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 Article publié le 23 mars 2025.

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La sorte de discipline intérieure que tu vises s’insinue en toi qui n’en peux mais ; elle consent à se diffuser doucement, à la seule condition que tu lui laisses toute latitude. Lentement mais sûrement, elle infuse en toi à la manière d’un poison pris à la juste dose, mais qu’il faut avoir pris en excès de nombreuses fois auparavant.

Qu’est-ce donc qui te définit alors ? les excès dont tu t’es senti capable et dont tu t’en en quelque sorte rendu coupable aux yeux de certaines lois humaines ou bien le poison à juste dose que tu t’infliges et t’imposes pour la bonne marche de tes affaires ?

Ta discipline intérieure, soit la juste mesure en toute chose et à bonne dose d’une grande quantité d’êtres matériels et immatériels ainsi qu’un grand nombre d’actions, d’interactions et de réactions (idées, intuitions, nourritures terrestres, sexualité, rapports humains) implique tempérance et endurance, toutes qualités qui te font défaut.

Tu le sais d’expérience : si tu le pouvais, tu embrasserais tout ce qui existe sur terre et sur mer, sous la terre et sous les mers, dans les cieux et le cosmos.

Il te faut donc un corps étranger en la personne d’un poison pour créer en toi cette sorte d’équilibre instable par définition que tu appelles ton moi, faute de mieux

*

Je suis la plaie et le pansement, le poison et la potion et la portion d’univers malade qui dérive à travers temps.

Emplâtre et jambes de bois s’affolent en ma présence.

Je suis l’embâcle et la colonie de castors, le fouillis arbustif et la serpe d’or, le labeur et l’otium, l’opium des peuples et la langueur hivernale d’un étang pris dans les glaces.

*

Il faut avoir beaucoup tâtonné en soi comme on suit un corridor aux murs froids et humides, le long duquel il sied de toujours se tenir prêt à perdre pied dans un espace confiné à la géométrie inconnue-biscornue, un espacement indéfini, peut-être infini, dans lequel, fugacement, il faut se laisser flotter, un non-lieu grumeleux, spumeux, visqueux tout en aspérités à venir, tant les surfaces brunâtres abondamment suintantes paraissent vives à défaut d’être vivantes, indéfiniment sur le point qu’elles paraissent être de muter en quelque chose de futile peut-être, d’horrible plus sûrement, mi-créature fantasque et sautillante, mi-solide de nature inconnue, sorte de caillots de sang semblant être en train de se fossiliser ou inversement espèce de solide dur comme un cœur de pierre se couvrant de veinules violacées, lesquelles palpitent déjà, impatientes qu’elles sont peut-être d’irriguer ce cœur naissant ouvert-offert à une infinité de désirs plus mal venus les uns que les autres, dès lors qu’ils émaneront de toi seul.

*

Soi n’est pas le sol adéquat.

A soi seul rien ne se peut que des œuvres éparses ou puissamment liées qui requièrent impérativement la garde d’autrui.

Es-tu assez naïvement arrogant pour penser une seule seconde que tu ne dois tes pensées qu’à toi seul ?

Des plus intimes au plus exubérantes, des plus folles au moins audacieuses, quelles qu’elles soient, quelque forme qu’elles prennent, tu n’es jamais que leur béquille, et vous avancez ensemble cahin-caha sur le chemin de l’existence.

Au bord des routes nombreuses, les autres ne sont ni des lucioles insignifiantes ni des phares puissants ni de pâles réverbères mais des jalons, parfois des étapes, quelquefois même un puissant souffle qui te renverse, sans du tout désirer te voir chuter.

Parfois, tu te vois offrir un piédestal. Refuse-le avec la dernière énergie, car on peut te l’avoir offert pour mieux te voir en déchoir, outre le fait que tu n’éprouves nullement le besoin d’être distingué de cette façon, tout comme tu dénies à quiconque le droit de te distinguer de quelque façon que ce soit.

Faire fi d’autrui ou servir à autrui de faire valoir sont les deux écueils.

 

Jean-Michel Guyot

11 mars 2025

 

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Commentaires :

  Délié par Catherine Andrieu

Il y a dans Délié de Jean-Michel Guyot cette manière rare de dire l’intérieur sans l’emprisonner dans une forme close. Le texte glisse, se faufile, échappe aux cadres pour mieux saisir ce que le moi a de mouvant, de contradictoire, de profondément instable. Il ne cherche pas à cerner le soi, mais à l’observer en train de se faire, de se défaire, de se rêver – indocile.

Ici, la discipline intérieure n’est pas une posture morale. Elle est ce poison lent, pris à bonne dose, qui devient nécessaire à celui qui, trop souvent, s’est laissé déborder. Guyot dit avec une précision troublante ce besoin de règle qui ne vient qu’après la démesure, comme une brûlure réclame son baume. On sent derrière chaque mot le passage du corps, l’épreuve du désir, l’âpreté du vivre : il faut avoir chuté pour connaître la tempérance.

La langue est somptueuse, tourmentée, presque baroque parfois, sans jamais perdre sa gravité. Le texte s’épanouit en images organiques – caillots, palpitations, surfaces suintantes – dans un espace mental où la pensée avance à tâtons, comme dans un couloir humide et sans lumière. Le moi n’a rien de solide. Il est plutôt cette chose informe qui tente d’exister entre l’excès et la retenue, entre le désir d’embrasser le monde et la nécessité de se contenir.

Mais Délié ne se contente pas de sonder l’intime. Il ouvre un chemin vers l’autre, vers la conscience que tout ce que nous croyons nôtre est tramé d’altérité. Nos pensées, nos intuitions, nos élans – rien n’émane de nous seuls. Nous sommes béquilles pour nos idées, et les autres, loin d’être des ornements ou des menaces, sont ces jalons qui rendent possible notre avancée, cahin-caha, sur le sentier de l’être.

Guyot nous invite à refuser les piédestaux, à nous méfier des places trop hautes, des regards qui hiérarchisent. Il nous appelle à habiter ce déséquilibre essentiel où rien ne s’érige sans vaciller, où l’on ne peut que composer – en toute lucidité – avec ses failles.

Délié est un texte rare : à la fois dense et poreux, intime et universel, lucide et poétique. Il dit la traversée du moi comme on dit un voyage immobile, sous la peau, dans les zones grises de l’être. C’est une parole qui ne lie pas, mais qui délivre.


 

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