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Cerbère (à Patrick Lalande)
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 Article publié le 4 mai 2025.

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Ne faisons pas le mystérieux - yeux charbonnés, regards enflammés - enfonçons plutôt une porte ouverte, au moins, comme ça, on ne se démontera pas l’épaule - gauche ou droite ? - mais prévoyez tout de même une bonne paire de gants, style gants de jardin, pour vous recevoir ! C’est que les cactées sont nombreuses par ici.

Par ici, dîtes-vous ? mais où cela précisément ?

Eh bien dans un territoire sans frontières reconnues ; elles n’ont à vrai dire jamais été fixées par quelque cartographe patenté que ce soit au service de tel ou tel Prince.

De quoi s’agit-il donc ?

Ne nous agitons pas, franchement il n’y a pas de quoi s’affoler. En revanche, une certaine inquiétude - ne me parlez pas d’intranquillité, s’il vous plaît ! - est de mise et de bon aloi, là où précisément il n’y a ni foi ni loi ni toit. Mais à quoi fais-je donc allusion ? me demanderez-vous.

A ce qui nous lie, tout en nous séparant. A ce qui n’existe que parce que nous sommes séparés. Irréparable séparation. Pas d’unité, pas d’Un, jamais, ici ne règne que des multiples de multiples à l’infini.

Je sais, je sais, vous allez contre-attaquer en me contant la fable du Big Bang, une fable de plus, rien de plus, un mythe scientifique qui apaise l’esprit préoccupé non pas par l’origine de toutes choses - pour ça, on a ce qu’il faut depuis belle lurette, on appelle ça Dieu - mais par ce qui a bien pu se passer après le grand boom.

Nous, les humains, on est faits comme ça : il faut toujours qu’on trouve une raison à tout.

Enfin, on sait aussi que cette chienne de raison est au moins bicéphale : la recherche de la vérité pour quelques-uns qui acceptent de courir le risque de se tromper (et au passage, conséquemment, de tromper leurs semblables) et la raison pratique qui s’accommode de jolies fables, le tout étant de survivre dans un groupe social donné qui ne fait pas de cadeaux aux moutons noirs, aux canards boiteux et autres curiosités.

Nietzsche met bien en évidence le conformisme du troupeau qu’il oppose à l’homme de génie, pas la femme, hélas. Une sévère lacune…

Enfin, bref, un cerveau pour deux têtes qui ne font qu’un, va comprendre, Charles !

D’où certaines confusions au cours de l’histoire. A vous de choisir votre camp : celui de Copernic et de Galilée ou celui de celles et ceux qui pensent en troupeau que le soleil tourne autour de la Terre (qu’arrive-t-il alors, si, en plus, cette dernière est plate, comme le veut encore de nos jours un ramassis de sombres crétins ?)

Qu’arrive-t-il, lorsque la raison se prend pour Cerbère ? Je pose la question. Elle est grave.

Par quel enchantement la raison est-elle devenue tricéphale ? et d’où lui vient cette voix qui aboie à tue-tête à en faire trembler les arcanes des Enfers ? (Ne me parler pas de L’Enfer, cette fable chrétienne, et pour cette raison peu fiable.)

C’est de cette voix tonitruante gueulée par les deux têtes de la raison pratique du sauve qui peut et de la raison pure que provient cette troisième tête qui lui a poussé au bout de la queue.

Cette grosse queue en forme de tête, on l’appelle l’imagination.

Elle n’a de cesse de naviguer entre pureté formelle et matière-matrice glauque et gluante pour nous concocter encore et encore un de ces cocons de visions odoriférantes-sonores dont vous me direz des nouvelles, car, il faut insister sur ce point : elle n’existe que de toi à moi, de moi à toi, de nous à nous, dans la plus grande confusion des rôles qui soit.

Un chaos, une jouissance, assez puissante parfois pour mettre KO le chaos.

Bon, c’est pas tout ça, mais je ne voudrais pas faire trop durer le plaisir (le mien), et puis j’ai fort à faire, il va falloir que j’y aille, alors allons droit au but, sachant que ce but se trouve partout et nulle part : imaginez un footballeur perdu dans un monde à quatre dimensions qui ne saurait jamais distinguer le haut du bas, la droite de sa gauche, condamné qu’il est à divaguer un ballon collé au pied.

Disons-le tout net : Il n’y a de langage qu’à travers langues.

Langues de pute, langues de vipère, langues fourchues, mais pas que, queue aussi, langues fellatrices, langues goulues, langues bien pendues.

Entre toutes les langues, ma préférence va à celles qui savent s’appuyer sur le registre caudal de leur anatomie, cette fâcheuse-fameuse imagination à laquelle je faisais allusion il y a peu, lorsque j’évoquais Cerbère aux Enfers. N’y voyez aucune propension à un auto-érotisme débridé, bien au contraire ! Ici, c’est l’érotisme qui est roi et reine dans un joyeux mélange des sexes et des genres.

Sachez qu’en définitive, à y bien regarder, notre cher Cerbère ne garde rien, pas même un tout petit secret de rien du tout, pas même lui-même ; il se tient là, c’est tout, par un fait du hasard, et ce hasard, poussif, retors, ingénieux ou fantasque, selon les têtes qui s’amusent à jouer au dé avec lui, est purement circonstancié comme moi, comme vous, comme toi, mon amie, ici.

Seul le langage-tangage tire son épingle du jeu. Et, oh bonheur, il n’engage à rien ! Qui songerait encore à se prendre pour Sartre et Beauvoir, ces deux cocus de l’Histoire ?

Et puis tant qu’on y est, ajoutons que ça roule aussi. Eh oui, c’est le bon temps ! On n’est rien sans un bon rythme.

Et quand j’affirme que ça roule, je dirais même que c’est même parfois carrément rock n roll ! Je plains les intellos qui se gavent de jazz et ne connaissant rien au blues. Mais, c’est le bleu de la mer qui l’emporte sur tout, j’ai bien dit le bleu. Laissez tomber le vert et le gris. Ne compte vraiment, ici, que le bleu violacé de la mer Méditerranée et le blues.

Oui, nous sommes bel et bien embarqués sur un frêle esquif qui s’ingénie à esquiver récifs et coraux, tout en ne rêvant que de naufrages retentissants, tant il est vrai que la foule bêlante affectionne les poètes maudits à la Verlaine. Ici, plus de bateau ivre, on a assez donné.

Bateau-livre plutôt, comme le suggérait un jour une amie particulièrement bien inspirée.

Que vaut un livre pas même capable de vous donner le mal de mer ? Le dégoût pour les livres est chose bien réelle. On va même jusqu’à les brûler en place publique, mais je ne vous apprends rien.

Circonstan-ciel-le, l’imagination, comme mon amie Constance qui n’existe pas encore, ici, ce jour, allongée toute nue dans les hautes herbes fraîches de son lit de plumes si moelleux, les yeux noyés dans les motifs érotiques du baldaquin pour seules frontières, les seins pointus pointés vers ce roman-ciel de pure circonstance. Alentour, vous les entendez pépier, les petites mésanges bleues ? Elles viennent tout juste d’apparaître. Il y a de la parade nuptiale dans l’air !

Je joue avec le langage comme l’enfant solitaire dans le bac à sable d’un jardin public déserté. C’est l’hiver. L’enfant a l’onglée mais il persévère.

Châteaux en Espagne, Tour de guet, mirador ? Non, rien de tout cela ! Des galeries plutôt, et quelques labyrinthes, comme ça, pour voir où ils mènent. En perspective d’aigle toujours car il faut toujours être au-dessus tout en acceptant d’être dedans. C’est la lucidité même qui conduit nos pas, dicte nos gestes.

Bac à table, désormais. Et ne me parler pas de sablier !

La plage blanche s’invite dans mes yeux et mes narines. Ici, rien ne se tord-distord de douleur ni ne se morfond dans les cages dorées ou sordides de l’Ennui.

Dunes fécondes abondent.

Brise légère, nœud de bleus intenses non loin, salure étincelle sur la peau brunie du nageur aguerri, criste marine embaume.

Jactance hilare du ciel aux cris des mouettes accordée.

Un pichet de vin rosé sur la table ombragée, deux verres de cristal d’Arcques et nous deux bientôt qui deviserons gaiement sous la tonnelle à claire-voie.

Figues en abondance cette année, toutes liguées contre, tout contre le vieux mur de pierres sèches à deux pas de l’entrée de ma maison.

Douce tension des lieux et du vivant, pierres et terres, socles de mon charroi de mots à deux pas de la mer.

Je vous souhaite d’être follement imaginatifs. Cerbère a le sourire.

 

Jean-Michel Guyot

29 avril 2025

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Commentaires :

  Cerbère (à Patrick Lalande) par Catherine Andrieu

Cerbère ou le rire caudal de la raison

Il y a des textes qui claquent comme des portières mal fermées au vent du large. Cerbère, de Jean-Michel Guyot, est de ceux-là. Il nous arrive en glissant sur le sable chaud d’une Méditerranée langagière, entre sarcasmes et murmures, avec cette gouaille érudite, cet humour barbelé, cette intelligence qui fait vibrer la prose comme un poil sensible sous la caresse et la morsure mêlées.

Nous sommes ici dans un territoire sans cartes ni frontières, là où l’écrivain, tel un navigateur des zones troubles, laisse Cerbère prendre la plume. Trois têtes pour un seul appétit : celui de penser avec le ventre, avec la langue, avec la queue. Rien d’obscène pourtant, ou alors de cette obscénité sacrée qui sait que l’imagination, comme l’éros, est la vraie clef des enfers.

Le texte commence par une porte. On l’ouvre. Mais ici, pas de mystère — ou plutôt, le mystère est dans ce refus du mystère. Pas de mise en scène, pas de décor bourgeois. Juste une friche de cactus, une pensée piquante, et l’invitation à s’enfiler les gants. On entre dans le texte comme dans un jardin à l’abandon, là où les idées poussent en buissons ardents, mal taillés, mais vivaces, folles.

Et très vite, le propos bascule — ou tangue — vers une méditation sur ce qui sépare et relie, sur la faille ontologique entre les êtres, sur l’impossibilité de l’Un. Ce qui nous lie, c’est ce qui nous coupe. Ce qui nous parle, c’est ce qui nous manque. Alors le texte se déplie en spirale, en aboiements successifs, comme si Cerbère n’était pas tant un gardien qu’un bouffon dionysiaque, une marionnette tricéphale de la raison qui aboie plus qu’elle ne guide.

Jean-Michel Guyot joue de la pensée comme on joue du blues. Il en connaît les désaccords féconds, les syncopes, les solos dissonants. Il convoque Nietzsche et les platistes, Sartre et les langues de vipères, Verlaine et les mésanges. Tout est là, dans ce bouillonnement intellectuel et charnel qui refuse le surplomb, qui préfère le tangage à la ligne droite.

Cerbère est le nom donné ici à la raison devenue folle de son propre ordre, mais aussi à l’imagination en bout de course, queue serpentine qui prend la tête, qui mène la danse et la transe. On y trouve des images drolatiques et puissantes — ce footballeur perdu dans les quatre dimensions, ce bac à sable hivernal, ce vin rosé sous la tonnelle, cette amie fictive aux seins dressés vers le ciel littéraire — tout cela forme un tableau kaléidoscopique d’une pensée libre, indomptée, à la fois ludique et tragique.

Et le langage, toujours lui, en héros secret du texte, en barque dérisoire mais tenace. C’est lui qui tangue, qui tire son épingle du jeu, qui roule — rock n roll — entre figues et récifs. C’est lui le vrai Cerbère, sourire en coin, gardien non pas de l’Enfer, mais de ce seuil invisible où la pensée vacille et se réinvente, dans un désordre lumineux.

Jean-Michel Guyot écrit avec un feu qui éclaire et brûle, dans un style jubilatoire, ondoyant, polyphonique. Sa prose est un cabaret métaphysique, une parade nuptiale entre mots, sexes et galaxies. À la fin, on ne sait plus si l’on a lu un essai, un poème ou une prière païenne, mais on sait qu’on a dansé. Et que ça valait le coup.

Cerbère a le sourire, oui — un sourire de sphinx qui sait que toute question vaut mieux qu’une réponse.


  Cerbère (à Patrick Lalande) par Lalande patrick

À Jean Michel Guyot...Genèse. https://youtu.be/dx6huWVPgVM?si=EVCfwNWRu1j8zCuV


 

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