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Terrain glissant
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 Article publié le 13 avril 2025.

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L’usage de certains mots est délicat. Terrain glissant.

Mis entre de mauvaises langues, ils peuvent faire d’heureux ravages. Ce sont de petites bombes, lesquelles, mal employées, peuvent vous exploser à la figure, faire de vous une gueule cassée par la honte.

Visage rougi. Rouge qui laisse paraître l’embarras extrême de s’être mis dans de beaux draps sales à souhait, une situation bien scabreuse, juste ce qu’il faut pour que ça jase et glose partout autour de vous. Votre entourage, alors, vous presse de questions ou, tout au contraire, vous regarde de travers, avec un drôle d’air, comme si l’on soupçonnait chez vous, folle du logis à déloger humm miam miam ! une quelconque perversion digne d’intérêt.

Langue fourchue prise en flagrant délire, langue foutue mal fichue, langue déglinguée-dézinguée trahit la démarche dégingandée d’un cerveau blingbling qui déraille-défaille, se faisan, révèle, béante, une faille colossale appelée lapsus linguae ou lapsus calami, selon que l’on parle ou bien écrit.

Faille par où s’engouffrent le grand Autre présent en chacun de nous et qui nous surveille du coin de son œil torve et chassieux, bien à l’abri dans sa sage cage dorée, oh décent à souhait, je vous assure, et inodore et insipide, comme ce n’est pas permis.

« Faut bien vivre et respirer un peu », gémit le grand Autre à la nuit tombée, après une longue journée de labeur, « alors à défaut de vivre ma vie pleinement, au moins, je me procure des vies, et ainsi allègrement je vis et vois et bois par procuration. C’est confortable, et sans danger aucun, comme au théâtre où le seul risque que l’on court est qu’on s’y ennuie parfois : j’assiste aux pires horreurs sans en être ; j’y suis sans en être, je roule ma bosse dans la fange des autres et j’en ressors tout propre. La bonne conscience procure une joie indicible. »

Propre comme un fou neuf !

L’usage de certains mots est délicat, disais-je donc. Terrain glissant !

Prenez le mot sac, par exemple : on dira volontiers à un ami un tantinet cachotier : Allez, vas-y, raconte ! Vide ton sac ! mais imaginez que votre langue fourche et dérape, se laissant aller à dire : Allez quoi, vide tes sacs !

Que pourrait-il bien se passer alors ?

Je vous laisse imaginer une suite possible. Il en est de fort plaisantes. Ah nos amis nous surprendront toujours, enfin, c’est à espérer, car lorsqu’ils ne nous surprennent plus, ils cessent vite de nous intéresser, je parle d’expérience.

Tenez, moi, par exemple, je ne suis guère liant, alors il m’arrive d’intriguer.

Plus d’une fois, on m’a dit renfermé, distant, hautain même, et je le confirme-confesse volontiers : je ne m’ouvre pas facilement. Oh pas parce que je craindrais d’être démasqué n’ayant aucun grand ou petit secret de famille à cacher et pas la moindre casserole au cul.

Est-ce à dire que j’ai le cul bordé de nouilles, comme on dit ? J’ai beau chercher, je n’en vois pas. Ni nouilles ni casseroles.

J’en connais qui aimeraient l’avoir bordé de couilles, leur cul, mais ça les regarde. Chacun ses goûts.

Ah le cul, maigre et vaste sujet, c’est selon. En rire, souvent, en pleurer, parfois, prendre le cul au sérieux à la façon d’un cul-curé, n’en merci. Ces trois attitudes m’affligent, elles ne me contentent pas parce qu’elles ne sont pas à la hauteur du sujet abordé.

Mais je crois que j’en ai bien assez dit, et c’est peut-être là que le bas blesse.

 

Jean-Michel Guyot

9 avril 2025

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Commentaires :

  Terrain glissant par Catherine Andrieu

Quand la langue se fait glissante

Il est des mots qu’on croit inoffensifs. Ils dorment dans nos phrases, paisibles, puis un jour, sans prévenir, ils glissent, bifurquent, dérapent. C’est sur ce terrain délicat, entre lapsus et double-sens, que Jean-Michel Guyot promène sa plume — avec un œil rieur et une oreille acérée.

Ici, la langue trébuche avec élégance. Elle révèle malgré elle ce que l’on aurait préféré taire. Un mot échappé, et l’entourage s’interroge, s’étonne, parfois soupçonne. Le narrateur, lui, assume : il joue des malentendus comme d’une matière vivante. Derrière l’humour, une réflexion fine se dessine — sur ce que nos mots disent de nous, et sur ce grand Autre tapi dans l’ombre, qui observe, jauge, vit parfois à notre place.

La prose de Guyot est un jeu d’équilibriste, sans vulgarité, mais non sans piquant. Un rien suffit à déplacer le sens — un pluriel glissé par mégarde, et tout vacille. Ce n’est plus un aveu, mais un miroir tendu à l’ami, au lecteur, à soi-même. On y rit doucement, on s’y reconnaît peut-être, on y devine une pudeur dissimulée sous le masque de l’ironie.

C’est un texte qui marche en funambule sur le fil du langage, et qui, sans jamais tomber, nous rappelle que les mots ont leur vie propre, et qu’il n’est pas toujours prudent de les croire sous contrôle.


  Terrain glissant par Lalande patrick


 

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