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11 - Minuit dix (Jules) & Le nègre (Pierre)
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 Article publié le 19 mai 2024.

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Jules parlePierre écrit

Minuit dix

Jules

 

Moi j’avais compris qu’on allait construire une moto avec des gosses pour nous aider à être de notre temps. Je voyais ça avec des légos ou des plémobiles. Parce qu’en bois ou en mécano, c’est trop compliqué pour des créatures que c’est déjà difficile d’y recruter des voyageurs de l’espace intersidéral pour ne pas dire cyberpunky. Ça bouffe des trucs tout prêts à n’importe quelle heure : c’est pas pour se compliquer l’existence avec des dosages qui n’ont plus aucun sens une fois passées les embarrures. Faut y aller mollo sinon ça tourne comme le lait à l’aigreur et au vomi. Donc je suis Bat Bat qui suit Pedro et une dizaine de gosses nous précèdent en chantant l’Internationale. Mais c’est pas ce chant des espoirs qui me met mal à l’aise. J’ai pas lu tout Tony Duvert, sinon j’aurais suivi en fermant ma gueule et en regardant ailleurs voir si j’y étais. Ces gosses (mais je l’ai peut-être déjà dit) allaient à poil et même tondus du crâne qui était, si je me trompe pas, tout ce qu’il y avait à tondre chez eux. Les filles, c’est asexué à cet âge. Ça n’a pas encore grandi au point d’inspirer des chansons d’amour aux skippers. Mais les gamins, la quéquette à l’air, et même plus, c’est pas en leur compagnie qu’on apprend à bien se tenir. J’étais pas je dirais choqué par cet excès de spectacle, mais ça m’allait pas comme j’aurais voulu. On n’est pas obligé de regarder, surtout de près. Mais ça se dressait les unes après les autres et ça a fini assez vite en érection collective. Pedro était aux anges. Je m’attendais d’ailleurs à ce qu’il nous enseigne le tour de son sac. Bat Bat examinait le plan qui était écrit dans la langue de Luilus, ce qui facilitait pas les choses. J’essayais de l’aider à comprendre, mais il voyait pas.

— Moi, si je vois pas, dit-il en frappant du pied sur le sol déjà glissant, je me lance pas !

Yavait pas besoin d’outils. C’était le côté intello de l’affaire. Sans outil, on se sent libre de faire comme on veut et même ce qu’on veut. Mais Bat Bat n’était pas de cet avis. Il tournait et retournait sans arriver à voir à l’endroit ce qui était à l’envers et inversement.

— On ferait peut-être bien de s’en aller, suggérai-je dans son oreille mongole (il en a pas d’autres). Ta moto fera au moins la moitié du chemin et…

— Même à cette distance, ils nous rateront pas !

Il prit le temps de pointer un fusil imaginaire dans ma direction, vissant je ne sais quoi sur une lunette d’approche tout aussi fictive. Il actionna la détente en claquant la langue. Fallait que je renonce à le convaincre qu’on n’était pas en train de se comporter comme deux types qui ont des comptes à régler avec deux autres types qu’avaient pas envie d’apprendre ce qu’on savait d’eux. Le plan de la moto était clair pourtant. Je fis signe à un gosse (une fille de préférence) de s’approcher pour faire la béquille. Elle faisait ça très bien. Elle savait pas pourquoi, mais c’était toujours elle qu’on désignait pour faire la béquille.

— Je t’ai déjà dit pourquoi, grogna Pedro, mais tu n’écoutes pas !

La fillette rougit de haut en bas. Elle avait pas encore pris le soleil, heureusement, parce que les superpositions, en matière topique, ça complique. Or, personne ici n’avait envie de compliquer. Sans seins ni poils mais avec un tas de bistouquettes en l’air ça promettait une belle moto en état de fonctionner mieux qu’une vraie, au moins le temps d’en mettre plein la vue à ces deux cons de A et B. Dit Bat Bat. Je le reconnaissais plus. Je me suis mis à compter les omoplates sur ces petits dos au travail. Enfin, Bat Bat disposa la béquille à son endroit. Elle était parfaitement ajustée. Je sais pas si dans l’industrie de la moto on commence par la béquille (moi, comme ça, d’instinct, j’aurais commencé par une roue) mais ça avait l’air de coller avec la vue cavalière. Mais on était loin du compte. J’osais pas demander combien il faut de gosses pour obtenir une moto qui ressemble à une moto. Je les avais pas comptés. Sauf que mon cerveau n’arrêtait pas de les différencier.

— Et après la béquille, demandai-je à la béquille, on fait quoi… ?

— J’en sais rien ! Des fois on fait et d’autres fois on fait pas…

— Ça veut dire quoi… ? demandai-je à Bat Bat.

— Je lis pas le catalan !

Un gamin se pointa, le truc au ras du bide.

— T’es quoi, toi ? lui dit Bat Bat. Si t’es une roue, c’est trop tôt !

— J’suis pas une roue !

— Alors qu’est-ce que t’es ?

— Moi, dis-je au gosse, je suis un écrivain sérieux.

— Il veut dire qu’il écrit pas que des conneries, explique Bat Bat.

— Je lis pas ! gueule le gosse comme si je parlais pas sa langue. Et si jamais quelqu’un m’oblige à lire, je… (il montre son petit poing pendant que sa chose double de volume)

— Il lit pas, confirme Pedro.

— Le cadre ! rugit Bat Bat. C’est qui qui fait le cadre en acier molybdène ?

Une fille s’approche, timide et le doigt dans le nez.

— Celle qui fait le cadre est morte la semaine dernière, dit-elle.

— Alors c’est toi qui la remplaces ?

— Non. Je sais pas faire le cadre. Je peux apprendre. J’ai toujours appris.

Rire des gosses dans son dos. Pedro tape des mains.

— Moi je sais pas faire qu’un truc ! s’écrie la gosse. Et si on me demande un cadre, je cadre !

— Quel cinoche ! dit Bat Bat d’un air dégoûté.

— Tu vois bien que personne ne veut de toi, dis-je à la fillette histoire de la détruire de l’intérieur.

Mais elle résiste. Et se retire en secouant les fesses. Elle reviendra en levier d’accélérateur. Moi, j’ai la tête qui tourne. Je m’attends à être réveillé par Myriam, mais rien. Je suis dans la moto et je vais pas m’en sortir comme d’un rêve. Je tombe à genoux.

— Faut que je vous confesse un truc, murmurai-je.

— Plus fort !

— J’ai des choses à reconnaître ! hurlai-je.

— Nous dis pas que t’as pas le permis…

— On s’en fout puisque je l’ai, rigole Bat Bat. J’ai pas attendu après vous, mes agneaux, pour me soumettre à l’examen de mes facultés ambulatoires motorisées.

— Laissez-le parler, dit Pedro en ouvrant sa Bible.

Je suis en nage. J’ai jamais connu ça, la prépsychose. Ça me file les jetons que Pedro tâte en connaisseur.

— Il est peut-être pas fait pour ça, dit Bat Bat qui a l’air déçu de celui qui vient de perdre un ami de toujours.

— Vous ne voulez pas en découdre avec vos ennemis ? dit Pedro d’une voix de juge qui pense soudain à autre chose qu’à rendre la justice tant attendue par son public de tarés.

— C’est pas ça, ânonnai-je. Je suis taillé pour affronter n’importe lequel de mes adversaires, même en moto…

— Et alors ? dit Bat Bat qui attend de moi une réponse définitive.

— Et alors… si on y allait sur ta moto ?

Grand cri d’horreur dans la salle. Tout le monde recule. On se croirait dans une cantate de Paul Valéry mise en scène par Agnès Varda. Je sais plus à quel saint me vouer, moi qui crois en rien si c’est croire que de ne pas croire. Bat Bat devient sirupeux comme le pédagogue qui sommeille en lui depuis qu’il a perdu sa virginité de descendant du grand Khan.

— Je savais pas que ça te rendait malade, mec…

— Ça me rend fou de maladie…

— Il a mal vécu ça dans son enfance, dit Pedro en retournant avec les siens comme s’il abandonnait l’idée de me convaincre qu’il a raison et que tout le monde sauf Bat Bat a tort.

— Tu vois ce que t’as fait ! gicle Bat Bat.

Je vois pas. J’en ai marre d’être pris pour un con chaque fois qu’on me prend.

— Vous pouvez pas comprendre ça ?

Je me suis dressé comme un condamné injustement dans le box. J’en ai mal aux mains. Et ce que j’étreins, c’est la béquille d’une moto !

— Vous me faites mal !

Je recule. On m’a souvent pris pour un dingue, je dis pas. Mais pas à ce point. Je me jette sur le plan et je le froisse, j’en fais une boule et je jette la boule en l’air.

— Si elle retombe pas, dit Bat Bat réjoui, c’est que c’est une promesse.

— Il a beaucoup lu, dit la béquille.

— Finissons-en ! dit Pedro en achevant ce qu’il avait commencé avant même que je perde pied.

Bat Bat ramasse la boule et la défroisse.

— Je vais te regretter, dit-il.

— Ne touche pas à mes A et B !

Cette fois, je deviens menaçant. Il en faut plus pour impressionner un Mongol qui a connu la prison, mais je peux plus me retenir.

— Je fais la béquille ou on arrête ? comprend la béquille en redevenant petite fille.

Je passe illico à l’acte de contrition, avec les mains et tout.

— Qui c’est qui me ramène chez moi ?

— Tant pis pour la moto, fait Bat Bat en jetant le plan qui cette fois reste en l’air comme le tapis d’Aladin. J’aurais pourtant aimé connaître ça une dernière fois avant de mourir…

— Mais on va pas mourir ! (me tournant vers l’assistance nue) Qui qu’a dit que j’avais envie de mourir ? Je veux seulement savoir ce que A et B…

— Moi, dit Bat Bat, je veux simplement les tuer. Après qu’ils t’aient descendu de la moto d’une balle en plein front. Mais ça marchera pas si tu veux pas mourir…

— Ça va pas recommencer !

Je sors. L’air est vif. Ça me ravigote un peu. Je vois la moto. Je crie à la porte déjà fermée :

— Qu’est-ce qu’elle a cette moto qui va pas à la fin ?

Bat Bat est sorti lui aussi. Il tient le jerrican. Il le laisse jamais sur la moto. Même que des fois, il siphonne le réservoir et emporte les bougies et les rétros.

— Voilà comment je perds mon temps avec cette moto, dit-il en actionnant le kick. (le moteur part à la première sollicitation) La première fois que ça arrive ! Tu dois me porter chance, mon Jules !

 

*

*  *

 

Rex. Myriam. Samedi soir. Moins minuit. Mandale se bat avec une bobine. Va manquer des images. Il gratte, ajuste, colle, décolle, peste. Je sais plus si on est en été. Ni si c’est Paris ou NY. Avant je savais avant. Après je sais pas après. Langage=virus. Du ciel tombait des tracts. Les projecteurs cloquaient la peinture des façades. Trop de laser, dit un passant. Ils savent pas doser, les Amerloques. On s’est mis à parler de la pierre, celle qui roule, pas celle qui agace Montaigne. Je cours. Pascal dans le fossé. Qui invente ce que je sais de l’Histoire ? Anachronismes aux angles du récit. Proust resituant les lieux pour que. Myriam frappe au carreau. Une vieille en chausson dit que non. Mandale, dans la cabine, tourne des vis dans la carcasse d’un projecteur Lumière. Papa m’avait dit q. Si t’as pas lu Ulysses t’as rien lu. Il y avait une madame de Lafayette en moi. Histoire espagnole.

— Vous pouvez prendre place, dit Mandale.

On insiste pas pour les pops. On se sucera les doigts, dit Myriam. Ça a commencé comme ça. Je crois que ça n’aurait pas commencé si on avait pas été au cinoche ce soir là. Quand Mandale a lancé le générique, j’étais pas convaincu d’avoir vu ce que j’ai vu, mais après le plan séquence-Welles j’ai compris que ce que ce j’avais vu je l’avais vu. Substituant le plan de coupe cadavre-sac-deux Asiatiques (pas encore Mongols mais ça viendra) — j’avais promis de consulter le toubib avant de prendre une décision — le flic me demandait comment que je savais que dans le sac il y avait un cadavre de femme :

— Un cadavre, je veux bien, mais qu’est-ce qui vous fait dire que c’était celui d’une femme… ? Le sac était-il transparent ?

— Je voyais à travers (connard de flic illettré) / comment que j’aurais fait pour voir si je voyais pas à travers, hein ?

— Donc c’était un sac en plastique… transparent… ? Ya que le plastique qu’est transparent si on veut qu’il le soye

— Des fois c’est du verre… À Palerme : Myriam et moi en voyage de noces. Une fillette embaumée gisant dans un sarcophage de verre. J’aurais mieux fait de mourir à cet âge. J’arrêtais pas d’y penser. Tellement que l’odeur m’a rien inspiré une fois dehors. Chaleur intense. Un Berbère vendait de l’eau en bouteille. Qu’est-ce que t’as ? me demande Mandale. À cette époque… il tournait pas ni ne pensait à tourner. Écrivait comme tout le monde. Des tracts musulmans dans le ciel, comme des papillons prometteurs de printemps. (gueulant et frappant le bureau du flic) J’y connais rien en transparence ! Du plastique ! Du verre ! Organique ou minérale ! C’est con, un flic ! Ça peut pas savoir comment on fait pour voir une femme à travers la toile d’un sac qui, comme le précise Charosselle, n’était pas transparent : parce que quand on cache le cadavre d’une femme dans un sac on se sert pas d’un sac transparent !

— Ça va ! dit le flic qui se dédoubla en même temps. (en chœur) Ya quand même quelque chose, transparent ou pas, qui fait que vous êtes convaincu que c’était un cadavre de femme homo sapiens ce qui ne résout pas la question de savoir si c’était un cadavre ou autre chose qui posait le problème de la transparence… Avez-vous entendu quelque chose… qui vous a inspiré cette histoire de cadavre… ?

— C’est pas une histoire ! Et j’ai rien entendu ! J’ai rien vu non plus, en tout cas pas à travers le sac.

— Vous avez senti alors… Les cadavres, ça finit par sentir… comme cette fillette à Palerme… mais je comprends que le sarcophage était herméneutique… heu… je veux dire hermétique…

— Ça sentait rien. À par l’encaustique. L’escalier est en bois. Ce qui explique que j’ai situé mon récit en 14-18.

— Avec quelques inexactitudes… Les monuments aux morts, par exemple…

— J’en avais marre des romans bourgeois ! Marre de Lafcadio et de Bardamu réunis ! J’ai jamais joué dans un film…

Cendrars est venu boire un coup chez moi à l’heure exacte que Myriam choisit, ponctuelle, pour aller travailler en ville. M’a parlé de Gance. Pas écouté. Trop ému. La fenêtre mise au point focale tracts musulmans. Cours-y vite ! Derrière le mur qualifié de paroi (par Cendrars) les Mongols étranglaient une femme de leur connaissance. Maintenant je sais que c’était des Mongols. Cendrars avait connu une Mongole mais ne lui avait pas fait d’enfant. Avale ton anisette anéthol et tire-toi avant que je devienne fou de guerre ! Qui revient n’en revient pas ! Tu crois ? fit Mandale en repassant le plan à la manivelle.

— Si j’y crois ! L’envahisseur n’est pas africain ni asiatique. Des Chiliens, des Texans, des Cajuns, des Haïtiens, des mecs en bermuda et des gonzesses de douze ans d’âge à déboucher avec nos sabres ! Shanti Andia. Inquiétudes. Solitudes. Letrillas. Poderoso caballero es Don Dinero.

— Salles fliques !

Nous sortîmes. Myriam fumait faute d’avoir de quoi calmer sa « petite faim de choses interdites par la raison ». La mienne, de raison, a basculé. La Seine miroitait noir sous le pont. Flamme d’un briquet, jetable sans doute. C’était pas le film qui m’avait ch. Mais le film de Mandale servait de pivot rapport au temps. Avant/après. Comme : Góngora/Quevedo. Le flic (le lendemain ?) :

— Donc c’est pendant la projection du film de Mandale que vous avez réfléchi à ce qui avait pu se passer… ? (écho : avait pu avait pu avait pu avait pu…)

— Ça ne change rien à ce qui s’était passé. (pas d’écho)

Dans la salle de torture, un Tchéchène invoquait Tolstoï. En vain.

— Ne rigolez pas dans mon dos !

— On rigole pas !

— On est pas payé pour ça…

Des vaisseaux lumière rose bonbon Duvert cadavre en état de décomposition avancé mort en solitaire pas comme si suite à un naufrage les habitants d’une île lui avait inspiré un poème qu’on se demande encore aujourd’hui si on a bien fait de l’inscrire au fronton de la Nation avec caudillo et fontaine Cela / ils descendaient en vrille lente et menaçait de s’écraser lentement (écho : lentement lentement lentement lentement lentement) sur les toitures grises de la ville ancienne aux banc impériaux bouffés par les termites de la Répu.

— Comment pouvez-vous affirmer que…

— Faut peut-être pas le prendre au sérieux…

— Lafayette/Furetière selon Gide.

— Qui c’est, Gideux ?

— J 2 ?

Vaisseaux boabdiliens coulés au large de Mótril. Tolstoï entra par la fenêtre. Wolfson dans l’échelle martienne. Gance et un mort choisi au hasard. Faulkner et son fil de fer barbelé. Mandale voulait faire qu’un film. Rien d’autre !

— Avec les moyens qu’on a aujourd’hui.

— Mais qui regarde aujourd’hui ? Tu t’es posé la question ? Ne commence pas ce qui n’a aucune chance de s’achever. Les festivals, galas et autres représentations papales avignonesques / tous ces connards qu’on choisit ensemble…

— T’y connais rien !

Aussi j’ai renoncé à travailler sur le scénario. Mon nom au générique. Myriam dit : c’est l’ancienne version. Vous comprenez ?

— Non, dit le flic double dont un transparent sinon on en voit deux et ça fausse la dialectique judiciaire.

— C’est con un flic. Faut être con pour choisir de gagner sa vie de cette façon. Mieux Abel Gance et sa fin du monde. Des bobines géantes de cuivre laminé. La vibration qui provoque des éjaculations à distance. Qui est mort ne l’est pas. Des tentacules comme dans un cauchemar. Anneaux métalliques qui se croisent dans un ciel dantesque. Mahomet les tripes à l’air comme il le mérite. Bertran chante encore à mes oreilles. Sortez-moi de là !

— Reprenons, dit le flic. Avant (avant le film même si c’est pas le film qui provoque ce changement d’angle) vous voyez deux Asiatiques (pas de nationalité à ce moment-là) qui trimballent un cadavre de femme enfermé dans un sac qui n’est pas transparent…

— Que c’est con un flic ! Mamma mia ! À ce moment-là (époque) le sac n’a pas de sens ! Ni cadavre ni femme ! Ni Mongols d’ailleurs !

— Mais qu’est-ce qui dans mon film superpose un cadavre de femme à ce que tu as vu sans que ça ait a priori un sens ? Je voudrais bien s. Film plan séquence coupez « à quelle époque ça se passe, Mandale ? » demande un spectateur qui vient pour la première fois aux Projections Avant/Après. Ne descendez pas dans le puits si on vous dit que personne n’y est descendu depuis la nuit des temps. J’avais envie de voir. Pas de lire. Et toi ô Julius Sarabandus tu t’amènes avec ce scénario à la con qui réduit mon idée originale à ce qui se passe dans la tête d’un gosse que tu as connu quand il avait l’âge d’être ton grand-père ! Boabdil rivière noire / la Seine alors clapotant contre les flancs des péniches noires elles aussi et c’est alors que j’ai aperçu les deux Mongols dit A et B sur le conseil de Paul.

— Qui c’est C ? dit le flic anéthol cristal.

— Ya pas d’C, répond Mandale.

— C comme… cadavre… ?

— F comme femme ! s’amuse le flic enfilé comme perle par une pupille en chaleur intermédiaire.

On est sorti du commissariat par le sas maintenant détruit. Un pompier se faisait souffler dans les bronches par un sous-préfet hors de ses gonds. L’air était vicié martien. Rose bonbon des petites queues qui s’agitaient en concert dans les présentoirs des bouquinistes. Bat Bat s’étonna d’abord. Puis se ravisa. Preuve qu’il ne s’était pas étonné. Mandale me conseilla de me méfier. Mais Bat Bat possédait une moto russe Soukhoï. Et puis il avait épousé une de mes anciennes amantes putes et il lui avait même fait un premier enfant. Un autre arrivait. Il montra la porte de sa yourte. Son père y avait cloué un Russe complètement nu qui n’arrivait pas à bander dans la douleur. Mandale avait déjà filmé des yourtes dans les Pyrénées. De l’extérieur. Depuis la route. La portière de sa bagnole. La veille il avait pris un Magrébin pour un Mongol. S’en était suivi une discussion animée par le facteur-postier du coin, anéthol et compagnie Sidi-Bel-Abbès. « Jean que nous vénérons ensemble ! »

— Muhammad pas menteur fieffé connard Bruce Lee !

Buvez du lait. On se demandait pour quoi faire. Guigoz dans les filets d’un DC6 contenait un 7.65 Le Français. Tu le mets où ce pétard dans ton récit ? Et ainsi d’un tas d’autres choses que même Pound n’en voudrait pas. Ça cisaillait le texte qui tombait en lambeau comme les feutres de Bat Bat et ses sacs poubelles PVC russe qualité Goulag. Le type en burnous nous invectivait pas menteur son Muhammad dans les rues d’une Tanger mythique en réalité alcool et substance et pas un vaisseau dans le ciel où Bukowski inventait un monde si nouveau qu’on s’en souvient plus. Muhammad pas menteur. Lui avoir entendu Dieu entre hammam et jeu de paume. Parole descendue du ciel sans vaisseaux papyrus peut-être trafic d’omoplates pendant le siècle qui suivit cette aventure de tapis et de vaisselle turque fabriquée en Chine maoïste-kung-fu-sollers. Qui veut entrer ? C’est gratos, proposait Mandale sur le trottoir. Le Rex avait l’air fermé pour toujours. Les affiches pendouillaient Villeglé. On approchait de l’entonnoir dantesque. Merdre si je fous les pieds ici ! grogna un passant chaussé de bibles vulgates. Fallu jeter le bougnoule dans l’autre rue où il recommença son cinéma algérien merde à chier.

— Vous êtes durs, dit Myriam qui faisait des signes à la concierge et à son jour de repos pas pop corn ce soir ma belle tonton et moi on a prévu de s’envoyer en l’air.

— Où en êtes-vous ? demanda le président de l’asso.

— Ça va être dur, fit Mandale.

Trimballait deux bobines sous les bras. Étiquetée asso.

— Les gens achètent des billets par compassion et les offrent à des cons qui viennent pas parce que c’est pas leur truc, expliqua le président à une Anglaise qui connaissait le même problème dans son pays de footballeurs.

Moi je gambergeais déjà. Glissement sémantique. Asiatiques=Mongols. Sac=cadavre. Cadavre=femme. Flic=con. Mandale acheta une bouteille au musulman du coin ouvert la nuit pressé et la déboucha sans verre. Myriam injecta les mots requis. On entra. La salle était éclairée par-dessous. C’est fou ce que les écrans rapetissent avec le temps, constata Mandale. Le vendeur la nuit regrettait de pas pouvoir être là, mais il avait le devoir de rester éveillé jusqu’à trois heures du matin. Myriam lui demanda s’il avait des popcorns mais pas salés il en avait pas elle se jeta sur des loukoums petits garçons turcs bandant à volonté. Soirée ciné, vantait Mandale dehors sous la pluie fine d’un été qui n’en était. Non, lui dis-je, je sais pas ce qui, dans ton film dont je n’ai pas signé le scénario contrairement à ce que dit le générique, a provoqué en moi le glissement qui fait que je me retrouve demain dans un commissariat devant un flic-con mais flic.

— Mystère, déclare-t-il.

On sort. Myriam et moi comme si le Rex était pressé par une main étrangère à mon talent. Par une fissure croissant dans la rue presque noire. (ici, Mandale se penche pour bien saisir la chose avant de se mettre à y penser en vue d’une séquence raciale) L’être ainsi mixé progresse dans la rue noire. Noire la Seine. Dialogue confus à cause du mixage son-image. « Essaie d’être réaliste pour une fois ! » critique Myriam. Je cherchais le casting avant même de penser à écrire un scénario impossible à filmer avec les moyens du bord. Tarentino apparut en habit de garde élyséen.

— Tu vois ? dit Myriam. Lui, au moins, il a compris.

Mandale approuve le verdict. Son père ne lui a jamais demandé de se noyer sans poser de question. Un truc juif-torah. Mais il a pas épousé Myriam. J’étais là avant. Pas juif mais pas con non plus comme un flic l’est avant même de voir le jour, si c’est le jour qu’il voit quand il arrête de se juger. Guimauve d’une sortie dans la nuit après la projection d’un film encore à l’essai. Mandale refusera toujours de le monter, comme vous le savez. Et ne cherchez pas à le monter vous-même comme vous le permettent les conditions de projections Smart et Cie. Soyez honnête. Soyez Mandale. Suivez-moi en Mongolie. Juste pour voir. Mais à peine arrivés, on se chamaille, Myriam et moi. Elle attend un enfant. De qui ?

 

*

*  *

 

« Un gosse ? La Guerre ? Une fille ? Mouais… » fit mon éditeur. On fumait des cigares dans le salon. Des rideaux vénitiens valsaient. Sur la terrasse, Tsetseg attendait, assise devant un mojito. L’ombre d’une tour traversait le champ en diagonale. Mandale remarqua ce détail qui ne m’avait pas inter. La radio issue d’un truc pas plus grand qu’une punaise des lits. Et ça se baladait comme une punaise. Le mode d’emploi était noirci de médailles en tout genre. Mais il fallait un truc plus gros pour télécommander. Et des trucs encore plus encombrants pour que le smart fonctionne comme on voulait. Et là haut des Martiens se bidonnaient en agitant des atomes rouges d’impatience et d’habitudes. Tsetseg, à cette époque, n’avait pas douze ans. Elle se prétendait chinoise de Hong Kong. Sa grand-mère avait joué une servante dans la cuisine de Bruce Lee qui l’avait engueulée parce qu’elle se comportait pas comme une servante, fille à papa qu’elle était, dans la Presse mondaine de ces années-là. Mais tout ça c’était du vent. Sa petite-fille était la sœur adoptive de Myriam qui avait treize ans. Je les sortais, jamais ensemble, mais pas trop loin du domicile familial. Papa Phile ne tolérait pas l’éloignement de ses trésors. Il avait tracé un cercle dans mon cerveau, au compas, sûr de son équation circulaire. Ce jour-là, j’avais amené Tsetseg avec moi et on a baisé dans un buisson du parc Montsouris. Je sais pas si elle a joui, mais elle a gueulé tellement fort que c’est arrivé aux oreilles de mon éditeur qui pensait s’économiser un voyage aux Philippines. Alors je la lui ai amenée. On a tout de suite signé le contrat qui l’obligeait à publier mon dernier roman autofictionnel. À une condition : qu’il fasse vite, sinon le Phile c’était plus cher et en pierres précieuses. Il avait pas goûté à Myriam parce qu’elle voulait rester vierge jusqu’à vingt ans.

— Sept ans, avait-il calculé, ça fait beaucoup.

— À votre âge… fit Myriam qui montrait ses jambes dans un fauteuil étudié pour.

Il avala quelque chose qu’était pas de la salive, en tout cas pas la sienne.

— Tandis que Tsetseg, dit Myriam, elle a déjà plusieurs années de service…

— Ah vouais ! fit-il.

Il eut l’air de s’inquiéter tout à coup, livide et presque méchant :

— J’arrive peut-être trop tard…

Qu’est-ce que ça pouvait lui foutre ? À part la toison naissante et le diamètre exagéré de son anus, Tsetseg avait pas vraiment grandi. C’était pas cher payé, il devait le reconnaître. On a signé pour dix ans. Si je mens je vais en e.

— Le mojito ça va ? demanda-t-il sur la terrasse.

— C’est pas ce que je bois d’habitude, fit-elle, mais si vous avez pas autre chose.

— Dites donc ! Elle s’exprime bien pour une mongolienne…

— Dites donc pas de conneries et dites-moi ce qui vous ferait plaisir…

Je suis parti avec mon contrat dans la poche. Et une petite avance qui me mettait à l’abri d’autres raisons d’être ennuyé par la justice. Voilà comment ça a commencé. En tout cas c’est comme ça que je commençai. Mandale n’était pas d’accord :

— C’est pas un film sur toi, Juju !

Et il me demandait d’en écrire le scénario ! Allez expliquer ça à un flic qui lit Tintin en compagnie d’un magistrat qui en a plein dans son grenier. J’allais y renoncer quand son double s’est rendu visible par dispersion de la poudre de perlimpinpin qu’il cachait dans son tiroir à double fond musulman-martien.

— C’est des Mongols, s’essouffla-t-il. Pas des Chinetoques. Ils ont déménagé…

— J’en ai marre des Bretons ! s’écria l’autre flic.

— Mais on sait pas où. On perd leur trace on sait pas où non plus.

— Si on sait pas, me dit l’autre flic, on sait pas.

Il me regardait comme si j’étais plus le cadet de ses soucis.

— Sans Mongols, sans sac et sans rien, monsieur Sarabande, vous comprenez que ça va être difficile…

— Parlez pour vous !

J’ai un défaut dont j’arrive pas à me débarrasser, même au prix de l’effort : je tape sur la table si c’est une table. Le flic redevient un. Il est pâle et consulte l’écran de son smart. Rien. Pas un message. Ça lui donne des gouttes. Il en a plein les joues. Enfin il m’explique :

— J’ai appelé Sainte-Anne. Je sais que ça va pas vous faire plaisir que j’appelle sans vous, mais comprenez-moi : j’ai une famille…

— Moi j’en ai pas !

Il a l’air de le savoir déjà. Ils sont longs à répondre à Sainte-Anne. Surtout depuis que Jacques répond plus au téléphone.

— Jacques qui… ? me dit le flic.

Ça me revient (maintenant que vous le dites) : j’ai pas attendu sept ans, moi, avant de violer Myriam. Elle m’a même félicité. Si elle avait su que c’était ça, violer, elle aurait commencé plus tôt. Mais maintenant qu’elle sait, elle remet sa plainte à quand je serai un écrivain célèbre. En attendant, je me prive pas. Elle aime les coups. En prime. Je sais pas pourquoi ça me revient maintenant. Deux jours avaient passé depuis que les Mongols s’étaient enfuis. Ils n’étaient d’ailleurs peut-être pas aussi fuyards que ça. Si ça se faisait, ils étaient pas loin. Et ça me fichait dans un drôle d’état. Que j’arrivais plus à violer Myriam. Il y avait si longtemps que Tsetseg était retournée chez elle à Oulan-Bator pour épouser Bat Bat !

— Voyons, dit le flic. Admettons que je sois ce que vous dites…

— Un Martien.

— Ça fait pas de moi un Mongol…

— Je vois pas où vous voulez en venir…

— Combien vous voyez de flics, là… ?

Lui, il attendait, les yeux rivés sur son écran coréen. Moi, je rêvais que je savais cueillir des fleurs. Une abeille me piquait et je faisais un infarctus. Mais un bon ! La coronaire bouchée en plein d’endroits stratégiques. Pourquoi j’avais écrit tout ce que j’avais écrit ? Myriam connaissait pas la réponse. Elle voulait trop savoir à quoi ressemblait vraiment un néanderthalien. Enfin l’écran clignota vert. Le flic sauta dessus et le colla à son oreille valide. Il devient vert. Pas un mot ne sortit de sa bouche qu’il avait pourtant ouvert. Moi je savais que le type qui lui parlait (de Sainte-Anne au quai des Orfèvres, ça fait quoi…) vantait les mérites de ma lucidité dans ce monde qui vaut plus la peine d’être vécu à moins de mourir de plaisir. Il raccrocha. Il me haïssait. Il avait l’air de répéter : qui t’es, mec ? toi qui connais du monde / vers extrait d’une chanson de renaud que si ça le dérange pas je lui mets pas une majuscule. Il arrondit sa bouche :

— Vous êtes libre, monsieur Sarabande…

— Vous excusez pas ! J’ai l’habitude.

Ne me dites pas que ça vous fait pas plaisir d’en savoir maintenant plus que moi sur le sujet. Sinon ça sert à quoi de lire. C’est déjà assez chiant comme ça ! Donc j’abandonne le flic et je sors. Un pompier se fait endimancher par un sous-préfet. Je perds pas mon temps à observer la scène en romancier et je prends la tangente par les bois. Ça fait du bien, la nature, après les boiseries anciennes, voire égyptiennes, que le flic a imposé à ma patience pendant près de quatre heures. À une minute près, j’étais en garde à vue. Que ce serait pas la première fois, mais ça m’aurait pas encouragé comme au confessionnal ma main dans mon slip. Myriam m’attendait. Le flic l’avait appelée.

— Il veut pas me rendre mes brouillons, dis-je en me jetant sur une chaise et me voilà les coudes saignant sur une table qui a connu l’enfant que j’ai été quand j’avais rien d’autre à faire.

— Te bile pas, Juju. C’est que du papier.

— Du papier avec du texte écrit dessus ! Le papier, je m’en fous. Mais le texte, Myriam ! Je comprends pas que tu comprennes pas…

— Mais si que je te comprends, mon Juju ! Ne t’ai-je pas toujours compris ? Est-ce que je sais ce qui est écrit dessus ? Le flic me l’a pas dit. Sinon je te le dirais.

— De la fiction, peut-être, mais pas n’importe quelle fiction ! Jamais je n’avais rien écrit d’aussi clair. Pas une ombre. Rien que de la lumière. Et sur qui ? Sur moi !

— D’ici à ce que tu y retournes… malgré tes relations… ah ! Mon pauvre Juju ! On ferait mieux d’aller s’aérer à Oulan-Bator.

Quand je vous disais que l’idée venait d’elle.

 

 

Le nègre

Pierre

 

C’était un nègre immense et lent. Il revenait de la guerre où il était devenu fou. Deux jours de guerre l’avaient rendu fou. Il avait vu tomber Péguy. Mais ce n’était pas ce qui l’avait rendu fou.

— Vous avez toujours été fou, lui avait dit le docteur dans le cabinet. Le nègre était nu, géant, presque immobile. Comme quand il était entré dans le clos où il avait passé la nuit. Une religieuse qui arpentait le corridor des Larmes Secrètes l’aperçut tandis qu’elle levait les yeux un peu au-dessus de l’écran blanc de son livre. C’était l’hiver et il avait neigé. Elle vit le corps accroupi sous un pommier. Elle reconnaissait la pauvreté au premier coup d’œil. On s’approcha du nègre sans le regarder. Elles apportaient des couvertures et un bol de lait chaud pour l’amadouer. Elle les avait convaincues qu’elles avaient affaire à un animal et leur avait recommandé de ne pas le regarder dans les yeux. Il accepta les couvertures et but le lait. Ensuite il voulut partir. Il se dirigea vers la porte qu’elles avaient laissée ouverte. Elles s’apprêtaient à ne plus le revoir et elles lui adressèrent un adieu murmurant sans le regarder. Il vit l’autre religieuse arriver en courant dans l’allée. Elle se planta devant lui et le regarda dans les yeux.

— Vous n’irez pas loin sans chaussures, lui dit-elle.

Il reconnaissait qu’il avait agi par pure folie mais cela s’était passé il y avait plusieurs jours et il avait fait du chemin depuis. De plus, il ne se rappelait plus dans quelle direction.

— Non, lui dit-elle pour le rassurer, vous ne venez pas de nulle part.

Il lui parla de Péguy. Elle n’aimait pas beaucoup Péguy. Il ne l’avait jamais lu. Il ne lisait jamais rien. L’officier lui avait paru irréel et la réalité était revenue quand il était tombé.

— Vous avez besoin de repos, dit la religieuse et elle fit signe aux autres de s’en aller. L’une d’elles avait commencé à peindre le tronc d’un pommier.

— Allez-vous-en aussi, dit la religieuse.

Elle touchait le bras du nègre sous la couverture. Il s’étonna de tant de douceur.

— Vous allez me dénoncer, dit-il.

Mais le docteur et l’oncle ne parlaient pas encore de la révolution qui devait en finir avec cette guerre absurde. Ils se montraient plutôt enthousiastes. La guerre serait finie avant l’hiver. Et maintenant c’était l’hiver qui se finissait. Ils parlèrent ensemble de Notre Dame de Lorette et le père de Constance revint dans un cercueil. Le docteur regarda le cercueil et dit que bientôt on ne prendrait plus le temps de bouveter les planches. L’oncle soupira. Il avait un cercueil de beau chêne doré dont Jean connaissait l’existence.

— Je n’aime pas le voir frémir de cette manière, avait-il dit en parlant de Jean.

Et puis ils étaient allés voir le nègre du couvent. Le nègre craignait d’être fusillé.

— Je suis témoin de la mort de Péguy, dit-il.

Il savait très bien qui était Péguy.

— Voulez-vous bien finir votre soupe, dit la religieuse.

Le nègre se mit à aspirer la soupe au bord de l’assiette qu’il tenait en l’air. Il ne voulait pas faire de manière, mais il en ferait si cela pouvait le sauver de la fusillade. Les Anglais pendaient les déserteurs, dit-il. Il tremblait.

— C’est faux, dit le docteur. Le nègre attendait qu’on lui révélât de quelle manière mouraient les déserteurs anglais.

— Sans French, dit l’oncle, on serait de beaux serviteurs.

Le nègre le regarda sans comprendre.

— C’était à Villeroy, dit-il.

— Quelle revanche en effet ! dit le docteur.

Il fit pression du bout des doigts sur la chair du nègre pour lui indiquer qu’il devait maintenant se retourner.

— Vous êtes fort, dit-il, vous avez mangé tous les jours, vous vous souvenez de la Marne ?

Le nègre dit qu’il ne se souvenait de rien qui portât ce nom.

— J’ai fait un long chemin, dit-il.

— Quand avez-vous perdu vos vêtements ? demanda le docteur.

— On me les a volés hier, dit le nègre.

La religieuse attendait dans le couloir où elle faisait les cents pas sous les yeux de Pierre qui attendait lui aussi mais il était assis sur un tabouret où il avait pris l’habitude de s’asseoir depuis que la plante exotique avait rendu l’âme.

— C’est une explication stupide, dit la religieuse, les plantes n’ont pas d’âme, c’est toi qui prends facilement des habitudes, il y en a de mauvaises. Il entendait le nègre répéter la mort de Péguy.

— Les godillots ne me vont pas, dit-il, ils sont trop petits. Des godillots trop grands lui donneraient des allures de paillasse, c’était déjà arrivé, mais jamais sur le chemin d’un poteau qu’il voyait en rêve depuis des jours.

— Demain, corrigea le docteur, il faudra s’efforcer de regarder le temps passer, c’est important.

Avec des godillots trop petits, il avait l’air de chercher à gagner du temps. Un jour, il n’y aurait plus de poteaux. On appuierait d’une main ferme sur l’épaule du supplicié pour l’obliger à s’agenouiller et il mourrait avec les jambes sous lui, bel exemple pour les autres ! Son père possédait un de ces clichés trouvés par Jean au Mort-Homme. Il voulait reconnaître ce paysage. C’était comme une gravure de Rembrandt. L’homme grimaçait en attendant le coup de grâce. Il n’y avait que lui sur la photo. Les arbres. Le ciel hachuré de blanc et de gris. L’herbe noire. Des cailloux comme des braises, seule lumière cohérente. Ils trouvèrent plus d’un paysage qui ressemblait à celui-ci mais il y avait toujours un détail pour démentir leur première impression.

— Rentrons, dit la femme du docteur plusieurs fois. Mais le docteur avait l’argent de l’essence. Ils croisèrent des soldats qui n’avaient pas fait la guerre. Ils étaient commandés par un sous-officier qui haïssait encore l’Allemagne. Le docteur leur paya un verre de vin à la porte d’une ferme. Le sous-officier regarda la photo et dit : pauvre bougre de ramasseur de patates ! Ce fut tout ce qu’il dit. Les soldats ne dirent rien. Ils regardèrent la photo et le docteur leur commentait la grimace. Voilà comment mourrait le nègre s’il ne se tenait pas à carreau. Il s’était tenu à carreau depuis le début de la guerre, depuis que Péguy était mort au deuxième jour de la guerre. Il avait évité les hommes. On n’en était pas encore à se méfier des autres.

— Je suis désolé, dit le nègre au gendarme qui attendait dans le couloir à la place de la sœur. Pierre était toujours sur le tabouret. La plante exotique était morte à cause d’une négligence, il ne se souvenait pas de laquelle. D’ailleurs, il se souvenait mal de la plante, de la place qu’elle occupait au bout du couloir, à sa place, et il regardait le gendarme qui avait pris la place de la religieuse qui s’en était allée après avoir salué le nègre à travers la porte du cabinet. Le nègre n’avait pas répondu. Le docteur pouvait témoigner de cette terreur. Le gendarme avait seulement dit : ce type n’a jamais été soldat. Le docteur, le gendarme et la religieuse parlaient à l’autre bout du couloir. La porte du cabinet était entrouverte mais le nègre ne pouvait pas les entendre. Il se tenait debout face à la fenêtre, nu et magnifique. Un nègre c’est plus beau qu’une femme, pensa Pierre qui se référait à des statues. Le nègre aussi avait l’air d’une statue, mais en plus beau, à deux doigts de cette irréalité qui est comme le meilleur endroit du monde. La religieuse salua le nègre sans pousser la porte. Elle parlait à un homme nu. Elle n’ignorait rien de la nudité de l’homme. La guerre lui amenait des dizaines d’hommes à dénuder et à rhabiller avec les moyens du bord. Ils arrivaient en pansement et repartaient en prothèse sommaire. Pierre en concevait un dégoût raisonnable pour les batailles mais les illustrations dénaturaient encore sa vision. Un jour, il verrait plus clair et il se révolterait. Ce serait une révolte secrète, une trahison. Le nègre n’avait rien trahi. Personne ne le contredit.

— Je verrai pour les godillots, dit le docteur. Il pensait à des bottes qui avaient servi pendant la dernière invasion et qui pouvait encore faire de l’usage. Elles avaient appartenu à un cousin qui les avait trouvées en marge d’un champ de bataille où quelqu’un, peut-être même leur propriétaire, ou plus probablement un autre voleur, mais cette explication n’expliquait rien non plus et il y avait renoncé au moment même de se rendre compte que c’étaient bel et bien des bottes, les avait abandonnées en plein milieu d’un chemin qui était celui d’un retour désiré depuis le début. Il les avait portées toute sa vie et entretenues comme il faut s’attacher à des souvenirs qui donnent un sens à ce qu’on a été et un air de nécessité à ce qu’on va devenir. Le nègre examina les bottes. Il était venu pieds nus. Il ne chaussait plus les godillots depuis le début de l’été. On le soupçonnait de les avoir jetés dans le feu de la Saint-Jean. On pouvait inventer n’importe quoi pour expliquer la présence de ce géant venu d’ailleurs. Il énuméra des noms de plante devant le tabouret. Pierre ne s’y était pas assis pour être plus à l’aise pour expliquer l’existence malheureuse de la plante qui avait péri faute de soins appropriés à sa nature. Mais aucun nom ne réveilla la mémoire du nom qu’il avait oublié. Le nègre avait pourtant affirmé que c’était toujours ce qui se passait. Il était venu pour remercier le docteur. Les bottes, soigneusement astiquées, étaient posées sur le plancher devant le bureau. Elles étaient à la mesure du nègre. Le docteur aurait pu expliquer cette coïncidence. Une lointaine ascendance. Peut-être pas si lointaine. Un jour un passant l’avait traité de bâtard et Pierre avait demandé la signification de ce mot, ce qui d’ordinaire ne lui arrivait jamais, il préférait s’en référer au dictionnaire. Commencer la recherche avec les autres, fût-ce son père en qui il avait une confiance infinie, absolument infinie comme il s’en souvenait maintenant, c’était prendre le risque de ne plus comprendre l’essentiel. Mais le docteur lui demanda d’oublier l’incident. Il ne lui demandait pas d’oublier le mot qui a quelque chose à voir avec la vie rurale où les femmes se donnent plus facilement, où elles sont prises plus secrètement, choisies, dit le nègre. Ils ne parlaient plus de la plante. Il reconnaissait les pas du nègre à cause des bottes, qui étaient ferrées comme un cheval. Le nègre apportait des légumes. Le docteur soulevait le torchon du panier et il disait que c’était exactement ce qui convenait à la santé de Pierre et puis il demandait au nègre des nouvelles de sa propre santé. Le nègre n’avait jamais eu de problèmes de santé. Son esprit continuait de penser à des choses aussi incohérentes que la mort de Péguy et sa condamnation à mort lui paraissait quelquefois si réelle qu’il croyait devenir fou.

— Il va vous falloir apprendre à vivre avec l’idée de la mort, lui dit le docteur. Et il l’examinait en riant. Cette fois il avait appris comment le nègre avait enseigné aux sœurs la manière de grimper dans les arbres pour atteindre les plus hautes branches. La religieuse avait cru mourir de peur derrière la fenêtre qui avait obstinément refusé de s’ouvrir, comme si Dieu lui garantissait qu’il n’arriverait rien à ses sœurs qui avaient trouvé le courage de mettre en application les conseils du nègre. Les autres riaient sur l’échelle ou dans l’herbe où elles ramassaient les pommes tombées.

— Les bottes me vont bien, dit le nègre. Ils ont donné les godillots à un pauvre type qui a perdu la vue et qui a de petits pieds. Le docteur réitéra sa promesse de l’aider à s’empoisonner si les gendarmes changeaient d’avis. Il lui montra le poison.

— Et ça ? fit le nègre en posant le bout de son index sur une autre ampoule.

— Ça non, dit le docteur, mais il n’expliqua rien.

Pierre se demanda seulement si l’ampoule qu’il avait donné à Constance contenait bien ce dont le père de Constance avait besoin. Je suis joli si je me suis trompé, pensa-t-il. Non, il n’y pensa pas vraiment. S’il y avait pensé aussi clairement, il ne se serait pas torturé et c’était justement ce qui lui arrivait encore une fois, il se torturait, peut-être inutilement. Il attendit que le nègre fût parti. Le mot laudanum n’était pas écrit. Il avait seulement pensé que les ampoules, toutes les ampoules, contenaient du laudanum.

 

Le docteur s’était-il aperçu du vol ?

En tout cas il n’en avait pas parlé. Ni à table, ni avec le nègre qui était son ami, il ne pouvait pas en parler avec l’oncle et encore moins avec sa femme. Il attendait peut-être qu’une autre ampoule disparût. C’était l’erreur à ne pas commettre. Pierre fut soulagé quand il apprit que le père de Constance était parti à la guerre. Constance lui demanderait de ne pas se livrer pieds et mains liés à l’intelligence déductive du docteur qui piégeait toutes ses victimes de la même manière, c’est-à-dire avec cette patience qui faisait de lui un oiseau de proie. Non, l’oiseau de proie n’était peut-être pas la meilleure expression de son talent. Prédateur convenait mieux à son génie de la découverte des pots au roses. Ce matin-là, quand il tomba nez à nez avec Constance et la religieuse, Pierre avait l’esprit tranquille parce qu’il savait à quoi s’en tenir, et le corps en transe parce qu’il n’était plus très sûr de convaincre Constance, mais ce n’était pas Constance qu’il s’agissait de convaincre, mais son père. Aussi, quand elle lui annonça qu’il était parti à la guerre après avoir réglé ses dettes et convenu du séjour de sa fille chez les sœurs, Pierre se sentit soulagé et la tranquillité commença à gagner son corps en commençant par son regard qu’il cessa de détourner tandis qu’elle cherchait à l’explorer. Elle ne dirait plus : tu me caches quelque chose, le forçant à la regarder en le tenant par le menton, elle ne penserait plus à alimenter les débauches de son père que la discipline et la menace pouvaient remettre dans le droit chemin, celui des gens de bien, comme disait la religieuse. Nous sommes donc le matin où Pierre rencontre Constance et la religieuse sur le trottoir, il dit : où vas-tu ? il a oublié de saluer poliment la religieuse, il la salue et la religieuse dit : tu n’es pas le fils du docteur ?

— Mon père est parti à la guerre et ils ont tout pris, dit Constance

— Tout, non, rectifie la religieuse, il te reste la maison, nous la louerons sans les meubles, mieux vaut louer sans les meubles, louer à quelqu’un qui possède ses propres meubles. Ils se remirent en marche sur le trottoir où ils étaient seuls et lents, presque irréels. Pierre redoutait cette impression. Pas seulement la lenteur qui est le signe avant-coureur de l’immobilité par quoi tout commence. La solitude avait plus de sens. La religieuse parlait maintenant de ceux qui ne possèdent pas les meubles. Constance n’était pas de ceux-là non plus puisqu’elle possédait la maison. Avec le prix du loyer elle achèterait les meubles et elle rentrerait en possession de la maison.

 

— Et papa ?

Papa n’existerait peut-être plus. Dieu seul savait ce qui pouvait arriver à papa. La mitraille des hommes et les dés de Dieu. Jeu de la chance et coup du hasard.

— Je ne savais pas, dit Pierre, que les oiseleurs pouvaient aller à la guerre. Je croyais qu’ils étaient comme les docteurs.

La religieuse ne dit rien. Elle tenait la main de Constance et marchait plus vite maintenant, comme si elle voulait perdre Pierre sur le chemin. Le père de Constance avait sans doute déjà consommé le contenu de l’ampoule. Trois jours avaient passé depuis qu’il l’avait remise à Constance. Ou alors il l’emportait dans ses bagages. En cas de blessure épouvantable. Et il mourrait asphyxié sur le champ de bataille. Le docteur avait expliqué au nègre les effets du poison, la tétanisation de la cage thoracique, on le voyait gesticuler en ombre chinoise derrière le rideau blanc du cabinet, il en avait donc ouvert toute grande la fenêtre, ce qui n’arrivait qu’une fois la salle d’attente vidée de ses patients, à cause de l’effet d’ombre chinoise auquel ils avaient pendant si longtemps assisté sans rien dire au docteur, sachant surtout que c’était eux-mêmes le spectacle, chacun leur tour, tandis que les autres attendaient, silencieux et indécis. Ce fut par hasard que le docteur découvrit ce théâtre.

— Par hasard ? dit le nègre et le docteur continua de parler, exactement comme s’il ne s’intéressait plus à lui.

— C’est étrange, dit le docteur à sa femme, un homme qui ne trouve pas ses mots. Il voulait dire : je suis fasciné. Et il l’était. Par le poison, ses effets, le foudroiement qui a quand même une durée, malgré tout.

— Tu lui as parlé du poison ? demanda la femme du docteur.

— Il était fasciné, dit le docteur (il s’agissait d’une fascination) mais il était conscient de ce manque, ce qui le réduisait au silence. Au lieu de, je ne sais pas moi, se révolter.

— Se révolter ! dit la femme du docteur. Il ne manquerait plus qu’il se révolte lui aussi.

— Lui aussi ? fit le docteur.

Pierre n’aurait pas aimé être surpris en flagrant délit d’indiscrétion. Ces ombres chinoises trahissaient des pratiques souterraines. Celles de la porte-fenêtre de la salle d’attente n’avaient pu être que grotesques.

— On crève de chaud chez vous, avait dit un jour le docteur Vincent.

— Je ne l’aime pas, dit le docteur, mais ses prétextes me motivent toujours.

— Il se doute de quelque chose, dit la femme du docteur.

Pierre regrette maintenant de n’avoir pas tenu le compte de ces notations au moment où elles n’avaient encore rien perdu de leur fraîcheur. Il entendit le claquement aigu de l’ampoule sur l’étagère de verre, puis le coulissement de la porte de la vitrine et enfin le tour de clé du barillet, l’extraction de la clé, le tiroir, l’autre clé, le froissement du tablier, le jeu des doigts avec la clé au fond de la poche où persistait une tache d’encre violette.

— Le jardinier se doute de quelque chose, confessa-t-il à Constance. Le jardinier, c’était le nègre. Il s’était souvenu de posséder lui aussi les clés de ce savoir-faire.

— Jardinier ? dit la religieuse. Hier vous m’avez dit que vous étiez peintre. Avez-vous peint le portail comme je vous l’ai demandé ?

— Je n’ai jamais été peintre, dit le nègre en hochant la tête. Il la leva pour dire : j’étais jardinier.

La religieuse dit qu’elles avaient déjà un jardinier.

— En attendant vous serez peintre. Allez voir le portail.

— Ensuite j’irai chez le docteur, dit le nègre. Il m’a promis les bottes de son grand-père.

— Je vois, dit mystérieusement la religieuse. Il la suivit. La conversation des pauvres n’arrivait pas dans le corridor des Larmes Secrètes. Ils étaient rassemblés autour du bassin dans le patio et regardaient les poissons rouges en parlant d’autre chose.

— Comment le savez-vous ? dit la religieuse qui regardait elle aussi dans le patio à travers la galerie de fenêtres. Le nègre ne répondit pas. Le docteur soignait ses cors en attendant de remettre la main sur les bottes.

— Vous ne comprenez pas ! dit le docteur. Je sais où sont les bottes…

— Elles sont où ? fit le nègre.

— Dans le grenier, je vous l’ai dit !

— Je monterai avec vous.

Le docteur soupira. Il n’avait rien promis. Le nègre pouvait s’imaginer ce qu’il voulait. Il avait bien essayé de lui expliquer que c’était le grenier de la maison familiale. Il lui avait même parlé du voyage.

— On ne voyage plus aussi facilement par les temps qui courent, avait-il dit, exaspéré par l’attente du nègre. Pierre ne se souvenait plus de cette maison. Je ne lui serai d’aucun secours, pensa-t-il à la sauvette.

— Moi je considère que c’est une promesse, dit la femme du docteur en remontant l’escalier les bras chargés de charpie. Mais elle n’était pas pressée d’entreprendre ce voyage dont la date était impossible à fixer tant que le docteur Vincent ne reprendrait pas ses activités.

— Je n’en ai pas le droit, dit le docteur à Pierre qui venait de voir passer le docteur Vincent.

— Il ne s’en remettra pas, avait dit le docteur.

— Attendons qu’il s’en aille ! dit la femme du docteur. Le docteur avait frémi.

— Ça ne résoudra pas le problème du voyage.

Il avait ce désir de revoir la maison. Il ne voulait pas en parler et Pierre le harcelait. Le docteur se montrait patient. Il parla du ciel étoilé, de la distance infinie entre le front et ce piémont tranquille. Le pied des montagnes, pensa Pierre, comme le commencement du monde, avec un ciel parfaitement calme sauf les jours d’orage qui sont spectaculaires, grandioses, la gorge du docteur se nouait quand elle fut enfin sur le point d’exprimer ce désir de vivre, mais il tomba d’un coup dans un profond silence, se prostra inexplicablement, la femme du docteur dit monte dans ta chambre et il avait le dictionnaire à la page des montagnes qui croissaient entre le ciel et un piémont de rêve. Escalades et descentes.

— Toute ma jeunesse, dit le docteur pour exprimer sa nostalgie. Pierre en avait conçu une espèce d’angoisse.

— Demain, peut-être, dit-il à Constance.

— Ça n’a pas d’importance, dit-elle.

Derrière eux, les oiseaux piaillaient.

— Cette maison existe, dit-elle, ou c’est un mythe ?

Il la regarda sans comprendre.

— Un bobard ! dit-elle.

Les bobards n’ont pas d’existence. L’existence qu’ils détruisent est banale. Un jour elle vit les bottes aux pieds du nègre. Il ne souffrait plus.

— Non, je n’ai pas voyagé, dit Pierre, mais mon père s’absente de plus en plus souvent, malgré l’interdiction, le docteur Vincent dit maintenant qu’il veut mourir, il a peur de la maladie, il en a parlé toute la soirée, j’ai tout entendu.

Constance lui tirait l’oreille maintenant sous le prétexte qu’il fallait en agrandir le pavillon.

— On se méfierait de moi, dit Pierre en riant. Inventons plutôt une mécanique.

— Tu es bête, dit-elle.

— Tu es importante, toi, dit-il. Elle lâcha l’oreille. Le nègre les regardait. Il avait ôté ses bottes et les avait posées sur un châssis. Il travaillait pieds nus. Il ne craignait pas le fer des outils. Pierre et Constance venaient tous les jours dans le jardin qui jouxtait le clos. Il pouvait les voir par-dessus la murette à travers le grillage et le liseron. Il fallait maintenant qu’il en finît avec cet exercice.

 

Pourquoi cherchait-il à prouver qu’il était jardinier plutôt que peintre ?

Qu’est-ce qu’il s’était mis dans la tête en même temps que cette idée ?

Le jardinier lui avait montré les outils. Il n’avait retenu aucun de ces noms. Il était même incapable de donner un nom à la bêche qu’il avait dans les mains. Je n’ai pas toujours été aussi bête, pensa-t-il. Il se souvenait d’un ancien bonheur. Il avait oublié le bonheur. Il se souvenait seulement qu’il avait existé et il espérait que ce n’était pas un bobard de l’existence. Le bonheur revenait en morceaux. C’était toujours agréable. Mais aucun de ces objets n’existaient plus maintenant. La terre n’était plus la même. La nudité, différente. Le ciel, peut-être. Cette blancheur d’été. Les contrastes presque dangereux. Il y avait blessé plus d’une existence. Mais il ne les avait pas comptées. Le jardinier n’avait pas vérifié si sa leçon avait laissé des traces. Il s’en était allé après le dernier mot. Le nègre regarda les cailloux à la surface de la terre. Il y en avait un nombre incalculable. Et il n’avait pas encore retourné la terre. Le jardinier avait tracé une ligne avec son talon, un peu plus loin où la terre était couverte de feuilles noires. Il avait bien expliqué qu’il ne s’agissait pas de construire un mur.

— Finalement, ça devient une espèce de mur, avait-il fini par avouer. Le nègre avait jeté un œil désespéré dans la pente où descendaient les murs de cette espèce. Il travaillait sous un chêne. Lentement. Il était en train d’extraire des pierres, plates, anguleuses, noires de cette terre où il devinait des végétaux. Il avait quitté sa chemise malgré l’interdiction mais il se sentait à l’abri des regards.

 

— Qui est-il ? demanda Constance à Pierre.

— Qui est Péguy ? dit Pierre.

Ils passèrent la matinée à feuilleter un livre d’histoire. Le nègre les jalousait tranquillement. Il connaissait les livres, leur ouverture comme un jeu, l’index ayant forcé la tranche éclaboussée d’encre rouge, la courbe un moment explorée entre les bords de la couverture, sentant l’infinité de pages et reculant le moment où pénétrer dans cette matière. L’écriture avait son mystère. Il reconnaissait les mots des affiches publicitaires et des avis de l’administration. Les images lui inspiraient une angoisse lancinante, comme un début de fièvre contre quoi il fallait commencer à lutter sous peine de délire, ce délire intérieur qui le condamnait au silence, à des bizarreries du comportement, comme par exemple ces coups qu’il portait dans l’air avec l’arme invisible que sa main tenait comme une épée. Descendants des Gaulois et Bâtards des Francs frères ennemis des Alamans. C’est ce que lui avait demandé de comprendre le type qui expliquait la poésie et les idées de Péguy.

— Tu en as une idée, de cette écriture ? Jeanne d’Arc n’avait pas une seule goutte de sang gaulois. Nous sommes loin d’avoir la main à la charrue.

— Qui est-ce ? demanda-t-il.

Il se souvenait maintenant qu’il avait été cuisinier ou quelque chose ayant un rapport étroit avec la cuisine. Ils sirotaient un verre en attendant la fin d’une discussion à laquelle Péguy semblait assister en spectateur.

— Nous ne sommes pas des soldats, dit le type qui l’accompagnait. Il voulait dire qu’il avait eu vent des rumeurs de contre-offensive. Le nègre n’avait jamais vu la guerre. Son esprit savait déjà associer la mort et le combat. Il luttait depuis longtemps. Il s’était peut-être même rendu coupable de vol et pourquoi pas d’assassinat. Mais cela se passait en catimini. Avec préméditation. Il y avait cette certitude au fond de soi. Elle manquait maintenant. Les Allemands étaient sur le point de parfaire l’Histoire.

 

De quoi avaient-ils besoin au juste ?

D’un coup de pouce. Il avait été éberlué par la couleur des armées françaises.

 

— Pourquoi nous battons-nous ? dit-il au type qui voulait expliquer Péguy tant qu’il était encore vivant.

 

Où sommes-nous ?

Sur le chemin de Villeroy. Sur les bords de la Marne. Une carpe comme un miroir à la surface de l’eau. Plus loin le ponton avec des filles blanches et noires.

 

— Que veulent-elles ? concluait ce type pour cesser de se souvenir. Au fil des guinguettes. Le nègre n’avoua pas que, dans son enfance, il disputait le pain rassis à des chiens qui le défendaient bien. Il s’enduisait de graisse de lion et entrait nu dans la propriété privée. Il volait le pain des chiens s’ils le prenaient pour un lion. Sinon il s’enfuyait et il lui semblait perdre sa virilité dans le vent de la course. Ces essoufflements. Il s’en souvenait sans pouvoir s’empêcher de suffoquer encore.

— Tu es fou ! dit le type. Ils cuisinaient sous les arbres. Il avait appris à écrire le mot popote. Il l’écrivit sur une planche et il cloua la planche sur le tronc d’un arbre.

— Ça rime avec cocotte, dit le type qui était peut-être le seul véritable cuisinier. Il avait oublié ces saveurs.

— Bon Dieu ! Ce n’est pas si loin, avait dit le docteur. Non, pensait le nègre, il pouvait même avoir la sensation de toucher les bords de cette autre rive. Mais comment expliquer l’existence de ce fleuve charrieur de souvenir qui ne lui appartenaient pas ? Le nègre souriait. Il avouait un bonheur facile. Il portait une petite croix d’argent en sautoir.

— Je ne sais pas, dit le curé, je ne sais vraiment pas, et il lui refusa pour la nième fois un baptême qui l’eût rendu encore plus heureux. Il ne concevait pas le bonheur sans cette bénédiction à quoi il réduisait un peu vite cette initiation. Son corps portait des traces d’une initiation à quoi les sauvages réduisent l’adolescence.

— C’est vrai, reconnut-il. Le docteur admirait la géométrie des incisions dont la cicatrisation avait fixé les couleurs.

— On dirait le plan d’une ville, avait dit Pierre en s’approchant du dos immense qui avait provoqué la perplexité du curé. On voyait la chaîne d’argent coupant le cou.

— C’est tout ce que tu possèdes, lui expliqua le docteur. Il venait d’en vérifier le fermoir. Le curé lui apprit qu’il manquait un personnage à sa croix mais que ça n’avait aucune importance si on était capable d’y penser de toutes ses forces. Le nègre admit que la croix est une espèce d’homme. En fait, il avait pensé que la croix est une espèce d’homme qui montre deux directions opposées, comme pour révéler sa double nature de créé et de mortel. Cette pensée n’était pas de lui, il s’en doutait bien. Il l’avait héritée avec la croix. Le docteur ricanait.

— Sinon, c’est la croix qui te possèdera et tu ne possèderas plus rien, tu seras dépossédé, déshérité, peut-être même anéanti.

— S’il y avait une inscription… dit le curé. Si je l’ai volée, pensa le nègre, comme tout ce que j’ai possédé le temps d’en extraire la valeur. Il avait même donné un nom aux signes ciselés dans sa chair.

— C’est peut-être son nom, avait dit le gendarme et il avait cherché pendant des jours sans rien trouver, pas même une définition, il apprit le mot ethnologie et il se demanda si ce n’était pas exactement ce à quoi il avait rêvé dans son enfance.

— Nous ne possédons pas tous les dictionnaires, avait fini par avouer le docteur. Pierre en conçut une nouvelle angoisse. Il haïssait ce changement mais il savait au fond de lui que la boussole était la même, que c’était le même voyage, la même exploration. Il avait oublié le nom du nègre. Il avait suffi d’une nuit d’angoisse pour l’oublier. Le lendemain, le nègre avait changé de nom. Le curé avait accepté en rechignant qu’il portât provisoirement un nom chrétien.

— Ce qu’il faut posséder, décréta le nègre, pour exister avec les autres quand vous ne leur ressemblez pas ! Pierre sourit. Il possédait la douleur. Le laudanum détruisait la douleur. Mais elle revenait toujours au même endroit de son être. Il prit la grosse main du nègre, replia tous les doigts sauf l’index qu’il pointa sur sa propre peau pour montrer les chemins que la douleur empruntait en caprice de la nature. Le nègre était docile. Il grimaça un peu en touchant la peau de l’enfant. Il n’avait pu éviter d’exprimer l’écœurement qu’elle lui inspirait.

— Tu ne souffres pas en ce moment ? demanda-t-il. L’enfant dit non je ne souffre pas si j’y pense. Le visage du nègre s’éclaira.

— Tu crains les rêves alors ? dit-il parce qu’il pensait que l’enfant dormait peu. Mais l’enfant dit non il faut craindre la démence il ne dit pas le mot folie à cause de ses connotations littéraires et puis il lui était arrivé de se montrer violent dans ces moments de démence, il ne concevait pas la démence sans ces crises, la folie était plutôt une noyade, un engloutissement, un voyage perdu pour les autres, tandis qu’il avait parfaitement l’impression d’exister, le nègre comprenait.

— Il faut posséder aussi la femme, dit le nègre qui semblait en savoir long sur ce chapitre deux de l’existence des hommes après le chapitre de présentation et des erreurs de l’enfant qu’on a forcément été. La femme du docteur lui paraissait insoumise. Il avait de vagues souvenirs d’avoir connu des femmes de ce genre.

— On ne les épouse pas, dit-il, mais on se rend fou à vouloir les aimer. Ce qui modifiait sensiblement la vision que Pierre pouvait avoir de sa mère. Elle le surprit en pleine immobilité. Il agissait dans son dos. Elle s’était retournée peut-être par hasard.

— C’est mon corps qu’il regarde. Mon mystère. Ce que je perpétue pour leur donner l’illusion de vivre. Il raconta cette anecdote au nègre qui le traita de fou, il fit hop ! et il rectifia hop ! dément. Constance pouvait être aussi cette réalité. Si elle était exacte au rendez-vous (voyons réfléchissons comment ne le serait-elle pas son père lui avait parlé de l’anorexie dont traitait un livre à la mode), il était l’aiguillon de cette réalité, il n’existait que pour paraître se multiplier et elle était la seule (avec les autres) détentrice d’une vérité qui ferait peur à savoir en tant qu’aiguillon de l’animal dont elle était le pendant nécessaire. Il la rêva en femme nue et écartelée par ce qu’elle enfantait malgré lui et le pire était qu’il ne trouvait plus les moyens de se réveiller si cette métamorphose devenait la seule possibilité de réalité, ce qu’un signe extérieur de parfaite démence lui indiquait en marge du sommeil, au bord des draps, du vertige provoqué par l’étrange profondeur du plancher dont la géométrie n’était tout bien pensé que la répétition d’une figure trop simple pour être vraie. Je t’écartèle, pensa-t-il tout haut et il se réveilla pour la première fois mais ne sortant pas du sommeil, entrant dans le rêve suivant qui était l’ébauche du troisième chapitre, celui des bilans, des reconnaissances, des regrets, de l’inquiétude qui a définitivement pris la place de l’angoisse parce que la mort est plus proche, plus facile, presque vraie. Le nègre l’écoutait en suçant sa médaille. La chaîne d’argent descendait de chaque côté de sa bouche. Il ne regardait rien de précis, sauf peut-être l’apparition de Constance, il reconnaissait cette joie, ou il la partageait.

— C’est toute la différence, disait Pierre, entre la démence et la folie.

Ils allèrent ensemble voir le corps du Christ, au-dessus de l’autel. Cette abondance de muscles les fascina à ce point qu’ils en oublièrent les blessures.

— Les stigmates, corrigea le curé qui pointait un doigt savant dans la direction d’un autre Christ, habillé celui-là, presque chic, et couronné d’or, les pieds au milieu des fleurs, seul et avec tous, différent, peut-être transformé. Entre les deux personnages, il manquait le cadavre, dit le nègre.

— Qu’à cela ne tienne ! fit le curé et il ouvrit son missel sur une pietà. Ils découvrirent le vrai visage de la femme.

— Tu en connais d’autres ? demanda le curé. Le nègre fit non de la tête. En même temps, il pinçait la fesse de Pierre qui était agenouillé sur le même agenouilloir, ils posaient les mains jointes sur la même table, même sueur, même soif de connaissance, même plaisir d’être là. Le docteur ne voyait pas d’un bon œil les fréquentations de Pierre. Le nègre était son ami et il ne dit rien. Il se montra critique à l’égard de Constance mais reconnaissait sa docilité. Il lui trouva même une étrange beauté. Pierre savait que la beauté ne tient qu’à un fil.

 

Mais de qui tenait-elle qu’elle fût aussi étrange ?

Il analysa les contours de Constance. Sa surface l’intrigua. Il songea à sa profondeur. Il ne pouvait plus en dire grand-chose depuis qu’elle en avait elle-même brisé le silence. Son père était mort d’un infarctus du myocarde dans la boue d’une casemate.

 

Pourquoi forcément cette boue ?

Pourquoi pas l’ombre accueillante d’un cerisier en fleurs ?

Abus de laudanum ou erreur de substance ?

Qui étaient les témoins de cette mort inattendue ?

Qui le connaissait assez bien pour l’expliquer ?

On trouva un aveugle défiguré qui revenait de la même guerre mais il était encore obnubilé par son passage flagrant de la beauté ténébreuse héritée de sa mère à la disgrâce incompréhensible qui expliquaient ses logorrhées. On l’écouta se souvenir de la saleté et du bruit. Il répandit son café par inadvertance. On l’excusa en épongeant le tapis du prétoire où il était entendu. Ses mains avaient été brûlées et mutilées par cette chose qui avait aussi mis le feu à son nez. Il parlait avec des lèvres réduites qui l’empêchaient de prononcer les bilabiales. Les dents n’avaient pas été touchées. Un miracle. Elles avaient conservé y compris leur blancheur originale. Il semblait sourire si on se tenait à une certaine distance de sa monstruosité. Il grimaçait à l’approche, exprimant peut-être sa peur d’inspirer le dégoût, le dégoût et non pas la peur qui eût mis du baume à sa propre peur. Il décrivit le temps qu’il faisait, un temps gris, noir à l’horizon, brumeux derrière, la relève surgissait de ce brouillard au moment où on ne l’attendait plus, l’oiseleur se plaignait de douleurs dans la poitrine et le sous-officier lui expliquait qu’il se trompait sur la nature de la mitraille qui est indolore, il en avait vécu deux ou trois fois l’expérience terrible et il n’avait souffert qu’une fois parce qu’il était seul et qu’il pensait qu’on l’avait oublié. C’était la première fois et il avait cru revivre la même horreur la seconde fois mais sans avoir eu le temps de souffrir. La troisième fois, il n’avait pas souffert du tout, ou il ne souffrirait pas. L’oiseleur mourut dans l’après-midi même qui suivit cette conversation. Le sous-officier l’avait menacé de lui tirer une balle dans la tête. Et il était mort d’un arrêt du cœur qui l’avait sans doute fait souffrir beaucoup plus atrocement que la mitraille qui détruisait sa pensée. On n’écoutait plus l’aveugle depuis qu’il avait renversé son café. On était passé dans la pièce à côté où était le cercueil. Le docteur ironisa sur le fait qu’il y avait longtemps qu’on n’avait plus enterré un corps intègre. Sa plaisanterie ne fit pas florès. Il raccompagna l’aveugle chez lui où il habitait avec une femme qui lui ressemblait étrangement.

 

— D’où venez-vous ? lui demanda le curé sur le chemin du retour. Il ne répondit pas. Il se contenta de sourire. Il boîtait un peu à cette époque mais ce défaut n’avait pas encore ralenti son allure ni modifié sa posture. Il était toujours un peu solennel et distant, malgré les plaisanteries qu’il appelait des galéjades pour se différencier de ceux à qui il destinait son amertume de déraciné. Il rencontra Constance dans sa rue. Elle revenait du cabinet. Il sourit encore. Elle n’avait pas l’intention de s’arrêter pour lui expliquer sa visite. Elle semblait même avoir accéléré le pas. Il pensa : elle va changer de trottoir. Il ne lui en laissa pas le temps. Elle se soumit à la main qu’il posa sur son épaule.

— Je n’aime pas te voir chez moi, dit-il. Elle s’était à peine arrêtée. Elle dit : je n’y reviendrais plus si c’est ce que vous voulez. Il n’aima pas ce regard obscène.

— Je te soignerai au couvent, dit-il en lui rendant sa liberté, ou bien ce fut elle qui se dégagea, violant sa volonté d’être compris, ce qui l’empourpra.

— Je ne suis pas malade, dit-elle. Et elle s’en alla, véloce et incertaine. Il l’avait presque vaincue cette fois. Elle n’échappait qu’au temps qui lui restait à se rebeller contre ses avances.

— Un mot ! dit-il en levant la main derrière elle. Elle se retourna pour lui tirer la langue. Il rit. Pierre, qui assistait à la scène et se reprochait son impuissance à en changer le sens, pensa pendant un instant qui put durer une fraction de seconde que son père était un salaud pour une raison de plus. J’ai tort d’y penser, se dit-il, prenant le temps cette fois d’y croire et il descendit saluer le docteur.

— Qu’est-elle venue chercher ? demanda celui-ci en recevant le baiser sur la joue.

— Rien, dit la femme du docteur, elle veut seulement voir les livres. Le docteur haussa les épaules.

— Je lui ai déjà expliqué qu’elle n’y comprendrait rien, dit-il.

— N’empêche, fit la femme du docteur. Pierre remontait dans sa chambre. Il haïssait la vie maintenant, il en était sûr, il n’y avait aucun espoir de changer ce sentiment pour un autre, pas même le désir patriotique qui fleurissait sur les livres en ces temps de disette mentale. Elles se fanaient ailleurs, peut-être au fond de l’âme de chacun, mais il avait renoncé à ce voyage. Son nouveau credo, si difficile à mettre en application : je ne suis moi que quand je ne pense plus à eux.

 

Mais comment se fermer ?

Et pourquoi ne pas avoir peur d’y réussir parfaitement ?

Son esprit vaticinait. Il se coucha tout habillé et s’immobilisa, semble-t-il, en lévitation tremblante au-dessus du lit. Un peu d’amour peut-être, un peu de cette profondeur qui doit laisser des traces même au niveau du cadavre qu’on devient. La fille ne manquait pas de charme. Il en avait décortiqué l’anatomie dans la bibliothèque. Ses mains pouvaient m’arrêter. Il sentait ce mouvement vers elle, si différent de tous les voyages qu’il avait entrepris jusque-là. Mais ce n’était plus un voyage. Les voyages disparaissaient sous cette couche de bonheur. Il la voyait en prêtresse de sa nouvelle religion. Ils œuvraient ensemble dans l’inexplicable, ce qui lui épargnait cet autre effort d’imagination qui n’eût été qu’une perte de temps ou se serait en tout cas soldé par le sentiment d’avoir fait fausse route et de ne plus pouvoir rien en dire. La nuit était exactement noire. Les étoiles disparaissaient sans explication à la fin de l’été. La lune pouvait couler de ce ciel intolérable, il connaissait l’endroit des coulures, les mêmes façades d’un bout de l’hiver à l’autre, pointues et obliques, inattendues. Le ciel coulait aussi, par gouttes inépuisables qui provoquaient la crue des rues et des impasses aussi bien que l’étiage des existences du trottoir. Il n’y avait rien dehors et puis soudain le ciel s’illuminait, l’air transportait des chocs contradictoires, le vent se stabilisait à la hauteur des halos qui fleurissaient en bivouac, il entrait dans la chambre par petites lampées, il nourrissait cet intérieur déjà peuplé par des vents contraire à la réalité et Pierre, muet et poltron, assistait à ces luttes en amateur d’ombres propres, ne les expliquant pas, ne voyant plus aussi distinctement que tout à l’heure le dessin atrocement ressemblant des feuillages qui alourdissaient sa vision s’il mettait le nez à la fenêtre pour mettre fin à sa douleur de n’exister que par rapport à cette habitude de la nuit. Sa mère montait pendant le feu. Il ne la regardait pas. Elle portait le verre dont il buvait le contenu presque goulument, en tout cas bruyamment, se remplissant de ce bruit qui entrait en lui et s’y apaisait aux antipodes de son angoisse. Ce feu était en train de supprimer des vies. Sa mère lui offrait des mains vides et il les pétrissait. Cela pouvait durer des heures. Ou ne pas durer et elle venait pour rien même s’il lui demandait de rester, parce que les mains étaient aussi devenues une habitude. Puis la nuit retournait au silence. À l’aube, un aéroplane planait dans l’air. Ce rapetissement le fascinait. L’air. Les plans de l’air, l’aile en sustentation, le poids de l’homme comparable à celui d’un insecte. Il se pencha à la fenêtre. La voiture était attelée. Il avait oublié que c’était le jour où Constance le quittait. Il avait suffi d’une nuit. Ou d’avoir réussi à ne plus y penser.

 

 

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