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Dessin de Patrick Lalande
Mes guitares sont pleines comme les filles écarquillées des impasses borgnes Et tu voudrais que je chante pour réveiller les pots de marjolaine J’entre dans la phrase comme dans un vignoble avec mon sarrau mon astrolabe et ma chaîne d’arpenteur
J’ai les mots démodés sous ta lampe à pétrole Quand tu files ta laine et mon mauvais coton J’ai les mots de Panurge à croire sur parole Quand tu reviens de loin salée comme un mouton
J’ai les mots à la mode et ton frusquin modique Quand j’ouvre ton écaille à la fin du roman J’ai les mots effrontés de la verte Boutique Et tu leur fais l’article à nos sales moments
Les mots les mots d’amour s’écrivent sur les grèves De Venise la rouge abîmée dans tes yeux Et les amants cloués sur les portes du Rêve Languissent à jamais dans mes mots merveilleux
Mes guitares s’enflamment comme les filles de paille des champs de violettes Et tu voudrais que je chante pour réveiller les pots de marjolaine J’entre dans la phrase comme dans un moulin avec mon grain ma lanterne magique et mon scaferlati
J’ai les mots du Passeur de métaphores louches Son fantasque labeur fatigue ses moignons J’ai les mots du bel Age à glaner sur la bouche Des faucheuses de blés qui guignent mon quignon
J’ai les mots forcenés des rêches camisoles De force grelottant ma folie des grandeurs J’ai les mots naufragés qui perdent la boussole Dans les exhalaisons de tes flacons d’odeurs
Les mots les mots d’amour s’écrivent sur les grèves De Venise la rouge abîmée dans tes yeux Et les amants cloués sur les portes du Rêve Languissent à jamais dans mes mots merveilleux
Mes guitares débordent dans les caniveaux et les filles de mai se dépavent Et tu voudrais que je chante pour réveiller les pots de marjolaine J’entre dans la phrase comme dans un bordel avec mon fourniment mes hiboux et mon verre grossissant
J’ai les mots du Malheur comme des chiens coriaces A lâcher sur les pas des altiers bataillons J’ai le mot qui me jette à bas de la paillasse Chaque fois que la Mort me prend dans ses haillons
J’ai les mots entêtés mordus par les tenailles D’un valet de bourreau qui passe son ennui J’ai le mot de la fin afin que tu t’en ailles Dormir si tu le veux ton éternelle nuit
Les mots les mots d’amour s’écrivent sur les grèves De Venise la rouge abîmée dans tes yeux Et les amants cloués sur les portes du Rêve Languissent à jamais dans mes mots merveilleux
Robert VITTON, 1983 |
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Ce poème, “Sérénades” de Robert Vitton, est un éblouissement d’images fulgurantes, un dédale de sons et de sens où la langue se cabre, se cabosse et se laisse emporter comme une barque ivre sur une mer de métaphores. Il y a quelque chose d’éminemment physique dans cette poésie, une scansion qui oscille entre la caresse et la morsure, entre le murmure et le cri.
Dès les premiers vers, l’univers se dresse en clair-obscur : “Mes guitares sont pleines comme les filles écarquillées des impasses borgnes” – la musique y est chair, les impasses sont aveugles, les figures féminines à la fois ouvertes et inaccessibles. La poésie ici n’est pas contemplation, mais immersion brutale, une plongée à corps perdu dans la phrase, comparée tour à tour à un vignoble, un moulin, un bordel. Chaque strophe est un espace à défricher, un terrain miné d’émotions où le poète avance équipé de son astrolabe, de son grain, de son fourniment – instruments dérisoires ou sacrés d’une quête qui vacille entre science et sorcellerie.
Les mots y jouent le rôle de matière première, de monnaie d’échange, d’armes ou de chaînes. Ils sont démodés, effrontés, forcenés, mordus par les tenailles – jamais dociles, jamais lisses. Ils s’écrivent sur les grèves, dans un écho lancinant où Venise saigne, où le Rêve se referme comme une porte cloutée de désirs inassouvis. Les répétitions structurent ce poème comme une litanie de l’absence et du vertige, un refrain qui balance entre l’incantation et l’ironie du sort.
Il y a une dégringolade progressive dans ce texte, un mouvement de chute qui, strophe après strophe, devient plus brutal. D’abord arpenteur de vignes, puis meunier alchimiste, puis voyageur des maisons closes, le poète termine en valet de bourreau, jeté à bas de la paillasse par le mot du Malheur, ce chien féroce lancé sur les traces des altiers bataillons. La Mort devient sa compagne, et le poème se referme sur un dernier souffle d’ombre : “J’ai le mot de la fin afin que tu t’en ailles / Dormir si tu le veux ton éternelle nuit.”
“Sérénades” n’a de doux que le nom : c’est un chant ardent et âpre, où les mots sont tantôt braises, tantôt blessures. Un chant pour ne pas réveiller les pots de marjolaine, mais pour les consumer dans un brasier d’images où la poésie est un combat, une folie, une ultime brûlure.