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21 - Minuit vingt (Jules) & ... (Pierre)
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 Article publié le 28 juillet 2024.

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Jules parlePierre écrit

Minuit vingt

Jules

 

— Vous savez pas faire de la trottinette ! Arrrgh ! C’est embêtant… On y va toujours en trottinette. Personne n’y a jamais vu d’inconvénient. Mais enfin… si vous savez pas en faire… Faut qu’je voye ça avec la Direction.

Cinq minutes plus tard, une Mongole de cinq d’âge consent à me prêter sa trottinette tricycle, un modèle japonais qu’on peut lui parler dans n’importe quelle langue. J’y parle : elle se met en position et je lui grimpe dessus, que si j’étais pervers j’y prendrais du plaisir, mais ça m’amuse pas d’y aller en trottinette, surtout que ça fait pleurer la petite Mongole qui a peur de ne plus la revoir, sa trotti, si je la casse ou si elle en est privée parce qu’elle fait chier. J’ai pas bien compris ses raisons, mais je suis pas parti sans tirer la queue de cheval, ce qui a agacé mon guide, un Mongol carré comme un tonneau en plan. Cela dit, même avec trois roues, je suis pas à l’aise sur cet engin sans suspension ni rien pour s’asseoir. Le pilotage est automatique, ce qui me file une angoisse que j’en ai eu des pires, mais pas devant tout le monde, ou rarement. Le boyau est le même. L’éclairage s’allume au passage et s’éteint derrière, ce qui fait que c’est noir devant comme derrière. Je voyagerais dans l’espace que ça serait pas pire. Mon guide, qui file devant moi, se retourne de temps en temps pour constater que je m’accroche, mais j’ai pas le choix, je maîtrise ni la vitesse ni la trajectoire et j’ai pas la possibilité de revenir en arrière comme il fait Mandale en projection à la demande de son rare public. Combien de temps ça va durer, on m’a pas dit. Le guide m’a secoué la tronche alors que je m’en servais pour dormir. J’ai même pas eu droit à un petit verre matinal, mais j’étais pas en mesure de vous dire si c’était le matin ou autre chose que je préfère pas savoir maintenant que c’est fait. Le mec m’a plongé la tête dans le lavabo qu’il avait rempli d’une eau qui avait déjà servi mais qui était savonneuse et par conséquent parfaitement conforme aux normes d’hygiène corporelle en vigueur dans ce pays que je commençais à me demander si j’y étais ou si je servais de sujet d’expérience à une obscure organisation agissant pour le compte d’une autre encore plus noire. Des fois on croit passer ses vacances de Parisien au Pays basque et on est en train de s’emmerder dans le Massif central. J’avais déjà vécu ça, mais sans vodka. À peine que ma tête refit surface, le guide m’a informé que je devais me présenter à jeun parce qu’on me soupçonnait de diabète. J’ai pas compris et ça m’a frustré, à tel point que la petite Mongole qui me cédait sa trottinette nippone m’a inspiré aucune compassion. Je lui aurais même botté les fesses pour qu’on en mette une autre à la place, mais c’était pas possible parce que les autres petites Mongoles avaient des trottinettes à deux roues, que je savais pas en faire et que c’est pas ma faute si on m’a pas appris quand j’avais l’âge.

— Maintenant vous la fermez et vous montez dessus ! grogna mon guide à un certain moment que je saurais pas situer dans la recherche du temps perdu.

Je suis monté dessus. Je veux pas insister sur la technique, mais monter dessus un engin qui n’est pas à la taille de l’utilisateur désigné, c’est pas gagné. D’autant que la petite continuait de m’emmerder et tititi et tatata ! On avait même pas besoin d’appuyer sur un bouton.

— T’es con ou quoi ? me dit la morveuse en se dandinant comme si elle avait déjà vu ça quelque part. Parle-lui !

— J’ai jamais parlé à une trottinette !

— Ya toujours une première fois !

— Qu’est-ce que j’y dis… ?

— Dis-lui que tu l’aimes.

— Mais c’est Myriam que j’aime.

— Appelle-la Myriam !

Réplique qui a amusé le guide qui était de la même couleur mais en moche comme peut l’être un tonneau qu’on sait pas encore ce qu’il y a dedans ni si on va en profiter pour le vider sans s’en aller avec. Il a tapoté le petit cul culotté de laine et elle s’est envolé comme elle était venue, au réveil.

— Vous avez compris ? me dit-il.

— Et si elle m’écoute pas… ?

— Elle écoute si vous avez compris. Dans le cas contraire…

J’ai pas eu le temps d’entendre la suite du mode d’emploi. J’avais qu’un pied dessus mais ça a suffi à m’emporter. C’était le même boyau. J’étais encore tout humide de ma toilette. Le guide filait devant moi. De temps en temps…

— Vous avez bien dormi ?

La question qu’on m’avait pas encore posée. Qui qui parle ?

— Ne vous inquiétez pas, sir Ben. C’est moi… Palo… Vous vous rappelez... ?

— Vous avez pris la forme d’une trottinette… ?

— On peut voir ça comme ça… Dites-moi, sir : profitons du pilotage automatique pour revenir sur les termes du contrat qui nous lie…

— À mon détriment, je suppose…

— Que non ! Qu’allez-vous imaginer ? Au contraire !

La première fois qu’on me propose de changer les conditions de mon humanité sans me foutre dedans. J’y croyais pas et pendant que je séchais, j’ai allumé une cigarette comme quand j’allais au cinoche pour voir les rushes non montés de Mandale. Pratiques ces trottinettes qu’on a pas besoin des mains pour s’en servir, juste des pieds et encore suffit-il de poser les pieds dessus, la bite à l’air ou comme on veut. Je vous laisse décider.

— Vous nous devez encore un peu d’argent, certes, mais ce n’est pas la question. Nous en reparlerons un de ces jours quand vous irez mieux. N’est-ce pas que vous irez mieux quand vous aurez rencontré votre arrière-grand-père… ?

On en venait pas au fait, comme d’habitude quand je me suis fait avoir et que j’ai plus rien en banque. Yavait pas de paysage non plus. Faut dire que les images que Mandale aurait pu tourner cette nuit-là n’existaient pas. Souvenez-vous : il avait oublié sa caméra à l’hôtel. Il n’était donc pas possible de témoigner autrement qu’en parole de la mort de Dédé le gros et de la condamnation de Dodo le laid juste avant qu’on est entré dans la nuit Mandale et moi. Bat Bat nous avait pas laissé le choix. En plus j’étais pas venu pour ça.

— Voilà de quoi je souhaitais m’entretenir avec vous, profitant de ce voyage en trottinette.

— Si on s’arrêtait pour prendre un verre ?

— Oh la la ! Vous savez, les gargotes, sur les routes mongoles…

— Vous avez pas une bouteille sur vous ?

J’ai ouvert un casier mais c’était pour la batterie, une sèche qu’ya rien dedans. Ça m’a mis en rogne que j’ai pas pris mon sac de voyage à double fond. Mais au saut du lit le guide m’avait pas laissé le temps d’y penser. On est sorti de là en vitesse, que j’en avais la gueule enfarinée avant fermentation.

— Je regrette moi aussi de ne pas y avoir pensé… dit Palo que sa voix sortait de je savais pas où mais que ça sortait et qu’yavait donc un dedans qu’il fallait que j’en trouvasse l’entrée même si je me doutais que sans clé je finirais par perdre le sens de la mesure et la trottinette de la petite Mongole, toute jolie qu’elle était, ne pourrait pas échapper au combat, même si je l’avais pas gagné d’avance.

Mais je me tus. Je me suis mis à penser à autre chose des fois que Palo sût lire dedans. Bref, il regrettait que j’aie rien à boire pour la route et il se confondait en excuses toutes plus commerciales les unes que les autres. Il allait bien finir par me dire ce qui l’amenait entre mes jambes que j’avais un peu pliées pour pas perdre un équilibre que j’ai toujours su précaire, que même une fois le docteur m’a demandé qu’est-ce que je ferais si je le perdais. Je sais plus ce que j’y ai dit : mais on m’a enfermé quand même : c’était du temps où on rigolait pas dans la prison d’Urga. Ça m’a rendu fou pendant des jours, cette idée que je l’avais trouvée dans un wikipéda que même Mandale ça l’a rendu malade, au point qu’il voulait plus rêver tout seul.

— Intéressant, dit Palo. Mais ce n’est pas du prix dont je souhaite discuter avec vous puisque je vous ai sous la main.

C’était donc comme ça qu’il m’avait, le salaud. J’avais payé pour rencontrer mon arrière-grand-père et il cherchait à mégoter au nom de l’économie d’entreprise pour que je demande à mon grand-père, que c’est pas la même chose, ce qu’il pensait de son papa qui avait traversé la Grande guerre en touriste de l’enfance, comme si ce temps n’avait pas changé les perspective de Proust sur le terrain de la technologie reine des temps à venir. J’avais pas de table pour taper du poing dessus, que j’y tape jamais, même si j’ai des raisons, si on m’invite. Mais il m’invitait pas, le Palo : il s’imposait et j’avais encore sommeil.

— Non, non, non ! fit-il sans que je voie comment il faisait pour le faire vu qu’il était dedans la trottinette et que je savais pas comment y entrer sans en sortir.

Dans quel pétrin elle m’avait mis, la môme ! Et je parle pas de ce que j’ai entre. On ralentissait pas pour que j’en profite. Mais qui ne nourrit pas de vains espoirs quand la guerre est finie ?

— Vous aurez droit à un petit verre de vodka quand ce sera le moment, dit une voix que c’était pas celle de Palo.

— Myriam… ?

On entendait plus que le roulement des roues. Devant, le guide ne se retournait plus, comme si on l’avait informé des derniers paramètres ou qu’il s’en foutait. J’ai tapoté le guidon comme on frappe à une porte.

— Qui c’est qu’est dedans ? C’est toi, Myriam… ?

Rien. Pas une réponse que j’en étais réduit à en inventer une pour me calmer des nerfs que j’arrivais plus à peser sur le plan littéraire. Il avait bien fui la guerre, mon enfant arrière-grand-père, pour entrer chez les gens sans les contraindre à en sortir. Mandale n’avait pas filmé la scène, toujours pour la même raison : sa caméra était restée à l’hôtel parce qu’il avait peur de la rouille. Vous pouvez pas savoir comment ça le rendait fou, l’oxydation. C’était peut-être pour ça qu’il montait pas. Allez savoir. Mais j’ai jamais émis cette hypothèse que dans ma tête où ce qui s’y passe ne regarde que moi, mais alors avec un regard que celui de Chucky c’est rien à côté. Ça m’était jamais arrivé de monter sur une trottinette que j’avais pas besoin de savoir en faire avec cette idée que ça allait me rendre fou que quelqu’un était dedans et que ça pouvait être n’importe qui pourvu que ce soit quelqu’un. De quoi ça voulait discuter à propos du contrat ? En quels termes que j’avais signés sans le savoir ?

— Vous étiez bien en train d’écrire un roman dont le personnage principal était votre arrière-grand-père que vous ne pouvez pas avoir connu…

— J’avais pas l’âge de connaître… définitivement.

— Alors ça ne compte pas.

— Mais plus tard ça m’a inspiré. Et je savais toujours pas faire de la trottinette.

— Sauf s’il s’agit d’un tricycle…

— Je la connaissais pas, moi, cette Mongole de cinq ans ! Je me souviens que de négresses et de fatimas. Yavait longtemps que les caracoles et les portuguinhos s’étaient fait oublier. Et je parle pas des pollacks ni des ritals. Manquaient plus que les mongoliens ! Qu’y paraît que les mecs c’est des trisomiques et les filles des translocationiques. Comme si yavait une différence entre un musulman et une musulmane à part que c’est pas le même sexe et que même Dieu y reconnaît sans se faire taper sur les doigts qu’yen a un qu’est plus sexuel que l’autre et qu’il a pas besoin de se voiler pour ça. C’est la loi du tricycle : ya toujours une solution même si c’est pas un problème.

Toujours est-il qu’on arrivait pas. Je parlais à une trottinette, circonstance qui me servirait un jour à diminuer ma peine, que j’ai beaucoup pleuré quand on m’a dit que j’étais venu pour rien. Même Mandale le savait avant qu’on se laisse convaincre de monter dans l’Iliouchine à destination de Moscou où nous attendait le Transsibérien.

— Vous avez voyagé à bord du Transsibérien !

— Que si j’avais voulu j’aurais pas pu. Des jours que ça a duré. Et Mandale frottait sa caméra pour qu’elle rouille pas. Moi j’avais pas de problème d’érection et Myriam en profitait pour regarder le paysage qu’elle trouvait « grandiose ». Tu parles d’une grandiosité ! De la neige, pleins de trucs raides qui voulaient pas fondre, des bêtes que je me demandais si je les inventais tellement la vodka était frelatée et des Russes qui parlaient parigot mieux que moi. Je vous conseille pas le voyage qui, vous le savez maintenant, se termine sur une trottinette que si vous savez pas en faire et qu’ils ont pas sous la main une petite Mongole que le papa il a résolu le problème en s’adressant à l’industrie japonaise de la roue, vous êtes bon pour y aller à pied, en 14-18 !

— Mais on n’a pas envie d’y aller, sir ! En trottinette, ni à pied !

Quelle révélation on me faisait alors que j’étais à un jour de marche forcée de l’endroit où mon arrière-grand-père a retrouvé ses os ! Non mais des fois !

— Vous pouviez pas le dire avant, non ?

— C’est justement ce que j’allais vous proposer de discuter, sir…

Palo Alto reprenait le focus. Et sans se montrer. Il était quelque part dans la trottinette et j’avais aucune idée de comment on faisait pour y entrer sans se coincer la peau dans un détail imprévu par le scénario que Mandale y travaillait sans. Et je parle pas que de ma surface scrotale. Que j’ai l’anale pas moins sensible aux variations de pression. Ah ça m’embêtait cette histoire de je veux pas y aller en 14-18 que c’était justement là que je voulais qu’on se retrouve, autour d’une vodka si c’était pas trop demander.

— Pour la vodka, sir, vous pouvez compter dessus. Importée de Russie et c’est la même que la soviétique, croyez-moi. Mais la clientèle n’éprouve plus le désir d’aller en 14-18 où votre arrière-grand-père s’invente une littérature romanesque qui n’est plus, avouons-le, en phase avec notre temps, celui des mutations et des hasards de l’existence qui font de nous des consommateurs éclairés…

— Éclairés par l’éclairage, monsieur Alto ! Vous oubliez de le préciser. Alors que mon aïeul se servait de sa propre chandelle, pas si éloignée que ça de l’invention d’Edison revue et corrigée par monsieur Villiers qui a réussi, malgré tout, à ne pas se laisser emprisonner dans la peau de son propre personnage comme la sœur Sourire.

— Certes… La chandelle brandie dans la nuit des temps… Alors que nous sortons dans la même nuit pour aller au cinéma…

— Raison pour laquelle Mandale y monte pas !

— Voui ! Mais Mandale n’a pas envie d’aller en 14-18 pour dire coucou à votre arrière-grand-père ! Il n’est pas venu pour ça.

— Alors là vous m’en bouchez un coin… Il serait venu pour quoi faire, le Mandale, si c’est pas pour filmer l’évènement que c’est la première fois de l’Histoire qu’il est prévu que ça arrive vraiment… ?

— Comme vous dites, sir : autrement dit : si ça arrive…

Des fois on vous annonce que vous allez mourir demain et la trottinette continue comme si demain c’était hier et qu’on veut pas autre chose que revoir sa Normandie.

— Me dites pas que… commençai-je comme si je savais que je pouvais pas continuer sans perdre le sens de la vue.

— Vous pouvez y aller si vous voulez, continue Palo Alto qui a les moyens de pas s’arrêter si on le met en boucle.

Mais le paramètre du while n’est pas donné. Qu’est-ce que je fais quand on y est ?

— Sans fable ni témoignage, il y a peu de chance que…

— Vous voulez dire que je peux parler à une trottinette ?

— Vous pouvez.

— Je lui dis « arrête » et elle s’arrête ?

— C’est dans le contrat.

— Et « retourne d’où on vient » et on y va.

— Comme si rien n’avait changé. Le contrat…

Nach Paris !

Qu’est-ce que j’avais pas dit ! Putain de trottinette japonaise qui comprend toutes les langues, même celle de Hitler ! Aussi sec elle enclenche la marche arrière et le film de Mandale, qui n’est pourtant pas monté, se déroule dans l’autre sens, à la même vitesse et avec le même arbre à came qui n’a plus aucun intérêt aujourd’hui qu’on s’en fout de Lumière, d’Edison et de Mandale. J’allais me retaper le voyage, mais vers le premier chapitre qu’est pas le plus marrant car à l’époque que j’en parlais pas encore j’avais pas de quoi payer la vodka du jour que Myriam se crevait à la tâche pour en limiter la consommation. N’étais-je pas moins malheureux sur ma trottinette ? Même si je savais pas où j’allais ? Ni où se trouvaient les os de mon arrière-grand-père.

 

Elle devait s’appeler Normandie, parce que je l’ai revue. Elle se tenait plus de joie. Même la trottinette s’est mise à dinguer. Et sans musique que j’en avais pas sur moi. Son papa était au boulot sinon il aurait été content lui aussi. Yavait toujours pas de vodka de prévue. Et je reconnaissais pas Paris. Ou alors les Mongols avaient envahi le bassin. Comme si on en avait pas assez des étrangers qui sont pas tous boulangers. Normandie est montée sur la trottinette pour me montrer. Mais j’étais pas dupe de ce cinéma mongol. Mandale m’avait prévenu qu’à force de monter, il était descendu, mais pas assez pour remporter une palme. Seulement il était toujours pas là pour filmer. Et je me retrouvai seul avec une petite Mongole que je savais pas quoi en faire ni d’ailleurs comment on s’en sert.

 

*

*  *

 

C’est comme ça que ça a commencé : je rentrais à la maison après en être sorti mais je me souvenais plus à quelle heure. Des fois je suis matinal et des fois c’est la nuit que ça se passe. On est pas maître du temps. Des années que je m’en fous. Il peut passer que je fais rien contre. Je me suis habitué à rien faire. Ça me fatigue plus comme au début que j’avais pas l’habitude. Alors me demandez pas quelle heure il était. Et quand je rentre à la maison, Myriam me dit :

— Qui c’est, celle-là ?

On a pas de sang mongol dans la famille. Comment j’expliquais que je rentrais à la maison avec une petite Mongole qui avait perdu sa trottinette et qu’à force de la chercher elle savait plus où elle habitait ?

— J’explique pas, dis-je. Je l’ai trouvée. J’allais tout de même pas faire semblant de pas l’avoir vue. Elle chialait tellement que j’ai eu peur qu’on m’accuse. On a pas de sang roumain dans la famille.

— Comment que tu t’appelles, petite ?

— Normandie.

— Ah que voilà un nom bien français ! m’écriai-je.

La bouteille de vodka était vide.

— Tu sais plus où tu habites ? continuait Myriam qui a plusieurs flics dans son sang. C’est loin d’ici ?

— Je sais pas, fait la gamine.

— J’y ai déjà posé ces questions, dis-je sans allumer la télé.

— T’as jamais su les poser, les questions ! peste Myriam qu’a jamais su y répondre.

La gamine est en train de grignoter un quignon duraille. On voit qu’elle sait ce qu’elle mange. J’essaie d’expliquer comme à la télé :

— Je savais pas que les Mongols y zavaient des touristes...

— Qui n’en a pas ?

— Tu veux dire : pourquoi qu’on est pas touriste, nous ?

— Moi je trouve qu’elle parle bien français pour une touriste.

— Ouais, mais elle sait ce qu’elle mange.

Je sais pas si la môme suivait le fil de la conversation, mais elle acheva le quignon sans en dire plus.

— Ya plus qu’à appeler la police, dit Myriam.

— T’es dingue, non ?

Les flics. Chez moi. Comme s’ils avaient besoin de voir ça. Et j’avais aucune envie d’y aller les voir, que j’ai déjà vu et que ça m’a pas inspiré.

— Vas-y toi, dis-je. Et qu’Allah t’accompagne !

Va savoir, mais ça l’a fait rire, la petite Normandie. Elle recueillait des miettes sur la table avec la pulpe de ses petits doigts de fée qu’elle mouillait du bout de sa langue.

— Ya pas une mosquée, dans le coin… ? dis-je comme si j’évitais tous les jours de passer devant, des fois qu’il me prenne l’idée de me renseigner sur comment qu’on terrorise, une idée que des fois elle me prend comme si j’avais envie de passer à l’acte moi aussi.

— On va aller se promener un peu, toi et moi, dit Myriam. Comme ça, si tu reconnais quelque chose, tu me le dis, d’accord ?

— Je reconnaîtrais ma trottinette entre toutes !

Encore une que quand elle a une idée où je pense, elle l’a pas dans ce qui sert pas à penser. Commençait à m’agacer, la Normandie. Que j’y ai jamais mis les pieds. Et jamais bouffé leurs légumes. Une terre charnelle de plus dans les tiroirs de la poésie qu’on ne lit plus de nos jours. Myriam s’est mis son chapeau et elle est sortie avec la gosse tenue par la main.

— Si ça se fait, me dit-elle avant de refermer la porte, c’est pas une Mongole.

Voilà comment ça a commencé. Si vous le saviez pas, maintenant vous êtes en possession de l’hypothèse qui m’est venue à l’esprit alors que j’étais en train d’écrire un livre sur mon arrière-grand-père. Mandale s’amena une heure plus tard. Il avait croisé Myriam et ils avaient eu une conversation à propos de la petite Mongole qui prétendait s’appeler Normandie et qui n’avait pas répondu à la question de savoir si la mosquée du quartier était surveillée.

— Elles le sont toutes, surveillées, dit Mandale en ouvrant la bouteille qu’il n’oublie jamais de monter avec lui s’il est pas venu pour rien.

Des jours que j’en avais pas bu ! Le bien que ça me fait chaque fois ! J’en ai presque oublié ma Normandie ! Mandale a envie de la filmer en train de faire de la trottinette. Mais sans trottinette, ça va être difficile. Surtout si Myriam revient avec.

— Elle doit habiter tout près, dit Mandale pour m’encourager à plus y penser.

— On peut aller loin en trottinette si on sait en faire. Que même moi j’en ferais si c’était un tricycle.

— Les gosses savent faire avec deux roues. Toi aussi tu saurais si on t’avait appris. Mais on va pas revenir sur les défauts de ton enfance. Et comment que ça a continué que même aujourd’hui tu sais pas en faire.

— Avec trois roues je peux !

On en a discuté des heures, de cette troisième roue. Et on n’a pas avancé. Sauf que la bouteille ne contenait plus rien et que Myriam tardait à donner des nouvelles de ses investigations sans flics ni travailleurs sociaux. La nuit commençait à peine quand elle est revenue. Avec Normandie dans les bras. Endormie tellement qu’elle l’a mise au lit, le nôtre parce qu’on en a pas d’autre.

— Et si elle pisse dedans ?

— Elle pissera pas si tu couches chez Mandale.

Une invitation à pas être là pour en témoigner. Je la connais, la Myriam. Elle a eu le temps d’y penser en baladant la gosse dans le quartier, évitant de passer dans la rue où la mosquée diffuse ses messages de paix et de prospérité. On est allé chez Mandale qui habite un rez-de-chaussée entre deux garages remplis de cochonneries que c’est pas la peine de se demander qu’est-ce qui pue donc tant. Il avait deux bouteilles. Avec des bouchons qui se vissent, comme en Mongolie.

— Qu’est-ce que t’en sais si les bouchons se vissent en Mongolie ?

— C’est écrit dans le prospectus.

— T’as été à l’Agence… ?

— Faut que je le finisse, ce putain de bouquin !

— Mais ton arrière-grand-père n’a jamais foutu les pieds en Mongolie…

— Peut-être qu’il est mort avant. On a acheté les billets.

— Et Normandie ?

— On la ramène chez elle.

— Sans sa trottinette !

La porte donne sur la rue, comme si on y était même quand elle est fermée. On saluait les passants tant qu’on pouvait. Après, quand on peut plus, on salue plus. Mais à cette heure de la nuit, ya plus d’passant. J’espérais que Myriam n’allait pas me confier la mission de retrouver la trottinette.

— On part pas sans trottinette en Mongolie !

— Mais ils en ont des tas de trottinettes en Mongolie ! Tellement qu’ils savent pas quoi en faire.

— Ouais mais c’est pas la trottinette de Normandie !

— Tu dis ça parce qu’elle a trois roues et qu’on a déjà pas les moyens d’en payer une à deux roues… Tu t’fais mal avant que ça devienne plus grave. Je te connais, ma Myriam !

Et puis je me mettrais à chialer, mais pas trop fort pour pas réveiller Normandie qui dort à notre place. Mandale voudrait filmer ça. Mais sans montage, ça voudra rien dire, mon pauvre ami !

On s’est couché vers les trois heures du matin, à l’heure où je bande sans savoir pourquoi. Mandale s’est endormi avant même de se coucher. J’en ai profité pour lui piquer le coussin et je me suis plongé volontairement dans le rêve que j’y suis pas pour rien s’il existe à peu près comme je l’ai inventé avant de muer. Mais je me suis éveillé avant. Si Myriam continuait de me faire chier avec sa Normandie, je pouvais dire adieu à la Mongolie. On n’avait que deux billets et droit qu’à un bagage pour les slips et les livres de chevet. On trouverait le reste sur place. Ce qui ne résolvait pas le problème posé par Normandie. D’autant qu’elle voulait pas se séparer de sa trottinette. Alors même qu’un roumain…

En Mongolie ya que des Mongols. Ce qui fait qu’on s’y sent étranger. Ya pas d’mal à se sentir étranger si on est pas chez soi. Mais étranger chez soi. Je sais pas ce qu’en pensait mon arrière-grand-père.

— Tu vas pas mettre ça dans ton bouquin… ? dit Mandale.

— J’en ai marre de pas y mettre ce que je pense !

Une colère de bon matin. Mais rien à voir avec le concept d’immigration. Je rentrai chez moi, une fois de plus, et je me demandai ce que j’allais y trouver.

 

*

*  *

 

Oulan-Bator – Hôtel Rosa de Lima

 

Je sais pas si vous suivez, mais pour moi ça se complique. Je suis revenu. À cause de la trottinette. Le guide me confia, tandis qu’il la remettait à sa toute jeune propriétaire, qu’on était tout près du but quand le système a foiré. Il a eu du mal avec sa propre trottinette, une deux roues dernier cri, qui s’est débattue un bon moment avec des injonctions contradictoires alors que la trottinette que je chevauchais était déjà en train de rebrousser chemin malgré les cris de Palo Alto qui est toujours malade s’il est pas dans le sens de la marche. Et quand enfin il a réussi à retourner la situation, mon guide n’a pas pu maîtriser la vitesse de croisière et je l’ai perdu de vue. Je me suis retrouvé seul sur la trottinette, avec Palo Alto qui dégueulait dans le haut-parleur et sans rien à boire pour en dire plus. Une heure plus tard, comme dirait Michel Butor, le quai s’annonça par une clôture pleine de gouttes de rosée. La trottinette ralentit. La traversée du tunnel, si on peut appeler ça comme ça vu qu’on était dans un boyau à cent mètres sous terre, m’avait couvert d’escarbilles et de feuilles mortes. On m’attendait, évoquant en sourdine le système du docteur Tarr et du professeur Fether. Pedro Phile, en djellabah à poil dessous, avait posé sa main caleuse sur la tignasse hirsute de Normandie qui, toute joyeuse, applaudissait. La trottinette stoppa. Myriam me regarda comme si j’étais pas encore totalement de retour d’une tentative de voyager au-delà du possible, comme si mon arrière-grand-père n’avait jamais existé. Allez lui faire comprendre que si j’existe, c’est parce que j’ai un arrière-grand-père.

— Et même deux, dit Normandie.

Je comptais sur mes doigts. Cette chipie venait de jeter le trouble dans mon esprit alors que j’étais pas encore arrivé et qu’elle pouvait jouir pleinement de sa trottinette. Myriam avait pensé à moi. La première gorgée produisit pas l’effet attendu alors que j’ai une sacrée expérience de cette attente. Sans compter les années que je l’ai. Puis la deuxième fut remise à plus tard car nous étions attendu chez Palo Alto qui se remettait de son mal des transports. Je prévins Normandie :

— Il a vomi dedans. Fais gaffe que ça sorte pas par un trou.

— Ya pas d’trou dans ma trottinette !

— C’est ça. Ça m’a manqué. Et maintenant que j’en ai plus besoin, va yen avoir des trous. Et le vomi de Palo Alto va te sortir droit dans la gueule.

Comment qu’on parle aux gosses. Et comment qu’on les fait rire ou pleurer. Myriam m’a attrapé par le colbac et, sans trottinette, on a quitté les lieux, que c’était comme une gare avec des voyageurs que je connaissais pas et un chef qui agitait la langue comme on fait quand on parle aux autres et qu’ils obéissent dans la même langue. J’aime pas la littérature. Je devrais pas dire ça, parce que mon arrière-grand-père l’aimait et qu’il me dirait finalement comment et pourquoi. Mais j’en étais loin, de lui et de la dernière page du bouquin que je voulais consacrer à ses os ou à sa poussière si le temps l’exige.

— Faut vous calmer, Jules, me conseilla Pedro Phile.

— Mais je suis calme, mon vieux ! Ya pas plus calme que moi. Je maîtrise.

— On dit ça… fit Myriam.

Toujours prête à me foutre à poil quand j’ai pas envie et que les autres sont venus pour ça. Pedro Phile me retint. J’en avais marre des trottinettes. On est entré dans une pièce sans rien dedans sauf Mandale qui remontait le ressort de sa Bolex. Il avait le front couvert de gouttes comme s’il pleuvait.

— Je sais que ça vous embête de pas me voir, dit Palo Alto, mais le système est têtu. Détendez-vous et prenez un verre.

— Je sais pas si vous faites bien… intervint Myriam.

Mandale avait déjà bu et ça lui avait rien fait. Pourquoi que ça m’aurait fait à moi ? Pedro Phile me retenait toujours.

— Si on en venait aux choses sérieuses, suggéra Palo Alto.

— Y s’rait temps, grogna Mandale.

— Vous dites, monsieur Mandale ?

— Je dis que c’est de l’eau et que mon ami Jules craint la rouille lui aussi.

Rire de Palo Alto. J’en dirai pas plus sur ce rire parce que sinon je vous en mets cinquante pages. Et on en a pas le temps. Je tapotai la main un peu trop ferme de Pedro qui me tenait par le poignet. Normandie jouait à la marelle avec Julio que je connaissais pas mais à qui je souhaitais la bienvenue comme si j’étais chez moi. Il cligna de l’œil. C’était la première fois qu’il jouait à la marelle en trottinette, reconnaissant qu’avec trois roues c’est plus facile, même s’il savait en faire avec deux. Palo Alto cessa brusquement de rire. Yavait pas de lavabo en vue, ni eau savonneuse et usagée dedans. J’étais pas dans ma chambre, que j’en avais une pour moi tout seul si je voulais. Mais le voulais-je ?

— Reconnaissez, sir, qu’on y était presque…

— Si ça n’avait tenu qu’à moi, on y serait en ce moment que je suis en train de vous parler d’autre chose.

— Prêt à tenter de nouveau votre chance ? Nous sommes au XXIe siècle et Allah est grand, comme disait le vieux de la Montagne.

Mandale leva son pouce, mais discret, et Myriam l’attrapa au vol. Il poussa un petit cri comme quand il se le coinçait dans la manivelle. On sentait que ça agaçait Palo Alto, mais le système devait être en train de lui caresser l’anus, car il rectifia nettement la tessiture. Il devait avoir sous la main un tas de potards graphiquement représentés sur son écran. J’en avais un comme ça, à Paris, mais en moins noble. Pedro Phile relâcha un peu son emprise. L’injection commençait à m’inspirer un remake de La vallée du bonheur en Mongolie. J’y avais amené Normandie, que ça lui avait plu et que depuis elle voulait chanter dans une comédie qui mettrait en valeur ses qualités asiatiques, comme si c’était de la qualité toutes ces merdes qu’on est obligé de bouffer pour pas crever de fin. Oui, j’ai écrit fin. Et sans plein ni délié. Le sergent Major m’a tué. Et sans erreur judiciaire.

— Calmez-vous, Jules, réitéra ce bon vieux Pedro Phile. Je vous ai mis de côté une petite gâterie. Vous m’en direz des nouvelles…

Et finir dans une boîte mongolienne avec un seul trou pour tout faire. Ça remplacerait jamais le chat à neuf têtes que Myriam avait ramené de je sais pas où que c’est forcément pas loin parce que les voyages ne sont pas donnés.

— Vous aimez notre ville ?

— C’est elle qui m’aime. Mais je veux pas d’enfants.

Le système riait à la place de Palo Alto qui ne cachait plus comment que je les mettais en pelote, ses nerfs.

— Jules, votre séjour n’est pas élastique. Il a un début et une fin.

— Ouais, fit Myriam.

— Nous sommes plus près de la fin que du début.

— Ouais !

— Ce qui serait bien, c’est que vous cessiez de compliquer les choses…

— … au point de compliquer qu’on comprend plus rien !

Myriam dixit. Elle se lâchait. À des milliers de kilomètres de Paris. Alors que j’avais des cadavres sur les bras et que je les avais pas sur la conscience.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là… ? rumina-t-elle en tentant de bousculer Pedro Phile qui m’enveloppait dans sa houppelande.

Vous allez pas me croire mais yavait un petit homme tout nu dedans, que si j’avais eu l’esprit ailleurs, je lui aurais pas donné dix ans.

— Marre j’en ai de pas passer les vacances de rêve que j’ai participé à 90% de ma propre poche !

— Je regrette pas mes 10%... dit Mandale qui a pas l’impression de me trahir.

— Hé bé ! fait Palo Alto.

Il ajoute pas « on va tout savoir » mais c’est tout comme. Même Normandie me savait pas aussi démuni devant la réalité. Elle est descendue de sa trotti et Julio fait la béquille en me regardant d’un air contrit.

— Vous voulez l’écrire, oui ou non, ce bouquin sur votre arrière-grand-père qui, je ne vous l’apprends pas, vous attend quelque part dans le Temps !

— Il hésite, dit Mandale comme s’il avait honte d’être le meilleur de mes amis.

— Avec ce que j’ai payé ! Mais je m’en veux pas !

Pedro Phile me libère. Ma main retombe lentement. Et, contre toute attente, c’est sur la petite bite qu’elle s’attarde. J’en ai eu une comme ça. J’avais le même âge. Et personne ne s’en servait. Il en a de la chance, ce petit !

— Je lis sur votre visage (logiciel de reconnaissance faciale à l’appui) que vous êtes maintenant parfaitement tranquille (dit le système).

— Comme si j’étais en train de me branler, m’sieur. Mais ce que j’active, là, c’est pas à moi.

— Jules !

Elle va croire que je le fais exprès. J’ai jamais fait exprès. Ou alors sans faire exprès, comme dit Mandale quand ça arrive en sa présence. Le bonhomme gémit. Pedro Phile lui ferme la bouche avec sa grosse main qui a servi dans la marine de pêche. Normandie remonte sur sa trottinette. Elle veut voir. Elle a jamais vu ça. Pedro Phile ôte son chapeau et le pose par terre.

— Non mais je rêve ! expire Myriam qui lève ses bras au ciel.

— Tout arrive, dit Mandale.

La Bolex manque de discrétion. La tourelle pivote, repivote. Mandale pose un genou à terre histoire de se positionner par rapport au petit bonhomme qui bafouille dans la paume de Pedro Phile. Enfin, la houppelande s’ouvre.

— Ya personne ! s’étonne Normandie qui cabre sa trottinette.

Rideau. Je remercie Pedro Phile qui m’a bien aidé.

— Hep ! dit Palo Alto. Vous n’avez pas dit pourquoi la Mongolie…

Pourquoi la Normandie ? fait Mandale qui coupe. J’ai trouvé le titre ! Encore grâce à toi, Jules !

Le voilà qui négocie avec Normandie une course vers l’hôtel de Pedro Phile (Rosa de Lima). Julio fait vroum ! vroum ! et passe devant. Myriam, les mains sur les hanches, dit « et moi qu’est-ce que je fous ? » et je l’arrache à la réalité qui a encore tenté de me la ravir.

 

 

...

Pierre

 

...

[ici, Pierre, de l’autre côté du Temps-miroir, ne sait pas quoi écrire...]

 

Ce commentaire ne figure pas dans l’original dont on peut télécharger le texte intégral sur le [site de l’auteur] (gratuit) et la version papier [chez Amazon] (482 pages, 19 euros).

La suite de cette "lecture parallèle" dimanche 28 août prochain. Bonnes vacances.

 

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