Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
Fin de partie
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 15 janvier 2023.

oOo

Well, I’m looking through Harlem
My stomach squeals just a little more
A stagecoach full of feathers and footprints
Pulls up to soap box door
Now a lady with a pearl handled necktie
Tied to the driver’s fence
Breathes in my face
Bourbon and coke possessed words
"Haven’t I seen you somewhere in hell
Or was it just an accident ?"
(You know how I felt then, and so)

Before I could ask "Was it the East or West side ?"
My feet they howled in pain
The wheels of a bandwagon cut very deep
But not as deep in my mind as the rain
And as they pulled away, I could see her words
Stagger and fall on my muddy tent
Well I picked them up, brushed them off
To see what they say
And you wouldn’t believe
"Come around to my room, with the tooth in the middle
And bring along the bottle and a president"

 

And sometimes it’s not so easy
Especially when your only friend
Talks, sees, looks and feels like you
And you do just the same as him

My Friend

Jimi Hendrix, 1968

*

Sur le parvis d’une cathédrale qu’aux temps de sa splendeur on nommait la cathédrale Sainte Armure, le mot Sometimes sautillait, insolite petit moineau perdu dans un monde de déjections diverses et variées. Ne comptez pas sur moi pour vous décrire par le menu l’architecture de ce lieu prestigieux ; ni mots superflus ni même photos concernant ce monument qui ne mérite pas une ligne de plus. 

La colombe de Noé, restée en mer, tardait à pointer le bout de son bec. D’aucuns en venaient même à douter de l’existence des mers, d’autres, plus prudents, se refusaient à croire au déluge de feu qui menaçait de s’abattre sur la contrée selon les dires de quelques oiseaux de malheur bien informés.

La paix nous durerait tant que le drapeau de notre seigneur et maître resterait en berne. Tel était le mot d’ordre. Après tout, un deuil cruel avait empoigné le cœur de notre seigneur et maître ; il fallait bien faire face.

Ferlées, les voiles des bateaux à quai ne faisaient plus leur office. Elles ne faisaient plus rêver. Fini le temps où balles et ballots, tonneaux et tonnelets tenaient le haut du pavé des quais de transbordement. D’ailleurs, ce haut du pavé n’a jamais existé. Fini le temps compressé, finie l’ardeur au travail, toute production arrêtée, tout négoce éteint, toutes marchandises pourrissant désormais sur les quais désertés. Une pestilence s’insinuait comme un alcool jusque dans les âmes, enivrante, presque suave tant ses volutes, tant l’assaut de ses remugles flattaient en chacun un vieux goût pour la mort.

Quarante jours de deuil décrétés par monseigneur l’Evêque nous faisaient quarante jours de pluie fine, tel semblait du moins se dessiner notre futur proche.

Sometimes continuait son œuvre sournoise, un vrai soulagement, et même un vrai bonheur, pour tous les hommes de garde las de garder les gardiens.

Cela commença sournoisement en effet, lorsqu’on s’aperçut que la statue équestre de notre seigneur er maître se fendillait de partout dangereusement, et ce danger valait autant pour la statue que pour celles et ceux qui la contemplaient ou croisaient son regard. Tant le cheval que notre seigneur étaient sillonnés d’innombrables craquelures. Des bavures blanchâtres apparaissaient aux jointures des jambes du canasson et c’est de toute la cuirasse de notre seigneur en majesté que suintait un liquide jaunâtre de fort mauvais aloi. Les yeux de la bête et de son cavalier, jadis pleins de flamme, ardeur des combats anciens oblige, ne répondaient plus à aucune logique connue des habitants de la Cité Radieuse. Une chassie verdâtre leur coulait jusque sur les joues, me faisait penser, toute proportion gardée, à un de mes professeurs de sport que j’avais haï, tout enfant, avant de le mépriser cordialement l’âge venu. Mêmes yeux, même regard égaré à la recherche d’une autorité perdue, perdue parce que, d’emblée, usurpée et par voie de conséquence âprement contestée.

Mes amis et moi, nous n’aimions pas les imposteurs qui tentaient d’en imposer. Sans doute est-ce pour cela que nous nous tenions à l’écart de tous les rituels qu’ils fussent civils ou religieux. De temps à autre, une vieille image se frayait un chemin neuf jusqu’à jeter un pont, neuf lui aussi, sur le fleuve Oubli qui formait une boucle au sein de laquelle la Cité Radieuse se tenait blottie. Ce pont neuf imaginaire nous donnait à voir la cité comme de l’extérieur pour quelques temps, un peu à la manière d’un augure trop vite effacé du ciel.

Nous en étions donc là. Un deuil interminable de quarante jours allait-il être fatal au royaume ?

Sur la Grand Place, une phrase tournait en boucle dans tous les esprits présents :

Nostre regne est des estrangiers cerné ;

Si grant n’y a qui n’ait esté berné.

En effet, à mesure que le temps se délitait, s’allongeant dangereusement jusqu’aux confins de l’ennui, la langue du pays s’enfonçait dans des usages anciens. Jusqu’où irait donc cette involution ? se demandait-on. Mais le ton même, sur lequel la question, qui gazouillait sur toutes les lèvres, était posée, donnait un commencement de réponse. Un zeste d’humour, en ces temps difficiles, c’était trop demander. Le monde d’avant on ne sait trop quand battait son plein, rameutait les vieilles carpes endormies et quelques requins blancs convaincus que leur heure avait sonné. Tout ce petit monde s’ébrouait dans les eaux usées du grand canal Nostalgie qui coupait la ville en deux. On boudait la peste depuis fort longtemps mais en vain, à ce qu’il semblait. Les passerelles étaient innombrables qui reliaient la vieille garde vermoulue des enragés d’hier et un ramassis de jeunes cons désœuvrés, rebelles sans cause apparente que le soin apporté à leur allure et promus en une nuit sauveurs de la cité. 

La langue était fatiguée ; dans le même temps, les langues devenues volubiles se déliaient, elles osaient critiquer ouvertement la quarantaine décrétée par notre seigneur et maître, clef de voûte de la Cité Radieuse, comme si, non content d’imposer un deuil personnel à toutes et tous, notre seigneur et maître avait décidé de nous y maintenir enfermé. Toutes manifestations de joie proscrites, il fallut pour un temps se résigner à faire pâle figure pour ne pas risquer de finir dans les geôles.

Durant cette période, tous et toutes semblaient trouver leur bonheur dans un flot de paroles qui mêlaient leurs eaux, formant diverses logorrhées qui s’ignoraient superbement les unes les autres. Le flux ininterrompu d’inanités sonores semblait ne vouloir jamais prendre fin ; la langue officielle se subdivisait apparemment en divers parlers dialectaux difficiles à identifier.

Quand la langue allait-elle enfin toucher le fond ? le ciel aussi bien ?

C’est dans ce contexte, loin de tout alors, de tout jadis ou naguère, qu’un petit miracle se produisit à la lisière du royaume.

Notre insolent petit moineau, las de toutes ces querelles intestines incapables de se comprendre les unes les autres, s’était envolé jusqu’aux confins du royaume. Au Nord, c’était la montagne Ailée, au Sud coulait le grand fleuve Désolation, à l’Est s’étendait la vaste forêt Magnitude et à l’Ouest une intrigante fontaine était juchée au sommet de la plus haute colline du pays des Géants ; elle faisait face à un horizon d’albâtre veiné de bleu.

C’est sur cette vieille fontaine que Sometimes résolument se posa.

Il y fit une halte prolongée, se délectant des moucherons qui virevoltaient au-dessus des eaux vaseuses de la vieille fontaine qui n’avait plus de romaine que le nom.

Quelques arches d’un aqueduc tombé en ruines trônaient une centaine de coudées à l’est de la fontaine ; quelques battements d’ailes auraient suffi pour s’y rendre. Ce que Sometimes résolument négligea de faire.

Ni eaux courantes ni eaux fortes ne l’attiraient. Les ruines devaient rester en l’état. Leur bel ordonnancement avait ce petit quelque chose qui ne fait pas une seule seconde regretter le temps de leurs splendeurs passées.

Sometimesdevait maintenant lisser ses plumes comme d’autres avaient jadis taillé leur calame, avant d’écrire ce qui leur tenait à cœur, leur vaudrait prestige et reconnaissance, argent et pouvoir. La chance tourne, et c’est heureux. Parfois ne lisserait ses plumes que pour mieux s’en dépouiller le jour venu en se hissant hors de sa misérable condition.

On discernait bien au loin une vieille photocopieuse offset posée sur une roche plate de couleur grisâtre, une imprimante 3-D complètement déglinguée au pied de cette même roche et ce qui ressemblait à un laptop, mais, couvert de lichens qu’il était, il fallait une vue exceptionnelle pour en être sûr et certain. Cela arrive parfois, lorsque le temps se prête au jeu.

Les volutes d’un savoir ancestral planaient sur les eaux fraîches de la vasque aménagée en aval de la fontaine qui se prolongeait en un vigoureux bief chargé d’alimenter en eaux vives la roue à aube du moulin. Ici, la noix était reine. L’huile qu’on en tirait avait la couleur des cheveux des femmes de ce pays, elle était d’un brun profond aux reflets roux du plus bel effet. On eût dit du miel de sapin.

Le monde hésitait.

Sometimes, repu, désaltéré, revigoré, rassasié, tout ce que vous voulez, et ayant mûrement réfléchi en se mirant dans les eaux de la fontaine, trempa sa queue dans ces mêmes eaux quelque peu empesées par des amas d’algues filandreuses au joli vert céladon. 

Une encre verte de fort belle densité apparente ne tarda pas à imprégner assez nettement les plumes de sa queue pour qu’il décidât qu’il pouvait dès lors s’aventurer à tracer dans le ciel azur un tout petit mot, un seul. Vaste résolution lourde de verbes où l’action le disputait à la volonté et qui aboutit à ce tout petit monosyllabe : le mot Fin.

Sometimes s’était plu à écrire ce mot fatal en runes, ce qui fit grand bruit jusque dans le palais obtus de notre seigneur et maître. Les nouvelles vont vite en temps de crise où la confusion le dispute avec une farouche volonté de guérison. Arbres et arbustes en frémissaient d’aise. Toutes les fontaines de la contrée frissonnaient à l’unisson.

Durant ce si bref laps de temps, la statue équestre de notre noble seigneur avait fini par se désagréger. La pluie fine acheva de transformer les bribes de la dive statue en une bouillasse indescriptible.

La Grand Place en était désormais toute maculée, engluée, devrais-je plutôt dire. On y pataugeait jusqu’aux chevilles en se demandant comment une masse de matériau aussi ridiculement modeste avait pu produire une telle quantité de bourbe. Cheval et cavalier étaient certes devenus une masse indistincte mais gluante, et par le fait encore à même d’engluer les esprits tortueux qui, ne manquant pas, ne manqueraient pas de se faire connaître le moment venu, afin de proposer à la foule en déshérence des voies vendues comme audacieusement nouvelles.

Il devenait de plus en plus clair que rien de bien substantiel n’était appelé à subsister dans des temps proches. Les discours oiseux des uns, le gazouillis des masses, futile à souhait, mais débordant d’une énergie incoercible, et jusqu’au mutisme de quelques-uns avaient de longtemps préparé le terrain ; on n’attendait plus qu’une armée de fossoyeurs qui, bien entendu, ne viendrait jamais. Tous voyaient passer des tombes dans le ciel qui ne résistaient pas longtemps aux caprices conjugués du vent et de la pluie.

Toutes les idées qui avaient agité la Principauté se barraient en couilles. Un à un, les mots devenus sourds tombaient dans l’oreille d’un ramassis de prophètes de malheur comme feuilles mortes dans une tourbière aux eaux noirâtres. Y feraient-elles quelque jour un fameux terreau ? Il était trop tôt pour le dire, et pour cause. Les sphaignes, sans gêne aucune, absorbaient les eaux usées, les pleurs et jusqu’aux cris des mourants. Des millénaires durant, elles feraient œuvre de conservation pour des générations futures assez humbles, assez curieuses, assez informées des ravages du temps pour ne pas succomber au charme de la nostalgie mais désireuses de répondre aux injures du temps en ne faisant pas insulte à la mémoire de leurs illustres inconnus et devanciers.

De retour à tire d’ailes dans la Cité Radieuse, Sometimes entama une révolution vertigineuse autour de l’unique cloche de la cathédrale Sainte Armure qui tenait encore debout ; parfois n’était plus seul, accompagné qu’il était par un puissant meurtre de corbeaux rameutés par la nouvelle de grands changements en cours dans le commerce entre les hommes.

Les mots justes manquant aux hommes comme aux bêtes, il fut tacitement convenu qu’il était plus sage de se taire en attendant des jours meilleurs.

Une question planait désormais sur les eaux : Comment rendre compte de l’absence de langage au sein d’un monde devenu de ce fait inintelligible ? Cette question informulée revenait à tous celles, et elles étaient nombreuses, qui n’entendaient pas respecter la quarantaine décrétée par Monseigneur l’Evêque. Une pensée commune quoiqu’informulée, et pour cause, résistait à ce qu’il fut convenu d’appeler, mais bien plus tard, l’appel de Babel. Quelque chose de plus modeste, de plus ferme peut-être aussi, dessinait là moins qu’un horizon, encore moins une perspective d’action, s’insinuait dans toutes les anfractuosités existantes, faisant œuvre de résistance dans le cadre d’un délitement généralisé.

C’est dans les tranchées de Verdun, aux temps jadis, que la Valkyrie était devenue une Vache qui rit, et désormais tout dialogue interculturel se devait de respecter ce décret de la langue voyageuse. Wagner, lui-même, en était réduit à n’être plus qu’une milice immonde à la solde de ce pays de cendre et de suie qu’était devenue la Russie. Nous étions dans les temps troubles du présent le plus mordant.

Figurez-vous un monde de mondes éloignés les uns des autres dans le temps et dans l’espace, tous miroirs déformants et reflets déformés les uns des autres, et vous aurez une petite idée de ce que nous étions en train de vivre dans ce vivier des possibles que nous voyions naître et mourir au même instant. Notre culture historique était d’un poids si écrasant qu’il nous fallait imploser, devenir ce monstre de gravité appelé trou noir où viendrait à disparaître en s’y concentrant infiniment, la matière des journées humaines depuis au moins ce temps où l’on inventa les écritures. Encore n’était-ce pas si sûr que cela que nous y survivrions mais qu’importait au fond, si c’était pour se contenter d’y vivre ban an mal an dans un monde abject réinventé pour les besoins de la cause dans lequel vérité et liberté ne rimant plus ne rimeraient plus à rien. Plus aryen, s’entendait dire, sarcastique, le fantôme d’un certain Gobineau de sinistre mémoire.

C’en était fini - pour celles et ceux qui en avaient entendu parler - de la grande sphère de Parménide censée tout englober car, vue de l’extérieur désormais, elle faisait l’effet d’une coquille vide. L’oisillon débile qui en était sorti s’appelait nihil, et ses plumes commençaient d’essaimer dans toute la contrée affolée. 

Alléchées par la nouvelle, quelques personnes tout à fait étrangères à la Principauté se faufilèrent toutes les nuits le long des vastes avenues qui irriguaient les quatre points cardinaux ; elles investissaient les moindres venelles et tous les boulevards, remontaient à contre-sens les rues à sens unique, allaient jusqu’à fouiner dans toutes les impasses du grand Livre ruiné, sans jamais rencontrer âme qui vive. On ne farfouille pas sans risque dans un néant dont il resterait bientôt plus que le gallicisme il y a. D’aucuns, prompts à la manœuvre, entendant il y a à la mode populaire, en venaient à confondre leur ya avec un oui germanique franc et massif.

Tous les écrits s’étaient désagrégés ; les plus gros volumes achevaient de pourrir. Les croassements des corbeaux, quant à eux, commençaient d’empoisonner le ciel nocturne.

Sometimes se pâmait d’aise juché au sommet de la croix du clocher, s’attendant sans doute à être foudroyé une bonne fois, mais aucun éclair ne daigna venir le transformer en poulet rôti prêt à être dégusté. Le temps des banquets était bel et bien révolu.

Le vent referma d’un coup sec le Grand Livre qui s’éparpilla aussitôt en tous sens. Il n’était plus temps d’en recoller les morceaux épars.

Au loin, sur la plus haute colline, le narrataire que j’étais alors vit se cabrer son cheval qui hennit douloureusement. Son chevalier blanc des temps dispersés décida d’aller voir ailleurs s’il y était. Juché sur le heaume de ce dernier, Sometimes jubilait. Il y attendrait son heure aussi longtemps qu’il le faudrait. Un certain Cœur de Lion - d’où sortait-il donc celui-là ? - avait laissé de profondes traces dans l’épaisse couche de neige qui n’avait pas tardé à s’accumuler à la suite de l’éviction de Monseigneur l’Evêque, condamné au pain sec et à l’eau et relégué dans l’aile est du Château, tandis que son acolyte désormais privé de ses élytres - je veux parler de notre seigneur et maître - cuvait sa folie douce dans les bras de ses nombreuses maîtresses. Plus que quelques jours avant qu’on n’annonçât la nouvelle de sa complète évanescence, le glissement progressif du plaisir faisant assurément son œuvre. 

Ses portraits pâlissaient puis s’écaillaient, s’effritaient à mesure qu’il flirtait de manière toujours plus poussée avec le néant. Les pigments seraient bientôt revenus à leur état originel de poudre, ce qui laissait toute latitude à qui désirait s’en saisir pour se lancer dans une nouvelle aventure picturale. C’est sans doute lors d’un dernier orgasme que l’étoile de notre seigneur et maître pâlit, puis s’éteignit, rejoignant ainsi le néant dont on les avait tirés, lui se ses aïeux, faute de mieux, faute d’imagination.

L’épaisse couche de neige faisait désormais de la Cité Radieuse un seul et même site en tous points égal à une jolie carte postale de Nouvel An délicieusement kitsch, avec sapins en arrière-plan, paisible chaumière à la cheminée fumante, toit pesamment enneigé et enfants jouant gaîment aux boules de neige, le tout sous un ciel bleu sans nuages.

Mais qu’était-ce donc là, aux pieds de la noble monture du chevalier blanc, et que la neige n’avait apparemment pas encore recouvert, protégé que c’était par la large ramure d’un sapin de haute taille ? Une fourmilière, à ce qu’il semblait, qui rassemblait à sa surface constellée d’aiguilles une énorme quantité de narrateurs lilliputiens tous occupés à narrer les histoires les plus tordues, les plus invraisemblables qui se pussent imaginer. Il en exhalait une forte odeur d’acide formique, âcre remugle qui faisait un parfait contrepoint à ce qui pouvait passer pour un bourdonnement de ruche affolée, à une nuance près : ici, en ce lieu de misère, le miel des jours tournait invariablement en fiel prêt à l’emploi. Qui y trempait sa plume ne s’en remettait pas, disait une sagesse populaire qui commençait d’émerger des froids décombres de la Cité Radieuse.

Sometimes, fort de son ubiquité, y dessinerait tôt ou tard sans doute une utopie à plusieurs entrées au seuil desquelles la foule se disputerait les faveurs alambiquées des jeux de dame, d’échec et de go qui ne manqueraient pas de s’y installer une fois la fin de la quarantaine endeuillée proclamée par quelques esprits lucides bien au fait de la disparition pure et simple en ces lieux de toute autorité digne de ce nom, c’est-à-dire digne de confiance. Ne subsisterait plus d’autre choix offert aux plus ambitieux des ruineux visiteurs que de s’enfoncer résolument dans un espace interstitiel qui promettait d’être labyrinthique. Ne pénètre pas dans le saint des saints qui veut.

Des tactiques toutes plus habiles les unes que les autres flottaient dans l’air saturé d’idées novatrices mais nulle part ne se faisait entendre ne serait-ce que les prémices d’une stratégie solidement élaborée sur les ruines du monde ancien.

Plus de mot d’ordre à mâcher et à remâcher comme une vieille chique, et plus de bannières désormais auxquelles se rallier aveuglément, fussent-elles étoilées.

Sometimes devint dans l’esprit de toutes et de tous un mantra obsédant : Plus de mot d’ordre, plus de mots d’ordre ! Certains mauvais esprits s’amusaient de ce qu’on pouvait contourner le sens de la phrase en la faisant tourner à l’avantage d’un ordre nouveau on ne sait trop comment plus légitime que le précédent, et ce en se plaisant tout simplement à prononcer le s final du mot plus, ce qui n’amoindrissait en rien la puissance initiale du slogan dont personne à vrai dire n’était l’initiateur et qui n’avait plus qu’à mourir sur les lèvres de toutes et de tous pour enfin faire son œuvre.

Sometimes en était fort aise.

Les couleurs enchanteresses et toujours plus vives de son plumage d’oiseau en délire, les figures géométriques complexes dessinées par ses envolées nombreuses, l’extrême richesse de ses références historiques - on pouvait nettement apercevoir sur son plumage des milliers et des milliers d’armoiries clignoter un bref instant avant d’être remplacées par de toutes nouvelles tout aussi fugaces, anciennes et désuètes - tout cela traçait un horizon qui refluait vers un passé toujours plus diffus qui achevait de ternir l’image et la réputation de notre seigneur et maître dont la mémoire, désormais, était bel et bien vouée aux gémonies.

Quelques vieux grimoires se consumaient au loin. Une âcre fumée envahissait tout l’espace, des collines enneigées jusqu’aux venelles les plus sombres. Un air de déjà vu s’était emparé de tous les êtres animés, tandis que les êtres qu’on disait inanimés glissaient doucement à l’inutilité la plus radieuse qui fût.

Le Grand Livre, enfin vidé de tous ses habitants, sycophantes compris, ne laisserait plus comme souvenir qu’une Cité jadis radieuse entièrement désertée. Il se trouverait bien quelque jour d’habiles archéologues pour en exhumer les glorieux reliefs afin de reprendre à l’envers la course en avant qui avait précipité la Cité dans le néant.

Les époques inventées par des hommes pleins de ressources, achevaient, elles aussi, de se décomposer. Et c’est fort de ce constat que Sometimes, immobile mais serein, en même temps qu’il sillonnait en tous sens les airs de ses coups d’ailes vigoureux comme des coups de serpe, désespérait de trouver une chanson nouvelle digne de son nom.

En lieu et place de cela qui faisait foi parce qu’urgemment désiré se dressait l’horizon vaporeux d’une figure indistincte à nulle autre pareille dont Sometimesrefusait obstinément d’endosser le plumage et d’entonner le ramage, à supposer qu’elle fût seulement une espèce de volatile.

Il convenait pour l’heure d’attendre mais le temps, lui, n’attend pas.

Sometimes, fidèle à lui-même, se précipitait au-devant de soi, engendrant mille et un chemins allant tous se perdre joyeusement dans les bois.

Da sind wir wohl auf einem Holzweg ! furent ses dernières paroles audibles qui sont, de nos jours encore, aussi bien celles de toutes et de tous, par conséquent les miennes aussi, bien que j’en ai et bien qu’il se trouve fort peu de monde pour en comprendre encore de nos jours toute la délicate subtilité.

Subsistait peut-être dans cet en-deçà à jamais disparu l’énigmatique figure qui, selon toute vraisemblance, continuerait d’enfler vaillamment à l’horizon avant de disparaître une fois qu’il eût atteint son apogée dans la pleine lumière de son ruineux midi. Aurore, baudruche ou pur mirage ? Allez savoir !

Une pauvre haridelle errait parfois par les rues détruites, et personne pour entendre le cliquetis lugubre de ses sabots usés sur les pavés de la Cité Radieuse tombée dans l’oubli.

Cette phrase impossible me vint tout droit d’un rêve éveillé que je fis la veille du solstice d’hiver ; j’étais tranquillement assis à fumer ma pipe au jardin des Tuileries sur un de ces bancs publics aux formes arrondies si agréables en ce temps-là.

Cette phrase n’est pas testamentaire ni testimoniale ni menteuse ni rien d’approchant ; elle sonne comme le glas d’un incendie verbal qui, jadis ou naguère, ravagea, dit-on, la contrée. Cela arrive parfois, et sans prévenir. Glas ou angélus du soir, c’en est bien fini de tout cela. J’ai encore en mémoire les sirènes hurleuses de la police new-yorkaise en ce matin d’hiver poudreux. Je n’y étais pas et j’y étais. I don’t live today hurlait dans mon souvenir.

Je terminerai, si vous le permettez, par cette petite anecdote : Un jour que je marchais dans un parc public, je crois bien que c’était à Central Park à la fin des années soixante, oui, ça y est, je me souviens maintenant, nous étions en novembre 1968, dans une allée, j’étais tombé sur une petite feuille de papier chiffonné ; mes doigts gourds - on était presque en hiver, un froid glacial s’était abattu sur la ville - parvinrent tant bien que mal à le déplier, et c’est ainsi que je pus lire, écrite en tout petit, cette phrase énigmatique : Der Ball ist rund und das Spiel dauert neunzig Minuten. Je ne pus réprimer un rire sonore, m’empressai de rouler en boule cette jolie formule écrite dans une langue maudite et la jetai en l’air, et quelle ne fut pas ma surprise alors de voir un tout petit moineau se jeter sur elle, la rattraper en plein vol et s’enfuir avec elle à tire d’ailes. Ce menu larcin me parut salutaire, je le saluai comme tel.

Je ne confierais pas pour tout l’or du monde ma destinée à une feuille de papier, même roulée en boule. C’est pourtant bien ce que je fis ce jour-là, à New York. D’où tout ce qui s’en suit et qui devait faire l’objet des pages que vous venez de lire. D’où cette fatrasie qu’un ami m’a soufflé à l’oreille. J’étais bien jeune en ce temps-là.

Merci pour votre patience.

 

Jean-Michel Guyot

13 janvier 2022

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2023 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -