conseil. Mais il s’agit de savoir en quels termes. (frappant sa cuisse) Vous ne les connaissez pas.

RÍO

Non, en effet. Moi pas connaître eux. Eux pas connaître moi. Eux peut-être connaissent mes personnages. Si eux venir au théâtre…

GOR UR

Eux venir.

RÍO

Alors eux savoir.

GOR UR

Nous arrivons. Il y a déjà du monde. Vous êtes attendu. Pour la rémunération…

RÍO

À pile ou face !

 

 

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