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Chanson d’Omero (Cancionero español)
II - Gisèle (drame en trois actes)
ACTE III

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 Article publié le 14 septembre 2004.

oOo

ACTE Troisième

Plus tard, peut-être, jamais



Scène première
Le jeune homme, la jeune fille


(Le salon d’une suite à l’hôtel. Baie vitrée avec terrasse. Horizon de mer. La nuit tombe en même temps.)

VOIX DE JEUNE HOMME (rieuse)-
Petite fée de mes surfaces
Je voudrais avoir un enfant de toi
Mais s’il te plaît, o magicienne,
Ne lui donne pas le silence d’or
Qui tombe après les changements.

JEUNE FILLE (chemise entrouverte, entrant par la terrasse) - Tu n’es qu’un imitateur et tu sais que cela m’amuse...

JEUNE HOMME (débraillé) - ... à la folie. Si nous ne sommes pas fous tous les deux, alors le monde est une illusion. Encore un peu de tes fruits !

JEUNE FILLE
(montrant un sein) - Choisis !

JEUNE HOMME
(s’effondrant dans un fauteuil) - Dire que c’est l’instinct qui nous pousse à nous aimer ! Nous pourrions aimer n’importe qui. C’est l’instant qui impose ses lois.

JEUNE FILLE - Mon père écrit de pareilles sottises. Je ne lis jamais plus loin que la page onze.

JEUNE HOMME - Onze ? Pourquoi onze ? Demain, promets-moi de pousser jusqu’à la page treize.

JEUNE FILLE - Treize ? Pourquoi treize ?

JEUNE HOMME - Je suis terriblement superstitieux depuis que je fréquente des gens bien.

JEUNE FILLE - Mon Dieu ! Bien en quoi ?

JEUNE HOMME - Sais pas... corps soignés, conversations fluides, beaux objets, distance, cette distance que j’observe maintenant avec un regard de spécialiste, comme si je venais de traverser le miroir.

JEUNE FILLE - Il n’y a pas de miroir ici. Il n’y aura jamais plus de miroir.

JEUNE HOMME - Tiens ! Encore une suppression d’objet. Ta mère finira par prendre toute la place.

JEUNE FILLE (songeuse) - Mais mon père ne lutte pas. Il a cet art de glisser sur les choses et les moments au lieu de les traverser.

JEUNE HOMME - Je t’envie d’en savoir autant sur les gens qui t’accompagnent. T’es-tu déjà demandé ce qu’ils deviendront quand tu seras ma femme ?

JEUNE FILLE (riant) - Mais je ne serai jamais TA femme !

JEUNE HOMME (jouant) - Tu me l’as pourtant promis.

JEUNE FILLE (jeu) - Promesse d’enfant.

JEUNE HOMME - Changeons-nous à ce point ?

JEUNE FILLE - Oh ! Voilà qu’il recommence !

JEUNE HOMME - Tu ne peux pas comprendre ! J’ai cette angoisse, là ! Il n’y a guère que ta compagnie pour me tranquilliser un peu.

JEUNE FILLE - Un peu seulement ? Je croyais être capable de tenir mes promesses.

JEUNE HOMME - Promesse de femme. Si nous parlions d’autre chose. De ta peau, de ta voix, des petits défauts qui changent ma caresse au moment le plus inattendu...

JEUNE FILLE - Mais nous venons à peine de...

JEUNE HOMME (imitant) - Pas de conversation sérieuse après l’acte d’amour. Un petit verre, les étoiles, l’odeur des touristes qui monte comme l’encens de mes églises... N’as-tu jamais tenté de vivre sans ces lois qui te rendent...

JEUNE FILLE - ... laide. D’ailleurs, je suis laide quand je suis nue. (riant) Je suis laide, pas angoissée !

JEUNE HOMME - Non, non ! Belle, inassouvie, prometteuse ! Je te reconstruis jour après jour.

JEUNE FILLE - Jours d’été ! Vous abusez des mots.

JEUNE HOMME - Vous ? Les hommes ? Moi ?

JEUNE FILLE - Je n’ai pas encore réussi à t’imposer le silence. Je voudrais te voir nu, réduit, sur le point d’être détruit. Je ne te sauverais pas. Tu serais mon spectacle !

JEUNE HOMME - J’exige le retour des miroirs !

JEUNE FILLE (dure) - Si tu n’étais pas son petit amant de quinze ans...

JEUNE HOMME - Dix-sept... n’exagérons pas.

JEUNE FILLE - Si tu ne m’aimais pas...

JEUNE HOMME - Je te l’ai dit, pourquoi on s’aime. C’est l’instinct et nous ne savons rien de l’instinct.

JEUNE FILLE - Je ne t’aime pas, moi ! Je m’impose seulement. Nous avons tellement de souvenirs à partager !

JEUNE HOMME - Souvenirs d’été. Tu abuses de la mémoire.

JEUNE FILLE - Comme un livre !

JEUNE HOMME - Comme les onze premières pages d’un livre que je voudrais écrire mais qui demeure à distance. Cette fois, impossible d’avoir de la chance avec les...

JEUNE FILLE - ... femmes vieillies qui ne donnent pas encore une idée de ce qu’elles deviendront finalement.

JEUNE HOMME - Ce n’était pas l’instinct mais la chance.

JEUNE FILLE (rieuse) - J’avais tout prévu.

JEUNE HOMME - Ça ne m’amuse plus. Tu t’approches trop près, trop vite, trop...

JEUNE FILLE - ... trop réelle ! J’ai la réalité des inconnues et la possible inexistence des personnages de l’existence même.

JEUNE HOMME - Bah ! Trop intelligente pour moi ! Nous ne nous marierons pas. Je connais mon instinct.

JEUNE FILLE - Tu connais ta chance !

JEUNE HOMME - Si je n’avais pas cette angoisse, ce défaut d’explication au moment où une conversation me rendrait le peu de bonheur que l’enfance m’a donné quelquefois, mais quand ? à quel moment de cette enfance qui ne commence pas et qui s’achève sans prévenir ?

JEUNE FILLE - Queue-rouge !

JEUNE HOMME - Baladin ! Auguste ! Fagotin !

JEUNE FILLE - Gracieux ! Pasquin !

JEUNE HOMME - Que de synonymes pour ce que je ne suis peut-être pas malgré de bonnes intentions !

JEUNE FILLE - Ce soir tu as joué comme un pied. C’était faux, inaudible, infidèle et...

JEUNE HOMME - Le coup de grâce !

JEUNE FILLE (lançant le coussin) - ... posthume !

JEUNE HOMME (après un moment de réflexion amusée) - Je suis trop fatigué pour chercher à comprendre maintenant. Posthume comme "après" ?

JEUNE FILLE - Comment veux-tu ?

JEUNE HOMME - Après quoi ? Une fois que...

JEUNE FILLE (cruelle et amusée) - Non ! Après. Rien qu’après. Et puis plus rien. Nous avons applaudi par instinct.

JEUNE HOMME - Petite garce ! J’aurais pu choisir dans le bouquet et c’est toi que l’instinct m’a désigné encore.

JEUNE FILLE - Tu étais tout simplement obscène.

JEUNE HOMME - Visiblement ?

JEUNE FILLE - Outrancier !

JEUNE HOMME - Et toutes ces femmes qui ne disaient rien ! Et moi, innocemment épris de celle qui commença par envahir mon enfance ! Pas une seule pour m’arracher à cette loi ! Je jouais pour toi et je croyais m’adresser à l’univers.

JEUNE FILLE - Petit univers des patios d’hôtels, précisons.

JEUNE HOMME - Je ne recommencerais plus.

JEUNE FILLE - Je ne te nourrirais pas.

JEUNE HOMME - J’avais oublié ce détail.

JEUNE FILLE - Il n’y a pas de détails dans les miroirs. C’est pour ça que ma mère les supprime. (imitant) "Faites enlever les miroirs [...] Oui, comme l’année dernière (à Papa) Ils oublient avec une facilité !" (ils rient en se déshabillant)



Scène II
Les mêmes, Fabrice



FABRICE (ouvrant la porte d’une chambre et entrant) - Mais qu’est-ce que c’est que ce chahut !

LE JEUNE HOMME (s’enfuyant par la terrasse et riant) - Adieu, belle famille, richesse, tombeau dans la grande allée !




Scène III
Fabrice, Aliz



ALIZ - Mon Félix ! Mais enfin, Papa, tu n’es pas drôle !

FABRICE - C’est le petit comédien de nos soirées ! Ce diable est leste comme un animal !

ALIZ (minaudant) - Ni diable, ni animal, pas même comédien, pas de talent, pas d’avenir, juste une petite frimousse qui sera du plus bel effet sur les photographies.

LA VOIX DE GISÈLE - Ne me dites pas que ce poussin est venu picorer ici !

FABRICE - Dors, mon amour. Il n’y a plus personne.

LA VOIX DE GISÈLE - Je dors ! J’ai cru entendre la voix de miston de cet affreux petit décrocheur d’étoiles.

ALIZ - Tu n’as rien entendu, Maman. Tu dors.

FABRICE (refermant la porte de la chambre) - Joli petit oiseau ! J’espère que tu ne lui as pas tout donné.

ALIZ - Je ne donne rien, tu le sais, il faut prendre si on veut de moi, tu le sais, tu le sais, tu le sais !

FABRICE - Regardons le ciel plutôt. Que d’étoiles et si peu d’explications convaincantes !

ALIZ - La mer est noire comme la nuit qui devrait l’être si tout était réel. Ce petit oiseau n’est pas tombé du nid.

FABRICE - Nous n’avons pas de chance l’été. Nous sommes mieux disposés l’hiver quand les arbres sont nus ou au printemps quand les agglomérats de neige martèlent obstinément les piliers du pont..

ALIZ - Comme c’est poétique ! (sur la terrasse) Reviens, petit oiseau ! (revenant à l’intérieur) Il était si petit que j’en ai eu pitié !

FABRICE - Ma petite Aliz perd tout son charme quand elle devient obscène.

ALIZ (dure) - La prochaine fois, continue de feindre le sommeil et écoute autant que c’est possible mais n’ouvre pas cette porte !

FABRICE - La prochaine fois, tu seras moins amusée par tes petits avantages sur le désir. Pauvre garçon ! La nuit commence mal pour lui. J’ai connu ça plus d’une fois. Je rentrais au château la tête basse et ma mère me chahutait pendant que j’étais au bord des larmes.

ALIZ - Mes yeux sont secs comme les fruits de toute la vie.

FABRICE - Referme ta chemise et parlons d’autre chose.

ALIZ (refermant la chemise) - Ne parlons pas comme deux êtres qui n’ont rien à se dire. Tu t’imagines ? N’avoir rien à se dire, même si on ne se connaît pas ce n’est pas une excuse. Ne pas pouvoir trouver une seule chose que l’autre, même inconnu, pourrait comprendre et recevoir comme ce qui lui est exactement et justement destiné. Nous sommes des toupies !

FABRICE (sombre) - Je ne suis pas dupe de ce garnement !

ALIZ - On n’en parlait plus !

FABRICE - Quinze ans et il me prend la fleur de mon âge !

ALIZ - Dix-sept, n’exagérons pas. (espiègle) Demande à Maman.

FABRICE (surpris et abattu) - J’ignorais.

ALIZ - Maintenant tu sais et ça ne change rien.

FABRICE - Je sais ce que tu me dis.

ALIZ - Moi je sais ce que je vois. Je suis une visuelle. J’aurais dû choisir les arts plastiques pour destin. Je ne suis qu’une petite secrétaire. J’épouserai un héritier connu de tous après avoir voyagé avec des petits oiseaux pas loin de votre chambre.

FABRICE - Je te paierai un voyage en Orient. J’y ai échappé dans ma jeunesse mais tu ne connais pas les mêmes circonstances. Et puis j’étais un mâle.

ALIZ - Il n’y a pas de géants dans ma vie mais la terre leur appartient. Qui me possèdera quand j’aurais tout possédé ?

FABRICE (amer) - Je n’ai jamais su prévoir, mesurer les possibilités, ni donner à penser autre chose que ce qui se voit sur ma figure. Je m’accroîs du passé. Tu ne peux pas savoir à quel point c’est atroce, cette diminution du lendemain à une question tellement vaste que je ne trouve pas les mots pour la poser. Il faudrait déposer son angoisse sur le seuil de la maison qui nous a donné le jour.

ALIZ - L’angoisse en réponse. J’y songerais. Je peux tout ce que tu ne peux pas.

FABRICE - Tu n’es qu’un petit oiseau sur la branche familiale. Tu me voles mon nom. Peut-être un de tes fils s’en souviendra-t-il à temps.

ALIZ - J’ai le nez des Vermort. J’ai hérité aussi de cette petite tendance à l’incohérence qui est quelquefois le signe avant-coureur de la maladie mentale. Nous ne parlons jamais de la maladie mentale, de ses conséquences sur la fortune familiale et surtout sur l’avenir des filles qui finissent toutes par reproduire la même chair. On n’épouse pas sans ce risque les filles de Vermort.

FABRICE - Tu es la seule. Et plus de fils pour moi !

ALIZ -
Je me souviens de tout
comme si c’était hier,
la chaleur,
la lumière
si intense,
la surface de l’eau
avec ses insectes
qui formaient des ondes,
la nudité,
l’enfoncement du corps
dans cette couleur verte
qui est celle des algues
microscopiques,
l’attente,
tu ne peux pas savoir
comme j’ai attendu,
attendu,
attendu et le silence
ne m’a pas inspiré
une seconde
cette petite réflexion
qui l’aurait sauvé.
J’étais si seule
et persuadée
que plus personne
ne reviendrait
pour m’expliquer le silence,
l’attente,
l’infini commencement du lendemain.

FABRICE - Pauvre petit oiseau !

ALIZ - Non, te dis-je !

L’oiseau,
c’était ce petit oiseau
qui s’est envolé
sans achever
ce qu’il avait commencé.

Je suis
l’air
que tu respires,
l’eau
que tu bois,
la caresse
qu’on te donne,
le bruit
qui te réveille.

L’oiseau
revient chaque été
avec un plus d’espoir
et je ne lui dis pas
que je l’attends
pour lui donner
à mesurer
mes différences.

Tu imposes tes mots,
l’usure
de tes mots
condamnés
au texte,
tes mots
provoquent l’oiseau
et il s’envole
comme s’il n’avait jamais
existé.

Tu courbes
la vie
comme le fer,
à chaud.

Lui préfère
le hasard des caresses
jusqu’à la précision.

Je n’ai pas choisi
mais je sais
ce que je désire.
Je n’ai jamais été
au bout de la chair
mais je comprends.

Entre l’horizon
et mes mains,
il n’y a
que les oiseaux.

Entre toi
et moi,
il n’y a
que ta passion
et l’échec
de tes caresses.

Ainsi,
invitons-nous
au festin
du lendemain
mais ne nous croyons pas
capables
d’exprimer
ce que l’autre réserve
à son silence.
Côtoyons-nous
dans l’usage
familier
de la langue
et de ses racines
chronologiques.
Ne quittons pas
la branche
mais laissons les oiseaux
s’y poser
comme si l’air
n’existait pas.
Il n’y a rien
de plus atroce
que le pouvoir des mots
sur la caresse.

(elle sort)



Scène IV
Fabrice



FABRICE - Aliz ! (désespéré) Mon petit oiseau ! Les mots n’ont pas un tel pouvoir. Je mens comme je respire. Je ne suis qu’un gascon. Les Vermort... (la paroi s’ouvre. Gisèle dans le lit, entourée de coussins. Odeurs d’excréments et de parfums.)



Scène V
Fabrice, Gisèle



GISÈLE - Des aveux au poussin quand il n’est plus là pour écouter.

FABRICE - Tu écoutes bien, toi !

GISÈLE - Mais ce n’était pas pour moi. Je n’écoute plus rien qui me soit destiné. Crois-tu que c’est d’elle ?

FABRICE - Ou de ces jongleurs qui s’installent sous ma fenêtre pour continuer la leçon entreprise il y a... dix ans ?

GISÈLE - Ce n’est pas son style.

FABRICE - Tu ne connais pas son style.

GISÈLE - Qui est le plus proche de ce qui demeure de notre...

FABRICE - Promiscuité.

GISÈLE - Le mot juste pour chacun des instants qui marquent le début de quelque chose. La vie ne se tisse pas. On tire les fils plutôt. (elle joue) Voici ma dépouille de fils ! Je n’en ai plus l’utilité. Que pensez-vous en faire ? Quelle question ! Rien, bien sûr. Mais je n’ai pas d’autres questions à vous poser avant de m’en aller définitivement.

FABRICE - Tu ne sais pas de quoi tu parles.

GISÈLE - Je sais de quoi il est question mais je ne sais plus l’exprimer avec la netteté de la jeune fille que j’ai été pendant si peu de temps.

FABRICE (regardant dans la rue) - La nuit commence. Ils reviennent.

GISÈLE - Quelle souffrance, cette attente !

FABRICE - Omero installe son chevalet et ses toiles. Yasmina monte sur un escabeau pour visser une ampoule. Des enfants regardent ses jambes. J’aimerais tellement regarder les jambes de Yasmina sans passer pour un obsédé. La lumière de la lampe tombe sur un grand paysage bleu et jaune. Il accroche la palette à un angle et le chiffon à l’autre.

GISÈLE - Nous n’aimons plus les mêmes choses. Nous les avons aimées si peu de temps avec la même intention de les comprendre et de les expliquer aux autres. Tu te souviens ? Comme le temps passe !

Il n’y a rien
de plus atroce
que le pouvoir des mots
sur la caresse.

Mais le corps n’a pas changé. Voici les mêmes exigences, une géographie de la satisfaction tellement précise que nous n’étions pas à l’heure. Maintenant, c’est l’heure même qui manque à nos raisonnements de créatures vieillissantes.

Ne quittons pas
la branche
mais laissons les oiseaux
s’y poser
comme si l’air
n’existait pas.

Quelle idée des oiseaux et de l’air ! Je préfère posséder. Ce qui m’appartient se précise. J’ai seulement l’impression de perdre haleine au moindre mouvement. Je ne suis pas si vieille ! J’ai tellement vécu... si peu de choses ! Je recommence avec une application de petite fille prisonnière de son cahier d’écolière.

Entre toi
et moi,
il n’y a
que ta passion
et l’échec
de tes caresses.

Quelle pertinence ! Ou quelle malice ! Je ne sais plus ce qu’il faut penser de ce qui demeure de notre... imminence. Cette douleur d’avoir perdu accidentellement l’objet d’un désir si clair encore. Et cette enfant qui perpétue le souvenir avec une adresse de jongleur.

FABRICE (abandonnant un instant son observation crispée de la rue) - Nous y voilà !

GISÈLE (doucement plaintive) - Mes jambes ! Mes pauvres jambes ! Cette vie bornée par les suppressions ! Il ne me restera plus rien au moment d’en finir avec cette attente !

FABRICE - Une jolie touriste se renseigne. Il est intarissable, ton Omero ! Elle l’écoute comme s’il la nourrissait déjà. Yasmina mesure encore ce qui les sépare malgré les arrangements notariaux.

GISÈLE - Pas de chance, Yasmina ! Dans toute la vie, il y a un homme et nous ne le rencontrons pas. Nous finissons dans la propriété ou la possession.

Je n’ai jamais été
au bout de la chair
mais je comprends.

C’est sincère. Tellement sincère que je suis toute prête à croire qu’elle en est l’auteur. Elle s’inspire peut-être mais elle ne vole pas.

FABRICE (exultant) - Elle lui achète la toile ! Veinard ! Il obtient ce qu’il veut. Yasmina paraît satisfaite.

GISÈLE - Je suis bien heureuse quand la critique te couronne !

FABRICE - Il lui explique comment on plante un clou dans le mur. Que lui a-t-il dit de la lumière nécessaire ?

GISÈLE - Il est tellement minutieux ! On a l’impression de recommencer avec le même plaisir. On se réveille épanouie comme la fleur qu’il a si longuement interprétée en vous. Cette seconde d’arrachement ! Je sentais la terre et la pluie.

FABRICE - Ses mains décrivent l’effort. Elles se croisent à la surface de la toile. Il n’en finira pas. Je l’aimerais si elle était impatiente mais il ne s’agit pas de patience. Elle n’attend rien. Elle a déjà tout reçu. Elle cherche le détail perfectible. C’est lui qui attend ce moment. Il se défendra avec les moyens du chevalier servant.

GISÈLE - Comme si nous n’existions pas réellement ! Mais nous sommes la racine tenace, il le sait par expérience. Toi, tu imagines le contexte. Ce sont des hommes qui te lisent. Tu ne seras rien de vraiment important tant que les femmes ne commenteront pas tes glissements.

FABRICE - D’autres femmes s’approchent. Yasmina règle la lampe. Elle est complice de l’infidélité, je le savais. Moi-même j’ai préparé le terrain de ton inconstance.

GISÈLE - Inconstance ! Constante, oui ! Et sans duplicité. Je ne dissimule rien. Je donne à voir et à penser.

FABRICE - Ces jambes ! Elles grouillent comme les vers sur une charogne. On se demande de quoi elles se nourrissent. Et Yasmina qui a l’air d’une domestique ! Yasmina aux seins pointus comme des fruits. J’aimerais même les femmes qu’il détruit si ma propre fille ne me condamnait pas à l’exil sexuel. J’aimerais jusqu’à ma femme cul-de-jatte.

GISÈLE (doucement) - Salaud !

FABRICE (exulte) - Il caresse ! Ce coquin est leste comme un animal !

GISÈLE (haut) - Cesse, veux-tu ?

FABRICE - Un cri ? (il revient dans la pièce) Il y a longtemps que je n’avais entendu ton cri. Ils achevaient l’oeuvre de l’accident quand j’ai entendu ton cri pour la dernière fois. (touchant les moignons à travers le drap) Il m’accusait, ton cri, il me condamnait au remord. Puis ton cerveau s’est laissé pénétré par les substances. (il s’assoit au bord du lit) Et j’ai vu passer la table roulante avec le drap propre et la petite tache de sang qui menaçait leur discrétion d’officiants. Depuis, pas un cri, quelquefois la plainte qu’on adresse à ses fantômes, le coup de rein dans le lit au moment de ces passages de la mémoire corporelle. Je me suis imaginé les états de ta conscience mais sans jamais en approfondir les hypothèses. La question de ma responsabilité ne se posait plus sans doute parce que la probabilité d’un cri venait d’être réduite à zéro par la réalité du retour.

GISÈLE (doucement) - Mon amour !

FABRICE (ironique) - Évoquer ton amour ! Même à la pointe de la langue ! Quel exercice de la description lente et du dialogue inachevable ! Quelquefois, oui, mais avec parcimonie, là, dans les marges du récit en cours, ces notes en pattes de mouches que ta fille s’acharne à déchiffrer. (il s’empare de son visage à deux mains) Non !

GISÈLE - Je ne t’ai rien demandé aujourd’hui. J’ai lu et j’ai pensé à autre chose. Mais un jour, pourtant...

FABRICE (revenant à la terrasse) - Non !

GISÈLE (triomphante) - Je ne veux pas mourir autrement. J’ai beaucoup lu sur le sujet. Une minute d’étouffement. Je ne te demande rien d’autre que cette résistance à mes dernières ressources.

FABRICE - Tu ne mourras pas facilement.

GISÈLE - Tu redoutes de lutter avec moi !

FABRICE - Je ne veux lutter avec personne et surtout pas avec un corps qui se défend contre la mort.

GISÈLE - Qui se défend parce qu’il est impossible de croire qu’il se laissera faire. Il y aura une dernière minute d’effort contre la méthode, rien de plus.

FABRICE (observant la rue) - Encore des femmes ! Elles entrent dans sa peinture comme il finit par sortir de leur vie de passante. Il écrit des quatrains sur leurs mouchoirs et elles doutent de sa sincérité sans lutter contre la griserie de l’instant. (fort, vers le lit) Son sexe rayonne selon un principe que je n’ai pas pu même imaginer !

GISÈLE - Il n’y a jamais eu d’odeur dans ce que tu écris aux autres, sauf pour se plaindre des mauvaises et dire des platitudes à propos de la peau des femmes. Il donne le voyage à dos de ses parfums.

FABRICE - Hum !
J’en connais de plus forts mais c’est avec un autre
Qui se nourrit de l’air comme l’oiseau suspend
La géométrie de mon lit solitaire.
Rivière de l’éveil de mes propres nuits,
Je caresse le temps et l’attente m’étire
Comme un premier rayon dans le dernier miroir
Que tu n’as pas brisé à l’angle du regard.
Il donne le voyage à dos de ses parfums
Et tu fermes la porte à mes yeux voyageurs
De l’instant immobile. Et plus rien ne m’arrive.

GISÈLE - Il manque des rimes à ton dizain.

FABRICE - Il s’y connaît en rimes, lui ! Elles devraient le trouver ridicule. Au contraire, elles ne vérifient pas, elles approuvent, elles se concertent pour apprécier. Il compose les bouquets de sa cueillette sexuelle. Quelle volupté ! Et quelle leçon à l’homme qui tergiverse encore à quarante ans au lieu de déposséder enfin ces corps de leur pouvoir sacramentel. (il s’assoit sur la balustrade)

GISÈLE - Quelle tautologie ! Il est inépuisable, le compagnon de ma lenteur. L’ami de mon ralentissement !

FABRICE - Nous parlions de son odeur.

GISÈLE - Je parlais de ma capacité à la respirer sans chercher à comprendre.

FABRICE - On ne comprend pas sans au moins une seconde de résistance.

GISÈLE - Je n’y pensais plus. Tu me donnas cette leçon à Venise ou à Florence.

FABRICE - À Nice. D’ailleurs, ce n’était pas une leçon. J’éprouvais ta beauté d’adolescente.

GISÈLE - Robe déchirée ! (jouant) Mon collier de perles rares !

FABRICE (riant) - Les soubrettes à quatre pattes sur la mollesse d’un tapis quatre étoiles !

GISÈLE (dure) - Ton petit frémissement circulatoire.

FABRICE (dur) - Nous ne nous aimions pas. Nous préférions les voyages. (professoral) Je l’ai dit à ta fille : les voyages, d’accord, mais nous devons en parler d’abord. Notre expérience...

GISÈLE - Nos futilités.

FABRICE - La complexité de notre richesse résiduelle. Je lui en ai donné une idée en trois mots.

GISÈLE - J’imagine les mots.

FABRICE - Je ne me souviens pas des mots...

GISÈLE - Trois...

FABRICE - Mais sa réduction au silence m’a...

GISÈLE - ... donné du plaisir.

FABRICE - Exactement. (la rue) Quelle animation ! Il en est le centre et la périphérie. Ombre et lumière, cet homme venu d’on ne sait où.

GISÈLE - C’est son père qui venait d’on ne savait où. Sa mère...

FABRICE - J’oubliais ces détails d’une vie qui sut être la tienne dans les meilleurs moments de sa croissance.

GISÈLE - (Ode aux autres)
L’odeur d’un homme
qui a l’air d’un arbre
au bord du chemin
Les autres suivent les autres
Les autres sont devant

L’herbe du talus
glisse sur moi
comme si je commençais
à ne plus exister
que pour devenir
l’explication la plus probable
de cet instant
de bonheur

Les autres suivent les autres
Les autres sont devant
avec les hommes
qui conquièrent
inutilement
la perspective
Après l’herbe la terre
que la pluie
vient de trouer
Les mottes
entre les pattes des insectes
Et la fleur des racines
couchée d’ombre
et de réminiscences

Les autres suivent les autres
Les autres sont devant

J’aimais ce sommeil
comme on préfère
mourir
sans le savoir
Les autres ne posaient pas de questions
pas le temps
pas le temps
ou bien ce n’est pas l’heure
c’est la distance

Les autres suivent les autres
Les autres sont devant
L’arbre est un cerisier
en fleur
ou un châtaignier
à l’automne
ou encore le frêne
aux suées rouges
Les autres ne se retournaient pas
Ils bavardaient entre eux
et leurs conversations
ne me concernaient plus

Dans les branches
des peuples me guettaient
et je m’endormais
pour ne pas avoir
à m’expliquer
On n’explique rien
à ces rencontres
parallèles
des lendemains de fête
Les autres suivent les autres
Les autres sont devant
et je ne dors pas
pour rien

Quand ils viendront me chercher
ils me croiront morte
comme meurent les fleurs
arrachées pour un bouquet
et oubliées pour d’autres raisons
que je n’ai plus le temps
de donner à mon bonheur
Ils m’ajouteront aux détails
de leur aventure quotidienne
sans un regard pour l’arbre
sans se douter qu’un arbre
peut m’éloigner d’eux
comme l’horizon
les disperse
ou les dilue
je ne sais pas
je n’ai pas bien vu
je dormais presque

Les autres m’accompagnent
ou je suis leur fardeau
ou simplement une de plus
à ajouter aux travers
de l’existence
J’épouserai le châtelain
ou le notaire
rien n’est encore décidé
Les radiographies sont pleines d’espoir
Je peux enfanter
Je peux donner
On pourra me prendre
et me multiplier
comme le pain
des bouches

Les autres suivent les autres
Les autres sont devant
La vie est une vitre
qu’on brise
pour les appeler

- et pour expliquer le bris de la vitre
il ne reste plus
qu’à donner
le spectacle de son angoisse
avec des mots choisis
à fleur de leur langue
vernaculaire

L’odeur d’un homme
que je n’avais pas vu
changeait mes chemins

(un éclair dans le ciel)

FABRICE - Un éclair de chaleur ! (il tombe. Entrent les Érinyes.)







Scène VI
Gisèle, les Érinyes



ÉRINYE I - Bienveillantes, c’est fait. (elle se penche. On entend le grondement) Il regarde le ciel d’un air étonné.

GISÈLE - De l’orage ! En août ? Que vois-tu exactement ?

ÉRINYE II - Nous pouvons nous en aller.

ÉRINYE III - Ne doit-elle pas mourir elle aussi ?

ÉRINYE I - Il prononce les dernières paroles, seul dans le gazon. La terre est molle à cet endroit, bien irriguée. Mais la colonne ne résiste pas à une pareille chute.

ÉRINYE III - Je t’ai demandé, Bienveillante...

ÉRINYE II - Laisse-la ! Elle mesure la croissance du désir chez l’homme en proie à la fragmentation de son intégrité, de ce qu’il croyait être son intégrité.

ÉRINYE I - Ils y croient toute la vie. (main en porte-voix, vers le bas) Il est long, ce dernier soupir !

ÉRINYE III - Que dit-il ?

ÉRINYE I - Il l’appelle. La voix est tellement faible qu’il a conscience qu’elle ne l’entendra pas.

ÉRINYE III - Pauvre homme ! Jouet du temps, rien de plus.

ÉRINYE I - Et du hasard.

ÉRINYE II - C’était prévu mais avec une certaine dose de hasard, reconnaissons-le.

ÉRINYE I - Nous n’avons plus de prises sur ce monde. Nous obéissons à d’autres lois dont la clarté n’éclaire pas encore les textes qu’on inspire.

ÉRINYE III - Qui sommes-nous si nous avons changé ?

ÉRINYE II - Question aux murs qui nous entourent. Ne posez pas vos questions aux miroirs. Cachez vos yeux dans les draps.

GISÈLE - Tu ne réponds plus ?

ÉRINYE I - Il est seulement blessé. Avec un peu de chance, il survivra. Les conséquences d’une fracture de la colonne vertébrale sont imprévisibles dans les cinq premières minutes.

ÉRINYE II - Je ne sens pas l’écoulement de la moelle.

GISÈLE - C’est mon Ode aux autres qui te donne à réfléchir ?

ÉRINYE I - Je n’ai jamais supporté les femmes qui se prélassent dans un lit. Ce n’est pas l’endroit de la paresse !

ÉRINYE II - Celle-ci n’a pas choisi.

ÉRINYE I - Qu’elle choisisse le fauteuil ! Qu’elle prenne l’air !

ÉRINYE III - Inspire-lui l’air, o Bienveillante.

GISÈLE - Je veux me lever [...] Fabrice ? [...] Tu n’es pas drôle [...] Ces terrasses qui communiquent ! [...] Je ne peux pas me lever toute seule. Tu me contrains à cet aveu une fois par jour. C’est fait. Maintenant, aide-moi [...] Fabrice ? Ce n’est pas le moment. Je te promets de ne pas regarder dans la rue [...] Fabrice ?

ÉRINYE I - Aidons-la ! (elles se transforment en femmes de chambre)

GISÈLE (sucrée) - Oh ! Vous êtes si gentilles ! Il est donc sorti ?

ÉRINYE II - Si on veut. Oh ! Le fauteuil est plié !

GISÈLE (amusée) - Écartez les accoudoirs, d’un coup.

ÉRINYE II - Facile à dire !

ÉRINYE I - La réalité te donne le vertige à ce point ?

ÉRINYE II - Nous n’en avons pas une habitude tellement profonde, de la réalité ! Elle a dit : écartez.

ÉRINYE III - Les accoudoirs. À deux, peut-être.

ÉRINYE II - Si nous n’agissons plus ensemble, nous n’agissons pas.

ÉRINYE III - À trois alors !

GISÈLE (amusée) - Quel étrange dialogue ! Vous êtes maladroites !

ÉRINYE I - Nous n’avons pas l’habitude de servir.

GISÈLE - Il faut avoir servi pour servir, en effet. Le sang est d’une importance capitale pour la domesticité. Mon père nous enseignait la vérification systématique des curriculum vitae.

ÉRINYE II - Elle parle latin maintenant.

ÉRINYE III - Une langue que nous ne maîtrisons pas aussi facilement que celles que nous imitons quand est venu notre tour d’agir.

ÉRINYE I - D’être là plutôt. Je crois que nous avons réussi.

ÉRINYE III - Cela ressemble-t-il à un fauteuil, Madame ?

GISÈLE (légèrement outrée) - On ne vous demande pas ce genre de chose ! Couvrez mes jambes, je vous prie.

ÉRINYE I - Faisons ce qu’elle dit.

ÉRINYE III (à Gisèle) - Il s’en sortira.

ÉRINYE II - Nous sommes venues avec de mauvais renseignements.

ÉRINYE I - La porte à côté, peut-être. Quel est le numéro de cette chambre ?

GISÈLE - Vous ne connaissez pas l’étage ?

ÉRINYE I (imitant) - Nous ne connaissons pas l’étage !

ÉRINYE II - Chut ! Tu es folle. On va finir par se faire remarquer.

GISÈLE - C’est lui qui vous envoie. Vous êtes bien jolies. Il choisit avec une élégance ! (elles tirent le drap) Je suis indécente !

ÉRINYE I - Mais vous n’avez pas froid.

ÉRINYE II - Nous ne savons que faire.

GISÈLE (amusée tout de même) - Vous êtes un peu impertinentes, mes filles. Fermez bien ma chemise et donnez-moi un livre.

ÉRINYE III - Quel livre ? Il y a quatre livres.

GISÈLE - Celui qui est marqué !

ÉRINYE I (rapide) - Par une feuille séchée de ce chêne que je vous ai montré dans le parc...

GISÈLE (étonnée) - Comment savez vous ?... Oui, confidences sur l’oreiller. Je ne m’étonne plus de rien.

ÉRINYE III (amusée) - Il vaut mieux !

ÉRINYE II - Le pot est vide.

GISÈLE - Je vous en prie : n’évoquez pas ces détails devant moi.

ÉRINYE I - C’est ça : vidons et n’évoquons pas.

ÉRINYE III - Il est déjà vide !

ÉRINYE II (hilare) - Alors n’évoquons pas !

ÉRINYE I - Bienveillantes, nous nous égarons.

GISÈLE (manipulée) - Oh ! Mes fesses ! Mes genoux ! La douleur s’installe dans les membres fantômes !

ÉRINYE III - Pauvre femme !

GISÈLE - Je ne vous ai pas demandé de me plaindre !

ÉRINYE III - Ce que j’en disais...

GISÈLE - Il le sait, que je déteste la compassion.

ÉRINYE II - Pas de pitié pour soi-même ! C’est la règle.

GISÈLE - Vous êtes idiotes !

ÉRINYE I - Aïe ! Une insulte.

ÉRINYE III (consultant sa montre) - Il a dû passer.

ÉRINYE I - Finissons-en avec cette éclopée !

GISÈLE - Éclopée !

ÉRINYE III (poussant le fauteuil) - Roulez jeunesse !

GISÈLE - Vous êtes folles !

ÉRINYE I (regardant en bas) - Il ne bouge plus. Sa chute est passée inaperçue. Attendons le premier témoin.

ÉRINYE II - S’il s’arrête.

GISÈLE - Sa chute ? Fabrice ?

ÉRINYE I - De qui s’agirait-il ? Qui tombe quand c’est le moment de tomber ?

ÉRINYE II - Fabrice de Vermort, comte de Castelpu.

GISÈLE (effrayée) - Que se passe-t-il ?

ÉRINYE I - Il ne se passe jamais rien. Il s’est passé quelque chose et on n’y peut plus rien. Quant à ce qui va se passer, il faut le savoir pour en dire quelque chose.

ÉRINYE II - Elle veut dire que nous le savons.

GISÈLE - Je vous reconnais ! Vous jouiez ce soir avec...

ÉRINYE I - Le petit amant de quinze ans. Il n’y a vu que du feu.

ÉRINYE II - Son expérience de la scène est si sommaire qu’il ne distingue pas les vraies des fausses.

GISÈLE - Les vraies des fausses ? Je vous prie de cesser ce petit jeu.

ÉRINYE I - Non ! Cette fois, le jeu en vaut la chandelle. Nous avons agi dans une parfaite unité toutes les trois.

ÉRINYE III - On peut le dire !

ÉRINYE II -
Ne cachons rien maintenant
mais ne soulevons pas le voile
à la place de ceux qui restent
Personne n’arrive, personne
ne sait ce qui est caché
Il n’est pas encore temps
d’en parler et de savoir
ce qui va arriver
à ceux qui restent
à ceux qui existeront demain

ÉRINYE I -
Tu déchireras le voile
à la seconde précise
du bonheur
et le temps annoncera
la pluie
plutôt que le lendemain
la venue
d’un cousin
plutôt que le nombre
d’enfants
à concevoir

ÉRINYE III -
L’air est si léger
quand le vent s’arrête
comme s’il avait commencé
et que la pluie
n’avait existé
que dans la tourmente

ÉRINYE I -
Nous ne cacherons rien
mais nous n’aurons pas la parole
Les petits morts
de la journée qui court
au rythme des horloges
bouchent les petits trous
de la leçon d’histoire
où les vierges sont reines
et les rois géographes
Nous ne cacherons rien
à l’oreille, aux deux yeux
Mais vous ne verrez pas
Mais vous n’entendrez pas
Vous aurez la peau dure
et le nez insensible
à l’odeur de vos morts
Il y aura la langue
Pas d’hommes sans la langue
et pas de langue sans la femme
Mais la langue est obscure
Les chansons trop légères
et les enfants pas assez verts
pour mûrir d’expérience
comme les fruits des bois
qui jalousent l’oiseau
la possibilité
le moment favorable
la machine parfaite
et le plan de voyage
ce tracé de l’aubaine
tous les coups de crayon
de la pratique et de l’attente

ÉRINYE III (regardant la rue) - Le témoin !

ÉRINYE I - Il était temps ! Voyons !

ÉRINYE II - C’est bien lui !

ÉRINYE III - Nous en avons fini, Alecta !

ÉRINYE I - Pas si vite, les filles !

GISÈLE - Jolies petites comédiennes, vous vous donnez beaucoup de mal. Le spectacle de vos frimousses ne trompe personne mais le temps prend un autre temps quand vous agissez ainsi sur l’espace. Laissez-moi maintenant. Je vous sonnerai si j’ai besoin de vous.

ÉRINYE III - Elle n’a rien compris, Alecta.

ÉRINYE II - Elle ne comprendra jamais. Esprit trop étroit, vicié depuis la première enfance, j’ai vérifié.

ÉRINYE I - Il monte ! Il a compris. Attendons.

ÉRINYE II et III - Nous voici de nouveau où nous devons demeurer. Nos yeux ne changent pas le temps mais la goutte de sang qui nous anime nous rapproche de l’homme et de sa femme. Attendons comme si rien ne se passait. (entre Omero)



Scène VII
Gisèle, les Érinyes, Omero



OMERO - Ma pauvre Gisèle !

GISÈLE - Pauvre ! (aux servantes) Laissez-nous, vous dis-je ! Je vous remercie.

OMERO - Je t’en prie, cesse de jouer avec ces transparences que personne ne trouve drôles ! Fabrice s’est cassé le cou.

GISÈLE - Pauvre ? Explique-toi ! (aux servantes) Sortez, vous dis-je ! (doucement) Mais vous écoutez !

OMERO - Gisèle ! Ce n’est vraiment pas le moment. Ils vont poser des questions. (à l’invisible) Sortez ! Qui que vous soyez.

GISÈLE - Tu me plains maintenant ? Nous avions convenu...

OMERO (rapide) - Le moment est mal choisi pour une mise au point. Fabrice est couché dans l’herbe, nuque brisée.

ÉRINYE III - La nuque, vous voyez, Alecta ! Il n’en a plus pour longtemps.

ÉRINYE I - Ce n’est plus notre affaire. Néron est vengé et la petite Alizvase sentir beaucoup mieux à partir de demain.

ÉRINYE II - Sans Papa et sans Maman ?

OMERO - Tu as tellement l’air d’écouter ces personnages ! Mais je t’assure, mon amour, que ce n’est pas le moment. Ils voudront savoir ce qui s’est passé.

ÉRINYE I - Il est tombé.

GISÈLE - Il est tombé.

OMERO - Oui, mais dans quelles circonstances ? C’est ce qu’ils voudront savoir. Ils ne croiront pas facilement à un accident, encore moins à un suicide. Nous avons encore cinq minutes !

ÉRINYE I - Trois !

GISÈLE - Trois minutes. Pas plus. Je n’avais pas pensé à une chute. Je n’avais envisagé que la maladie. Tu imagines ?

OMERO - J’ai appelé une ambulance.

ÉRINYE II - Il se met à l’abri des foudres.

ÉRINYE I - Croit-il.

GISÈLE - Tu as d’abord pensé à toi, comme d’habitude. Que vais-je devenir ? Est-il mort ? Je ne suis pas morte, moi, dans l’accident qu’il a provoqué par orgueil.

ÉRINYE III (regardant dans la rue) - Elle a raison. Il n’est pas mort. Il parle à un garde civil. Je ne suis pas jalouse mais je voudrais bien savoir ce qu’il lui dit que l’autre écoute comme s’il n’y avait pas urgence. L’ambulance n’arrivera pas avant dix minutes.

GISÈLE - Dix minutes pour mourir. C’est ce que me donnait le pompier. Les étincelles envahissaient la nuit.

OMERO (impatient) - Que vas-tu leur dire ? Il est tombé ?

GISÈLE (aux Érinyes) - Il est tombé ?

LES ÉRINYES - Personne ne l’a poussé mais tout l’indique.

GISÈLE - Vous êtes de jolies petites tragédiennes maintenant. Mais je ne souffre plus. Qu’ils viennent ! Je les recevrais dans mon accoutrement de cul-de-jatte ! Admirez !

OMERO - Gisèle ! Vous ne voulez donc pas vous sauver ?

LES ÉRINYES - De quoi se sauve-t-il, lui ?

GISÈLE - Tu l’as poussé ? J’étais dans mon lit quand c’est arrivé. Elles en témoigneront.

OMERO - Elles ?

LES ÉRINYES (apparaissant à ses yeux) - Nous !

OMERO - Faiseuses de lits ! Je vous reconnais !

GISÈLE - Qui sont-elles si leur réalité ne te tourmente plus au point de ne pas les voir comme je les vois ?

OMERO - Qui croira des comédiennes en costume de servante ? Je t’assure que le moment est mal choisi pour la plaisanterie.

LES ÉRINYES - Plaisanterie ? La mort ? La vengeance ? La folie incurable ? Le point de non-retour ?

OMERO - Qui vous croira, petites folles ?






Scène VIII
Les mêmes, Ramírez



RAMIREZ (entrant) - Je les crois, moi, si elles le disent. (s’approchant d’Omero) Le garrot !

LES ÉRINYES - Il savait que ça arriverait un jour.

RAMIREZ (triomphant) - Je le savais. Encore que monsieur le Juge est souvent en désaccord avec mes thèses qu’il juge trop sommaires. Mais cette fois...

LES ÉRINYES - ... monsieur le Juge ne prendra pas le temps.

RAMIREZ (à Omero) - Expliquez-vous !

OMERO (insolent) - Honneur aux dames !

RAMIREZ - Vous ne sortirez pas d’ici avant de vous être expliqué.

OMERO - Vous êtes le seul à savoir ce qu’il vous a dit avant de mourir.

RAMIREZ - Il n’est pas mort. Il pourra répéter ce qu’il m’a dit croyant en effet qu’il n’en avait plus pour longtemps.

LES ÉRINYES - Il a dit (jouant) : O - ME - RO ! (elles rient)








Scène IX
Les mêmes, Aliz, le jeune homme



ALIZ (entrant avec le jeune homme) - Maman ! Je ne veux pas y croire ! Il est là, il ne bouge plus, il me regarde, il veut me dire quelque chose et...

LE JEUNE HOMME (affecté) - Elle n’a pas pu. Il n’exigeait rien d’elle.

RAMIREZ (à la terrasse) - Que personne ne l’approche ! Et deux hommes dans l’ambulance !

VOIX D’EN BAS (exaspérée) - Nous sommes deux, Chef !

RAMIREZ (très haut) - Faites ce que je vous dis, nom de Dieu !

LES ÉRINYES - Encore deux minutes. Peut-être plus si nous avons de la chance. Nous n’avons jamais eu de chance mais tout s’est toujours accompli.

GISÈLE (lasse) - Mes petites comédiennes, cessez de jouer. Viens, Aliz, sur mon coeur !

RAMIREZ (aux Érinyes) - Et donc, il l’a poussé ?

LES ÉRINYES (timides) - Oui, monsieur le Chef, poussé, comme ça...

OMERO - C’est une farce !

GISÈLE - Tu ne dormais pas quand c’est arrivé !

LE JEUNE HOMME (aux Érinyes) - Allez, les filles, on rentre.

RAMIREZ (péremptoire) - Le témoignage d’abord ! (à la terrasse) Montez-moi mon carnet !

VOIX D’EN BAS (même jeu) - Nous sommes deux, Chef !

RAMIREZ - Le carnet, nom de Dieu !

LE JEUNE HOMME (aux Érinyes) - Concertons-nous.

RAMIREZ - Pas question ! Sortez, jeune homme, mais pas plus loin que le couloir.



Scène X
Les mêmes, Garde civil



GARDE CIVIL (essoufflé) - On s’y presse, Chef ! Un monde fou !

RAMIREZ - On ne fait pas évacuer les témoins de notre probité. Avez-vous le carnet ?

GARDE CIVIL - Chef ! Nous sommes deux !

OMERO - Et puis vous serez seul quand l’ambulance...

RAMIREZ (fort) - Chacun à sa place ! Vous, dans le couloir et ne fermez pas la porte entièrement ! Vous, préparez-vous à déposer et vous, à répondre à leur témoignage ! Madame voudra bien se retirer dans sa chambre ? Jeune homme ?

LE JEUNE HOMME (inquiet comme un étranger) - Oui, cheu... ché...

OMERO - Pas facile de jouer en présence du pivot de la réalité sociale !

RAMIREZ (au jeune homme) - Vous connaissez ces jeunes dames ?

LE JEUNE HOMME (se reprenant) - Je les emploie, monsieur.

OMERO (à la foule du couloir. On aperçoit Ochoa et l’Auteur) - Ne frémissez pas quand il fera son entrée ! (à Rámirez) Vous ne savez pas, Chef, comment on rate ses effets à cause d’un frémissement imprévu. (à tous) Il faudra bien qu’il arrive par le couloir ! Ils frémiront en se demandant ce qui va se passer et nous serons avertis trop tôt du coup de théâtre. Cette foule du couloir, Chef, va tout gâcher.

ALIZ (en larmes) - C’est trop horrible ! Ses derniers mots !

GISÈLE - Là, sur mon coeur, abandonne-toi.

LES ÉRINYES - Revenons à nos moutons !

RAMIREZ (commence à se perdre) - Moutons ?

OMERO - Rien à voir avec moi ! Il s’agit de monsieur le Comte.

RAMIREZ (à la terrasse) - Est-il mort ?

VOIX D’EN BAS - Je suis seul, Chef !

RAMIREZ (au garde civil) - Il n’a jamais vu un mort. Vous en avez vu, vous ?

GARDE CIVIL - Deux, Chef. Une grand-mère mangée par son chat et un cycliste aplati par un camion.

RAMIREZ (à la terrasse) - Vous voyez venir l’ambulance ?

VOIX D’EN BAS - Je suis seul, Chef !

OMERO - Voulez-vous que j’aille achever mon oeuvre, Chef ?

RAMIREZ - C’est bien le moment de badiner ! (menaçant) Le garrot !

OMERO (grimace) - Vous êtes authentique, Chef, comme les plus grands.

RAMIREZ - Vous ne vous moquerez pas longtemps de moi, Pasteur !

GARDE CIVIL - Vous ne savez pas par quel bout commencer, Chef, comme d’habitude. Si nous étions plus nombreux...

RAMIREZ - Monsieur le Juge ne se dérangera pas si nous n’apportons pas un début de preuve.

GARDE CIVIL - Le témoignage de ces cocottes ne vaudra pas tripette à ses yeux, croyez-en mon expérience, Chef. Du temps de votre prédécesseur, on laissait le temps agir à la place de ces oiseaux de malheurs qui ont tout vu, tout entendu et même tout prévu.

RAMIREZ (à la terrasse) - Et l’ambulance ?

VOIX D’EN BAS - Je suis seul, Chef !

GARDE CIVIL - Même question, même réponse. Je l’aurais su, moi. Mais ils préfèrent toujours les études à l’expérience du terrain, en haut. Et nous revoilà dans une situation qu’on aurait mieux fait d’éviter. Les excuses ne manquent pas quand on sait ce qu’on veut.

LES ÉRINYES - Nous souhaitions une fin tragique ! On nous donne de la farce ! Qui s’est moqué de nous, en haut ? (tout s’éteint)

GISÈLE crie dans le faisceau de lumière.

Rideau

 

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